Invisibiliser Pour Dominer. L'effacement Des Classes Populaires Dans L'urbanisme Contemporain
Invisibiliser Pour Dominer. L'effacement Des Classes Populaires Dans L'urbanisme Contemporain
géographie et aménagement
Territory in movement Journal of geography and
planning
43 | 2019
Du visible et de l’invisible dans la fabrique de la Ville et
les études urbaines
Édition électronique
URL : [Link]
DOI : 10.4000/tem.5241
ISSN : 1950-5698
Éditeur
Université des Sciences et Technologies de Lille
Référence électronique
Matthieu Adam et Léa Mestdagh, « Invisibiliser pour dominer. L’effacement des classes populaires
dans l’urbanisme contemporain », Territoire en mouvement Revue de géographie et aménagement [En
ligne], 43 | 2019, mis en ligne le 02 avril 2019, consulté le 28 septembre 2023. URL : http://
[Link]/tem/5241 ; DOI : [Link]
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Invisibiliser pour dominer. L’effacement des classes populaires dans l’urbani... 1
Introduction
1 Cet article est le fruit d’un constat dressé sur deux terrains d’études ayant a priori peu
de choses en commun : un nouveau quartier d’habitation, de bureaux et de commerces,
d’un côté, des jardins partagés, de l’autre. Ce constat est qu’une grande proportion des
enquêtés décrivait l’antériorité des lieux en disant qu’« il n’y avait rien » ou qu’il
s’agissait d’espaces « sans usage ». Partant de l’hypothèse que la récurrence de ces
éléments de langage est « révélatrice d’un processus social fort et nettement dessiné »
(Kaufmann, 1992 : 33), nous avons tenté de l’identifier en analysant les discours de nos
enquêtés. Nous nous appuyons sur un matériau qualitatif issu de deux enquêtes par
entretiens semi-directifs et observation participante conduites entre 2012 et 2014 à
Lyon et en région parisienne. Ces corpus n’ont pas été constitués avec l’objectif central
de travailler sur l’antériorité ou l’invisibilisation des usages et usagers. C’est en
cherchant autre chose que nous nous sommes confrontés aux « riens » et aux « sans ».
Cela renforce à la fois l’aspect spectaculaire de la récurrence de ces expressions et
l’intérêt d’investiguer congruences et divergences entre les deux situations étudiées.
2 Porté par les pouvoirs publics comme un projet de « reconquête » du Sud de la
Presqu’île de Lyon, Confluence, que l’on peut qualifier de new built gentrification
(Davidson, Lees, 2005), se situe au cœur d’une ancienne friche industrielle limitrophe à
un quartier pauvre dévalorisé. Une majorité de jeunes cadres aisés remplace les
prostituées, les prisonniers et, de plus en plus, les travailleurs pauvres et immigrés qui
quittent les environs à mesure que les loyers augmentent. Les jardins partagés sont des
l’article de Steven High (2013), les travaux cités mettent en avant l’invisiblisation de
nouveaux arrivants – étrangers, immigrés – ou d’individus mobiles – jeunes, mendiants,
SDF – par un groupe dominant déjà présent. Les situations que nous observons sont
inversées : ce sont les nouveaux arrivants, dominants sur les plans sociaux, culturels et
économiques, qui invisibilisent des populations antérieures déjà présentes.
5 En dépit de positions différentes, nos enquêtés correspondent à une même figure idéal-
typique, celle de l’invisibilisateur. Nous décrivons d’abord la forte légitimité sociale,
institutionnelle et morale qui caractérise ces acteurs et explique la convergence de
leurs postures. Le réflexe premier de nos enquêtés est toujours le même : celui de
l’invisibilisation. Il relève conjointement de l’affirmation de leur situation sociale et de
la légitimation du remplacement de population auquel ils participent. Ce réflexe
correspond aussi à un double mécanisme de différenciation et d’unification du groupe
social. Nous l’analysons dans une seconde partie. Enfin, nous montrons que, confrontés
à la contradiction, nos enquêtés se livrent à une expression paradoxale consistant à
mettre en visibilité les stigmates de la population remplacée. Ce second temps du
processus met alors en évidence le fait que l’invisibilisation à laquelle procèdent nos
enquêtés a pour effet de dépolitiser les rapports sociaux. Cette dépolitisation leur
permet d’être à l’aise avec la ségrégation spatiale à laquelle ils participent même si elle
contredit les valeurs progressistes auxquelles ils adhèrent.
7 Devant accueillir 16 000 habitants et 25 000 emplois d’ici 2025, Confluence est la vitrine
de la politique d’attractivité métropolitaine lyonnaise (Boino, 2009). Le quartier (Figure
1 a-b) a été conçu suivant les mots d’ordre centraux de la production contemporaine de
l’urbain (Adam, 2016a) : ses promoteurs le souhaitent innovant aux plans architectural,
technologique et environnemental ainsi que participatif et socialement mixte.
Figure 1 a-b : Vues sur le quartier de Confluence au moment de l’enquête (Matthieu Adam, 2013).
8 Érigé sur une friche industrielle, jouxtant un quartier populaire à l’image dégradée, le
quartier affiche des tarifs à la location et à l’achat très élevés et contribue à faire
évoluer la population riveraine. Le Sud de la Presqu’île lyonnaise a l’image d’un site
enclavé, industriel, vieillissant, pauvre et immigré. Perçu comme une zone de trafics et
de prostitution, il est séparé du reste de la ville par les « voûtes » de Perrache qui lui
valent un surnom péjoratif : « derrière les voûtes ». L’un des objectifs de Confluence est
d’en redorer l’image pour y attirer une population de diplômés et de cadres des
secteurs dits créatifs ou innovants. Aussi, entre les premiers chantiers, en 2006, et
notre enquête, en 2013, la proportion de cadres de l’IRIS au sein duquel se trouve
Confluence a bondi de 57 %8, cela sans compter les très nombreux cadres du secteur
10 Les jardins partagés font partie des jardins collectifs urbains, à savoir des espaces
investis et cultivés de manière bénévole par des collectifs de citadins, la plupart du
temps sous le régime associatif.
11 Contrairement aux jardins familiaux ou d’insertion, les jardins partagés ne reposent
pas sur une production significative, mais sont valorisés pour les qualités sociales et
environnementales qu’on leur prête (Figure 2 a-b). Pour ces raisons, ils se multiplient
dans les villes françaises depuis une dizaine d’années, étant inclus dans la plupart des
projets urbains récents. Dans la ville de Paris, qui a développé tout un programme de
végétalisation urbaine au sein duquel ils s’insèrent, ils sont passés de 70 en 2012 à 129
en 2019.
Figure 2 a-b : Vues sur certains des jardins étudiés au moment de l’enquête (Léa Mestdagh, 2014).
12 Notre enquête au sein d’un corpus de ces espaces à Paris et en banlieue limitrophe
montre une forte homogénéité genrée, ethnoraciale et sociale des participants. Les
jardiniers sont majoritairement des femmes, blanches, très diplômées et exerçant des
professions dans certains domaines spécifiques tels que l’enseignement, le culturel, la
communication ou l’urbanisme. Ces personnes ont en commun un capital culturel élevé
et supérieur à leur capital économique, du fait de statuts professionnels parfois
13 Le rapport au quartier de nos enquêtés s’appuie sur des modalités similaires. Rejoindre
un jardin partagé ou emménager à Confluence est une manière pour eux de contribuer
à une action collective positive. Celle-ci ne se réduit pas au fait de jardiner ou d’habiter,
mais participe à une dynamique plus large de partage et de diffusion de valeurs. Il
apparaît dans les discours de nos enquêtés qu’ils pensent leurs pratiques de jardiner et
d’habiter à partir de la double échelle propre au discours écologique de l’action locale
ayant un impact global. On remarque une même proximité avec les éléments de
discours institutionnels, qu’ils relèvent de l’innovation à Confluence ou du quartier
village dans les jardins partagés. L’idéologie durabiliste s’incarne ainsi de deux
manières différentes malgré des pratiques communes. Tri des déchets, recyclage et
consommation de produits biologiques sont associés ici à la modernité de l’attention
aux « générations futures », là à l’authenticité du « retour à la terre ». Cette parenté
d’éléments de discours s’observe aussi dans la manière de désigner les espaces en
question comme sans usage.
14 À Lyon, le sobriquet « derrière les voûtes » dessine un territoire en creux, seule est
identifiée la frontière qui le distingue des espaces adjacents. Plus généralement, à la
« friche » de Confluence correspondent les « délaissés » ou « vacants » jardinés. Ces
termes se distinguent à la fois par leur apparence d’expertise, ils voisinent en effet ceux
des discours institutionnels et urbanistiques, et par la dévalorisation implicite qu’ils
opèrent vis-à-vis des terrains ainsi désignés. Ces mots portent en eux l’idée de vides à
conquérir : la friche renvoie à l’abandon ou à la désaffectation et appelle un
réinvestissement, le délaissé demande à être repris, le vacant invite une occupation. La
forte proximité de profil entre concepteurs et destinataires des projets facilite
l’appropriation et la réutilisation par les seconds du vocabulaire employé par les
premiers pour désigner les espaces « à revaloriser », introduisant le processus
d’invisibilisation / stigmatisation que nous avons identifié.
15 Le rapport commun au quartier et les caractéristiques sociologiques proches de nos
enquêtés nous invitent à les considérer à travers une même grille d’analyse. Surtout,
leurs positions sont identiques. Arrivés récemment dans les espaces en question, ils y
remplacent des populations préalablement présentes. Ils correspondent au public ciblé
par les promoteurs des projets. Dès lors, ils jouissent d’une triple légitimité :
• sociale du fait de leur appartenance aux classes sociales favorisées ;
• institutionnelle parce que leur présence est souhaitée et soutenue par le pouvoir politique ;
• morale puisque les valeurs auxquelles ils adhèrent correspondent à l’idéologie dominante 9.
16 La seule légitimité qui leur fait défaut est l’ancienneté. Ils identifient ce manque et sont
conscients qu’il peut le leur être reproché dans le cadre de frictions sociales avec
d’autres catégories d’habitants présents antérieurement. Étant les plus récemment
arrivés, ils sont les moins légitimes (Elias, Scotson, 1997), ce qui les place parfois dans
une situation un peu inconfortable. C’est ce défaut d’ancienneté qui convoque le
mécanisme d’invisibilisation dans leurs discours, visant à réaffirmer la légitimité de
leur présence.
20 Ces références à un même « rien » dans des contextes différents témoignent d’une
posture identique partagée par nos enquêtés. Le « rien » convoqué pour qualifier
l’antériorité des espaces qu’ils occupent aujourd’hui correspond avant tout à un « rien
pour soi » de par son inadéquation avec leur habitus. Les usages ou usagers
préalablement identifiés n’entrant pas en résonance avec leurs dispositions, les espaces
en question ne justifiaient ni la présence ni l’intérêt de nos enquêtés : il n’y avait
effectivement rien pour eux.
21 Ce « rien pour soi » n’est pas spécifique à la situation étudiée, tout acteur étant plus ou
moins disposé à certaines pratiques en fonction de ses caractéristiques sociales. La
particularité de nos cas réside dans le fort enjeu de domination sociale qui les définit.
La possibilité que les actuels présents nient l’existence des usagers antérieurs repose
principalement sur leurs positions respectives dans la hiérarchie sociale : valorisées
pour les uns, défavorables pour les autres. Grâce à leurs capitaux économiques et
sociaux élevés, nos enquêtés bénéficient de moyens et de soutiens pour construire
facilement un univers social et spatial à leur mesure lorsqu’ils se déplacent et
investissent de nouveaux espaces. Il est donc difficile pour eux de se projeter dans une
situation où la violence symbolique qu’ils exercent se retournerait contre eux. Ayant
moins de difficultés à se construire une légitimité que les populations qu’ils contribuent
à remplacer, les invisibilisateurs sont aussi peu susceptibles d’être, dans d’autres
circonstances, eux-mêmes invisibilisés. Leur situation de domination les place en
capacité de « transformer le spectre de la visibilité » (Voirol, 2005 : 19) en catégorisant
ce qui est digne ou non d’être vu. Le processus ne se produirait pas de la même manière
dans le sens inverse. Par exemple, si les auteurs de cet article ne trouvent rien à eux
dans le 6e arrondissement de Lyon ou le 16 e arrondissement de Paris, ils n’ont
néanmoins pas recours au « rien » pour désigner ces espaces socialement dominants.
22 Nous avons souligné les positions sociales favorisées de nos enquêtés : diplômés et
souvent cadres, travaillant dans des secteurs valorisés, ils bénéficient de forts capitaux,
social et plutôt culturel pour les uns, plutôt économique pour les autres. Ces positions
leur garantissent à la fois davantage d’aisance dans l’usage de l’espace (Séchet,
Veschambre, 2006) et un soutien institutionnel à leur installation ainsi qu’à la
valorisation de leurs pratiques et de leurs goûts (Mestdagh, 2018). À l’inverse, les
occupants antérieurs, moins désirables, sont rendus invisibles par une gestion urbaine
les écartant des espaces à valoriser et les reléguant dans d’autres (Backouche et al.,
2011).
23 Enjeu de domination sociale entre précédents et actuels usagers des lieux,
l’invisibilisation produite par les discours du « rien » participe d’une double posture de
distinction de la part des enquêtés. D’abord, il s’agit de réaffirmer leur appartenance
aux favorisés de la distribution sociale, dont la présence au sein des espaces en question
est légitime en dépit de leur manque d’ancienneté. Puis, le procédé opère une
différenciation vis-à-vis des autres, de ceux qui se voient écartés de ces espaces malgré
l’antériorité de leur présence. L’invisibilisation s’inscrit également dans une tendance
plus large. Charriée par la presse et par la communication institutionnelle,
l’invisibilisation correspond à la représentation que partagent les populations
socialement proches de nos enquêtés. Pour une grande part de la population lyonnaise,
« derrière les voûtes » était plus ou moins un no man’s land hostile. Pour une large
proportion des riverains des jardins partagés, les espaces en question étaient des
terrains vagues.
24 Accréditée par les pouvoirs publics, dont nos enquêtés supportent globalement l’action,
l’invisibilisation joue ainsi plusieurs rôles :
25 1. Elle efface, dans le contexte de l’entretien comme plus généralement, le déficit de
légitimité par l’ancienneté, en suggérant aux nouveaux usagers qu’ils sont les premiers
à investir les lieux ;
26 2. Elle permet aux habitants de se valoriser non comme des destructeurs d’un état
préalable, mais comme des acteurs impliqués dans une démarche de création,
éminemment plus positive. Faire fi de ce qui laisse place aux nouveaux usages résout la
contradiction qui est de participer à un mécanisme de gentrification, d’un côté, et de
défendre des valeurs de mélange ou de mixité, de l’autre. Mieux, cela permet aux
acteurs de se valoriser comme participant à une forme de contemporanéité vertueuse
bénéficiant à un territoire et à une population bien plus large, à l’exemple de ce que
nous disait un enquêté lyonnais :
C’est vrai que c’était une bonne taille de terrain sur lequel il n’y avait rien. Sauf le
marché-gare, je veux dire, mais il n’y avait rien pour représenter la ville réellement.
Et c’était une bonne idée (…) c’est la première zone de Lyon quand on revient du
Sud, la réhabiliter, à mon avis, c’était une excellente idée. (M., 57ans, diplomate à la
retraite) ;
27 3. Ce faisant, elle conduit à une unification du groupe des nouveaux usagers qui
partagent alors des représentations communes de leur territoire et de leur action. Ils
ne peuvent définir précisément les acteurs qu’ils remplacent et critiquent puisqu’il
s’agit d’un groupe hétérogène avant tout défini par son appartenance sociale et ses
pratiques réelles ou supposées. L’invisibilisation les préserve ainsi d’avoir à s’interroger
ou à être interrogés sur leurs rapports de domination voire de ségrégation vis-à-vis des
populations qu’ils remplacent. Elle leur permet de se constituer en « nous » (Lamont,
Bail, 2005) chargé positivement en dépit du manque de définition d’un « eux » auquel
s’opposer.
37 À Lyon, la critique pure passe par l’usage de qualificatifs dépréciatifs. Une première
atténuation du caractère dévalorisant des descriptions repose dans le choix des termes.
Une partie des enquêtés préfèrent aux termes ouvertement négatifs – « les putes »,
« les arabes » – d’autres plus euphémisés – « les dames qui attendent le bus », « les
vieux reubeus », etc. La seconde atténuation est aussi la plus prégnante : elle consiste à
déplacer les éléments de différenciation et de jugement d’une population clairement
identifiée à qui est reprochée sa position intrinsèque (d’immigré, de travailleuse du
sexe, de pauvre) à un groupe vaguement défini dont on blâme les pratiques non
conformes aux normes durabilistes.
38 L’analyse des discours des enquêtés montre que ce groupe aux contours flous
agglomère à la fois les habitants des logements sociaux de Confluence et ceux du Sud de
la Presqu’île lyonnaise. C’est le fait que les personnes ciblées sont supposées ne pas
répondre aux injonctions comportementales liées à la durabilité – tri des déchets,
réduction de l’usage de l’automobile, consommation de produits bio – qui sert à les
catégoriser comme indésirables (Adam, 2016b). Par effet miroir, cette stigmatisation
sur la base de pratiques valorise nos enquêtés puisqu’ils affirment pour la plupart
d’entre eux non seulement les adopter, mais aussi adhérer à l’idéologie qui les sous-
tend, elle-même aujourd’hui dominante (ibid.).
C’est affligeant, les types sont dans une logique où c’est du tout bagnole. On est en
ville quoi ! On ne peut pas vouloir la bagnole à tout prix tout le temps. (…) Faisons
des péages urbains à la limite, sanctionnons entre guillemets par le fric. (A., 22 ans,
étudiant en droit)
39 À Confluence, la valorisation par les pratiques s’accompagne du fait d’habiter un
quartier présenté par les élus, les promoteurs et la presse locale comme à la pointe des
enjeux contemporains. De ce fait, le site a attiré, et continue de le faire, l’attention des
Lyonnais qui viennent s’y promener et visiter son musée ou son centre commercial. Les
commentaires surpris ou élogieux de ceux qui découvrent qu’il y a quelque chose
derrière les voutes valorisent nos enquêtés. Ils les présentent en « vigies » de la ville qui
vient, aux avant-postes pour observer son évolution et y participer.
Il n’y avait rien avant : c’était les putes et le quartier arabe et tout ça. C’est vrai qu’il
y en a quelques-uns [des Lyonnais] avec qui je discutais super récemment, quand ils
arrivent là et qu’ils voient tout ce qui a été créé et tout et qu’ils commencent à se
balader là, ils hallucinent. (B., 35 ans, ingénieur)
Les gens s’arrêtaient à Perrache avant, derrière Perrache c’était la zone. Derrière
les voutes, tu avais la prison, il y avait les prostituées, il y avait le marché-gare,
enfin il n’y avait rien de… Donc ils n’ont pas vu les choses sortir de terre. J’ai une
copine qui, en arrivant là, m’a dit « attends je ne m’y attendais pas du tout ». En fait
ils sont hyper surpris de ce qui est en train de pousser, ils ne l’ont pas vu arriver.
(M., 28 ans, infographiste)
40 Dans les jardins, la situation est légèrement différente dans la mesure où les anciens
usagers de l’espace en sont pour la plupart toujours riverains. Leur appropriation du
lieu a été empêchée et leurs usages déplacés, mais eux sont toujours les voisins, plus ou
moins proches, des jardins, et donc susceptibles d’y passer, voire d’entrer en conflit
avec les actuels occupants.
41 Malgré cette différence de contexte, on observe le même processus de dépréciation
reposant sur la critique pure et la comparaison. Les riverains et anciens usagers des
lieux sont stigmatisés par les membres des jardins du fait de leurs comportements
perçus comme peu respectueux de l’environnement et donc non conformes aux critères
de moralité de l’idéologie durabiliste. Les discours des enquêtés font des jardins des
lieux presque hors du monde, privilégiés, dont la description mobilise tout un
imaginaire associé à « l'Éden », un « petit paradis à préserver ». On comprend qu’il
s’agit avant tout de le protéger des autres, évoqués par le recours au vocabulaire de la
« prédation » :
« On a une place qui doit être respectueuse des autres habitants du jardin. Et il y a
eu des prédations de têtards, enfin des trucs... » (D., 69 ans, retraitée anciennement
cadre administrative)
42 Très présente dans les discours, cette idée de prédation peut aussi prendre la forme
d'une peur du vol. Vols de fruits et légumes, vols d’outils, vols de fleurs même sont très
redoutés et particulièrement mal vécus lorsqu'ils ont lieu. Ils suscitent des réactions
fortes même lorsqu’ils ne sont que suspectés. Une enquêtée décrit ainsi le
comportement de mères de famille venues un soir au jardin « qui se sont précipitées
dans les framboisiers puis qui ont commencé à gaver leurs mômes de framboises ». Les
termes employés évoquent une sauvagerie, une brutalité qui serait exercée contre le
jardin. Le « piétinement » de parcelles relève du même traitement. Vécu comme une
atteinte à la nature, commis hors du regard, il est l'objet de nombreuses conversations
et de suspicions qui s'exercent toujours contre les mêmes riverains, ceux qui
composent ce groupe des autres, ceux qui « salissent l’espace public » et « ne sont pas
éduqués » selon les jardiniers. La véhémence de ces représentations de l’altérité vient
rencontrer la thématique environnementale pour justifier le remplacement d’usage
ainsi que la fermeture à toute personne qui ne maîtriserait pas les pratiques
écologiques et le seul type de rapport à la nature qui soit légitime dans les jardins
partagés. Ces discours s’accompagnent d’une mise en avant par les jardiniers de leurs
propres comportements vertueux : ils montrent le compost, soulignent les pratiques de
récupération et de recyclage, l’utilisation de produits naturels pour le jardinage, les
choix végétariens des repas collectifs. Se dessinent en creux les critères normatifs qui
viennent recouvrir les enjeux de la ségrégation, rationalisant un rejet fondé sur des
critères tels que la différence de classe (Goffman, 1975).
43 Nos situations d’enquête conduisent à un paradoxe : les enquêtés ont tous, sans
exception, une représentation claire de l’ancienne fonction des lieux qu’ils investissent,
représentation dont l’expression coexiste avec les discours de négation. Si
l’invisibilisation des usages et des usagers n’est pas corrélée à une méconnaissance ou
une absence de représentations de la situation antérieure de ces espaces, qu’est-ce qui,
outre les explications déjà proposées, conduit à ce réflexe ?
44 Pointer les mauvais comportements permet une hiérarchisation et une exclusion sur la
base de comportements individuels réels ou supposés. L’adoption de ces
comportements n’est associée à aucun déterminant social ou économique. Si l’on s’en
tient à ce que nous disent nos enquêtés, cette adoption ne serait influencée que par la
volonté voire le goût des individus. Nous sommes face à un processus classique de
distinction (Bourdieu, 1979). Ceux qui ne se conformeraient pas à ces injonctions
comportementales sont ramenés au fait qu’ils ne feraient pas, ou ne souhaiteraient pas
faire, d’effort. Certains n’hésitent pas à dire qu’ils devraient être « éduqués » aux
bonnes pratiques durabilistes ou d’utilisation du jardin. À ce discrédit s’ajoute la
réduction des habitants des espaces limitrophes qui réagissent négativement vis-à-vis
des jardins et de Confluence aux statuts de « râleurs » ou de personnes « craintives »
qui « finissent bien par voir ce que cela [la création de nouveaux espaces] leur amène »
(M., 27 ans, ingénieur, Confluence). Les « bons comportements », individuels, sont
considérés par nos enquêtés comme des témoignages d’une adhésion à un univers
progressiste et à la notion d’intérêt général. Ceux qui ne les adopteraient pas sont
dépolitisation des rapports sociaux pour enrôler des usagers, même s’ils sont
sceptiques à son égard11, dans sa diffusion.
Conclusion
48 Si la reconstruction-déformation des souvenirs est une propriété déjà décrite du
processus de constitution d’une mémoire collective (Halbwachs, 1994), l’invisibilisation
que nous avons mise en relief sur nos terrains en constitue une modalité particulière.
Elle n’intervient pas uniquement comme un témoignage des rapports de pouvoir entre
groupes, mais contient une dimension performative. Elle renforce la position
dominante des invisibilisateurs. D'une part, ils comblent grâce à elle le seul manque de
légitimité dont ils souffrent sur les sites étudiés, celui de l'antériorité. D'autre part, elle
est, comme d'autres formes d'altérisation (catégorisation, disqualification), le privilège
des dominants (Delphy, 2007), seuls à jouir de la légitimité à confirmer ou non la valeur
sociale des autres groupes. Ce sont en effet eux qui fixent les frontières des groupes
« nous » et « eux » lorsqu'ils désignent, excluent ou effacent. Gommés des discours
institutionnels comme de ceux des habitants socialement dominants, les usagers
invisibilisés se voient privés de reconnaissance sociale (Lamont et Bail, 2005) dans leurs
propres lieux de vie.
49 La stigmatisation s'appuie largement sur la réduction des enjeux politiques (sociaux et
spatiaux) au prisme de la responsabilité individuelle. Chacun est renvoyé à sa volonté
personnelle : choisir ou non d'utiliser sa voiture pour aller au travail, de trier ses
déchets, de recycler, de manger végétarien. La dimension structurelle, c'est-à-dire les
conditions matérielles d'existence et la détention de capitaux culturels et sociaux qui
contribuent à expliquer tel ou tel comportement, est évacuée. Les individus
« volontaires » sont valorisés tandis que les autres sont stigmatisés, en apparence non
pour ce qu'ils sont, mais pour ce qu'ils font, pour leur manque de considération à
l’égard d’un intérêt général défendu par nos enquêtés. Ce mécanisme rationalise
l’absence de ces groupes aux contours mal définis et justifie les attitudes ségrégatives
en dehors de toute considération raciale ou sociale. Le double processus
d’invisibilisation / stigmatisation a donc pour effet d’euphémiser les rapports sociaux
en gommant leur caractère structurel et potentiellement agonistique. Il permet à nos
enquêtés de rationaliser leurs positions morale et sociale. D'un côté, ils résolvent la
contradiction entre leur adhésion à la mixité comme valeur et l'exclusion à laquelle ils
participent en pratique. De l'autre, ils légitiment la place qu'ils occupent dans la
hiérarchie sociale en dépolitisant la question de l'habiter.
50 Paradoxalement, alors même qu’elle efface les enjeux structurels sous des notions de
choix et de volonté, cette surresponsabilisation des individus voisine avec un autre type
de discours, qui met en avant le caractère inéluctable de l'absence des groupes
invisibilisés et de leur parole. Nos enquêtés identifient parfois le peu de présence ou
d’implication de membres des classes populaires, mais ne semblent ni regretter cet état
de fait ni en chercher des éléments explicatifs. Le paradoxe entre convocation
permanente de la volonté pour expliquer les comportements et fatalité ne semble pas
leur poser problème. Les discours institutionnels surfent eux aussi sur cette dimension
inéluctable, comme si l'exclusion de certaines catégories de la population était un
corollaire de l'urbanisation contemporaine sur lequel les pouvoirs publics n’avaient
aucun moyen d’agir.
51 Outre les enjeux liés à l'inégalité d'accès aux services urbains, l'invisibilisation pose
alors la question de la conservation des mémoires populaires (Veschambre, 2008). Nous
assistons sur nos terrains à une co-construction de l'oubli des usages et usagers
antérieurs, un travail collectif de la part des concepteurs des espaces étudiés et des
populations ciblées qui partagent des intérêts convergents – développement et
pérennité des espaces investis, résolution de la contradiction entre mixité et exclusion
– et appartiennent aux mêmes classes sociales. Usant de termes dont la proximité avec
l’idée de mission civilisatrice est parfois surprenante : « pionnier », « conquête »,
« vertu contre sauvagerie », ce processus s’inscrit plus largement dans la narration de
la ville qui se crée, sans mentionner ce qui est détruit et ceux qui s’en vont du fait du
déplacement, dans des espaces jusqu’ici délaissés, de l’urbanisation pour les classes
favorisées. Nos terrains, un projet dit durable et des jardins partagés, se présentent
donc comme deux figures françaises de la « ville revancharde » telle que l’a
conceptualisée Neil Smith (1996). Dans ce cadre, le rôle de l’invisibilisation est le
suivant : rationaliser l’idéal ségrégatif que porte la ville contemporaine pour dépolitiser
les rapports sociaux qui naissent autour de la production de l’urbain.
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NOTES
1. Etant donné la taille réduite des équipes de membres des jardins, il a été choisi de ne pas
nommer les associations et les terrains précisément, ceci afin de respecter l’anonymat des
enquêtés.
2. La référence est celle de l’ouvrage tiré de la thèse, soutenue en 2015.
3. Ce protocole a aussi été mis en œuvre avec 22 habitants du quartier nantais de Bottière-
Chénaie. Parallèlement, des entretiens semi-directifs ont été conduit avec 15 concepteurs de
Confluence (urbanistes, aménageurs, bailleurs, architectes, etc.) et 12 de ceux de Bottière-
Chénaie.
4. Détail : 7 cadres ou professions intellectuelles supérieures, 3 professions intermédiaires, 2
employés, 2 commerçants (travaillant sur place), 3 retraités (ex chef d’entreprise, ex cadre, ex
femme au foyer), 1 demandeur d’emploi (ex employé), 1 mère au foyer (ex cadre), 1 rentier (ex
cadre), 2 étudiants.
5. Des entretiens ont également été menés avec des responsables de jardins, des acteurs du
monde associatif et des employés des municipalités mais ces discours ne sont pas mobilisés dans
le présent article.
6. Détail : 10 cadres ou professions intellectuelles supérieures, 12 retraités (dont 1 ex cadre dans
l’administration, 3 ex cadres dans la communication, 1 ex cadre en maison d’édition, 1 ex
directrice d’établissement d’enseignement supérieur, 3 ex professeurs, 2 ex bibliothécaires et 1
ex réalisateur audiovisuel), 4 professions intermédiaires, 1 employée.
7. Cet article décrit le processus discursif d’invisibilisation / stigmatisation et non la catégorie
des invisibilisés eux-mêmes. Ces acteurs, s’ils ne constituent pas un groupe homogène, ont en
commun leur position présence aux abords des lieux étudiés mais leur absence sur ceux-ci, ce qui
ne nous permet pas de décrire finement les situations contrastées qui sont les leurs. Nous nous
limitons donc à souligner leur remplacement par d’autres acteurs et leur position dominée en
regard des nouveaux présents.
8. Source : INSEE, RGP 2006 et 2013.
9. D’une genèse commune, critique et contestataire, préoccupations écologistes et demandes de
participation et de lutte contre la ségrégation spatiale ont fait l’objet d’une institutionnalisation
progressive. Traduits en projet, en démocratie participative, en mixité sociale et en
développement durable, ils ont intégré l’idéologie dominante, c’est-à-dire le néolibéralisme et,
partant, sa dimension urbaine (Adam, 2016a).
10. On trouve aussi le slogan « d’un marécage inhospitalier à un quartier durable ». Sources :
brochures Confluence, un cœur de ville sort de terre (2007), De mémoire de presqu’île (2002), Naissance
d’un quartier durable (2010), Journal de la Confluence n°3 (2010).
11. Nombre de nos enquêtés sont critiques vis-à-vis des conséquences sociales et politiques de
l’urbanisation contemporaine qu’ils identifient comme inégalitaire et faisant peu de cas des
desideratas des habitants.
RÉSUMÉS
« Il n’y avait rien ». La récurrence de cette expression au sein de discours recueillis dans deux
types très différents d’opérations de requalification urbaine soulève la question de
l’invisibilisation de certains groupes sociaux dans l’urbanisme contemporain. À partir du
matériau qualitatif issu de nos terrains d’enquête – un nouveau quartier d’habitation lyonnais et
des jardins partagés de région parisienne – nous mettons en évidence un processus
d’invisibilisation et de stigmatisation. Dans les deux cas, ce processus accompagne le
remplacement de classes populaires par des groupes plus favorisés socialement. L’analyse
comparative nous permet d’en montrer les enjeux. D’une part, l’invisibilisation participe à
renforcer la position dominante des invisibilisateurs. En effet, un tel processus n’est pas neutre et
ne peut s’appliquer qu’en situation de domination. Il intervient dans les cas observés pour
compenser le déficit d’antériorité, seul manque de légitimité qui pourrait mettre en danger la
posture des invisibilisateurs. D’autre part, la stigmatisation écarte les indésirables sur la base de
critères individualisés, niant la dimension sociale et politique des luttes pour l’espace. Le
croisement de nos deux terrains nous permet ainsi de décrire les fonctions sociales de ce
processus pour les acteurs qui le produisent et de considérer ce qu’il révèle des rapports de
domination travaillés par les enjeux d’urbanisme.
« There was nothing ». The fact that this expression appears regularly in speeches from two
different kinds of urban renewal projects reveals how the presence of some social groups is being
erased by contemporary urban planning. We used the qualitative data from our case studies – a
recently built housing development project in Lyon and several shared gardens in Paris - to
demonstrate how the presence of lower classes is at the same time erased and stigmatized when
it is replaced by more socially privileged groups. The comparative analysis showcases the
challenges. On the one hand, the groups of higher classes perform this process in order to
balance their lack of history in the neighborhood which is the only legitimate barrier to their
installation therein. On the other hand, the stigmatization element focuses the attention on
individual behaviours and minimizes the fact that competitions for space between social groups
are collective political fights. Such two aspects intertwine allowing us to outline the social roles
of the producers, as well as the relationships of domination brought forth by the urban planning
game.
INDEX
Keywords : invisibilisation, stigmatisation, urban planning, gentrification, segregation
Mots-clés : invisibilisation, stigmatisation, urbanisme, gentrification, ségrégation
AUTEURS
MATTHIEU ADAM
UMR 5593 LAET, CNRS – ENTPE
Université de Lyon. LabEx IMU
UMR LAET, ENTPE
3 Rue Maurice Audin
69120 Vaulx-en-Velin
[Link]@[Link]
LÉA MESTDAGH
UMR 8070 CERLIS, CNRS
Descartes - Sorbonne nouvelle
UMR CERLIS
Paris Descartes
45 rue des Saints Pères
75270 Paris cedex 06
leamestdagh@[Link]