Denis CLARINVAL
VERTIGES
INCIPIT
Il est des livres qui naissent d'une idée et d'autres d'une nécessité plus obscure. Celui-ci
appartient à cette seconde famille. Aucun projet ne l'a véritablement précédé, aucun plan
ne l'a conduit jusqu'à son terme. Il s'est composé comme se forment certains paysages
lorsque le brouillard se retire peu à peu : d'abord une silhouette, puis une autre, enfin une
lumière qui rassemble ce que l'on croyait dispersé. Les poèmes qui suivent ne cherchent
donc pas à développer une pensée dont ils ne seraient que l'illustration ; ils sont eux-mêmes
cette pensée au moment où elle hésite encore entre le silence et la parole.
Depuis toujours, les images précèdent les mots. Bien avant que le langage ne s'empare du
monde pour le nommer, quelque chose en nous reconnaît une présence sans pouvoir encore
la dire. Une cruche abandonnée au bord d'un chemin, un arbre suspendu au-dessus d'un
ravin, une fenêtre ouverte sur la nuit, un moulin désert, une cloche qui sonne dans un village
invisible : rien de tout cela n'a d'abord besoin d'être expliqué. Ces présences s'imposent avec
une évidence silencieuse, comme si elles attendaient depuis longtemps qu'un regard
accepte enfin de les rencontrer. C'est seulement plus tard que les mots viennent à leur
rencontre, non pour les traduire, mais pour prolonger la résonance qu'elles avaient déjà
déposée en nous.
On se méprend souvent sur la fonction du symbole. On croit qu'il dissimule une idée qu'il
suffirait de découvrir pour dissiper l'énigme. C'est tout le contraire. Le symbole n'est pas un
voile posé sur une vérité cachée ; il est une ouverture. Il ne livre aucune réponse définitive,
mais agrandit la question jusqu'à ce qu'elle devienne habitable. Il n'invite pas le lecteur à
résoudre une énigme : il l'invite à demeurer un instant dans ce lieu singulier où le monde
paraît plus vaste que les mots dont nous disposons pour le décrire.
C'est pourquoi le vertige dont il est ici question n'est pas celui que provoque la profondeur
des abîmes. Le véritable vertige naît lorsque nos certitudes perdent leur évidence et que les
choses familières commencent à révéler une autre face d'elles-mêmes. Ce n'est plus la terre
qui vacille, mais le regard que nous portions sur elle. Alors les frontières deviennent
incertaines ; le rêve touche la veille sans jamais s'y confondre ; la folie cesse d'être seulement
un désordre pour devenir parfois l'excès d'une présence que les formes ordinaires de la
raison ne parviennent plus à contenir. Le monde continue d'être le même, mais il se montre
autrement.
Les textes réunis dans ce volume procèdent tous de cette expérience. Ils ne racontent ni une
histoire continue ni les étapes d'un itinéraire intérieur. Chacun d'eux ouvre une brèche
particulière dans l'épaisseur du réel ; chacun cherche moins à convaincre qu'à laisser paraître
une possibilité demeurée jusqu'alors inaperçue. Les songes, les demeures en feu, les
chambres obscures, les voix, les silences, les paysages désertés, les figures héritées de
Rimbaud ou de Sartre ne sont pas ici des références érudites. Elles appartiennent à une
même géographie intérieure, où chaque lieu éclaire les autres sans jamais les expliquer
complètement.
Peut-être faudra-t-il lire ces pages comme on traverse une forêt au crépuscule. Celui qui
s'obstine à vouloir tout reconnaître risque de ne voir que des arbres ; celui qui accepte de
ralentir découvrira peu à peu que la lumière change, que le vent possède son langage, que
les pierres gardent mémoire des saisons et que certaines présences ne deviennent visibles
qu'à celui qui renonce un instant à vouloir les saisir. Ainsi en est-il de la poésie lorsqu'elle
cesse d'être un exercice de langage pour redevenir une manière d'habiter le monde.
Si ce livre possède une unité, elle ne réside donc ni dans ses thèmes ni dans ses formes. Elle
tient à une même fidélité : laisser les images conduire la pensée jusqu'à ce point où celle-ci
découvre que le visible ne s'arrête pas à ce qui se montre. Le vertige n'est alors plus une
menace, mais une invitation. Il ne précipite pas vers la chute ; il ouvre un espace où l'esprit
apprend, non à perdre son équilibre, mais à reconnaître qu'il existe des profondeurs qui ne
demandent pas à être vaincues et des hauteurs qui ne s'atteignent qu'en acceptant de ne
plus marcher sur un sol parfaitement assuré.
LE SONGE ÉCLATÉ
LA FRACTURE DU RÊVE
Sous les paupières closes s’étend un pays de verre brisé,
où chaque reflet saigne d’une clarté ancienne.
Des visages passent, sans chair, sans nom, sans retour,
ils tremblent dans le vent intérieur comme des feuilles de cendre.
La mémoire s’y disperse, pareille à une pluie d’étincelles,
et l’âme s’éparpille, ne sachant plus ce qu’elle rêve.
Un oiseau noir traverse le ciel fendu du sommeil,
sa plume en tombant ouvre un sillon de lumière morte.
Tout commence ici, dans le bruit invisible de la chute,
où le rêve, déjà, se fracture sur son propre miroir.
Le temps n’avance plus, il se multiplie dans le silence,
chaque seconde éclate en poussière de songes.
Un rire lointain s’élève, coupé en mille éclats de verre,
et retombe en pluie sur la peau du monde endormi.
Les ombres parlent sans voix, leurs lèvres sont de cristal,
elles nomment des choses qui se défont en les disant.
Le souffle se plie, se brise, devient un vent intérieur,
et le cœur, sans contour, se dilue dans sa propre ardeur.
Quelque part, la conscience écoute son écroulement,
comme une maison qui rêve sa ruine.
Les murs s’ouvrent, et derrière eux rien ne commence,
sinon la lente expansion du vide vers lui-même.
Des fragments d’images tournent autour du centre absent,
un œil s’y cherche, un autre s’éteint dans l’éclat du souvenir.
Chaque mot prononcé se fend comme un fruit trop mûr,
et libère une pulpe d’ombre et de feu mêlés.
Le songe, disloqué, respire encore, haletant,
il voudrait durer mais n’en a plus la force.
L’esprit s’y penche, fasciné par sa propre déchirure,
et s’y dissout, pareil à la neige sur la flamme.
Dans la chambre du délire s’allument des visages d’enfance,
mais ils se défont avant d’avoir eu le temps de sourire.
Leurs yeux, remplis de sommeil, reflètent un autre monde,
où tout ce qui fut tendre devient cendre légère.
L’innocence s’y déchire comme une toile trop pure,
et la douleur s’y glisse, vêtue de lumière froide.
Un cri monte, non de la bouche, mais du rêve lui-même,
il n’appelle rien, il ne dit rien, il est le cri du cri.
Les murs respirent, faits de brume et de mémoire,
et le cœur écoute la folie s’y installer comme un hôte.
Au fond du songe éclaté s’avance une lueur sans direction,
une flamme d’esprit qui tremble et se dédouble.
Elle éclaire des corridors sans issue,
où marchent des formes d’ombre en prière sans mot.
L’âme s’y cherche, et ne trouve que ses débris,
épars comme des miroirs reflétant le même néant.
Le souffle devient pierre, la pierre devient regard,
et tout s’enfonce dans la lenteur d’un vertige.
Le silence s’étire jusqu’à devenir substance,
et le rêve, à bout de souffle, s’écoute mourir.
LA DISPERSION DE L’ÂME
Des voix s’élèvent d’un fond sans mémoire,
elles ne se répondent pas, elles se traversent.
Chaque mot devient l’écho d’un autre mot,
et le sens, fendu, retombe en poussière de songe.
L’air lui-même s’éparpille, se décompose,
comme si respirer devenait un acte d’oubli.
Une pluie de lumière renverse la nuit du dedans,
et chaque goutte porte un visage effacé.
L’esprit n’est plus centre, il est errance pure,
un feu sans flamme, un regard sans lieu.
Les murs du rêve s’écartent, laissant paraître d’autres rêves,
sphères d’eau suspendues où flottent des visages anciens.
Leur silence appelle, mais ne délivre rien,
car tout dialogue s’effondre avant de naître.
Le cœur, trop large pour lui-même, se disloque,
et sa douleur ruisselle comme un fil de verre.
Des ombres passent, vêtues d’éclats de lumière,
elles se heurtent, se mêlent, se déchirent doucement.
L’âme se regarde tomber dans ses propres reflets,
et se perd à force de se reconnaître.
Une musique sans source glisse sous les paupières,
faite de cloches brisées et de souffles d’enfance.
Elle tremble, se tord, se défait dans le silence,
comme si le monde entier rêvait d’être songe.
La lumière s’effeuille, pétale après pétale,
et dans l’obscurité restent des cendres d’images.
Le corps s’ouvre, vaste et vide, il accueille l’absence,
et la pensée s’y effondre, pareille à une aile fendue.
Rien ne demeure que le balancement du néant,
et cette paix trompeuse, plus froide qu’une flamme.
Dans la matière du rêve se forme un autre temps,
où les instants s’allument et meurent en même souffle.
Des rues se croisent, faites de brume et de mémoire,
et des voix sans visage s’y appellent par leur perte.
Les pierres ont des yeux, les arbres une parole,
mais nul n’entend, car le songe s’écoute lui-même.
Tout bouge, mais rien ne vit ; tout respire, mais sans souffle.
La folie ici n’est pas cri, elle est clarté dispersée.
Chaque éclat de pensée devient un monde minuscule,
où s’épuise la lumière avant de renaître.
Et pourtant, au centre du chaos, rien ne saigne.
Tout est calme, désuni, pur dans sa fracture.
L’âme s’y disperse comme un encens d’oubli,
et chaque fragment garde l’odeur du tout perdu.
Des yeux s’ouvrent dans le noir, sans visage autour,
ils cherchent la mémoire d’un visage ancien.
La douleur s’est tue, mais son ombre persiste,
fine, tranchante, douce comme une lame de verre.
Le rêve éclate encore, mais sans éclat, sans cri,
jusqu’à devenir une poussière de lumière immobile.
LE VERTIGE
Un vent d’intérieur s’élève, lourd de songes et de poussière,
il tourne autour du cœur comme une roue d’or brisée.
Les choses s’inversent, la flamme devient eau,
et la neige brûle dans le souffle des yeux.
Des formes s’enlacent, se déchirent, se confondent,
puis retombent dans le vide, plus réelles que la chair.
Le monde tout entier semble pencher d’un seul côté,
comme si Dieu avait perdu la mesure du rêve.
Rien ne se tient, tout danse, tout se dissout,
dans la lumière coupante du délire.
Une mer intérieure s’ouvre sous la pensée,
ses vagues sont de verre, son écume de silence.
Chaque éclat reflète un souvenir qui s’ignore,
et le poète y tombe, à reculons, les yeux ouverts.
Des visages surgissent, d’autres s’effacent aussitôt,
leurs traits fondent comme du sel dans la parole.
Le monde devient un vaste miroir convulsif,
où le reflet survit à ce qu’il reflète.
Le souffle chancelle, ivre de sa propre absence,
et la chair tremble de n’être plus qu’esprit.
Les ombres parlent maintenant la langue des étoiles,
elles nomment des choses que nul n’a vues.
Le ciel penche, son poids devient doux comme un drap,
et la terre se soulève, offerte au sommeil des anges.
Le cœur s’ouvre trop grand, il laisse passer la lumière,
et la lumière, en entrant, s’y brise comme une voix.
Un rire traverse le rêve, un rire d’enfant ou de fou,
nul ne sait, tant la clarté ressemble à la douleur.
Tout se mêle, tout se perd, tout s’illumine,
dans ce chaos si pur qu’il devient beauté.
Les portes du monde s’écartent une dernière fois,
non pour livrer passage, mais pour se refermer sur l’abîme.
Un vertige monte, sans haut ni bas,
pareil à un chant de cristal suspendu.
Les pierres respirent, les arbres se penchent,
et la lumière s’enroule autour d’elle-même.
Le temps, éclaté, retombe en flocons d’or,
chaque seconde saigne d’un souvenir déchiré.
L’esprit, emporté, oublie ce qu’il fut,
il devient la chute elle-même, et s’y repose.
Alors tout s’immobilise dans une clarté violente,
comme si la folie s’était faite prière.
Des anges passent, mais leurs ailes sont de cendre,
leurs yeux de verre fixent le fond du monde.
La conscience s’ouvre, vaste, muette, sans contour,
et s’y perd comme une étoile dans son propre éclat.
Chaque mot qui naît s’éteint aussitôt,
il ne laisse qu’un goût de feu dans la bouche.
Le rêve s’effondre sous son poids de lumière,
et l’âme, tremblante, s’y dissout jusqu’à l’oubli.
LA DISSOLUTION
La clarté retombe, lourde, sur les débris du songe,
et la terre respire comme un corps épuisé.
Les formes s’effacent, mais demeurent un instant,
pâles, suspendues entre mémoire et oubli.
La pensée s’étire, lasse, sans direction,
elle cherche un nom qu’elle ne veut plus dire.
Le silence s’infiltre dans la moelle du monde,
il la polit, la vide, la rend transparente.
Ce qui fut cri devient souffle, ce qui fut souffle devient pierre,
et la pierre, enfin, s’endort dans la lumière froide.
Les eaux du rêve refluent vers leur source,
elles emportent les images, les gestes, les regards.
Rien ne lutte, tout consent à l’effacement,
comme si l’existence voulait s’alléger d’elle-même.
Le ciel, vidé de ses astres, respire encore,
d’un souffle si faible qu’il frôle le néant.
Les mots meurent debout, figés dans leur transparence,
et leurs racines tremblent dans le sable du silence.
La langue tout entière s’ouvre sur une béance claire,
où l’on entend, très bas, le soupir du dernier mot.
Le feu s’est éteint dans les os du monde,
il ne reste que sa chaleur diffuse, sans couleur.
Des ombres glissent, sans poids, sans cause,
comme des âmes revenues de leur propre oubli.
Le cœur, vidé, bat encore, mais sans direction,
il ne sait plus s’il vit ou s’il se souvient de vivre.
L’esprit, suspendu, flotte entre deux silences,
il n’attend plus rien, mais demeure ouvert.
La matière se redresse, douce et souveraine,
reprenant lentement la place du divin.
Le rêve s’effrite, se couche dans la poussière,
et la lumière, aveugle, cherche encore son nom.
Les yeux intérieurs s’éteignent, un à un,
jusqu’à ce qu’il n’en reste plus qu’une cendre.
Le monde respire faiblement dans le corps du sommeil,
et chaque souffle semble venir d’un autre.
Rien ne pèse, rien ne tire vers la vie,
tout se suspend dans une paix sans centre.
Le silence prend forme, puis se dissout aussitôt,
comme s’il refusait d’être un dieu.
Maintenant la parole n’est plus qu’un reflet,
une ombre qui bouge encore sous la langue.
Les images se défont, les gestes s’annulent,
et l’âme, lasse, se couche dans son propre éclat.
La lumière devient eau, l’eau devient air,
l’air devient une mémoire sans objet.
Le poète, s’il demeure, n’a plus de voix ni de corps,
il n’est qu’un souffle entre deux souffles, une attente sans bord.
Tout s’est retiré, même l’idée de fin,
et le rêve, dans sa mort, continue de rêver.
L’EXTINCTION
Le monde se retire comme une marée d’encre,
abandonnant sur le rivage des formes à moitié vivantes.
Les visages se mêlent à la poussière des astres,
et la mémoire, lasse, s’épanche dans la nuit.
Les sons meurent avant d’avoir traversé l’air,
les pensées se figent en cristaux d’oubli.
Une clarté sans source rôde au-dessus des ruines,
froide, impassible, pareille à un dieu muet.
Le cœur bat encore, mais hors du corps,
comme une horloge oubliée dans la neige.
Plus rien ne parle, ni l’eau ni le vent ni la pierre,
même le silence s’écoute disparaître.
La nuit s’étend jusqu’au fond du sang,
et chaque cellule rêve d’immobilité.
Une paix terrible s’installe dans la chair,
plus vaste que la mort, plus douce que le temps.
L’âme, dépouillée de son nom, s’incline,
comme une flamme qui se sait dernière.
Il n’y a plus d’avant ni d’après,
seulement l’éternité d’un instant qui s’efface.
Tout devient transparent, même l’ombre du silence.
La lumière ne brille plus, elle demeure.
Le souffle s’éloigne, discret, détaché de lui-même,
et les songes tombent en pluie fine dans le néant.
Les mots, depuis longtemps dissous, flottent encore,
comme des poissons morts dans une eau claire.
La mémoire se replie sur son propre centre,
puis s’éteint sans douleur, comme un regard clos.
Le monde entier tient dans un seul battement,
et ce battement, déjà, s’achève en douceur.
Il n’y a plus de monde, plus de dedans ni de dehors,
tout repose dans la lumière sans nom.
La matière et l’esprit se sont confondus,
ils respirent ensemble dans un souffle d’absence.
L’infini se referme sur lui-même,
non par fin, mais par plénitude éteinte.
L’âme, rendue au néant, s’y reconnaît enfin,
comme une larme redevenue eau.
La mort n’est plus que transparence,
un repos sans seuil, sans retour, sans miroir.
Et voici que tout s’arrête sans s’achever.
Un dernier éclat passe, si pur qu’il n’éclaire plus.
Le silence s’ouvre et se referme aussitôt,
comme une paupière sur le visage de Dieu.
Rien ne demeure, pas même l’idée du rien.
Le rêve s’est éteint, le monde l’a suivi.
Une paix blanche règne au fond du vide,
immobile, sans mémoire, sans regard.
Puis plus rien — que le battement du néant,
et son souffle infime, juste avant de se taire.
LA DEMEURE EN FEU
L’INCENDIE DE L’ÂME
Tout commence par un souffle chaud dans la moelle du silence,
un frémissement de braise au fond du sang endormi.
L’âme s’y retourne, inquiète de sa propre lueur,
et déjà la lumière se déchire comme une peau trop étroite.
Les murs intérieurs craquent, le cœur se fend sous la flamme,
et la pensée, surprise, s’effondre dans sa clarté.
Ce feu ne vient pas du monde, il monte du dedans,
il ronge sans brûler, il éclaire en dévorant.
Chaque respiration devient un acte d’abandon,
et le corps s’ouvre, temple en cendres de l’esprit.
Les mots s’allument un à un, comme des cierges impies,
leur lumière tremble avant de mourir dans la fumée.
La bouche prononce, mais la parole s’effondre,
et la langue goûte le sel du feu intérieur.
Tout ce qui fut doux se change en étincelle noire,
et la mémoire, consumée, ne retient plus que l’odeur.
La flamme s’étend, non par rage, mais par besoin d’être,
elle dévore les songes, les larmes, les prières.
Les murs se couvrent d’une suie d’images perdues,
et la nuit, derrière, prend feu à son tour.
Le cœur bat encore, mais son rythme chancelle,
il bat contre la lumière, non plus contre la vie.
Les veines se font corridors pour le feu,
et la chair, docile, s’abandonne à la brûlure.
Une clarté dorée envahit les ténèbres du dedans,
plus pure, plus cruelle que toute joie.
Les ombres dansent, s’étirent, se confondent,
comme des âmes priant pour leur propre fin.
Tout crépite dans le sang, tout devient offrande,
et le souffle s’enroule à la flamme comme à son destin.
Les pensées, jadis claires, fondent comme du verre,
elles coulent le long des murs intérieurs.
Le feu, patient, entre dans chaque mot,
il en retire la chair, il n’en garde que la lumière.
La raison se tait, la folie s’incline,
toutes deux brûlent dans la même ferveur.
L’œil, ouvert sur l’abîme, reflète la cendre,
et dans ce reflet se déchire la mémoire du monde.
Le poète n’est plus qu’un souffle entre deux flammes,
il parle encore, mais le feu parle à sa place.
Alors la demeure tout entière respire dans la braise,
chaque pierre soupire, chaque ombre se dissout.
L’air est rouge, saturé d’âmes invisibles,
le sol lui-même brûle sans chaleur.
Une douleur sans cri s’élève du dedans,
pure, immense, sans nom, sans objet.
Le feu a tout pris, et pourtant il demande encore,
comme s’il cherchait à dévorer sa propre essence.
La lumière ne brille plus, elle s’effondre en elle-même,
et le ciel, de cendre, s’incline sur la ruine.
LA COMBUSTION DES MOTS
Les mots se tordent, éclatent, reviennent en poussière,
leurs syllabes fondent dans l’air comme du plomb en fusion.
Le souffle les appelle, mais ils se dérobent,
ils retombent en pluie d’étincelles sur la bouche muette.
Chaque phrase est une torche qui se consume d’elle-même,
un fragment de lumière fuyant vers l’oubli.
La parole n’explique plus, elle brûle pour se taire,
et le verbe, réduit à sa braise, s’incline devant la mort.
Le poète regarde son feu lui prendre la langue,
et bénit la flamme qui efface son nom.
Les murs parlent maintenant, mais d’une voix sans son,
ils récitent des prières de fumée.
Chaque écho se tord dans l’air comme un serpent de lumière,
et retombe, cendre sur cendre, dans la gorge du monde.
Le feu a trouvé sa langue : c’est le silence ardent.
Les mots deviennent lueurs, puis frissons, puis rien.
Le cœur, privé de voix, bat comme un tambour vide,
et le vent, passant, emporte ses syllabes mortes.
Ce qui fut poème n’est plus qu’un soupir incandescent,
tombé entre deux battements du néant.
La flamme s’élève maintenant au-dessus de la pensée,
elle consume les racines du savoir et du rêve.
Chaque idée s’ouvre, se tord, s’embrase,
et s’écroule dans un éclat de lumière noire.
La raison, offerte, s’y dissout comme cire au soleil,
et son cri se change en prière muette.
Le feu pense à la place de l’esprit,
il invente un monde de clarté sans conscience.
Tout devient transparence, tout devient oubli,
et l’âme s’efface dans sa propre illumination.
Les lettres tombent du ciel, blanches et brûlées,
elles se posent sur la terre comme des flocons de feu.
Le livre s’ouvre, mais ses pages sont de cendre,
et chaque mot y dort, réduit à son éclat pur.
Le feu écrit ce que nul ne peut lire,
il trace sur le néant les lignes de l’absence.
Le sens se retire, et dans son sillage
monte un chant sans sujet, sans fin, sans lumière.
Le poète s’incline, sa bouche respire le vide,
et dans ce vide brûle encore la beauté.
La demeure tremble, mais ne s’effondre pas,
elle devient flamme, toute entière, sans contour.
Les murs se plient, se penchent, se dissolvent,
mais conservent la forme d’une prière immobile.
L’air lui-même brûle, il se fait sang de lumière,
et l’espace s’ouvre, vaste, sans direction.
Chaque chose se consume avec douceur,
comme si mourir était un acte d’amour.
Le feu s’étend, mais son cœur demeure calme,
il règne, silencieux, sur la ruine qu’il éclaire.
LES CHAMBRES DU CŒUR
La première chambre s’ouvre, emplie d’une clarté tremblante,
où des visages anciens flottent, couverts de suie dorée.
Leurs yeux se ferment sans douleur, leurs mains s’effacent,
et l’air respire le parfum brûlé de la tendresse.
Le feu marche doucement, il effleure, il caresse,
il dévore sans haine, comme un frère trop proche.
Les souvenirs éclatent en gerbes de lumière,
leurs rires se changent en poussière chaude.
L’amour, qui dormait là, s’élève en fumée fine,
et retombe sur le sol en pluie d’absence.
Plus loin, une chambre d’enfance s’embrase,
avec ses jouets, ses ombres, ses voix fragiles.
Le feu s’y avance à pas lents, presque timide,
il efface les traces de la pureté perdue.
Les murs, encore peints d’aube et de rires,
se couvrent d’une brume rouge et silencieuse.
Un oiseau de papier s’envole, puis se consume,
emportant le souffle d’une prière d’enfant.
Le ciel regarde sans voir, la terre ne répond pas,
et l’innocence s’efface dans la beauté du désastre.
Voici la chambre du cœur, la plus profonde,
où dorment les visages aimés et les promesses mortes.
La flamme y entre sans bruit, comme une main aimante,
elle soulève les draps, effleure la mémoire des lèvres.
Un souffle d’adieu parcourt l’air incandescent,
et le sang se souvient d’avoir été lumière.
Chaque battement répète un nom qu’il oublie,
chaque oubli répand un peu de feu dans la nuit.
Les ombres se rapprochent, se confondent,
et dans leur union brûle la dernière douceur.
La chambre du pardon s’ouvre à son tour,
vide, sinon d’une lueur pâle, presque humaine.
Là, le feu hésite, tremble, s’incline,
comme s’il craignait de souiller la grâce.
Mais rien ne lui résiste : il entre, il s’étend,
il transforme la clémence en lumière vive.
Le mal et le bien s’y fondent dans la même cendre,
et le ciel, rougi, s’invite sous le toit.
Tout s’y efface, même la notion d’effacer,
jusqu’à ce qu’il ne reste que le battement d’une flamme.
Enfin la dernière pièce, celle du silence,
où dorment les mots qu’on n’a jamais dits.
Le feu y entre comme une prière sans bouche,
il touche les murs, il les ouvre à la nuit.
Chaque phrase non prononcée devient braise claire,
chaque désir s’enroule à sa propre fumée.
Le cœur s’y renverse, vidé de sa lumière,
et la demeure respire comme un corps sans souffle.
Il n’y a plus ni peine, ni pardon, ni mémoire,
seulement le feu, fidèle, veillant sur sa cendre.
L’EFFONDREMENT DU TOIT
Le toit se fend sous le poids de la lumière,
et l’air s’engouffre, vaste, comme une mer de feu.
Les poutres se tordent, les cloches se renversent,
et le ciel descend dans la demeure en ruine.
La flamme, libérée, se dresse comme un cri muet,
elle s’élance, immense, vers la bouche de Dieu.
Tout ce qui fut abri devient offrande,
tout ce qui protégeait s’ouvre au vertige.
Le feu gagne le ciel, il s’y répand sans limite,
et la nuit, ivre, s’y noie dans la clarté.
Les pierres s’éveillent et chantent leur agonie,
leurs voix de braise emplissent l’espace.
Chaque mur s’efface en un geste de lumière,
chaque fenêtre devient un œil sans regard.
Le vent, chargé de cendre, emporte les prières,
et la demeure respire comme un animal mourant.
Rien ne sépare plus le dehors du dedans,
tout communie dans la même brûlure.
L’âme, sans abri, se redresse dans la flamme,
et se reconnaît en elle comme dans un miroir d’or.
Les toits s’effondrent, mais le feu demeure pur,
il monte, indifférent, au-dessus de la ruine.
Le monde tout entier semble aspiré vers lui,
comme un souffle unique cherchant à se dissoudre.
Des visages apparaissent dans la fumée,
figures de lumière, muettes et sans destin.
Ils s’effacent aussitôt, absorbés par la clarté,
comme des pensées que Dieu aurait oubliées.
Le ciel s’incline sur la cendre rouge,
et la terre, brûlée, s’ouvre à la lumière morte.
Tout est brasier, et pourtant tout s’apaise.
La demeure n’a plus de contour, elle est feu seulement.
Le temps s’y dilue, les heures s’y consument,
et la matière chante dans son anéantissement.
Des flammes lentes rampent sur les marches de l’air,
elles effleurent le néant sans l’atteindre.
Les voix se taisent, remplacées par le souffle du feu,
souffle ancien, sans commencement ni fin.
L’esprit, arraché à la chair, s’élève sans mot,
porté par la ferveur d’une destruction parfaite.
Et quand le dernier mur tombe, tout devient ciel.
La maison brûle encore, mais d’une lumière douce.
Les cendres tourbillonnent comme une neige d’or,
elles retombent sur le cœur éteint de la terre.
Le feu, à présent, n’a plus d’objet à dévorer,
il se replie sur lui-même, lent, pensif, pur.
Le monde entier respire dans cette incandescence,
comme s’il retrouvait sa forme première.
Le poète regarde, sans regard, la flamme s’incliner,
et comprend qu’elle fut son dernier mot.
LES CENDRES
La flamme s’est tue, mais son souffle reste dans l’air,
léger, presque absent, comme un souvenir d’ardeur.
Les murs sont tombés, les pierres reposent, tièdes,
et la nuit se penche sur leurs visages brûlés.
Tout est fini, et pourtant rien ne s’achève.
La cendre se lève, lente, paisible, sans poids.
Elle monte, non vers le ciel, mais dans l’espace entre deux souffles,
là où plus rien ne brûle, là où tout respire encore.
Le silence devient le dernier feu du monde,
et sa lumière ne blesse plus personne.
Les cendres s’étendent, mer sans rivage,
elles recouvrent les gestes, les noms, les regards.
Aucune douleur ne les traverse, aucun souvenir.
Elles reposent, égales, dans la pureté du froid.
Le vent passe, il les effleure, il n’en soulève rien,
comme si même le souffle craignait leur paix.
La demeure, devenue poussière, respire encore,
mais d’un souffle si lent qu’il touche à l’éternité.
La terre en silence recueille cette offrande grise,
et la garde au creux de sa mémoire sans temps.
Plus de feu, plus de forme, plus de plainte.
La lumière s’est retirée dans la cendre.
Chaque grain garde un vestige du monde,
une lueur minuscule, presque éteinte.
L’air est immobile, transparent, sans désir,
et la vie suspendue y dort sans s’effacer.
Le cœur ne bat plus, il écoute seulement
ce qu’écoute la nuit après la dernière flamme.
Le monde est là, intact dans son effacement,
et le néant respire, paisible, en lui-même.
Sous les doigts de l’aube, les cendres pâlissent.
Elles s’unissent lentement au corps du silence.
Nulle résurrection ne s’annonce, nulle plainte.
Tout demeure dans la douceur de l’après-feu.
La lumière revient, mais sans éclat, sans ferveur,
elle caresse les ruines, puis s’y efface.
La demeure n’est plus qu’un songe refroidi,
un souvenir que le vide garde pour lui.
Et dans cette paix sans âme, sans centre,
le monde apprend à ne plus attendre.
Tout repose maintenant. Rien ne brûle, rien ne brille.
La cendre est redevenue poussière du jour.
Un souffle passe, effleure, disparaît,
et le ciel s’ouvre, vaste, sans nom.
Les flammes sont rentrées dans la terre,
les voix dans la lumière, les mots dans le vent.
Il ne reste qu’un espace entre deux silences,
un battement à peine, puis plus rien.
Le monde se tait, suspendu dans sa transparence,
et l’âme, si elle existe encore, dort dans la cendre.
LA CLOCHE DU SONGE
L’APPEL
Une cloche sonne au fond du sommeil, lente, solitaire,
et son écho traverse les murs du corps endormi.
Chaque battement ouvre une porte de brume,
chaque silence referme le monde sur lui-même.
La nuit écoute, mais ne comprend pas le message,
car le son vient d’un lieu où le temps n’a plus cours.
L’esprit se soulève, hésite, retombe dans la lumière,
comme un oiseau qui rêve encore du ciel.
Le battement s’éloigne, puis revient, plus grave,
portant dans son creux la fatigue du monde.
Sous les paupières, un cercle de son s’élargit,
et la cloche devient souffle, presque prière.
Le rêve y marche, pieds nus, sur la résonance,
cherchant à s’y reconnaître sans s’y perdre.
La folie guette derrière le seuil de la pensée,
elle tend l’oreille, fascinée par tant d’ordre fragile.
Un rien sépare la raison de la musique,
une pulsation mince, tremblante, qui s’efface.
Tout ce qui vit respire dans ce balancement,
entre le son et le silence, entre la chute et le ciel.
Chaque tintement s’enfonce plus loin dans la chair,
il touche les os, réveille la mémoire du vertige.
La cloche sonne à l’envers du temps,
comme un cœur qui battrait du côté du néant.
Des images s’y forment, s’y défont aussitôt,
miroitements de l’âme dans le flux du songe.
Le monde devient une nappe de vibration,
où tout se fond dans la même résonance d’absence.
Le rêve et la folie y partagent la même chambre,
et la cloche, seule, sait encore leur nom.
Le son se plie, s’étire, se tord dans la lumière,
il appelle un visage, mais ce visage se dissout.
Une ombre parle, mais sa voix est d’eau,
et les mots se défont en cercles d’argent.
Le dormeur écoute, fasciné par sa propre écoute,
et la cloche, en lui, devient un cœur sans chair.
Tout vacille, même le silence qu’elle traverse,
comme si le réel hésitait à durer.
Un battement encore, puis un autre, plus lointain,
et la conscience s’incline sous la vibration pure.
Alors le rêve s’ouvre, vaste, sonore, sans contour,
et la cloche suspendue flotte au-dessus du monde.
Son anneau ne bouge plus, mais le son demeure,
comme une onde d’or tournant dans la nuit.
Le fou et le sage s’y confondent,
leurs visages de lumière se croisent sans se voir.
La pensée se tait, la parole s’oublie,
il ne reste que l’écho d’un écho dans l’espace.
Le cœur écoute, sans comprendre, sans vouloir,
et dans ce non-savoir respire encore le songe.
L’ÉCHO
L’écho se déploie comme une mer sans rivage,
chaque onde emporte un souvenir d’ombre.
Le son s’éloigne, mais sa trace demeure,
pareille à un frisson dans le vide des choses.
La nuit s’ouvre sous lui, vaste et réceptive,
comme si le silence voulait naître du son.
Le dormeur écoute sans savoir qu’il écoute,
et la cloche résonne à travers son absence.
Chaque battement est un pas vers le néant,
chaque silence, un appel qui s’oublie.
Les murs du monde s’inclinent sous la vibration,
ils respirent, faits d’air et d’attente.
Des ombres s’en détachent, lentes et translucides,
leurs lèvres bougent, mais la voix n’est plus là.
Le son se propage dans les fibres du cœur,
il cherche un lieu où mourir sans disparaître.
La pensée, prise au piège de sa propre écoute,
se dilue dans la résonance du rien.
Tout devient écoute, pure écoute du silence,
et la cloche se confond avec le souffle.
8.
Les astres s’éteignent pour mieux entendre,
leur lumière se plie au rythme du songe.
Chaque étoile devient un point de vibration,
chaque ombre, un mot oublié de Dieu.
La cloche résonne dans les veines du monde,
elle mêle les prières aux cris des oiseaux.
Le rêve s’élargit, il touche à la folie,
non par excès, mais par transparence.
Rien n’est perdu, tout tremble, tout s’unit,
dans le même anneau d’écho et de silence.
Le temps chancelle, ses heures se répondent,
et la mémoire s’y fond comme cire au soleil.
Des voix anciennes murmurent sous la surface,
leur langue est lente, sans poids, sans contour.
Elles nomment le monde d’avant la parole,
celui qui ne savait pas encore qu’il existait.
Le son tourne en lui-même, infatigable,
jusqu’à devenir pure présence d’absence.
Et la folie s’approche, non comme désordre,
mais comme clarté trop vaste pour le cœur.
L’écho s’éteint peu à peu dans la lumière du dedans,
mais son souvenir palpite au creux de l’âme.
Tout paraît plus lointain, plus clair, plus fragile,
comme si la vie rêvait de n’avoir jamais eu lieu.
La cloche ne sonne plus, elle veille, suspendue,
gardienne du passage entre rêve et veille.
Le dormeur devient l’ombre de son propre son,
et la folie respire à travers lui.
Un dernier frémissement glisse sur la nuit,
et le monde s’incline sous sa douceur.
LE BALANCEMENT
La cloche se balance au-dessus du sommeil,
non mue par la main, mais par le souffle des astres.
Chaque tintement s’ouvre comme une paupière de feu,
et laisse passer la lumière de l’autre monde.
Le rêve s’y penche, la folie s’y mire,
elles échangent leurs visages sans se reconnaître.
Le cœur devient corde, tendu entre deux néants,
et chaque battement y sonne comme un appel.
Rien ne commence, rien ne s’achève,
tout oscille, lentement, entre l’ombre et la clarté.
Le balancement devient rythme du monde,
un mouvement d’absence, pur et sans retour.
L’âme y flotte comme un fruit dans la lumière,
et sa chair s’efface sous le poids de la résonance.
Le songe s’ouvre, puis se referme sur lui-même,
pareil à la mer sur son propre murmure.
Des voix s’y forment, s’y perdent, s’y répondent,
mais nul ne sait qui parle, ni à qui.
Chaque silence y porte un éclat de prière,
chaque écho un visage qu’on ne voit pas.
Le dormeur respire au rythme de la cloche,
il s’oublie dans le bercement du son.
Ses songes marchent sur un fil de lumière,
et vacillent à chaque retour du souffle.
La raison s’incline, ivre d’harmonie,
et la folie l’accueille, vêtue de douceur.
Rien ne menace, tout flotte, suspendu,
dans la lenteur du doute et de la grâce.
Les choses se dissolvent en pure vibration,
et le cœur, apaisé, bat dans la lumière.
Parfois le son s’élève, presque douloureux,
comme si la cloche pleurait son propre écho.
L’air se courbe sous la tension du silence,
et le monde tout entier retient sa respiration.
Un instant, on croit entendre le nom du réel,
mais il s’efface aussitôt, emporté par la vibration.
La folie sourit, car elle sait ce secret :
tout ce qui sonne finit par se taire.
La cloche s’immobilise, la lumière tremble,
et la nuit s’incline, attentive et nue.
Maintenant le son n’est plus qu’un balancement d’air,
un murmure sans lieu, sans origine, sans fin.
La cloche a cessé de sonner, mais non de résonner,
et son âme tourne encore dans le silence.
Le rêve et la folie s’y confondent en paix,
leurs frontières fondues dans la même lueur.
Le dormeur devient écoute, pure écoute sans sujet,
il est la cloche, le son, le vide qu’elle éclaire.
Un souffle passe, léger, entre deux mondes,
et tout repose, suspendu, dans l’incertitude.
LA RUPTURE DU SON
Le son se retire, lentement, vers sa source invisible,
comme l’eau d’une mer qui s’efface sans reflux.
Chaque onde s’affaisse, s’éteint dans la lumière,
et l’air, apaisé, garde mémoire de sa brûlure.
La cloche ne pèse plus, elle flotte, désincarnée,
son métal s’ouvre à la transparence du vent.
Le monde, suspendu, se tait pour l’entendre mourir,
et l’esprit écoute ce silence qui s’éveille.
Rien ne se rompt, tout s’éteint dans la douceur,
comme une pensée redevenue lumière.
Le son devient souffle, puis rien qu’un frisson d’air,
une onde muette qui tremble encore dans l’ombre.
Le rêve s’y accroche, mais se défait à son tour,
comme une main cherchant sa propre disparition.
Les murs intérieurs se dissolvent en pure écoute,
les formes s’effacent, les contours se retirent.
Le cœur, vidé de sa rumeur ancienne,
s’élargit jusqu’à ne plus se sentir battre.
Tout s’effondre sans chute, sans fin, sans douleur,
dans la fatigue immense d’exister encore.
Le silence maintenant porte l’empreinte du son,
comme un feu qui brille encore sous la cendre.
Il n’y a plus d’écho, mais la mémoire du rythme,
et cette mémoire respire, vivante, dans la nuit.
Le poète ferme les yeux, il voit plus clair,
il entend la cloche sonner dans son absence.
Chaque tintement s’est changé en lumière,
chaque lumière en repos du monde.
La folie elle-même s’est tue, subjuguée,
devant ce rien qui vibre encore d’infini.
Le vent s’arrête, la terre retient son souffle,
et l’air se fige autour du dernier son.
Tout devient immobile, même la pensée du temps,
comme si le monde attendait de disparaître.
Une clarté sans forme envahit les ténèbres,
non pour vaincre, mais pour les comprendre.
La cloche n’est plus qu’un cœur ouvert au néant,
un battement d’or suspendu dans la nuit.
Le rêve chancelle, la folie s’efface,
et le silence s’installe, souverain et doux.
Alors le son se brise, sans bruit, sans écho,
et la cloche se tait dans sa propre lumière.
Le monde se recueille autour de ce silence,
comme autour d’un mort qu’on ne pleure plus.
Le réel se replie, l’irréel s’étend,
leurs frontières s’effleurent, puis s’annulent.
Tout ce qui fut vibration devient pure attente,
un souffle nu posé sur le néant.
La cloche dort, sa forme encore tiède,
et le rêve, sans elle, continue de battre.
LE DERNIER TINTEMENT
Un dernier frémissement traverse la lumière,
si pur qu’il semble venir d’avant le monde.
Le son, à bout de souffle, devient regard,
et le regard, lassé, se ferme sur lui-même.
La cloche immobile rêve encore d’un battement,
mais le métal ne sait plus vibrer.
Tout se concentre en un point d’or, minuscule,
une braise d’être qui s’éteint sans mourir.
L’esprit s’y penche, fasciné, reconnaissant,
et l’abîme le salue en silence.
Le songe retient sa propre fin comme une prière,
un souffle sur le bord de la parole.
Le temps, déjà, s’est effondré dans le silence,
ne laissant qu’un éclat suspendu entre deux instants.
La folie regarde, tranquille, la clarté s’éloigner,
et lui tend la main comme à une sœur disparue.
Le réel devient poussière d’écho,
le rêve, une eau qui s’efface en respirant.
Rien ne sépare plus le dedans du dehors,
seulement le murmure du néant apaisé.
Un balancement encore, à peine une ombre,
le dernier geste du monde avant le repos.
Le son ne sonne plus, il veille dans la mémoire,
pareil à une lueur qui ne veut pas s’éteindre.
Les astres s’inclinent, la nuit s’efface,
le ciel écoute son propre cœur se taire.
Le dormeur respire, non pour vivre, mais pour durer,
comme un souffle qui rêve d’être silence.
Le monde s’apaise dans sa cloche invisible,
et tout s’y fond, lentement, dans la clarté.
Les sons sont retombés, la lumière s’est assoupie,
et le vide respire d’un souffle doux.
Les pensées s’éloignent, vastes, sans contour,
elles glissent dans l’air comme des nuages sans ombre.
La cloche dort, suspendue entre deux éternités,
et son repos éclaire la nuit sans flamme.
La folie s’éteint à son tour, d’un sourire clair,
le rêve devient le monde, le monde devient rien.
Tout s’accomplit sans cri, sans peine,
dans la lenteur pure d’une fin heureuse.
Puis plus rien — sinon le battement du silence,
léger, fragile, et pourtant infini.
La cloche du songe ne sonne plus, elle est devenue souffle,
et ce souffle s’étend sur la lumière endormie.
Le réel dort dans l’irréel, la pensée dans l’absence,
et le rêve, apaisé, s’oublie sans regret.
Le monde est suspendu, vaste, translucide,
comme une larme qui n’a jamais coulé.
Un dernier frisson d’or traverse le néant,
et s’y fond, sans trace, dans le repos du tout.
LE SOMMEIL DU FEU
LA CENDRE
Sous la cendre du jour repose une flamme pâle,
elle respire à peine, mais son souffle réchauffe le vide.
Autour d’elle, la nuit s’est assise, docile,
et la terre écoute le cœur invisible du feu.
Rien ne brûle plus, tout semble fini,
pourtant le monde fume encore de son rêve.
Les pierres gardent mémoire d’une clarté,
comme les os d’un vivant gardent celle de la douleur.
Ce feu, qu’on croit mort, dort simplement,
dans le creux du silence où l’ombre s’éclaire.
La flamme n’est plus flamme, mais souvenance d’elle-même,
un filament d’or caché dans la poussière.
Elle dort sans sommeil, elle pense sans pensée,
lente respiration du néant encore tiède.
Le vent, parfois, effleure sa surface,
et la cendre frissonne d’un murmure ancien.
Ce n’est ni vie ni mort, mais la pause entre les deux,
comme un battement d’aile oublié dans la nuit.
Le feu se tait, mais son âme veille,
enterrée dans l’oubli qu’elle éclaire encore.
Des braises très fines tremblent sous la peau grise,
elles parlent sans voix à la matière assoupie.
Chaque grain de cendre contient un souvenir de flamme,
un éclat d’amour consumé dans la beauté.
La lumière, ici, n’a plus de direction,
elle flotte, nue, sur les ruines du feu.
Tout s’est arrêté sans douleur ni miracle,
comme une main retombée sur le cœur d’un mort.
Mais sous cette main, un souffle passe encore,
imperceptible, fidèle, éternel.
Les arbres, calcinés, se dressent comme des prières,
leurs cimes noires touchent un ciel sans flamme.
Ils n’espèrent plus la pluie ni la lumière,
ils gardent simplement le feu dans leur silence.
Autour, le sol respire un parfum d’apaisement,
mêlé de cendre, d’ombre et de souvenir.
Le feu, retiré du monde, s’y prolonge en secret,
non pour renaître, mais pour veiller.
La terre dort, lourde de braises cachées,
et le ciel, éteint, reflète sa paix sombre.
Un ange passe, fait de fumée et de lumière,
il se penche sur le foyer, écoute la cendre.
Il ne cherche pas la flamme, mais sa trace,
le murmure chaud du feu endormi.
Sous ses ailes, la nuit se fait plus douce,
et la cendre respire comme une peau vivante.
Rien ne s’achève ici, tout se repose.
Le feu rêve d’être pierre, la pierre rêve d’être flamme.
Le monde, à pas lents, rentre en lui-même,
et dort dans la lumière du feu couché.
LA VEILLE
Sous la poussière tiède, un frémissement d’ombre,
presque rien, un soupir dans le grain du silence.
La braise dort, mais son rêve respire,
et le monde entier veille sans le savoir.
Un vent discret, venu d’aucune direction,
passe sur la cendre et l’écoute frémir.
Le feu, en son absence, se souvient de brûler,
comme un mot oublié se souvient de son sens.
Tout est suspendu dans une paix profonde,
où la mort et la vie se parlent à voix basse.
La flamme intérieure s’étire dans son sommeil,
elle caresse le vide sans le troubler.
La terre, chaude encore, garde son empreinte,
et la nuit l’enveloppe d’un manteau d’oubli.
La veille du feu n’est pas attente, mais présence,
une clarté invisible, immobile et pure.
Chaque grain de cendre garde un peu de souffle,
chaque silence une lueur qui s’ignore.
Le feu repose, mais il n’abdique pas,
il médite son être au creux du non-être.
Parfois, dans l’air calme, une étincelle dérive,
faible, solitaire, pareille à une pensée.
Elle monte, s’éteint, puis renaît plus bas,
comme un cœur hésitant à s’endormir.
Le feu parle encore à travers elle,
mais sa parole est faite de lumière muette.
Il ne veut plus dévorer, ni se répandre,
il veut simplement durer sans désir.
Et cette paix, plus grande que la flamme,
donne au monde la douceur du renoncement.
La cendre, immobile, respire d’une paix vivante,
comme si le feu rêvait d’être lumière seulement.
Chaque souffle du vent réveille un souvenir,
un éclat minuscule, discret, presque humain.
Les ombres s’y mirent, les étoiles s’y reconnaissent,
et le silence s’élargit, lentement, comme une mer.
On dirait que le feu, las de sa gloire,
choisit d’habiter la tiédeur de la cendre.
Il ne veut plus régner, mais se souvenir,
demeurer présent dans l’absence du monde.
Tout s’endort sans s’éteindre, tout veille sans vouloir,
le feu respire dans son propre effacement.
Ses cendres dorment, mais elles savent,
elles gardent la forme du souffle ancien.
Un éclat demeure, mince, presque invisible,
pareil à l’œil clos d’un dieu assoupi.
Ce n’est plus la flamme, ni même son reflet,
mais la promesse d’un feu qui n’attend rien.
La demeure du monde en garde la chaleur,
et le silence s’y love comme un cœur endormi.
LE RÊVE DU FEU
Dans son sommeil, le feu revoit sa propre gloire,
les gerbes hautes, les murs illuminés du monde.
Il se revoit courir sur la peau des matières,
ivre d’éclairer tout ce qu’il détruisait.
Ses flammes jadis étaient des mains ouvertes,
caressant le bois, les visages, le ciel.
Maintenant il rêve d’elles comme d’amantes perdues,
il entend leur rire, il sent leur ardeur absente.
Et la cendre, émue, frissonne sous ce souvenir,
comme si la mémoire elle-même brûlait encore.
Le feu rêve des soirs où la nuit s’ouvrait devant lui,
docile, vaste, prête à devenir lumière.
Il revoit les visages qu’il a consumés,
et leur rend, dans le rêve, un éclat paisible.
Ses flammes étaient alors des pensées claires,
des mots vivants qui disaient le secret du monde.
À présent il les revoit s’éteindre une à une,
et comprend que leur fin fut commencement.
Dans sa torpeur, il sourit au passé,
heureux d’avoir tout détruit pour se connaître.
Un vent d’enfance traverse la cendre,
et le feu revoit sa première étincelle.
C’était un souffle, une joie sans cause,
un éclat d’être, pur, sans désir.
Il se souvient de l’instant où il devint flamme,
de la surprise d’avoir un corps de lumière.
Il se revoit danser dans les yeux des vivants,
et nourrir leurs ombres de son éclat.
Ce souvenir l’éclaire doucement de l’intérieur,
et son rêve devient transparence.
Le feu rêve maintenant d’un monde sans brûlure,
où sa clarté ne ferait plus de mal.
Il y marche, invisible, entre les choses intactes,
et les éclaire sans les troubler.
Les arbres y luisent d’une paix inaltérable,
les pierres y brillent d’un feu sans chaleur.
Le ciel lui-même y semble endormi,
plein d’étincelles paisibles et muettes.
Le feu sourit, étonné de sa douceur,
et s’endort plus profondément dans sa lumière.
Enfin, le feu rêve de n’être plus feu,
mais souffle, ou poussière de lumière.
Il voit la cendre s’ouvrir comme une mer d’or,
et s’y couche, heureux de s’y dissoudre.
Plus de flamme, plus d’éclat, plus de monde,
seulement la chaleur tranquille du repos.
Le rêve du feu devient silence lumineux,
une paix qui respire sans brûler.
Il dort, mais son sommeil éclaire encore,
comme un adieu que le jour n’efface pas.
LA TENTATION DU RÉVEIL
Une brise légère traverse la cendre assoupie,
elle soulève un peu de lumière, un peu d’oubli.
Sous la surface, quelque chose respire plus fort,
comme un cœur surpris de battre encore.
La braise s’ouvre, songeuse, à cette caresse,
et le silence, autour, se tend, plein d’attente.
Un souffle ancien revient, timide, hésitant,
pareil à une pensée qu’on croyait perdue.
Le feu tressaille, non de faim, mais de mémoire,
et le monde écoute son premier soupir.
Les cendres remuent, frémissent d’un éclat rose,
et la terre s’éveille, douce, inquiète, émue.
L’ombre recule un peu, la nuit se déchire,
une lueur passe, mince comme une veine d’or.
Le feu se souvient de sa danse et de sa gloire,
mais la joie ancienne lui semble trop vive.
Il retient son ardeur, il tremble sans brûler,
il contemple sa propre lumière retenue.
Une paix étrange s’étend autour de lui,
faite de renoncement et de désir mêlés.
Le vent insiste, il souffle un peu plus près,
comme une main cherchant le visage du feu.
La cendre s’écarte, révèle un œil vivant,
une pupille d’ambre dans la poussière grise.
Le feu regarde, surpris de voir encore,
il reconnaît le monde, puis s’en détourne.
Son regard s’éteint, non par peur, mais par sagesse,
il sait ce que renaître veut dire : dévorer.
Alors il se replie dans sa lumière close,
préférant la paix du rêve à la gloire du jour.
Un instant pourtant, tout vacille, tout s’enflamme,
comme si la terre voulait respirer encore.
Les arbres craquent dans la mémoire du vent,
le ciel frémit, plein d’un feu imaginaire.
Mais la braise, lucide, referme ses paupières,
elle choisit le sommeil plutôt que le retour.
Elle garde en elle l’idée de la flamme,
non sa douleur, mais sa beauté pure.
Le feu, sage enfin, s’endort dans son éclat,
gardien silencieux de son propre secret.
Tout redevient calme, la lumière se retire,
et la cendre retombe, douce, apaisée.
La brise s’éloigne, lasse de n’avoir rien éveillé,
et le monde se rendort autour du feu intact.
Sous la terre, la braise dort d’un sommeil profond,
un sommeil où rêve et veille se confondent.
Elle ne veut plus rien, sinon durer sans but,
être chaleur sans flamme, lumière sans nom.
Le feu dort, et dans ce repos vibrant,
le monde apprend la lenteur du salut.
LE REPOS
Le feu dort, mais son sommeil éclaire encore,
comme un fruit d’or enseveli sous la terre.
Rien ne bouge, sinon la lenteur du souffle,
et la cendre qui respire au rythme du monde.
La lumière, sans source, s’étend sous les pierres,
pure, calme, fraternelle au silence.
Le ciel s’incline sur ce cœur endormi,
il veille sans désir, il écoute, il comprend.
Le feu, invisible, demeure présent,
pareil à un dieu couché dans la poussière.
La cendre se ferme, douce, sur son secret,
elle garde la chaleur comme une parole.
Tout autour, la nuit devient transparente,
pleine d’une clarté qu’on ne voit pas.
Les arbres rêvent d’un feu qu’ils ont connu,
et leurs racines boivent encore sa lumière.
Chaque chose porte un éclat de repos,
chaque ombre un reflet du calme ancien.
Le feu dort sans fin, et dans son sommeil
le monde respire, apaisé, complet.
Rien ne réclame plus la flamme ou le cri,
même la mémoire s’efface dans la douceur.
L’air est tiède, l’eau immobile,
et la terre s’alourdit d’une paix sans nom.
Le feu ne veille plus, il est devenu veille,
étendue simple de lumière et de souffle.
Sa chaleur se confond avec l’oubli,
sa vie avec la lenteur du silence.
Le temps se dissout dans son cœur tranquille,
et la mort s’y endort à son tour.
Alors le feu rêve d’être pierre pour toujours,
immobile et pur dans la chair du monde.
Il sent les saisons glisser sur sa cendre,
et chacune l’enveloppe d’un voile plus clair.
La pluie ne l’éteint pas, elle l’honore,
le vent ne le disperse pas, il le chante.
L’univers entier s’accorde à sa torpeur,
comme un grand cœur revenu à la mesure.
Le feu dort, vaste et simple comme le ciel,
et son sommeil est la prière de la terre.
Plus rien ne brûle, mais tout rayonne encore,
dans la lenteur d’un souffle sans fin.
Le monde a retrouvé le centre de sa clarté,
caché sous la cendre tiède du silence.
Le feu dort, sans veille et sans oubli,
étendu dans la paix qu’il a fondée.
Son rêve s’étend à travers les formes du jour,
et fait luire la poussière du réel.
Rien n’est mort, rien n’est vivant, tout respire,
et ce repos, enfin, s’appelle lumière.
DE L’INDICIBLE
LA PAROLE EN FEU
Chaque mot naît du feu et y retourne,
brève étincelle dans la nuit du dire.
Le poème s’ouvre, il consume ce qu’il nomme,
et sa clarté brûle la matière qu’elle éclaire.
Toute parole est blessure de lumière,
toute phrase un cri d’or dans la cendre du monde.
Écrire, c’est toucher la flamme sans trembler,
c’est accepter que le sens se dévore.
Le verbe éclaire et détruit à la fois,
et son éclat ne dure que dans sa chute.
Le feu s’empare de la langue, il la tord, il la creuse,
il fait de chaque mot un abîme respirant.
Le poète, aveugle, parle avec ses brûlures,
et sa voix devient la fumée du réel.
Rien ne lui appartient, tout lui échappe,
car dire, c’est perdre ce qu’on touche.
Le feu du monde passe dans sa bouche,
et sa parole est un brasier d’absence.
À mesure qu’il écrit, le monde s’effondre,
et la lumière seule garde la mémoire du feu.
Le poème ne parle pas, il se consume.
Chaque vers s’ouvre, flamme lente, au bord du silence.
Le mot devient cendre avant d’avoir signifié,
et sa cendre brille plus que sa flamme.
L’œil lit, la main suit, la pensée brûle,
tout est feu, même le vide du papier.
Les lettres sont des braises figées dans la lumière,
leurs formes tremblent sous la chaleur du sens.
Le poète n’écrit pas, il s’efface dans la lueur,
et le langage s’enfonce dans sa propre nuit.
Il n’y a plus de sujet, plus de voix,
seulement la réverbération du feu dans la parole.
Chaque mot appelle son contraire, le dévore,
jusqu’à ne laisser qu’un scintillement d’absence.
Le monde se dit, mais dans son dire il disparaît,
comme la flamme qui nie le bois qu’elle éclaire.
Toute beauté naît de cette contradiction,
du combat entre le verbe et le néant.
Écrire, c’est brûler son souffle pour qu’il devienne lumière,
c’est mourir un peu dans la clarté de sa propre cendre.
Le feu monte, la phrase tremble, le sens vacille,
tout devient lumière à mesure que tout se défait.
Les mots, d’abord pleins, s’ouvrent et se vident,
comme des coques ardentes dans la mer du silence.
L’éclat qu’ils laissent derrière eux est plus vrai qu’eux,
car il dit ce qu’aucune bouche n’a su dire.
Le poème, devenu flamme pure, n’a plus d’auteur,
il respire seul, comme un dieu sans nom.
Et quand il s’éteint, il laisse dans la nuit
un feu sans feu — le verbe devenu silence.
LE REGARD AVEUGLÉ
Le feu du verbe s’élève jusqu’à l’œil,
et le regard, trop plein, s’y brise.
Rien ne se montre, tout s’expose au-delà de soi,
comme une lumière sans objet ni contour.
L’œil veut voir, mais la clarté le consume,
il se referme sur la blessure du visible.
L’obscurité devient sa seule vision,
l’invisible sa demeure.
Ce qui brûle, désormais, c’est la vue elle-même,
et le monde se tait dans la blancheur du regard.
Le jour s’effondre dans sa propre lumière,
et l’ombre devient son visage secret.
L’œil ne sait plus où commence la flamme,
ni s’il contemple ou s’il est contemplé.
Tout ce qu’il touche s’efface en transparence,
et la vérité se dissout dans l’éclat du réel.
Le feu a rongé la distance,
il n’y a plus de lieu pour le visible.
Le regard, vidé de forme et d’objet,
respire désormais dans le pur aveuglement.
Le poète voit trop : c’est pour cela qu’il ferme les yeux.
La lumière en lui devient océan sans rivage.
Les mots qu’il prononce se déploient en silence,
ils nomment des choses qui ne veulent plus exister.
Ce qu’il perçoit n’est pas le monde, mais sa disparition,
et cette disparition le rend voyant.
Il écrit à tâtons, entre feu et cendre,
cherchant la trace de ce qu’il ne peut plus dire.
Et plus il éclaire, plus la nuit s’approfondit,
jusqu’à devenir la lumière même.
Dans l’éclat trop pur, tout s’efface, même la beauté.
La clarté absolue devient ténèbre.
L’œil se renverse vers son origine,
il regarde non ce qu’il voit, mais ce qu’il fut.
Le feu, à travers lui, contemple sa propre fin,
et trouve dans la cécité sa demeure.
Voir devient acte de foi sans objet,
vision brûlée, lumière sans regard.
Le monde se tait, non parce qu’il s’absente,
mais parce qu’il devient évidence.
Alors le regard se fait flamme intérieure,
aveugle et lucide à la fois.
Il éclaire non le monde, mais son effacement,
non les choses, mais la lumière entre elles.
Le poème s’y fond, le sens s’y abolit,
et la beauté, nue, s’y repose.
Le feu du langage ne cherche plus à dire,
il rayonne dans l’ombre qu’il a créée.
L’œil fermé devient prière du visible,
et le silence son unique horizon.
L’EFFONDREMENT DU VERBE
Les mots chancellent sous leur propre clarté,
ils se fissurent comme des vitres dans le froid.
Chaque syllabe, trop pleine, se vide,
chaque phrase s’écroule sous son poids de lumière.
Le langage, ivre de se vouloir infini,
s’effondre dans la faille de sa transparence.
Le sens, trop pur, se défait de lui-même,
comme la neige fond dans la lumière qu’elle reflète.
Rien ne parle plus — mais tout résonne,
dans le silence doré de la défaillance.
Les mots se détachent, errent dans la blancheur,
ils tournent, sans centre, dans le vent du poème.
Leur matière se dissout, il ne reste que leur trace,
comme un parfum sans corps, une lumière sans feu.
Le poète les suit, mais ils s’éloignent encore,
guidés par la mémoire d’un dire impossible.
Chaque lettre devient poussière vibrante,
chaque souffle, vestige d’un commencement.
Le verbe ne nomme plus, il respire,
et sa respiration emplit l’univers vide.
Les phrases se brisent, les lignes se taisent,
l’écriture se défait dans le tremblement du sens.
Ce qui reste, c’est un bruissement sans nom,
le battement muet de la parole mourante.
La langue s’ouvre comme une plaie lumineuse,
et dans sa blessure s’avance le silence.
Le feu du monde s’y replie lentement,
refusant d’éteindre la dernière lueur.
Chaque mot effacé devient promesse,
et cette promesse est plus vraie que la parole.
Tout ce qui fut dit s’effondre dans sa lumière,
les mots ne sont plus que cendres pensantes.
Leur éclat persiste, sans contour ni demeure,
pure vibration d’un sens aboli.
Le poème devient un champ de braises,
où l’esprit marche, nu, sans voix.
Il ne cherche plus à comprendre, il écoute,
le crépitement du verbe qui s’éteint.
L’être respire à travers cette ruine,
et son souffle devient parole sans mots.
Alors le feu s’installe dans le silence du langage,
non pour le détruire, mais pour l’habiter.
La parole se fait flamme intérieure,
elle ne dit plus : elle est.
Les mots, enfin, atteignent leur transparence,
ils brillent en disparaissant.
Le poète se tait, mais sa voix demeure,
mêlée au souffle du monde.
Tout ce qui brûlait devient clarté pure,
et le verbe s’endort dans la lumière qu’il a faite.
L’INDICIBLE
Les mots sont tombés, mais la parole demeure,
pure présence, sans nom, sans contour.
Elle ne s’entend pas, elle respire seulement,
comme une lumière couchée dans la chair du monde.
Tout a été dit, et pourtant rien n’a été compris,
car l’essence du dire dort dans ce qui échappe.
Le poème n’est plus qu’un frémissement d’ombre,
un feu sans flamme, sans bouche, sans écho.
Et ce feu, invisible, parle à travers le silence,
plus haut, plus vrai, que tout langage.
Le sens s’est effondré, mais l’éclat subsiste,
comme une braise d’or au fond de la conscience.
Ce n’est plus la pensée qui parle, mais la lumière,
et cette lumière n’explique rien, elle est.
Le feu ne consume plus, il contemple,
le verbe ne s’élève plus, il s’étend.
Chaque silence devient une phrase intacte,
chaque absence un mot qui se suffit.
L’esprit, privé de voix, s’ouvre au réel,
et comprend enfin qu’il n’y a rien à dire.
L’indicible n’est pas le refus de parler,
c’est la parole rendue à sa source muette.
Ce qui brûle, ici, c’est le désir de dire,
et sa cendre est plus claire que son feu.
Le poème s’efface dans sa propre lumière,
il laisse place à l’espace qu’il a révélé.
Le monde, pour un instant, devient transparent,
et le regard, libre, n’a plus besoin d’œil.
Tout respire ensemble : le feu, la voix, le néant,
dans une paix que nul mot ne saurait troubler.
Le souffle s’étire entre deux silences,
et ce battement devient le cœur du monde.
Rien ne parle plus, mais tout répond,
d’un écho si pur qu’il en devient absence.
L’univers est devenu phrase sans sujet,
vers infini que nul ne peut clore.
Les choses existent dans leur effacement,
et leur effacement rayonne.
La lumière est si douce qu’elle se confond avec la nuit,
et l’être, en elle, se reconnaît sans nom.
Alors le poème s’éteint sans disparaître,
comme une flamme qu’on verrait s’endormir.
Le feu, maintenant, est partout — invisible, calme,
habitant chaque ombre, chaque souffle, chaque mot.
Rien n’est dit, et pourtant tout parle,
dans la lenteur du verbe devenu lumière.
La parole n’a plus besoin de langue,
elle circule dans le silence du monde.
L’indicible a trouvé sa demeure :
le cœur humain, redevenu cendre et clarté.
LE SILENCE INCANDESCENT
Le silence monte comme une mer de clarté,
il efface les frontières du ciel et de la parole.
Chaque chose s’y dissout avec douceur,
rendue à la paix de sa première lumière.
Le feu n’a plus besoin de brûler pour être feu,
il repose dans l’or tranquille de son essence.
Le poète, rendu à l’espace, respire sans voix,
et son souffle devient mémoire du monde.
Tout ce qu’il a dit revient comme une lueur,
pure, immobile, au centre du silence.
Les cendres du verbe se mêlent à la lumière,
elles flottent, fines, dans l’air d’éternité.
Le feu, enfin, se contemple sans désir,
il s’aime dans le miroir de son absence.
Chaque mot mort laisse un éclat vivant,
chaque silence porte un chant sans note.
La langue repose, ouverte et claire,
comme une plaie refermée par la lumière.
Le monde ne parle plus, il luit,
et sa clarté devient son seul langage.
Tout ce qui fut cri devient souffle,
tout ce qui fut souffle devient transparence.
La flamme, dans sa fin, se fait respiration,
elle éclaire de l’intérieur ce qu’elle a consumé.
Les pierres, les visages, les songes, les voix,
tout baigne dans cette lueur sans direction.
Le feu dort dans la parole, la parole dort dans le feu,
et leur sommeil commun fonde la beauté.
Aucune distance ne sépare plus rien,
car le monde entier est devenu silence vibrant.
Le poème s’achève dans le cœur du lecteur,
comme une braise qui s’éteint en lui.
Sa lumière persiste, douce, obstinée,
elle éclaire sans brûler, sans vouloir durer.
Le feu ne parle plus, mais il écoute,
et ce qu’il écoute, c’est le silence du monde.
Chaque regard devient prière,
chaque souffle, offrande invisible.
Le verbe repose, fondu dans sa clarté,
et le sens, enfin, s’endort dans la lumière.
Alors tout se tait, mais rien ne s’éteint.
Le feu, le mot, la chair et l’ombre se confondent.
Une clarté nue emplit l’espace entier,
sans centre, sans commencement, sans fin.
Le poème n’est plus là, mais il demeure,
comme un souffle suspendu entre deux néants.
L’univers repose dans l’œil du silence,
et le silence brûle d’une lumière pure.
Plus rien n’a besoin d’être dit, ni compris :
l’indicible, enfin, s’est fait présence.
INCANDESCENCE
Il ne s’agit plus de dire, mais de brûler.
De laisser le langage s’ouvrir jusqu’à ce point où il se consume.
Les mots n’y cherchent pas le monde : ils en sont la braise.
Ils ne nomment plus, ils rayonnent — et dans leur rayonnement, tout s’efface.
Ici, le feu est partout : dans la parole, dans le regard, dans le silence.
Il dévore la forme, mais épargne l’essence.
Il détruit ce qui se montre pour que subsiste ce qui respire.
L’écriture ne suit plus la pensée : elle la fond.
Chaque poème est une chambre en flammes où le sens se dénude,
un espace d’agonie lente où la beauté se retire,
non pour disparaître, mais pour devenir lumière.
Il n’y a plus de poète, plus de lecteur, plus de Dieu.
Seulement la matière du verbe qui s’éclaire d’elle-même,
et s’endort dans la cendre dorée du silence.
Ce cycle est un passage.
Ce qui brûle ici n’appelle ni salut ni retour :
c’est l’instant suspendu où le monde, la langue et l’esprit
cessent de se différencier,
et se reposent ensemble dans la transparence du feu.
POEMES ET CHANTS RIMBALDIENS
60
POEMES RIMBADIENS
AUTOMNE
Automne ! Larmes d’un été pourrissant dans l’infâme,
Croupissant sans la vase noire, sous l’étang aux étoiles, La
bête s’est éveillée, haine dévorant le cœur quand l’ami,
Jouissance, immole au jardin viride encore l’enfant radieux.
Ténébreux le frère quand il voit mourir dans les yeux De la
sœur la lumière innocente.
Horreur ! Des fleurs en berne baignées de sang, pourpres,
Surgit la mort, osseuse et maléfique. Sur l’autel noir le pain
Saignant se change en pierre, sabbat des endeuillés dans le silence
Du père, muette la mère dans la chambre obscure, pierreux
Le regard de la sœur, statues des dieux en ruines dans le jardin
Du vieux château inhabité, éteints les rêves d’enfant Dans la
maison des pères.
Nocturne ! Sombres les tours qui épousaient le ciel,
Grises et de silence les cloches suspendues au ciel tombant,
Colère des dieux aux éclairs jaillissant, de poussière les murs
Ébranlés par l’orage, ombres de la nuit pleurant, pierres,
Sur la mémoire du frère au pas meurtri sur le chemin d’épines,
Effeuillé le rameau de la colombe, pesant, si lourde, la nuit
Pliant l’échine du solitaire, tremblant les arbres au vent maudit,
61
Taché de sang le voile de l’ange arraché au buisson, froids
Les doigts caressant l’aubépine, morts les poissons d’argent
Dans les eaux de la source, saignant le cœur du frère prisonnier
Des mensonges, funeste le chant sur ses lèvres de pierre
Soudées par l’innommable.
Le mal ! Métamorphose du fruit tombé et pourrissant sur l’herbe
Jaune du jardin automnal, douleur aux épines de la ronce,
Asséché le sureau, cadavre suspendu sur le jardin d’étoiles,
Captif le merle qui enchantait jadis l’enfance abandonnée,
Décomposés les sourires aux cheveux d’or, suspendu le temps
Sur ce jardin aux promesses fleurissantes, étouffées les roses Dans
l’ombre des chardons.
Mutisme ! De la sœur au chant du frère sur le chemin nocturne,
De cristal son regard quand il se brise en larmes, dans les yeux
Du crapaud admirant l’étoile captive, froide la pierre sur la rive
Du ruisseau quand s’y confond l’ami aux mains tremblantes écrasé
Sous la faute et puis chemine, loup baveux et flamboyant, Sur le
chemin de ses crimes. Meurtrie l’errante en sa mémoire salie,
Sur lui son sang, au frère d’en porter la souffrance.
Paix ! Dans la vase de l’étang s’est rendormie la bête,
Psaume le chant du frère dans le silence profond de la nuit
Salutaire, en chœur les alouettes au bord du champ pierreux,
Sourire mélancolique au visage de la sœur, au bien-aimé les
62
Cheveux d’or : mort est la vie mais vie aussi la mort…
SAISONS (ADIEU)
L’automne déjà ! – Mais pourquoi regretter Un éternel soleil,
si nous sommes engagés à la découverte
De la clarté divine, – loin des gens qui meurent sur les saisons.
L’automne. Notre barque élevée dans les brumes immobiles
Tourne vers le port de la misère, la cité énorme au ciel taché
De feu et de boue. Ah ! Les haillons pourris, le pain trempé De
pluie, l’ivresse, les mille amours qui m’ont crucifié !
Elle ne finira donc point cette goule reine de millions d’âmes
Et de corps morts et qui seront jugés ! Je me revois la peau
Rongée par la boue et la peste, des vers plein les cheveux
Et les aisselles et encore de plus gros vers dans le cœur,
Étendu parmi les inconnus sans âge, sans sentiment,…
J’aurais pu y mourir… l’affreuse évocation ! J’exècre la misère.
Et je redoute l’hiver parce que c’est la saison du confort !
– Quelquefois je vois au ciel des plages sans fin couvertes
De blanches nations en joie. Un grand vaisseau d’or,
Au-dessus de moi, agite ses pavillons multicolores sous
Les brises du matin. J’ai créé toutes les fêtes, tous les
63
Triomphes, tous les drames. J’ai essayé d’inventer
De nouvelles fleurs, de nouveaux astres, de nouvelles chairs,
De nouvelles langues. J’ai cru acquérir des pouvoirs surnaturels.
Eh bien ! Je dois enterrer mon imagination et mes souvenirs !
Une belle gloire d’artiste et de conteur emportée !
Moi ! Moi qui me suis dit mage ou ange, dispensé De
toute morale, je suis rendu au sol, avec un devoir
À chercher, et la réalité rugueuse à étreindre ! Paysan !
Suis-je trompé ? La charité serait-elle sœur de la mort, pour moi ?
Enfin, je demanderai pardon pour m’être nourri de mensonge. Et allons.
Mais pas une main amie ! Et où puiser le secours ?
Oui, l’heure nouvelle est au moins très-sévère.
Car je puis dire que la victoire m’est acquise :
Les grincements de dents, les sifflements de feu, les soupirs
Empestés se modèrent. Tous les souvenirs immondes s’effacent.
Mes derniers regrets détalent, – des jalousies pour
Les mendiants, les brigands, les amis de la mort, Les arriérés
de toutes sortes. – Damnés, si je me vengeais !
Il faut être absolument moderne.
Point de cantiques : tenir le pas gagné. Dure nuit !
Le sang séché fume sur ma face, et je n’ai rien derrière moi,
Que cet horrible arbrisseau ! Le combat spirituel est aussi
64
Brutal que la bataille d’hommes ; mais la vision de la justice
Est le plaisir de Dieu seul. Cependant c’est la veille.
Recevons tous les influx de vigueur et de tendresse réelle. Et à
l’aurore, armés d’une ardente patience, nous entrerons Aux
splendides villes. Que parlais-je de main amie !
Un bel avantage, c’est que je puis rire des vieilles amours
Mensongères, et frapper de honte ces couples menteurs,
J’ai vu l’enfer des femmes là-bas ; – et il me sera loisible De
posséder la vérité dans une âme et un corps.
MAUVAIS SANG
Mauvais flux j'ai reçu d'une lignée obscure et close, L'œil
cerné de lumière morte, la parole raidie dans l'effort.
Je me tiens vêtu d'héritages que je ne comprends plus.
Mais je ne graisse pas mon nom de leurs parfums. Les miens
Étaient tueurs de silence, fumeurs d'encens vicié,
Aveugles dans les clairières du monde. D’eux me viennent :
La ferveur stérile, le goût des cultes renversés ; — Oh
! Tous les poisons, orgueil, désir, — béni soit Le désir
; — surtout fuite et torpeur.
Je m’effraie de toute œuvre. Maîtres, serviteurs —
Tous agenouillés, tous bâtards. La main qui prie
Vaut celle qui blesse. — C’est l’ère des mains ! — Mais je
n’aurai pas la mienne. Servir, c’est consentir
À la chaîne invisible. La pureté du mendiant me blesse.
Les saints me fatiguent comme des corps vides :
Moi, je reste intact, et je m'en lave. Mais ! Qui donc
65
A fait de ma bouche une herse si fine qu’elle trace
Et protège jusqu’à présent mes replis ? Sans jamais
Livrer mon sang, plus reclus qu’un lézard, j’ai traversé
Toutes les maisons du siècle. Aucune cellule
D’où je n’aie guetté les dogmes. — J’entends par là :
Les maisons pleines de phrases. — J’ai vu chaque enfant du doute !
Si j’avais un fil dans la trame de quelque mystère,
Un signe sur la pierre. Mais non, rien. Il est
Évident que je suis né d’un souffle obscur, sans lignée.
Je ne comprends pas la colère. Mon sang n’a jamais
Crié pour autre chose que le feu. Comme les loups
Autour d’un cadavre qu’ils n’ont pas chassé. Je me
souviens de la mémoire des croyants.
La France, fille de l’Église. J’aurais pu, errant,
Toucher les cendres des saints, pleurer sur
Les remparts d’un ciel oublié. En moi dansent
Des cartes effacées, des coupoles d’or, des songes De
vierges en flammes. Mais tout cela s’efface.
Je suis assis, contaminé, parmi les ruines et les herbes,
Contre un mur mangé de lumière. — Plus tard,
J’aurais dormi, sans nom, sous les étoiles d’Occident.
Encore : je vois des clairières rouges où l’on tourne, Des
vieillards, des enfants, une foule d’ombres.
Mais je ne vais pas au-delà de ce sol et de cette croix.
Je suis tari par les siècles. Toujours seul.
Sans racines. Même, quelle prière avais-je ?
Je ne m’entends pas dans les paroles du Messie,
Ni dans les sentences des rois, — porteurs
De Son image. Qu’étais-je dans l’ère d’avant ?
Je n’apparais qu’aujourd’hui. Il n’y a plus de
66
Mendiants sans cause, plus de croisades folles.
Le sang obscur a tout noyé — le peuple, Disent-ils, la
vérité ; la patrie, la pensée.
Oh ! La pensée ! On a tout repris. Pour la chair
Et pour le souffle — l’hostie — on donne
Des diagnostics, des systèmes, des cataplasmes de
Sages-femmes, et des chants désinfectés. Les plaisirs
des puissants, les jeux qu’ils interdisaient Autrefois —
tout est revenu, blanchi.
Cartographie, logique, calcul, atomes !...
La pensée, nouvelle royauté ! Progrès. Mouvement. Le
monde avance ! Pourquoi s’effondrerait-il ? C’est le
Règne des chiffres. Nous glissons vers l’Esprit.
C’est écrit, c’est oracle, ce que j’énonce.
Je perçois, mais ne peux formuler que dans
Une langue païenne. Alors je voudrais me taire.
Le flux ancien revient ! L’esprit s’approche, pourquoi
Le Verbe ne me soutient-il pas, ne grave-t-il En
mon souffle une clarté ou une délivrance ?
Hélas ! la promesse s’est éteinte !
La promesse ! la promesse… Je guette Dieu avec
Faim sèche. Je suis né d’un germe vain, depuis l’origine.
Me voici seul face à l’océan noir. Que les cités
S’embrasent au loin. Ma veille est close ;
Je fuis l’Europe. L’air salé rongera mes veines ;
Des vents sans nom tanneront mon être. Marcher,
Raser l’herbe, mordre, brûler ; boire des fièvres
Aussi acides que du feu vif — comme
Ces anciens qui dansaient autour des cendres. Je reviendrai, Les
nerfs d’acier, l’ombre sous la peau, les yeux fendus :
67
On lira sur mon visage la dureté d’un peuple oublié.
Je porterai l’or ; je vivrai dans l’oisiveté brutale.
Les femmes soignent les revenants des terres ardentes.
Je parlerai aux puissants. Je serai sauvé.
Mais à présent je suis maudit ; je hais les frontières.
Le plus doux reste un sommeil d’ivresse, face au vent.
Mais on ne part pas. — Reprenons les traces fanées,
Avec cette tache, ce vice planté comme un clou
Dans la côte, depuis l’enfance claire – Il
monte, me bat, m’éteint, m’empoigne.
L’ultime pudeur, l’ultime innocence. C’est dit.
Ne pas vomir au monde mes blessures et mes trahisons.
Allons ! La route, le fardeau, la fatigue et
La rage. À qui s’offrir ? Quelle bête vénérer ?
Quelle icône souiller ? Quels cœurs
Fendre ? Quelle vérité incarner ? – Et vers où
Aller ? Mieux vaut fuir toute justice. – La vie brute,
L’abrutissement calme – relever, d’une main sèche, Le
couvercle du cercueil, s’asseoir, suffoquer.
Ainsi, ni vieillesse, ni chute : la peur
N’est pas locale. — Ah ! Je suis si déserté
Que j’offre à toute forme céleste mes élans
Vers l’idéal. Ô ma soumission ! Ô ma pitié Stupéfiante !
Ici-bas, pourtant ! De profundis Domine… Comme je suis
ridicule !
Enfant encore, j’admirais le damné silencieux
À qui nul mur ne se refermait vraiment. Je suivais
Son ombre dans les chambres souillées, les refuges
68
Qu’il rendait sacrés par sa simple absence. Je regardais Le ciel à travers son œil, le champ à
travers
Sa chute. Je respirais sa malédiction dans les rues.
Il était plus vrai qu’un prophète,
Plus lucide qu’un exilé — et seul !
Comme témoin de sa propre lumière.
Sur les routes, par les nuits gelées, sans feu, sans voix,
Une parole fendait mon cœur figé : « Faiblesse ou force,
Tu es né sans pourquoi. Va, entre, réponds,
On ne t’effacera pas davantage qu’un mort. » Et
l’aube me trouvait vidé, sans regard,
Si loin déjà que nul ne m’a peut-être
Jamais vu. Dans les villes, la boue brillait
Soudain comme du sang figé, comme
Un vitrail traversé par un feu d’à côté.
Comme une grotte pleine d’or dans l’ombre.
Je criais : chance ! et je voyais une mer
De cendres et de fumée aux cieux ;
Et sur les côtés, des éclats, des richesses,
Des orages figés en flammes. Mais jamais
La noce, jamais le rire des corps, jamais Un
regard compagnon. Toujours seul.
Je me voyais devant un peuple sans visage,
Face au mur d’exécution,
Pleurant qu’on ne m’ait pas entendu,
Et pardonnant. — Comme un être foudroyé. — «
Guides, prêtres, docteurs, vous vous trompez :
Je ne viens pas de votre race ;
Je n’ai pas reconnu vos lois ; je n’ai pas Partagé vos
symboles. Je viens d’un chant plus ancien, Je ne
comprends pas vos pactes, je suis un cri nu :
Vous vous trompez… »
69
Oui, mes yeux sont fermés à votre lumière.
Je suis brut, sauvage. Mais je peux encore être sauvé.
Vous, vous êtes masques — Marchand,
prêtre, général, roi —
Vous avez bu la même cendre, Vous
tremblez dans la même nuit.
Ce monde sent la gangrène et le dogme.
Les vieillards sont devenus si sacrés
Qu’il faudrait les brûler dans des temples d’oubli.
Le plus sage serait de quitter ce lieu,
Ce théâtre, ce continent aux hurlements d’enfants.
Je vais vers un autre royaume,
Un royaume plus noir, plus pur.
Ai-je jamais connu le réel ?
Suis-je moi ? — Assez de mots.
Je dévore les morts.
Tremblements, tambours, silence, silence, Silence,
silence !
Je ne vois même plus l’instant où,
Des formes viendront m’arracher.
Faim, soif, silence, silence, silence, silence…
Voici que reviennent les figures blanches. Le tonnerre.
Il faut s’agenouiller, se laver, obéir.
J’ai reçu dans la poitrine un choc de lumière.
Ah ! Je ne l’attendais pas !
Je n’ai pas commis d’outrage. Les jours deviennent légers, Et le
remords m’est épargné.
Je n’ai pas connu ces abîmes tièdes où l’âme
Se tourne lentement vers une lumière sévère, Comme
une flamme posée sur un cercueil.
70
Le sort du fils ordonné, tombeau
Précoce noyé de larmes claires. La
chute est vaine, le vice est vide ; Il faut
mettre la chair en terre.
Mais l’horloge ne s’est pas arrêtée
Sur l’heure nue de la douleur pure !
Suis-je enlevé comme un enfant,
Pour jouer dans l’oubli au bord du ciel ? Vite ! Y a-t-il
d’autres vies ? — Dormir au sein de la richesse Est
impossible. La richesse est une ombre partagée.
Seul l’amour ardent donne accès à la science.
Je vois : la nature est un théâtre d’indulgence.
Adieu figures, dogmes, visions.
Un chant doux monte du navire des veilleurs : c’est l’amour pur.
Deux flammes ! Je puis mourir de feu terrestre,
Mourir de don. J’ai quitté des âmes
Dont la peine grandira à mon départ.
Vous me choisissez hors du naufrage —
Mais ceux qui restent ? Ne sont-ils pas Mes
frères ? Sauvez-les ! La clarté s’élève.
Le monde est doux. J’accepte.
Je rends grâce à la vie. J’ouvre les bras.
Ce n’est pas un rêve d’enfance,
Ni l’espoir fou d’échapper au temps.
Ce n’est pas un rêve d’enfance,
Ni l’espoir fou d’échapper au temps.
Quelque chose demeure, sans nom, sans direction.
Un souffle passe.
Et je doute encore.
71
L’ennui ne m’étreint plus. Les colères, les errances,
La démence, dont je sais les foyers et les ruines,
Tout ce poids est tombé. Je contemple sans vertige
Ce qu’il reste de clair. Je ne saurais plus réclamer Le
soulagement brutal d’un supplice.
Je ne me crois pas invité à des noces Où le
silence aurait pour témoin un messie.
Je ne suis pas retenu par la corde de l’esprit.
J’ai murmuré : Dieu. Mais je veux une liberté nue :
Où pourrait-elle se cacher ?
Les goûts vides sont partis.
Je n’attends plus de secours, ni de souffle sacré.
Je ne regrette pas l’époque tendre des pleureurs.
Chacun son regard, sa pitié, son orgueil :
Je reste ici, suspendu dans cette échelle de raison.
Quant au bonheur réglé, enchaîné ou non… Non, Je ne
peux pas. Je suis trop fuyant, trop poreux.
La vie prend racine dans l’effort, disent-ils : moi,
Je flotte, je m’efface, je suis au-dessus
De ce monde dur, de l’angle où l’on agit.
Comme je me dessèche, à ne pas savoir
Aimer même la fin ! Si une main me donnait
Le calme aérien, le silence en prière —
Comme jadis les saints, Ces durs ! Les
ermites, des poètes Comme on n’en
tolère plus !
Tout cela est farce.
Je pourrais pleurer de rester intact.
La vie est une farce, à tirer en silence.
Assez ! Que vienne la brûlure. — Debout ! Ah ! Mes poumons
72
Éclatent, mes tempes cognent ! La nuit descend
Dans mes yeux, traversée de ce soleil impie ! Mon cœur… Mes
nerfs… Où va-t-on ? Vers l’épreuve ? Je suis trop léger !
Les autres avancent. Des outils ? Des lames ?
Le temps !… Tirez ! Tirez sur moi ! Ou je tombe. —
Lâches ! — Je tombe ! Je m’effondre Sous les sabots du
réel ! Ah !… — J’apprendrai.
Ce serait ça, la voie droite ? La pente sacrée ?
J’ai bu une gorgée d’enfer, lente et lourde.
Trois fois damné, le message venu du fond !
Mes veines se tordent. Le venin sculpte mes os, Me broie,
me déchire. Je suffoque. Je hurle en dedans.
C’est cela, oui, l’épreuve, la peine sans fin !
Voyez la braise s’élever ! Je flambe Comme on
doit flamber. Va, souffle obscur !
J’avais entrevu l’autre rive, le calme, le don.
Comment décrire ? Ici, l’air racle la louange !
J’ai vu un peuple de formes pures,
Un chant qui ne pesait plus,
Force et silence mêlés, noblesse…
Je ne sais plus. Noblesse ! Et c’est encore la vie ?
Si la chute est éternelle ! Celui qui veut
Se défaire est-il maudit ? Alors, je suis maudit.
Je suis en bas, donc j’y suis. Cela suffit, dit la doctrine.
Je suis pris dans l’eau trouble du baptême.
Père, mère, vous m’avez jeté au fleuve.
Vous vous êtes noyés avec moi. Innocent broyé.
L’enfer n’a pas de prise sur ceux qui n’ont pas Reçu
les mots ! — Et pourtant je suis encore là !
Le gouffre profond n’est qu’en surface.
Un crime, vite, que je sois réduit au rien !
73
Tais-toi. Tais-toi !... Voilà l’écho : honte, retour,
Satan qui me dit : « Ton feu est boue,
Ta colère, dérisoire. » — Assez !
On m’a donné de fausses fièvres, Des
encens fades, des musiques creuses.
Et moi, moi ! je tiens une vérité claire !
Je vois droit ! Je juge ! Je suis prêt !
À quoi ?... À briller ? Orgueil encore. Mon
crâne se rétracte. Grâce !
J’ai peur. J’ai si soif ! Soif ! L’enfance,
L’herbe, la pluie, le lac qui danse,
La cloche, là-bas… midi sonne douze.
Le diable est perché, ricanant.
Marie ! Douce mère !... — J’ai honte.
Là-bas, ces âmes qui me veulent du bien ?
Elles passent… je les appelle, Mais j’ai
un oreiller sur la bouche.
Elles n’entendent rien.
Ce sont des rêves.
Personne ne pense à personne. N’approchez pas.
Je sens le feu. J’en suis sûr.
Les visions ne cessent plus.
C’est ce que j’ai toujours porté :
Le refus des histoires, l’effacement des lois.
Je me tairai. Les autres poètes me jalouseraient.
Je suis plus vaste qu’eux tous.
Gardons tout. Que personne ne vienne.
Je suis riche comme l’océan.
Et pourtant… l’horloge s’est figée.
Je ne suis plus d’ici. — Les dogmes sont graves.
Le gouffre est bien sous nous.
Et l’éveil ? Un rêve dans les flammes.
74
Tant de malice dans les moissons…
Satan, Ferdinand, danse entre les graines.
Jésus marche sur des épines qui ne plient pas.
Il allait sur la mer en colère. Une lampe
Le montrait debout, blanc, les cheveux noirs, Sur
une vague verte, comme un rocher.
Je vais ouvrir tous les tiroirs :
Foi, chaos, naissance, mort, Origines,
fin, vide.
Je suis maître d’ombres.
Écoutez ! J’ai tout ! — Mais il n’y a personne,
Ou peut-être quelqu’un. Je ne veux rien donner.
Veux-tu des chants brûlés ? Des danses sans nom ?
Veux-tu que je m’efface ? Que je cherche
L’anneau dans les bas-fonds ? Que je forge L’or et
la guérison ? Alors, crois en moi.
La foi allège, oriente, panse. Venez tous,
enfants, soufflez dans ce cœur Qui bat pour
vous ! Pauvres hommes !
Travailleurs ! Je ne demande Ni prières ni autels,
juste un peu de confiance.
Et… pensez à moi. J’y pense aussi.
Je regrette le monde. Un peu.
J’ai eu de la chance : je souffre à peine.
Ma vie ? Un éclat doux, inutile. Tant pis.
Faisons mille grimaces.
Nous sommes ailleurs. Plus rien ne parle.
Je ne sens plus rien.
Ah ! Mon château ! Mes arbres ! Ma Saxe !
Les matins, les soirs, les jours… les jours…
Je suis si las. Il me faudrait
Un enfer pour chaque faille :
75
Un pour la rage, un pour l’orgueil,
Un pour la tendresse ! Tous ensemble !
Je meurs de trop vivre. Voici la fosse.
Je rends mes nerfs aux vers.
C’est la fin. Horreur ! Horreur de l’horreur !
Satan, bouffon, tu veux me disperser Avec
tes pièges.
Mais non. Je réclame ! Je réclame encore !
Donnez-moi un éclat, un cri, un feu.
Assez ! Remonter vers la vie serait détourner les yeux de ce que nous sommes,
Des chairs ouvertes au vent, des corps ployés de honte,
Des veines battantes sous la lumière oblique des soirs muets,
Et de ce poison bu lentement, sans fièvre, sans cri,
Ce baiser noir mille fois offert, mille fois repris,
Reste figé sur les lèvres comme une soudure de cendre,
Un scellement contre l’oubli, une morsure fixée pour toujours.
Ma faiblesse n’a pas de nom, comme n’en a pas la cruauté calme du monde,
Et je ne demande plus rien, je ne tends plus rien, je n’attends plus,
Que personne ne s’approche, que personne ne vienne poser la main ou la voix,
Je n’en suis pas digne, non, je ne suis plus jugé, car je suis passé sous le seuil du jugement, Je
suis ce qu’on laisse, ce qu’on oublie, ce qui ne fut pas même digne d’être nié.
Me suis-je caché ? Non, j’ai disparu en plein jour, dissous,
Et le feu revient, mais ce n’est plus une flamme qui dévore,
C’est une loi invisible, un commandement sans visage, un poids sans auteur,
C’est la ligne de ma faute, le tracé de mon égarement,
Je suis son brûlé, je suis sa trace, et pourtant je ne suis pas maudit,
Je ne crie pas, je ne supplie pas, je ne regrette rien,
Le feu est là, il me travaille, il me creuse, il me rend à la poussière lente,
Il m’efface du monde comme on efface un nom écrit sur une pierre déjà fendue,
Je ne fus ici qu’une ombre portée, une rumeur de corps,
76
Jamais un homme, jamais un nom, jamais moi,
Et ce feu — ce feu qui ne dit rien, qui ne juge pas, Ce
feu est juste.
LA DESOLATION
À l’heure où le monde s’efface, mon être est dévasté ;
J’avance sans visage, égaré dans l’absence des choses,
Dasein déserté dont la parole ne répond plus,
Errant silencieux aux frontières du néant grisâtre,
Le souffle suspendu aux lèvres d’un ciel sans étoiles,
Je porte dans ma chair l’empreinte d’un vide sans nom,
Abandonné ici, dans cette immense désolation,
En quête d’un sol ferme que je sais ne plus trouver.
La désolation : une blessure qui ne guérit point,
Elle m’habite tout entier comme une ombre tenace,
Chaque pensée s’y brise en fragments d’espérance déçue,
Le temps se dérobe sous mes pas incertains, fragiles,
Un vide originaire m’enserre en son cercle glacé,
Je cherche en vain l’écho d’une voix qui me nommerait,
Mais rien ne parle plus dans ce monde privé d’éclat, Seul
demeure l’exil où je suis sans fin précipité.
Rien ici ne me retient ; tout a perdu sa figure,
Le monde se réduit à l’insaisissable présence,
Mon existence erre dans la froideur d’une attente,
L’être lui-même semble retiré, dans son silence,
Il m’abandonne au cœur d’une solitude extrême,
Chaque instant me renvoie au vide de mon horizon,
77
Je suis prisonnier de cette transparence funèbre,
Où chaque regard heurte l’absence d’un sens dernier.
L’angoisse me traverse comme un vent d’hiver impitoyable,
C’est le vertige de n’avoir nul lieu où se tenir,
La désolation est mon unique vérité,
Celle qui dit l’impossible appartenance au monde,
Un être sans appui, livré à l’abîme du rien,
Mon visage se défait dans l’espace sans repères,
Je suis l’ombre d’un homme égaré hors de son destin, Errant
dans les ruines du réel, sans espoir ni fin.
L’être-au-monde ne connaît plus que la désolation,
Le Dasein, perdu, en porte l’irréparable trace,
Il avance sans fin sur les chemins de la détresse,
Ne sachant plus nommer ni accueillir son propre soi,
Chaque geste se dilue dans l’opacité du vide,
Rien ne surgit plus que le lourd sentiment de perte,
Je suis jeté, sans recours, dans ce monde effondré,
Sans autre horizon que le retrait de toute présence.
Dans cette désolation, le temps s’est arrêté,
Il flotte comme un spectre aux marges de mon existence,
La mémoire elle-même s’effrite, perd son chemin,
Les souvenirs ne sont que bribes, cendres éparpillées,
Mon histoire s’épuise aux bords du silence absolu,
Je marche en funambule sur un fil sans direction,
Suspendu au-dessus du vide qui me consume,
Cherchant vainement un point d’ancrage inexistant.
Les êtres qui m’entouraient jadis sont devenus ombres,
Leurs voix se sont tues, emportées par la désolation,
78
Je suis seul face à ce désert immense et glacé,
Aucun écho ne répond à mon cri silencieux,
Je contemple l’abîme ouvert sous mes pas hésitants,
Ma pensée tourne en rond, captive du vide sans fin, Le
Dasein s’efface lentement, comme un souffle court, La
désolation règne en maître sur mon destin.
Chaque espoir se dissipe comme une brume légère,
La clarté jadis familière n'est plus qu'un souvenir,
La réalité elle-même semble s'être voilée,
N'offrant à mes yeux qu'une infinie indifférence,
La désolation prend toute la place en moi,
Mon être est saisi dans une étreinte impitoyable,
Je me tiens là, immobile, face au rien absolu,
Sans plus attendre qu’un geste vienne me libérer.
Dans l'abandon total, mon existence s'évapore,
Je n'ai plus prise sur rien, même ma propre présence,
Tout ce qui fut vivant semble s'être retiré,
Je suis perdu dans l'épaisseur du non-être,
Chaque instant creuse en moi un gouffre insondable,
Je me vois réduit à un simple reflet fugace,
Pris au piège dans la trame d'un monde défait, Où
seule la désolation guide mes pas perdus.
Le ciel lui-même ne m'offre plus aucun repère, Les
étoiles se sont tues, le silence règne,
Mon regard se perd dans l'immensité obscure,
Où je cherche vainement une lumière infime,
79
Mais le monde refuse désormais de répondre,
La désolation est mon unique horizon,
Je suis condamné à errer sans fin, solitaire,
Portant le poids d'un vide que rien ne peut combler.
Chaque pas que je fais résonne dans l’indifférence,
Un écho sourd me renvoie ma propre absence, Le sol
sous mes pieds devient surface sans ancrage, Où l’être
vacille sans retrouver son image.
Je tends la main vers l’air, mais rien ne la rejoint,
Ni présence, ni souffle, ni souffle divin,
Ma pensée se perd dans l’épaisseur du silence,
Et le monde devient cette énigme sans distance.
Les jours passent et se répètent dans leur néant,
Inlassables comme le balancier de la peine,
Ils s’empilent, ternes, dans la clarté morne du ciel, Et je
demeure, naufragé de moi-même.
La lumière n’éclaire plus que pour souligner
L’étrangeté d’un monde dont je suis séparé,
Comme si l’être, las, s’était retiré
Et que seul son soupir avait été laissé.
La parole ne trouve plus son chemin vers l’être,
Elle erre dans la gorge comme un souffle brisé, Les
mots tombent lourds, incapables de nommer Ce qui
se tient tapi au fond du désespoir.
Je parle et le langage lui-même me trahit,
Chaque phrase s’épuise avant même de surgir, Comme si la vérité se refusait à naître
80
Dans un monde vidé de toute possibilité.
L’ennui me ronge, non pas comme un simple temps vide,
Mais comme une pierre posée sur la poitrine de l’âme,
Il étouffe le feu même du devenir,
Et rend toute promesse amère et dérisoire.
Ce n’est plus l’attente, mais le néant du possible,
Une inertie froide qui dissout le vouloir, L’être
s’efface dans un horizon d’indifférence, Et le
Dasein s’enfonce dans sa propre chute.
Je regarde le monde comme à travers un voile,
Rien ne m’émeut, tout glisse sur la peau de l’esprit,
Je suis spectateur d’une scène sans acteur, D’un
théâtre sans drame, d’un récit effacé.
Même la douleur ne m’atteint plus vraiment,
Elle s’éloigne dans une brume de torpeur,
Et je demeure, corps debout mais âme absente, Témoin de
la ruine intime du sens perdu.
Le matin se lève sans promesse ni lumière,
Un jour de plus qui ne fait que prolonger la nuit, Je
n’attends plus rien des heures qui s’annoncent, Sinon
la répétition d’un vide familier.
Les murs m’enferment dans un espace sans air,
Où les fenêtres n’ouvrent que sur des faux ciels,
Et le soleil, même brillant, ne réchauffe rien,
Que la certitude froide d’un monde déserté.
Je tends l’oreille, mais tout bruit m’est étranger,
Même ma propre voix ne semble plus m’appartenir,
Elle résonne comme l’écho d’un autre,
81
D’un moi d’avant, d’un être que j’ai perdu.
La désolation m’a volé ma mémoire intime,
Je ne sais plus qui je suis, ni d’où je viens, Je
flotte dans un présent sans attaches,
Où chaque instant est un naufrage muet.
La nuit me surprend sans que le jour ait commencé,
Elle descend doucement dans mes veines,
Non comme une promesse de repos,
Mais comme une lente absorption de mon être.
Je ne lutte plus contre elle : je l’accueille,
Car même la lutte exige encore un espoir,
Et l’espoir s’est retiré dans un repli trop lointain,
Où mon regard, désormais, ne peut plus atteindre.
Le monde parle un langage que je ne comprends plus,
Ses signes se sont vidés de toute signification,
Je traverse les rues comme un fantôme discret,
Invisible parmi ceux qui prétendent encore vivre.
Je n’ai plus de place assignée dans cette scène,
Je suis l’oublié de l’histoire qui se répète,
Le passant que personne ne salue,
La voix étouffée dans la cacophonie du réel.
Pourtant je demeure, je persiste dans l’ombre,
Non par volonté, mais par force d’inertie,
Je suis là, résidu d’un être désaffecté,
Dont même l’absence n’émeut plus le monde.
Et c’est peut-être cela, la plus grande désolation :
82
De ne plus être ni regardé ni ignoré,
Mais d’exister sans trace, sans effet, Comme si
l’on n’avait jamais été là.
Les objets se figent dans leur mutisme austère,
Ils ne parlent plus qu’en signes désaccordés, Chaque
chose est là, mais ne dit rien de l’être,
Le monde, devenu chose, n’est plus qu’amas de formes.
Je traverse sans toucher, je vois sans reconnaître,
Et la lumière tombe sur ce qui ne s’éclaire pas,
Je suis l’errant d’un paysage dépossédé,
Un témoin qui n’a plus rien à témoigner.
La main qui jadis écrivait pour se retrouver
N’a plus d’encre ni de table où poser son silence.
Le livre reste ouvert à la page effacée,
Et chaque mot s’enfuit dès qu’on tente de lire.
La désolation mange les lignes du sens,
Et le poème devient une plainte égarée,
Comme un souffle ancien qui ne sait plus renaître, Prisonnier
du langage qui ne veut plus dire.
La fatigue est devenue seconde nature,
Elle habite les gestes avant qu’ils n’apparaissent,
Comme une lourdeur de vivre qui précède le vouloir, Et
rend chaque jour semblable à sa propre ombre.
Même le sommeil ne soulage plus l’esprit,
Il prolonge l’errance dans des rêves sans forme,
Où la nuit se répète en d’inutiles spirales,
83
Reflets troubles d’un monde qui n’accueille plus rien.
Le regard que je porte sur l’autre est absent,
Non par indifférence, mais par dissolution, Je ne
peux plus atteindre les visages aimés,
Ils sont devenus brume, figures sans contour.
La désolation m’a volé la communion,
Je suis séparé de l’autre comme de moi-même,
Et l’amour, ce grand feu, n’est plus qu’un souvenir D’un
foyer éteint par le vent noir de l’oubli.
Chaque battement du cœur me rappelle le manque,
Comme un rappel sourd d’un sens inatteignable, L’être
est là, mais sa lumière est comme voilée,
Je marche dans l’épaisseur d’un monde absenté.
La désolation ne crie pas, elle murmure,
Et ce murmure, c’est celui de l’effacement,
De la lente chute dans un oubli sans fond,
Où le Dasein se perd sans jamais se retrouver.
Je tends parfois l’oreille au souffle de la terre,
Mais même le vent me semble détourné, Il
caresse sans chaleur les pierres muettes,
Et passe sans laisser trace, ni plainte, ni réponse.
Les racines mêmes ne m’ancrent plus au sol,
Je suis déraciné jusque dans l’être intime,
Et chaque pas, même stable, chancelle,
Comme si la gravité elle-même se retirait.
Le corps, ce lieu ancien d’habitude et de lien,
Devient étranger à ses propres mouvements,
Je le sens sans le sentir, comme un fardeau,
84
Une carcasse que je traîne par devoir d’existence.
Il ne parle plus ce langage de présence,
Mais s’épuise dans l’inertie du survivre,
Et je le mène sans joie, sans véritable souffle, Vers
des jours qui n’ont plus rien à offrir.
Tout appel est désormais sans destinataire,
Je parle dans le vide, à des portes invisibles,
La désolation est un monde sans autrui,
Un désert où les signes se perdent à mi-voix.
Même les dieux se sont retirés sans adieu,
Et le ciel reste sourd à mes invocations,
Je suis ce priant sans foi, sans temple,
Qui pose ses genoux sur une pierre trop froide.
Rien ne commence et rien ne s’achève vraiment,
Chaque instant flotte dans un entre-deux figé,
Comme une attente sans terme ni contenu, Une
veille où l’aube ne se lève jamais.
Je ne suis pas mort, mais je n’habite plus la vie,
Je ne suis pas né, mais déjà en disparition,
Cette suspension m’est plus douloureuse que la chute, Car
elle nie même la possibilité du sol.
La pensée elle-même devient stérile et lasse,
Elle tourne sans fin autour du même noyau vide, Et ne
parvient plus à percer l’écorce du monde.
Je suis épuisé d’avoir trop voulu comprendre,
Mais tout échappe, glisse, s’éparpille en mirages,
85
Le réel n’est plus qu’une surface sans profondeur,
Et l’être, jadis centre, est devenu absence,
Comme une parole qu’on n’aurait jamais prononcée.
Parfois une larme monte sans raison précise,
Comme un reste d’humanité refusant de mourir,
Mais elle sèche avant même d’avoir touché la joue, Avalée
par l’air sec d’une chambre sans mémoire.
Je pleure ce que je ne sais plus nommer,
Peut-être l’idée même de consolation perdue,
Ou le souvenir effacé de ce qui fut visage,
Avant que l’absence n’envahisse toute chose.
Les murs m’enserrent sans m’écraser vraiment,
Ils sont faits de cette matière grise de l’ennui, Un
ciment d’habitudes et de gestes sans fond,
Où l’on vit sans exister, où l’on passe sans être.
La fenêtre donne sur un paysage abstrait,
Non pas vide, mais privé de tout appel,
Et je demeure là, à regarder sans voir,
Comme un reflet oublié dans un miroir sans tain.
Je me souviens des arbres, de leurs noms oubliés,
De leurs feuilles comme promesses renouvelées,
Mais aujourd’hui leur ombre ne m’atteint plus, Ils
sont là-bas, dans un monde qui m’a quitté.
Même les saisons ont cessé leur alternance, Il
n’y a plus que des jours indistincts,
Et je m’interroge si c’est moi qui me suis absenté,
Ou si le monde entier s’est dissous autour de moi.
86
Je parle encore à l’enfant que je fus jadis,
Mais il ne répond pas, ou alors par un silence
Plus cruel que mille rejets ou oublis,
Car il dit que l’espoir lui-même fut trahi.
Ses yeux me fixent avec une sagesse étrange,
Comme s’il savait déjà ce que l’adulte allait fuir,
Et dans ce regard se condense toute ma chute,
Toute la désolation d’avoir trahi son propre nom.
Le rêve aussi s’est fané, il ne visite plus mes nuits,
Ou bien il vient travesti en cauchemar muet,
Un théâtre d’ombres sans dialogue ni fin,
Où je me cherche dans un labyrinthe sans murs.
Je m’éveille sans savoir si je dormais encore,
Car tout se confond dans une même matière grise,
Et le matin n’a plus la force d’un commencement, Il
n’est qu’un recommencement sans dessein.
Les mots me fuient comme des oiseaux apeurés,
Je tends la main, mais ils s’éparpillent au vent,
Le verbe ne m’obéit plus, il s’éclipse,
Et le silence impose sa loi souveraine.
Je deviens spectateur de mon propre mutisme,
Une conscience sans paroles ni forme,
Errant dans un désert de langue morte,
Sans récit pour habiter l’ombre que je suis.
Chaque matin est un recommencement de ruine,
Je me lève avec la lourdeur d’un condamné,
Le jour me pèse avant même de s’ouvrir,
Et mes gestes ne sont plus qu’automates vidés.
87
Je mange sans goût, je regarde sans désir,
Je parle sans croire, j’écoute sans entendre, Et
mon être entier s’efface dans cette usure Où la
vie devient sa propre absence.
J’interroge les pierres, les arbres, les oiseaux,
Mais nul ne me répond — ou alors dans un langage
Que je ne sais plus décoder sans trembler,
Comme si le monde s’était tu sans prévenir. Les
symboles sont devenus des coquilles vides, Et
chaque signe se ferme à son mystère.
Je demeure là, exilé d’une terre sans nom,
Sans abri autre que cette question sans fin.
Le temps me traverse sans me modeler,
Il passe comme un courant d’air froid, Et je
ne garde rien de son empreinte.
Pas d’hier, pas demain, à peine un aujourd’hui,
Juste ce mince fil tendu entre deux absences,
Sur lequel j’avance sans équilibre ni but,
Suspendu à la vacuité d’une durée
Que rien n’habite plus sinon le manque.
Et pourtant je continue — par habitude, Par
résistance peut-être, ou par oubli.
Je suis ce marcheur dont le pas n’éveille rien,
Ce veilleur dont les yeux ne voient plus l’aube.
La désolation n’a pas de fin, elle s’installe,
Comme une seconde peau, une demeure froide,
Et je l’habite sans révolte ni consentement,
Juste avec cette étrange lucidité qui ne sauve pas.
88
Les jours passent comme des ombres qui s’étirent,
Sans jamais m’atteindre ni me traverser vraiment,
Ils sont là, mais sans densité ni résonance,
Comme si le temps s’écoulait hors de moi.
Je suis spectateur d’un présent vide d’avenir,
Un témoin qui n’a plus rien à espérer,
Et la mémoire se referme sur elle-même, Refusant
d’ouvrir ses portes sur le passé.
La désolation est un froid sans saison,
Elle s’infiltre dans chaque repli du souffle,
Elle ne crie pas, elle pèse, elle envahit,
Comme un brouillard qui ne se lève jamais.
Le monde n’a plus de couleurs mais des teintes mortes,
Et chaque regard échoue sur des surfaces ternes,
Je marche dans un paysage figé,
Où même les pierres semblent désespérées.
Je ne parle plus de moi — il n’y a plus de « moi »,
Juste cette présence vide qui persiste,
Une conscience sans centre ni contour,
Un être sans propriété sinon le manque.
Je me suis dissous dans cette grande distance,
Et la voix intérieure est devenue écho, Un murmure
d’absence que personne n’écoute,
Pas même moi qui l’entends sans la comprendre.
La désolation n’est pas un cri, c’est une couche,
89
Un voile posé sur l’être, jour après jour, Elle
érode sans douleur, mais sans répit,
Comme l’eau qui creuse la pierre sans fracas.
Ce n’est pas la souffrance, mais sa disparition,
Qui devient insoutenable dans sa fadeur,
Et je vis dans ce gris sans contours,
Comme un songe dont on ne peut s’éveiller.
Et si je continue, ce n’est pas par espoir,
Mais parce que l’être demeure même dans la ruine,
Parce que l’on respire encore, même dans le vide,
Et que chaque pas, même vain, est encore un pas.
La désolation ne tue pas, elle transforme,
Elle fait de l’homme un spectre qui pense encore,
Et dans ce penser, il y a peut-être un reste, Un
reste d’être que rien n’a pu ravir.
Je regarde en arrière, mais il n’y a plus de trace,
Rien qu’un sillage flou dans un sable sans mémoire,
Ce que j’ai été n’a plus d’image claire, Et le
futur ne m’inspire aucun visage.
Je suis cet instant pur, dénudé de durée,
Ce battement de vide entre deux absences,
Un être suspendu sans point d’ancrage,
Dont même l’ombre hésite à dessiner le contour.
Il y a parfois une étincelle dans le noir,
Non lumière, mais présence du possible,
Un frisson qui traverse sans s’installer, Comme si
l’être laissait entrevoir sa faille.
Je ne saisis rien, mais je sens qu’il y a là
90
Quelque chose qui insiste, même faiblement, Un
murmure d’être sous le cri de l’absence,
Un appel sans mot, sans promesse, sans voix.
La désolation ne dit pas la fin du monde,
Mais sa transformation en énigme close,
Un monde qui ne se donne plus d’évidence, Et
qu’il faut désormais mériter d’habiter.
Je suis peut-être là pour apprendre à rester,
Même lorsque rien ne me retient ou m’accueille,
Car il faut apprendre à endurer l’écart,
À demeurer dans l’interstice sans comblement.
Et dans cet exil qui ne finit jamais,
Je découvre une étrange dignité nue, Celle
d’un être qui ne cherche plus refuge,
Mais accepte de se tenir dans le dénuement.
Il n’y a plus de certitude, mais il y a l’être,
Même si c’est un être sans garantie,
Et cette nudité devient présence entière,
Un silence qui parle plus fort que le monde.
Alors la désolation n’est plus seulement manque,
Elle devient le lieu même où l’être se dévoile,
Non pas comme plénitude, mais comme appel fragile, Un
battement d’être dans le cœur du retrait.
Je n’ai rien conquis, rien résolu, rien fondé,
Mais je suis encore là, debout dans le non-savoir,
Et dans cet abandon sans fin ni solution,
Peut-être suis-je plus proche que jamais de l’essence
91
ADIEU (VARIANTE)
Obscurité ! Le crépuscule vient d’effacer le jour :
Faut-il que l’on regrette ce qui déjà s’éteint, clarté
Qui obscurcit le monde, absente lumière divine
Étouffée sous la cendre d’un monde qui se consume.
Dans les brumes immobiles bordant le lac, abime,
La barque s’échoue sur des rives de misères, boues glissantes
D’un impossible rêve, amours crucifiés au bois de l’interdit,
Haillons de poussière sur l’humain pourrissant, là-bas
Dans le grouillant des vers épanchés sur les os fumants
D’une charogne sans hier aux sables blancs d’un
Bonheur oublié, effleuré à peine, une joie qui n’a jamais vécu.
Cadavre au visage inconnu, humanité sans nom emporté
Par la vague de cette mer sans le moindre horizon qui Voudrait la
briser, écueil dont s’échouerait l’épave.
La nuit a étouffé le jour de ses bras sombres en d’épineux
Buissons dont nous reviennent les murmures, sanglants,
De ce qui fut brisé au jardin d’une tendre enfance, sous
Le sureau pleuvant les rayons ultimes d’un été finissant. Enjoués
les rats et ils s’enivrent de la putréfaction d’un soleil Mort sur les
rives de l’automne pleurant un ciel tombé.
Sublime ce qu’inventa l’ironie d’un été, merveilles au bord
De l’eau jonchée de renoncules et d’or l’épis de blé sous
Les caresses d’un vent léger, poivrée la menthe tapie sous
92
Le tilleur et pourpres les cerises tombant sur le sol, mort,
Dont s’est fané l’herbage, muet le merle assoupi sur
Sa branche dépouillée de ses larmes emportées par
Le vent vers de lointains mouroirs, pierreux le chemin Qui
conduit aux confins du village sans pardon, humilité
D’un ciel qui se mange des doigts quand pliés sont les corps.
Plus rien de ces offrandes tombées d’un ciel trop haut,
Crevant de lumière sur une terre assoiffée, sans eau
Les rus, pourrissants les poissons sur d’anciens lits de
Pierres, en pleurs les joncs nourris de faux espoirs, sans âme
Le chant du frère, là-haut dans la forêt, de cristal le regard
De la sœur perdue dans la clairière, écrasée de souvenirs
Amers, l’enfance meurtrie par les coups de l’infame, Impardonné le chasseur dépouillant la
bête à l’ombre
D’un buisson, le prêtre sacrifiant sur l’autel noir de l’effroi
Les restes de l’enfance, un ange déchu, sans ailes et sans
L’espoir d’un matin qui tout viendrai laver des souillures
De l’innommable, le Mal foulant la terre de son pied de feu.
Mais déjà l’hiver étend sur le monde son blanc linceul,
C’est le temps des secrets aux portes closes sur un monde
Immobile, temps suspendu aux horloges du sommeil,
93
Le feu crépite dans l’âtre des chaumières, les tribus se
Rassemblent autour de la bénédiction de la lumière qui
Fait danser les murs et réchauffe la soupe dans le chaudron
Suspendu à la crémaillère, un soupçon d’apaisement
Quand ceux qui moururent sous l’automne sont enfouis
Dans la terre froide, mains croisées sur les germes assoupis
D’un retour à la vie, patience des matins sombres et
Des soirées sans lumière, quand le soleil se cache à l’orée
Des tourbillons de neige, effacé par les brumes dont
S’habillent les auteurs et se dérobent les cimes, vapeurs de glace
S’levant de la plaine en quête d’un ciel absent, figeant l’espoir Au
temps nouveau qui effacera des toits la nuit tombée.
Du merle s’est rompu le silence, le linceul se retire avec lenteur
Et gonfle de ses eaux les rus en peine, les portes s’ouvrent
Sur les rayons venants, jour de fête aux étables et dans la panse
Des bêtes s’agitent déjà les naissances proches, premiers bourgeons
Dont se nappent des branches, là où s’enfuit la neige, timides
Quelques fleurs osent un premier pas, vert de printemps qui
Habille la vallée d’un sang nouveau, triés les plants et les
Semences, se tendent les bras de la semaille, s’agitent les
Mésanges autour du nid où s’écloront leurs noces, le butin
Des abeilles, suspendu aux premiers arbres en fleur, s’éveillent Avec
frisson les orvets et salamandres cachés sous les pierres
94
Gorgées déjà des premiers soleils, de rires les enfants courants Dans le
jardin et s’épanouit la sœur, ange devenu au ciel d’azur
Tandis que chante le frère quelques vers d’une humaine espérance.
95
CHANTS RIMBADIENS
PROLOGUE
Sang tordu coule dans mes veines d’argile.
Les anciens me lèguent l’œil vide, le front étroit, la main sans usage.
Ils m’ont couvert d’habits sans feu. Je ne coiffe rien — Leur graisse de
crâne ne me touche plus.
Ils tuaient pour chauffer leurs ruines, raclaient les bêtes, brûlaient la moisson.
De leur nuit, j’ai gardé l’amour du geste inutile,
Le culte de l’idole effondrée, et l’ivresse du profané.
Colère, oui, l’étreinte brève, oui ;
Mais surtout : le mensonge tranquille,
Et le sommeil qu’on prolonge pour oublier qu’on est né.
Je hais tout métier. Maîtres, manœuvres — même fange.
La plume et la charrue — même main.
Un siècle d’outils — et pas une main vivante.
Je ne veux pas de main. Servir mène à la corde.
Voler me répugne. Mendier me détruit.
Et les assassins : des statues sans nerfs.
Moi, je suis intact — et je n’en tire aucun orgueil.
Mais qui donc — qui a noué ma langue sèche À cette paresse
qui m’a préservé ?
Sans même vendre mes chairs, sans même faire semblant, J’ai traversé les
peuples comme un lézard dans les failles.
Je n’ai pas de famille. Mais j’ai vu toutes celles
96
Qui récitent les droits de l’homme pour mieux éteindre leurs fils.
Je les ai tous connus — les fils.
Nourris au dogme et à la honte.
LIGNEE
Je suis né sans lignée, sans signe, sans blessure reconnue,
Mon front ne porte aucun nom, aucune honte sacrée,
Et nul livre n’ouvre pour moi ses pages de sel ou de grâce.
J’ai grandi dans la paume du vent,
Loin des récits où les morts ordonnent encore les vivants,
Loin des sangs clos qui se parlent dans le miroir des familles.
Je n’ai pas de langue ancienne à murmurer contre la peur,
Pas de tombe au creux de laquelle poser la tête, Pas
d’arbre dont la racine me reconnaisse.
Je suis le rejeton du feu sans autel,
L’héritier du silence, de la rupture, du refus.
Ils m’ont dit : « Choisis ton dieu, choisis ton camp », Mais j’ai
vu leurs dieux vaciller comme torches mouillées, Et leurs
camps se vider de sens avant même le combat.
Alors j’ai marché sans bannière, sans serment, sans prière.
J’ai fui les groupes, les tribus, les pactes,
Leurs chants avaient trop de dents, leurs bras trop d’angles.
Je n’ai pas trahi : je n’ai jamais appartenu.
Même mon enfance n’était pas mienne,
97
Je la portais comme un vêtement volé,
Trop large, trop léger, prêt à se détacher.
Ce que j’ai aimé, je l’ai perdu sans l’avoir touché, Ce que
j’ai touché, je l’ai détruit sans le vouloir.
Je suis un homme sans rite, sans passage, sans seuil.
Et pourtant, je me tiens debout, à l’exact endroit de ma disparition.
EVEIL
Je ne suis pas né, je me suis éveillé,
Dans une chambre sans murs, sans veille, sans lumière,
Où l’air même tremblait de ne pas savoir où poser sa voix.
Pas de cri premier, pas de cordon à trancher,
Juste cette conscience nue, lancée à vif,
Dans un monde déjà plein de bruits et de couteaux.
Je me suis levé hors du sommeil comme on sort d’un corps blessé, Et
chaque chose m’a paru tordue, mal posée, trop lourde.
Même le jour m’a giflé, même l’ombre m’a fui.
J’ai marché sur des sols que personne ne bénissait,
J’ai mis mes pas dans des traces sans pied, sans élan.
L’eau ne m’a jamais rafraîchi, le pain jamais nourri,
Et mes premiers gestes furent des refus, des retraits, des effacements.
Je n’ai rien possédé sans le corrompre, rien appris sans le trahir,
Tout savoir me brûlait la bouche comme un feu sans flamme, Et toute
tendresse me blessait d’avance, à cause de sa fin promise.
98
Il n’y avait pas de mots, pas même de silence :
Seulement cette rumeur épaisse du monde en train de chuter,
Et moi au milieu, immobile, sans poids, sans nom,
Comme un œil dans un cadavre,
Ou un souffle encore vivant dans une terre sans ciel.
REFUS
J’ai refusé tout ce qu’on tendait comme pain ou promesse, Les
mains ouvertes ne portaient que la trace d’autres chaînes, Et même
le baiser avait l’odeur d’un piège ancien.
Ils m’ont montré des chemins, des couronnes, des lois, Mais chaque
flèche plantée au sol vibrait d’un sang déjà versé.
Je n’ai pas voulu entrer.
Pas dans leurs maisons, pas dans leurs noms, pas dans leurs guerres.
Je n’ai pas voulu jouer leur rôle, ni hériter de leurs mots.
Ils parlaient de patrie comme d’un ventre béni, Mais moi je
voyais l’égorgé dans le pli du drapeau, Le frère tenu par la
gorge au nom d’un sol trop étroit.
Je n’ai cru à rien de ce qui brille sous l’ordre :
Ni la croix ni l’étoile, ni l’équerre ni le glaive.
Je n’ai fait allégeance qu’au silence Et au feu qui
se tient debout dans la gorge.
Ils m’ont appelé traître, impur, fuyard.
Mais je sais que mon refus était un amour trop vaste pour leurs murs.
99
Je ne voulais pas détruire, je voulais n’avoir à rien défendre.
Et cela seul les a mis en rage.
Je suis parti sans porte, sans adieu, sans preuve,
Et j’ai appris à marcher dans un monde sans refuge,
Où chaque pierre porte la mémoire d’un exil,
Où chaque arbre pleure ce que l’homme a voulu plier.
Il n’y a plus de centre, plus de cercle, plus de nom que je puisse porter sans me blesser,
SOLITUDE
Je suis seul comme un arbre rongé de l’intérieur,
Debout par miracle, creux comme une gorge sans cri.
Les visages s’effacent autour de moi avant même d’avoir souri, Et
l’amour que j’ai tenté n’a laissé qu’une brûlure dans le silence, Une
main retirée trop vite, un souffle refusé sans raison.
La solitude n’est pas un état, c’est une matière,
Elle s’infiltre dans la chair, elle remplace le sang,
Elle fait du cœur une chambre vide où résonne le pas des morts.
On croit qu’être seul, c’est attendre.
Mais il y a un seuil où même l’attente devient une injure, Où le
désir n’est plus qu’un souvenir honteux.
J’ai marché sans témoin, sans écho,
Je suis passé dans les rues comme un vêtement tombé d’un autre corps.
Les murs ne se souviennent pas de moi,
Et le ciel, chaque nuit, me regarde sans me reconnaître.
100
J’ai tenté d’habiter les bêtes, les pierres, les ombres,
Mais rien ne m’a laissé entrer,
Même le vent m’a dit : « Tu n’es pas d’ici. »
Alors j’ai cessé de frapper, j’ai cessé d’écrire mon nom sur les portes,
Et j’ai appris à aimer cette forme de vide,
Cette absence qui ne juge pas, ne ment pas, ne trahit pas.
C’est cela, ma solitude :
Non pas un désert, mais un monde sans faux serment.
VISION
J’ai vu le monde s’ouvrir comme une plaie dans le flanc du réel,
Non pas dans la beauté des cieux éclatants ou des gestes légers,
Mais dans la torsion lente de ce qui souffre en silence,
Dans les ombres couchées sous les ponts, dans les yeux sans demande.
J’ai vu le feu qui consume sans bruit,
Pas celui des apocalypses ou des prières,
Mais le feu discret des âmes qui se retirent chaque jour d’un pas,
Le feu qui ne cherche pas à convaincre,
Mais qui éteint toute foi comme on souffle sur une chandelle de honte.
J’ai vu les enfants vieillir avant d’avoir parlé,
Leurs jeux contaminés par l’écho des chambres closes,
Et les femmes poser sur leur ventre des mains pleines de cendres.
J’ai vu les hommes s’enfoncer dans leurs gestes comme dans des tombes,
Épuisés d’avoir été fils, amants, soldats,
101
Et ne sachant plus comment tenir debout autrement.
J’ai vu les anges noircir sous le goudron du monde,
Leurs ailes collées par les cris qu’on n’entend plus,
Et les prophètes jeter leurs livres dans des puits sans fond.
Mais j’ai vu aussi, au fond des regards fendus par la peur,
Un éclat qui ne mentait pas,
Quelque chose comme une braise, une insurrection muette,
Qui disait : « Je suis là, malgré tout, même brisé, même effacé. »
Et je me suis tenu là, au milieu de cette vision, Non pas
pour comprendre, ni pour sauver,
Mais pour témoigner — comme on tient une lampe
Devant un corps encore tiède,
Ou un nom qu’on n’a pas su dire avant la fin.
CORPS
Mon corps n’est plus un refuge, ni une arme, ni un temple,
Mais un territoire abandonné, hanté par des présences anciennes.
Il porte la mémoire de gestes que je n’ai pas choisis,
De violences muettes inscrites sous la peau comme des noms effacés.
Il marche, il mange, il dort,
Mais chaque mouvement est un effort contre l’abandon, Chaque pas une lutte contre
la dissolution.
Mon corps n’est plus moi, il me précède et me trahit,
Il est l’animal que je porte à bout de souffle,
102
Celui qui gémit dans la nuit quand la pensée se tait.
Il a été désiré, puis souillé, puis oublié,
Et je l’habite comme on habite une maison aux murs trop minces, Où les cris passent, où la
honte s’accroche aux angles.
Je n’ai pas fui la chair — j’ai été chassé d’elle,
Rejeté de ce royaume où l’on pouvait encore aimer sans se brûler.
Maintenant, chaque caresse me blesse d’avance,
Et le plaisir n’est plus qu’un souvenir de chute,
Une chute lente, douce, mais vers le même néant.
Je me regarde et je ne me reconnais pas,
Le miroir ne me ment pas : c’est moi, ce visage creusé,
Mais c’est un moi que je n’ai pas choisi,
Un moi que le monde a sculpté avec ses dents.
Je ne rêve plus d’un corps libre,
Seulement d’un peu de silence dans ses membres, D’un peu de paix dans
cette carcasse fidèle.
Je voudrais qu’il se taise, qu’il cesse de demander,
Et qu’il me laisse, enfin, n’être qu’un souffle — Sans poids, sans chair, sans
peur.
PAROLE
Il fut un temps où parler semblait possible,
Où le mot était un pont, une main, un feu,
Mais ce temps a cédé comme cèdent les digues sous les pluies noires.
Aujourd’hui la parole est un couteau retourné,
103
Elle coupe avant d’atteindre, elle saigne au lieu de relier.
Chaque mot que je pose sur la page chancelle, Non par faiblesse mais par
excès de lucidité.
Car que peut-on dire quand tout a déjà été trahi, Quand même les silences sont
soupçonnés de mensonge ?
Je ne veux plus nommer.
Je ne veux plus désigner ce qui fuit, ce qui trahit, ce qui dévore.
Je parle pourtant, car me taire serait consentir,
Mais je parle depuis le bord,
Depuis le gouffre où la langue vacille.
Ma parole ne réclame rien, elle ne cherche pas à convaincre,
Elle est ce qui reste quand plus rien ne suffit,
Une voix maigre, nue,
Une veille sans feu au milieu des ruines.
J’ai tenté d’écrire pour comprendre,
Puis pour survivre,
Et maintenant j’écris comme on laisse couler une plaie.
Les phrases ne me guérissent pas,
Mais elles me tiennent debout dans le vent.
Alors je continue, malgré l’absurde,
À tracer ces lignes sur la poussière du monde,
Sachant qu’elles s’effaceront,
Mais espérant, sans croire, qu’un œil un jour les lira
Et dira : « ici, quelqu’un n’a pas cédé. »
104
EPILOGUE
Il n’y aura pas de retour,
Pas de lumière au bout, pas d’aube restaurée.
Le monde ne refermera pas ses plaies,
Et je n’attends plus que le vent passe dans mes os Comme il passe sur une stèle
sans nom.
Je ne cherche plus d’issue
Je marche dans une ligne droite qui n’aboutit à rien, Et cela suffit : marcher.
Non pour fuir, ni pour atteindre,
Mais parce que le mouvement est encore un acte,
Et qu’un pas posé dans le vide
Vaut plus que mille prières tournées vers le ciel.
Je n’ai pas de message, pas de testament,
Ce que je laisse, c’est ce silence en moi
Que je n’ai pas su briser,
Et ces mots, posés là comme des pierres sèches.
Je n’ai pas changé le monde,
Je ne me suis même pas changé moi-même. Mais je suis resté,
Dans l’hiver, dans l’absence, dans la fatigue.
Je suis resté là où tant d’autres ont fui,
Non par force, mais par épuisement —
Et c’est peut-être cela,
105
La forme la plus nue du courage.
Il n’y aura pas d’épilogue.
Le feu ne m’a pas consumé.
Il m’a creusé.
Et je suis devenu ce sillon que rien ne comble,
Mais que le vent, parfois, traverse
Comme une voix très ancienne
Qui dirait simplement : « Je fus. »
106
DELIRES
L'époux infernal
Il y en a qui sont restés là-bas, dans la chambre noire du Verbe.
Le feu les a pris mais jamais ne les a rendus.
A Roland M., un ami du parcours
M’entendras-tu, céleste époux, moi qui te sers aveuglément, fidèle servante,
Seras-tu sourd à ma détresse, aux impuretés dont je m’enivre, moi l’indigne, à tout jamais
perdue, emportée par les vents maudits ? Je suis morte, depuis
Longtemps à cette fidélité, la nuit obscure m’a éloigné de toi, je suis l’orante
Aux lèvres cousues de mots venus d’en bas, les mots d’une déchirure dans
Les bas-fonds de l’existence, non pas le mal, oh non, un écrasement plutôt,
Ou une révolte devant l’injuste des charités trompeuses, des mains creuses,
Vides, tendues au désespoir et tu me demandes, Divin : quelle vie donc ici-bas ?
Je suis la vierge folle, l’ultime de ses rencontres, amante de l’époux infernal,
Oh non, ce n’est pas le diable, un révolté seulement, malade de l’homme
Qui se contente, suffisant de sa misère, aussi douceur d’un ange, un amour,
Cela est vrai mais aussi un trop-plein de souffrances hantées par un cri,
Un blasphème, un maudit jetant des pierres au ciel et moi, l’épouse fidèle,
Je suis sa voix, je suis ses mots, je suis ses larmes et ses parjures, son sang.
107
Poème de ses dérives, de ses blessures, de sa pitié parfois, l’écrin de sa folie,
Que de larmes versées déjà, combien d’autres à venir, je le voudrais pourtant,
Plus tard je serai tienne, tu m’écriras sur la feuille d’or, je serai ta Parole, vraie.
La vie m’est un mensonge : je n’y suis que ses mots, la bave de ses tourments. Soit ! Et qu’il
me batte encore, que coule mon sang de l’encrier et ma douleur, muette. Je ne suis que son
ombre, le revers tragique de ses propres pas.
Abime de sa déroute, je suis le fond du monde, seraient-ils miens tous ces délires, ces tortures
ineffables ? Allons, je ne suis que des mots, ordures jetées
Sur l’écriteau de sa conscience, l’aveu signé de ses folies, et son orgueil
Aussi, la boue dont il se baigne, les ornières où il trébuche, et les marais puants
Dont il s fait son honneur, sa magie de voyant, alchimie de tout ce qu’il vomit,
Et moi ce monstre qui croupit dans son ventre, le plus maudit de tous les verbes,
Moi lisible avec des gants, souffrance de cette laideur, toute habillée de sale,
Subie par les plus méprisables, de pierre les cœurs qui gardent la parole.
Esclave de ce jaloux, le soupir des enfers aux vierges folles, éteintes aux
Horizons du verbe, un démon oui, jamais fantôme, la voix d’un mal dont
Il s’enivre, néant de ma sagesse et moi damnée au joug, morte à ce monde,
Qui jamais n’est le mien, mutisme du tombeau, y pourrit ma candeur, deuil
Que je porte à mon ombre, brisés de larmes tous les mots griffonnés sur
La page blanche de mes désirs absents, qui pourrait m’absenter, gommée ?
Jadis je fus des leurs, noble et sérieuse comme les mots droits qu’on grave
Sur les tombeaux, à présent squelette au jeu de cet enfant, le pus d’un encrier.
108
Il m’a séduite, moi le poème des mots froissés, déchirés, trahis, blasphémés :
Serait-ce une vie ? « La vraie vie est absente », rien qu’une errance trainée
Sur le linceul du monde, recueil de mots in-sensés, un crachat sur la beauté,
Urinant sur les fleurs l’eau sale de ses pensées, égout de la parole crevée,
Vidée, décharnée, osseuse, qui s’échoue de ses lèvres, mâchonnée, écrasée
Par ses morsures, mots suintant la vérole, graffitis sur les murs des
Latrines, déposés dans le secret d’une main honteuse derrière une
Porte close, est-ce le recueil dont il rêvait en quittant sa campagne ?
Lui ? Il ne ferme jamais cette porte…
Accroupissement, le frère Milotus en a fini de ses grimaces et dépose sur
L’offrande le drap de de son oubli, « Nous ne sommes pas au monde »,
Bercés d’ivrognes et des rires interdits, Paris échancré de sarcasmes,
Etouffée de poisons, aux rues noyées d’immonde, asphyxiée, mourante.
Le monde ne s’interdit qu’en remuant ses boues mais au pied des
Platanes se risquent quelques fleurs, audace d’une beauté conquérante,
Fragile sursaut de ce qui n’est pas mort, murmure de vie au soir tombant,
Fragile, tremblant, vacillant comme l’éclat d’une bougie dans la nuit sombre.
C’est un écorcheur, un arracheur de peau, un vandale de la beauté mais,
Dites-moi, ce qu’il éventre, ce qu’il déchire, n’est-il pas temps de le recoudre ?
109
Il disait «j’ai vomi jusqu’à mon nom, tu es, tapis de vers la honte de ma chair »,
Mais c’est de mes larmes qu’il fait son encre, c’est ma ruine qu’il dépeint.
Il disait «je n’ai plus besoin de toi, cette folie est la mienne, nue, solitaire »,
Mais qui est son amante, qui l’attend, blanche, quand le verbe lui manque ;
Il voudrait m’effacer comme on crache un remords sur le coin d’un trottoir,
C’est mon visage qu’il pense, les nuits sombres des insulte les étoiles,
Moi reniée de toutes ses bouches, et son silence, ses replis, ses fuites,
Je les entends, le murmure de mon nom, froissé dans le c ri de sa plume.
Je suis la lettre morte, déchirée, glissée au fond d’une poche, le secret
Gribouillée dans les marges, la rature d’un aveu, la rime maudite, l’injure
qu’on adresse à mi-voix, le mot de trop parfois ou celui qui faillit,
Son air désaccordé, l’harmonie souillée qu’il ne sait plus quitter.
Poème de l’embarras, trop beau, qu’on ne peut aimer librement,
Trop vrai pour qu’on le taise, être un secret, trop sale pour un aveu,
Et moi l’effacée, errant dans l’ombre de ses mains, rampant sous la plume,
Quand il chute, si bas, du haut de son orgueil, je le console de mon silence.
Un secret l’attend, ailleurs, bien plus loin que les hommes et il s’élance,
Parlant aux dieux et surprenant leurs songes : « bientôt, dit-il j’irai là-bas ! »
Comment le croire ? Il ment sans y penser, avec tendresse, comme un enfant.
Pourquoi partir ? C’est une feinte, un rêve dans l’oubli de ses ruines.
Partir pour aller où ? L’univers, tout entier, est tâché de ses cris.
Il a jeté ses mots, comme des pierres, sur la beauté qu’il dit servir,
pleins de bruit ses longs silences, de sang la douceur qui l’afflige,
J’ai bu ses ténèbres, si souvent, trop peut-être, fidèle écoute de ses pleurs.
Il dit qu’il m’emmènera, que l’ancien bientôt me fera sourire, drôle,
Que je renaîtrai ailleurs, que ce monde ne fut jamais que des mots,
110
Mais je ne suis pas dupe : je connais son alchimie, ses poisons déguisés.
Il m’a promis l’azur en me couvrant de boue, en me mordant les lèvres.
Et pourtant… cette douceur étrange dans sa voix, ce tremblement si pur…
Peut-être va-t-il mourir, oui, mourir à son orgueil, à ses visions défigurées.
Et s’il s’élève un jour, d’un feu non pas volé, mais offert, divin le feu, alors
Je veux être là, témoin de sa montée, comme une sœur, comme un ange.
M’a-t-il menti ? Peut-être, il l’a fait si souvent et pourtant je l’ai vu
Trembler, comme un enfant battu qui veut encore aimer, s’offrir,
Il parle d’un ailleurs insoupçonné et déjà dans ses yeux s’allume
Un inconnu, ouverture au mystère d’un beauté enfouie dans la
Laideur des choses ; s’il doit se transfigurer, alors le serai, moi aussi,
Et si son feu me brûle encore au-delà des promesses, jamais, non ;
Je m’éloignerai de lui car je suis sa parole, il m’a voulue vivante, une
Parole qui jamais se rétracte et dans son chant nouveau, j’ouvrirai la Levée.
"Un jour peut-être il disparaîtra merveilleusement ; mais il faut
Que je sache, s'il doit remonter à un ciel, que je voie un peu l'assomption
De mon petit ami !"
111
POEMES SARTRIENS
112
POEMES
LA MAUVAISE FOI
Il n’est pire lâcheté qu’en l’être se vautrer :
Refusant d’être libre, tous ses gestes il confie
À quelque mécanique qui put le dispenser
De s’affirmer lui-même en de nouvelles manies.
Le garçon de café a répété son rôle :
De tous ses moindres gestes il connait le rouage ;
Fut-il un automate qu’il en serait plus drôle
De le voir ainsi faire sans aucun dérapage.
Il se noie dans les choses auxquelles il se confond :
Être parmi les êtres, plus rien ne le désigne.
C’est une simple chose qui a perdu son nom :
Il n’est plus que ses gestes et ne porte aucun signe.
Il ne renvoie à rien : il est sa propre image,
Perdue dans le tumulte des choses qui se croisent :
Il fait partie des meubles et rien en lui présage
Qu’il s’y cacha quel qu’autre qui en ce lieu pavoise.
Objet qui se déplace sans le moindre murmure
Comme une boule de billard poussée par quelque geste ;
Il est là sans y être, plongé dans la saumure
De ce banal endroit qui ne connait de reste.
De cet amas de choses il n’est rien qui transpire :
113
Il n’est point de fatigue ou de mauvaise humeur
En cette platitude où nul être respire,
On dirait que l’humain s’en est enfui ailleurs.
Telle est la mauvaise foi qui s’enlaidit des choses,
Refusant d’être libre pour ne point s’inventer ;
Craignant qu’être-soi-même la rendrait trop morose,
Elle préfère s’ignorer eu aux choses se mêler.
Il n’est point d’être-là qui fut de mauvaise foi
Car c’est le privilège de ceux qui ne sont pas ;
Or celui qui n’est pas se détourne à la fois
De son propre néant et de ce qu’il n’est pas.
Car il ne suffit pas de se noyer dans l’être ;
Nul n »vite d’être soi qu’au prix de ce mensonge :
Se fondre dans l’être-en-soi ne permet pas de l’être,
On échappe à soi-même uniquement dans nos songes.
En n’étant pas pour-soi, on n’est pour aucun autre,
Ni pour un être-soi ni pour un être-là :
L’être-là de quelque être ne saurait être l’autre ;
Celui qui est pour-soi cette règle ne suit pas.
Le soi qui veut se perdre dans l’être-là des choses
Ne pourrait qu’être soi quand même il y renonce ;
Le soi n’est qu’un néant qui à l’être s’oppose :
Voilà qui des salauds l’entreprise dénonce.
114
Est salaud qui prétend être ce qu’il n’est pas ;
Il s’agit bien d’un fourbe qui sait en sa raison
Que l’autre d’un pour-soi il s’efforce n’être pas
Dans l’espoir d’échapper à sa conversation.
Il est ainsi des rôles qu’on se prête à jouer
Qui d’autrui nous éloignent jusqu’à de leur regard ;
Car d’éviter les autres très souvent il nous sied :
Il n’est plus salutaire que venir en retard.
C’est souvent fourberie quand les gens sont pressés :
Rien ne les fait courir que de nous éviter.
D’ainsi nous réifier qu’avons-nous à gagner
Que perdre en ces manies profonde ipséité.
Qui ainsi se comporte ne saurait être soi
Qu’au prix d’un faux jugement sur sa fidélité
À être ce qu’il est sans regret ni émoi ;
Car nul autre que lui en sera mystifié.
Certes il n’est point péché d’ainsi se travestir :
Il n’est pas de mépris pour qui est évité ;
Car c’est bien à lui-même qu’il se plait à mentir
Quand il se fuit des autres, feignant d’être pressé.
Que lui donne à penser le reflet du miroir
Si du coin de son œil il ose se regarder ?
Qu’il n’est que trop stupide de cacher dans le noir
Ce que l’on est vraiment : des mendiants d’amitié !
115
Qui pourrait le rejoindre, au creux de l’être enfui,
Car il n’est pas de chose qu’on se prend à aimer ;
Tous nos regards convergent vers le regard d’autrui,
Cherchant quelque lumière de qui est regardé.
Il n’y a que les sots qui à ce jeu se prennent
Car il n’est que regard qui pour les choses nous tient ;
Sur ces nobles intentions bien des gens se méprennent
Qui pensent que l’amitié ne se paie de rien.
On comprend mieux ceux-là qui se confondent en choses,
Fuyant quelque regard qui les rendrait semblables ;
Car il n’est rien de pire que d’être une pire chose
Que celle qu’on se donne d’être, fut-elle-même incroyable.
IMPOSSIBLE RENCONTRE
Se peut-il qu’en un lieu bien et mal se rencontrent ?
On dit « de deux maux, il faut choisir le moindre » :
On demeure dans le mal mais qui peut aller contre ?
Contraint à pareil choix, qui pourrait se plaindre ?
Faudrait-il qu’on y voit qu’à choisir le moindre mal ;
On fait le choix d’un bien ? Est-il là qu’ils s’assemblent ?
Si les deux se rencontrent, le bien n’est pas le mal :
Peuvent-ils se conjuguer sans qu’ils ne se ressemblent ?
Il conviendrait de… se situer par delà :
De Nietzsche tel est le vœu qui n’est point solution.
116
A quoi peut nous servir de sauter si grand pas
Si d’ainsi procéder subsiste la question ?
Ce n’est pas mon propos d’y voir une grave erreur :
Et même je m’y rallie et en fait ma raison.
Mais je ne suis pas quitte car la question demeure :
Ces deux que l’on oppose n’ont-ils d’autre façon ?
De ces deux opposés, y-a-t-il une échelle
Qui, avec précision, pourrait les mesurer ?
Et de ces deux mesures, comment se peut-il qu’elles
Se rassemblent en une seule qui en prendrait les traits ?
Ainsi de l’un à l’autre existe-t-il un trait,
Quelque point sur la droite, pour le dire autrement,
Qui en fit la limite et permit de passer
Depuis le mal au bien sans qu’il y ait tourment ?
Le calcul nous enseigne qu’à prendre les réels
Il n’est pas de coupure qui en rompit la droite ;
Leur ensemble est complet aux dires de Gödel
Même si l’incomplétude est une chose maladroite.
Dans le champ des réels, on trouve une bordure
Qui, au premier coup d’œil, pourrait nous satisfaire :
C’est dans le point zéro que surgit cette rupture
Qui entre moins et plus nous situe le repère.
Est-ce dire que ce faux nombre nous donne la solution ?
117
Si des plus et des moins, le zéro fait partie,
En lui ils se confondent et ne font distinction.
Si les deux ne font qu’un, il n’est de répartie.
Qu’on prenne la parabole, on a bien deux mesures
Qui, posées côte à côte, n’ont pas un seul frottement.
Est-il lieu de rencontre qui ne soit pas coupure ?
On a coutume de dire que tel lieu est absent.
Pour le dire encore mieux, on parle de tangence
Qui n’est que pure fiction dont s’accommode l’esprit,
Autant qu’il est pratique de poser telle présence
Qui certes n’en est pas une qu’on met à l’infini.
Il est bien plus commode de parler de limite
Qui demeure différence et n’est point confusion ;
Autant que bien et mal s’approchent en une limite
Mais que de leur rencontre il n’est jamais question.
Il est savante femme qui crut en faire sagesse :
C’est d’ambiguïté qu’est cousue la morale.
Le mal se change en bien selon l’ordre des choses :
Dans la situation il n’est rien de fatal.
Que pour pareille cause, ce qui pour l’un est bien
Pour l’autre serait mal, du sage n’est point propos ;
Il serait trop aisé d’emprunter ce chemin
Car faire que l’un soit deux serait mal-à-propos.
118
Se peut-il qu’il soit tiers qui ainsi se défende
De dire qu’une même cause se mue en différence ?
C’est bien d’une rencontre dont tiers nous fait offrande
Mais dans ce face-à-face on ne voit que consciences.
Ce n’est pas au contexte qu’il se doit d’être même
Mais bien à la conscience qui des situations,
Qu’en de multiples lieux son destin le promène,
Se doit d’être le juge et dicter son jugement.
Plongée en mille causes, la sereine conscience
En dit tantôt le mal et quelquefois le bien ;
Il n’est situation dont il aurait la science
Et d’en faire une morale, il ne lui appartient.
Il n’est question que d’actes qu’il nous vient à juger :
N’est un bien ou un mal que l’acte identique
Qu’au gré des circonstances, il revient de poser ;
Le reste n’est qu’une scène et n’est point fatidique.
Il n’est pas de contexte dont nos actes répondent :
Si le situ de l’acte fait sa moralité,
Il n’est de liberté sur quoi l’acte se fonde,
Sinon que la morale au libre n’est liée.
Il revient à l’esprit qu’on peut les dépasser,
Que d’être par-delà il n’est plus de question :
Les hommes la liberté s’en retrouve conservée
Et il n’est de morale venue de nos raisons.
119
LE MUR SOCIAL.
Il n’est pas qu’artisan qui érige des murs ;
Ainsi le mur social est aussi fait de briques.
A l’ombre des écoles, il n’est rien de plus sûr :
On forge nos enfants de sorte qu’ils s’imbriquent.
A leur éducation, il n’est d’autre dessein
Que de les faire pareils, si bien que dans un mur,
Chacun puisse se confondre, oubliant son destin :
Les maîtres en font bouillie sans qu’il y soit murmure.
C’est d’être machine à briques qu’on charge l’instruction :
Des bouillies qu’elle prépare, on fera des pavés ;
La société civile devient une construction
Dont d’identiques pavés en dessinent les traits.
Qu’une tête en rien dépasse, il se faut la couper :
Le commun n’a que faire de ces moindres reliefs.
D’autrui se distinguer n’est que velléité :
Pour qui rêve d’être soi, il n’y a pas de fief.
Qui se verrait dresser celui qui ne ressemble,
En chacun de ses points, aux membres du troupeau ?
Or c’est bien le destin qu’on donne à cet ensemble
D’aller comme il se doit, quitte à se faire chameau.
Dit-on de ce nigaud qu’il est bien trop servile ?
120
D’un sage de naguère, ce fut certes le propos :
Il ne fut pas prophète, à voir que dans nos villes
Il n’est d’autres écarts que le chemin des sots.
DOS AU MUR.
Mais il est d’autres murs qui de la vie séparent ;
Debout dans cette cour, le lieu de son trépas,
Le condamné fait face aux fusils qu’on prépare,
N’espérant de la troupe qu’elle sonne enfin le glas.
Il est dos à ce mur qui borne son cimetière :
Le silence est de mort que rien ne vient troubler.
En un coin de l’endroit se couche une civière
Qui de son corps sans vie tantôt sera chargée.
Il est face à sa mort, en ce matin brumeux,
On dirait que le ciel a épousé la terre :
Serait-ce pour l’accueillir, qu’il se penche en ce lieu ?
Et l’homme se tient là comme un profond mystère.
Si justice à mourir s’est vue le condamner,
Elle n’a ici que faire et dehors elle se tient.
Il n’est rien d’équitable à se tenir dressé
Par devant cette armée qui sont souffle retient.
Des deux qui faut-il plaindre : celui qui va mourir
Ou qui, d’une simple balle, se doit de l’y aider ?
Les tireurs ne font qu’un qui s’apprête à souffrir
121
Ce geste sans merci qui lui fut ordonné.
Soudain un cri résonne et les soldats font feu ;
Le condamné s’écroule, soulagé de sa peur.
Les soldats se relèvent mais laissent au sol leurs yeux
Car il n’est pas permis de voir soldat qui pleure.
C’est d’un pas alourdi qu’ils gagnent le vestiaire
Tandis que la civière emporte le défunt ;
La scène est terminée mais qui peut être fier ?
D’un homme devoir tuer il n’est pas si commun.
LES MURS DE LA HONTE.
Enfin il est des murs qui ont pour vocation
De séparer les hommes selon leurs origines ;
Quand il ne s’agit pas de sordides raisons
Qui de nouvelles frontières de la sortent dessinent.
On a dit de ces murs qu’ils sont ceux de la honte :
c’est ainsi que Berlin en deux se vit coupée.
Des familles déchirées ont-ils fait le décompte,
Ceux qui prirent décision de ce mur ériger ?
De vouloir être libres du mur a eu raison :
La joie des retrouvailles a-t-elle tout effacé ?
D’en avoir un morceau, beaucoup se font passion :
Pour ne pas oublier, il faut traces garder…
122
Or tous ces pauvres gens qui s’en furent séparés,
Ont-ils de ce haut mur quelque fragment gardé ?
Ne leur suffit-il pas d’avoir autant pleuré
Que le mur écroulé ils ne peuvent oublier ?
Quand on voit d’autres murs surgissant de la terre
Auxquels on fait mission de peuples séparer,
Dieu est-il satisfait de voir sa sainte terre
Brisée par les batailles et ainsi divisée ?
Et que dire de ce clown qui bataille a livré
Pour faire un pareil mur au bord de son pays ?
Est-il assez stupide pour voir en l’étranger
La plus pauvre menace dont il aurait soucis ?
Il n’est pas de scandale aussi haut que ces murs :
De perdre sa raison, il est d’autres manières.
Ce n’est pas qu’opinion que je tiendrais pour sûre
Mais voix de la sagesse qui refuse à se taire.
J’en dis qu’il est folie de vouloir séparer
Ce qui en ce bas monde n’est fait que pour s’unir.
De placer ses efforts à toujours guerroyer,
Il sied au genre humain qu’il finira par mourir.
HUIS CLOS
” Generals gathered in their masses
Just like witches at black masses”
123
(Black Sabbath, “War Pigs”)
Les généraux s’assemblent en secrètes réunions
Ainsi que les sorcières se rendent à leurs messes noires ;
Des batailles à mener ils forgent les raisons :
Les cochons de la guerre ne cherchent que la gloire.
De même il est des juges qui cachent leurs procès :
Aux crimes qui s’y jugent nul besoin de témoins ;
Qui peut donner lumière quand il n’est de méfait
Et qu’il n’est de question qu’amuser des babouins.
Ces séniles fonctionnaires qui sont privés d’ouvrage
Ont néanmoins mission de juger leurs semblables ;
Sur de simples innocents ils déversent leur rage :
Kafka de ce sujet fit un livre admirable !
Mais il est un huis clos dont nombre se souviennent :
Par Sartre la pièce écrite secoua l’opinion.
Il faut donner aux termes un lieu qui leur convient
Et de nos salles d’audience élargir l’horizon.
Songeons à un espace qui n’aurait pas d’issue,
Inondé de lumière en totale permanence ;
En cet étrange lieu des personnes sont retenues
Sans qu’elles puissent s’y cacher, selon leur convenance.
On dira de ces gens que la mort est certaine ;
Si corps elles ont gardé, ce n’est que pour se voir
124
Mais aussi se parler, sans se toucher à peine ;
Des naturels besoins, elles n’ont plus le devoir.
Ces gens-là se connaissent, autant que çà se peut ;
Ils sont ici tenus pour subir quelque peine ;
C’est que de leur vivant, selon leurs maigres aveux,
Ils s’unirent à blesser sans qu’ils y trouvent gêne.
Enfer ou purgatoire, de ce lieu sont les noms :
Tous ceux qui y demeurent coupables furent jugés.
Il n’est pas de torture au sein de la prison,
Pas plus que de gardiens dont on ce fut le métier !
Tel est donc le décor de notre brève histoire :
Je ne pense à rien d’autre qu’on peut y ajouter,
Sinon que cet espace ne connait pas le noir
Et que ses habitants s’y trouvent en nudité.
Que peut-on bien se dire quand on est hors du temps ?
L’éternité se dit de l’un ou l’autre trait :
Soit elle, est hors du temps, un éternel présent,
Soit elle est temps qui court sans jamais s’arrêter.
Quelle que soit sa manière, il nous faut bien conclure
Qu’elle est bien pour toujours et n’aura pas de fin,
Que rien en ce bas monde aussi longtemps ne dure,
Et qu’y passer son temps, voilà qui n’est pas rien.
Pour sûr, les premiers mots sont ceux des retrouvailles,
125
Bien que si on y pense, mourir prend peu de temps.
Ils ont l’éternité pour se livrer bataille :
Autant de bons propos habiller le présent.
Si chacun est coupable des actes reprochés,
Certains se le disent moins que ne le sont les autres ;
C’est ainsi que débutent toutes les hostilités :
Le crime est à chacun mais il n’est pas le nôtre.
A charger quelqu’un d’autre, on se sent moins coupable
Et du crime le poids, on cherche à partager ;
Il n’est commune mesure qui de nous fit semblables :
Chacun en a la sienne qui vaut toute mesure.
A demeurer ensemble sans pouvoir se cacher,
Chacun se donne charge de trouver en ses pairs
La plus petite faille qui voudrait l’accuser,
D’autant que de son crime, il cherche à se défaire.
Ce n’est pas jeu de dupes que se laisser tenter,
Rivé à ses complices, de passer pour meilleur ;
Mais pour l’éternité, on n’y peut rien cacher
Qu’un autre vous retourne, comme un vulgaire batteur.
C’est un jeu de miroirs qui nous livre en reflets :
Reflété-reflétant, ce jeu est circulaire.
Il ne reste qu’images sans le moindre secret,
Et chacun n’est de l’autre qu’un banal similaire.
126
Sans jamais les ternir, le temps nous rend images
Que nous renvoie sans cesse le miroir qu’est chacun ;
A dénoncer les autres, il n’y a rien de sage
Car ils ont disparu et il n’en reste qu’un.
Cet un est à chacun qui ne voit en autrui
Rien que sa propre image, ce qu’il en est vraiment ;
Que d’être reflété, autant qu’à l’infini,
Qui voudrait en douter à soi-même se ment.
« L’enfer, c’est les autres », non parce qu’ils nous nuisent
Mais que dans leur regard une image se reflète ;
C’est que les yeux de l’autre de lui rien ne nous disent :
On n’y lira jamais que ce que l’on y prête.
RETOUR SUR TERRE.
Pourtant c’est à huis clos que fut conçu le crime,
A l’abri des regards, derrière une porte close ;
Entre ces deux décors, la distance est infime :
Seules les raisons d’y être ne sont pareille chose.
Quand les raisons convergent et forment collusion,
Le singulier s’efface devant la cause commune.
De son rôle en ce crime, chacun reçoit mission
Tandis que chaque part dans le tout se consume.
Des crimes que l’on projette, on ignore la sentence :
Qu’un délit soit vengé on refuse le possible.
127
Chacun noie sa pensée dans une même conscience :
Lors qu’on ne fait plus qu’un, il n’est rien d’impossible.
Si par devant le juge, il faut enfin répondre,
Le crime qui n’est qu’un soudain se fait plusieurs.
De la part qu’il croit sienne, chacun se veut répondre,
Affectant que les autres en sont l’unique auteur.
Justice est inégale qui donne part à chacun :
A débiter le crime en autant de parties,
Est-il une balance qui juge du poids des uns,
Les autres pesant le solde et l’audience est finie ?
Si c’était à huis clos que l’on jugea des peines
Sans qu’il y fut témoin ou autre observateur,
Le juge, en sa conscience, se ferait-il la gêne
D’accorder même poids à chacun des auteurs ?
Est-il le plus coupable qui donne le coup fatal ?
Du crime l’initiateur en est-il plus léger ?
Ainsi va la justice qui le dit marginal
Et fait du dernier coup principal accusé.
Revient-il à la loi d’ainsi départager
Lors qu’à la même cause chacun s’est dévolu ?
Plait-il à la justice de victime humilier
D’ainsi la découper si bien qu’il n’en est plus ?
Plait-il qu’en pareille cause il ne soit rien tranché
128
Si de qui est victime il n’est pas fait mémoire ?
Car ce n’est que spectacle, d’acteurs un défilé
Qui prête à falsifier d’un crime son histoire.
Il est assez parlé des hommes la justice ;
De cette mise en scène, ne sont vraies que les pleurs
De ceux qui, spectateurs, dans les habits se glissent
Et dont nulle sentence n’efface le malheur.
ENS CAUSA SUI (LA PASSION INUTILE)
Qui pourrait de lui-même se dire la propre cause :
C’est l’Ens causa sui, d’aucun le débiteur,
Brisant le nihilisme où l’être se repose,
Il fait du n’être dû une impossible erreur.
Il n’est pas être au monde qui d’ailleurs se reçoit :
Est-il un être-jeté qui n’aurait de provenance ?
Si de maints philosophes, ce propos est la foi,
Il est stupide à l’être de dire sa contingence.
Je ne dis pas que Dieu des êtres fut l’auteur,
Sans que cet artisan dut lui-même s’inventer ;
Convient-il qu’à toute chose on trouve un créateur,
Qu’un divin de la glaise nous ait un jour tirés ?
A quoi bon l’eût-il fait, nous sachant si meurtris ?
Les hommes sont-ils peu fiers qu’ils prêtent leurs desseins
A qui s’en fait jouets de son profond mépris ?
Il n’est pas Dieu si grand que le sont nos destins !
129
Il n’est pas de justice d’ainsi penser le monde :
Nos mains sont-elles si pures qu’on dut nous les couper ?
De toutes, la loi morale serait la plus féconde,
Qui d’un bien aussi noble nous fait les héritiers ?
Kant, au Dieu asservi, nous fait grande promesse,
Pourvu que du bonheur on détourne l’appât,
A tant mépriser la nature, je le confesse,
Il n’est rien qui me vaille : j’y préfère le trépas !
Etre la cause de soi, j’y vois quelque raison
Qui rendrait à l’humain ce qui lui fut ravi.
De quoi peut-il s’agir qui ne soit sa mission
De donner à toute chose ce qui en fait le prix.
Nous voici créateurs de ce que sont les choses
Car les choses sont bien là, autant qu’on peut les voir ;
Qu’elles puissent n’y être pas, la question ne se pose
Qu’aux esprits égarés, sophistes du désespoir !
De tout ce qui n’est pas, il n’est rien qui dut être :
A scruter le néant, rien ne s’y voit retenu ;
Sous nos regards sincères, tout se donne à paraître
Et n’attend que se dise ce que tous y ont vu.
Les noms sont à toutes choses le lieu de leur naissance ;
Qu’importe ce dont elles viennent quand on voit ce qu’elles sont :
Elles sont ce qu’on en dit, selon leur apparence
130
Et le sens qu’on leur prête suffit à nos raisons.
La liberté est cause, nous dit l’antinomie
Que Kant, en sa critique, oppose à la nature ;
Il n’est de sens aux choses qui, selon leur saisie,
Est celui qu’on leur donne et dont elles se font postures.
L’Etre est un anonyme s’il n’en est pris conscience :
Etre-là inutile dont nul ne sait le nom,
Mécanisme in-sensé dont fait sa proie la Science
Qui, des choses qu’elle caresse, ne dit que les fonctions.
Cause de soi, la conscience ne doit rien à personne
Et, au creux de son néant, c’est le sens qui devient ;
Pour l’être sans passé, un avenir résonne,
Il n’est plus rien d’absurde : l’Etre sourit enfin !
Contingents ou factices, nous disait-on des êtres :
Des mots sans importance que dément la Sagesse ;
Les noumènes sont néants que nulle conscience pénètre :
Des choses on ne peut dire que ce qu’elles nous paraissent.
Il n’est rien de caché à nos regards curieux :
Les choses se donnent à voir si bien qu’on peut les dire ;
Et des noms qu’on leur donne, du sens elles font le creux :
Le monde, de nos pensées, nourrit son devenir…
Le vieux fou de Francfort se cache en son silence :
A-t-il perdu ses dents qu’on le voit si maussade ?
131
Arthur le mal-pensant, aurait mauvaise conscience
Que Nietzsche, l’infidèle, n’en fit son camarade.
Que dire de ce Hermite caché dans sa forêt,
Heidegger le grand maître qui ne vit qu’en l’Etat,
Réponse à nos tumultes dont il ferait arrêt :
Crut-il avoir raison jusque dans son trépas ?
Est-il raison plus faible qui n’eut été la leur ?
C’est l’Etre qui répond à leurs malsains propos ;
« je n’y sois pas pour rien » dit-il en son malheur :
Je sais bien des raisons qu’ignorent seulement les sots !
Car l’Etre, en nos vertus, s’est chargé de bon sens :
Voyez qu’il vous défie d’en parler autrement !
Ce serait vanité d’éprouver nos consciences,
D’en trahir l’intention et le discernement.
Les êtres sont débordants et font souffrance aux mots
Qui sont toujours trop pauvres pour en dire l’horizon ;
Aucun n’est assez sage qui, en un seul propos,
Voudrait tenir le monde et ses Désirs profonds.
132
FACTICITE
LES MASQUES.
De la facticité selon le sens commun,
On a coutume de dire qu’elle est une apparence,
Un masque artificiel dont se couvrent les uns,
Si bien que d’avec d’autres se marque la différence.
Pareille facticité, pourvu qu’on en abuse,
Conduit au ridicule qui en fait son propos.
S’agit-il d’une manière ou d’une simple ruse
Que par trop d’artifices s’éloigner du troupeau ?
Peut-il s’agir d’un jeu à être théâtral
Ou d’une conviction à paraitre soi-même ?
D’ainsi se comporter, s’il n’est un carnaval,
À qui donc revient-il d’y lancer anathème ?
Du cache ou du caché, lequel doit être vrai
Pour qu’en telle attitude, il puisse être jugement
Qui de ces deux distingue et dise en vérité
Celui qui est factice et l’autre son tourment.
Il serait trop aisé de voir en cette manière
Une simple fourberie qui se voudrait tromper
Le témoin de la chose ; d’autant qu’en la matière,
Il n’est que peu de gens à être démasqués.
133
Car de la peau au masque, il est peu de distance
Et même il se pourrait qu’il n’y en ait aucune.
D’autant qu’il n’est de peau, qu’il soit dit en conscience,
Qui cache sous sa robe d’indicibles rancunes.
Les masques que l’on porte, trop souvent sont bavards :
Ils disent en quelques signes ce qu’on entend cacher ;
Qui choisit son grimage n’agit point par hasard :
Les traits de sa nature de ses choix sont la clé.
Il est mal-à-propos de juger les grimaces,
Si vrai qu’en sa tenue, nul ne peut confirmer
Qu’il n’est aucun travers et pas la moindre trace
Qui permit quelque doute sur sa sincérité.
Car ce n’est que théâtre, la scène de nos vies :
À chacun de nos rôles, il est habit qui sied.
Il serait vain de croire que à se justifier
Qu’en toute circonstance il faille se plier.
Ainsi tombent les masques au gré de nos humeurs :
Il suffit d’en changer pour autre se paraitre.
À se multiplier il n’est pas de douleur :
De ne plus sembler soi, on en devient le maître.
Mais notre soi s’oublie d’ainsi jouer la scène :
À force d’être tous, on en devient personne.
De tomber tous nos masques vers rien ne nous amène
Car de s’être égaré en nous le dit résonne.
134
Notre soi envolé, on n’est plus qu’apparence :
En nos vides carcasses, on ne trouve rien qui vaille.
Tout règne dans la peau, objet de nos consciences :
D’un soi qui se dérobe, l’habit n’est plus vitrail.
Cimmedia dell ‘arte : ne reste que Pierrot !
Ses jours ne sont que larmes car son cœur est brisé.
Amoureux éconduit qui pleure en ses propos
La chère Colombine qui s’en est détournée.
Crois-tu que sous ces larmes il y a bien tristesse ?
Il s’agit de couleurs dont son visage est peint :
Il n’est pas de rupture qu’un éploré confesse.
Tombe l’habit du clown, il n’est plus de chagrin.
Ce sont nos sentiments qui se sont attisés :
L’habit du clown n’est rien qu’un cercueil vide ;
Sur ce caisson sans âme, quelque larme est versée :
D’ainsi se lamenter il n’est que trop stupide.
A quoi bon mettre en terre ce qui n’est qu’un habit ?
Car le rideau tombé, notre Pierrot s’en va
Jouer un autre rôle qu’il n’a jamais appris :
En quittant son théâtre, il revient sur ses pas.
Et le voici ailleurs, improvisant son texte :
Qu’importe ce qu’il dit, si les mots semblent vrais ;
D’une succession de pièces, la vie n’est que contexte
135
Et en chacune des scènes, il nous faut bien jouer.
Les représentations nous font changer d’habit :
On pense être multiple, à changer de posture ;
D’un être ainsi plusieurs, quel serait son logis ?
D’un grimage à un autre, il n’est pas de mesure.
Les habits sont multiples mais non qui est dedans ;
Quelle que soit la voilure, elle ne cache que des corps ;
Il n’y a pas de soi dont elle fut contenant :
Le soi est tout entier ce qui se voit dehors.
Les costumes sont nombreux : pourtant ils ne sont qu’un !
C’est en cette unité que s’affirme le soi.
Cousu de mille habits, le soi n’est pourtant qu’un ;
Mais cet un est plusieurs : tel est son désarroi.
LA CONTINGENCE.
Au dire des philosophes, il est facticité
Qui de la contingence en est le synonyme.
Et ce n’est pas de masque qu’il est ici traité
Mais bien d’une solitude qui n’est pas théonyme.
Voilà qui nous rassure de nommer quelque dieu :
Quand même la finitude nous serait condition,
Qu’un possible salut nous soit donné des cieux,
Le sens vient à germer au chœur de nos raisons.
136
Comme il est bon de croire qu’il est quelque saveur
Qui de nos pauvres vies saura faire moisson ;
D’attendre la récolte embaume nos malheurs :
Il n’est pas de promesse dont dieu fit trahison.
A nos désespérances, le ciel nous fait réponse
Qu’il s’y cache quelque dieu dont on tira naissance ;
De nombre livres saints, nous en firent l’annonce,
Donnant à nos misères le réconfort du sens.
Car c’est de récompense dont on nous fait promesse :
A suer comme des ânes, dieu nous fera retour.
C’est un juste marché que d’aucuns nous confessent :
A semer sans répit, il est du sens à nos labours.
A ceux qui s’en détournent, il est promis l’enfer,
Aussi vrai que là-haut survécut quelque diable ;
De nous en avertir, c’est une bonne affaire :
Craignant d’être enfourché, je serai misérable.
Et dieu, en sa demeure, me prendra pour ami :
Mon labeur est offert à la divine cause.
D’obéir sans relâche prépare mon paradis,
Même si nombre de sages à mon projet s’opposent.
Il est grand temps ici d’arrêter mon délire,
A moins que de folie je veuille être accusé ;
A en dire davantage, on peut mourir de rire :
Je serais mal aisé qu’on put y succomber.
137
Bien des sages l’ont dit : notre monde est factice !
Que faut-il y comprendre, sinon qu’il n’a de cause ?
Jetés dans l’existence, il n’est point de prémisse
Qui se pourrait dès lors donner sens à la chose.
Cet être dont nous sommes se doit au pur hasard :
Il n’y a pas de cause à chercher au dehors.
Son dehors est néant qui fuit notre regard :
Rien au-delà de l’être que notre propre mort.
Or cet être est bien là dont on ne sait pourquoi :
D’où peut-il bien venir, même si c’est par hasard ?
Aux côtés de cet être, seul le néant s’assoit
Mais le néant n’est rien, même pas simple brouillard.
Si l’être est parvenu, il est sa propre dette :
Ne venant de son autre, il doit venir de soi.
Il n’est promis à rien, néant qui le rejette :
Il est sa propre fin mais ce n’est désarroi.
Il n’est d’explication que cette grande évidence :
Sa circularité fait de son origine
Le double de sa fin. Telle est notre conscience
Qui dans son être-au-monde, ainsi se l’imagine.
La circularité, telle est sa contingence
Car en son être-là, il n’est pas d’absolu ;
L’être-là se nourrit de sa surabondance
Mais perd-t-il tout son sens dès lors que dieu n’est plus ? ;
138
L’être-là ne peut être lieu de son propre sens ;
Or s’il a quelque sens, il le reçoit d’ailleurs.
En dehors de cet être, il n’est que la conscience
Qui est un pur néant, sans la moindre teneur.
Quel sens peut tenir l’être du néant qui n’est pas ?
Le néant lui fait sens dès lors qu’il s’en emplit.
Quand le néant se gave, ce n’est pas d’être-là,
Mais de son phénomène qui en lui seul surgit.
Cette caresse du néant donne à l’être son sens
Car c’est en son néant que l’être se fait autre ;
Si du néant l’être-là ne tire son existence,
Il y prend tout son sens sans qu’il en fut un autre.
En cette opération, il est bien des mystères
Et la métaphysique y doit quelque mission ;
Ici n’est pas le lieu qui se prête à le faire :
Il n’y a pas d’esquive au pied de la question.
Qu’il nous suffise ici de voir que l’être-là
Est pure facticité mais que cette contingence,
En fut-elle la limite, ne le condamne pas
Car il revient à l’être que l’on en prit conscience.
Et cette conscience de l’être qui en fait son objet,
Non sous les traits de l’être mais bien tel qu’il se donne,
En fait jaillir le sens et ses différents traits :
A l’être quelque sens nul besoin que dieu donne.
139
L’ESPRIT DE SERIEUX
L’HOMME EST UNE PASSION INUTILE
« Il n'est donc nullement indifférent d'aimer les huîtres ou les palourdes, les escargots ou les
crevettes, pour peu que nous sachions démêler la signification existentielle de ces
nourritures. D'une façon générale il n'y a pas de goût ou d'inclination irréductible. Ils
représentent tous un certain choix appropriatif de l'être. C'est à la psychanalyse existentielle
de les comparer et de les classer. L'ontologie nous abandonne ici : elle nous a simplement
permis de déterminer les fins dernières de la réalité humaine, ses possibles fondamentaux et
la valeur qui la hante. Chaque réalité-humaine est à la fois projet direct de métamorphoser
son propre pour-soi en en-soi-pour-soi et projet d'appropriation du monde comme totalité
d'être-en-soi, sous les espèces d'une qualité fondamentale. Toute réalité-humaine est une
passion, en ce qu'elle projette de se perdre pour fonder l'être et pour constituer du même
coup l'en-soi qui échappe à la contingence en étant son propre fondement, l'Ens causa sui
que les religions nomment Dieu. Ainsi la passion de l'homme est-elle inverse de celle du
Christ, car l'homme se perd en tant qu'homme pour que Dieu naisse. Mais l'idée de Dieu est
contradictoire et nous nous perdons en vain ; l'homme est une passion inutile. »
(Sartre, « L’Etre et le néant », pages 677-78)
L’esprit de sérieux
140
« Mais le résultat principal de la psychanalyse existentielle doit être de nous faire renoncer à
l'esprit de sérieux. L'esprit de sérieux a pour double caractéristique, en effet, de considérer
les valeurs comme des données transcendantes indépendantes de la subjectivité humaine, et
de transférer le caractère désirable », de la structure ontologique des choses à leur simple
constitution matérielle. Pour l'esprit de sérieux, en effet, le pain est désirable, par exemple,
parce qu'il fa ut vivre (valeur écrite au ciel intelligible) et parce qu'il est nourrissant. Le
résultat de l'esprit de sérieux qui, comme on sait, règne sur le monde est de faire boire
comme par un buvard les valeurs symboliques des choses par leur idiosyncrasie empirique ; il
met en avant l'opacité de l'objet désiré et le pose, en lui-même, comme désirable
irréductible. Aussi sommes-nous déjà sur le plan de la morale, mais concurremment sur celui
de la mauvaise foi, car c'est une morale qui a honte d'elle-même et n'ose dire son nom ; elle a
obscurci tous ses buts pour se délivrer de l'angoisse. L'homme recherche l'être à l'aveu glette,
en se cachant le libre projet qu'est cette recherche ; il se fait tel qu'il soit attendu par des
tâches placées sur sa route. Les objets sont des exigences muettes, et il n'est rien en soi que
l'obéissance passive à ces exigences. »
(Sartre, « L’Etre et le néant », pages 690-91)
L’ESPRIT DE SÉRIEUX
Je connais des regards pétris de gravité,
Qui parlent de la vie comme on parle d’un dogme,
Assignant aux objets la force d’exister
Par le seul poids du monde et sa loi sans programme.
Ils font d’un pain posé l’idole du matin,
Comme s’il suffisait que le corps se repaisse
Pour qu’un destin s’esquisse et qu’un demain lointain
Justifie qu’on se lève, enchaîné par paresse.
Ils nomment « nécessité » ce qu’ils n’ont pas choisi,
Et se disent soumis à l’appel des matières ;
Ils flattent la Nature en rejetant l’esprit
Et s’usent à vouloir que les choses soient fières.
141
Leur monde est un décor sans l’ombre d’un acteur :
Les objets sont des dieux qui fixent la sentence.
Ils vivent prosternés devant leur propre peur
Et tiennent pour vertu ce qui fuit l’existence.
Ils marchent, chaque jour, vers un but sans couleur,
Et quand l’angoisse gronde ils y voient un caprice.
Ils nomment « libre choix » ce qu’impose la peur,
Et font de leur déroute un principe de justice.
L’esprit de sérieux est un masque tenace :
Il peint sur le visage une expression fière,
Mais déjà l’on devine, en ses rides qui cassent,
Le doute qu’il refoule et qui jamais ne s‘efface.
Tout objet a pour eux une valeur scellée :
Le monde est « plein de sens » qu’ils ne veulent choisir.
Ce qu’un enfant découvre, ils l’ont canonisé,
Et toute nouveauté leur fait peur de vieillir.
Ils boivent, en tremblant, au gobelet du prêt,
Et n’ont plus soif de sens dès que l’on leur commande.
Le monde est un menu, et leur rôle tout fait :
Ils commandent la vie, mais sans rien qu’elle demande.
Ils disent : « c’est ainsi », et n’ont d’autre raison
Que l’ordre en apparence et la peur du vertige.
Ils dressent, à chaque pas, de prudents horizons
Et cherchent l’infini dans l’ombre d’un litige.
Leurs valeurs sont des lois qu’ils n’ont jamais voulues,
Mais qu’ils brandissent fort pour dominer les autres.
Et s’ils rient un instant, c’est de peur d’être émus :
Ils ont honte du jeu, de l’errance, et des fautes.
142
Il est des attitudes qu’on croit nobles et fières,
Mais qui figent l’esprit dans de lourdes prières.
Ce n’est point la ferveur d’un âme passionnée,
Mais le pas d’un pantin que l’angoisse a mené.
L’esprit dit "sérieux" fait des choses des lois,
Confond le bois du lit avec le don de soi,
Voit du sens en la chaise, un devoir en la table,
Et prête à l’objet nu un rôle inaltérable.
Il prend le pain pour dieu, le travail pour vertu,
Et du moindre outil fait un fardeau têtu.
Il s’agenouille au matin devant son calendrier
Et craint de respirer sans but à sanctifier.
Les valeurs sont pour lui dans le ciel suspendues,
Sans qu’aucune d’entre elles ne soit jamais pendue ;
Il oublie que l’espoir est bâti par les mains,
Et que vivre, parfois, c’est marcher sans chemin.
Il fuit la liberté comme on fuit un orage,
Lui préfère l’armure aux reflets de mirage.
Le monde est une planche où chaque clou est loi,
Et son marteau de foi refuse tout émois.
L’objet devient tyran, l’outil fait évangile,
La machine se fait temple et son bruit un cantique ;
Il baise les boulons, salue les rouages
Et croit que dans l’acier vibre un fond de sagesse.
Ce n’est pas le monde qu’il veut voir ou toucher,
Mais le dogme qu’il tisse pour ne pas s’approcher
De ce vide en lui-même qu’il sent sous ses certitudes,
Et qu’il remplit de dogmes, de rites et d’habitudes.
143
Il donne à tout un sens qu’il croit être absolu,
Mais ce sens est un masque aux traits bien cousus :
Il cache le projet que l’homme s’est donné
Et travestit son choix en destin achevé.
Il fait de l’idéal une pierre sacrée
Et du moindre plaisir une faute à pleurer.
Il prend l’existence pour une cathédrale,
Et rêve d’un autel où poser sa morale.
Mais sa morale tremble, honteuse d’elle-même,
Elle fuit les aveux qu’exige le "je t’aime" ;
Elle veut bien punir, mais n’ose désirer,
Et de peur de faillir préfère s’enfermer.
L’esprit de sérieux s’est fait un champ de mines,
Où chaque pas demande une vérine divine.
Il condamne le rire, s’indigne du plaisir,
Et voudrait d’un frisson faire un acte à proscrire.
Mais le monde est plus vaste que ses constructions,
Et le ciel se moque bien de ses injonctions.
Il pleut sur le sage autant que sur le fou,
Et nul vent ne s’incline pour les graves genoux.
Il faut donc désarmer cette pesante armure,
Se rire des idoles, profaner les parjures,
Redire que le sens ne se donne jamais,
Mais se prend à deux mains, chaque jour, sans jamais.
Il faut, comme un enfant, redécouvrir les choses,
Voir dans le pain le goût, dans le vin quelque cause
De chanter sans remords, sans crainte ni devoir,
Et d’étreindre l’instant qui veut bien se faire voir.
144
Le monde est disponible à qui sait l’inventer,
Et les objets nous parlent si l’on sait les quitter.
Que la liberté prenne le pas sur les rôles
Et défasse les liens de nos vieilles paroles.
Car l’esprit de sérieux est une maladie
Qui prétend guérir l’homme de sa comédie ;
Mais c’est dans le jeu même, fragile et inventé,
Qu’il peut, à tout moment, se réapproprier.
Et si le monde pèse, qu’il pèse sans excuse !
Il faut lui répondre sans dogme et sans ruse,
Sans foi préfabriquée, sans valeur imposée :
Le monde est à genoux, mais jamais prosterné.
Cesse donc, cher lecteur, de feindre le trône
Sur lequel ta raison veut qu’en paix tu t’adonnes.
Il n’est pas de sentier qui ne soit un pari,
Et l’homme est désir pur, sans essence à prix.
Ainsi tombe l’armure au milieu de la plaine,
Ainsi l’homme se lève, ignorant son haleine,
Mais sachant qu’il avance et qu’il est seul ici
Pour faire de sa vie un sens sans alibi.
145
DIALOGUE
L’Esprit de sérieux
Voix grave, droite comme un pilier
Je suis le sol ferme sous les pas tremblants d’une humanité errante, règle d’or dans les ténèbres
mouvantes de l’esprit méditant.
J’organise, je nomme, je mesure et je pèse. Le pain est pain : l’homme ne doit-il pas manger ?
Dans l’ordre du monde toute chose est sa place, une et inaltérable. J’ai fui la folie comme on
fuit l’abîme, je suis né du refus de l’angoisse. Je suis le vernis de la peur, la politesse du néant.
La Folie
Voix trouble, douce et orageuse à la fois
Et pourtant tu chancelles, esprit de sérieux, car ton sol n’est que poussière tassée.
Tu as bu l’encre des signes et oublié leur lumière. Tu pèses les choses, mais tu ignores leur
chant ; ce qui importe, ce n’est pas le poids des choses, c’est leur densité. Le pain saigne, l’étoile
te regarde, et le frère pleure sans que tu les aperçoives. Mais moi, je danse, au son du dieu
rieur.
L’Esprit de sérieux :
Tu es dangereuse. Tu fais vaciller les murs que l’on a construits pour ne plus devoir crier.
Tu entres comme un vent, mauvais et saccageur, dans les chambres ordonnées, tu fais parler
les pierres et les miroirs brisés, tu ne sais rien du chiffre. Tu veux dissoudre les frontières mais
que reste-t-il, quand tout n’est plus que cendres de ton feu ?
146
La Folie :
Il reste l’homme. Nu, libre, tremblant peut-être mais vivant. Il reste l’étoffe du mystère, la
saveur du monde jamais pesée, jamais mesurée. Il reste le poète, qui sait douleur mais ne s’y
enferme pas. Je suis cette faille par où respire l’infini qui souffle sur le monde.
L’Esprit de sérieux
Je suis né du besoin d’ordre, exactitude des lois, géométrie tranquille dont tout se tient.
Dans ma voix, résonne l’évidence. Le pain est nourrissant, le travail est noble : toute tâche est
un accomplissement. Les choses sont ce qu’elles sont, et c’est à l’l’homme de s’y plier. Il n’est
rien de plus sûr que l’obéissance à ce qui est posé. Ce que tu appelles symbole, moi je l’appelle
détour. Ce que tu nommes mystère, moi je le corrige par la mesure.
La Folie
Et moi je suis née du cri étouffé dans la gorge des vivants. Je suis frisson au bord du quotidien,
fêlure dans le pain rompu, le sang qui coule d’une mie trop humaine.
Tu dis : « Il faut vivre. » Et tu oublies d’aimer. Tu dis : "Il faut comprendre." Et tu t’enfermes
dans des chiffres aussi vains que le néant. As-tu vu les yeux de la sœur, quand la folie a fleuri
sur le front du frère ? As-tu goûté ce pain-là ? Celui qui saigne en son silence ?
L’Esprit de sérieux
Mais toi tu parles en énigmes ! Moi, je construis, je nomme, je trace, j’élève les murs contre
l’angoisse du souci et de la mort. J’ai banni les dieux pour ne plus trembler, j’ai cloîtré l’esprit
dans des cadres pour qu’il cesse de brûler.
Tu es la fissure, la contagion, l’oubli des bienfaits de la norme. Tu hantes les forêts du langage,
tu troubles la surface lisse du monde. Le ciel que je scrute est exact, mes étoiles ont des noms,
mes lois sont des repères.
147
La Folie
Et pourtant, elles t’échappent. Derrière ton ciel emprisonné dans tes calculs, le feu ancien te
regarde encore. Tu veux fixer l’étoile, mais elle meurt à l’instant même où tu la nommes.
Tu veux soumettre les dieux, mais ils se retirent dans le silence. Car tu ne le cherches pas : tu
utilises, tu soumets, tu domines, tu accumules en vain un savoir mort. Tu épuises les forces du
ciel, et pourtant tu crois savoir. Mais moi, je sais le poète : la gratitude est bien plus haute que
la sagesse.
L’Esprit de sérieux
Gratitude ? Pour quoi ? Pour le vertige ? Pour le vide où tu danses ? Tu dis liberté, mais ce n’est
que chaos. Tu dis présence, mais tu ne sais que la décomposition.
L’homme que tu séduis est nu, seul, errant dans les champs de blé jauni, suivi par les ombres
de ce qu’il a perdu.
La Folie
C’est vrai. Je ne mens pas. Mais je l’ouvre ce champ pour qu’il entende le chant de l’alouette,
pour qu’il touche du doigt la fraîcheur d’une pluie sur la terre noire. Je ne promets rien, je fuis
le contentement. Je suis la voie sans ruse, sans armes, la bouche ouverte dans l’attente d’un
dieu qui se tait.
Et parfois il revient ce dieu que tu as banni. Il revient dans la bouche d’un enfant, dans une
lampe qui s’éteint, dans un poème qu’on n’ose jamais finir. Tu crois que je suis folie mais je suis
ce qu’il reste quand la sagesse s’écroule, et que l’âme n’a plus que sa nudité.
L’Esprit de sérieux
…Tu me fais vaciller. Tu déplies les chairs du mot. Tu rends opaque le jour. Et si je pliais genou
que resterait-il ? Qu’y a-t-il, au bout de ton vertige ?
148
La Folie
Il y a un lieu. Protégé par un voile de nuit sacrée. Un lieu où l’homme ignore, mais où il est
cependant. Là où le pain n’est pas ration, mais offrande. Là où le nom n’emprisonne plus, mais
appelle. Là où l’esprit, enfin libre, se tait… et écoute.
La tension s’apaise enfin. L’obscurité n’est plus menace, mais un écrin. Le vent s’est tu ou plutôt,
il est devenu voix. Nous voici dans le dernier acte, celui où la Folie ne détruit pas, mais guérit, où
le symbole redevient chair, où l’homme, désarmé, retrouve son chant.
La Folie
As-tu remarqué la sœur, as-tu vu la folie briser son regard de cristal et envahir le front du frère ?
Elle ne parle plus avec des pierres dans les yeux. Elle respire. La cire de ses mains fond sous la
lumière qui revient, non plus celle des lampes mais celle de l’intérieur.
Elle rompt à nouveau le pain, mais il ne saigne plus. Il nourrit, il réchauffe. Il est pain, et bien
plus encore car elle a oublié pourquoi elle devait souffrir. Et dans cet oubli, pur comme un
matin sans mémoire, elle s’est retrouvée.
L’Esprit de sérieux
En retrait
Est-ce donc cela, ta victoire ? Un silence qui n’exige rien ? Un feu sans cause ? Moi, j’ai forgé
des règles, j’ai tracé des frontières. Mais plus rien ne la touchait, morte sagesse, la soeur était
absente.
Et toi… tu l’as rendue à elle-même sans la nommer.
La Folie
Je ne guéris pas avec des mots creux, des mots sans âme, la bave de l’esprit de sérieux. Je rends
ce que le monde, le tien, a volé : la douceur du sans-pourquoi. Je rends au frère ce que
l’angoisse lui avait pris : l’élan.
Le voilà qui marche, seul, oui mais allégé. Il ne parle plus. Il écoute.
149
Le frère entre lentement. Il lève le visage vers le ciel. Il ne cherche plus. Il reçoit.
Le Frère
Je n’ai plus de nom et rien ne m’attend qui dirait qui je suis.
Je suis l’herbe qui pousse et ploie sous la parole des sages.
Et pourtant je suis plein, plus plein que je ne l’ai jamais été.
Le silence m’enlace, et dans ce silence il y a un chant,
Un chant dans le partage, celui des rameaux verts, celui de l’alouette,
Celui qui était là bien avant moi, et qu’à présent j’entends.
La Folie
A voix basse
Il n’a plus peur de moi. Il ne m’appelle plus folie.
Il m’appelle : paix
Elle pose une main sur son front. Aucun feu ne le brûle. C’est une fraîcheur.
La Sœur
Debout, immobile, transfigurée
Il est revenu. Et moi, je ne veille plus les morts.
Je veille la vie, cette vie nue, tendre, fragile, qui recommence.
Et sur la scène blanche, où les lois furent prononcées, puis dissoutes, où le pain qui saignait, à
présent nourrit le corps et l’âme, où la nuit pesait, puis devint berceuse, ne reste plus que la voix
de l’alouette, là-haut, claire et légère, entrelacée au silence du frère.
150
EPARS
151
CLAIR-OBSCUR
Sous l’arbre muet où s’effrite la clarté du soir, une ombre demeure,
assise dans le vent, le visage offert au silence des eaux.
Le monde s’y défait comme une toile trop tendue sur la mort,
et la lumière, en se retirant, laisse un cri suspendu dans la gorge.
Nul ne parle ici, sinon le souffle du jour expirant dans les roseaux,
nul ne vit, sinon le souvenir qui tremble dans l’air froid.
Un corps attend, replié sur la cendre de sa propre présence,
et l’étang reflète un visage qu’il ne sait plus reconnaître.
Ô nuit qui viens, soulève ce regard, lave-le de son poids terrestre,
qu’il devienne étoile dans la boue, un instant avant de choir.
Près du banc s’incline une figure blanche, à demi dissoute,
comme un songe revenu du bord où se taisent les vivants.
Sa main traverse la lumière, effleure le front du dormeur,
et tout vacille — car le toucher ici est plus qu’un souvenir.
Les épines luisent d’un feu intérieur, prière inversée,
et la chair du monde s’ouvre, blessée par la tendresse.
On ne sait plus ce qui revient ni ce qui s’efface,
tant les morts respirent encore dans les gestes des vivants.
Un murmure s’élève — non d’une bouche, mais du néant lui-même,
comme si l’ombre priait pour la lumière qui l’a perdue.
Alors la nuit s’approche, non comme un voile, mais comme un regard,
un regard d’enfant que la faute n’a pas encore souillée.
Elle glisse sur les choses, s’y couche, s’y mêle sans douleur,
et les délivre de leur forme, comme on délivre un cœur de son nom.
152
Les arbres s’inclinent, non de tristesse mais de mémoire,
et dans la profondeur de l’eau, un éclat d’aube se souvient.
Entre deux souffles, tout se tient — le visible et l’invisible,
l’un prêt à naître, l’autre prêt à mourir dans la même lumière.
C’est là que l’âme s’inverse, s’ouvre et se consume à la fois,
dans l’instant précis où le monde cesse de juger.
Ô clair-obscur, royaume de ceux qui n’ont plus de demeure,
qui errent dans la chair du vent, reconnaissant la mort comme sœur.
Tu es la blessure de Dieu, le lieu où il se tait pour écouter,
tu es la fêlure du jour où l’innocence se souvient d’avoir brûlé.
Dans ton éclat tremblé, la grâce n’est plus promesse, mais retour,
et l’exil devient un nom d’amour sur la bouche de l’absence.
Ici le temps s’efface, comme une main sur la vitre après la pluie,
et le cœur se souvient qu’il fut lumière avant de devenir chair.
Ô toi qui veilles encore sur la cendre de ton frère,
la nuit t’appelle par ton nom — que nul ne peut redire.
Alors tout se résout dans un souffle, comme la mer au matin,
et le banc, l’eau, le buisson ne sont plus que des signes d’adieu.
L’ombre s’éloigne, non pour fuir, mais pour s’unir à la lumière,
et le monde retrouve sa respiration première, muette et pure.
Ce qui fut séparé se joint à nouveau dans le silence,
comme deux visages dans un même miroir, l’un tremblant, l’autre apaisé.
Le jour s’ouvre derrière la mort, et c’est encore la nuit,
mais une nuit transparente où tout ce qui fut coupable est lavé.
Sous le ciel redevenu fluide, le cœur bat à peine — mais il bat,
et dans ce battement, Dieu reconnaît son ombre.
153
Il y a dans l’air une mémoire qui saigne encore, une parole tue,
quelque chose d’immense suspendu entre deux respirations.
Le monde semble écouter sa propre absence, haletant,
comme si chaque feuille portait le poids d’un visage perdu.
Les pierres se souviennent d’avoir été des corps vivants,
et l’eau, à force de silence, s’est faite prière.
Tout brûle doucement, sans feu, dans la patience du crépuscule,
et les ombres, en s’allongeant, reprennent forme d’âmes.
Ce n’est pas la mort qui vient, mais une lumière plus grave,
celle qui révèle, au fond de l’être, la pure blessure.
Un vent se lève, il traverse les choses comme un esprit las,
il entrouvre les lèvres du monde et y dépose un chant ancien.
Ce chant, nul ne l’entend vraiment, sauf ceux qui ont perdu,
car il parle la langue du désastre apaisé.
Sous la peau de la nuit s’allume un reflet d’enfance,
quelque chose de très pur, mais déjà brisé par la mémoire.
On voudrait pleurer, mais les larmes sont devenues des pierres,
et les pierres des astres que le cœur ne peut plus nommer.
Alors on demeure là, simple présence parmi les ombres,
avec le pressentiment que l’amour n’est jamais fini.
Les visages s’effacent lentement, mais leurs ombres demeurent,
non comme souvenirs, mais comme semences dans la nuit.
Chaque regard mort devient une fenêtre pour l’invisible,
chaque silence, une brèche par où passe le divin.
La souffrance a cessé d’être douleur, elle est passage,
pure tension entre ce qui fut et ce qui s’éclaire.
Et dans la profondeur du corps se lève une paix inconnue,
une paix si grande qu’elle semble presque une absence.
154
L’esprit, ayant tout perdu, retrouve l’absolu du souffle,
et l’étoile, dans l’eau, s’incline comme une larme.
Peut-être est-ce cela, la rédemption des ombres,
non de revenir, mais d’habiter enfin leur lumière.
Ceux qui s’aiment encore ne se voient plus, ils se pressentent,
comme deux flammes qui se rejoignent dans le vent.
Le monde, fatigué de se séparer, s’abandonne à lui-même,
et la nuit devient un cœur battant dans la poitrine de Dieu.
Les épines fleurissent, non par miracle, mais par mémoire,
et l’étang devient miroir du ciel qu’il ignorait.
Tout recommence sans bruit, dans la simplicité du souffle,
car la fin n’est qu’un seuil que traverse la lumière.
Et maintenant, tout est calme, mais ce calme brûle.
Sous le banc, la terre garde la trace d’un pas effacé.
Une voix, peut-être la tienne, monte du fond du silence,
elle ne dit rien, mais sonne juste, comme un adieu.
Le clair-obscur a refermé sa bouche, il veille encore,
gardien du fragile équilibre entre faute et pardon.
Ce qui fut séparé s’unit dans le cœur de la nuit,
et la mort s’endort dans les bras mêmes de la vie.
Rien n’est perdu, tout se consume dans la lente beauté du monde,
et l’âme, redevenue flamme, s’élève sans nom.
L’âme s’avance, fendue comme une coupe trop pleine,
et chaque éclat reflète un ciel qu’elle ne peut plus contenir.
Le monde n’a plus de centre, il respire à travers les failles,
et la lumière s’y perd, cherchant un visage où renaître.
Tout parle encore, mais d’une langue désunie,
155
et le vent, en passant, rassemble des syllabes mortes.
Sous la pierre, un feu couve, discret comme un remords,
il ne brûle pas, il se souvient de ce qu’il fut.
Ainsi le cœur, blessé, répète sans fin un mot muet,
jusqu’à ce qu’il devienne prière, sans croyance ni écho.
Les ruines sont debout, mais elles respirent,
elles savent la fatigue des dieux tombés dans la poussière.
Entre leurs pierres monte une herbe d’or pâle,
comme si la mort elle-même cherchait à verdir.
On entend au loin le bruit d’un fleuve invisible,
c’est le sang du monde, lourd, sans direction.
Les âmes y plongent, espérant un visage dans le courant,
mais l’eau les divise, les efface, les rend à la nuit.
Rien ne demeure qu’un frémissement de pierre,
et la stupeur d’exister encore, sans nom.
Les mots ne viennent plus, ou viennent en lambeaux,
comme des oiseaux blessés tombant du ciel ancien.
La bouche veut parler, mais elle saigne de silence,
et chaque syllabe s’effondre avant d’avoir été dite.
Là où jadis la parole éclairait, s’ouvre un gouffre doux,
une obscurité habitée de songes inachevés.
Le monde se tait, attentif à sa propre perte,
et dans ce mutisme s’invente un autre langage.
Non des mots, mais des souffles, des gestes d’air,
des traces d’âme cherchant encore à se rassembler.
Parmi les débris de la lumière, des ombres s’élèvent,
elles marchent sans pas, portées par la mémoire du vent.
156
Elles ne pleurent pas, car pleurer supposerait une unité,
et leur douleur se répand comme la rosée du néant.
Elles effleurent les pierres, les reconnaissent une à une,
comme si chaque pierre gardait un souvenir d’elles.
Tout ici est fragment, éclat, murmure d’un être défait,
mais de cette brisure monte un éclat d’éternité.
C’est peut-être cela, le sens secret du désastre,
quand tout se perd, la lumière apprend à durer.
L’âme, dans sa ruine, cherche encore la source,
non pour renaître, mais pour se dissoudre sans regret.
Chaque fragment d’elle respire, séparé du reste,
et pourtant uni, dans le silence, à tout ce qui souffre.
Le monde, vaste champ de pierres et de cendres,
résonne d’un chant ancien qu’on ne peut plus entendre.
Les arbres, eux aussi, ont perdu leurs racines de feu,
ils prient vers le bas, les bras plongés dans l’ombre.
Et pourtant, là, sous la poussière, quelque chose veille,
une flamme nue, sans nom, qui ne veut pas mourir.
Sous les pierres dort un souffle, ancien, presque animal,
il palpite comme un cœur oublié dans la terre.
Chaque fragment du monde garde une mémoire de feu,
mais ce feu n’éclaire plus, il brûle sans couleur.
Les ombres s’y pressent, lentes, accrochées aux parois,
comme des âmes cherchant à fuir leur propre forme.
Tout s’évide, tout se replie dans un vertige calme,
et la lumière elle-même semble se renier.
Un oiseau passe, muet, dans l’air sans horizon,
sa trace s’efface avant d’avoir été vue.
157
L’esprit s’effondre en silence dans sa propre demeure,
chaque pensée devient pierre, chaque pierre devient nuit.
Il n’y a plus de visage, seulement la poussière du souffle,
qui se lève et retombe, pareille à la cendre d’un nom.
L’espace tremble, mais de fatigue, non de vie,
et le temps s’épuise à vouloir encore durer.
La mémoire se déchire, comme un linge trop vieux,
et le cœur, vidé, bat encore par habitude.
Rien ne répond, ni la terre ni le ciel,
seulement le bruit du sang, errant dans le vide.
Une fissure traverse l’âme, du front au talon,
et par cette ouverture s’échappe la lumière.
Elle ne s’envole pas, elle s’éteint en s’échappant,
comme un souffle trop long retenu dans la gorge.
Les mots, autour, gisent, inertes comme des feuilles,
ils ne savent plus nommer, ni même se taire.
La bouche ouverte ne trouve pas la prière,
elle n’est plus qu’un passage pour le vent.
L’être se défait sans douleur, sans éclat,
dans l’humilité d’un feu qui renonce à brûler.
Les ruines maintenant sont plus réelles que les vivants,
elles parlent d’un monde qui ne se souvient plus de lui.
Leurs pierres se couvrent de mousse, non par oubli,
mais parce que la mémoire n’a plus de forme.
Le ciel s’efface derrière les branches mortes,
et la nuit, patiente, referme chaque blessure.
Tout devient lent, infiniment lent, presque pur,
158
comme un dernier battement de paupières.
Le cœur entend, très loin, le pas du néant,
et il s’y accorde, sans effroi, comme à un chant.
Plus rien ne se sépare, ni la chair ni l’esprit,
tout se fond dans un murmure d’indifférence.
Le monde respire encore, mais d’une respiration froide,
semblable à celle des profondeurs marines.
La pensée, nue, s’effrite entre deux éclats de silence,
et ne garde que l’ombre de sa propre voix.
Chaque instant s’allonge, s’étire jusqu’à disparaître,
comme si le temps lui-même refusait d’exister.
Alors l’âme comprend qu’elle n’est qu’un vestige,
et s’incline, lasse, sous le poids du néant.
Il n’y a plus de centre, plus de bord, plus de souffle,
seulement la lente expansion de la nuit.
Tout ce qui fut désir se change en brume,
et la douleur devient une douceur sans contour.
L’être, dissous, erre entre deux éclats d’absence,
sans savoir s’il avance ou s’il s’efface.
Sous ses pas, les pierres gémissent doucement,
comme si la terre regrettait encore la vie.
Mais le vent passe, sans mémoire ni pitié,
il rase tout, jusqu’à la trace du nom.
Le silence est désormais le seul visage du monde,
et l’âme, sans reflet, s’y abandonne.
Les ombres ont cessé de marcher, elles se sont fondues,
elles respirent à peine, au rythme du sol.
159
Aucun cri ne monte plus, aucun mot ne descend,
le verbe s’est défait dans l’épaisseur du vide.
L’eau dort, le feu dort, le ciel dort aussi,
et la lumière s’éteint comme un fruit mûr qui tombe.
Rien ne s’achève, rien ne recommence,
tout demeure, immobile, dans la fatigue d’être.
Sous la peau du monde, l’obscurité s’ouvre lentement,
comme une blessure que rien ne refermera.
Elle n’a pas de fond, elle est la vérité nue,
le lieu où tout se perd pour ne plus souffrir.
Le souffle s’y brise, sans bruit, sans retour,
et la chair du cœur devient sable et poussière.
Les anges eux-mêmes se taisent dans la nuit,
ils n’ont plus d’aile, seulement le souvenir du vol.
Alors l’âme, dépouillée jusqu’à l’os du verbe,
se regarde mourir, sans plainte ni pardon.
Tout s’efface, lentement, jusqu’à l’idée de lumière,
même la douleur perd sa couleur humaine.
Le monde devient une chambre vide, sans fenêtre,
où veille un souffle qu’on ne sent presque plus.
Les pensées se retirent, comme la mer sous la lune,
laissant des coquilles vides sur le rivage du temps.
Les mots tombent, un à un, comme des cendres,
et leur chute est douce, comme un sommeil ancien.
L’âme s’y couche, lasse de son propre éclat,
et s’endort dans le creux muet du monde.
160
Maintenant tout est silence, et ce silence respire.
Il n’y a plus de nom, plus de prière, plus d’attente.
Le clair-obscur s’est refermé sur son mystère,
et la lumière dort dans l’ombre comme un enfant mort.
Plus rien ne désire, plus rien ne regrette,
tout est revenu à la transparence du néant.
L’eau s’est tue, la pierre s’est tue, la voix s’est tue,
et pourtant, quelque chose veille encore, très bas.
Ce n’est plus l’âme, ni le monde, ni Dieu,
c’est la trace d’un souffle, juste avant qu’il s’éteigne.
161
PLUIE DE PIERRES
Pluie lente de pierres sur les toits noirs de la maison,
Aucune chute, aucun fracas, une fatigue venue du ciel.
Les vitres sous le poids, l’air dur autour des corps,
Dans la cour une terre close, déjà prête.
Masses grises, enfoncées sans refus dans la boue,
Aucune fenêtre, aucun regard tourné vers dehors,
Un jour ancien, retiré sans trace,
Et partout cette densité sans origine.
Pierres encore, égales, sans rythme, sans fin,
Sur les chemins désertés, une frappe sans bruit.
Sur le seuil, une forme — indécise, presque absente,
Ni entrée ni départ, simplement tenue là.
Le vent retiré, sans mémoire de passage,
Un ciel obstiné dans son geste sans retour,
Chaque pierre sans rencontre véritable,
Sinon une matière déjà offerte.
Dans la maison, une pression muette dans les murs,
Pièces basses, chargées d’un poids sans porteur.
Les meubles, sous une poussière plus dense,
162
Comme une lente entrée de la pierre dans le bois.
Une table, trace faible d’une présence ancienne,
Effacement continu dans la chute égale,
Rien de brisé, rien de rompu,
Seulement plus fermé, plus sourd, plus proche.
Dans le jardin, branches pliées sans rupture,
Acceptation lente d’un monde qui descend.
L’eau épaissie, surface sans retour,
Opacité sans fond, sans reflet.
Un chemin recouvert, non effacé,
Accumulation grise, sans mémoire de passage,
La terre ouverte sans ouverture,
Pour ce qui tombe sans tomber.
Les corps immobiles, dans une même réception,
Comme le sol, sans refus, sans mémoire.
Une pierre sur l’épaule, une autre contre le visage,
Aucune réaction, aucune distance.
La peau cédée sans blessure, sans cri,
Reconnaissance obscure de ce qui la traverse,
Sous la pluie lente, formes rapprochées,
Même inertie, même matière.
163
Le ciel, ni plus sombre ni plus clair,
Suspension sans limite, sans signe.
Pierres sans commencement visible,
Et rien pour en marquer la fin.
Maison, jardin, corps, terre,
Une seule densité sans contour,
Ce qui tombe sans chute,
Retour à ce qui était déjà là.
164
NUIT SANS FOND
Dans la chambre, une lampe s’éteint dans une suie lente,
La chair, entrouverte, noircit dans le linge froid.
Un souffle épais roule, au fond des poumons, crevés,
Sans appel, sans nom, sans mémoire, sans bouche.
Les vitres suintent une nuit compacte, sans dehors,
Et le sol boit ce qui tombe encore des corps défaits.
Sous les draps, les mains gonflées ne cherchent rien,
Le sang croupit, immobile, dans sa propre nuit.
Le corridor exhale une haleine verte, cave ancienne,
Où les pas se défont avant d’avoir porté.
Sur la table, le pain s’effondre, une poudre, grise,
Mangé de l’intérieur par une lente obscurité.
Des mouches épaisses se collent aux lèvres, coulées de
Bave, elles gardent ce qui ne sera jamais dit.
Le visage s’enfonce, indistinct, dans la matière,
Et les os percent déjà, sous la peau qui se déchire.
Le jardin s’affaisse dans une boue sans racines,
Les branches pendent, une fatigue morte,
L’eau ne reflète rien, elle absorbe, opaque,
Un ciel qui n’a jamais eu lieu.
165
Dans la terre, quelque chose travaille, sans fin,
Un broyage, sourd, de formes sans retour,
La chair se rend, lentement, à cette nuit épaisse,
Et le nom disparaît avant même d’avoir été.
Dans la maison, les portes ouvertes, sur rien,
Un courant froid traverse des pièces de cendres,
Les corps se creusent, vidés de toute attente,
Et s’affaissent dans leur propre défaite.
La nuit ne tombe pas, elle était déjà là, inerte,
Pressée contre chaque chose comme une suie lente,
Tout se retire sans geste, sans effondrement, invisible,
Même la mort se dissout dans ce qui n’est plus.
166
CIEL DE FEU
Ciel de feu, les idées fondent comme du sucre au soleil,
De cire les mots qui nous traversent et dégoulinent, mélangés
De sueur sur le bord des chemises, lessivées par le corps, luttant,
Pleurant les arbres sous le poids des rayons, rousseur de l’herbe
Inconsolable quand brisés sont les vents sur les remparts de glu,
Cherchent la terre, impossible fraicheur, les fleurs fanées aux talus
De fournaise, caché l’oiseau dans les plis d’aubépine, funèbre
Le silence absorbant les jardins, linceul tendu par les cieux
Pyromanes, écarlates les cerises que mordent les frelons, de cendres
Le butin des abeilles et sans promesses la ruche quand n’y coule aucun
Miel, impudent le parfum des cimetières et dans les profondeurs d’une
Eau cavernicole s’endorment, indolentes, les dernières chauves-souris.
Buvard le soleil de midi privant d’eau les nuages, n’en voyagent que
Les formes glissant sur les collines, blancs moutons dont s’épaissit
La laine, un chandail sur le monde plus ardent que la braise d’un
Phenix revenu de ses cendres, et des forêts qui brulent s’élèvent
De noires fumées, ultime prière d’un monde qui s’évanouit sous
Le regard absent d’un dieu que l’on voudrait de glace quand dansent
Au ciel nocturne les aurores boréales déposant sur les neiges leurs
Virides reflets, tandis que vers le sud l’astre du jour étend ses
Aiguilles meurtrières et coud d’un fil de mort des étangs de poussière,
Fatigués d’avoir autant gémi sous les morsures du ciel. Dans le rocheux
Calcaire, sculpté par de vieilles eaux, les ombres ont trouvé leur refuge.
Patientes les grenouilles tout au fond de la mare et taiseux le merle
Dans l’aube du feu levant, et vous rivières aux lits abandonnés, perdues
Dans l’éther vaporeux, déjà le jour a bu toute la rosée des pleurs
Nocturnes, retirée la pie dans l’ombre de l’office, de nacre les serveuses
167
Dont sont tombées les manches, sur la pierre un lézard se gonfle de
Lumière et source de l’eau blonde versée sur les terrasses, écume au bord
Des lèvres assoiffées de houblon, dans l’air plus pesant que la roche
S’aventure quelque guêpe avide de vin sucré mais trop léger le vent
Que capture l’éventail, rougeoyants les visages des jeunes filles arrosés
De soleil, à l’ombre d’un vieux chêne qui a vaincu mille ans sur un banc
De fortune papotent les anciens, ils secouent leur mémoire chargée
Comme des cartons trop pleins : jamais les cieux ne furent aussi cruels.
D’un même les jours qui se succèdent, le ciel de feu a suspendu
Le temps et d’un pas de lenteur la vie cherche son cours dans
L’ombre des feuillus, on arrose les ainés de crainte qu’ils se
Dessèchent, muets sont les moulins que n’agite aucun vent,
Dans les champs le blé mûr se languit du faucheur et aux prés
Se fait rare cette herbe fraiche dont se gonflent les pis, à l’ombre
Des tentures on boira le silence dont débordent les puits, dans la
Fraicheur des caves ont dormi quelques crus qu’on savoure
En prémices aux vendanges dont s’apaisent les brûlures de l’été,
Quand sous les pieds foulant le raisin gonflé d’or s’écoule dans
Les tonneaux, la sueur de la vigne enivrée de soleil et l’oubli
Automnal des langueurs de ces jours quand le ciel fut de feu.
EXCIPIT
Peut-être le lecteur se sera-t-il interrogé sur les images qui accompagnent ces différents cycles.
Elles n'ont pas été choisies pour illustrer les poèmes, encore moins pour leur servir
d'explication. Elles leur sont antérieures. Elles appartiennent à cette région silencieuse où la
pensée n'a pas encore trouvé les mots qui lui permettront d'habiter le langage. Elles ne disent
rien ; elles montrent seulement une direction.
168
Il serait vain de leur demander si elles sont vraies ou fausses. Cette question appartient au
témoignage, au document, à l'histoire des faits. Une image de cette nature ne prétend
rapporter aucun événement, ne revendique aucune authenticité documentaire et ne sollicite
aucune croyance. Elle ne cherche pas davantage à rivaliser avec le dessin, la peinture ou la
photographie. Son ambition est plus modeste et peut-être plus ancienne : éveiller une intuition.
Depuis les premiers mythes, l'humanité pense autant par figures que par concepts. Un arbre
suspendu au-dessus d'un abîme, une demeure livrée aux flammes, une cloche sonnant dans un
paysage désert, des braises qui semblent dormir sous leur propre cendre ne constituent pas un
langage secret qu'il faudrait apprendre à déchiffrer. Ce sont des présences offertes à la
méditation. Elles ne renferment aucune signification unique ; elles ouvrent un espace où
chacun est libre de poursuivre sa propre traversée.
La poésie procède souvent de la même manière. Avant d'être une parole, elle est une vision ;
avant d'être une idée, elle est une rencontre. Bien des textes réunis dans ce volume sont nés
ainsi : une image s'est imposée avec une force inexplicable, puis les mots sont venus lentement
graviter autour d'elle, non pour l'épuiser, mais pour prolonger son rayonnement. L'image ne
venait donc pas après le poème ; elle en était déjà le premier souffle.
Que ces évocations aient été rendues possibles par des techniques contemporaines importe
finalement assez peu. Chaque époque invente les outils qui lui permettent de donner une
forme nouvelle à des aspirations anciennes. Ce qui demeure inchangé est l'intention qui les
anime. Une image ne vaut ni par le procédé qui l'a fait naître ni par la virtuosité dont elle
témoigne. Elle vaut seulement par la justesse avec laquelle elle parvient à faire surgir, l'espace
d'un instant, cette résonance intérieure qui précède toute explication.
Si ces quelques images ont pu ouvrir le regard avant même que les mots ne prennent le relais,
si elles ont laissé pressentir quelque chose qui ne pouvait être démontré mais seulement
éprouvé, alors elles auront rempli leur unique fonction. Elles n'auront été ni des preuves, ni des
ornements, ni des œuvres réclamant une admiration particulière. Elles auront simplement
accompagné le lecteur jusqu'au seuil de cette région fragile où le visible devient peu à peu la
demeure de l'invisible.
169
LA PENSÉE-IMAGES
« On ne pense que par images. Si tu veux être philosophe, écris des romans »
(Albert Camus, « Carnets 1935-1942 »)
170
Il est des soirs où les mots désertent la mémoire,
Où la langue s'effondre sous le poids du savoir ;
Le silence alors soulève une plus antique histoire
Dont aucun livre ne garde, tel un miroir, fidèle reflet.
S'avance une présence, son visage est d'espace,
Une cruche oubliée, l'ombre d'un vieux chemin ;
Le monde, sans parler, lentement nous dépasse
Et dépose une image dans le creux de nos mains,
Avant que le poème ose ouvrir sa demeure.
Déjà le visible veille en secret, dans l’attente de son heure.
On croit trop facilement que la pensée se noue de phrases,
Qu'elle aligne des mots pour bâtir un discours ;
Mais l'esprit bien souvent prend feu dans une image
Qui chemine en silence et précède le jour.
Un arbre au bord du vide, un huis entrebâillé,
Une cloche immobile au sommet d'un clocher,
Une braise couvant sous la cendre déserte,
Une pierre où le temps semble s'être couché :
Il suffit d'un regard qu’aucune lèvre ne fonde
Pour qu'un monde inconnu s'éveille au fond des yeux.
L'image n’est pas habit du charme de la pensée,
Elle en est le premier, fragile et transparent berceau ;
171
Elle ouvre un horizon dont nous vient la lumière
Bien avant que les mots n'en recueillent un écho.
Le poète n'invente aucun royaume, étrange ou mirifique :
Il consent seulement à demeurer présent
Dans ce non-lieu où ce qui n’est pas vu se recueille, puis
Se déploie en une intuition plus vaste que le temps.
Le langage alors survient, non pour clore un mystère,
Mais pour suivre, humblement, la lumière qui le précède.
On se demande parfois si ces formes visibles
Rapportent un pays, un visage ou bien des faits ;
Des archives trop lisibles elles ne conservent rien,
Aucune preuve n'habite leurs silencieux reflets.
Leur vérité n'est jamais celle des témoignages
Qui consignent le monde en registres certains ;
Elle est cette clarté qui traverse tous les âges
Sans jamais s'enfermer dans le savoir humain.
Le symbole n'affirme pas, il ne démontre rien :
Il entrouvre un chemin vers l’éclosion de la pensée.
Ainsi naissent parfois ces images profondes
Qui marchent devant nous sans demander pourquoi ;
Elles portent en elles jusqu’au souffle du monde
Et deviennent les yeux de celui qui les voit.
172
Qu'importe désormais le pinceau ou la plume,
Le marbre, la couleur, le papier ou le feu :
L’instrument n'est jamais que la forme qui assume,
en la forgeant, l'antique volonté d’ouvrir à l’homme
Cette invisible rive où l'image enfin se tait
Pour que la parole arrive.
173