UPEC – 2024 - 2025 - UE 1 ECU1 « Étude des genres littéraires ».
Enseignante : E. Le Corre ([Link]@[Link])
Chapitre 3 – La versification des Cahiers de Douai
La plupart des notions ci-dessous sont des révisions du collège et du lycée. Elles sont à connaître pour le partiel de
mi-semestre.
❯ La poésie est souvent en vers - c’est le cas dans les Cahiers de Douai - mais il existe aussi de la poésie en prose (par
exemple Une Saison en Enfer ou les Illuminations de Rimbaud).
❯ La versification est la technique du vers.
- Lorsqu’on étudie un poème en vers, on ne parle pas de narrateur mais de poète, pas de paragraphes mais de strophes, pas
de lignes mais de vers.
- Quand on cite un poème dans un travail écrit, on sépare les vers par des barres obliques pour respecter leur disposition, et on
garde la majuscule en début de vers :
Ex : « Ils voient le fort bras blanc qui tourne/La pâte grise, et l’enfourne/Dans un trou clair. » (« Les Effarés »)
- On cite le titre d’un poème entre guillemets, et le titre d’un recueil (ou d’un livre) en italique (ou souligné) :
Ex : Les Cahiers de Douai s’ouvrent par le poème « Roman », ou Les Cahiers de Douai s’ouvrent par le poème « Roman ».
I – Le vers
Les vers réguliers sont caractérisés par un retour à la ligne, une majuscule initiale et un nombre défini de
syllabes. Le nombre de syllabes peut être identique pour tous les vers d’une strophe, ou peut varier à l’intérieur
d’une strophe, et même varier d’une strophe à l’autre : on parle alors de poème hétérométrique.
A. La mesure des vers : le décompte des syllabes
Pour mesurer un vers, il faut compter les syllabes, en sachant que le son [ə], appelé « e » caduc ou instable
ne compte pas devant une voyelle ou un – h muet ni en fin de vers, mais compte devant une consonne.
Par ailleurs, si deux voyelles se suivent (dont la première est souvent y ou i) :
- on peut compter deux syllabes. On parle alors de diérèse. Ex : → imagination = [Link] = 6 syllabes (dans
« Les Sages d’autrefois… »)
- on peut compter une seule syllabe : on parle de synérèse. Ex : → pied : 1 syllabe.
Exemple de décompte de syllabes :
[Link]. entr(e). eux. l’[Link]. la .[Link] » (Verlaine, « Les Sages d’autrefois… »)
- On ne compte pas le « e » caduc final de « inquiète » ni celui de « entre » parce qu’ils sont suivis d’une voyelle.
- On ne compte pas non plus le -e final de « débile » parce qu’il est en fin de vers.
- On compte le – e final de « rendre » parce qu’il est suivi d’une consonne.
- On compte le mot « imagination » en six syllabes (avec une diérèse dans la dernière syllabe : ti/on) pour obtenir
un alexandrin de 12 syllabes.
Vous pouvez vous aider de la chaine « Le Français c’est facile », notamment : « Compter les syllabes en poésie et éviter les
pièges » : [Link] pour clarifier le décompte des syllabes.
B. Les différents mètres
Le mètre se définit par le nombre de syllabes.
Dans la poésie française traditionnelle, jusqu’au début du XIXe siècle, les mètre sont généralement pairs :
L’alexandrin (12 syllabes) est le mètre le plus fréquent de la poésie française.
Le décasyllabe (10 syllabes) et l’octosyllabe (8 syllabes) sont également très fréquents.
Enfin, ou trouve l’hexasyllabe (6 syllabes).
Il existe également des mètres impairs, dans la chanson médiévale ou les fables, et dans la poésie à partir du XIXe
siècle : hendécasyllabe (11 syllabes), ennéasyllabe (9 syllabes) ; heptasyllabe (7 syllabes), pentasyllabe (5
syllabes). Rimbaud ne les utilise pas dans les Cahiers de Douai.
II – Les principales strophes et les formes fixes
A. Les principales strophes
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La strophe se caractérise par une unité typographique (elle est isolée des autres strophes par un blanc) et souvent,
par un système de rimes. Elle correspond généralement à une unité de sens.
Il existe différents types de strophes : le distique (deux vers) ; le tercet (trois vers) ; le quatrain (quatre vers) ; le
quintil (cinq vers) ; le sizain (six vers) ; le septain (sept vers) ; le huitain (huit vers), etc.
B. Les formes fixes
De nombreux poèmes ne relèvent d’aucune forme poétique particulière. Mais certaines formes poétiques sont
fixées par des contraintes strictes de construction (vers, rimes, strophes…) :
• Le sonnet : c’est un poème de 14 vers constitué de deux quatrains puis de deux tercets. Traditionnellement, le
schéma canonique des rimes est le suivant : ABBA – ABBA – CCD – EED. La charnière (ou la volte) désigne la
rupture (de thème, d’énonciation, de ton…) entre les quatrains et les tercets. Le dernier vers peut constituer une
chute.
• La ballade : c’est un poème constitué de 3 huitains ou de 3 dizains, suivis d’une demi-strophe (4 ou 5 vers)
appelée « envoi » (car elle est « envoyée » à un destinataire précis).
• L’ode : poème lyrique divisé en strophes semblables entre elles par le nombre et la mesure des vers. Elle sert
souvent à célébrer un événement ou une personne.
III - Le rythme
A. Le rythme du vers
Les vers ont un rythme qu’il convient de rendre à la lecture. Ce rythme est déterminé par la place des accents.
L’accent tonique est marqué sur la dernière syllabe d’un mot ou d’un groupe de mots, ou sur l’avant-dernière si la
dernière est un -e caduc. Chaque accent tonique est suivi d’une légère pause. La césure suit immédiatement l’accent
principal qui sépare le vers en deux hémistiches.
Dans l’alexandrin, la césure sépare le vers en deux hémistiches de 6 syllabes :
Ex. : « Par les soirs bleus d’été//, j’irai dans les sentiers
Picoté par les blés// fouler l’herbe menue » (« Sensation »)
Dans le décasyllabe, la césure se situe après la quatrième ou la sixième syllabe sonore :
Ex. : « Seulette suis//et seulette veux être » (Christine de Pisan)
Les vers courts (de moins de 8 syllabes) n’ont pas de césure.
B. La phrase et le vers
Dans la poésie traditionnelle, jusqu’au début du XIXe siècle, il y a souvent (mais pas toujours !) une concordance
entre la syntaxe de la phrase et le rythme du vers : chaque vers correspond à une unité syntaxique cohérente. Mais
cette concordance est parfois perturbée. On distingue trois phénomènes de discordance entre le mètre et la
syntaxe :
• L’enjambement : la phrase (ou le groupe de mots) se poursuit au-delà du vers, sans mise en valeur d’un élément
particulier. Cela créé un effet de continuité :
Ex : « Nous avons aperçu les grands ongles marqués
Par les loups voyageurs que nous avions traqués » (Vigny)
Le complément d’agent « par les loups », lié syntaxiquement à « marqués », se situe au vers suivant.
• Le rejet fait déborder un élément bref au début du vers suivant :
Ex : « L’empereur se tourna vers Dieu ; l'homme de gloire
Trembla … » (Hugo, « L'Expiation »)
Le verbe « trembla », lié syntaxiquement au sujet « l’homme de gloire », est rejeté : cela créé une surprise et
renforce l’oxymore entre la valeur de l’homme (« l’homme de gloire ») et son attitude (« trembla »).
• Le contre-rejet est l’anticipation, par un élément bref placé en fin de vers, de l’élément suivant.
Ex : « Souvenir, souvenir, que me veux-tu ? L’automne
Faisait voler la grive à travers l’air atone » (Verlaine, « Nevermore »)
Le mot « automne », la saison mélancolique par excellence, lié syntaxiquement au vers précédent, est ici mis
en valeur.
C. Quelques rythmes remarquables
Certains rythmes sont particuliers :
• Le Tétramètre régulier : chaque césure se décompose en deux mesures de 3 syllabes : 3/3//3/3
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Ex : « Son regard/ est pareil// au regard/ des statues (Verlaine, « Mon rêve familier »)
3 3 3 3 => le rythme suggère l’immobilité du regard.
• trimètre régulier : 4/4/4
Ex : « Je marcherai/ les yeux fixés/ sur mes pensées » (Hugo, « Demain, dès l’aube »)
4 4 4
=> le rythme suggère la régularité de la marche et le caractère obsédant de la méditation intérieure.
• Rythme croissant : quand les mesures du vers sont de plus en plus longues :
Ex : « Ainsi/ de peu à peu// crût l’empire romain » (Du Bellay)
2 4 6 => le rythme accompagne l’évocation de l’empire qui s’accroît.
IV – Les sonorités
A. Les rimes
En plus d’être un art du rythme, la poésie est un art des sons. Pour étudier une rime, on regarde :
• sa richesse (ou qualité) :
- rimes pauvres : un seul son commun : souverain/ main
- rimes suffisantes : deux sons communs : rêve/ achève
- rimes riches : trois sons communs : limonade/promenade
- rimes très riches : plus de trois sons communs : astre/ désastre
• sa disposition :
- rimes suivies ou plates (AA BB CC…)
- rimes croisées (ABAB)
- rimes embrassées (ABBA)
• son genre : la rime féminine se termine par un « e » caduc (« fièvre : lèvre ») ; la rime masculine par tous les autres
sons (« renard : tard »). La poésie classique respecte une alternance entre rimes féminines et masculines.
B. Les autres répétitions sonores
En dehors des rimes, le poète peut choisir de répéter un même son vocalique (assonance) ou consonantique
(allitération).
V – Cahiers de Douai : vers l’audace poétique ?
La versification des Cahiers de Douai se caractérise par une relative sagesse. Cependant, on remarque déjà des
audaces, qui se poursuivront et se radicaliseront en 1871.
A. Le mètre
a. Une relative sagesse…
◊ Dans le choix des mètres :
Rimbaud écrit en octosyllabes (« Première soirée »), avec parfois des poèmes hétérométriques (« Les réparties de
Nina » et « Les effarés » : alternance octosyllabes/tétrasyllabes) ; et en alexandrins (qui dominent largement le
recueil). Ce sont deux vers extrêmement employés à l’époque.
Il utilise rarement les diérèses (Ex : « on n’est pas sérieux/quand on a dix-sept ans » ; « Roman »).
◊ Dans le rythme des mètres :
Les césures sont souvent placées de manière traditionnelle, après la 6e syllabe des alexandrins :
Ex : « Je ne parlerai pas, //je ne penserai point » (« Sensation »).
Les trimètres sont bien plus rares que chez Hugo.
Ex : « Je crois en toi !/ je crois en toi ! /Divine mère » (« Soleil et chair »).
◊ Dans la concordance entre mètre et syntaxe :
Rimbaud emploie quelques enjambements, de façon assez convenue, mais expressive : voir « Le Dormeur du val ».
b. … et de l’inventivité
Pourtant, la métrique est inventive dès le début :
-dans l’accumulation de termes brefs, qui rompt avec la ritournelle de l’alexandrin :
Ex : « char, Marbre, Fleur, Venus/, c’est en toi que je crois ! » (« Soleil et chair »)
-dans le choix des mots placés à la césure : dans la poésie classique, on ne place à la césure que des noms, des
adjectifs, des verbes et les adverbes et prépositions de plus d’une syllabe ; Rimbaud y place parfois des pronoms :
Ex : « Comme des lyres, je/tirais des élastiques ». (« Ma bohême »). Cet assouplissement de la césure peut rendre
compte de cette « élasticité ».
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B. La rime
Dans la lignée du Parnasse, Rimbaud utilise souvent des rimes suffisantes, riches voire très riches :
Ex : « ressort : essor » ; « loupe : croupe » (« Venus anadyomène »).
- Les rimes pauvres sont souvent parodiques et mettent le lyrisme à distance : « beau : bureau » (« Les Reparties de
Nina »).
- Les rimes sont parfois stéréotypées (« âme : femme » dans « Sensation »), ou à usage satirique (« aimable : diable »
dans « Le Bal des pendus »).
- Rimbaud respecte l’alternance rimes masculines/féminines même dans les longs poèmes.
- L’innovation tient au choix de mots à valeur concrète, sociale ou charnelle, ou visiblement enfantine en position
finale (« luzerne », « peignoir », fraise » dans « Les Réparties de Nina », « omoplate » et « croupe » dans « Venus
anadyomène »), et dans le choix d’associations choquantes ou inattendues (« Venus : anus » dans « Venus
anadyomène »).
C. Les formes
Rimbaud utilise surtout des formes très courantes à son époque :
- longs poèmes en rimes plates pour les poèmes épiques (« Le Forgeron », « Soleil et chair ») ;
- quatrains en rimes croisées pour les poèmes narratifs (« Première soirée », « Bal des pendus »).
La seule forme fixe utilisée est le sonnet (12 poèmes sur 22), forme traditionnelle remise à l’honneur par les
romantiques et par Baudelaire, mais relativement conservatrice à l’époque de Rimbaud.
a. Une structure traditionnelle
Rimbaud conserve souvent la structure traditionnelle du sonnet, avec une articulation forte entre les quatrains et les
tercets, en variant les schémas. On trouve ainsi :
- Des sonnets « à pointe » : le dernier vers constitue une conclusion paradoxale, comique ou scandaleuse : voir le
dernier vers du « Dormeur du val » ou du « Châtiment de Tartufe »
- Des sonnets à schéma descriptif : contre-blason dans « Venus anadyomène », gravure dans « L’Éclatante victoire
de Sarrebrück »
- Des sonnets à schéma antithétique : ils reposent sur une opposition entre les quatrains et les tercets, par
exemple dans « Le Mal » : la longue proposition circonstancielle (« tandis que »… ) s’étire sur les deux quatrains,
faisant attendre la proposition principale (« il est un Dieu »…). Le sonnet repose sur l’opposition entre les
souffrances des soldats et l’impassibilité, voire l’indifférence divine.
NB : Les sonnets du « cycle bohémien » (« Au Cabaret-Vert », « La Maline », « Ma Bohême » proposent une
organisation plus souple.
b. Un schéma rimique plus souple
Rimbaud utilise très rarement le schéma canonique des rimes (abba abba ccd eed). Ses quatrains sont souvent
construits sur 4 rimes différentes (abab cdcd), ce qui lui offre plus de liberté et de variété dans la rime.