SYSTÈME NATIONAL
DE RECHERCHE
ET D’INNOVATION EN AFRIQUE :
LE CAS DU CAMEROUN1
Ludovic TEMPLE
Centre de Coopération Internationale en Recherche Agronomique
pour le Développement
UMR Innovation, France
[Link]@[Link]
Nadine MACHICOU NDZESOP
Université de Yaoundé 2, Cameroun
nadngameni@[Link]
Guillaume Hensel FONGANG FOUEPE
Université de Dschang, Cameroun
guillaumefongang@[Link]
Michel NDOUMBE NKENG
Institut de Recherche Agricole pour le Développement, Cameroun
[Link]@[Link]
Syndhia MATHÉ
Centre de coopération Internationale en Recherche Agronomique
pour le Développement
UMR Innovation
International Institute of Tropical-Agriculture, Cameroun
[Link]@[Link]
RÉSUMÉ
La transition sociodémographique des pays du sud structure les marchés intérieurs et crée
des opportunités de croissance économique. En mobilisant le concept de Système National
de Recherche et d’Innovation, nous testons en quoi il améliore la connaissance des condi-
tions institutionnelles qui mobilisent les résultats de la recherche dans les processus d’in-
novation. Une première partie discute de l’adaptation de la notion de Système National
1. Nous remercions les référés anonymes qui par leurs commentaires ont enrichi et solidifié le
texte initial.
n° 53 – innovations 2017/2 DOI: 10.3917/inno.053.0041 41
Ludovic Temple, Nadine Machicou Ndzesop,Guillaume Hensel
Fongang Fouepe, Michel Ndoumbe Nkeng, Syndhia Mathé
d’Innovation aux pays du Sud. Une seconde partie caractérise les conditions historiques
d’émergence des institutions de recherche au Cameroun. Une troisième partie analyse en
quoi la structure de la production scientifique depuis 1991 répond aux besoins d’innova-
tions du secteur agricole et alimentaire. La quatrième partie explicite les conditions d’utili-
sation de cette production par les sous-systèmes de l’intermédiation et de l’entrepreneuriat.
Les résultats interrogent comment l’usage de la notion de SNRI peut devenir un élément
d’orientation des politiques de recherche et d’innovation finalisées par le développement.
Mots-clés : Système National d’Innovation, Cameroun, Politique d’innovation et de recherche,
Développement, Secteur agricole et alimentaire
Codes JEL : O3, O32, O38, D83, H5
ABSTRACT
National System of Research and Innovation in Africa:
The Case of Cameroon
The demographic transition of the Southern countries structure domestic markets and
creates opportunities for economic growth. Drawing on the concept of National System of
Research and Innovation, we test how it improves knowledge on the institutional condi-
tions that mobilize the results of research in innovation processes. The first part discusses
the adaptation of the concept of National System of Innovation in the Southern coun-
tries. A second part characterizes the conditions for emergence of research institutions in
Cameroon. A third part analyzes how the structure of the scientific production has, since
1991, met the needs of innovation in the agricultural and food sector. The fourth part
explains the conditions of use of this production by the subsystems of intermediation and
entrepreneurship. The results discuss how the use of the notion of NSRI can become an
element used in the orientation of research and innovation policies.
Keywords: National Innovation System, Cameroon, Innovation and Research Policies,
Development
JEL Codes: O3, O32, O38, D83, H5
Le renouvellement des politiques de recherche et leur articulation aux
processus d’innovation (Laredo, Mustar, 2003) ouvrent plusieurs questions
sur l’évolution des structures de financement de la recherche publique,
la gouvernance des interfaces entre la recherche, l’entrepreneuriat, et les
méthodes qui évaluent les causalités entre l’activité de recherche et le déve-
loppement (Bornman, 2013 ; Temple et al., 2016). L’investissement dans la
recherche est souvent considéré comme un levier de l’innovation pour réduire
les inégalités technologiques et les disparités de développement. Dans la
recherche agronomique par exemple, de nombreuses analyses économiques
calculent une rentabilité financière élevée des investissements (Maredia,
Raitzer, 2010). Leurs conditions de réalisation sont cependant tributaires de
la spécificité des environnements institutionnels nationaux et sectoriels qui
sont fragilisés dans les pays en développement particulièrement en Afrique
42 innovations 2017/2 – n° 53
Système national de recherche et d’innovation en Afrique
(Nyemeck, Nkamleu, 2006). La notion de Système National de Recherche
est au cœur des usages pour analyser ces environnements (Gaillard, 2003).
Cette étude interroge l’efficacité de la recherche dans sa contribution aux
processus d’innovations. Elle se focalise en cela sur la connexion (relation)
entre la recherche nationale et les demandes entrepreneuriales du sec-
teur productif. L’hypothèse posée au regard de la littérature est que cette
connexion est le levier des causalités qui lient l’activité de recherche et les
mécanismes de développement qui répondent aux attentes sociétales. Pour
certains auteurs cette connexion doit renforcer les capacités d’innovation et
d’apprentissage pour mobiliser les connaissances scientifiques et technolo-
giques que proposent les pays industriels (Casadella et al., 2015) et qui favo-
risent les transferts technologiques. Cette proposition suppose cependant
que ces connaissances élaborées dans des pays industriels soient adaptées à
la spécificité des structures productives et aux potentialités que proposent les
ressources (humaines et matérielles) des sociétés locales.
L’Afrique étant une réalité géopolitique hétérogène, nous focalisons le
propos sur le Cameroun, considéré comme une « économie témoin » d’un
certain nombre d’indicateurs régionaux. Situé au creux du golfe de Guinée,
ce pays de 23 millions d’habitants2 est dans la tranche basse des pays à revenu
intermédiaire. En symétrie avec d’autres pays africains, le taux de croissance
du PIB croît autour de 5 % par an depuis 2005. Cette croissance ne permet
pas, dans les conditions de sa répartition de diminuer la pauvreté qui affecte
40 % de la population depuis 10 ans. Plus de 40 % de cette population a
moins de 20 ans (Minsat et al., 2015). La croissance rapide de la population
active estimée à 7,2 millions en 2009 densifie les flux migratoires vers les
villes. Une conséquence est l’augmentation de la demande intérieure mar-
chande de biens (produits alimentaires, bâtiment, etc.) et services (éduca-
tion, santé, etc.) qui constitue une opportunité pour le secteur des entreprises
et un levier potentiel d’accélération majeure de la croissance économique.
Le Cameroun a investi dans l’éducation et la recherche depuis les
années 1970. De 2 100 enseignants chercheurs en 1999 (Arvanitis et al.,
2000 ; Waast et al., 2001), il en compte plus de 6 300 aujourd’hui. Avec
300 chercheurs par million d’habitants3. Ce pays est cinquième à l’échelle
de l’Afrique sub-saharienne après l’Égypte, le Maroc, le Sénégal, et l’Afrique
du sud (African Union New Partenership for Africa’s Development, 2014).
Le ratio entre l’investissement dans la recherche et le PIB en valeur se situe
autour de 0,3 dans la moyenne des pays moins avancés, mais inférieur à celui
des pays émergents (autour de 0,8).
2. Estimation 2014, Institut National de la Statistique du Cameroun.
3. 886 chercheurs par million d’habitants dans les pays émergents.
n° 53 – innovations 2017/2 43
Ludovic Temple, Nadine Machicou Ndzesop,Guillaume Hensel
Fongang Fouepe, Michel Ndoumbe Nkeng, Syndhia Mathé
Nous proposons à partir de ce pays d’étudier en quoi les structures d’in-
teractions entre les institutions de recherche et le secteur entrepreneurial
mobilisent les connaissances scientifiques issues des investissements natio-
naux de recherche comme levier d’action dans le secteur entrepreneurial.
En l’absence d’outils spécifiques aux contextes des pays en développement,
nous mobilisons la notion de Système d’Innovation (Touzard et al., 2015)
qui permet d’analyser les dynamiques d’innovation à l’échelle d’un territoire
national. Nous préciserons dans quelle mesure cette notion structure l’exis-
tence d’un Système National de Recherche et d’Innovation (SNRI).
La démonstration se fera en quatre temps. Le premier interroge la per-
tinence de la mobilisation du concept de Système National d’Innovation
(SNI) comme outil d’analyse des politiques de recherche et d’innovation
dans le contexte des pays en développement (Mytelka, 2003). Le deuxième
temps référence les conditions historiques d’émergence des institutions de
recherche pour expliquer les structures actuelles du système. Le troisième
temps étudie les caractéristiques de la production scientifique du pays depuis
1991. Enfin, nous interrogeons les conditions d’usages de cette production
au sein des institutions de l’intermédiation en fonction des structures indus-
trielles polarisées par le secteur agricole, pivot de l’industrialisation actuelle.
CADRE CONCEPTUEL ET MÉTHODOLOGIQUE
Du Système National d’Innovation (SNI)
au Système National de Recherche et d’Innovation ?
De manière conventionnelle, un système d’innovation est composé d’un
ensemble d’institutions, d’organisations, et de réseaux d’acteurs qui intera-
gissent pour favoriser le changement technologique dans un espace géogra-
phique ou institutionnel structuré par des entreprises ou le développement d’une
technologie (Touzard et al., 2015). L’usage de la notion de Système National
d’Innovation (SNI) est croissant depuis la fin des années 1980 au sein des
institutions internationales de développement (OCDE, Union Européenne,
Banque Mondiale, FAO). Le premier usage a été appliqué au cadre d’un ter-
ritoire national (Lundvall, Lemapages, 2014 ; Gallaud, 2014) susceptible de
structurer des ressources institutionnelles, entrepreneuriales et scientifiques
spécifiques dont la mise en complémentarité organisationnelle génère l’inno-
vation (Freeman, 2002). L’application de cet usage dans les pays les moins
avancés ou à revenus intermédiaires donne lieu à deux critiques principales.
La première souligne en quoi respectivement la privatisation des inves-
tissements de recherche (Carlson, 2006), la fragilisation des politiques
44 innovations 2017/2 – n° 53
Système national de recherche et d’innovation en Afrique
publiques par les programmes d’ajustements structurels entre les années 1980
et 2000 (Uzunidis, Laperche, 2011) et la spécificité sectorielle ; fragilisent la
capacité du territoire national à « mettre en système » les ressources mobi-
lisables pour l’innovation. Cette critique structure d’autres échelles d’ana-
lyses en termes de systèmes régionaux d’innovation rejoignant les travaux
sur les clusters, les districts, les systèmes locaux de production et en termes
de Systèmes Sectoriels d’Innovation (Malerba, 2002).
La seconde critique en relation avec la fragilité du secteur industriel
des pays qualifiés de « non hégémoniques » porte sur la difficulté des pays
non industriels à bénéficier des ressources que génèrent les investissements
publics nationaux de recherche. Ainsi les activités de recherche y seraient
fragmentées, gouvernées par les normes, les financements et les opportuni-
tés des pays industriels. Elles participeraient plus à la production de progrès
scientifiques globalisés ou produisent des ressources humaines mobilisables
par de grandes entreprises.
Ces deux critiques appellent au renforcement et l’adaptation des poli-
tiques de recherche et d’innovation au contexte des pays à revenus intermé-
diaires ou moins avancés. Elles conduisent à tester la pertinence du concept
de Système National de Recherche et d’Innovation par une triple analyse :
i) contextuelle sur les conditions d’économie politique d’émergence des
institutions de recherche. Il s’agit de comprendre le landscape macro-ins-
titutionnel (Geels, 2004) ;
ii) actorielle sur la caractérisation des parties prenantes du système d’in-
novation et de recherche, de leurs pouvoirs, leurs intérêts et incitations
au changement ;
iii) fonctionnelle sur les interfaces entre les organisations qui portent une
activité de recherche et celles qui mettent en œuvre les connaissances et
résultats de recherche dans les processus d’innovation.
Collecte des données et des informations utilisées
La collecte des données est en partie générée par une expertise répon-
dant à la demande du Ministère de la Recherche Scientifique et de l’In-
novation du Cameroun (MINRESI). Cela avec l’objectif de mobiliser
la recherche comme levier pour une transition vers l’émergence de l’éco-
nomie camerounaise (Bisson et al., 2014). Elle utilise plusieurs sources de
données :
• plus de 66 entretiens en face-à-face avec des représentants d’institu-
tions de recherche, d’entreprises sur la base de guides d’entretien semi-
directifs (cf. Tableau 1) ;
n° 53 – innovations 2017/2 45
Ludovic Temple, Nadine Machicou Ndzesop,Guillaume Hensel
Fongang Fouepe, Michel Ndoumbe Nkeng, Syndhia Mathé
• une étude bibliométrique (7 400 articles) sur les tendances et la struc-
ture de la production scientifique publiée au Cameroun : données du
Web of ScienceTM. Core Collection: Citation Indexes (SCI-Expanded,
SSCI, A&HCI) produites parThomson Reuters ;
• trois ateliers de concertation des parties prenantes (70 participants)
concernant respectivement les :
–– instituts de recherche publique,
–– acteurs de l’intermédiation des résultats de recherche (Organisations
Professionnelles, ONG),
–– industries du secteur agro-chimique phytosanitaire et semencier.
Les résultats de ces ateliers ont été synthétisés par l’élaboration de
matrices identifiant les Atouts, Faiblesses, Opportunités et Menaces qui
caractérisent la recherche publique (Bisson et al., 2014).
Tableau 1 – Répartition des entretiens réalisés
par catégories d’institution
Institutions Effectif
Universités 20
Instituts du MINRESI 20
Structures d’intermédiation (CICC, GICAM, SAILD, OP, Horticam, CCI, ONG) 16
Entreprises secteur agro-alimentaire 10
Total 66
Source : Enquêtes auteurs, 2014
Les enquêtes réalisées soulignent toutes le manque d’interaction entre
les composantes universitaires et les instituts du dispositif de recherche. Ces
dysfonctionnements étant aggravés par la différence de statut du chercheur
(promotion, âge de la retraite…) et les conditions d’accès aux fonds publics
de recherche. Dans un contexte de faiblesse des infrastructures expérimen-
tales mobilisables, cette déconnexion ne permet pas ou peu de mutualiser
l’usage pourtant possible des dispositifs d’expérimentation mobilisables
(laboratoires et équipements).
La connaissance des liens entre les sous-systèmes : recherche, entrepre-
neurial et d’intermédiation est peu explicitée par les travaux mobilisables
au Cameroun. Nous proposons d’y contribuer dans le secteur agricole et ali-
mentaire qui polarise l’histoire de la recherche scientifique du pays et qui
concentre près de 50 % de la population active et environ 30 % du PIB.
Pour cela nous analysons en quoi la production scientifique est mobilisée ou
mobilisable au sein des deux sous-systèmes entrepreneurial et d’intermédia-
tion qui structurent le SNRI.
46 innovations 2017/2 – n° 53
Système national de recherche et d’innovation en Afrique
CONDITIONS D’ÉMERGENCE DU SYSTÈME
NATIONAL D’INNOVATION ET DE RECHERCHE
Racines du système national de recherche scientifique
du Cameroun
L’encadrement de la recherche et de l’innovation trouve sa source dans
une bonne compréhension de l’histoire institutionnelle de la recherche
scientifique (Machikou, 2014).
Pendant la période coloniale allemande qui débute en 1889, l’activité de
recherche est portée par des individus rattachés à différentes institutions :
église, armée, universités4. C’est au lendemain de la première guerre mon-
diale, sous la tutelle française que la recherche se coordonne par l’installa-
tion des Services de l’Agriculture du Haut-Commissariat de la République
du Cameroun. Des stations expérimentales voient le jour à Dschang en 1925
(café arabica et quinquina), à Ngaoundéré en 1930 (productions animales),
à Bambui en 1933 (cultures vivrières), à Ebolowa en 1938 (café robusta et
vivrier), à Nkongsamba (sols) et à Maroua (arachide et traction animale).
La recherche s’institutionnalise au niveau national en 1935 par la Société
d’Études Camerounaises.
Après la deuxième Guerre Mondiale, les premiers instituts français
spécialisés dans la recherche agricole coloniale s’installent au Cameroun :
l’Institut Français des Fruits et Agrumes Coloniaux (IFAC), à Njombé
en 1944 ; l’Institut de Recherche pour les Huiles et Oléagineux (IRHO)
à Dibamba en 1948 ; l’Institut d’Élevage et de Médecine Vétérinaire des
pays Tropicaux (IEMVT) à Wakwa en 1955 et l’Institut de recherches du
coton et des textiles exotiques en 1957. Dans la partie sous administration
britannique, les stations expérimentales sont créées par des entreprises colo-
niales comme la Cameroon Development Corporation (CDC) respectivement
en 1951 (Barombi-Kang) et en 1954 (Ekona). Sous la période postcoloniale,
l’institutionnalisation du système national de recherche scientifique et tech-
nique reste instable. En 1961, les premiers investissements dans l’enseigne-
ment supérieur ont lieu et se concrétisent par la création de l’Université
de Yaoundé suivie des Centres Universitaires de Douala, Ngaoundéré et
Dschang. Il est créé l’École Nationale Supérieure Agronomique (ENSA)
en 1977 avec l’appui de la coopération américaine5. Jusque dans les années
1970, le système national de la recherche scientifique et technique est
4. Création des jardins d’essais d’Edea et d’Akonolinga.
5. En 1988, l’ENSA et l’Institut des Techniques Agricoles (ITA) fusionnent pour devenir l’Ins-
titut National de Développement Rural (INADER). En 1993 est créée l’Université de Dschang.
n° 53 – innovations 2017/2 47
Ludovic Temple, Nadine Machicou Ndzesop,Guillaume Hensel
Fongang Fouepe, Michel Ndoumbe Nkeng, Syndhia Mathé
dominé par des instituts français et américains. L’Office National de la
Recherche Scientifique et Technique (ONAREST), qui avait été mis sur
pied en 1965 ne devient effectif qu’en 1974. Il devient l’organe scientifique
du gouvernement et met sur pied 9 instituts de recherche dont principale-
ment : le Centre National de Recherche Agronomique en 1972 (Ekona),
et l’Institut de Recherches Médicales et d’Études des Plantes Médicinales
en 1974 (IMPM). Les problèmes de cohérence de la politique de recherche
entre les universités et les instituts conduisent à la création d’un Conseil de
l’Enseignement Supérieur et de la Recherche Scientifique et Technique sous
la tutelle du Ministère du plan et de l’aménagement du territoire. D’autres
instituts sont mis en place en 1976 : l’Institut de Recherche Agricole et
Forestière, l’Institut de Recherche Zootechnique, l’Institut de Recherches sur
les Techniques, l’Industrie et le Sous-sol et l’Institut des Sciences Humaines
(ISH). En 1979, le Comité National de l’Homme et de la Biosphère et le
Comité National de Développement des Technologies voient le jour avec
pour rôle servir d’interface entre la science et la société. En 1984, les mis-
sions de recherches scientifique et technique sont élargies à l’enseignement
supérieur dans le ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche
scientifique jusqu’en 1992. C’est l’âge d’or de la recherche camerounaise. En
1992, ce ministère est scindé entre le ministère de l’enseignement supérieur
et celui de la recherche scientifique. Cette division, décriée aujourd’hui,
semble faciliter à partir de 1993, en pleine crise économique et politique la
création de six universités.
Le Ministère de la recherche scientifique et de l’innovation (MINRESI) à
partir de 2004 est en charge de l’élaboration, de la mise en œuvre et de l’éva-
luation de la politique nationale de recherche scientifique et d’innovation.
Pourtant d’autres acteurs au rang du Ministère de l’Enseignement Supérieur,
le Ministère des Mines, de l’Industrie et du Développement Technologique
ont des prérogatives concurrentielles en matière de recherche scientifique,
de développement technologique et d’innovation.
Les conditions d’émergence de la recherche nationale camerounaise sont
ainsi ancrées dans son hybridation avec les institutions internationales. Des
années 1970 à 1990, les centres internationaux de recherche s’implantent
au Cameroun (IITA, Icraf, Cifor, WorldFish, Adrao). Entre 1990 et 2000,
les instituts de recherche français se restructurent dans le Centre de coopé-
ration Internationale en Recherche Agronomique pour le Développement
(Cirad) puis la conversion de l’ORSTOM en Institut de Recherche pour le
Développement (IRD). Le modèle d’innovation porté par ces institutions
reste à l’époque polarisé par les conditions de réalisation du transfert tech-
nologique du nord vers le sud et du laboratoire scientifique vers les entrepre-
neurs utilisateurs.
48 innovations 2017/2 – n° 53
Système national de recherche et d’innovation en Afrique
La structure contemporaine du SNIR
En 2015, la structure du SNIR Camerounais peut se décomposer en
trois sous-systèmes au sein desquels se « distribue » l’activité de recherche
(cf. Figure 1).
Figure 1 – Structure du Système National d’innovation
et de Recherche Camerounais
Système‐
National Instituts : IRAD, IMPM, Universités
Recherche IRGM MIPROMALO, publiques :
Innovation CNDT, INC, CNE Yaoundé 1, 2;
Dschang, Buéa
Cameroun
Ngaoundéré,
Douala, Maroua
Sous –système
Cgiar, Cirad, Ird,
Institut Pasteur
recherche
Banques
Bailleurs de nationales
fonds régionales
Internationaux
Processus
innovation Sous-système
Sous-système technologi entrepreneurial
intermédiation que
Firmes
internationa
OAPI les:
SFID,GMV,
PHP,NESTLE
Ministères : , CWZ
Institutions MINEPAT (INS)
privées : ONG MINADER…
internationales Entreprises privées
et nationales Organisations nationales CDC,
(SAILD..) professionnell CHOCOCAM,SAFAC
Scociètés d’Etats es : CICC, AM, CAMLAIT…
: SODECAO, HORTICAM
SODECOTON,
SEMRI,
SOSUCAM
Secteur
entrepreneurial
Agriculteurs et Organisations de Producteurs informel
Source : Enquêtes à dires d’expert auteurs 2014 et 2016
n° 53 – innovations 2017/2 49
Ludovic Temple, Nadine Machicou Ndzesop,Guillaume Hensel
Fongang Fouepe, Michel Ndoumbe Nkeng, Syndhia Mathé
NB. Le premier sous-système est composé des institutions dédiées à la
recherche scientifique. Il concerne le MINRESI qui coordonne les instituts
thématiques de recherche et gouverne la politique de recherche nationale6.
Sa réforme en 1991 est à l’origine de la dissolution de l’ISH et les créations
du Comité National de Développement des Technologies (CNDT)7, de la
Mission de Promotion des Matériaux Locaux (MIPROMALO) et de l’Insti-
tut du Sahel. Les trois secteurs de concentration de la recherche en nombre
de chercheurs sont polarisés par l’agriculture, la recherche minière et extrac-
tive et les sciences médicales (Tableau 2). Le deuxième ensemble est celui
de la recherche universitaire gouvernée par le Ministère de l’enseignement
supérieur. La carte universitaire initialement concentrée sur quatre ou cinq
Universités d’État s’est diversifiée avec les universités de Buea, Bamenda et
Maroua.
Dans ce sous-système de recherche, les universités concentrent de manière
croissante les ressources humaines (89 % des chercheurs nationaux) comme
dans tous les pays en forte transition démographique où le nombre d’étudiants
« explose » (UNESCO, 2015). Ayant pour mandat principal, la captation du
savoir académique pour son transfert aux jeunes générations, l’Université a
peu accès aux financements publics dédiés à la recherche. Les laboratoires
expérimentaux financés pour partie par des coopérations internationales ne
peuvent renouveler leurs équipements. Dans certains secteurs comme celui
de l’agro-alimentaire, les capacités d’expérimentation nécessaires au transfert
technologique de leurs résultats au secteur entrepreneurial sont en déclin.
Les enseignants chercheurs tendent alors à privilégier des recherches fon-
damentales en fonction des opportunités de financements internationaux et
des enjeux de carrière (Fofiri et al., 2015). Le risque de déconnexion de la
recherche fondamentale universitaire par rapport aux besoins de recherche
appliquée posés par le secteur entrepreneurial s’accroît. En soi, le concept de
SNRI introduit la nécessité d’une recherche fondamentale problématisée par
rapport à des enjeux prioritaires que posent les transformations sociétales.
Le deuxième sous-système est constitué par des institutions dédiées à
l’intermédiation de l’innovation (Klerkx et al., 2012) : vulgarisation, forma-
tion, information, protection intellectuelle ou à son accompagnement. Elles
sont distribuées au sein de différents ministères publics dont principalement
l’agriculture, l’industrie, le Ministère du plan. Certaines sont institutionna-
lisées au sein de sociétés ou d’entreprises publiques (Sodecoton, Sodecao…)
dotées d’une certaine autonomie. D’autres consistent en des instituts
6. Agence Nationale de Radio Protection (ANRP), Institut de Recherches Géologique et
Minière (IRGM), Institut National de Cartographie (INC), Centre National de l’Éducation
(CNE).
7. Le CNDT coordonne les activités pour transformer les résultats de recherche en innovations.
50 innovations 2017/2 – n° 53
Tableau 2 – Nombre de chercheurs au Cameroun entre 2010-2013
Universités Année Nombre Moyenne publication/an
création chercheurs entre 2010-2013
Université de Buéa 1992 500 73,5
Université de Dschang 1993 457 86,5
Université de Yaoundé 1 1962 (éclate en 1993 en deux universités) 2 230 319,0
Université de Yaoundé 2 1993 800 14,5
Université de Ngaoundéré 1993 400 35,8
Université de Douala 1977 (puis élargie en 1993) 778 67,5
Université de Maroua 2008 283 17,3
n° 53 – innovations 2017/2
Université des Montagnes 2000 218 3,0
Université Catholique d’Afrique centrale 1989 49 2,5
Sous total 1 Total 5715
Instituts de recherche
Institut Recherche Médicale et d’Étude
1974 61 11,5
des Plantes Médicinales
Institut de Recherche Géologique et Minière 1979 68 8,3
Centre Africain de Recherche sur le Bananier Plantain 2001 remplace CRBP qui existe depuis 1989 5 X
Institut de Recherche Agronomique pour le Développment 1996 remplace structures existant depuis 1962 287 24,0
Institut National de la Cartographie 1992 41 2,0
Ministère de le recherche Scientifique Comité National de Transfert de Technologies
20 7,5
et de l’Innovation-CNDT créé en 1978
Centre National d’Éducation sous le nom Institut national d’éducation 1974 91 X
Sous total 2 Total 641
Source : Auteurs, 2015
Système national de recherche et d’innovation en Afrique
51
Ludovic Temple, Nadine Machicou Ndzesop,Guillaume Hensel
Fongang Fouepe, Michel Ndoumbe Nkeng, Syndhia Mathé
spécialisés à l’instar de l’Institut National de la Statistique (INS), principale
source d’informations sur les entreprises. Ce sous-système se diversifie avec
la croissance des institutions privées (ONG internationales ou nationales)
qui ont émergé à la suite du désengagement public.
Le troisième sous-système concerne le secteur entrepreneurial qui au
Cameroun se décompose entre un ensemble d’entreprises détenues par des
nationaux (entreprises publiques et privées), et des entreprises privées étran-
gères qui assurent 54 % de l’emploi permanent et sont concentrées dans
l’exploitation des produits de base et la fourniture d’intrants (sylviculture,
produits agricoles, énergie). Ce secteur d’entreprises officielles comptabilise
environ 93 000 emplois (permanents et temporaires) soit avec une estima-
tion de la population active de 7,2 millions 1,3 % de la population active.
Le secteur informel incluant l’agriculture est peu mis en visibilité par les
statistiques. En déduisant de la population active totale, la population active
agricole (3,5 millions), l’emploi salarié industriel (93 000 salariés), la popu-
lation au chômage déclaré (13 % de la population active), le secteur infor-
mel procurerait de l’emploi à 3 millions de personnes. Est-il pris en compte
dans les politiques de recherche et d’innovation actuelles ?
PRODUCTION SCIENTIFIQUE ET CONDITIONS
DE SA MOBILISATION POUR L’INNOVATION
Une production scientifique croissante depuis 1991
L’évolution de la production scientifique publiée par le Cameroun a été
recensée en mobilisant différents moteurs de recherche bibliométrique8. Cet
indicateur est un « proxy » de la production scientifique nationale. Il pré-
sente un biais car il exclut la production portant sur le Cameroun publiée
par des chercheurs (camerounais ou internationaux) mais enregistrée dans
le pays de localisation des auteurs. La production scientifique des chercheurs
camerounais est en croissance continue depuis 2001 (cf. Figure 2).
Les universités d’État assurent sans surprise 58 % de la production de
connaissances scientifiques. En comparant les différentes universités, le taux
des publications augmente quand le pourcentage d’étudiants par enseignant
diminue. Les instituts du MINRESI contribuent pour 8 % de la production
et les centres internationaux de recherche basés au Cameroun pour 9 %
(cf. Figure 3).
8. Nous remercions M. C. Duchamps de la Délégation à l’Information Scientifique et Technique
du Cirad pour son appui technique à la réalisation de l’interrogation bibliométrique.
52 innovations 2017/2 – n° 53
Système national de recherche et d’innovation en Afrique
Figure 2 – Croissance de la production scientifique camerounaise
depuis 1991
900
800
700
600
Nb article/an
500
400
300
200
100
0
1991
1992
1993
1994
1995
1996
1997
1998
1999
2000
2001
2002
2003
2004
2005
2006
2007
2008
2009
2010
2011
2012
2013
Années
Source : Graphique – Auteurs et M. C. Duchamp (Cirad-Dist). Données – Web of ScienceTM Core Collection:
Citation Indexes (SCI-Expanded, SSCI, A&HCI). Produced by Thomson Reuters
Figure 3 – Répartition de la production scientifique (7 400 articles)
identifiée entre 1991 et 2013 par organisme de recherche
Source : Graphique : Auteurs et MC. Duchamp (Cirad-Dist). Données : Web of ScienceTM Core Collection:
Citation Indexes (SCI-Expanded, SSCI, A&HCI). Produced by Thomson Reuters.
n° 53 – innovations 2017/2 53
Ludovic Temple, Nadine Machicou Ndzesop,Guillaume Hensel
Fongang Fouepe, Michel Ndoumbe Nkeng, Syndhia Mathé
La croissance de la production scientifique du Cameroun est peu acces-
sible aux acteurs du SNRI. Elle se concentre ces dix dernières années sur
un nombre restreint de revues scientifiques référencées dans les bases inter-
nationales mais localement peu accessibles. Ainsi par exemple 48 % des
publications sont assurées par 7 % des revues mais aucune institution de
recherche n’a d’abonnement dans ces revues. A contrario, la plupart des
revues nationales (académie des sciences, revue du CNDT) en format papier
ne sont pas référencées ou ne sont pas numériquement accessibles.
Évolution de la structure des publications scientifiques
du Cameroun
Une première interrogation regroupe sur l’échantillon total des publica-
tions (7 400) un sous-échantillon par grand secteur d’activité. La production
scientifique ainsi liée au secteur agricole et alimentaire concentrerait sur
cette base 30 % de la production scientifique nationale. L’autre secteur de
concentration majeure des productions scientifiques est celui de la santé et
des recherches médicales (34 % des publications). Ces observations inter-
rogent les relations qui peuvent être établies entre la recherche scientifique
conduite au Cameroun et les besoins d’innovation du secteur entrepreneu-
rial respectivement industriel et informel ou « artisanal ». Pour y répondre
nous mobilisons une deuxième interrogation sur la structure intra sectorielle
des publications scientifiques au sein de l’agriculture et de l’alimentation.
Jusqu’en 2003, le poids relatif des publications scientifiques dédiées aux
cultures d’exportation, productions alimentaires et horticulture ne connaît
pas de réelle différentiation. En revanche depuis 2003 la croissance des publi-
cations dédiées aux marchés internationaux (cacao, café, hévéa, palmier à
huile, banane) tend à se démarquer de manière significative (cf. Figure 4).
Il est à noter le cas particulier des filières horticoles qui ne sera pas analysé
mais qui englobe les publications liées aux filières de bananes (export) et de
plantains (marché intérieur). Le domaine des publications (Food Science
and Technology) se référant au secteur de l’alimentation pour le marché
intérieur central pour la croissance économique s’accroît mais avec envi-
ron 6 % des publications, il reste relativement limité au regard du poids des
publications polarisées par les marchés d’exportation.
Les tendances identifiées sur l’augmentation de la production scientifique
liée au secteur agro-industriel d’exportation de produits de base et celui de
l’agrofourniture (engrais chimiques, pesticides) interrogent sur les synergies
existantes entre la production de connaissances scientifiques et les enjeux
macro-économiques (sécurité alimentaire, environnement…) qui focalisent
les processus d’innovations technologiques du secteur entrepreneurial. Ainsi
54 innovations 2017/2 – n° 53
Système national de recherche et d’innovation en Afrique
la croissance des prix internationaux des produits agricoles de 2008 des pro-
duits agricoles parfois qualifiée de crise alimentaire (Meuriot et al., 2011) a
renouvelé des objectifs productivistes d’accroissement de la production agri-
cole sur le modèle d’intensification porté par les institutions ou les firmes des
pays industriels.
Figure 4 – Structure de la production scientifique dans le secteur agricole
et alimentaire
40
35
30
25
Nb. articles/an
Cultures d'exportation
20 Cultures vivrières
15 Horticulture
Sciences agro-alimentaires
10
Sylviculture
5
Années
Source : Graphique – Auteurs et M. C. Duchamp (Cirad-Dist). Données – Web of ScienceTM Core Collection:
Citation Indexes (SCI-Expanded, SSCI, A&HCI). Produced by Thomson Reuters
Ce modèle génère-t-il à long terme des intégrations intersectorielles dans
l’économie mondiale qui enclenchent des dynamiques de développement
significatives ? Ces évolutions sont-elles souhaitées par les pouvoirs publics
ou bien résultent-elles de mécanismes plus complexes liés aux structures de
financement de la recherche et de l’innovation ?
Le financement de la production scientifique :
explication des tendances actuelles
Les budgets alloués à la recherche scientifique et à l’innovation seraient
en deçà de 0,02 % du PIB au Cameroun (la norme moyenne dans les pays
émergents est voisine de 1 % du PIB : 1,07 % en Malaisie, 0,87 en Afrique du
sud). Ce financement mobilise deux sources principales (Bisson et al., 2014).
Le financement public dédié à la recherche via le MINRESI depuis les plans
n° 53 – innovations 2017/2 55
Ludovic Temple, Nadine Machicou Ndzesop,Guillaume Hensel
Fongang Fouepe, Michel Ndoumbe Nkeng, Syndhia Mathé
d’ajustement structurel est en régression dans le temps long (sauf pour l’an-
née 2013). Le MINESUP bénéficie, lui, du programme d’Appui au Système
de l’Enseignement, Fonds de soutien à la recherche universitaire. D’autres
fonds plus spécifiques sont également mobilisables : le Fonds d’Appui à la
Recherche et à la Professionnalisation et le Fonds de Développement des
filières Cacao et Café́. La recherche bénéficie également de financements de
coopération via l’Aide Publique au Développement, l’Union européenne, la
Banque Mondiale (Fonds de Recherche sur Base Compétitive), et les chal-
lenges programmes des Cgiar ou les projets du CORAF. Ces financements
sont soumis à plusieurs critiques (Stads, Beintema, 2015).
En ce qui concerne le financement public, il est parfois tributaire du
rythme des rentrées fiscales d’où des instabilités ou des retards. En ce qui
concerne le financement extérieur il est structuré par des appels à projets
en général de 3 ans, alors que le temps d’aboutissement d’une recherche est
plus long (20 ans par exemple pour investir une nouvelle variété en culture
pérenne). Le « temps comptable » des appels à projets étant différent du
« temps scientifique », les chercheurs sont conduits à consacrer une part de
leur temps à « jongler » avec différents projets pour essayer de maintenir
des activités de recherche stables. La phase d’obtention de résultats finalisés
utilisables pour une transformation du secteur productif est en général la
plus fragilisée. Les programmes de recherche sont en partie rythmés par les
opportunités des appels d’offres internationaux ou ceux des grandes entre-
prises globalisées qui ne répondent pas forcément aux besoins prioritaires
des acteurs socio-économiques du pays. En effet ces appels privilégient des
indicateurs bibliométriques qui concentrent les sujets de recherche sur de la
recherche fondamentale. Ils financent peu des infrastructures de recherche
qui tendent à se dégrader et deviennent non fonctionnels. Les conséquences
sont parfois un découragement des jeunes chercheurs nationaux des instituts
qui privilégient des carrières administratives dans la fonction publique ou
des migrations internationales (Afrique du sud, Canada, Europe).
UTILISATION DE LA PRODUCTION SCIENTIFIQUE
DANS LE SOUS-SYSTÈME ENTREPRENEURIAL
ET D’INTERMÉDIATION
Structure de la croissance économique
et du secteur industriel
L’analyse des relations entre la production scientifique générée par le sys-
tème national d’innovation et de ses performances dans la transformation
56 innovations 2017/2 – n° 53
Système national de recherche et d’innovation en Afrique
du système productif, est confrontée à la difficulté de référencer les spéci-
ficités sectorielles. La croissance économique des cinq dernières années est
principalement soutenue par le secteur tertiaire pour 47,8 % du PIB en rela-
tion avec l’extension des activités dans les branches des transports, des télé-
communications, du commerce, des banques et de l’hôtellerie. Le deuxième
moteur de croissance est lié aux investissements dans le secteur secondaire :
bâtiments et infrastructures dont une part est en relation avec les activi-
tés extractives (pétrole et gaz) et l’autre part à l’extension de l’urbanisation
(croissance démographique).
L’urbanisation des modes de vie diversifie le modèle alimentaire et sti-
mule le marché intérieur auquel le secteur agro-alimentaire a du mal à
répondre. Les importations alimentaires par habitant augmentent rapide-
ment. Ces difficultés sont paradoxales au regard des potentialités de l’agri-
culture camerounaise et de la concentration des investissements dans la
recherche agronomique. Nous explorons ce paradoxe en caractérisant la
demande de recherche du secteur agro-industriel. Ce dernier avec 318 entre-
prises pour 45 000 emplois (incluant la branche agrochimie) assure près de
59 % de l’emploi industriel du pays. Il connaît une structure très concentrée,
ainsi 12 entreprises agro-industrielles (hévéa, sylviculture, palmier, sucre,
banane) assurent 70 % de l’emploi intra-sectoriel.
La demande de recherche dans le secteur agricole
et agro-alimentaire
Les données macro-économiques mobilisables montrent que la produc-
tivité dans l’agriculture est faible sur le long terme. Ainsi l’indice de pro-
duction agricole par la population active agricole (proxy de la productivité
du travail) a baissé de 10 % entre 1970 et 2006 (Fotso, Tsafack Nanfosso,
2014). Or selon l’enquête INS en 2009, 76 % des entreprises du secteur de
l’agriculture déclareraient utiliser des résultats de la recherche (11 % pour les
autres secteurs). Cette contreperformance interpelle l’efficacité des investis-
sements réalisés dans la recherche agronomique. Elle est contradictoire éga-
lement avec les résultats d’expertises ponctuelles qui témoignent de success
stories dans l’utilisation du matériel végétal, l’amélioration des itinéraires
techniques (FAO, 1995). Cette contradiction serait liée aux caractéristiques
macro-institutionnelles et aux structures de l’économie qui caractérisent les
pays pauvres (Nyemeck, Nkamleu, 2006). En utilisant l’enquête Entreprises
de l’Institut National de la Statistique nous précision ces structures dans le
secteur industriel lié à l’agriculture et l’alimentation.
Les données disponibles classent les entreprises répertoriées en différentes
branches d’activités. En regroupant ces branches en fonction du marché
n° 53 – innovations 2017/2 57
Ludovic Temple, Nadine Machicou Ndzesop,Guillaume Hensel
Fongang Fouepe, Michel Ndoumbe Nkeng, Syndhia Mathé
destinataire (marché international et intérieur), il est possible de comparer
le poids relatif du secteur entrepreneurial industriel polarisé par l’exporta-
tion et celui pour l’approvisionnement d’un marché alimentaire en pleine
croissance. Ce classement nourrit deux petites imperfections : l’industrie du
sucre (marché intérieur) est comptabilisée dans l’agriculture d’exportation ;
les entreprises de fruits et légumes (marchés mixtes) sont comptabilisées
dans l’approvisionnement du marché intérieur. En posant pour hypothèse
que ces deux imperfections se compensent, l’agriculture d’exportation et
l’agriculture vivrière ont à peu près la même contribution du point de vue
de l’emploi industriel. Mais avec un total d’emplois de 77 828 identifiés dans
le secteur industriel (dont 45 973 dans l’agriculture industrielle et l’agro-
alimentaire) et une population active de 9 millions, ce secteur industriel
emploie au Cameroun moins de 1 % de la population active. L’essentiel de
l’emploi est assuré par les services, l’agriculture non industrielle et le secteur
entrepreneurial informel.
Dans le secteur industriel lié à l’agriculture vivrière pour le marché inté-
rieur où la demande est en pleine croissance (cf. Tableau 3), l’indicateur de
la création d’emplois fait apparaître trois pôles. Le premier pôle concerne
l’agriculture vivrière (plantain, manioc, igname…) et les productions ani-
males. Le deuxième pôle est celui de la fabrication de produits à base de
céréales : entreprises qui fabriquent des farines à partir de céréales importées
du marché international (blé et maïs) ou qui distribuent les produits issus de
cette transformation (boulangeries) intégrant la transformation de céréales
locales : sorgho (Folefack et al., 2008). Le troisième pôle est constitué par les
oléagineux avec la production d’huile de palme et l’approvisionnement en
aliments de l’élevage dans un contexte d’accroissement de la consommation
de viandes.
Les investissements des entreprises dans la recherche et l’expression de
leurs besoins de recherche (Minkoua et al., 2016) différencient deux situa-
tions. Les entreprises privées qui incluent un ensemble de PME ou moyennes
entreprises. Elles réalisent des recherches technologiques pour mettre au point
de nouveaux produits ou adapter les technologies importées aux conditions
locales. Ces investissements dans la recherche sont difficiles à identifier. Ils
reposent sur des processus d’apprentissage par l’expérience et font peu l’objet
de projets avec des scientifiques. La deuxième situation concerne des grandes
entreprises agro-industrielles (CDC, SOCAPALM…) à gouvernance parfois
semi-publique qui ont des activités de recherche finalisées par l’optimisation
technico-économique de l’entreprise en partenariat avec des instituts natio-
naux comme l’IRAD ou parfois internationaux (CIRAD) : projets communs
et mobilité de chercheurs. Les plus grandes (CDC) initient de manière nou-
velle et encore rare des contrats de recherche avec les Universités.
58 innovations 2017/2 – n° 53
Système national de recherche et d’innovation en Afrique
Tableau 3 – Structure en branches du secteur agro-industriel du Cameroun
AGRO-INDUSTRIE D’EXPORTATION Nbr. % Nr. %
Entrprise Emploi
Agriculture industrielle et d’exportation 38 11 13 427 29
Industrie du cacao, du café, du thé et du sucre 18 5 2 251 5
Production de caoutchouc et fabrication d’articles 14 4 5 829 13
Sylviculture et exploitation forestière 40 11 5 053 11
Total 1 110 31,25 26 605 58
AGRO-INDUSTRIE-MARCHE INTÉRIEUR
Agriculture vivrière + élevage et pêche 27 8 6 288 14
Fabrication de produits à base de céréales 145 41 3 978 9
Industrie boisson 14 4 1 526 3
Industrie d’oléagineux et d’aliments pour animaux 16 5 4 870 11
Industrie du lait, des fruits et légumes et autres
16 5 1 429 3
produits
Industrie chimiques et fabrication de produits
20 6 1 111 2
chimiques
Industries du tabac 4 1 166 0
Total 2 242 68,75 19 368 42
Total 352 100 45 973 100
Source : Auteurs à partir de l’enquête Entreprise de l’Institut National de la Statistique 2009
Selon une expertise collective soutenue par le Groupement inter-patro-
nal du Cameroun auprès de chercheurs et entrepreneurs (Fotso, Tsafack
Nanfosso, 2014), l’inertie de la productivité dans l’agriculture serait une
contrainte au développement de l’agro-industrie. Cette inertie s’explique-
rait par la faible intensité capitalistique de l’agriculture en intrants indus-
triels (engrais phytosanitaires, ...) et en capital fixe. Elle interroge les rela-
tions fonctionnelles au sein du SNI entre ce secteur de l’agrofourniture, la
recherche publique nationale et les besoins des agriculteurs. Pour tester ces
relations, les résultats de deux ateliers de concertation auprès des entreprises
du sous-secteur phytosanitaire et semencier ont été mobilisés. Les opéra-
teurs invités y étaient interrogés sur leurs perceptions des mécanismes de
transfert des résultats de recherche et sur les facteurs majeurs de blocages
à l’amélioration de cette transférabilité. Une synthèse des résultats reclasse
les contraintes majeures selon qu’elles concernent plutôt des questions de
« recherche » ou « d’innovation ».
Les contraintes pour l’usage des connaissances
scientifiques dans l’agrofourniture
L’échantillon consulté portait sur les 15 principales firmes impli-
quées dans l’agrofourniture (phytosanitaire et semencier) présentent au
n° 53 – innovations 2017/2 59
Ludovic Temple, Nadine Machicou Ndzesop,Guillaume Hensel
Fongang Fouepe, Michel Ndoumbe Nkeng, Syndhia Mathé
Cameroun9. La représentativité de cet échantillon est partielle car elle n’in-
clut pas les petites entreprises de production de plants. La plupart des entre-
prises fabriquent ou utilisent des intrants mis au point par des laboratoires de
recherche ou des firmes « globalisées » rattachées à des groupes mais avec peu
d’activités de production au Cameroun. Certaines des entreprises consultées
soulignent néanmoins leur intérêt pour investir sur des intrants valorisant
des ressources locales (bio pesticides à partir de feuilles de neem…). Toutes
les firmes citent le manque d’interaction avec la recherche nationale. Elles
expriment des besoins de recherche pour évaluer l’écotoxicité sur la santé
et l’environnement des produits nouveaux ou bien pour mieux contrôler
la fraude sur les produits phytosanitaires importés. Les principaux facteurs
limitants dans l’usage des résultats de la recherche camerounaise portent sur
les éléments prioritaires suivants.
Au niveau de la politique de recherche, il n’y a pas d’information dispo-
nible sur (i) les résultats de la recherche : « 3 000 brevets, on en connaît et
utilise aucun » ; (ii) les programmes notamment en chimie ; (iii) les compé-
tences mobilisables ; (iv) les laboratoires fonctionnels. Il n’y a aucun méca-
nisme d’appui des interactions pour produire, utiliser des « connaissances
collectives » sur les conditions d’usages des inventions des chercheurs ou
encore tester des risques sanitaires, environnementaux ou d’écotoxicité.
Au niveau de la politique d’innovation, il n’y a pas d’incitation pour
investir sur des innovations à fort potentiel de croissance de marché mais
qui comportent des risques de rentabilité. La taille limitée du marché
intérieur ou des marchés de niches sur de nouveaux intrants, bloque des
investissements locaux dans un contexte de mobilisation du financement
bancaire défaillant. Les quelques conventions avec des grandes entreprises
répertoriées sur la mise en œuvre de programmes/projets (formation, four-
niture ponctuelle de matériel végétal, etc.) sont très ponctuelles. Le secteur
entrepreneurial agro-chimique véhicule plutôt une recherche adaptative
pour fixer les conditions d’usage d’intrants industriels mis au point dans des
firmes mondialisées. Il est au centre du modèle d’innovation linéaire visant
à homogénéiser les conditions sociales de production au regard d’objectifs
industriels de standardisation de l’offre agricole pour approvisionner les mar-
chés internationaux ou des unités de transformation agro-industrielle (huile,
sucre…). En revanche, ce secteur accompagne très peu les besoins d’inno-
vation de l’agriculture vivrière qui approvisionne les marchés alimentaires
diversifiés et localisés au regard des attentes des consommateurs (Dury et al.,
2002) et plus largement celui des dynamiques agro-alimentaires du secteur
informel.
9. Duponds Nemour, Sygenta, Fimex, Semagri, LDC.
60 innovations 2017/2 – n° 53
Système national de recherche et d’innovation en Afrique
Contraintes à l’usage des connaissances scientifiques
par les organisations professionnelles de l’intermédiation
Le désengagement de l’État des politiques publiques dans les années 1980
à 2000 en relation avec les programmes d’ajustement structurel a stimulé
l’émergence d’une multitude de nouveaux acteurs : Organisations Non
Gouvernementales, Organisations de Producteurs engagés dans une diver-
sité d’activités : animation rurale, vulgarisation, commercialisation agri-
cole, expérimentation technique. Un certain nombre d’entre eux polarisent
s activités sur le renforcement des capacités. Ils deviennent des structures
d’intermédiation des résultats de la recherche en agriculture. Ces acteurs
peuvent être classés dans la typologie suivante.
a) Les ONG internationales telles que le SAILD et le CIPCRE qui font
partie des plus importantes dans l’agriculture. Leurs actions de formations
portent sur l’animation à l’autopromotion, la protection de l’environne-
ment et l’accompagnement des activités économiques des organisations
paysannes.
b) Des réseaux d’ONG nationales comme le Zenü Network qui regroupe
plusieurs ONG nationales dans divers secteurs (décentralisation, santé,
agriculture, environnement, …) basées dans la région de l’Ouest. Ces
ONG ont été créées dans la plupart des cas pour sensibiliser des produc-
teurs à se regrouper en organisations paysannes agricoles sous forme de
Groupes d’Initiative Commune (GIC) et de sociétés coopératives.
c) Les organisations interprofessionnelles. La première dans le secteur
agricole est le CICC mis en place par l’État en 1991. Plusieurs autres
organisations interprofessionnelles comme l’IPAVIC dans le secteur avi-
cole, RHORTICAM dans le secteur horticole ont vu le jour ces dernières
années.
d) Les organisations de producteurs et leurs regroupements : aux niveaux
national, régional et local. En 2011, le Cameroun comptait ainsi 121 730
organisations paysannes agricoles légalisées par les services du registre
Coop/GIC. Ces organisations paysannes sont enregistrées comme coopé-
ratives ou GIC (Fongang, 2012).
L’organisation de deux ateliers d’enquêtes participatives a permis de
consulter un échantillon d’organisations constitué de 15 Organisations
Professionnelles (OP) et institutions de l’intermédiation. Ces ateliers ont
caractérisé les domaines de collaboration avec la recherche agricole sur deux
axes complémentaires :
• la vulgarisation des résultats et inventions de la recherche : itinéraires
techniques de production, matériel végétal (maïs, papaye, manioc, patate
douce, etc.) dans une logique de transfert technique et ;
n° 53 – innovations 2017/2 61
Ludovic Temple, Nadine Machicou Ndzesop,Guillaume Hensel
Fongang Fouepe, Michel Ndoumbe Nkeng, Syndhia Mathé
• les collaborations avec les chercheurs pour élaborer à partir de res-
sources locales (cognitives, expérimentales, naturelles…) de nouveaux
intrants, produits, pratiques ; réaliser des formations techniques, mettre
au point des fiches techniques et des essais en milieu rural.
Les relations entre les OP et les universités sont apparues limitées à l’ac-
cueil des étudiants en stage académique. La faible reconnaissance par les
universités du caractère formateur des stages et du statut de « partenaire »
des institutions ou entreprises d’accueil des stages est identifiée comme un
facteur limitant à la densification de ces interactions.
Les partenariats entre les organisations d’intermédiation et les instituts de
recherche sont soulignés comme peu institutionnalisés. Ils sont essentielle-
ment portés par des relations interindividuelles. Si l’ensemble des opérateurs
souligne l’existence passée de success stories dans l’usage des propositions
de recherche dans les années 1970 et 1980, la perte de confiance dans les
conditions de validation expérimentale diminue cet usage. Elle s’explique
par les items repérés suivants :
• Le manque d’adaptation des thèmes de recherche aux besoins du
monde socioéconomique. Verbatim 1 : « Les chercheurs développent les
thèmes en fonction des opportunités qu’ils ont et non sur la base des problèmes
du monde socio-économique ».
• Le manque de moyens pour conduire des activités expérimentales en
partenariat avec le secteur entrepreneurial, notamment les agriculteurs
et les entreprises du secteur agrochimique. La plupart des structures de
recherche disposent d’équipements vétustes et peu adaptés pour répondre
aux besoins actuels des entreprises.
• Le manque de stratégie de valorisation. La recherche n’accorde pas
d’attention à la manière dont ses résultats seront mis à la connaissance
du reste de la société. Il s’ensuit l’absence de dispositifs de communica-
tion et de valorisation des résultats de la recherche (internet, radio, etc.).
Verbatim 2 : « Regardez l’IRAD qui n’a aucun dispositif de diffusion des in-
novations. Leur site internet est vide de ce point de vue, vous n’y voyez rien ».
Par ailleurs les complémentarités d’actions avec les activités de vulgari-
sation publique (semences améliorées, nouvelles techniques de production,
etc.) manquent de mise en cohérence politique (Fofiri et al., 2016).
En fonction de ces résultats la critique sur la faible connectivité des
résultats de recherche aux besoins portés par les structures d’intermédiations
publiques ou privées peut se spécifier selon deux trajectoires d’innovation
qui ne sont pas forcément convergentes. La première renvoie aux défail-
lances des structures de diffusion pour rendre les résultats de la recherche
utilisables. La faible mise en usage des résultats de la recherche y est alors
62 innovations 2017/2 – n° 53
Système national de recherche et d’innovation en Afrique
expliquée par la défaillance des structures de transfert technologique et non
le manque d’adaptation des résultats aux dynamiques d’innovation portées
par les réalités entrepreneuriales. La deuxième trajectoire renvoie à l’émer-
gence d’un modèle d’innovation ouverte dans lequel la recherche hybride
les bases de connaissances scientifiques et techniques pour accélérer les pro-
cessus de transformation de l’agriculture à partir des ressources productives
localisées. Plus en phase avec un processus d’écologisation de la fonction de
production agricole, cette trajectoire se construit par la capacité à synchro-
niser les dimensions organisationnelles (réseaux d’acteurs) institutionnelles
(normes, valeurs, incitations publiques) et technologiques de l’innovation
en agriculture (Temple et al., 2015).
CONCLUSION
Les travaux sur les Systèmes Nationaux d’Innovation et de Recherche
soulignent en quoi les interactions entre les investissements publics dans la
recherche scientifique et le secteur de l’entreprise sont des éléments structu-
rant de l’innovation technologique dans l’agriculture et l’alimentation. Ces
relations sont centrées sur deux axes.
Le premier axe porte sur la complémentarité entre les différentes res-
sources que génère la recherche : nouvelles connaissances, compétences,
« nouveautés » de différentes natures : physiques (produits, intrants),
concepts (applications numériques), institutions (normes, habitudes), ou
organisations assurant les coordinations entre les agents économiques. Le
deuxième axe porte sur les capacités de mobilisation des ressources générées
par la recherche par les dynamiques entrepreneuriales liées à l’évolution de
la structure du système productif.
Les résultats mis en exergue au Cameroun soulignent que les relations
entre les sous-systèmes qui forment la structure d’un potentiel système natio-
nal de recherche et d’innovation ne sont ni régulières, ni stables. Au regard
de ces observations ce système national de recherche et d’innovation n’exis-
terait pas en tant « qu’objet » que peut révéler l’analyse. Il existe en tant que
« projet » qui pourrait être construit par la mise en cohérence de politiques
de recherche et d’innovation en cours. Ce projet est contraint par une fragi-
lité institutionnelle qui renvoie à l’amélioration de la gouvernance globale.
Cette gouvernance reste encore parfois trop marquée par une faible différen-
ciation de l’espace public et de l’espace privé. L’un des ressorts en est l’incli-
naison néo-patrimoniale du pouvoir qui fonde parfois la gestion des affaires
publiques comme élément du patrimoine privé à l’encontre des règles for-
melles qui peuvent être tactiquement utilisées à des fins personnelles. Elle
n° 53 – innovations 2017/2 63
Ludovic Temple, Nadine Machicou Ndzesop,Guillaume Hensel
Fongang Fouepe, Michel Ndoumbe Nkeng, Syndhia Mathé
peut constituer un frein à l’implémentation efficace des politiques publiques
en matière de recherche et d’innovation.
Le secteur agricole et alimentaire structure le système productif actuel
de l’économie camerounaise. Il présente d’importantes marges de croissance
pour l’approvisionnement du marché intérieur au regard de l’accroissement
rapide de la population urbaine et rurale en relation avec la transition socio-
démographique.
Dans ce secteur, le système national de recherche issu d’investissements
publics de long terme dispose de potentialités à générer des connaissances
technologiques qui répondent mieux aux besoins d’accompagnement
(apprentissages, expérimentations) et d’innovation technologique de l’en-
trepreneuriat. La relation entre la recherche et les dynamiques entrepreneu-
riales qui portent l’innovation ne peut se cantonner au seul secteur indus-
triel au regard de son poids relatif dans l’emploi.
Il apparaît nécessaire au-delà du transfert de technologies élaboré dans
d’autres contextes de développement (Lundval, 2014) de renforcer les poli-
tiques d’innovation et de recherche pour mieux identifier et lever les ver-
rous technologiques que rencontre l’entrepreneuriat particulièrement dans
le secteur agro-artisanale parfois informel. Ce secteur en effet constitué de
moyennes et petites entreprises de transformation concentre la plus grande
partie de la population dans l’approvisionnement du marché intérieur.
L’implication de la recherche dans la valorisation des ressources locales :
biodiversité, savoir-faire tant pour fabriquer des intrants que des produits ali-
mentaires est un axe structurant des synergies entre politique de recherche
et d’innovation. Elle interroge une certaine inertie technologique au regard
d’une production scientifique qui privilégie souvent des thématiques d’ap-
provisionnement des marchés internationaux et d’intensification indus-
trielle de l’agriculture à partir d’intrants produits par des firmes globalisées
(Hall, 2005). Cette « inertie technologique » est en réalité hétérogène au
regard des dynamiques d’innovations réelles.
Dans le diagnostic proposé, une contribution de la recherche à l’inno-
vation a été peu intégrée. Elle concerne la fonction de formation par la
recherche. Elle renvoie à l’implication des universités dans la formation des
capacités intellectuelles des nouvelles générations à se saisir des connais-
sances scientifiques et technologiques que propose la globalisation rapide
de l’économie de la connaissance permise par la révolution numérique
(Kamdem, 2014).
64 innovations 2017/2 – n° 53
Système national de recherche et d’innovation en Afrique
BIBLIOGRAPHIE
AFRICAN UNION NEW PARTNERSHIP FOR AFRICA’S DEVELOPMENT (2014),
African Innovation Outlook, Pretoria, AU–NEPAD.
ARVANITIS, R., WAAST, R., GAILLARD, J. (2000), Science in Africa: A Bibliometric
Panorama Using Database, Scienciometrics, 47, 457-473.
BANQUE MONDIALE (2015), A Decade of Development in Sub-Saharan African Science
Technology Engineering & Mahematic Research, Washington, World Bank and Elsevier.
BISSON, P., ALAMI, S., TEMPLE, L. (2014), Etude sur l’économie de la recherche au
Cameroun, Programme d’Appui à la Recherche. Ministère de la recherche scientifique et
de l’innovation, Yaoundé, Cameroun Cirad.
BORNMAN, L. (2013), What is Societal Impact of Research and How Can it be Assessed?
A Literature Survey, Journal of the American Society for Information Science and Technology,
64(2), 217-233.
CARLSON, B. (2006), Internationalization of Innovation Systems: A Survey of the
Literature, Research Policy, 35, 56-67.
CASADELLA, V., LIU, Z., UZUNIDIS, D. (2015), Développement économique et capacités
d’innovation dans la mondialisation, Londres, ISTE.
DURY, S., BRICAS, N., TCHANGO TCHANGO, J., TEMPLE, L., BIKOI, A. (2002),
The Determinants of Urban Plantain Consumption in Cameroon, Food Quality and
Preference, 13(2), 81-88.
FAO-MINREST, (1995), Le système national de recherche agricole du Cameroun. Analyse et
proposition de stratégie pour le long terme, Rome, FAO.
FOFIRI NZOSSIE, E. J., TEMPLE, L., NDJOUENKEU, R. (2015), La contribution de la
recherche universitaire à la formation d’un système sectoriel d’innovation agro-alimentaire
au Cameroun, Innovations, 47, 55-77.
FOFIRI NZOSSIE, E. J., NDAME, J. P., TEMPLE L., SIMEU KAMDEM, M., (2016).
L’innovation agricole dans la zone soudano-sahélienne du Cameroun : acteurs et poli-
tique d’intervention, in Ngo Balepa, A.S.F., Moupou, M., Mougoue, B., Nji Fogwe, Z.,
Tchawa, P., Pour une géographie rurale de l’action, Edition Clé Yaoundé, 411-425.
FONGANG FOUEPE, G. H. (2012), Les organisations de producteurs agricoles en Afrique de
l’Ouest et du Centre : diversité, dynamique, rôle des politiques publiques : le cas du Cameroun,
Paris, Institut de Recherches et d’Applications des Méthodes de développement.
FOLEFACK, D. P., NJOMAHA, C., DJOULDÉ, D. R. (2008), Diagnostic du système de
production et de commercialisation du jus d’oseille de Guinée dans la ville de Maroua,
Tropicultura, 26(4), 211-215.
FOTSO, A., TSAFACK NANFOSSO, R. (2014), 100 propositions pour l’émergence du
Cameroun, Yaoundé, CREG.
FREEMAN, C. (2002), Continental, National and Sub-national Innovation Systems:
Complementarity and Economic Growth, Research Policy, 31(2), 191-211.
GAILLARD, J. (2003), Overcoming the Scientific Generation Gap in Africa: An Urgent
Priority, Interdisciplinary Science Reviews, 28(1), 15-25.
GAILLARD, J. M., HASSAM, A., WAAST, R. (2005), Africa in Unesco World Science
Report, Paris, UNESCO Publishing.
n° 53 – innovations 2017/2 65
Ludovic Temple, Nadine Machicou Ndzesop,Guillaume Hensel
Fongang Fouepe, Michel Ndoumbe Nkeng, Syndhia Mathé
GALLAUD, D. (2014), Les systèmes nationaux d’innovation approches théoriques, in
Principes d’économie de l’innovation, Boutillier, S., Forest, J., Gallaud, D., Laperche, B.,
Tanguy, C., Temri, L. (dir.), Business et Innovation, Bruxelles, Peter Lang, 377-402.
GEELS, F. W. (2004), From Sectoral Systems of Innovation to Socio-technical Systems:
Insights about Dynamics and Change from Sociology and Institutional Theory, Research
Policy, 33(6-7), 897-920.
HALL, A. (2005), Capacity Development for Agricultural Biotechnology in Developing
Countries: An Innovation Systems View of What It is and How to Develop It, Journal of
International Development, 17(5), 611-630.
KAMDEM, M. S., (2014), L’Université africaine et sa contribution au développement local.
L’exemple du Cameroun, Yaoundé, Karthala.
KLERKX, L., MIERLO (VAN), B., LEEUWIS, C. (2012), Évolution of Systems
Approaches to Agricultural Innovation: Concepts, Analysis and Interventions, in
Darnhofer, I., Gibbon, D., Dedieu, B. (eds), Farming Systems Research into the 21st Century,
New York, Springer.
LAREDO, P., MUSTAR, P. (2003), Politique publique de recherche et d’innovation, in
Mustar P., Penan H. (dir.), Encyclopédie de l’innovation, Paris, Economica.
LOSEGO, P. (2008), Quelle politique de la science pour un pays intermédiaire ? Le
cas des sciences de la nature en Afrique du Sud (1945-2006), Revue d’Anthropologie des
Connaissances, 2, 361-390.
LUNDVALL, B. A., LEMAPAGES, R. (2014), Growth and Structural Change in Africa:
Development Strategies for the Learning Economy, African Journal of Science, Technology,
Innovation and Development, 6(5), 455-466.
MACHIKOU, N. (2014), La sédimentation d’une communauté de connaissance au cœur
de l’action publique en Afrique. Un nouveau souffle pour les politiques publiques ?, in
Hourquebie, F. (dir.), La doctrine en Afrique noire francophone, Bruxelles, Bruylant.
MALERBA, F. (2002), Sectoral Systems of Innovation and Production, Research Policy,
31, 247–264.
MAREDIA, M. K., RAITZER, D. A. (2010), Estimating Overall Returns to International
Agricultural Research in Africa through Benefit-Cost Analysis: A Best-evidence Approach,
Agricultural Economics, 41(1), 81-100.
MEURIOT, V., TEMPLE, L., MADI, A. (2011), Faible transmission des prix interna-
tionaux aux marchés domestiques : le poids des habitudes alimentaires au Cameroun,
Economie Appliquée, 3, 59-84.
MINKOUA, J. R., TEMPLE, L. (2016), Impact of Research on Development in Cameroon:
Convergence between Supply and Research Needs in the Food Sector, Communication 21
Conférence on Science Technology and Indicators, Valencia, Book of Proceedings, 366-374.
MINSAT, A., SIMPASA, A., LUSIGI, A., LOSCH, B. (2015), African Economic Outlook:
Thinking Regional to Foster Africa’s Structural Transformation, Great Insights, 4(4), 4-7.
MYTELKA, L. K.(2003), The Dynamics of Catching up: the Relevance of an Innovation
System Approach in Africa, in Muchie, M., Gammeltoft, P., Lundvall, B. A. (eds), Putting
Africa First: The Making of African Innovation Systems, Aalborg University Press, Danemark,
29-43.
NYEMECK, B. J., NKAMLEU, G. B. (2006), Potentiel de productivité et efficacité tech-
nique du secteur agricole en Afrique, Canadian Journal of Agricultural Economics, 54(3),
361-377.
66 innovations 2017/2 – n° 53
Système national de recherche et d’innovation en Afrique
STADS, G. J., BEINTEMA, N. (2015), Agricultural R&D Expenditure in Africa: An
Analysis of Growth and Volatility, European Journal of Development Research, 27, 391-406.
TEMPLE, L., TOUZARD, J. M., BOYER, J., REQUIER DESJARDINS, D. (2015),
Comparaison des trajectoires d’innovation pour la sécurisation alimentaire des pays du
Sud, Biotechnol. Agron. Soc. Environ. 19(1), 53-61,
[Link]
TEMPLE, L., BIENABE, E., BARRET, D., SAINT-MARTIN, G. (2016), Methods for
Assessing the Impact of Research on Innovation and Development in the Agriculture and
Food Sectors, African Journal of Science, Technology, Innovation and Development, 399-410,
[Link]
TOUZARD, J. M., TEMPLE, L., FAURE, G., TRIOMPHE, B., (2015), Innovation
Systems and Knowledge Communities in the Agriculture and Agrifood Sector, Journal of
Innovation Economics & Management, 17(2), 116-140.
UZUNIDIS, D., LAPERCHE, B. (2011), The New Mercantilism and the Crisis of the
Global Knowledge Economy, Journal of the Knowledge Economy, 2(3), 373-392.
UNESCO (2015), Higher Education, Research and Innovation: Changing Dynamics, Meek, V.
L., Teichler, U., Kearney, M. L. (eds), Report on the UNESCO Forum on Higher Education,
Research and Knowledge 2001-2009, International Centre for Higher Education Research
Kassel (INCHER-Kassel).
WAAST, R., GAILLARD, J. (2001), La science en Afrique à l’aube du 21ème siècle, Rapport
final Commission Européenne, DG XII, Subvention N° 98 01 49 800, France, Ministère
des Affaires Etrangères.
n° 53 – innovations 2017/2 67