Cas pratique
Un producteur de lait de qualité supérieure, qui contrôle 10 % de son marché, conclut un
contrat de vente de 5 ans avec un industriel qui fabrique des desserts à base de lait et contrôle
20 % de son marché.
L’accord stipule que le producteur vendra la totalité de sa production à l’industriel et qu’en
contrepartie l’industriel s’engage à revendre les desserts fabriqués avec le lait de qualité
supérieure à un prix minimum de 10 euros l’unité, afin de préserver l’image de marque et la
réputation du producteur.
Un tel accord pourrait-il bénéficier d’une exemption par catégorie ou d’une exemption
individuelle ?
Annexe – textes applicables en matière de pratiques anticoncurrentielles
I. Textes français
1. Interdiction des pratiques anticoncurrentielles 2. Exemptions en droit français
Code de commerce, article L. 420-1 – Ententes Code de commerce, article L. 420-4 –
Sont prohibées, même par l’intermédiaire d’une Exemptions
société dont le siège est situé à l’étranger, a) Exemption “légale” (I, 1°)
lorsqu’elles ont pour objet ou peuvent avoir pour Ne sont pas soumises aux dispositions des articles
effet d’empêcher, de restreindre ou de fausser le jeu L. 420-1 et L. 420-2 :
de la concurrence sur un marché : 1° Les pratiques qui résultent de l’application d’un
les actions concertées, conventions, ententes texte législatif ou d’un texte réglementaire pris pour
expresses ou tacites, ou coalitions, notamment son application.
lorsqu’elles tendent à : (= lorsque la loi ou un règlement impose la
limiter l’accès au marché ou le libre exercice de la pratique, elle échappe à l’interdiction)
concurrence par d’autres entreprises ; b) Exemption individuelle (I, 2° et suivants)
faire obstacle à la fixation des prix par le libre jeu Ne sont pas soumises aux dispositions des articles
du marché en favorisant artificiellement leur L. 420-1 et L. 420-2 les pratiques dont les auteurs
hausse ou leur baisse ; peuvent justifier qu’elles résultent d’un progrès
limiter ou contrôler la production, les débouchés, économique et qu’elles réservent aux utilisateurs
les investissements ou le progrès technique ; une partie équitable du profit qui en résulte, sans
répartir les marchés ou les sources donner à ces entreprises la possibilité d’éliminer la
d’approvisionnement. concurrence sur une partie substantielle des
Code de commerce, article L. 420-2 – Abus de produits en cause.
position dominante (= appréciation au cas par cas : gains d’efficacité,
Est prohibée, dans les conditions prévues à l’article bénéfice pour les consommateurs, nécessité, pas
L. 420-1, l’exploitation abusive par une entreprise d’élimination de la concurrence)
ou un groupe d’entreprises d’une position c) Exemption par catégories (II)
dominante sur le marché intérieur ou une partie Des décrets en Conseil d’État, pris après avis
substantielle de celui-ci. conforme de l’Autorité de la concurrence, peuvent
Ces pratiques peuvent notamment consister en refus déclarer applicables les dispositions du I à des
de vente, ventes liées, conditions de vente catégories d’accords, de décisions d’associations
discriminatoires, ou rupture de relations d’entreprises ou de pratiques concertées qui
commerciales établies au seul motif que le satisfont aux conditions fixées par ce même I.
partenaire refuse de se soumettre à des conditions (= le décret “prédéfinit” des catégories d’accords
commerciales injustifiées. réputés remplir les conditions d’exemption)
II. Textes européens
1. Interdiction des pratiques anticoncurrentielles
Traité sur le fonctionnement de l’Union 2. Exemptions en droit de l’Union
européenne (TFUE), article 101 – Ententes a) Base commune : TFUE, article 101 §3 –
Sont incompatibles avec le marché intérieur et Exemption individuelle et par catégories
interdits tous accords entre entreprises, toutes Les dispositions du paragraphe 1 peuvent être
décisions d’associations d’entreprises et toutes déclarées inapplicables :
pratiques concertées qui sont susceptibles d’affecter à tout accord ou catégorie d’accords entre
le commerce entre États membres et qui ont pour entreprises […] qui contribuent à améliorer la
objet ou pour effet d’empêcher, de restreindre ou de production ou la distribution des produits ou à
fausser le jeu de la concurrence à l’intérieur du promouvoir le progrès technique ou économique,
marché intérieur. tout en réservant aux utilisateurs une partie
Sont notamment visés : équitable du profit qui en résulte,
et qui :
a) la fixation directe ou indirecte des prix d’achat a) n’imposent aux entreprises intéressées que des
ou de vente ou d’autres conditions de transaction ; restrictions indispensables pour atteindre ces
b) la limitation ou le contrôle de la production, des objectifs ;
débouchés, du développement technique ou des b) ne donnent pas à ces entreprises la possibilité
investissements ; d’éliminer la concurrence pour une partie
c) le partage des marchés ou des sources substantielle des produits en cause.
d’approvisionnement ; etc. → Cet article est la base juridique :
TFUE, article 102 – Abus de position dominante des exemptions individuelles
Est incompatible avec le marché intérieur et (appréciation d’un accord précis),
interdit, dans la mesure où le commerce entre États des exemptions par catégories (via
membres est susceptible d’en être affecté, le fait règlements).
pour une ou plusieurs entreprises d’exploiter de b) Exemption par catégories – article 103 TFUE
façon abusive une position dominante sur le marché et règlements
intérieur ou dans une partie substantielle de celui-ci. L’article 103 TFUE permet au Conseil
Ces abus peuvent notamment consister en : d’adopter des règlements qui précisent
a) l’imposition de prix d’achat ou de vente non l’application de l’article 101, notamment
équitables ; par :
b) la limitation de la production, des débouchés ou o des règlements d’exemption par
du développement technique au préjudice des catégorie d’accords.
consommateurs ; Exemple central pour ton cas (accord vertical
c) l’application de conditions inégales à des fournisseur / acheteur) :
prestations équivalentes, etc. Règlement (UE) 2022/720 de la Commission du
10 mai 2022
concernant l’application de l’article 101 §3 TFUE à
des catégories d’accords verticaux et de pratiques
concertées.
Ce règlement :
définit quelles catégories d’accords verticaux
sont exemptées,
sous conditions de part de marché (en
général ≤ 30 %),
et à condition de ne pas comporter de
restrictions caractérisées (notamment
l’imposition d’un prix de revente
minimum).
Résolution – Méthode du cas pratique
I. Qualification des faits et problème juridique
Il s’agit d’un accord entre deux entreprises situées à des niveaux différents de la
chaîne de production/distribution :
un producteur de lait (amont),
un industriel de desserts lactés (aval).
On est donc en présence d’un accord vertical.
Le contrat prévoit :
1. Une obligation d’approvisionnement exclusif : le producteur vend toute sa
production à un seul industriel (contrat d’exclusivité d’achat ou de fourniture).
2. Une clause de prix de revente minimum : l’industriel doit revendre les
desserts à au moins 10 € l’unité (prix minimum imposé).
Les parts de marché :
producteur : 10 % sur le marché du lait de qualité supérieure ;
industriel : 20 % sur le marché des desserts à base de lait.
Problème juridique :
Un tel accord vertical, comportant une obligation d’exclusivité et une clause de prix de
revente minimum, peut-il bénéficier :
d’une exemption par catégorie (règlement d’exemption par catégorie des accords
verticaux) ?
à défaut, d’une exemption individuelle (art. 101 §3 TFUE / L. 420-4 C. com.) ?
II. Règles de droit applicables
A. Principe : interdiction des accords restreignant la concurrence
En droit de l’UE : article 101 §1 TFUE → interdiction des accords entre entreprises
ayant pour objet ou effet de restreindre la concurrence (par ex. fixation des prix, limitation de
la production, etc.).
En droit interne : article L. 420-1 C. com. → interdiction des ententes ayant pour
objet ou pouvant avoir pour effet d’empêcher, de restreindre ou de fausser le jeu de la
concurrence.
Parmi les restrictions particulièrement graves, les textes et la pratique de la Commission
identifient notamment :
La fixation de prix de revente, en particulier l’imposition d’un prix minimum de
revente (resale price maintenance, RPM).
B. Exemption par catégorie (exemption « bloc »)
Les accords verticaux peuvent bénéficier d’une exemption par catégorie (règlement
sur les accords verticaux), à condition que :
1. l’accord soit vertical (ce qui est le cas ici) ;
2. les parts de marché du fournisseur et de l’acheteur ne dépassent pas un certain seuil
(en pratique : 30 % sur les marchés pertinents respectifs) ;
3. l’accord ne comporte pas de « restrictions caractérisées » (hardcore restrictions),
parmi lesquelles :
l’imposition d’un prix de revente fixe ou minimum aux distributeurs.
Si une restriction caractérisée est présente, l’accord dans son ensemble est exclu du
bénéfice de l’exemption par catégorie.
C. Exemption individuelle
Même si l’accord est prohibé en principe, il peut être exempté individuellement (art. 101 §3
TFUE / L. 420-4 C. com.) si 4 conditions cumulatives sont réunies :
1. L’accord apporte des gains d’efficacité (amélioration de la production, de la
distribution, progrès techniques ou économiques) ;
2. Les consommateurs en reçoivent une part équitable du bénéfice ;
3. La restriction est indispensable pour atteindre ces gains (proportionnalité) ;
4. L’accord ne donne pas la possibilité d’éliminer la concurrence pour une partie
substantielle des produits en cause.
La clause de prix minimum est en principe très sévèrement appréciée : elle peut,
théoriquement, être couverte par une exemption individuelle, mais seulement à titre
exceptionnel et avec une démonstration solide d’efficiences réelles au bénéfice du
consommateur.
III. Application aux faits
A. L’accord est-il prohibé en principe ?
1. Accord vertical : oui, il lie un fournisseur et un acheteur à des niveaux différents →
première condition remplie.
2. Obligation d’exclusivité (toute la production est vendue à un seul industriel) :
peut restreindre l’accès d’autres industriels au lait de qualité supérieure,
mais compte tenu de la faible part de marché du producteur (10 %), l’impact sur la
concurrence peut être limité.
3. Prix de revente minimum imposé (10 €) :
il s’agit clairement d’une fixation de prix de revente minimum,
ce type de clause est considéré comme une restriction de concurrence par objet
(hardcore) : l’industriel perd sa liberté de fixer ses prix.
Donc, en l’état, l’accord tombe sous le coup de l’interdiction de principe (art. 101 §1 TFUE
/ L. 420-1 C. com.).
B. L’accord peut-il bénéficier d’une exemption par catégorie ?
1. Seuil de part de marché :
o Fournisseur = producteur de lait : 10 % (≤ 30 %)
o Acheteur = industriel de desserts : 20 % (≤ 30 %)
➜ Condition de parts de marché remplie.
2. Mais l’accord contient une restriction caractérisée :
o la clause imposant un prix de revente minimum (10 €) est une RPM →
hardcore restriction.
Or, la présence d’une telle clause exclut l’ensemble de l’accord du bénéfice de l’exemption
par catégorie, même si les parts de marché sont inférieures à 30 %.
Conclusion intermédiaire :
L’accord ne peut pas bénéficier d’une exemption par catégorie en raison de la clause de
prix minimum.
C. L’accord pourrait-il bénéficier d’une exemption individuelle ?
On examine les 4 conditions successivement.
1. Gains d’efficacité ?
o L’argument avancé est : « préserver l’image de marque et la réputation du
producteur ».
o On peut y voir une logique de positionnement haut de gamme :
éviter que le produit soit vendu à trop bas prix,
maintenir une image de qualité,
éventuellement inciter le distributeur à fournir un certain niveau de
service.
o Cependant, il n’est pas démontré que cette clause de prix minimum génère de
véritables gains de productivité, d’innovation ou de qualité au bénéfice du
consommateur.
2. Part équitable pour les consommateurs ?
o Un prix minimum de 10 € a tendance à augmenter le prix ou à empêcher des
baisses de prix.
o Difficile de soutenir que le consommateur en retire clairement un avantage
net, sauf à démontrer que la qualité, le service, la disponibilité du produit sont
réellement supérieurs grâce à cette politique de prix.
3. Indispensabilité de la clause de prix minimum ?
o Pour protéger l’image de marque, il existe d’autres moyens moins restrictifs
de concurrence :
fixer des standards de qualité,
contrôler la présentation, la publicité, la sélection des distributeurs
(distribution sélective),
éventuellement recommander un prix (prix conseillé, non obligatoire),
etc.
o La clause de prix minimum obligatoire apparaît donc plus restrictive que
nécessaire.
4. Absence d’élimination de la concurrence ?
o Les parts de marché sont relativement modestes (10 % et 20 %).
o Il est peu probable que l’accord élimine la concurrence sur une partie
substantielle du marché.
o Cette condition pourrait être remplie.
Mais les conditions ne sont pas cumulativement réunies, en particulier :
Gains d’efficacité insuffisamment démontrés ;
Doute sérieux sur la part équitable pour les consommateurs ;
Indispensabilité non remplie (la RPM n’est pas nécessaire pour protéger l’image de
marque).
IV. Conclusion
Sur l’exemption par catégorie :
L’accord est un accord vertical avec des parts de marché inférieures à 30 %, mais il
contient une clause de prix de revente minimum, considérée comme une restriction
caractérisée.
➜ Il est exclu du bénéfice de l’exemption par catégorie.
Sur l’exemption individuelle :
On pourrait tenter de justifier l’accord par la volonté de protéger l’image de marque
d’un lait de qualité supérieure.
Mais :
o les efficiences ne sont pas évidentes ni clairement transmises aux
consommateurs,
o la clause de prix minimum n’est pas indispensable, d’autres moyens moins
restrictifs existent,
o les 4 conditions de l’exemption individuelle ne sont pas remplies.
Réponse finale :
En l’état, un tel accord ne pourrait ni bénéficier d’une exemption par catégorie, ni, très
probablement, d’une exemption individuelle, principalement en raison de la clause de prix
de revente minimum qui est une restriction particulièrement grave au regard du droit de la
concurrence.