Eveques
Eveques
L’ÉGLISE CATHOLIQUE
TÉMOIGNAGE
ET SES ÉVÊQUES
À L’HEURE
DE LA STRATÉGIE
ET DU MANAGEMENT
Peut-on gérer un diocèse comme on gère une entreprise ? Non, puisqu’un
évêque doit remplir une mission spirituelle, au-delà de son management
temporel, et qu’il a des comptes à rendre… aussi à Dieu ! Mais comment
s’y prendre pour relancer une « affaire » qui voit le nombre de baptêmes,
de mariages religieux, de pratiquants et de vocations sacerdotales s’effondrer ?
Comment un évêque va-t-il équilibrer ses comptes, quand d’un côté le denier
du culte diminue et que, de l’autre, les dépenses liées à l’immobilier représentent
jusqu’au quart du budget d’un diocèse ? L’Église va être amenée à faire des choix
et à professionnaliser son fonctionnement. Mais est-ce à dire qu’elle va perdre
son âme ?
Par François MAYAUX, PROFESSEUR À L’ÉCOLE DE MANAGEMENT DE LYON, DIRECTEUR DE LA SOCIÉTÉ ALTERIA (*) ET
MONSEIGNEUR Laurent ULRICH, ARCHEVÊQUE DE CHAMBÉRY, PRÉSIDENT DU CONSEIL POUR LES AFFAIRES ÉCONO-
MIQUES, SOCIALES ET JURIDIQUES, DE LA CONFÉRENCE DES ÉVÊQUES DE FRANCE.
S
ans vouloir copier le fonctionnement des entre- secours des techniques de management ? Ne risque-t-
prises, l’appropriation de certaines méthodes de elle pas de perdre son âme, à vouloir singer les entre-
management peut aider un évêque dans sa mis- prises ? « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce
sion, qui s’avère aujourd’hui de plus en plus complexe. qui est à Dieu » (Luc 20, 20) : ce passage bien connu de
Cet article écrit par deux auteurs, respectivement l’Évangile peut être interprété superficiellement comme
évêque et professeur-consultant en management, pro- un appel, pour l’Église, à mettre de côté des raisonne-
pose un modèle stratégique adapté aux missions, aux ments humains et temporels afin de se concentrer uni-
valeurs, et aux particularités de fonctionnement d’un quement sur l’essentiel : l’annonce de la Bonne
diocèse. Nouvelle. Et puis, le développement spectaculaire de
Le titre de cet article peut sans doute entraîner du scep- l’Église depuis 2000 ans ne doit rien, a priori, à la mise
ticisme, voire une certaine suspicion. L’Église serait-elle en place de stratégies délibérées, ni à des méthodes de
en si mauvais état, pour en être réduite à appeler au management qui ne peuvent se prévaloir au mieux que
d’un siècle d’existence. De toute façon, aborder ce
(*) Contact : François Mayaux, École de Management de Lyon, 23 ave- thème consiste à affronter par avance un double préju-
nue Guy de Collongue, 69130 Écully – France – mayaux@[Link] gé négatif : si l’Église ne tient pas compte des tech-
niques modernes, elle sera accusée de s’enfermer dans des pratiquants réguliers, allant à la messe au moins une
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une tour d’ivoire et taxée de passéisme et de mauvaise fois par semaine. Le nombre de baptêmes a baissé de
gestion ; à l’inverse, si elle cherche à professionnaliser 14 % entre 1993 et 2003, celui des mariages religieux
son fonctionnement, on aura vite fait de la soupçonner de 23 %, et celui des confirmations de 38 %. De nom-
de mercantilisme et de perte de foi. breux sociologues et analystes se plaisent à constater la
Conscients de la difficulté de la tâche, nous voulons en déchristianisation, la sécularisation et la laïcisation de
premier lieu affirmer la double conviction qui nous notre société (1).
anime. Des prises de position de l’Église (notamment sur la
Il s’agit tout d’abord de refuser une attitude mimétique sexualité et la famille) sont fréquemment caricaturées.
visant à copier sans clairvoyance des fonctionnements Quelques affaires douloureuses de pédophilie impli-
d’entreprises. On ne peut réduire le rôle d’un évêque à quant des membres du clergé suscitent des controverses
celui d’un dirigeant d’entreprise, ni son action à celle médiatisées à l’excès. De nouveaux courants spirituels
d’un « stratège-manager ». L’esprit de communion et de (malgré certaines dérives, notamment sectaires) sem-
service doit dominer, et les lignes du droit canonique blent parfois mieux adaptés aux attentes de notre
sont souvent bien éloignées de celles du droit des temps. La liberté personnelle (et ses dérivées séman-
affaires ! Comme le déclarait Mgr Jean-Pierre Ricard tiques et idéologiques : libéralisation et libéralisme),
dans son discours de clôture de l’Assemblée plénière des considérée comme vertu cardinale, a du mal à s’accom-
évêques à Lourdes, en 2003 : « La vitalité de notre moder des exigences de la foi. Entre individualisme de
Église ne repose pas d’abord sur des stratégies pasto- principe et communautarisme de repli, le chemin est
rales, les plus élaborées soient-elles, mais sur sa capacité bien étroit.
à accueillir cette action du Christ, à la signifier et à la Sur le plan financier, la situation s’avère également dif-
servir ». ficile. À l’occasion d’une session de formation nationa-
Mais nous considérons également que l’appropriation le en mars 2003 rassemblant les économes diocésains,
pertinente de certaines méthodes de management peut les résultats d’une étude intégrant les comptes de tren-
aider un évêque dans sa mission, qui s’avère aujour- te diocèses de France ont été présentés. Cette session
d’hui de plus en plus complexe. L’Église ne peut rester s’étant déroulée à Valpré (Écully-69), le diocèse
indifférente à des outils lui permettant de gérer plus « moyen » incarnant ces trente diocèses (représentant
efficacement son patrimoine et ses ressources au total environ 19 millions d’habitants) a été sur-
humaines. Elle ne peut ignorer des techniques lui per- nommé « diocèse de Valpré ».
mettant de mieux communiquer. Elle ne peut refuser Les résultats financiers de ce diocèse « moyen » s’avè-
des cadres de référence conceptuels favorisant une prise rent particulièrement éloquents :
de conscience plus claire des enjeux auxquels elle se
trouve actuellement confrontée. L’Église est aussi une « Valpré » : diocèse moyen En K €
institution, une organisation humaine, qui a sans cesse (620 560 habitants)
besoin d’améliorer ses modes de fonctionnement. Cette
Résultat d’exploitation -811
recherche d’amélioration doit bien sûr se faire dans le
respect des valeurs évangéliques. Nous pensons même Résultat financier 180
que la manière de poser et de régler des aspects tempo-
rels peut être porteuse d’un sens pastoral. Résultat exceptionnel 554
Dans un premier temps, nous décrirons brièvement le
contexte dans lequel évolue l’Église catholique en Résultat de l’exercice -77
France. Nous présenterons ensuite un modèle straté-
gique adapté à la réalité spécifique de l’Église sur un ter- Tableau 1 : La situation financière difficile des diocèses
ritoire, c’est-à-dire au niveau d’un diocèse. Nous nous français
interrogerons alors sur l’état d’avancement des pra-
tiques ecclésiales dans ce domaine. Nous conclurons en Loin de l’image d’une Église riche, les diocèses connais-
proposant une synthèse et en dessinant des perspectives sent généralement un déficit d’exploitation extrême-
pour l’avenir. ment significatif. Heureusement, les résultats financiers
et les résultats exceptionnels (principalement les legs et
donations) parviennent presque à rétablir l’équilibre
budgétaire. Mais on comprend la fragilité d’une telle
UN CONTEXTE DIFFICILE MAIS NUANCÉ situation dépendante de nombreux aléas, comme une
Si on tente d’analyser le contexte dans lequel se déploie (1) Ces termes, souvent utilisés comme synonymes, renvoient en fait à
l’action de l’Église catholique en France, le constat est des réalités sociologiques différentes. On pourra lire avec profit l’analyse
de prime abord particulièrement défavorable. Ainsi, à la fois historique et philosophique du Père VALADIER (1987), dans son
livre au titre évocateur : L’Église en procès : catholicisme et société moderne.
même si 66 % des Français se déclarent encore catho- Le chapitre premier, intitulé « Procès de la sécularisation », est particuliè-
liques, moins de 7 % peuvent être considérés comme rement éclairant.
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d’accord d’accord d’accord tellement d’accord d’accord opinion
d’accord du tout
mauvaise conjoncture boursière ou une baisse des legs, Églises locales en Afrique, en Asie, ou en Amérique du
ressource par nature aléatoire. La ressource d’exploita- Sud relativise fortement des analyses contingentes à la
tion principale d’un diocèse est constituée par le Denier France et au monde dit occidental.
de l’Église, cette grande collecte annuelle destinée Depuis la loi de séparation des Églises et de l’État,
essentiellement à couvrir les « frais de personnel » d’un dont le centenaire a été célébré en 2005, ce sont
diocèse : traitement des prêtres et rémunération des bien les fidèles qui parviennent à subvenir aux
salariés laïcs. Or, il faut bien constater que 10 % seule- besoins de leur Église. À ce niveau, la France figure
ment des personnes qui se reconnaissent catholiques parmi les exceptions. En effet, dans les pays riches,
participent au Denier de l’Église. les Églises sont souvent soutenues par les États et,
Cependant, ce contexte défavorable est éclairé par des dans les pays pauvres, c’est la solidarité internatio-
signes d’espérance. Par exemple, une enquête récente nale et l’appui de Rome qui permettent aux Églises
(MAYAUX, 2003) montre que les Français perçoivent locales d’aller de l’avant. Dans notre pays, les cinq
généralement le rôle important que joue l’Église dans la ressources principales d’un diocèse proviennent
société (cf. tableau 2). toutes de la générosité des fidèles : Denier de l’Égli-
De nombreux acteurs marquants sur le terrain social et se, quêtes, offrandes de messe, offrandes pour les
bénéficiant d’une grande popularité dans l’opinion grandes cérémonies (le casuel), legs et donations.
sont d’ailleurs des personnalités religieuses. Il suffit de Cette situation particulière conduit l’Église de
penser à l’Abbé Pierre, à Sœur Emmanuelle, ou au Père France à expérimenter la nécessité, à la fois spiri-
Devert, fondateur d’Habitat et Humanisme. tuelle et économique, de devoir toujours solliciter,
Des gestes forts, comme le rassemblement de res- attendre, demander, et espérer. Elle l’oblige égale-
ponsables religieux autour du Pape Jean-Paul II à ment à améliorer toujours davantage sa communi-
Assise, ou les déclarations de repentance par rapport cation financière. Elle montre enfin les capacités de
à certains comportements du passé, ont contribué à mobilisation et de solidarité dont font preuve les
donner de l’Église une image plus ouverte et tolé- catholiques de France. Le « Baromètre de la généro-
rante. Son engagement pour la paix et pour le res- sité » de la Fondation de France met d’ailleurs en
pect et la dignité de la personne, dans toutes ses évidence que la propension à donner est fortement
dimensions et à toutes les étapes de sa vie, permet à corrélée avec l’appartenance et la pratique religieu-
l’Église de disposer d’une parole légitime et écoutée se. Ainsi, parmi les 29 % des Français ayant fait un
sur les plans social, politique, économique et don en mars-avril 2002, 67 % se déclaraient catho-
éthique. Ainsi, le centenaire des Semaines sociales liques. Entre mai 2003 et mai 2004, 59 % des
(carrefour de réflexion animé par des chrétiens) a catholiques pratiquants réguliers ont réalisé au
réuni à Lille, en septembre 2004, environ 4 800 moins un don (de quelque nature que ce soit)
participants sur le thème de « L’Europe : une socié- contre 41 % aussi bien pour les catholiques non
té à inventer », autour de 85 experts ou témoins de pratiquants que pour les personnes se déclarant
renom venant du monde entier. Il est également athées.
frappant de constater le succès rencontré par des Cette description du contexte dans lequel évolue l’Égli-
sessions de réflexion et de discernement organisées se mériterait certes d’être approfondie. Mais elle dessi-
par des congrégations et mouvements catholiques ne déjà un bilan nettement plus contrasté qu’il n’y
auprès de responsables économiques. paraissait. Les stratèges diraient que les contraintes et
Certaines communautés chrétiennes (au niveau de les opportunités de l’environnement ont tendance à
paroisses ou de mouvements) expérimentent une nou- s’équilibrer. C’est en tout cas dans ce contexte général
velle vitalité qui interpelle de nombreuses personnes en exigeant qu’un diocèse doit définir et conduire une
recherche de sens et de repères. Le dynamisme des stratégie.
Nous notions dès l’introduction de cet article que La Bonne Nouvelle doit être annoncée à tous, sans
l’Église ne doit pas se contenter de copier des méthodes exception. Néanmoins, dans un double souci d’effica-
d’entreprises. Il lui faut concevoir des modèles spéci- cité et de respect des personnes, cette annonce ne s’ef-
fiques adaptés à ses missions, à ses valeurs, et à ses par- fectuera pas de la même manière selon les caractéris-
ticularités de fonctionnement. Notre contribution dans tiques des interlocuteurs visés. À ce niveau, un diocèse
cet article est la proposition d’un modèle stratégique peut s’inspirer utilement des méthodes du marketing, et
diocésain, présenté ci-dessous : notamment des techniques de segmentation et de
ciblage. L’utilisation de ce mot, marketing, peut sembler
Fédérer et Animer et choquante dans un contexte ecclésial, du fait de ses
mobiliser Organisation motiver connotations mercantiles persistantes. Mais l’élargisse-
interne ment du marketing à d’autres champs que celui des
Réseau Ressources entreprises depuis plus de 35 ans (KOTLER et LEVY,
d’Église humaines 1969) a montré que, dans le respect de leurs valeurs,
des organisations à but non lucratif pouvaient s’appro-
Institutions Projet Individus
prier une démarche leur permettant de mieux conce-
voir et gérer les relations avec leurs différents publics.
Réseau Habitants Ainsi, la communication et les propositions d’un dio-
externe du diocèse
Société cèse pourront tenir compte de différents critères de seg-
Coopérer, dialoguer Terre Aller à la rencontre, mentation :
et témoigner de mission servir et annoncer – Segmentation selon les convictions religieuses :
catholiques pratiquants réguliers, catholiques prati-
Figure 1 : Modèle stratégique adapté à un diocèse quants occasionnels, catholiques non pratiquants,
croyants d’autres religions, personnes de conviction dif-
Ce modèle s’articule autour de deux éléments princi- férente,…
paux : – Segmentation selon les variables socio-économiques :
• Le projet du diocèse figure au cœur de ce modèle car il âge, sexe, professions et catégories sociales,…
est, tout à la fois : le cadre de référence obligé des – Segmentation géographique : milieu rural ou urbain,
actions, le gardien de la cohérence, le point de départ éloignement par rapport à l’évêché,…
précisant le sens et la finalité que doivent servir toutes les – Segmentation selon les états de vie : célibataires,
initiatives prises. Ce projet est fréquemment plus impli- mariés avec ou sans enfants, divorcés, veufs,…
cite que formalisé, ce qui ne favorise pas son identifica- – Segmentation comportementale : donateurs au
tion par l’ensemble des acteurs concernés. Plusieurs dio- Denier de l’Église, participants à des mouvements et
cèses ont tenté de l’expliciter davantage, en prenant services d’Église,…
parfois appui sur des démarches synodales, et en se réfé- Ce mode de raisonnement favorisera une réflexion sti-
rant souvent au travail publié par les évêques de France mulante permettant de n’oublier personne, de recon-
en 1996 : « Lettre aux catholiques de France : proposer naître et respecter les différences, d’envisager des
la foi dans la société actuelle ». L’élaboration d’un tel démarches innovantes, tout en restant fidèle à la mis-
projet doit, en tout cas, s’appuyer sur un diagnostic pré- sion de l’Église. Un véritable « marketing de responsa-
cis et détaillé de la situation du diocèse dans son envi- bilité » se dessine ainsi, facilitant un dialogue respon-
ronnement, afin de pointer les enjeux particuliers. sable et fertile avec tous.
• La mise en évidence de quatre enjeux stratégiques
majeurs complète le modèle. Ces enjeux, qui ne sont ni
de même nature, ni nécessairement de même impor- Le réseau externe : coopérer, dialoguer et témoigner
tance, se réfèrent à quatre groupes d’acteurs se distin-
guant selon deux dimensions : institutions versus indi-
vidus, organisation interne versus société (externe). L’Église doit se montrer attentive à son environnement
Ce sont ces quatre enjeux que nous allons maintenant local et entrer toujours davantage en dialogue avec les
explorer. Leur ordre de présentation n’est pas le fruit du institutions civiles ou religieuses actives sur son territoi-
hasard : un évêque se préoccupe d’abord du Peuple re : préfecture, collectivités locales, autres confessions
auprès duquel il est envoyé. Nombreux sont d’ailleurs chrétiennes, autres religions et courants spirituels,
les nouveaux évêques à consacrer la première année de monde économique et associatif… Sans volonté hégé-
présence dans leur diocèse à rencontrer les communau- monique mais dans un réel esprit de coopération et de
tés, à écouter et à comprendre. Un temps d’imprégna- service, ce dialogue s’avère nécessaire dès lors que des
tion dont manquent bien souvent les nouveaux mana- enjeux cruciaux concernant la société ou la personne
gers en entreprise… humaine exigent la collaboration avec tous les hommes
F R A N Ç O I S M AYAU X E T L AU R E N T U L R I C H
© coll. Ribière/SIPA
Ainsi, même si 66 % des Français se déclarent encore catholiques, moins de 7 % peuvent être considérés comme des prati-
quants réguliers, allant à la messe au moins une fois par semaine.
de bonne volonté (comme le rappellent les encycliques Pour faire entendre sa voix, l’Église de France doit
depuis Pacem in Terris, en 1963). encore progresser dans ses relations avec les médias,
La parole de l’Église est attendue. Ses pasteurs doivent souvent suspectés de parti pris négatif à son égard. Elle
pouvoir la faire résonner en témoignant concrètement peut aussi compter sur un nombre impressionnant de
de leur foi. Une étude commanditée en 2006 par la médias catholiques. La progression du tirage de La
Conférence des Évêques de France montre que nom- Croix et de nombreux autres supports presse, la réussi-
breux sont les élus et les fonctionnaires à désirer que te des radios chrétiennes comme Radio Notre-Dame
l’Église catholique s’investisse davantage dans les débats ou le réseau RCF (Radios Chrétiennes en France), le
publics et soit plus présente dans le domaine social. lancement de la chaîne de télévision KTO (malgré ses
Les engagements de l’Église sont souvent à contretemps difficultés de financement), illustrent le dynamisme de
des modes ou des opinions dominantes, au-delà des cli- ces médias.
vages politiques habituels. Ainsi, les déclarations des L’image d’un évêque enfermé dans son évêché, ou n’en
évêques de France expriment sans équivoque le soutien sortant que pour de rares visites paroissiales, semble
aux plus faibles (« l’option préférentielle pour les aujourd’hui totalement dépassée. Personnifiant l’Église
pauvres »). De même, l’enseignement social de l’Église dans son diocèse, sa mission de représentation extérieu-
depuis plus de 100 ans (ULRICH, 2000), tout en recon- re et d’animation de réseaux devient essentielle. Mais
naissant la légitimité de la propriété privée, souligne cette mission n’est pas que locale. Grâce à une collabo-
avec force les obligations sociales liées à la production ration accrue entre les différents diocèses au niveau
de richesse (« la destination universelle des biens »), et régional et au sein de la Conférence des Évêques de
rappelle sans cesse les limites du libéralisme à ce niveau France, les prises de position et les initiatives nationales
(LAURENT, 2003). mais aussi internationales, se font plus nombreuses.
Les ressources humaines : animer et motiver pourraient pas assurer leurs missions. Il reste que l’Égli-
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Je vais vous citer des organismes. Dites-moi si, Oui Non Ne sait pas/sans opinion
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selon vous, ils appartiennent directement
à l’institution de l’Église catholique en France…
un défi difficile à relever. Prenons un exemple concret relativement sereine, à un rythme qui correspond
pour illustrer cette difficulté : la campagne du Denier davantage au temps de l’Église qu’à celui des entre-
de l’Église est généralement lancée pendant le Carême, prises !
ce qui conduit à une certaine « concurrence » avec le Comme la plupart des associations, les associations dio-
CCFD (Comité catholique contre la faim et pour le césaines ont commencé cette évolution par la mise en
développement), qui organise sa propre collecte place d’outils jugés incontournables : la comptabilité, la
annuelle pendant la même période. Il s’agit donc de gestion, le droit, la fiscalité. Ces problématiques tech-
trouver des complémentarités et de susciter des syner- niques se trouvent d’ailleurs renforcées dans l’Église,
gies, tout en respectant des identités et des finalités par- compte tenu des particularismes de son organisation et
ticulières. de l’existence de deux « juridictions » – le droit civil
français d’une part, et le droit canonique universel de
l’autre – parfois difficiles à concilier. Par exemple, les
contrats de travail classiques (CDD ou CDI) ne pré-
OÙ EN EST-ON ? voient pas de lettres de mission de 3 ou 5 ans, pourtant
fréquentes dans l’Église.
Le modèle présenté précédemment n’est pas une décla- Un autre domaine requiert également un grand profes-
ration d’intention théorique. Il est le fruit d’échanges sionnalisme. Il s’agit de l’immobilier. La prétendue
avec de nombreux évêques et il permet de formaliser les richesse immobilière de l’Église est, on le sait, une illu-
enjeux principaux auxquels ceux-ci se trouvent sion. En effet, un diocèse ne peut durablement, selon
confrontés. Mais il est légitime de s’interroger sur l’état ses statuts, posséder d’immeubles de rapport. Il n’a le
d’avancement des pratiques ecclésiales en termes de droit de posséder que les immeubles nécessaires à ses
stratégie et de management, afin de mettre en évidence propres activités et ceux-ci génèrent des dépenses très
l’écart entre ces pratiques et le modèle. importantes : réfections, mise aux normes, entretiens,
Nous constaterons tout d’abord que l’adoption de ces impôts… N’oublions pas que plus de 2 000 églises
méthodes par l’Église n’est pas le fruit d’une rupture, construites depuis 1905 (loi de séparation des Églises et
mais d’une révolution que nous qualifierons de tran- de l’État) sont à la charge des paroisses et des diocèses
quille, et qui s’est effectuée en deux étapes successives. de France. Les différentes charges liées à l’immobilier
Nous pointerons ensuite la difficulté, pour un évêque, représentent, en moyenne, un quart des dépenses d’un
de définir des priorités face à des enjeux multiples. diocèse.
Nous terminerons en mettant en évidence les question- Cette complexité de gestion a conduit l’Église à faire
nements actuels liés à la décentralisation traditionnelle appel à des salariés laïcs, compétents et disponibles.
de l’Église. Ainsi, la quasi-totalité des économes diocésains est
maintenant des laïcs (dont une douzaine de femmes),
souvent anciens cadres d’entreprises (dans l’industrie ou
Une révolution tranquille en deux étapes la banque), alors qu’il y a à peine 15 ans, cette fonction
centrale était principalement assumée par des prêtres.
Les difficultés économiques rencontrées par de nom-
Le titre de ce paragraphe renvoie au constat que breux diocèses ont renforcé la nécessité d’avoir recours à
l’adoption des méthodes de management dans l’É- des gestionnaires qui, au service de l’Église et sous la res-
glise n’a pas donné lieu à une rupture brutale entre ponsabilité de l’évêque, administrent avec rigueur.
un « avant » et un « après ». On peut au contraire On peut donc mettre en évidence une première
mettre en évidence une évolution progressive et étape du processus d’adoption des techniques de
management par l’Église, consistant en une profes- Une difficulté à définir des priorités
T É M O I G NAG E
F R A N Ç O I S M AYAU X E T L AU R E N T U L R I C H
prévue ni entre de la même
les paroisses ni manière dans
entre les diocèses. un diocèse rural
La contribution à forte tradition
économique des catholique exis-
paroisses au bud- tant depuis plus
get de l’évêché et de 1 000 ans,
de ses services et dans un nou-
varie d’un diocè- veau diocèse
se à l’autre tant urbain de la
en ce qui concer- couronne pari-
ne son montant sienne créé il y a
que ses modalités 40 ans et carac-
de calcul, et térisé par une
donne parfois grande diversité
lieu à de vives de cultures et de
discussions… religions.
Comparer, Cependant, pour
comme c’est fré- obtenir des re-
quemment le cas, tombées médias
l’Église catholi- importantes
que à une multi- (reportages dans
nationale est donc la presse ou à la
totalement in- télévision), une
fondé. Dans le communication
cadre d’une gran- unique sur un
de décentralisa- plan national
tion, le niveau aurait davantage
national (la d’impact. C’est
Conférence des pourquoi la
Évêques de Conférence des
France, dans no- Évêques de
tre pays) consti- France met au
tue simplement point actuelle-
une instance de © Jean-Claude Coutausse/RAPHO
ment des opéra-
c o o r d i n a t i o n Son engagement pour la paix et pour le respect et la dignité de la personne, dans toutes ses dimen- tions commu-
permettant des sions et à toutes les étapes de sa vie, permet à l’Eglise de disposer d’une parole légitime et écoutée nes : date de
échanges de vue sur les plans social, politique, économique et éthique (Jean-Paul II en visite officielle à Lyon, au stade lancement uni-
et d’informa- Gerland, le 10 mai 1986). fiée et conférence
tions, des consul- de presse natio-
tations réciproques et des collaborations en vue du bien nale, qui a eu lieu en février 2006 ; resterait à créer, par
commun de l’Église. Dans le respect de l’autorité de exemple, un logo identique.
chaque évêque au service de son Église particulière – son L’obligation faite aux associations diocésaines (repré-
diocèse –, il s’agit de contribuer à l’unité entre les sentant juridiquement les diocèses) de présenter dès
Évêques et donc à l’unité de l’Église. l’exercice 2006 des comptes intégrant ceux des
Mais l’Église s’interroge actuellement sur le degré de paroisses contribue à ce mouvement de centralisation
centralisation et d’homogénéisation nécessaire dans ou, tout au moins, à une meilleure visibilité financière
certains domaines : service des vocations, service d’ensemble.
des migrants, unité des chrétiens, enseignement De nombreux autres exemples pourraient illustrer
catholique, questions de société… C’est particuliè- cette dialectique national/local dont la gestion se
rement le cas pour la communication. À titre révèle parfois difficile, et entraîne quelques diffé-
d’illustration, signalons que les diocèses organisent rences de perception entre les évêques. Le niveau
chacun leur propre campagne de communication régional joue également un rôle plus important,
du Denier de l’Église, ce qui se justifie pleinement avec la délimitation des nouvelles provinces ecclé-
– compte tenu de leurs différences de culture, de siastiques largement calquées sur les régions admi-
population ou d’histoire. Par exemple, on ne com- nistratives.