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La science politique américaine traverse plusieurs tournants historiques, marquée par la fin de la 'révolution béhavioriste' et une période de crise et de doute. Les changements incluent un intérêt croissant pour l'histoire de la discipline, une reconnaissance de l'histoire comme outil méthodologique, et une montée de l'influence des minorités, bien que le formalisme et la quantification demeurent dominants. Malgré ces évolutions, la discipline reste fragmentée et en quête de sa véritable nature.

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La science politique américaine traverse plusieurs tournants historiques, marquée par la fin de la 'révolution béhavioriste' et une période de crise et de doute. Les changements incluent un intérêt croissant pour l'histoire de la discipline, une reconnaissance de l'histoire comme outil méthodologique, et une montée de l'influence des minorités, bien que le formalisme et la quantification demeurent dominants. Malgré ces évolutions, la discipline reste fragmentée et en quête de sa véritable nature.

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Politix

Les tournants historiques de la science politique américaine


Loïc Blondiaux

Citer ce document / Cite this document :

Blondiaux Loïc. Les tournants historiques de la science politique américaine. In: Politix, vol. 10, n°40, Quatrième trimestre
1997. Les sciences du politique aux États-unis. I. Histoire et paradigmes. pp. 7-38;

doi : [Link]

[Link]

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Abstract
The Historical Turns of American Political Science.
Loïc Blondiaux [7-38].
There are several historical turns in American Political Science. The «behavioralist revolution» of the
fifties and the sixties has been definitively buried and the discipline is now entering a period of crisis
and doubt. The current changes are of three kinds. There is an increasing interest in the history of the
discipline, a new recognition of history as a methodological device and a rise in influence of the
«minorities» inside the american political science profession. But the mainstream of the discipline still
remains the same. The rapid expansion of formai rational choice theory and the still powerful heirs of
behavioralism both indicate that American political science is still drawn to formalism and
quantification.

Résumé
Les tournants historiques de la science politique américaine.
Loïc Blondiaux [7-38].
La science politique américaine connaît aujourd'hui plusieurs tournants historiques. La «révolution
béhavioriste» des années cinquante et soixante a vécu et la discipline est entrée depuis quelques
années dans une période de crise et de doute. Les changements actuels sont de trois ordres. On
assiste à un intérêt croissant pour l'histoire de la discipline, à une nouvelle reconnaissance de l'histoire
comme outil méthodologique et à une montée de l'influence des «minorités» à l'intérieur de la
profession. Pourtant les parties centrales de la discipline se modifient peu. L'expansion rapide de la
théorie formelle du choix rationnel autant que les positions dominantes qu'ont conservées les héritiers
du béhaviorisme indiquent que la science politique américaine reste orientée vers le formalisme et la
quantification.
Les tournants historiques

de la science politique américaine

Loïc Blondiaux
Centre de recherches administratives, politiques et sociales
Université Lille II

POURQUOI aujourd'hui consacrer à l'actualité de la science


politique américaine deux numéros d'une revue qui ne s'est
jamais signalée dans le passé, c'est un euphémisme, par une
quelconque fascination pour l'Amérique ? Pourquoi risquer de raviver les
complexes d'infériorité et les réflexes de fronde ? S'agit-il de se replacer
dans une posture de sujétion et renouer des liens de vassalité
intellectuelle qui ont marqué l'histoire des relations entre la science
politique américaine et son homologue française, notamment à l'origine
de cette dernière ? Les réponses à ces questions tiennent en un constat
paradoxal qui justifie l'initiative de ces deux numéros : tout se passe
comme si nous nous étions éloignés de la science politique américaine
au moment même où celle-ci commençait à se rapprocher de nous.

Les raisons d'un détour

C'est d'abord parce que la donne politique et intellectuelle a changé


depuis les années cinquante que d'autres types de relations peuvent se
tisser entre nos deux disciplines. Les sciences sociales américaines ont
depuis longtemps renoncé à façonner les sciences sociales françaises,
comme l'ensemble des sciences sociales européennes, à leur image. Le
temps n'est plus où les missions de productivité amenaient aux Etats-
Unis, presque par avions entiers, chercheurs et managers français aux
fins de les initier aux arcanes de la science moderne1 ; où la Fondation
Rockeller décidait de financer, lors du référendum de 1958, la première
grande enquête par sondage réalisée en France à des fins
scientifiques2 ; où une figure, aujourd'hui oubliée mais alors influente,

* Je remercie Brigitte Gal'ti pour sa relecture d'une première version de ce texte.


1. Sur ce point, voir, entre autres, Drouard (A.), Relations et réactions des sciences
sociales «françaises» face aux sciences sociales «américaines», Fiesole, Institut
universitaire européen de Florence, 1986.
2. Cf. Association française de science politique, Le référendum de septembre et les
élections de novembre 1958, Cahiers de la FNSP, 109, Paris, Armand Colin, 1960. Sur
l'influence des fondations américaines en France, cf. Mazon (B.), Fondations
américaines et sciences sociales en France. 1920-1960, thèse de ETIe cycle, EHESS, 1985.

Politix, n°40, 1997, pages 7 à 38


Les sciences du politique aux États-Unis

comme Jean Meynaud en appelait à fonder la science politique


française sur des bases intellectuelles d'origine essentiellement anglo-
saxonne1 et où, dans un seul numéro de la Revue française de science
politique, il pouvait être rendu compte d'ouvrages non traduits de Crane
Brinton, Robert Dahl ou Jesse Pitt-Rivers sous la plume de gens aussi
différents que Robert Pelloux, Serge Hurtig et Jean Meyriat2. Si, jusqu'à
la fin des années soixante la science politique française, comme toutes
les autres sciences politiques européennes, a pu faire l'objet d'un
processus d'américanisation, cette période semble aujourd'hui bel et
bien révolue3.

La science politique française a cessé depuis longtemps de confondre


son histoire avec celle de la science politique américaine, pour se trouver
des racines propres4. Elle a cessé également de s'y chercher un destin
épistémologique ou un modèle de développement institutionnel, pour
s'ouvrir sur d'autres influences. Des traditions de recherche autonomes
se sont instituées et des échanges multilatéraux mis en place, avec
cependant d'autres disciplines plus souvent qu'avec d'autres nations.
Au point que le provincialisme, ou si l'on préfère l'irrédentisme, de notre
discipline dans le concert de la science politique internationale, a pu
être parfois déploré5. Cette émancipation intellectuelle s'est semble-t-il
payée d'une indifférence croissante aux débats et controverses qui
intéressent nos confrères américains. Si, dans chaque sous-secteur de la
discipline, le suivi des dernières avancées de la recherche continue, il
n'est plus du tout sûr que nous ayons aujourd'hui une vision claire de ce
qui intéresse un continent qui se disait encore en 1982 à l'origine de
95% de la littérature mondiale en science politique6.

1. Cf., entre autres, Meynaud (J.), Introduction à la science politique, Paris, Armand
Colin, 1959.
2. Revue française de science politique, 6 (1), 1956.
3. Sur ce processus d'américanisation des sciences politiques européennes, cf. Rose (R.),
«Institutionalizing Professional Political Science in Europe : A Dynamic Model»,
European Journal of Political Research, 18, 1990, ainsi que les contributions réunies
dans E as ton (D.), Gunnell (J.), Graziano (L.), eds, The Development of Political Science :
A Comparative Survey, Londres, Routledge, 1991 et Easton (D.), Gunnell (J.), Stein (M.),
eds, Regime and Discipline : Democracy and the Development of Political Science, Ann
Arbor, University of Michigan Press, 1995. On trouvera un document tout à fait
intéressant sur l'influence des États-Unis sur la recherche européenne en politique
comparée, dans la collection d'essais autobiographiques réunis par Daalder (H.), ed.,
Comparative European Politics. The Story of a Profession, Londres, Routledge, 1997.
4. Cf. Favre (P.), Naissances de la science politique en France. 1870-1914, Paris, Fayard,
1989. Sur l'importance de la figure d'A. Siegfried, constitutive d'une «école»
authentiquement française de sociologie électorale, face à une littérature d'origine
exclusivement américaine, cf. Blondiaux (L.), Veitl (P.), «La carrière symbolique d'un père
fondateur. A. Siegfried et la science politique française après 1945», in Blanckaert (C),
dir., Faire l'histoire des sciences de l'homme, Paris, L'Harmattan, 1998 (à paraître).
5. Cf. Favre (P.), avec la collaboration de N. Dada, «La science politique en France», in La
science politique en Europe : formation, coopération, perspectives, Rapport final de la
Conférence d'évaluation organisée par la FNSP et la DG XII de la Commission
européenne, IEP Paris, 19 et 20 avril 1996 ainsi que les contributions de V. Hoffmann-
Martinot et P. Bréchon, B. Cautrès et E. Neveu h Palaestra, 3 (9), 1997.
6. Selon une évaluation sauvage effectuée à l'époque par l'un des principaux responsables
de YAmerican Political Science Association. Un tel propos est caractéristique de
[suite de la note page suivante]

8
Loïc Blondiaux

Le nombre infime de traductions (lié aussi à la faible rétribution


professionnelle de ce type de travail dans nos disciplines), l'absence
relative de «passeurs» qui, tels autrefois Georges Lavau, Serge Hurtig
ou Pierre Birnbaum, contribuaient à relier les deux mondes ainsi que le
faible outillage statistique de la recherche française constituent
quelques unes des raisons qui contribuent à expliquer un tel
éloignement. Des pans entiers de la recherche qui s'effectue au jour le
jour aux États-Unis échappent aujourd'hui aux non-spécialistes. Qui
connaît les travaux d'Elinor Ostrom, de Douglas North ou de Kenneth
Shepsle, lesquels figurent parmi les politistes aujourd'hui les plus cités
aux États-Unis ? Une telle situation contraste avec les années soixante-
dix où les apports respectifs de Lipset, de Dahl, de Deutsch, d' Almond,
d'Easton ou de Converse, pouvaient sans peine être résumés par tout
étudiant en science politique français un peu avancé1.

Mais c'est sans doute l'incapacité de distinguer, au sein de la


production en provenance d'outre-Atlantique, un ou plusieurs
paradigmes susceptibles d'être adaptés ou critiqués, qui explique le
mieux une telle indifférence. En dehors de la théorie du choix rationnel,
à prétention universalisante et à diffusion universelle, il est difficile
aujourd'hui d'identifier un programme de recherches suffisamment
englobant pour offrir prise à des discussions aussi intenses que celles
suscitées naguère par le systémisme, le fonctionnalisme ou le
développementalisme2. Le courant dit «néo-institutionnaliste»,
aujourd'hui en plein essor, n'a sans doute pas la cohérence qu'on lui

l'invraisemblable complexe de supériorité dont continue, contre vents et marées, à être


atteints une fraction non négligeable de politistes américains, cf. Kirckpatrick (E. M.),
Andrews (W. G.), «United States of America», in Andrews (W. G.), ed., International
Handbook of Political Science, Westport, Greenwood Press, 1982, p. 364. Il va sans dire
que l'indifférence dont font preuve les politistes américains à l'égard de la science
politique européenne est sans commune mesure avec celle dont nous pourrions
éventuellement nous sentir coupables, au point que dans leur journal professionnel, un
auteur pouvait titrer ironiquement en 1988, «Why is There a European Political
Science ?», PS, 21, 1988. Un sondage réalisé auprès des membres de YAmerican Political
Science Association, montrait ainsi que seuls 7% d'entre eux connaissaient et lisaient
YEuropean Journal of Political Rechearch, à peine plus le British Journal of Political
Research, deux revues aux problématiques pourtant très proches de celles de la science
politique américaine, Giles (M.), Mizell (F.), Patterson (D.), «Political Scientists'journal
Evaluations Revisited», PS, 22, 1989. La méconnaissance de la science politique française,
à l'exception historique de M. Duverger toujours cité et discuté, est quant à elle totale.
1. Ces noms correspondent, avec ceux de Simon, Campbell, Huntington et Lasswell, aux
dix auteurs les plus cités par un échantillon représentatif des membres de YAmerican
Political Science Association, à la fin des années soixante-dix. Cf. Lynn (N.), «Self
Portrait : Profile of Political Scientists», in Fünfter (A.), ed., Political Science : the State
of the Discipline, American Political Science Association, 1983. Pour prendre la mesure
de la place occupée en France dans les années soixante-dix par les thèses de ces
différents auteurs, la simple consultation de manuels comme ceux de R.-G.
Schwartzenberg ou J.-P. Cot et J.-P. Mounier peut se révéler très éclairante. Cf. Cot (J.-
P.), Mounier (J.-P.), Pour une sociologie politique, Paris, Seuil, 1974 et Schwartzenberg
(R.-G.), Sociologie politique, Paris, Montchrestien, 1977 (3e édition).
2. Cf., pour prendre deux exemples très différents, Lacroix (B.), «Systémisme ou syste-
mystification ? Remarques pour une analyse critique du systémisme», Annales de la
Faculté de droit et de science politique de Clermont, 11, 1974 et Badie (B.), Le
développement politique, Paris, Économica, 1980.
Les sciences du politique aux États-Unis

prête parfois et son impact en France reste tout relatif1. Par ailleurs, ni
le «postmodernisme», d'origine européenne, ni les sociologies
d'orientation wébérienne ou marxiste, en lesquels certains auteurs
identifient parfois des programmes alternatifs, n'ont véritablement de
quoi surprendre un public français2.

Il semble bien au contraire que ce soit l'absence de grand projet qui


caractérise la science politique américaine contemporaine. Se percevant
comme fragmentée et divisée, elle offre la vision d'une discipline saisie
par le doute, jusqu'à se mettre en quête de sa véritable nature3. Et c'est
peut-être cette humilité nouvelle, cette introspection et ce trouble
persistant qui l'amènent aujourd'hui à produire ce qu'elle a de meilleur
et à se rapprocher de nous. Loin des caricatures que nous pouvons
continuer à entretenir, la science politique américaine ne se résume pas
à l'École de Michigan, au fonctionnalisme et au Rational Choice. Elle
s'ouvre sur des approches qui nous sont familières, elle en inaugure
d'autres qui pourraient se révéler à termes fécondes. Qu'il s'agisse du
champ de la recherche sur l'opinion publique, de l'étude des relations
internationales, des mouvements sociaux ou des politiques publiques,
nombre de ses interrogations rencontrent aujourd'hui les nôtres4. Les
quelques pistes que nous souhaitons présenter ici, ainsi que l'ensemble
de ces deux numéros, voudraient attester de ces changements et rendre
compte de cette implosion disciplinaire, dans quelques-uns tout au
moins, de ses états.

Le présent essai voudrait en particulier insister sur le changement


d'attitude à l'égard de l'histoire qui caractérise aujourd'hui la science
politique américaine et qui s'exprime sous la forme d'une série de
métamorphoses et de tournants. La science politique semble connaître
aujourd'hui un tournant critique qui la voit saisie par le doute (I) ;
tournant historiographique qui a amené depuis le milieu des années
quatre-vingt les politistes à se pencher sur l'histoire de leur discipline
(II) ; un tournant épistémologique qui, après la révolution béhavioriste
des années cinquante et soixante, a permis une réhabilitation de
l'approche historique (III) ; un tournant politique enfin, à travers
l'avènement d'une science politique «communautaire», qui contribue à
inscrire la discipline dans un contexte socio-historique, celui des États-

1. Cf. cependant la contribution pionnière de Stone (A.), «Le "néo-institutionnalisme".


Défis conceptuels et méthodologiques», Politix, 20, 1992 et Hall (P. A.), Taylor (R. C. R.),
«La science politique et les trois néo-institutionnalismes», Revue française de science
politique, 47 (3-4), 1997. Sur la place de ce courant aux États-Unis, cf. les articles de R.
Smith et de P. J. DiMaggio et W. W. Powell dans ce numéro.
2. Cf. Luskin (I.), «The Discipline of Political Science : Studying the Culture of Rational
Choice», PS, 30, 1997 ou Zuckerman (A.), Doing Political Science : An Introduction to
Political Analysis, Boulder, Westview Press, 1991.
3. Cf. Monroe (K.) et al., «The Nature of Contemporary Political Science : A Roundtable
Discussion», PS, 23, 1990.
4. Nous renvoyons ici aux contributions de P. Sniderman, de P. Vénesson, de D. McAdam,
5. Tarrow et C. Tilly et de J. Valluy dans ce numéro et dans le prochain.

10
Loïc Blondiaux

Unis de la fin de ce siècle, dont elle avait cru un temps pouvoir


s'abstraire (IV). Nous essayerons, en forme de conclusion, d'évaluer la
portée éventuelle de ce tournant historique, au regard en particulier de
certains caractères historiques permanents de la discipline (V).

Les matériaux d'une exploration

Avant d'ouvrir cette réflexion, il reste à préciser le type de matériaux sur


lesquels elle se fonde. Il va sans dire que vouloir rendre compte de
manière exhaustive de l'évolution actuelle de l'ensemble des domaines
composant la science politique américaine, constitue un défi à la raison
qu'aucun chercheur américain, a fortiori français, ne pourrait (ni ne
souhaiterait d'ailleurs sans doute) relever. Cette prétention, nous ne
l'avons pas, et les lignes qui suivent offriront plus un survol qu'une
exploration en bonne et due forme de cette réalité.

Quelques chiffres, en forme de simples rappels, suffiront à dire


l'impossibilité d'un éclairage un tant soit peu exhaustif. VAmerican
Political Science Association (APSA) comptait en 1995 13 577 adhérents
dont 7654 chercheurs et 4770 étudiants (elle en comptait déjà 1500 en
1914, onze années après sa création)1. Au congrès de cette association,
qui se déroulait à Chicago cette même année, pas moins de 2500
communications ont été présentées devant 5500 participants. Cette
année là, 650 thèses étaient soutenues (contre une moyenne de 800 à
la fin des années soixante-dix), dans la centaine de départements où il
est possible de suivre un programme d'études doctorales en cette
matière.

Dans le même ordre d'idées, le seul inventaire des 48 sections


composant l'APSA suffirait à donner le vertige. Toutes, de la plus petite
(«Politique et sciences de la vie», 99 membres) à la plus grande
(«Politique comparée», 1092 membres), en passant par des groupes
voués aux «Systèmes électoraux et à la représentation» (356 membres),
intitulés «Politique et Littérature» (282) ou «Femmes et politique»
(544), sont dotées d'une structure propre et sélectionnent, entre autres,
les communications destinées à être présentées au congrès. La
production éditoriale de cette communauté, dans un système de presses
universitaires et d'avancement qui encourage la publication, se chiffre
annuellement en centaines d'ouvrages2. En matière de revues
spécialisées, enfin, le nombre et la diversité sont tels que peut se

1. Cf. PS, 28 (3), 1995. Ce chiffre, tout comme celui des étudiants inscrits en thèse de
science politique a connu une baisse régulière depuis le début des années soixante-dix,
souvent présenté comme «l'âge d'or» de la discipline. Sur cette évolution, cf. Freeman (D.),
«The Making of a Discipline», in Crotty (W.), ed., Political Science : Looking to the Future,
vol. 1., Evanston, Northwestern University Press, 1991.
2. Pour un ordre d'idées, près de 80 maisons d'éditions étaient présentes en 1995 au salon
du livre de science politique se déroulant parallèlement au congrès de Chicago. La seule
production de l'année pour l'une des plus grande d'entre elles, Princeton University
Press, rééditions non comprises, avoisinait la quarantaine d'ouvrages !

11
Les sciences du politique aux États-Unis

publier régulièrement un «top 15» des journaux de science politique les


plus influents.

Rapporter de tels chiffres à la situation de la science politique dans un


pays comme la France n'aurait guère de sens, sauf à comparer ce qui
n'est pas comparable. La science politique jouit en effet aux États-Unis
d'un statut académique sans équivalent au monde, qui la place, au
regard du nombre, avant une discipline comme la sociologie par
exemple1. Fallait-il cependant, une fois ces proportions rappelées,
renoncer à essayer de porter, depuis la France, un regard d'ensemble
sur une telle réalité. Nous nous y sommes risqués en nous aidant d'une
autre caractéristique majeure de la science politique américaine, comme
de la société américaine : son goût pour les statistiques, les
classements et les bilans chiffrés2.

La discipline, à travers notamment son abondante littérature


professionnelle, s'est en effet dotée d'un appareil perfectionné
d'indicateurs visant à objectiver ses hiérarchies internes. C'est ainsi,
qu'au hasard des numéros de la revue professionnelle de YAPS A,
Political Studies, on peut découvrir le classement des cinquante
meilleurs départements de science politique, des analyses statistiques
sur le contenu et l'origine des manuscrits soumis et acceptés à
YAmerican Political Science Review (APSR) ou sur l'évolution historique
du pourcentage de femmes occupant la position de chair ou de discutant
lors des congrès de l'APSA. De tels indicateurs peuvent d'ailleurs faire
l'objet de controverses : comment doit-on mesurer l'influence d'un
chercheur : par les citations ou par sondage ? Comment évaluer la
qualité d'un département : par le nombre des thèses qu'il produit, par
sa réputation ou, comme cela a été proposé récemment, par le nombre
d'articles publiés par ses chercheurs dans la principale revue de la
discipline, YAmerican Political Science Review ?

Au-delà de ces indices qui témoignent d'un processus permanent d'auto-


évaluation, d'autres sources peuvent être disponibles aux fins
d'analyser les mouvements morphologiques autant qu'intellectuels de
cette discipline. C'est notamment au travers des traités et autres
ouvrages de synthèse qu'elle produit3, des manuels qu'elle destine à ses
étudiants, des signes de reconnaissance qu'elle attribue (présidence,
prix divers...), de l'évolution historique de l'agenda de ses congrès ainsi
que de la littérature à caractère historique, épistémologique ou

1. En 1989, on comptait ainsi 601 Ph. D. en science politique, contre 435 en sociologie, 324
en anthropologie, 105 en géographie ou 898 en économie, cf. PS, 24 (2), 1991.
2. Pour deux réflexions historiques sur la diffusion précoce des statistiques dans tous les
secteurs de la société américaine, cf. Cline Cohen (P.), A Calculating People : The Spread
of Numeracy in Early America, Chicago, The Chicago University Press, 1982 et Porter
(T.), Trust in Numbers. The Pursuit of Objectivity in Science and Public Life, Princeton,
Princeton University Press, 1995.
3. Et en particulier des deux volumes dirigés par A. Pinifter sous l'égide de l'APSA,
intitulés The State of the Discipline et parus en 1983 et 1993.

12
Loïc Blondiaux

professionnel qu'elle secrète sur ses marges et dans laquelle elle se


prend pour objet, qu'une discipline se donne à observer et à
comprendre. C'est en nous servant de cet impressionnant jeu de miroirs
que nous avons choisi d'explorer la science politique américaine.

Un tournant critique
Une discipline saisie par le doute

La science politique américaine s'est crue, durant une petite vingtaine


d'années, en révolution. Elle est persuadée d'avoir vécu, entre le début
des années cinquante et la fin des années soixante, sous le règne
exclusif d'un courant intellectuel qu'elle désigne sous le vocable
générique de «béhaviorisme». Le concept de «révolution béhavioriste», et
son corollaire le «post-béhaviorisme», constituent aujourd'hui l'un des
mythes historiques constitutifs de la science politique américaine. Un
mythe qui organise la manière dont les politistes américains pensent à
la fois leur histoire et leur présent. Un retour sur ces notions peut
permettre de comprendre pourquoi, aujourd'hui, la plupart d'entre eux
se sentent orphelins d'une révolution.

La nostalgie du paradigme perdu

Le terme de «révolution béhavioriste» est employé pour la première fois


vers le milieu des années cinquante. Il est revendiqué alors par une
génération de chercheurs qui, tels David Truman ou Robert Dahl,
entendent réformer en profondeur une discipline encore largement
tournée vers le droit, la philosophie et l'histoire et qu'ils jugent en
retard sur les autres sciences sociales1. Encouragée par le gouvernement
et les principales fondations américaines, cette entreprise de rupture
épistémologique entend aligner la science politique sur ces dernières et
la rendre compétitive dans un contexte de concurrence pour l'obtention
de financements publics et privés en forte augmentation2.

Le credo béhavioriste, quoique sujet à quelques interprétations


divergentes, repose historiquement, comme l'a bien montré Dwight

1. Truman (D.), «The Impact on Political Science of the Revolution in the Behavioral
Sciences» (1955), repris in Brodbeck (M.), ed., Readings in the Philosophy of Social
Sciences, New York, Me Millan, 1968 ; Dahl (R.), «The Behavioral Approach in Political
Science : Epitaph for a Monument to a Successful Protest», American Political Science
Review, 60, 1961. Sur l'utilisation d'une rhétorique révolutionnaire par les protagonistes
de cette histoire, cf. Fair (J.), «Remembering the Revolution : Behavioralism in American
Political Science», in Fair (J.), Dryzek (J.), Leonard (S.), eds, Political Science in History.
Research Programs and Political Traditions, Cambridge, Cambridge University Press,
1995.
2. Sur ce contexte historique, cf. Ball (T.), «The Politics of Social Science in Postwar
America», in May (L.), ed., Recasting America. Culture and Politics in the Age of Cold
War, Chicago, The University of Chicago Press, 1989 et Ball (T.), «American Political
Science in its Postwar Context», in Farr (J.), Seidelman (R.), eds, Discipline and History.
Political Science in the United states, Ann Arbor, University of Michigan Press, 1993.

13
Les sciences du politique aux États-Unis

Waldo, autant sur des refus que sur des recommandations : rejet de la
description au profit de l'explication ; rejet de l'abstraction au profit de
la collecte scrupuleuse de données ; rejet de l'analyse des institutions
au profit de l'étude des comportements observables et réels ; rejet de la
déduction au profit de l'induction ; rejet de l'histoire au profit de
l'analyse des phénomènes politiques contemporains ; rejet de
l'évaluation normative au profit d'une posture de neutralité
axiologique1. Cette révolution s'est caractérisée également par la
promotion systématique des méthodes statistiques et mathématiques
et la volonté «d'expliquer les aspects empiriques de la vie politique au
moyen des méthodes, théories et critères de preuves acceptées (...) par
la science empirique moderne»2.

Le béhaviorisme a donc été une promesse avant d'être une réalité. Il a


signifié l'espoir de rejoindre un jour les sciences de la nature et de bâtir,
comme le rappelle Rogers Smith dans le présent numéro, une «science»
véritable de la politique, seule à même d'aider au fonctionnement et à
la transformation de la démocratie américaine3. Sa réussite en tant que
projet fédérateur de la discipline apparaît indéniable. Il continue
postmortem et sous une forme sans doute très idéalisée, à servir d'ultime
point de repère à des politistes en quête d'identité disciplinaire. Toutes
les discussions internes à la science politique américaine évoquent la
«révolution béhavioriste» comme un moment exceptionnel dans l'histoire
de la discipline, moment d'unité et d'accord sur les fins et les moyens de
l'activité scientifique. «Le post-béhaviorisme» qui lui a succédé, loin
d'offrir un paradigme de substitution, s'apparente au contraire à un
Thermidor qui n'en finirait pas.

Et l'on s'étonne rétrospectivement de constater que les premières


analyses enterrant l'ère béhavioriste remontent à la fin des années
soixante, après que se soient multipliées tout au long des années
soixante les critiques, de droite comme de gauche, dénonçant la fausse

1. Waldo (D.), «Political Science : Tradition, Discipline, Profession, Science, Enterprise»,


in Greenstein (F.), Polsby (N.), eds, Handbook of Political Science, vol. 1, Reading,
Addiscon Wesley, 1975, p. 60. Le béhaviorisme en science politique s'inscrit bien sûr dans
un courant idéologique et épistémologique plus large et plus ancien de type positiviste
qui a marqué l'ensemble des sciences sociales américaines. Sur ce mouvement, cf. par
exemple Bryant (C), «Le positivisme instrumental dans la sociologie américaine», Actes
de la recherche en sciences sociales, 78, 1989.
2. R. Dahl, cité par Ceaser (J.), Liberal Democracy and Political Science, Baltimore, John
Hopkins Press, 1990, p. 79.
3. Pour deux remarquables reconstitutions des origines et des développements de ce
moment béhavioriste de l'histoire de la science politique américaine, on se reportera aux
ouvrages déjà anciens de Crick (B.), The American Science of Politics : Its Origins and
Conditions, Berkeley, University of California Press, 1959 et Somit (A.), Tanenhaus (J.),
The Development of American Political Science : From Burgess to Behavior alism,
Boston, Allyn and Bacon, 1967. Un tel projet n'est bien sûr pas propre à la science
politique. Il a traversé l'ensemble des sciences sociales que d'aucuns ont cru un temps
transformer en «sciences du comportement». Cf. par exemple l'ouvrage particulièrement
représentatif de la période de Berelson (B.), ed., The Behavioral Sciences Today, New
York, Basic Books, 1963.

14
Loïc Blondiaux

neutralité de ce programme. Qu'il s'agisse de Leo Strauss évoquant en


1962 l'harmonie préétablie reliant la nouvelle science politique à une
version particulière de la démocratie libérale1 ou de David Easton
s'accusant en 1965 d'avoir fait office, avec d'autres, «d'apologistes des
interprétations gouvernementales successives des intérêts américains
plus que d'analystes objectifs de la politique nationale»2, c'est donc sur
un terrain politique autant que sur un terrain épistémologique que les
accusations ont été formulées3. Et c'est essentiellement pour un motif
idéologique, comme le suggère Rogers Smith, que des figures aussi
exemplaires de ce courant que David Easton et Robert Dahl ont cherché
publiquement, à la fin des années soixante, à s'en désolidariser.

Mais il n'est pas sûr que les croyances, les pratiques et les critères
d'évaluation portés par un tel projet n'aient pas survécu au projet
idéologique qui leur donnait sens. Tout se passe comme si le travail qui
s'effectuait au jour le jour dans de nombreux secteurs de la science
politique américaine continuait à s'inscrire dans le programme
épistémologique béhavioriste. Le mythe béhavioriste, celui d'un âge d'or
au cours duquel la discipline se serait dotée à la fois d'un horizon
régulateur et de valeurs communes, continue lui aussi à fonctionner. Il
ne rend que plus amère pour beaucoup la sensation d'une
fragmentation progressive de la discipline et le sentiment d'une
destruction irrémédiable de leur communauté.

Le syndrome des «tables séparées»

La science politique se vit aujourd'hui en état de crise. La métaphore


des «tables séparées» employée par Gabriel Almond pour décrire l'état
de la science politique américaine - dans un article à l'impact
retentissant que nous avons choisi de reprendre à l'occasion de ce
numéro -, symbolise le malaise de toute une profession4. L'auteur de
Political Culture, changé sur le tard en statue du commandeur de la
profession, n'a cessé depuis dans différents contextes de reprendre ce
constat : «Si nous regardons à l'intérieur de nos départements, nous ne
percevons qu'une coalition lâche d'intérêts spécialisés, maintenus
ensemble par un sentiment partagé d'avarice et la volonté de maintenir

1. Strauss (L.), «An Epilogue», in Storing (H.), ed., Essays on the Scientific Study of
Politics, New York, Holt, Rinehart and Winston, 1962.
2. Cité in Fair (J.), «Remembering the Revolution : Behavioralism in American Political
Science», art. cité., p. 219.
3. Et, de ce point de vue, la situation contraste avec une discipline comme la sociologie où
la critique politique de Lazarsfeld et du béhaviorisme s'est appuyée beaucoup plus
clairement sur des programmes épistémologiques alternatifs comme l'interactionnisme
symbolique ou l'ethnométhodologie. Cf. sur ce point Turner (J.), Turner (S. P.), The
Impossible Science. An Institutional Analysis of American Sociology, Newbury Park,
Sage, 1990, p. 126 et s. ou Berthelot (J.-M.), La construction de la sociologie, Paris, PUF,
1991, p. 95 et s.
4. Cf. sur ce point le titre évocateur d'un dossier consacré récemment par une revue de
science politique à l'actualité de la discipline : «The State of our Malaise», Perspectives
on Political Science, 24 (3), 1995.

15
Les sciences du politique aux États-Unis

et d'accroître les finances du département à l'intérieur de l'université»1.


Cette multiplication des écoles spécialisées mettrait l'avenir de la
discipline en danger : «Sans unité professionnelle, les départements en
tant que tels ne peuvent pas prendre de décisions sensées sur leur
avenir, sur les spécialités à promouvoir, les chercheurs à récompenser,
la sélection des étudiants ou l'évaluation de leurs performances.
Inévitablement, de telles décisions sont prises au cas par cas par des
sous-groupes, des spécialistes ou des sectes. Et il n'y a personne pour
faire respecter un intérêt professionnel élargi. Je ne parle pas du déclin
de la civilité au sein des départements qui a ses propres coûts, difficiles
à mesurer, mais de grande importance»2.

Cette vision agonistique d'une discipline tout à la fois pluraliste et


divisée, prise dans un dialogue de sourds permanent où des «sectes» se
partageraient dans un combat incessant les postes et les publications
est aujourd'hui très largement partagée. Il est rare que cette diversité
soit perçue comme un bienfait pour la discipline. Si, par exemple, le
théoricien Donald Moon note que cette fragmentation disciplinaire
permet d'ouvrir le dialogue avec d'autres disciplines - avec la
psychologie par les études électorales, avec la science économique au
travers de la théorie du choix rationnel ou avec les «cultural studies»
grâce aux recherches féministes -, il se dit néanmoins préoccupé par la
nécessité de maintenir un certain degré d'intégration du champ afin de
pouvoir s'entendre a minima sur des critères d'évaluation communs3.
D'autres dénoncent ce qui serait une organisation «confédérale» de la
discipline, pour reprendre une expression de Brian Barry utilisée
récemment par Ian Shapiro4.

Il faut noter que cet état de malaise se développe sur fond de menaces
institutionnelles pesant sur les carrières et sur la discipline elle-même.
Le nombre d'étudiants inscrits dans les départements de science
politique continue, nous l'avons évoqué, de décroître régulièrement5.
Dans certains secteurs importants, comme la politique comparée et les
Area Studies, certaines sources de financement liées à la guerre froide se

1. Almond (G.), «The Nature of Contemporary Political Science : A Roundtable


Discussion», PS, 23, 1990, p. 35.
2. Ibid. Cf. également du même auteur, «Political Science : The History of the Discipline»,
in Goodin (R. E.), Klingemann (H. D.), A New Handbook of Political Science, Oxford,
Oxford University Press, 1996.
3. Moon (D.), «Pluralism and Progress in the Study of Politics», in Crotty (W.), ed.,
Political Science : Looking to the Future, vol. 1., Evanston, Northwestern University
Press, 1991, p. 49.
4. «L'organisation des départements de science politique est confédérale (...) et en
conséquence, inévitablement, les structures de rétribution et d'avancement le sont aussi.
Les commissions de recherche et les décisions de promotion opèrent généralement à
l'intérieur despour
"rationnelle" sous-champs,
tout jeuneau
chercheur
moins comme
est deune
conformer
première
sa étape
penséedécisive
et sa recherche
et la stratégie
pour
s'adapter à cette structure confédérale existante», Shapiro (I.), «The Nature of
Contemporary Political Science : A Roundtable Discussion», PS, 23, 1990, p. 37.
5. PS, 29 (3), 1996, p. 527.

16
Loïc Blondiaux

sont taries et cette situation est à l'origine d'une exacerbation de la


compétition épistémologique entre écoles concurrentes1. Dernière
menace en date : celle qui pèse sur l'emploi à vie des universitaires
ayant franchi, après un purgatoire de quelques années, la dure
l'épreuve de l'habilitation ou «tenure». Plusieurs États, à l'instar de celui
du Texas, envisagent actuellement de remettre en cause ce principe.
Pionnière en la matière, l'université du Minnesota a, en 1996, réduit
autoritairement la proportion d'enseignants titulaires dans ses rangs
de 84% à 60%2. De manière plus générale, c'est l'ensemble d'une
discipline dont 80% des doctorants sont employés dans l'enseignement
supérieur qui a pris conscience ces dernières années de sa fragilité
institutionnelle.

Un tournant historiographique
Une discipline rattrapée par son histoire

L'un des symptômes les plus récents de cette crise disciplinaire autant
que l'un de ses sous-produits les plus remarquables nous semblent être
l'intérêt croissant dont fait l'objet l'histoire de la discipline. Ce
renouveau historiographique mériterait à lui seul une réflexion
d'ensemble dont il ne peut être question ici. Nous ne l'aborderons ici
qu'au titre de l'une des métamorphoses que connaît la science politique.

La formation d'une conscience historique

Les sciences sociales les plus proches du pôle positiviste, tout comme
les sciences de la nature, entretiennent traditionnellement un rapport
ambigu à leur propre histoire3. Celle-ci constitue un domaine d'activités
à la fois très contrôlé et largement méprisé. Elle s'y présente le plus
souvent sous la forme d'un grand récit disciplinaire au déroulement
linéaire, peuplé de figures tutélaires, ponctué de découvertes, de
ruptures, de combats et de victoires et qui traite le présent comme un
«aboutissement triomphant par rapport aux perspectives limitées des
praticiens du passé»4. Cette forme d'histoire téléologique et
commemorative se pratique le plus souvent dans les chapitres
introductifs des manuels, à destination d'un public d'étudiants ou de

1. En particulier entre les spécialistes d'aires culturelles et les comparatistes issus de la


mouvance des choix rationnels. Cette situation explique sans doute la violence d'une
polémique dont rend compte un débat récent organisé par la revue professionnelle PS :
«Controversy in the Discipline : Area Studies and Comparative Politics», avec des
contributions notamment de R. Bates et C. Johnson, PS, 30 (2), 1997.
2. PS, 30(1), 1997.
3. Sur la gestion par les sciences dites «dures» de leur propre histoire, cf. Stengers (I.),
L'invention des sciences modernes, Paris, La Découverte, 1993.
4. Dryzek (J.), Leonard (S.), «History and Discipline in Political Science», American
Political Science Review, 82, 1988, p. 1254.

17
Les sciences du politique aux États-Unis

néophytes1. Ce type de connaissance relève en fait beaucoup plus


souvent de l'exercice de mémoire que de l'enquête historique véritable2.
Cette forme d'écriture historique, que les historiens des sciences
humaines anglo-saxons désignent habituellement sous l'appellation
infamante d'«histoire whig»3 illustre en quelque sorte le célèbre
aphorisme orwellien, remis récemment en situation par Almond, selon
lequel «Qui contrôle le passé contrôle le futur. Qui contrôle le présent
contrôle le passé». Mais une telle instrumentalisation de l'histoire
n'implique en aucun cas une valorisation de cette forme de connaissance
aux yeux des praticiens ordinaires de ces sciences, bien au contraire4.
Dès le moment où, selon une vision cumulative du progrès scientifique,
le présent contient tout entier le passé, il n'est d'aucun profit de s'y
repencher. Les savoir-faire de l'historien sont par ailleurs précisément
de ceux avec lesquels, lorsqu'il s'agit de sciences sociales, ces disciplines
ont entendu rompre. De telles préventions ont longtemps retardé
l'émergence de l'histoire des sciences de l'homme comme savoir
autonome, là où les sciences dures ont entièrement sous-traité aux
philosophes le soin d'écrire leur histoire. La science politique, plus
qu'aucune autre, a tardé à se pencher sur son histoire5.

Or, ce qui est en train de se jouer aujourd'hui aux États-Unis, c'est


précisément l'autonomisation, la spécialisation et la
professionnalisation d'un tel champ de recherches, à rebours du mépris
antérieur. Comme s'il y avait urgence, en un moment où la discipline se
cherche, à interroger le passé proche et lointain. Des initiatives telles
que la constitution d'une histoire orale de la discipline6 ou la parution
d'un dictionnaire biographique des politistes américains qui en ont
marqué l'histoire7 témoignent de cette curiosité. Mais ce sont surtout les

1. Cf., par exemple, Asch (M.), «The Self-Presentation of a Discipline : History of


Psychology in the US, Between Pedagogy and Scholarship», in Graham (L.), Lepenies (W.),
Weingart (P.), eds, Functions and Uses of Disciplinary Histories, Sociology of the
Sciences Yearbook, vol. 7, Dordrecht, Dreidel Publishing Company, 1983.
2. Sur cette distinction, cf. Blondiaux (L.), Richard (N.), «À quoi sert l'histoire des
sciences de l'homme ?», Communication au Congrès du Xe anniversaire de la Société
française pour l'histoire des sciences de l'homme, Paris, décembre 1997.
3. Cf. Stocking (G.), «On the Limits of "Presentism" and "Historicism" in the
Historiography of the Behavioral Sciences», Journal of the History of the Behavioral
Sciences, 1 (3), 1965. Pour une défense paradoxale du «Wniggism», cf. Gunn (J. A. W.), «In
Praise of Whiggism and Other Good Things», in Easton (D.), Gunnell (J.), Stein (M.), eds,
Regime and Discipline : Democracy and the Development of Political Science, op. cit.
4. De manière significative, une enquête déjà ancienne réalisée auprès des membres de
l'Association américaine de sociologie avait montré une corrélation entre l'intérêt des
chercheurs pour les analyses quantitatives et la formalisation mathématique et leur
éloignement à l'égard de l'histoire de leur propre discipline ; cf. Jones (R. A.), Kronus
(S.), «Professional Sociologists and the History of Sociology : A Survey of Recent Opinion»,
Journal of the History of the Behavioral Sciences, 12, 1976.
5. La remarque vaut évidemment pour la science politique française ou, en dépit de
quelques tentatives brillantes, le champ de l'histoire disciplinaire reste largement en
jachère.
6. Baer (M.), Jewell (M. E.), Sigelman (L.), eds, Political Science in America : Oral
Histories of A Discipline, Lexington, University of Kentucky Press, 1991.
7. Utter (G. H.), ed., American Political Scientists : A Dictionnary, Westport, Greenwood
Press, 1993.

18
Loïc Blondiaux

travaux d'une nouvelle génération de politistes, tels que John Gunnell,


James Farr, John Dryzek, Raymond Seidelman ou Terence Ball, qui
contribuent aujourd'hui à donner une dimension nouvelle à cette forme
particulière d'examen de conscience, à cette introspection disciplinaire.

Une anamnèse disciplinaire

Deux ouvrages marquants ont inauguré vers le milieu des années


quatre-vingt ce chantier disciplinaire et ont contribué à soulever des
questions dont les implicites ont rejailli sur l'ensemble de la spécialité.
David Ricci, en 1984, en revenant sur ce qu'il a appelé «la tragédie» de
la science politique américaine, s'est donné pour objet de comprendre le
destin d'une communauté prise selon lui entre deux engagements
contradictoires : «l'adhésion aux techniques de la science et
l'attachement aux idéaux démocratiques». Ce serait parce que la
discipline entend étudier la vie politique de manière scientifique qu'elle
s'expose en permanence au risque de nier certains des fondements de
l'idéologie démocratique, en particulier la rationalité des citoyens
ordinaires1. Cette vision d'une science politique écartelée entre deux
impératifs catégoriques contradictoires, devenue aujourd'hui l'un des
topoï du débat interne à la discipline, a été développée récemment par
Rogers Smith dans un article repris dans ce numéro.

Un an plus tard, R. Seidelman a tenté à son tour de produire une


philosophie de l'histoire de la science politique américaine, toujours en
relation avec la question de l'engagement en faveur de la démocratie. Il
a cru pouvoir identifier trois traditions de recherche correspondant à
trois postures politiques différentes, présentes selon lui dans la
discipline depuis les origines : les «institutionnalistes», partisans du
statu quo et volontiers cyniques à l'égard de l'idéal démocratique, les
«radicaux», partisans à l'inverse de changements en profondeur et ceux
qu'ils nomment «les réalistes désenchantés», pris entre le réformisme
politique et la science, auxquels il consacre l'essentiel de son livre et qui
lui semblent incarner la discipline dans toutes ses contradictions2.

Ces deux ouvrages pionniers ont marqué une date. Leurs défauts sont à
la hauteur de leur ambition. Reconstitutions historiques à grand
spectacle, sous un mode romanesque et narratif, ils ne satisfont guère
aux exigences de l'écriture historique3. Les articles et ouvrages qui leur
ont succédé se sont révélés plus modestes mais, dans cette humilité

1. Ricci (D. M.), The Tragedy of Political Science. Politics, Scholarship, and Democracy,
New Haven, Yale University Press, 1984.
2. Seidelman (R.), Harpham (E.), Disenchanted Realists : Political Science and the
American Crisis, 1884-1984, Albany, State University of New York Press, 1985.
3. Pour une critique de ces deux ouvrages allant dans ce sens, cf. Fair (J.), «The History of
Political Science», American Journal of Political Science, 32 (4), 1988.

19
Les sciences du politique aux États-Unis

même, sans doute plus féconds1. Le style de ces contributions ultérieurs


n'a rien quant à lui de commémoratif ou de téléologique. Cette histoire
se présente comme une histoire tout à la fois contextuelle, érudite et
critique. Elle veut réconcilier en pratique externalisme et internalisme
en mettant en regard l'évolution intellectuelle de la discipline avec les
transformations de la société et de la politique américaines. Elle se
refuse à être une histoire des vainqueurs ou des «grands» textes et se
propose de revisiter l'intégralité du passé de la discipline. Selon la
métaphore employée par J. Gunnell, il s'agit de pratiquer l'excavation
et le débrous saillage plutôt que de s'attarder sur quelques joyaux
particulièrement brillants2. Elle se préoccupe enfin de ses fondements
épistémologiques et de son éventuelle instrumentalisation3.

Il est sans doute trop tôt pour tirer un bilan de ce chantier en


expansion. Il a contribué déjà à susciter une réflexion sur différents
aspects occultés ou peu connus de l'évolution de la discipline. Un
ouvrage collectif récent a ainsi pu faire la lumière sur des questions
aussi essentielles que celles de l'effacement de l'Etat en tant qu'objet
central de la discipline à partir du milieu des années vingt4, de l'essor
puis de l'échec dans les années trente d'une vision exclusivement
réformiste et pédagogique de la discipline5 ou de l'occultation de la
question des races jusqu'au milieu des années soixante6. D'autres

1. On peut citer par exemple les recherches de J. Dryzek, de T. Bail ou du défunt P.


Natchez qui replacent la révolution béhavioriste, et en particulier le secteur des études
relatives à l'opinion publique et au vote, dans le contexte des représentations politiques
propres à l'après seconde guerre mondiale, cf. Dryzek (J.), «Opinion Research and the
Counter-Revolution in American Political Science», Political Studies, 1992 ; Ball (T.), «An
Ambivalent Alliance : Political Science and American Democracy», in Farr (J.), Dryzek
(J.), Leonard (S.), eds, Political Science in History. Research Programs and Political
Traditions, op. cit. ; Natchez (P.), Images of Voting /Visions of Democracy, New York,
Basic Books, 1985.
2. Gunnell (J.), «The History of American Political Science», in Easton (D.), Gunnell (J.),
Graziano (L.), eds, The Development of Political Science, op. cit., p. 15. Ce même Gunnell
souligne ailleurs que «l'histoire réelle de la science politique américaine réclame moins
un retour sur des figures lointaines et tangentielles comme Aristote que sur les
fondateurs de la discipline comme F. Lieber ou J. Burgess. Cela signifie aussi faire face
au fait que des individus tels que Burgess ont été racistes et impérialistes, et que
beaucoup de ceux qui ont été les plus importants dans la formation de la discipline
n'étaient pas en eux-mêmes très intéressants», Gunnell (J.), «The Nature of Contemporary
Political Science : A Roundtable Discussion», PS, 23, 1990, p. 36.
3. Cf. Dryzek (J.), Leonard (S.), «History and Discipline in Political Science», art. cité ;
Farr (J.), Gunnell (J.), Seidelman (R.), «Can Political Science History be Neutral ?»,
American Political Science Review, 84 (2), 1990 ; Vout (M-), «Studying Developments of a
Discipline : A Philosophy or Method for the History of the Social Sciences», in. Easton
(D.), Regime and Discipline, op. cit.
4. Gunnell (J.), «The Declination of the State and the Origins of American Pluralism», in
Farr (J.), Dryzek (J.), Leonard (S.), eds, Political Science in History, op. cit. Cf. également
Gunnell (J.), «In Search of the State : Political Science as an Emerging Discipline in the
United States», in Wagner (P.), Wittrock (B.), Whitley (R.), eds, Discourses on Society :
The Shaping of the Social Sciences Disciplines, Dordrecht, Kluwer Academic
Publishers, 1991.
5. Leonard (S.), «The Pedagogical Purposes of a Political Science», in Farr (J.), Dryzek (J.),
Leonard (S.), eds, Political Science, op. cit.
6. Walton (H.), Miller (C. M.), Me Cormick (J. P.), «Race and Political Science : The Dual
Traditions of Race Relations Politics and African-American Politics», ibid.

20
Loïc Blondiaux

objets moins brûlants ont également suscité l'intérêt des historiens, tels
que la préhistoire de la discipline à la fin du XIXe siècle ou le processus
d'«américanisation» réussi de cette dernière au début du siècle, après
qu'elle a subi l'influence de l'Allemagne puis de l'Angleterre1. Il s'agit
bien, ce faisant, d'éclairer certains des tournants historiques de la
discipline, de raviver la mémoire de possibles écartés et de figures
disparues, d'accomplir un retour en forme d'anamnèse sur le passé.

Le nombre croissant de ces travaux à caractère historique, dont certains


ont été publiés dans des revues ou des maisons d'éditions
prestigieuses, témoigne de l'importance de ce qui se joue dans un tel
processus. S'il ne faut rien exagérer et s'il n'est pas sûr que tous les
politistes américains se délectent d'une telle littérature, les retombées à
attendre d'un tel phénomène sont évidentes. En mettant fin au grand
récit disciplinaire, en rendant impossible toute réécriture officielle,
unilatérale et hagiographique du passé, cette historiographie peut
contribuer à chasser les mythes dont le présent de la discipline est
peuplé. Comme le dit très justement J. Gunnell, «l'analyse
archéologique tend à produire du scepticisme, dans la mesure où elle
démontre le caractère inévitablement mortel du présent»2. Il y a bien
évidemment un risque à passer de l'histoire mémorielle à l'histoire
historique. Comme les nations, les disciplines sont des «communautés
imaginées» et ont besoin de frontières et de mythes3. Ce type d'histoire
est aussi, par définition, plurielle dans la mesure où des chercheurs aux
jugements différents sur la politique et sur la science, y participent.
«Écrire l'histoire de la science politique, reconnaît James Farr, est pour
beaucoup une activité partisane»4. Un pluralisme qui ne peut
qu'alimenter le relativisme et le doute.

Il est un dernier paradoxe qu'une telle démarche soulève : c'est à des


historiens, ou plutôt à des politistes se pensant comme tels, que la
communauté des politistes va confier la gestion de son passé et la
possibilité de tenir un discours d'ensemble sur la discipline, c'est-à-dire
à des chercheurs qui, par vocation ou par penchant naturel, ont peu de
chances d'adhérer au «credo positiviste», à la définition cumulative de la
science dominante dans les années cinquante et soixante. En leur
déléguant une telle mission, elle reconnaît au moins sous cette forme la

1. Cf., entre autres, Ross (D.), «The Development of the Social Sciences», in Farr (J.),
Seidelman (R.), eds, Discipline and History, op. cit., ou Farr (J.), «From Modem Republic
to Administrative State : American Political Science in the Nineteenth Century», in
Easton (D.), Gunnell (J.), Stein (M.), eds, Regime and Discipline, op. cit.
2. Gunnell (J.), «Political Theory : The Evolution of a Subfield», m Finifter (A.), ed., The
State of the Discipline, Washington, American Political Science Association, 1983, p. 38.
3. «La projection dans le passé des désirs du temps présent ou, en termes techniques,
l'anachronisme, est la technique la plus courante et la plus commode, pour créer une
histoire propre à satisfaire les besoins collectifs de communautés imaginaires - selon B.
Anderson - qui sont loin d'être exclusivement nationales», Hobsbawm (E.), «L'historien
entre la quête d'universalité et la quête d'identité», Diogène, 168, 1994.
4. Farr (J.), «The History of Political Science», art. cité, p. 1177.

21
Les sciences du politique aux États-Unis

validité d'un type de connaissance avec lequel naguère, aux belles


heures de la révolution béhavioriste, elle avait précisément entendu
rompre. Autant dire qu'elle introduit le loup dans la bergerie.

Un tournant épistémologique
Une discipline qui s'ouvre à la méthode historique

L'impression ressentie par les politistes américains d'une


fragmentation disciplinaire semble s'assortir de la reconnaissance d'une
pluralité de voies d'accès à la connaissance scientifique. Tout se passe
comme si la sortie de l'ère béhavioriste avait coïncidé avec l'installation
d'un climat de plus grande tolérance épistémologique, comme si la
définition exigeante, et pour certains irréaliste, de la science, qu'elle
avait un temps essayé d'imposer, s'était effacée au profit d'un
pluralisme méthodologique, plus ou moins bien assumé. «Que cent
fleurs s'épanouissent» : tel pourrait être le slogan de cette nouvelle
Révolution culturelle.

La réhabilitation des perdants de la Révolution

II est intéressant à cet égard de constater que reviennent aujourd'hui


au premier plan de la discipline, à la faveur d'un revirement
épistémologique, les valeurs et les méthodes les plus décriées au temps
de la révolution béhavioriste et que les secteurs les plus dynamiques
sont ceux qu'elle avait voulu déserter : les institutions, la théorie
politique normative, les méthodes qualitatives et l'approche historique.

À commencer à tout seigneur, tout honneur, par les institutions. Sans


doute moins qu'en France mais dans une mesure significative, la
science politique américaine est née du droit public. La question du
marquage des frontières entre le droit et la science politique, avivée par
la proximité, sinon la concurrence, entre les départements de science
politique et les law schools, y reste toujours d'actualité1. Un article
récent pouvait ainsi regretter la place faite au droit dans les
enseignements de science politique et regretter qu'un politiste spécialisé
dans l'étude des institutions puisse avoir plus de profit à lire la revue
Law and Society que XAmerican Political Science Review2.

De fait, en s'attaquant aux «institutionnalistes», figure honnie de la


science politique d'ancien régime, les béhavioristes des années
cinquante ont cherché à couper le cordon ombilical qui a pu relier un

1. Une concurrence principalement au regard des étudiants qui se résout évidemment le


plus souvent au profit des Écoles de droit, dont les départements de science politique
constituent, on le sait, aux États-Unis, soit une antichambre, soit un pis-aller.
2. Shapiro (M.), «Public Law and Judicial Politics», in Finifter (A.), The State of The
Discipline, vol. 2, Washington, American Political Science Association, 1993, p. 372.

22
Loïc Blondiaux

temps les deux disciplines1. Plus fondamentalement, c'est de l'ensemble


des catégories d'analyse du droit public qu'ils ont cherché à se
débarrasser en proposant une vision plus «réaliste» des institutions2.
Ont-ils réussi ? Non, si l'on en juge par le nombre non négligeable des
politistes américains qui, contre vents et marées, ont continué à se
spécialiser dans l'étude des institutions. Oui, si l'on se place au plan
des hiérarchies disciplinaires : il est rare qu'un spécialiste classique des
institutions atteigne le premier rang de la discipline et ce type de
production accède rarement aux principales revues.

Le «néo-institutionnalisme» est venu bouleverser ce paysage. Ce


mouvement relativement récent (il date d'une vingtaine d'années) et aux
contours flous a fortement contribué à replacer l'étude des institutions
au cœur des préoccupations de la discipline. L'État lui-même, à la suite
de l'ouvrage manifeste de Theda Skocpol, a fait son grand retour et est
redevenu objet d'attention, après une longue absence3. Mais cette
attention nouvelle aux objets institutionnels ne doit pas être confondue
avec l'émergence d'un nouveau paradigme. Au sein de la mouvance «néo-
institutionnaliste», c'est la diversité qui aujourd'hui domine4.

Aujourd'hui, les écoles les plus diverses revendiquent ce label au point


que deux de ses représentants historiques laissent transparaître leur
doute quant à la validité de la notion. «Bien qu'il semble que l'on ait
affaire à un mouvement concerté qui se serait répandu dans le sillage
du récent désenchantement disciplinaire à l'égard du béhaviorisme,
soulignent Karen Orren et Stephen Skowronek, ses adeptes se
combattent sur ce qui constitue l'objet de l'analyse politique : devrions-
nous nous tourner pour notre nouvel institutionnalisme vers l'économie
et la modélisation formelle ? Vers la sociologie et la théorie des
organisations ? Vers l'histoire et les études de cas comparées ? Tous
travaillent sous la même rubrique. La proposition selon laquelle il
existerait quelque chose comme un nouvel institutionnalisme masque
une absence de consensus sur les préoccupations disciplinaires les plus
élémentaires»5. Quelles qu'en soient les ambiguïtés, ce retour en fanfare

1. Pour se donner une idée de la violence du ton, cf., par exemple, Truman (D.), «The
Impact on Political Science of the Revolution in Behavioral Sciences», art. cité, p. 552-553.
La redécouverte dans les années cinquante de A. Bentley, dont l'ouvrage principal date de
1908, de sa critique de l'approche juridique et de son plaidoyer en faveur de l'analyse des
groupes, a, on le sait, participé de cet effort pour constituer une science politique
autonome, possédant sa propre tradition.
2. Sur cette approche béhavioriste des institutions, cf. Stone (A.), «Le "néo-
institutionnalisme''. Défis conceptuels et méthodologiques», art. cité, p. 158-159.
3. Evans (P.), Rueschmeyer (D.), Skocpol (T.), eds, Bringing the State Back In, Cambridge,
Cambridge University Press, 1985. Sur ce mouvement, cf. Almond (G.), «The Return to the
State», American Political Science Review, 82 (3), 1985.
4. Cf. notamment Peters (G.), «Political Institutions : Old and New», in Goodin (R. E.),
Klingemann (H. D.), A New Handbook of Political Science, op. cit. ou Hall (P. A.), Taylor
(R. C. R.), «La science politique et les trois néo-institutionnalismes», art. cité.
5. Orren (K.), Skowronek (S.), «Order and Time in Institutional Study : A Brief for the
Historical Approach», in Fair (J.), Seidelman (R.), eds, Discipline and History, op. cit.,
p. 287.

23
Les sciences du politique aux États-Unis

des institutions, largement évoqué ici par Rogers Smith et dont Paul
DiMaggio et Walter Powell détaillent les origines et la portée dans le
présent numéro, prend toute sa part dans ce travail de deuil du
béhaviorisme.

La théorie politique constitue un autre secteur de la discipline en pleine


effervescence. John Gunnel a remarquablement décrit la manière dont,
dans les années cinquante, le béhaviorisme a cru pouvoir se séparer
une fois pour toutes de l'histoire des idées et de la philosophie politique
normative au nom de l'empirisme et de la sacro-sainte neutralité
axiologique. Il a montré également comment, sous l'égide de Leo
Strauss et d'autres émigrés d'origine européenne, certains secteurs de la
philosophie politique avaient largement contribué à la résistance au
positivisme disciplinaire alors tout puissant1. L'échec de cette tentative
contre nature de «scientifisation» de la théorie politique, à laquelle ont
participé notamment des auteurs comme David Easton, était
cependant consommé dès le début des années soixante-dix2.

Qu'il s'agisse de l'histoire des idées, grâce au renouveau donné à


l'analyse contextuelle des œuvres par Skinner et Pocock, ou de la
philosophie politique normative sous l'impulsion de Rawls, la théorie
politique a fait mieux que survivre à l'offensive béhavioriste3. C'est à
partir d'elle que gagnent aujourd'hui en science politique les courants
nouveaux qui traversent la philosophie, la sociologie ou les études
littéraires. Si certains ont souligné que ces «connections
interdisciplinaires» ont, dans un premier temps, contribué à l'isolement
de ce sous-secteur de la discipline4 et si nous sommes loin, c'est un
euphémisme, d'une conversion du ventre mou de la discipline aux
séductions du «postmodernisme européen», certains effets en retour de
cette imprégnation disciplinaire commencent à se faire sentir.

À commencer par un début de questionnement des «grands textes» de la


théorie politique : faut-il s'en débarrasser ? Comment les lire ?
Comment se les approprier dans les débats actuels ? Doit-on et peut-on
enseigner aujourd'hui Platon à des étudiants de première année ? Tels
sont les enjeux du débat actuel autour du «canon» disciplinaire. Une
mise en cause ou une relecture à laquelle un auteur comme Almond
répond en préconisant un retour à Aristote et Montesquieu et en
insistant au contraire sur la nécessité de refonder la discipline autour

1. Gunnell (J.), «American Political Science, Liberalism and the Invention of Political
Theory», American Political Science Review, 82 (1), 1988.
2. Ce dernier souhaitait notamment donner à la notion de «théorie» un sens équivalent à
celui qu'elle possède dans les sciences expérimentales. Sur cette tentative, cf. Gunnell
(J.), «Political Theory : The Evolution of a Subfield», art. cité.
3. Sur ce point, on pourra lire avec profit le récit de R. Smith dans ce numéro.
4. Cf. Saxonhouse (A.), «Texts and Canons : The Status of "Great Books" in Political
Science», in Finifter (A.), Political Science : The State of the Discipline,vol. 2, op. cit., p. 3.
69. Ibid. Cf. également Galston (W.), «Political Theory in the 1980s : Perplexity amidst
Diversity», in ibid.

24
Loïc Blondiaux

de ces «grands textes» précisément 1. Il est clair que, s'il devait prendre
de l'ampleur, un débat de ce type ne pourrait que contribuer à
alimenter le retour sur soi de la discipline.

Le retour de la monographie et de l'histoire

La science politique d'obédience béhavioriste avait, nous l'avons vu,


encouragé de manière systématique la quantification de l'observation
des phénomènes politiques. Parmi les facteurs ayant déclenché la
révolution béhavioriste, Robert Dahl avait ainsi placé au premier rang
la découverte des sondages d'opinion2. Ce tropisme (pour ne pas dire
cette quantophrénie) qui valorise par-dessus tout la formalisation
statistique, reste fondamental pour comprendre la manière dont sont
évaluées les recherches de science politique Outre-Atlantique. Le
phénomène est suffisamment connu pour ne pas devoir être longuement
rappelé. Il s'exprime dans tous les secteurs de la discipline, à
l'exception, peut-être, de la philosophie politique. L'aphorisme du
physicien Lord Kelvin, placée sur le fronton du bâtiment de l'université
de Chicago érigé en 1929 - «Quand vous ne pouvez pas mesurer, votre
savoir est maigre et insatisfaisant» - n'a en fait jamais cessé d'être
d'actualité.

Or, des signes encore peu nombreux mais convergents attestent d'un
début de réhabilitation des méthodes dites «qualitatives» : enquêtes
par entretiens, monographies historiques, observation de type
ethnographique...3. L'ouvTage de méthodologie le plus important de ces
dix dernières années, co-rédigé par trois des ténors de la discipline,
insiste notamment sur les conditions requises pour qu'une utilisation
scientifique des méthodes qualitatives soit envisageable4. On peut
évoquer également l'extraordinaire écho rencontré par l'ouvrage de
Robert Putnam sur l'Italie, dont l'une des phases clés de la démarche
est historique5. L'un des méthodologues américains contributeur d'un
traité récent peut, fait nouveau, évoquer l'émergence d'«un intérêt
ontologique pour les perspectives qui s'attachent au contexte de l'action
sociale», recenser les critiques constructivistes adressées aux

1. Almond (G.), «The Nature of Contemporary Political Science : A Roundtable


Discussion», art. cité.
2. Dahl (R.), «The Behavioral Approach in Political Science : Epitaph for a Monument to a
Successful Protest», art. cité.
3. Il va sans dire que de telles méthodes n'ont jamais cessé d'être employées y compris
dans les domaines de recherche les plus orientés vers la statistique ainsi qu'en témoigne
l'écho rencontré par les travaux d'un R. Lane ou d'une J. Hochschild sur les opinions
politiques.
4. King (G.), Keohane (R. 0.), Verba (S.), Designing Social Inquiry, Princeton, Princeton
University Press, 1994.
5. Putnam (R. D.), Leonardi (R.), Nanetti (R. Y.), Making Democracy Work. Civic
Traditions in Modern Italy, Princeton, Princeton University Press, 1993. Sur la
discussion de cet ouvrage aux États-Unis, cf. Bévort (A.), «Performances institutionnelles
et traditions civiques en Italie. En relisant Robert Putnam», Revue française de science
politique, 47 (2), 1997, p. 243 et s.

25
Les sciences du politique aux États-Unis

méthodologies les plus quantitatives et dénoncer l'éloignement de la


réalité auquel aboutirait un abus de formalisation statistique1.

La politique comparée constitue peut-être aujourd'hui le domaine où la


réflexion épistémologique autour de la complémentarité entre méthodes
quantitatives et approches statistiques semble la plus avancée.
L'encouragement au rétrécissement du champ de la comparaison,
l'attention nouvelle portée aux contextes et aux institutions, le
renouveau du comparatisme historique, le succès de l'approche
anthropologique défendue par Clifford Geertz (la «thick description»)
constituent autant de signes qui vont dans le sens d'un retour à la
compréhension et à la description exhaustive des phénomènes
politiques2. «Comprendre l'image dans son ensemble et en profondeur,
souligne le comparatiste Peter Mair, semble préférable à une
explication plus générale de fragments particuliers de cette image»3.

Derrière cette «réévaluation de l'étude de cas» (Collier), se profile une


nouvelle fois le retour de l'histoire comme méthode à part entière.
Considérée autrefois comme «à la fois la plus proche et la plus
antiscientifique» des disciplines intellectuelles4 et à ce double titre comme la
plus redoutable, l'histoire redevient l'un des possibles de la discipline.
Les recherches de Charles Tilly mais surtout les travaux de Theda
Skocpol sur les Révolutions et l'histoire des systèmes de protection
sociale, ont acquis aujourd'hui une véritable reconnaissance et ont
ouvert la voie à d'autres.

Il est significatif que l'introduction du plus récent des traités


internationaux de science politique - ouvrage auquel ont participé une
moitié d'auteurs américains - évoque, sous la plume de ses deux
directeurs (non-américains ceux-là), une science politique de plus en
plus tournée vers l'histoire, les contextes et les trajectoires. «L'héritage
de l'histoire, soulignent-ils, est l'une des contraintes que le nouvel
institutionnalisme nous a laissée. Une autre est la nature enchâssée et
emboîtée des règles sociales et des régimes, des pratiques et des
possibilités»5. Nous sommes loin de l'ambition nomothétique de la
révolution béhavioriste.

1. Alker (H.), «Political Methodology : Old and New», in Goodin (R.), Klingemann (K. D.),
A New Handbook of Political Science, op. cit., p. 795.
2. Collier (P.), «The Comparative Method», in Finifter (A.), Political Science : The State of
the Discipline, vol. 2, op. cit. Cf. également Ragin (C), Berg-Schlosser (D.), De Meur (G.),
«Qualitative Methods», in Goodin (R. E.), Klingemann (H. D.), A New Handbook of
Political Science, op. cit.
3. Mair (P.), «Comparative Politics : An Overview», in ibid, p. 328.
4. Jensen (R.), «History and the Political Scientist», in Lipset (S.), ed., Politics and the
Social Sciences, New York, Oxford University Press, 1969, p. 13. Cf. également Kavanagh
(D.), «Why Political Science Needs History», Political Studies, 1991, p. 480-481.
5. Goodin (R. E.), Klingemann (H. D.), «Political Science : The Discipline», A New
Handbook of Political Science, op. cit., p. 17-22.

26
Loïc Blondiaux

La posture d'«éclectisme raisonné» revendiquée par ces mêmes auteurs


éloigne donc plus que jamais des professions de foi des années
cinquante. Une épistémologie molle pour temps de crise gagne du
terrain, dans laquelle la recherche scientifique peut être définie
simplement comme «la production d'inférences sur la base d'une
information empirique sur le monde»1 et dans laquelle un manuel
destiné aux étudiants débutants dans la discipline {Undergraduate)
peut se construire autour de la présentation des différentes «écoles»
composant cette dernière et s'ouvrir sur cette promesse : «Vous verrez
clairement combien les politistes sont en désaccord sur la bonne
manière de faire de la science politique»2...

Un tournant politique
Une discipline inscrite dans l'histoire américaine

L'histoire de l'avènement des minorités au cours de ces vingt dernières


années dans la science politique américaine, comme dans l'ensemble
des sciences humaines aux États-Unis, offre un cas d'école pour la
sociologie des sciences. Un tel événement montre comment peuvent
interagir les contenus intellectuels, le marché professionnel,
l'environnement interdisciplinaire et le contexte politique et social élargi
d'une discipline, quatre niveaux que l'analyse distingue souvent à tort
et qu'il faut étudier ensemble pour comprendre ce qui se joue
aujourd'hui dans les sciences sociales américaines. Sans entrer dans le
détail des origines et la phénoménologie d'un mouvement aux
implications intellectuelles et sociales plus larges3, nous nous
contenterons ici de montrer brièvement en quoi les revendications des
minorités contribuent aujourd'hui au tournant critique de la science
politique américaine. Car c'est précisément parce que ces revendications
sont à la fois d'ordre politique, d'ordre professionnel et d'ordre
épistémologique, qu'elles réintroduisent dans la discipline un virus
contre lequel elle s'était crue une fois pour toutes vaccinée : les valeurs.

Les minorités dans la science politique américaine

Les prodromes d'une critique politique de la science politique


béhavioriste remontent, nous l'avons vu, aux années soixante. Dans le
climat d'agitation sociale et intellectuelle d'alors, un épisode est venu
durablement marquer les esprits : celui du New Caucus of Political
Science. La création de cette organisation en 1967 pendant le Congrès
annuel de l'APSA par un groupe de jeunes politistes s'est voulue un défi

1. King (G.), Keohane (R. E.), Verba (S.), Designing Social Inquiry, op. cit.
2. Zuckerman (A.), Doing Political Science : An Introduction to Political Analysis, op. cit.
3. Pour deux réflexions en français sur ce mouvement, cf. Fassin (É.), «La chaire et le
canon. Les intellectuels, la politique et l'Université aux États-Unis», Annales, 48 (2),
1993 ; Lacorne (D.), «Des coups de canon dans le vide ? La "civilisation occidentale" dans
les universités américaines», Vingtième Siècle, 43, 1994.

27
Les sciences du politique aux États-Unis

à «l'establishment» de la discipline. Infiniment peu respectueux de


Tordre établi, n'hésitant pas à évoquer leur «révulsion» à l'égard de la
science politique établie1, évoquant la guerre du Vietnam mais aussi la
lutte pour les droits civiques, ses leaders se sont attaqués violemment
à une «political silence, incapable de s'exprimer sur les grandes
questions et les crises de notre temps» en affirmant haut et fort que
«décrire les choses comme elles sont, de manière non critique, revient à
les approuver»2.

Cette interpellation, qui dénonçait d'un même geste la


pseudoobjectivité scientifique et le conservatisme politique du béhaviorisme a
eu différentes répercussions dans les années qui suivirent. Le New
Caucus of Political Science, en tant qu'organisation parallèle, a reçu le
concours de politistes connus, les votes au sein de l'association se sont
effectués à bulletin secret et un journal professionnel, PS, a été créé en
1968. Mais, pour reprendre l'expression de Donald Freeman le New
Caucus n'est resté qu'un satellite secondaire dans l'orbite de la
discipline.

La section de l'APSA intitulée «New Political Science» (251 membres en


1995) continue d'incarner aujourd'hui cette vision non orthodoxe de
Yethos disciplinaire et cultive l'héritage de cette opposition au
béhaviorisme. La profession de foi à laquelle doivent adhérer ses
membres est sans équivoque : «Le but de cette division est de réunir les
individus qui s'identifient à une approche critique et activiste de la
politique (...). Nous espérons que nos membres partageront la conviction
que l'étude de la politique n'est jamais neutre en valeur, et que le
politiste, quels que soient son champ de recherche ou ses intérêts, a une
responsabilité active dans la liaison entre la compréhension du
politique et la société pour la recherche de la justice sociale et de
l'enrichissement humain»3.

Mais cette volonté d'ouverture de la discipline sur les mouvements


sociaux a pris, depuis une dizaine d'années, une forme beaucoup plus
systématique : celle de la revendication par certaines minorités d'une
représentation dans la profession au moins équivalente à leur poids
dans la société. Il n'est pas aujourd'hui de numéro de la revue
professionnelle PS qui n'évoque, sous une forme ou sous une autre,
cette préoccupation. Qu'il s'agisse, par exemple, de promouvoir le statut

1. Qu'ils jugent «amorale et sans pertinence» au point que «les étudiants et en nombre
croissant leurs enseignants considèrent les cours de science politique comme une
colossale corvée», A. Wolfe et C. A. McCoy, cités par par Freeman (D.), «The Making of a
Discipline», art. cité, p. 30.
2. J. P. Euben, cité in ibid.
3. PS, 27 (3), 1994, p. 622.

28
Loïc Blondiaux

dans la profession des «gays et des lesbiennes»1 ou des «latinos»2,


l'enjeu pour les protagonistes de ce mouvement est toujours présenté
comme à la fois politique, professionnel et épistémologique. Comme si
chaque minorité, chaque communauté devaient être envisagées
simultanément comme mouvement social, comme groupe professionnel
et comme objet de recherches.

L'accroissement du nombre de politistes d'origine indienne ou de


femmes dans la profession, par exemple, doit être pensé comme la
réparation d'une injustice mais aussi comme devant ipso facto
contribuer à l'étude des Native Americans 3 ou à l'amélioration de
l'enseignement sur les relations entre les genres4. Tout se passe comme
si la force symbolique et institutionnelle (effective) de ce discours tenait
à cet enchevêtrement des arguments. Au temps des premières
revendications, dès le début des années soixante-dix, cette stratégie à
double (voire à triple) détente se donnait déjà à voir dans le
programme, par exemple, du premier Comité ad hoc relatif à la place
des Mexicains dans la profession : «II y a quelque chose qui ne va pas
en science politique quand 1) Nous échouons à interpréter correctement
la présence politique de huit millions et plus de personnes et 2) Quand
nous échouons à recruter et à former plus d'une poignée de
représentants issus de leurs rangs. Ceci, bien sûr, entraîne une perte
substantielle de connaissance et, au-delà, cela peut représenter de
notre part une insensibilité grave à une problème d'humanité
contemporain»5. Injustice professionnelle, vide épistémologique mais
aussi déni politique, tout ici se trouve relié.

Ce lien privilégié qui s'établirait, au risque de l'enfermement


communautaire, entre les objets et les communautés qui les étudient,
s'offre comme une évidence rarement interrogée publiquement, en
science politique tout au moins6. On le voit remarquablement mis en
évidence par Benjamin Barber, politiste réputé de gauche, lorsque ce
dernier interpelle ses collègues lors d'une fameuse table-ronde sur la
nature de la science politique contemporaine : «Pourquoi y a-t-il si peu

1. «Reports on the Status of Lesbians and Gays in Political Science Profession», PS, 28,
1995.
2. Avalos (M.), «The status of Latinos in the Profession : Problems in Recruitment and
Retention», PS, 24, 1991.
3. «Introducing Native American Perspectives in the Political Science Curricullum», PS,
27,1994.
4. Cf. par exemple les dossiers sur «Mainstreaming Gender, Race and Sexual Orientation
in the Teaching of Political Science, PS, 27, 1994 et «Mainstreaming Gender Research in
the Class-room», PS, 30, 1997 ou Kelly (R.), Fisher (K.), «An Assessment of Articles about
Women in the Top 15 Political Science Journals», PS, 26, 1993.
5. Cité par McClain (P. D.), Garcia (J. A.), «Expanding Disciplinary Boundaries : Black,
Latinos and Racial Minority Group Politics in Political Science», in. Finifter (A.),
Political Science : The State of the Discipline, vol. 2, op. cit., p. 270.
6. Il ne s'agit pas ici, bien évidemment, de reposer la question théorique plus générale du
pluralisme et du commun autarisme. Cf. Leca (J.), «La démocratie à l'épreuve des
pluralismes», Revue française de science politique, 46 (2), 1996.

29
Les sciences du politique aux États-Unis

de noirs, si peu de femmes dans les discussions de science politique que


nous conduisons sur les thèmes de la race ou du genre. Jetez un coup
d'oeil dans cette pièce et demandez-vous si nos objets sont aussi blancs
et mâles que nous sommes. Peut-être que la question que nous devons
poser est la suivante : sommes-nous une discipline ou un club 7»1.

Vers une science politique «communautaire» ?

Sans chercher à mesurer l'impact institutionnel de ce type de discours,


force est de constater la puissance de ses effets symboliques, en
particulier sur les valeurs défendues dans la discipline. Tout récemment
un politiste conservateur, Robert Weissberg, en venait même à
s'indigner contre la situation d'«apartheid intellectuel» qu'induirait
selon lui la promotion systématique des minorités dans la discipline.
Fustigeant «l'hypocrisie» qui présiderait désormais à l'évaluation des
recherches et au recrutement, il évoque une menace pesant sur le
maintien de critères minimaux de qualité. Rejouant la partition de celui
qui ose dire tout haut ce que les autres pensent tout bas, il exprime le
problème de la manière suivante : «Avec peu d'exceptions, nous
évaluons le plus souvent les contributions académiques des "minorités
défavorisées" avec un secret mépris. Leur ségrégation dans des champs
séparés, avec leurs propres journaux et leurs panels réservés lors des
conventions constituent une forme bénigne d'apartheid intellectuel
professionnellement acceptable. S'interroger publiquement sur le fait de
savoir si les recrutements de minorités atteignent des standards
généraux même approximatifs, vous fait passer pour un ennemi de la
diversité et de l'intégration»2.

Le constat, dont il faut mesurer la part d'exagération, témoigne


cependant d'un malaise. Ce qui est en jeu dans cette critique, c'est bien
le partage d'une norme scientifique commune. Pour les uns, tel
Weissberg, dénoncer la science politique pratiquée par les «minorités»
revient à en appeler une nouvelle fois au paradigme perdu. Pour les
autres, c'est précisément cette norme qui est en question. Car la
littérature en provenance des «gender studies» ou des spécialistes de la
question noire, s'est depuis longtemps colletée avec le canon
disciplinaire, en dénonçant, à l'instar de Susan Carroll et de Linda
Zerilli dans l'article que nous publierons dans le prochain numéro, la
manière dont la science politique traditionnelle s'est systématiquement
désintéressée des femmes, traitées comme une population
politiquement «invisible» ou en rappelant, à l'instar de Paul Me Clain et
de John Garcia, qu'entre 1906 et 1963, treize articles seulement de

1. Barber (B.), «The Nature of Contemporary Political Science : A Round-table


Discussion», art. cité, p. 40.
2. Weissberg (H.), «The State of Our Malaise. Introduction», Perspectives on Political
Science, 24 (3), 1995, p. 139.

30
Loïc Blondiaux

YAmerican Political Science Review ont été consacrés à la question des


relations inter-raciales...1.

L'autre question d'ensemble que soulève une telle littérature est celle
de la possibilité d'identifier ou d'élaborer un paradigme propre à chacun
de ces domaines de recherche. Les discussions, nombreuses, portent sur
la pertinence, jugée souvent faible, des hypothèses et des approches
expérimentées de manière classique dans d'autres domaines de la
discipline, au nom de la spécificité irréductible de l'objet. Cette quête de
paradigmes «communautaires», contestée cependant par certains, ne
peut que contribuer à insulariser davantage chacun de ces champs de
recherche2.

Ce faisant, ces courants font plus que revendiquer une conscience


politique pour la discipline. Ils remettent en cause, avec plus de force
encore que le New Caucus of Political Science, l'illusion qui consiste à
laisser croire à la possibilité d'une science politique «apolitique» et l'on
verra peut-être l'un des derniers remparts de la forteresse béhavioriste
céder sous leurs coups. La science politique américaine se découvre
aujourd'hui non seulement perméable aux valeurs mais incapable de
s'entendre sur celles qu'elle souhaite promouvoir. Qu'elle semble
l'accepter avec une relative facilité et une étonnante fatalité ne doit pas
lasser d'étonner.

Un tournant historique ?
L'irrésistible attrait du formalisme

Mais cette vision d'une science politique qui aurait perdu sa boussole
épistémologique et jeté sa gourme politique, pluraliste au plan des
méthodes et relativiste au plan des valeurs, si elle correspond à
certaines réalités émergentes, ne saurait être prise pour argent
comptant et valoir pour l'ensemble d'une communauté. Non, tous les
politistes américains, loin s'en faut, ne se sont pas mis à lire Jacques
Derrida ou Pierre Bourdieu, à critiquer le formalisme statistique et à
prôner l'engagement dans les luttes sociales ! Mais des micro-secteurs
de la discipline, sinon des départements entiers, sont gagnés par de

1. Carroll (S. J.), Zerilli (M. G.), «Feminist Challenges to Political Science», in Finifter
(A.), Political Science : The State of the Discipline, vol. 2, op. cit. ; McClain (P. D.), Garcia
(J. A.), «Expanding Disciplinary Boundaries : Black, Latinos and Racial Minority Group
Politics in Political Science», art. cité, p. 247.
2. Sur ces débats, on peut consulter Silverberg (H.), «Gender Studies and Political
Science : The History of the "Behavioralist compromise"», in Farr (J.), Seidelman (R.),
eds, Discipline and History, op. cit. ; Sapiro (V.), «Gender politics, Gendered Politics :
The State of the Field», in Crotty (W.), ed., Political Science : Looking to the Future, vol. 1,
op. cit. ; Walton (H.), Miller (C. M.), McCormick (J. P.), «Race and Political Science : The
Dual Traditions of Race Relations Politics and African-American Politics», in Farr (J.),
Dryzek (J.), Leonard (S.), eds, Political Science in History, op. cit. ; Dawson (M. C),
Wilson (E. J.), «Paradigms and Paradoxes : Political Science and African-American
Politics», in Crotty (W.), ed., Political Science : Looking to the Future, vol. 1, op. cit.

31
Les sciences du politique aux États-Unis

telles problématiques souvent stigmatisées par leurs adversaires sous


le label hospitalier de «constructivisme» ou de «postmodernisme». Au
point qu'il est difficile, aujourd'hui, de prendre la mesure depuis la
France des luttes quotidiennes qui, pour les recrutements notamment,
divisent partisans et adversaires de ce programme. Certains contacts
informels que nous avons pu avoir avec des politistes américains des
deux bords témoignent cependant de leur intensité.

Car dans ses profondeurs, le corps résiste à ce qui est vécu par certains
comme une politisation délétère ou un alignement de la discipline sur
les autres sciences humaines, contaminées avant elle par le
déconstructionnisme1. De fait, les hiérarchies qui gouvernent la
discipline n'ont pas été véritablement ébranlées par les mouvement que
nous venons de décrire. Elles sont à bien des égards restées les mêmes
qu'au temps du béhaviorisme et il est singulier de constater combien,
mort et enterré dans le discours, celui-ci s'est survécu à lui-même dans
les pratiques, sous des formes cependant largement renouvelées. Le
béhaviorisme est mort, vive le formalisme !

Un Yalta positiviste

II existe aujourd'hui au moins deux programmes épistémologiques qui


n'ont pas rompu avec l'ambition nomothétique du béhaviorisme : la
psychologie politique et le rational choice. L'un est encore en gestation,
l'autre est déjà presque dominant. L'un n'a vocation à régir que
quelques domaines, comme le vote et l'opinion publique, l'autre se
pense comme universel. L'un déconstruit l'hypothèse de rationalité
individuelle, l'autre la postule. Mais tous deux continuent à croire avec
assurance en la possibilité de bâtir une science véritable du politique.
Et tous deux le font en empruntant concepts et hypothèses à une autre
discipline, le premier en se mettant à la remorque d'une psychologie
cognitive en plein essor, le second en appliquant avec dévotion les
préceptes de la micro-économie.

Nous ne traiterons pas ici du premier de ces programmes. Il est pour


l'heure encore en gestation, mais nous semble aujourd'hui - autour de
revues (Political Psychology, Political Behaviour, Resarch in
Micropolitics), de concepts (comme celui de schémas), d'outils
(l'expérimentation en laboratoire) et de problématiques propres (la
rationalité, les affects, la mémoire politiques) - s'offrir de plus en plus
comme une voie de renouvellement aux recherches traditionnelles sur la
formation des opinions, aujourd'hui en profonde mutation comme

1. «La profession vire à gauche, déplore le politiste conservateur R. Staal au fur et à


mesure que le libéralisme tiède des aînés commence à faire place aux trois dieux de la
mythologie post-moderne : la race, la classe et le genre». Plus loin, ce même auteur évoque
les «pathologies de la méthodolâtrie et de la politisation» qui selon lui seraient «filles
jumelles de l'isolement qui gagne la vie et le discours académiques», Staal (R.), «The
Biography of a Social Science», Perspectives on Political Science, 24 (3), p. 151.

32
Loïc Blondiaux

l'illustrera l'article de Paul Sniderman dans notre prochain numéro1.


Nous nous contenterons ici de quelques remarques à propos de
l'extraordinaire réussite de la théorie du choix rationnel, sur les origines
et les applications de laquelle Patrick Lehingue revient lui aussi en
détail dans ces deux numéros.

Cette réussite semble démentir en effet tout ce que nous venons


d'affirmer à propos du doute croissant, des atermoiements
épistémologiques ou des tergiversations méthodologiques de la
discipline. Dans ce secteur au moins, on n'entretient guère le doute sur
les tenants et les aboutissants du projet scientifique et la foi semble de
même nature qu'à l'aube de la révolution béhavioriste. Deux exemples
suffiront à l'illustrer. Convié à se pencher sur l'avenir de la science
politique contemporaine, l'un des leaders de ce courant, Kenneth
Shepsle profite de cette opportunité pour rappeler la valeur du
paradigme qu'il défend en soulignant que «c'est précisément sa rigueur,
sa cumulativité, sa cohérence qui ont permis à l'approche du choix
rationnel d'avoir l'influence qu'elle connaît actuellement»2.

Dans la même veine, le chapitre consacré à la théorie formelle du choix


rationnel dans le dernier état collectif de la discipline, se transforme dès
les premières lignes en acte militant. À rebours des autres chapitres,
par essence beaucoup plus pondérés, la littérature review se fait ici
prosélyte. Ainsi, selon les auteurs, la réussite de leur école se mesure
non seulement à la place des analyses formelles des processus
politiques dans les principales revues de la discipline, mais aussi au
nombre des prix Nobel qui en sont issus (Arrow, Buchanan, Becker
mais aussi, on se demande pourquoi, Maurice Allais ou Herbert Simon).
Mais la force de cette approche résulterait surtout de son caractère de
science cumulative, vérifiée quotidiennement. Grâce au choix rationnel,
insistent-ils, «de nombreux objets de notre discipline sont aujourd'hui
théoriquement "compris" et leur connaissance s'élève»3. Quels sont ces
objets ? A vrai dire tous, dans la mesure où la théorie du choix rationnel
a vocation à annexer l'ensemble des domaines de la discipline, des
relations internationales jusqu'à la philosophie politique en passant
par les politiques publiques et les problèmes d'action collective.
D'aucuns la voient même capable d'absorber l'approche «néo-

1. Pour d'autres éléments de discussion, nous renvoyons à Blondiaux (L.), «Mort et


résurrection de l'électeur rationnel. Les métamorphoses d'une problématique
incertaine», Revue française de science politique, 46 (5), 1996, p. 777 et s. ; Beniger (J. R.),
Gusek (J. A.), «The Cognitive Turn in Public Opinion and Communication Research», in
Glasser (T.), Salmon (C. T.), eds, Public Opinion and the Communication of Consent, New
York, Guilford Press, 1996 ou Delli Carpini (M. X.), Huddy (L.), Shapiro (R. Y.), eds,
«Rethinking Rationality», Research in Micropolitics, 5, 1996.
2. Shepsle (K.), «The Nature of Contemporary Political Science : A Round-table
Discussion», art. cité., p. 41.
3. Lalman (D.), Oppenheimer (J.), Swistak (P.), «Formal Rational Choice Theory : A
Cumulative Science of Politics», in Finifter (A.), Political Science : The State of the
Discipline, vol. 2, op. cit., p. 91.

33
Les sciences du politique aux États-Unis

institutionnaliste» et les tentatives de synthèse entre les deux courants,


en provenance du choix rationnel, sont nombreuses1.

Par son ambition universelle et cumulative, par sa ferveur militante


autant que par la solidarité de ses membres, l'école du choix rationnel a
donc largement repris l'héritage de la révolution béhavioriste. On
retrouve derrière les proclamations de victoire des uns, comme en un
palimpseste, l'ombre guerrière des autres. Leur naïveté
épistémologique, leur rhétorique conquérante et leur exaltation des
vertus de la quantification et de la formalisation se ressemblent.

Il va sans dire qu'un tel pôle, uni autour d'un petit nombre de valeurs
et d'hypothèses, peut résister au processus réflexif qui touche à l'heure
actuelle le reste de la discipline et l'on peut se demander si, en dépit
des ambiguïtés et des faiblesses du programme bien analysées par
Patrick Lehingue dans ce numéro, la réussite d'une telle entreprise
collective nia pas reposé jusqu'à présent sur cette proximité d'ethos,
sinon de concepts, entre le choix rationnel et le béhaviorisme. Car ce qui
rapproche ces deux paradigmes, outre le niveau individuel d'analyse,
c'est bien l'attrait pour la formalisation des comportements humains.
La langue, presque exclusivement statistique, autant que les outils
(sondages ou tests d'inférence), sont interchangeables. Le primat de
l'explication sur la compréhension, l'absence d'intérêt pour l'histoire, le
dédain pour les études de cas, la recherche systématique des
régularités et la valorisation de l'«élégance» du raisonnement sont
autant de caractéristiques partagées par les deux programmes. Au
total les convergences sont, entre eux, beaucoup plus nombreuses que
les divergences.

Il faut se demander si nous ne sommes pas aujourd'hui en train


d'assister à l'avènement d'une configuration étrange, d'une sorte de
modus vivendi entre les partisans du choix rationnel et les héritiers des
différents courants du béhaviorisme (qui restent, faut-il le souligner,
nombreux), lequel ressemblerait à une sorte de Yalta formaliste
organisant, sur un mode largement inconscient (puisque les deux camps
restent en principe opposés) une sorte de coexistence relativement
pacifique entre ces deux piliers de la discipline. Il suffit d'ouvrir ses
deux principales revues, VAmerican Political Science Review et YAmerican
Journal of Political Science, pour mesurer cet état de fait : n'y ont accès
aujourd'hui que les articles répondant à des critères extrêmement
stricts de formalisation du raisonnement, qu'il soit ou non de type
économique, et (ou) ceux ayant recours aux tests statistiques les plus
sophistiqués. Si une petite place est concédée de manière presque
systématique à la théorie politique, les articles relevant d'autres

1. Shepsle (K.), «Studying Institutions : Some Lessons from the Rational Choice
Approach», in Farr (J.), Dryzek (J.), Leonard (S.), eds, Political Science in History, op. cit.

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Loïc Blondiaux

démarches, anthropologique, historique, monographique, juridique..., y


sont quasiment inexistants.

Il y a de fortes raisons de croire qu'un tel processus opère également


dans les principaux départements universitaires, dont la hiérarchie est
restée étonnamment stable depuis les années cinquante (avec un «cinq»
majeur - Harvard, Berkeley, Yale, Michigan, Stanford - presque
indétrônable). Car cette complicité objective des paradigmes se paye
bien évidemment en unités de pouvoir. Ainsi que le soulignait
récemment Kenneth Shepsle, apôtre déjà rencontré du choix rationnel :
«II y a quelques années, la plupart des bons départements refusaient
d'embaucher les personnes formées par ce courant. Aujourd'hui, nous
sommes vus comme une menace chaque fois qu'il y a un poste
disponible dans les sciences sociales»1. Au moment où il écrivait ces
lignes, en 1995, Shepsle était responsable du premier département de
«government» du pays, celui de l'Université de Harvard... Cette seule
notation suffit à nuancer quelque peu nos remarques antérieures...

Le mort saisit le vif

Pour analyser cette inertie de la science politique américaine et la


permanence de ses hiérarchies, il convient peut-être, à titre d'épilogue,
d'essayer de comprendre l'irrésistible attrait pour le formalisme, en
particulier statistique, qui la caractérise. Pour ce faire, différentes
hypothèses nous semblent pouvoir être avancées, qui tiennent autant,
comme toujours en sociologie des sciences, à l'histoire intellectuelle
qu'au contexte social et politique de la discipline.

La fascination pour l'objectivité du langage statistique n'est pas, bien


évidemment, l'apanage de la science politique anglo-saxonne et remonte
aux origines des sciences humaines2. Certains auteurs ont pu par
ailleurs parler d'un «tournant statistique» des sciences sociales
américaines, parti de l'Université de Columbia à la fin du siècle
dernier3. Mais la science politique a été marquée historiquement par
deux moments de rénovation qui ont contribué à ancrer durablement ce
réflexe statistique.

Le premier remonte aux années vingt. Il a pour epicentre l'université de


Chicago et pour leader Charles Merriam, lequel est aujourd'hui

1. Cité in Sciences Humaines, 58, 1996, p. 15.


2. Cf. par exemple, Whitley (R.), «Changes in the Social and Intellectual Organisation of
the Sciences : Professioimalisation and the Arithmetic Ideal», in Mendelsohn (E.),
Weingart (P.), Whitley (R.), eds, The Social Production of Scientific Knowledge, Sociology
of the Sciences Yearbook, Reidel, Dordrecht, 1977 ou Hacking (I.), «Statistical Language,
Statistical Truth, and Statistical Reason : The Self Authentification of a Style of
Scientific Reasoning», in Me Mullin (E.), ed., The Social Dimensions of Science, Notre
Dame, University of Notre Dame Press, 1992.
3. Camic (C), Xie (Y.), «The Statistical Turn in American Social Science : Columbia
University, 1890 to 1915», American Sociological Review, 59, 1994.

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Les sciences du politique aux États-Unis

considéré comme le véritable père fondateur de la science politique


américaine moderne1. Le projet épistémologique de Merriam entendait
rapprocher la science politique des autres sciences modernes selon deux
processus : l'imitation de disciplines jugées plus «avancées» comme la
science économique et surtout la psychologie et l'introduction
systématique des méthodes statistiques dans une discipline qui n'y
avait, jusqu'alors, en aucun cas recours2. Ce projet, s'il ne sera pas
accompli immédiatement, sera repris par ceux que Merriam va réunir
autour de lui à Chicago et qui deviendront les leaders incontestés de la
discipline après la seconde guerre mondiale : Harold Laswell, V. 0. Key,
David Truman ou Gabriel Almond.

L'autre moment décisif de refondation de la discipline ramène à la


seconde guerre mondiale et à un moment où dans ses rangs, certains
ont posé le problème de son utilité sociale. Au cours de la guerre, en
effet, les politistes se sont vus largement devancés en nombre au sein
des agences gouvernementales par les sociologues et les psychologues
sociaux, bien plus avancés qu'eux dans l'appropriation des outils
statistiques modernes à commencer par le sondage. Cette défaite
collective largement commentée a été attribuée à ce déficit de savoir-
faire statistique. Elle s'est résolue, nous l'avons vu, par l'entrée à corps
perdu de nombreux politistes dans la révolution béhavioriste3.

Ce traumatisme disciplinaire ne suffirait pas bien évidemment pas à


expliquer le phénomène que nous cherchons à décrire. Il faut
mentionner également d'autres facteurs d'explication. Contrairement à
la France, où la science politique entretient traditionnellement des
rapports intellectuels assez étroits avec des disciplines comme l'histoire
et la sociologie, les politistes américains, pour des raisons que nous
avons déjà invoquées, s'en sont volontairement éloignés et ce n'est que
très récemment, nous l'avons vu, que les choses ont commencé à
évoluer. Mais les principaux théoriciens de la sociologie, américaine ou
européenne n'y sont presque jamais cités et la méconnaissance de
l'histoire en tant que corps de connaissances spécialisée y reste entière.

Il est tout à fait surprenant au contraire pour un observateur français


de voir l'étroitesse des liens qui unissent depuis les années vingt, la
science politique américaine à la psychologie et à l'économie. Or, ces
deux disciplines partagent, dans leur version dominante aux États-Unis

1. Sur Merriam, cf. entre autres, Gunnell (J.), «Continuity and Innovation in the History
of Political Science : The Case of Charles Merriam», Journal of the History of the
Behavioural Sciences, 28, 1992.
2. Programme présenté explicitement lors de l'adresse présidentielle de C. Merriam lors
de sa nomination à la tête de YAmerican Political Science Association, Merriam (C),
«Progress in Political Research», American Political Science Review, 20, 1926. Cf.
également, Merriam (C), «The Significance of Psychology for the Study of Politics»,
American Political Science Review, 23, 1924.
3. Sur cet épisode, nous nous permettons de renvoyer à notre thèse, La fabrique de
l'opinion. Une histoire sociale des sondages, IEP Paris, 1994, p. 294-302.

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Loïc Blondiaux

depuis le début du siècle, une même attirance pour la quantification1.


De manière plus globale, ces deux disciplines y jouissent dans l'univers
des sciences sociales comme dans l'ensemble de la société, d'un prestige
qu'elles ont tardé à acquérir en Europe. Leurs praticiens universitaires
s'y comptent par dizaines de milliers et la légitimité de disciplines
comme l'histoire ou la sociologie y est, pour des raisons historiques,
infiniment moindre que dans un pays comme la France.

Cette fascination pour le formalisme statistique se double, comme l'a


bien montré Ted Lowi dans un article récent, de transformations
politiques plus profondes qui ont conduit à une valorisation extrême du
raisonnement économique et de la démarche formelle dans l'ensemble
de la société et du monde politique. Il y aurait en quelque sorte un
rapport d'homologie entre les hiérarchies d'un État bureaucratique
touché par un processus de rationalisation croissante et les hiérarchies
internes à la discipline. Cette affirmation formulée sous une forme
volontairement provocante a suscité des réactions parfois acerbes2. Elle
n'en met pas moins le doigt, une fois encore, sur l'autonomie relative qui
caractérise la position de la discipline par rapport à la société qui
l'entoure.

Mais, un ultime schéma explicatif pourrait de manière paradoxale, faire


valoir que c'est au contraire l'isolement croissant de la discipline par
rapport à la société américaine qui explique cette dérive formaliste. Là
où en France, comme l'ont montré Raymond Boudon et Jean Leca,
l'intellectuel français (et le spécialiste de science politique en
particulier), peut traditionnellement viser plusieurs marchés pour ses
publications et discours (ceux des médias, de la politique ou du public
éclairé)3, les universitaires américains sont tendanciellement beaucoup
plus nombreux à rester enfermés sur leurs campus, là où l'ésotérisme
du langage n'est pas un handicap mais au contraire un signe de
reconnaissance. Cette explication - qui pourrait être étayée notamment
par le constat effectué par Peter Wagner et Björn Wittrock selon lequel
toutes les sciences sociales, à leur origine, ont oscillé entre un modèle de
développement «formaliste» et scientiste et un modèle «pédagogique»
dans lequel elles avaient plutôt vocation à servir la formation des élites

1. Cf. sur ce point les deux très bons ouvrages de Paicheler (G.), L'invention de la
psychologie moderne, Paris, L'Harmattan, 1992 et Caro (J.-Y.), Les économistes
distingués. Logique sociale d'un champ scientifique, Paris, Presses de la FNSP, 1982.
2. Lowi (T.), «The State in Political Science : How We Became What We Study», American
Political Science Review, 86, 1992. Cf. la réponse de H. Simon, «The State of American
Political Science. Professor Lowi's View of our Discipline», PS, 26 (2), 1993.
3. Boudon (B..), «L'intellectuel et ses publics : les singularités françaises», in Reynaud (J.
D.), Grafmeyer (Y.), dir, Français qui êtes vous ?, Paris, La Documentation française,
1981 ; Leca (J.), «La science politique dans le champ intellectuel français», Revue
française de science politique, 35 (4-5), 1982.

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Les sciences du politique aux États-Unis

- nous semble contribuer éclairer la configuration intellectuelle et


sociale particulière de la science politique américaine1.

En conclusion, on l'aura compris, les traits qui différencient la science


politique américaine de la science politique française restent plus
nombreux que ceux qui les rapprochent. L'histoire, la sociologie, les
mœurs, les hiérarchies qui les gouvernent y paraissent
fondamentalement irréductibles. Mais aujourd'hui plus qu'hier, des
passerelles peuvent s'établir entre ces deux mondes. Tout politiste qui
a eu la curiosité d'emprunter l'une d'entre elles a sans doute vécu cette
expérience étrange : il y a toujours, ne serait-ce que dans une université
américaine isolée, un ou plusieurs chercheurs qui travaillent sur un
objet identique et dans une direction proche de la sienne... Les
métamorphoses actuelles de la science politique américaine méritaient
donc bien que l'on consacre deux numéros à ces tournants historiques.
On ne se plaindra pas de ce que l'on croyait un astre mort se soit remis
à émettre des signes de vie. Que ces signaux soient contradictoires ne
fait que rendre l'exploration plus intéressante...

1. Wagner (P.), Wittrock (B.), «States, Institutions and Discourses : A Comparative


Perspective on the Structuration of the Social Sciences», in P. Wagner, B. Wittrock, R.
Whitley, eds, Discourses on Society, op. cit.

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