Cours 01
Cours 01
Nous faisons dans ce chapitre quelques rappels sur les cardinaux finis, et leur utilisation dans des questions
de dénombrement. Dans un second temps, nous quittons les révisions pour aborder le problème des cardinaux
infinis, beaucoup moins intuitif, l’objectif étant l’étude des ensembles de même cardinal que N, qu’on appelle
ensembles dénombrables. Les considérations sur les cardinaux infinis nous amèneront, tout comme Cantor en
son temps, à constater l’impossibilité de définir l’ensemble des ensembles. Cela nous amènera pour conclure à
quelques considérations sur l’axiomatisation de la théorie des ensembles, puis sur la construction des ensembles
usuels. Ce dernier point est davantage un pretexte pour reprendre deux points essentiels en mathématique et pas
toujours suffisamment développés en MPSI : la récurrence (et notamment les variantes que sont les récurrences
d’ordre k et la récurrence forte) et la notion d’ensemble quotient par une relation d’équivalence.
Ÿ Éléments de preuve.
L’unicité de n provient du fait qu’il ne peut pas exister de bijection de J1, nK dans J1, mK si n ‰ m, ce qui
n’est pas si évident que cela à montrer si on ne dispose d’aucun outil de cardinalité. Cela peut se faire en
montrant par récurrence sur n que si m ‰ n et f : J1, nK Ñ J1, mK, alors f n’est ni injective ni surjective.
Pour passer de n à n ` 1, considérer f pn ` 1q. Quitte à composer par une transposition bijective, on peut
considérer que f pn ` 1q “ m ` 1, ce qui permet d’enlever n d’un côté, m de l’autre (avec une discussion à
faire), pour se ramener à l’hypothèse de récurrence. ô
Ÿ Éléments de preuve.
On peut ranger les éléments de F dans l’ordre : F “ tx1 † x2 † ¨ ¨ ¨ † xm u. ô
4 CHAPITRE 1. CARDINAUX, DÉNOMBRABILITÉ ET RAPPELS ENSEMBLISTES
Ÿ Éléments de preuve.
Restreindre et corestreindre une bijection E Ñ J1, nK et utiliser le lemme. ô
Ÿ Éléments de preuve.
C’est évident intuitivement. Pour une bonne formalisation, par une bijection, on peut se ramener au cas
où A “ J1, pK et E “ J1, nK. ô
Ÿ Éléments de preuve.
Le point 2 s’obtient du point 1 par récurrence. Le point 1 résulte du lemme et des propriétés des sommes
ô
Ÿ Éléments de preuve.
Écrire l’un des trois ensembles en jeu comme union disjointe des deux autres. ô
Ÿ Éléments de preuve.
Quel est le cardinal de AB A lorsqu’on est dans le cas d’égalité ? ô
Ÿ Éléments de preuve.
On peut décomposer en A Y B “ A Z pBzpA X Bqq ô
I Rappels sur les cardinaux finis 5
Ÿ Éléments de preuve.
Le point 2 s’obtient du 1 par récurrence.
Pour le point 1, découper en tranche, ou utiliser une bijection de J0, nm ´ 1K dans J0, n ´ 1K ˆ J0, m ´ 1K
définie par une opération arithmétique classique. ô
Ÿ Éléments de preuve.
Restreindre ou corestreindre de façon adéquate, de sorte à se ramener à une bijection. ô
Cela incite, pour des dénombrements (ou calculs de cardinaux, à se ramener par une bijection, à des modèles
simples et connus.
Exemple 1.1.12
` ˘
Par définition des coefficients binomiaux, le cardinal de Pk pJ1, nKq est nk . En déduire le nombre de
l’ensemble des chemins monotones de p0, 0q à pa, bq dans N2 , chaque pas étant de longueur 1, et se faisant
vers la droite ou vers le haut.
Exemple 1.1.14
p ˆ
ÿ ˙ ˆ ˙
n`k n`k`1
Formule sommatoire, ou lemme de la chaussette : “ .
k“O
n n`1
6 CHAPITRE 1. CARDINAUX, DÉNOMBRABILITÉ ET RAPPELS ENSEMBLISTES
Ÿ Éléments de preuve.
•
Une formalisation passe par un partionnement de l’ensemble E dénombré en Ek , où on a rangé les
kPJ1,aK
éléments à dénombrer dans des ensembles Ek , en les triant suivant le résultat de la première étape. La
troisième hypothèse certifie que l’union est disjointe (ce qui est représenté par le signe ` dans l’union), et
la deuxième hypothèse assure que les Ek sont tous de cardinal b.
Cette formalisation est équivalente au lemme du berger, stipulant que si f : E Ñ F est une surjection telle
que les images réciproques f ´1 ptyuq aient toutes même cardinal b, alors |E| “ b|F |. ô
Exemple 1.1.16
Dénombrement des injections, cardinal de Sn .
Remarque 1.1.17
Les deux méthodes peuvent être combinées, par exemple un tri, et pour chaque part du tri, une succession
de choix.
Exemple 1.1.18
ÿn ˆ ˙ˆ ˙ ˆ ˙
a b a`b
Formule de Vandermonde : “
k“0
k n´k n
. Sous cette forme on peut voir que la contrainte peut souvent être retournée en lisant le couple dans
l’autre sens : F et clariement en bijection avec
Cela revient à intervertir le rôle des deux étapes, donc l’ordre dans lequel on effectue la construction.
Exemple 1.1.20
La formule du capitaine, ou comité-président.
II Dénombrabilité 7
Exemple 1.1.22
ÿn ˆ ˙
n
Interpréter combinatoirement la formule “ 2n .
k“0
k
Exemple 1.1.24
ÿ
n ˆ ˙
n
Montrer combinatoirement que p´1q k
“ 0 si n ° 0.
k“0
k
II Dénombrabilité
II.1 Cardinaux infinis
On ne peut pas définir d’emblée (en tout cas pas simplement) de cardinal d’un ensemble infini. Cantor fait
une construction (compliquée) qui permet de définir des cardinaux (ou plutôt des classes cardinales) de façon
explicite, mais ce n’est pas l’objet de ce cours. Nous nous contentons de définir la condition d’égalité des
cardinaux.
Définition 1.2.1 – Ensembles de même cardinal
Soit E et F deux ensembles.
‚ On dit que E et F ont même cardinal s’il existe une bijection f : E Ñ F . On dit aussi que E est
équipotent à F .
‚ On dit que E est subpotent à F (ou que le cardinal de E est strictement inférieur à celui de F ) s’il
existe une injection de E dans F .
‚ Avec l’axiome du choix que nous évoquerons plus loin, on peut montrer que cette « relation d’ordre »
est totale.
Attention, certaines intuitions sur les comparaisons de cardinaux d’ensembles finis peuvent être fausses dans ce
contexte.
Avertissement 1.2.3
Deux ensembles vérifiant une inclusion stricte E à F peuvent être de même cardinal. Pourtant F contient
strictement plus d’éléments que E.
II.2 Dénombrabilité
Définition 1.2.5 – Ensemble dénombrable
Soit E un ensemble. On dit que :
‚ E est dénombrable s’il est de même cardinal que N ;
‚ au plus dénombrable s’il est fini ou dénombrable.
Ÿ Éléments de preuve.
Construire une bijection en diagonales. Ou bien utiliser une bijection classique entre N2 et N˚ , basée sur
l’étude des facteurs pairs de la décomposition de n en produit de facteurs premiers. ô
Nous souhaitons caractériser les ensembles au plus dénombrables à l’aide des sous-ensembles de N. Pour cela,
nous commençons pas établir un lemme sur le cardinal des sous-ensembles de N.
Lemme 1.2.7
Tout sous-ensemble de N est au plus dénombrable.
Ÿ Éléments de preuve.
Considérer un sous-ensemble E P PpNq, non fini. Construire par récurrence une application injective de
J0, nK dans E, en rajoutant à chaque étape le minimum des éléments non encore utilisés. Cela définit une
bijection N Ñ E. ô
Ÿ Éléments de preuve.
Un sens est évident par les définitions de la finitude ou de la dénombrabilité. L’autre provient du lemme.
ô
Nous donnons une deuxième caractérisation des ensembles au plus dénombrables en terme de surjection ou
d’injection. Cette caractérisation est plus souple pour prouver les différentes propriétés de dénombrabilité liées
aux constrructions ensemblistes. Cette caractérisation nécessite un petit lemme.
II Dénombrabilité 9
Ÿ Éléments de preuve.
On construit g associant à y un de ses antécédents. Dans le premier cas, on n’a pas le choix quand on est
dans l’image de f , et sinon, on définit g comme on veut. Dans le deuxième cas, on doit choisir parmi les
antécédents de y. ô
Remarque 1.2.10
‚ Ce sont en fait des équivalences.
‚ On utilise l’axiome du choix (qui affirme la possibilité de pouvoir faire simultanément une infinité
de choix).
Ÿ Éléments de preuve.
‚ piq ùñ piiq : considérer une bijection E Ñ F Ä N, et composer par l’injection canonique.
‚ piiq ùñ piiiq : c’est l’inversibilité à gauche d’une injection
‚ piiiq ùñ piiq : c’est l’inversibilité à droite d’une surjection. Pourquoi l’axiome du choix n’est-il pas
nécessaire ici ?
‚ piiq ùñ piq : corestriction à l’image.
ô
Ÿ Éléments de preuve.
1. Construire une surjection par composition : N Ñ N ˆ N Ñ E ˆ F
2. Récurrence
3. Supposons les ensembles indexés sur I dénombrable. Construire une surjection
§
NÑNˆNÑI ˆNÑ Ai .
iPI
ô
10 CHAPITRE 1. CARDINAUX, DÉNOMBRABILITÉ ET RAPPELS ENSEMBLISTES
Corollaire 1.2.13
1. L’ensemble Z est dénombrable.
2. L’ensemble Np est dénombrable.
3. L’ensemble Q des rationnels est dénombrable.
Un résultat important sur les familles sommables découle de ces propriétés. On rappelle la définition suivante.
J “ ti P I | ai ‰ 0u.
Ÿ Éléments de preuve.
Se ramener au cas d’une famille réelle positive, en contrôlant le support de a en fonction de celui des parties
positives et négatives de ses parties réelles et imaginaires.
Dans le cas positif, exprimer le support en fonction des
I" “ ti P I | ai ° "u.
Ÿ Éléments de preuve.
(démonstration non exigible) Sinon, considérer une énumération pxn qnPN˚ de tous les réels, et considérer
un y tel que le n-ième chiffre après la virgule de y soit distinct de 0, 9 et du n-ième chiffre de xn . Le réel
y peut-il être dans l’énumération ? Pourquoi prendre la précaution de prendre les chiffres distincts de 0 et
9? ô
Cette preuve est connue sous le nom d’« argument diagonal de Cantor », dont une généralisation donne un
deuxième élément de réponse à la question initiale :
Ÿ Éléments de preuve.
S’il existe une surjection f : X Ñ PpXq, considérer Y Ä X constitué des éléments x tels que x R f pxq, et
obtenir une contradiction en considérant l’appartenance de c à Y , c étant un élément de X tel que f pcq “ Y .
ô
On peut donc construire une chaîne infinie d’ensembles ayant des cardinaux strictement croissants. Il y a donc
une infinité de cardinaux infinis distincts.
Remarque 1.2.18
En quoi le résultat précédent empêche-t-il l’existence d’un « ensemble des ensembles » ?
si E était un ensemble :
˚ si E R E, alors par définition de E, E est élément de E, d’où une contradiction ;
˚ si E P E, alors, par définition de E, E n’est pas élément de E, d’où une contradiction.
Cet argument très simple montre que E ne peut pas être un ensemble.
Au début du XXe siècle, un petit groupe de mathématiciens, motivés par les 23 « problèmes de Hilbert » exposés
en 1900 au congrès international des mathématiciens (donc certains sont encore irrésolus de nos jours), se penche
sur une formalisation rigoureuse du socle mathématique que représente la théorie des ensembles. La tâche est
délicate, et il faudra plusieurs tentatives pour parvenir à une axiomatisation satisfaisante. L’axiomatisation
finalement retenue est celle de Zermelo et Fraenkel (ZF), à laquelle on rajoute souvent l’axiome du choix (ZFC).
Dans cette théorie, les éléments eux-même sont tous des ensembles.
Axiome 1.3.2 – les axiomes de la théorie de Zermelo-Fraenkel, HP
Voici les noms des différents axiomes, et leur interprétation intuitive :
‚ Axiome d’extentionnalité : c’est lui qui dit que deux ensembles sont égaux si et seulement si ils ont
mêmes éléments. Cet axiome est notamment à la base du principe de double-inclusion.
‚ Axiome de la paire : il affirme l’existence des paires ta, bu, lorsque a et b sont deux ensembles. En
particulier, l’axiome de la paire affirme aussi l’existence des singletons tau, pour un ensemble a
(prendre a “ b !)
‚ Axiome de la réunion : il donne la possibilité de construire des unions des éléments d’un ensemble
(ces éléments étant eux-même des ensembles)
‚ Axiome des parties : il affirme que si a est un ensemble, alors Ppaq aussi.
‚ Schéma d’axiome (i.e. série d’axiomes) de compréhension : il permet en particulier de définir un
ensemble par compréhension (comme sous-ensemble d’un ensemble donné, constitué des éléments
vérifiant une certaine propriété)
‚ Axiome de l’infini : il donne l’existence de l’infini, et notamment des ensembles infinis.
‚ Axiome de fondation : il dit en particulier qu’un ensemble ne peut pas s’appartenir (on ne peut pas
12 CHAPITRE 1. CARDINAUX, DÉNOMBRABILITÉ ET RAPPELS ENSEMBLISTES
avoir x P x). Plus généralement, il n’y a pas de cycle pour la relation d’appartenance.
Remarque 1.3.3
1. L’axiome de la paire, couplée à l’axiome de l’union, permet de considérer AYB pour tous ensembles
A et B
2. En itérant cet argument, on peut considérer l’union de n ensembles.
3. L’intersection d’une famille quelconque (non réduite à l’ensemble vide) d’ensembles s’obtient par
compréhension (axiome de compréhension, en se plaçant globalement dans un des ensembles don-
nés).
4. L’union d’une famille quelconque est plus délicate ; il faut déjà préciser ce qu’on entend par famille
pai qiPI : il s’agit d’une application d’un ensemble I dans un autre ensemble E qui à i P I associe
ai . Ainsi, les ai doivent eux-même être des éléments d’un ensemble. Dans ce cas, l’image tai , i P Iu
de cette famille est un ensemble (on peut la définir par compréhension), donc on peut considérer
l’union de ses éléments (axiome de l’union).
5. L’existence (et l’unicité) de l’ensemble vide provient de l’axiome de compréhension, à partir d’un
ensemble A quelconque (on sait qu’il existe au moins un ensemble, d’après l’axiome de l’infini ; de
toute façon, si ce n’était pas le cas, la théorie serait bien pauvre). L’ensemble vide peut alors se
définir par compréhension de la façon suivante :
? “ tx P A | x ‰ xu.
Remarques 1.3.5
§
‚ L’axiome du choix équivaut à l’existence d’une fonction f : I ›Ñ Ei telle que pour tout i P I,
iPI
f piq P Ei , appelée fonction de choix. Il suffit en effet de poser f piq “ ai . Il se réexprime donc par la
propriété
˜ ¸I
§
Ei ‰ ?.
iPI
‚ Par définition formelle du symbole logique D, le fait que Da, a P A, permet de « disposer » d’un
élément a P A, donc d’en choisir un et de le poser. Le problème du choix ne se pose donc pas
lorsqu’il n’y a qu’un élément à choisir dans un ensemble.
Par itération finie (successive), le choix d’un nombre fini d’éléments n’est pas plus problématique.
L’axiome du choix n’apporte rien pour les familles finies, et il est inutile (et malvenu) de le men-
tionner dans ces situations.
‚ En revanche, le cas de familles infinies (i.e. I infini) est plus problématique, car en logique formelle,
où toute écriture est finie, l’existence d’éléments dans chacun des ensembles d’une famille infinie
d’ensembles ne peut pas s’obtenir par itération de quantificateurs existentiels. On peut donc poser
successivement des éléments dans chacun des ensembles, mais rien ne nous assure qu’on peut poser
III Conséquences ensemblistes (HP) 13
« simultanément » des éléments ai de chacun des Ai . C’est cette simultanéité qui est en jeu dans le
fait de considérer des familles pai qiPI .
Ainsi, ZF (Zermelo-Fraaenkel sans AC) et ZFC (Zermelo-Fraaenkel avec AC) sont toutes les deux des théories
non contradictoires. En pratique, la plupart des mathématiciens utilisent l’axiomatique ZFC, car sans axiome
du choix, on ne va pas très loin.
Exemple 1.3.7
Nous avons déjà pu constater l’importance de l’axiome du choix dans des situations pourtant apparemment
simples, au travers de la démonstration du lemme 1.2.9 sur l’inversibilité à gauche ou droite des injections
et des surjections. Dans cet exemple :
1. Comprenez-vous bien pourquoi on a besoin d’axiome du choix pour inverser les surjections, mais
pas pour inverser les injections ?
2. A-t-on vraiment besoin de l’AC dans le cas où F est fini ? Et si E est fini ?
3. Pourquoi n’a-t-on pas besoin d’AC si E est un sous-ensemble de N ?
Ainsi, m est mimimal si pour tout x P E comparable à m, x • m. Mais il peut aussi exister des éléments
incomparables à m, et dans ce cas, m n’est pas minimum.
Exemple 1.3.9
Dans l’exemple de la figure 1.1 :
‚ x1 est le seul élément minimal. Il est aussi le minimum.
14 CHAPITRE 1. CARDINAUX, DÉNOMBRABILITÉ ET RAPPELS ENSEMBLISTES
x7 x6
x4 x5
x8
x2 x3
x1
‚ x6 est un élément maximal, mais pas maximum, car par exemple, x6 et x7 ne sont pas comparables.
‚ x7 et x8 sont également maximaux, mais pas maximums.
Ÿ Éléments de preuve.
Par l’absurde, partir de x0 P E, puis, xn étant construit, puisqu’il n’est pas maximal, considérer xn`1 ° xn .
ô
L’existence d’un élément maximal lorsque E est infini n’est pas systématique, comme le montre le cas de R.
Mais l’axiome du choix va permettre de donner une condition d’existence (l’énoncé est même équivalent à l’AC).
Pour donner cette condition, nous avons besoin d’une définition supplémentaire.
Ÿ Éléments de preuve.
Voir le problème 2 de la sélection disponible sur mon site web. ô
IV Ensembles usuels 15
Remarque 1.3.13
Le lemme de Zorn est en fait équivalent à l’axiome du choix.
Nous terminons cette section fortement hors programme par une application du lemme de Zorn en algèbre
linéaire. Vous avez démontré l’année dernière qu’un espace vectoriel de dimension finie admet nécessairement une
base. Vous vous êtes peut-être demandé si cela reste vrai en dimension quelconque. De même pour l’existence de
supplémentaires. Les deux propriétés résultent, avec AC, d’une généralisation du théorème de la base incomplète.
Théorème 1.3.14 – Théorème de la base incomplète en dimension infinie, avec AC, HP
Soit E un espace vectoriel sur K, L une partie libre de E et G une partie génératrice. Il existe G0 Ä G telle
que G0 X L “ ? et L Z G0 forme une base de E.
Ÿ Éléments de preuve.
‚ Considérer
H “ tG 1 Ä G | G 1 libre et VectpLq X VectpG 1 q “ t0uu,
ordonné par inclusion. Montrer que H est inductif.
‚ Considérer alors un élément maximal G0 . Si L Y G0 n’est pas une base de E, rajouter à G0 un élément
pour contredire sa maximalité.
ô
IV Ensembles usuels
IV.1 L’ensemble N des entiers naturels
La construction de N est hors programme.
Définition 1.4.1 – Définition inductive de N
L’ensemble N est caractérisé par :
(i) l’existence d’un élément « initial » noté 0
(ii) l’existence, pour tout x P N d’un élément successeur, noté x ` 1
(iii) l’existence, pour tout x P N différent de l’élément initial 0, d’un unique élément prédecesseur y tel
que x soit sucesseur de y
(iv) la minimalité de N (au sens de l’inclusion) : si E Ä N vérifie 0 P E, ainsi que la stabilité par successeur
et prédecesseur (pour x ‰ 0), alors E “ N.
La construction des ordinaux de Cantor (dans le cadre formel de la théorie des ensembles) permet de justifier
l’existence d’un tel ensemble N.
Si N est un ensemble vérifiant (i), (ii) et (iii), on définit une relation d’ordre x § y ssi x “ y ou bien y s’obtient
de x en itérant un nombre fini de fois la relation successeur.
Proposition 1.4.2 – Axiome de récurrence et propriété fondamentale
Soit N un ensemble vérifiant les points (i), (ii) et (iii) de la définition précédente. Alors les propriétés
suivantes sont équivalentes :
(iv) N est minimal (au sens précédent).
16 CHAPITRE 1. CARDINAUX, DÉNOMBRABILITÉ ET RAPPELS ENSEMBLISTES
(iv”) N vérifie la propriété fondamentale : toute partie non vide et majorée de N admet un plus grand
élément.
Remarque 1.4.3
La propriété fondamentale (iv”) équivaut aussi à l’existence d’un minimum de toute partie non vide.
Ÿ Éléments de preuve.
‚ (iv) ùñ (iv’) : considérer P vérifiant pPp0q ^ @n P N, Ppnq ùñ Ppn ` 1qq. Considérer E “ tn P
N, Ppnqu. Montrer que E vérifie (i), (ii) et (iii).
‚ (iv’) ùñ (iv”) : récurrence sur la valeur d’un majorant.
‚ (iv”) ùñ (iv) : Considérer E Ä N tel que 0 P E et vérifiant (ii) et (iii). Si N zE ‰ ?, considérer son
minimum m ‰ 0 et obtenir une contradiction portant sur le prédecesseur de m.
Même si c’est redondant, on donne également les implications suivantes, qui sont assez instructives (no-
tamment (iv”) ùñ (iv’) qui donne une façon de remplacer une preuve par récurrence par une preuve par
minimalité, ce qui simplifie parfois la rédaction).
‚ (iv’) ùñ (iv) : si E Ä N vérifie (i), (ii) et (iii), considérer la propriété Ppnq : n P E.
‚ (iv”) ùñ (iv’) : si (iv”) est vérifié, soit P une propriété satisfaisant les hypothèses de l’axiome de
récurrence (initialisation et hérédité). Si P contredit l’axiome de récurrence, considérer m le minimum
des éléments tels que Ppmq soit faux, et obtenir une contradiction avec m ´ 1.
ô
Ainsi, la propriété (iv) de la définition de N est souvent remplacée par l’axiome de récurrence ou par la propriété
fondamentale.
Vous avez déjà largement utilisé l’axiome de récurrence pour démontrer des propriétés dépendant d’un entier.
Nous en donnons des variantes, classiques, mais qui ne sont pas toujours vues en MPSI.
Avertissement 1.4.5
Ne pas oublier d’initialiser pour les k premières valeurs ! (sinon la première implication de l’hérédité n’est
pas valable)
On peut bien sûr adapter le principe dans le cas où le rang initial n’est pas 0.
Exemple 1.4.6
Soit pFn qnPN définie par F0 “ 0, F1 “ 1 et pour tout n • 0, Fn`2 “ Fn`1 ` Fn (suite de Fibonacci).
Montrer que pour tout n P N, Fn est pair si et seulement si n est multiple de 3.
IV Ensembles usuels 17
Pour votre culture, ce dernier exemple est une situation particulière du résultat plus général suivant :
‚ Principe : on suppose la propriété vraie à tous les rangs précédents pour la montrer à un rang
donné.
‚ Schéma de rédaction :
˚ Initialisation pour Pp0q (une seule valeur suffit ici)
˚ Poser n ° 0, supposer Ppkq vrai pour tout k † n, et montrer qu’alors Ppnq est vrai.
˚ Conclure en faisant référence au principe de récurrence.
Exemples 1.4.8
On rappelle qu’un nombre n P N˚ est premier s’il est distinct de 1 et si ses seuls diviseurs sont 1 et n. On
dit que n est composé si n ‰ 1 et n n’est pas premier. Par définition, il existe alors d1 et d2 tous deux
distincts de 1 tels que n “ d1 d2 .
1. Montrer que tout nombre entier n • 2 admet un diviseur premier.
2. Montrer que tout nombre entier n • 1 admet une décomposition en produit de nombres premiers
(on rappelle que par convention, un produit vide est égal à 1).
Remarque 1.4.9
On retiendra du dernier exemple que le principe de récurrence forte est en particulier très utile dans de
nombreuses questions liées à des propriétés de divisibilité.
Théorème 1.4.10
Les trois principes de récurrence ci-dessus sont équivalents
Ÿ Éléments de preuve.
Le principe de récurrence forte et le principe de récurrence d’ordre k impliquent chacun le principe ré-
currence simple, car qui peut le plus, peut le moins. Réciproquement, poser respectivement Qpnq “
Pp0q ^ ¨ ¨ ¨ ^ Ppnq ou Qpnq “ Ppn ´ k ` 1q ^ ¨ ¨ ¨ ^ Ppnq (éventuellement en complétant Ppnq par la
propriété toujours vraie pour n négatif), et appliquer le principe de récurrence simple à Q. ô
IV.2 Z, Q et R
Pour étendre la définition des entiers afin de définir des ensembles plus gros, on utilise ensuite à peu près
systématiquement la même technique : on construit des objets sans se préoccuper des redondances, puis on
« quotiente » par une relation d’équivalence pour gommer formellement les redondances. C’est cette notion
d’ensemble quotient (idée centrale dans toutes les branches des mathématiques) que je veux mettre en avant
dans ce paragraphe ; les constructions de Z, Q et R ne sont que des prétextes et illustrations.
18 CHAPITRE 1. CARDINAUX, DÉNOMBRABILITÉ ET RAPPELS ENSEMBLISTES
Ainsi, si pour tout x, x P PpEq représente la classe d’équivalence de x (donc tous les y P E équivalents à x),
alors
E{R “ tx, P Eu.
Formellement, E{R P PpPpEqq, mais en pratique, on se préoccupe peu de cette nature ensembliste. Il s’agit
intuitivement de construire un nouvel ensemble avec les éléments de E, dans lequel on considère que x et y sont
égaux dès lors que xRy dans E.
Exemples 1.4.12
1. À partir des entiers naturels, on veut construire Z, qui peut être obtenu (avec redondance) comme
l’ensemble des x ´ y, avec x et y dans N. Un deuxième couple px1 , y 1 q définit le même entier relatif
si
x ´ y “ x1 ´ y 1 .
Pour que cette relation soit intrinsèque à N (puisque pour le moment Z n’est pas connu), on la
réécrit
x ` y 1 “ x1 ` y.
px, yqRpx1 , y 1 q ñ x ` y 1 “ x1 ` y.
C’est d’ailleurs la même construction qui permet de définir les fractions rationnelles KpXq à partir
des polynômes KrXs.
C’est un peu plus compliqué de définir R à partir de Q, mais le principe est globalement le même : contruire un
plus gros ensemble, en s’arrangeant pour vérifier les propriétés voulues (par exemple en rajoutant des éléments
manquants), puis en quotientant pour gommer les redondances.
Plusieurs constructions sont valides, basés sur l’équivalence entre :
‚ la propriété fondamentale de R
‚ la description des intervalles par les bornes (notamment les intervalles minorés et non majorés, donnant
la construction par coupures de Dedekind)
‚ la propriété des suites adjacentes
‚ la convergence des suites de Cauchy (construction de Meray)