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Eveques

L'article aborde la gestion des diocèses catholiques à l'heure de la stratégie et du management, soulignant la nécessité pour les évêques d'adopter certaines méthodes de gestion tout en préservant leur mission spirituelle. Il met en lumière les défis financiers auxquels l'Église fait face, notamment la baisse des baptêmes et des mariages religieux, tout en reconnaissant des signes d'espoir dans l'engagement social de l'Église. Les auteurs plaident pour une approche stratégique adaptée aux réalités spécifiques des diocèses, sans compromettre les valeurs évangéliques.

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L'article aborde la gestion des diocèses catholiques à l'heure de la stratégie et du management, soulignant la nécessité pour les évêques d'adopter certaines méthodes de gestion tout en préservant leur mission spirituelle. Il met en lumière les défis financiers auxquels l'Église fait face, notamment la baisse des baptêmes et des mariages religieux, tout en reconnaissant des signes d'espoir dans l'engagement social de l'Église. Les auteurs plaident pour une approche stratégique adaptée aux réalités spécifiques des diocèses, sans compromettre les valeurs évangéliques.

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027-036 MAYAUX_ULRICH 26/07/06 17:16 Page 27

L’ÉGLISE CATHOLIQUE

TÉMOIGNAGE
ET SES ÉVÊQUES
À L’HEURE
DE LA STRATÉGIE
ET DU MANAGEMENT
Peut-on gérer un diocèse comme on gère une entreprise ? Non, puisqu’un
évêque doit remplir une mission spirituelle, au-delà de son management
temporel, et qu’il a des comptes à rendre… aussi à Dieu ! Mais comment
s’y prendre pour relancer une « affaire » qui voit le nombre de baptêmes,
de mariages religieux, de pratiquants et de vocations sacerdotales s’effondrer ?
Comment un évêque va-t-il équilibrer ses comptes, quand d’un côté le denier
du culte diminue et que, de l’autre, les dépenses liées à l’immobilier représentent
jusqu’au quart du budget d’un diocèse ? L’Église va être amenée à faire des choix
et à professionnaliser son fonctionnement. Mais est-ce à dire qu’elle va perdre
son âme ?

Par François MAYAUX, PROFESSEUR À L’ÉCOLE DE MANAGEMENT DE LYON, DIRECTEUR DE LA SOCIÉTÉ ALTERIA (*) ET
MONSEIGNEUR Laurent ULRICH, ARCHEVÊQUE DE CHAMBÉRY, PRÉSIDENT DU CONSEIL POUR LES AFFAIRES ÉCONO-
MIQUES, SOCIALES ET JURIDIQUES, DE LA CONFÉRENCE DES ÉVÊQUES DE FRANCE.

S
ans vouloir copier le fonctionnement des entre- secours des techniques de management ? Ne risque-t-
prises, l’appropriation de certaines méthodes de elle pas de perdre son âme, à vouloir singer les entre-
management peut aider un évêque dans sa mis- prises ? « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce
sion, qui s’avère aujourd’hui de plus en plus complexe. qui est à Dieu » (Luc 20, 20) : ce passage bien connu de
Cet article écrit par deux auteurs, respectivement l’Évangile peut être interprété superficiellement comme
évêque et professeur-consultant en management, pro- un appel, pour l’Église, à mettre de côté des raisonne-
pose un modèle stratégique adapté aux missions, aux ments humains et temporels afin de se concentrer uni-
valeurs, et aux particularités de fonctionnement d’un quement sur l’essentiel : l’annonce de la Bonne
diocèse. Nouvelle. Et puis, le développement spectaculaire de
Le titre de cet article peut sans doute entraîner du scep- l’Église depuis 2000 ans ne doit rien, a priori, à la mise
ticisme, voire une certaine suspicion. L’Église serait-elle en place de stratégies délibérées, ni à des méthodes de
en si mauvais état, pour en être réduite à appeler au management qui ne peuvent se prévaloir au mieux que
d’un siècle d’existence. De toute façon, aborder ce
(*) Contact : François Mayaux, École de Management de Lyon, 23 ave- thème consiste à affronter par avance un double préju-
nue Guy de Collongue, 69130 Écully – France – mayaux@[Link] gé négatif : si l’Église ne tient pas compte des tech-

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niques modernes, elle sera accusée de s’enfermer dans des pratiquants réguliers, allant à la messe au moins une
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une tour d’ivoire et taxée de passéisme et de mauvaise fois par semaine. Le nombre de baptêmes a baissé de
gestion ; à l’inverse, si elle cherche à professionnaliser 14 % entre 1993 et 2003, celui des mariages religieux
son fonctionnement, on aura vite fait de la soupçonner de 23 %, et celui des confirmations de 38 %. De nom-
de mercantilisme et de perte de foi. breux sociologues et analystes se plaisent à constater la
Conscients de la difficulté de la tâche, nous voulons en déchristianisation, la sécularisation et la laïcisation de
premier lieu affirmer la double conviction qui nous notre société (1).
anime. Des prises de position de l’Église (notamment sur la
Il s’agit tout d’abord de refuser une attitude mimétique sexualité et la famille) sont fréquemment caricaturées.
visant à copier sans clairvoyance des fonctionnements Quelques affaires douloureuses de pédophilie impli-
d’entreprises. On ne peut réduire le rôle d’un évêque à quant des membres du clergé suscitent des controverses
celui d’un dirigeant d’entreprise, ni son action à celle médiatisées à l’excès. De nouveaux courants spirituels
d’un « stratège-manager ». L’esprit de communion et de (malgré certaines dérives, notamment sectaires) sem-
service doit dominer, et les lignes du droit canonique blent parfois mieux adaptés aux attentes de notre
sont souvent bien éloignées de celles du droit des temps. La liberté personnelle (et ses dérivées séman-
affaires ! Comme le déclarait Mgr Jean-Pierre Ricard tiques et idéologiques : libéralisation et libéralisme),
dans son discours de clôture de l’Assemblée plénière des considérée comme vertu cardinale, a du mal à s’accom-
évêques à Lourdes, en 2003 : « La vitalité de notre moder des exigences de la foi. Entre individualisme de
Église ne repose pas d’abord sur des stratégies pasto- principe et communautarisme de repli, le chemin est
rales, les plus élaborées soient-elles, mais sur sa capacité bien étroit.
à accueillir cette action du Christ, à la signifier et à la Sur le plan financier, la situation s’avère également dif-
servir ». ficile. À l’occasion d’une session de formation nationa-
Mais nous considérons également que l’appropriation le en mars 2003 rassemblant les économes diocésains,
pertinente de certaines méthodes de management peut les résultats d’une étude intégrant les comptes de tren-
aider un évêque dans sa mission, qui s’avère aujour- te diocèses de France ont été présentés. Cette session
d’hui de plus en plus complexe. L’Église ne peut rester s’étant déroulée à Valpré (Écully-69), le diocèse
indifférente à des outils lui permettant de gérer plus « moyen » incarnant ces trente diocèses (représentant
efficacement son patrimoine et ses ressources au total environ 19 millions d’habitants) a été sur-
humaines. Elle ne peut ignorer des techniques lui per- nommé « diocèse de Valpré ».
mettant de mieux communiquer. Elle ne peut refuser Les résultats financiers de ce diocèse « moyen » s’avè-
des cadres de référence conceptuels favorisant une prise rent particulièrement éloquents :
de conscience plus claire des enjeux auxquels elle se
trouve actuellement confrontée. L’Église est aussi une « Valpré » : diocèse moyen En K €
institution, une organisation humaine, qui a sans cesse (620 560 habitants)
besoin d’améliorer ses modes de fonctionnement. Cette
Résultat d’exploitation -811
recherche d’amélioration doit bien sûr se faire dans le
respect des valeurs évangéliques. Nous pensons même Résultat financier 180
que la manière de poser et de régler des aspects tempo-
rels peut être porteuse d’un sens pastoral. Résultat exceptionnel 554
Dans un premier temps, nous décrirons brièvement le
contexte dans lequel évolue l’Église catholique en Résultat de l’exercice -77
France. Nous présenterons ensuite un modèle straté-
gique adapté à la réalité spécifique de l’Église sur un ter- Tableau 1 : La situation financière difficile des diocèses
ritoire, c’est-à-dire au niveau d’un diocèse. Nous nous français
interrogerons alors sur l’état d’avancement des pra-
tiques ecclésiales dans ce domaine. Nous conclurons en Loin de l’image d’une Église riche, les diocèses connais-
proposant une synthèse et en dessinant des perspectives sent généralement un déficit d’exploitation extrême-
pour l’avenir. ment significatif. Heureusement, les résultats financiers
et les résultats exceptionnels (principalement les legs et
donations) parviennent presque à rétablir l’équilibre
budgétaire. Mais on comprend la fragilité d’une telle
UN CONTEXTE DIFFICILE MAIS NUANCÉ situation dépendante de nombreux aléas, comme une

Si on tente d’analyser le contexte dans lequel se déploie (1) Ces termes, souvent utilisés comme synonymes, renvoient en fait à
l’action de l’Église catholique en France, le constat est des réalités sociologiques différentes. On pourra lire avec profit l’analyse
de prime abord particulièrement défavorable. Ainsi, à la fois historique et philosophique du Père VALADIER (1987), dans son
livre au titre évocateur : L’Église en procès : catholicisme et société moderne.
même si 66 % des Français se déclarent encore catho- Le chapitre premier, intitulé « Procès de la sécularisation », est particuliè-
liques, moins de 7 % peuvent être considérés comme rement éclairant.

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Tout à fait Assez Total Pas Pas Total pas Sans

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d’accord d’accord d’accord tellement d’accord d’accord opinion
d’accord du tout

L’Église joue un rôle


important auprès des pauvres 35 % 34 % 69 % 20 % 9% 29 % 2%
et des plus démunis

Dans notre société, l’Église


joue un rôle essentiel de lien 23 % 36 % 59 % 23 % 14 % 37 % 4%
social entre les personnes

Tableau 2 : Le rôle social de l’Église est bien perçu

mauvaise conjoncture boursière ou une baisse des legs, Églises locales en Afrique, en Asie, ou en Amérique du
ressource par nature aléatoire. La ressource d’exploita- Sud relativise fortement des analyses contingentes à la
tion principale d’un diocèse est constituée par le Denier France et au monde dit occidental.
de l’Église, cette grande collecte annuelle destinée Depuis la loi de séparation des Églises et de l’État,
essentiellement à couvrir les « frais de personnel » d’un dont le centenaire a été célébré en 2005, ce sont
diocèse : traitement des prêtres et rémunération des bien les fidèles qui parviennent à subvenir aux
salariés laïcs. Or, il faut bien constater que 10 % seule- besoins de leur Église. À ce niveau, la France figure
ment des personnes qui se reconnaissent catholiques parmi les exceptions. En effet, dans les pays riches,
participent au Denier de l’Église. les Églises sont souvent soutenues par les États et,
Cependant, ce contexte défavorable est éclairé par des dans les pays pauvres, c’est la solidarité internatio-
signes d’espérance. Par exemple, une enquête récente nale et l’appui de Rome qui permettent aux Églises
(MAYAUX, 2003) montre que les Français perçoivent locales d’aller de l’avant. Dans notre pays, les cinq
généralement le rôle important que joue l’Église dans la ressources principales d’un diocèse proviennent
société (cf. tableau 2). toutes de la générosité des fidèles : Denier de l’Égli-
De nombreux acteurs marquants sur le terrain social et se, quêtes, offrandes de messe, offrandes pour les
bénéficiant d’une grande popularité dans l’opinion grandes cérémonies (le casuel), legs et donations.
sont d’ailleurs des personnalités religieuses. Il suffit de Cette situation particulière conduit l’Église de
penser à l’Abbé Pierre, à Sœur Emmanuelle, ou au Père France à expérimenter la nécessité, à la fois spiri-
Devert, fondateur d’Habitat et Humanisme. tuelle et économique, de devoir toujours solliciter,
Des gestes forts, comme le rassemblement de res- attendre, demander, et espérer. Elle l’oblige égale-
ponsables religieux autour du Pape Jean-Paul II à ment à améliorer toujours davantage sa communi-
Assise, ou les déclarations de repentance par rapport cation financière. Elle montre enfin les capacités de
à certains comportements du passé, ont contribué à mobilisation et de solidarité dont font preuve les
donner de l’Église une image plus ouverte et tolé- catholiques de France. Le « Baromètre de la généro-
rante. Son engagement pour la paix et pour le res- sité » de la Fondation de France met d’ailleurs en
pect et la dignité de la personne, dans toutes ses évidence que la propension à donner est fortement
dimensions et à toutes les étapes de sa vie, permet à corrélée avec l’appartenance et la pratique religieu-
l’Église de disposer d’une parole légitime et écoutée se. Ainsi, parmi les 29 % des Français ayant fait un
sur les plans social, politique, économique et don en mars-avril 2002, 67 % se déclaraient catho-
éthique. Ainsi, le centenaire des Semaines sociales liques. Entre mai 2003 et mai 2004, 59 % des
(carrefour de réflexion animé par des chrétiens) a catholiques pratiquants réguliers ont réalisé au
réuni à Lille, en septembre 2004, environ 4 800 moins un don (de quelque nature que ce soit)
participants sur le thème de « L’Europe : une socié- contre 41 % aussi bien pour les catholiques non
té à inventer », autour de 85 experts ou témoins de pratiquants que pour les personnes se déclarant
renom venant du monde entier. Il est également athées.
frappant de constater le succès rencontré par des Cette description du contexte dans lequel évolue l’Égli-
sessions de réflexion et de discernement organisées se mériterait certes d’être approfondie. Mais elle dessi-
par des congrégations et mouvements catholiques ne déjà un bilan nettement plus contrasté qu’il n’y
auprès de responsables économiques. paraissait. Les stratèges diraient que les contraintes et
Certaines communautés chrétiennes (au niveau de les opportunités de l’environnement ont tendance à
paroisses ou de mouvements) expérimentent une nou- s’équilibrer. C’est en tout cas dans ce contexte général
velle vitalité qui interpelle de nombreuses personnes en exigeant qu’un diocèse doit définir et conduire une
recherche de sens et de repères. Le dynamisme des stratégie.

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Les habitants du diocèse : aller à la rencontre, servir


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PROPOSITION D’UN MODÈLE STRATÉGIQUE et annoncer

Nous notions dès l’introduction de cet article que La Bonne Nouvelle doit être annoncée à tous, sans
l’Église ne doit pas se contenter de copier des méthodes exception. Néanmoins, dans un double souci d’effica-
d’entreprises. Il lui faut concevoir des modèles spéci- cité et de respect des personnes, cette annonce ne s’ef-
fiques adaptés à ses missions, à ses valeurs, et à ses par- fectuera pas de la même manière selon les caractéris-
ticularités de fonctionnement. Notre contribution dans tiques des interlocuteurs visés. À ce niveau, un diocèse
cet article est la proposition d’un modèle stratégique peut s’inspirer utilement des méthodes du marketing, et
diocésain, présenté ci-dessous : notamment des techniques de segmentation et de
ciblage. L’utilisation de ce mot, marketing, peut sembler
Fédérer et Animer et choquante dans un contexte ecclésial, du fait de ses
mobiliser Organisation motiver connotations mercantiles persistantes. Mais l’élargisse-
interne ment du marketing à d’autres champs que celui des
Réseau Ressources entreprises depuis plus de 35 ans (KOTLER et LEVY,
d’Église humaines 1969) a montré que, dans le respect de leurs valeurs,
des organisations à but non lucratif pouvaient s’appro-
Institutions Projet Individus
prier une démarche leur permettant de mieux conce-
voir et gérer les relations avec leurs différents publics.
Réseau Habitants Ainsi, la communication et les propositions d’un dio-
externe du diocèse
Société cèse pourront tenir compte de différents critères de seg-
Coopérer, dialoguer Terre Aller à la rencontre, mentation :
et témoigner de mission servir et annoncer – Segmentation selon les convictions religieuses :
catholiques pratiquants réguliers, catholiques prati-
Figure 1 : Modèle stratégique adapté à un diocèse quants occasionnels, catholiques non pratiquants,
croyants d’autres religions, personnes de conviction dif-
Ce modèle s’articule autour de deux éléments princi- férente,…
paux : – Segmentation selon les variables socio-économiques :
• Le projet du diocèse figure au cœur de ce modèle car il âge, sexe, professions et catégories sociales,…
est, tout à la fois : le cadre de référence obligé des – Segmentation géographique : milieu rural ou urbain,
actions, le gardien de la cohérence, le point de départ éloignement par rapport à l’évêché,…
précisant le sens et la finalité que doivent servir toutes les – Segmentation selon les états de vie : célibataires,
initiatives prises. Ce projet est fréquemment plus impli- mariés avec ou sans enfants, divorcés, veufs,…
cite que formalisé, ce qui ne favorise pas son identifica- – Segmentation comportementale : donateurs au
tion par l’ensemble des acteurs concernés. Plusieurs dio- Denier de l’Église, participants à des mouvements et
cèses ont tenté de l’expliciter davantage, en prenant services d’Église,…
parfois appui sur des démarches synodales, et en se réfé- Ce mode de raisonnement favorisera une réflexion sti-
rant souvent au travail publié par les évêques de France mulante permettant de n’oublier personne, de recon-
en 1996 : « Lettre aux catholiques de France : proposer naître et respecter les différences, d’envisager des
la foi dans la société actuelle ». L’élaboration d’un tel démarches innovantes, tout en restant fidèle à la mis-
projet doit, en tout cas, s’appuyer sur un diagnostic pré- sion de l’Église. Un véritable « marketing de responsa-
cis et détaillé de la situation du diocèse dans son envi- bilité » se dessine ainsi, facilitant un dialogue respon-
ronnement, afin de pointer les enjeux particuliers. sable et fertile avec tous.
• La mise en évidence de quatre enjeux stratégiques
majeurs complète le modèle. Ces enjeux, qui ne sont ni
de même nature, ni nécessairement de même impor- Le réseau externe : coopérer, dialoguer et témoigner
tance, se réfèrent à quatre groupes d’acteurs se distin-
guant selon deux dimensions : institutions versus indi-
vidus, organisation interne versus société (externe). L’Église doit se montrer attentive à son environnement
Ce sont ces quatre enjeux que nous allons maintenant local et entrer toujours davantage en dialogue avec les
explorer. Leur ordre de présentation n’est pas le fruit du institutions civiles ou religieuses actives sur son territoi-
hasard : un évêque se préoccupe d’abord du Peuple re : préfecture, collectivités locales, autres confessions
auprès duquel il est envoyé. Nombreux sont d’ailleurs chrétiennes, autres religions et courants spirituels,
les nouveaux évêques à consacrer la première année de monde économique et associatif… Sans volonté hégé-
présence dans leur diocèse à rencontrer les communau- monique mais dans un réel esprit de coopération et de
tés, à écouter et à comprendre. Un temps d’imprégna- service, ce dialogue s’avère nécessaire dès lors que des
tion dont manquent bien souvent les nouveaux mana- enjeux cruciaux concernant la société ou la personne
gers en entreprise… humaine exigent la collaboration avec tous les hommes

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© coll. Ribière/SIPA

Ainsi, même si 66 % des Français se déclarent encore catholiques, moins de 7 % peuvent être considérés comme des prati-
quants réguliers, allant à la messe au moins une fois par semaine.

de bonne volonté (comme le rappellent les encycliques Pour faire entendre sa voix, l’Église de France doit
depuis Pacem in Terris, en 1963). encore progresser dans ses relations avec les médias,
La parole de l’Église est attendue. Ses pasteurs doivent souvent suspectés de parti pris négatif à son égard. Elle
pouvoir la faire résonner en témoignant concrètement peut aussi compter sur un nombre impressionnant de
de leur foi. Une étude commanditée en 2006 par la médias catholiques. La progression du tirage de La
Conférence des Évêques de France montre que nom- Croix et de nombreux autres supports presse, la réussi-
breux sont les élus et les fonctionnaires à désirer que te des radios chrétiennes comme Radio Notre-Dame
l’Église catholique s’investisse davantage dans les débats ou le réseau RCF (Radios Chrétiennes en France), le
publics et soit plus présente dans le domaine social. lancement de la chaîne de télévision KTO (malgré ses
Les engagements de l’Église sont souvent à contretemps difficultés de financement), illustrent le dynamisme de
des modes ou des opinions dominantes, au-delà des cli- ces médias.
vages politiques habituels. Ainsi, les déclarations des L’image d’un évêque enfermé dans son évêché, ou n’en
évêques de France expriment sans équivoque le soutien sortant que pour de rares visites paroissiales, semble
aux plus faibles (« l’option préférentielle pour les aujourd’hui totalement dépassée. Personnifiant l’Église
pauvres »). De même, l’enseignement social de l’Église dans son diocèse, sa mission de représentation extérieu-
depuis plus de 100 ans (ULRICH, 2000), tout en recon- re et d’animation de réseaux devient essentielle. Mais
naissant la légitimité de la propriété privée, souligne cette mission n’est pas que locale. Grâce à une collabo-
avec force les obligations sociales liées à la production ration accrue entre les différents diocèses au niveau
de richesse (« la destination universelle des biens »), et régional et au sein de la Conférence des Évêques de
rappelle sans cesse les limites du libéralisme à ce niveau France, les prises de position et les initiatives nationales
(LAURENT, 2003). mais aussi internationales, se font plus nombreuses.

GÉRER ET COMPRENDRE • SEPTEMBRE 2006 • N° 85 31


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Les ressources humaines : animer et motiver pourraient pas assurer leurs missions. Il reste que l’Égli-
T É M O I G NAG E

se de France se trouve ici confrontée à de grands défis :


Ces ressources sont bien sûr spécifiques par rapport à comment assurer la relève des bénévoles actuels souvent
celles d’une entreprise puisqu’elles s’appuient encore âgés alors que les différentes structures d’Église n’atti-
majoritairement sur l’engagement de clercs. À ce rent plus qu’environ 7 % des bénévoles en France ?
niveau, le problème principal est celui de la baisse des Comment leur proposer des activités valorisantes et
vocations sacerdotales. Entre 1993 et 2003, le nombre utiles ? On pourrait ainsi parler d’une nécessaire pro-
de prêtres en France est passé de 30 199 à 22 855 (soit fessionnalisation du bénévolat, qui implique sans doute
une diminution d’un quart). Celui des séminaristes est la désignation d’un responsable diocésain chargé de sti-
passé de 1 172 en 1993 à 758 en 2004. Une des préoc- muler et de coordonner les efforts à ce niveau.
cupations essentielles d’un évêque est donc d’encoura- Enfin, comme beaucoup d’associations (voir MAYAUX,
ger les vocations. Il se doit aussi d’être proche des 1999), un diocèse rencontre la difficulté de faire tra-
prêtres de son diocèse, dans un esprit de communion, vailler ensemble bénévoles et salariés. Un des enjeux
de soutenir leurs initiatives, mais aussi de comprendre essentiels consiste donc, dans le cadre d’une tension
leurs difficultés et leur fatigue face à des tâches et à des dynamique et positive, à faire travailler ensemble des
responsabilités de plus en plus lourdes. équipes marquées a priori par des clivages en termes de
Avec la diminution du nombre de prêtres, l’Église a fait statuts et d’engagements : clercs/laïcs, bénévoles/sala-
appel à des salariés, que leur rôle soit essentiellement riés. Ce travail doit s’effectuer dans une véritable
pastoral (animateurs laïcs en pastorale notamment) ou recherche d’unité, respectueuse des différences et des
principalement administratif. Parmi les nombreux diversités. C’est à ce niveau que l’Église devrait être
enjeux à ce niveau, deux nous semblent devoir être par- capable de pratiques exemplaires, signes d’un manage-
ticulièrement soulignés. ment nouveau marqué par les valeurs évangéliques. Il
Le premier point concerne la professionnalisation. Les faut bien reconnaître que le chemin est encore long
missions confiées aux salariés laïcs s’avèrent plus com- pour y parvenir.
plexes et exigeantes. Il suffit, par exemple, de penser à
la fonction d’économe diocésain qui se situe mainte-
nant à un niveau sensiblement équivalent à celui d’un Le réseau d’Église : fédérer et mobiliser
directeur administratif et financier, voire d’un secrétai-
re général, dans une entreprise. La formation profes-
sionnelle devient ainsi une obligation. Plus générale- La réalité de l’Église dans un diocèse ne se résume pas
ment, les diocèses doivent mettre en place un véritable aux différents acteurs engagés au sein des paroisses ou
management de leur personnel. Cette évolution des services diocésains. D’autres organismes ou com-
conduit notamment à s’interroger sur la clarification de munautés sont également largement impliqués : éta-
la fonction de direction des ressources humaines dans blissements catholiques, congrégations, mouve-
un diocèse. Le nombre croissant de salariés, mais aussi ments… À ce niveau, le problème se pose des liens plus
la diversité des structures employeuses (l’évêché, les ou moins formalisés avec l’évêché. On doit noter ici la
paroisses, les mouvements et services diocésains…), différence entre une conception juridique classique
rendent en effet cette fonction particulièrement diffuse (chacune des écoles catholiques est par exemple juridi-
et conduit souvent à un manque de cohérence d’en- quement indépendante) et une vision canonique (les
semble, voire à un manque de justice. écoles catholiques relèvent toutes de la responsabilité
Le second point concerne la question des salaires, qui canonique de l’évêque). Ce problème du « périmètre
fait encore largement débat dans l’Église. Certains canonique » soulève de nombreuses questions pra-
considèrent en effet que le salaire doit davantage être tiques, parfois délicates. Certains diocèses se situent
considéré comme un dédommagement, les laïcs devant davantage dans une tradition centralisatrice alors que
nécessairement accepter des sacrifices financiers lors- d’autres privilégient décentralisation et autonomie. Nos
qu’ils sont appelés au service de l’Église. D’autres esti- concitoyens ont du mal à y voir clair sur ce point,
ment, au contraire, que l’Église doit proposer des comme le montrent les résultats d’une étude réalisée en
salaires décents pour pouvoir recruter et fidéliser des 2003 pour la Conférence des Évêques de France (cf.
personnes compétentes. Ce débat n’est certes pas réser- tableau 3).
vé à l’Église, puisque de nombreuses autres associations À y regarder de plus près, cette situation n’est pas tota-
(notamment humanitaires) le rencontrent. Mais il est lement propre à l’Église. Plusieurs publications récentes
renforcé par la dimension sacrificielle propre à l’Église en stratégie d’entreprise soulignent en effet la difficulté
et, peut-être, par la difficulté à parler sereinement d’ar- à définir précisément les frontières d’une organisation
gent dans ce contexte (voir ROUET, 2003). (voir, par exemple, FOSS, 2001). Il reste que l’une des
L’Église se caractérise également par l’importance du missions essentielles de l’évêque consiste à animer (qua-
bénévolat. Le terme bénévole est d’ailleurs d’origine siment au sens étymologique du terme : donner une
ecclésiastique. Cette ressource est vitale pour tous les âme) un réseau d’acteurs très divers. Mobiliser et fédé-
diocèses qui, sans l’apport de milliers de bénévoles, ne rer ce réseau d’Église autour d’axes communs constitue

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Je vais vous citer des organismes. Dites-moi si, Oui Non Ne sait pas/sans opinion

F R A N Ç O I S M AYAU X E T L AU R E N T U L R I C H
selon vous, ils appartiennent directement
à l’institution de l’Église catholique en France…

Les paroisses et les diocèses 90 % 4% 6%

Les associations caritatives comme le Secours Catholique 60 % 35 % 5%

Les congrégations de religieuses et de religieux 76 % 15 % 9%

Les établissements scolaires de l’enseignement 54 % 42 % 4%


privé catholique

Les mouvements comme les Scouts de France 48 % 45 % 7%

Tableau 3 : Un périmètre de l’Église difficile à cerner

un défi difficile à relever. Prenons un exemple concret relativement sereine, à un rythme qui correspond
pour illustrer cette difficulté : la campagne du Denier davantage au temps de l’Église qu’à celui des entre-
de l’Église est généralement lancée pendant le Carême, prises !
ce qui conduit à une certaine « concurrence » avec le Comme la plupart des associations, les associations dio-
CCFD (Comité catholique contre la faim et pour le césaines ont commencé cette évolution par la mise en
développement), qui organise sa propre collecte place d’outils jugés incontournables : la comptabilité, la
annuelle pendant la même période. Il s’agit donc de gestion, le droit, la fiscalité. Ces problématiques tech-
trouver des complémentarités et de susciter des syner- niques se trouvent d’ailleurs renforcées dans l’Église,
gies, tout en respectant des identités et des finalités par- compte tenu des particularismes de son organisation et
ticulières. de l’existence de deux « juridictions » – le droit civil
français d’une part, et le droit canonique universel de
l’autre – parfois difficiles à concilier. Par exemple, les
contrats de travail classiques (CDD ou CDI) ne pré-
OÙ EN EST-ON ? voient pas de lettres de mission de 3 ou 5 ans, pourtant
fréquentes dans l’Église.
Le modèle présenté précédemment n’est pas une décla- Un autre domaine requiert également un grand profes-
ration d’intention théorique. Il est le fruit d’échanges sionnalisme. Il s’agit de l’immobilier. La prétendue
avec de nombreux évêques et il permet de formaliser les richesse immobilière de l’Église est, on le sait, une illu-
enjeux principaux auxquels ceux-ci se trouvent sion. En effet, un diocèse ne peut durablement, selon
confrontés. Mais il est légitime de s’interroger sur l’état ses statuts, posséder d’immeubles de rapport. Il n’a le
d’avancement des pratiques ecclésiales en termes de droit de posséder que les immeubles nécessaires à ses
stratégie et de management, afin de mettre en évidence propres activités et ceux-ci génèrent des dépenses très
l’écart entre ces pratiques et le modèle. importantes : réfections, mise aux normes, entretiens,
Nous constaterons tout d’abord que l’adoption de ces impôts… N’oublions pas que plus de 2 000 églises
méthodes par l’Église n’est pas le fruit d’une rupture, construites depuis 1905 (loi de séparation des Églises et
mais d’une révolution que nous qualifierons de tran- de l’État) sont à la charge des paroisses et des diocèses
quille, et qui s’est effectuée en deux étapes successives. de France. Les différentes charges liées à l’immobilier
Nous pointerons ensuite la difficulté, pour un évêque, représentent, en moyenne, un quart des dépenses d’un
de définir des priorités face à des enjeux multiples. diocèse.
Nous terminerons en mettant en évidence les question- Cette complexité de gestion a conduit l’Église à faire
nements actuels liés à la décentralisation traditionnelle appel à des salariés laïcs, compétents et disponibles.
de l’Église. Ainsi, la quasi-totalité des économes diocésains est
maintenant des laïcs (dont une douzaine de femmes),
souvent anciens cadres d’entreprises (dans l’industrie ou
Une révolution tranquille en deux étapes la banque), alors qu’il y a à peine 15 ans, cette fonction
centrale était principalement assumée par des prêtres.
Les difficultés économiques rencontrées par de nom-
Le titre de ce paragraphe renvoie au constat que breux diocèses ont renforcé la nécessité d’avoir recours à
l’adoption des méthodes de management dans l’É- des gestionnaires qui, au service de l’Église et sous la res-
glise n’a pas donné lieu à une rupture brutale entre ponsabilité de l’évêque, administrent avec rigueur.
un « avant » et un « après ». On peut au contraire On peut donc mettre en évidence une première
mettre en évidence une évolution progressive et étape du processus d’adoption des techniques de

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management par l’Église, consistant en une profes- Une difficulté à définir des priorités
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sionnalisation de sa gestion. Cette première étape


est déjà bien avancée, même si beaucoup reste à Si le modèle stratégique proposé précédemment dans
faire. On peut regretter notamment que l’enseigne- cet article permet de bien pointer les enjeux, il conduit
ment dispensé dans les séminaires soit encore peu à envisager de nombreuses actions et initiatives. Or,
ouvert à la formation des futurs prêtres (respon- d’un point de vue réaliste, il ne sera pas possible de tout
sables de leurs futures paroisses, y compris sur un faire en même temps. Ses ressources financières et
plan économique) dans ce domaine de la gestion. humaines limitées amènent nécessairement un diocèse
Sans vouloir faire d’eux des spécialistes, il convien- à effectuer des choix de priorités. Ces choix sont par
drait de leur donner les bases indispensables facili- nature douloureux : pourquoi privilégier la construc-
tant un dialogue avec les bénévoles ou salariés laïcs tion d’une maison diocésaine plutôt que le lancement
chargés de les épauler. Alors qu’il lui faut achever d’un site Internet ? Pourquoi rénover telle église plutôt
cette première étape de sa « révolution tranquille du que telle autre ? Pourquoi mettre des moyens pour
temporel », l’Église en entame actuellement une organiser un rassemblement de jeunes plutôt que de
deuxième où stratégie, conduite de projets et com- lancer une grande réflexion pastorale sur la place des
munication, deviennent les maîtres mots. personnes âgées ? On comprend bien, à l’aide de ces
Cette volonté d’une appropriation clairvoyante des quelques exemples, que les critères de sélection ne vont
méthodes de management se manifeste notamment pas de soi.
par l’apparition de nombreuses sessions de forma- Les choix sont déjà difficiles à effectuer pour une entre-
tion à destination des différents acteurs de l’Église : prise, qui peut néanmoins retenir des critères objectifs
délégués épiscopaux à l’information (DEI), respon- et mesurables (part de marché, niveau de rentabilité).
sables de services, économes de paroisses, de Ils le sont davantage pour une association qui cherche
congrégations, de monastères, de maisons d’ac- les meilleurs moyens de réaliser son projet social. La
cueil… Le dialogue entre les deux auteurs de cet tâche sera encore plus ardue dans le cas de l’Église, qui
article, respectivement responsable en Église et pro- s’efforce d’être fidèle à sa mission et attentive à la volon-
fesseur-consultant en management, se situe té de Dieu.
d’ailleurs dans le prolongement d’une session de L’Église tend parfois à osciller entre idéalisme incons-
formation organisée depuis 2003 par la Conférence cient (« La Providence y pourvoira ») et pragmatisme
des Évêques de France pour les évêques et leurs laissant peu de place à la foi (« Ne lançons pas ce projet
économes diocésains. Le questionnement qui sert tant que nous n’avons pas les moyens correspon-
de titre à cette session pilotée par l’Université dants »). Le pire restant le cas le plus fréquent : les pro-
catholique de Lyon est éloquent : « Comment jets sont sélectionnés sans réelle analyse, sur des coups
rendre cohérente l’organisation économique d’un de cœur personnels, ou en fonction de l’ordre d’arri-
diocèse avec le projet pastoral ecclésial ? ». C’est vée ! Comme pour toute organisation, la définition des
bien cette recherche de cohérence qui doit consti- priorités constitue sans doute pour l’Église une des
tuer le fil rouge et le garde-fou indispensable à étapes stratégiques les plus délicates.
toute réflexion dans ce domaine.
Le qualificatif de tranquille utilisé pour décrire cette
révolution ne doit pas laisser supposer que tout se Une décentralisation questionnée
fait sans heurt. Le vocabulaire du management (fré-
quemment anglais qui plus est) inspire encore de la
méfiance, et suscite parfois la crainte de voir la mis- Une comparaison instructive peut être effectuée entre
sion de l’Église être dévoyée par des considérations l’Église et les Entreprises de services à réseau (ESR)
trop matérielles. Il n’est pas rare de constater des telles que les banques, les hôtels, les sociétés de travail
incompréhensions, au niveau d’une paroisse, entre temporaire… Ces entreprises vivent fréquemment les
le conseil pastoral et le conseil économique (2). difficultés du partage des responsabilités et des pouvoirs
Quant aux consultants et experts qui accompagnent entre les managers centraux (au niveau du siège) et les
maintenant régulièrement les diocèses, ils se sentent managers opérationnels sur le terrain (au niveau des
quelquefois regardés comme « les marchands du agences locales). On constate globalement un mouve-
temple » chassés par Jésus dans un passage célèbre ment vers plus de décentralisation stratégique, du fait
de l’Évangile de Jean ! Il reste que ces tensions sont que chaque entité du réseau se trouve intégrée dans un
bien minimes face à l’ampleur des changements environnement local bien spécifique et nécessitant
vécus. donc des adaptations.
L’Église catholique, organisation de service, s’avère par-
ticulièrement décentralisée sur le plan économique.
Chaque diocèse et, au sein de chaque diocèse, chaque
(2) Certains exemples intéressants, à ce niveau, sont fournis par Nicolas paroisse, dispose d’une autonomie de gestion. Il faut
DE BRÉMOND D’ARS (2000). d’ailleurs noter qu’aucune péréquation financière n’est

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explicitement muniquera pas

F R A N Ç O I S M AYAU X E T L AU R E N T U L R I C H
prévue ni entre de la même
les paroisses ni manière dans
entre les diocèses. un diocèse rural
La contribution à forte tradition
économique des catholique exis-
paroisses au bud- tant depuis plus
get de l’évêché et de 1 000 ans,
de ses services et dans un nou-
varie d’un diocè- veau diocèse
se à l’autre tant urbain de la
en ce qui concer- couronne pari-
ne son montant sienne créé il y a
que ses modalités 40 ans et carac-
de calcul, et térisé par une
donne parfois grande diversité
lieu à de vives de cultures et de
discussions… religions.
Comparer, Cependant, pour
comme c’est fré- obtenir des re-
quemment le cas, tombées médias
l’Église catholi- importantes
que à une multi- (reportages dans
nationale est donc la presse ou à la
totalement in- télévision), une
fondé. Dans le communication
cadre d’une gran- unique sur un
de décentralisa- plan national
tion, le niveau aurait davantage
national (la d’impact. C’est
Conférence des pourquoi la
Évêques de Conférence des
France, dans no- Évêques de
tre pays) consti- France met au
tue simplement point actuelle-
une instance de © Jean-Claude Coutausse/RAPHO
ment des opéra-
c o o r d i n a t i o n Son engagement pour la paix et pour le respect et la dignité de la personne, dans toutes ses dimen- tions commu-
permettant des sions et à toutes les étapes de sa vie, permet à l’Eglise de disposer d’une parole légitime et écoutée nes : date de
échanges de vue sur les plans social, politique, économique et éthique (Jean-Paul II en visite officielle à Lyon, au stade lancement uni-
et d’informa- Gerland, le 10 mai 1986). fiée et conférence
tions, des consul- de presse natio-
tations réciproques et des collaborations en vue du bien nale, qui a eu lieu en février 2006 ; resterait à créer, par
commun de l’Église. Dans le respect de l’autorité de exemple, un logo identique.
chaque évêque au service de son Église particulière – son L’obligation faite aux associations diocésaines (repré-
diocèse –, il s’agit de contribuer à l’unité entre les sentant juridiquement les diocèses) de présenter dès
Évêques et donc à l’unité de l’Église. l’exercice 2006 des comptes intégrant ceux des
Mais l’Église s’interroge actuellement sur le degré de paroisses contribue à ce mouvement de centralisation
centralisation et d’homogénéisation nécessaire dans ou, tout au moins, à une meilleure visibilité financière
certains domaines : service des vocations, service d’ensemble.
des migrants, unité des chrétiens, enseignement De nombreux autres exemples pourraient illustrer
catholique, questions de société… C’est particuliè- cette dialectique national/local dont la gestion se
rement le cas pour la communication. À titre révèle parfois difficile, et entraîne quelques diffé-
d’illustration, signalons que les diocèses organisent rences de perception entre les évêques. Le niveau
chacun leur propre campagne de communication régional joue également un rôle plus important,
du Denier de l’Église, ce qui se justifie pleinement avec la délimitation des nouvelles provinces ecclé-
– compte tenu de leurs différences de culture, de siastiques largement calquées sur les régions admi-
population ou d’histoire. Par exemple, on ne com- nistratives.

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service. Toute décision importante, dans l’Église,


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SYNTHÈSE ET PERSPECTIVES doit être largement conseillée, précédée de consulta-


tions, d’avis émis explicitement. Elle reste cepen-
Cet article ne constitue qu’une première tentative d’en- dant une décision personnelle de celui qui a été
visager les apports possibles de la stratégie et du mana- placé en position de responsable (l’évêque, dans le
gement à la vie et au fonctionnement d’un diocèse. cas d’un diocèse). Rappelons également que le Pape
Chacune des pistes évoquées ici mériterait un dévelop- Pie XI insistait, dès 1931, sur l’importance du prin-
pement plus conséquent. Nous appelons donc de nos cipe de subsidiarité, principe aujourd’hui vanté
vœux d’autres contributions permettant d’enrichir la aussi bien dans les entreprises qu’au niveau poli-
réflexion et de nourrir un débat qui nous semble parti- tique.
culièrement nécessaire pour l’Église de France aujour- Comme l’indiquait le Pape Jean-Paul II dans son livre
d’hui. Il faut bien constater que si la stratégie, le mana- où il partageait son expérience d’évêque de Cracovie
gement et même le marketing des églises donnent lieu (2004) : « L’évêque doit servir en gouvernant, et gou-
à de nombreuses publications aux États-Unis, notre verner en servant ».
pays souffre à dans ce domaine d’une insuffisance évi-
dente.
Le management de l’Église ne saurait échapper à la
double logique d’une activité qui a une face tournée BIBLIOGRAPHIE
vers la société dans laquelle elle vit, et l’autre face
tournée vers la constitution d’une communauté Conférence des Évêques de France, Lettre aux catho-
dont la présence dans le monde souhaite annoncer liques de France : proposer la foi dans la société actuelle,
déjà un autre monde. Il suppose de la part des res- 1996.
ponsables la prudence en même temps que l’esprit BREMOND D’ARS N. (de), L’Argent dans la vie des
d’initiative : ils doivent gérer « en bons pères de paroisses catholiques en France, conférence/débat organi-
famille », mais en référence à la confiance au Père sée par les Amis de l’École de Paris du management,
qui donne à chacun selon ses besoins. Ils doivent 14 décembre 2000.
utiliser les techniques modernes de gestion, mais ils Fondation de France, Baromètre de la générosité en
n’ignorent pas que c’est la générosité de tous qui France, octobre 2002 et septembre 2004.
constitue la première ressource. Ils doivent recher- FOSS N.J., The Boundary School : a Strategy as a
cher l’efficacité, mais ils savent surtout que leur Boundary Decision, in H.W. VOLBERTA et T. ELFRING
mode de management peut constituer un acte du (eds), Rethinking Strategy, London, Sage Publication,
témoignage évangélique (voir ULRICH, 2004). 2001.
En conclusion, nous souhaiterions souligner que, si JEAN-PAUL II, Levez-vous ! Allons !, Paris, Plon/Mame,
l’Église accepte le défi de s’exposer au risque de la 2004.
stratégie et du management (comme Françoise KOTLER P., LEVY S.J., « Broadening the concept of
Dolto a su en son temps exposer L’Évangile au Marketing », Journal of Marketing, Vol. 33, p. 10-15,
risque de la psychanalyse), les stratèges et dirigeants janvier 1969.
d’entreprises pourraient davantage se laisser inter- LAURENT B., La Doctrine sociale de l’Église : une lecture
peller par les valeurs et le mode de fonctionnement critique de l’idéologie libérale, Thèse de Doctorat en
particulier de l’Église. Il est piquant en effet de Sciences Économiques, Université Panthéon-
constater que certaines théories et pratiques mana- Sorbonne, Paris I, 2003.
gériales, prétendument récentes et sophistiquées, MAYAUX F., Les relations entre dirigeants bénévoles
sont largement expérimentées de longue date par et dirigeants salariés dans les associations, in F.
l’Église. Prenons un seul exemple afin d’illustrer ce BLOCH-LAINÉ, Faire société, Les associations au cœur
propos. Ce qu’on appelle aujourd’hui « gouvernan- du social, Paris, Éditions Syros et Uniopss, p. 203-
ce » ou « gouvernement d’entreprise » s’appuie sur 221, 1999.
certains principes comme la mise en place de diffé- MAYAUX F., « L’Eglise et l’argent : la perception des
rents organismes ou conseils chargés d’éclairer les Français, entre mythes et réalités », Études, 643-652,
avis du PDG, de surveiller davantage son action, et décembre 2003.
de rééquilibrer ainsi les pouvoirs dans l’entreprise. ROUET A. (Mgr), L’argent : 15 questions à l’Église. Un
Or, il y a longtemps que le droit canonique conduit évêque répond, Paris, Plon/Mame, 2003.
l’évêque à s’entourer de différents conseils obliga- ULRICH L. (Mgr), L’Enseignement de l’Église sur les ques-
toires (conseil presbytéral, collège des consulteurs, tions sociales, Dijon, Cité Vivante, 2000.
conseil diocésain des affaires économiques) ou ULRICH L. (Mgr), Pour une gestion évangélique des biens
recommandés (conseil épiscopal, conseil pastoral d’Église, Documents Épiscopat, 11, 2004.
diocésain) dans le cadre d’un fonctionnement collé- VALADIER P., L’Église en procès : catholicisme et société
gial où pouvoir de décision doit rimer avec esprit de moderne, Paris, Calman-Lévy, 1987.

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