Cuneiform e
Cuneiform e
L’écriture cunéiforme est un système d'écriture mis au point en Basse Mésopotamie entre
3400 et 3200 av. J.-C., qui s'est par la suite répandu dans tout le Proche-Orient ancien, avant
de disparaître dans les premiers siècles de l'ère chrétienne. Au départ pictographique et
linéaire, la graphie de cette écriture a progressivement évolué vers des signes constitués de
traits terminés en forme de « coins » ou « clous » (latin cuneus), auxquels elle doit son nom, «
cunéiforme », qui lui a été donné aux XVIII e et XIXe siècles. Cette écriture se pratique par
incision à l'aide d'un calame sur des tablettes d'argile, ou sur une grande variété d'autres
supports.
Les conditions d'élaboration de cette forme d'écriture, qui est la plus vieille connue avec les
hiéroglyphes égyptiens, sont encore obscures. Quoi qu'il en soit, elle dispose vite de traits
caractéristiques qu'elle ne perd jamais au cours de son histoire. Le système cunéiforme est
constitué de plusieurs centaines de signes pouvant avoir plusieurs valeurs. Ils sont en général
des signes phonétiques (phonogrammes), transcrivant uniquement un son, plus précisément
une syllabe. Mais une autre catégorie importante de signes sont les logogrammes (souvent
désignés comme des idéogrammes), qui représentent avant tout une chose et ne renvoient que
secondairement à un son. D'autres types de signes complémentaires existent (signes
numériques, compléments phonétiques et déterminatifs).
À partir de l'argile, on confectionnait une tablette (sumérien dug, akkadien ṭuppu(m)[note 1]).
L'argile était généralement aisément accessible, peu coûteuse, mais il fallait qu'elle soit d'une
bonne qualité et dégagée de ses impuretés. La taille des tablettes devait être pensée en
fonction de la longueur du texte que l'on voulait écrire. Il s'en trouve donc de taille et de
forme variées, le plus souvent rectangulaire. Les plus petites mesurent quelques centimètres,
les plus grandes ont des côtés tournant autour de 40 centimètres. On écrivait les signes dessus,
avant de les faire sécher au soleil pour les durcir ou, mieux, de les cuire pour obtenir une
meilleure solidité (l'argile cuite étant très difficile à casser). Les tablettes déjà utilisées, mais
qui n'avaient plus à être conservées étaient recyclées. On les remodelait en effaçant les
inscriptions antérieures puis on les réutilisait (ce qui n'était pas possible si elles étaient cuites).
De ce fait, un site livre généralement des archives datant de quelques années avant la
destruction ou l'abandon, mais pas plus, puisque les tablettes plus anciennes ont été
réutilisées. De plus, seules les tablettes qui ont été cuites nous sont parvenues, car l'argile crue
se dégrade au fil du temps. Souvent, la cuisson des tablettes conservées est due au fait que le
site a été ravagé par un incendie accidentel ou provoqué. L'argile pouvait également servir à
confectionner des supports d'écriture autres que des tablettes, de formes diverses : certaines
inscriptions étaient faites sur des cônes, des clous, des cylindres, des prismes en argile, des
briques (qui pouvaient être glaçurées aux périodes tardives) ou encore des maquettes de foie
servant pour la divination[2].
L'instrument utilisé pour écrire sur l'argile est le calame (sumérien gi-dub-ba, akkadien qan
ṭuppi(m), littéralement « roseau de/pour tablette »), un morceau de roseau (parfois d'os,
d'ivoire, de bois ou de métal) surtout pointu ou arrondi au départ, puis avec une forme
triangulaire plate ou en biseau par la suite [3]. L'incision de cet instrument dans l'argile fraîche
rend difficile l'opération consistant à tracer des lignes et des courbes et incitant à inscrire des
segments courts, ce qui a donné aux écritures mésopotamiennes leur aspect cunéiforme : on
plante d'abord la pointe, ce qui donne la forme d'un clou, puis on trace généralement un trait
après (certains signes étant composés de clous simples). En sumérien, on parle de « triangle »
(santag), ou encore de « coin » (kak ou gag, tikip santakki(m) en akkadien)[4]. L'incision de
signes sur un support malléable donne finalement une écriture non pas plate comme celle qui
allie l'encre et le papier, mais en relief, et les signes doivent être lus avec un éclairage qui
permette de repérer toutes les incisions sans quoi ils peuvent être mal interprétés [5].
Les tablettes d'argile pouvaient porter d'autres inscriptions que des signes cunéiformes. Pour
authentifier les actes juridiques, il était courant d'y appliquer l'empreinte de sceaux ou de
sceaux-cylindres, comportant parfois des inscriptions en cunéiforme indiquant l'identité de
leur propriétaire. L'authentification pouvait aussi passer par la marque d'un ongle ou de la
frange d'un vêtement dans l'argile. Les tablettes pouvaient aussi être enfermées dans des
enveloppes en argile comportant une copie du texte de la tablette. Cette pratique concernait
les contrats, permettant de vérifier que le texte de la copie n'avait pas été altéré, en protégeant
l'original. Au-delà de la sphère juridique, les tablettes de textes plus techniques pouvaient
porter des plans, cartes, représentations du ciel, d'autres fois des trous pour les suspendre
(dans le cas de textes littéraires), des traces de peinture ou d'encre, notamment pour écrire
dans une autre langue (araméen)[6].
D'autres matériaux pouvaient servir de supports pour des inscriptions cunéiformes. Certains
textes étaient rédigés sur des surfaces en cire supportées par des tablettes en bois ou en ivoire ;
seul ce dernier matériau a résisté aux assauts du temps ; on a trouvé des tablettes d'ivoire
notamment à Kalkhu où elles pouvaient être reliées pour former une sorte de polyptyque, et
elles sont mentionnées en pays hittite (où elles ont peut-être été écrites en hiéroglyphes
hittites). Les inscriptions sur pierres sont mieux connues, que ce soient des objets votifs
(sculptures surtout), des tablettes et briques de fondation, des stèles ou des rochers naturels.
Des objets en métal étaient également gravés, là encore surtout des objets votifs (statues,
vases), mais aussi des tablettes. Les supports en pierre ou en métal avaient pour but de
solenniser le message et d'assurer qu'il persiste à travers le temps [7]. Il fallait dans ces deux cas
travailler la matière avec une pointe en fer. Il s'agit donc de gravures, réalisées par des artisans
(notamment les lapicides, spécialistes de la gravure [8]) dont on ne sait pas s'ils comprenaient le
cunéiforme. Ils recopiaient le texte à partir d'un brouillon rédigé par un scribe et qui avait sans
doute été contrôlé par le commanditaire, le roi en particulier[9].
Le déchiffrement du cunéiforme
Après sa disparition, le système d'écriture cunéiforme fut oublié ; il n'avait jamais suscité le
même intérêt que les hiéroglyphes égyptiens chez les peuples de l'Antiquité européenne
(Grecs et Romains). Sa redécouverte fut progressive. Elle passa d'abord par les voyages
d'Européens sur des sites de Mésopotamie et de Perse d'où ils ramenèrent quelques objets
inscrits de signes que l'on nomma finalement cunéiformes. Au début du XIXe siècle, l'essor de
l'intérêt scientifique pour les civilisations antiques orientales conduisit aux premières
explorations poussées de sites du Proche-Orient ancien (d'abord en Perse et en Assyrie), et le
déchiffrement de leurs textes devint une tâche majeure pour comprendre ces civilisations, les
savants s'intéressant à ceux-ci ayant sous les yeux les exemples des succès récents du
déchiffrement de l'alphabet palmyrénien par Jean-Jacques Barthélemy et des hiéroglyphes
égyptiens par Jean-François Champollion. Il leur fallut une cinquantaine d'années pour
maîtriser les principes de l'écriture cunéiforme, et plusieurs décennies supplémentaires pour
redécouvrir les langues qui avaient été notées par ces écritures.
Les premiers éléments pour la traduction du cunéiforme sont avancés en 1802 par un
philologue allemand, Georg Friedrich Grotefend. Utilisant l'intuition de certains de ses
prédécesseurs qui avaient émis l'hypothèse que plusieurs des inscriptions venues de Perse
dataient de la période des rois Achéménides, il analysa quelques inscriptions de Persépolis en
présumant qu'il s'agissait d'inscriptions royales, puis isola le terme le plus courant, qu'il
identifia comme signifiant « roi » ; il identifia également les groupes de signes voisins du
précédent comme étant le nom des rois, en se basant sur les noms connus par les historiens
grecs antiques (Cyrus II, Cambyse, Darius Ier, Xerxès Ier). Il put ainsi tenter d'attribuer des
valeurs phonétiques à certains signes. Mais il fallait identifier la langue des textes : Grotefend
voulait y voir du vieux-perse, ce qui était juste, mais il voulut le lire en utilisant la grammaire
de l'Avesta, connue en Europe depuis son édition entre 1768 et 1771 par Abraham Hyacinthe
Anquetil-Duperron. Or la langue avestique est différente bien que proche du vieux-perse des
inscriptions achéménides. Au total, Grotefend identifia une dizaine de signes, avancée
considérable, mais il ne put poursuivre plus loin, car il s'enferma dans une série d'erreurs qui
l'empêchèrent d'améliorer ses premiers résultats. Ses réussites dans le déchiffrement du
cunéiforme ne furent d'ailleurs pas bien reçues à la Société des sciences de Göttingen, qui ne
sut pas reconnaître ses mérites[12].
Les travaux de Grotefend servirent finalement à d'autres philologues mieux armés dans le
domaine des langues indo-iraniennes anciennes, notamment Christian Lassen qui identifia des
termes géographiques sur les représentations des peuples tributaires à Persépolis. Ce furent les
copies d'inscriptions trilingues vieux-perse, akkadien babylonien et élamite de l'empire
achéménide qui permirent aux traducteurs de progresser dans le déchiffrement des différentes
écritures, comme celle par l'anglais Henry Creswicke Rawlinson au mont Elwand en 1835 (il
ne put alors copier que la version vieux-perse de celle, plus célèbre de nos jours, de Behistun,
puis revint pour copier les autres versions une dizaine d'années plus tard [13]) et d'autres
provenant de Naqsh-e Rostam et Persépolis copiées par le danois Nils Ludwig
Westergaard[14]. Bien qu'on ne connaisse alors aucune des trois langues de ces textes, cela
allait permettre de comparer différents systèmes d'écriture cunéiforme et différentes langues.
Le système le plus simple à déchiffrer était le vieux-perse, car il est composé d'une
quarantaine de signes surtout syllabiques, à l'inverse des deux autres composés de centaines
de signes, et que la connaissance d'une langue voisine, l'avestique, avait connu des progrès
importants durant les années précédentes. La copie de plusieurs inscriptions des sites perses
permit de disposer d'un corpus de signes conséquent. Finalement, les travaux conjugués de
plusieurs chercheurs (Rawlinson, Lassen, Edward Hincks, Jules Oppert et d'autres) permirent
d'identifier la totalité des signes de l'« alphabet » vieux-perse en 1847[15].
Une fois le vieux-perse cunéiforme déchiffré, on allait pouvoir tenter le déchiffrement des
deux autres écritures des inscriptions trilingues achéménides, à l'image de ce qu'avait fait
Jean-François Champollion avec la Pierre de Rosette une vingtaine d'années auparavant.
L'akkadien allait être la deuxième langue déchiffrée, notamment grâce aux premières
recherches de Hincks. En utilisant la version perse des inscriptions trilingues, il identifia
plusieurs signes et confirma qu'il s'agissait d'un système à dominante syllabique, avant de
découvrir la nature idéographique d'autres signes, ainsi que leur polysémie. Lorsqu'il traduisit
l'idéogramme signifiant « argent » et lui trouva la valeur phonétique kaspu(m), il put
rapprocher ce terme de l'hébreu kasp- et ainsi établir qu'il s'agissait d'une langue sémitique
après avoir trouvé d'autres parallèles identiques. Rawlinson établit de son côté le caractère
polyphonique des signes et identifia aussi des homophones, ce qui confirma la complexité de
ce système d'écriture[16].
Le cunéiforme déchiffré
En 1857, les avancées dans le déchiffrement du cunéiforme font penser que les mystères de ce
système d'écriture sont révélés, alors que les premiers chantiers de fouilles dans l'ancienne
Assyrie ont livré une grande quantité de tablettes cunéiformes. La Royal Asiatic Society de
Londres décide alors de tester la réalité du déchiffrement de ce qui est considéré à l'époque
comme de l'assyrien cunéiforme. Elle envoie la copie d'une inscription du roi Teglath-
Phalasar Ier qui vient juste d'être exhumée sur le site archéologique de Qala'at Shergat,
l'ancienne Assur à trois des principaux acteurs du déchiffrement du cunéiforme, Henry
Rawlinson, Edward Hincks et Jules Oppert, ainsi qu'à William Henry Fox Talbot. Ils devaient
travailler sans communiquer avec qui que ce soit, et devaient faire parvenir leur traduction
sous pli cacheté à la société. Quand les quatre traductions furent reçues, une commission
spéciale les analysa, et remarqua qu'elles coïncidaient : les principes du système cunéiforme
mêlant phonogrammes et idéogrammes étaient compris, et la connaissance de la langue qu'on
appellerait plus tard akkadien était suffisante pour comprendre les textes que l'on exhumait de
plus en plus chaque année sur les terres de l'ancienne Mésopotamie. L'assyriologie en tant que
discipline était née, et prenait le nom du peuple dont on déchiffrait alors les textes, puisque ni
Babylone ni les cités de Sumer n'avaient encore été mises au jour[17].
Histoire
Les débuts de l'écriture
Le système d'écriture mésopotamien apparaît vers 3400-3300 av. J.-C. sur des tablettes
exhumées à Uruk et sur d'autres sites, durant les périodes d'Uruk récent et final (c. 3400-3100
av. J.-C.). Cette invention se fait au milieu de nombreux changements : émergence de la
première société urbaine, des premiers États, d'une économie agricole plus productive et de
réseaux d'échanges plus importants, tout cela s'accompagnant de changements dans la
symbolique, auxquels participe l'écriture[22]. Cette première écriture a une graphie linéaire et
pas encore cunéiforme stricto sensu, mais les signes employés et les principes sont déjà ceux
du système cunéiforme (on parle donc parfois de « proto-cunéiforme »).
Le système d'écriture tel qu'il est connu durant la fin de la période d'Uruk et la période de
Djemdet-Nasr (c. 3100-2900 av. J.-C.) est avant tout à base logographique : les signes
renvoient à un sens et pas forcément à un son précis (ainsi le signe signifiant la « tête » pourra
être lu et compris par une personne ne parlant pas la langue de celui qui l'a écrit et elle le
prononcera différemment). La question de savoir s'il existe dès l'origine des signes employés
uniquement pour le son auquel ils renvoient et non leur sens reste en débat. Le résoudre
permettrait de trancher la question des inventeurs de l'écriture : si on isole parmi les premiers
textes des signes phonétiques renvoyant assurément à la langue sumérienne, il serait clair que
les Sumériens sont les inventeurs de l'écriture. Mais d'autres peuples inconnus de nous ont pu
exister et participer à l'élaboration de l'écriture. Il est néanmoins couramment admis, en
s'appuyant sur quelques exemples de lecture phonétique parmi les textes les plus anciens et
sur l'adéquation entre le système d'écriture et la langue sumérienne, que ce sont bien des
Sumériens qui ont mis au point cette écriture [23]. Ce n'est que durant le début de la période des
dynasties archaïques (c. 2900-2350 av. J.-C.) que l'on relève de façon assurée la présence de
signes phonétiques dans les textes, qui se font par la suite de plus en plus présents au cours du
temps. Il est alors possible de déterminer que les scribes évoluent en milieu essentiellement
sumérien (même si des termes en akkadien ne tardent pas à apparaître, voir plus bas).
Cependant l'écriture du sumérien fait pendant longtemps un usage restreint des signes
phonétiques, ne rapportant pas les éléments grammaticaux, qui étaient des préfixes et des
suffixes accolés à des racines verbales et nominales invariables, le sumérien étant une langue
agglutinante. Les racines du sumérien étaient surtout notées par des logogrammes qui
constituent alors l'essentiel des textes écrits[24].
L'origine de la forme de tous ces signes apparaissant à la fin du IVe millénaire av. J.-C. n'est
pas toujours explicable, certains étant apparemment des inventions libres ou
incompréhensibles pour nous, notamment quand il s'agit de choses non matérielles, abstraites,
mais aussi pour des choses qui auraient sans doute pu être figurées plus facilement (comme le
signe du « mouton » qui est une croix dans un cercle). Il est néanmoins manifeste qu'une
bonne partie sont des pictogrammes à l'origine[25] : représentations de choses visualisables,
que l'on ait cherché à les représenter en entier (une main, une écuelle), en partie (tête d'animal
pour figurer tout l'animal), de façon simplifiée (trois collines pour « montagne ») ou
symbolique (une étoile pour le « ciel »). Des sens dérivés étaient ensuite trouvés à partir d'un
signe existant : la « bouche » (KA[note 2]) était une tête (SAG) dont le bas de visage était
surchargé de traits (hachurage, gunû en akkadien), puis par dérivation de son sens initial le
même signe pouvait également désigner la « parole » ( INIM), la « dent » (ZÚ), les verbes «
parler » (DUG4) et « crier » (GÙ). Cela a donné naissance à un système où les signes sont
souvent polysémiques (ils ont plusieurs sens)[26]. La combinaison de plusieurs signes pouvait
également en créer un nouveau : « bouche » (KA) + « écuelle » (NINDA) = « manger » (KU).
Parmi les autres principes graphiques pouvant conduire à l'élaboration de nouveaux signes à
partir de signes préexistants on trouvait la simplification (nutilû) qui enlève des traits, le
redoublement (minabi), ou encore la ligature qui réunissait deux signes en un seul[27].
À partir de ces données apparaissant dans la documentation, les modalités et les causes de
l'apparition de l'écriture en Mésopotamie sont débattues, d'autant plus que les textes les plus
anciens sont souvent difficiles à comprendre. Les reconstructions les plus courantes sont
évolutionnistes : l'écriture dériverait de systèmes de comptabilité qui préexistent (des formes
de « pré-écriture »), et se présenterait d'abord comme un système purement pictographique
composé de signes représentant des choses et des valeurs numériques, avant de se
complexifier progressivement en développant au fil du temps les procédés évoqués plus haut.
Selon ces hypothèses, on n'identifie pas avec certitude les créateurs de l'écriture, car rien ne
permettrait d'associer leur langue à cette écriture qui semble au début indépendante d'une
langue précise ; en outre, des populations non sumériennes ont pu vivre en Mésopotamie à
cette période. Ce ne serait donc pas une écriture au sens strict du terme puisqu'elle ne
retranscrirait pas une langue, mais plutôt une forme sophistiquée d'aide-mémoire. Le but des
inventeurs de l'écriture est de disposer d'un instrument permettant de visualiser les actes
administratifs. Cela est relié à l'émergence des premiers États et des institutions encadrant la
société et l'économie mésopotamienne (palais et temples)[31].
Selon un modèle concurrent, proposé par J.-J. Glassner, l'écriture serait en revanche une
création originale qui ne dériverait pas d'une « pré-écriture », mais comprendrait dès les
débuts tous ses éléments caractéristiques, logographiques et phonétiques (mais peu de signes
purement phonétiques). Ce système aurait été composé d'un seul trait, suivant les mêmes
modalités qui prendraient plusieurs décennies suivant l'explication concurrente. L'écriture
serait alors construite avec la volonté d'écrire la langue dès le début, cette langue étant le
sumérien. La motivation de cette invention ne serait pas comptable ou administrative, mais à
rechercher dans la volonté des élites de disposer d'un instrument de distinction leur permettant
de classer le réel et de symboliser leur pouvoir, et présente peut-être un lien avec des pratiques
religieuses comme la divination. Elle émergerait plutôt dans un cadre privé, en lien avec
l'urbanisation, la constitution d'une société plus hiérarchisée[32].
L'écriture subit une évolution graphique importante au cours du IIIe millénaire av. J.-C., elle
se « cunéiformise ». Les traits auparavant linéaires que les scribes incisaient sur les tablettes
d'argiles se segmentent et deviennent peu à peu des signes en forme de « coin » (ou « clous »),
suivant la forme de leurs calames à extrémité triangulaire taillée à plat ou en biseau. Les
anciennes lignes sont remplacées par des traits terminés par des clous suivant trois ou quatre
formes courantes : verticale, horizontale, diagonale, ainsi qu'un chevron où la tête de clou
seule est incisée. La taille des clous peut varier : il existe de grands clous verticaux qui
occupent la hauteur d'une case ou ligne, de petits qui n'en font que la moitié ou le tiers, et
ainsi pour les différents types de clous. Les signes pictographiques (représentant une tête, une
montagne, etc.) perdent donc leur aspect initial figuratif et leur forme après s'être schématisée
devient un assemblage presque abstrait de traits droits en forme de clous allongés. Cela
permet une écriture plus facile et plus rapide, le tracé de lignes dans l'argile fraîche étant
complexe et propice aux ratures, tandis que l'incision de traits élimine ces défauts [33].
Progressivement, cette graphie née pour des raisons pratiques dans l'écriture sur argile (donc
pour des textes d'archives que l'on ne souhaitait pas conserver longtemps) est adaptée à
d'autres supports plus durs pour les inscriptions royales sur pierre, pour lesquelles elle est
longtemps restée linéaire (les signes étant similaires à ceux des tablettes, mais non terminés
par les clous), alors qu'elle a plutôt tendance à compliquer le travail du graveur, la gravure par
poinçon sur matière dure étant même plus simple si on ne reproduit pas les clous. Cette
évolution est achevée dans les derniers siècles du IIIe millénaire av. J.-C. (inscriptions de
Gudea de Lagash et des rois d'Ur III). Le passage à une graphie cunéiforme sur des supports
autres que l'argile illustre en fin de compte la primauté de l'argile comme support écrit, par le
fait qu'il sert de modèle pour les inscriptions sur des supports a priori plus « nobles » servant
pour des inscriptions commémoratives destinées à traverser le temps[34].
L'adaptation à l'akkadien
En tant que langue flexionnelle disposant de moins d'homophones que le sumérien, l'akkadien
se plie mieux à une écriture plus phonétique. Cela nécessite des adaptations comme l'emploi
plus courant de signes précisant la valeur des logogrammes (déterminatifs et compléments
phonétiques). Plusieurs problèmes se posent cependant du fait que le système phonétique de
l'akkadien (et des langues sémitiques en général) correspond mal à celui du sumérien. Les
consonnes laryngales et emphatiques sont inconnues de ce dernier, et il faut donc utiliser les
signes présentant des sons voisins : DUG peut donc transcrire le son [dug] comme vu plus
haut, mais aussi [duk] ou [duq] du fait de la proximité phonétique entre k, q et g [40]. De la
même manière les consonnes t/ṭ/d et b/p partagent souvent les mêmes signes. Par la suite, on
fit de même entre l, r et n. Cela se fit aussi pour les voyelles, entre e et i. Un autre problème
vient du fait que les consonnes redoublées (géminées) n'apparaissent pas toujours dans les
signes syllabiques, tandis que les voyelles longues sont rarement marquées, ce qui complique
la compréhension de certains termes. Le système cunéiforme est donc paradoxalement mal
adapté pour transcrire la langue qui l'a le plus utilisé et pour les langues sémitiques en
général : pas assez de consonnes différenciées, alors que la présence de plusieurs voyelles
n'est pas forcément utile (les langues sémitiques fonctionnant avant tout autour de racines
consonantiques)[42]. Il suffit pour cela de comparer ce système à ceux mis au point sur d'autres
langues sémitiques ou afro-asiatiques (égyptien hiéroglyphique et alphabet phénicien) qui
n'utilisent pas de voyelles, mais notent toutes les consonnes du répertoire phonétique de leur
langue[43].
Les plus anciens textes connus aux périodes d'Uruk récent et de Djemdet Nasr (c. 3200-2900
av. J.-C.) sont des documents de comptabilité et de gestion, mais, dès les débuts, les scribes
mésopotamiens réalisent aussi des textes à but spéculatif et éducatif, les listes lexicales,
tablettes lexicographiques ayant pour but d'enregistrer et de classer les éléments du réel. Les
possibilités diverses offertes par l'écriture sont découvertes progressivement. Durant la
première période des dynasties archaïques (DA I, c. 2900-2750 av. J.-C.) apparaissent les
premiers actes juridiques privés, à savoir des actes de vente de terres sur pierre, puis sur argile
à la période suivante (DA II, c. 2750-2500 av. J.-C.). Par la suite (DA III, c. 2500-2350 av. J.-
C.) on procède à la rédaction des tablettes enregistrant la vente de maisons, d'esclaves, des
prêts. Les catégories de textes destinés aux prêtres qui forment la catégorie des « lettrés » se
diversifient au même moment : textes de rituels religieux, notamment divinatoires, et d'autres
qui peuvent être qualifiés de « littéraires » (sapientaux et hymniques notamment). Un autre
changement majeur de cette période est le développement des textes commémoratifs :
inscriptions de fondation notamment, textes historiographiques développés. Durant les
périodes d'Akkad et d'Ur III (fin du IIIe millénaire av. J.-C.) l'usage juridique de l'écriture se
diversifie encore avec la rédaction de comptes-rendus de procès et du premier code de lois. La
narration progresse avec la rédaction d'hymnes, d'épopées et de mythes développés[44].
La plupart de ces types de textes mis au point en Mésopotamie se diffusent par la suite avec
l'extension du cunéiforme, étant souvent transposés dans de nouvelles langues. L'ensemble
des évolutions qu'a connues le système cunéiforme au cours du IIIe millénaire av. J.-C.
(adaptation à l'akkadien, graphies plus rapides, diversification des types de textes) contribue à
la diffusion rapide de cette écriture, parallèlement à la poursuite des expérimentations déjà
engagées, notamment l'accentuation de la phonétisation qui permet de la rendre plus
accessible pour un usage courant, et le développement de disciplines spécialisées ayant
chacune une façon spécifique d'utiliser cette écriture pour des types de textes bien définis
permettant des usages plus techniques. L'écriture connaît une utilisation de plus en plus large
dans la société, en particulier au début du IIe millénaire av. J.-C. où elle se répand
considérablement dans la sphère privée[45].
Vers 2250 av. J.-C., l'écriture cunéiforme est adaptée à l'élamite, langue du royaume d'Élam,
situé dans l'Iran du sud-ouest. La région de Suse est depuis longtemps influencée par la
Mésopotamie et a emprunté son système d'écriture (une large part de sa population étant de
toute manière akkadienne), puis l'a adapté à l'élamite, d'abord pour quelques textes
diplomatiques et royaux, avant d'en diversifier l'usage, même s'il reste cantonné surtout à Suse
et à des sites alentour (Haft-Tappeh et Chogha Zanbil) et se diffuse peu vers l'Élam intérieur
(Anshan). L'élamite cunéiforme a été repris par les rois perses achéménides pour des textes
royaux et des documents administratifs[53].
Les Hourrites, peuple parlant une langue sans doute originaire du Caucase sud, ont été une
composante essentielle de la Haute Mésopotamie, de la Syrie et de l'Anatolie orientale entre la
fin du IIIe millénaire av. J.-C. et la fin du IIe millénaire. Un de leurs rois réalise une inscription
dans cette langue dès le XXIe siècle av. J.-C., mais les attestations écrites du hourrite sont
surtout nombreuses pour les années 1500-1200, quand d'autres de leurs rois fondent le
puissant royaume du Mitanni, et surtout que la culture hourrite exerce une forte influence dans
le royaume hittite, qui reste le principal pourvoyeur de textes dans cette langue, et à Ugarit, où
le hourrite est même parfois transcrit dans l'alphabet cunéiforme local[54].
Vers 1625 av. J.-C. au plus tard, le cunéiforme est adopté par les rois hittites vivant en
Anatolie centrale, à partir des royaumes syriens qu'ils dévastent, y prenant sans doute des
scribes qualifiés. Le cunéiforme avait déjà été pratiqué en Anatolie durant la période des
marchands assyriens au XIXe siècle av. J.-C., mais cette expérience n'avait apparemment pas
donné lieu à l'adaptation de cette écriture aux langues locales [55]. Le royaume hittite voit en
revanche l'adaptation de cette écriture à plusieurs langues. La plus écrite est le hittite, langue
indo-européenne dont la phonologie est elle aussi assez éloignée de celle du sumérien et de
l'akkadien. Les scribes hittites ont mis au point un système relativement complexe
comprenant de nombreux signes, et rajoutant aux catégories courantes (syllabogrammes,
logogrammes sumériens et autres compléments phonétiques et déterminatifs) la catégorie des
« akkadogrammes », termes akkadiens inclus dans des textes en hittite avec la fonction de
logogramme[56]. Les scribes du royaume hittite adaptent également le cunéiforme à d'autres
langues indo-européennes voisines du hittite, le louvite[57] et (plus marginalement) le
palaïte[58], ainsi qu'au hatti, isolat linguistique parlé par les prédécesseurs des Hittites en
Anatolie centrale.
Les langues sémitiques parlées dans la Syrie et le Levant du IIe millénaire av. J.-C., l'amorrite
et les langues « cananéennes », n'ont pas été adaptées telles quelles à l'écriture cunéiforme.
Elles peuvent cependant être connues parce que des termes qui en sont issus se retrouvent
dans des textes en akkadien écrits phonétiquement, car il s'agissait de la langue vernaculaire
des régions où ils ont été écrits (royaume de Mari, royaumes levantins vassaux de l'Égypte à
l'époque d'Amarna, Ugarit) et qu'ils ont donc eu une influence sur l'akkadien qui y fut écrit.
On parle parfois d'akkadien périphérique pour désigner ces formes d'akkadien écrit «
contaminées » par des langues locales, ou de formes hybrides d'akkadien. Le cas le plus
représentatif est celui de l'« akkado-cananéen » des lettres des roitelets de Palestine et du sud
de la Syrie (vassaux de l'Égypte) dans la correspondance d'Amarna, où l'influence de leurs
langues « cananéennes » se fait le plus sentir [59]. Ce même phénomène retrouve également en
pays hourrite, dans les archives de Nuzi[60].
Durant la première moitié du Ier millénaire av. J.-C., le cunéiforme connaît un important recul
puisqu'il disparaît de l'usage courant dans la majeure partie de l'Anatolie, en Syrie et au
Levant qui adoptent complètement l'alphabet. Il se diffuse cependant encore à quelques
nouvelles régions. C'est le cas du royaume d'Urartu, situé entre l'Anatolie orientale et le sud
du Caucase, qui l'adapte à sa langue (l'urartéen, apparenté au hourrite) au VIIIe siècle av. J.-C.,
après avoir dans un premier temps employé l'assyrien. Il y est surtout utilisé pour des
inscriptions royales, les textes administratifs n'étant apparemment qu'un développement
tardif[63].
À la fin du VIe siècle av. J.-C., la chancellerie du roi perse achéménide Darius Ier utilise le
cunéiforme akkadien et élamite pour des inscriptions royales et des textes administratifs
(contribuant à la diffusion du cunéiforme vers l'est, puisqu'on en trouve à Persépolis, mais
aussi jusqu'au vieux Kandahar en Afghanistan)[64]. Ce roi innove en faisant procéder à
l'élaboration d'une écriture cunéiforme pour transcrire le « vieux-perse », langue de type
iranien qui repose sans doute en partie sur la langue des Perses de cette période et celle des
Mèdes. Ce système diffère du cunéiforme standard, car il est limité à une trentaine de signes
phonétiques, auxquels s'ajoute une poignée de logogrammes. À ce jour on le connaît surtout
par des inscriptions royales, et par seulement une tablette administrative : sa création avait
sans doute un but commémoratif[65].
Recul et disparition
À partir de la première moitié du Ier millénaire av. J.-C., les écritures alphabétiques linéaires
sur des supports souvent périssables (papyrus, parchemin), dérivées de l'alphabet phénicien,
tendent à devenir prépondérantes dans tout le Proche-Orient. Celle qui connaît le plus de
succès est l'araméen, du fait de l'importance numérique et de la dispersion géographique de ce
peuple. Cette langue tend à supplanter l'akkadien comme lingua franca du Proche-Orient, et
le cunéiforme disparaît au début du Ier millénaire av. J.-C. des sites extérieurs à la
Mésopotamie, sauf lorsque des souverains de ce dernier pays font graver des inscriptions. En
Mésopotamie même, l'écriture alphabétique prend de plus en plus de poids dans les empires
néo-assyrien et néo-babylonien, et les reliefs et fresques d'Assyrie présentent souvent un
scribe écrivant sur papyrus ou parchemin à côté d'un scribe écrivant sur tablette, signe de la
cohabitation des deux systèmes. Les Achéménides choisissent l'araméen comme langue
officielle, achevant le processus entamé par leurs prédécesseurs. La tradition cunéiforme
subsiste cependant dans la Babylonie du Ier millénaire av. J.-C., mais l'amenuisement au fil du
temps des corpus trouvés dans cette région indique que l'écriture sur support périssable a pris
le dessus. Les entrepreneurs privés ont encore des archives cunéiformes jusqu'à l'époque
parthe, mais c'est surtout dans les temples (notamment à Uruk et Babylone) que le cunéiforme
est encore employé, étroitement lié à l'antique tradition mésopotamienne encore vivace dans
ces lieux[66].
En réaction à l'usage des alphabets sémitiques, le cunéiforme connaît des évolutions à cette
période. Premièrement, on remarque que les voyelles de certains signes syllabiques ne sont
plus prises en compte, seules les consonnes l'étant, ce qui est manifestement une influence des
alphabets sémitiques consonantiques[67]. Une autre évolution est que, paradoxalement, la
diminution de l'usage du cunéiforme face à l'alphabet, qui est préféré pour sa plus grande
rapidité et sa meilleure adaptation aux langues sémitiques, entraîne en réaction la
complexification du cunéiforme qui voit la multiplication du nombre de valeurs des signes,
l'augmentation du nombre de signes utilisés et le développement d'un savoir ésotérique sur
l'interprétation des signes[68].
Quand a été inscrit le « dernier coin » sur une tablette cunéiforme [69] ? La tablette cunéiforme
la plus récente qui nous soit connue est un texte astrologique datant de 75 apr. J.-C. [70],
retrouvé dans l'Esagil, temple de Marduk à Babylone, lieu sacré de l'ancienne Mésopotamie
s'il en est. Mais des textes plus récents ont probablement été réalisés, qui ont disparu ou
attendent encore d'être découverts. Au plus tard, l'écriture cunéiforme a dû s'éteindre vers les
débuts de la domination sassanide en Babylonie, soit le milieu du IIIe siècle de notre ère.
Les phonogrammes
Les phonogrammes sont des signes valant uniquement pour un son, généralement une syllabe.
Les signes phonétiques les plus simples valent pour une seule voyelle (V), c'est-à-dire dans
les cas de [a], [e], [i], [u] (auxquels il faut peut-être ajouter [o] dans certains syllabaires [72]). La
plupart des signes associent consonnes (C) et voyelles (V) : les syllabes ouvertes, de type CV
([ki], [mu], [na] etc.) ; les syllabes fermées, de type VC (voyelle-consonne, comme [um], [ap],
[ut] etc.) ; et CVC ([tam], [pur], [mis] etc.), selon un principe adapté à la langue sumérienne,
fondamentalement monosyllabique. On trouve aussi des signes ayant des valeurs plus
complexes, les signes bisyllabiques ([tara], [reme], etc.) [73]. Il n'y a en revanche pas de signe
pour transcrire des syllabes dans lesquelles deux consonnes se suivent (type CCV comme [tra]
ou VCC comme [art]), problème que l'on peut contourner aisément pour une syllabe en
position intermédiaire dans un mot (écrire ši-ip-ru pour šipru en akkadien, « message »), mais
pas en syllabe initiale (ce type de configuration n'existant ni en sumérien, ni en akkadien) ; les
scribes hittites ont répondu à ce problème en accolant deux syllabes ouvertes dont toutes les
voyelles ne se prononcent pas : écrire ma-li-it-tu ou mi-li-it-tu pour transcrire mlitu (« doux »)
[74]
.
Comme cela a déjà été évoqué, les phonogrammes présentent plusieurs difficultés. De
nombreux signes ont plusieurs valeurs phonétiques (polyphonie), alors que certains sons sont
écrits par plusieurs signes différents (homophonie). La polyphonie vient du fait qu'un signe
avait plusieurs significations, avec en plus des signes dérivés, mais aussi qu'aux valeurs
phonétiques du sumérien se sont ajoutées celles de l'akkadien. Elle peut porter sur des signes
différents, par exemple quand un même signe note le son ut et le son tam, mais elle porte
aussi sur des sons proches, notamment sur la proximité phonétique des consonnes k/g (ak/ag),
b/p (ab/ap), t/d (ut/ud), et pour les voyelles entre i/e (ib/eb, qui est aussi le même signe que
ip/ep). L'homophonie vient du fait que l'écriture sumérienne avait de nombreux homonymes,
qui étaient à la base marqués par des signes idéographiques différents. Cela complexifie la
lecture de l'écriture cunéiforme, d'autant plus que ces signes peuvent aussi avoir en même
temps des valeurs phonétiques et logographiques[42].
Les logogrammes
Les déterminatifs
Les déterminatifs servent à faciliter la lecture du signe ou groupe de signes qu'ils précèdent
(déterminatifs antéposés) ou qu'ils suivent (déterminatifs postposés), voire dans lequel ils sont
placés[79]. Ils indiquent la classe ou la nature du mot qu'ils déterminent. Il s'agit le plus souvent
de logogrammes, mais qui ne se prononcent pas (ils n'ont aucune valeur phonétique).
L'utilisation d'un déterminatif n'est pas systématique, et il arrive que le scribe s'en passe. Il
existe cependant certains mots (écrits phonétiquement ou logographiquement) pour lesquels le
déterminatif est toujours utilisé, comme les noms de certaines villes (déterminatif antéposé
URU ou déterminatif postposé KI), ou les noms de divinités ( DINGIR, souvent noté D). Par
exemple, le signe IM seul peut avoir une valeur de logogramme désignant le vent, ou désigner
les dieux de l'orage quand il est précédé du déterminatif des divinités, ou encore servir lui-
même de déterminatif pour les points cardinaux [80]. Certains déterminatifs sont inclus dans le
signe. Une autre catégorie de déterminatifs est de type grammatical, par exemple MEŠ, qui
indique que le sumérogramme qu'il précède est un pluriel.
Cette catégorie de signe, qui est en fait un type spécial de phonogrammes, sert à simplifier la
lecture des logogrammes en leur accolant juste après un signe phonétique indiquant la
terminaison du mot à lire : un complément phonétique[81]. Cela sert surtout dans le cas où un
signe a plusieurs valeurs logographiques, ou bien quand on hésite entre une lecture
logographique ou phonétique de ce signe. Par exemple, dans le cas du signe ayant pour valeur
logographique DINGIR (« dieu », aussi déterminatif de la divinité) et valeur phonétique an,
quand il est suivi d'un complément phonétique débutant par -r-, la première valeur sera
choisie, et s'il est suivi d'un complément débutant par -n-, la seconde valeur sera choisie.
La cinquième et dernière catégorie de signes cunéiformes est constituée par les signes
numériques. À l'époque des premiers textes écrits, les nombres sont notés par des encoches et
des ronds, qui sont ensuite remplacés par des signes cunéiformes à partir de 2500 av. J.-C. À
la fin du IIIe millénaire av. J.-C. (période d'Ur III) se met en place un système de numération
positionnelle de base soixante (ou sexagésimale), avec une base 10 (décimale) auxiliaire.
L'unité est représentée par un clou vertical, qui peut être répété pour noter les chiffres jusqu'à
9, tandis que 10 est noté par un clou oblique (chevron). La répétition de ces deux seuls signes,
les clous obliques (au maximum cinq) et les verticaux (au maximum neuf), permettent de
noter 59 « chiffres ». Ainsi, une combinaison de quatre chevrons (quatre dizaines) et trois
clous permet de noter le nombre quarante-trois : .
Le système utilisé est en base 60, ce qui signifie qu'un décalage d'un cran vers la gauche
correspond à une multiplication par 60. Un nouveau décalage vers la gauche correspond à une
nouvelle multiplication par soixante, etc. Ainsi, alors qu'un chevron suivi d'un clou signifie
onze , un clou suivi d'un chevron désigne le nombre 70 (1×60 plus 10, voir plus bas la section
Jeux d'écriture pour la symbolique des nombres 11 et 70). Il n'y a pas de signe séparateur
entre chaque groupe, et l'absence d'unité dans une de ces bases n'est pas notée avant le
IVe siècle av. J.-C. qui voit l'invention du zéro positionnel [82]. Ainsi, l'ordre de grandeur du
nombre n'est pas noté, celui-ci est défini à un facteur exposant de 60 près : peut aussi bien
désigner le nombre 30, que 1800 (30×60) ou encore 1⁄2 (soit 30⁄60). D'autres signes pouvaient
noter une soustraction, des fractions ou des valeurs hautes (100, 1 000). Cette numération
standard est celle des textes mathématiques, qui sert pour les calculs. Elle n'est pas utilisée
dans les unités de poids et mesures qui utilisent des systèmes numériques alternatifs[83].
L'écriture cunéiforme s'écrivait au départ dans des cases rectangulaires ou carrées dans
lesquelles les signes se lisaient de haut en bas ; ces cases étaient disposées en rangées se lisant
de droite à gauche, lesquelles étaient elles-mêmes lues de haut en bas sur la face de la tablette
ou de la stèle, puis de bas en haut sur le revers. Durant les derniers siècles du IIIe millénaire
av. J.-C., l'écriture en lignes prit le pas peu à peu sur les tablettes, puis sur les inscriptions
royales durant le millénaire suivant. Les lignes se lisaient alors de gauche à droite. Les mots et
les phrases ne sont généralement pas séparés, même s'il existe des séparateurs dans quelques
rares textes (un clou vertical ou plusieurs clous obliques). Il est rare qu'un mot se poursuive
sur plusieurs lignes, les lignes ayant souvent un sens complet. Pour le cas du support le plus
courant, la tablette d'argile, le document est en général de forme rectangulaire et se lit avec le
côté le plus long à la verticale (façon « portrait »), mais il existe d'autres formes de tablettes et
de lectures. Quand la face de la tablette ne suffisait pas à contenir tout le texte, on écrivait sur
son revers, auquel cas le passage de l'un à l'autre se faisait suivant une rotation verticale et non
horizontale comme sur nos livres (l'écriture au revers étant donc à l'envers de celle de la face)
[84]
. Sur certaines des tablettes écrites en lignes, des traits horizontaux servaient de guide
d'écriture et de lecture comme les lignes des cahiers, mais la référence semble être la ligne du
dessus[85] ; d'autres pouvaient comporter des traits séparateurs délimitant des colonnes, des
grandes cases ou des paragraphes ; parfois c'est un double trait horizontal ou même un vide
qui sert à découper le texte. Cela dépend des habitudes et des époques comme des types de
textes[86].
Un système complexe ?
Cependant, il existe des limites à cette complexité de l'écriture qui visaient à la simplifier pour
un usage courant : les déterminatifs et compléments phonétiques pour clarifier la lecture, et
aussi les habitudes des scribes des régions d'où provient le document étudié, qui avaient
sélectionné un répertoire précis et souvent volontairement limité de signes phonétiques et
idéographiques, en éliminant souvent les possibilités d'usage multiple pour un même signe (ce
qui était permis par l'étendue du stock de signes potentiellement disponibles). En restreignant
au maximum l'usage de signes logographiques, on pouvait ainsi limiter le nombre de signes
employés couramment à une centaine pour un usage sur des textes de la vie courante
(contrats, documents de gestion, lettres) [88]. L'évolution historique vers une notation de plus en
plus phonétique a cependant rendu le système cunéiforme obsolète pour un usage courant une
fois que le système alphabétique a été mis au point et perfectionné[43].
Bien qu'il ne s'agisse pas d'une évolution du système cunéiforme, mais plutôt de celle de
l'écriture hiéroglyphique (dont les alphabets sémitiques sont une simplification, puisqu'ils ne
gardent que ses principes phonétiques), il y eut dès l'élaboration des premiers alphabets chez
les peuples ouest-sémitiques des formes utilisant la graphie cunéiforme. La plus ancienne
forme alphabétique est cependant linéaire selon toute vraisemblance, en tout cas c'est la plus
anciennement attestée avec l'alphabet « Proto-Sinaïtique » (développé vers le XVIIe siècle
av. J.-C.)[62].
L'alphabet ugaritique a été traduit dès l'entre-deux-guerres et est attesté par une
documentation très abondante. C'est la mieux connue des toutes premières formes d'alphabet,
mais on connaît en fait trois systèmes d'alphabet cunéiforme de la seconde moitié du
IIe millénaire av. J.-C.. D'abord l'alphabet « long », qui est en fait l'alphabet ugaritique à
proprement parler. Il est composé de 30 signes et sert à noter la langue ugaritique dans divers
types de textes attestés. Deux autres alphabets cunéiformes sont moins connus : un alphabet
court de 22 signes attesté par des tablettes d'Ugarit ; un alphabet de type sud-arabique connu
par des tablettes d'Ugarit et de Bet Shemesh en Israël[62].
Ces alphabets de type sémitique ne notent que les consonnes et semi-consonnes. À l'imitation
de l'écriture cunéiforme syllabique, ils se lisent de gauche à droite et non de droite à gauche
comme c'est le cas pour les autres alphabets sémitiques. L'alphabet long remonte au moins au
XIVe siècle av. J.-C., et les dernières traces sont du début du XIIe siècle av. J.-C.. Il reprend les
principes de tous les alphabets ouest-sémitiques : écriture uniquement des consonnes et des
semi-consonnes, et donc exclusion des voyelles. Il comprend 27 signes pour cela (soit plus
que les autres alphabets sémitiques qui en ont 22) ainsi que 3 signes finaux. Des abécédaires
montrent que ces signes avaient un ordre fixé. L'alphabet court présente quant à lui 22 signes,
comme l'alphabet phénicien ; il a peut-être une origine levantine extérieure à Ugarit. Il
pourrait avoir été la matrice de l'alphabet long, qui en serait une variante locale d'Ugarit à
laquelle les scribes de ce royaume auraient ajouté une poignée de signes[61].
Le syllabaire vieux-perse fut manifestement élaboré sous le règne de Darius Ier, peut-être pour
la rédaction de l'inscription de Behistun qui fut si importante pour l'histoire du déchiffrement
du cunéiforme. Si ce fut la première écriture cunéiforme déchiffrée, c'est aussi la moins
attestée puisqu'elle est restée cantonnée à la Perse achéménide. Elle est quasi exclusivement
attestée par des inscriptions royales, sans doute pour donner une version « nationale » aux
inscriptions que les rois achéménides faisaient inscrire en cunéiforme babylonien et élamite.
Ce système est original, pouvant être défini comme un syllabaire ou bien un semi-alphabet. Il
comporte 36 signes phonétiques, à savoir 3 voyelles pures (a, i et u), 22 signes pouvant avoir
la valeur d'une consonne pure ou transcrire cette même consonne vocalisée en [a], 4 signes de
consonnes vocalisées en [i] et 7 de consonnes vocalisées en [u]. À ces signes phonétiques
s'ajoutent 8 logogrammes (pour « Roi », « Ahura Mazda », etc.) et un système numérique.
Graphiquement, il se singularise par l'absence de clous croisés (sans doute parce que c'était
plus pratique pour les inscriptions sur pierre auxquelles il était destiné)[65].
Pratiques du cunéiforme
Les documents cunéiformes : provenance et nature
Dès la fin du IIIe millénaire av. J.-C., l'écriture cunéiforme sert à noter une grande variété de
textes sur différents supports[89]. La grosse majorité des textes est de type administratif,
servant pour des opérations de comptabilité au jour le jour (notamment des entrées et sorties
de produits) produisant une masse considérable de petites tablettes conservées sur un temps
très court, mais aussi des bilans et des textes de prospective plus complexes, par exemple des
documents cadastraux servant à estimer la récolte attendue des champs [90]. Il s'agit d'une
documentation provenant essentiellement des institutions, notamment les palais et temples
mésopotamiens. Un autre type de documentation de pratique très courante est constituée par
les textes juridiques : contrats de vente, de location, de prêt, de mariage, d'adoption, etc. La
preuve écrite était particulièrement importante en cas de litige, et c'est pour cela qu'on avait
souvent recours à des pratiques d'authentification (généralement l'application d'un sceau) et
parfois à des tablettes scellées : la tablette juridique était placée dans une enveloppe d'argile
reproduisant son contenu, et en cas de soupçon d'altération de son contenu, on la brisait pour
vérifier l'original[91]. Des comptes-rendus de procès sont également connus, ainsi que certains
actes juridiques concernant des rois, notamment des traités de paix et des donations de terres.
La correspondance est aussi un genre courant, assez divers, comprenant des lettres
diplomatiques échangées entre des rois, des lettres concernant l'administration de provinces
tenues par des gouverneurs, ou encore de la correspondance entre marchands [92].
L'apprentissage du cunéiforme est documenté par une masse assez importante de documents
scolaires[93], qui sont par ailleurs la source principale pour la connaissance des textes
littéraires, qui étaient copiés au cours du cursus [94]. La plupart de ces tablettes sont connues
par des fonds d'archives qui n'avaient pour but d'être conservés que sur un court laps de
temps, les documents juridiques privés ayant sans doute pour but d'être conservés plus
longtemps (jusqu'à échéance du contrat noté). S'ils ont été dégagés dans leur contexte
primaire, c'est parce que le site où ils se trouvaient a été détruit par le feu, ce qui a permis la
cuisson des tablettes d'argile et leur conservation plus longue ; d'autres fois ils sont connus
dans des contextes secondaires, parce qu'ils ont été mis au rebut dans un dépôt ou bien été
utilisés pour renforcer des murs (qui étaient eux aussi en argile). Les lieux d'entreposage des
documents archivés sont connus par quelques trouvailles archéologiques : des paniers ou des
jarres à tablettes dont il reste des étiquettes enregistrant leur contenu et des étagères en bois ou
en argile à Ebla et Sippar ; elles faisaient l'objet d'un classement qui a parfois pu être
reconstitué[95],[96].
Les textes issus de la production des « lettrés » qui ont attiré le plus l'intérêt des chercheurs et
du public cultivé constituent une part limitée de la masse documentaire connue. Il s'agit en
majorité de textes techniques servant pour des prêtres spécialisés (devins, exorcistes,
lamentateurs notamment) dans l'exercice de leur fonction : divination, exorcisme, chants
liturgiques et autres rituels religieux (notamment des déroulements de fêtes), médecine,
mathématiques, mais aussi droit, chimie, etc. [97] et les listes lexicales caractéristiques du
milieu scolaire et intellectuel mésopotamien. Ils étaient conservés dans des fonds d'archives
situés dans les résidences de ces prêtres spécialisés, ou bien dans des véritables bibliothèques
de temple et de palais, surtout connues pour la Mésopotamie du Ier millénaire av. J.-C.
(Ninive, Sippar), mais dont il y avait manifestement des équivalents dans des pays plus
éloignés (notamment en pays hittite à Hattusa ou Sapinuwa, ou encore à Emar et Ugarit)[98].
Quant aux œuvres dites « littéraires », genre plutôt défini du point de vue du moderne que de
l'ancien, il est numériquement limité : épopées, mythologie, historiographie, littérature
sapientale, hymnes et poèmes, etc. ; certains ont une fonction rituelle (hymnes et poèmes,
mythes qui en pays hittite sont souvent récités lors de fêtes), les autres ayant une fonction qui
nous échappe.
Un genre de texte important pour la reconstitution de l'histoire mésopotamienne est celui des
textes commémoratifs, réalisés à l'instigation des souverains pour permettre à leur nom de
subsister ou adresser un message aux dieux. On avait donc rapidement saisi cette propriété de
l'écrit qui est de permettre à des messages de traverser le temps, et ainsi d'asseoir le pouvoir
symbolique des élites. En Mésopotamie, ce genre de texte est constitué par un nombre
considérable de dédicaces inscrites sur des objets et surtout des inscriptions de fondation
rappelant la construction d'un édifice par un souverain. Les inscriptions royales connaissent
progressivement un développement qui en fait de véritables textes historiographiques
(pouvant donc aussi rentrer dans la catégorie « littéraire »), relatant des événements (surtout
militaires) du point de vue de leur commanditaire, dont on trouve les origines dans la Stèle
des Vautours d'E-anatum de Lagash (c. 2450 av. J.-C.) et qui culmine dans le genre des
annales royales assyriennes[99]. Des textes que l'on classe dans la catégorie juridique prennent
aussi la forme d'inscriptions commémoratives : traités de paix hittites copiés sur des tablettes
de métal, donations de terres inscrites sur des stèles (notamment les kudurrus babyloniens), ou
le Code de Hammurabi, qui est en fait une longue inscription à la gloire du sens de la justice
de ce roi. Les hymnes royaux entrent aussi dans cette catégorie. Pour passer à la postérité, ces
textes sont inscrits de préférence sur des matériaux très résistants, le métal ou la pierre, mais
ils nous sont souvent connus par des documents en argile, qu'il s'agisse d'un original ou d'une
copie d'une inscription sur matériau plus « noble ».
Les scribes, spécialistes de l'écriture, jouent un rôle-clé dans la société, même s'ils ne sont pas
les détenteurs exclusifs du savoir de l'écriture. Ils ont reçu une formation plus ou moins
poussée. Les apprentis scribes sont formés par des scribes plus expérimentés, qui sont assez
souvent des membres de leur famille puisque ce métier se transmet de père en fils, conduisant
souvent à la formation de dynasties de scribes. Les lieux d'apprentissage de l'écriture connus
par les fouilles de sites mésopotamiens qui y ont dégagé des milliers de textes scolaires sont
souvent des résidences privées. La formation de base consiste en l'apprentissage des signes et
de textes simples, souvent à l'aide de listes lexicales, puis l'enseignement se complexifie par la
suite avec la copie de textes de plus en plus compliqués. À partir d'un certain stade, le scribe
peut se spécialiser dans un domaine précis, notamment l'étude de certains textes rituels, mais
cela concerne manifestement un nombre limité de scribes, bien qu'on ne repère pas
exactement une telle différenciation dans les formations des scribes avant le Ier millénaire
av. J.-C.[100]
La fonction de scribe en elle-même n'induit pas de prestige particulier. Comme l'a laissé
entrevoir l'étude des types de textes et de l'éducation, il s'agit en fait d’un milieu très
hétérogène. À la base se trouvaient des scribes ayant reçu une instruction minimale, capables
de rédiger les actes les plus simples de la vie courante, connaissant le nombre nécessaire de
signes, sans plus. À un niveau supérieur, les palais et les temples emploient des scribes mieux
formés pour les tâches les plus complexes de l’administration, et pour assurer la tâche de
secrétaires des personnages les plus importants, si ceux-ci n'écrivent pas eux-mêmes. Les «
lettrés » occupent quant à eux le haut de l'échelle des scribes, évoluant dans les temples les
plus prestigieux et dans l’entourage du souverain. Ce sont souvent des membres du clergé
(exorcistes, devins, etc.)[101].
En définitive, quand on va au-delà du milieu des spécialistes qu'étaient les scribes et lettrés, il
apparaît qu'une frange limitée de la population comprend ou écrit le cunéiforme, mais elle est
plus étendue qu’on ne l’a longtemps pensé, comme l'ont récemment mis en avant les travaux
de C. Wilcke[102] et D. Charpin[103]. Les souverains, administrateurs de grands organismes, ou
des marchands ou gestionnaires d'un patrimoine foncier important devaient être initiés aux
bases de l’écriture pour pouvoir exercer leur tâche, qui était facilitée par le recours à l'écrit, en
leur évitant d'avoir à trop se reposer sur leurs scribes. Quelques femmes, essentiellement dans
le milieu des palais et des temples, ont pu être lettrées voire scribes, même si ce métier est, en
grande majorité, masculin[104]. Le système cunéiforme à dominante syllabique est certes plus
complexe à apprendre et manier qu'un système alphabétique, mais pas autant qu’on le pense
couramment[88]. On pouvait privilégier une écriture phonétique utilisant un nombre réduit de
signes, avec quelques idéogrammes de base. Ainsi, les marchands paléo-assyriens s’en
sortaient avec un minimum de 70 signes environ, et en général une centaine de signes devait
suffire. De toute manière un système logographique et syllabique ne constitue pas un frein en
soi à la diffusion de la pratique écrite, comme le prouve le taux d'alphabétisation du Japon
actuel ; la question est bien plus sociale et culturelle que technique ou intellectuelle.
Les pratiques et styles d'écriture varient également en fonction des types de documents et de
leur fonction, délimitant ainsi plusieurs niveaux de maîtrise de la lecture et de l'écriture. N.
Veldhuis en a ainsi distingué trois : un niveau « fonctionnel », nécessitant une connaissance
simple du système d'écriture, permettant de lire les documents de la pratique (contrats, lettres,
documents comptables) ; une connaissance « technique », spécialisée aux textes d'une
discipline en particulier employant notamment de nombreux logogrammes spécifiques pour
les termes techniques (une sorte de jargon disciplinaire connu des initiés), par exemple en
mathématiques pour noter les opérateurs et les figures géométriques, ou en médecine pour les
symptômes et remèdes ; enfin, le niveau supérieur est celui des lettrés, nécessitant une
connaissance approfondie du système cunéiforme et de son développement historique en
ayant une maîtrise de nombreux signes voire des jeux d'écriture[107].
Jeux d'écriture
La différenciation entre plusieurs niveaux d'écriture a conduit les praticiens les plus raffinés à
une approche ésotérique de l'écriture cunéiforme. Les signes pictographiques avaient perdu
leur sens visuel originel depuis la cunéiformisation de l'écriture, interdisant des jeux visuels
que l'on trouve dans les systèmes hiéroglyphiques, mais en revanche ils ont pu jouer sur la
polysémie des signes et la possibilité de faire varier leur sens par le mouvement d'un clou.
Cette tradition, développée sans doute assez tôt dans l'histoire mésopotamienne, s'est affirmée
au Ier millénaire av. J.-C. dans une littérature de type ésotérique qui reste encore assez
obscure, qui était peut-être une réaction à la diminution de l'usage courant du cunéiforme [110].
Les « commentaires » babyloniens de cette période représentent l'apogée de ces réflexions sur
le sens pluriel des termes cunéiformes, donnant lieu à la réinterprétation des grands textes
classiques de la littérature religieuse mésopotamienne. Par exemple, un manuel d'exorcisme
qui décrit un mal touchant un patient dit qu'il est estropié, en sumérogramme BANZA ; le
commentaire explique alors que ce terme peut être décomposé entre BAN « moitié » et ZA «
homme » ; or « moitié » se transcrit aussi par le signe MAŠ, qui a pour autre valeur
logographique le dieu Ninurta ; ce dernier est donc l'auteur du mal qui touche le patient, et
doit être invoqué pour le guérir. Ce type de pratiques se retrouve plus tard dans la tradition
ésotérique juive (Mishna, Kabbale)[111].
Les spéculations sur les signes cunéiformes portaient aussi sur les signes numériques qui
avaient une charge symbolique dans la tradition mésopotamienne. À un niveau simple, on
peut citer l'exemple de la malédiction qu'aurait jetée sur Babylone le dieu Marduk après sa
destruction par le roi assyrien Sennachérib en 689 av. J.-C.. Le dieu aurait prescrit de ne pas la
restaurer pendant 70 (nombre rendu par un chevron suivi d'un clou vertical) années, mais on
réduisit cette durée à 11 années en manipulant le signe par l'inversion de l'ordre de ses clous
(11 s'écrivant par un clou vertical suivi d'un chevron), ce qui permit au roi Assarhaddon de
reconstruire la cité. Un jeu plus complexe utilisait des signes numéraux pour rendre le nom de
divinités : 10 désignait ainsi les divinités souveraines comme Enlil et Marduk, car le signe 10
(un chevron) signifiait aussi « Seigneur » dans une forme recherchée de sumérien ( eme-sal).
Ce jeu sur les chiffres a donné naissance à une véritable cryptographie attribuant notamment
une valeur numérique aux noms de personnes, dont le sens n'est pas compris[112].
Les signes sont numérotés selon un ordre codifié, selon leur aspect graphique [113]. Le premier
groupe est celui des signes commençant par un clou horizontal, le signe numéro 1 étant le
simple trait horizontal (le son [aš]). Vient ensuite le groupe des signes commençant par un
clou oblique, puis termine celui des signes commençant par un trait vertical. La numérotation
des signes à l'intérieur d'un même groupe se fait selon le nombre de symboles par lesquels le
signe commence, et toujours en plaçant les horizontaux en premier, suivis des obliques puis
des verticaux. Ainsi, après les signes débutant par un trait horizontal viennent ceux constitués
de deux traits horizontaux, puis de trois, etc. Le classement se fait ensuite par les signes
suivant le premier rang, toujours selon le même principe. Il n'existe cependant pas de
classement faisant consensus : les deux principaux sont ceux des deux manuels d'épigraphie
cunéiforme les plus utilisés, effectués par René Labat[114] et Rykle Borger[115].
Homophonie
Quand un son peut être marqué par plusieurs signes, on emploie un système facilitant leur
différenciation en les numérotant, mis au point par François Thureau-Dangin[116]. Par exemple,
pour le son [du], qui a une vingtaine de valeurs, on écrit les différents signes valant pour ce
son : du (du1), dú (du2), dù (du3), du4, du5, du6, ... jusqu'à du23.
Par convention, la traduction d'un texte cunéiforme dans une publication scientifique se
présente en plusieurs étapes[119],[117]. Les noms des étapes peuvent varier selon les cas, et
certaines comme l'édition du document original peuvent être éliminées. Ces étapes reprennent
en gros les étapes nécessaires au déchiffrement d'un document écrit en cunéiforme, à savoir
l'identification des signes, l'attribution de leur valeur, l'identification des mots, de la ou des
langues parlées, la tentative de reconstitution des signes manquant sur les tablettes abîmées
comportant des lacunes (c'est-à-dire la grande majorité), puis enfin la traduction. On note
toujours le numéro des lignes du texte étudié, et on conserve l'ordre d'origine des mots, sauf
pour la traduction finale :
Deux exemples
Un premier exemple est une courte inscription de fondation, type de texte courant en
Mésopotamie qui commémore la construction ou la restauration d'un édifice par un roi. Celle-
ci est rédigée en sumérien et rapporte des travaux entrepris par le roi Ur-Nammu (2112-2094
av. J.-C.), fondateur de la Troisième dynastie d'Ur, dans l'Eanna, le grand temple de la déesse
Inanna à Uruk, un des principaux sanctuaires mésopotamiens. La graphie des signes des
inscriptions commémoratives de cette période est devenue cunéiforme, à l'imitation des signes
sur tablettes d'argile qui sont devenus le modèle à suivre, alors qu'elle a longtemps hésité entre
clous et traits simples. Les particules grammaticales sont notées. Le sens de lecture originel de
ce texte (et du suivant) est sans doute vertical, mais il est ici présenté pour une lecture
horizontale de gauche à droite comme cela est courant dans les publications assyriologiques et
dans les musées ; pour retrouver le sens de lecture de son époque de rédaction, il faudrait faire
pivoter l'image de 90° dans le sens des aiguilles d'une montre.
1D
inanna 2nin-é-an-na 3nin-a-ni 4ur-Dnammu
5
nita-kala-ga 6lugal-uri5ki-ma 7lugal-ki-en-gi-
ki-uri-ke4
2. Traduction :
Le second exemple est une des « lois » (l'article 165) du fameux Code de Hammurabi, rédigé
au XVIIIe siècle av. J.-C. et connu principalement par une stèle en basalte retrouvée à Suse. Le
texte est en akkadien (dialecte paléo-babylonien) avec quelques logogrammes sumériens. Si la
langue est simple, la forme des signes gravés dans la stèle se veut élégante, archaïsante,
inspirée de l'écriture des textes sur tablettes du XXIVe siècle av. J.-C. ou des inscriptions des
rois d'Ur III comme celle présentée ci-dessus. Comme pour le texte précédent le sens de
lecture originel est vertical, et c'est d'ailleurs ainsi qu'il est sur la stèle, l'image ayant été
pivotée de 90° dans le sens inverse des aiguilles d'une montre.
2. Transcription :
3. Traduction :
Bibliographie
Manuels d'épigraphie