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Syllabus

Le document traite de la relativité générale et de la cosmologie, en explorant l'évolution de la théorie de la gravitation depuis Newton jusqu'à Einstein. Il aborde les difficultés de la mécanique newtonienne, le principe d'équivalence, les équations d'Einstein et les implications cosmologiques. Le texte est structuré en chapitres détaillant des concepts clés, des tests expérimentaux et des phénomènes astrophysiques liés à la relativité générale.

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Le document traite de la relativité générale et de la cosmologie, en explorant l'évolution de la théorie de la gravitation depuis Newton jusqu'à Einstein. Il aborde les difficultés de la mécanique newtonienne, le principe d'équivalence, les équations d'Einstein et les implications cosmologiques. Le texte est structuré en chapitres détaillant des concepts clés, des tests expérimentaux et des phénomènes astrophysiques liés à la relativité générale.

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RELATIVITÉ GÉNÉRALE ET

COSMOLOGIE

LPHYS1332

Jean-Marc GÉRARD

Année académique 2020-2021

Université catholique de Louvain


Faculté des Sciences
École de Physique
Table des Matières

Introduction 1

Chapitre 1 : Difficultés dans la théorie de Newton 15


1.1 Périhélie de Mercure
1.2 Principe d’équivalence faible
1.3 Interaction instantanée

Chapitre 2 : De la mécanique de Newton à la mécanique


d’Einstein 23
2.1 Bref rappel des lois de la mécanique de Newton
2.2 Généralisation à la mécanique d’Einstein
2.3 Une théorie relativiste de la gravitation

Chapitre 3 : Le Principe d’Équivalence d’Einstein 53


3.1 Repère inertiel local
3.2 Principe de covariance générale
3.3 Force gravitationnelle apparente
3.4 Principe d’équivalence fort

3.4.1 Mouvement perpétuel idéal et “redshift” gravitationnel

3.4.2 Paradoxe des jumeaux et dilatation du temps


3.5 Déflexion de la lumière : un premier essai
3.6 Paramétrisation d’Eddington-Robertson

Chapitre 4 : Quelques éléments de géométrie riemannienne 95


4.1 Transport parallèle d’un vecteur
4.2 Champ de vecteurs et géodésiques
Table des Matières

4.3 Géométries de Cartan et Weyl


4.4 Précession géodésique d’un gyroscope
4.5 Dérivées covariantes et tenseur de Riemann
4.6 Déviation géodésique
4.7 Tenseur de Riemann et coordonnées normales
4.8 Tenseur de Ricci et scalaire de courbure
4.9 Tenseur de Weyl et espace conformément plan

Chapitre 5 : Les Équations d’Einstein dans le vide 125


5.1 Principe de simplicité
5.2 Courbure spatiale
5.3 Identités de Bianchi

Chapitre 6 : Tests classiques de la Relativité Générale 137


6.1 Solution de Schwarzschild extérieure
6.2 Dans notre système solaire : M = M⊙
6.2.1 Avance séculaire du Périhélie de Mercure
6.2.2 Déflexion de la lumière
6.2.3 Retard de l’écho-radar
6.2.4 Déplacement Doppler
6.3 Dans notre galaxie : M = ?
6.3.1 Précession orbitale d’un pulsar
6.3.2 Évidence des ondes gravitationnelles
6.3.3 Micro-lentilles gravitationnelles
6.4 Au-delà de notre galaxie

Chapitre 7 : Trous noirs 193


7.1 Rayon de Schwarzschild et censure cosmique
7.2 Évidences en faveur des trous noirs

iv
7.3 Découverte des ondes gravitationnelles
7.4 Entropie d’un trou noir
7.5 Déflexion de la lumière par un trou noir

Chapitre 8 : Les Équations d’Einstein en présence de matière 217


8.1 Tenseur énergie-impulsion
8.2 Solution de Schwarzschild intérieure
8.3 Densité constante et étoile stable
8.4 Pression constante et Univers “statiques”
8.4.1 Univers de Minkowski (1908) : “absolument vide”
8.4.2 Univers d’Einstein (1917) : “matière sans mouvement”
8.4.3 Univers de de Sitter (1917) : “mouvement sans matière”
8.5 Constante cosmologique ou d’intégration ?

Chapitre 9 : Le principe cosmologique 239


9.1 La métrique de Robertson-Walker
9.2 Les Univers “statiques” revisités
9.3 Loi de Hubble-Lemaı̂tre

Chapitre 10 : Les équations de Friedmann-Lemaı̂tre 259


10.1 Quelques solutions analytiques simples
10.2 Univers de Lemaı̂tre (1927)
Introduction

Introduction

La théorie de la gravitation de Newton (1686) marque probablement le début


de la physique théorique moderne dont l’objectif principal est de décrire et ex-
pliquer les phénomènes complexes de la Nature en termes de lois fondamentales.
Depuis Newton, nous assistons en effet à un élargissement continuel du domaine des
phénomènes expliqués et à une amélioration constante dans la simplicité et l’uni-
versalité des théories utilisées pour ces explications. Cette démarche scientifique est
donc réductionniste dans le sens qu’elle tente de réduire l’Univers des phénomènes
physiques à un ensemble fini d’équations fondamentales [1]. Elle est malheureuse-
ment trop souvent confondue avec la doctrine selon laquelle le comportement de tout
système complexe doit nécessairement pouvoir s’expliquer à partir de propriétés in-
trinsèques de ses constituants (atome → noyau → quark). Une propriété cruciale
pour la description d’un système contenant un grand nombre de degrés de liberté
est sa température. Une attitude réductionniste extrême suggèrerait aux physiciens
des particules d’ignorer le concept de température qui n’a pas de sens pour un
objet élémentaire. Or nous savons aujourd’hui que ce concept joue également un
rôle important dans le cadre de l’Univers primordial. Ces développements récents
de la théorie des champs à température finie ne demandent pas l’introduction de
nouvelles particules élémentaires. De même, l’explication révolutionnaire de la gra-
vitation par Einstein (1915) ne repose pas sur une nouvelle théorie des constituants
de la matière. Elle se base plutôt sur un nouveau principe physique, le principe de la
relativité générale, qui implique un espace-temps dynamique influençant et influencé
par la distribution de masse-énergie qu’il contient. La force gravitationnelle se mani-
feste au travers d’une courbure chrono-géométrique qui façonne la trajectoire le long
de laquelle un corps peut se mouvoir. C’est ainsi que la pomme de Newton “glisse”
vers le sol en respectant la courbure locale de l’espace-temps induite par la Terre !

1
Introduction

Aujourd’hui, la mise au point très onéreuse du GPS (Global Positioning System)


doit tenir compte de cette réalité !
Nous pouvons bien sûr ergoter sur la question de savoir si ce sont les principes
plutôt que les équations qui sont recherchés. Il est certain que le principe de Copernic
(1543) selon lequel l’homme n’occupe pas une position privilégiée dans l’Univers
a joué un rôle déterminant dans l’élaboration de la théorie de la gravitation. Ce
principe sera rapidement conforté par les observations précises de Galilée effectuées
en janvier 1610 au moyen d’une lunette astronomique qui grossissait 30 fois. Le
paysage lunaire apparaı̂t alors semblable à celui de la Terre, Jupiter possède ses
propres “planètes” (Callisto, Io, Europe et Ganymède). . .
L’histoire moderne de la gravitation [2] – [5] obéit au schéma classique de l’éta-
blissement d’une nouvelle théorie. Jusqu’à sa mort (1588), Tycho Brahé accumule
systématiquement des observations précises sur le mouvement des planètes. Contrai-
rement aux astronomes avant lui, Tycho ne se borne pas à observer de temps en
temps les planètes et à collecter des données afin de construire ou de vérifier une
théorie spécifique. Non. Il observe une planète chaque fois qu’elle est visible, nuit
après nuit. Son assistant Kepler va alors exploiter plus particulièrement les données
sur le mouvement apparent de Mars. Après de nombreux tâtonnements, ce “som-
nambule” [6, 7] parvient à décrire le mouvement planétaire sur base de deux règles
empiriques (1609) :

K1 : “les planètes suivent des orbites elliptiques dont le Soleil occupe un des foyers”

K2 : “la droite joignant la planète au Soleil balaie des aires égales en des temps égaux”

Kepler fut déçu de découvrir que les orbites planétaires étaient en réalité ellip-
tiques : des cercles auraient été plus beaux et plus simples car dépendant d’un seul
paramètre (le rayon) et non de deux (le demi-grand axe et l’excentricité). Finalement,
Newton (1686) établit une loi universelle pour la gravitation. Une force centrale per-
met d’expliquer la règle K2. Si de plus cette force est inversément proportionnelle au
carré de la distance, elle explique également la règle K1 énoncée ci-dessus. En par-

2
Introduction

ticulier, toutes les orbites s’expriment en termes d’un seul paramètre, la constante
de Newton. Si Kepler avait encore été en vie alors, il aurait sûrement été réconcilié
avec les ellipses !
Newton offre ainsi le premier modèle d’Univers fondé sur des principes mécaniques.
Il reconnaı̂t que le seul exemple donné par la Nature d’un mouvement purement iner-
tiel, se perpétuant éternellement, sans frottement ou autre interférence qui puisse
l’arrêter, est le mouvement orbital des lunes et des planètes. Il confirme ainsi l’hy-
pothèse attribuée [8] à Hooke (1679) selon laquelle le mouvement planétaire (infi-
nitésimal) est la composition d’un mouvement inertiel (1) et d’un mouvement radial
de chute libre (2) :

1
2

La composante inertielle (1) du mouvement est à l’origine de la deuxième loi de


Kepler selon laquelle des aires égales sont balayées en des temps égaux :
T

3
Introduction

tandis que la composante chute libre (2) détermine le comportement d’une pomme
tombant d’un arbre à partir de l’observation du mouvement de la Lune autour de
la Terre :

1 km L

1,4 mm 4,9 m
1s

Paul Valery a écrit à ce sujet :

“Il fallait être Newton pour prévoir que la Lune tombe,


alors que tout le monde voit bien qu’elle ne tombe pas.”

Les concepts d’inertie et de chute libre vont occuper une place fondamentale dans
l’élaboration de la théorie d’Einstein de la gravitation !
Selon Newton, une pomme tombe toujours vers le centre de la Terre car la matière
exerce un pouvoir d’attraction sur la matière. Sa théorie fournit donc l’explication
finale au problème des marées océaniques :
L L L

= + T

“chute libre” “marée”

4
Introduction

Si nous négligeons un instant l’influence du Soleil, la (ré)action globale de la Lune


sur la Terre provoque donc bien deux marées basses (hautes) par jour.

La force associée au phénomène non local de marée est proportionnelle au rayon


moyen de la Terre et varie donc comme l’inverse du cube de la distance. En fait, les
mouvements inertiel et de chute libre sont tels que nous ne ressentons la présence
gravitationnelle du Soleil (ou d’un trou noir supermassif tel que Gargantua) qu’au
travers des effets de marée qu’il induit également dans la Baie de Somme (ou sur la
planète Miller dans le film “Interstellar” de Christopher Nolan 2014). Cette consta-
tation apparemment anodine jouera un rôle essentiel dans l’énoncé du principe d’équi
valence local et, par conséquent, dans la construction de la théorie de la Relativité
Générale.

La démarche de Newton est donc bien réductionniste ! Mais la beauté extraor-


dinaire de la théorie unifiée de Newton réside peut-être avant tout dans son pou-
voir prédictif. Durant plus de deux siècles, son caractère universel va permettre des
prédictions aussi spectaculaires que le caractère fini de la vitesse de la lumière, le
passage périodique des comètes ou encore l’existence d’une matière sombre.

Dès 1675, l’astronome danois Roemer enregistre une anomalie dans les temps
d’occultation apparents de Io par Jupiter et en conclut que la lumière doit se pro-
pager à vitesse finie si la période orbitale intrinsèque de ce satellite galiléen est
supposée constante (∼ 42 h.). Cette hypothèse, formulée dans le cadre de la re-
cherche désespérée d’une mesure précise des longitudes [9] à partir du mouvement
horloger des lunes de Jupiter, repose sur la troisième loi de Kepler (1619) :

K3 : “le carré de la période de révolution des planètes est proportionnel au cube du demi-

grand axe de leur orbite autour du Soleil”

étendue au mini-système Jupiter-Io. Cette troisième loi, appelée également “loi


d’harmonie”, est l’aboutissement du travail acharné de Kepler qui, durant toute
sa vie, tenta de dégager des relations magiques entre les régularités de la Nature et

5
Introduction

les régularités mathématiques. Elle sera également justifiée a posteriori par la loi
universelle de Newton. Le résultat étonnant obtenu par Roemer est très simple à re-
produire : après avoir étalonné cette horloge jovienne, regardez-la à nouveau quelques
mois plus tard, lorsque la distance Terre-Jupiter aura augmenté de quelques dizaines
de millions de kilomètres ; vous noterez alors un retard de quelques minutes. Il fut
néanmoins longtemps ignoré avant d’être apprécié à sa juste valeur par ... Maxwell
à la fin de sa vie (1879) ! En fait, la propagation à vitesse finie de la lumière sera à
l’origine de la remise en question par Einstein de la théorie de Newton selon laquelle
la force gravitationnelle agit instantanément sur de très grandes distances.

Ensuite, Halley étend la théorie au-delà du système planétaire [10]. Sur base
d’observations antérieures (1531, 1607 et 1682), il prédit dès 1705 une nouvelle
apparition de “sa” comète pour Noël 1758. Celle-ci réapparaı̂t en effet approxima-
tivement tous les 76 ans, suivant une même orbite fermée. Son rendez-vous avec la
sonde Giotto en 1986 fut très médiatisé.

Enfin, le calcul précis des perturbations induites par l’ensemble des sept planètes
connues à l’époque permet au mathématicien et astronome français Le Verrier
de prédire l’existence de Neptune. Celui-ci avait en effet minutieusement vérifié
qu’Uranus, première planète découverte par hasard au moyen d’un télescope (Her-
schel, 1781), ne respecte pas exactement les principes de la mécanique céleste. Au
lieu de désavouer la théorie de Newton, Le Verrier émet alors l’hypothèse qu’une
masse sombre, jusque là inconnue, dicte sa conduite excentrique à Uranus. Il calcule
(précédé en celà de peu par le jeune prodige anglais Adams [11]) l’emplacement
de cette inconnue. Il contacte alors personnellement l’astronome allemand Galle de
l’observatoire de Berlin qui observera Neptune à l’endroit indiqué, cinq jours plus
tard, soit le 23 septembre 1846 ! Fort de cette découverte sensationnelle, Le Verrier
récidive en 1859, invoquant l’existence d’une petite planète gravitant entre le Soleil
et Mercure pour expliquer les irrégularités de l’orbite de cette dernière. Il baptise
l’astre sombre Vulcain, prédit son passage devant le Soleil... et se trompe. Vulcain
lui fait faux bond. Et pour cause : il n’existe pas ! Une première fissure apparaı̂t

6
Introduction

donc clairement dans l’édifice. La Relativité Générale d’Einstein (1915) viendra à


la rescousse de Newton pour expliquer l’anomalie de Mercure. Neptune sera officiel-
lement reconnue huitième et dernière planète du système solaire le 24 août 2006 lors
de l’assemblée générale de l’Union Astronomique Internationale (UAI) à Prague. En
2013, une nouvelle vérification confirme qu’il n’y a aucun objet de taille supérieure
à 6 km à l’intérieur de l’orbite mercurienne. . .
Aujourd’hui la gravitation semble donc réellement universelle. Elle contrôle aussi
bien les effets de marée que l’expansion de l’Univers car les forces nucléaires (faible
et forte) de courte portée et la force électromagnétique écrantée lui laissent le champ
libre sur de grandes échelles. Elle n’en reste pas moins énigmatique par rapport aux
trois autres forces fondamentales de la Nature, tant au niveau macroscopique qu’au
niveau microscopique. D’une part, seule son action continuelle sur le Soleil entretient
la fusion thermonucléaire et autorise en fin de compte une vie ordonnée sur Terre en
accord avec le deuxième principe de la thermodynamique [12]. En effet, pour un gaz
ordinaire, les effets répulsifs de la pression encouragent celui-ci à se disperser le plus
possible avec le temps. Par contre, comme la gravitation est une force attractive, son
état naturel (ou d’équilibre) est celui où la matière s’agglutine au maximum en un
endroit. En d’autres termes, dans un système dépourvu de gravitation, l’évolution
de la matière se fait de l’inhomogène vers l’homogène

q q q q q q
q q q q q q
q q q q q q q q q q q q
q q q q q q
q q q q q q
−→ q q q q q q

q q q q q q q q q q q q
q q q q q q
q q q q q q q q q q q q

alors que dans un système dominé par les des interactions gravitationnelles, l’évolution
se fait de l’homogène vers l’inhomogène

7
Introduction

. . . .
.. . .. .. . ..
q q q q q q

q q q q q q . . . .
q q q q q q
−→
q q q q q q
. . . .
q q q q q q .. . .. .. . ..
. . . .
q q q q q q

dès qu’une fluctuation minime surgit.


D’autre part, l’approche réductionniste exploitée avec succès par les physiciens
des particules élémentaires a débouché sur une unification partielle des interactions
électromagnétique, faible et forte dans le cadre de la théorie quantique des champs.
Dans ce cadre, les concepts de potentiel classique (Coulomb) et de champ relati-
viste (Maxwell) disparaissent successivement, au profit d’interactions fondamentales
transmises via l’échange de particules élémentaires (photon, W , Z, gluons) entre
constituants de la matière (quarks et leptons) :

q,l

γ,W,Z,gluons,...

q,l

Paradoxalement, la théorie classique de Newton qui fut un premier pas vers une
description unifiée des phénomènes observés ne peut être complètement quantifiée
et résiste donc farouchement aux tentatives d’unification de toutes les forces de
la Nature, gravitation comprise. En particulier, l’approche déductive la plus pro-
metteuse dans cette direction est la théorie des “supercordes” [13]. Sa cohérence

8
Introduction

mathématique exige une modification de la loi de Newton de l’attraction gravita-


tionnelle inversément proportionnelle au carré de la distance. Cette modification
est due à l’apparition de nouvelles particules massives (dilaton, gravitino,...) qui
remettent en question le principe d’équivalence et donnent lieu à une nouvelle in-
teraction de type Yukawa, caractérisée par une constante de couplage et une portée
finie. Les mesures précises du mouvement de satellites autour de la Terre (∼ 106 m)
et de planètes autour du Soleil (∼ 1013 m) excluent toute nouvelle force dont l’in-
tensité serait supérieure à un dix millardième de celle de la gravitation. Cependant,
malgré les avancées technologiques impressionnantes, nous ne pouvons toujours pas
exclure une modification dramatique de la gravitation à l’échelle de 10−4 m alors que
la théorie quantique des champs appliquée aux trois autres interactions est testée
avec succès jusqu’à 10−18 m ! Plus récemment, des théories basées sur l’hypothèse
de dimensions spatiales supplémentaires dans lesquelles seule la gravitation peut se
propager librement, ce qui “diluerait” la force que nous ressentons, ont stimulé la
mise au point de nouvelles expériences pour améliorer ces limites sur la validité de
la loi de Newton [14].
Tout au long de ce cours élémentaire sur la théorie générale de la relativité, nous
adopterons toutefois une approche plutôt inductive basée essentiellement sur une
idée physique simple, le principe d’équivalence, mais aussi sur l’observation. Nous
ne pouvons en effet ignorer que le comportement anormal de la planète Mercure
fut au centre des préoccupations d’Einstein tout au long du chemin intellectuel qui
le mènera finalement à sa théorie covariante de la Relativité Générale en novembre
1915 :

≪ Pour l’instant, je suis occupé par des considérations relevant également


de la théorie de la relativité et concernant la loi de la gravitation ; j’espère
expliquer ainsi la modification séculaire encore inexpliquée du périhélie
de Mercure, mais jusqu’à présent il semble que cela ne veuille pas mar-
cher . . . ≫

(lettre d’Einstein à C. Habicht, le 24 décembre 1907)

9
Introduction

≪ Imagine ma joie en reconnaissant que la covariance générale était


réalisable et en trouvant que les équations donnaient correctement le
mouvement du périhélie de Mercure. Pendant quelques jours, j’étais fou
de joie et tout excité ≫.

(lettre d’Einstein à P. Ehrenfest, le 17 janvier 1916)

Bien que ce cours ne suit pas le cheminement historique parsemé d’opacités,


de doutes et d’erreurs, nous espérons qu’il ébranlera le mythe selon lequel Einstein
était un génie solitaire uniquement inspiré par la beauté des mathématiques pour
découvrir sa grande théorie. Ce mythe fut construit par Einstein lui-même pour
probablement justifier ses travaux d’unification ultérieurs [15]. En réalité, guidé
par une intuition physique hors du commun, il s’était entouré de collaborateurs
et compétiteurs avec lesquels il communiquait régulièrement car ses connaissances
en mathématique étaient (relativement) limitées. En particulier, ses amis Grossman
et Besso l’aidèrent à plusieurs reprises dans la compréhension et l’application des
outils mathématiques développés dans la seconde moitié du 19ème siècle et sous-
jacents aux équations tant recherchées. Mais les solutions pourtant simples de ces
équations dans le cas d’une étoile sphérique et d’un univers homogène furent rapi-
dement dérivées par d’autres. Sa remarque finale sur la genèse de la théorie de la
Relativité Générale est à ce titre très claire :

≪ À la lumière des connaissances acquises, ce à quoi nous avons eu la


chance d’aboutir apparaı̂t comme presque évident : un étudiant intelligent
est capable de le comprendre sans grand effort. Mais les angoisses d’un
travail à l’aveuglette s’étendant sur plusieurs années, avec ses espoirs
et ses impatiences, ses alternances de confiance et de décrouragement,
jusqu’à la percée finale en direction de la Vérité, tout cela, seul celui qui
l’a vécu peut le connaı̂tre ≫.

(conférence d’Einstein à Glasgow, le 20 juin 1933)

10
Introduction

Exercices intégrés

0.1. Résolution du problème de Kepler : seuls les potentiels centraux

U(r) = kr 2

et
k
U(r) = −
r

garantissent que toutes les trajectoires bornées sont fermées [16, 17].

0.2. Calcul de la période de 84 minutes associée à tout mouvement oscillant à


GM r 2 3 GM
l’intérieur de la Terre si U(r ≤ R) = 2R3
− 2 R
.

0.3. Dérivation de la troisième loi de Kepler à l’aide d’une transformation d’échelle


r → λr appliquée sur le lagrangien L ≡ 12 (ṙ 2 + r 2 ϕ̇2 ) ± kr α .

0.4. Estimation de g sur base du mouvement orbital de la Lune autour de la Terre.

0.5. Expression de la force de marée.

0.6. Estimation de c sur base du mouvement orbital de Io autour de Jupiter.

11
Introduction

Bibliographie
[1] “Reductionism Redux”, S. Weinberg (The New York Review, October 5, 1995).

[2] “Les origines de la physique moderne”, I. Bernard Cohen (Seuil, 1993).

[3] “La nature de la physique”, R. Feynman (Seuil, 1980).

[4] “Feynman’s last lecture on the motion of the planets around the sun”,
D.L. Goodstein and J.R. Goodstein (Vintage, 1997).

[5] “La gravitation”, G. Gamow (Payot, 1993).

[6] “Les somnambules”, A. Koestler (Calmann-Levy, 1960).

[7] “Galileo’s Daughter”, D. Sobel (Penguin, 2000).

[8] “Newton, l’horloger du monde” (Pour la Science, Novembre 2003).

[9] “Longitude”, D. Sobel (Seuil, 1996).

[10] “La comète Halley”, P. Maffei (Fayard, 1985).

[11] “The Neptune File”, T. Standage (Penguin, 2000) ;


“The case of the pilfered planet”, W. Sheehan et al. (Scientific American, De-
cember 2004).

[12] “The Emperor’s new Mind”, R. Penrose (Penguin, 1991).

[13] “Superstring theory”, M.B. Green, J.H. Schwarz and E. Witten (Cambridge,
1987).

[14] “Sub-millimiter tests of the gravitational inverse-square law, C.D. Hoyle et al.,
arXiv : hep-ph/0405262 (2004).

[15] “Lessons from Einstein’s 1915 discovery of general relativity”, L. Smolin,


arXiv :1512.07551 (2015).

12
Introduction

[16] “Mathematical Methods of Classical Mechanics”, V.I. Arnold (Springer-


Verlag).

[17] “Mécanique”, L. Landau et E. Lifchitz (Mir, 1969).

13
1.1 – Périhélie de Mercure

Chapitre 1

Difficultés dans la théorie de Newton


Au 19ème siècle, la théorie de Newton de la gravitation universelle va progressi-
vement révéler ses limitations face aux progrès dans les domaines de l’observation,
de la phénoménologie et de la théorie.

1. Périhélie de Mercure
Comme nous l’avons déjà signalé dans l’introduction, la première difficulté
réside dans le désaccord entre les prédictions et les observations faites sur l’orbite
de la planète Mercure. En 1859, Le Verrier montre en effet que la précession du
périhélie de Mercure observée depuis la Terre ne correspond pas exactement à celle
prédite par la théorie de Newton.
En l’absence de planètes autres que Mercure, son orbite intrinsèque autour du
Soleil devrait être une ellipse dont les axes et, par conséquent le périhélie, sont fixes.
Cependant l’astronome doit tenir compte de la précession des équinoxes (la Terre en
rotation oscille également dans l’espace, comme une toupie inclinée dont la période
est légèrement inférieure à 26.000 ans) ainsi que de la présence des autres planètes
(tournant toutes dans le même sens). L’avance séculaire apparente du périhélie de
Mercure devrait donc correspondre à l’accumulation des effets suivants :
360◦
 
- précession polaire de la Terre + 5025.6” ∼ !
260
- influence de Venus + 277.8”
Terre + 90.0”
Mars + 2.5”
Jupiter + 153.6”
Saturne + 7.3”
Autres + 0.2”

15
1.2 – Principe d’équivalence faible

soit au total 5557.0” d’arc (environ 1.5◦ ). Or l’observation donne une avance de
5599.7” d’arc par siècle. La différence

∆φ ≈ 43”/siècle

est bien sûr minime (Le Verrier avait obtenu un écart de 38”/siècle avec les moyens
de son époque !) : après une révolution de 360 millions de km en 88 jours, la planète
se situe, en moyenne, 29 km plus loin que prévu. Mais devant l’absence d’une matière
sombre susceptible d’expliquer cette différence, les astronomes du 19ème siècle envi-
sagent sérieusement une modification de la gravitation universelle de Newton basée
sur une force inversément proportionnelle au carré de la distance. En 1882, Newcomb
calcule que le comportement anormal de Mercure peut effectivement être reproduit
si cette puissance inverse est égale à 2.0000001574. Cette proposition fut cependant
rapidement rejetée sur base du mouvement du périgée de la Lune. En 1885, New-
comb invoque également un aplatissement aux pôles du Soleil. Cette controverse [5]
sur la non-sphéricité du Soleil fut ravivée par Dicke dans les années 60 avant d’être
définitivement close par des mesures plus précises de son moment quadrupolaire.

2. Principe d’équivalence faible


Exprimée dans le cadre de la mécanique de Newton, la gravitation est une force
bien étrange. En effet, la seconde loi de Newton :

F~ = m~a

nous dit que la force totale F~ sur un corps détermine son accélération ~a. Cette
force F~ provient de l’action d’autres objets sur le corps considéré et peut donc être
d’origine gravitationnelle, électrique, moléculaire ... La constante m est la masse du
corps. Elle exprime son inertie, c’est-à-dire sa capacité à résister à une accélération.
Pour une force F~ donnée, plus m est grande et plus ~a sera petite. En général, F~ ne
dépend pas des propriétés intrinsèques du corps sur lequel elle agit. Cependant, dans
le cas particulier de la gravitation, la masse m apparaı̂t également dans l’expression
de la force
~ = −G Mm ~r .
F~gr. = −m∇V
r2 r
16
1.2 – Principe d’équivalence faible

Ceci a pour conséquence que l’accélération d’une particule dans un champ gravita-
tionnel est indépendante de sa masse :
GM ~r
~a = − .
r2 r
En d’autres termes, l’accélération subie par un corps plongé dans un champ gra-
vitationnel dépend uniquement de sa position, et absolument pas de la nature des
éléments qui le composent. Cette réponse universelle de la matière à la gravita-
tion était déjà connue de Galilée en 1638. (L’astronaute David Scott ne s’est-il pas
exclamé “Galilei was right” lorsqu’il laissa tomber une plume et un marteau à la
surface de la Lune lors de la mission Apollo 15 ?).
Si nous distinguons deux sortes de masse au départ, soit une masse inertielle min.
associée à la seconde loi de Newton et une masse gravitationnelle mgr. associée à la
force gravitationnelle, l’expérience apocryphe de Galilée sur la chute libre nous dit
alors que la Nature semble respecter une loi supplémentaire :

min. = mgr. .

Nous pouvons supposer que Newton était déjà familier avec ce principe d’équiva-
lence. Dans ses Principia, il décrit en effet des mesures très précises de la période
d’oscillation T de pendules ayant la même longueur ℓ mais étant lestés de différentes
substances (or, argent, plomb, verre, sable, sel, bois, eau et blé). Or dans le cas de
petites oscillations, nous avons
 1/2 s
min. ℓ
T = 2π .
mgr. g
L’égalité énigmatique entre la masse inertielle et la masse gravitationnelle était
encore l’objet d’un concours au début du 20ème siècle. En 1906, l’Académie des
sciences de Göttingen remet en effet le prix Beneke au baron Roland von Eötvös.
Cependant, ce dernier ne reçoit que 3400 des 4500 marks ; il avait bien effectué
l’expérience décisive pour vérifier cette égalité apparente avec une précision de 10−9
mais n’en avait pas fourni l’explication théorique.
Aujourd’hui, cette identité est vérifiée en laboratoire avec une très grande préci-
sion :
min. − mgr.
< 10−13
mgr.

17
1.2 – Principe d’équivalence faible

grâce aux expériences initiées par Eötvös en 1889 [2] :

N ------- m gr. = 0

-
---
---
T

m in. = 0
S

À une latitude θ, l’écart angulaire α du pendule (au repos) par rapport à la direction
du centre de la Terre
2 3
 
min. ω⊕ r⊕
α= sin θ cos θ
mgr. GM⊕
résulte de la superposition des forces gravitationnelle et inertielle en présence. À la
latitude optimale de 45◦ N, cet écart est de l’ordre de 1/10 de degré et apparemment
identique quelle que soit la composition du corps suspendu.
Pour tester le principe d’équivalence, nous avons besoin de corps en chute libre.
D’où l’idée de placer deux masses différentes, l’une en platine et l’autre en titane,
sur une même orbite autour de la Terre. Le satellite français MICROSCOPE mis sur
une orbite héliosynchrone à 710 km d’altitude en avril 2016 a pour mission de vérifier
ainsi ce principe avec une précision cent fois supérieure à celle de tests effectués en
laboratoire sur Terre, soit 10−15 , au bout de deux années. En décembre 2017, un
résultat intermédiaire confirmait déjà la théorie au niveau de 2 10−14 [3].
La coı̈ncidence entre masse inertielle et masse gravitationnelle est élevée au rang
de postulat, le principe d’équivalence faible, dans la théorie de Newton. Étant donné
la relation entre la masse inertielle et l’énergie au repos découverte par Einstein en
septembre 1905,
E0 = min. c2 ,

nous devons conclure que toute énergie de liaison contribue de manière identique à
la masse inertielle et à la masse gravitationnelle d’un corps compact. Cependant, les
corps utilisés dans les expériences de type Eötvös contiennent seulement une fraction

18
1.3 – Interaction instantanée

infime d’énergie de liaison gravitationnelle définie par


1 X mi mj
Ωℓ ≡ − G ,
2 i6=j rij

soit
3 GM 2
Ωℓ = −
5 R
dans le cas d’une sphère homogène de masse M et rayon R. Pour une sphère de 2
kg et de 10 cm de rayon, nous obtenons en effet le rapport
Ωℓ 3 GM
2
= ≃ 10−26
Mc 5 Rc2
en utilisant la relation utile liant la constante de Newton à la vitesse de la lumière
GM⊙
≃ 1.5 km
c2
avec M⊙ = 2 1030 kg, la masse du Soleil. Par conséquent, les limites expérimentales
actuelles (i.e., 10−13 ) ne peuvent exclure la possibilité que l’énergie de liaison gravi-
tationnelle contribue de manière différente à la masse inertielle et à la masse gravi-
tationnelle d’un corps compact :

mgr. Ωℓ
≡ 1 + η 2.
min. mc
Une version “forte” du principe d’équivalence imposerait la condition η = 0 sur
laquelle nous allons revenir dans le chapitre 3.

3. Interaction instantanée
La théorie de Maxwell qui unifie les phénomènes électriques et magnétiques
est certainement un des triomphes de l’approche réductionniste en physique. Elle
permet en effet une connection entre l’optique et l’électromagnétisme et mènera
à une nouvelle mécanique basée sur la théorie de la Relativité Restreinte (1905).
Pour ce faire Einstein généralise le principe de relativité de Galilée en postulant que
la vitesse c de la lumière est identique dans tout repère inertiel. Il rejette ainsi la
possibilité d’une transmission instantanée de l’information et se heurte dès lors à

19
1.3 – Interaction instantanée

la théorie de Newton de la gravitation qui prédit une interaction indépendante du


temps entre deux corps de masse m1 et m2 situés en ~r1 et ~r2 respectivement :
m1 m2 ~r1 − ~r2
F~12 = −G = −F~21 .
|~r1 − ~r2 |2 |~r1 − ~r2 |
Notons que Newton lui-même avait déjà relevé la “grande absurdité” d’une action
instantanée à distance. Dans une lettre adressée à Bentley en 1692, il écrit en effet :

“Il est inconcevable qu’une matière inanimée puisse agir sur d’autres
matières sans la médiation de quelque chose d’immatériel. . .”

et conclut que :

“La gravité doit être causée par un agent agissant constamment, selon
certaines lois. . .”

Nous allons voir qu’il est en principe possible d’inclure la gravitation dans la
théorie de la Relativité Restreinte, au moyen d’un champ analogue à celui associé à
l’électromagnétisme, mais que les problèmes liés à la précession anormale de Mercure
et à l’égalité de min. et mgr. ne peuvent être complètement résolus dans ce cadre
trop restrictif.
L’incohérence mathématique entre l’électromagnétisme de Maxwell et la méca-
nique classique de Newton avait débouché sur la théorie de la Relativité Restreinte.
De même, l’incohérence mathématique entre la mécanique relativiste d’Einstein et
la gravitation de Newton va finalement nous mener à la théorie de la Relativité
Générale dans laquelle le concept quasi mystique de force est définitivement aban-
donné.

20
Chapitre 1

Exercices intégrés

1.1. Estimation de la fréquence de rotation de l’axe des pôles autour de la perpen-


diculaire au plan écliptique provoquée par l’action combinée du Soleil et de la
Lune sur notre planète (précession des équinoxes).

1.2. Déplacement du périhélie de Mercure après une révolution complète.

1.3. Modification minimale de la loi de Newton requise par l’observation de Le


Verrier.

1.4. Avance du périhélie de Mercure due au moment quadrupolaire du Soleil.

1.5. Test du principe d’équivalence à l’aide du pendule de Newton.

1.6. Test du principe d’équivalence à l’aide du pendule d’Eötvös.

1.7. Energie de liaison gravitationnelle pour une sphère homogène.

21
Chapitre 1

Bibliographie
[1] “Was Einstein right ?”, C.M. Will (Oxford, 1988).

[2] “A journey into gravity and space-time”, J.A. Wheeler (Scientific American
Library, 1990).

[3] “MICROSCOPE mission : first results of a space test of the equivalence prin-
ciple”, P. Touboul et al., Physical Review Letters 119 (2017) 231101.

22
2.1 – Bref rappel des lois de la mécanique de Newton

Chapitre 2

De la mécanique de Newton à la mécanique


d’Einstein

1. Bref rappel des lois de la mécanique de Newton


La première loi de Newton

p~ = constante

nous dit qu’en l’absence de toute force, une particule est soit au repos soit en mouve-
ment rectiligne uniforme. Le contenu en informations de cette loi est énorme ! D’une
part, elle affirme l’existence physique des droites, et, dès lors, d’une géométrie spa-
tiale euclidienne. Rappelons cependant que cette géométrie qui nous est si familière
repose en fait sur le “postulatum” fondamental suivant [1] : le nombre de parallèles
à une droite donnée que l’on peut mener par un point donné est égal à un. Or ce
nombre est égal à zéro (l’infini) pour une géométrie de Riemann (Lobatchevsky)
. . . D’autre part, cette loi décrit l’action de l’inertie, c’est-à-dire la tendance que
possède la matière à s’opposer à tout changement de vitesse, (à toute accélération).
Nous avons déjà tous expérimenté l’effet de notre inertie lors du freinage brusque
d’un bus ! Les passagers ont tendance à aller vers l’avant, comme attirés par une
force mystérieuse.
L’origine du mouvement inertiel reste cependant inconnue. L’affirmation qu’“un
corps sur lequel n’agit aucune force est soit au repos, soit en mouvement uniforme”,
entraı̂ne inévitablement la question “uniforme par rapport à quoi ?”. La réponse de
Newton est “par rapport à l’espace absolu” qu’il traite comme une toile de fond
immuable sur laquelle tous les mouvements sont observés. En 1872, Mach rejette ce
concept abstrait d’espace absolu. Il fait remarquer que tout mouvement est en réalité

23
2.1 – Bref rappel des lois de la mécanique de Newton

relatif aux étoiles lointaines fixes et que celles-ci déterminent en fait les propriétés
d’inertie de la matière. En d’autres termes, l’inertie ne serait pas une propriété in-
trinsèque des corps, mais un effet du mouvement par rapport aux étoiles fixes. Ce
principe de Mach [2, 5], sur lequel nous reviendrons, a fortement impressionné Ein-
stein qui tentera dans un premier temps de l’inclure dans sa théorie de la gravitation
avant de le rejeter.
Nous avons déjà énoncé la deuxième loi de Newton

m~a = F~

qui caractérise l’influence de toutes les forces en jeu sur la propagation d’une particule
test de masse (inertielle) m. Cette loi sur l’accélération n’est cependant pas valable
dans tous les repères. Elle ne l’est que dans une classe privilégiée de repères appelés
inertiels. Un repère inertiel est, par définition, sans accélération ni rotation par
rapport à l’espace absolu de Newton. Par conséquent la deuxième loi de Newton
n’est valide que dans un repère tel que la première loi y est vérifiée.
Newton a illustré le caractère absolu du mouvement de rotation à l’aide d’une
expérience de l’esprit qui a fait couler depuis lors beaucoup d’encre :

seau au repos en rotation en rotation au repos


eau au repos au repos en rotation en rotation
rotation relative NON OUI NON OUI

Soit donc un seau d’eau initialement au repos (I). Lorsque nous le mettons en rota-
tion, l’eau reste dans un premier temps au repos et sa surface est plane (II). Après un
moment, l’eau acquiert un mouvement de rotation et sa surface s’incurve. Lorsque
l’eau tourne aussi rapidement que le seau (III), nous immobilisons ce dernier mais
l’eau continue à tourner tout en conservant une surface concave (IV).
Aux étapes I et III, il n’y a pas de mouvement relatif de l’eau par rapport au
seau. Comme la surface de l’eau est plane en I mais concave en III, nous en concluons

24
2.1 – Bref rappel des lois de la mécanique de Newton

que la forme de sa surface n’est pas déterminée par sa rotation relativement au seau
mais bien par sa rotation par rapport à l’espace absolu de Newton.
Une première objection sérieuse à la notion d’espace absolu est la suivante. Cet
espace absolu, véritable siège de l’inertie qui s’oppose à toute accélération en absence
de force, agit sur la matière. Par contre la matière ne peut agir sur cet espace
immuable !
Une autre objection à la notion d’espace absolu vient en fait de l’expérience. Nous
avons à notre disposition une séquence d’approximations convergeant rapidement
vers un repère inertiel idéal de Newton : Terre, Soleil, centre galactique, Groupe
Local, superamas local,... bruit de fond cosmique. Le concept d’espace absolu de
Newton semble dès lors étroitement lié à la distribution de matière à grande échelle !
Mach voulait évincer cet espace abstrait au profit d’une interaction directe et
réciproque entre les corps. Selon lui, c’est l’accélération relative à la matière lointaine
de l’Univers qui détermine les propriétés inertielles d’un corps. Il n’est dès lors
pas surprenant que les repères inertiels de Newton sont précisément ceux qui sont
pratiquement au repos par rapport au mouvement moyen des galaxies lointaines ! Il
existe pour cela une expérience très simple pour s’en convaincre. étant debout, fixez
les étoiles lors d’une nuit claire. Elles sont au repos et vos bras libres pendent le
long du corps. Maintenant tournez rapidement sur vous-mêmes. Que se passe-t-il ?
Les étoiles tournent et vos bras s’élèvent :

. . . .

Selon Mach, la simultanéité de ces deux phénomènes ne peut pas être le fruit
d’une simple coı̈ncidence. Il doit être possible de développer une théorie de la gravita-
tion telle que des étoiles en rotation exercent la même force sur vos bras lorsque vous
êtes au repos. Selon Mach, l’étape III de l’expérience du seau d’eau doit également
pouvoir s’expliquer en terme d’une rotation relative de l’eau et du seau par rapport
au reste de l’Univers :

25
2.1 – Bref rappel des lois de la mécanique de Newton

seau en rotation au repos


eau en rotation au repos
étoiles lointaines au repos en rotation

Autrement dit, cosmologie et physique en laboratoire ne peuvent être dissociées.


Nous reviendrons sur la possibilité de réaliser le principe de Mach dans le cadre de
la Relativité Générale et de la Cosmologie. Notons simplement pour l’instant qu’une
accumulation de matière dans une direction particulière de l’espace impliquerait,
selon Mach, des effets d’inertie dépendants de la direction. Ainsi, le principe de Mach
amena Einstein à postuler une distribution homogène de la matière dans un Univers
fini, afin que le mouvement inertiel soit déterminé partout. Aujourd’hui encore, nous
ne savons pas si Einstein trouva la bonne image pour la bonne raison [4] !
Il existe un autre fait simple mais troublant qui tend à supporter le point de vue
de Mach. Considérons un pendule oscillant au Pôle Nord :

12h 12h

Selon Newton, ce pendule (Foucault 1851) oscille dans un plan fixe si nous considé-
rons un repère qui n’est pas en rotation par rapport à l’espace absolu. Vu de ce
repère inertiel, c’est bien la Terre qui tourne et non le plan d’oscillation. Par contre,
un observateur situé sur Terre voit le plan d’oscillation tourner lentement. Le temps
nécessaire pour que ce plan tourne de 360◦ est dès lors le temps mis par la Terre

26
2.1 – Bref rappel des lois de la mécanique de Newton

pour effectuer une rotation de 360◦ par rapport à l’espace absolu. Or nous pouvons
également mesurer le temps nécessaire à la Terre pour tourner de 360◦ par rapport
aux étoiles lointaines. Le fait remarquable est que ces deux temps coı̈ncident dans les
limites actuelles de la précision expérimentale. Autrement dit, les étoiles lointaines
paraissent fixes par rapport à l’espace absolu. Dans la théorie de Newton, ce fait
ne peut être prédit et l’égalité des temps est une coı̈ncidence due au cadre spécial
dans lequel nous vivons. Du point de vue de Mach, ce sont les étoiles lointaines qui
déterminent les repères inertiels et l’égalité des temps s’en suit automatiquement !
La limitation majeure du principe de Mach réside dans le fait qu’il ne suggère
aucunement comment les étoiles lointaines exercent une influence physique sur la
matière qui nous entoure. Une tentative de réponse à cette question légitime fut
proposée par Sciama [5]. Considérons une force F~ agissant sur un corps de masse
m. Selon Newton, ce corps acquiert une accélération constante
F~
~a =
m
relativement à un repère inertiel S. Considérons à présent ce corps du point de vue
d’un repère accéléré l’accompagnant. Dans ce repère non inertiel S ′ , le corps au repos
possède une accélération nulle :
−′

a = ~0.

Selon le principe de Mach, il doit être possible d’expliquer cela par l’action de forces.
Comme F~ agit toujours, il doit donc exister une autre force réelle F~ ′ égale mais
opposée à F~ de telle sorte que


m a′ = ~0 = F~ + F~ ′ .

Cette force doit provenir de l’accélération du reste de l’Univers présente dans le


repère accéléré mais absente dans le repère inertiel. Par analogie avec la force de
Lorentz (et à l’aide des substitutions q → m, φ → V et A ~ → ~v V ), Sciama (1953)
c
suggère une nouvelle “loi d’induction inertielle” :
X GmMi~a
F~ ′ = −
étoiles
c2 ri

pour une particule de masse m se mouvant à la vitesse ~v (t). La présence de c2 au


dénominateur implique que cette force dépendante de l’accélération est négligeable

27
2.1 – Bref rappel des lois de la mécanique de Newton

à l’échelle galactique. Evaluée entre le corps de masse m localement accéléré et une


distribution de masse homogène (ρ0 ∼ 10−29 gr/cm3 ) pour l’Univers observable (d
∼ 1010 a.l.), elle devient cependant très significative grâce à sa dépendance en 1/r :
4πGρ0 d
 Z 
~ ′
F =− rdr m~a ∼ −0.4 m~a.
c2 0
Au vu de cette deuxième coı̈ncidence, il devient évident que le Principe de Mach
a joué un rôle non négligeable dans l’élaboration d’une théorie universelle de la
gravitation [6].
Après cette (trop longue) digression sur le principe de Mach, revenons dans le
cadre classique de la mécanique de Newton. Nous avions déjà souligné que la dyna-
mique (définie par la 2ème loi) devait être développée dans un repère inertiel (défini
par la 1ère loi). Or, il est généralement plus pratique de décrire la physique directe-
ment par rapport au repère local dans lequel l’expérience est effectuée. Cependant,
si ce repère S ′ est accéléré par rapport au repère inertiel S, avec une accélération A
selon l’axe x
y y’
A
S S

x x’

z z’

nous avons x = x′ + 21 At2 . Nous obtenons alors (un point désignant la dérivée par
rapport au temps)
ẍ = ẍ′ + A

et la seconde équation de Newton devient

mẍ = mẍ′ + mA = Fx .

Par conséquent, pour l’observateur S ′ , cette équation peut se mettre sous la forme
vectorielle standard de Newton


m a′ = F~ − mA
~

28
2.1 – Bref rappel des lois de la mécanique de Newton

mais l’intensité de la force ressentie est modifiée. Cette force supplémentaire est
qualifiée d’inertielle car nécessairement proportionnelle à la masse inertielle m !
D’autres forces inertielles bien connues, appelées aussi

forces apparentes

par opposition aux forces réelles prônées par Mach, sont la force centrifuge et la
force de Coriolis. Ces dernières apparaissent dans un repère en rotation par rapport
à l’espace absolu (cfr le seau d’eau de Newton et le pendule de Foucault, respecti-
vement).
Les deux lois de Newton sont à l’origine exprimées sous la forme d’équations vec-
torielles seulement valides dans un repère inertiel cartésien attaché à l’espace absolu.
Si nous passons à un repère local en rotation (surface de la Terre, ...), l’usage de
coordonnées curvilignes s’avère cependant plus approprié. Dans ce cas, la dérivation
des équations du mouvement est facilitée par l’emploi du calcul variationnel qui
possède l’immense avantage de fournir les équations du mouvement quel que soit le
système de coordonnées adopté.
Le principe de moindre action (Maupertuis, 1744)
Z
δ L(q̇, q, t)dt = 0

est en effet appliqué sur une fonction scalaire et donne lieu aux équations d’Euler-
Lagrange suivantes :  
d ∂ ∂
− L(q̇, q, t) = 0
dt ∂ q̇ i ∂q i
avec
L(q̇, q, t) = T − U.

Soit un système de coordonnées caractérisé par la métrique gij avec

gjk g kℓ = δjℓ (sommation sur k = 1, 2, 3).

Pour une particule d’énergie cinétique


 2
1 ds
T = m
2 dt
1
= mgjk (q)q̇ j q̇ k (sommation sur j, k = 1, 2, 3)
2
29
2.1 – Bref rappel des lois de la mécanique de Newton

et d’énergie potentielle
U = U(q, t)

nous obtenons aisément les équations classiques du mouvement :

mq̈ ℓ + mΓℓjk q̇ j q̇ k = Qℓ

avec
∂U
Qℓ ≡ −g ℓi
∂q i
les composantes de la force généralisée. Les symboles de Christoffel

1
Γℓjk ≡ g iℓ (gik,j + gji,k − gjk,i )
2

sont déterminés par la métrique gjk indépendante du temps et signalent ainsi la


présence de forces apparentes (inertielles)


Fapp. = −mΓℓjk q̇ j q̇ k

proportionnelles à la masse inertielle m ! Si nous considérons la métrique gjk = δjk


associée à un repère cartésien, ces forces disparaissent automatiquement (Γℓjk = 0)
et nous retrouvons la seconde loi de Newton. Nous avons donc à notre disposition
une généralisation de cette loi, valable à présent dans tout repère non inertiel doté
d’une métrique gjk (q) dépendant des coordonnées spatiales q.
Considérons pour illustration un observateur cramponné sur le bord d’un car-
rousel en rotation. Le repère mobile associé à cet observateur est caractérisé par les
coordonnées polaires (r, θ(t)) relativement au repère absolu (x, y).

r
y
θ

30
2.1 – Bref rappel des lois de la mécanique de Newton

La métrique indépendante du temps définie par le carré de l’élément de longueur

ds2 = dx2 + dy 2
= dr 2 + r 2 dθ2

s’écrit simplement  
1 0
gij =  
2
0 r
et l’observateur ressent une force apparente radiale

r
Fapp = −mΓrθθ θ̇θ̇ = +mrw 2

qui n’est rien d’autre que la force centrifuge !


La force de Coriolis peut être dérivée de manière similaire si nous passons aux
coordonnées sphériques. Soulignons cependant que ce formalisme ne peut s’appliquer
au cas du repère S ′ en mouvement rectiligne uniformément accéléré (A) par rapport
à S car la métrique gij associée devrait alors dépendre explicitement du temps. Nous
verrons à la fin de ce chapitre comment une métrique généralisée à l’espace-temps
permet en principe d’associer un tel mouvement accéléré à la présence d’un champ
gravitationnel homogène (V = Ax) si Γx00 = A/c2 .
Pour être complet, écrivons finalement la troisième loi de la mécanique de Newton

F~1→2 = −F~2→1

manifestement respectée par la force de gravitation qui induit une interaction instan-
tanée. Il n’est peut-être pas inutile de rappeler que cette loi sur l’action et la réaction
est également exprimée dans un repère inertiel et requiert toujours la présence de
deux corps (1 et 2) agissant l’un sur l’autre.

1 2

F21 F12

La Terre produit des marées sur la Lune. Ces marées ont progressivement synchronisé
le mouvement de rotation propre et le mouvement orbital de la Lune qui nous

31
2.2 – Généralisation à la mécanique d’Einstein

présente aujourd’hui toujours la même face. (C’est également le cas pour les grands
satellites du système solaire alors que Mercure est l’exception qui confirme la règle :
elle tourne en effet sur elle-même trois fois tous les deux tours autour du Soleil de
telle sorte qu’un périhélie sur deux, la même face est dirigée vers l’astre du jour). De
même, nous avons vu que la Lune est responsable des marées sur Terre. Dans les mers
étroites comme la Méditerranée, le frottement de l’eau qui se déplace en fonction
de la position de la Lune freine la rotation de la Terre d’environ un millième de
seconde par siècle. Ainsi, la vitesse de rotation de la Terre a déjà beaucoup diminué
depuis sa formation. Il y a 400 millions d’années, un jour durait moins de 22 heures.
Aujourd’hui, la Terre tourne sur elle-même en 24 heures, la Lune en vingt-neuf jours.
Lentement mais sûrement, la Terre ralentit alors que la Lune accélère. Nous allons
donc vers une situation dans laquelle la période de rotation de la Terre sera égale à
celle de la Lune. . .
D’autre part, pour un enfant sagement assis sur le cheval de bois d’un carrousel,
la troisième loi de Newton n’est pas respectée. En effet, il doit fournir un effort
(réaction) pour compenser la tendance à s’incliner vers l’extérieur (action). Les forces
centripède et centrifuge agissant simultanément sur son seul corps, il en déduira qu’il
est dans un repère non inertiel.

2. Généralisation à la mécanique d’Einstein


Les lois de la mécanique d’Einstein (“Relativité Restreinte”, 1905) sont basées
sur deux principes :

a) Deux observateurs au repos ou en mouvement rectiligne uniforme l’un par


rapport à l’autre décrivent un même phénomène physique à l’aide des mêmes
équations ;

b) La vitesse de la lumière dans le vide est identique dans tout repère inertiel.

Rappelons brièvement la mathématique sous-jacente à ces deux principes. Les


transformations linéaires de Lorentz (pour y ′ = y et z ′ = z)

32
2.2 – Généralisation à la mécanique d’Einstein
       

ct 1 v/c ct ch ϕ sh ϕ ct
 = γ  ≡  

x v/c 1 x sh ϕ ch ϕ x
avec
γ = (1 − v 2 /c2 )−1/2

permettent le passage d’un repère inertiel à un autre tout en préservant le caractère


absolu de la vitesse de la lumière c. En effet, d’une part ces transformations dénotées
Λ sont telles que
Λ−1 (v) = Λ(−v)

et se réduisent aux transformations de Galilée (1632)


    

ct 1 0 ct
 =  

x v/c 1 x

dans la limite non-relativiste v/c << 1 de telle sorte que nous recouvrons le principe
de relativité associé à la mécanique de Newton. D’autre part, la règle d’addition des
vitesses v1 + v2
v12 =
1 + v1c2v2
découle immédiatement de la loi de composition de deux transformations de Lorentz
selon le même axe x
    
ch ϕ1 sh ϕ1 ch ϕ2 sh ϕ2 ch (ϕ1 + ϕ2 ) sh (ϕ1 + ϕ2 )
  = 
sh ϕ1 ch ϕ1 sh ϕ2 ch ϕ2 sh (ϕ1 + ϕ2 ) ch (ϕ1 + ϕ2 )

car
v = c thϕ.

Cette règle implique qu’aucune information ne peut se propager à une vitesse supé-
rieure à celle de la lumière (v12 = c même si v2 = c !) dans un repère inertiel. Le
second principe est cependant redondant si l’on inclut les phénomènes électromagné-
tiques dans le premier principe [7]. De fait, les transformations de Lorentz ne modi-
fient pas les équations de Maxwell :

33
2.2 – Généralisation à la mécanique d’Einstein

~ ~
~ ×E
∇ ~ + 1 ∂B = 0 ~ − 1 ∂A
~ = −∇φ
E
c ∂t ou c ∂t
~ ~
∇·B = 0 ~ ~
B = ∇×A ~
~ ·E
∇ ~ = ρ
~
~ − 1 ∂ E = 1~j
~ ×B

c ∂t c
exprimées ici dans les unités de Lorentz-Heaviside telles que la constante de structure
fine est donnée par
e2 1
α= ≈ .
4π~c 137
Les deux principes de la Relativité Restreinte requièrent un espace-temps de
Minkowski (1908) doté d’une métrique pseudo-euclidienne constante
 
1 0 0 0
 
 0 −1 0 0 
 
ηµν =  
 0 0 −1 0 
 
 
0 0 0 −1

invariante sous les transformations de Lorentz. Nous avons en particulier


     
ch ϕ sh ϕ 1 0 ch ϕ sh ϕ 1 0
   = .
sh ϕ ch ϕ 0 −1 sh ϕ ch ϕ 0 −1

Pour décrire la physique dans cet espace-temps, quatre coordonnées sont à présent
nécessaires :  
ct
xµ =   , (µ = 0, 1, 2, 3).
~x
Les composantes dxµ d’un déplacement infinitésimal forment donc un 4-vecteur de
longueur
ds = (ηµν dxµ dxν )1/2 = (c2 dt2 − d~x.d~x)1/2
≡ cdτ

avec
dτ = γ −1 dt
 v 2 1/2
= 1− 2 dt
c
34
2.2 – Généralisation à la mécanique d’Einstein

le temps propre invariant sous les transformations de Lorentz.


Par analogie avec la première loi de Newton, celle de la mécanique d’Einstein
peut alors être formulée de la manière suivante. En l’absence de force, le 4-moment
est constant :
dxµ
pµ = m= (constante)µ

En d’autres termes, une particule se propage toujours en ligne droite si aucune force
n’agit sur elle. Les trajectoires de
a) une particule au repos (ds = cdt),
b) une particule en mouvement rectiligne uniforme (ds < cdt),
c) une onde électromagnétique (ds = 0),
auront respectivement la représentation suivante dans le plan (x, ct) et (x, y) :
c
ct
c
c
c c

b
a

a b
c x

c
c

Notons que la quadri-longueur carrée

ηµν pµ pν = m2 c2

est également un invariant relativiste qui définit la masse propre de toute particule
test. Cette masse inertielle invariante peut éventuellement s’exprimer en terme de
l’énergie si nous nous plaçons dans le repère au repos de la particule :
E0
m= .
c2
En effet, m est un 4-scalaire alors que l’énergie est manifestement la composante
temporelle d’un 4-vecteur de l’espace-temps
 
E/c
pµ =  ,
p~

35
2.2 – Généralisation à la mécanique d’Einstein

avec E = γmc2 . Il n’y a donc pas équivalence entre masse et énergie [8] : l’exis-
tence du photon prouve en effet que vous pouvez avoir de l’énergie (E = hν) sans
masse (E = |~p |c). En particulier l’invariance sous transformations de Lorentz d’un
troisième produit scalaire formé à partir de pµ et dxν , soit ηµν pµ dxν , entraı̂ne la
relation E ′ (cdt′ − dx′ ) = E(cdt − dx), soit l’effet Doppler relativiste
 1/2
′ 1 + v/c
ν /ν = ≃ 1 + v/c
1 − v/c
pour une onde électromagnétique se propageant selon l’axe x. Nous verrons que
ce dernier point s’avèrera important pour la formulation d’Einstein du principe
d’équivalence.
De nouveau par analogie avec la deuxième loi de Newton, considérons une généra-
lisation relativiste naı̈ve d’une force dérivant d’un potentiel 4-scalaire
d2 xµ
Fµ = m 2
= k∂ µ V.

Cependant celle-ci mène directement à une contradiction [9] : la relation d’orthogo-
nalité (au sens de Minkowski)
d2 xµ dxν 1 d µ
ηµν 2
= (p pµ ) = 0
dτ dτ 2m2 dτ
contraint ce potentiel à être constant tout au long de la trajectoire (ou “ligne d’Uni-
vers”) de la particule :
dxµ dV
0 = ∂µV ≡c .
dτ ds
Si tel était le cas, la force gravitationnelle sur toute particule serait nulle. La méthode
la plus directe pour résoudre ce problème est d’appliquer à nouveau un principe
variationnel et dériver ainsi les équations du mouvement correctes.
La Relativité Restreinte n’admet pas l’existence de corps solides absolus. En effet,
toute cause extérieure agissant sur un point du corps ne peut se propager qu’à vitesse
finie et va, par conséquent, déformer ce dernier. Par conséquent, considérons d’abord
l’action associée à une particule ponctuelle de masse m se propageant librement dans
l’espace-temps de Minkowski :
Z
Slibre = − mc2 dτ

36
2.2 – Généralisation à la mécanique d’Einstein

Cette action possède les bonnes unités [~] = [p][x] et est manifestement invariante
sous les transformations de Lorentz. De plus, elle se réduit à l’action classique dans
la limite non-relativiste (v << c) :

−mc2 dτ = −mc2 γ −1 dt
mv 2  v 2 

2
= −mc + + O 2 dt
2 c
car l’énergie (cinétique) est définie à une constante près.
L’équation du mouvement d’une particule libre découle par conséquent du prin-
cipe de moindre action “généralisé” suivant :
Z
δ (−mc)ds = 0.

C’est ainsi que les trajectoires libres qui en résulteront correspondent précisément
aux géodésiques de l’espace-temps de Minkowski, c’est-à-dire aux chemins dont la
“longueur” est stationnaire par rapport à de petites variations. En mécanique clas-
sique, toute perturbation autour de la trajectoire rectiligne augmente la longueur
totale. En mécanique d’Einstein, les particules libres se propageant selon des che-
mins (appelés aussi “lignes d’Univers”) maximisent leur temps propre. Le principe
d’action “généralisé” est donc en quelque sorte un principe de survie.
L’élément de longueur cdτ = ds n’étant pas une différentielle exacte, nous intro-
duisons une variable λ et nous appliquons le principe variationnel
dxµ dxν 1/2
Z Z
δ (−mc)(ηµν ) dλ ≡ δ L(x′ , λ)dλ = 0
dλ dλ
par rapport à cette variable. Les équations d’Euler-Lagrange résultantes
x′ µ x′′ µ (d2 s/dλ2) ′ µ
   
d
−mc = −mc − x =0
dλ (ds/dλ) (ds/dλ) (ds/dλ)2
se réduisent à
d2 xµ
m 2 =0

si λ est le paramètre affine de la trajectoire q(λ) recherchée, soit dλ = ds (artifice
de Jacobi). Notons que les équations géodésiques sont également satisfaites pour
le paramètre affine λ′ = aλ + b. Au niveau classique, cette transformation affine
peut être vue comme une redéfinition de l’unité de temps. En effet, dans la limite

37
2.2 – Généralisation à la mécanique d’Einstein

non-relativiste, ces équations du mouvement pour une particule libre correspondent


bien à des trajectoires rectilignes uniformes dans l’espace tri-dimensionnel.
Considérons ensuite le mouvement d’une particule de charge q (positive ou
négative) dans un champ électromagnétique Aµ (t, ~x ) défini en tout point et à tout
instant [10]. Les trois composantes spatiales de ce quadrivecteur correspondent au
“potentiel vecteur ”, la composante temporelle étant le “potentiel scalaire” :
 
φ
Aµ =  .
~
A

L’action associée s’écrit alors [11] :


Z  
2q dxµ µ
Sinteraction = −mc − A dτ.
c dτ

Elle se réduit effectivement à son expression classique si A◦ (r) est identifié au poten-
tiel statique de Coulomb. En appliquant de nouveau le principe de moindre action
“généralisé”
q ′ µo
Z n
′ µ ′ 1/2
δ −mc(x xµ ) − xµ A dλ = 0
c
à l’aide de l’artifice de Jacobi (dλ = cdτ ), nous obtenons aisément les équations
covariantes du mouvement
d n ′µ q µo q ′ µ ν
−mcx − A + xν ∂ A = 0,
dλ c c
soit
d2 xµ q dxν µ ν
m 2
= (∂ A − ∂ ν Aµ )
dτ c dτ
ou encore
d µ q dxν µν
Fµ = p ≡ F
dτ c dτ
avec  
0 −Ex −Ey −Ez
 
 Ex 0 −Bz By 
 
F µν = ~ B).
 ≡ (E, ~
 Ey Bz 0 −Bx 
 
 
Ez −By Bx 0

38
2.3 – Une théorie relativiste de la gravitation

Les trois composantes spatiales de F µ (µ = 1, 2, 3) sont identiques aux équations du


mouvement
d~p ~ + 1 ~v × B)
~
= q(E
dt c
l’expression à droite étant la force de Lorentz. D’autre part, la composante tempo-
relle de F µ (µ = 0) correspond à l’équation du travail
dW ~ = ~v · F~ ,
cF 0 = = q~v · E (W = p0 c = mc2 γ).
dt
Cette dernière est manifestement une conséquence directe de la force de Lorentz.
Le fait que seules trois des quatre équations soient indépendantes s’établit en mul-
dxµ
tipliant les équations covariantes du mouvement par . La force F µ dérive bien

d’un potentiel 4-vecteur mais le caractère antisymétrique de F µν affranchit ainsi le
champ Aµ de toute contrainte le long de la ligne d’Univers d’une particule chargée
car
dxν µν dxµ
F ≡ 0.
dτ dτ
Notons que pour la force de freinage du rayonnement (c’est-à-dire la réaction du
champ de radiation d’une particule chargée [12])

q2 dxµ dxν d3 xν
 
µ µν
Fray. = η −
6πc3 cdτ cdτ dτ 3
cet affranchissement est également automatique car

µν dxµ dxν dxµ


(η − ) ≡ 0.
cdτ cdτ dτ
Dans la limite non relativiste, le travail associé à cet auto-freinage persiste en µ = 0
si le vecteur accélération ~a varie dans le temps (voir antenne, cyclotron, . . . )

dW q2
0
cFray. = = ~v · ~a˙ = ~v · F~ray. .
dt 6πc3

3. Une théorie relativiste de la gravitation


La nature vectorielle du champ électromagnétique est dictée par l’existence
~ rien ne
de charges positives et négatives. En présence d’un champ magnétique B,
permet en effet de distinguer une charge q de vitesse ~v d’une charge −q de vitesse

39
2.3 – Une théorie relativiste de la gravitation

−~v . La difficulté rencontrée par Anderson (1933) pour identifier correctement la


trajectoire ascendante d’un “électron positif” à l’aide d’une chambre à brouillard
placée dans un ballon et exposée aux rayonnements cosmiques en est l’illustration
parfaite !
La gravitation quant à elle est purement attractive. Par conséquent, nous allons
simplement considérer l’action invariante relativiste d’une particule de masse m
(positive) se propageant dans un champ gravitationnel scalaire V (t, ~x) :
Z
Sinteraction = (−min. c2 − mgr. V )dτ.

Les équations du mouvement qui résultent du principe de moindre action

V d2 xµ dxµ dxν
   
µν
min. + mgr. 2 = mgr. η − ∂ν V
c dτ 2 cdτ cdτ

n’impliquent également plus de contrainte sur le potentiel le long de la ligne d’Uni-


vers d’une particule massive. Ces équations étant à nouveau inspirées de l’électrody-
namique, elles contiennent la “loi d’induction inertielle” suggérée par Sciama

min.~a ∼ ~ − mgr. V ~a
= −mgr. ∇V
c2

car le premier terme du membre de droite s’annule lorsque l’on intègre sur une
distribution de masse homogène. Mais, se réduisant bien à l’expression de la force
de Newton
~
min.~a = −mgr. ∇V

dans la limite classique (c → ∞), elles nous permettent avant tout de réanalyser le
mouvement de Mercure autour du Soleil d’un point de vue relativiste.
Il est commode de travailler avec le système de coordonnées (x = r cos ϕ, y =
r sin ϕ) centré sur le Soleil :

r ϕ
aphélie périhélie
a ae M

40
2.3 – Une théorie relativiste de la gravitation

Dans ce cas, le champ gravitationnel scalaire V (t, ~x) est naturellement identifié au
potentiel statique V (r) de Newton et le périhélie initial est fixé en ϕ = 0. Si nous sup-
posons pour l’instant que min. = mgr. (= 1), la résolution relativiste du problème de
Kepler se ramène alors à une variation de l’action par rapport à la seule coordonnée
temporelle Z
δ −(c2 + V )γ −1 dt = 0

avec V (r) = −GM/r et


 2
1/2 "  2 2 2
#1/2
v ṙ + r ϕ̇
γ −1 ≡ 1− = 1− .
c2 c2

La fonction de Lagrange
L = −(c2 + V )γ −1

obéit aux équations d’Euler-Lagrange habituelles :


d ∂L ∂L
k
− k =0 (q k = r, ϕ).
dt ∂ q̇ ∂q
Comme elle ne dépend pas explicitement de t et ϕ, nous avons respectivement la
conservation
∂L
− de l’énergie : E = q̇ k
−L
∂ q̇ k
∂L
− du moment angulaire : J = .
∂ ϕ̇
Par conséquent, nous obtenons immédiatement les constantes du mouvement
1 GM
E = (c2 + V )γ = c2 + v 2 − + O(1/c2 )
2 r
E
J = 2 r 2 ϕ̇ = r 2 ϕ̇ + O(1/c2 ).
c
Notons que la seconde relation ci-dessus implique que la deuxième loi de Kepler
reste valide dans le cadre d’une cinématique relativiste. Pour obtenir l’équation de
la trajectoire, nous devons à présent éliminer la dérivée par rapport au temps à
partir de l’expression pour J et exprimer r en fonction de ϕ en prenant le carré de
Eγ −1 . Nous trouvons alors
J 2 c2 ′ 2 J 2 c2
E2 − r − 2 = (c2 + V )2
r4 r
41
2.3 – Une théorie relativiste de la gravitation

avec r ′ la dérivée de r par rapport à ϕ. Si nous posons u ≡ 1/r, dérivons par rapport
à ϕ et divisons par le facteur (−2J 2 c2 u′ ), nous obtenons l’équation recherchée :
G2 M 2
   
′′ GM 1
u + 1+ 2 2 u= 2 u= .
J c J r
Dans la limite non relativiste (c → ∞) nous retrouvons bien l’équation classique de
la trajectoire périodique d’une planète.
L’équation relativiste de la trajectoire étant linéaire, la solution générale sera la
somme u0 + δ de la solution générale de l’équation homogène :
" 1/2 #
G2 M 2
u0 = A cos 1 + 2 2 ϕ
J c

et de la solution particulière de l’équation inhomogène


G2 M 2
 
GM
δ = 2 / 1+ 2 2 > 0.
J J c
Nous obtenons donc la relation r(ϕ) recherchée :
1
r=   + O(1/c4 )
G2 M 2
A cos 1 + 2J 2 c2
ϕ+δ

au lieu de l’équation classique d’une ellipse de demi-grand axe a et d’excentricité


e simplement dérivée de la “méthode du jardinier” (i.e., à l’aide d’une corde de
longueur ℓ accrochée à deux piquets, dits foyers, séparés d’une distance d). En effet,
selon cette méthode empirique nous avons

r+s=ℓ

avec
~s = d~ + ~r.

En éliminant s ≡ |~s | de ces deux équations, nous obtenons ainsi


ℓ2 − d 2
r=
2(d cos ϕ + ℓ)

avec ℓ = 2a et d ≡ |d~ | = 2ae, soit encore


a(1 − e2 )
r= .
e cos ϕ + 1

42
2.3 – Une théorie relativiste de la gravitation

Les coordonnées polaires r et ϕ ayant été choisies de telle sorte que le périhélie est
situé initialement en ϕ = 0,
A>0

et la théorie relativiste considérée prédit que le point d’aphélie sera atteint non pas
en ϕa = π mais en ϕa < π. La première loi de Kepler n’est donc plus valide car la
trajectoire prédite est ouverte et le périhélie initial situé en ϕ = 0 est atteint avec
un retard de
G2 M 2
(∆ϕp )scalaire = − × 2π radians/année planétaire
2J 2 c2

aphélie
S
périhélie

L’orbite de la planète Mercure possède les caractéristiques suivantes :

- année planétaire : T = 87,97 jours

- excentricité : e = 0.2056

- demi-grand axe : a = 5.791 107 km

En particulier, la valeur numérique du “rayon de Schwarzschild” r0 associé au Soleil


2GM⊙
r0 ≡ = 2.9533 km
c2
nous permet de vérifier au passage la validité remarquable de la troisième loi de
Kepler
4π 2 8π 2
   
2 3
T = a = a3 .
GM r0 c2
Cependant, la relation classique pour δ (valide à l’ordre calculé ici)
1 GM
δ≃ 2
≃ 2
(1 − e )a J

43
2.3 – Une théorie relativiste de la gravitation

implique un retard systématique de

1 r  π
0
(∆ϕp )scalaire = −
(1 − e2 ) a 2

par année planétaire. Après un siècle (36524 jours), le retard accumulé prédit par la
théorie est par conséquent de

(∆ϕp )scalaire = −7.1635”/siècle

alors que l’avance séculaire observée vaut

(∆ϕp )observée = +(42.98 ± 0.04)”/siècle

S
périhélie

aphélie

La théorie relativiste minimale basée sur un champ gravitationnel scalaire est donc
mathématiquement cohérente mais prédit un effet de précession de mauvais signe et
six fois trop petit ! (Notons qu’une extension tensorielle donne un facteur +1/2
au lieu de −1/6, par rapport à l’observation ...).
Comme nous l’avions annoncé à la fin du premier chapitre, les problèmes liés à
la précession de Mercure et à l’égalité de min. et mgr. ne peuvent être résolus dans
le cadre présent de la Relativité Restreinte. Notre tentative minimaliste montre
cependant que la mécanique d’Einstein seule prédit déjà des trajectoires ouvertes
proches de la réalité pour les planètes. Cette théorie relativiste de la gravitation
basée sur un champ scalaire constitue dès lors un laboratoire idéal auquel nous nous
référerons régulièrement. En particulier, elle nous indique dès à présent la direction à
suivre pour assurer une égalité des masses inertielle (min. ) et gravitationnelle (mgr. ).
Dans cette théorie relativiste de la gravitation, la précession de Mercure est d’ori-
gine purement cinématique. Elle correspond simplement à la précession de Thomas

44
2.3 – Une théorie relativiste de la gravitation

présente dès qu’il existe une composante de l’accélération ~a perpendiculaire à la


vitesse ~v [12] :

→ 1
Ω T = 2 (~a × ~v ) + O(1/c4 ).
2c
Mathématiquement, cette précession observée en physique atomique à travers l’in-
teraction spin-orbite provient de ce que la combinaison de deux transformations de
Lorentz (ou “boosts”) ne correspond pas nécessairement à une transformation de
Lorentz, mais plutôt à la combinaison d’une telle transformation de Lorentz Λ dans
l’espace-temps et d’une rotation de Wigner R dans l’espace. En effet, autant deux
“boosts” successifs selon le même axe x donnent

Λx (ξ2 )Λx (ξ1 ) = Λx (ξ1 + ξ2 )

à l’origine de l’addition non-linéaire des vitesses (th ξ ≡ v/c), autant deux “boosts”
successifs selon les axes x et y respectivement donnent
 
0 ξ1 ξ2
 
2 2
Λy (ξ2 )Λx (ξ1 ) = 1 +  ξ1 0 0  + O(ξ1 , ξ2 )
 
 
ξ2 ξ2 ξ1 0
 
ξ1 ξ2
≈ Λ(ξ1, ξ2 )Rz −
2

car Λ = ΛT et R = −RT . Dans le cas d’un mouvement circulaire décomposé (à la


Newton) en un mouvement inertiel selon x suivi d’un mouvement accéléré selon y,
nous obtenons un angle de rotation

1 vx
  y 
z a ∆t
∆θ = − + O(1/c4 )
2 c c

en parfait accord avec l’expression de ΩzT ∆t. Pour le problème de Kepler considéré,
notre système de coordonnées (x = r cos ϕ , y = r sin ϕ) implique donc bien que
  
scalaire ∼ 1 r ϕ̇ GM
(∆ϕp ) =− − − 2 ∆t
2 c cr
 r  ∆ϕ
0
=−
a 4
dans la limite e = 0.

45
2.3 – Une théorie relativiste de la gravitation

Cependant, si mgr. = min. , le principe de moindre action associé à ce même


problème de Kepler peut se réécrire sous la forme libre suivante
Z
δ (−min. c)ds = 0

en remplaçant simplement la métrique rigide de Minkowski ηµν par la métrique


élastique suivante :  2
V
gµν (x) = 1 + 2 ηµν .
c
La géométrie peut ainsi se substituer à la cinématique au voisinage d’une source gra-
vitationnelle et la résolution relativiste du problème de Kepler se réduit alors à la re-
cherche de géodésiques (indépendantes de la composition de la planète considérée)
dans un espace-temps muni d’un champ métrique non trivial.
Une dérivation simple des équations géodésiques peut se faire à l’aide, une fois
de plus, de l’artifice de Jacobi. A partir de la variation
Z
′ ′
δ −mc(gµν x µ x ν )1/2 dλ = 0

nous obtenons en effet directement

′′ ρ ′ ′
x + Γρµν x µ x ν = 0.

Cependant, le concept de géodésique dans un tel espace-temps jouant un rôle central


par la suite, il n’est pas inutile de détailler ci-dessous sa dérivation générale à partir
du calcul variationnel.
Soient X et Y , deux points arbitraires d’un espace métrique. Pour toute courbe
C = {xµ (λ)} ayant X et Y comme extrémités, fixons

xµ (0) ≡ X µ
xµ (1) ≡ Y µ .

Considérons alors l’intégrale Z λ=1


ℓ= ds
λ=0
avec
ds2 = gµν (x)dxµ dxν .

46
2.3 – Une théorie relativiste de la gravitation

Pour un déplacement infinitésimal de la courbe


x µ (λ) = xµ (λ) + εµ (λ)

avec
εµ (0) = εµ (1) = 0

la variation de la “longueur” ℓ vaut


Z
δℓ = δds

avec

δds2 = 2dsδds = (δgµν )dxµ dxν + 2gµν dxµ dεν + O(dε2 )


dεν
= (∂α gµν )εα dxµ dxν + 2gµν dxµ dλ.

Un choix judicieux de la paramétrisation nous permettant toujours d’imposer
ds
=1

sur la courbe initiale (artifice de Jacobi), nous obtenons

dxµ dxν dxµ dεα


 
1 α
Z
δℓ = dλ ε gµν,α + gµα .
2 dλ dλ dλ dλ
En utilisant la relation
d dxν
gµα = gµα,ν
dλ dλ
ainsi que les conditions aux extrémités, nous pouvons intégrer par partie le second
terme de l’intégrale pour isoler le vecteur εα et éliminer une dérivée totale :

dxµ dxν dxν dxµ d2 xµ dxµ α


    
1 d
Z
α
δℓ = dλ ε gµν,α − gµα,ν − gµα 2 + gµα ε
2 dλ dλ dλ dλ dλ dλ dλ
 2 ρ µ ν

d x ρ dx dx
Z
α
≡ − dλ ε (λ)gρα + Γµν .
dλ2 dλ dλ

Le principe de moindre action demande que δℓ s’annule pour tout choix de εα (λ).
Ceci n’est possible que si la dernière expression entre parenthèses s’annule identi-
quement.

47
2.3 – Une théorie relativiste de la gravitation

Suite à une redéfinition judicieuse de la métrique, le problème de Kepler étudié ci-


dessus est donc équivalent à la recherche d’une géodésique de l’espace-temps définie
par les équations :
d2 xρ µ ν
 
ρ dx dx
min. + Γ µν =0
dτ 2 dτ dτ
avec
1
Γρµν = g ρλ (gλν,µ + gµλ,ν − gµν,λ )
2
les symboles de Christoffel trivialement généralisés. Nous avons vu que l’apparition
des symboles Γrmn signale la présence de forces apparentes (inertielles) en mécanique
classique. Or dans la limite non-relativiste, nous obtenons à présent
d2 xi
min. + min. Γi00 c2 ≃ 0
dt2
avec des symboles spatio-temporels non nuls associés à la métrique stationnaire
gµν (~x) :
1
Γi00 = − g ij g00,j .
2
Dans le cas particulier où gµν = (1 + V /c2 )2 ηµν , la force gravitationnelle apparaı̂t
ainsi dans le membre de gauche des équations du mouvement classiques :
~ = ~0.
min.~a + min. ∇V

Par conséquent, l’égalité mystérieuse des masses inertielle et gravitationnelle est


assurée si la gravitation est en réalité une force apparente telle que
 
i 1 ij ∂V 1
Γ00 = 2 δ j
+O 4 .
c ∂x c
En particulier, accélération constante (A) et champ gravitationnel homogène (V =
Ax) sont effectivement indiscernables dans ce formalisme relativiste liant l’espace
au temps :  
A 1
Γx00
= 2 +O 4 .
c c
Ce fait peut être explicitement vérifié à l’aide des coordonnées de Rindler (τ, ξ)
associées à un observateur accéléré [13] :
 2   
c Aτ
ct = + ξ sinh
A c
 2   
c Aτ
x = + ξ cosh .
A c

48
2.3 – Une théorie relativiste de la gravitation

En effet, nous obtenons par simple différentiation :

ds2 = c2 dt2 − dx2


 2

= 1+ 2 c2 dτ 2 − dξ 2 ,
c
c’est-à-dire
 2

g00 = 1+ 2
c
gij = −δij .

Cette observation est, comme nous allons le voir, à la base même du principe
(local) d’équivalence pleinement exploité par Einstein qui renie ainsi le principe
(total) de Mach [4].

49
2.3 – Une théorie relativiste de la gravitation

Exercices intégrés

2.1. Estimation de la densité moyenne de l’Univers sur base de la “loi d’induction


inertielle”.

2.2. équations classiques du mouvement d’une particule de masse m dans un po-


tentiel indépendant de la vitesse.

2.3. Dérivation de la force de Coriolis en coordonnées sphériques.

2.4. Effet Doppler relativiste.

2.5. Troisième loi de Kepler pour un potentiel 4-scalaire.

2.6. Calcul de la précession de Thomas pour une planète en orbite autour du Soleil.

2.7. Calcul de la précession de Mercure si le potentiel de Newton V correspond


plutôt à la composante purement temporelle d’un tenseur symétrique Aµν ,
soit L = −(c2 + V γ 2 )γ −1 .

50
Chapitre 2

Bibliographie
[1] “La Science et l’Hypothèse”, H. Poincaré (Flammarion, 1923).

[2] “Introducing Einstein’s relativity”, R. d’Inverno (Oxford, 1992).

[3] “Mach’s principle, from Newton’s bucket to quantum gravity”, J. Barbour and
H. Pfister (Birkhaüser, 1995).

[4] “Total relativity : Mach 2004”, F. Wilczek (Physics Today, April 2004).

[5] “The physical foundations of General Relativity”, D.W. Sciama (Anchor, 1969).

[6] “Principles of cosmology and gravitation”, M. Berry (Cambridge, 1976).

[7] “Relativité : Fondements et applications”, J-P. Perez (Dunod, 1999).

[8] “The problem of mass : from Galilei to Higgs”, L.B. Okun (Erice, 1991).

[9] “Unnoticed theorem of relativistic mechanics”, J.L. Pietenpol and D. Speiser


(Nature Physical Science, 1971).

[10] “Grand Dictionnaire encyclopédique Larousse”.

[11] “Théorie des champs”, L. Landau et E. Lifchitz (Mir, 1970).

[12] “Classical electrodynamics”, J.D. Jackson (Wiley, 1962).

[13] “Observer with a constant proper acceleration”, C. Semay, European Journal


of Physics 27 (2006) 1157.

51
3.1 – Repère inertiel local

Chapitre 3

Le Principe d’Équivalence d’Einstein

Dans sa quête d’une théorie générale de la relativité, l’objectif essentiel d’Ein-


stein est de réconcilier gravitation et Relativité Restreinte. Nous avons vu qu’il n’y a,
en principe, aucune difficulté à résoudre le problème d’instantanéité en substituant,
par analogie avec l’électromagnétisme, un champ scalaire au potentiel de Newton.
La difficulté majeure, d’ordre conceptuel, est plutôt liée au fait que la force gravi-
tationnelle est la seule force de la Nature à obéir au principe d’équivalence faible.

1. Repère inertiel local


La première loi de la mécanique de Newton et d’Einstein affirme qu’il existe des
repères particuliers, appelés repères inertiels. La définition même de tels repères re-
pose sur l’expérience. En pratique, nous avons besoin d’une particule libre et devons
vérifier qu’elle se propage en ligne droite, de manière uniforme. Cette particule “test”
ne doit être influencée par aucun champ de force éventuellement présent dans l’es-
pace. Comment garantir qu’aucune force n’est exercée sur un corps ? Nous pouvons
annuler l’effet d’un champ électrique résiduel induit par une charge Q
Qq ~x d2~x
− = m
4πr 2 r dt2
en choisissant une particule dont la charge q est nulle (neutron,...). De même, l’effet
d’un champ magnétique sera minimisé si nous considérons une particule dont le
moment magnétique dipolaire est nul. Nous ne pouvons trouver la particule test
idéale supprimant tout effet d’un champ électromagnétique mais nous pouvons nous
en approcher. Une telle procédure est cependant impossible en présence d’un champ
gravitationnel induit par une masse M
Mmgr. ~x d2~x
−G = min.
r2 r dt2
53
3.1 – Repère inertiel local

car le principe d’équivalence faible (mgr. = min. = m) implique que l’accélération

GM ~x d2~x
− =
r2 r dt2
est indépendante de la masse m. Par conséquent, nous ne pouvons pas distinguer
un repère au repos plongé dans un champ gravifique d’un repère inertiel accéléré :

mgr
m
in

TERRE ESPACE VIDE

“gravitation” “inertie”

L’accélération perd donc le sens absolu qu’elle avait en mécanique classique et le


concept Newtonien de particule libre devient une fiction. Toute influence gravita-
tionnelle inhomogène, telle l’attraction du Soleil ou de la Terre, rend impossible
l’existence d’un repère inertiel global.
Nous ne devons pas pour autant rejeter en bloc toutes les lois de la physique
classique (et relativiste). Dès 1907, Albert Einstein a en effet, selon ses propres
termes, “l’idée la plus heureuse de sa vie” (Kyoto, 1922) :

“J’étais assis à mon bureau (à l’office des brevets de Berne) quand, sou-
dain, une pensée me traversa l’esprit : une personne en chute libre ne
sent pas son poids. J’étais abasourdi. Cette simple idée m’impressionna
vivement. Elle me mena à une théorie de la gravitation.”

Cette idée heureuse d’une force gravitationnelle apparente, idée déjà fortement
suggérée dans le cadre d’une théorie relativiste (trop) simple, prend ici tout son
sens. Il est de fait toujours possible “d’effacer” localement tout champ gravitation-
nel extérieur en utilisant un repère inertiel local en chute libre :

54
3.1 – Repère inertiel local

TERRE ESPACE VIDE

“chute libre” “impesanteur ”

Après avoir établi une relation magique entre l’inertie et l’énergie (au repos) dans le
cadre de la Relativité Restreinte (1905), Einstein introduit ainsi ce qu’il appellera en
1911 “l’hypothèse de l’équivalence physique complète” entre l’inertie et le poids [1].
Considérons par exemple la chute libre d’un corps massif (une pomme) sous l’effet
de la gravitation terrestre :

S au repos

S’ en chute libre

TERRE

Pour un observateur au repos dans le repère fixe S associé à l’arbre, la 2ème loi de
Newton implique simplement la relation

d2 x
= −g
dt2
55
3.1 – Repère inertiel local

avec
∂V GM
g≡ = 2 .
∂x x
Par contre, la pomme au repos dans le repère en chute libre S ′ ne ressent pas l’effet
de la gravitation :
d2 x′
= 0.
dt2
Le changement de la coordonnée spatiale x non-linéaire dans le temps
1
x′ = x + gt2
2
nous a donc permis de définir un repère localement inertiel dans lequel les lois de la
mécanique de Newton (et d’Einstein) restent parfaitement valides.
À chaque point de l’espace-temps dans un champ gravitationnel quelconque, il
est ainsi possible de choisir un système de coordonnées local tel que les lois de la
nature prennent la même forme que dans un système de coordonnées non-accéléré.
Nous devons cependant insister sur le caractère local de ce repère inertiel. Pour
illustration, le champ gravitationnel produit par la Terre n’est pas homogène et
induit par conséquent des forces latérales de marée. Dans le cas de la chute libre de
deux pommes, nous aurions :

TERRE ESPACE VIDE

“chute libre” “impesanteur”

Ces forces de marée qui font qu’une craie en position verticale tombera toujours plus
rapidement qu’une craie en position horizontale sont manifestement indépendantes
de la composition chimique des corps. Nous verrons qu’elles sont intimement liées à
la structure géométrique intrinsèque de l’espace-temps.

56
3.2 – Principe de covariance générale

En présence de la gravitation, le concept de repère inertiel global doit donc être


abandonné. Au mieux, pouvons-nous définir un repère inertiel local, propre à chaque
observateur en chute libre. Ainsi, le passage d’un laboratoire expérimental (l’arbre) à
un repère théorique en chute libre (la pomme) exige un changement de coordonnées
non-linéaire alors que les transformations de Galilée et de Lorentz sont linéaires.
Il est par conséquent nécessaire que la communauté des physiciens (constituée de
théoriciens et d’expérimentateurs) dispose d’un langage mathématique permettant
une expression cohérente des lois universelles de la physique déduites de l’observation
et cela, quel que soit le repère considéré. C’est ainsi que des chercheurs peuvent au-
jourd’hui goûter au phénomène d’impesanteur en menant des expériences de micro-
gravité (alias Zéro-g) lors de vols paraboliques d’une vingtaine de secondes ou, mieux
encore, dans la Station Spatiale Internationale qui “tombe” sans cesse en tournant
autour de la Terre à l’altitude moyenne de quelque 350 km. La structure géométrique
intrinsèque de l’espace-temps envisagée par Einstein découle précisément de la co-
variance des équations et de l’invariance des mesures, par rapport aux changements
de coordonnées arbitraires.

2. Principe de covariance générale


La covariance et l’invariance sont deux aspects liés au concept de symétrie.

a) Les symétries d’un objet géométrique [2].


Un objet est symétrique s’il apparaı̂t identique après avoir subi une transfor-
mation particulière. En d’autres termes, une transformation de symétrie est
une transformation appliquée sur l’objet dont l’effet est impossible à détecter
π
(Ex : rotation de sur un carré). Si un objet admet une symétrie, on dira
2
qu’il possède une invariance.

b) Les symétries d’une loi de la Nature [3].


Une transformation de symétrie d’une loi physique est un changement de va-
riables et (ou) de coordonnées de l’espace-temps (en terme desquelles cette loi
est formulée) tel que les équations mathématiques décrivant cette loi conservent

57
3.2 – Principe de covariance générale

la même forme. On dira alors que ces équations sont covariantes par rapport à
une transformation de symétrie (Ex. : transformation de jauge Aµ → Aµ +∂ µ Λ
sur les équations de Maxwell).

Les lois de la mécanique d’Einstein, exprimées dans un repère inertiel, sont mani-
festement covariantes par rapport aux transformations linéaires de Lorentz. Si nous
imposons à présent l’équivalence de tous les observateurs (expérimentateur ou théo-
ricien, arbre ou pomme,...) pour la description des lois de la physique, alors celles-ci
doivent être covariantes par rapport aux transformations générales de coordonnées.
En pratique, la construction d’équations covariantes se réalise aisément au moyen
de tenseurs qui sont des quantités locales dont les composantes se transforment très
simplement sous un changement de coordonnées. Considérons en effet un change-
ment de coordonnées (rotation, dilatation, ...)


xi → x i (x)

défini en chaque point P de l’espace. Si ce changement de coordonnées est différentia-


ble et que son inverse est également différentiable, alors nous sommes en présence
d’un difféomorphisme tel que

∂x′i ∂x′i
 
′i j
dx = dx ; det 6= 0
∂xj P ∂xj

et
∂xj ∂xj
 
∂f ∂f
= ; det 6= 0.
∂x′i ∂x′i P ∂xj ∂x′i
Par définition, on appelle contravariantes, les composantes Ai d’un vecteur se trans-
formant, lors de ce changement de coordonnées local, comme les différentielles de
celles-ci
∂x′i
A′i (x′P ) = Aj (xP )
∂xj P

Inversément, on appelle covariantes les composantes Ai de ce vecteur se transfor-


mant, lors d’un changement de coordonnées local, comme les dérivées partielles d’une
fonction scalaire
∂xj
A′i (x′P ) = Aj (xP )
∂x′i P

58
3.2 – Principe de covariance générale

Par abus de langage on parlera respectivement de “vecteur contravariant” et de


vecteur “covariant” bien qu’il s’agisse en fait d’un même vecteur.
Ces définitions locales de vecteurs contravariant et covariant nous permettent
de former un scalaire selon la règle simple de contraction de deux indices de genre
différent :
Φ = Bi Ai .

Notons que nous avons défini ci-dessus un vecteur comme une objet mathématique
donc les composantes se transforment d’une certaine manière sous un changement
de coordonnées. Nous aurions tout aussi bien pu définir ce vecteur comme une
représentation mathématique d’une entité physique (telle que la force) caractérisée
par une grandeur et une direction. Cette définition est également correcte, mais son
utilité dépend du problème que nous essayons de résoudre [4].
Il se fait qu’une distinction globale entre vecteur contravariant et vecteur co-
variant est déjà présente en mécanique classique si l’espace euclidien est muni d’un
repère {~ei } non-orthogonal. Dans ce cas, nous avons en effet deux manières de définir
les composantes d’un même vecteur quelconque ~a : ->
e2
a2
1) ai = ~a.~ei
2 ->
2) ~a = aj ~ej a a

avec ->
e1
j a1 a1
ai = gij a

car ~ei .~ej ≡ gij 6= δij . Associées à la base duale {~e i } définie par ~e i · ~ej = δji , les
composantes dites covariantes ai acquièrent le même statut que aj car

~a = ai~e i .

Si nous changeons à présent de système de coordonnées, rien ne se passe pour le


vecteur ~a, mais ses composantes peuvent par contre être modifiées. En particulier,
suite à une rotation R des vecteurs de base {~ei }, les coordonnées covariantes se
transforment comme ceux-ci
a′i = Rik ak

59
3.2 – Principe de covariance générale

alors que de toute évidence les coordonnées contravariantes se transforment de


manière contraire
a′j = (R−1 )jk ak ,

justifiant ainsi leur appellation respective.


Cette distinction globale entre indices supérieurs (projections parallèles) et in-
dices inférieurs (projections perpendiculaires) devient absolument nécessaire en mé-
canique relativiste car l’espace-temps causal de Minkowski est pseudo-euclidien.
Nous avons en effet les 4-vecteurs

xµ = (ct, x, y, z)
xµ = (ct, −x, −y, −z)

la métrique ηµν 6= δµν étant de nouveau l’instrument utilisé pour monter ou descendre
les indices de Lorentz
xµ = ηµν xν .

Toute quantité invariante s’obtient dès lors par simple “contraction” des indices.
Pour illustration, nous avons |~a|2 = gij ai aj = ai ai dans l’espace euclidien et c2 dτ 2 =
ηµν dxµ dxν = dxµ dxµ dans l’espace-temps pseudo-euclidien. De même, la dérivée par
rapport aux coordonnées contravariantes xµ doit être représentée par un 4-vecteur
covariant  
∂ 1∂ ~
∂µ ≡ µ = ,∇
∂x c ∂t
∂ ∂xα ∂
car = . Par contre,
∂x′µ ∂x′µ ∂xα
 
µ ∂ 1∂ ~
∂ ≡ = , −∇
∂xµ c ∂t
se transforme comme un 4-vecteur contravariant de telle sorte que ∂µ ∂ µ ≡ ✷ soit un
invariant relativiste.
La généralisation à un tenseur d’ordre quelconque est alors directe. Caractérisé
par de multiples directions, celui-ci sera un objet évalué au point P et se transfor-
mant comme le produit d’un nombre fini de vecteurs contravariants et covariants.
Cette définition étant valable en tout point P , nous ne spécifierons plus les coor-
données du point en question. À l’ordre deux, nous avons en particulier [4] le moment

60
3.2 – Principe de covariance générale

d’inertie reliant le moment angulaire d’un objet en rotation à sa vitesse angulaire,


soient deux directions a priori différentes

~ = I~~ ~ω .
L

En général, trois possibilités se présentent à nous :

∂x′i ∂x′j
A′ij (x′ ) = |P Akℓ (x) (contravariant)
∂xk ∂xℓ
∂x′i ∂xℓ
A′ij (x′ ) = k ′j
|P Akℓ (x) (mixte)
∂x ∂x
∂xk ∂xℓ
A′ij (x′ ) = |P Akℓ (x) (covariant)
∂x′i ∂x′j
Par conséquent, de nouveaux tenseurs peuvent être formés :

• par addition : Aij + Bji = Cji

• par multiplication : Aij Bkℓ = Cjkℓ


i

• par contraction : Aijki = Bjk .

Nous constatons donc que tout tenseur satisfait, par définition, une loi de transfor-
mation linéaire par rapport au changement de coordonnées (a priori non-linéaire)
considéré. Toute équation tensorielle décrivant une loi physique aura dès lors la
même forme pour tous les observateurs reliés par ce difféomorphisme :

Aαβ... αβ... ′αβ... ′ ′αβ... ′


µν... (x) = Bµν... (x) ⇐⇒ Aµν... (x ) = Bµν... (x )

l’expression malheureuse de “covariance” étant un accident historique. En parti-


culier, l’annulation d’un tenseur en un point est une propriété invariante :

Aαβ... ′αβ... ′
µν... (x) = 0 ⇐⇒ Aµν... (x ) = 0.

Il faut cependant insister sur le fait que la caractérisation de tenseur ne peut


se faire qu’à partir du moment où nous avons défini la classe de changements de
coordonnées considérée (transformations de Galilée en mécanique classique, de Lo-
rentz en mécanique relativiste, ...). Nous allons voir que ce point est crucial pour la
“mathématisation” du principe d’équivalence.

61
3.2 – Principe de covariance générale

La physique reposant sur des mesures de temps, d’espace et d’énergie, nous


sommes naturellement amenés à introduire une métrique. Postulons dès lors l’exis-
tence d’une forme quadratique invariante

ds2 = gµν (P )dxµ dxν ; gµν = gνµ

en chaque point P de l’espace-temps. L’invariance de cette forme sous un changement


de coordonnées quelconque en P

∂xµ ∂xν
ds2 = gµν dxµ dxν = gµν |P dx′α dx′β
∂x′α ∂x′β

= gαβ dx′α dx′β

implique que la métrique est toujours un tenseur covariant d’ordre deux car

′ ∂xµ ∂xν
gαβ (x′ ) = ′α ′β |P gµν (x).
∂x ∂x
Considérons une métrique réelle symétrique et exigeons, en accord avec le prin-
cipe d’équivalence d’Einstein, que la mécanique relativiste reste valable locale-
ment. Dans ce cas, il doit toujours exister un changement de coordonnées dx′µ =
aµν dxν tel que la métrique diagonalisée soit précisément celle de Minkowski en un
point particulier P0 de l’espace-temps, de coordonnées xP0 = x′P0 = 0

gµν (0) = ηµν .

Notons qu’il est toujours possible de diagonaliser une matrice réelle symétrique à
l’aide d’une transformation orthogonale (x′i = Oji xj ) et de réduire ensuite ses valeurs
propres aux éléments diagonaux ±1 ou 0 à l’aide de dilatations (x′i = λi xi ). Dans
le cas de la métrique définie en un point de l’espace-temps, chaque combinaison
possible de ces éléments définit un Univers distinct, à explorer d’un point de vue
mathématique. Par conséquent, l’hypothèse physique de la validité locale de la Rela-
tivité Restreinte, appelée aussi “principe de correspondance” (voir Perspectives),
revient à supposer que la métrique gµν n’est pas singulière et que la seule combinaison
permise est précisément (+1, −1, −1, −1). Tout autre choix de signature mènerait à
un Univers imaginaire... Nous aurons ainsi

Tr ln gµν = ln det gµν ≡ ln g

62
3.2 – Principe de covariance générale

soit, en variant cette identité,

g µν dgµν = g −1 dg

et par conséquent,
1 √
Γλλρ = g µν gµν,ρ = (ln −g),ρ .
2
Soulignons que cette hypothèse locale implique en général une modification de
la métrique au voisinage de xP0 = 0 :

gµν (ε) ≃ gµν (0) + ερ gµν,ρ (0)


6= ηµν .

En d’autres termes, les dérivées premières de la métrique en xP0 = 0 seront différentes


de zéro
gµν,ρ (0) 6= 0

et les symboles de Christoffel seront donc en général non nuls en ce point :

Γλµν (0) 6= 0.

Dans l’exemple classique de la chute libre d’une pomme, nous avons vu que la
force gravifique peut être modifiée et même éliminée par un changement de coor-
données au point P (pour pomme !). Il est donc une fois encore naturel d’identifier
la force gravifique à une force apparente représentée par les symboles de Christof-
fel. Voyons dès lors comment se transforment ces symboles sous un changement de
coordonnées quelconque.
Nous constatons tout d’abord que la dérivée de la métrique n’est pas un tenseur.
En effet, la loi de transformation de ses composantes
 a
∂x ∂xb

′ ∂
gαβ,γ = gab
∂x′γ ∂x′α ∂x′β
∂xc ∂xa ∂xb
= gab,c
∂x′γ ∂x′α ∂x′β
∂ 2 xa ∂xb ∂xa ∂ 2 xb

+ + gab
∂x′γ ∂x′α ∂x′β ∂x′α ∂x′γ ∂x′β
est manifestement non linéaire si le changement de coordonnées considéré est général.

63
3.2 – Principe de covariance générale

De la même façon, nous pouvons montrer que

∂x′λ ∂xm ∂xn ℓ ∂ 2 xℓ


 
Γ′λ
µν = Γ +
∂xℓ ∂x′µ ∂x′ν mn ∂x′µ ∂x′ν

car les symboles de Christoffel dépendent de la dérivée première de la métrique.


Le second terme du membre de droite indique que ces symboles ne forment pas un
tenseur par rapport à un changement de coordonnées quelconque ! Examinons les
conséquences physiques de ce résultat mathématique.
a. En l’absence de la gravitation, nous pouvons considérer un espace-temps “ri-
gide” doté de la métrique pseudo-euclidienne de Minkowski

gµν ≡ ηµν .

Par conséquent, dans ce repère inertiel les symboles de Christoffel sont identiquement
nuls en tout point :
Γ ≡ 0.

Selon les principes de la Relativité Restreinte, le passage d’un repère inertiel à un


autre s’effectue alors à l’aide d’une transformation de Lorentz globale

x′µ = Λµ α xα + xµ0

qui laisse, par définition, la métrique de Minkowski invariante :


ηαβ = Λαµ Λβ ν ηµν = ηαβ ; Λαµ ≡ (Λ−1)µ α .

Les transformations de Lorentz étant linéaires, les symboles de Christoffel forment


un tenseur par rapport à celles-ci et s’annulent donc bien dans tout repère inertiel
doté de la métrique ηµν :
Γ = 0 → Γ′ = 0
Lorentz

Cette propriété mathématique exprime simplement l’absence de force apparente


dans tout repère inertiel. Nous retrouvons ainsi le principe de relativité global de
la mécanique d’Einstein :

“tous les observateurs inertiels sont équivalents”

64
3.2 – Principe de covariance générale

Par conséquent, toutes les lois de la physique non-gravitationnelle s’expriment à


l’aide d’équations tensorielles covariantes par rapport aux transformations de Lo-
rentz. Pour illustration, les équations de Maxwell s’écrivent à présent

∂µ ∗ F µν = 0 ou F µν = ∂ µ Aν − ∂ ν Aµ
1 ν
∂µ F µν = j ; j ν = (cρ, ~ )
c
avec F µν ~ B)
≡ (E, ~ le tenseur champ électromagnétique contravariant, Fαβ ≡ (−E,
~ B)
~
le tenseur champ électromagnétique covariant obtenu à l’aide du tenseur métrique
de Minkowski
Fαβ = ηαµ ηβν F µν (η00 = +1)
~ −E),
et ∗ F µν ≡ (B, ~ son dual obtenu à l’aide du tenseur antisymétrique de Levi-
Civita
∗ 1
F µν = εµναβ Fαβ (ε0123 = +1).
2
Exprimées en terme des vecteurs E~ et B
~ dans le chapitre 2, celles-ci n’étaient pas
manifestement covariantes car un champ électrique produit par une charge statique
(de densité ρ) est perçu, dans un repère en mouvement rectiligne uniforme, comme
un champ magnétique induit par un courant (de densité ~ ). Rappelons que cette
relativité classique (Galilée, 1632)!doit être étendue en raison de la présence d’un
~
1 ∂E
“courant de déplacement” . Introduit à la main par Maxwell (1864) pour
c ∂t
restaurer l’équation de continuité

∂ν j ν = 0

ce courant (∂0 F 0n ) lie en effet intimement l’espace au temps.


b. En présence de la gravitation, nous devons considérer un espace-temps “élas-
tique”. L’hypothèse physique de la validité locale de la mécanique d’Einstein autorise
seulement la réduction de la métrique gµν (x) à celle de Minkowski ηµν en un point
particulier P0 de l’espace-temps

gµν (xP0 = 0) = ηµν .

Cependant nous constatons que nous pouvons simultanément annuler tous les sym-
boles de Christoffel (et par conséquent toute force apparente) en ce même point
P0 :

65
3.2 – Principe de covariance générale

Γ(xP0 = 0) 6= 0 → Γ′ (x′P0 = 0) = 0
Non-linéaire

si nous effectuons le changement des coordonnées non-linéaire local


1
xℓ = x′λ δλℓ − Γℓmn (xP0 = 0)δµm δνn x′µ x′ν
2
tel que

′ ∂xm ∂xn
gµν (x′P0 = 0) ≡ gmn (xP0 = 0) = ηµν .
∂x′µ ∂x′ν
Cette propriété remarquable est l’expression mathématique du principe d’équivalen-
ce local d’Einstein qui nous autorise à définir un repère inertiel doté d’une métrique
de Minkowski en un point quelconque de l’espace-temps. Or tout physicien, qu’il
soit localement inertiel ou non, doit être capable de découvrir les lois de la Nature.
Dans la démarche d’Einstein, le principe d’équivalence est donc une généralisation
du principe de relativité aux mouvements accélérés :

“tous les observateurs sont équivalents”

Par conséquent, toutes les lois physiques doivent pouvoir s’exprimer à l’aide d’équa-
tions tensorielles covariantes par rapport aux changements de coordonnées quel-
conques. En particulier, les équations de Maxwell pour l’électromagnétisme doivent
être généralisées (voir chapitre 4) car la présence de dérivées partielles impliquent
que F µν et j ν ne peuvent plus être tous deux des tenseurs.
En fait Fermi (1922) a démontré qu’il était toujours possible d’annuler simul-
tanément tous les symboles de Christoffel le long d’une géodésique G :

gµν |G = ηµν
Γλµν |G = 0.

Ce résultat est aisé à comprendre intuitivement. En effet, la géodésique est précisé-


ment la courbe de “chute libre”.

66
3.3 – Force gravitationnelle apparente

3. Force gravitationnelle apparente


Appliquons ces considérations mathématiques à l’exemple classique de la chute
libre d’une pomme à la surface de la Terre. Le changement de coordonnées non-
linéaire dans la variable temporelle

t = t′
1
x = x′ − gt′2
2

nous avait permis d’annuler l’effet de la gravitation au point P0 de l’espace-temps


associé, ici, à la pomme. Par conséquent, dans le système de coordonnées S lié à la
Terre, le symbole de Christoffel Γx00 est nécessairement non nul en xP0 :

g(xP0 = 0)
Γx00 (xP0 = 0) = .
c2

Ceci étant valable quelle que soit la position P0 de la pomme, nous en déduisons que

1 ∂V
Γx00 = .
c2 ∂x

Au premier ordre dans l’approximation de champ faible

gµν (x) = ηµν + ǫµν (x)

nous obtenons alors après intégration

2V (x)
ǫ00 (x) ≈ + constante
c2

si le champ gravitationnel sphérique (induit par la Terre) est indépendant du temps.


La constante d’intégration peut toujours être ajustée de sorte que la composante
temporelle de la métrique associée au repère S se réduise à celle de Minkowski

g00 (xP0 = 0) = 1

à l’instant t = 0 où la pomme se détache de l’arbre (x = 0), c’est-à-dire lorsque


S = S ′ . Par contre, si nous imposons une métrique de Minkowski dans le vide,
c’est-à-dire à une distance infinie de toute source gravitationnelle, cette constante

67
3.3 – Force gravitationnelle apparente

d’intégration est nulle. Sur base de la chute radiale d’un objet placé dans un potentiel
gravitationnel défini de manière conventionnelle par
GM
V =−
r
nous concluons alors que la métrique stationnaire s’écrit sous la forme

2V (r)
g00 (r) ≃ 1 +
c2
gij (r) = −δij + O(1/c2 )

En particulier, nous constatons que sa composante temporelle est entièrement déter-


minée par le potentiel gravitationnel !
La nature spatio-temporelle du symbole de Christoffel non nul

1 ∂V
Γi00 ∼
= 2 δ ij j
c ∂x

nous prouve, si besoin en est encore, la nécessité de travailler dans l’espace-temps


pour associer un mouvement uniformément accéléré à la présence d’un champ gravi-
tationnel homogène. Ce résultat important est en accord avec celui obtenu dans
le cadre de la Relativité Restreinte, à l’aide des coordonnées de Rindler (voir fin
chap. 2). Il nous permet ainsi de réinterpréter les deux premières lois de Newton en
présence de la gravitation.
La première loi de Newton suppose l’existence de trajectoires rectilignes dans
l’espace, en l’absence de forces extérieures. En présence d’une source gravitationnelle
(le Soleil), la trajectoire d’une planète (la Terre, par exemple) s’enroule autour de
l’axe temporel et nous retrouvons la trajectoire elliptique en projetant sur le plan
spatial euclidien. Cependant, cette trajectoire hélicoı̈dale reste approximativement
une droite dans l’espace-temps

68
3.3 – Force gravitationnelle apparente

temps

espace

V
si le rapport (sans dimensions) apparaissant dans la métrique gµν est tel que
c2
 
V GM
≪ 1 V =− .
c2 r
Le fait que
GM⊙
∼ 1.5 km ∼ 10−8 rSoleil−T erre
c2
indique que ceci est bien le cas à l’intérieur de notre système solaire ! Les échelles
ne sont manifestement pas respectées dans la figure ci-dessus. La trajectoire de
la Terre est en réalité pratiquement rectiligne dans l’espace-temps. Le mythe d’un
temps cyclique, inspiré par le spectacle des révolutions célestes, cède définitivement
sa place au temps orienté, unique, respectant la causalité.
En présence de la gravitation, nous avons vu que la métrique ne peut plus être
réduite à celle de Minkowski. Par conséquent l’élément de longueur associé à l’espace-
temps s’écrit de manière générale

ds = [gµν (q)dq µ dq ν ]1/2 .

À partir du principe variationnel appliqué à cet élément de longueur


Z
δ (−mc)ds = 0

nous obtenons les géodésiques de l’espace-temps au voisinage d’un corps compact

d2 q ρ µ
ρ dq dq
ν
m 2 + mΓµν =0
dτ dτ dτ

69
3.4 – Principe d’équivalence fort

déjà dérivées à la fin du chapitre 2 dans le cadre d’une théorie scalaire. Ces équations
définissent donc la trajectoire d’une particule de masse m se propageant dans un
champ gravitationnel quelconque. Par conséquent, dans la limite non-relativiste la
seconde loi de Newton s’écrit
d2 q i
m + mΓioo c2 ≈ 0.
dt2
Le principe d’équivalence seul détermine précisément les symboles de Christoffel qui
survivent à cette limite classique de telle sorte que la force gravitationnelle

F~ = −m∇V
~

apparaı̂t à présent dans le membre de gauche de l’équation du mouvement et corres-


pond effectivement à une force apparente dans toute théorie métrique !

4. Principe d’équivalence fort


L’impact des principes d’équivalence sur le développement de la physique moder-
ne ne peut être sous-estimé. Introduit par Galilée, le principe d’équivalence faible
s’énonce de nos jours de la manière suivante :

“Dans un champ gravitationnel, tous les corps tombent avec la même


accélération, indépendamment de leur masse et de leur structure in-
terne”.

Reformulé dans le cadre de la relativité restreinte, il demande donc que toutes les
lois mécaniques de la physique testées dans un laboratoire (suffisamment petit pour
éviter les effets de marée) en chute libre soient identiques à celles effectuées en
l’absence de gravitation. Sa généralisation à toutes les lois de la physique relativiste
donne ensuite lieu au principe d’équivalence d’Einstein qui affirme que

“Toutes les lois physiques de la Relativité Restreinte sont valides à l’in-


térieur d’un laboratoire (suffisamment petit) en chute libre dans un champ
gravitationnel ”.

70
3.4 – Principe d’équivalence fort

Ce dernier peut être formulé comme un principe de symétrie : l’invariance locale de


Lorentz. Il constitue, avec le principe de covariance, la base de la Relativité Générale.
Bien qu’il s’applique également à l’électromagnétisme alors que son véhicule (le
photon) est de masse nulle, de nos jours le principe d’équivalence d’Einstein se dis-
tingue de moins en moins du principe d’équivalence faible car toute forme d’énergie
pèse. En particulier, un corps compact de masse M possède en effet une énergie de
liaison électromagnétique Ωℓ telle que
X Ωℓ Ωℓ
M≃ mi + 2
≡ M0 + 2 .
particules
c c

Des mesures très précises d’accélérations en chute libre semblent dès lors autant de
tests de validité pour le principe d’équivalence d’Einstein.
Analysons cette conjecture de Schiff (1960) en partant du fait que toute par-
ticule libre de masse M0 se meut selon une géodésique de l’espace-temps. Étendue
à un corps compact de masse M(x), cette version faible du principe d’équivalence
implique la variation Z
δ −Mcds = 0.

La substitution  2
M0
gµν → gµν
M
au niveau des symboles de Christoffel donne alors les équations du mouvement mo-
difiées
d2 q ρ µ ν
1 dq ρ dq ν ∂M
 
ρ dq dq 2 ρν
M 2 + M Γµν =c g − 2 .
dτ dτ dτ c dτ dτ ∂q ν
Dans la limite non-relativiste, ces équations se réduisent à

1 ~
~a − ~g ≃ −c2 ∇M.
M

Pour un noyau (de rayon R) constitué de Z protons, l’énergie de liaison électrosta-


tique totale
1 X qi qj
Ωℓ = −
2 i6=j 4πrij

vaut
3 e2
Ωℓ = − Z(Z − 1) ∼ −10−3 Mc2 .
5 4πR
71
3.4 – Principe d’équivalence fort

Par conséquent, la limite expérimentale sur l’accélération relative de chute libre dans
le champ terrestre des noyaux de titanium (A=48, Z=22) et de béryllium (A=9,
Z=4) :
Ti Be
aTi − aBe c2
 
Ωℓ Ωℓ 1 dα
= −
g g Mc2 Mc2 α dz
= (0.3 ± 1.8)10−13

confirme
 par2 la même
 occasion le caractère universel de la constante de structure
e 1
fine α ≡ ∼ associée à l’éléctromagnétisme.
4π 137
Aujourd’hui, la théorie des interactions électromagnétiques et nucléaires (fortes
et faibles) est fondée sur un principe de jauge qui assure le caractère universel
des constantes de couplage associées. Il est donc difficile d’imaginer une théorie
qui respecte le principe d’équivalence faible mais viole le principe d’équivalence
d’Einstein : l’hypothèse d’universalité de la chute libre s’applique à présent à toute
forme d’énergie non-gravitationnelle. Cette extrapolation est également valable pour
l’antimatière car le photon est sa propre antiparticule [5]. Par conséquent, selon
Einstein, un atome d’hydrogène H, un atome d’hydrogène excité H ∗ et un atome
d’anti-hydrogène H̄ subissent la même accélération dans un champ gravitationnel !
e
e e+

eV α2 me− eV
mH = mp + me− − 13.6 e −
mH ∗ = mp + m− mH̄ = mp̄ + me+ − 13.6 .
c2 2n2 c2

0
Le système K 0 − K des mésons étranges fournit la meilleure limite sur le principe
d’équivalence appliqué à l’antimatière :
mK 0 − mK 0
≤ 10−18 .
mK 0
Notons que le théorème CPT, qui garantit l’égalité des masses pour une particule et
son antiparticule, implique seulement qu’une anti-pomme tombe sur une anti-Terre

72
3.4 – Principe d’équivalence fort

comme une pomme sur la Terre. Il ne dit rien sur la chute libre d’une anti-pomme
à la surface de la Terre constituée de matière ordinaire. De fait, les équations d’une
géodésique de l’espace-temps

d2 xρ µ
ρ dx dx
ν
+ Γ µν =0
ds2 ds ds

sont invariantes sous la conjugaison de charge C alors que la combinaison P T (xµ →


−xµ ) change également le signe des symboles de Christoffel (Γ → −Γ) [6].
Si toute expérience gravitationnelle locale effectuée au centre d’un laboratoire en
chute libre est également indépendante du champ gravitationnel associé à la distribu-
tion voisine de corps spectateurs, nous parlerons alors du principe d’équivalence
fort. Considérons dès lors un corps compact dont l’énergie de liaison gravitationnelle
vaut

1 X mi mj
Ωℓ = − G .
2 i6=j rij

Par simple comparaison avec le cas électrostatique traité en détail ci-dessus, nous
obtenons alors
c2
 
∆a Ωℓ 1 ∂G ∂V
= ∆ ,g ≡ .
g g Mc2 G ∂r ∂r
Nous avions déjà mentionné au chapitre 1 qu’une violation du principe d’équivalence

mgr. a−g Ωℓ
−1= ≡η 2
min. g mc

ne peut être détectée au niveau terrestre car les énergies de liaison gravitationnelle
en présence sont totalement négligeables. Par contre, si nous considérons le système
Terre-Lune, une accélération relative de chute libre vers le Soleil entraı̂nerait la po-
larisation (en direction du Soleil) de l’orbite de la Lune autour de la Terre (Nordvedt
1968). L’installation du premier réflecteur laser sur la Lune par Buzz Aldrin et Neil
Armstrong lors de la mission Apollo 11 (1969) permet aujourd’hui une mesure de
la distance Terre-Lune avec une précision de quelques millimètres [7] ! Tout photon
émis d’un observatoire terrestre est renvoyé à la manière d’une balle frappée dans
le coin d’un court de squash. Nous pouvons ainsi tracer très précisément l’orbite lu-
naire et conclure que la Lune s’éloigne de la Terre au rythme de 3,8 cm par an sous

73
3.4 – Principe d’équivalence fort

l’effet des marées océaniques. Cependant, la Terre et la Lune semblent “tomber”


avec la même accélération vers le Soleil [8] :
∆a ΩL ΩT
≡ η 2

g Lune-Terre mL c mT c2
= (0.8 ± 1.3)10−13 .

La gravité semble donc attirer la gravité de manière universelle. Si nous assimilons


la Terre (la Lune) à une sphère homogène,
2
3 GmT (L)
ΩT (L) = − = −4.2(0.2)10−10 mT (L) c2 ,
5 R
nous pouvons conclure que toute violation du principe d’équivalence fort est inférieure
au 1 0 00, soit
−3
η<
∼ 10 .

En fait, une borne au niveau de 10−6 peut être dérivée du pulsar (PSR J0337+1715)
dans un système triple. Cependant celle-ci va au-delà de l’approximation du champ
faible utilisée ici.
Jusqu’à présent, toutes les observations confirment que la physique gravitation-
nelle est localement la même partout dans l’Univers. Des mesures encore plus fines du
caractère universel du mouvement de chute libre pourraient cependant nous réserver
des surprises. Brans et Dicke (1961) ont en effet formulé une théorie “tensorielle-
scalaire” très élégante dans laquelle la constante de Newton G est élevée au rang
de champ gravitationnel auxiliaire G(x). Si tel est le cas, la variation spatiale de la
constante de couplage newtonienne est donnée par
 
V
G(r) = G 1 + η 2 .
c
À ce niveau, le principe d’équivalence fort impliquant

η=0

est donc une hypothèse heuristique qui restreint le contenu en champs de l’interaction
gravitationnelle au seul tenseur métrique [9] :

ηµν → gµν (x)


G → G

74
3.4.1. – Mouvement perpétuel idéal et “redshift” gravitationnel

Cette hypothèse qui requiert une théorie purement métrique de la gravitation va


nous permettre de résoudre deux paradoxes apparents.

4.1. Mouvement perpétuel idéal et “redshift” gravitationnel


Considérons deux atomes (ou noyaux) identiques situés à des hauteurs diffé-
rentes sur la surface de la Terre. Si l’atome du bas (source) émet un photon d’énergie
E = hν, l’atome du haut (détecteur) ainsi excité voit sa masse augmenter d’une
quantité ∆m = E/c2 de telle sorte que nous pouvons en principe extraire une énergie
potentielle
E
∆U = gH
c2
en interchangeant ensuite les deux atomes séparés d’une distance H :

Ce “paradoxe” est toutefois levé si nous appliquons le principe d’équivalence :


g

TERRE ESPACE VIDE

“gravitation” “accélération”

Dans le laboratoire constamment accéléré, la fréquence de la lumière émise par la


source située au sol sera perçue comme déplacée vers le rouge par le détecteur situé

75
3.4.1. – Mouvement perpétuel idéal et “redshift” gravitationnel

à une hauteur H. En effet, comme la vitesse

v = gt

du laboratoire est manifestement non-relativiste, le temps nécessaire à la lumière


pour atteindre le détecteur est en bonne approximation

H
∆t ≈ .
c
Durant cet intervalle de temps, le détecteur a donc acquis une vitesse supplémentaire

gH
∆v ≈
c
par rapport à la vitesse initiale de l’émetteur. Par conséquent, la fréquence ν2
détectée à une hauteur H semblera inférieure à la fréquence ν1 émise (selon l’ef-
fet Doppler relativiste dérivé au chapitre précédent) :

ν2 − ν1 gH
≃− 2 .
ν1 c
Le principe d’équivalence suggère donc que le photon perd une énergie

E
∆E = − gH (E = hν)
c2
lors de son parcours ascensionnel dans le champ gravitationnel statique de la Terre.
Si tel est le cas, nous devons initialement fournir une énergie supplémentaire ∆U
afin que le photon puisse aller exciter l’atome du haut. Par conséquent le bilan en
énergie de notre expérience “de l’esprit” est nul et le paradoxe apparent, résolu !
Ce déplacement vers le rouge (“redshift”) gravitationnel, prédit par Einstein dès
1911, a été effectivement mesuré pour la première fois par Pound et Rebka en 1960.
57
Leur expérience utilisait des noyaux de F e distants d’une hauteur

H = 22.6 m.

Ils devaient donc observer un effet de l’ordre de


!th
∆ν 9.8 × 22.6
≈ 8 2
∼ 2.5 10−15 !
ν (3 10 )

76
3.4.2. – Paradoxe des jumeaux et dilatation du temps

Cette précision ne peut être atteinte que grâce à deux astuces expérimentales liées
à l’effet Doppler.
Tout d’abord, ils sont parvenus à éliminer l’effet Doppler induit par le recul
 recul
∆ν
≈ 10−12
ν

du noyau lors de l’émission d’un quanta d’énergie. Ils ont pour ce faire exploité l’effet
Mossbauer (1958) selon lequel l’implantation des noyaux dans un cristal spécifique
permet de geler ceux-ci et de transmettre l’effet de recul au niveau du réseau cristallin
[10]. Ensuite, ils ont rétabli l’effet spectaculaire de résonance à l’absorption du
quanta d’énergie en plaçant la source sur une plate-forme mobile. La connaissance
de la vitesse ascendante v à imposer à cette plate-forme pour compenser exactement
la diminution apparente de fréquence due à la gravitation permet alors une mesure
précise du redshift gravitationnel. Une telle vitesse
!grav.
∆ν
v= × c ≈ 2.7 mm/heure
ν

nécessite la dilatation d’un cristal par effet piézoélectrique (Curie, 1880). Aujour-
d’hui, l’accord entre la théorie et l’expérience est de l’ordre du 1%.
Notons qu’il faudra attendre 1993 et le satellite artificiel “Galilée” pour observer
un redshift gravitationnel induit par le soleil ! De nouveau, l’accord avec la théorie
est de l’ordre du pourcent dans cette expérience.

4.2. Paradoxe des jumeaux et dilatation du temps


En principe, nous ne pouvons déterminer si c’est le comportement du photon
ou du détecteur qui est à la base du redshift apparent. En fait, l’interprétation
donnée ci-dessus n’est pas satisfaisante. D’une part, elle se base sur des concepts
empruntés à la fois à la mécanique de Newton (G), à la mécanique d’Einstein (c)
et à la mécanique quantique (h). Or nous ne disposons toujours pas d’une théorie
quantique relativiste de la gravitation. (Notons déjà que le caractère strictement local
du principe d’équivalence d’Einstein est en conflit avec le principe d’incertitude de

Heisenberg). D’autre part, les facteurs −g, avec g le déterminant de la métrique

77
3.4.2. – Paradoxe des jumeaux et dilatation du temps

gµν , qui apparaissent dans les équations de Maxwell généralisées (voir chapitre 4,
section 5) sont manifestement indépendants du temps si le champ gravitationnel
est statique. En effet, la métrique dérivée des coordonnées de Rindler associées à
une accélération constante est indépendante du temps (voir fin chapitre 2). Par
conséquent, le photon ne perd pas d’énergie lors de son parcours ascensionnel dans
le champ gravitationnel statique de la Terre. Le redshift apparent ne peut donc être
que le résultat d’un blueshift des niveaux atomiques (nucléaires) tel que le photon
émis par l’atome (noyau) du bas ne peut aller exciter l’atome (noyau) du haut, si
tous deux sont bien entendu au repos.
L’interprétation correcte [11] de l’expérience de Pound et Rebka est de fait ob-
tenue en travaillant directement avec le laboratoire statique plongé dans le champ
gravitationnel inhomogène de la Terre. Cette interprétation repose sur l’hypothèse
qu’un noyau radioactif se comporte comme une horloge émettant des impulsions :
l’intervalle de temps entre deux de ces impulsions est simplement identifié à l’inter-
valle de temps propre
1h i1/2
dτ = gµν (q)dq µdq ν
c
associé à la transition considérée (dτ ≈ 10−7 sec. pour 57
F e). Si deux horloges
préalablement calibrées sont déposées à des endroits différents dans le champ gravi-
tationnel terrestre, nous obtenons
1/2
dτ1 = goo (r1 ) dt
1/2
dτ2 = goo (r2 ) dt

avec dt, l’intervalle de temps associé à cette même transition mesurée en l’absence
de la gravitation.


2
H dt


1

TERRE

“gravitation” “impesanteur”

78
3.4.2. – Paradoxe des jumeaux et dilatation du temps

Dans l’approximation de champ faible, le principe d’équivalence nous dit que


2V (r)
goo (r) ≃ 1 +
c2
avec V = −GM/R et ∂V /∂r = g à la surface de la Terre (i.e., en r = R). Par
conséquent, nous pouvons utiliser ces deux horloges pour calculer directement la
modification apparente de la fréquence des radiations dans l’expérience non locale
de Pound et Rebka :
" #1/2

ν2 dτ1 goo (r1 ) 1 goo (R) gH
≡ = ≈1− H ≈ 1 − 2 < 1.
ν1 dτ2 goo (r1 + H) 2 goo (R) c

Le “redshift” observé est en réalité une conséquence du “blueshift” d’une horloge,


c’est-à-dire de la dilatation du temps en présence d’un champ gravitationnel

1/2
dτ = goo dt < dt (V 6= 0)

Cet effet fut déjà subtilement invoqué par Bohr pour réconcilier Relativité Res-
treinte (E = mc2 ) et Mécanique Quantique (∆E∆t ≈ ~) suite à une attaque ...
d’Einstein lors de la 6ème conférence Solvay (1930) [12] !
Le temps s’écoule moins vite là où la gravité est plus forte. Deux horloges initiale-
ment synchronisées puis transportées successivement du rez-de-chaussée au premier
étage d’une maison accuseront toujours un (léger) décalage de temps. L’homme au
sommet d’une montagne vit et vieillit plus rapidement que nous. Plus précisément,
compte tenu que
c/g ∼ 1 an ∼ π 107 secondes,

– à 60 ans, votre tête sera 300 nanosecondes plus vieille que vos pieds car
 
V (R + h) − V (R) gh 1.5 m
∆t = 2
t0 ≈ 2 t0 ≈ (t0 /1 an);
c c c

– après 5 milliard d’années, le centre de la Terre est un an ou deux plus jeune que
la surface (et non un jour ou deux, comme reporté par R. Feynman dans [5]
et souvent répété par la suite [13]) car selon l’exercice intégré n◦ 02 :
 
V (R) − V (0) 1 gR 3200 km
∆t = t0 = t0 ≈ (t0 /1 an).
c2 2 c2 c
79
3.4.2. – Paradoxe des jumeaux et dilatation du temps

Un tel phénomène de dilatation du temps ne nous est pas totalement étranger.


En effet, nous savons que le temps propre dτ d’une particule relativiste instable
(telle que le muon produit par le rayonnement cosmique)

dτ ≡ γ −1 dt < dt (v 6= 0)

est également plus petit que le temps de vie dt mesuré en laboratoire. Ce phénomène
est facilement visualisé dans un diagramme d’espace-temps de la Relativité Res-
treinte :

t t’

dt
dτ x’

Considérons les jumeaux A et B, chacun équipé d’une horloge. A reste sur Terre
alors que B décide de parcourir une distance d à la vitesse uniforme v avant de faire
demi-tour et de revenir vers A à la même vitesse. Selon la Relativité Restreinte,
l’horloge de A indiquera une durée de temps plus longue pour le voyage que celle de
B:
tA > tB .

Le paradoxe apparent provient du fait que le principe de Relativité Restreinte ne


permet pas de distinguer deux observateurs (A et B) supposés inertiels. La réponse à
ce “paradoxe” réside dans le fait que tout retour sur Terre du frère voyageur nécessite
une modification de sa vitesse (une décélération suivie d’une accélération) qui brise
inévitablement la symétrie du problème. Cette phase cruciale de demi-tour peut être
assurée par le champ gravitationnel de la Lune ou d’une planète. Par conséquent,
le principe d’équivalence va nous permettre d’analyser le paradoxe des jumeaux de
façon cohérente.

80
3.4.2. – Paradoxe des jumeaux et dilatation du temps

Considérons deux horloges identiques A et B initialement synchronisées au repos


à la surface de la Terre, c’est-à-dire dans un repère non inertiel. Les dilatations
gravitationnelle et relativiste du temps se superposent alors
1/2
1 dq i dq j

1
dτ = (gµν dq µ dq ν )1/2 = goo + 2 gij dt < dt
c c dt dt
car
V
g00 ≃ 1 + 2
c2  
V
gij = −δij + O 2 .
c

Soulignons de nouveau le fait qu’au premier ordre en 1/c2 , l’effet calculé ne requiert
pas la connaissance d’une dépendance spatiale éventuelle de gij . Par conséquent,
nous obtenons (en coordonnées polaires)

1 wT2 rT2 sin2 θ


 
V
dτ ≈ 1+ 2 − dt.
c 2 c2
Contrairement à ce qu’Einstein avait prédit dans son fameux article de 1905 sur
la Relativité Restreinte [14], une montre se trouvant à l’équateur (θ = π/2) ne
retarde pas par rapport à une montre de fabrication identique placée à l’un des
poles terrestres (θ = 0, π). En effet la surface de la Terre est, par définition, une
équipotentielle :
1
Vef f ≡ V (r, θ) − w 2 r 2 sin2 θ = constant.
2
Les forces gravitationnelle et centrifuge étant indiscernables, la dilatation du temps
qui résulte également du principe d’équivalence ne dépend que de ce potentiel effectif
[15]. Nous pouvons dès lors adopter les valeurs numériques approximatives suivantes
à l’équateur (colatitude θ = π/2) :
GMT
V = − = −grT ; g ∼ 10 ms−2
rT
vT = wT rT ∼ 450 ms−1 .

L’horloge A reste au sol et mesure l’intervalle de temps


 
1 2
∆τA ≃ 1 − 2 [vT + 2grT ] ∆t
2c

81
3.4.2. – Paradoxe des jumeaux et dilatation du temps

nécessaire pour que B accomplisse n révolutions complètes autour de la Terre dans


un avion volant à une vitesse vB = 300 ms−1 par rapport au sol, au-dessus de
l’équateur. Si n est grand, nous pouvons négliger les effets de montée et de descente
d’une hauteur hB = 9 km et l’intervalle de temps mesuré par B sera de

rT2
  
1 2
∆τB ≃ 1 − 2 (vT ± vB ) + 2g ∆t.
2c rT + hB

A rT hB
Est Ouest
PN

dq i
Soulignons que le temps de coordonnée t et les composantes de vitesse doivent
dt
être exprimés par rapport à un même repère. Cependant, la différence relative δ
enregistrée au retour de B à l’endroit A où les horloges ont été préalablement cali-
brées :

∆τB − ∆τA hB vB
δ≡ ≈ g 2 − (vB ± 2vT ) 2
∆τA c 2c
 
1 3
≃ 1− ∓ 10−12
2 2
≃ −10−12 (vol vers l’Est)
+2 10−12 (vol vers l’Ouest)

est indépendante de l’intervalle de temps ∆t associé en l’occurence au repère quasi-


inertiel géocentrique (dont les axes sont fixes par rapport aux étoiles).
Si le vol se déroule vers l’Est, c’est-à-dire dans le sens de la rotation de la Terre,
l’effet dû à la Relativité Restreinte est maximal et le voyageur B est plus jeune que A
à son retour au sol. L’écart relatif est de l’ordre de 10−12 alors que la précision relative
des horloges atomiques modernes est supérieure à 10−13 . Après une révolution, ∆τA
est de l’ordre de 105 s. Par conséquent l’effet combiné de la dilatation gravitationnelle
(g 6= 0) et de la dilatation relativiste (v 6= 0) induit une différence ∆τB − ∆τA

82
3.4.2. – Paradoxe des jumeaux et dilatation du temps

de l’ordre de 100 nanosecondes. Dès 1971, Hafele et Keaton confirment cet effet
combiné de la dilatation du temps lors de simples vols commerciaux autour de la
Terre. En tenant compte du fait que ces vols ne sont pas équatoriaux, ils obtiennent
les résultats suivants :

∆τB − ∆τA (10−9s)


direction du vol Expérience Théorie
vers l’Est −59 ± 10 −40 ± 23
vers l’Ouest +273 ± 7 +275 ± 21

L’interprétation de l’expérience de Pound et Rebka en terme d’horloges est confirmée


et la controverse sur le paradoxe des jumeaux est définitivement résolue en faveur
d’Einstein :

t
t2
C

t1
x

t2 1/2 Z t2
v 2 (t)
Z Z 
dτ = dt 1 − 2 < dt = t2 − t1 .
C t1 c t1

Un aller-simple dans le futur est donc possible et ne soulève aucun paradoxe !


Nous avons déjà vu que le principe de moindre action
Z
δ (−mc)ds = 0

définit les géodésiques de l’espace-temps muni d’une métrique locale. Nous consta-
tons ici qu’il correspond plutôt à un “principe de survie” car les lignes d’Univers
maximisent en fait le temps propre (dτ = cds) de tout corps en mouvement (v 6= 0)

83
3.4.2. – Paradoxe des jumeaux et dilatation du temps

dans un champ gravitationnel (V 6= 0) et, en particulier, de tout être en chute libre


(v ր, r ց).
Grâce à une nouvelle génération d’horloges atomiques, la précision sur une me-
sure du temps est de l’ordre de 1 seconde pour 100 millions d’années, soit

δt/t ∼ 3 10−16 .

Par conséquent, il suffit aujourd’hui de

– déplacer une horloge à la vitesse d’une vingtaine de kilomètres par heure ;

– surélever une horloge d’environ trois mètres

pour exhiber des différences d’écoulement de temps liées à la relativité d’Einstein !


Le système de navigation GPS (Global Positioning System) permet aujourd’hui
un positionnement en temps réel, avec des erreurs inférieures à 10 mètres. Il est
constitué d’une constellation de 30 satellites dont une partie est placée sur des orbites
géostationnaires à une altitude (rS ) de 20.000 kms. Toute position sur Terre s’obtient
par triangulation. Pour ce faire, le récepteur GPS doit mesurer le temps écoulé
entre l’émission de signaux par plusieurs satellites et leur réception. Ce système de
navigation spatiale conçu, réalisé et mis en œuvre sous le contrôle du Pentagone
serait manifestement inutile si l’horloge de chacun des satellites en orbite n’était pas
ajustée (c’est-à-dire ralentie) pour compenser l’effet gravitationnel de dilatation du
temps. En effet, la différence relative (blueshift) vaut
g rT2
 
∆τS − ∆τT
δ≡ ≈ − 2 − rT
∆τT c rS
≈ 5.10−10 ,

soit 43 µs par jour. Le signal parcourant un mètre en 3 milliardièmes de seconde, ce


blueshift entraı̂nerait déjà une erreur de positionnement d’une dizaine de kilomètres,
24 heures seulement après l’installation du système [16] qui aura coûté dix milliards
de dollars.
Sur base du principe d’équivalence, nous pouvons aisément conclure que l’in-
fluence des autres planètes et du Soleil sur ce système GPS est négligeable. En effet,
la Terre et ses satellites artificiels sont en chute libre dans un champ gravitationnel

84
3.5 – Déflexion de la lumière : un premier essai

effectif résultant de tous les autres corps célestes du système solaire. Par conséquent,
seul l’effet de marée dû au Soleil situé à une distance R induit un potentiel effectif
V GM⊙ rS2

c2 c2 R 3
qui implique ainsi un déplacement δ de l’ordre de 2.10−16 .
L’Europe a décidé de se doter d’une constellation “Galileo” pleinement opéra-
tionnelle, en principe, dès 2018. La grande différence avec le GPS est que le système
européen sera contrôlé par des civils et non par des militaires...

5. Déflexion de la lumière : un premier essai


Le papier original de Pound et Rebka s’intitule :

“Apparent weight of photons”

Les auteurs interprètent donc le résultat de leur expérience comme un simple bilan
d’énergie. En particulier, la relation

∆E = − gH
c2
suggère qu’un photon ultrarelativiste d’énergie quantique E = hν interagit avec le
champ gravitationnel classique comme si il possédait une masse égale à E/c2 :
g

TERRE ESPACE VIDE

“gravitation” “inertie”

Selon cette interprétation naı̈ve (mais, comme nous l’avons vu, incorrecte), le photon
devrait, tout comme un vulgaire caillou, suivre une trajectoire courbe au voisinage

85
3.5 – Déflexion de la lumière : un premier essai

d’une source gravitationnelle inhomogène. Cette attente est confortée par une ap-
plication aveugle du principe d’équivalence :

g ?
TERRE ESPACE VIDE

“Entwurf”

“gravitation” “accélération”

En 1913, Einstein (en collaboration avec son ami mathématicien Grossmann)


développe une esquisse (“Entwurf”) de théorie tensorielle telle que la géométrie
spatiale associée à une métrique statique reste euclidienne [17, 18]

gijEntwurf = −δij .

Une géométrie spatiale euclidienne n’entraı̂ne aucune contradiction avec la seconde


loi de Newton recouvrée dans l’approximation de champ faible mais justifie surtout
sa prédiction de 1911 basée sur le seul principe d’équivalence : le photon émis d’une
étoile lointaine subit une accélération de chute libre identique à celle d’une particule
massive lorsqu’il passe au voisinage du Soleil. Cependant Einstein n’est pas heureux
avec cette théorie qui s’avère être seulement invariante sous des transformations de
coordonnées linéaires.
En 1914, Einstein (en collaboration cette fois avec Fokker) rétablit la covariance
générale en imposant a priori une métrique conformément plane analogue à celle
associée à la théorie relativiste basée sur un champ gravitationnel scalaire
 2
scalaire V
gµν = 1+ 2 ηµν .
c

Dans ce cas, les équations


cdt = ±(d~x · d~x)1/2

86
3.6 – Paramétrisation d’Eddington-Robertson

définissant le cône de lumière (ds2 = 0) dans l’espace-temps de Minkowski restent


valables en présence de la gravitation. Selon cette théorie, il n’y a donc pas de
déflexion de la lumière à proximité d’une source gravitationnelle :

g !
TERRE ESPACE VIDE

“scalaire”

“gravitation” “accélération”

bien que le principe d’équivalence d’Einstein y soit également respecté car

scalaire 2V
goo ≃1+ .
c2

En effet, la composante inertielle du mouvement est influencée par la géométrie


spatiale non-euclidienne  
2V
gijscalaire ≈ −δij 1 + 2
c
qui compense ici exactement l’effet lié à la composante chute libre.
Le champ gravitationnel associé à une distribution sphérique de matière n’étant
pas homogène, une modification de la géométrie spatiale à proximité d’une étoile est
plausible. Malheureusement, le principe d’équivalence local ne nous dit rien sur les
effets de marée et la géométrie spatiale au voisinage du Soleil.

6. Paramétrisation d’Eddington-Robertson
Le principe d’équivalence fort requiert qu’en présence de la gravitation seul un
champ tensoriel se substitue à la métrique de Minkowski :

G
ηµν −→ gµν (x).

87
3.6 – Paramétrisation d’Eddington-Robertson

Si tel est le cas, il parait naturel de développer ce champ métrique en puissances


du potentiel gravitationnel V , ou plus exactement en terme de V /c2 qui est sans
dimension. Eddington (1922) et Robertson (1962) ont introduit la “Paramétrisation
Post-Newtonienne” (PPN) devenue par la suite standard :

ds2 = gµν dxµ dxν


"  2 #
V V
≡ 1 + 2α 2 + 2β 2 + · · · c2 dt2
c c
 
V
− 1 − 2γ 2 + · · · (dx2 + dy 2 + dz 2 )
c

avec α, β, γ, des paramètres déterminés par la théorie considérée. Nous avons vu que
le principe d’équivalence d’Einstein seul impose

α=1

alors que γ dépend de la théorie considérée :

γEntwurf = 0 (βEntwurf = 3/4)


γscalaire = −1 (βscalaire = 1/2)
..
.

Des mesures très précises de trajectoires au voisinage du Soleil pourraient en prin-


cipe nous informer de manière empirique sur la valeur réelle du paramètre γ. Considé-
rons en effet une particule relativiste se propageant à la vitesse constante v selon la
direction x et subissant une accélération a dans la direction y :

AAA
AAA
AAA x

88
3.6 – Paramétrisation d’Eddington-Robertson

L’équation du mouvement, ou géodésique, en présence d’un champ gravitationnel


statique V (<< c2 ) agissant perpendiculairement à la trajectoire de la particule
s’écrit alors

d2 y
2
≃ −c2 Γy00 − 2vcΓy0x − v 2 Γyxx .
dt

À l’aide de la PPN pour la métrique, nous obtenons Γy0x = 0 et par conséquent

v2
 
a ≃ − α + γ 2 V,y .
c

Dans la limite non-relativiste (v << c), nous retrouvons bien le comportement clas-
sique d’une particule si α = 1. Par contre, dans le cas ultra-relativiste (v = c),
l’accélération transversale ressentie au voisinage d’un champ faible est proportion-
nelle à la combinaison (α + γ) des paramètres d’Eddington-Robertson. Nous confir-
mons ainsi que l’accélération de chute libre d’un photon est identique à celle d’une
particule massive dans la théorie “Entwurf” (γ = 0) alors qu’elle est nulle dans la
théorie “scalaire” (γ = -1).

Les observations médiatisées d’une déflexion de la lumière lors de l’éclipse solaire


de 1919 s’avèreront en fin de compte compatibles avec la prédiction finale d’Einstein
(1915) pour la valeur du paramètre γ :

γtenseur = +1 (βtenseur = +1),

soit une accélération transversale double pour un photon ! Cette prédiction surpre-
nante, de l’aveu même de son auteur, découle d’une théorie tensorielle élégante dans
laquelle la géométrie de l’espace n’est plus fixée a priori : plutôt que de définir
l’arène dans laquelle les choses se passent, l’espace va émerger des équations de la
Relativité Générale [19]. Cependant, le graphe présenté ci-dessous illustre, si besoin
en est encore, l’énorme difficulté rencontrée par Einstein pour le calcul du paramètre
γ.

89
3.6 – Paramétrisation d’Eddington-Robertson

(tenseur) 1 E (1915)

E-G (1913)
(Entwurf) 0
1 β

(scalaire) -1 E-F (1914)

Notons que les trois théories qu’il analyse entre 1913 et 1915 sont alignées dans
le plan β − γ de la paramétrisation d’Eddington-Robertson et obéissent à l’équation

γ = 4β − 3
sur laquelle nous reviendrons au chapitre 5.
La rotondité de la Terre est un fait acquis dans l’Antiquité grecque grâce, en par-
ticulier, à l’observation des bateaux qui semblent s’enfoncer dans les flots lorsqu’ils
s’éloignent vers l’horizon. Dans son Traité du ciel, Aristote (384-322 av. J.-C.)
évoque également la forme circulaire de l’ombre de la Terre lors d’une éclipse de
Lune, bien avant la première mesure du rayon terrestre. Par contre, nous ne pourrons
jamais nous extraire de l’espace à trois dimensions pour en contempler sa courbure !
Mais des notions élémentaires de géométrie différentielle introduites par Gauss et
généralisées par son étudiant Riemann (1854) vont s’avérer suffisantes non seule-
ment pour mesurer mais également pour prédire la courbure intrinsèque de l’es-
pace (autrement dit, γ) au voisinage d’une source gravitationnelle telle que le Soleil.
Avant qu’il ne quitte Zurich en 1914, Einstein a donc la chance de collaborer avec
un ami, Marcel Grossmann, qui l’initie enfin à cette géométrie non-euclidienne [20]
...

90
Chapitre 3

Exercices intégrés

3.1. Covariance des équations de Maxwell sous une transformation de jauge.

3.2. Covariance des équations de Newton sous une transformation de Galilée.

3.3. Non-covariance des équations de Maxwell sous une transformation de Galilée.

3.4. Covariance des équations de Maxwell sous une transformation de Lorentz.

3.5. Effet Nordtvedt.

3.6. Argument de Bohr pour réconcilier Relativité Restreinte et Mécanique Quan-


tique.

3.7. Dilatation du temps en fonction de la latitude, sur la surface de la Terre.

3.8. Angle de déflexion “classique” d’un rayon lumineux passant au voisinage du


Soleil.

91
Chapitre 3

Bibliographie
[1] “The special relativistic equivalence principle”, K. Nordtvedt, arXiv : gr-
qc/0212053 (2002).

[2] “Symmetry”, H. Weyl (Princeton, 1952) ;


“Symmetry discovered”, J. Rosen (Dover, 1998).

[3] “Les symétries de la Nature” (Pour la Science, juillet 1998).

[4] “A student’s guide to vectors and tensors”, D. Fleisch (Cambridge, 2012).

[5] “Lectures on gravitation”, R.P. Feynman (Caltech, 1962-63).

[6] “Response to CPT symmetry and antimatter gravity in general relativity”, D.J.
Cross, arXiv : gr-qc/1108.5117 (2011).

[7] “La Lune au secours d’Einstein”, K. Nordtvedt, La Recherche (Février 1997).

[8] “Lunar Laser Ranging tests of the equivalence principle”, J.G. Williams, S.G.
Turyshev and D. Boggs, arXiv : gr-qc/1203.2150 (2012).

[9] “Questioning the Equivalence Principle”, T. Darmour, arXiv : gr-qc/0109063


(2001).

[10] “Mössbauer effect : Principles and applications”, G.K. Wertheim (Academic


Press, 1964).

[11] “Photons, clocks, gravity and the concept of mass”, L.B. Okun, arXiv : phy-
sics/0111134 (2001).

[12] “Thirty years that shook physics”, G. Gamov (Anchor, 1966).

[13] “The young center of the Earth”, arXiv : 1604.05507 (2016).

92
Chapitre 3

[14] “2005-World year of physics”, (Physicalia Magazine 27, 2015).

[15] “A Socratic Dialog”, S.P. Drake, arXiv : gr-qc/0501034 (2005).

[16] “Relativity of GPS measurement”, T.B. Bahder, arXiv : gr-qc/0306076 (2003).

[17] “Œuvres choisies d’Albert Einstein”, tome 2, F. Balibar (Seuil, 1993).

[18] “The Einstein-Besso manuscript”, M. Janssen (Freshman Colloquium, 2002).

[19] “The trouble with physics”, L. Smolin (New York, 2006).

[20] “Einstein’s Zurich notebook and his journey to General Relativity”, N. Strau-
mann, arXiv : 1106.0900 (2011).

93
4 – Quelques éléments de géométrie riemannienne

Chapitre 4

Quelques éléments de géométrie rieman-


nienne

La première mesure du rayon terrestre a été effectuée par le grec Eratosthène


(235 av. J.-C.) au moyen d’une méthode géométrique simple mais géniale. Il avait
constaté que le jour du Solstice, à midi, les rayons du Soleil pouvaient atteindre le
fond des puits de Syène (aujourd’hui Assouan) alors qu’au même moment à Alexan-
1
drie, l’ombre d’un bâton faisait un angle (α = 7◦ ≃ 8
radian) avec la verticale [1] :

Or les valeureux marcheurs officiels égyptiens avaient mesuré la distance (L = 5000


stades ≃ 800 km) qui sépare Syène d’Alexandrie, en longeant le Nil. Il put ainsi en
déduire très simplement le rayon terrestre R à l’aide de la relation

R = L/α ≃ 6400 km.

Notons que 200 ans auparavant, Anaxagore avait fait la même mesure en supposant
la Terre plate (R = ∞). Il était naturellement arrivé au résultat que le Soleil devait
être situé à une distance d = L/ sin α de la Terre. L’hypothèse de parallélisme des
rayons lumineux utilisée par Eratosthène s’avéra dès lors cruciale.

95
4.1 – Transport parallèle d’un vecteur

Pour une estimation de la courbure de l’espace, nous ne disposons malheureu-


sement pas de faisceaux lumineux émanant d’un espace fictif à 4 dimensions. Mais
une mesure intrinsèque du rayon terrestre, basée également sur l’hypothèse de pa-
rallélisme, va nous inspirer. . .
Considérons un brave escargot glissant lentement sur la surface S (2) de la Terre,
muni d’une réglette. Afin d’apprécier l’effet d’une courbure éventuelle, il va analy-
ser minutieusement toute modification de la direction de la réglette au fur et à la
mesure qu’il avance. Mais quel est le trajet optimal qui lui permettrait de statuer
définitivement sur la courbure de son espace à deux dimensions ? Pour répondre à
cette question posée par Gauss, nous allons d’abord introduire le concept général de
transport parallèle qui affranchit la géométrie de Riemann de la métrique et mènera
en fin de compte à une description unifiée des interactions fondamentales.

1. Transport parallèle d’un vecteur


La surface de la Terre est en fait un exemple particulier d’une variété, c’est-
à-dire d’un espace continu muni de coordonnées q i et localement semblable à un
espace euclidien. Si cette variété est différentiable, au voisinage de chacun de ses
points q il est alors possible de définir des vecteurs car

– toute courbe d’équation paramétrique q i = q i (s) possède un vecteur tangent


dq i /ds ;

– toute combinaison linéaire de vecteurs est un vecteur.

Dans ce sens, le tore est également une variété différentiable, alors que le cône ne
l’est pas à son sommet.
~ que nous souhaitons
Représentons donc la réglette par un de ces vecteurs A
déplacer d’un point q à un point p d’une variété. Si cette variété bidimensionnelle
est courbe, la notion de transport parallèle n’a plus de signification excepté dans
le cas où le point p considéré est suffisamment proche de q. Pour S (2) , ce point q a
pour coordonnées q i la latitude et la longitude.

96
4.1 – Transport parallèle d’un vecteur

Soient Ai (q) et Ai (q + dq), les composantes de ce vecteur exprimées dans le


système de coordonnées associé à l’espace tangent au point q et au point q + dq de
cette variété, respectivement. Par définition, le transport sera qualifié de parallèle si

Ai (q + dq) = Ai (q) + δAi (q)

avec

δAi (q) ≡ −γjk


i
(q)Aj (q)dq k (i, j, k = 1, 2)

~ lorsque nous le déplaçons du point q


la modification des composantes du vecteur A
au point q + dq. Nous imposons donc que cette modification soit proportionnelle au
déplacement (infinitésimal) dq k et linéaire en les composantes Aj . Cette deuxième
condition sur le transport parallèle garantit en effet que l’addition des vecteurs est
préservée :
δ[αAi + βB i ] = αδAi + βδB i .
i
Nous parlerons alors d’une variété munie d’une connexion linéaire γjk (q).
Afin de justifier cette terminologie, supposons un instant que nous puissions im-
merger la variété V (2) dans un espace euclidien E (3) de dimension supérieure [2] :

q
q+dq

(2)
3 V
x
(3)
→ E
A
2
x

x1

97
4.1 – Transport parallèle d’un vecteur

~ ne changent
Dans cet espace fictif E (3) , les composantes cartésiennes du vecteur A
évidemment pas sous un transport parallèle. Par contre, sur V (2) la modification
δAi est liée au changement (du 1er ordre en dq) des vecteurs de base ~ei (q) tangents
~ nécessaire pour
à la variété et non à une projection (du 2ème ordre en dq) de A
maintenir le vecteur dans cette variété en q + dq. Le terme connexion se justifie donc
par le fait qu’elle permet de connecter des espaces tangents définis en deux points
distincts de la variété. La connexion nous dicte la manière d’effectuer le transport
parallèle d’un système de coordonnées, depuis un point à un point voisin. Notons
cependant qu’une telle immersion dans un espace euclidien présuppose l’existence
d’une métrique locale gij (q) = ~ei (q)·~ej (q) en tout point de la variété. Par conséquent,
cette représentation physique du transport parallèle est a priori trop restrictive par
i
rapport à sa définition mathématique en terme uniquement de la connexion γjk (q)
introduite par Levi-Civita en 1917 et appréciée à sa juste valeur par Einstein deux
ans plus tard [3].
Demandons à présent à notre brave escargot de déplacer sa réglette du point q
au point p en suivant le contour fermé suivant :

dqj
p
~ ~
dq k dq k

q
dqj

Une première possibilité s’offre à lui : effectuer un transport parallèle du point q au


point q + dq avec
Am (q + dq) = δim − γijm (q)dq j Ai (q)
 

pour ensuite rejoindre le point p. Dans ce cas,

Aℓ (p) = Aℓ (dq j , dq̃ k ) ≡ ℓ ℓ


(q + dq)dq̃ k δim − γijm (q)dq j Ai (q)
  
δm − γmk

≈ δiℓ − γikℓ
(q)dq̃ k − γijℓ (q)dq j

−γik,j (q)dq dq̃ + γmk (q)γij (q)dq̃ dq Ai (q)
ℓ j k ℓ m k j

98
4.1 – Transport parallèle d’un vecteur

si nous négligeons les termes du second ordre en dq et dq̃. Il peut également rejoindre
le point p en effectuant d’abord un transport parallèle du point q au point q + dq̃. Ce
faisant, il constate avec étonnement que les coordonnées de sa réglette transportée
au point p dépendent du chemin choisi :

∆Aℓ (q) ≡ Aℓ (dq j , dq̃ k ) − Aℓ (dq̃ k , dq j )



= Rijk (q)Ai (q)dq j dq̃ k

avec

ℓ ℓ ℓ
Rijk ≡ γij,k − γik,j + γijm γmk
ℓ m ℓ
− γik γmj

Les opérations de transports parallèles ne commutent donc pas sur une variété courbe
munie d’une connexion γ non triviale. En d’autres termes, après avoir subi les quatre
transports successifs :

1) q → q + dq
2) q + dq → q + dq + dq̃
3) q + dq + dq̃ → q + dq̃
4) q + dq̃ → q

la réglette ne récupère pas exactement ses coordonnées initiales au point q ! Ce


résultat important se généralise aisément à un contour fermé quelconque. En ef-
fet, la surface admettant ce contour comme frontière peut être subdivisée en un
réseau de petits quadrilatères. Partant d’une intégrale de contour, nous pouvons dès
lors ajouter des intégrales de ligne qui s’annulent entre elles à l’intérieur du réseau
(théorème de Stokes généralisé).
Notre escargot est fort perplexe ! Il est convaincu que l’effet observé n’est pas dû
à une précession relativiste de Thomas (voir section 2.3) :
 
Λx (ξ1 ), Λy (ξ2 ) = Rz (ξ1 ξ2 )

i.e.     
∆Ax 0 1 Ax
 ≃   (v 2 /c2 )
y y
∆A −1 0 A

99
4.2 – Champ de vecteurs et géodésiques

car sa mesure locale a été effectuée à très faible vitesse v. D’autre part, selon lui, la
longueur du vecteur A~ est invariante sous transport parallèle. Si tel est le cas, nous
pouvons munir la variété d’une métrique gij (q) telle que
~ 2 = gij (q)Ai (q)Aj (q)
|A|
= gij (q + dq)[Ai (q) + δAi (q)] [Aj (q) + δAj (q)]
≃ gij (q)Ai (q)Aj (q) + gij,k (q)dq k Ai (q)Aj (q)
i j
−gij (q)γℓk (q)dq k Aℓ (q)Aj (q) − gij (q)Ai (q)γℓk (q)dq k Aℓ (q)
h i
≡ gij (q) + gij|k dq k Ai (q)Aj (q).

L’hypothèse restrictive (mais combien physique !) de conservation de la longueur


d’un vecteur transporté parallèlement mène donc aux identités suivantes :

ℓ ℓ
gij|k (q) ≡ gij,k (q) − gℓj (q)γik (q) − giℓ (q)γjk (q) = 0.

Notons déjà que ces dernières garantissent également la conservation du produit


scalaire de deux vecteurs quelconques de la variété lors d’un transport parallèle :

δ(gij Ai B j ) ≡ gij|k Ai B j dq k = 0.

Sur base de la combinaison particulière

−gij|k + gkj|i + gik|j = 0

toute connexion linéaire symétrique

γijℓ = γji

peut alors s’exprimer en terme de la métrique


γij = 12 g ℓk [gkj,i + gik,j − gij,k ] ≡ Γℓij .

Par conséquent, l’hypothèse physique d’invariance de la longueur d’un vecteur sous


transport parallèle autorise a posteriori l’immersion de la variété V (2) dans un es-
pace euclidien fictif E (3) . Elle implique que les composantes de la connexion sont
identiques aux symboles de Christoffel ! Nous parlerons alors de variété munie d’une
connexion métrique.

100
4.2 – Champ de vecteurs et géodésiques

De plus en plus conscient du caractère révolutionnaire de sa mesure, l’escargot


qui n’a pas vraiment la “bosse des maths” demande alors aux experts géomètres
de l’aider dans sa tâche. Existe-t-il un parcours particulier qui définit de manière
pratique ce que l’on entend vraiment par transport parallèle ?

2. Champ de vecteurs et géodésiques


Considérons d’abord un champ de vecteurs quelconque

Ai = Ai (q)

défini “a priori” en tout point q de la variété. Ces vecteurs représentent par exemple
la vitesse instantanée d’un objet se déplaçant le long d’un chemin de cette variété
courbe. Dans ce cas particulier, si nous voulons calculer l’accélération, nous devons
comparer deux vecteurs “vitesse” infiniment voisins. Il faut pour cela transporter
parallèlement l’un de ces vecteurs au point où se trouve l’autre et, seulement après,
~
faire la différence. De manière générale, le vecteur A(q) défini au point q et transporté
~ + dq) défini
parallèlement jusqu’au point q + dq ne correspondra pas au vecteur A(q
“a priori” en ce point. Au niveau des composantes, la différence entre ces deux
vecteurs sera donnée par
DAi ≡ dAi − δAi 6= 0.

q
q+dq

(2)
3 V
x
(3)
→ E
DA

x2

x1

101
4.2 – Champ de vecteurs et géodésiques

~ ≡ A(q
Contrairement à dA ~ + dq) − A(q),
~ ~ de deux vec-
cette différence D A
teurs ramenés au même point définit un tenseur. Ceci se démontre formellement
en considérant la manière dont dAi et δAi se transforment respectivement sous un
changement de coordonnées non-linéaire. Nous vérifions par la même occasion que
les composantes de la connexion correspondent effectivement aux symboles de Chris-
toffel !
Considérons ensuite un champ de vecteurs particulier

dq i
Ai (q) = (q)
ds

tangents à la courbe d’équation paramétrique q i = q i (s). Dans ce cas nous avons

DAi d2 q i j
i dq dq
k
= + Γ jk .
ds ds2 ds ds

Si la courbe q i = q i (s) correspond précisément à une géodésique de la variété, c’est-


à-dire à une solution du principe variationnel
Z
δ ds = 0

alors
DAi = 0

et nous retrouvons l’identité caractérisant un transport parallèle :

δAi = dAi .

Nous venons donc de démontrer que lors d’un transport parallèle le long d’une
géodésique, un vecteur tangent reste tangent à celle-ci. De plus, le produit scalaire
de deux vecteurs étant conservé sous transport parallèle, nous pouvons également
conclure que l’angle formé par un vecteur et le vecteur tangent à une géodésique res-
tera inchangé. Ces deux propriétés remarquables nous permettent de nous affranchir
de toute référence à un espace euclidien de dimension supérieure. Elles vont aider
notre valeureux escargot dans son entreprise désespérée de mesurer la courbure in-
trinsèque de la Terre en lui fournissant une prescription claire pour l’assurer que le
parcours emprunté est purement géodésique.

102
4.2 – Champ de vecteurs et géodésiques

Les vols intercontinentaux suivent fréquemment les géodésiques du globe ter-


restre car celles-ci minimisent la distance entre deux aéroports. Ces géodésiques
sont les grands cercles du globe, dont l’équateur et les méridiens forment une sous-
classe. Par conséquent, l’escargot pourrait partir du pôle Nord, suivre un méridien
(1), bifurquer à l’équateur (2) et revenir au pôle Nord via un autre méridien (3) :

(1) (3)

(2)

pour se convaincre que la surface de la Terre est de fait une variété courbe. Il lui
suffira (heureusement !) de choisir un parcours agréable au voisinage de Namur :

pour obtenir le même résultat. Par contre, une expérience similaire exécutée cette
fois sur la surface d’un cylindre mènerait à la conclusion que celle-ci est une variété
plane :

103
4.2 – Champ de vecteurs et géodésiques

Sur cette surface, la géodésique est un cercle horizontal, une droite verticale ou
une hélice. Ces trois types de chemin correspondent en effet à une droite lorsque le
cylindre est déroulé à plat :

Notons que d’un point de vue tridimensionnel, ces deux exemples très particu-
liers correspondent à des surfaces de courbure extrinsèque constante. Cependant,
nous disposons à présent d’un outil mathématique puissant permettant de décrire la
géométrie locale d’une surface quelconque de manière intrinsèque, c’est-à-dire sans
devoir plonger la variété dans un espace euclidien de dimension supérieure. Pour
illustration, la surface ci-dessous, déformée mais continue,

possède une courbure variable. Insistons, par la même occasion, sur le fait que l’ap-
proche de Gauss ne permet pas l’étude des propriétés topologiques globales du tore.
Autre illustration, le ruban de Moebius possède une courbure locale nulle alors qu’un
vecteur transporté le long d’une géodésique subit en fin de compte une réflection
pure !
Nous avions vu que le principe d’équivalence seul procurait déjà une information
sur la géométrie de l’espace-temps, et ceci à travers les symboles de Christoffel

Γioo 6= 0.

104
4.3 – Géométries de Cartan et Weyl

Ce principe affirme qu’il est toujours possible d’annuler la force gravitationnnelle


qui agit sur une particule en se plaçant dans son repère propre en chute libre. Il faut
cependant changer de repère localement inertiel d’un point à l’autre de l’espace-
temps puisqu’il n’existe pas de champ gravitationnel homogène. L’espace-temps au
voisinage de la Terre (du Soleil) aurait-il dès lors une connexion non triviale ? Pour
répondre à cette question fondamentale, il est impératif de généraliser l’analyse de
Gauss (1827) à des variétés différentiables de dimensions quelconques. Fort heureu-
sement, son étudiant Riemann s’était attelé à cette tâche dès 1846. Nous serons
évidemment plus particulièrement intéressés par la géométrie de l’espace-temps à
quatre dimensions et par l’approche de Levi-Civita (1917) qui simplifia grandement
le formalisme de “la grandiosa concezione di Einstein” tout en étant une source
d’inspiration pour la géométrie non-Riemannienne au cœur des théories de jauge
modernes.

3. Géométries de Cartan et Weyl


λ
En général, la métrique gµν et la connexion γµν sont des structures mathéma-
tiques indépendantes de la variété espace-temps à 4 dimensions. En effet, la première
définit les concepts de longueur et angle :

Aµ B µ = gµν Aµ B ν

tandis que la seconde mène au concept de transport parallèle d’un quadrivecteur

δAλ (q) = −γµν


λ
(q)Aµ (q)dq ν .

Ce n’est que dans le cas particulier où nous imposons les contraintes
λ λ
gµν|ρ = 0 ; γµν = γνµ

que la connexion peut s’exprimer en termes de la métrique :


λ
γµν = Γλµν (g).

Cependant, nous pourrions en principe aller au-delà de cette géométrie de Riemann


en considèrant soit une géométrie de Cartan avec
λ λ
gµν|ρ = 0 ; γµν 6= γνµ ,

105
4.3 – Géométries de Cartan et Weyl

soit une géométrie de Weyl avec

λ λ
gµν|ρ 6= 0 ; γµν = γνµ .

La première extension implique une variété espace-temps possédant une “torsion”,

Qλµν ≡ γµν
λ λ
− γνµ 6= 0

tandis que la seconde suggère une unification de la gravitation (gµν ) et de l’électro-


magnétisme (aρ ) reposant sur une connexion linéaire symétrique

λ
γµν = Γλµν (g) + aµ δνλ + aν δµλ − aλ gµν .

Dans cette seconde tentative, nous avons une “non-métricité”

gµν|ρ = −2aρ gµν 6= 0

et seul l’angle entre deux vecteurs transportés parallèlement est conservé car

δ(gµν Aµ B ν ) ≡ gµν|ρ Aµ B ν dq ρ = −2aρ dq ρ (gµν Aµ B ν ) 6= 0.

Tout quadrivecteur transporté parallèlement le long d’un contour fermé de l’espace-


temps voit donc sa longueur multipliée par un facteur exp − aρ dq ρ :
H

Cette approche géométrique d’une très grande beauté marque en fait la naissance
λ
des théories dites de “jauge” [3] car la connexion γµν s’avère être invariante sous les
transformations locales :
gµν → e2λ(x) gµν
aρ → aρ − ∂ρ λ(x).

106
4.3 – Géométries de Cartan et Weyl

Le 1er mars 1918, Weyl enthousiaste écrit à Einstein :

“Je suis parvenu à déduire électricité et gravitation d’une même source ...”

Einstein réfute immédiatement cette affirmation. Si le faisceau de lumière était notre


seul moyen de déterminer des relations métriques au voisinage d’un point quelconque
de l’espace-temps, écrit-il à Weyl, l’élément de ligne ds serait effectivement défini à
un facteur d’échelle près :
H
aρ dq ρ
ds̃ = e− ds = 0.

Cependant, continue-t-il, cette ambiguité est levée dès que des mesures sont réalisées
à l’aide d’horloges atomiques (ds2 > 0) ou de corps rigides (ds2 < 0). Autrement dit,
la taille des atomes (fixée par la masse de l’électron) brise cette invariance d’échelle
invoquée par Weyl.
Aujourd’hui, des horloges atomiques placées dans un satellite en orbite autour
de la Terre (voir “GPS”)

AAA
AAA M

nous apportent la preuve irréfutable qu’un élément de ligne ds de genre temps peut
être mesuré de façon directe
 
V
ds ≃ 1 + 2 cdt.
c
De même, nous allons voir qu’un gyroscope placé dans ce satellite peut mesurer un
ds de genre espace, confirmant ainsi l’intuition d’Einstein. Notons cependant que
a) si la connexion est donnée par

ρ
γµν = Γρµν (g) + aµ δνρ + aν δµρ ,

107
4.4 – Précession géodésique d’un gyroscope

avec aµ un 4-vecteur quelconque, les chemins de la connexion γ coı̈ncident avec les


géodésiques de Γ [4] définies en toute généralité par
d2 xρ µ
ρ dx dx
ν
(d2 s/dλ2) dxρ
+ Γ µν − = 0;
dλ2 dλ dλ (ds/dλ) dλ
b) si la phase liée à la fonction d’onde de l’électron se substitue au facteur
d’échelle de Weyl,
Ψ → eiλ(x) Ψ

aρ → aρ − ∂ρ λ(x)
garantit l’invariance de jauge de l’électrodynamique quantique.

4. Précession géodésique d’un gyroscope


D’un point de vue physique, l’hypothèse de la conservation de la longueur lors
du transport parallèle d’un quadrivecteur S λ est nécessaire et implique une géométrie
riemannienne , c’est-à-dire une variété espace-temps sans torsion et métrique :

Qλµν ≡ 0 et gµν|ρ ≡ 0

Bien que très restrictive d’un point de vue mathématique, nous verrons que cette
géométrie n’en reste pas moins parfaitement compatible avec toutes les observations
gravitationnelles.
Quelle pourrait être l’analogue de l’expérience menée par notre escargot pour
une mesure intrinsèque de la variété 4-dimensionnelle dans laquelle nous vivons ?
D’une part, il est beaucoup plus facile de suivre des géodésiques de notre espace-
temps car nous avons vu (sur base du principe d’équivalence) que celles-ci cor-
respondent précisément aux trajectoires d’un corps se mouvant librement dans un
champ gravitationnel :

λ λ
 Du = du + Γλ uµ uν = 0

µν
dτ dτ
gµν u u = c2 .
µ ν

D’autre part, la trajectoire de ce corps ne peut jamais se refermer car le temps


s’écoule inexorablement. Tout au plus pouvons-nous considérer un satellite (naturel

108
4.4 – Précession géodésique d’un gyroscope

ou artificiel) en orbite autour d’un astre. Sa trajectoire est alors fermée au niveau
spatial mais ouverte au niveau spatio-temporel.
La précession géodésique d’un gyroscope est due au fait qu’un vecteur (de genre
espace) S λ transporté parallèlement le long d’une telle géodésique (de genre temps)
voit son orientation modifiée à son retour au même point de l’espace. De fait, si le
transport parallèle caractérisé de manière générale par

dS λ = δS λ

est effectué le long d’une géodésique de l’espace-temps muni de la métrique gµν , le


dq ν
produit scalaire du 4-vecteur S λ et du 4-vecteur tangent uν = est conservé :

gµν S µ uν = constante.

Soit donc un gyroscope en orbite circulaire autour d’une masse M statique.


Étant en chute libre, il suit naturellement une géodésique ouverte de l’espace-temps.
La projection de cette trajectoire hélicoı̈dale dans le plan spatial est représentée
ci-dessous :

La composante temporelle du 4-vecteur spin S µ et les composantes spatiales du 4-


vecteur vitesse uν étant par définition nulles dans le référentiel propre associé au
gyroscope, nous devons donc résoudre le système d’équations :

λ λ
 DS = dS + Γλ S µ uν = 0

µν
dτ dτ
gµν S µ uν = 0.

109
4.4 – Précession géodésique d’un gyroscope

En coordonnées isotropes dans le plan (x, y), ce système implique les relations

dS y
= −Γy00 S 0 u0 − Γyxx S x ux − Γyxy S x uy + O(1/c4 )

S 0 u0 = S x ux + O(1/c2 )

si le référentiel associé cette fois à la masse M est choisi de telle sorte que S y (t = 0) =
0. Au premier ordre dans la paramétrisation d’Eddington-Robertson, ces relations
donnent
GM
dS y = −S x {(α + γ)ydx − γxdy} .
a3 c2
Par conséquent, pour x = a cos θ et y = a sin θ avec a, le rayon moyen de l’orbite
considérée, nous obtenons
2π 2π
S y (t = T )
 
GM
Z Z
2 2
δ≃ x
= (α + γ) sin θdθ + γ cos θdθ > 0.
S ac2 0 0

Nous concluons ainsi que l’orientation spatiale du gyroscope sera de fait modifiée
d’un angle
GM  1.5km  M 
δ = (α + 2γ) π ≃ (1 + 2γ) π
c2 a a M⊙
après une orbite complète [5]. Cet effet de précession prédit dès 1916 par de Sitter
(pour le système Terre-Lune vu comme un gyroscope géant, avec son axe perpendi-
culaire au plan orbital en rotation dans le champ gravitationnel du Soleil) permet de
déterminer de manière empirique la géométrie spatiale (paramètre γ) au voisinage
d’une masse M si nous supposons α = 1. En fait, une précession de δ ≈ 3π10−6 ≈ 2”
par siècle du périgée de la Lune a déjà été mesurée avec une précision de 0.7 % grâce
à la télémétrie laser-Lune [6] de telle sorte que :

γ⊙ = 0.9981 ± 0.0064.

Le 20 avril 2004, quatre minuscules gyroscopes supraconducteurs placés dans le


satellite Gravity Probe-B ont été mis sur orbite terrestre polaire à 642 km d’altitude
(voir figure ci-dessous). Cette expérience hautement technologique qui se rapproche
le plus de celle de notre escargot prit fin en septembre 2005. Les résultats définitifs
publiés en mai 2011 [7] donnent une précession de (6.602 ± 0.018)” par an par
rapport à la lumière reçue d’une étoile lointaine (en l’occurrence, IM Pegasi située à

110
4.4 – Précession géodésique d’un gyroscope

330 années-lumière et visible à l’œil nu), soit une précision de 0.3 % sur le paramètre
γ:
γ⊕ = 0.9993 ± 0.0028.

La précession géodésique d’un gyroscope autour de la Terre est l’analogue gravi-


tationnel du couplage spin-orbite en physique atomique. De fait, si α=1, nous pou-
vons exprimer la précession géodésique d’un gyroscope en terme de la précession de
Thomas (∆ϕ)T introduite dans le cadre d’une théorie scalaire de la gravitation :
   
GM GM
δ = (1 + 2γ) π ≡ (∆ϕ)T + 2(1 + γ) π.
c2 a c2 a
Cet effet de Sitter est donc la combinaison d’un effet cinématique et d’un effet
géométrique si γ 6= −1.
Par simple extension [8], la rotation propre de la Terre induit un couplage spin-
spin (Lense-Thirring, 1918) dont l’effet également mesuré par GP-B est de (0.037
± 0.007)” par an, soit une précision de 19 %. Le calcul de cet effet “hyperfin”,
pour reprendre le langage de QED, requiert une généralisation de la paramétrisation
d’Eddington-Robertson car la rotation de la source gravitationnelle entraı̂ne tout
l’espace l’entourant et induit goi 6= 0. En d’autres termes, l’espace est non seulement
“élastique” mais également “fluide”. La confirmation de cet entraı̂nement d’environ
0.04” par an (comme indiqué dans la figure théorique reprise ci-dessous) pose donc
question pour le principe de Mach.

111
4.5 – Dérivées covariantes et tenseur de Riemann

5. Dérivées covariantes et tenseur de Riemann


Nous avons vu que les mesures de la déflexion de la lumière et de la précession
gyroscopique donnent une valeur du paramètre γ très proche de l’unité. Cette valeur
particulière pourrait-elle être une prédiction basée sur l’expression mathématique
généralisant cette fois très précisément l’expérience menée sur Terre par notre es-
cargot ?
Nous avons vu que pour comparer deux vecteurs infiniment voisins, nous devons
transporter l’un d’eux parallèlement au point où se trouve l’autre. Considérons un
champ de 4-vecteurs contravariants quelconque, avec Aλ ses composantes au point
de coordonnées q ν et Aλ + dAλ , ses composantes au point voisin q ν + dq ν . Soit δAλ ,
son accroissement lorsque nous transportons parallèlement Aλ (q) au point infiniment
voisin q ν + dq ν . Alors la différence DAλ entre les deux vecteurs situés désormais au
même point vaut

DAλ = 
dAλ − δAλ
∂Aλ

= + γµν A dq ν .
λ µ
∂q ν
L’expression contenue dans cette dernière parenthèse est un tenseur, étant donné
que son produit par le 4-vecteur dq ν donne un 4-vecteur.
Le concept de transport parallèle met donc à notre disposition un tenseur jouant
en coordonnées curvilignes le même rôle que la dérivée normale en coordonnées
cartésiennes :

Dν Aλ = Aλ|ν ≡ Aλ,ν + γµν


λ
Aµ .

λ
Si la variété est munie d’une connexion métrique (γµν = Γλµν ), la question de
transport parallèle ne se pose évidemment pas pour une quantité scalaire S(q) =
gλρ Aλ B ρ = Aλ Bλ :
S|ν = S,ν

À partir de la règle de Leibniz étendue aux dérivées covariantes (Aλ Bλ )|ν = Aλ|ν Bλ +
Aλ Bλ|ν , nous obtenons alors aisément

Dν Bλ = Bλ|ν = Bλ,ν − Γµλν Bµ .

112
4.5 – Dérivées covariantes et tenseur de Riemann

Ayant ainsi défini la dérivée covariante d’un vecteur contravariant et d’un vecteur
covariant, nous pouvons à présent calculer la dérivée covariante d’un tenseur d’ordre
quelconque en le traitant de nouveau comme le produit de vecteurs contravariants
et covariants. Pour illustration, lors du passage de la dérivée normale à la dérivée
covariante seules les équations inhomogènes de Maxwell sont modifiées :
1 √ 1 1 √
F µν|µ = √ ∂µ ( −gF µν ) = j ν , j|νν = √ ∂ν ( −gj ν ) = 0
−g c −g
car nous avons
F[µν|ρ] = F[µν,ρ] = 0

ou encore
Fµν ≡ Aν|µ − Aµ|ν = ∂µ Aν − ∂ν Aµ .

La relation
gµν|ρ = gµν,ρ − gλν Γλµρ − gµλ Γλνρ

justifie a posteriori le symbole de la dérivée covariante qui apparaı̂t, dès la section


4.1, dans la définition même de la géométrie riemanienne. De même, nous obtenons
aisément l’expression mathématique spatio-temporelle de l’expérience fictive menée
sur Terre par notre escargot, à savoir

Aσ|ν|ρ − Aσ|ρ|ν = Rµνρ


σ
Aµ − Qµνρ Aσ|µ

avec
σ σ σ λ σ λ σ
Rµνρ ≡ γµν,ρ − γµρ,ν + γµν γλρ − γµρ γλν

le tenseur de Riemann univoquement défini dès que la variété est munie d’une
connexion symétrique (tenseur de torsion nul). Dans ce cas, les opérations de dériva-
tion covariante commutent entre elles si et seulement si toutes les composantes de
ce tenseur s’annulent. Ce tenseur mesure donc le caractère plan d’une variété de
dimension quelconque d :

Riemann = 0 ⇔ V (d) plane

et nous retrouvons bien entendu le résultat de Gauss dans le cas particulier d’une
variété bidimensionnelle (d = 2). Sur base des propriétés de symétrie du tenseur

113
4.6 – Déviation géodésique

(mixte) de Riemann :
σ σ
Rµνρ = −Rµρν
σ
R[µνρ] = 0

nous pouvons aisément calculer le nombre N de ses composantes indépendantes, soit


d2 (d2 − 1)
N= = 80,
3
pour notre espace-temps.
Vérifions à présent que ce tenseur mesure la vitesse avec laquelle deux géodésiques
voisines si rapprochent (ou se séparent), et non la précession géodésique.

6. Déviation géodésique
Nous avions vu que le principe d’équivalence implique
 
i 1 ik ∂V 1
Γoo (0) = 2 δ k
(0) + O 4 (i = 1, 2, 3)
c ∂x c
en présence du potentiel gravitationnel V = − GM r
. Par conséquent, les composantes
1 ik ∂ 2 V
 
i 1
Rooj (0) = 2 δ k j
(0) + O 4
c ∂x ∂x c
sont non nulles dans l’approximation de champ faible statique. Notre espace-temps
est définitivement une variété courbe au voisinage d’une source gravitationnelle inho-
mogène. Ces composantes du tenseur de Riemann définissent précisément le potentiel
classique de marée :
1 X k j ∂2V
Vmarée (x) ≡ x x (0)
2 k,j ∂xk ∂xj
dérivé d’un développement de Taylor au 2ème ordre.
Pour illustrer ce dernier point, considérons deux géodésiques voisines décrites
par xµ (s) et xµ (s) + ǫµ (s) :
µ µ
x (s) + ε (s)
µ
ε (s)
µ
x (s)

114
4.7 – Tenseur de Riemann et coordonnées normales

Nous avons alors respectivement les équations du mouvement


D dxµ d2 xµ dxα dxβ
 
µ
≡ + Γ αβ (x) =0
ds ds ds2 ds ds
et
d2 (xµ + ǫµ ) µ d(xα + ǫα ) d(xβ + ǫβ )
+ Γαβ (x + ǫ) = 0.
ds2 ds ds
Les équations de la “déviation géodésique” obtenues en développant au premier
ordre en ǫ sont quant à elles tensorielles et s’écrivent [9]
D 2 ǫµ α β
µ dx dx ν
= −Rαβν ǫ + O(ǫ2 ).
ds2 ds ds

Par conséquent, dans une variété courbe les géodésiques ne maintiennent plus leur
séparation. Elles déterminent en particulier l’accélération relative de deux particules
A et B (de masse m) en chute libre dans le champ gravitationnel inhomogène de la
Terre :
A ε(t) B

r r

AA
AA T
x

Si m est suffisamment petite, nous pouvons négliger l’attraction mutuelle des deux
masses. Dans la limite non-relativiste, nous obtenons alors
d2 ǫi
2
≃ −c2 R00j
i
εj
dt
soit l’accélération (non-locale) de marée
d2 ǫi 3xi xj
 
GM
≃ − δji − 2 ǫj .
dt2 r3 r
La force de marée irréductible et responsable du caractère local du principe d’équi-
valence est indépendante de la composition des objets sur lesquels elle agit. Nous
voyons ici qu’elle peut être représentée par la courbure intrinsèque de l’espace-temps
dans lequel les particules suivent des géodésiques !

115
4.7 – Tenseur de Riemann et coordonnées normales

7. Tenseur de Riemann et coordonnées normales


Nous avons vu que le tenseur (mixte) de Riemann est défini dès que la variété
λ
affine (de dimension supérieure ou égale à deux) est munie d’une connexion γµν . Il
exprime en effet le caractère non-commutatif des opérations de transports parallèles
d’un d-vecteur Aσ le long d’un contour fermé infinitésimal :

∆Aσ (q) = Rµνρ


σ
(q)Aµ (q)dq ν dq̃ ρ .

Si une métrique est également définie sur cette variété, la connexion symétrique est
identifiée aux symboles de Christoffel et nous pouvons alors construire un tenseur
purement covariant
σ
gσλ Rµνρ ≡ Rλµνρ .

Dans un repère localement inertiel, tous les symboles de Christoffel sont nuls de telle
sorte que ce tenseur s’écrit

1
Rλµνρ = (gλν,µ,ρ − gµν,λ,ρ + gµρ,λ,ν − gλρ,µ,ν ).
2

Sous cette forme, il est aisé de vérifier les propriétés de symétrie suivantes :

Rλµνρ = Rνρλµ
Rλµνρ = −Rµλνρ = −Rλµρν
Rλ[µνρ] = 0.

Ces équations tensorielles valides dans un système de coordonnées particulier sont,


par définition, valides dans toutes les bases. Elles nous permettent de calculer direc-
tement le nombre N de composantes indépendantes de Rλµνρ . Nous avons en effet
trois configurations possibles d’un point de vue combinatoire

d(d−1)
(1) deux couples d’indices égaux (R0101 , ...), soit N1 = Cd2 = 2!
;

(2) un couple d’indices égaux et deux indices distincts (R0102 , ...), soit N2 =
2 d(d−1)(d−2)
dCd−1 = 2!
;

2d(d−1)(d−2)(d−3)
(3) quatre indices distincts (R0123 , ...), soit N3 = 4!
.

116
4.7 – Tenseur de Riemann et coordonnées normales

La somme de ces Ni donne alors


d2 (d2 − 1)
N= .
12
La contraction de l’indice contravariant nous permet donc de réduire le nombre N
de composantes indépendantes d’un facteur 4. Cette réduction résulte du fait que le
λ
champ gravitationnel fondamental n’est plus la connexion γµν mais bien la métrique
gµν .
Voyons à présent le lien entre la métrique et les composantes du tenseur de
courbure. Si nous effectuons la transformation de coordonnées non-linéaire
1 σ
xσ = x̄σ + Dµνρ (xp0 = 0)x̄µ x̄ν x̄ρ
6
dans un système localement inertiel, celle-ci préserve les conditions

ḡµν (0) = gµν (0) = ηµν


σ
Γµν (0) = Γσµν (0) = 0

tout en permettant de simplifier les dérivées premières des symboles de Christoffel :


σ
Γµν,ρ (0) = Γσµν,ρ (0) + Dµνρ
σ
.

σ
Les coefficients Dµνρ sont, par définition, symétriques dans les trois indices inférieurs
σ
tandis que les dérivées Γµν,ρ ne possèdent pas cette propriété de symétrie. Par
conséquent, nous ne pouvons pas annuler toutes les dérivées des symboles de Chris-
toffel en un point mais nous pouvons toujours choisir des coefficients particuliers

σ 1 1
Dµνρ = − {Γσµν,ρ + Γσρµ,ν + Γσνρ,µ }(0) ≡ − Γσ[µν,ρ] (0)
3 3
de telle sorte que
σ
Γ[µν,ρ] (0) = 0.

Dans ce système de ≪ coordonnées normales de Riemann ≫,


σ σ σ
Rµνρ (0) = Γµν,ρ (0) − Γµρ,ν (0)

avec
σ σ σ
Rµνρ + Rνµρ (0) = 3Γµν,ρ (0).

117
4.8 – Tenseur de Ricci et scalaire de courbure

Par conséquent si nous développons la métrique au voisinage de p0 , nous obtenons


aisément

1
ḡµν (x̄) ≡ ηµν + ḡµν,α,β (0)x̄α x̄β + O(x̄3 )
2
1
= ηµν + Rαµβν (0)x̄α x̄β + O(x̄3 )
3

à l’aide des identités ḡµν|α ≡ 0. Les composantes du tenseur de courbure déterminent


bien les effets de marée dominants d’un champ gravitationnel mesuré localement
par un observateur en chute libre. En particulier, toute déviation par rapport à la
relativité restreinte (i.e., gµν 6= ηµν ) est contrôlée par la quantité sans dimension
suivante :  2
VT
2 taille labo
(Riemann) × (taille labo) ≃ 2
c rayon Terre
car le tenseur de courbure est essentiellement la dérivée seconde du potentiel gravita-
tionnel en action. Par conséquent, ce facteur de suppression quadratique supplémen-
taire implique que tout impact gravitationnel sur des expériences de physique des
particules telles que la mesure du moment magnétique anomal du muon est vraiment
négligeable, contrairement à ce qui a encore été suggéré récemment [10]. . .

8. Tenseur de Ricci et scalaire de courbure


De nouveau à l’aide de la métrique, nous pouvons prendre la trace du tenseur de
Riemann covariant pour construire un tenseur covariant d’ordre deux. Les propriétés
d’antisymétrie de Rλµνρ nous laissent comme seule possibilité indépendante

Rµν ≡ g λρ Rλµνρ

avec
Rµν = Rνµ
d(d + 1)
le tenseur de Ricci dont le nombre de composantes indépendantes égale .
2
Notons que ce dernier peut s’obtenir directement du tenseur de Riemann mixte :

σ
Rµν = Rµνσ

118
4.9 – Tenseur de Weyl et espace conformément plan

de sorte qu’il apparait naturellement dans l’équation d’onde modifiée


1
Dµ D µ Aν ≡ ✷g Aν = j ν − Rσν Aσ
c
si nous imposons la condition de Lorenz généralisée Dµ Aµ = 0 et tenons compte du
caractère non-commutatif des dérivées covariantes.
Dans le système de coordonnées intialement privilégié par Einstein, le déterminant
g de la métrique vaut −1 de sorte que le calcul des composantes du tenseur de Ricci
se simplifie car
Rµν = Γσµν,σ − Γλµσ Γσλν ; Γσµσ = 0.

Nous reviendrons sur ce point technique lors de la dérivation de la métrique de


Schwarzschild au chapitre 6.
Finalement, la trace du tenseur de Ricci

R ≡ g µν Rµν

donne le scalaire de courbure.

9. Tenseur de Weyl et espace conformément plan


Dans un espace (-temps) de dimension d = 2, le tenseur de Riemann covariant
ne possède qu’une composante indépendante car
d2 (d2 − 1)
N= = 1.
12
Par conséquent, il est entièrement déterminé par le scalaire de courbure R(2) . Les
propriétés de symétrie du tenseur de Riemann impliquent alors
(2) 1
Rλµνρ = − (gλν gµρ − gλρ gµν )R(2) ,
2
(2) 1
Rµν = gµν R(2) .
2
Comme les indices du tenseur de courbure parcourent les valeurs 1 et 2, nous trou-
vons sans peine que le scalaire de courbure vaut
(2)
2R
R (2)
= − 1212
g

119
4.9 – Tenseur de Weyl et espace conformément plan

avec
g = det(gµν ).

Par conséquent R(2) est proportionnel à la courbure invariante de Gauss K pour


toute variété bidimensionnelle (“Theorema egregium”, 1827)

R(2) 1
=K=
2 ρ1 ρ2

avec ρ1,2 , les rayons de courbure principaux de la variété au point considéré. Dans
le cas particulier de la surface S (2) d’une sphère de rayon a nous obtenons

2
R(2) (sphère) =
a2

et la courbure locale décroı̂t bien lorsque le rayon de la sphère augmente.


Dans un espace (-temps) de dimension d = 3, le tenseur de Riemann covariant
possède autant de composantes indépendantes que le tenseur de Ricci car

d2 (d2 − 1) d(d + 1)
N= = = 6.
12 2

Il peut donc s’exprimer en termes du scalaire de courbure R(3) et du tenseur de Ricci


dont on a extrait la trace :

◦ (3) (3) 1
Rµν ≡ Rµν − R(3) gµν .
3

De nouveau, les propriétés de symétrie nous permettent d’écrire

(3)
Rλµνρ = −[gλν◦ Rµρ − gλρ◦ Rµν + gµρ◦ Rλν − gµν◦ Rλρ ](3)
1
− [gλν gµρ − gλρ gµν ]R(3) .
6

Par contre, si la dimension de l’espace (-temps) est supérieure à 3 (d ≥ 4), nous


ne pouvons plus réduire le tenseur de Riemann covariant uniquement en terme de
R et ◦ Rµν car
d2 (d2 − 1) d(d + 1)
N= > .
12 2
Nous devons alors introduire un nouveau tenseur dont le nombre de composantes
d(d + 1)(d + 2)(d − 3)
indépendantes vaut et tel qu’une décomposition en tenseurs
12
120
4.9 – Tenseur de Weyl et espace conformément plan

irréductibles (par rapport au groupe SO(d) des transformations orthogonales) reste


possible. Symboliquement, nous écrirons

Rλµνρ = Wλµνρ ⊕ ◦ Rµν ⊕ R.

Par définition même du tenseur de Ricci et du scalaire de courbure, le tenseur de


Weyl (1918) voit toutes ses traces s’annuler. Cette propriété remarquable (combinée
aux propriétés de symétrie sous permutations du tenseur de Riemann) nous permet
de dériver la relation générale suivante :

(d) (d≥4) 1
Rλµνρ = Wλµνρ − [gλν Rµρ − gλρ Rµν + gµρ Rλν − gµν Rλρ ](d≥3)
(d − 2)
1
+ [gλν gµρ − gλρ gµν ]R(d≥2)
(d − 1)(d − 2)
(d≥4) 1
= Wλµνρ − [g ◦ Rµρ − gλρ◦ Rµν + gµρ◦ Rλν − gµν◦ Rλρ ](d≥3)
(d − 2) λν
1
− [gλν gµρ − gλρ gµν ]R(d≥2)
d(d − 1)
avec
◦ (d) (d) 1
Rµν ≡ Rµν − R(d) gµν
d
le tenseur de Ricci dont on a extrait la trace R. Dans le cas critique d = 4, le tenseur
de Weyl obéit aux identités de Lanczos-Bach
1
W σµνα Wσµνβ − δβα W σµνρ Wσµνρ ≡ 0,
4
de sorte que nous avons alors
1 1
Rσµνα Rσµνβ − δβα Rσµνρ Rσµνρ = 0 ⇔ W σµνρ ◦ Rµν = − R ◦ Rσρ .
4 6
Notons qu’un espace (-temps) de dimension d est conformément plan si la métrique
associée est telle que
gµν (x) = f (x)ηµν .

Dans ce cas le nombre de composantes indépendantes du tenseur de Riemann cova-


riant diminue et est égal à celui du tenseur de Ricci. Nous avons alors l’équivalence
suivante :

Weyl = 0 ⇔ V (d≥4) conformément plane

121
4.9 – Tenseur de Weyl et espace conformément plan

La preuve formelle [11] de ce théorème important est basée sur le fait que

Wλµνρ → e2φ(x) Wλµνρ

sous une transformation conforme de la métrique

gµν → e2φ(x) gµν .

Notons également que tout espace isotrope est conformément plan. Dans le cas
particulier de la surface S (2) d’une sphère de rayon a, nous avons en effet

ds2 = a2 (dχ2 + sin2 χdϕ2 )


χ
= sin4 (drE2 + rE2 dϕ2 )
2
si nous effectuons le changement de variable
χ
rE = 2a cot .
2
Ce dernier correspond simplement à une projection stéréographique (transformation
conforme conservant les angles) sur l’espace euclidien E (2) :

(2)
S
χ
a

χ
2 (2)
E
r
E

Les tenseurs de Weyl et de Ricci sont, d’un point de vue algébrique, des parties
complémentaires du tenseur de courbure de Riemann. Nous verrons que les équations
d’Einstein relient les tenseurs de Ricci et d’énergie en un même point de l’espace-
temps. Le tenseur de Weyl est dès lors la partie restante de la courbure qui n’est
pas déterminée par le contenu en énergie en ce point. Il joue par conséquent un rôle
essentiel car il contient en fin de compte la différence conceptuelle majeure entre les
théories de Newton et d’Einstein de la gravitation.

122
4.9 – Tenseur de Weyl et espace conformément plan

Exercices intégrés

4.1. Transport parallèle pour une variété plongée dans un espace euclidien.

4.2. Transport parallèle le long d’un contour fermé quelconque (théorème de Stokes).

4.3. Transport d’un vecteur unité le long d’un parallèle de la Terre.

4.4. Invariance de jauge de la connexion de Weyl.

4.5. Interprétation géométrique de l’invariance de jauge et effet Aharonov-Bohm.

4.6. Caractère riemannien de la métrique d’Eddington-Robertson.

4.7. Équations de Maxwell généralisées.

4.8. Absence d’effet Doppler en présence d’un champ gravitationnel statique.

4.9. Précession géodésique d’un gyroscope autour de la Terre et du Soleil.

4.10. Équation de la déviation géodésique.

4.11. Scalaire de courbure pour la surface S (n) d’une hypersphère de rayon a.

4.12. Scalaire de courbure pour un tore T (2) .

4.13. Caractéristique d’Euler-Poincaré pour S (2) et T (2) .

4.14. Transformation des tenseurs de Riemann, de Ricci et de Weyl sous une trans-
formation conforme de la métrique.

4.15. Équivalence entre un tenseur de Weyl nul et un espace conformément plan.

4.16. Projection stéréographique de S (n) sur un espace euclidien E (n) .

123
Chapitre 4

Bibliographie
[1] “Mécanique”, E. Lindemann (De Boeck, 1999).

[2] “Théorie des champs”, L. Landau et E. Lifchitz (Mir, 1970).

[3] “The Dawning of Gauge Theory”, L. O’Raifeartaigh (Princeton, 1977).

[4] “An old Einstein-Eddington generalized gravity”, A.T. Filippov, arXiv :


1011.2445 [gr-qc] (2010).

[5] “A short course in General Relativity”, J. Foster and J.D. Nightingale


(Springer-Verlag, 1995).

[6] “From Newton’s Moon to Einstein’s Moon”, K. Nordtvedt (Physics Today, May
1996) ; “Lunar Laser Ranging – A comprehensive Probe of Post-Newtonian
Gravity”, K. Nordtvedt (arXiv : gr-qc/0301024, 2003).

[7] “Gravity Probe B : Final results of a space experiment to test general rela-
tivity”, C.W.F. Everitt et al., Phys. Rev. Lett. 106 (2011) 221101 ; “Finally,
results from Gravity Probe B”, C.M. Will, Physics 4 (2011) 43.

[8] “Gyroscope precession and general relativity”, B.R. Holstein (American Journal
of Physics 69, 2001).

[9] “A first course in General Relativity”, B.F. Schutz (Cambridge, 1988).

[10] “Post-Newtonian particle physics in curved spacetime”, M. Visser,


arXiv :1802.00651 (2018).

[11] “Riemannian geometry”, L.P. Eisenhart (Dover, 1966).

124
5 – Les équations d’Einstein dans le vide

Chapitre 5

Les équations d’Einstein dans le vide

L’égalité des masses inertielle et gravitationnelle mène au principe d’équiva-


lence faible qui stipule que tout corps-test situé au même endroit dans un champ
gravitationnel subit la même accélération, quelle que soit sa masse. En d’autres
termes, dans un repère inertiel en chute libre, la gravitation ne peut se manifester
qu’au travers d’effets de marée :
i
R00j 6= 0.

Si nous faisons abstraction de ces effets de marée, un corps test en chute libre
s’affranchit donc de tout effet gravitationnel.
Einstein va plus loin. Il propose que non seulement les lois du mouvement de la
mécanique de Newton, mais également toutes les lois relativistes non-gravitation-
nelles restent (localement) valables. Cette généralisation, connue sous le nom de
principe d’équivalence d’Einstein, a joué un rôle heuristique essentiel dans la
construction conceptuelle de la Relativité Générale. La covariance qui en découle
requiert dès lors des équations tensorielles telles que

σ
Rµνρ 6= 0.

Si nous exigeons également que les lois gravitationnelles d’un système localisé ne
soient pas altérées par la présence d’autres matières dans l’Univers, nous postulons
alors ce qui est appelé aujourd’hui le principe d’équivalence fort. Cette hypothèse
d’universalité de la physique gravitationnelle locale revient à supposer que l’influence
de la gravitation est uniquement assurée par la métrique. Autrement dit, en présence
de la gravitation, seul le champ métrique se substitue à la métrique cinématique
usuelle de la Relativité Restreinte dans le Lagrangien de matière, la constante de
Newton G restant, quant à elle, indépendante de l’espace-temps. Dans ce cas, 10
équations différentielles liées au tenseur de Riemann covariant

125
5.1 – Principe de simplicité

Rλµνρ ≡ Wλµνρ ⊕ Rµν 6= 0

semblent nécessaires pour déterminer le champ métrique décrit par 10 fonctions de


l’espace et du temps. Or il se fait que les tenseurs irréductibles de Weyl et de Ricci
ont chacun précisément 10 composantes indépendantes dans notre espace-temps
(d = 4).

1. Principe de simplicité
À l’ordre le plus bas dans les dérivées de la métrique, l’alternative tensorielle
suivante se présente alors devant nous [1]

Weyl = 0
ou Ricci = 0
R=0

Ces deux théories sont parfaitement acceptables d’un point mathématique et seule
l’expérience pourra trancher entre elles. Rappelons en effet que la physique est une
représentation cohérente de la réalité ayant comme valeur de vérité les faits, alors
que la mathématique est une exploration logique de tous les mondes possibles.
Dans la première théorie, l’annulation de toutes les composantes du tenseur de
Weyl implique une variété conformément plane :

gµν (x) = e2φ(x) ηµν .

La condition supplémentaire sur le scalaire de courbure R est donc nécessaire pour re-
lier le degré de liberté conforme au potentiel de Newton dans la limite non-relativiste.
En calculant successivement les symboles de Christoffel, le tenseur de Riemann et
le tenseur de Ricci, nous obtenons aisément :

R = −6e−2φ {∂ α ∂α φ + ∂ α φ∂α φ} = 0.

Cette équation du second ordre peut alors se réécrire comme une extension relativiste
minimale de l’équation de Laplace ∆V (~x) = 0 pour le potentiel statique de Newton :

126
5.1 – Principe de simplicité
 
1 ∂
− ∆ V (t, ~x) ≡ ✷η V (x) = 0
c2 ∂t2
si nous effectuons le changement de variable suivant :
 
V (x)
φ(x) = ln 1 + 2 .
c

Nous sommes ainsi en présence d’une formulation géométrique (Einstein-Fokker,


1914) de la théorie proposée par Nordstrøm dès 1913 car nous retrouvons la
métrique :
 2
V (x)
gµν (x) = 1 + 2 ηµν .
c
Or nous avons vu que cette théorie scalaire relativiste obéit au principe d’équivalence
(α=1, β=1/2, γ=-1) mais prédit un retard du périhélie de Mercure. Le principe de
simplicité combiné à l’observation d’une avance du périhélie de Mercure suggère dès
lors que la théorie de la gravitation repose sur les équations tensorielles

Rµν = 0
Ces équations covariantes qui sont à la base de la Relativité Générale furent pro-
posées pour la première fois par Einstein le 18 novembre 1915 !
Le chemin parcouru depuis l’espace absolu de Newton jusqu’à l’espace-temps
courbe d’Einstein peut être schématisé par le tableau suivant :

Newton (1686) Rel. Restreinte (1905) Rel. Générale (1915)

p~ = ~c Rλµνρ = 0 Rµν = 0

d2 q ρ µ
ρ dq dq
ν
d2 q ρ µ
ρ dq dq
ν
p~˙ = F~ m 2
+ mΓ µν = Qρ m 2
+ mΓ µν = Qρ
dτ dτ dτ ds ds ds

Le contenu physique des deux premières lois de Newton prend toute sa significa-
tion ! Sur base de ce schéma, il devient évident que la première loi de Newton n’est
pas une conséquence triviale de la seconde. En Relativité Générale, toute particule
libre se meut donc selon une géodésique de l’espace-temps définie par les équations
covariantes
d2 q ρ µ
ρ dq dq
ν
+ Γ µν = 0.
ds2 ds ds
127
5.1 – Principe de simplicité

Dans un système de coordonnées localement inertiel, nous pouvons annuler les sym-
boles de Christoffel et les équations d’une géodésique restent covariantes par rapport
aux transformations linéaires de Lorentz :
d2 xρ
= 0.
dτ 2
Pour des vitesses non-relativistes, nous avons dτ ≈ dt de telle sorte que les équations
de la géodésique se réduisent finalement à
d2 xi
=0
dt2
c’est-à-dire aux équations classiques du mouvement d’une particule libre qui sont
seulement covariantes par rapport aux transformations de Galilée.
Notons que le concept de covariance donne ainsi une réponse claire à la critique
de Mach sur la seconde loi de Newton [2]. Seules les géodésiques de l’espace-temps
sont covariantes par rapport aux transformations générales de coordonnées. Nous
n’avons donc pas besoin d’une interaction mystérieuse avec le reste de l’Univers pour
sélectionner les équations ~a = 0 : celles-ci ne sont pas covariantes au sens général du
terme. (Cela ne signifie pas pour autant que nous devons rejeter la possibilité d’une
loi d’induction inertielle, mais elle n’est simplement pas nécessaire si la covariance
générale des lois de la physique est assurée).
En Relativité Générale, la troisième loi de Newton reste valable pour les forces
non-gravitationnelles. En ce qui concerne la gravitation, nous devons cependant
être prudents. En effet, la force gravitationnelle de Newton est remplacée par l’idée
d’Einstein qu’un corps massif est responsable de la courbure de l’espace-temps qui
l’entoure et qu’une particule libre réagit en se propageant le long d’une géodésique de
cet espace-temps. Ce point de vue ignore toute courbure produite par la particule
suivant la géodésique. Dans ce sens, la particule considérée est une particule test
dont la masse est telle que sa contribution à la courbure peut-être ignorée : il n’est
donc pas question que celle-ci ait le moindre effet sur le corps massif produisant le
champ gravitationnel.
L’interaction gravitationnelle de deux corps massifs est en principe très complexe
car la théorie d’Einstein est non-linéaire. Cependant elle revêt aujourd’hui une im-
portance capitale en astrophysique et, en particulier pour l’analyse de la coalescence

128
5.2 – Courbure spatiale

de paires d’étoiles à neutrons. Des méthodes numériques allant bien au-delà de l’ap-
proximation de champ faible ont été mises au point dans les années 80 pour de tels
systèmes binaires.

2. Courbure spatiale
V
Dans l’approximation d’un champ gravitationnel faible c2
<< 1 et nous pouvons
donc écrire  
1
Rµν = Γρµν,ρ
− Γρµρ,ν
+O 4 .
c
Par conséquent, nous obtenons les équations indépendantes du temps
α
R00 ≃ + ∆V
c2 
α−γ γ
Rij ≃ − 2
∂i ∂j V + 2 δij ∆V
c c
 
α − 2γ
R ≃ +2 ∆V
c2
en adoptant la paramétrisation d’Eddington-Robertson pour la métrique statique,
3-isotrope :  
 α 
   
2V  γ +O 1 .

gµν = ηµν + 2 
c 
 γ

 c4
 
γ
L’équation classique de Laplace
 
ij GM
δ ∂i ∂j V ≡ ∆V = 0 V =−
r
combinée au principe d’équivalence, i.e.,

α=1

nous permet dès lors de prédire définitivement la courbure spatiale :

γ = +1

en imposant les équations d’Einstein. Le 10 décembre 1915, ce dernier écrivait à


son meilleur ami Michele Besso [3] :

129
5.3 – Identités de Bianchi

“Tu seras surpris par la présence des g11 ... g33 .”

Toute distribution de matière implique donc également un plissement local de l’es-


pace. La proposition de Mach d’éliminer l’espace des lois physiques est (momen-
tanément) oubliée. . .
Pour déterminer le paramètre β d’Eddington-Robertson, nous devons à présent
considérer l’ordre suivant en V /c2 . Seules les composantes mixtes
 
i α ik β + αγ
R00j = 2 δ ∂k ∂j V − 2 ∂j (V ∂ i V )
c c4
α2
 
αγ i ℓ i 1
+ 4 δj ∂ℓ V ∂ V + 4 ∂j V ∂ V + O 6
c c c
ne nécessitent pas l’introduction d’un nouveau paramètre au-delà de γ pour la partie
spatiale de la métrique. Nous obtenons alors
 
i −1 1
R00 ≡ R00i = 4 (2β − αγ − α2 )∂i V ∂ i V + O ,
c c6
soit
β=1

pour la théorie d’Einstein.

3. Identités de Bianchi
En début de chapitre, nous avions laissé entendre que les 10 équations d’Ein-
stein
Rµν = 0

sont suffisantes pour fixer les 10 composantes de la métrique gµν . Cependant, si tel
était le cas, cela signifierait que nous n’avons pas la liberté de choisir un système
de coordonnées. Or ceci irait à l’encontre du principe même de la covariance qui
nous dit que le choix des coordonnées n’a en soi aucune signification physique. Cet
argument erroné mènera Einstein (Entwurf, 1913) à abandonner provisoirement
tout espoir d’une théorie covariante de la gravitation.

130
5.3 – Identités de Bianchi

En réalité, les équations d’Einstein obéissent à des identités telles que seules 6
d’entre elles sont effectivement indépendantes. En effet, dans un repère inertiel local
les symboles de Christoffel sont nuls et nous avons
σ σ
Rµνρ|τ = Rµνρ,τ
= Γσµν,ρ,τ − Γσµρ,ν,τ .

En considérant la permutation cyclique des indices ν, ρ et τ , nous obtenons alors les


identités générales de Bianchi
σ
Rµ[νρ|τ ] ≡ 0

valables dans tout repère car tensorielles.


Notons que ces identités sont de nature purement géométrique. En effet, elles
peuvent être dérivées sans aucune référence à une quelconque métrique pour autant,
bien entendu, que la variété soit munie d’une connexion. Tout comme le tenseur
(mixte) de Riemann, elles découlent simplement de transports parallèles successifs
(le long des arêtes d’un cube, cette fois) [4] :

~~τ
dq

+ + =0

dq

dq ν

À ce niveau, nous relevons une similitude frappante entre gravitation et électro-


magnétisme :

- connexion : (Dν )αβ = δβα ∂ν + γβν


α
❀ Dν = ∂ν + iAν
α
- courbure : [Dµ , Dν ]αβ = −Rβµν ❀ [Dµ , Dν ] = iFµν
α
- Bianchi : Rβ[µν|ρ] =0 ❀ F[µν|ρ] = 0

Si la connexion de la variété espace-temps est métrique, cette similitude disparaı̂t.


Il est alors aisé de réduire les identités générales de Bianchi sous la forme contractée
suivante

 
µν 1 µν
R − Rg ≡0
2 |ν

131
5.3 – Identités de Bianchi

après une identification des indices σ et ρ suivie d’une contraction à l’aide de g µν . Ces
identités sont de toute évidence valables quelle que soit la dimension d de l’espace-
temps. Issues de transports parallèles sur les arêtes d’un cube, elles doivent cepen-
(2)
dant être triviales pour d = 2. De fait, nous avons vu que 0 Rµν ≡ 0. Par contre, en
d = 4, quatre degrés de liberté sont ainsi mis gracieusement à notre disposition pour
choisir un système de quatre coordonnées (sphériques, isotropes, harmoniques,. . . )
approprié. Notons que ces identités redécouvertes par Bianchi en 1902 étaient déjà
connues de Voss (1880) et Ricci (1889). Inconnues d’Einstein, elles joueront un
rôle crucial lors de l’introduction de la matière dans le cadre de la cosmologie (voir
chapitre 8) !
En présence d’une métrique, nous avons vu que le tenseur de Riemann se réduit
à ceux de Weyl et de Ricci. Par conséquent, les identités générales de Bianchi per-
mettent également d’exprimer la dérivée covariante du tenseur de Weyl en termes
du tenseur de Ricci et du scalaire de courbure :
  
σ d−3 1 
Wµ[νρ|σ] = Rµν|ρ − Rµρ|ν − gµν R|ρ − gµρ R|ν .
d−2 2(d − 1)
Le tenseur de Weyl étant par définition de traces nulles, un seul terme subsiste dans
le membre de gauche de cette relation et nous obtenons
 
σ d−3
Wµνρ|σ = [Cµνρ ]
d−2
avec Cµνρ , le tenseur de Cotton (1899). Ce dernier est le substitut du tenseur de
Weyl pour les variétés tri-dimensionnelles [18] :

Cotton = 0 ⇐⇒ V (3) conformément plane.

La preuve de ce théorème est basée sur le fait que

Cµνρ → Cµνρ + (d − 2)φ|σ W σµνρ

sous une transformation conforme gµν → e2φ(x) gµν de la métrique.


Dans le cas particulier de la théorie d’Einstein (Rµν = 0), le tenseur de Weyl
obéit donc aux équations différentielles

W σ µνρ|σ ≡ 0

132
5.3 – Identités de Bianchi

et est ainsi l’analogue gravitationnel du tenseur électromagnétique satisfaisant les


équations de Maxwell
F σ µ|σ ≡ 0
dans le vide.
Dans le cadre plus général d’une théorie métrique quelconque, la similitude déjà
relevée ci-dessus entre gravitation et électromagnétisme subsiste si nous imposons
de surcroı̂t la correspondance

Rσµνρ|σ = 0 ❀ F σµ|σ = 0.

Cette correspondance suggère un moyen de distinguer les principes d’équivalence


d’Einstein et fort à l’aide de dérivées covariantes agissant sur le tenseur de Riemann.
Le principe d’équivalence d’Einstein seul implique les équations tensorielles
suivantes [6]
!
EEP ⇒ Rσµνρ|σ|µ = 0
car le choix autorisé d’un référentiel inertiel local (Γ = 0) entraı̂ne des dérivées
normales ∂σ et ∂µ qui commutent, alors que le tenseur de Riemann est toujours
antisymétrique sous l’échange de ses indices σ et µ. De même, des équations ten-
sorielles plus contraignantes pourraient constituer une condition nécessaire pour
garantir le principe d’équivalence fort. La conjecture [7]
?
σ
SEP ⇒ Rµνρ|σ =0

ou encore
?
σ
Rµνρ|σ /
6= 0 ⇒ SEP
se justifie aisément dans l’approximation de champ faible statique : au premier ordre
en 1/c2 ces équations découlent directement de l’équation de Laplace (∆V = 0), alors
qu’au second ordre en 1/c2 les composantes mixtes calculées à l’aide des identités
générales de Bianchi donnent

Ri 00j|i ≡ R00|j − R0j|0


 
1
= ∂j R00 + Γi00 Rij +O
c6
 
1 1
= − 4 (4β − αγ − 3α2 )∂j (∂i V ∂ i V ) + O .
2c c6

133
5.3 – Identités de Bianchi

σ
Par conséquent, les équations tensorielles Rµνρ|σ = 0 seules ne sont pas suffisantes
pour garantir le principe d’équivalence car α = β = 0 est également autorisé [8].
Cependant, le paramètre phénoménologique introduit dès le chapitre 1 pour décrire
la violation de la version forte du principe d’équivalence vaut

η = 4β − γ − 3

dans un champ gravitationnel faible. (L’intérieur d’un pulsar étant dans un régime de
champ fort, la paramétrisation d’Eddington-Robertson est insuffisante pour décrire
la borne de l’ordre de 10−6 déjà mentionnée dans la section 3.4). Ce paramètre s’an-
nule donc précisément pour les trois théories relativistes de la gravitation considérées
successivement par Einstein entre 1913 et 1915 (voir le graphe à la fin du chapitre
3). Pour celles covariantes de 1914 (scalaire) et de 1915 (tensorielle), cela découle
directement des identités de Bianchi qui impliquent

σ
Rµνρ|σ = 0 ⇔ Rµν|ρ − Rµρ|ν = 0


σ
 Wµνρ|σ =0





 R = constante.

La Relativité Générale semble être la seule théorie métrique viable qui encode
complètement le principe d’équivalence fort. Le 26 novembre 1915, Einstein écrit
en effet à son ami Zangger, professeur de physiologie à l’université de Zurich :

“La théorie générale de la relativité est enfin complète. Elle explique


de manière remarquable la précession du périhélie de Mercure. Sur base
d’observations, les astronomes avaient trouvé que l’orbite de la planète
tourne de 45±5 secondes d’arc par siècle. De la théorie, j’obtiens 43 se-
condes d’arc. Pour la déflexion de la lumière par des étoiles, la théorie
prédit maintenant deux fois la déviation que j’avais dérivée précédem-
ment. Lorsque nous nous reverrons, je vous expliquerai d’où cela pro-
vient. . .”

À notre tour, vérifions ces assertions historiques.

134
Chapitre 5

Exercices intégrés

5.1. Composantes du tenseur de Ricci au premier ordre dans l’approximation d’Ed-


dington-Robertson.

5.2. Transports parallèles le long des arêtes d’un cube (théorème de Gauss).

5.3. Forme standard des identités de Bianchi.

5.4. Tenseur de Cotton.

σ
5.5. Dans l’approximation de champ faible, les contraintes Rµνρ|σ = 0 développées
en coordonnées isotropes impliquent les relations


 4β − αγ − 3α2 = 0


6δ − 6γ 2 − αγ + α2 = 0


au second ordre en 1/c2 .

σ
5.6. En champ fort, les contraintes Rµνρ|σ = 0 appliquées aux identités de Bianchi
impliquent
D τ Dτ Rµνρ
σ
= [D τ , Dρ ]Rσµντ − (ρ ↔ ν)

= O(Riemann2 ).

135
Chapitre 5

Bibliographie
[1] “Remarks on the foundations of General Relativity”, J.L. Pietenpol and
D. Speiser, Helvetica Physica Acta 48 (1975) pp. 153-161.

[2] “Open questions in classical gravity”, P.D. Mannheim, Foundations of Physics


24 (1994) pp. 487-511.

[3] “Albert Einstein, Michele Besso ; Correspondance 1903-1955”, P. Speziali (Her-


mann, Paris, 1979).

[4] “Gauge theories”, R.P. Feynman (Les Houches, 1976).

[5] “The Cotton tensor in Riemannian spacetimes”, A. Garcia et al., arXiv : gr-
qc/0309008 (2003).

[6] “Mass issues in fundamental interactions”, J.-M. Gérard, arXiv : hep-


ph/0811.0540 (2008).

[7] “The strong equivalence principle from gravitational gauge interactions”, J.-
M. Gérard, Class. Quant. Grav. 24 (2007) 1867.

[8] “Yang’s gravitational field equations”, W.-T. Ni, Phys. Rev. Lett. 35 (1975)
319.

136
6.1 – Solution de Schwarzschild extérieure

Chapitre 6

Tests classiques de la Relativité Générale

Pour tester la théorie d’Einstein au voisinage d’une masse M, nous allons suppo-
ser que sa distribution est sphérique et statique. Ces deux hypothèses raisonnables
reviennent à imposer l’invariance sous rotation spatiale et sous translation tempo-
relle. Elles permettent de simplifier la métrique de telle sorte que cette dernière ne
dépende plus que de deux fonctions radiales arbitraires mises sous forme exponen-
tielle pour garantir la signature (+ − −−) de la métrique :

ds2 = e2ν(ρ) c2 dt2 − e2λ(ρ) dρ2 − ρ2 (dθ2 + sin2 θdϕ2 )

Les conditions asymptotiques suivantes

ν(ρ → ∞) = 0

λ(ρ → ∞) = 0
sont imposées sur ces deux fonctions afin de retrouver la métrique pseudo-euclidienne
de Minkowski à une distance infinie de la source gravitationnelle.

1. Solution de Schwarzschild extérieure


Alors en service militaire comme lieutenant d’artillerie sur le front russe, dès
janvier 1916 l’astronome allemand Karl Schwarzschild montre que sous de telles
conditions la métrique est entièrement déterminée par les équations d’Einstein
ν′
 
′′ ′2 ′ ′
Rtt = ν + ν − ν λ + 2 e2(ν−λ) =0
ρ
′ λ′
Rρρ = −ν ′′ − ν 2 + ν ′ λ′ + 2 =0
ρ
Rθθ = −[1 + ρ(ν ′ − λ′ )]e−2λ + 1 =0

Rϕϕ = sin2 θRθθ = 0.

137
6.1 – Solution de Schwarzschild extérieure

En effet, la combinaison
2(λ′ + ν ′ )
e2(λ−ν) Rtt + Rρρ = =0
ρ
implique
λ(ρ) = −ν(ρ),

la première constante d’intégration étant fixée à zéro par les conditions asympto-
tiques imposées sur la métrique. Nous pouvons alors intégrer

Rθθ = −(ρe2ν )′ + 1 = 0

de sorte que la solution générale s’écrit


   −1
2 ρ0 2 2 ρ0
ds = 1 − c dt − 1 − dρ2 − ρ2 (dθ2 + sin2 θdϕ2 )
ρ ρ
  (  −1 )
ρ0 2 2 ρ0 ρ0
= 1− c dt − δij + 1 − xi xj dxi dxj
ρ ρ ρ3
avec ρ0 , la seconde constante d’intégration à déterminer. Notons que dans le système
X 3
2
1 2 3
de coordonnées (x , x , x ) avec ρ = (xi )2 , la métrique n’est plus diagonale mais
i=1
son déterminant g vaut par contre -1 de sorte que

Γλλρ = ∂ρ (ln −g) = 0.

Il est intéressant de rappeler que dans son article original présenté par Einstein
à l’Académie des sciences de Prusse le 13 janvier 1916, Schwarzschild manifeste-
ment influencé par ce dernier [1] détermine d’abord l’élément de ligne ds pour une
métrique diagonale et de déterminant g = −1. Comme nous l’avons déjà souligné
dans la section 4.8, ce choix particulier s’avère de fait commode pour le calcul des
composantes du tenseur de Ricci à annuler. Il requiert cependant l’introduction pro-
visoire de variables spatiales inhabituelles (x = r 3 /3, y = − cos θ, z = ϕ) afin de
garantir un élément de volume r 2 dr sin θdθ dϕ égal à dx dy dz dans l’espace eucli-
dien asymptotique. Une fois la métrique solution des équations Rµν = 0 déterminée,
Schwarzschild revient alors aux coordonnées sphériques habituelles via un second
changement de la variable radiale,

ρ = (r 3 + ρ30 )1/3 ,

138
6.1 – Solution de Schwarzschild extérieure

pour finalement découvrir la métrique diagonale de déterminant g = −ρ4 sin2 θ


présentée ci-dessus. Il utilise cette dernière pour simplifier le calcul de l’anomalie
du périhélie de Mercure et confirmer ainsi le résultat historique récemment publié
par Einstein. De plus, il démontre le maintien de la troisième loi de Kepler si celle-ci
est précisément exprimée en terme de ρ et non de r.
En 1923, le mathématicien Birkhoff démontre que tout champ gravitationnel à
symétrie sphérique dans un espace vide est nécessairement statique et décrit par
la métrique de Schwarzschild [2]. Cette métrique découle donc uniquement de l’hy-
pothèse de l’invariance sous rotation. En particulier, elle reste valable dans une
cavité sphérique vide (vacuole) située au centre d’une distribution homogène de
matière. Dans ce cas, la métrique doit être non-singulière en ρ = 0, i.e. ρ0 = 0, et
l’espace-temps est plat dans la cavité :

gµν (vacuole) = ηµν .

Si nous considérons par contre le champ gravitationnel à l’extérieur d’une source


sphérique de masse M, la métrique va dépendre du potentiel classique de Newton
GM
V (r) = − avec, en particulier,
r
2V (r)
g00 = 1 + + O(1/c4 ).
c2
Le principe d’équivalence faible fixe ainsi la seconde constante d’intégration
2GM
ρ0 =
c2
tout en laissant une indétermination pour la variable radiale
 
1
ρ=r+O 2 .
c
Cette liberté résiduelle dans le choix de la coordonnée radiale ρ au voisinage d’une
source sphérique (θ, ϕ) statique (t) est une conséquence des identités de Bianchi. Ce
choix n’a donc aucune signification physique, mais peut cependant faciliter grande-
ment la résolution des équations de la Relativité Générale dans certaines conditions.
Schwarzschild, atteint d’une maladie auto-immune rare de la peau qui le confine
dans un hôpital où il découvre la théorie récente d’Einstein, meurt en mai 1916 à

139
6.1 – Solution de Schwarzschild extérieure

l’âge de 42 ans. Il ne pourra donc malheureusement pas apprécier à sa juste valeur


cette covariance générale. Pour lui, la contrainte g = −1 initialement privilégiée par
Einstein impose V (r) = − GM
r
avec
1/3
8G3 M 3

ρ = r 1+ 6 3 .
c r

GM
Si nous choisissons plus simplement V (r) = − avec
rs
ρ = rs

nous obtenons la forme standard de la métrique de Schwarzschild


   −1
2V 2V
2
ds = 1+ 2 2 2
c dt − 1 + 2 drs2 − rs2 (dθ2 + sin2 θdϕ2 )
c c

en coordonnées sphériques.
GM
Si par contre, nous choisissons V (r) = − avec
rh
GM
ρ = rh +
c2
nous obtenons
2
1 + V /c2 2 2 1 − V /c2
    
2 V
ds = 2
c dt − 2
2
drh − 1 − 2 rh2 (dθ2 + sin2 θdϕ2 )
1 − V /c 1 + V /c c
 2
  2  2 2

1 + V /c 2 2 V (V /c ) xi xj
= c dt − 1 − 2 δij + dxi dxj .
1 − V /c2 c 1 − (V /c2)2 rh2

On vérifie aisément que chaque coordonnée

x0 = ct

x1 = rh sin θ cos ϕ

x2 = rh sin θ sin ϕ

x3 = rh cos θ

est, pour cette métrique, solution de l’équation de d’Alembert appliquée à un champ


scalaire :

140
6.1 – Solution de Schwarzschild extérieure

gφ ≡ g αβ Dα Dβ φ

= g αβ Dα Vβ , Vβ ≡ Dβ φ = ∂β φ
 2 
αβ ∂ φ λ ∂φ
= g (q) − Γαβ (q) λ
∂q α ∂q β ∂q
= 0.

Cette équation scalaire appliquée à φ = x0,1,2,3 étant indépendante du système de


coordonnées q λ , elle est en particulier valable dans le système de coordonnées xλ lui-
même. Par conséquent, ces coordonnées harmoniques obéissent aux équations

−g αβ (x)Γλαβ (x)δλν = 0

c’est-à-dire
g αβ Γναβ = 0

ou encore, plus simplement,



∂ρ ( −gg νρ) = 0

si nous utilisons le fait que g νρ|ρ = 0. Dans ce sens, les coordonnées harmoniques
constituent la paramétrisation la plus proche des coordonnées de Minkowski qui,
quant à elles, satisfont manifestement l’équation de d’Alembert ( η xν = 0) dans un
espace pseudo-euclidien. En fait, leur utilisation simplifie grandement les équations
d’Einstein dans l’approximation linéaire gµν (x) = ηµν + hµν (x). Nous verrons dans le
cadre de l’étude des ondes gravitationnelles que cette simplification est équivalente
à celle apportée aux équations de Maxwell par l’utilisation de la jauge de Lorenz !
Deux propriétés essentielles de la théorie de Newton restent donc d’application en
Relativité Générale : d’une part, le champ gravitationnel à l’intérieur d’une couche
sphérique de matière est nul ; d’autre part, la gravitation d’un corps sphérique de
masse M est équivalente à celle d’une source ponctuelle de même masse. Quel que
soit notre choix particulier pour le système de coordonnées, nous pouvons dès lors
calculer tous les effets induits par un champ gravitationnel si nous connaissons la
masse M qui en est la source ! Réciproquement, tout comme Le Verrier nous pouvons
déduire la masse M d’un objet sombre lointain sur base des effets gravitationnels
qu’il génère. Cette propriété remarquable de la solution extérieure de Schwarzschild

141
6.2 – Dans notre système solaire : M = M⊙

reste à la base de tous les tests positifs de la Relativité Générale. En fait, l’histoire
de ces tests peut se diviser en 4 périodes distinctes [3] :

a) la genèse (1859–1919) ;
b) l’hibernation (1920–1960) ;
c) l’âge d’or (1960–1980) ;
d) la quête d’une gravité forte (1980– ).

2. Dans notre système solaire : M = M⊙ !


Au voisinage du Soleil, nous pouvons certainement travailler dans l’approxima-
tion de champ faible car
2GM⊙
696100 km = r⊙ >> = 2.9532 km.
c2
La paramétrisation générale d’Eddington-Robertson est dès lors d’application si la
solution exacte de Schwarzchild est exprimée en coordonnées 3-isotropes :

ds2 = A2 (ri )c2 dt2 − B 2 (ri )[dri2 + ri2 (dθ2 + sin2 θdϕ2 )].

Le passage aux coordonnées isotropes (t, ri , θ, ϕ) s’effectue sur base de la relation


 −1/2
ρ0 dρ dri
1− =
ρ ρ ri

obtenue de l’identification des éléments de longueur spatiale dℓ2 . La constante d’inté-


gration étant à nouveau fixée par la condition que ρ = ri + O(1/c2 ), nous obtenons
 2
GM
ρ = ri 1 + 2 .
2c ri

GM
Par conséquent si nous choisissons V (r) = − , alors
ri
2  2
1 + V /2c2

2 V V
A (ri ) = 2
≡ 1 + 2α 2 + 2β 2 +···
1 − V /2c c c
 4  2
2 V V 3 V
B (ri ) = 1 − 2 ≡ 1 − 2γ 2 + δ 2 + · · ·
2c c 2 c

142
6.2.1 – Avance séculaire du Périhélie de Mercure

et les premiers paramètres d’Eddington-Robertson sont effectivement

α=β=γ=δ=1

pour la théorie de la Relativité Générale. Nous savons que la condition sur α découle
directement du principe d’équivalence d’Einstein. Tous les tests classiques de la
Relativité Générale auront donc comme objectif l’extraction des paramètres post-
Newtoniens β et γ à partir de l’observation.

2.1. Avance séculaire du Périhélie de Mercure


Nous avons vu que le principe variationnel appliqué à l’action
Z
S = −mc ds

mène aux équations géodésiques d’une particule test de masse m se mouvant libre-
ment dans le champ gravitationnel induit par la métrique gµν . Il s’avère cependant
plus commode de réduire à nouveau ce problème de Kepler relativiste à une variation
“classique” Z
δ Ldt = 0

avec
1/2
v2

2 2
L = −mc A − B2 2
c
si nous travaillons en coordonnées isotropes dans le plan θ = π/2. Dans ce cas, nous
pouvons reprendre étape par étape la dérivation donnée au chapitre 2 pour le cas
scalaire relativiste.
Nous extrayons d’abord les deux constantes du mouvement

A2 mc2
E=p (indépendance/t)
A2 − B 2 v 2 /c2
B2 E 2
J = 2 2 ri ϕ̇ (indépendance/ϕ).
A c

(Notons en particulier que, contrairement à la théorie scalaire de Nordstrøm, la


deuxième loi de Kepler est également modifiée si A 6= B). Nous substituons ensuite

143
6.2.1 – Avance séculaire du Périhélie de Mercure

la dérivée par rapport au temps au profit de la dérivée par rapport à la variable


angulaire ϕ :
d A2 J c2 d
= 2
dt B E ri2 dϕ
dans l’expression pour E 2 . Nous obtenons alors l’équation de la trajectoire
B2 E2
 
′2
u + u = 2 4 2 − m c2
2 2
J c A
avec
1
u≡ .
ri
Si nous développons en 1/c2 avec

E ≡ mc2 + W,

nous obtenons (en posant m = 1) l’équation


G2 M 2
   
′2 2 2 GM W
u + 1 − (4α + 4αγ − 2β) 2 2 u = 2 2 α + 2(α + γ) 2 u
J c J c
   
W W 1
+ 2 2+ 2 +O 4 .
J c c
qui reste donc quadratique en u si nous nous limitons aux corrections relativistes
dominantes. (Les coordonnées de Schwarzschild introduisent quant à elles un terme
cubique en u, rendant ainsi la dérivation de la période orbitale plus complexe).
Finalement, nous dérivons cette équation par rapport à ϕ et nous divisons par 2u′
pour obtenir la relation recherchée
G2 M 2
   
′′ 2 GM W
u + 1 − (4α + 4αγ − 2β) 2 2 u ≈ 2 α + 2(α + γ) 2 .
J c J c
Une comparaison directe avec les résultats obtenus dans le cadre des mécaniques de
Newton et d’Einstein nous permet alors de conclure que l’aphélie (rmax ) sera atteinte
pour
π 4
ϕ= 2 2 + O(1/c ).
G M
1 − (4α2 + 4αγ − 2β) 2 2
2J c
Autrement dit, le décalage angulaire au périhélie après une révolution complète sera
de
2 G2 M 2
∆ϕ ≃ 2π(4α + 4αγ − 2β) 2 2
2J c

144
6.2.1 – Avance séculaire du Périhélie de Mercure

avec J 2 = GM(1 − e2 )a.


Pour la formulation géométrique de la théorie scalaire de Nordstrøm (α = 1, β =
1/2 et γ = −1) nous confirmons le retard au périhélie de

G2 M 2
∆ϕscalaire = 2π(−1) = −7.1635”/siècle
2J 2 c2
obtenu de manière cinématique au chapitre 2.
La théorie tensorielle d’Einstein (α = β = γ = 1) prédit quant à elle une avance
au périhélie 6 fois plus grande

∆ϕtenseur = −6∆ϕscalaire

et est donc en parfait accord avec l’observation ! Un des exploits d’Einstein (18
novembre 1915) fut dès lors d’exclure toute matière sombre hypothétique entre
Mercure et le Soleil sans l’aide de paramètres ajustables . . . Il avouera plus tard à l’un
de ses collègues qu’il fut tellement excité par ce résultat qu’il en eut des palpitations
cardiaques [4]. Rappelons en effet que ce problème le préoccupait depuis 1907. Et
en 1913, c’est-à-dire deux années plus tôt, son esquisse de théorie non-covariante
(α = 1, β = 3/4, γ = 0) prédisait encore
5
∆ϕEntwurf = − ∆ϕscalaire
2
soit une avance au périhélie de seulement 18 secondes d’arc par siècle ! Il est intéres-
sant de noter qu’Einstein dériva ce résultat préliminaire avec l’aide de son ami et
confident Michele Besso. Un manuscrit de 52 pages récemment cédé par la famille
Besso permet ainsi d’apprécier l’aisance calculatoire acquise par Einstein dès 1913.
Le résultat numérique final était bien sûr décevant, mais leurs efforts conjoints ne
furent pas vains car les techniques développées dans ce manuscrit seront reprises
telles quelles par Einstein en novembre 1915.
Sur base de la relation simple (exprimée en radians par orbite) :
3 r 
0 GM
∆ϕRG = π , r 0 = 2
(1 − e2 ) a c2
la situation actuelle résumée par le tableau ci-dessous est impressionnante :

145
6.2.1 – Avance séculaire du Périhélie de Mercure

(a en U.A., e) observation (”/siècle) théorie (”/siècle)

Mercure (0.387, 0.206) (42.98 ± 0.04) 42.98

Vénus (0.723, 0.007) 8.4 ± 4.8 8.63

Terre (1.00, 0.017) 5.0 ± 1.2 3.84

Icare (1.08, 0.827) 9.8 ± 0.8 10.01

Notons au passage la très grande excentricité de l’orbite d’Icare (W. Baade, 1949).
Astéroı̈de de très petite taille (un kilomètre de diamètre !), il s’approche en effet
plus près du Soleil que Mercure alors que son aphélie est situé entre Mars et Jupiter,
facilitant ainsi l’observation d’une précession orbitale. Soulignons également une
précession de 12’ par orbite (T ≃ 16 ans) de l’étoile S2 (1000, 0.88) autour du trou
noir massif SgA∗ (M ≃ 4 106 m⊙ ) situé au centre de notre galaxie...
Le paramètre β qui apparaı̂t au second ordre dans la paramétrisation
d’Eddington-Robertson est donc mesuré avec une précision de 3o /oo si nous suppo-
sons γ = 1 [5] :
β = 1.000 ± 0.003

Notons l’absence d’erreurs théoriques dans le tableau donné ci-dessus. En principe,


celles-ci sont d’ordre 1/c4 . Dans les coordonnées de Schwarzschild et Harmoniques,
si nous négligeons l’excentricité (e2 << 1), nous avons en effet respectivement
r   9  r0 

(S) 0
∆ϕRG = 3 1+ π + O(1/c6 )
a 4 a
r   7  r0 

(H) 0
∆ϕRG = 3 1+ π + O(1/c6 )
a 4 a

soit une erreur théorique relative de l’ordre de 10−7 pour le décalage angulaire de
Mercure [6]. En réalité, l’incertitude sur la prédiction de l’avance au périhélie est
dominée par notre méconnaissance actuelle du moment quadrupolaire intrinsèque
du Soleil dénoté J2⊙ . Ce dernier modifie en effet le potentiel gravitationnel associé

146
6.2.1 – Avance séculaire du Périhélie de Mercure

au Soleil de la manière suivante :


 
GM⊙ 1  r⊙  2 ⊙
V (r, θ) ≃ − 1− J2 (3 cos2 θ − 1)
r 2 r
avec θ, la colatitude de l’ellipsoı̈de de révolution. Il en découle une modification
évidente de la paramétrisation d’Eddington-Robertson pour la métrique.
Si nous définissons la surface solaire comme étant équipotentielle, nous devons
également tenir compte du potentiel de rotation (voir section 3.4.2)
1 2 2
Urot. (θ) = − ω⊙ r⊙ sin2 θ
2
avec ω⊙ , la vitesse angulaire apparente (T⊙ = 25 jours). En identifiant le poten-
tiel effectif total au pôle (rp , 0) à celui de l’équateur (re , π/2), nous obtenons alors
l’expression
2 3
 
2 re − rp 1 ω⊙ r⊙
J2⊙
≃+ −
3 r⊙ 3 GM⊙
qui relie ainsi le moment quadrupolaire à l’aplatissement aux pôles du Soleil.
Les estimations récentes du caractère oblate du Soleil sont basées d’une part sur
la modélisation des vitesses angulaires internes et, d’autre part, sur une observation
optique directe de l’aplatissement aux pôles. Une estimation raisonnable des erreurs
inhérentes aux deux méthodes donnent alors un moment quadrupolaire

J2⊙ = +(1.8 ± 0.5)10−7

très petit par rapport à celui de la Terre (J2⊕ = 1.08 10−3 ). Dès lors, l’avance
supplémentaire du périhélie d’une planète en orbite circulaire (e = 0) dans le plan
écliptique (θ = π2 ) du Soleil vaut
 r 2

∆ϕJ2⊙ = +3π J2⊙
a
1  r⊙ 
≈ ∆ϕRG .
22 a
Il est intéressant de constater que ces déplacements angulaires classique et relativiste
ont une dépendance différente dans la distance radiale a par rapport au Soleil.
Cette différence permet, en principe, de distinguer clairement les deux effets en
combinant des mesures très précises pour plusieurs astres en orbite autour du Soleil.
Une meilleure détermination de β résulterait de telles mesures relatives.

147
6.2.2 – Déflexion de la lumière

L’effet le plus important de la non-sphéricité du Soleil se marque donc pour


Mercure (a ≈ 58 106 km) avec une correction relative de 5 10−4 :
1
∆ϕMercure
J⊙
≈ ∆ϕRG ≈ 0.02”/siècle.
2 2000
L’amplitude de cet effet est trois ordres de grandeur supérieure à la correction
théorique en 1/c4 et du même ordre que l’erreur actuelle sur la valeur observée
de la précession ! Notons que dans les années 60, Dicke avait remis en question la
théorie tensorielle d’Einstein en mesurant un moment quadrupolaire J2⊙ 200 fois plus
grand. . .

2.2. Déflexion de la lumière


Il est évident que le problème de Kepler pour une particule de masse nulle ne
peut être abordé à l’aide de l’action
Z
S = −mc ds.

Considérons dès lors l’action généralisée


dq µ dq ν
Z    
c −1 2
S̃ = − e gµν + m e ds.
2 ds ds
La variation par rapport au multiplicateur de Lagrange e donne la contrainte
1/2
dq µ dq ν

1
e= gµν .
m ds ds

Si cette contrainte est réinjectée dans S̃, nous constatons que S et S̃ sont bien des
actions équivalentes dans le cas massif.
Par contre, dans le cas de masse nulle, nous ne pouvons appliquer le principe
variationnel que sur l’action
dq µ dq ν
 
c
Z
−1
S̃ = − e gµν dλ
2 dλ dλ
à l’aide du paramètre affine dλ(= ds). Les équations du mouvement qui en résultent
directement impliquent
′ B 2E 2
u 2 + u2 = (E, J constants)
A2 J 2 c2
148
6.2.2 – Déflexion de la lumière

qui n’est autre que l’équation de la trajectoire obtenue en posant naı̈vement m = 0


après avoir varié l’action S associée au problème de Kepler de la section précédente.
Lorsque ri tend vers l’infini, nous retrouvons la métrique de Minkowski avec
 2
′2 2 E 1
u +u ≈ ≡ 2.
Jc b
Par conséquent, dans cette limite nous avons
1 1
u= ∼ sin ϕ
r b
la constante b fixée par E et J correspondant au paramètre d’impact dont la signi-
fication physique est donnée par la figure suivante :

b r
ϕ

Nous devons donc résoudre l’équation


′2 B2 1
2
u +u = 2 2
A b 
1 V
≃ 2 1 − 2(α + γ) 2
b c
dans la limite du champ faible
V GMu
− 2
≡ << 1.
c c2
Si nous dérivons par rapport à ϕ et divisons ensuite par 2u′, nous obtenons l’équation
GM
u′′ + u ≃ (α + γ) .
c2 b2
La solution générale de cette dernière s’écrit comme une somme de la solution
générale pour l’équation homogène et d’une solution particulière de l’équation inho-
mogène :
1 GM
u≃ sin ϕ + (α + γ) 2 2 .
b cb
L’angle de déflexion δ s’obtient alors de la variation de ϕ entre deux zéros consécutifs
de u, c’est-à-dire lorsque la lumière venant de l’infini repart à l’infini :

149
6.2.2 – Déflexion de la lumière

ϕ
2

ϕ
1

Dans l’approximation de champ faible, cet angle de déflexion

δ ≡ ϕ2 − ϕ1 − π

avec  
−1 GM
ϕ1 ≃ sin −(α + γ) 2
cb
 
−1 GM
ϕ2 ≃ π + sin (α + γ) 2
c b
s’écrit  
α+γ GM
δ≈4
2 c2 b
Pour le Soleil, l’effet de déflexion sera maximal si le faisceau lumineux rase sa
surface (b ∼ r⊙ = 7 105 km). Dans ce cas limite,
 
theorie
4GM⊙ α + γ
δmax ≃ 2
c r⊙ 2
 
1+γ
≃ 1.75” .
2
Ce calcul confirme donc que le principe d’équivalence d’Einstein, qui postule que
la gravitation couple de manière universelle à toute forme d’énergie (non-gravitation-
nelle), n’est à l’origine que d’une fraction de la déflexion. La courbure spatiale peut
en effet augmenter ou diminuer cette déflexion, selon le signe du paramètre γ. Voilà
donc ce qu’Einstein a dû expliquer à Zangger ...
En 1801, l’astronome allemand Soldner avait déjà calculé la valeur de l’angle de
déflexion dans le cadre de la théorie corpusculaire de la lumière, en introduisant une
masse fictive pour le photon. Il obtint ainsi

δclassique = 0.87′′

150
6.2.2 – Déflexion de la lumière

c’est-à-dire la fraction déduite uniquement du principe d’équivalence. (Son travail


sera remis à l’honneur lors d’une campagne antisémite menée par Lenard (1921)
contre Einstein, l’accusant ni plus ni moins de plagiat).
En 1911 et 1913, Einstein commet la même erreur (α = 1, γ = 0). Heureusement
pour lui, les aléas de la première guerre mondiale vont empêcher toute vérification.
En 1915, il dispose enfin des équations complètes de la Relativité Générale
(α = 1, γ = 1) et prédit correctement la valeur

δtenseur = 1.75′′

alors que selon la théorie scalaire de Nordstrøm (α = 1, γ = −1) aucune déflexion


ne devrait être observée
δscalaire = 0.

En 1919, Eddington profite d’une éclipse complète du Soleil très favorable pour
organiser deux expéditions, l’une en Guinée et l’autre au Brésil. Le déplacement
apparent d’un champ d’étoiles situé dans l’amas des Hyades :

AAAAAA
AAAAAA
AAAAAA
S

AAAAAA
éclipsé par

AAAAAA
L

implique respectivement
δ1 = (1.61 ± 0.30)”

δ2 = (1.98 ± 0.12)”.
Ces résultats ont un effet médiatique considérable [7]. La Nature donnait une nou-
velle fois raison à Einstein : ce n’est pas le concept de masse mais bien le concept
d’énergie qui prévaut en présence d’un champ gravitationnel. Le mythe Einstein
était enfin installé !
Une mesure optique (λ ∼ 10−6 m) de la déflexion de la lumière par le Soleil reste
délicate de nos jours et la limite obtenue sur γ n’est par conséquent pas très sévère.

151
6.2.3 – Retard de l’écho-radar

Pour illustration, la meilleure observation en date (Mauritanie, 1973) implique


1+γ
= 0.95 ± 0.11.
2
Cette méthode est aujourd’hui abandonnée au profit de l’étude de la déflexion par
le Soleil d’ondes radio (λ ∼ 10−2 m) provenant d’un quasar (une contraction de
l’expression anglaise quasi-stellar radio source). L’utilisation de techniques d’interfé-
rométrie fournit actuellement des valeurs nettement plus précises du paramètre γ :
1+γ
= 0.99992 ± 0.00023.
2
Le principe du VLBI (very-large baseline interferometry) repose sur deux télescopes
séparés mais recevant des signaux d’une même source très lointaine

quasar

Si la direction de la source fait un angle θ avec la ligne de base de longueur d, alors


la mesure du déphasage

∆phase = d cos θ
λ
permet une mesure fort précise de la position angulaire apparente de quasars sur
le point d’être occultés par le Soleil. Les ondes radio émises sont malheureusement
très sensibles à la dispersion induite par la couronne solaire. Une manière d’éviter
cette source d’erreur consiste à utiliser Jupiter (MJ ≃ 10−3M⊙ , rJ ≈ 10−1 r⊙ ) comme
déflecteur (Einstein, 1911). Une déflexion de 0.01” a ainsi été mesurée en 2002.
En 2017, la déflexion de la lumière par une Naine Blanche (dénommée Stein
2051 B) observée à l’aide du téléscope spatial Hubble a permis, pour la première
fois, d’estimer sa masse avec grande précision :

MNB = (0.675 ± 0.051)M⊙ .

152
6.2.3 – Retard de l’écho-radar

2.3. Retard de l’écho-radar


Après la période d’hibernation, le nouveau test proposé par Shapiro en 1964
R
ne repose pas sur la mesure d’une trajectoire (δ ds = 0) mais bien sur une mesure
du temps (ds2 = 0) ! Le principe est d’enregistrer l’intervalle de temps écoulé entre
l’émission et la détection d’un signal “radio” réfléchi par la planète Vénus alors que
le Soleil se trouve pratiquement sur son parcours.
Considérons, pour simplifier, des orbites circulaires pour la Terre (rT ) et Vénus
(rV ) :
z
T

rT

S b
y
rV

x V

Pour un photon, ds2 = 0 et nous obtenons alors


B dz
dt =
A c 
dz GM
≃ 1 + (α + γ) 2 .
c c r
L’effet dominant recherché n’est pas dû à un allongement du trajet causé par la
courbure de l’espace au voisinage du Soleil. L’utilisation de la géométrie euclidienne
(théorème de Pythagore) pour exprimer la distance radiale en termes du paramètre
d’impact b
r = (z 2 + b2 )1/2

est dès lors une très bonne approximation dans ce cadre.


Le retard supplémentaire accumulé après un aller-retour sera simplement donné
par (Z √ 2 2
r −b Z √r2 −b2 )
GM T dz V dz
δt ≃ 2(α + γ) 3 √ + √
c 0 z + b2
2
0 z + b2
2

153
6.2.4 – Déplacement Doppler

avec Z
dz √
√ = ln[z + z 2 + b2 ].
z 2 + b2
Par conséquent, si b2 << rT,V
2
, nous obtenons un retard additionnel de l’écho évalué
à    
α+γ 4GM 4rT rV
δt ≈ ln .
2 c3 b2
L’effet sera donc maximal lors de la conjonction supérieure, c’est-à-dire lorsque
la Terre et Vénus sont diamétralement opposées par rapport au Soleil, de sorte que
le signal rase sa surface (b ∼ r⊙ = 7 105 km). Tenant compte des distances moyennes
suivantes :
rT ∼ 150 106 km

rV ∼ 108 106 km
pour la Terre et Venus respectivement, nous obtenons comme prédiction de la Rela-
tivité Générale :
(δt)max ∼ 240µs

mais aussi un spectre essentiellement logarithmique en fonction du paramètre d’im-


pact
1
δt ∝ ln
.
b2
La mesure d’un tel spectre a permis une détermination très précise du paramètre
γ. En particulier, l’utilisation d’une sonde Viking (1976) posée sur Mars comme
réflecteur pour éviter les variations dues à la topographie mal connue de Vénus offre
un excellent test de la Relativité Générale [5] :

γ = 1.000 ± 0.001.

2.4. Déplacement Doppler


Nous avons supposé que le délai classique de Roemer pour un écho-radar vaut
 
rT + rV
∆t = 2
c
dans la limite où le paramètre d’impact b est négligeable par rapport au rayon des
orbites planétaires. Or la distance radiale dépend manifestement du choix des co-
ordonnées (n’oublions pas que ρ = r + O(1/c2 )). En conséquence, les paramètres

154
6.2.4 – Déplacement Doppler

orbitaux (demi-grand axe a, excentricité e) dépendent du système de coordonnées.


Pour des effets purement relativistes tels que le décalage angulaire du périhélie et
l’angle de déflexion, cela ne pose en pratique aucun problème car à l’ordre domi-
nant (1/c2 ) ces grandeurs s’expriment aisément en terme des constantes J et E/J
respectivement. Tel n’est pas le cas pour l’effet Shapiro que l’on soustrait d’un délai
classique. De fait, pour des orbites circulaires nous avons
∂L
=0
∂ρ
avec
2 1/2
 
ρ0 2ω
L(ρ) = (1 − ) − ρ 2
ρ c
c’est-à-dire  2
2π GM
≡ ω2 =
T ρ3
avec  
3
ρ≥ ρ0
2
la coordonnée radiale de la solution générale dérivée au début de ce chapitre. En
coordonnées sphériques, ρ = rs et la troisième loi de Kepler est donc préservée
(Schwarzschild, 1916) pour autant que
a) le rayon orbital soit supérieur à 3GM/c2 ;

b) la vitesse orbitale soit inférieure à c/ 3.
Par contre dans le système de coordonnées isotropes utilisé ici :

ω 2 1/2 ∂L
L(ri ) = {A2 (ri ) − B 2 (ri )ri2 } , =0
c2 ∂ri
et la troisième loi de Kepler est modifiée de la manière suivante
1/3
GMT 2
  
GM 1
ri = − (γ + 2β) 2 + O .
4π 2 3c c4
Par conséquent, si nous exprimons le délai classique ∆t en “harmonie” avec les
périodes orbitales de la Terre et de Vénus, nous obtenons en réalité un retard rela-
tiviste de
     
4GM (α + γ) 4rT rV (γ + 2β) 1
δt = ln − +O .
c3 2 b2 3 c5

155
6.2.4 – Déplacement Doppler

La présence du second terme qui dépend du paramètre β est malheureusement


masquée par les incertitudes sur les rayons orbitaux rT,V dans le premier terme.
Toute mesure du retard δt requiert donc une correspondance minutieuse entre
observables physiques ainsi qu’une connaissance très précise de la trajectoire du
déflecteur lors de sa conjonction avec le Soleil et la Terre. Afin d’éviter ces li-
mitations, essayons de nous affranchir des paramètres orbitaux du déflecteur en
considérant l’effet uniquement induit par le mouvement très précis de la Terre au-
tour du Soleil.
Toute variation temporelle continue du paramètre d’impact b et, par conséquent,
de δt peut être interprétée comme une variation dans le temps de la vitesse radiale
vr du signal radar :
1d δvr
(δt) = ,
2 dt c
le facteur 1/2 étant dû au fait que nous considérons à présent un aller simple entre
l’émetteur et le récepteur. Le déplacement Doppler de la fréquence ν qui résulte en
réalité de cette variation apparente de la vitesse
 
δν α + γ GM 1 db
= −4
ν 2 c3 b dt

est, quant à lui, une observable au même titre que la précession du périhélie ou que
la déflexion de la lumière. Il est en effet défini en terme du paramètre d’impact, sans
référence particulière à un système de coordonnées, et fournit dès lors un test plus
propre que le retard de l’écho-radar. Lancée en 1997, la sonde spatiale Cassini (lors
de son périple très médiatisé de 7 années vers Saturne, puis vers son satellite Titan)
fut pratiquement alignée avec le Soleil et la Terre. Le paramètre d’impact minimal

bmin = 1.6 r⊙

fut atteint le 21 juin 2002, alors que la sonde était déjà beaucoup plus éloignée du
Soleil que la Terre :
rCassini = 8.43 rT .
À cette distance, seul le mouvement orbital bien connu de la Terre induit un chan-
gement significatif du paramètre d’impact
db
≃ vT ≃ 30 kms−1 .
dt
156
6.2.4 – Déplacement Doppler

Par conséquent, le déplacement relatif de la fréquence du signal émis (et non plus
réfléchi !) par la sonde est proportionnel au paramètre d’impact b :
δν 1
∝ ,
ν b(t)
et sa valeur maximale attendue sur Terre vaut
 
δν
≈ 6 10−10 .
ν max

L’utilisation d’émetteurs à très hautes fréquences (λ ∼ 10 m) pour la sonde Cassini


a permis d’éliminer une grande partie de la dispersion induite par la couronne solaire
pour atteindre une précision de 10−14 sur ce déplacement Doppler. Le spectre publié
dans Nature en 2003 est le suivant [8] :

Cassini (“la Terre est un sphéroı̈de prolate, i.e., allongé aux pôles”) prend ainsi
sa revanche sur Newton (“la Terre est un sphéroı̈de oblate, i.e., aplati aux pôles”)
car cette expérience unique fournit la détermination de loin la plus précise de la
courbure de l’espace au voisinage du Soleil :

γ − 1 = (2.1 ± 2.3)10−5

Mais qui s’en souvenait encore lors du grand plongeon final de la sonde dans l’at-
mosphère de Saturne le 16 septembre 2017, soit 20 ans après son lancement ?
Un tel succès nous autorise à rêver d’une interférométrie laser entre deux (micro)
sondes spatiales en quasi conjonction avec le Soleil. Cette expérience LATOR (Laser

157
6.2.4 – Déplacement Doppler

Astrometric Test of Relativity) serait, en principe, le test ultime de la Relativité


Générale au voisinage du Soleil [9]. Elle permettrait une mesure de la correction du
deuxième ordre pour la déflexion de la lumière :
 
∼ 4GM 15π GM
δtenseur = 2 1+
c b 16 c2 b
ainsi qu’une détermination de (γ − 1) avec une précision de 10−8 ...
La situation actuelle concernant les tests classiques de la Relativité Générale
peut donc se résumer par le tableau récapitulatif suivant :

Tests Paramètres d’E-R Ricci = 0 Weyl = 0


 
1 + 2γ 1
gyroscope 1 −
3 3
 
2 + 2γ − β 1
périhélie 1 −
3 6
 
1+γ
déflexion 1 0
2
 
1+γ
écho-radar 1 0
2
avec

|β − 1|obs. ≤ 3 10−3

|γ − 1|obs. ≤ 5 10−5

Tous ces tests sont sensibles au paramètre de courbure spatiale γ, mais seule
la précession du périhélie dépend fortement du paramètre non-linéaire β. La raison
essentielle est que ce phénomène purement gravitationnel ne disparaı̂t de la théorie
de Newton que si le potentiel est exactement proportionnel à l’inverse de la distance
radiale. Pour les autres tests, l’annulation de l’effet dans la limite newtonienne ne
dépend pas de manière critique de ce comportement en 1/r du potentiel.
En fait, nous avons vu que le principe d’équivalence fort est une contrainte
sur les propriétés gravitationnelles de l’énergie gravitationnelle elle-même, et par
conséquent, une hypothèse sur le caractère non-linéaire de la gravitation. Il n’est

158
6.3 – Dans notre galaxie : M = ?

donc pas surprenant que les mesures actuelles de la distance Terre-Lune à l’aide
d’un réflecteur laser déposé par la mission Apollo 11 donne aujourd’hui :

η ≡ 4β − γ − 3 = (4.0 ± 4.3)10−4 ,

soit la meilleure détermination du paramètre β :

(β − 1)SEP = (1.0 ± 1.1)10−4 ,

compte tenu du résultat précis de la mission Cassini pour le paramètre γ !


Notons également que l’angle de déflexion et la modification
 dela fréquence du
1+γ
signal radar sont tous deux proportionnels à la combinaison des paramètres
2
d’Eddington-Robertson. Cette caractéristique suggère le traitement unifié suivant.
En coordonnées isotropes, un signal lumineux obéit à l’équation

A2 c2 dt2 = B 2 d~x · d~x.

Par conséquent, nous pouvons introduire un indice de réfraction


c B
n(r) ≡ =
v(r) A
avec  
α+γ 2GM
n(r) ≈ 1 + >1
2 c2 r
au premier ordre dans l’approximation de champ faible.
Par rapport à la propagation de la lumière l’espace-temps de la Relativité Géné-
rale se comporte donc comme un milieu réfringent. La seule différence réside dans le
fait que la Relativité Générale est plus simple car le principe d’équivalence d’Einstein
garantit l’absence de dispersion. En effet, l’indice de réfraction B/A est indépendant
de la fréquence.
Cette interprétation en termes d’indice de réfraction laisse entrevoir des mani-
festations spectaculaires de la gravitation au voisinage de corps célestes beaucoup
plus denses que notre Soleil. Si tout arc-en-ciel d’origine gravitationnelle est exclu,
par contre la déflexion de la lumière peut produire des phénomènes de lentilles ou
de mirages... De même, le ralentissement d’un signal électromagnétique peut mener
à des situations extrêmes où celui-ci semble tout simplement s’arrêter !

159
6.3 – Dans notre galaxie : M = ?

Une vérification expérimentale de telles extrapolations exige cependant de sortir


de notre système solaire et d’étudier les effets de la gravitation induite par des objets
très massifs.

3. Dans notre galaxie : M = ?

3.1. Précession orbitale d’un pulsar


En 1967, l’observation accidentelle d’un signal radio pulsé de période

T = 1.33730113 s

très régulière
Ṫ = 0.000000049 s/année

par Jocelyn Bell et son patron de thèse Anthony Hewish allait ouvrir une chasse
effrénée aux “Little Green Men”, quête superbement interprétée par Jodie Foster
dans “Contact” (R. Zemeckis, 1996). L’origine naturelle de ce signal “extra-terres-
tre” fut cependant très rapidement établie avec l’identification (radio et optique !)
d’un tel pulsar au centre géométrique de la Nébuleuse du Crabe. Or cette nébuleuse
est le vestige d’une supernova distante de 6000 années-lumière dont l’explosion avait
été notifiée par l’astronome chinois Yang Weide le 4 juillet 1054. Le phénomène de
pulsar est donc intimement lié à l’histoire d’une étoile et, en particulier, à sa phase
terminale !
Dans environ 5 milliards d’années, le Soleil aura consommé sa réserve d’hy-
drogène et le cycle principal

2e− + 4p → 4 He + 2νe + 26.8 MeV

de fusion thermonucléaire rendue possible grâce au processus faible

e− + p → n + νe .

cessera par manque de carburant. L’équilibre hydrostatique sera alors rompu et le


Soleil va se contracter sous l’effet de la pression gravitationnelle. L’augmentation

160
6.3.1 – Précession orbitale d’un pulsar

brutale de la température du noyau va alors momentanément autoriser la fusion


nucléaire d’éléments plus lourds (He, C, O, · · · ) tandis que l’enveloppe constituée
d’hydrogène résiduel va se dilater pour former une géante rouge qui absorbera
éventuellement la Terre. Les processus de fusion entretenues ainsi par contractions
successives et augmentations correspondantes de la température centrale vont ce-
pendant s’arrêter lorsque que le noyau sera essentiellement constitué de fer. La
nucléosynthèse stellaire sera alors terminée et le coeur du Soleil se réduira à une
naine blanche qui va se refroidir progressivement. Cette naine blanche, de la taille
de la Terre, aura une masse de l’ordre de 0.6 M⊙ . Le principe d’exclusion de Pauli ap-
pliqué aux électrons agoraphobes compense alors la pression gravitationnelle et notre
naine blanche va progressivement devenir grise avant de disparaı̂tre définitivement
dans l’obscurité de l’espace ...
La fin annoncée d’une étoile sera néanmoins beaucoup plus spectaculaire si
celle-ci possède encore une masse centrale supérieure à 1.4 M⊙ au moment où sa
nucléosynthèse est en phase terminale. Dans ce cas, la gravitation sort vainqueur
final du combat contre la structure atomique du fer. Les électrons littéralement
écrasés sur les noyaux se transforment en neutrinos fantômes via la réaction

e− + p → n + νe .

Par conséquent, le coeur de l’étoile s’effondre pour rebondir ensuite brutalement


sur le noyau constitué de neutrons. L’onde de choc ainsi créée disloque les couches
externes de l’étoile et expulse les matériaux lourds cruciaux pour la vie en une explo-
sion spectaculaire, faisant de tout homme un “fils d’étoile”. Véritables accélérateurs
naturels grâce à leurs ondes de choc en expansion, ces supernovae propulsent des
protons à travers l’espace. En pénétrant l’atmosphère terrestre avec une énergie pou-
vant avoisiner 10 milliards de giga-électronvolts (1010 Gev !), ceux-ci produisent des
gerbes de rayonnements cosmiques.
Un tel phénomène de supernova est relativement rare dans notre galaxie (2 à 3
par siècle, en moyenne !). En fait, seuls les vestiges des cinq dernières supernovae
observées par des astronomes chinois, arabes ou européens ont été identifiés sans
ambiguı̈té par la suite [10]

161
6.3.1 – Précession orbitale d’un pulsar

date durée de visibilité vestige

1006 3 ans SNR327.6 + 14.6

1054 21 mois Nébuleuse du Crabe

1181 6 mois 3C58

1572 18 mois G120.1 + 2.1

1604 12 mois G4.5 + 6.8

Le 30 avril 1006, une étoile surgit dans la Constellation du Loup. Située exception-
nellement hors du plan galactique, à seulement 7000 années-lumière de la Terre, elle
devient aussi lumineuse qu’un Quartier de Lune avant de disparaı̂tre. Ces événements
très spectaculaires ont toujours fasciné les astronomes. C’est ainsi que Tycho Brahé
décide de consacrer sa vie entière à l’astronomie suite à l’apparition d’une “Stella
Nova” dans la Constellation de Cassiopée en 1572. L’avenir allait lui donner rai-
son. Seules les supernovae de 1006 et 1572 ont en effet pu être identifiées comme
étant de type Ia, c’est-à-dire issues d’une naine blanche dont la masse remonte à
la valeur critique de 1.4 M⊙ grâce à la matière arrachée à une étoile compagnon.
La statistique de deux événements “SNIa” par galaxie, par millénaire, semble donc
bien respectée dans notre Voie Lactée pour l’instant. . . Cette statistique fut cruciale
pour la mise en évidence (en 1998) d’une expansion accélérée de l’Univers !
La “courbe de luminosité” de la supernova de 1604 a pu être reconstruite grâce
aux observations très précises de l’époque. Le 28 octobre, soit 20 jours après sa
première détection à l’œil nu, elle parait (selon Kepler en personne) plus brillante que
Jupiter. Ensuite, sa luminosité va progressivement décroı̂tre pour être définitivement
perdue de vue le 7 octobre 1605, soit 4 ans avant l’avènement de la lunette de
Galilée ! En 1987, nous avons plus de chance car une supernova est directement ob-
servée par un astronome amateur, dans le Grand Nuage de Magellan situé à 160.000
années-lumière. De plus, des neutrinos émis alors que les Néandertaliens chassaient
toujours le mammouth sont détectés sur Terre par le laboratoire souterrain de Ka-

162
6.3.1 – Précession orbitale d’un pulsar

mioka (Japon) mis en service 4 ans plus tôt ! La bouffée de 11 neutrinos observée
sur un laps de temps de 13 secondes le 23 février 1987 à 7h35 (UT) confirmait ainsi
le mécanisme fondamental d’une explosion supernova.
L’étoile à neutrons, stabilisée à nouveau par le principe d’exclusion de Pauli,
résulte donc d’un passage de l’échelle atomique (10−10 m) à l’échelle nucléaire
(10−15 m). L’étoile ainsi réduite d’un facteur 105 en taille voit sa masse comprise
entre 1.1 et 1.6 fois la masse du Soleil concentrée sur une dizaine de kilomètres.
Si l’on pouvait remplir une petite cuillère à café avec de “l’étoile à neutrons”, elle
pèserait l’équivalent de 100.000 tours Eiffel ! La conservation du moment angulaire
(J = mr 2 w) et du nombre de lignes de force du champ magnétique implique alors des
propriétés plutôt surprenantes pour cet énorme noyau entouré par une fine écorce de
fer. En effet, si l’étoile possédait à l’origine une période de rotation intrinsèque de 25
jours et un champ magnétique de 1 Gauss (cfr notre Soleil) alors l’étoile à neutrons
résultante sera caractérisée par une période de rotation 1010 plus petite (T ∼ 10−4 s)
et un champ magnétique de 1010 Gauss ! Ce champ magnétique très élevé accélère
les électrons qui rayonnent des ondes radio focalisées le long de l’axe magnétique. Si
ce dernier ne coı̈ncide pas avec l’axe de rotation (cfr notre Terre), l’étoile à neutrons
devient une étoile pulsante ou pulsar c’est-à-dire un radio-phare de l’espace.

axe de rotation

ondes radio

ondes radio
champ magnétique

En 1974, utilisant le radiotélescope d’Arecibo (Puerto-Rico), Russel Hulse et


son patron de thèse Joseph Taylor enregistrent des flashes radio très réguliers de
période
Tpulsar ∼
= 0.059s.

163
6.3.1 – Précession orbitale d’un pulsar

Ils découvrent alors un comportement tout-à-fait inhabituel pour un pulsar : sa


cadence de pulsations varie de près de 80 microsecondes

0.05897 ≤ Tpulsar ≤ 0.05905

avec un cycle régulier d’environ 8 heures ! Très rapidement, ils en déduisent que leur
pulsar (1) n’est pas seul mais orbite au voisinage d’un compagnon invisible (2) :

de telle sorte que la variation du signal perçu sur Terre est une simple conséquence
de l’effet Doppler classique :
Doppler
∆T v
≈ = O(10−3)
T pulsar c
associé au mouvement apparent de va-et-vient du premier pulsar binaire ainsi décou-
vert [11].
L’observation minutieuse et systématique de cette variation cyclique durant une
vingtaine d’années va dès lors leur permettre de reconstruire intégralement la tra-
jectoire du pulsar [12]. Son orbite elliptique autour du centre de masse C possède
in fine les caractéristiques suivantes :
- période : T1 = 0.322997448930(4)j. ≈ 8h.
- excentricité : e1 = 0.6171338(4) ≈ 0.6
- demi-grand axe : a1 = 0.955 106 km ≈ 1.4 r⊙ .
- La période orbitale T1 est naturellement reliée (Kepler I) à la variation cyclique
du signal pulsé.

- L’excentricité e1 étonnamment proche (de l’inverse) du nombre d’or ( 5 − 1)/2
est aisément extraite de la loi classique des aires (Kepler II) :
dS 1
= r 2 ϕ̇
dt 2
(1 + e1 )a1 vA (1 − e1 )a1 vP
= = .
2 2
164
6.3.1 – Précession orbitale d’un pulsar

En effet, la mesure de la vitesse maximale au périastre (vP ∼ 300 km s−1 ) et minimale


à l’apastre (vA ∼ 75 km s−1 ) sur base de l’effet Doppler observé implique
vP 1 + e1
= ∼ 4.
vA 1 − e1
- Cependant, la loi d’harmonie (Kepler III) seule :
 2
2 4π
T = a3
GM
ne permet pas une détermination directe du demi-grand axe a1 . En effet, dans le
référentiel centre de masse caractérisé par
2
X
ma~xa = 0 (m1 r1 = m2 r2 )
a=1

la dynamique du système binaire est équivalente au problème classique de Kepler


d’une planète de masse réduite
m1 m2
µ=
m1 + m2
en orbite autour de la masse totale

M = m1 + m2

à une distance radiale


r = r1 + r2 .

Toute estimation du demi-grand axe de la trajectoire du pulsar


m2
a1 = a2
m1
nécessite donc une connaissance préalable des masses m1 et m2 .
En 1992, Hulse et Taylor parviennent à déterminer de manière très précise la
masse des deux étoiles à neutrons formant le système binaire PSR1913+16. Pour
ce faire, ils exploitent deux effets prédits par la théorie de la Relativité Générale, à
savoir le déplacement du périastre et la dilatation du temps.
D’une part, ils mesurent une précession du périastre 36000 fois supérieure à celle
de Mercure, soit
∆ϕ1 = 4.226595(5)◦/an.

165
6.3.1 – Précession orbitale d’un pulsar

Par conséquent, la Relativité Générale nous dit que


2GM π
∆ϕ1 ≡ 6
(1 − e21 )ac2 2
≃ 13.45”/révolution

c’est-à-dire
2GM
≃ 4.28 10−6 .
ac2
La loi harmonique reliant le carré de la période orbitale au cube du demi-grand axe
a donne alors
a ≡ (a1 + a2 ) = 2.80 r⊙

et
M = 2.83 M⊙ .

D’autre part, ils améliorent considérablement la précision sur la période in-


trinsèque du pulsar qui devient ainsi une “horloge neutronique” remarquable

Tpulsar = 0.0590299983444181(5) s

rivalisant avec les meilleures horloges atomiques à notre disposition (δt/t ≃ 3 10−16
pour rappel, voir Section 3.4.2) ! Ils détectent alors une variation cyclique résiduelle
dont l’amplitude maximale est de 58 nanosecondes et qui affecte donc cette fois
la huitième décimale du signal perçu sur Terre. Or deux phénomènes de nature
purement relativiste peuvent en principe affecter la période apparente du signal
pulsé. Le premier est la dilatation du temps (dτ = γ −1 dt) due à la vitesse élevée
du pulsar. Le principe de relativité implique en effet que la période intrinsèque T
mesurée (en théorie !) à la surface du pulsar est plus courte que celle effectivement
observée sur Terre : v1
1 v12

∆T
= .
T pulsar
2 c2
Cette correction relativiste à l’effet Doppler ne peut cependant expliquer à elle seule
la totalité du nouvel effet cyclique observé ∆T ≃ 10−6 car nous savons déjà que

T
la vitesse v1 du pulsar par rapport à la Terre est inférieure à 10−3 c. Tout comme
pour l’expérience de Hefele et Keaton, nous devons donc faire appel à un second
1/2
effet relativiste du même ordre de grandeur : la dilatation du temps (dτ = g00 dt)

166
6.3.1 – Précession orbitale d’un pulsar

au voisinage d’une source gravitationnelle. Le pulsar se meut en effet dans le champ


gravitationnel de son compagnon. Par conséquent, le principe d’équivalence nous dit
que la fréquence pulsée enregistrée sur Terre est déplacée vers le rouge :
 m2
∆T Gm2
= .
T pulsar rc2
Cet allongement apparent de la période est également cyclique car la distance r
séparant le pulsar de son compagnon invisible varie entre le périastre [r = (1 − e)a]
et l’apastre [r = (1 + e)a]. Les deux effets relativistes s’additionnent donc pour
reproduire la nouvelle variation observée si
Gm2
= O(10−6 )
ac2
c’est-à-dire
m2
= O(1).
m1
Une analyse plus fine tenant également compte de l’inclinaison relative du plan de
l’orbite du pulsar ainsi que du mouvement propre de la Terre confirme que les deux
étoiles à neutrons confinées dans un espace guère plus grand que le diamètre de
notre Soleil ont effectivement des masses très voisines :

m1 = 1.4398(2) M⊙

m2 = 1.3886(2) M⊙

Ce résultat constitue de loin la meilleure détermination de la masse de corps célestes


n’appartenant pas au système solaire ! En effet, le signal émis par le pulsar se propage
dans un milieu interstellaire partiellement ionisé avant d’atteindre la Terre. Par
conséquent, le décalage de temps observé entre deux fréquences d’un même signal
permet, sur base d’un modèle pour la distribution d’électrons libres dans notre
galaxie, d’estimer la distance de ce pulsar à environ 23.000 années-lumière [13].
Un autre effet relativiste va cependant nous jouer un mauvais tour. La précession
géodésique (couplage spin-orbite relativiste) déplace progressivement l’axe de rota-
tion du pulsar (environ 1◦ par an) de telle sorte que le signal de ce dernier, probable-
ment visible de la Terre depuis 1941, pourrait [14] simplement disparaı̂tre de notre

167
6.3.2 – Évidence des ondes gravitationnelles

ligne de visée en 2025 pour réapparaı̂tre en 2220 ! En attendant, ce véritable joyau


de la Relativité Générale va nous offrir un nouveau test de la théorie d’Einstein,
à savoir l’existence d’un agent médiateur “immatériel” déjà invoqué (comme nous
l’avons vu en fin de chapitre 1) par Newton dès 1692.
Le concept même d’onde gravitationnelle fut proposé par Heaviside (1893) sur
base du fait que gravité et électricité satisfont une loi en r −2 . Par la suite, Poincaré
(1905) soulignera que ces ondes hypothétiques doivent nécessairement se propager
à la vitesse de la lumière...

3.2. Évidence des ondes gravitationnelles


Soit une distribution locale de masses variant de manière non triviale avec le
temps. Dans la théorie de Newton, le potentiel gravitationnel défini en un point
distant de cette distribution répond instantanément à cette variation. Par contre,
dans toute théorie relativiste de la gravitation, un retard entre le mouvement de
la source et la réponse du détecteur est inévitable car l’information ne peut se
propager plus rapidement que la lumière. Si nous considérons une distribution de
masses oscillante, il est dès lors impossible d’échapper à la conclusion que les ondes
gravitationnelles doivent exister dans de telles théories (Einstein, 1916).
Dans le cas simple de la théorie scalaire de Nordstrøm caractérisée par les
équations
Weyl = 0
R = 0

l’existence d’ondes porteuses de l’interaction gravitationnelle est de fait triviale


à démontrer. En effet, l’annulation du tenseur de Weyl implique une métrique
conformément plane
gµν (x) = e2φ(x) ηµν .

Nous avons vu au chapitre précédent que l’annulation du scalaire de courbure peut


alors se réécrire sous la forme explicite d’une équation d’onde relativiste

η V ≡ η αβ ∂α ∂β V = 0

si nous redéfinissons le facteur conforme de la manière suivante :

168
6.3.2 – Évidence des ondes gravitationnelles

V (x)
eφ(x) ≡ 1 + .
c2
Cette équation scalaire relativiste décrit la propagation d’une onde à la vitesse de
la lumière dans un espace-temps de Minkowski (✷η ≡ c−2 ∂t2 − ∆) fixé a priori.
La description d’une onde gravitationnelle dans le cadre de la théorie tensorielle
d’Einstein s’avère nettement plus complexe car la métrique n’est plus fixée a priori
mais résulte des équations de la Relativité Générale. Toutefois, leur existence est
aisée à démontrer dans l’approximation linéaire suivante :
 
gµν (x) = ηµν + hµν (x) + O [hµν ]2
 
g µν (x) = η µν − hµν (x) + O [hµν ]2 ,
telle que gµν g νρ = δµρ .
Dans cette limite, la connexion s’écrit
1
Γναβ = η νσ [∂β hασ + ∂α hσβ − ∂σ hαβ ] + O(h2 )
2
et les équations d’Einstein se réduisent à
1  αβ
Rµν ≃ −η ∂α ∂β hµν + ∂ µ ∂ρ hρν + ∂ ν ∂ρ hµρ − ∂ µ ∂ ν hλλ
2
= 0.
La covariance de la théorie implique que le tenseur métrique dans son ensemble n’est
pas une observable. Nous pouvons dès lors imposer les conditions
1
∂ρ hρν = η ρν ∂ρ hλλ
2
pour annuler les trois derniers termes dans l’expression approximative de Rµν et
obtenir ainsi les équations
µν
η h (x) =0
d’une onde tensorielle se propageant à la vitesse de la lumière (vOG = c) dans un
espace-temps de Minkowski (Einstein, 1918). Dans l’approximation linéaire, ces
conditions sont équivalentes aux quatre contraintes

Γν ≡ g αβ Γναβ = 0

ou

∂ρ ( −g g ρν ) = 0 , g ≡ det(gµν ) ≃ −(1 + hλλ )
correspondant au choix particulier du système de coordonnées harmoniques !

169
6.3.2 – Évidence des ondes gravitationnelles

Le caractère tensoriel de la métrique g µν (x) implique que la perturbation se


transforme de la manière suivante

hµν (x) → h µν (x′ ) = hµν (x) + ∂ µ λν (x) + ∂ ν λµ (x) , λ = O(h)

sous translations infinitésimales dans l’espace-temps :



xα → x α (x) = xα + λα (x).

Au premier ordre en h et λ, le tenseur de Riemann est non seulement covariant


mais également invariant sous ces transformations dites de jauge. En particulier,
nous avons ′ ′
′ µν ′ ∂x µ ∂x ν αβ
R (x ) = α β
R (x) = Rµν (x) + O(λh, h2 ).
∂x ∂x
Par contre, les symboles de Christoffel ne forment pas un tenseur et leur loi de
transformation non-linéaire dérivée dans la section 3.2 implique
′ ′
′ ∂x α ν ∂2x α
Γ α (x′ ) = Γ (x) − g ρσ
(x)
∂xν ∂xρ ∂xσ

≃ Γα (x) − λα (x).

En résumé, le choix des coordonnées harmoniques (Γν = 0) dicté par notre volonté
de mettre clairement en évidence l’existence d’ondes gravitationnelles se propageant
à la vitesse de la lumière (✷hµν = 0) repose sur le principe de covariance. Cependant
l’invariance de jauge propre à la Relativité Générale autorise encore des translations
infinitésimales λα pour autant qu’elles obéissent à

λα (x) = 0.

Nous pouvons dès lors établir un parallèle entre ce formalisme et celui de l’élec-
tromagnétisme dans lequel le potentiel vecteur Aµ n’est pas une observable :

équations du champ :
(dans une jauge arbitraire)

Aµ = ∂ µ ∂ν Aν ! hµν = ∂ µ ∂ρ hρν + ∂ ν ∂ρ hµρ − ∂ µ ∂ ν hλλ

170
6.3.2 – Évidence des ondes gravitationnelles

invariance de jauge :

Aµ → Aµ + ∂ µ Λ ! hµν → hµν + ∂ µ λν + ∂ ν λµ

choix de jauge :
 
µ µν 1 µν λ
∂µ A = 0 ! ∂µ h − η hλ = 0
2

équations du champ :
(dans cette jauge)

Aµ = 0 ! hµν = 0

condition de jauge :
(subsidiaire)

Λ=0 ! λα = 0

Nous allons exploiter ce parallèle remarquable pour identifier les degrés de liberté
physiques associés à une onde gravitationnelle.
Analysons d’abord en détail une onde électromagnétique monochromatique plane.
Pour ce faire, nous allons développer le champ électromagnétique Aµ (x) en série de
µ
Fourier et en extraire les polarisations π(ρ) physiques :

3
X n o
µ µ
A (x) = π(ρ) a(ρ) e−ikx + a∗(ρ) eikx , η αβ kα kβ = 0.
ρ=0

Si cette onde se propage selon l’axe z, le 4-vecteur onde associé s’écrit k µ = |~k|(1, 0, 0, 1)
et la condition de Lorenz
kµ π µ = 0
µ
exclut d’emblée la polarisation π(0) = (1, 0, 0, −1). D’autre part, la liberté résiduelle
de choisir une fonction scalaire

i
Λ(x) = − a(3) e−ikx
~
|k|

171
6.3.2 – Évidence des ondes gravitationnelles

compatible avec la condition de jauge subsidiaire

Λ(x) = 0

µ
nous permet d’éliminer la polarisation longitudinale π(3) = (1, 0, 0, 1) à l’aide d’une
transformation de jauge spécifique :

πµ → πµ − .
|~k|
Nous avons ainsi réduit les quatre composantes indépendantes du champ électro-
magnétique Aµ (x) aux deux polarisations transversales physiques :
   
0 0
µ
 1 
µ
 0 
π(1) =  et π(2) =  .
   
 0   1 
0 0

De même, pour le champ gravitationnel,


10
X
µν µν
a(ρ) e−ikx + a∗(ρ) eikx

h (x) = π(ρ)
ρ=1

a) les 4 conditions harmoniques sur les coordonnées impliquent


 
1 µν λ
kµ π − η πλ ≡ kµ π̃ µν = 0
µν
2
µν
et autorisent ainsi les 6 polarisations symétriques π̃(r) suivantes (avec dans
l’ordre r = 1, . . . 6).
     
1 0 0 1 0 1 0 0 0 0 1 0
 0 0 0 0   1 0 0 1   0 0 0 0 
 ,   ,   ,
     

 0 0 0 0   0 0 0 0   1 0 0 1 
1 0 0 1 0 1 0 0 0 0 1 0

?
     
0 0 0 0 0 0 0 0 0 0 0 0
 0 1 0 0   0 1 0 0   0 0 1 0 
 ,   ,   ,
     

 0 0 1 0   0 0 −1 0   0 1 0 0 
0 0 0 0 0 0 0 0 0 0 0 0

172
6.3.2 – Évidence des ondes gravitationnelles

quelle que soit la théorie métrique considérée [15], pour autant que la propa-
gation de l’onde (vOG ≤ c) se fasse à nouveau selon l’axe z, i.e.,

kµ = |k| (1 0 0 − 1) ;

b) dès 1916, Einstein avait constaté que les 3 premières polarisations (r = 1, 2, 3)


données ci-dessus ne transportaient pas d’énergie dans sa théorie et devaient
donc être considérées comme non-physiques, mais une confusion malheureuse
[16] entre hµν et h̃µν ≡ hµν − 12 η µν hλλ ne lui permit pas d’étendre cet argument
à la quatrième polarisation (r = 4) et le persuada alors de retourner à sa

condition unimodulaire favorite, i.e. −g = 1, pour éliminer celle-ci à travers
la condition de trace nulle πλλ = 0 qui en découle ;

c) les transformations de jauge subsidiaires


1 µ ν
π̃ µν −→ π̃ µν − (k ξ + k ν ξ µ − η µν k α ξα ),
|k|
propres à la Relativité Générale (vOG = c) cette fois, suffisent en réalité pour
éliminer simultanément et de manière cohérente les 4 premières polarisations
(r = 1, 2, 3, 4) données ci-dessus car le choix
 
µ a+d a−d
ξ = , b, c,
2 2
implique
 
a b c a
µν µν
 b d 0 b 
π̃ −→ π̃ −
 

 c 0 d c 
a b c a
de sorte que seules les 2 polarisations Transversales, de Trace nulle (c’est-à-
dire r = 5, 6) survivent dans cette jauge spécifique appelée pour cette raison
jauge “TT” :
   
0 0 0 0 0 0 0 0
 0 1 0 0   0 0 1 0 
µν
π(+) ≡
 µν
 et π(×) ≡ 
  
 !
 0 0 −1 0   0 1 0 0 
0 0 0 0 0 0 0 0

173
6.3.2 – Évidence des ondes gravitationnelles

Dans un espace-temps à d dimensions, nous dénombrons ainsi

d(d + 1)/2 − d − d = d(d − 3)/2

polarisations T T . Toute propagation d’ondes gravitationnelles est de fait impossible


en d < 4 car les équations d’Einstein (Rµν = 0) y impliquent alors une métrique
rigide (Rλµνρ = 0).
µ µ
Les polarisations circulaires associées aux vecteurs π(1) ± iπ(2) sont états propres
sous rotation selon l’axe z, de valeurs propres égales à ±1 :
   
µ µ µ µ
eiθJz π(1) ± iπ(2) = e±iθ π(1) ± iπ(2) .
µν µν
Par contre, les polarisations circulaires associées aux tenseurs π(+) ± iπ(×) sont états
propres sous rotation selon l’axe z, de valeurs propres égales à ±2 :
   
µν µν µν µν
eiθJz π(+) ± iπ(×) e−iθJz = e±2iθ π(+) ± iπ(×)
µν
alors que les 4 premières polarisations non-physiques π̃(1,2±i3,4) ont des valeurs propres
égales à 0, ∓1 et 0, respectivement. D’un point de vue corpusculaire, justifié seule-
ment dans le cadre d’une théorie quantique des champs, le messager (en l’occurrence,
le photon ou le graviton) responsable de la propagation d’une interaction de portée
infinie est de masse nulle (k 2 = 0) mais son hélicité (1 ou 2 respectivement) est
déterminée par le rang du tenseur de polarisation qui lui est associé.
La différence fondamentale entre les ondes électromagnétiques et gravitation-
nelles réside cependant dans leur mode de production et de détection. Une seule
charge accélérée le long d’une antenne suffit à produire un signal radio. Par contre,
le principe d’équivalence qui permet toujours l’annulation locale de la gravitation
exige un minimum de deux masses accélérées. Pour preuve, une particule libre ini-
tialement au repos (uα = cδ0α ) ne subit aucune accélération dans la jauge “T T ”
 µ
du 1
= −Γµoo c2 ≃ − η µν [hνo,o + hoν,o − hoo,ν ](T T ) = 0
dτ t=o 2
et reste comme il se doit au repos lors du passage d’une onde gravitationnelle de
polarisation r = 5 ou 6. Notons que tel n’est pas le cas pour les quatre autres
polarisations si nous évitons l’erreur commise par Einstein (confusion entre hµν et
h̃µν pour r = 4), confirmant ainsi qu’elles ne peuvent être physiques !

174
6.3.2 – Évidence des ondes gravitationnelles

Considérons à présent deux particules libres initialement au repos et examinons


en détail comment leur séparation infinitésimale εµ varie au passage d’une onde
gravitationnelle.
Dans toute théorique métrique de la gravitation, les équations covariantes de la
“déviation géodésique” dérivées au chapitre 4 s’écrivent
d2 εi
≃ −c2 Riooj εj
dt2
avec Riooj = Rjooi (i, j = 1, 2, 3). Nous retrouvons ainsi les 6 polarisations symétriques
que nous avions déduites des conditions harmoniques particulières. Manifestement
indépendantes de tout système de coordonnées et donc libres de toute confusion
(exacerbée par Einstein et Rosen, 1936), elles sont ici associées (dans le même
ordre) aux composantes

• (R3003 ) , (R1003 ) , (R2003 )

• (R1001 ± R2002 ) , (R1002 )

du tenseur de Riemann qui est le seul champ mesurable. Les ondes gravitationnelles
sont donc physiques mais ne peuvent être détectées (ou produites) qu’au travers
d’effets de marée. En particulier, ces ondes transportent de l’énergie car (en principe)
des anneaux glissent sur une barre de rideau et la chauffent donc à leur passage.
Autrement dit (Feynman, 1957) :

“If you can feel it, you can make it”.

Dans le cadre particulier de la Relativité Générale, l’invariance du tenseur de


Riemann sous translations infinitésimales déjà invoquée nous permet de travailler
dans la jauge “TT” et de réduire ainsi ces mêmes équations sous la forme matricielle
suivante (Pirani, 1957) :
d2 εi 2 i j 1 d2 i j
≃ c Γ oj,o ε = (h )ε .
dt2 2 dt2 j
Si nous négligeons la dépendance temporelle de εj dans le membre de droite, ces
équations admettent alors comme solution
i
n
i 1 i o j
ε (t) ≈ δj + hj (t) ε (0).
2
175
6.3.2 – Évidence des ondes gravitationnelles

Dans le repère propre de la particule de référence, la seconde oscille donc avec une
amplitude proportionnelle à hij (t).
Si les ondes transversales se propagent dans la direction z, une déformation locale
de l’espace-temps se produit dans le plan orthogonal (x, y) :

hTxxT (t) = −hTyyT (t) = a+ cos ωt

hTxyT (t) = +hTyxT (t) = a× sin ωt.

Pour un ensemble de particules libres initialement au repos et formant un cercle


infinitésimal ayant comme centre la particule de référence nous obtenons les modes
de “marée” suivants :

a+ :

π 3π
ωt = ωt = π ωt = ωt = 2π
2 2

a× :

Les particules situées dans le plan (x, y) perpendiculaire à la direction de propagation


de l’onde gravitationnelle oscillent par rapport à la particule centrale, mais restent
coplanaires car ces modes de “marée” (dénotés + et ×) sont transversaux. Notons
que les deux états de polarisation sont en décalage de 45◦ alors que ce décalage est
de 90◦ pour les deux états de polarisation d’une onde électromagnétique.
La théorie d’Einstein linéarisée nous montre qu’un champ gravitationnel faible se
propage dans l’espace-temps comme une onde perturbant l’espace-temps de Minkow-
ski, à la manière de petites vagues à la surface de l’eau. Cette onde déforme très
faiblement la trame de l’espace-temps autour de nous et seuls de violents évènements
cosmiques associés à des forces de marée gigantesques peuvent produire un “tsunami
gravitationnel” détectable sur notre planète.

176
6.3.2 – Évidence des ondes gravitationnelles

L’explosion d’une étoile suite à son effondrement sous son propre poids (super-
nova) pourrait ainsi libérer une brève bouffée d’ondes gravitationnelles à condition,
selon le théorème de Birkhoff, que l’explosion soit suffisamment non-sphérique. Le
mode de “respiration” suivant :

a0 :

correspond en effet à la troisième polarisation transversale (r = 4) qui sema le doute


chez Einstein en 1916. Notons que ce mode devient physique dans des théories dites
tenseur-scalaire de la gravitation.

Les couples d’étoiles à neutrons très rapprochées fournissent heureusement un


autre type d’émetteurs gravitationnels. Du fait de leur mouvement orbital rapide,
la puissance de rayonnement peut être considérable. Or, dans tout système gravita-
tionnel constitué de deux corps, la période de révolution orbitale diminue lorsqu’il
y a perte d’énergie. Pour percevoir un tel changement, il “suffit” donc en principe
d’enregistrer patiemment l’angle orbital total balayé par une des deux étoiles et d’en
extraire une déviation par rapport à son évolution linéaire dans le temps. Après 18
ans de mesures quotidiennes, Taylor et Hulse allaient ainsi mettre indirectement en
évidence l’émission d’ondes gravitationnelles par le pulsar de leur système binaire
PSR1913+16. Ces ondes ne se meuvent pas dans un espace-temps fixé a priori. Elles
modifient la géométrie en se propageant :

177
6.3.2 – Évidence des ondes gravitationnelles

et illustrent de cette manière la nature “élastique” de l’espace-temps en Relativité


Générale.
Ici encore, l’analogie avec l’électromagnétisme est fort utile. Pour une longueur
d’onde électromagnétique grande par rapport à la taille caractéristique de l’émetteur,
la perte totale d’énergie par unité de temps vaut
dE 1 ¨ ¨i
= di (t)d (t)
dt 6πc3
avec Z
i
d (t) ≡ ρ(t, ~x)xi d3~x

le moment dipolaire associé à une distribution de charges de densité donnée ρ(t, ~x).
Dans le cas particulier d’un électron se mouvant de manière périodique dans un
champ extérieur (principe de l’antenne), le moment dipolaire est

d~ = e~x.

Dans ce cas, la perte totale d’énergie s’écrit simplement


dE e2 2
= a.
dt 6πc3
Proportionnelle au carré de l’accélération, cette perte est malgré tout en accord avec
le principe d’équivalence d’Einstein [17]. En effet, l’expression générale du travail W
d’auto-freinage donnée en fin de section 2.2 est nulle si l’accélération est constante.
Ce n’est que dans le cas d’un mouvement périodique (antenne, cyclotron) que nous
avons
t2 t2 t2 t2
·
Z Z Z Z
− dE ≡ dW ∝ ~v · ~a dt = [~v · ~a ]tt21 − ~a · ~a dt → −ha2 i
t1 t1 t1 t1

car ~v · ~a retrouve alors sa valeur initiale après chaque cycle. Par conséquent, un
électron au repos dans le champ gravitationnel statique de la Terre (i.e., a = g =
constante) ne rayonne pas ! Autrement dit, la modification des équations de Maxwell
est indépendante du temps pour un observateur de Rindler.
Un système fermé constitué de particules dont le rapport de la charge à la masse
est identique ne peut rayonner. En effet, nous avons alors
e X
d~ ≡
X
ea ~xa = ma~xa
a
m a

178
6.3.2 – Évidence des ondes gravitationnelles

et
¨ e X˙
d~ = p~a = 0
m a

par conservation de la quantité de mouvement totale de ce système. Il en est de


même pour le rayonnement gravitationnel généré par une distribution de masses car
nous avons dans ce cas
d~ ≡
X
ma x~a .
a

Tout comme la conservation de la charge interdit des radiations monopolaires électro-


magnétiques, la conservation de la quantité de mouvement interdit donc des radia-
tions dipolaires gravitationnelles. Par conséquent, pour une longueur d’onde gra-
vitationnelle grande par rapport à la taille caractéristique de l’émetteur, la perte
totale d’énergie par unité de temps (proportionnelle à la constante de Newton) vaut
(Einstein, 1918)

dE G ij
= 5 q··· ij (t) q··· (t) ≃ (c5 /G)(v/c)10
dt 5c

avec
c5 /G = 3.63 1052 Js−1 (∼ 1026 LJ !)

la puissance (ou luminosité) limite de Planck formée à l’aide des deux constantes fon-
damentales de la théorie. Cette puissance constitue en principe une limite supérieure,
quel que soit le processus physique considéré. De fait, pour un processus produisant
des radiations d’énergie totale Mc2 dans une coquille d’épaisseur δ après un laps de
temps ∆t, l’absence de tout horizon inhibiteur dans le passé implique la contrainte

2GM
≤ δ ≈ c∆t
c2

et, par conséquent, une puissance bornée

Mc2 1 c5
. .
∆t 2G

La présence du moment quadrupolaire réduit


 
1 ij 2 3
Z
ij i j
q (t) ≡ ρ(t, ~x) x x − δ |~x| d ~x
3

179
6.3.2 – Évidence des ondes gravitationnelles

associé à une distribution de masses de densité donnée ρ(t, ~x) confirme, si besoin
en est encore, qu’une onde gravitationnelle ne peut résulter que d’un effet (non
local) de marée Dans la théorie scalaire de Nordström, la radiation est également
quadrupolaire, mais la perte d’énergie associée est six fois moindre [18].
Notons que des radiations dipolaires sont en principe autorisées si la théorie
d’Einstein est étendue à un espace-temps de dimension supérieure. Dans ce cas en
effet, la projection du mouvement quadrupolaire le plus simple sur notre espace-
temps correspond à un dipôle :

x5 x5

i i
x x

La théorie tensorielle-scalaire de Brans et Dicke prédit également un rayonnement di-


polaire si l’émetteur possède une énergie de liaison gravitationnelle non-négligeable.
Ces deux extensions minimales de la Relativité Générale sont caractérisées par la
présence d’un second champ gravitationnel (vectoriel et scalaire, respectivement).
Par conséquent le principe d’équivalence fort est violé et la présence d’une se-
conde “charge” gravitationnelle associée à ce champ supplémentaire permet en effet
de contourner la loi de conservation de la quantité de mouvement d’un système
fermé [19].
Cette (trop) brève parenthèse sur d’hypothétiques radiations dipolaires étant
close, revenons à présent dans notre espace-temps. Pour un système binaire constitué
d’un couple d’étoiles (1,2) en orbite circulaire, tournant l’une autour de l’autre à la
fréquence ω,

180
6.3.2 – Évidence des ondes gravitationnelles

xj xj xj xj

2 1
1 2

xi xi xi xi

2 1
1 2

la structure nécessaire et suffisante de quadrupôle devient évidente [20]. De fait,


nous avons
 2 
ij
X
i j 1 ij 2
q ≡ ma xa xa − δ ra
a=1
3
qui confirme l’existence de 2 polarisations transversales (+ et ×), leur fréquence
(2ω) ainsi que leur décalage relatif (45◦ ) car :
 
 cos(2ωt) + 1/3 sin(2ωt) 0 
 
 
q(t) = (µr 2/2)  .
 
 sin(2ωt) − cos(2ωt) + 1/3 0 
 
 
0 0 −2/3

Nous obtenons ainsi


dE 64 G 6
= 5
ω Tr q 2
dt 5 c
avec ω 2 = GM/r 3 et Tr q 2 = µ2 r 4 /2. La perte d’énergie moyenne après une
révolution complète vaut alors

1 T dE
  Z  
dE
≡ dt
dt T 0 dt
32 G4 µ2 M 3
= f (e)
5 c5 a5
avec
73 2 37 4
 
1+ e + e
f (e) = 
 24 96 
(1 − e2 )7/2

181
6.3.2 – Évidence des ondes gravitationnelles

le facteur de majoration par rapport à une orbite circulaire (e = 0). L’énergie totale

1 1
E = − GMµ
2 a

s’obtient de la résolution classique du problème de Kepler. Par conséquent nous


obtenons de nouveau à partir de la loi d’harmonie

1 dT 3 1 dE
=− h i
T dt 2 E dt

c’est-à-dire
d 96 G3 M 2 µ
Ṫorbitale = (Torbitale ) = − f (e)Torbitale .
dt 5 c5 a4
Si nous appliquons cette formule au cas du système PSR1913+16, f (e) = 11.86 et

RG
Ṫorbitale [(∆ϕ1 )OBS , (∆T1 )OBS ] = −76 10−6s/année.

Depuis 1992, Hulse et Taylor enregistrent une diminution régulière de la période


orbitale du pulsar en accord parfait avec la théorie de la Relativité Générale :

Ṫorbitale
OBS

= 0.997 ± 0.002.
Ṫorbitale
RG

Une telle précision sur le temps pour un phénomène se déroulant à plus de 20.000
années-lumière de la Terre n’est pas surprenant, compte tenu de la régularité extra-
ordinaire de l’horloge neutronique locale !
Ce résultat teste également le régime en “champ fort” de la théorie en ce sens
que les étoiles à neutrons (m ∼ m⊙ , r ∼ 10 km) constituant le système binaire ont,
chacune, une énergie de liaison gravitationnelle interne
 
Gm
| Ωinterne |≈ mc2 ≈ 0.2 mc2
rc2

énorme par rapport à l’énergie orbitale


 
Gm
| Ωorbitale |≈ 2
mc2 ≈ 2 10−6 mc2 .
ac

Cependant, en Relativité Générale, l’énergie interne qui réduit ainsi d’environ 20%
la masse totale d’une étoile à neutrons est “effacée” par le principe d’équivalence

182
6.3.2 – Évidence des ondes gravitationnelles

fort. Autrement dit [21], l’approximation post-Newtonienne s’avère très (trop ?) ef-
ficace par rapport aux méthodes numériques développées récemment. Ce principe
implique en effet que le mouvement orbital et l’émission d’ondes gravitationnelles ne
dépendent que des masses m1 et m2 et non de la structure interne des étoiles à neu-
trons. En contraste, dans toute théorie alternative violant le principe d’équivalence
fort, des effets dûs à la structure interne peuvent mener à des comportements très
différents et, en particulier, à l’émission de radiations dipolaires. La découverte
récente (1999) d’un système binaire asymétrique (J1141-6545) constitué d’une étoile
à neutrons et d’une naine blanche pourrait ainsi donner une contrainte très forte sur
celle-ci [19], [22].
Le système PSR1913+16 est un véritable “positronium gravitationnel” telle-
ment proche de la perfection qu’il est difficile d’imaginer un autre mécanisme que
l’émission d’ondes gravitationnelles pouvant rendre compte de ce changement de la
période orbitale du pulsar. L’effet observé par Taylor et Hulse est cependant beau-
coup trop faible pour espérer une détection directe d’un signal sur Terre. En effet,
comme déjà souligné, tout comme la fréquence des marées terrestres est double de la
fréquence d’apparition de la Lune, celle de l’onde gravitationnelle émise est double
de la fréquence orbitale du pulsar :
ωorbitale <v>
νonde = 2νorbitale = =
π π<r>
soit de l’ordre de 10−5 Hertz. Tout signal serait donc noyé dans le bruit de fond
sismique (≈ 10 Hz) dû aux vents, vagues et machines sur Terre. Heureusement,
il existe pratiquement autant de systèmes doubles que d’étoiles célibataires. Les
étoiles naissent en effet par grappes dans des nuages de matière interstellaire. Mais
ces essaims instables ont tendance à perdre leurs étoiles une à une. Seuls les systèmes
à deux corps orbitant autour de leur centre de gravité commun sont suffisamment
stables pour survivre à cette évaporation.
Aujourd’hui, de nombreux systèmes binaires compacts ont été répertoriés. L’hé-
morragie d’énergie responsable du resserrement inexorable de l’orbite impose à ces
derniers une durée de vie somme toute assez courte à l’échelle cosmique. Pour le
système PSR1913+16 nous obtenons en effet

183
6.3.2 – Évidence des ondes gravitationnelles

Torbitale 8h
∼ ∼ 350 millions d’années.
Ṫorbitale 76 10−6s/an
Le premier double pulsar J0737-3039 (0.022 s et 2.8 s, respectivement) découvert en
2003 est quant à lui encore plus relativiste. Sur base d’une période orbitale T très
courte de 2.4 heures et d’une précession orbitale ∆ϕ quatre fois supérieure à celle de
PSR1913+16, sa durée de vie est estimée à 85 millions d’années seulement [23]. . .
La densité de systèmes binaires observés dans notre galaxie (R ∼ 105 années-
lumière) est telle que quelques effondrements en spirale sont attendus par siècle. . .
La coalescence finale survient lorsque les deux astres dont le rayon r n’excède pas
quelques dizaines de kilomètres fusionnent au terme d’une course ultra-relativiste
folle. La fréquence de révolution
c
νorbitale ∼
2πr
peut atteindre alors quelques centaines de Hertz et émerger ainsi du bruit de fond sis-
mique ! Ce chant du cygne gravitationnel a par conséquent une gamme de fréquence
similaire à celle des sons audibles (20 Hz -20 kHz) et accessible aux interféromètres
terrestres en opération.
Les tentatives de détection d’une onde gravitationnelle au moyen d’une barre
cylindrique qui se déformerait suite à la force de marée induite par son passage
(J. Weber, 1960) ont en effet été progressivement abandonnées au profit d’une
méthode plus prometteuse basée sur la mesure de l’interférence de faisceaux laser se
propageant à l’intérieur de deux bras perpendiculaires longs de 4 km pour LIGO,
3 km pour VIRGO et 0.6 km pour GEO. Ces interféromètres sont donc essentielle-
ment constitués de trois masses libres de tout mouvement horizontal : deux miroirs
(suspendus tels des pendules) et un séparateur central situés respectivement aux
extrémités et à l’angle de la configuration en forme de L. Selon la théorie, l’effet de
marée produit par la traversée d’ondes gravitationnelles issues d’un système binaire
de masse réduite µ situé à une distance d modifierait la longueur ℓ de ces bras de la
manière suivante :
δℓ Gq̈ Gµ
∼ |a+,× | ∼ 4 ∼ 2 (v 2 /c2 ).
ℓ dc dc
Par contre, les faisceaux laser de l’interféromètre ne sont pas perturbés car la
fréquence de l’onde gravitationnelle (λ & 105 m) est tellement plus petite que celle de

184
6.3.2 – Évidence des ondes gravitationnelles

la lumière (λ . 10−6m). Pour garantir au moins un événement “tsunami” par année,


nous devons envisager des sources puissantes situées dans un amas de galaxies rela-
tivement proche. C’est ainsi que la coalescence finale d’un système de deux étoiles
à neutrons (M ∼ M⊙ ) dans l’amas de la Vierge (d ∼ 5 107 a-ℓ) entraı̂nerait une
perturbation de l’ordre de
δℓ
∼ 10−21

soit un déplacement relatif des miroirs au niveau de 10−18 m (un millième de la taille
d’un proton !). Cette modification étant différentielle, c’est-à-dire de sens opposé
dans deux directions perpendiculaires, elle induit de ce fait un déphasage

∆φ = ω δt
δℓ
= 2πν
c
δℓ
= 2π
λ
observé à l’aide d’un photodétecteur :

Il est amusant de constater que ce dispositif est tout à fait similaire à celui imaginé
par Michelson. En 1881, des bras de 1.2 m allaient permettre de régler définitivement
la question du support à la propagation des ondes électromagnétiques (ou “éther”)
qui agitait alors la communauté des physiciens, via la non-observation d’un déphasage
attendu de l’ordre de
ℓ v2
∆φ = 2π 2
≃ 10−1, pour vTerre ≃ 10−4 c.
λ c

185
6.3.3 – Micro-lentilles gravitationnelles

Dans l’expérience LIGO, la longueur effective L des bras est d’environ 400 km car le
faisceau laser (λ ∼ 10−6 m) effectue une centaine d’aller-retours avant d’être analysé.
Par conséquent, nous attendrons un déphasage de l’ordre de
 
L δℓ
∆φ = 2π ≈ 10−9 , pour δℓ ≃ 10−21 ℓ.
λ ℓ
Aujourd’hui, l’agence spatiale européenne envisage l’installation d’un tel in-
terféromètre (LISA) dans l’espace avec des “bras” longs de 106 km, pour l’obser-
vation systématique d’ondes gravitationnelles en l’absence de tout bruit de fond
sismique !

3.3. Micro-lentilles gravitationnelles


Depuis 1993, le phénomène de déflexion de la lumière est utilisé comme tech-
nique de détection d’éventuels objets sombres gravitant au voisinage de la Voie
Lactée. Les étoiles des Nuages de Magellan situés à environ 160.000 années-lumière
jouent ici le rôle de source lumineuse (Paczynski, 1986). Le passage de tout objet
massif dans la ligne de visée produit ainsi un effet d’amplification du flux lumineux
observé :

T T T

L’observateur reçoit en effet des rayons lumineux qui, sans la courbure de leur trajec-
toire, se seraient perdus dans d’autres régions de l’espace. La “courbe de lumière”
captée sur Terre est symétrique et achromatique ; elle s’étale sur une durée ca-
ractéristique de trois mois. Ces propriétés remarquables permettent, en principe,
d’éliminer les événements de type étoile variable et de mettre en évidence des ob-
jets compacts sombres tels que des naines brunes (10−3 M⊙ ≤ M ≤ 10−1 M⊙ ) trop

186
6.4 – Au-delà de notre galaxie : M = ?

peu massives pour s’allumer et des naines blanches (10−1 M⊙ ≤ M ≤ M⊙ ) trop


peu massives pour s’effondrer en étoiles à neutrons. La fréquence du phénomène de
micro-lentille donne ainsi une estimation de la proportion de matière non-lumineuse
présente dans le halo de notre galaxie sous la forme d’objets compacts massifs.
La connaissance de cette proportion est cruciale pour déterminer la nature d’une
éventuelle “matière sombre” qui expliquerait l’anomalie observée dans la distribu-
v2 GM(r)
tion des vitesses de rotation attendue, soit ≈ , pour des étoiles en orbite
r r2
stable à la périphérie des galaxies. Après six années de photométrie sur 12 millions
d’étoiles du Grand Nuage de Magellan, la nature de la matière sombre du halo
qui constituerait près de 90% de la masse totale de notre galaxie reste cependant
très controversée. Les 13 à 17 évènements de type micro-lentille détectés impliquent
qu’au plus vingt pour cent de cette matière sombre est sous la forme d’objets massifs
compacts dans le halo (“MACHOs”). Il reste donc de la place pour des particules
élémentaires massives interagissant faiblement (“WIMPS”) !
Notons que le phénomène de micro-lentille gravitationnelle constitue une méthode
pour la détection de planètes extra-solaires dont la taille est similaire à celle de la
Terre. Plusieurs exo-planètes de ce type ont été découvertes lors de leur passage
devant des étoiles situées au cœur de notre Voie Lactée...

4. Au-delà de notre galaxie : M = ?


Pour des distances extra-galactiques, la déflexion de la lumière reste manifes-
tement le seul outil efficace de la Relativité Générale. En particulier, l’utilisation
des quasars très brillants situés aux confins de notre Univers a mis en évidence le
phénomène spectaculaire de mirage gravitationnel prédit par Einstein en 1936. La
lumière provenant du quasar observé est fractionnée par une galaxie située sur la
ligne de visée. Elle va ainsi donner plusieurs images d’un même objet. Les rayons
qui passent légèrement au-dessus de la galaxie vont être déviés vers le bas et donner
lieu à une image décalée vers le haut, et ainsi de suite :

187
6.4 – Au-delà de notre galaxie : M = ?

Le nombre d’images fournies dépend en fait de la précision de l’alignement. Lorsque


l’alignement entre l’observateur, le déflecteur (la lentille gravitationnelle) et l’objet
observé est parfait, il y a continuité dans les images et nous sommes en présence
d’un anneau d’Einstein.
Le premier exemple d’image dédoublée d’un quasar (Q0957 + 561) est découvert
par hasard, en 1979. En 2008, le télescope Hubble placé en orbite autour de la
Terre à environ 600 km d’altitude met en évidence un alignement parfait entre
trois galaxies. La galaxie lentille est située à 3 milliards d’années-lumières de nous ;
le double anneau d’Einstein est produit par la déviation de la lumière provenant
de deux autres galaxies, l’une située à 6 milliards d’années-lumière, l’autre à 11...
Ce phénomène de mirage permet donc d’observer les premières structures formées
suite à la naissance de l’Univers il y a près de 13.7 milliards d’années-lumière et
qui, sans cela, nous seraient restées invisibles. Il peut également livrer de précieux
renseignements sur la nature de l’objet qui sert de lentille, et notamment sur les
fameux trous noirs...
Le trou noir est un objet fascinant prédit par la physique théorique moderne. Ses
propriétés étranges découlent pourtant de phénomènes prédits et mesurés, à savoir
la dilatation du temps et la déflexion de la lumière, poussés dans leur limite extrême.

188
Chapitre 6

Exercices intégrés

6.1. Théorème de Birkhoff : toute solution à symétrie sphérique des équations


d’Einstein dans le vide est indépendante du temps car

2∂
Ror = λ(t, r).
r ∂t

6.2. Solution exacte de Rµν = 0 pour un champ homogène (V = gz) :


 2
V
ds = 1 + 2 c2 dt2 − (dx2 + dy 2 + dz 2 )
2
c

en accord avec la métrique obtenue à l’aide des coordonnées de Rindler à la


fin du chapitre 2.

6.3. Solution exacte de Wλµνρ = 0 pour une champ inhomogène (V = −GM/r) :


 −2  −2
2 V 2 2 V
ds = 1− 2 c dt − 1 − 2 dr 2 − r 2 dΩ2
c c

en accord avec la métrique conformément plane de Nordstrøm (1913) im-


pliquant α = 1, β = 1/2, γ = −1 et δ = 2/3 dans l’approximation de champ
faible.

σ
6.4. Solution exacte de Rµνρ|σ = 0 pour un champ inhomogène (V = −GM/r) :
 −1
2 2 22V
ds = c dt − 1 + 2 dr 2 − r 2 dΩ2
c

en accord avec la métrique non physique de Ni (1975) impliquant α = β = 0


et δ = γ 2 dans l’approximation de champ faible.

6.5. Interprétation classique de l’avance au périhélie prédite par la Relativité Géné-


rale.

189
6.4 – Au-delà de notre galaxie : M = ?

6.6. Avance au périhélie induite par la non-sphéricité du Soleil.

6.7. Correction du deuxième ordre de l’angle de déflexion par la lumière.

6.8. Déflexion de la lumière en présence d’une constante cosmologique.

6.9. Retard de l’écho-radar en coordonnées sphériques.

6.10. Équations d’Einstein linéarisées.

6.11. Polarisations physiques de l’onde gravitationnelle.

6.12. Rayonnement d’un électron au repos dans un champ gravitationnel sur base
du principe d’équivalence d’Einstein.

6.13. Décroissance de la période orbitale pour un système binaire en orbite circulaire.

190
Chapitre 6

Bibliographie
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arXiv : 1010.6031 (2011) ; “The Schwarzschild metric : It’s the coordinates,
stupid”, P. Fromholz, E. Poisson and C.M. Will, arXiv : 1308.0394 (2013).

[2] “General Relativity”, H. Stephani (Cambridge, 1990).

[3] “Was Einstein right ? A century assessment”, C.M. Will, arXiv : 1409.7871
(2014).

[4] “Subtle is the Lord”, A. Pais (Oxford, 1982).

[5] “Theory and experiment in gravitational physics”, C.M. Will (Cambridge,


1993) ; “The confrontation between General Relativity and Experiment”,
C.M. Will, arXiv : 1403.7377 [gr-qc] (2014).

[6] “Exact results for the Kepler problem in General Relativity”, K.A. Hall, arXiv :
gr-qc/0807.4109 (2008).

[7] “Einstein et la Relativité Générale”, J. Eisenstaedt (CNRS, 2002).

[8] “A test of General Relativity using radio links with the Cassini spacecraft”,
B. Bertotti et al. (Nature 425, Sept. 2003).

[9] “The LATOR mission”, S.G. Turyshev et al., arXiv : gr-qc/0311020 (2003).

[10] “The historical Supernovae”, D.A. Green and F.R. Stephenson, arXiv : astro-
ph/0301603 (2003).

[11] “1974 : the discovery of the first binary pulsar”, T. Damour, arXiv : 1411.3930
(2014).

[12] “General Relativity”, I.R. Kenyon (Oxford, 1990).

[13] “Pulsar distances and free-electron distribution”, J.H. Taylor and J.M. Cordes,
Astr. Phys. Journal 411 (1993) 674.

191
Chapitre 6

[14] “Geodetic precession in PSR1913+16”, M. Kramer et al., arXiv : astro-


ph/0301146 (2003).

[15] “Gravitational-wave observations as a tool for testing relativistic gravity”, D.M.


Eardley et al., Physical Review Letters 30 (1973) 884.

[16] “Einstein’s discovery of gravitational waves 1916-1918”, G. Weinstein, arXiv :


1602.04040 (2016).

[17] “Lectures on gravitation”, R.P. Feynman (Caltech, 1962-63).

[18] “Binary inspirals in Nordström’s second theory”, T.M. Garrett, arXiv : 1102-
5332 (2011).

[19] “Gravitational dipole radiations from binary systems”, J.-M. Gérard and
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[20] “Gravitation relativiste”, R. Hakim (CNRS, 1994).

[21] “On the unreasonable effectiveness of the post-Newtonian approximation in


gravitational physics”, C.M. Will, arXiv : 1102.5192 (2011).

[22] “Gravitational-radiation losses from the pulsar-white-dwarf binary PSR J1141-


6545”, N.D. Ramesh Bhat et al., arXiv : 0804.0956 (2008).

[23] “Testing General Relativity with the Double Pulsar”, M. Kramer et al., arXiv :
astro-ph/0503386 (2005).

192
7 – Trous noirs

Chapitre 7

Trous noirs

Tous les tests classiques de la Relativité Générale reposent jusqu’à présent sur
l’approximation de champ faible. En présence d’un champ gravitationnel fort, nous
avons cependant
V
= O(1)
c2
et la paramétrisation d’Eddington-Robertson est alors inadéquate. Reprenons par
conséquent la forme standard de la métrique de Schwarzschild
   −1
2 2GM 2 2 2GM
ds = 1 − 2 c dt − 1 − 2 dr 2 − r 2 dΩ2
cr cr
≡ A2 (r)c2 dt2 − B 2 (r)dr 2 − r 2 dΩ2

valable pour un champ gravitationnel d’intensité quelconque.

1. Rayon de Schwarzschild et censure cosmique


La métrique de Schwarzschild est caractérisée par deux singularités de nature
fort différente. Selon Hawking et Penrose (1969), la singularité en r = 0 fait partie
intégrante de la Relativité Générale : tout effrondrement purement gravitationnel
s’achève inexorablement dans une singularité en un point de l’espace. Cette singu-
larité n’est pas sans rappeler celle associée au potentiel classique de Coulomb. Dans
la théorie classique développée au début du siècle par E. Rutherford, les électrons
orbitant autour du noyau chargé devaient perdre de l’énergie sous forme de radia-
tions électromagnétiques et finalement se “crasher” sur ce noyau, un peu comme
un satellite rentrant dans l’atmosphère. Or la Nature prouve que les atomes sont
stables. Le comportement anormal de l’atome de Rutherford montrait donc que la
théorie classique était incomplète. L’élaboration de la Mécanique Quantique a résolu

193
7.1 – Rayon de Schwarzschild et censure cosmique

ce problème : d’une part, la notion déterministe de trajectoire est perdue (principe


d’indétermination de Heisenberg) en deçà de la longueur de Compton
~
λC ≡ ≃ 10−11 cm (me ≈ 10−30 kg)
me c
et d’autre part, les niveaux d’énergie des électrons sont quantifiés assurant ainsi la
stabilité de l’atome. Il est bien sûr tentant de faire un rapprochement immédiat avec
la Relativité Générale classique et d’invoquer la longueur de Planck
 1/2
~G
λP ≡ ≃ 10−33 cm.
c3
Cependant la métrique particulière de Schwarzschild nous signale l’existence éven-
tuelle d’une seconde singularité en
 
2GM M
r0 ≡ ≃3 km
c2 M⊙

soit, indépendamment du corps céleste considéré, bien avant d’atteindre ce mur de


Planck...
En 1935, Einstein exprimait clairement son espoir qu’une telle singularité repré-
sente le neutron (découvert par Chadwick en 1932). Son ambition était donc d’ex-
pliquer la nature des particules élémentaires sur la base d’une théorie des champs
classique. Cette tentative d’éviter les quanta s’avèra vaine mais l’étude de la sin-
gularité du champ gravitationnel a débouché sur une meilleure compréhension des
effets physiques qui y prennent place.
Le déterminant de la métrique

g = −r 4 sin2 θ

ainsi que l’invariant quadratique (de Kretschmann)

r02
Rλµνρ Rλµνρ = 12
r6
associé au tenseur de Riemann confirment la présence de la singularité classique
en r = 0. Ils suggèrent cependant l’absence de singularité physique au rayon de
Schwarzschild r0 .

194
7.1 – Rayon de Schwarzschild et censure cosmique

Afin de se convaincre que le rayon de Schwarzschild ne représente pas une singula-


rité physique mais correspond plutôt à une singularité de coordonnées, un Professeur
de physique prudent décide d’envoyer son assistante en éclaireur.
Le mouvement radial de chute libre étant décrit par le principe variationnel
Z Z
δ (−mc)ds = δ L(r, ṙ)dt = 0

avec
2 1/2
 
22 2 ṙ
L = −mc A − B 2
c
nous obtenons de nouveau une énergie totale conservée
mc2 A2
E= .
2 1/2


A2 − B 2 2
c
Comme l’assistante-cobaye est initialement au repos,

E(ri >> r0 ) = mc2

et nous obtenons ainsi la relation utile


±B
cdt = dr.
A(1 − A2 )1/2
Dans ce système de coordonnées sphériques, dt représente l’intervalle de temps me-
suré par un observateur au repos (v = 0) situé à une distance infinie (V = 0) de la
source de masse M.
Par conséquent, selon le Professeur resté prudemment à l’écart, le temps nécessaire
pour que son assistante (munie d’une balise émettant un signal à intervalle régulier)
atteigne le rayon de Schwarzschild r0 sera
1 ri B
Z
∆t = dr
c r0 A(1 − A2 )1/2
Z ri 3/2
1 r dr
= √ .
c r0 r 0 r − r0

L’intégration donne un intervalle de temps


" !#ri
1/2 1/2
1 2 3/2 3/2 r + r0
∆t = √ r + 2r0 r 1/2 − r0 log 1/2
c r0 3 r 1/2 − r0 r0

195
7.1 – Rayon de Schwarzschild et censure cosmique

qui est infini, quelle que soit la distance initiale ri . L’assistante sacrifiée n’atteindra-
t’elle donc jamais r0 ? Si, car l’intervalle de temps propre mesuré par l’assistante en
chute libre est, quant à lui, fini
ri  1/2
1 1
Z
∆τ = B −1 dr
c r0 1 − A2
ri
1 1
Z
= √ r 1/2 dr.
c r0 r0

Elle va donc poursuivre sa chute libre vers la singularité nue. Selon elle, le temps
écoulé depuis qu’elle a franchi la singularité fictive en r = r0 sera de
 
4 GM M
∆τ (r0 → r = 0) = 3
≃7 10−6 s.
3 c M⊙

t
τ

0 r r r r
0 d i

Elle échappe donc à la “censure cosmique” imposée au Professeur de physique et


peut (en principe) atteindre la singularité nue en r = 0. L’effet de la dilatation du
temps est spectaculaire ici. L’espoir d’une vie éternelle par rapport au Professeur est
cependant de courte durée
 car l’assistante va progressivement ressentir un étirement
1
dû aux forces de marée ∼ 3 . Cet étirement va rapidement devenir insoutenable
r
et la transformer en long spaghetti...
Nous avons vu que l’effet de marée est entièrement décrit par le tenseur de Weyl
en Relativité Générale :

1 ∂2V
 
1
Woioj = 2 i j +O .
c ∂x ∂x c4

196
7.1 – Rayon de Schwarzschild et censure cosmique

L’invariant quadratique
r02
Wλµνρ W λµνρ = 12
r6
associé à ce tenseur indique bien que le caractère local du principe d’équivalence
va finalement coûter la vie à l’observateur en chute libre vers la singularité réelle
située en r = 0. Par contre, cet effet de marée croı̂t régulièrement lorsqu’il traverse
la sphère fictive de Schwarzschild. Nous sommes donc en présence d’une singularité
de coordonnées en r = r0 .
d2 r
 
Comment expliquer l’impression de décélération < 0 enregistrée par le
dt2
Professeur dès que r < rd = 3r0 ? Au fur et à la mesure que l’assistante s’éloigne en
chute libre, les signaux lumineux émis régulièrement par celle-ci mettent de plus en
plus de temps pour lui parvenir. En effet, le cône de lumière (ds2 = 0) généré par
les axes
cdt 1
=± r0
dr 1−
r
se referme progressivement :

ct S

r0 r

Les coordonnées t et r ne sont manifestement pas appropriées pour décrire le


mouvement d’un observateur en chute libre au voisinage du rayon de Schwarzschild.
Cherchons dès lors un système de coordonnées susceptible de couvrir l’espace-temps
complet.

197
7.1 – Rayon de Schwarzschild et censure cosmique

Nous savons déjà que la distance radiale dépend du choix des coordonnées spa-
tiales :
ρ = rs
GM
= rh + 2
c
 2
GM
= ri 1 + 2 .
2c ri
2GM
Par conséquent, si la singularité de Schwarzschild apparaı̂t en dans les co-
c2
GM
ordonnées sphériques, elle sera située en 2 dans les coordonnées harmoniques
c
GM
et en dans les coordonnées isotropes. Le fait que cette singularité se déplace
2c2
ainsi lorsque nous exprimons la métrique en coordonnées harmoniques ou isotropes
confirme, si besoin en est encore, qu’elle est non-physique.
Nous pouvons également effectuer le changement de coordonnée temporelle pro-
posé par Eddington (1924) et redécouvert par Finkelstein (1958) :

r′ = r
 
′ r0 r
t =t+ ln −1 .
c r0

L’élément de longueur carré correspondant


 r0  2 ′2 r0  r0  2
ds2 = 1 − c dt − 2 cdt′ dr − 1 + dr − r 2 dΩ2
r r r
r0
est à présent régulier en r = r0 car g 00 = 1 +
6= g00 !
r
Ce changement de coordonnées est tel que le cône de lumière perçu est mainte-
nant défini par les axes
cdt′
= −1
dr
cdt′ r + r0
= .
dr r − r0

198
7.1 – Rayon de Schwarzschild et censure cosmique

ct’

r0 r

Dans ce système de coordonnées particulier, le rayon de Schwarzschild r0 corres-


pond au rayon critique en-dessous duquel plus aucun signal ne pourra être perçu
par un observateur extérieur ! Considérons en effet des cônes de lumière situés à
différents endroits de la trajectoire de l’assistante en chute libre. Lorsque celle-ci
franchit le rayon critique r0 , son cône de lumière supérieur bascule entièrement
vers l’intérieur du trou noir. Toutes les trajectoires, celles des particules de matière
comme celles de photons, se retrouvent donc confinées, piégées, dans le volume
délimité par une surface appelée horizon des évènements. Une telle surface est
cependant un concept purement géométrique, immatérielle.
Un objet dense dont le rayon est inférieur à r0 est appelé pour cette raison un “trou
noir” (Dicke, 1961) car il ne peut émettre de la lumière vers l’extérieur [1].
Il est amusant de noter que le Révérend John Michell (1783) et Pierre Simon
Marquis de Laplace (1799) avaient déjà envisagé que la lumière émise par un astre
massif et compact soit piégée par la gravitation. Se basant sur la théorie corpusculaire
de Newton, ils considèrent la condition “classique” :
c2 GM“mγ ”
“mγ ” ≤ .
2 r
Le fait que l’application du principe d’équivalence pour un mouvement purement
radial donne précisément le rayon critique exprimé dans les coordonnées de Schwarz-
schild
GM
rc = 2 ≡ r0
c2
199
7.2 – Évidences en faveur de trous noirs

pour cet astre hypothétique de masse M est manifestement fortuit [2]. Cependant,
étant donné que la force gravitationnelle est purement attractive, rien ne peut
empêcher le potentiel associé de franchir un seuil critique au-delà duquel la vitesse
d’échappement est supérieure à celle de la lumière.
Nous avons vu comment une sphère fictive (ou horizon) de rayon r = r0 parvient
à cacher pudiquement la singularité située en r = 0 dans le cas particulier de la
métrique à symétrie sphérique de Schwarzschild. En fait, quelques solutions dyna-
miques des équations de la Relativité Générale autorisent des singularités visibles
appelées alors “singularités nues”. Ces solutions exotiques s’écartent cependant très
fortement de la symétrie sphérique (étoiles massives en rotation ultra rapide, ...).
Pour préserver le caractère prédictif de la théorie, Penrose a formulé l’hypothèse se-
lon laquelle la Nature interdirait toujours l’observation d’une singularité nue. Cette
conjecture porte le nom poétique de “Censure Cosmique” et requiert d’ores et déjà
un principe allant au-delà de la théorie d’Einstein...

2. Évidences en faveur de trous noirs


En 1939, R. Oppenheimer et son étudiant H. Snyder montrent qu’une étoile à
neutrons suffisamment massive peut en principe imploser et se contracter en deçà de
son rayon de Schwarzschild pour former ainsi un trou noir. Ils exploitent pour ce faire
le fait que le comportement de l’étoile dépend de la position de l’observateur. Vue
d’un référentiel extérieur, l’implosion ralentit pour finir par se figer complètement
lorsque le rayon stellaire devient égal au rayon de Schwarzschild. L’étoile paraı̂t alors
“gelée” (au même titre que notre assistante !) et plus aucune communication n’est
possible avec l’extérieur. Par contre, pour un observateur lié à la surface de l’étoile,
l’implosion se poursuit en deçà du rayon critique.
Einstein reste plus que sceptique face à cette approche révolutionnaire et Oppen-
heimer a d’autres préoccupations d’ordre plus pratique. . . Il faudra dès lors attendre
les années 60 pour assister à un regain d’intérêt pour la physique des trous noirs.
Aujourd’hui encore, la physique de la formation des trous noirs est parfois remise
en question. Selon certains, les trous noirs ne sont probablement que “des inventions

200
7.2 – Évidences en faveur de trous noirs

commerciales issues de l’imagination” (Veltman, 1994). Cependant, une filiation


particulière des trous noirs semble à présent bien maı̂trisée. Selon la théorie sur
l’évolution des étoiles, près de 100 millions de trous noirs stellaires ayant une
masse dans l’intervalle

10 M⊙ . M . 50 M⊙ (M⊙ ≃ 2 1030 kg)

devraient en effet être produits lors de l’effondrement sans dislocation complète


d’étoiles massives de la Voie lactée. Dans ce cas, le mode de détection le plus pro-
metteur est basé sur la recherche de systèmes binaires tels que les couches externes
de l’étoile-compagnon sont aspirées vers le trou noir à la manière de l’eau s’écoulant
au fond d’un lavabo ! Ce processus d’accrétion implique des zones de friction et per-
met ainsi au trou noir dépourvu de surface solide de maintenir de façon durable un
rayonnement X intense à proximité de son horizon. Le candidat le plus sérieux est
Cygnus X − 1 situé à 6000 années-lumière. La masse du trou noir y est estimée à
9 M⊙ tandis que l’étoile-donneuse distante de 20 r⊙ serait une géante bleue de 33
M⊙ .
La mise en évidence d’un trou noir supermassif fait régulièrement la une des
journaux. C’est ainsi qu’en 1994, la NASA annonçait la découverte d’un trou noir
gigantesque au centre de la galaxie M87, dans l’amas de la Vierge situé à environ
50 106 années-lumière. Grâce à son spectrographe, le télescope Hubble mesurait en
effet des vitesses de rotation v de l’ordre de 500 km s−1 pour le disque de gaz situé
à une distance de 500 années-lumière du centre de la galaxie M87. A l’équilibre, un
tel mouvement requiert une masse
v2r
M∼ ∼ 1010 M⊙ .
G
La faible luminosité observée par Hubble exclut une densité d’étoiles énorme.
L’explication la plus raisonnable serait donc que cette masse centrale invisible M
correspond à un trou noir dont le rayon de Schwarzschild est de l’ordre de la taille
du système solaire (1010 km).
Aujourd’hui les astrophysiciens sont convaincus qu’un trou noir supermassif
existe au centre de la plupart des galaxies. Le plus proche, situé au cœur de la
Voie Lactée (soit à 27.000 années-lumière de la Terre) est appelé A∗ du Sagittaire

201
7.3 – Découverte des ondes gravitationnelles

(Sgr A∗ ). Très peu actif, il ne parvient pas à émettre un rayonnement radio digne
de sa masse (estimée à 4 106 M⊙ sur base de l’orbite de l’étoile S2 déjà évoquée
dans la section 6.2.1) en dépit de toute la matière stellaire qu’il ne manque pas
d’accréter. De taille modeste (environ 107 km), il sous-tend un angle de l’ordre de
10 microarcsecondes dans le Ciel. Une interférométrie à l’échelle terrestre pourrait
atteindre une telle résolution dans un proche avenir.
L’origine de ces trous noirs géants reste cependant une question ouverte. Se
sont-ils progressivement formés par coalescence d’étoiles massives, ou ont-ils plutôt
précédé la formation des étoiles et des galaxies ? Dans le cadre de la Relativité
Générale (G, c) et de la Mécanique Quantique (~), on peut en effet imaginer que dans
l’Univers primordial, des fluctuations de densité aient engendré des minitrous noirs
dont la masse est de l’ordre de celle de Planck formée à l’aide des trois constantes
fondamentales en jeu :
 1/2
~c
M∼ ∼ 1019 mproton ∼ 10−38 M⊙ (mproton ≈ 210−27 kg).
G
Enfin, certains spéculent sur la possibilité que l’Univers tout entier ne soit qu’un
immense trou noir ! Cette possibilité est suggérée par la loi d’induction inertielle
GMma
ma ∼ =
c2 R
inspirée du principe de Mach (voir chapitre 2). Appliquée au niveau cosmologique,
elle prédit en effet
GMUnivers
Runivers ∼
c2
c’est-à-dire un Univers observable à l’intérieur de son rayon de Schwarzschild. Faut-il
en conclure que nous vivons dans un gigantesque trou noir ?

3. Découverte des ondes gravitationnelles


Le 11 février 2016, la collaboration LIGO annonçait officiellement la décou-
verte du “médiateur immatériel” de Newton sur base d’un événement tsunami ob-
servé (quasi) simultanément à Livingston (Louisiane) et Hanford (Washington) le
15 septembre 2015. Le signal bref enregistré par les interféromètres a de fait les
caractéristiques suivantes [3] :

202
7.3 – Découverte des ondes gravitationnelles

a) un décalage temporel de 7 ms pour des détecteurs distants de 3002 km ;

b) une fréquence maximale de 150 Hz ;

c) une amplitude d’oscillation de 10−21 .

Ces propriétés remarquables sont parfaitement compatibles avec :

a) la propagation à vitesse finie d’une onde gravitationnelle :


10
vOG ≤ c;
7

b) la fréquence des marées induites par un système binaire d’excentricité nulle et


de masse totale M :
1 √ c3
νonde = 2 νorbitale = (v/r)orbital ≤ (1/3 3π)
π GM
soit  
1 λmin
onde
M= √ M⊙ ≈ 80 M⊙
3 3π 1.5 km

203
7.3 – Découverte des ondes gravitationnelles

dans le système de coordonnées de Schwarzschild préservant la 3ème loi de


Kepler (voir début Section 6.2.4) ;

c) la modification de la longueur des bras induite par un système binaire de masse


réduite µ situé à une distance d de la Terre :
δℓ Gµ Gµ
≃ 2 (v/c)2orbital ≤ (1/3) 2
ℓ dc dc

soit
   max −1  
µ δℓ 7 µ
d = 0.5 km ≃ 5 10 a.ℓ.
M⊙ ℓ M⊙

dans ce même système de coordonnées approprié pour des champs forts.

Les bornes utilisées ci-dessus pour la séparation minimale (3GM/c2 ≡ 1.5 RS ) et



la vitesse relative maximale (c/ 3 ≃ 0.58 c) ont été dérivées en 6.2.4 et sont en
accord remarquable avec la simulation numérique présentée par LIGO ci-dessous :

204
7.3 – Découverte des ondes gravitationnelles

Un tel accord mérite le commentaire suivant :

– Dans la théorie cinématique de Newton, le problème à deux corps (i.e., 6 degrés


de liberté) peut toujours se ramener à la résolution de celui à un corps (i.e., 1
degré de liberté). Et dans le cas particulier où l’un des corps possède une masse
M beaucoup plus importante que l’autre de masse m, le centre de masse du
système est pratiquement confondu avec le premier corps tandis que la masse
réduite est pratiquement égale à celle du second.

– Dans la théorie géométrique d’Einstein, nous perdons cette équivalence car


les équations gouvernant la courbure de l’espace-temps sont hautement non-
linéaires. La solution de Schwarzschild n’est donc valable que dans la limite où
la masse m (particule test) est beaucoup plus petite que la masse M (source).
Tel est précisément le cas pour une planète en orbite autour du Soleil. Mais si
les deux corps sont des sources qui contribuent séparément à la déformation de
l’espace-temps, le problème ne peut être résolu analytiquement qu’à l’aide d’un
développement post-Newtonien. A l’ordre le plus bas de ce développement, la
solution de Schwarzschild s’avère encore utile avec M simplement remplacée
par M +m. La figure numérique reprise ci-dessus pour la vitesse et la séparation
démontre cependant la redoutable efficacité de cette approximation analytique
déjà constatée dans le cas de l’effondrement progressif d’un système constitué
de deux corps massifs, en l’occurence PSR1913+16.

Suite à ce commentaire, si les deux astres composant le système ont des masses
voisines, µ ∼ M/4 et nous obtenons alors analytiquement

M1,2 ∼ 40 M⊙

d ∼ 109 a.ℓ.

En fait, les masses individuelles M1 et M2 peuvent être directement extraites du


signal qui, tel le grésillement d’un grillon, voit sa fréquence passer de 35 Hz à 150 Hz
en seulement 0.2 seconde ! Or nous avions vu, dans le cadre du système PSR1913+16,
que cette variation de la fréquence est fonction de M et µ. Une analyse numérique

205
7.4 – Entropie d’un trou noir

fine du signal complet donne ainsi les valeurs suivantes :

M1 = (36 ± 5) M⊙

M2 = (29 ± 4) M⊙

d = (1.3 ± 0.6) 109 a.ℓ.

Ces valeurs plaident définitivement en faveur d’une fusion de deux trous noirs il y a
plus d’un milliard d’années !
En octobre 2017, la nouvelle collaboration LIGO-VIRGO annonce la détection
d’ondes gravitationnelles issues de la fusion de deux étoiles à neutrons situées à
130 millions d’années-lumière [4]. Fait remarquable, le télescope Fermi de la NASA
enregistre des rayons gamma courts 1.7 secondes après cette fusion. Par conséquent,
nous pouvons mettre une limite très forte sur la vitesse de propagation vOG des
ondes gravitationnelles sur base de la relation
 
D c
∆t = 1−
c vOG
qui lie le décalage temporel ∆t à la distance D parcourue par ces “multi-messagers”.
Cette relation implique en effet
 −1
c∆t c∆t
vOG /c = 1 − ≈1+
D D
avec, en l’occurrence, ∆t inférieur à 2 secondes et D égale à 1.3 108 a.l., soit D/c ≃
1.3 π 1015 secondes. Nous obtenons ainsi la limite

vOG /c − 1 < 10−15 ,

c’est-à-dire une amélioration de 15 ordres de grandeur en une seule observation !


Ainsi donc, il a fallu un siècle pour établir l’existence des ondes gravitation-
nelles prédites par la théorie d’Einstein alors que les ondes électromagnétiques ont
été découvertes par Hertz une vingtaine d’années après que la théorie de Maxwell
ait été formulée. Mais d’un point de vue observationnel, quatre siècles après la nais-
sance de l’astronomie optique avec la lunette de Galilée, nous assistons aux premiers
balbutiements d’une astronomie gravitationnelle très prometteuse tant au niveau as-
trophysique qu’au niveau cosmologique [5] . . .

206
7.4 – Entropie d’un trou noir

4. Entropie d’un trou noir


Le trou noir créé suite à l’effondrement gravitationnel oublie pratiquement tout
de la complexité de la matière qui a participé à sa formation. Il n’en mémorise ni la
nature, ni la forme : une fois à l’équilibre, il n’en retient que la masse (Schwarzschild
1916), la charge électrique (Reissner 1916-Nordstrøm 1918) et le moment angu-
laire (Kerr 1963). De fait, aucun signal électromagnétique (gravitationnel) ne peut
s’échapper d’un trou noir, mais ce dernier peut bien entendu posséder un champ
électrique (gravitationnel) statique. Par le nombre restreint de paramètres qui le
caractérisent, un trou noir de la théorie classique d’Einstein a donc le même degré
de complexité qu’une particule élémentaire de la théorie quantique de Dirac. Un
électron se distingue toutefois d’un trou noir ayant les mêmes propriétés, car sa
longueur de Compton est bien supérieure au rayon de Schwarzschild :
 2
~c M⊙
≈ 10−76 ≈ 1044 .
Gm2e me

Le fait que

“un trou noir n’a pas de cheveux” (Wheeler, 1971)

implique dès lors une perte d’information colossale lors de sa formation. Or l’en-
tropie mesure le désordre, c’est-à-dire le manque d’information. Par conséquent,
un trou noir qui avale de la matière doit voir son entropie augmenter. En 1973,
Beckenstein argumente que la surface du trou noir est la mesure de son entropie car
ces deux quantités ont tendance à croı̂tre de manière irréversible, en accord avec
le second principe de la thermodynamique. Dans un premier temps, Hawking ob-
jecte à cette conjecture audacieuse en faisant judicieusement remarquer qu’un trou
noir d’entropie finie doit avoir une température non nulle et donc être en équilibre
thermique avec un bain extérieur de radiations. Or nous savons qu’un tel équilibre
n’est pas réalisable classiquement car si un trou noir peut effectivement absorber des
radiations, il ne peut toutefois jamais en réémettre. Hawking (1974) va lui-même
lever ce paradoxe apparent en réalisant que les principes de la Mécanique Quantique
autorisent quant à eux une telle réémission !

207
7.4 – Entropie d’un trou noir

La Mécanique Quantique implique que l’espace vide est peuplé de paires parti-
cules-antiparticules qui se crééent et s’annihilent sans cesse. Contrairement aux par-
ticules réelles, ces particules et antiparticules virtuelles ne peuvent être observées
directement dans un détecteur car le principe d’incertitude de Heisenberg n’autorise
une fluctuation de l’énergie que dans un intervalle de temps très bref. Par contre,
leurs effets indirects en présence d’un champ électromagnétique extérieur peuvent
être mesurés avec une très grande précision depuis 1947 (levée de dégénérescence
de certains niveaux d’énergie de l’atome d’hydrogène, moment magnétique anomal
de l’électron, . . . ).
Pour un observateur en chute libre, une paire virtuelle située au voisinage immé-
diat (λ ∼ GM/c2 ) d’un trou noir de masse M peut être convertie en deux particules
réelles par les forces de marée gravitationnelles. Ces forces sont en effet capables de
transmettre suffisamment d’énergie pour que l’une des particules puisse s’échapper.
Vue de l’infini, celle-ci apparaı̂t dès lors comme une radiation (ν ∼ c/λ) émise par
le trou noir. Son énergie (c’est-à-dire sa masse) étant ainsi légèrement réduite, ce
dernier se contracte un peu : la “polarisation du vide” favorise ainsi l’évaporation
lente d’un trou noir !
Une manière plus correcte de décrire ce processus purement quantique est d’in-
terpréter l’antiparticule (un positron) tombant dans le trou noir comme une particule
(un électron) fuyant celui-ci en remontant le temps, c’est-à-dire s’échappant par le
cône de lumière inférieur (cfr. les coordonnées d’Eddington-Finkelstein). Diffusée
par le champ gravitationnel intense, elle est alors convertie en une particule réelle :

- -
e e
+ -
e e
=

Trou noir Trou noir

208
7.4 – Entropie d’un trou noir

La Mécanique Quantique permet ainsi à une particule de s’échapper de l’intérieur


d’un trou noir, un phénomène totalement interdit en mécanique classique. Elle rend
donc possible, en principe, la détection directe de trous noirs.
Une température effective (T ∼ hν/k) peut être associée à l’énergie de cette
radiation. Le calcul exact réalisé par Hawking (1975) dans le cadre de la Mécanique
Quantique donne en effet une température

~c3
 
trou noir
1 1
T =
8π kG M
inversément proportionnelle à la masse M du trou noir. Par conséquent le trou noir
refroidit lorsqu’on l’alimente. Ce comportement inhabituel constitue un véritable
défi pour toute tentative de formulation d’une théorie quantique de la gravitation.
L’entropie gravitationnelle correspondante est définie par la relation thermody-
namique
dE
dS =
T
avec E ∼ Mc2 . La conjecture de Beckenstein est donc confirmée : l’entropie est
bien proportionnelle au carré de la masse M du trou noir, c’est-à-dire à son aire
A = 4πr02 . Le calcul de Hawking donne en effet la relation magique :

kc3
 
A
S trou noir
=
G~ 4

En particulier, chaque trou noir massif formé au centre d’une galaxie par effondre-
ment gravitationnel possède une entropie

S trou noir ≃ 1077 (M trou noir /M⊙ )2 .

L’entropie de notre Univers observable constitué de plus de 1010 galaxies serait (déjà)
dominée par ces trous noirs dont la masse est supérieure à 106 masses solaires :

S trou noir (Univers) ≥ 1099 ...

D’un point de vue géométrique (Penrose), l’invariant quadratique associé au


tenseur de Weyl est proportionnel à r02 et donc à l’entropie d’un trou noir. D’un
point de vue statistique (Boltzmann), l’entropie se calcule en évaluant le nombre

209
7.4 – Entropie d’un trou noir

total de configurations internes W qu’un système peut adopter sans changer son
apparence externe
S = k ln W.

Par exemple, l’état externe d’un gaz est fixé par sa température et sa pression ; or
il existe un grand nombre de mouvements chaotiques possibles des molécules du
gaz qui correspondent tous à la même température et à la même pression. Cette
approche statistique montre bien que l’entropie est une mesure de désordre : plus un
système est organisé, plus le nombre W de configurations indiscernables diminue.
Le deuxième principe de la thermodynamique exprime le fait qu’un système laissé
à lui-même tend vers un état caractérisé par une valeur maximale de W .
Un gaz constitué de N atomes d’hydrogène évolue normalement vers une distri-
bution parfaitement homogène avec

hom.
Smax = k ln N !
≃ k N ln N

Cependant, si N est suffisamment grand, l’effet attractif de la gravitation ne peut


plus être négligé et la moindre fluctuation de cette distribution homogène va pro-
voquer un effondrement dont l’étape ultime est la formation d’un (mini) trou noir.
Dans les unités naturelles ~ = c = 1, nous obtenons en effet

trou noir
M2
Smax = 4πk
MP2 lanck

≃ k10−37 N 2 .

Le temps nécessaire pour une évaporation totale du trou noir isolé via l’émission
de particules dépend de sa masse M :
3
G2 3

M
τ ≈ 4M ≈ 1010 années.
~c 1012 kg
Par conséquent, l’évaporation quantique est tout-à-fait négligeable (par rapport à
l’âge de l’Univers) pour des trous noirs stellaires. Par contre, la fin de vie lumi-
neuse d’hypothétiques minitrous noirs devrait être observée. L’absence apparente
de tels flashes est dès lors un argument en faveur de l’extrême homogénéité de

210
7.4 – Entropie d’un trou noir

l’Univers primordial. Cependant, le 29 août 2008, la cour européenne des droits


de l’Homme déboute des chercheurs réunis autour d’un spécialiste allemand de la
théorie du chaos, Otto Rössler, alors que ceux-ci avaient déposé une plainte sur ce
qu’ils considéraient comme une menace pour la survie de l’humanité. Ils exprimaient
ainsi leur crainte que les collisions de protons au LHC provoquent l’apparition de
minitrous noirs qui, en grossissant, absorberaient toute la matière environnante et
finiraient par engloutir notre planète. Ce scénario catastrophe est en fait exclu pour
les raisons suivantes [6] :

1. selon les théories actuelles basées sur la Relativité Générale et la Mécanique


Quantique, ces minitrous noirs ne peuvent être créés au LHC car leur masse
M excède largement l’énergie E LHC produite lors de la collision de protons au
LHC, soit
19 4 E LHC
M ∼ 10 mproton >> 10 mproton ∼ ;
c2

2. dans le cadre de théories plus spéculatives selon lesquelles la gravitation peut


se propager dans des dimensions spatiales supplémentaires,

E LHC
M<
c2

est possible, mais une fois produit le minitrou noir n’aurait pas le temps d’inter-
agir avec les parois du détecteur car la radiation de Hawking mènerait aussitôt
à sa désintégration en particules de même nature que celles qui l’ont généré
(i.e., les quarks et les gluons contenus dans le proton) avec

τproduction ∼ τdésintégration

étant donné qu’un trou noir n’a pas de cheveux ;

3. seule la violation d’un des principes fondamentaux de la Mécanique Quantique


pourrait inhiber la radiation de Hawking et stabiliser ainsi des minitrous noirs
produits au LHC, mais dans ce cas ceux produits par les protons du rayonne-
ment cosmique devraient aussi s’accumuler au sein d’étoiles très denses pour
les engloutir rapidement et de manière spectaculaire.

211
7.5 – Déflexion de la lumière par un trou noir

L’évidente stabilité d’objets célestes tels que les naines blanches et les étoiles à
neutrons nous permet donc de conclure en toute sérénité que la détection de trous
noirs au LHC serait certes très excitante pour les théoriciens, mais absolument sans
danger pour l’humanité.

5. Déflexion de la lumière par un trou noir


En coordonnées de Schwarzschild, l’équation décrivant la trajectoire de la lumière
au voisinage d’une masse M devient
 
′2 2GM 1
u + 1− 2 u2 = 2
c r b
avec de nouveau u, l’inverse de la coordonnée radiale et b, le paramètre d’impact.
Une intégration exacte de cette équation requiert la résolution numérique de
l’intégrale elliptique suivante
du
Z Z
dφ = .
[r0 u3 − u2 + 1/b2 ]1/2
Nous allons ici nous contenter d’en donner le comportement qualitatif.
Si nous introduisons une variable λ telle que
 2
r
dλ = dφ ≡ r̃ 2 dφ
r0
l’équation de la trajectoire devient
 2    
dr̃ 1 − 1/r̃ r0 2
+ =
dλ r̃ 2 b
et prend donc la forme d’un bilan d’énergie :

En. cinétique + En. potentielle = En. totale

si λ est traitée comme une variable temporelle. Nous nous sommes donc ramenés
au problème classique de la trajectoire d’une particule de masse unité et d’énergie
r2
totale 02 confrontée à une barrière de potentiel
b
1 − 1/r̃
V (r̃) = .
r̃ 2
212
7.5 – Déflexion de la lumière par un trou noir

 r 2
0
E=
b

(2)
4/27 (3)
(1)

0
1 3/2 2 ~
r = r / r0

Le comportement de la lumière venant de l’infini (ri = ∞) va donc dépendre cru-


cialement du paramètre d’impact :

3 3
(1) si b > r0 : rf = ∞ (déflexion)
2

3 3
(2) si b < r0 : rf = r0 (capture)
2

3 3 3
(3) si b = r0 : rf = r0 (orbite instable)
2 2
Pour un paramètre d’impact légèrement supérieur à la valeur critique de capture,
l’intégration de l’équation du mouvement donne la relation approximative [7]
" √ #
3 3
b≃ + 1.74e−δ r0
2
π
avec δ ≥ , l’angle de déflexion. Eclairé de côté, l’image du trou noir perçue dans
2
une direction perpendiculaire est donc constituée d’un série de points lumineux
π
alignés [8], caractérisés par δ = (2n + 1)
2
π π
δ= δ=3
2 2
. .

2.96 r 0 2.61 r0

213
7.5 – Déflexion de la lumière par un trou noir

le point le plus lumineux à l’extrême gauche (droite) correspondant aux rayons


lumineux déviés de δ = 90◦ (270◦). Le trou noir n’est donc pas un corps noir !

Son horizon d’ombre (δ → ∞) est physique avec un rayon 3 3/2 ∼ 2.6 fois
plus grand que celui non physique de son horizon d’événements, en l’occurrence r0 .
Ce fait pourrait faciliter l’observation de Sgr A∗ par interférométrie. Cependant,
c’est finalement le trou noir supermassif de la galaxie M87 qui s’est avéré être le
plus photogénique grâce à l’Event Horizon Telescope (avril 2019) regroupant une
dizaine de radiotélescopes répartis autour du globe [9] :

La présence d’une orbite instable donne lieu à divers “paradoxes” [10, 11]. C’est
ainsi qu’un cosmonaute vivant dans une station constituée d’un tube circulaire placé
à une distance de 1.5 r0 aura l’impression que ce tube est parfaitement droit. De
même, une particule sur une orbite circulaire de rayon inférieur à 1.5 r0 devrait
avoir une vitesse supérieure à celle de la lumière, ce qui est impossible. Ce genre
de paradoxe incitera Einstein à conclure en 1939 que les trous noirs ne peuvent
exister [12] ! Pour étayer cette thèse, il va considérer la structure interne d’une étoile
idéalisée, constituée de matière dont la densité est constante.

214
7.5 – Déflexion de la lumière par un trou noir

Exercices intégrés

7.1 Solution de Nordstrøm-Reissner (trou noir chargé).

7.2 Estimation de la température de Hawking associée à un trou noir.

7.3 Estimation du temps de vie d’un trou noir.

7.4 Déflexion de la lumière par un trou noir.

7.5 Diffusion d’une particule par un trou noir.

215
Chapitre 7

Bibliographie
[1] “The black hole fifty years after : genesis of the name”, C.A.R. Herdeiro and
J.P.S. Lemos, arXiv : 1811.06587 (2018).

[2] “Heuristic approach to the Schwarzschild geometry”, M. Visser, arXiv : gr-


qc/0309072 (2003).

[3] “Observation of gravitational waves from a binary black hole merger”, LIGO
collab., Physical Review Letters 116 (2016) 061102.

[4] “GW170817 : Observation of gravitational waves from a binary neutron star


inspiral”, B.P. Abbott et al., Physical Review Letters 119 (2017) 161101.

[5] “Les ondes gravitationnelles 100 ans après Einstein”, L. Blanchet,


arXiv :1701.07424 (2017).

[6] “Review of the Safety of LHC collisions”, J. Ellis, G. Giudice, M. Mangano,


I. Tkachev and U. Wiedemann (CERN report, 2008).

[7] “Gravitation”, C.W. Misner, K.S. Thorne and J.A. Wheeler (Freeman, 1973).

[8] “Les trous noirs”, J-P. Luminet (Seuil, 1992).

[9] “The shadow of the supermassive black hole”, EHT collaboration, Astrophysical
Journal 2019, 875.

[10] “Black holes and the centrifugal force paradox”, M.A. Abramowicz (Scientific
American, March 1993).

[11] “Trous noirs et distortions du temps”, K.S. Thorne (Flammarion, 1997).

[12] “The reluctant father of black holes”, J. Bernstein (Scientific American, June
1996).

216
8 – Équations d’Einstein en présence de matière

Chapitre 8

Équations d’Einstein en présence de ma-


tière

En présence d’une distribution de charges, les équations inhomogènes de Maxwell


(∂µ F µν = j ν /c) sont telles que l’équation de Poisson
Z
∆φ(x) = −ρ(x) avec q = ρ d3~x

est reproduite dans la limite non-relativiste. De même, en présence d’une distribution


de matière de densité ρ, les équations homogènes d’Einstein (Rµν = 0) doivent être
modifiées de telle sorte que l’équation de Poisson
Z
∆V (x) = 4πGρ(x) 6= 0 avec m = ρ d3~x

soit reproduite dans la limite non-relativiste.


Dans un champ gravitationnel faible muni d’une métrique isotrope
 
2V 1
gµν = ηµν + 2 δµν + O 4
c c
nous avions dérivé les expressions suivantes pour le tenseur de Ricci
1
R00 ∼ 2 ∆V
c
1
Rij ∼ 2 δ ij ∆V.
c
La construction d’un nouveau tenseur d’ordre deux, proportionnel au champ scalaire
ρ(x), s’avère par conséquent nécessaire si nous voulons préserver la covariance de la
théorie.
Considérons pour l’instant un gaz de poussières caractérisé uniquement par un
champ de vecteurs “vitesse”.
 
 cdt 
µ
µ dx  dτ 
 
u (x) ≡ =


 
 d~x 

217
8 – Équations d’Einstein en présence de matière

avec
u µ u µ = c2 .

Introduisons le champ vectoriel ρuµ qui détermine la densité et le flux de matière


par analogie avec le courant j µ pour la densité et le flux d’électricité. La condition
de conservation de la matière (i.e., le nombre de poussières) devient alors

∂µ ( −gρuµ ) = 0

ou
(ρuµ )|µ = 0.

Cette condition covariante implique

ρ|µ uµ + ρuµ|µ = 0

c’est-à-dire
cdρ
= −ρuµ|µ .
ds
Elle fixe donc la variation de ρ le long de la ligne d’Univers d’un élément de matière.
Mais elle permet au champ scalaire ρ(x) de varier de manière arbitraire lorsque nous
passons de la ligne d’Univers d’un élément de matière à celle d’un élément voisin [1].
En particulier, nous pouvons choisir d’annuler ρ partout sauf dans un “tube” de
l’espace-temps

ct

R µν = 0

En dehors de ce tube, ρ = 0 et nous sommes alors en présence d’un agrégat de taille


finie pour laquelle nous pouvons toujours utiliser les équations d’Einstein dans le
vide.

218
8 – Équations d’Einstein en présence de matière

Nous disposons ainsi d’un nouveau tenseur symétrique de second rang :

T µν = ρuµ uν

de trace T = ρc2 . Soient donc les équations inhomogènes

Rµν = κ(T µν + aT g µν )

avec a et κ, deux paramètres déterminés par les contraintes non-relativistes

1
R00 ≃ 2
(4πGρ) = κρc2 (1 + a)
c
−2
R ≃ 2 (4πGρ) = κρc2 (1 + 4a).
c

Par conséquent,
a = −1/2

et nous obtenons les équations suivantes (Einstein, 25 novembre 1915)

µν

µν
1 µν

R =κ T − Tg
2
avec
8πG
κ≡ .
c4
Nous disposons enfin des équations relativistes susceptibles de décrire la dyna-
mique d’une étoile. Or en 1900, Lord Kelvin déclarait encore

“Nous disposons d’une dynamique irréfutable qui prouve que la durée de vie de notre Soleil
en tant que corps lumineux correspond à un nombre de millions d’années inférieur à 50. . .”

au grand dam des fervents supporters de la théorie évolutionniste de Darwin (“On


the origin of species by means of natural selection”, 1859). Son argument classique
se basait sur le fait que le temps τ pendant lequel l’énergie de liaison gravitationnelle
(Ωℓ ) peut assurer seule une luminosité L constante obéit à la relation classique

GM 2
Lτ ≈ .
R
219
8.1 – Tenseur énergie-impulsion

Sans autre source d’énergie, le Soleil caractérisé par les grandeurs

Labsolue
⊙ = 3.84 1026 J/s (soit ℓapparente
⊙ ≃ 103 W/m2 )
M⊙ = 2 1030 kg
R⊙ = 7 105 km

aurait donc un temps de vie de l’ordre de


GM⊙ M⊙ c2
τ⊙ ≈ 2
· ≈ 1015 sec.
c R⊙ L⊙
soit environ 30 millions d’années. Aujourd’hui, nous savons qu’une énergie d’ori-
gine thermonucléaire garantit une durée de vie lumineuse de l’ordre de 10 mil-
liards d’années. Une étoile n’est donc pas un agrégat de poussières qui adhèrent
entre elles sous le seul effet de la gravitation. Les identités de Bianchi vont être un
guide précieux pour l’introduction du concept général de pression interne dans les
équations relativistes d’Einstein.

1. Tenseur énergie-impulsion
À partir de la relation R = −κT obtenue en prenant la trace des équations
inhomogènes d’Einstein, ces dernières peuvent se réécrire sous la forme équivalente
1
Rµν − Rg µν = κT µν .
2
Or nous avons vu que les identités de Bianchi d’origine purement géométrique im-
pliquent  
µν 1 µν
R − Rg ≡ 0.
2 |ν

Inconnues d’Einstein en 1915, ces identités garantissent donc automatiquement les


quatre contraintes tensorielles
T µν |ν = 0

sur la distribution de matière ! Pour apprécier à sa juste valeur le contenu physique


de ces contraintes géométriques, multiplions par uµ les équations

(ρuµ uν )|ν = uµ (ρuν )|ν + ρuν uµ|ν = 0

220
8.1 – Tenseur énergie-impulsion

qui en résultent. Les identités

(gαβ uα uβ )|ν = 2uµ uµ|ν = 0

impliquent alors que le second terme est à présent identiquement nul et que la
conservation de la matière est donc automatiquement garantie. Par conséquent, les
contraintes géométriques sur la distribution de matière se réduisent aux équations
des géodésiques
d µ
uν uµ|ν = u + Γµσν uσ uν = 0.

R
Il n’est donc plus nécessaire de faire l’hypothèse supplémentaire δ ds = 0 qui ga-
rantit qu’une particule libre de taille finie se propage le long d’une géodésique de
l’espace-temps. Les identités de Bianchi, inconnues d’Einstein, garantissent également
que sa masse est conservée et que nous pouvons utiliser les équations homogènes
dans son voisinage immédiat. Ainsi, les équations classiques de la Relativité Générale
s’avèrent être plus intelligentes que son génial inventeur : non seulement la matière
dit à l’espace comment se courber (Rµν = 0), mais l’espace dit également
à la matière comment se mouvoir (T µν
|ν = 0). Espace et matière se répondent

donc physiquement à ce niveau. Étendre cette correspondance au niveau microsco-


pique impliquerait un comportement quantique de l’espace-temps et en particulier
la perte de son caractère continu...
De manière plus précise, soulignons que les équations
1 √
T µν
|ν = √ ∂ν ( −g T µν ) + Γµλν T λν = 0
−g
ne correspondent pas à une loi de conservation [1]. Ce n’est que dans un repère
inertiel local que les conditions correspondantes

∂ν T µν = 0

impliquent séparément la conservation de l’énergie et de la quantité de mouvement.


De fait, si nous intégrons sur un volume fini à un temps donné, nous obtenons
Z Z
∂0 T d ~x = − ∂n T µn d3~x
µ0 3

et la grandeur physique
1
Z
µ
P ≡ T µ0 d3~x
c

221
8.1 – Tenseur énergie-impulsion

est conservée si aucun flux de matière ne traverse la frontière de ce volume. Il en est


de même en électromagnétisme où l’équation

∂ν j ν = 0 (j ν = ρuν )

garantit la conservation de la charge électrique


1
Z
Q≡ j 0 d3~x.
c
Le tenseur T µν porte pour cette raison le nom de tenseur énergie-impulsion. Notons
que le terme en ΓT dans la dérivée covariante de T µν peut être interprété comme
décrivant un échange d’énergie et d’impulsion entre la matière et le champ gravi-
tationnel. Ce terme rappelle par la même occasion que l’énergie gravitationnelle ne
peut être localisée, étant donné le principe d’équivalence. Pour illustrer ce point im-

portant, considérons à nouveau le système de coordonnées unimodulaire −g = 1
dans lequel la loi de conservation de l’énergie-impulsion s’écrit simplement (Einstein,
1916)
ν
Tµ|ν = ∂ν Tµν − Γαµν Tαν

≡ ∂ν (Tµν + tνµ ) = 0
avec
1 ν ρ λ 
κ tνµ = −g αβ Γνλα Γλµβ − δ Γ Γ .
2 µ λα ρβ
Le flux d’énergie gravitationnelle défini par
1 αλ n
κ tn0 = g Γ
2 ,0 αλ
est donc bien nul pour une particule car la métrique de Schwarzschild associée est
stationnaire (voir section 6.1). Notons qu’en 1918, Schrödinger démontrera que
ce pseudo-tenseur énergie-impulsion est de fait identiquement nul pour une source
ponctuelle
κ tνµ (particule) = 0 ,

en accord avec le caractère local du principe d’équivalence.


Dans la théorie scalaire “géométrisée” par d’Einstein-Fokker (1914) nous avons

Wλµνρ = 0
R = 3κ T

222
8.1 – Tenseur énergie-impulsion

et la conservation locale de l’énergie-impulsion doit être imposée à la main. Par


contre, cette loi de conservation résulte directement des identités de Bianchi dans la
théorie tensorielle. Cette propriété remarquable constitue évidemment un argument
théorique supplémentaire en faveur de la théorie d’Einstein. Elle n’exclut cependant
pas la modification suivante des équations de la Relativité Générale
1
Rµν − Rg µν − Λg µν = κT µν
2
pour autant que Λ soit une constante. Cette constante cosmologique jouera un
rôle capital dans la modélisation de notre Univers !
Dans une étoile, la pression est importante car l’énergie thermique ne peut être
négligée par rapport à l’énergie matérielle du fluide. Pour un fluide parfait caractérisé
par une densité ρ et une pression p localement isotrope, le tenseur énergie-impulsion
s’écrit
T µν = (ρ + p/c2 )uµ uν − pg µν .

Dans ce cas, les identités de Bianchi impliquent une généralisation de la conservation


de la matière
(ρuν )|ν = (−p/c2 )uν|ν

et du mouvement géodésique
 
2 d µ
(ρ + p/c ) u + Γσν u u = (g µν − uµ uν /c2 )∂ν p
µ σ ν

de telle sorte que la pression joue le rôle d’un potentiel scalaire. De fait, la loi de
conservation locale ∂ν T µν = 0 redonne bien l’équation de continuité :
∂ρ ~
+ ∇(ρ~v) = 0 (µ = 0)
∂t
mais également les équations d’Euler de la mécanique des fluides :
 
∂ ~ ~
ρ + ~v.∇ ~v = −∇p (µ = m)
∂t
dans la limite non-relativiste. Par contre, dans la limite ultra-relativiste, on peut
montrer que la trace T du tenseur énergie-impulsion s’annule en raison de l’inva-
riance d’échelle. Nous obtenons dans ce cas un scalaire de courbure nul

R (radiations) = 0

223
8.1 – Tenseur énergie-impulsion

tant pour la théorie tensorielle que pour la théorie scalaire (dans laquelle la gravi-
tation ne couple en effet qu’à la masse), avec
1
p = ρc2
3
l’équation d’état caractéristique d’un gaz de radiations.
Toute forme de substance ordinaire (matière, radiations,. . . ) est caractérisée par
une pression positive telle que :

0 ≤ (p/ρc2 )ordinaire ≤ 1/3.

Cependant, si nous déplaçons le terme proportionnel à Λ dans le membre de droite


des équations d’Einstein, nous pouvons formellement associer un tenseur énergie-
impulsion
Λ µν
TΛµν =g ≡ ρΛ c2 g µν
κ
à la constante cosmologique de telle sorte que
1 h i
Rµν − Rg µν = κ T µν (matière, radiations) + T µν (Λ) .
2
Pour cette “énergie du vide”, omniprésente en théorie quantique des champs, l’équation
d’état correspondante s’écrit
(p/ρc2 )Λ = −1

et toute constante cosmologique positive peut être interprétée comme un fluide cos-
mique de pression négative (Lemaı̂tre, 1934) :
Λ
pΛ = − .
κ
La pression jouant le rôle de potentiel dans les équations classiques d’Euler, la force
associée à Λ > 0 sera répulsive et s’opposera donc à l’attraction gravitationnelle.
L’apparition d’une pression négative peut, à priori, surprendre. Elle est pourtant
Λ
la conséquence directe d’une densité d’énergie ρΛ c2 = κ
constante. Imaginons en effet
un piston qui se détend adiabatiquement pour libérer un volume supplémentaire dV
Λ
pour ce fluide cosmique. Dans cette expérience de l’esprit, le gain en énergie κ
dV
doit être précisément fourni par le travail pΛ dV effectué par la pression de telle sorte
que
dE + pdV = (ρc2 + p)dV = 0.

224
8.2 – Solution de Schwarzschild intérieure

Une pression négative est donc inévitable en présence d’une densité d’énergie cons-
tante. (Pour une substance ordinaire, la densité d’énergie décroı̂t lorsque le volume
augmente et la pression est donc toujours positive). La région comprise sous ce
piston imaginaire constitue dès lors un réservoir d’énergie illimité !

2. Solution de Schwarzschild intérieure


Considérons une étoile stable de rayon R (à ne pas confondre avec le scalaire
de courbure) caractérisée par un fluide parfait de densité ρ(r) et de pression p(r).
Dans les coordonnées de Schwarzschild, nous avons

ds2 = e2ν(r) c2 dt2 − e2λ(r) dr 2 − r 2 dΩ2

avec les conditions frontières définies par la solution extérieure traitée dans le cha-
pitre 6 :
 
2ν(R) 2GM
e = 1− 2
c R
 −1
2λ(R) 2GM
e = 1− 2 .
c R
La résolution se base sur les équations originales d’Einstein
 
1
Rµν = κ Tµν − T gµν .
2
Écrites sous cette forme, elles nous permettent d’exprimer directement les com-
posantes du tenseur de Ricci en termes des fonctions ν et λ (cf. la solution de
Schwarzschild extérieure). La distribution de matière étant supposée statique, le
quadrivecteur vitesse ne possède qu’une composante temporelle non nulle
dt
uµ = c δ0µ = ce−ν(r) δ0µ ,

et nous obtenons les équations suivantes :
ν ′ 2(ν−λ)
 
κ 2 2ν ′′ ′2 ′ ′
Rtt = (ρc + 3p)e = ν + ν − ν λ + 2 e
2 r
λ′
 
κ 2 2λ ′′ ′2 ′ ′
Rrr = (ρc − p)e = −ν − ν + ν λ + 2
2 r
κ 2 2
Rθθ = r (ρc − p) = −[1 + r(ν ′ − λ′ )]e−2λ + 1
2
Rϕϕ = sin2 θRθθ .

225
8.3 – Densité constante et étoile stable

La résolution de ce système d’équations est assez fastidieuse [2]. Cependant la com-


posante radiale (µ = 1) de T µν|ν = 0 pour un fluide parfait statique donne

(ρ + p/c2 )Γ100 c2 e−2ν = g 1n ∂n p.

L’équation d’équilibre de Tolman-Oppenheimer-Volkoff (1939)

(ρc2 + p)ν ′ (r) = −p′ (r)

qui en résulte directement est, comme nous allons le voir, très riche en renseigne-
ments. Notons pour l’instant que cette relation analytique exacte se réduit à la
condition d’équilibre hydrostatique
Gρ(R)M
= −p′ (R)
R2
dans la limite non-relativiste, car la fonction e2ν(r) et sa dérivée première sont conti-
nues sur la surface r = R :
1 (e2ν )′
 
′ GM
ν (R) ≡ 2ν
(R) = 2 2 + O(1/c4 ).
2 e Rc

3. Densité constante et étoile stable


En général, l’équation d’équilibre relativiste dérivée directement de l’identité
de Bianchi ne peut être intégrée analytiquement. Pour illustration, l’équation d’état
1
p = kργ , γ = 1 +
n
associée à la distribution polytrope d’un astre massif [3] requiert une résolution
numérique de l’équation d’équilibre de T.O.V [4]. En particulier, une étoile stan-
dard correspond à un indice polytrope n proche de 3. Travaillons dès lors dans
l’approximation d’un fluide incompressible de densité constante (i.e., n = 0)

ρ = ρ0 θ(R − r)

bien que la Relativité Restreinte interdit en principe une telle structure rigide car
 1/2
dp
la vitesse du son v ≡ y serait infinie. Dans ce cas nous pouvons intégrer

l’équation d’équilibre et obtenir
 
2 r0 1/2 −ν(r)
p(r) = ρ0 c 1− e −1
R

226
8.3 – Densité constante et étoile stable

en imposant une pression nulle à la surface de l’étoile (r = R). D’autre part, les
équations inhomogènes d’Einstein sont à présent aisément intégrables et nous obte-
nons
( 1/2 )2
r0 r 2

1  r0 1/2
e2ν(r) = 3 1− − 1− 3
4 R R
−1
r0 r 2
 
e2λ(r) = 1− 3 .
R
La distribution de matière étant parfaitement homogène, le tenseur de Weyl s’annule
(Buchdahl, 1971) et nous avons la situation suivante :
R =0
µν

W λµνρ = 0

Weyl tient donc ici sa revanche sur Ricci !


Comme la pression au centre du fluide incompressible vaut
1 − (1 − r0 /R)1/2
 
2
pc (r = 0) = ρ0 c
3(1 − r0 /R)1/2 − 1
une étoile stable de densité uniforme ρ0 doit satisfaire la condition d’équilibre

9 9 GM
R > r0 = .
8 4 c2
Cette condition purement relativiste sur le rayon minimal R d’une étoile de masse
M est saturée si gµν (0) = ηµν . Elle a par ailleurs plusieurs implications physiques
importantes.
Tout d’abord, le “redshift” gravitationnel d’un astre lumineux est borné
 1/2
∆ν g00 (r = ∞)
≡ −1
ν g00 (r = R)
≤ 2.

Par conséquent, les grands déplacements spectraux vers le rouge


 quasar
∆ν
≃ 2.5 − 5
ν

227
8.3 – Densité constante et étoile stable

observés aujourd’hui pour une majorité de quasars doivent nécessairement être d’ori-
gine cosmologique si l’approximation de fluide parfait est d’application pour ces ob-
jets mystérieux ! Notons cependant qu’un astre compact dont la composante radiale
de la pression est nulle, c’est-à-dire uniquement soutenu par tensions transversales
(à la manière d’une voûte), doit seulement satisfaire la condition R > r0 et peut
quant à lui induire des déplacements spectraux illimités (Lemaı̂tre, 1933).
Ensuite, la masse d’une étoile à neutrons dont la densité nucléaire moyenne est

ρétoile à neutrons = 1015 gr/cm3

doit satisfaire la condition de stabilité

Métoile à neutrons ≤ 3.5 M⊙ .

Il est intéressant de noter ici que toutes les étoiles à neutrons identifiées grâce aux
systèmes binaires ont une masse voisine de 1.5 M⊙ alors que l’instabilité du neutron
libre
n → p e− ν̄e (τn ∼
= 15min.)

requiert seulement la limite inférieure suivante

Métoile à neutrons ≥ 0.2M⊙ .

Finalement, la condition de stabilité a été invoquée par Einstein lui-même pour


exclure l’existence de trous noirs qui requiert
2GM
R < r0 = .
c2
Selon lui, aucune force ne pourrait stabiliser un objet aussi dense ! Les calculs d’Ein-
stein étaient corrects, mais son interprétation des résultats était erronée. Einstein
exigeait toujours qu’une force quelconque équilibre l’attraction gravitationnelle (la
force centrifuge pour le cas d’une particule en orbite circulaire, la pression du gaz
pour une étoile,...). Il est de fait vrai qu’aucune force ne peut résister à l’attraction
gravitationnelle quand le rayon d’un objet est très proche du rayon de Schwarzschild.
Mais cela ne signifie pas pour autant qu’aucun objet ne peut atteindre cette taille !
9
Si l’objet atteint le rayon critique de r0 , la gravitation l’emporte nécessairement
8
228
8.4 – Pression constante et Univers “statiques”

sur toutes les autres forces en présence à l’intérieur de cet objet et le comprime en
une implosion catastrophique pour former un trou noir. En exigeant que la pression
du gaz équilibre l’attraction gravitationnelle, Einstein excluait de ses équations la
possibilité d’une telle implosion finale (Oppenheimer, 1939). Nous allons voir qu’un
préjugé du même genre l’avait déjà amené à introduire une constante cosmologique,
l’empêchant ainsi de prédire l’expansion de l’Univers suite à une explosion initiale
(Lemaı̂tre, 1931) ...

4. Pression constante et Univers “statiques”


La métrique générale d’un Univers statique et celle associée à une étoile stable
obéissent aux mêmes équations différentielles. Cependant, les conditions frontières
sont fondamentalement différentes car le potentiel d’une sphère de gaz s’annule pour
r tendant vers l’infini alors que la métrique cosmologique cherchée devra se confondre
localement avec celle de Minkowski :

étoile Univers
gµν (r = ∞) = ηµν ↔ gµν (r = 0) = ηµν .

Par conséquent, nous avons à présent

λ(0) = ν(0) = 0.

Trois Univers statiques vont alors émerger si nous imposons la condition d’équilibre :

(ρ0 c2 + p0 )ν ′ (r) = 0.

4.1. Univers de Minkowski (1908) : “absolument vide”


Les équations inhomogènes de la Relativité Générale
 
1
Rµν = κ Tµν − T gµν
2

admettent toujours comme solution triviale

ν(r) = λ(r) = 0 et ρ0 = p0 = 0 .

229
8.4.2 – Univers d’Einstein (1917) : “matière sans mouvement”

Nous retrouvons ainsi la métrique pseudo-euclidienne

ds2M = c2 dt2 − dr 2 − r 2 dΩ2

associée à l’espace-temps de Minkowski. Les propriétés de cet Univers étant sans


intérêt en Cosmologie, Einstein modifie ses équations de la Relativité Générale afin
qu’elles admettent comme solution statique un Univers de densité constante ρ0 non
Λ
nulle. Il introduit une constante cosmologique Λ telle que Tµν → Tµν +Tµν , ou encore,

ρ → ρ + ρΛ
p → p + pΛ .

4.2. Univers d’Einstein (1917) : “matière sans mouvement”


La condition d’équilibre est satisfaite si ν ′ (r) = 0. Dans ce cas, nous avons

ν(r) = 0 6= λ(r) et ρ0 = 2ρΛ , p0 = 0

car les équations inhomogènes deviennent simplement

κ
Rtt = 3 (ρΛ c2 + pΛ ) = 0
2
κ 2λ′ (r)
Rrr = (3ρΛ c2 − pΛ )e2λ(r) =
2 r
κ
Rθθ = (3ρΛ c2 − pΛ )r 2 = − [1 − rλ′ ] e−2λ(r) + 1.
2
Elles admettent à présent une solution non triviale

e2λ(r) = (1 − Λr 2 )−1

à condition que la constante cosmologique soit finement ajustée :


ρ0 = .
κc2
La métrique proposée par Einstein est donc définie par :

1
ds2E = c2 dt2 − dr 2 − r 2 dΩ2 .
(1 − Λr 2 )

230
8.4.2 – Univers d’Einstein (1917) : “matière sans mouvement”

Nous avons vu que la conservation du tenseur énergie-impulsion implique que


toute particule test se meut le long d’une géodésique de l’espace-temps :

d2 q α β
α dq dq
γ
+ Γ βγ = 0.
ds2 ds ds
Considérons une particule libre initialement au repos dans l’Univers d’Einstein. Pour
une telle particule
dq β
 
cdt β
= δ
ds t=0 ds 0
et l’accélération ressentie vaut :
 2 α  2
dq α cdt
2
= −Γtt .
ds t=0 ds

Comme
Γαtt = 0

dans cet Univers, nous obtenons une accélération nulle


 2 β
dq
=0
ds2 t=0

et la particule au repos restera au repos. Le modèle cosmologique d’Einstein corres-


pond donc à de la matière sans mouvement car, selon ses propres termes, “la vitesse
relative des étoiles étant petite par rapport à la vitesse de la lumière, il existe un
système de référence pour lequel la matière peut être considérée au repos de manière
permanente”.
La constante cosmologique Λ joue donc ici le rôle crucial d’“antigravité” néces-
saire pour stabiliser un Univers régi par la force gravitationnelle attractive de New-
ton. Celui-ci croyait qu’un Univers constitué d’une infinité d’étoiles réparties de
manière parfaitement homogène pouvait être stable. Les équations d’Einstein mon-
trent qu’il avait tort !
Dans un premier temps, Einstein va argumenter en faveur de cette constante cos-
mologique. Il pense en effet que sa présence garantit un Univers statique unique tout
en réconciliant Principe de Mach et Théorie de la Gravitation. Diverses formulations
mathématiques de ce principe existent [5], mais la plus concise est probablement
celle énoncée par Wolfgang Ernst Pauli (1921). Selon les propres termes du filleul

231
8.4.3 – Univers de de Sitter (1917) : “mouvement sans matière”

d’Ernst Mach [6], le champ métrique (gµν ) doit être déterminé de façon unique et
généralement covariante par les valeurs du tenseur énergie-impulsion (Tµν ) associé à
la matière. Autrement dit, dans un espace vide le champ métrique n’existe pas [7] :

Tµν = 0 ⇒ gµν = 0

et, par conséquent, ni la propagation de la lumière ni l’existence d’un mètre-étalon


et d’une horloge ne sont alors possibles.
Cette formulation covariante du principe de Mach exclut la théorie scalaire de
Nordstrøm caractérisée par une métrique conformément plane imposée a priori.
D’autre part, elle semble à première vue respectée par les équations tensorielles
d’Einstein : l’introduction d’une constante cosmologique Λ interdit en effet la solu-
tion triviale de Minkowski (gµν = ηµν ) en l’absence de matière (Tµν = 0). Einstein
est dès lors très désappointé lorsque son ami de Sitter propose un autre modèle
cosmologique également en accord avec l’équation d’équilibre mais vide quant à lui
de toute matière.

4.3. Univers de de Sitter (1917) : “mouvement sans matière”


Pour une Univers uniquement constitué d’un fluide cosmique associé à la cons-
tante cosmologique,
ρΛ c2 + pΛ = 0,

et la condition d’équilibre peut également être satisfaite si

ν(r) = −λ(r) 6= 0 et ρ0 = p0 = 0 .

En effet, pour un tel Univers, il suffit de considérer directement

Rµν = −Λgµν

et les équations inhomogènes d’Einstein deviennent :


ν ′ 2(ν−λ)
 
2ν ′′ ′2 ′ ′
Rtt = −Λe = ν + ν − ν λ + 2 e
r
λ′
 
2λ ′′ ′2 ′ ′
Rrr = Λe = −ν − ν + ν λ + 2
r
h i
Rθθ = Λr 2 = − 1 + r(ν ′ − λ′ ) e−2λ + 1.

232
8.5 – Constante cosmologique ou d’intégration

En intégrant la combinaison linéaire e2(λ−ν) Rtt + Rrr , nous obtenons

λ(r) = −ν(r)

car λ(0) = ν(0) = 0. L’intégration de Rθθ donne alors


Λr 2
e−2λ = 1 − .
3
La métrique proposée par de Sitter est donc définie par
2
 
Λr 1
ds2dS = 1 − c2 dt2 −   2 2 2
2 dr − r dΩ .
3 Λr
1−
3

Considérons de nouveau une particule test initialement au repos dans cet Univers.
Cette particule ne générant pas de champ gravitationnel, nous avons à présent :
Λr 2 Λr
 
r
Γtt = − 1 − 6= 0
3 3
avec −1/2
Λr 2

cdt = 1 − ds.
3
Par conséquent, ce modèle est en contradiction flagrante avec les idées de Mach : un
mouvement accéléré 2
d2 r
  
cdt Λr
= −Γrtt =
ds2 t=0 ds 3
est défini dans un Univers vide de matière (Tµν = 0). Le principe de Mach n’est donc
pas une conséquence automatique des équations d’Einstein, mais ce dernier tenta,
dans un premier temps, de l’imposer comme critère pour sélectionner une solution
acceptable.

5. Constante cosmologique ou d’intégration


Partant de l’équation
1
Rµν − Rg µν = κT µν ,
2
nous avons vu que l’introduction d’une constante cosmologique pouvait être in-
terprétée aujourd’hui

233
8.5 – Constante cosmologique ou d’intégration

– soit comme une modification de l’interaction gravitationnelle :


1
Rµν − Rg µν − Λg µν = κT µν ;
2

– soit comme une modification du modèle standard des interactions électrofaible


et forte :

µν 1 µν h
µν µν
i
R − Rg = κ T (matière, radiations) + T (Λ) .
2

Dans le second cas, la constante cosmologique serait alors indissociable de toute


forme d’énergie du vide résultant des interactions forte (mproton ) et électrofaible
(mZ ∼ 100 mproton ) :
Λeff = Λ + Λvide.

Supposons toutefois que les équations fondamentales de la théorie soient en


réalité la partie de trace nulle des équations d’Einstein
 
0 µν µν 1 µν µν 1 µν
R ≡R − Rg =κ T − T g .
4 4
Ces équations paraissent contenir moins d’informations que celles de la Relativité
Générale car le scalaire de courbure R ne semble plus contraint. De fait, elles ne
sont invariantes que sous une classe restreinte de difféomorphismes, à savoir

xα → x α (x) = xα + λα (x) ; ∂α λα = 0,

telle que le déterminant de la métrique est égal à l’unité



∂x α
det = exp Tr ln(δµα + ∂µ λα )
∂xµ
= 1.

Néanmoins, dans cette gravité “unimodulaire” nous devons imposer

T µν|ν = 0

indépendamment des identités de Bianchi


 
µν 1 µν
R − Rg = 0.
2 |ν

234
8.5 – Constante cosmologique ou d’intégration

Par conséquent, après différentiation des équations de trace nulle nous obtenons
1 1
(R g µν )|ν = − κ(T g µν )|ν
4 4
c’est-à-dire
R + κT = constante d’intégration ≡ −4Λ.

Nous pouvons ainsi éliminer T en faveur de R dans les équations tensorielles de trace
nulle pour retrouver celles d’Einstein
1
Rµν − R g µν − Λg µν = κT µν .
2
Les deux théories sont donc équivalentes si la constante cosmologique Λ est sim-
plement identifiée à une “constante d’intégration” arbitraire [8], non nécessairement
liée à l’énergie du vide d’une interaction fondamentale.
Dans un problème d’astrophysique (analyse du champ gravitationnel induit par
une distribution donnée de masse), il semble assez naturel d’imposer une courbure
nulle (R = 0) à grande distance de la source considérée (T = 0). Dans ce cas, la
constante d’intégration est nulle et nous retrouvons les solutions de Schwarzschild
avec
Λastrophysique = 0

Par contre, dans un problème cosmologique, nous ne pouvons plus imposer une
telle condition. Le tenseur matériel Tµν de l’Univers n’est plus déterminé de manière
univoque et tout choix particulier de Λ a des implications physiques. Nous avons en
effet déjà constaté que :
– dans le modèle d’Einstein, la valeur de Λ associée à une “antigravité” détermine
la densité moyenne de l’Univers statique ;
– dans le modèle de de Sitter, la valeur de Λ associée à une “énergie sombre”
détermine le mouvement accéléré de récession d’une galaxie test.
Une fois la “bévue” d’Einstein commise, nous sommes donc condamnés à vivre en
présence d’une constante cosmologique a priori non nulle :

Λcosmologique 6= 0

même si les équations de la Relativité Générale contiennent des solutions dynamiques


intéressantes en l’absence de celle-ci.

235
8.5 – Constante cosmologique ou d’intégration

Nous venons de voir qu’une pression non-nulle assure la stabilité de l’étoile tandis
qu’une constante cosmologique est nécessaire pour assurer un Univers statique. Une
pression négligeable assortie d’une constante cosmologique arbitraire entraı̂nerait-
elle un Univers dynamique ? La réponse à cette question fondamentale exige au
préalable une modélisation de la distribution de poussières galactiques à l’échelle
cosmologique.

236
Chapitre 8

Exercices intégrés

8.1 Énergie de liaison gravitationnelle pour une étoile polytrope [3] :


3 GM 2
Ωℓ = − .
5−n R
8.2 Équations de la cosmologie pour la théorie scalaire.

8.3 Tenseur énergie-moment et invariance d’échelle.

8.4 Vitesse du son dans un fluide parfait.

8.5 Équation de Tolman-Oppenheimer-Volkoff d’équilibre hydrostatique.

8.6 Solution de Schwarzschild intérieure pour un gaz ultra-relativiste.

8.7 Solution de Lemaı̂tre pour une pression radiale nulle.

8.8 Scalaire de courbure des Univers d’Einstein et de de Sitter.

8.9 Tenseur de Weyl pour

a) une étoile incompressible

b) l’Univers d’Einstein

c) l’Univers de de Sitter.

237
Chapitre 8

Bibliographie
[1] “General Theory of Relativity”, P.A.M. Dirac (Wiley, 1996)

[2] “General Relativity”, R.M. Wald (Chicago, 1984)

[3] “The internal constitution of the stars”, A.S. Eddington (Cambridge, 1926).

[4] “Newtonian and relativistic polytropes ”, F.M. Araujo and C.B.M.H. Chirenti,
arXiv : 1102.2393 [gr-qc] (2011)

[5] “Mach’s Principle”, J. Barbour and H. Pfister (Birkhaüser, 1995)

[6] “No time to be brief”, C.P. Enz (Oxford, 2002)

[7] “Theory of Relativity”, W. Pauli (Pergamon Press, 1958).

[8] “The principle of relativity”, A. Einstein et al (Dover, 1923)

238
9 – Le principe cosmologique

Chapitre 9

Le principe cosmologique

Dans le chapitre précédent, nous avons analysé la solution de Schwarzschild


intérieure qui repose sur l’invariance sous rotation spatiale et translation temporelle.
Si nous allons à présent au-delà du préjugé d’un Univers statique, la détermination
de la métrique gµν sur base des équations d’Einstein représentées symboliquement
par l’identité fondamentale

“courbure (Rµν ) = matière (Tµν )”

passe nécessairement par des contraintes plus fortes sur la distribution de la matière
(énergie). L’observation de notre Univers à l’échelle cosmique [1]

d > 108 années-lumière >> 105 années-lumière ∼ rgalaxie

mène à l’hypothèse plausible d’une invariance sous rotation et translation spatiales à


chaque instant. En fait, ce principe cosmologique repose d’une part sur l’observation
locale que le nombre de galaxies est, en moyenne, le même dans toutes les directions
(isotropie) :

et, d’autre part, sur l’hypothèse (plus difficile à tester sur de grandes échelles !) du
caractère universel des lois fondamentales de la physique :

En d’autres termes, les propriétés physiques de notre Univers sont supposées ne


dépendre ni de la position de l’observateur à un moment donné, ni de la direction
dans laquelle il regarde alors. Par conséquent, notre Univers contient des nombres
égaux de galaxies dans des volumes égaux (homogénéité) :

239
9 – Le principe cosmologique

... ...

Notons que pour un espace de dimension supérieure à 1, l’hypothèse d’homogénéité :

n’est plus équivalente à celle d’isotropie combinée au principe d’universalité :

et nous avons de manière générale [2]

isotropie locale ( !)

⊕ ⇒ homogénéité

principe d’universalité ( ?)

Le principe cosmologique est donc une hypothèse supplémentaire à la Relativité


Générale qui concerne uniquement la distribution spatiale de la matière. Comme
celle-ci dit à l’espace comment se courber, seules des variétés spatiales homogènes

240
9 – Le principe cosmologique

vont émerger des équations de la Relativité Générale. De fait, l’isotropie implique


l’invariance sous rotation en tout point de l’espace. Le carré de l’élément de longueur
s’écrit donc (à un instant donné)

dℓ2 = e2λ(r) dr 2 + r 2 dΩ2

et la métrique associée est conformément plane (voir chapitre 4). D’autre part,
l’universalité requiert une courbure spatiale constante. La décomposition du tenseur
de Riemann en tenseurs irréductibles par rapport au groupe SO(d) des transforma-
tions orthogonales implique

Rijkℓ = −K[gik gjℓ − giℓ gjk ] (i, j, k, ℓ = 1, . . . d)

c’est-à-dire
Rjk ≡ g iℓ Rijkℓ = (d − 1)Kgjk .

Si nous reprenons les composantes du tenseur de Ricci associées à la solution de


Schwarzschild extérieure (voir chapitre 6) , alors nous obtenons pour d = 3 :

2λ′
Rrr = = 2Ke2λ
r
Rθθ = 1 − e−2λ + rλ′ e−2λ = 2Kr 2

Rϕϕ = sin2 θRθθ .

Ce système d’équations donne

e−2λ(r) = 1 − Kr 2 .

Le paramètre K ayant les dimensions de l’inverse d’une longueur carrée et un signe


arbitraire, nous définissons

k
K≡ ; k = 0, ±1
a2

de telle sorte que la partie spatiale de la métrique est déterminée par le carré de
l’intervalle de longueur
dr 2
dℓ2 = r2
+ r 2 dΩ2 .
1 − k a2

241
9 – Le principe cosmologique

Si k = 0, la dépendance en a de l’élément de longueur dℓ disparaı̂t et (r, θ, ϕ)


sont simplement les coordonnées sphériques habituelles de “hyperplan” euclidien
E (3) qui est de fait une variété homogène.
Par contre, si k = +1, l’expression du paramètre gaussien K en fonction du
scalaire de courbure R :

R(d) ≡ g jk Rjk = d(d − 1)K

implique en particulier
2
R(2) =
.
a2
Pour d = 2, la surface homogène résultante est donc la sphère S (2) de rayon a (voir
chapitre 4). Par simple extension, pour d = 3 l’hypersurface homogène correspon-
dante attendue est la surface tri-dimensionnelle S (3) d’une hypersphère de rayon
a constant. L’interprétation géométrique de la variable r devient alors évidente si
cette hypersphère est plongée dans un espace euclidien fictif E (4) , tout comme un
ballon est plongé dans l’espace euclidien E (3) . En effet, soient x1 , x2 , x3 et x4 les
coordonnées cartésiennes associées à E (4) . Dans cet espace fictif, l’hypersurface S (3)
satisfait l’équation
x21 + x22 + x23 + x24 = r 2 + x24

= a2
si (r, θ, ϕ) sont les coordonnées polaires associées au sous-espace E (3) . Dans ce cas,
la séparation entre deux points voisins de S (3) est donnée par

dℓ2 = dr 2 + r 2 dθ2 + r 2 sin2 θdϕ2 + dx24

avec la contrainte
x4 dx4 = −rdr

ou encore
r 2 dr 2
= 2 dx24 .
(a − r 2 )
Nous pouvons ainsi éliminer la coordonnée x4 dans l’élément de longueur dℓ pour
effectivement confirmer le résultat escompté :
2 dr 2 2 2
dℓ = 2 + r dΩ .
r
1− 2
a
242
9 – Le principe cosmologique

Par conséquent, la représentation de l’hypersphère dans l’espace θ = π/2 (x1 ≡


r sin θ cos ϕ = r cos ϕ, x2 ≡ r sin θ sin ϕ = r sin ϕ, x3 ≡ r cos θ = 0) est la suivante :

x4

AAAAAAA E
(4)

(3)

AAAAAAA O

AAAAAAA
S d

AAAAAAA
AAAA
AA
P
a

AAAAAAA
AAAA
AA
r

AAAAAAA
x2
ϕ

AAAAAAA (3)
E / x 3 =0

x1

Les paramètres r de E (3) et a de E (4) n’appartenant pas à l’espace physique S (3) , ils
ne sont donc pas mesurables. Nous pouvons cependant introduire la variable sans
dimension
r
σ=
a
de telle sorte que tout point P physique sur l’hypersurface S (3) soit localisé par
les coordonnées spatiales q i = (σ, θ, ϕ). En particulier, nous pouvons exprimer la
distance réelle séparant les points O et P situés dans le plan θ = ϕ = π/2 (x1 =
0, x2 = r, x3 = 0) :
σP

Z
d=a
0 (1 − σ 2 )1/2
= a sin−1 σP .

Finalement, si k = −1, l’hypersurface possède une courbure négative et est as-


sociée à une pseudosphère que l’on ne peut malheureusement pas représenter dans
sa globalité.
Selon le principe cosmologique, la partie spatiale de la métrique couvrant tous

243
9 – Le principe cosmologique

ces cas est donc définie par

dσ 2
 
2 2
dℓ = a 2
+ σ 2 dΩ2
1 − kσ
avec

k = + 1 : courbure positive (hypersphère finie de Riemann)

k = 0 : courbure nulle (hyperplan infini d’Euclide)

k = – 1 : courbure négative (pseudosphère infinie de Lobatchevski)

Ces trois types d’espaces à courbure constante peuvent être caractérisés par la rela-
tion circonférence (C) - rayon (R) qui en découle pour un contour infinitésimal. Si
ces espaces sont réduits à deux dimensions, nous avons respectivement :

C < 2πR C = 2πR C > 2πR

Lorsque nous essayons d’écraser les surfaces infinitésimales correspondantes sur un


plan, nous obtenons en effet les figures suivantes :


∫ ∫


244
9.1 – La métrique de Robertson-Walker

Notons que la selle de cheval représentée ci-dessus n’a qu’une courbure négative
locale alors que la pseudosphère est en réalité caractérisée par une courbure négative
globale.

1. La métrique de Robertson-Walker
Nous devons à présent introduire la variable temporelle t. Cette dernière ne
peut plus être associée à un observateur privilégié situé à grande distance de toute
source gravitationnelle car il fait à présent partie intégrante de l’Univers ! Le principe
d’universalité nous suggère plutôt d’identifier la variable t au temps propre associé
à chaque observateur. En 1936, Robertson et Walker proposent donc la métrique
définie par l’élément de longueur invariant

dσ 2
 
2 2 2 2 2 2
ds = c dt − a (t) + σ dΩ
1 − kσ 2

Si nous considérons une galaxie (ou un amas de galaxies) sur laquelle l’attraction
gravitationnelle locale de la matière environnante est négligeable, ses coordonnées
q i = (σ, θ, ϕ) sont constantes et nous avons bien

ds = cdt.

De plus, dans ce système de coordonnées la ligne d’Univers d’une telle galaxie obéit,
comme il se doit, aux équations des géodésiques (déduites, comme nous l’avons vu,
des identités de Bianchi)
d2 q λ µ
λ dq dq
ν
+ Γ µν =0
ds2 ds ds
car
dq i d2 q i
= 2 =0 et Γi00 = 0.
ds ds
Par conséquent, cette galaxie (ou amas de galaxies) est une poussière en chute libre
dans un fluide parfait et ses coordonnées spatiales (σ, θ, ϕ) sont précisément les
coordonnées comobiles.
La métrique particulière de Robertson et Walker est manifestement en accord
avec le principe cosmologique imposé. Elle respecte également les fondements de la

245
9.1 – La métrique de Robertson-Walker

Relativité Générale et, en particulier, l’équivalence entre tous les observateurs de


l’Univers : le repère comobile associé à chaque observateur respecte les lois de la
Relativité Restreinte, car, répétons-le, il est en chute libre. En d’autres termes, le
principe d’équivalence garantit que le repère comobile est un repère inertiel au sens
de la mécanique d’Einstein. D’autres repères inertiels peuvent bien entendu être
définis par un simple déplacement relatif à vitesse constante. Cependant, dans la
paramétrisation de Robertson et Walker, le repère comobile est unique. En effet,
il est le seul dans lequel la radiation émise par le fond cosmique est par principe
isotrope. Le passage à tout autre repère inertiel rendrait cette radiation anisotrope,
en raison de l’effet Doppler !
Le repère comobile est donc un repère privilégié par le principe cosmologique.
Nous avions vu que le concept même de repère privilégié était exclu du point de vue
de la mécanique de Newton et d’Einstein. Par contre, le point de vue de Robertson et
Walker est en accord parfait avec la Relativité Générale, dès que l’équivalence entre
repère comobile et repère en chute libre est établie. Le principe de Mach a donc une
réalisation naturelle dans le cadre de la paramétrisation de Robertson-Walker : la
matière lointaine définit bien un repère de référence qui est le repère comobile.
Plaçons-nous en (0, θ0 , ϕ0 ) et fixons les coordonnées spatiales de telle sorte qu’une
galaxie soit située en (σ0 , θ0 , ϕ0 ). La distance cosmologique radiale nous séparant de
cette galaxie à l’instant t vaut alors
σ0

Z
d(t) = a(t) .
0 (1 − kσ 2 )1/2

Mesurée sur l’hypersurface, cette distance dépend donc crucialement du signe du


paramètre géométrique k :

a(t) sin−1 σ0 si k = +1

d(t) = a(t)σ0 si k = 0

a(t) sinh−1 σ0 si k = −1.

Nous insistons une nouvelle fois sur le fait que σ0 n’est pas la distance radiale entre
la Voie Lactée et une galaxie. Cette coordonnée comobile sans dimension est par

246
9.1 – La métrique de Robertson-Walker

construction un paramètre indépendant du temps.


L’idée d’un espace qui se distend est une prédiction de la théorie de Relativité
Générale. De nouveau, nous pouvons considérer le cas d’une hypersphère afin de
visualiser ce point essentiel. Pour k = + 1, nous définissons
r
σ= ≡ sin χ.
a
Si le rayon fictif a(t) croı̂t en fonction du temps, l’hypersurface se dilate et la distance
radiale d mesurable augmente alors que les coordonnées comobiles (σ, θ, ϕ) ne varient
pas. Dans l’espace θ = π/2 (x3 = 0), l’Univers en expansion est tel la surface
d’un ballon sur laquelle sont encollés des euro-cents : à mesure que l’on gonfle ce
ballon, les pièces de monnaie (qui jouent ici le rôle des galaxies) s’éloignent les
unes des autres tandis que les zones situées à l’intérieur et à l’extérieur du ballon ne
correspondent à aucune entité physique. Dans le plan θ = ϕ = π/2 (x1 = x3 = 0), les
coordonnées comobiles de la Voie Lactée (0, π2 , π2 ) et de la galaxie lointaine (σ0 , π2 , π2 )
ne varient donc pas et nous avons de fait une bonne représentation d’un Univers
unidimensionnel en expansion :

d(t) = a(t) χ 0

χ
χ 0
0 a(t)

L’Univers ne s’étend dans rien : l’espace lui-même est créé au fur et à mesure que
l’Univers enfle. Toutes les galaxies sont collées sur l’hypersphère et s’éloignent de
nous. Il nous est impossible de nous extirper de l’Univers pour observer ces mouve-
ments relatifs. Mais chaque galaxie (constituée en réalité de centaines de milliards
d’étoiles) est liée par sa propre gravité et fournit ainsi une échelle absolue pour la
mesure de l’expansion de l’Univers présent.

247
9.1 – La métrique de Robertson-Walker

Pour une surface plane (k=0), la réduction bi-dimensionnelle est l’échiquier


dessiné sur une feuille de caoutchouc. Si cette feuille est étirée uniformément (à
l’aide de 4 barres fixées le long des côtés) les coordonnées comobiles des différentes
pièces sur cet échiquier restent inchangées :

La variable σ étant sans dimension, l’intervalle de longueur dℓ ne dépend du temps


qu’au travers du facteur d’échelle a(t) dans la métrique de Robertson-Walker.
En général, si une sphère fictive centrée sur la Voie Lactée traverse une seconde
galaxie située à une distance radiale d, sa surface vaudra respectivement
 
2 d
2
4πa sin
R

A = 4πa2 σ 2 = 4πd2
 
2 d 2
4πa sinh .
R
L’observation, à un instant donné, de galaxies de plus en plus éloignées de nous
correspond à une augmentation progressive de d tout en maintenant a fixé. Dans ce
cas nous constatons que l’Univers peut être caractérisé par la nature de son espace :

fermé, fini si k = +1

plan, infini si k = 0

ouvert, infini si k = −1

248
9.2 – Les Univers ≪ statiques ≫ revisités

À l’échelle cosmique (d > 108 a.ℓ.), une galaxie de la taille de notre Voie Lactée
(105 a.ℓ.) est assimilée à une simple poussière. Nous pouvons dès lors réanalyser les
deux modèles d’Univers statique avec pression nulle dans le système de coordonnées
comobiles de Robertson et Walker.

2. Les Univers “statiques” revisités


Tout d’abord, à l’aide des changements de variable

t̃ = t · cosh χ
r̃ = ct · sinh χ,

l’espace-temps de Minkowski habituellement défini par

ds2 = c2 dt̃2 − dr̃ 2 − r̃ 2 dΩ2

peut être décrit dans le système de coordonnées comobiles de Robertson-Walker :

dσ 2
 
2 2 2 2 2 2 2
ds = c dt − c t + σ dΩ
1 + σ2
en posant simplement
σ = sinh χ.

Nous retrouvons ainsi le modèle cinématique de Milne (1933) qui représente en fait
l’Univers comme un milieu de particules-tests, sans gravité, mais avec un facteur
d’échelle linéaire dans le temps :

a(t) = ct ; k = −1.

Ensuite, le modèle statique d’Einstein obéit manifestement au principe cosmolo-


gique car une densité constante assure une distribution homogène de la matière. De
fait, la métrique associée à ce modèle (voir Section 8.4)

dr 2
ds2E = c2 dt2 − 2
− r 2 dΩ2
1− Λr
dσ 2
 
2 2 1 2 2
≡ c dt − + σ dΩ
Λ 1 − σ2

249
9.2 – Les Univers ≪ statiques ≫ revisités

correspond au cas particulier


1
a(t) = RE = ; k = +1
Λ1/2
dans la paramétrisation de Robertson-Walker. Si la densité moyenne de l’Univers est
de l’ordre de 5 atomes d’hydrogène par m3 , nous obtenons une estimation tout-à-fait
remarquable du rayon de celui-ci
c
RE = ≈ 1.2 1010 a.ℓ.
(4πGρ0 )1/2
Dans cet Univers statique nous avons

dℓ2 = RE
2
{dχ2 + sin2 χ(dθ2 + sin2 θdϕ2 )}

et le volume correspondant
Z π Z π Z 2π
3 2
V = RE sin χdχ sin θdθ dϕ
0 0 0

= 2π 2 RE
3

est fini, en accord avec le principe de Mach selon lequel l’origine de l’inertie d’un
corps est à rechercher dans l’ensemble des autres masses présentes dans l’Univers.
Nous pouvons dès lors y tester le degré de validité de la “loi d’induction inertielle”
présentée au chapitre 2 :

Gm~aρ dV
Z Z Z
F~′ = −
RE c2 Univers χ
Gm~aρ 2 π sin2 χdχ π 2π
Z Z Z
= − 2 RE sin θdθ dϕ
c 0 χ 0 0
Z π
sin2 χdχ

= − m~a
0 χ

≃ −1.21833 m~a !

Finalement, le modèle statique de de Sitter ne respecte pas le principe d’ho-


mogénéité : l’écoulement du temps dépend de la localisation
r (voir g00 !) et les particu-
3
les-tests accélérées s’accumulent inexorablement en r = (voir grr !). Dès 1925,
Λ

250
9.3 – Loi de Hubble-Lemaı̂tre

Georges Lemaı̂tre constate cependant que la métrique


   −1
2 Λ 2 2 2 Λ 2
dsdS = 1 − r c dt − 1 − r dr 2 − r 2 dΩ2
3 3
décrit un Univers homogène en termes des nouvelles coordonnées spatio-temporelles :
r −ct/Rs
r̃ =  1/2 e
r2
1− 2
Rs
r2
 
Rs
ct̃ = ct + ln 1 − 2
2 Rs
avec  1/2
3
Rs ≡ .
Λ
Nous obtenons en effet

ds2dS = c2 dt̃ 2 − e2ct̃/Rs (dr̃ 2 + r̃ 2 dΩ2 )


≡ c2 dt 2 − R02 e2ct/Rs (dσ 2 + σ 2 dΩ2 ),

c’est-à-dire un facteur d’échelle dynamique


√Λ
a(t) = a(0)e 3 ct ; k = 0

dans le système de coordonnées comobiles de Robertson et Walker.


L’Univers de “mouvement sans matière” doit donc être réinterprété comme un
hyperplan homogène en expansion exponentielle. L’analogie bi-dimensionnelle d’un
échiquier imprimé sur une feuille de caoutchouc infinie que l’on étire illustre par-
faitement le mouvement relatif des galaxies qui en résulte. Bien que surprenante à
première vue, l’expansion d’un espace euclidien infini est possible au même titre que
la partie (les entiers pairs) peut être aussi grande que le tout (les entiers) pour des
ensembles infinis :

-4 -3 -2 -1 0 +1 +2 +3 +4
... ...

-4 -2 0 +2 +4
... ...

Cette représentation est en fait la seule en accord avec le principe cosmologique qui
affirme qu’aucun observateur n’est privilégié.

251
9.3 – Loi de Hubble-Lemaı̂tre

3. Loi de Hubble-Lemaı̂tre
Dans l’analogie du jeu d’échec infini, les galaxies sont de simples pions posés sur
les cases de l’échiquier. Tout observateur vivant dans une de ces cases aura cependant
l’impression d’être au centre d’un espace statique si les galaxies voisines ont une
vitesse de recul. Cette caractéristique n’est pas propre au modèle de de Sitter. Elle
est en fait la conséquence immédiate d’un principe cosmologique qui, rappelons-le,
repose d’une part sur l’isotropie apparente de la distribution de galaxies, et d’autre
part sur le caractère universel des lois de la physique.
Considérons en effet une galaxie s’éloignant de nous

L’hypothèse d’isotropie impose alors

tandis que le principe d’universalité requiert

Par conséquent, l’additivité des vitesses (non-relativistes) implique

i.e., une vitesse de récession proportionnelle à l’éloignement actuel :

v ≃ H0 d
252
9.3 – Loi de Hubble-Lemaı̂tre

Cette relation linéaire approximative, historiquement [3] prédite par Lemaı̂tre (1927)
et observée par l’astronome Hubble (1929) sous l’influence de de Sitter (1928),
est manifestement satisfaite par toute métrique exprimée dans le système de coor-
données comobiles de Robertson-Walker :
Z σP
˙ dσ
d(t) = ȧ(t)
0 (1 − kσ 2 )1/2

c’est-à-dire
ȧ(t)
v(t) = d(t) ≡ H(t)d(t).
a(t)
Lors de son Assemblée Générale en août 2018, l’Union Astronomique Internationale
a recommandé que cette propriété remarquable de tout Univers homogène en ex-
pansion soit rebaptisée “loi de Hubble-Lemaı̂tre”. Cette proposition a finalement été
entérinée le 26 octobre 2018, avec 78% des 4060 votes électroniques enregistrés en
sa faveur.
Dans le modèle purement cinématique de Milne, nous avons

ȧ(t0 ) 1
H0M = =
a(t0 ) t0

avec t0 , l’âge de l’Univers présent. Par contre, dans l’Univers de de Sitter, la relation
linéaire entre vitesse de récession et distance est exacte en tout temps :
r
Λ
H0dS = c.
3

La “loi de Hubble” constitue le pilier numéro un de la Cosmologie moderne [4–6].


Après de multiples controverses sur l’évaluation des distances à l’aide de chandelles
standards [7], la “constante de Hubble” définie conventionnellement par

1.02 h0
H0 ≡ h0 100 km s−1 Mpc−1 =
1010 années

a vu sa valeur passer progressivement de h0 ≃ 6 à

h0 = 0.68 ± 0.02.

Cette valeur remarquablement précise est le résultat d’une analyse fine du rayonne-
ment associé au fond cosmique par la sonde européenne PLANCK. Rendue publique

253
9.3 – Loi de Hubble-Lemaı̂tre

au printemps 2013, elle signifie en principe une vitesse de récession d’environ 70


km s−1 pour une galaxie située à une distance de 1 Megaparsec ou 3.26 millions
d’années-lumière. Rappelons toutefois que cette récession ne devient systématique
qu’à l’échelle cosmique (d > 108 a.ℓ.). C’est ainsi que la galaxie Andromède (Hubble,
1925) “seulement” distante de 2 millions d’années-lumière se rapproche en fait de
nous à la vitesse de 270 km s−1 ...
Dans sa version originale, le modèle de de Sitter décrit une fuite des galaxies dans
un espace (inhomogène) statique. Le déplacement spectral vers le rouge, observé par
Slipher dès 1910 et exploité ensuite par Hubble, est donc interprété dans un premier
temps en terme d’un effet Doppler (Weyl, 1923) :

Selon le principe cosmologique appliqué dans le cadre de la Relativité Générale,


“Dieu ne joue pas aux échecs”. L’interprétation correcte de cette fuite apparente
doit donc se faire dans un espace (homogène) en expansion dans lequel les galaxies
sont figées. Le redshift cosmologique observé est alors une conséquence immédiate
de l’élongation progressive de la longueur d’onde électromagnétique littéralement
imprimée dans l’espace E (3) qui s’étire. Reprenons en effet l’analogie avec l’échiquier
E (2) :

254
9.3 – Loi de Hubble-Lemaı̂tre

Le décalage vers le rouge ne résulte donc pas d’un mouvement relatif des galaxies
dans un espace absolu. L’espace est en réalité un concept dynamique lié au champ
gravitationnel et non un cadre inerte pour les phénomènes physiques. Curieusement,
Hubble n’acceptera jamais l’interprétation de la loi éponyme en terme d’une expan-
sion de l’espace. Georges Lemaı̂tre l’a, par contre, très bien comprise et est donc fin
prêt pour une véritable révolution cosmologique : Einstein avait manqué de peu une
prédiction extraordinaire de SA théorie de la Relativité Générale :

“notre Univers est en expansion”

255
9.3 – Loi de Hubble-Lemaı̂tre

Exercices intégrés

9.1 Construction systèmatique de la métrique de Robertson-Walker.

9.2 Caractère conformément plan de la métrique de Robertson-Walker.

9.3 Nombre de galaxies dans l’Univers statique d’Einstein.

9.4 Généralisation relativiste de la loi de Hubble-Lemaı̂tre.

256
Chapitre 9

Bibliographie
[1] “The day we found the Universe”, M. Bartusiak (Vintage Books, 2009).

[2] “A short history of the Universe”, J. Silk (Scientific American library, 1994).

[3] “The linear redshift-distance relationship : Lemaı̂tre beats Hubble by two


years”, M. Way and H. Nussbaumer, arXiv : 1104.3031 [[Link]-ph] (2011) ;
voir aussi, “Anges et Démons”, [Link] (Lattès, 2005) pp. 84-85.

[4] “Principles of physical cosmology”, P.J.E. Peebles (Princeton, 1993).

[5] “Cosmological physics”, J.A. Peacock (Cambridge, 1999).

[6] “An introduction to modern cosmology”, A. Liddle (Wiley, 2003).

[7] “The ups and downs of the Hubble constant”, G.A. Tammann, arXiv : astro-
ph/0512584 (2005).

257
10 – Les équations de Friedmann-Lemaı̂tre

Chapitre 10

Les équations de Friedmann-Lemaı̂tre

Nous avons vu que les modèles d’Einstein et de de Sitter correspondent en réalité


à deux cas particuliers de la paramétrisation de Robertson-Walker basée sur le prin-
cipe cosmologique. Une approche systématique de toutes les solutions pour le pa-
ramètre d’échelle a(t) est possible si nous plongeons directement la métrique
 
1 0 0 0
 0 
RW
gµν ≡
 
2

 0 −a (t)g̃ij 
0
avec
1
g̃σσ =
1 − kσ 2
g̃θθ = σ2
g̃ϕϕ = σ 2 sin2 θ

dans les équations d’Einstein


 
1 8πG
Rµν − Rgµν − Λgµν = κTµν κ= 4 .
2 c
Le membre de gauche (“courbure”) est aisément évalué à partir des composantes du
tenseur de Ricci
3 ä
Rtt = −
c2 a  
d
Rtj = 0 ·≡
dt
1
Rij = (aä + 2ȧ2 + 2kc2 )g̃ij .
c2
Pour le membre de droite (“matière”) des équations d’Einstein, nous devons simple-
ment nous rappeler que le choix des coordonnées (t, σ, θ, ϕ) par Robertson et Walker

259
10 – Les équations de Friedmann-Lemaı̂tre

correspond à un repère comobile se mouvant avec la matière en chute libre, en tout


point de l’espace. Ce référentiel suit donc le fluide cosmique de telle sorte que le
4-vecteur vitesse s’écrit  
c
dqµ  0 
uµ (q) ≡ = .
 
dτ  0 
0
Les composantes du tenseur énergie-moment associé à ce fluide parfait
 p
Tµν = ρ + 2 uµ uν − pgµν
c
deviennent alors simplement

Ttt = ρc2
Tij = pa2 g̃ij .

Le principe cosmologique appliqué aux équations de la Relativité Générale re-


quiert dès lors
 2
ȧ kc2 Λc2 8πG
+ 2 − = ρ
a a 3 3
 2
ä 1 ȧ kc2 Λc2 4πG
+ + 2− = − 2 p.
a 2 a 2a 2 c
Ces deux équations indépendantes peuvent être réécrites sous la forme standard

 2
ȧ kc2 Λc2 8πG
+ 2 − = ρ
a a 3 3
ä Λc2
 
4πG 3p
− =− ρ+ 2
a 3 3 c

Ces équations de Friedmann-Lemaı̂tre [1–3] ont la prétention de décrire l’évolution


classique de notre Univers en termes de 4 paramètres physiques :

260
10.1 – Quelques solutions analytiques simples

• k = 0, ±1 (géométrie)

• Λ (constante cosmologique)

• ρ>0 ( densité )

1
• 0≤λ≤ 3
( rapport pression/densité )

1. Quelques solutions analytiques simples


Si nous négligeons la pression, nous retrouvons bien sûr les modèles particu-
liers de
– Einstein (“matière sans mouvement”) :
Λc2
 
1
a(t) = RE : k = +1 , Λ = 2 , ρ =
RE 4πG
a

R
E

– de Sitter (“mouvement sans matière”) :


√Λ
a(t) = a(0)e 3 ct : (k = 0 , Λ > 0 , ρ = 0)
a

– Milne (“cinématique sans gravité”) :

a(t) = ct : (k = −1 , Λ = 0 , ρ = 0)

261
10.2 – Univers de Lemaı̂tre (1927)

déjà analysés dans les chapitres précédents.


Mais au vu du nombre de paramètres libres, il est évident que d’autres modèles
sont autorisés par le principe cosmologique. C’est ainsi que pour un Univers vide de
matière (ρ = p = 0) les équations de Friedmann-Lemaı̂tre admettent également les
solutions analytiques simples suivantes :

r r !
3 Λ
a(t) = cosh ct : (k = +1 , Λ > 0), “no Big Bang”
Λ 3
r r !
3 Λ
a(t) = sinh ct : (k = −1 , Λ > 0), “Big Bang”
Λ 3
r r !
3 Λ
a(t) = sin − ct : (k = −1 , Λ < 0), “Big Crunch”
Λ 3

2. Univers de Lemaı̂tre (1927)


Passant outre des préjugés de son époque, Lemaı̂tre va plaider pour un es-
pace fermé (k = +1) en présence d’une constante cosmologique positive (Λ > 0) et
traiter les modèles cosmologiques proposés par Einstein et de Sitter comme deux
époques particulières dans l’“histoire de notre Univers”. En 1927 il publie un pre-
mier article au titre très évocateur, ≪ Un Univers homogène de masse constante et
de rayon croissant, rendant compte de la vitesse radiale des nébuleuses extragalac-
tiques ≫. Sa motivation phénoménologique est clairement exprimée dans l’introduc-
tion :

262
10.2 – Univers de Lemaı̂tre (1927)

≪ Deux solutions ont été proposées. Celle de de Sitter ignore la présence de la


matière et suppose sa densité nulle [. . . ], son grand intérêt est d’expliquer le
fait que les nébuleuses extra-galactiques semblent nous fuir avec une énorme
vitesse [. . . ], sans supposer que nous nous trouvons en un point de l’univers
doué de propriétés spéciales. ≫

≪ L’autre solution est celle d’Einstein. Elle tient compte du fait évident que
la densité de la matière n’est pas nulle et elle conduit à une relation entre
cette densité et le rayon de l’univers. Cette relation a fait prévoir l’existence
de masses énormément supérieures à tout ce qui était connu lorsque la théorie
a été pour la première fois comparée avec les faits. Ces masses ont été de-
puis découvertes lorsque les distances et les dimensions des nébuleuses extra-
galactiques ont pu être établies [. . . ] ≫.

≪ Les deux solutions ont donc leurs avantages. L’une s’accorde avec l’observa-
tion des vitesses radiales des nébuleuses, l’autre tient compte de la présence de
la matière et donne une relation satisfaisante entre le rayon de l’univers et la
masse qu’il contient. Il semble désirable d’obtenir une solution intermédiaire
qui pourrait combiner les avantages de chacune d’elles [. . . ] ≫.

≪ Pour trouver une solution présentant simultanément les avantages de celle


d’Einstein et de celle de de Sitter, nous sommes ainsi conduits à étudier un
univers d’Einstein où le rayon de l’espace (ou de l’univers) varie d’une façon
quelconque [. . . ] ≫.

Georges Lemaı̂tre propose donc ici une modification minimale du modèle statique
d’Einstein (E) afin de rendre compte de la “fuite” des galaxies. Après une phase
quasi-stationnaire qui “vieillit” à souhait notre Univers, la force répulsive induite
par la constante cosmologique d’Einstein va progressivement l’emporter sur la gravi-
tation. Le rayon de l’Univers va croı̂tre de plus en plus rapidement, pour atteindre
finalement le régime exponentiel d’un Univers de de Sitter (dS) de densité nulle.
En 1930, Eddington envoie une copie de cet article à de Sitter, avec en note :
“This seems a complete answer to the question we were discussing”.

et en 1931, il publie une version anglaise [4] de ce modèle d’Univers en expansion


qui porte aujourd’hui le nom de Lemaı̂tre-Eddington (L − E). Il est caractérisé par :
1
a = a(t) : (k = +1 , Λ = 2
, ρ(t) = ρ0 R03 a−3 (t) , λ = 0)
RE

263
10.2 – Univers de Lemaı̂tre (1927)

L-E

dS
R
0
E
R
E

t t
0

avec √ Z  1/2
3 a da
t − t0 = RE .
c a + 2RE a − RE
Ce modèle est cependant loin d’être unique. En effet, la première équation de
Friedmann-Lemaı̂tre prend la forme classique d’un bilan d’énergie :
 2 
Λa20

dã k − 1/ã
+ =
dλ ã2 3
si nous effectuons les changements de variables

a
ã =
a0
8πGρa3
 
a0 ≡
3c2
a
dλ = cdt.
a20

Pour k = +1, nous retrouvons alors l’équation décrivant la trajectoire de la lumière


au voisinage d’un trou noir (voir Section 7.4).

264
10.2 – Univers de Lemaı̂tre (1927)

2
E = Λ a0
3
k=+1

E L-E dS
4/27

0
1 3/2 2 ~
a = a / a0

Sur base de cette figure classique, nous constatons qu’Einstein avait dans ses mains
une théorie qui prédisait l’expansion (ou la contraction) cosmique. Que ce soit sans
constante cosmologique (E = 0), avec une constante cosmologique générique
(E > 0) et même, avec une constante cosmologique finement ajustée (E = 4/27),
ses équations impliquaient que l’Univers ne peut en aucun cas être statique ! Il avait
donc une prédiction spectaculaire à sa disposition, mais a préféré contraindre sa
théorie au point de commettre une erreur évidente sur la stabilité pour affirmer
que ses équations étaient compatibles avec un Univers statique [5]. Pour preuve, la
remarque suivante :

≪ If there is no quasi-static world,


then away with the cosmological term ≫

qui apparaı̂t dans une lettre adressée à Weyl en 1923. Cette citation montre égale-
ment qu’Einstein était prêt à abandonner Λ si on lui apportait des preuves en faveur
d’un Univers dynamique. Il faudra pour cela attendre près de 10 ans et une publi-
cation (avec son vieil adversaire de Sitter !) en faveur du modèle k = 0 et Λ = 0.
De même, à partir de cette figure classique nous voyons que le modèle de L − E
correspond au cas très particulier où E vaut précisément la valeur critique (4/27)
au-dessus de laquelle une singularité en a = 0, appelée aujourd’hui Big Bang, de-
vient inévitable (Lemaı̂tre, 1931). Mais son intérêt principal réside dans le fait
qu’il permet pour la première fois de formuler des questions pertinentes au sujet de

265
10.2 – Univers de Lemaı̂tre (1927)

l’évolution passée, présente et future de l’Univers. En particulier, si notre Univers


présent (t = t0 ) est caractérisé par la densité critique associée à l’Univers k = Λ = 0
d’Einstein-de Sitter (1932), i.e.,

3H02
ρc ≡ ≈ 10 h20 protons/m3 ≈ 5 atomes d’hydrogène/m3 ,
8πG

ce modèle simple prédit déjà des échelles très raisonnables tant pour l’espace

1
∼ √
R0 > ≈ 1.2 1010 années-lumière (Einstein)
ΛE
que pour le temps
r
1 3
H0−1 >
∼ ≈ 2 1010 années (de Sitter).
c ΛE

La Cosmologie est enfin élevée au niveau d’une science à part entière !

Aujourd’hui, notre Univers s’avère compatible avec le modèle k = 0 et Λ > 0,


soit "√ #
1/3
3Λc2

8πGρ0
a(t) = a0 sinh2/3 t , a0 ≡ a(t0 )
Λc2 2
ou " 3/2 s #
2 −1 a Λ
t= √ sinh
3Λc2 a0 κρ0 c2

mais ceci est une autre histoire [6] . . .


Notons seulement que les équations de Friedmann-Lemaı̂tre dérivées dans ce
chapitre peuvent être écrites sous la forme moderne suivante (pour p = 0) :

kc2
ΩΛ + ΩM = 1+
a2 H 2
1 1 ä
ΩΛ − ΩM =
2 H2 a

si nous les divisons simplement par le carré de la constante de Hubble H. Sur base
de ces équations nous pouvons décrire les différents modèles d’Univers.

266
10.2 – Univers de Lemaı̂tre (1927)

Les dernières analyses basées essentiellement sur les données de la sonde PLANCK
mise sur orbite en mai 2009 impliquent que les valeurs présentes de ΩΛ et ΩM (i.e.,
en t = t0 ) sont [7]

Λc2 ρΛ
Ω0Λ = 2
≡ = 68.3% (ρΛ = constante)
3H0 ρc

8πGρ0M ρ0M
Ω0M = ≡ = 31.7% (ρM a3 = constante).
3H02 ρc
Ces valeurs cosmologiques remarquablement précises impliquent d’une part que
l’abondance relative Ω0DM de matière sombre (“Dark Matter”) sous forme non-
baryonique (Ω0B = 4.9%) vaut

Ω0DM
≈ 85%
Ω0DM + Ω0B

en très bon accord avec les données astrophysiques sur le halo des galaxies (voir
section 6.3.3). Elles entraı̂nent d’autre part la relation

Ω0Λ + Ω0M = 1.00 ± 0.01,

267
10.2 – Univers de Lemaı̂tre (1927)

soit un Univers apparemment plat à l’échelle cosmique. Âgé de près de 14 milliards


d’années si k = 0 et Λ > 0,
1/2
Ω0Λ

2 0 −1/2
H0 t0 = (Ω ) sinh−1
3 Λ Ω0M
p !
1 1 1+ Ω0
= p ln p Λ ≈ 0.95,
3 Ω0Λ 1 − Ω0Λ
il est en expansion accélérée (ä > 0) depuis
1
tc ∼ t0 (Ω0Λ ∼ 0.70)
2
car ΩcΛ ≡ 1/3 implique
Hc /H0 = (Ω0Λ /ΩcΛ )1/2 ≈ 3/2

et √
2 1+ 3
Hc tc = √ ln( √ ) ≈ 3/4.
3 2
−1
La coı̈ncidence numérique t0 ≈ H0 , seulement exacte si

Ω0Λ = 0.737 (Ω0M = 0.263),

peut interpeler. Nous avons vu que cette relation entre l’âge de l’Univers et l’inverse
de la constante d’Hubble n’est, a priori, justifiée que dans le cadre du modèle de
Milne (ΩΛ = ΩM = 0) tel que a(t) = ct.

S’agit-il d’un simple hasard, d’une nécessité pour que la vie puisse exister où l’in-
dication d’une nouvelle physique fondamentale ? À ce stade, il est utile de rappeler
que la coı̈ncidence astronomique
distance Terre-Soleil diamètre Soleil

distance Terre-Lune diamètre Lune
268
10.2 – Univers de Lemaı̂tre (1927)

qui fait que le disque lunaire recouvre parfaitement le disque solaire lors d’une éclipse
totale semble bien le fruit du hasard !
L’observation d’une expansion accélérée de l’Univers [8] nécessite l’introduction
d’une constante cosmologique positive dans la théorie générale de la relativité. Par
conséquent, aujourd’hui il est plus informatif de réduire formellement la première
équation de Friedmann-Lemaı̂tre au bilan d’énergie suivant :
2
1 kc2

1 dr
+ V (r) = − =E
2 dt 2 H02 a20

via les substitutions


a → a0 r,

dt → H0−1 dt.
Dans ce cas, la dynamique de l’Univers est équivalente à celle d’une particule de
masse unité se propageant dans un espace uni-dimensionnel sous l’influence d’une
force dérivant du potentiel

1 1 2

V (r) = − ΩM + ΩΛ r .
2 r

Pour Λ > 0, ce potentiel admet un maximum en rt ≡ (ΩM /2ΩΛ )1/2 tel que la
particule en mouvement subit une décélération suivie d’une accélération lorsque
l’énergie totale est nulle (i.e., k = 0) :

V(r)

rt 1 r
E

Cependant, tel est aussi le cas si l’énergie totale est négative (i.e., k = +1) mais
supérieure à V (rt ). Ce diagramme illustre ainsi le fait qu’il ne sera jamais possible
de conclure que k = 0, compte tenu de l’anisotropie ∆T de la température T (≈ 2.7

269
10.2 – Univers de Lemaı̂tre (1927)

K) associée au bruit de fond cosmique :


∆T
∆(Ω0Λ + Ω0M − 1) & ( )obs. ≈ 10−5 .
T
En d’autres termes, sur base des données récentes, nous ne devons pas trop vite en
conclure que l’Univers entier est plan et infini (k = 0). En effet, l’humanité a déjà
commis une erreur semblable dans le passé : sur base de l’observation que la Terre est
approximativement plate endéans l’horizon visible, nous avons longtemps pensé que
la Terre entière était plate ! Ici, de l’incertitude actuelle sur Ω0Λ + Ω0M − 1 (i.e., 1%)
nous pouvons seulement conclure, à l’aide de la première équation de Friedmann-
Lemaı̂tre, que le rayon (a0 ) d’un Univers qui serait “in fine” fermé (k = +1) est
au moins un ordre de grandeur plus grand que le rayon (cH0−1 ) de l’Univers visible.
Pour un espace bidimensionnel S (2) tel que la surface de la Terre, cela signifierait
un horizon de l’ordre de 640 km, ou encore un domaine accessible sous-tendu par
un angle χ d’environ 6◦ , pour notre brave escargot ! Le préjugé tenace (conforté par
le paradigme de l’inflation) d’un Univers spatialement fini (k = +1) a donc encore
de beaux jours devant lui...
Cependant, pour l’instant l’apparente nécessité d’une matière sombre dans le
cadre de la théorie d’Einstein n’est pas sans rappeler l’histoire fabuleuse de Neptune
dans le cadre de la théorie de Newton, à moins qu’il ne s’agisse plutôt de celle moins
glorieuse de Vulcain !

270
10.2 – Univers de Lemaı̂tre (1927)

Exercices intégrés

10.1 L’Univers de Lemaı̂tre-Eddington.

10.2 L’Univers de Bianchi type I.

10.3 L’Univers anisotrope de Kasner.

10.4 L’Univers en rotation de Gödel.

10.5 Cosmologie de Nordstrøm et absence de singularité.

271
Chapitre 10

Bibliographie
[1] “Alexander A. Friedmann, the Man who Made the Universe Expand”, E.A.
Tropp, [Link]. Frenkel and A.D. Chernin (Cambridge, 1993).

[2] “Un atome d’Univers, la vie et l’œuvre de Georges Lemaı̂tre”, D. Lambert


(Racine, 2000).

[3] “A. Friedmann et G. Lemaı̂tre, Essais de Cosmologie”, J.-P. Luminet (Seuil,


1997).

[4] “Expansion of the Universe, A homogeneous universe of constant mass and


increasing radius accounting for the radial velocity of extra-galactic nebulae”,
A.E. Eddington, Monthly Notices of the Royal Astronomical Society 91 : 483-
490. Les paragraphes contenant des estimations originales de la constante de
Hubble par Lemaı̂tre (i.e., h0 = 5.75 et h0 = 6.70 selon l’échantillon de données
utilisé sur base des vitesses radiales de Slipher et des distances de Hubble) sont
absents dans cette traduction ! [voir “Discovering the expanding Universe”, H.
Nussbaumer and L. Bieri, (Cambridge, 2009) ainsi que “The curious case of
Lemaı̂tre’s equation no.24”, S. van den Bergh, arXiv : 1106.1195 (2011) et
“Edwin Hubble in translation trouble”, E.S. Reich, Nature News (2011)]. Cette
controverse prit fin avec la preuve apportée par M. Livio [“Mystery of the
missing text solved”, Nature 479 (2011) 171] que la traduction de 1931 est
l’œuvre de . . . G. Lemaı̂tre. Pour une traduction anglaise fidèle de l’article de
1927, voir J.-P. Luminet, arXiv :1305.6470 (2013).

[5] “Why all these prejudices against a constant ?”, E. Bianchi and C. Rovelli,
arXiv : 1002.3966 (2010).

272
Chapitre 10

[6] “Le roman du Big Bang ; la plus importante découverte scientifique de tous les
temps”, S. Singh (Hachette, 2007).

[7] “Planck 2013 results”, Planck collaboration, arXiv : 1303.5062.

[8] “De l’éclipse totale du Soleil à l’énigme de l’énergie sombre”, J.-M. Gérard,
Revue des Questions Scientifiques 183 (2012) : 145-168.

273

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