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Relativité Générale
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Carlo Rovelli
Relativité
Générale
L’ESSENTIEL
Idées, cadre conceptuel, trous noirs,
ondes gravitationnelles, cosmologie
et éléments de gravité quantique
Traduit de l’anglais par Marc Lachièze-Rey
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Du même auteur aux Éditions Dunod :
Et si le temps n’existait pas ?
La naissance de la pensée scientifique : Anaximandre de Milet
Direction artistique (couverture) : Nicolas Wiel
Mise en pages : Lumina Datamatics, Inc.
c 2021 Adelphi Edizioni S.p.A. Milano
c Dunod, 2022 pour la traduction française
11, rue Paul Bert, 92240 Malakoff
[Link]
ISBN 978-2-10-084203-2
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TABLE DES MATIÈRES
Préambule .......................................................... 11
I Bases 13
1 Physique : une théorie des champs pour la gravité ......... 17
1.1 La relativité restreinte .................................... 18
1.2 Champs ..................................................... 22
2 Philosophie : que sont l’espace et le temps ? ................. 27
2.1 Espace et temps relatifs, comparés à newtoniens ... 27
2.2 L’idée d’Einstein : l’espace et le temps
newtoniens sont un champ physique ................. 30
2.3 L’indice d’Einstein : accélération par rapport
à quoi ? ...................................................... 32
3 Mathématiques : les espaces courbes .......................... 37
3.1 Surfaces courbes........................................... 37
3.1.1 Géométrie intrinsèque .......................... 37
3.1.2 La courbure de Gauss ........................... 40
3.1.3 Coordonnées générales ......................... 43
3.1.4 Le champ des repères et la métrique ......... 46
3.2 Géométrie riemannienne ................................ 53
3.2.1 Géodésiques ...................................... 60
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RELATIVITÉ GÉNÉRALE
3.2.2 Champs et dérivées dans les espaces de
Riemann ........................................... 62
3.2.3 La courbure de Riemann ....................... 67
3.3 Géométrie .................................................. 74
3.3.1 Géométrie lorentzienne ........................ 75
II La théorie 81
4 Les équations de base............................................. 83
4.1 Le champ gravitationnel................................. 83
4.2 Effets de la gravitation ................................... 85
4.3 Les équations du champ ................................. 86
4.4 La source dans l’équation de champ .................. 87
4.5 Les équations du vide .................................... 88
5 L’action.............................................................. 91
6 Symétries et interprétation ...................................... 95
6.1 Temps et énergie .......................................... 99
III Applications 103
7 La limite newtonienne ........................................... 105
7.1 La métrique dans la limite newtonienne ............. 105
7.2 La force de Newton ...................................... 106
7.3 La « dilatation du temps » en relativité
générale ..................................................... 107
8 Les ondes gravitationnelles ...................................... 113
8.1 L’effet sur la matière ...................................... 117
8.2 Production et détection.................................. 120
8
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TABLE DES MATIÈRES
9 Cosmologie......................................................... 127
9.1 La géométrie à grande échelle de l’univers ........... 131
9.2 Les modèles cosmologiques de base ................... 135
10 Le champ créé par une masse ................................... 139
10.1 La métrique de Schwarzschild.......................... 139
10.2 Le problème de Kepler................................... 142
10.3 La déflexion de la lumière par le Soleil ............... 148
10.4 Les orbites proches de l’horizon........................ 151
10.5 La force cosmologique ................................... 155
10.6 La métrique de Kerr-Newman et l’entraîne-
ment de l’espace ........................................... 156
11 Les trous noirs ..................................................... 159
11.1 À l’horizon ................................................. 161
11.2 À l’intérieur du trou noir ................................ 166
11.3 Les trous blancs ........................................... 170
12 Éléments de gravité quantique ................................. 179
12.1 Bases empiriques et théoriques de la gravité
quantique ................................................... 180
12.2 Caractère discret : des quanta d’espace ............... 183
12.3 Superposition de géométries ............................ 188
12.4 Transitions : passage du trou noir au trou
blanc par effet tunnel, et grand rebond ............... 193
12.5 Conclusion : la disparition de l’espace-temps ....... 196
Index ..................................................................... 199
9
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PRÉAMBULE
Il y a des chefs-d’oeuvre absolus, qui nous touchent intensément, comme
le Requiem de Mozart, l’Odyssée, la Chapelle Sixtine, ou le Roi Lear...
En saisir la splendeur peut demander un apprentissage, mais la récom-
pense est l’accès à une beauté pure. Mais peut-être aussi la possibilité
d’une vision nouvelle sur le monde. La Relativité Générale, le joyau
d’Albert Einstein, en fait partie.
Ce petit livre offre une introduction compacte à la relativité générale,
à sa structure conceptuelle et ses résultats de base.
L’accent est mis sur les idées, sans rentrer dans les détails. Les
principaux résultats sont dérivés dans leur forme la plus simple,
sans longues manipulations mathématiques. Certaines considéra-
tions originales sont incluses et certains sujets sont discutés d’un
point de vue difficile à trouver ailleurs. Un dernier chapitre intro-
duit des idées élémentaires sur la gravité quantique. Le livre peut
être utilisé pour apprendre les idées clés et les résultats de la relativité
générale, sans l’ambition de devenir pleinement expert sur ses vastes
ramifications.
Il peut également être utilisé en complément des nombreux
manuels1 , en offrant une clarté conceptuelle supplémentaire. Il pré-
1. Un bon étudiant motivé consulte de nombreux livres sur le même sujet. Deux classiques
que j’utilise toujours comme références sont la : Relativité Générale de Bob Wald orientée mathé-
matiquement, elle met l’accent sur la perspective géométrique et contient beaucoup de matériel
avancé ; et aussi Gravitation et cosmologie de Steven Weinberg, qui met l’accent sur la géométrie.
Parmi les manuels modernes, Espace-temps et géométrie de Sean Carroll et Introduction à la rela-
tivité générale de Lewis Ryder sont beaucoup plus complets que la simple introduction donnée
ici. Un bon texte orienté mathématiquement est Introduction to General Relativit, Black Holes and
Cosmology de Yvonne Choquet-Bruhat. En français, une belle introduction est Relativité générale :
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RELATIVITÉ GÉNÉRALE
sente la Relativité Générale telle que je la comprends aujourd’hui, ce
qui constitue à mon avis la meilleure perspective pour aborder ses
aspects quantiques.
Les étapes mathématiques simples entre les équations sont igno-
rées, et indiquées par le texte « [faites-le !] ». Le lecteur peut faire
confiance à l’auteur, comme le font souvent les physiciens lors-
qu’ils lisent des mathématiques ; ou travailler les étapes et acquérir
des compétences techniques. Cela pourrait permettre à un étudiant
d’acquérir une bonne expérience pratique de la technologie de la re-
lativité. Si vous aimez faire des exercices, il existe des livres d’exercices
de relativité générale 2 . Les textes en petits caractères sont quelque
peu marginaux par rapport aux sujets principaux.
La récente série de prix Nobel de physique pour la relativité gé-
nérale (ondes gravitationnelles en 2017, cosmologie en 2019, trous
noirs en 2020) témoigne de la vitalité et de la fécondité actuelles de
cette théorie extraordinaire, joyau d’Einstein. Ici, j’essaie de mettre
en lumière la beauté éclatante et la simplicité des idées sur lesquelles
elle est basée.
Cours et exercices corrigés par Aurélien Barrau. Je mentionne ici seulement les quelques livres que
je connais le mieux.
2. Par exemple Thomas A. Moore, A General Relativity Workbook, University Science Books,
Etats-Unis, 2012.
12
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PREMIÈRE PARTIE
BASES
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La relativité générale est notre meilleure théorie actuelle décrivant
(1) l’interaction gravitationnelle et (2) les aspects géométriques de
l’espace et du temps. Le fait que ces deux thèmes aillent ensemble
est un aspect caractéristique du contenu physique de la théorie.
La théorie a été développée par Albert Einstein, avec l’aide de
quelques amis, pendant une dizaine d’années, entre 1907 et 1917.
Elle trouve aujourd’hui de vastes applications en astrophysique et
cosmologie, et quelques applications technologiques, notamment
pour la technologie GPS (Global Positioning System), qui a changé
notre façon de voyager.
La théorie a fait des prédictions étonnantes. Celles-ci incluent
les trous noirs, les ondes gravitationnelles, l’expansion de l’univers,
le décalage gravitationnel vers le rouge et la dilatation du temps.
Elles ont toutes été spectaculairement confirmées par des expé-
riences et des observations. Jusqu’à présent, la théorie n’a reçu que
soutien et n’a jamais été prise en défaut. De nombreuses théories
gravitationnelles alternatives ont été étudiées, mais un siècle d’ob-
servations a constamment favorisé la relativité générale, excluant un
grand nombre d’alternatives. La dernière occurrence en a été la dé-
tection presque simultanée, en 2017, de signaux gravitationnels et
électromagnétiques émis par la fusion de deux étoiles à neutrons ;
cette détection a vérifié avec une précision d’une partie sur 1015 la
prédiction de la relativité générale, selon laquelle les deux signaux
se déplacent à la même vitesse, écartant un grand nombre d’autres
théories qui donnaient des prédictions différentes.
Le domaine de validité de la théorie est limité par le fait qu’elle
ne tient pas compte des effets quantiques. Ceux-ci sont attendus à
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RELATIVITÉ GÉNÉRALE
des échelles de l’ordre de la longueur
G
LPl = ∼ 10−33 cm, (0.1)
c3
appelée longueur de Planck (G est la constante de Newton, la
constante de Planck et c la vitesse de la lumière [Vérifiez que LPl a bien
des dimensions d’une longueur]). Nous n’avons que peu de preuves
empiriques ou observationnelles indirectes sur ce régime, qui est
susceptible d’être crucial au centre des trous noirs à la fin de leur éva-
poration, et au tout début de l’univers. Le dernier chapitre du livre
mentionne des idées sur la façon dont la théorie peut être étendue
pour incorporer les phénomènes quantiques.
La théorie est basée sur une idée simple : la gravité est décrite par
une théorie des champs comme l’électromagnétisme ; mais ce champ
détermine aussi ce que nous appelons les propriétés géométriques de
l’espace-temps.
Les fondements de la théorie ont trois racines : en physique,
en philosophie et en mathématiques. Les trois chapitres suivants
examinent ces racines séparément.
16
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PHYSIQUE : UNE THÉORIE
DES CHAMPS POUR
LA GRAVITÉ
La première racine de la relativité générale découle du succès empi-
rique spectaculaire de l’électromagnétisme Maxwell, aujourd’hui à la
base de nos technologies électrique et électronique.
La théorie de Maxwell est une théorie de champ. Cela signifie
que les interactions électriques et magnétiques ne sont pas comprises
comme des forces agissant à distance entre des charges (comme chez
Coulomb), mais plutôt comme des interactions locales, entraînées à
une vitesse finie par un champ : le champ électromagnétique.
La relativité générale fait de même pour la gravité : elle ne décrit
pas la gravité comme une force entre des masses, qui agirait à dis-
tance (comme chez Newton) ; mais comme une interaction locale
portée à vitesse finie par un champ : le champ gravitationnel.
La relativité générale est la théorie des champs du champ gravita-
tionnel, comme la théorie de Maxwell est la théorie des champs du
champ électromagnétique. La théorie de Maxwell a été la principale
source d’inspiration d’Einstein dans la construction de la relativité
générale.
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RELATIVITÉ GÉNÉRALE
Le besoin d’une théorie de champ pour la gravité est apparu clai-
rement à Einstein en raison de la relativité restreinte. Je suppose le
lecteur familier avec les bases de la relativité restreinte, et dans la
section suivante, j’explique en détail pourquoi la relativité restreinte
implique que la gravité doit être décrite par un champ.
1.1. La relativité restreinte
Le sens physique de la relativité galiléenne
La mécanique newtonienne est invariante sous des transformations
galiléennes, telles que
x = x − vt. (1.1)
Cela exprime le fait que la position et la vitesse sont des grandeurs
physiques relatives. C’est-à-dire que la position x et la vitesse v d’un
objet ne sont définies que par rapport à un autre objet (appelé, dans
ce contexte, le système de référence).
Dans l’équation (1.1), x est la « position » définie comme la dis-
tance à un objet de référence O, tandis que x est la distance à un
deuxième objet de référence O , se déplaçant à une vitesse constante
v par rapport à O. La quantité t est le temps mesuré par une horloge.
L’invariance de la mécanique newtonienne résulte du fait que sa loi
fondamentale est
F = ma, (1.2)
où l’accélération a = d 2 x(t)/dt 2 ne change pas sous (1.1). En effet,
l’accélération par rapport à O est
a = d 2 x (t)/dt 2 = d 2 /dt 2 (x(t) − vt) = d 2 x(t)/dt 2 = a.
Ainsi, si (1.2) est vraie pour la position x définie par rapport à O,
elle est également vraie pour la position x définie par rapport à O .
Il s’ensuit qu’il est impossible de distinguer le mouvement recti-
ligne uniforme du repos, en utilisant des expériences mécaniques. La
position et la vitesse ne sont définies que par rapport à autre chose.
18
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1. PHYSIQUE : UNE THÉORIE DES CHAMPS ...
Cela implique qu’il est impossible d’étiqueter les événements
spatio-temporels avec une variable de position spatiale préférée x.
C’est-à-dire que, étant donnés deux événements qui se produisent à
des moments différents, cela n’a aucun sens de dire qu’ils se produisent
« à la même position x », à moins de spécifier (explicitement ou im-
plicitement) un objet de référence par rapport auquel la position est
déterminée.
« Rester au même endroit », par rapport à un train en mouve-
ment, par rapport à la Terre, par rapport au Soleil, ou par rapport à la
Galaxie, ont des significations différentes. Une mère qui dit « arrête
de bouger » à son enfant, dans un train, ne signifie pas que l’en-
fant doit sauter du train et s’arrêter de bouger par rapport à la Terre.
« Rester au même endroit » n’a aucun sens, à moins de préciser par
rapport à quoi. Voir les deux premiers panneaux de la figure 1.1.
C’est la relativité galiléenne.
Le sens physique de la relativité restreinte
Les équations de Maxwell ne sont pas invariantes sous (1.1). Lorentz
et Poincaré ont réalisé qu’elles sont plutôt invariantes sous un
ensemble différent de transformations, telles que
x = γ (x − vt), t = γ (t − vx/c 2 ), (1.3)
quenous appelons aujourd’hui transformations de Lorentz. Ici γ =
1/ 1 − v2 /c 2 . Alors que la signification de x était claire pour
Lorentz et Poincaré (c’est la distance d’un objet en mouvement),
la signification de t est restée obscure jusqu’à Einstein.
En 1905, Einstein a clarifié cette signification en réalisant que si
t est le temps mesuré par une horloge se déplaçant avec l’objet de
référence O, alors une horloge identique, se déplaçant avec l’objet
O , mesurera t plutôt que t. C’est-à-dire que des horloges identiques se
déplaçant les unes par rapport aux autres mesurent des temps différents.
C’est ce qu’a compris Einstein en 1905.
19
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RELATIVITÉ GÉNÉRALE
temps B
A C
espace
Structure de l’espace-temps intuitif
Deux événements (A et B) se déroulent au même point.
Deux événements (A et C) se déroulent au même moment.
Relativité galiléenne
« Au même point » n’a pas de signification absolue.
B se déroule au même point que A du point de vue de la Terre.
B’ se déroule au même point que A du point de la Galaxie.
C
A
Relativité restreinte
« Au même moment » n’a pas de signification absolue.
C se déroule au même moment que A du point de vue de la Terre.
C’ se déroule au même moment que A du point de la Galaxie.
Figure 1.1 La structure de l’espace-temps ; intuition non relativiste, relativité
galiléenne et relativité restreinte.
20
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1. PHYSIQUE : UNE THÉORIE DES CHAMPS ...
Ce n’est pas une question de perspective ou de définitions. C’est
un fait physique. Considérons en effet deux horloges identiques sé-
parées puis rapprochées. Supposons que l’une des deux se déplace
de manière inertielle (sans accélération), entre la séparation et la
réunion : elle mesure la durée t entre la séparation et la réunion.
Supposons que l’autre horloge se déplace à une vitesse (éventuelle-
ment variable) v par rapport à la première. Lorsqu’elles seront de
nouveau réunies, la seconde sera en retard sur la première. Si le
carré de la vitesse v de la deuxième horloge est constant, la deuxième
horloge mesure la durée
1
t = t < t. (1.4)
γ
t
(Si la vitesse varie, selon v(t), alors t = 0 dτ 1−v2 (τ )/c 2 < t.)
Entre deux événements donnés, la durée mesurée par une hor-
loge dépend du mouvement de cette horloge. Elle est maximale
pour l’horloge qui se déplace de manière inertielle entre les deux
événements.
Cette propriété des durées implique qu’il est impossible d’étique-
ter les événements spatio-temporels avec un temps unique t, qui
serait physiquement préféré. Cela veut dire que, étant donné deux
événements qui se produisent dans des endroits différents, cela n’a aucun
sens de dire qu’ils se produisent « au même temps t », à moins que nous
n’ayons spécifié (explicitement ou implicitement) un objet de référence
par rapport auquel le moment est déterminé.
Autrement dit, « arriver en même temps » a des significations
différentes, du point de vue d’un train en mouvement, du point de
vue de la Terre, du point de vue du Soleil ou du point de vue de la
Galaxie. Voir le troisième panneau de la figure 1.1. Demander ce
qui se passe « maintenant » sur Andromède est une question sans
signification. C’est la relativité restreinte.
Remarquez qu’il s’agit d’une extension de la relativité galiléenne,
de l’espace au temps : la relativité galiléenne est la découverte que
« être au même endroit » à des moments différents est une notion
mal définie ; tandis que la relativité restreinte est la découverte que
21
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RELATIVITÉ GÉNÉRALE
« se produire en même temps » en des lieux différents est une notion
également mal définie.
1.2. Champs
La relativité restreinte et la loi de Coulomb
Une conséquence de cette découverte est qu’il n’y a aucun sens
à dire qu’une force agit à distance instantanément : le terme
« instantanément », sans qualificatif, n’a aucun sens.
Cela peut sembler contredire la loi de Coulomb, qui stipule que
deux charges e et e , éloignées de r, agissent l’une sur l’autre avec une
force répulsive
e e
F= 2. (1.5)
r
[Avant de poursuivre la lecture, essayez de répondre vous-même à la ques-
tion suivante : comment cette loi peut-elle être compatible avec la relativité
restreinte ?]
Si la loi de Coulomb était une loi universelle, elle serait en contra-
diction avec la relativité restreinte. Mais ce n’est pas le cas : elle n’est
valable que dans la limite statique uniquement, où les charges ne
bougent pas ou se déplacent lentement l’une par rapport à l’autre.
Dans ce cas, elles définissent elles-mêmes le système de référence
dans lequel la loi s’applique.
Pour comprendre pourquoi la validité de la loi de Coulomb ne
peut être universelle, considérez ce qui se passe si nous enlevons ra-
pidement l’une des deux charges. L’autre cesse-t-elle immédiatement
de ressentir la force électrique ?
La réponse est bien sûr négative, car l’information ne voyage
pas plus vite que la lumière : la charge restante continue de res-
sentir la force pendant une durée t = r/c. Pendant ce temps, une
perturbation du champ électromagnétique traverse l’espace entre les
charges, à la vitesse de la lumière, et ce n’est que lorsqu’elle atteint la
deuxième charge que la force agissant sur elle se modifie. Ainsi, la loi
22
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1. PHYSIQUE : UNE THÉORIE DES CHAMPS ...
de Coulomb est compatible avec la relativité restreinte uniquement
parce qu’elle est la limite statique, non relativiste, des interactions
portées par un champ électromagnétique. C’est cette observation
qui motive la relativité générale.
La relativité restreinte et la loi de Newton
Venons-en à la gravité. Selon la loi de Newton, deux masses m et m ,
séparées de r, agissent l’une sur l’autre avec la force d’attraction
m m
F =G . (1.6)
r2
S’il s’agissait d’une loi universelle, elle contredirait la relativité res-
treinte. En effet, que se passe-t-il si on éloigne rapidement l’une des
deux masses ? L’autre cesse-t-elle instantanément de ressentir la force
gravitationnelle ? Si la relativité restreinte est correcte, cela ne peut
être le cas, car l’information ne voyage pas plus vite que la lumière :
pendant un durée t = r/c, la masse restante continue à ressentir la
force. Pendant ce temps, une perturbation d’un champ gravitation-
nel doit traverser l’espace à la vitesse de la lumière, et ce n’est que
lorsqu’elle atteint la deuxième masse que la force gravitationnelle
sur celle-ci se modifie. Pour que cela soit possible, il doit exister un
champ qui décrit les degrés de liberté de ce qui voyage d’une masse
et l’autre.
La relativité restreinte implique donc que la loi de Newton (1.6)
n’est pas une loi universelle : il s’agit d’une limite statique, non re-
lativiste, valable uniquement lorsque les masses ne se déplacent pas
rapidement l’une par rapport à l’autre. En dehors de cette limite,
la gravité doit être décrite par une théorie des champs, capable de
rendre compte de la vitesse de propagation finie de l’interaction. La
relativité générale est une telle théorie des champs. Voir Figure 1.2
page suivante.
23
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RELATIVITÉ GÉNÉRALE
Électromagnétisme Gravitation
ee mm
F= F =G
Limite statique r2 r2
loi de Coulomb loi de Newton
théorie de champs de
Théorie complète relativité générale
Maxwell
Figure 1.2 La logique qui a conduit Einstein à la relativité générale : la loi de
Coulomb est compatible avec la relativité restreinte, uniquement parce qu’elle est la
limite statique d’une théorie des champs : l’électrodynamique de Maxwell. De même,
pour être compatible avec la relativité restreinte, la loi de Newton doit être la limite
statique d’une théorie des champs : la relativité générale.
La structure de la relativité générale
La théorie de Maxwell est définie par (1) un champ : le champ élec-
tromagnétique ; (2) une loi de force : l’équation qui décrit comment
les charges se déplacent dans le champ, appelée équation de la force
de Lorentz ; et (3) des équations de champ, appelées équations de
Maxwell.
En parallèle, comme nous le verrons, la relativité générale est dé-
finie par (1) un champ : le champ gravitationnel ; (2) une loi qui
décrit comment les masses se déplacent sous l’action de ce champ,
appelée « équation géodésique » ; et (3) des équations de champ, ap-
pelées les équations d’Einstein. Voir figure 1.3 page suivante. C’est
la structure de la théorie que je vais décrire dans ce livre.
24
1. PHYSIQUE : UNE THÉORIE DES CHAMPS ...
Electromagnétisme Relativité générale
Potentiel de Champ gravitationnel
Champ
Maxwell Aa (x) gab (x)
Éq. d’une particule Force de Lorentz Eq. géodésique
de masse m. ẍ a = me Fba ẋ b ẍ a = −bc
a ẋ b ẋ c
Eqs de Maxwell Eqs d’Einstein
Équations de champ Rab − 12 Rgab + λgab
Da F ab = 4π J b
= 8πG Tab
Figure 1.3 Comparaison des structures de l’électromagnétisme et de la relativité
générale. Les quantités dans les équations seront définies et discutées dans les sections
suivantes : le champ gravitationnel gab dans la section 3.2 ; la connexion de Levi
Civita bca , construite avec les dérivées premières de g , dans la section 3.2.1 ; le
ab
tenseur de Ricci Rab , construit avec les dérivées secondes de gab , dans la section 3.2.3 ;
la constante cosmologique λ dans la section 4.3 ; et le tenseur d’énergie-impulsion
Tab dans la section 5.
Cependant, il existe un aspect de la gravité qui la rend très diffé-
rente de l’électromagnétisme. Le champ gravitationnel est également
lié à la structure géométrique de l’espace-temps. La découverte de ce
lien a été la contribution éternelle d’Einstein. Ce point est abordé
dans le chapitre suivant.
25