CONSCIENCE et INCONSCIENT
Ce cours représente une reprise et un développement des éléments et explications déjà
donnés en classe.
I – ELEMENTS DE DEFINITION SUR LA CONSCIENCE
1) Sens courant :
« Avoir conscience de … », « être conscient de … » = posséder le savoir ou la connaissance
en général de la chose ou de la personne considérée, qu’il s’agisse d’êtres vivants ou de corps
inertes, du monde extérieur ou de nous-mêmes ; réf. : E. HUSSERL, Méditations cartésiennes,
II, « Ces états de conscience sont aussi appelés intentionnels. Le mot intentionnalité ne
signifie rien d’autre que cette particularité foncière et générale qu’a la conscience d’être
conscience de quelque chose, de porter, en tant que cogito [chose qui pense], son
cogitatum [objet de pensée] en elle-même. »
Synonyme de connaissance, et par conséquent contraire de l’ignorance, qu’elle soit
totale ou partielle, temporaire ou permanente (voir le 4) sur les deux contraires de la
conscience : l’inconscience ou l’INCONSCIENT) ; par ex. on dit indifféremment d’une
personne qui s’est endormie ou qui a fait un malaise qu’elle a « perdu connaissance »
ou « perdu conscience », de manière plus ou moins durable et profonde
2) Définition générale :
Pour l’homme en particulier et pour d’autres espèces en général (voir repère), la conscience
désigne le fait d’exister et d’agir tout en le sachant nécessairement en même temps ; de ce
fait, il caractérise tous les moments de notre vie durant lesquels nous sommes éveillés et
attentifs, càd. lorsque nous sommes dans un rapport mental (du latin mens, l’esprit) effectif
avec le réel (le monde et/ou nous-mêmes), qui nous fait connaître dans quel environnement
nous sommes et dans quel état nous sommes nous-mêmes
Etat naturel, normal et permanent de notre esprit dès lors qu’il est actif, càd. dès le
moment où nous sommes éveillés jusqu’à celui où nous nous rendormirons (par
opposition à la période du sommeil, voir plus bas)
3) Des degrés variables :
On remarque cependant qu’en fonction des moments et des situations, et qu’il soit éveillé ou
endormi, notre esprit connaît différents niveaux ou intensités de conscience (par ex. nous
pouvons être plus ou moins attentifs durant la journée, mais nous pouvons aussi rêver la
nuit, et nous passons nécessairement quotidiennement par deux périodes transitoires et
progressives : l’éveil et l’endormissement)
Les deux principales phases du sommeil distinguées par les psychologues et les
neurologues sont le sommeil profond (absence quasi-totale de pensée) et le sommeil
paradoxal (production du rêve par l’imagination à partir des éléments renfermés
dans la mémoire), qui constitue une certaine reprise de l’activité de notre esprit et
par conséquent un certain niveau de conscience – sans quoi nous ne pourrions pas
nous rappeler parfois de nos rêves le matin, les idées imaginaires étant par définition
un phénomène conscient – .
4) Les deux contraires :
Ainsi on peut distinguer deux états opposés à la conscience, l’un ordinaire et variable, et
l’autre relevant d’une théorie scientifique et d’une pratique médicale (voir repère) portant
sur la structure même de l’esprit humain : l’inconscience (contraire relatif) et
l’INCONSCIENT (contraire absolu, voir repère) ; ainsi l’existence de l’inconscience relève d’un
simple constat sur une absence relative de connaissance en fonction des moments et des
situations (baisse plus ou moins importante du niveau d’attention et/ou de réflexion, déjà
reconnue et admise par DESCARTES et la psychologie classique), tandis que celle de
l’inconscient repose sur une hypothèse scientifique et médicale encore discutée aujourd’hui
(réf. : S. FREUD, psychiatre autrichien et philosophe des XIXe – XXe s. , fondateur de la
psychanalyse, notamment dans sa Métapsychologie, 1915 ; voir texte dans notre Manuel, p.
112)
Alors que la 1ère ne désigne qu’un état passager dont nous pouvons prendre
connaissance et contre lequel nous pouvons lutter par nous-mêmes (par l’une ou
l’autre de nos facultés cognitives), le 2nd renvoie aux travaux scientifiques et aux
expériences cliniques de FREUD qui va fonder la psychanalyse comme nouvelle forme
de psychologie en se fondant sur sa fameuse « hypothèse de l’inconscient
psychique », qui désigne quant à elle une zone de l’esprit à part entière, qui naîtrait,
se développerait et mourrait avec nous, occuperait la plus grande partie de notre
« appareil psychique » et serait également la plus active (à l’origine de nombreux
« symptômes », qu’ils soient banals ou pathologiques), malgré le fait tout cela se
produise en nous – dans notre esprit – à notre insu et malgré nous (thèse de la non
transparence et de l’impuissance du sujet pensant face à lui-même ; voir notamment
dans Introduction à la psychanalyse : « le moi n’est seulement pas maître dans sa
propre maison » ; voir texte dans notre Manuel, p. 111)
5) Définition philosophique :
Selon la « philosophie du sujet » pensant inaugurée par DESCARTES, la conscience serait
constituée par l’ensemble des idées ou représentations contenues dans l’esprit à un
moment donné, grâce à nos différentes facultés de connaissance (notamment les sens, la
mémoire, l’imagination, l’affectivité, la raison, etc.) ; en tant que telle, elle constitue donc
notre rapport privilégié et essentiel (voir repère) au réel en général, dans la mesure où en
dernière analyse, ce qui est réel pour moi consiste précisément et exclusivement dans cet
ensemble de réalités mentales (idées ou représentations) dont la nature et la fonction est de
me décrire ou « dépeindre » le monde dans lequel je vis, et également moi-même en tant
que sujet humain (corps et esprit) ; le réel ne serait donc connaissable que par
l’intermédiaire (voir repère : médiat/immédiat) de mes pensées, ce qui posera
philosophiquement la question de la nature de cette relation fondamentale (voir repère :
origine/fondement) entre le sujet et l’objet de la pensée, càd. de la fiabilité de mes
représentations de la réalité (voir notion de VERITE)
Réf. : DESCARTES, Principes de la philosophie, 10, "Par le mot de penser j'entends
tout ce qui se fait en nous de telle sorte que nous l'apercevons immédiatement par
nous-même; c'est pourquoi non seulement entendre, vouloir, imaginer, mais aussi
sentir, est la même chose que penser » (thèse classique de la transparence et de la
maîtrise du sujet pensant par lui-même, l’inconscience n’étant conçue que comme
accidentelle et non essentielle, et par conséquent résiduelle et temporaire)
Remarque : dans cette approche philosophique classique, la notion d’INCONSCIENT
apparaît comme totalement absurde et contradictoire ; pour DESCARTES, l’idée
d’une pensée, càd. d’une réalité mentale (= contenue dans mon esprit) que je ne
pourrais pas connaître est tout simplement inconcevable : soit j’ai une pensée et par
conséquent je la connais (= j’en ai conscience), soit il y a des éléments et des
mouvements qui se produisent en moi sans que les connaisse et dans ce cas ils ne
peuvent être de nature psychique (du grec psyché, l’âme ou l’esprit), mai seulement
corporelle (par ex. le fonctionnement d’un organe particulier, du système nerveux ou
de notre cerveau) ; ainsi pour la philosophie et la psychologie classique le seul
« inconscient » possible serait les éléments matériels et les mouvements
mécaniques du corps (voir Méditations métaphysiques, II, « Je connus de là [de la
certitude du cogito, voir 7)] que j’étais une substance [une réalité particulière] dont
toute la nature est de penser [avoir des représentations] »)
Conséquence : pour DESCARTES contrairement à FREUD, le concept et le projet de
l’interprétation des rêves (aussi bien que celui de vouloir chercher et donner un sens
caché aux phénomènes conscients durant l’éveil tels que l’oubli, les impressions de
déjà-vu, les lapsus révélateurs ou les actes manqués) seraient tout aussi absurdes et
contradictoires, dans la mesure où ces phénomènes psychologiques particuliers (non
volontaires, non réfléchis et apparemment incompréhensibles et incontrôlables) ne
seraient que les effets aléatoires produits par la structure et le fonctionnement du
corps humain, qui agit par lui-même sans penser, càd. de manière purement
matérielle et mécanique (voir la théorie de « l’animal machine » dans Le Discours de
la méthode, Ve partie, ou dans la Lettre au Marquis de Newcastle du 23 nov. 1646)
6) Les deux principales formes :
Si donc on admet l’équivalence, la correspondance et la coïncidence cartésiennes entre la
conscience et l’esprit, on est conduit à distinguer les deux principales modalités de la
pensée humaine, en fonction de son rapport au réel (rapport sujet/objet de la pensée) : la
conscience spontanée et la conscience réfléchie (voir repères : intuitif/discursif et
immédiat/médiat) ; la 1ère forme désigne l’activité première, la plus simple et régulière de
l’esprit, lorsque nous connaissons une réalité particulière sans avoir le besoin mental ni le
désir intellectuel de nous interroger sur elle (par ex. le matin nous savons instantanément et
de manière évidente – du moins en apparence ! – que nous nous réveillons) ; inversement la
2nde forme de pensée est plus complexe et abstraite dans la mesure où elle prend pour objet
non plus seulement la réalité présente, mais l’idée de cette réalité elle-même (par ex.
lorsque nous nous demandons si nous sommes finalement et réellement bien éveillés, ou
bien si nous ne continuons pas à rêver d’une autre manière ?)
Cette distinction justifie couramment le fait qu’on réserve – à tort ou à raison – la
forme la plus complexe et élaborée de la pensée à l’homme (la réflexion, voir notion
de RAISON), et qu’on attribue seulement l’autre aux animaux (avec le concept
d’instinct), voire aux végétaux et aux micro-organismes (formes de pensée inférieures
dans la hiérarchie du vivant d’après ARISTOTE dans le De Anima ou Traité de l’âme)
7) Les deux directions fondamentales :
A partir de là on comprend que l’esprit peut adopter deux positionnements totalement
distincts par rapport au réel : soit il va s’intéresser aux êtres et aux activités existant dans le
monde extérieur (l’ensemble des êtres physiques, biologiques et aussi humains que je
perçois et que je suppose être et agir indépendamment et en dehors de mon esprit), soit il
va s’intéresser à ce qui le constitue en tant que sujet corporel et/ou pensant (l’ensemble
des connaissances que je vais pouvoir acquérir – spontanément ou de manière réflexive – de
moi-même et par moi-même sur le plan physique et/ou psychologique) ; autrement dit, le
sujet pensant (càd. l’esprit actif individuel qui produit et possède des représentations du
réel) peut prendre pour objet soit ce qui est distinct de lui, extérieur à lui et qui existe
indépendamment de lui, soit se prendre lui-même pour objet (démarche introspective), et
dans les deux cas de manière spontanée ou réfléchie
Réf. : à nouveau DESCARTES qui dans le Discours de la méthode, IV, et les Méditations
métaphysiques, II, remet en question par son « doute méthodique » la nature et
l’existence des corps extérieurs ainsi que celles de son propre corps, au même titre
que celles des esprits différents du sien, mais considère en revanche aboutir à une
certitude absolue avec son fameux « cogito ergo sum » (« Je pense donc je suis »)
portant sur la nature et l’existence de son propre esprit (voir texte déjà envoyé sur la
messagerie Ecole directe, et dans notre Manuel, p. 102)
8) Les deux grandes questions philosophiques :
Sur le plan métaphysique (interrogation sur le réel en général), DESCARTES nous pose la
question radicale et troublante du rêve : si le seul critère de la VERITE est l’évidence des
idées actuellement présentes dans notre esprit, alors nous aurons bien du mal à distinguer
avec certitude (voir repère : vrai/probable/certain) l’imaginaire du réel (peut-être
seulement des différences de degrés), dans la mesure où l’esprit croit naturellement (voir
repère : croire/savoir) que les pensées qu’il possède sont véraces (càd. renvoient bien à la
réalité) ; ordinairement, nous savons en effet que le principal moyen que nous avons pour
distinguer le rêve de la réalité est le souvenir que nous avons de nous être réveillés ce matin,
ainsi que tous les matins précédents, mais cela suppose encore de faire confiance à nos sens
et à notre mémoire, voire à notre raison, qui peuvent tous être trompés par notre
imagination ! Beaucoup d’œuvres littéraires ou cinématographiques se sont emparé de ce
thème depuis l’Antiquité (par ex. Alice au pays des merveilles de L. CARROLL, Matrix des
frères WACHOWSKI ou Inception de C. NOLAN)
Sur le plan psychologique (interrogation sur notre identité morale ou sur la nature et le
fonctionnement de l’esprit humain en général), FREUD remettra en question avec
l’hypothèse de « l’inconscient psychique » évoquée plus haut la seule certitude
métaphysique à laquelle DESCARTES pensait avoir abouti : d’après le fondateur de la
psychanalyse, le cogito n’impliquerait ni la possibilité pour le sujet pensant de se connaître
entièrement ni même essentiellement (voir repère : essentiel/accidentel), ni par conséquent
la possibilité de comprendre et de maîtriser un certain nombre de phénomènes conscients
qui l’assaillent (par ex. les rêves, impressions de déjà-vu, lapsus révélateurs ou actes
manqués pour les plus courants, sans parler des troubles du comportements et/ou de la
personnalité), dont il ignorerait l’origine, le sens et les processus de formation ; comme cet
auteur le dira dans son Introduction à la psychanalyse, « le moi [le sujet pensant] n’est
seulement pas maître chez lui », autrement dit il y aurait une part non négligeable – voire
fondamentale – d’étrange et d’étrangeté dans notre propre esprit
Donc est-il seulement possible et si oui comment de savoir vraiment 1) si nous
sommes bien éveillés ou au contraire encore en train de rêver d’une manière
différente, et 2) si nous nous connaissons réellement et suffisamment en tant
qu’esprit (identité morale ou personnalité), ou bien si nous ne serions pas en réalité
des êtres étranges et étrangers pour nous-mêmes (sauf peut-être à passer par la
thérapie freudienne, grâce à l’intervention d’un tiers compétent : le psychanalyste) ?
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