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A Propos de Ce Livre

Ce document présente un livre ancien numérisé par Google, désormais dans le domaine public, permettant un accès élargi au patrimoine littéraire mondial. Il fournit des consignes d'utilisation pour éviter les abus, notamment en interdisant l'utilisation commerciale et les requêtes automatisées. Le programme Google Recherche de Livres vise à promouvoir la diversité culturelle et à faciliter la découverte d'œuvres littéraires en ligne.

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Sher. 551 .
L'ŒUVRE
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LES ROUGON - MACQUART


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BOUTON DE ROSE . 3ª mille 1 vol

Paris. Typographie Georges Chamerot, 19, rue des Saints-Pères. 18308.


LES ROUGON - MACQUART
HISTOIRE NATURELLE ET SOCIALE D'UNE FAMILLE SOUS LE SECOND EMPIRE

L'ŒUVRE
PAR

ÉMILE ZOLA

TRENTE - SIXIÈME MILLE


BIBL
:

TATS-
HOTHEK

::

BASEN
PARIS

G. CHARPENTIER ET Cie , ÉDITEURS


13 , RUE DE GRENELLE , 13

1886

Tous droits réservés .


L'ŒUVRE

Claude passait devant l'Hôtel - de - Ville, et deux


heures du matin sonnaient à l'horloge, quand l'orage
éclata. Il s'était oublié à rôder dans les Halles, par
cette nuit brûlante de juillet, en artiste flâneur,
amoureux du Paris nocturne. Brusquement , les
gouttes tombèrent si larges , si drues, qu'il prit sa
course , galopa dégingandé , éperdu, le long du quai
de la Grève . Mais, au pont Louis -Philippe, une colère
de son essoufllement l'arrêta : il trouvait imbécile
cette peur de l'eau; et, dans les ténèbres épaisses ,
sous le cinglement de l'averse qui noyait les becs
de gaz, il traversa lentement le pont, les mains
ballantes .
Du reste , Claude n'avait plus que quelques pas à
faire. Comme il tournait sur le quai de Bourbon,
dans l'île Saint-Louis, un vif éclair illumina la ligne
droite et plate des vieux hôtels rangés devant la Seine ,
au bord de l'étroite chaussée . La réverbération al-
luma les vitres des hautes fenêtres sans persiennes ,
1
2 LES ROUGON - MACQUART .

on vit le grand air triste des antiques façades , avec


des détails très nets, un balcon de pierre, une rampe
de terrasse , la guirlande sculptée d'un fronton. C'était
là que le peintre avait son atelier, dans les combles
de l'ancien hôtel du Martoy, à l'angle de la rue de
la Femme-sans- Tête. Le quai entrevu était aussitôt
retombé aux ténèbres, et un formidable coup de ton-
nerre avait ébranlé le quartier endormi.
Arrivé devant sa porte, une vieille porte ronde et
basse, bardée de fer, Claude, aveuglé par la pluie,
tâtonna pour tirer le bouton de la sonnette ; et sa
surprise fut extrême , il eut un tressaillement en
rencontrant dans l'encoignure, collé contre le bois ,
un corps vivant. Puis, à la brusque lueur d'un second
éclair, il aperçut une grande jeune fille, vêtue de
noir, et déjà trempée, qui grelottait de peur. Lors-
que le coup de tonnerre les eut secoués tous les deux,
il s'écria :

Ah bien ! si je m'attendais... Qui êtes-vous ? que


voulez -vous ?
Il ne la voyait plus, il l'entendait seulement san-
gloter et bégayer :
Oh ! monsieur, ne me faites pas du mal ... C'est
le cocher que j'ai pris à la gare, et qui m'a aban-
donnée près de cette porte, en me brutalisant...
Oui, un train a déraillé, du côté de Nevers . Nous
avons eu quatre heures de retard, je n'ai plus trouvé
la personne qui devait m'attendre ... Mon Dieu ! c'est
la première fois que je viens à Paris, monsieur, je ne
sais pas où je suis ...
Un éclair éblouissant lui coupa la parole ; et ses
yeux dilatés parcoururent avec effarement ce coin
de ville inconnue, l'apparition violâtre d'une cité
fantastique. La pluie avait cessé. De l'autre côté de
L'ŒUVRE . 3

la Seine, le quai des Ormes alignait ses petites mai-


sons grises, bariolées en bas par les boiseries des
boutiques , découpant en haut leurs toitures inégales ;
tandis que l'horizon élargi s'éclairait, à gauche
jusqu'aux ardoises bleues des combles de l'Hôtel-
de-Ville, à droite jusqu'à la coupole plombée de
Saint-Paul . Mais ce qui la suffoquait surtout, c'était
l'encaissement de la rivière, la fosse profonde où la
Seine coulait à cet endroit, noirâtre, des lourdes
piles du pont Marie aux arches légères du nouveau
pont Louis-Philippe D'étranges masses peuplaient
l'eau, une flottille dormante de canots et d'yoles, un
bateau-lavoir et une dragueuse , amarrés au quai ;
puis, là-bas, contre l'autre berge, des péniches plei-
nes de charbon, des chalands chargés de meulière,
dominés par le bras gigantesque d'une grue de fonte.
Tout disparut .
Bon ! une farceuse , pensa Claude , quelque
gueuse flanquée à la rue et qui cherche un homme .
Il avait la méfiance de la femme : cette histoire
d'accident, de train en retard, de cocher brutal, lui
paraissait une invention ridicule. La jeune fille, au
coup de tonnerre, s'était renfoncée dans le coin de
la porte, terrifiée .
Vous ne pouvez pourtant pas coucher là, reprit-
il tout haut ,

Elle pleurait plus fort, elle balbutia :


-

Monsieur , je vous en prie, conduisez - moi à


Passy... C'est à Passy que je vais .
Il haussa les épaules : le prenait-elle pour un sot?
Machinalement, il s'était tourné vers le quai des Cé-
lestins, où se trouvait une station de fiacres. Pas une
lueur de lanterne ne luisait .
- A Passy, ma chère, pourquoi pas Versailles ?...
4 LES ROUGON - MACQUART .

Où diable voulez-vous qu'on pêche une voiture, à


cette heure, et par un temps pareil ?
Mais elle jeta un cri, un nouvel éclair l'avait aveu-
glée ; et, cette fois, elle venait de revoir la ville tra-
gique dans un éclaboussement de sang. C'était une
trouée immense, les deux bouts de la rivière s'enfon-
çant à perte de vue, au milieu des braises rouges
d'un incendie. Les plus minces détails apparurent,
on distingua les petites persiennes fermées du quai
des Ormes, les deux fentes des rues de la Masure et
du Paon- Blanc, coupant la ligne des façades ; près du
pont Marie, on aurait compté les feuilles des grands
platanes, qui mettent là un bouquet de superbe ver-
dure ; tandis que, de l'autre côté, sous le pont Louis-
Philippe , au Mail , les toues alignées sur quatre rangs
avaient flambé, avec les tas de pommes jaunes dont
elles craquaient. Et l'on vit encore les remous de
l'eau, la cheminée haute du bateau-lavoir, la chaîne
immobile de la dragueuse, des tas de sable sur le
port , en face , une complication extraordinaire de
choses, tout un monde emplissant l'énorme coulée,
la fosse creusée d'un horizon à l'autre . Le ciel s'étei-
gnit, le flot ne roula plus que des ténèbres, dans le
fracas de la foudre .
Oh ! mon Dieu ! c'est fini... Oh ! mon Dieu ! que
vais-je devenir?
La pluie , maintenant, recommençait, si raide ,
poussée par un tel vent, qu'elle balayait le quai, avec
une violence d'écluse lâchée.
Allons , laissez-moi rentrer, dit Claude, ce n'est
pas tenable.
Tous deux se trempaient. A la clarté vague du
bec de gaz scellé au coin de la rue de la Femme- sans-
Tête, il la voyait ruisseler, la robe collée à la peau,
L'ŒUVRE . 5

dans le déluge qui battait la porte. Une pitié l'en-


vahit : il avait bien, un soir d'orage , ramassé un chien
sur un trottoir ! Mais cela le fâchait de s'attendrir,
jamais il n'introduisait de fille chez lui, il les traitait
toutes en garçon qui les ignorait, d'une timidité souf-
frante qu'il cachait sous une fanfaronnade de bru-
talité ; et celle-ci , vraiment, le jugeait trop bête, de
le raccrocher de la sorte, avec son aventure de vau-
deville. Pourtant, il finit par dire :
En voilà assez, montons ... Vous coucherez chez
moi.
Elle s'effara davantage , elle se débattait .
Chez vous, oh ! mon Dieu! Non, non, c'est im-
possible... Je vous en prie , monsieur, conduisez-
moi à Passy , je vous en prie à mains jointes .
Alors, il s'emporta. Pourquoi ces manières, puis-
qu'il la recueillait? Déjà, deux fois, il avait tiré la
sonnette. Enfin, la porte céda , et il poussa l'in-
connue .

Non, non, monsieur, je vous dis que non...


Mais un éclair l'éblouit encore, et quand le ton-
nerre gronda, elle entra d'un bond, éperdue. La
lourde porte s'était refermée, elle se trouvait sous
un vaste porche , dans une obscurité complète.
Madame Joseph, c'est moi ! cria Claude à la
concierge .
Et, à voix basse, il ajouta :
-

Donnez-moi la main, nous avons la cour à tra-


verser .

Elle lui donna la main, elle ne résistait plus,


étourdie, anéantie. De nouveau , ils passèrent sous
la pluie diluvienne, courant côte à côte , violemment.
C'était une cour seigneuriale , énorme, avec des
arcades de pierre, confuses dans l'ombre . Puis, ils
1.
6 LES ROUGON - MACQUART.

abordèrent à un vestibule, étranglé, sans porte ; et


il lui lâcha la main, elle l'entendit frotter des allu-
mettes en jurant. Toutes étaient mouillées, il fallut
monter à tâtons .
Prenez la rampe, et méfiez-vous, les marches
sont hautes.
L'escalier , très étroit, un ancien escalier de ser-
vice , avait trois étages démesurés, qu'elle gravit en
butant, les jambes cassées et maladroites. Ensuite,
il la prévint qu'ils devaient suivre un long corridor ;
et elle s'y engagea derrière lui, les deux mains filant
contre les murs, allant sans fin dans ce couloir, qui
revenait vers la façade, sur le quai. Puis, ce fut de
nouveau un escalier, mais dans le comble celui-là,
un étage de marches en bois qui craquaient, sans
rampe, branlantes et raides comme les planches mal
dégrossies d'une échelle de meunier En haut, le
palier était si petit, qu'elle se heurta dans le jeune
homme, en train de chercher sa clef. Il ouvrit enfin .
N'entrez pas, attendez. Autrement, vous vous
cogneriez encore .
Et elle ne bougea plus. Elle soufflait, le cœur bat-
tant , les oreilles bourdonnant , achevée par cette
montée dans le noir. Il lui semblait qu'elle montait
depuis des heures, au milieu d'un tel dédale, parmi
une telle complication d'étages et de détours, que
jamais elle ne redescendrait. Dans l'atelier, de gros
pas marchaient, des mains frôlaient, il y eut une
dégringolade de choses, accompagnée d'une sourde
exclamation . La porte s'éclaira.
Entrez donc , ça y est.
Elle entra, regarda sans voir. L'unique bougie
pâlissait dans ce grenier, haut de cinq mètres , empli
d'une confusion d'objets, dont les grandes ombres
L'ŒUVRE . 7

se découpaient bizarrement contre les murs peints


en gris. Elle ne reconnut rien, elle leva les yeux vers
la baie vitrée, sur laquelle la pluie battait avec un
roulement assourdissant de tambour. Mais , juste à
ce moment, un éclair embrasa le ciel, et le coup de
tonnerre suivit de si près, que la toiture sembla se
fendre . Muette, toute blanche , elle se laissa tomber
sur une chaise,
Bigre ! murmura Claude, un peu pâle lui aussi,
en voilà un qui n'a pas tapé loin... Il était temps,
on est mieux ici que dans la rue, hein ?
Et il retourna vers la porte qu'il ferma bruyam-
ment, à double tour, pendant qu'elle le regardait
faire, de son air stupéfié .
Là ! nous sommes chez nous .
D'ailleurs, c'était la fin, il n'y eut plus que des
coups éloignés, bientôt le déluge cessa. Lui, qu'une
gêne gagnait à présent, l'avait examinée d'un regard
oblique. Elle ne devait pas être trop mal, et jeune
à coup sûr, vingt ans au plus. Cela achevait de le
mettre en méfiance, malgré un doute inconscient
qui le prenait, une sensation vague qu'elle ne men-
tait peut- être pas absolument. En tous cas, elle avait
beau être maligne, elle se trompait, si elle croyait
le tenir. Il exagéra son allure bourrue, il dit d'une
grosse voix :
-

Hein ? couchons-nous, ça nous séchera.


Une angoisse la fit se lever. Elle aussi l'examinait,
sans le regarder en face, et ce garçon maigre, aux
articulations noueuses, à la forte tête barbue, redou-
blait sa peur, comme s'il était sorti d'un conte de
brigands, avec son chapeau de feutre noir et son
vieux paletot marron, verdi par les pluies. Elle mur-
mura :
8 LES ROUGON - MACQUART .

Merci , je suis bien , je dormirai habillée.


Comment, habillée , avec ces vêtements qui
ruissellent ! ... Ne faites donc pas la bête, désha-
billez-vous tout de suite .
Et il bousculait des chaises, il écartait un para-
vent à moitié crevé. Derrière, elle aperçut une table
de toilette et un tout petit lit de fer, dont il se mit
à enlever le couvre-pieds .
Non, non, monsieur, ce n'est pas la peine, je
vous jure que je resterai là.
Du coup, il entra en colère, gesticulant, tapant
des poings.
A la fin, allez-vous me ficher la paix ! Puisque
je vous donne mon lit, qu'avez-vous à vous plaindre ? ...
Et ne faites pas l'effarouchée, c'est inutile. Moi, je
coucherai sur le divan .
Il était revenu sur elle, d'un air de menace.
Saisie, croyant qu'il voulait la battre, elle ôta son
chapeau en tremblant. Par terre, ses jupes s'égout-
taient. Lui, continuait de grogner. Pourtant, un scru-
pule parut le prendre ; et il lacha enfin, comme
une concession :
Vous savez, si je vous répugne, je veux bien
changer les draps .
Déjà, il les arrachait, il les lançait sur le divan , à
l'autre bout de l'atelier. Puis, il en tira une paire
d'une armoire, et il refit lui-même le lit, avec une
adresse de garçon habitué à cette besogne . D'une
main soigneuse, il bordait la couverture du côté de
la muraille, il tapait l'oreiller, ouvrait les draps.
Vous y êtes, au dodo , maintenant !
Et, comme elle ne disait rien, toujours immobile,
promenant ses doigts égarés sur son corsage, sans
se décider à le déboutonner, il l'enferma derrière le
L'ŒUVRE. 9

paravent. Mon Dieu ! que de pudeur ! Vivement, il


se coucha lui-même : les draps étalés sur le divan,
ses vêtements pendus à un vieux chevalet, et lui tout
de suite allongé sur le dos. Mais, au moment de
souffler la bougie, il songea qu'elle ne verrait plus
clair, il attendit. D'abord, il ne l'avait pas entendue
remuer : sans doute elle était demeurée toute droite
à la même place, contre le lit de fer. Puis, à présent,
il saisissait un petit bruit d'étoffe, des mouvements
lents et étouffés, comme si elle s'y était reprise à
dix fois, écoutant elle aussi, dans l'inquiétude de
cette lumière qui ne s'éteignait pas. Enfin, après de
longues minutes, le sommier cria faiblement, il se
fit un grand silence.
-

Êtes-vous bien, mademoiselle ? demanda Claude


d'une voix très adoucie .
Elle répondit d'un souffle à peine distinct, encore
chevrotant d'émotion .
Oui, monsieur, très bien.
Alors , bonsoir.
Bonsoir.
Il souffla la lumière, le silence retomba, plus pro-
fond. Malgré sa lassitude, ses paupières bientôt se
rouvrirent, une insomnie le laissa les yeux en l'air,
sur la baie vitrée. Le ciel était redevenu très pur,
il voyait les étoiles étinceler, dans l'ardente nuit
de juillet ; et, malgré l'orage, la chaleur restait si
forte, qu'il brûlait, les bras nus, hors du drap. Cette
fille l'occupait, un sourd débat bourdonnait en lui,
le mépris qu'il était heureux d'afficher, la crainte
d'encombrer son existence, s'il cédait, la peur de
paraître ridicule, en ne profitant pas de l'occasion ;
mais le mépris finissait par l'emporter, il se jugeait
très fort, il imaginait un roman contre sa tranquil
10 LES ROUGON - MACQUART .

lité , ricanant d'avoir déjoué la tentation. Il étouffa la


caracteris
davantage et sortit ses jambes, pendant que, la tête ation est
lourde, dans l'hallucination du demi-sommeil, il excellente,
and zola
suivait, au fond du braisillement des étoiles, des managed
to
nudités amoureuses de femmes , toute la chair vi-
preserve

vante de la femme, qu'il adorait. laspect


personnel
Puis , ses idées se brouillèrent davantage. Que fai- de la
narration
sait-elle ? Longtemps, il l'avait crue endormie, car elle (claude's
pov),
ne soufflait même pas ; et, maintenant, il l'entendait malgrés

se retourner, comme lui, avec d'infinies précautions, la


contrainte
qui la suffoquaient. Dans son peu de pratique des de la 3e
personne,
femmes , il tâchait de raisonner l'histoire qu'elle lui admirable

avait contée, frappé à cette heure de petits détails, !

devenu perplexe ; mais toute sa logique fuyait, à


quoi bon se casser le crâne inutilement ? Qu'elle eût
dit la vérité ou qu'elle eût menti, pour ce qu'il vou-
lait faire d'elle, il s'en moquait ! Le lendemain , elle
reprendrait la porte : bonjour, bonsoir, et ce serait
fini, on ne se reverraitjamais plus. Aujour seulement,
comme les étoiles pâlissaient , il parvint à s'endor-
mir. Derrière le paravent, elle, malgré la fatigue écra-
sante du voyage, continuait à s'agiter , tourmentée
par la lourdeur de l'air, sous le zinc chauffé du toit ;
et elle se gênait moins , elle eut une brusque secousse
d'impatience nerveuse, unsoupirirrité de vierge, dans
le malaise de cet homme, qui dormait là, près d'elle .
Le matin, Claude, en ouvrant les yeux, battit des
paupières . Il était très tard, une large nappe de soleil
tombait de la baie vitrée. C'était une de ses théories,
que les jeunes peintres du plein air devaient louer les
ateliers dont ne voulaient pas les peintres académi-
ques, ceux que le soleil visitait de la flamme vivante
de ses rayons. Mais un premier ahurissement l'avait
fait s'asseoir, les jambes nues. Pourquoi diable se
L'ŒUVRE . 11

trouvait-il couché sur son divan ? et il promenait ses


yeux, encore troubles de sommeil, quand il aper-
çut, à moitié caché par le paravent, un paquet de
jupes. Ah ! oui, cette fille, il se souvenait ! Il prêta
l'oreille , il entendit une respiration longue et régu-
lière, d'un bien-être d'enfant. Bon ! elle dormait tou-
jours, et si calme, que ce serait dommage de la ré-
veiller. Il restait étourdi , il se grattait les jambes ,
ennuyé de cette aventure dans laquelle il retombait,
et qui allait lui gâter sa matinée de travail. Son cœur
tendre l'indignait, le mieux était de la secouer , pour
qu'elle filât tout de suite . Cependant, il passa un pan-
talon doucement, chaussa des pantoufles , marcha sur
la pointe des pieds.
Le coucou sonna neuf heures , et Claude eut un
geste inquiet. Rien n'avait bougé, le petit souffle con-
tinua . Alors , il pensa que le mieux était de se rémet-
tre à son grand tableau : il ferait son déjeuner plus
tard, quand il pourrait remuer. Mais il ne se décidait
point . Lui qui vivait là, dans un désordre abomina-
ble , était gêné par le paquet des jupes , glissées à
terre . De l'eau avait coulé , les vêtements étaient
trempés encore . Et, tout en étouffant des grogne-
ments , il finit par les ramasser, un à un, et par
les étendre sur des chaises, au grand soleil . S'il
était permis de tout jeter ainsi à la débandade !
Jamais ça ne serait sec, jamais elle ne s'en irait ! Il
tournait et retournait maladroitement ces chiffons
de femme, s'embarrassait dans le corsage de laine
noire , cherchait à quatre pattes les bas, tombés
derrière une vieille toile. C'étaient des bas de fil
d'Écosse, d'un gris cendré, longs et fins, qu'il exa-
mina , avant de les pendre. Le bord de la robe les
avait mouillés, eux aussi ; et il les étira, il les passa
12 LES ROUGON - MACQUART .

entre ses mains chaudes , pour la renvoyer plus vite.


Depuis qu'il était debout, Claude avait l'envie d'é-
carter le paravent et de voir. Cette curiosité, qu'il
jugeait bête, redoublait sa mauvaise humeur. Enfin ,
avec son haussement d'épaules habituel, il empoignait
ses brosses , lorsqu'il y eut des mots balbutiés , au
milieu d'un grand froissement de linges ; et l'haleine
douce reprit, et il céda cette fois, lâchant les pinceaux,
passant la tête . Mais ce qu'il aperçut, l'immobilisa ,
grave, extasié, murmurant :
Ah ! fichtre ! .. ah ! fichtre ! ...
La jeune fille , dans la chaleur de serre qui tombait
des vitres , venait de rejeter le drap ; et, anéantie sous
l'accablement des nuits sans sommeil, elle dormait,
baignée de lumière , si inconsciente , que pas une
onde ne passait sur sa nudité pure. Pendant sa fièvre
d'insomnie, les boutons des épaulettes de sa chemise
avaient dû se détacher, toute la manche gauche glis-
sait , découvrant la gorge. C'était une chair dorée,
d'une finesse de soie, le printemps de la chair, deux
petits seins rigides, gonflés de sève, où pointaient
deux roses pâles . Elle avait passé le bras droit sous
sa nuque, sa tête ensommeillée se renversait, sa poi-
trine confiante s'offrait, dans une adorable ligne d'a-
bandon ; tandis que ses cheveux noirs, dénoués, la
vêtaient encore d'un manteau sombre .

Ah ! fichtre ! elle est bigrement bien !


C'était ça, tout à fait ça, la figure qu'il avait inu-
tilement cherchée pour son tableau, et presque dans
la pose. Un peu mince, un peu grêle d'enfance, mais
si souple, d'une jeunesse si fraîche ! Et, avec ça, des
seins déjà mûrs . Où diable la cachait-elle, la veille ,
cette gorge-là, qu'il ne l'avait pas devinée? Une vraie
trouvaille !
L'ŒUVRE . 13

Légèrement , Claude courut prendre sa boîte de


pastel et une grande feuille de papier. Puis, accroupi
au bord d'une chaise basse, il posa sur ses genoux
un carton, il se mit à dessiner, d'un air profondé-
ment heureux. Tout son trouble, sa curiosité char-
nelle, son désir combattu , aboutissaient à cet émer-
veillement d'artiste, à cet enthousiasme pour les
beaux tons et les muscles bien emmanchés . Déjà, il
avait oublié la jeune fille, il était dans le ravissement
de la neige des seins , éclairant l'ambre délicat des
épaules. Une modestie inquiète le rapetissait devant
la nature, il serrait les coudes , il redevenait un petit
garçon , très sage , attentif et respectueux. Cela dura
près d'un quart d'heure , il s'arrêtait parfois, clignait
les yeux. Mais il avait peur qu'elle ne bougeât, il se
remettait vite à la besogne , en retenant sa respiration,
par crainte de l'éveiller.
Cependant, de vagues raisonnements recommen-
çaient à bourdonner en lui, dans son application au
travail. Qui pouvait-elle être ? A coup sûr, pas une
gueuse, comme il l'avait pensé, car elle était trop
fraîche . Mais pourquoi lui avait-elle conté une his-
toire si peu croyable? Et il imaginait d'autres his-
toires : une débutante tombée à Paris avec un amant,
qui l'avait lâchée ; ou bien une petite bourgeoise
débauchée par une amie, n'osant rentrer chez ses
parents ; ou encore un drame plus compliqué, des
perversions ingénues et extraordinaires, des choses
effroyables qu'il ne saurait jamais. Ces hypothèses
augmentaient son incertitude, il passa à l'ébauche du
visage, en l'étudiant avec soin. Le haut était d'une
grande bonté, d'une grande douceur, le front lim-
pide, uni comme un clair miroir, le nez petit, aux
fines ailes nerveuses ; et l'on sentait le sourire des
2
14 LES ROUGON - MACQUART.

yeux sous les paupières, un sourire qui devait illu-


miner toute la face. Seulement, le bas gâtait ce
rayonnement de tendresse, la mâchoire avançait, les
lèvres trop fortes saignaient, montrant des dents so-
lides et blanches. C'était comme un coup de passion,
la puberté grondante et qui s'ignorait, dans ces traits
noyés, d'une délicatesse enfantine.
Brusquement, un frisson courut, pareil à une
moire sur le satin de sa peau. Peut-être avait-elle
senti enfin ce regard d'homme qui la fouillait. Elle
ouvrit les paupières toutes grandes, elle poussa un
cri.
Ah! mon Dieu !
Et une stupeur la paralysa, ce lieu inconnu, ce
garçon en manches de chemise, accroupi devant elle,
la mangeant des yeux. Puis, dans un élan éperdu ,
elle ramena la couverture, elle l'écrasa de ses deux
bras sur sa gorge, le sang fouetté d'une telle an-
goisse pudique, que la rougeur ardente de ses joues
coula jusqu'à la pointe de ses seins, en un flot rose.
-

Eh bien ! quoi donc ? cria Claude, mécontent,


le crayon en l'air, que vous prend-il ?
Elle ne parlait plus, elle ne bougeait plus, le drap
serré au cou, pelotonnée, repliée sur elle-même,
bossuant à peine le lit.
Je ne vous mangerai pas peut-être.. Voyons,
soyez gentille, remettez-vous comme vous étiez .
Un nouveau flot de sang lui rougit les oreilles. Elle
finit par bégayer :
Oh! non, oh ! non, monsieur.
Mais lui se fâchait peu à peu, dans une de ces
brusques poussées de colère dont il était coutumier.
Cette obstination lui semblait stupide.
- Dites , qu'est-ce que ça peut vous faire ? En voilà
L'ŒUVRE. 15

un grand malheur, si je sais comment vous êtes


bâtie ! .. J'en ai vu d'autres.
Alors, elle sanglota, et il s'emporta tout à fait, dé-
sespéré devant son dessin, jeté hors de lui par la
pensée qu'il ne l'achèverait pas, que la pruderie de
cette fille l'empêcherait d'avoir une bonne étude
pour son tableau.
Vous ne voulez pas, hein ? mais c'est imbécile !
Pour qui me prenez-vous ?... Est-ce que je vous ai
touchée, dites ? Si j'avais songé à des bêtises, j'au-
rais eu l'occasion belle, cette nuit... Ah ! ce que je
m'en moque, ma chère ! Vous pouvez bien tout mon-
trer... Et puis, écoutez, ce n'est pas très gentil, de
me refuser ce service, car enfin je vous ai ramassée,
vous avez couché dans mon lit.
Elle pleurait plus fort, la tête cachée au fond de
l'oreiller .

Je vous jure que j'en ai besoin, autrement je ne


vous tourmenterais pas.
Tant de larmes le surprenaient, une honte lui ve-
nait de sa rudesse; et il se tut, embarrassé, il la
laissa se calmer un peu ; ensuite, il recommença,
d'une voix très douce :
Voyons , puisque ça vous contrarie, n'en par-
lons plus... Seulement, si vous saviez ! J'ai là une
figure de mon tableau qui n'avance pas du tout, et
vous étiez si bien dans la note ! Moi, quand il s'agit
de cette sacrée peinture, j'égorgerais père et mère .
N'est - ce pas ? vous m'excusez... Et, tenez ! si vous
étiez aimable, vous me donneriez encore quelques
minutes. Non, non, restez donc tranquille ! pas le
torse, je ne demande pas le torse ! La tête, rien que
la tête ! Si je pouvais finir la tête, au moins ! ... De
grâce , soyez aimable, remettez votre bras comme il
16 LES ROUGON - MACQUART .

était, et je vous en serai reconnaissant, voyez-vous,


oh ! reconnaissant toute ma vie !
A cette heure , il suppliait, il agitait pitoyablement
son crayon, dans l'émotion de son gros désir d'ar-
tiste. Du reste, il n'avait pas bougé, toujours accroupi
sur la chaise basse, loin d'elle. Alors, elle se ris-
qua, découvrit son visage apaisé. Que pouvait-elle
faire ? Elle était à sa merci , et il avait l'air si malheu-
reux ! Pourtant, elle eut une hésitation, une dernière
gêne . Et, lentement, sans dire un mot, elle sortit son
bras nu, elle le glissa de nouveau sous sa tête, en
ayant bien soin de tenir, de son autre main, restée
cachée, la couverture tamponnée autour de son cou.
Ah ! que vous êtes bonne ! ... Je vais me dépê-
cher, vous serez libre tout de suite .
Il s'était courbé sur son dessin, il ne lui jetait plus
que ces clairs regards du peintre, pour qui la femme
a disparu, et qui ne voit que le modèle. D'abord, elle
était redevenue rose, la sensation de son bras nu,
de ce peu d'elle-même qu'elle aurait montré ingé-
nument dans un bal, l'emplissait là de confusion.
Puis , ce garçon lui parut si raisonnable, qu'elle se
tranquillisa, les joues refroidies, la bouche détendue
en un vague sourire de confiance. Et, entre ses pau-
pières demi-closes, elle l'étudiait à son tour. Comme
il l'avait terrifiée depuis la veille, avec sa forte barbe,
sa grosse tête, ses gestes emportés ! Il n'était pas .
laid pourtant, elle découvrait au fond de ses yeux
bruns une grande tendresse, tandis que son nez la
surprenait, lui aussi, un nez délicat de femme,
perdu dans les poils hérissés des lèvres . Un petit
tremblement d'inquiétude nerveuse le secouait, une
continuelle passion qui semblait faire vivre le crayon
au bout de ses doigts minces, et dont elle était très
L'ŒUVRE. 17

touchée, sans savoir pourquoi. Ce ne pouvait être


un méchant, il ne devait avoir que la brutalité des
timides . Tout cela, elle ne l'analysait pas très bien,
mais elle le sentait, elle se mettait à l'aise, comme
chez un ami.
L'atelier, il est vrai, continuait à l'effarer un peu.
Elle y jetait des regards prudents, stupéfaite d'un
tel désordre et d'un tel abandon. Devant le poêle,
les cendres du dernier hiver s'amoncelaient encore .
Outre le lit, la petite table de toilette et le divan, il
n'y avait d'autres meubles qu'une vieille armoire de
chêne disloquée, et qu'une grande table de sapin,
encombrée de pinceaux, de couleurs, d'assiettes
sales, d'une lampe à esprit-de-vin, sur laquelle était
restée une casserole , barbouillée de vermicelle. Des
chaises dépaillées se débandaient, parmi des cheva-
lets boiteux. Près du divan, la bougie de la veille
traînait par terre, dans un coin du parquet, qu'on
devait balayer tous les mois ; et il n'y avait que le
coucou, un coucou énorme, enluminé de fleurs
rouges , qui parut gai et propre, avec son tic-tac so-
nore. Mais ce dont elle s'effrayait surtout, c'était des
esquisses pendues aux murs, sans cadres, un flot
épais d'esquisses qui descendait jusqu'au sol, où il
s'amassait en un éboulement de toiles jetées pêle-
mêle . Jamais elle n'avait vu une si terrible peinture,
rugueuse, éclatante, d'une violence de tons qui la 製

blessait comme un juron de charretier, entendu sur


la porte d'une auberge. Elle baissait les yeux, at-
tirée pourtant par un tableau retourné, le grand
tableau auquel travaillait le peintre, et qu'il poussait
chaque soir vers la muraille, afin de le mieux juger
le lendemain, dans la fraîcheur du premier coup
d'œil . Que pouvait-il cacher, celui-là, pour qu'on
2.
18 LES ROUGON - MACQUART .

n'osât même pas le montrer? Et, au travers de la


vaste pièce, la nappe de brûlant soleil, tombée des
vitres , voyageait, sans être tempérée par le moindre
store , coulant ainsi qu'un or liquide sur tous ces
débris de meuble, dont elle accentuait l'insoucieuse
misère .
Claude finit par trouver le silence lourd . Il voulut
dire un mot, n'importe quoi, dans l'idée d'être poli,
et surtout pour la distraire de la pose. Mais il eut
beau chercher, il n'imagina que cette question :
Comment vous nommez-vous ?
Elle ouvrit ses yeux qu'elle avait fermés, comme
reprise de sommeil.
Christine .

Alors, il s'étonna. Lui non plus, n'avait pas dit son


nom . Depuis la veille, ils étaient là, côte à côte , sans
se connaître .
Moi, je me nomme Claude .
Et, l'ayant regardée à ce moment, illa vit qui écla-
tait d'un joli rire. C'était l'échappée joueuse d'une
grande fille encore gamine. Elle trouvait drôle cet
échange tardif de leurs noms. Puis, une autre idée
l'amusa.
Tiens ! Claude, Christine, ça commence par la
même lettre .

Le silence retomba. Il clignait les paupières, s'ou-


bliait, se sentait à bout d'imagination. Mais il crut
remarquer en elle un malaise d'impatience, et dans
la terreur qu'elle ne bougeât, il reprit au hasard,
pour l'occuper :
Il fait un peu chaud.
Cette fois, elle étouffa son rire, cette gaieté native
qui renaissait et partait malgré elle, depuis qu'elle
se rassurait. La chaleur devenait si forte, qu'elle
L'ŒUVRE . 19

était dans le lit comme dans un bain, la peau moite


et pâlissante, de la pâleur laiteuse des camélias .
Oui, un peu chaud, répondit-elle sérieusement,
tandis que ses yeux s'égayaient.
Claude, alors, conclut de son air bonhomme :
C'est ce soleil qui entre. Mais, bah ! ça fait du
bien, un bon coup de soleil dans la peau... Dites
donc, cette nuit, nous aurions eu besoin de ça, sous
la porte .
Tous deux éclatèrent, et lui, enchanté d'avoir dé-
couvert enfin un sujet de conversation, la questionna
sur son aventure, sans curiosité, se souciant peu au
fond de savoir la vérité vraie, uniquement désireux
de prolonger la séance .
Christine, simplement, en quelques paroles, conta
les choses . C'était la veille au matin qu'elle avait
quitté Clermont, pour venir à Paris, où elle allait
entrer comme lectrice chez la veuve d'un général,
madame Vanzade , une vieille dame très riche, qui
habitait Passy. Le train, réglementairement, arrivait
à neuf heures dix, et toutes les précautions étaient
prises, une femme de chambre devait l'attendre, on
avait même fixé par lettres un signe de reconnais-
sance, une plume grise à son chapeau noir. Mais
voilà que son train était tombé, un peu au-dessus de
Nevers , sur un train de marchandises, dont les voi--
tures déraillées et brisées obstruaient la voie . Alors
avait commencé une série de contre temps et de re-
tards, d'abord une interminable pose dans les wagons
immobiles, puis l'abandon forcé de ces wagons, les
bagages laissés là en arrière , les voyageurs obligés
de faire trois kilomètres à pied pour atteindre une
station, où l'on s'était décidé à former un train de
sauvetage. On avait perdu deux heures, et deux
20 LES ROUGON - MACQUART .

autres furent perdues encore, dans le trouble que


l'accident occasionnait, d'un bout à l'autre de la
ligne ; si bien qu'on était entré en gare avec quatre
heures de retard , à une heure du matin seulement .
Pas de chance ! interrompit Claude, toujours
incrédule , combattu pourtant, surpris de la façon
aisée dont s'arrangeaient les complications de cette
histoire. Et, naturellement, personne ne vous atten-
dait plus?
En effet, Christine n'avait pas trouvé la femme de
chambre de madame Vanzade , qui sans doute s'était
lassée. Et elle disait son émoi dans la gare de Lyon,
cette grande halle inconnue, noire, vide, bientôt dé-
serte, à cette heure avancée de la nuit. D'abord, elle
n'avait point osé prendre une voiture, se promenant
avec son petit sac, espérant que quelqu'un viendrait.
Puis, elle s'était décidée, mais trop tard, car il n'y
avait plus là qu'un cocher très sale, empestant le
vin, qui rôdait autour d'elle, en s'offrant d'un air
goguenard.
Oui, un rouleur, reprit Claude, intéressé main-
tenant , comme s'il eût assisté à la réalisation d'un
conte bleu . Et vous êtes montée dans sa voiture ?
Les yeux au plafond, Christine continua, sans
quitter la pose : chrisie is a
pushover,
C'est lui qui m'a forcée. Il m'appelait sa petite ,maniulatin
g her with
il me faisait peur... Quand il a su que j'allais à Passy,fear
would be
il s'est fâché , il a fouetté son cheval si fort, que j'ai
easy

dû me cramponner aux portières. Puis, je me suis


rassurée un peu , le fiacre roulait doucement dans
des rues éclairées , je voyais du monde sur les trot-
toirs. Enfin, j'ai reconnu la Seine. Je ne suis jamais
venue à Paris , mais j'avais regardé un plan ... Et je
pensais qu'il filerait tout le long des quais, lorsque
L'ŒUVRE . 21

j'ai été reprise de peur, en m'apercevant que nous


passions sur un pont. Justement, la pluie commen-
çait, le fiacre qui avait tourné dans un endroit très
noir , s'est brusquement arrêté. C'était le cocher qui
descendait de son siège et qui voulait entrer avec
moi dans la voiture... Il disait qu'il pleuvait trop ...
Claude se mit à rire. Il ne doutait plus, elle ne pou-
vait inventer ce cocher-là. Comme elle se taisait ,
embarrassée :
Bon! bon ! le farceur plaisantait .
Tout de suite , j'ai sauté sur le pavé, par l'autre
portière. Alors , il a juré, il m'a dit que nous étions
arrivés et qu'il m'arracherait mon chapeau, si je ne
le payais pas... La pluie tombait à torrents, le quai
était absolument désert. Je perdais la tête, j'ai sorti
une pièce de cinq francs , et il a fouetté son cheval, et
il est parti en emportant mon petit sac, où il n'y
avait heureusement que deux mouchoirs , une moitié
de brioche et la clef de ma malle, restée en route .
Mais on prend le numéro de la voiture ! cria le
peintre indigné .
Maintenant, il se souvenait d'avoir été frôlé par
un fiacre fuyant à toutes roues, comme il traversait le
pont Louis-Philippe, dans le ruissellement de l'orage .
Et il s'émerveillait de l'invraisemblance de la vérité ,
souvent. Ce qu'il avait imaginé , pour être simple et
logique, était tout bonnement stupide , à côté de ce
cours naturel des infinies combinaisons de la vie .
Vous pensez si j'étais heureuse, sous cette porte !
acheva Christine. Je savais bien que je n'étais pas à
Passy, j'allais donc coucher la nuit là, dans ce Paris
terrible . Et ces tonnerres , et ces éclairs , oh ! ces
éclairs tout bleus , tout rouges , qui me montraient
des choses à faire trembler !
22 LES ROUGON - MACQUART .

Ses paupières de nouveau s'étaient closes, un fris-


son pâlit son visage , elle revoyait la cité tragique,
cette trouée dès quais s'enfonçant dans des rougeoî-
ments de fournaise , ce fossé profond de la rivière
roulant des eaux de plomb , encombré de grands
corps noirs , de chalands pareils à des baleines
mortes , hérissé de grues immobiles, qui allongeaient
des bras de potence. Était-ce donc là une bien-
venue ?
Il y eut un silence. Claude s'était remis à son des-
sin . Mais elle remua , son bras s'engourdissait .
Le coude un peu rabattu, je vous prie.
Puis, d'un air d'intérêt, pour s'excuser :
Ce sont vos parents qui doivent être dans la
désolation, s'ils ont appris la catastrophe.
Je n'ai pas de parents
Comment ! ni père, ni mère... Vous êtes seule ?
-Oui, toute seule.
Elle avait dix-huit ans, et elle était née à Stras-
bourg, par hasard, entre deux changements de gar-
nison de son père, le capitaine Hallegrain. Comme
elle entrait dans sa douzième année , ce dernier , un
Gascon de Montauban, était mort à Clermont, où une
paralysie des jambes l'avait forcé de prendre sa re-
traite. Pendant près de cinq ans , sa mère , qui était
Parisienne , avait vécu là-bas , en province, ménageant
sa maigre pension , travaillant , peignant des éven-
tails, pour achever d'élever sa fille en demoiselle ; et,
depuis quinze mois , elle était morte à son tour , la
laissant seule au monde, saus un sou , avec l'unique
amitié d'une religieuse, la supérieure des Sœurs de
la Visitation, qui l'avait gardée dans son pensionnat.
C'était du couvent qu'elle arrivait tout droit, la supé-
rieure ayant fini par lui trouver cette place de lec-
L'ŒUVRE . 23

trice , chez sa vieille amie, madame Vanzade, deve-


nue presque aveugle.
Claude restait muet , à ces nouveaux détails. Ce
couvent , cette orpheline bien élevée , cette aventure
qui tournait au romanesque , le rendaient à son em-
barras , à sa maladresse de gestes et de paroles. Il ne
travaillait plus, les yeux baissés sur son croquis .
C'est joli , Clermont? demanda-t-il enfin.
Pas beaucoup, une ville noire... Puis, je ne sais
guère, je sortais à peine.
Elle s'était accoudée, elle continua très bas, comme
se parlant à elle-même, d'une voix encore brisée des
sanglots de son deuil :
- Maman , qui n'était pas forte , se tuait à la be-
sogne ... Elle me gâtait, il n'y avait rien de trop beau
pour moi , j'avais des professeurs de tout ; et je pro-
fitais si peu , d'abord j'étais tombée malade , puis je
n'écoutais pas, toujours à rire, le sang à la tête ... La
: musique m'ennuyait, des crampes me tordaient les
bras au piano . C'est encore la peinture qui allait le
mieux...
Il leva la tête , il l'interrompit d'une exclamation.
Vous savez peindre !
Oh ! non, je ne sais rien, rien du tout... Maman,
qui avait beaucoup de talent, me faisait faire un peu
d'aquarelle , et je l'aidais parfois pour les fonds de ses
éventails ... Elle en peignait de si beaux !
Elle eut, malgré elle, un regard autour de l'atelier,
sur les esquisses terrifiantes , dont les murs flam-
baient ; et, dans ses yeux clairs, un trouble reparut,
l'étonnement inquiet de cette peinture brutale. De
loin, elle voyait à l'envers l'étude que le peintre avait
ébauchée d'après elle , si consternée des tons vio-
lents, des grands traits de pastel sabrant les ombres,
24 LES ROUGON - MACQUART .

qu'elle n'osait demander à la regarder de près . D'ail-


leurs , mal à l'aise dans ce lit où elle brûlait , elle
s'agitait, tourmentée de l'idée de s'en aller, d'en finir
avec ces choses qui lui semblaient un songe depuis la
veille.
Sans doute , Claude eut conscience de cet énerve-
ment. Une brusque honte l'emplit de regret. Il lâcha
son dessin inachevé , il dit très vite :
Merci bien de votre complaisance, mademoi-
selle ... Pardonnez-moi , j'ai abusé, vraiment... Levez-
vous , levez-vous, je vous en prie . Il est temps d'aller
à vos affaires .
Et, sans comprendre pourquoi elle ne se décidait
pas , rougissante, renfonçant au contraire son bras
nu , à mesure qu'il s'empressait devant elle, il lui
répétait de se lever. Puis, il eut un geste de fou, il
replaça le paravent et gagna l'autre bout de l'atelier,
en se jetant à une éxagération de pudeur, qui lui fit
ranger bruyamment sa vaisselle, pour qu'elle pût sau-
ter du lit et se vêtir, sans craindre d'être écoutée.
Au milieu du tapage qu'il déchaînait, il n'entendait
pas une voix hésitante .
Monsieur, monsieur...
Enfin , il tendit l'oreille .
Monsieur, si vous étiez assez obligeant... Je ne
trouve pas mes bas .
Il se précipita. Où avait-il la tête ? que voulait-il
qu'elle devînt, en chemise derrière ce paravent, sans
les bas et les jupes qu'il avait étendus au soleil ? Les
bas étaient secs, il s'en assura en les frottant douce-
ment ; puis , il les passa par-dessus la mince cloison,
et il aperçut une dernière fois le bras nu , frais et
rond , d'un charme d'enfance. Il lança ensuite les
jupes sur le pied du lit, poussa les bottines , ne laissa
L'ŒUVRE . 25

que le chapeau pendu à un chevalet. Elle avait dit


merci, elle ne parlait plus, il distinguait à peine des
frôlements de linges, des bruits discrets d'eau re-
muée . Mais lui, continuait de s'occuper d'elle .
- Le savon est dans une soucoupe , sur la table ...
Ouvrez le tiroir, n'est-ce pas ? et prenez une serviette
propre ... Voulez-vous de l'eau davantage ? Je vous
passerai le broc .
L'idée qu'il retombait dans ses maladresses , l'exas-
péra tout à coup .
Allons, voilà que je vous embête encore ! ...
Faites comme chez vous .
Il retourna à son ménage . Un débat l'agitait. Devait-
il lui offrir à déjeuner ? Il était difficile de la laisser
partir ainsi . D'autre part, ça n'en finiraitplus , il allait
• perdre décidément sa matinée de travail. Sans rien
résoudre , après avoir allumé sa lampe à esprit-de-
vin, il lava la casserole et se mit à faire du choco-
lat, ce qu'il jugeait plus distingué, sourdement hon-
teux de son vermicelle, une pâtée où il coupait du
pain et qu'il baignait d'huile , à la mode du Midi.
Mais il émiettait encore le chocolat dans la casserole ,
lorsqu'il eut une exclamation :
Comment ! déjà !
C'était Christine qui repoussait le paravent et qui
apparaissait , nette et correcte dans ses vêtements
noirs , lacée , boutonnée, équipée en un tour de main .
Son visage rosé ne gardait même pas l'humidité de
l'eau , son lourd chignon se tordait sur sa nuque, sans
qu'une mèche dépassât. Et Claude restait béant devant
ce miracle de promptitude, cet entrain de petite mé-
nagère à s'habiller vite et bien.
-

Ah ! fichtre , si vous faites tout comme ça !


Il la trouvait plus grande et plus belle qu'il n'au-
3
26 LES ROUGON - MACQUART.

rait cru . Ce qui le frappait surtout, c'était son air de


tranquille décision. Elle ne le craignait plus, évidem-
ment. Il semblait qu'au sortir de ce lit défait, où elle
se sentait sans défense, elle eut remis son armure,
avec ses bottines et sa robe . Elle souriait, le regardait
droit dans les yeux. Et il dit ce qu'il hésitait encore
àdire :

Vous allez déjeuner avec moi , n'est- ce pas ?


Mais elle refusa .
Non, merci... Je vais courir à la gare, où ma
malle est sûrement arrivée, et je me ferai conduire
ensuite à Passy.
Vainement, il lui répéta qu'elle devait avoir faim,
que ce n'était guère raisonnable, de sortir ainsi sans
manger .
Alors, je descends vous chercher un fiacre.
- Non, je vous en prie, ne vous donnez pas cette
* peine .
- Voyons, vous ne pouvez faire un pareil voyage
à pied. Permettez-moi, au moins, de vous accompa-
gner jusqu'à la station de voitures, puisque vous ne
connaissez point Paris .
- Non, non, je n'ai pas besoin de vous... Si vous
voulez être aimable, laissez-moi m'en aller toute
seule .

C'était un parti pris. Sans doute, elle se révoltait


à l'idée d'être rencontrée avec un homme, même par
des inconnus : elle tairait sa nuit, elle mentirait et
garderait pour elle le souvenir de l'aventure. Lui,
d'un geste colère, affecta de l'envoyer au diable . Bon
débarras ! ça l'arrangeait de ne pas descendre. Et
il demeurait blessé au fond, il la trouvait ingrate .
- Comme il vous plaira après tout. Je n'emploie-
rai pas la force .
L'ŒUVRE. 27

A cette phrase, le sourire vague de Christine aug-


menta , abaissa finement les coins délicats de ses
lèvres . Elle ne dit rien, elle prit son chapeau, cher-
cha du regard une glace ; puis, n'en trouvant pas ,
elle se décida à nouer les brides au petit bonheur des
doigts. Les coudes levés, elle roulait, tirait les rubans
sans hâte , le visage dans le reflet doré du soleil. Sur-
pris , Claude ne reconnaissait plus les traits d'une
douceur enfantine qu'il venait de dessiner : le haut
semblait noyé, le front limpide, les yeux tendres ;
c'était à présent le bas qui avançait, la mâchoire
passionnée, la bouche saignante, aux belles dents .
Et toujours ce sourire énigmatique des jeunes filles ,
qui raillait peut-être.
En tous cas, reprit-il agacé, je ne pense pas que
vous ayez un reproche à me faire .
Alors, elle ne put retenir son rire, un léger rire
* nerveux .

Non, non, monsieur, pas le moindre .


Il continuait à la regarder, rendu au combat de
ses timidités et de ses ignorances , craignant d'avoir
été ridicule . Que savait-elle donc, cette grande demoi-
selle ? Sans doute ce que les filles savent en pension,
tout et rien. C'est l'insondable, l'obscure éclosion de
la chair et du cœur, où personne ne descend . Dans
ce milieu libre d'artiste , cette pudique sensuelle ve-
nait-elle de s'éveiller, avec sa curiosité et sa crainte
confuses de l'homme? Maintenant qu'elle ne trem-
blait plus , avait- elle la surprise un peu méprisante
d'avoir tremblé pour rien ? Quoi ! pas une galanterie ,
pas même un baiser sur le bout des doigts ! L'indiffé-
rence bourrue de ce garçon, qu'elle avait sentie ,
def
clau
devait irriter en elle la femme qu'elle n'était pas
des
per
encore ; et elle s'en allait ainsi, changée, énervée ,
moi jai plus limpression que c claude qui voit en lui qqch changer, hes
spe
ctiv projecting, was mentioned earlier to see girls oddly

e
28 LES ROUGON - MACQUART .

faisant la brave dans son dépit, emportant le regret


inconscient des choses inconnues et terribles qui
ca implique peut etre que ce quil pense mtn,

cest ce quil desire etre vrai, im stupid c


n'étaient pas arrivées . surementle cas
-

Vous dites , reprit-elle en redevenant grave ,


que la station de voitures est au bout du pont, sur
l'autre quai ?
Oui , à l'endroit où il y a un bouquet d'arbres .
Elle avait achevé de nouer ses brides , elle était
prête, gantée, les mains ballantes, et elle ne partait
pas , regardant devant elle. Ses yeux ayant rencontré
la grande toile tournée contre le mur, elle eut envie
de demander à la voir, puis elle n'osa pas. Rien ne
la retenait plus, elle avait pourtant l'air de chercher
encore, comme si elle avait eu la sensation de laisser
là quelque chose , une chose qu'elle n'aurait pu nom-
mer. Enfin , elle se dirigea vers la porte.
Claude l'ouvrit, et un petit pain, posé debout,.
tomba dans l'atelier .
Vous voyez, dit-il , vous auriez dû déjeuner avec
moi. C'est ma concierge qui me monte ça tous les
matins .

Elle refusa de nouveau d'un signe de tête . Sur


le palier, elle se retourna, se tint un instant immo-
bile . Son gai sourire était revenu , elle tendit la
main la première .
Merci , merci bien .
Il avait pris la petite main gantée dans sa main
large, tachée de pastel. Toutes deux demeurèrent
ainsi quelques secondes , serrées étroitement, se se-
couant en bonne amitié. La jeune fille lui souriait
toujours, il avait sur les lèvres une question : « Quand
vous reverrai-je ? » Mais une honte l'empêcha de
parler. Alors , après avoir attendu , elle dégagea sa
main.
zola really made christine the most wholesome english girls literature (u know the
kind) acting character, n u just know hes gonna ruin her later and completely break
her, it's a pattern avec cemec! (peut etre une maniere de transmettre un message
L'ŒUVRE . 29
impactfully

- Adieu , monsieur .
Adieu, mademoiselle .
Christine , déjà , sans lever la tête , descendait
l'échelle de meunier , dont les marches craquaient ;
et Claude, brutalement, rentra chez lui, referma la
porte à la volée, en disant très haut :
Ah ! ces tonnerres de Dieu de femmes !
Il était furieux , enragé contre lui , enragé contre
les autres. Tout en bousculant du pied les meubles
qu'il rencontrait, il continuaitde se soulager, à pleine
voix. Comme il avait raison de ne jamais en laisser
monter une ! Ces gueuses-là n'étaient bonnes qu'à
vous faire tourner en bourrique. Ainsi, qui lui assu-
rait que celle-ci , avec son air innocent, ne s'était pas
abominablement fichue de lui ? Et il avait eu la bê-
tise de croire des contes à dormir debout : tous ses
doutes revenaient , jamais on ne lui ferait avaler la
veuve du général , ni l'accident de chemin de fer, ni
surtout le cocher. Est-ce que des histoires pareilles
arrivaient ? D'ailleurs , elle avait une bouche qui en
disait long , son air était drôle, au moment de filer.
Encore, s'il eût compris pourquoi elle mentait ! mais
non , des mensonges sans profit , inexplicables , l'art
pour l'art ! Ah ! elle riait bien, à cette heure !
Violemment, il replia le paravent et l'envoya dans
un coin. Elle avait dû lui en laisser un désordre ! Et,
quand il constata que tout se trouvait rangé , très
propre, la cuvette, la serviette, le savon, il s'emporta,
parce qu'elle n'avait pas fait le lit. Il se mit à le faire,
d'un effort exagéré , saisit à pleins bras le matelas
tiède encore, tapa des deux poings l'oreiller odorant,
étouffé par cette tiédeur , cette odeur pure de jeu-
nesse qui montaient des linges. Ensuite, il se débar-
bouilla à grande eau , pour se rafraîchir les tempes ;
3.
30 LES ROUGON - MACQUART .

et , dans la serviette humide , il retrouva le même


étouffement, cette haleine de vierge dont la douceur
éparse, errante par l'atelier, l'oppressait. Ce fut en
jurant qu'il mangea son chocolat dans la casserole ,
si enfiévré, si enragé de peindre, qu'il avalait en hâte
de grosses bouchées de pain .
Mais on meurt ici ! cria-t-il brusquement. C'est
la chaleur qui me rend malade .
Le soleil s'en était allé, il faisait moins chaud .
Et Claude , ouvrant une petite fenêtre, au ras du
toit, respira d'un air de profond soulagement la bouf-
fée de vent embrasé qui entrait. Il avait pris son
dessin , la tête de Christine , et il s'oublia longtemps
à la regarder.
II

Midi était sonné , Claude travaillait à son tableau,


lorsqu'une main familière tapa rudement contre la
porte. D'un mouvement instinctif, et dont il ne fut
pas le maître, le peintre glissa dans un carton la
tête de Christine, d'après laquelle il retouchait sa
grande figure de femme. Puis, il se décida à ouvrir.
-Pierre ! cria-t-il . Déjà toi ?
Pierre Sandoz, un ami d'enfance, était un garçon
de vingt-deux ans , très brun, à la tête ronde et volon-
taire, au nez carré, aux yeux doux, dans un masque
énergique, encadré d'un collier de barbe naissante.
J'ai déjeuné plus tôt, répondit-il, j'ai voulu te
donner une bonne séance ... Ah ! diable ! ça marche !
Il s'était planté devant le tableau, et il ajouta tout
de suite :

Tiens ! tu changes le type de la femme.


Un long silence se fit, tous deux regardaient, im-
mobiles . C'était une toile de cinq mètres sur trois ,
entièrement couverte, mais dont quelques morceaux
à peine se dégageaient de l'ébauche. Cette ébauche,
jetée d'un coup, avait une violence superbe , une ar
32 LES ROUGON - MACQUART.

dente vie de couleurs. Dans un trou de forêt, aux


murs épais de verdure, tombait une ondée de soleil ;
seule , à gauche , une allée sombre s'enfonçait, avec
une tache de lumière, très loin. Là, sur l'herbe, au
milieu des végétations de juin, une femme nue était
couchée, un bras sous la tête, enflant la gorge ; et
elle souriait, sans regard, les paupières closes, dans
la pluie d'or qui la baignait. Au fond, deux autres
petites femmes, une brune, une blonde , également
nues , luttaient en riant, détachaient, parmi les verts
des feuilles, deux adorables notes de chair. Et ,
comme au premier plan, le peintre avait eu besoin
d'une opposition noire, il s'était bonnement satis-
fait, en y asseyant un monsieur, vêtu d'un simple
veston de velours . Ce monsieur tournait le dos , on
ne voyait de lui que sa main gauche, sur laquelle il
s'appuyait, dans l'herbe .
Très belle d'indication, la femme ! reprit enfin
Sandoz. Mais , sapristi ! tu auras joliment du travail,
dans tout ça !
Claude, les yeux allumés sur son œuvre, eut un
geste de confiance .
Bah! j'ai le temps d'ici au Salon. En six mois ,
on en abat, de la besogne ! Cette fois, peut-être, je
finirai par me prouver que je ne suis pas une brute .
Et il se mit à siffler fortement, ravi sans le dire de
l'ébauche qu'il avait faite de la tête de Christine, sou-
levé par un de ces grands coups d'espoir, d'où il re-
tombait plus rudement dans ses angoisses d'artiste ,
que la passion de la nature dévorait .
Allons, pas de flâne ! cria-t-il. Puisque tu es là,
commençons .
Sandoz , par amitié, et pour lui éviter les frais d'un
modèle , avait offert de lui poser le monsieur du pre
L'ŒUVRE. 33

mier plan. En quatre ou cinq dimanches, le seul jour


où il fût libre, la figure se trouverait établie . Déjà, il
endossait le veston de velours, lorsqu'il eut une brus-
que réflexion .
Dis donc, tu n'as pas déjeuné sérieusement,
toi, puisque tu travaillais... Descends manger une
côtelette, je t'attends ici.
L'idée de perdre du temps indigna Claude .
Mais si , j'ai déjeuné, regarde la casserole ! .. Et
puis, tu vois qu'il reste une croûte de pain. Je la
mangerai ... Allons , allons, à la pose, paresseux !
Vivement, il reprenait sa palette, il empoignait ses
brosses, en ajoutant :
Dubuche vient nous chercher ce soir, n'est-ce
pas ?
Oui, vers cinq heures.
Eh bien ! c'est parfait, nous descendrons dîner
tout de suite ... Y es-tu à la fin ? La main plus à gau-
che , la tête penchée davantage .
Après avoir disposé les coussins, Sandoz s'était
installé sur le divan, tenant la pose. Il tournait le
dos , mais la conversation n'en continua pas moins
un moment encore , car il avait reçu le matin même
une lettre de Plassans, la petite ville provençale où
le peintre et lui s'étaient connus, en huitième , dès
leur première culotte usée sur les bancs du collège.
Puis , tous deux se turent. L'un travaillait, hors du
monde, l'autre s'engourdissait, dans la fatigue som-
nolente des longues immobilités .
C'était à l'âge de neuf ans que Claude avait eu
l'heureuse chance de pouvoir quitter Paris, pour
retourner dans le coin de Provence où il était né .
Sa mère, une brave femme de blanchisseuse, que
son fainéant de père avait lâchée à la rue, venait
34 LES ROUGON - MACQUART .

d'épouser un bon ouvrier, amoureux fou de sa jolie


peau de blonde . Mais, malgré leur courage, ils n'ar-
rivaient pas à joindre les deux bouts . Aussi avaient-
ils accepté de grand cœur, lorsqu'un vieux mon-
sieur de là-bas s'était présenté, en leur demandant
Claude, qu'il voulait mettre au collège, près de lui :
la toquade généreuse d'un original , amateur de
tableaux, que des bonshommes barbouillés autrefois
par le mioche avaient frappé. Et, jusqu'à sa rhéto-
rique , pendant sept ans , Claude était donc resté
dans le Midi , d'abord pensionnaire , puis externe, lo-
geant chez son protecteur. Un matin, on avait trouvé
ce dernier mort en travers de son lit, foudroyé Il
laissait par testament une rente de mille francs au
jeune homme, avec la faculté de disposer du capital,
à l'âge de vingt-cinq ans. Celui-ci, que l'amour de
la peinture enfiévrait déjà, quitta immédiatement le
collège, sans vouloir même tenter de passer son
baccalauréat , et accourut à Paris , où son ami San-
so hes also reckless
doz l'avait précédé.
Au collège de Plassans, dès leur huitième , il y
avait eu les trois inséparables, comme on les nom-
mait , Claude Lantier, Pierre Sandoz et Louis Du-
buche . Venus de trois mondes différents, opposés de
natures , nés seulement la même année , à quelques
mois de distance, ils s'étaient liés d'un coup et à ja-
mais, entraînés par des affinités secrètes, le tour-
ment encore vague d'une ambition commune, l'éveil
d'une intelligence supérieure, au milieu de la cohue
brutale des abominables cancres qui les battaient.
۱
Le père de Sandoz, un Espagnol réfugié en France
à la suite d'une bagarre politique, avait installé près
dé Plassans une papeterie, où fonctionnaient de nou-
veaux engins de son invention; puis, il était mort,
L'ŒUVRE. 35

abreuvé d'amertume, traqué par la méchanceté lo-


cale, en laissant à sa veuve une situation si compli-
quée, toute une série de procès si obscurs , que la
fortune entière avait coulé dans le désastre ; et la
mère , une Bourguignonne, cédant à sa rancune
contre les Provençaux, souffrant d'une paralysie
lente dont elle les accusait d'être aussi la cause,
s'était réfugiée à Paris avec son fils, qui la soutenait
maintenant d'un maigre emploi, la cervelle hantée
de gloire littéraire. Quant à Dubuche, l'aîné d'une
boulangère de Plassans , poussé par celle-ci, très
âpre, très ambitieuse , il était venu rejoindre ses
amis, plus tard, et il suivait les cours de l'École
comme élève architecte, vivant chichement des der-
nières pièces de cent sous que ses parents plaçaient
sur lui, avec une obstination de juifs qui escomp-
taient l'avenir à trois cents pour cent.
-

Sacredié ! murmura Sandoz dans le grand si-


lence, elle n'est pas commode , ta pose ! elle me
casse le poignet... Est-ce qu'on peut bouger, hein ?
Claude le laissa s'étirer, sans répondre. Il atta-
quait le veston de velours, à larges coups de brosse.
Puis, se reculant, clignant les yeux, il eut un rire
good thing zola decided to
add actual friendship to the
énorme, égayé par un brusque souvenir. mix, enfin sil lexploite

Dis donc, tu te rappelles, en sixième, le jour


où Pouillaud alluma les chandelles dans l'armoire
de ce crétin de Lalubie ? Oh ! la terreur de Lalubie,
avant de grimper à sa chaire, quand il ouvrit son ar-
moire pour prendre ses livres, et qu'il aperçut cette
chapelle ardente ! ... Cinq cents vers à toute la classe!
Sandoz, gagné par cet accès de gaieté, s'était ren-
versé sur le divan. Il reprit la pose, en disant :
Ah ! l'animal de Pouillaud ! ... Tu sais que, dans
sa lettre de ce matin, il m'annonce justement le ma
36 LES ROUGON - MACQUART .

riage de Lalubie . Cette vieille rosse de professeur


épouse une jolie fille. Mais tu la connais, la fille de
Galissard , le mercier, la petite blonde à qui nous
allions donner des sérénades !
Les souvenirs étaient lâchés, Claude et Sandoz ne
tarirent plus, l'un fouetté et peignant avec une fièvre
croissante , l'autre tourné toujours vers le mur, par-
lant du dos, les épaules secouées de passion .
Ce fut d'abord le collège, l'ancien couvent moisi
qui s'étendait jusqu'aux remparts, les deux cours
plantées d'énormes platanes , le bassin vaseux, vert
de mousse , où ils avaient appris à nager, et les
classes du bas dont les plâtres ruisselaient, et le ré-
fectoire empoisonné du continuel graillon des eaux
de vaisselle , et le dortoir des petits, fameux par ses
horreurs, et la lingerie , et l'infirmerie, peuplées de
sœurs délicates, des religieuses en robe noire , si
douces sous leur coiffe blanche ! Quelle affaire, lors-
que sœur Angèle, celle dont la figure de vierge ré-
volutionnait la cour des grands, avait disparu un
beau matin avec Hermeline, un gros de la rhéto-
rique, qui, par amour, se faisait sur les mains des
entailles au canif, pour monter et pour qu'elle lui
posât des bandes de taffetas d'Angleterre !
* Puis , le personnel entier défila, une chevauchée
lamentable , grotesque et terrible, des profils de mé-
chanceté et de souffrance : le proviseur qui se ruinait
en réceptions pour marier ses filles, deux grandes
belles filles élégantes, que des dessins et des inscrip-
tions abominables insultaient sur tous les murs ; le
censeur, Pifard , dont le nez fameux s'embusquait
derrière les portes, pareil à une couleuvrine , déce-
lant au loin sa présence ; la kyrielle des professeurs ,
chacun éclaboussé de l'injure d'un surnom, le sévère
L'ŒUVRE . 37

Rhadamante qui n'avait jamais ri, la Crasse qui tei-


gnait les chaires en noir, du continuel frottement de
sa tête , Tu-m'as-trompé-Adèle, le maître de physi-
que, un cocu légendaire, auquel dix générations de
galopins jetaient le nom de sa femme, jadis surprise ,
disait- on, entre les bras d'un carabinier ; d'autres,
d'autres encore, Spontini, le pion féroce, avec son
couteau corse qu'il montrait rouillé du sang de trois
cousins , le petit Chantecaille, si bon enfant, qu'il
laissait fumer en promenade ; jusqu'à un marmiton
de la cuisine et à la laveuse d'assiettes, deux mons-
tres , qu'on avait surnommés Paraboulomenos et
Paralleluca, et qu'on accusait d'une idylle dans les
épluchures.
Ensuite arrivaient les farces, les soudaines évo-
cations des bonnes blagues, dont on se tordait après
des années . Oh ! le matin où l'on avait brûlé dans le
poêle les souliers de Mimi-la-Mort, autrement dit le
Squelette- Externe, un maigre garçon qui apportait
en contrebande le tabac à priser de toute la classę!
Et le soir d'hiver où l'on était allé voler des allu-
mettes à la chapelle, près de la veilleuse, pour fumer
des feuilles sèches de marronnier dans des pipes de
roseau ! Sandoz, qui avait fait le coup , avouait main-
tenant son épouvante, sa sueur froide , en dégringc-
lant du chœur, noyé de ténèbres. Et lejour où Claude,
au fond de son pupitre, avait eu la belle idée de
griller des hannetons, pour voir si c'était bon à man-
ger, comme on le disait ! Une puanteur si âcre, une
fumée si épaisse s'était échappée du pupitre, que le
pion avait saisi la cruche, croyant à un incendie . Et
la maraude, le pillage des champs d'oignons en pro-
menade ; les pierres jetées dans les vitres, où le grand-
chic était d'obtenir, avec les cassures, des cartes de
4
38 LES ROUGON - MACQUART .

géographie connues ; les leçons de grec écrites à


l'avance, en gros caractères, sur le tableau noir, et
lues couramment par tous les cancres, sans que le
professeur s'en aperçût ; les bancs de la cour sciés ,
puis portés autour du bassin comme des cadavres
d'émeute, en long cortège , avec des chants funèbres
Ah! oui, fameuse, celle-ci ! Dubuche , qui faisait le
clergé, s'était fichu au fond du bassin, en voulant
prendre de l'eau dans sa casquette, pour avoir un bé-
nitier. Et la plus drôle, la meilleure, la nuit où Pouil-
laud avait attaché tous les pots de chambre du dor-
toir à une même corde qui passait sous les lits, puis
au matin, un matin de grandes vacances, s'était mis
àtirer en fuyant par le corridor et par les trois étages
de l'escalier, avec cette effroyable queue de faïence,
qui bondissait et volait en éclats derrière lui !
Claude resta, un pinceau en l'air, la bouche fendue
d'hilarité , criant :
- Cet animal de Pouillaud ! ... Et il t'a écrit ? qu'est-
ce qu'il fabrique maintenant, Pouillaud ?
Mais rien du tout, mon vieux ! répondit Sandoz ,
en se remontant sur les coussins . Sa lettre est d'un
bête ! ... Il finit son droit, il reprendra ensuite l'étude
d'avoué de son père. Et si tu voyais le ton qu'il a
déjà, toute la gourme imbécile d'un bourgeois qui
se range !
• Il y eut un nouveau silence. Et il ajouta :
Ah ! nous, vois-tu, mon vieux, nous avons été
protégés.
Alors , d'autres souvenirs leur vinrent, ceux dont
leurs cœurs battaient à grands coups , les belles jour-
nées de plein air et de plein soleil qu'ils avaient vécues
là-bas, hors du collège. Tout petits, dès leur sixième,
les trois inséparables s'étaient pris de la passion des
L'ŒUVRE . 39

longues promenades . Ils profitaient des moindres


congés, ils s'en allaient à des lieues, s'enhardissant à
mesure qu'ils grandissaient, finissant par courir le
pays entier, des voyages qui duraient souvent plu-
sieurs jours . Et ils couchaient au petit bonheur de
la route, au fond d'un trou de rocher, sur l'aire pa-
vée , encore brûlante, où la paille du blé battu leur
faisait une couche molle, dans quelque cabanon dé-
sert, dont ils couvraient le carreau d'un lit de thym
et de lavande. C'étaient des fuites loin du monde,
une absorption instinctive au sein de la bonne nature ,
une adoration irraisonnée de gamins pour les arbres,
les eaux, les monts, pour cette joie sans limite d'être
seuls et d'être libres .
Dubuche, qui était pensionnaire, se joignait seule-
ment aux deux autres les jours de vacances . Il avait
du reste les jambes lourdes, la chair endormie du
bon élève piocheur. Mais Claude et Sandoz ne se las-
saient pas, allaient chaque dimanche s'éveiller dès
quatre heures du matin, en jetant des cailloux dans
leurs persiennes . L'été surtout , ils rêvaient de la
Viorne , le torrent dont le mince filet arrose les prai-
ries basses de Plassans . Ils avaient douze ans à peine,
qu'ils savaient nager ; et c'était une rage de barboter
au fond des trous, où l'eau s'amassait, de passer là
des journées entières, tout nus, à se sécher sur le
sable brûlant pour replonger ensuite, à vivre dans la
rivière, sur le dos, sur le ventre, fouillant les herbes
des berges, s'enfonçant jusqu'aux oreilles et guet-
tant pendant des heures les cachettes des anguilles .
Ce ruissellement d'eau pure qui les trempait au grand
soleil , prolongeait leur enfance , leur donnait des
rires frais de galopins échappés , lorsque , jeunes
hommes déjà, ils rentraient à la ville, par les ar-
40 LES ROUGON - MACQUART .

deurs troublantes des soirées de juillet. Plus tard,


la chasse les avaient envahis , mais la chasse telle
qu'on la pratique dans ce pays sans gibier, six lieues
faites pour tuer une demi-douzaine de becfigues , des
expéditions formidables dont ils revenaient souvent
les carniers vides , avec une chauve - souris impru-
dente, abattue à l'entrée du faubourg, en déchar-
geant les fusils. Leurs yeux se mouillaient au souve-
nir de ces débauches de marche : ils revoyaient les
routes blanches, à l'infini, couvertes d'une couche
de poussière, comme d'une tombée épaisse de neige ;
ils les suivaient toujours, toujours, heureux d'y en-
tendre craquer leurs gros souliers, puis ils coupaient
à travers champs, dans des terres rouges , chargées
de fer, où ils galopaient encore, encore ; et un ciel de
plomb, pas une ombre, rien que des oliviers nains ,
que des amandiers au grêle feuillage ; et, à chaque
retour, une délicieuse hébétude de fatigue , la for-
fanterie triomphante d'avoir marché davantage que
l'autre fois , le ravissement de ne plus se sentir aller,
d'avancer seulement par la force acquise, en se
fouettant de quelque terrible chanson de troupier,
qui les berçait comme du fond d'un rêve .
Déjà , Claude , entre sa poire à poudre et sa boîte
de capsules , emportait un album où il crayonnait
des bouts d'horizon ; tandis que Sandoz avait tou-
jours dans sa poche le livre d'un poète. C'était une
frénésie romantique , des strophes ailées alternant
avec les gravelures de garnison , des odes jetées
au grand frisson lumineux de l'air qui brûlait ; et,
quand ils avaient découvert une source , quatre
saules tachant de gris la terre éclatante, ils s'y ou-
bliaient jusqu'aux étoiles, ils y jouaient les drames
qu'ils savaient par cœur, la voix enflée pour les
L'ŒUVRE . 41

héros , toute mince et réduite à un chant de fifre


pour les ingénues et les reines. Ces jours-là, ils
laissaient les moineaux tranquilles . Dans cette pro-
vince reculée, au milieu de la bêtise somnolente des
petites villes, ils avaient ainsi, dès quatorze ans , vécu
isolés, enthousiastes, ravagés d'une fièvre de littéra-
ture et d'art. Le décor énorme d'Hugo, les imagina-
tions géantes qui s'y promènent parmi l'éternelle
bataille des antithèses, les avaient d'abord ravis en
pleine épopée, gesticulant, allant voir le soleil se
coucher derrière des ruines, regardant passer la vie
sous un éclairage faux et superbe de cinquième acte .
Puis , Musset était venu les bouleverser de sa pas-
sion et de ses larmes, ils écoutaient en lui battre
leur propre cœur, un monde s'ouvrait plus humain,
qui les conquérait par la pitié, par l'éternel cri de
misère qu'ils devaient désormais entendre monter
de toutes choses. Du reste, ils étaient peu difficiles, ils
montraient une belle gloutonnerie de jeunesse, un
furieux appétit de lecture, où s'engouffraient l'excel-
lent et le pire, si avides d'admirer, que souvent des
œuvres exécrables les jetaient dans l'exaltation des
purs chefs-d'œuvre .
Et, comme Sandoz le disait à présent , c'était l'a-
mour des grandes marches , c'était cette fringale de
lecture, qui les avaient protégés de l'engourdissement
invincible du milieu. Ils n'entraient jamais dans un
café, ils professaient l'horreur des rues, posaient
même pour y dépérir comme des aigles mis en
cage, lorsque déjà des camarades à eux traînaient
leurs manches d'écoliers sur les petites tables de
marbre, en jouant aux cartes la consommation. Cette
vie provinciale qui prenait les enfants tout jeunes
dans l'engrenage de son manège, l'habitude du cercle ,
4.
42 LES ROUGON - MACQUART .

le journal épelé jusqu'aux annonces, la partie de do-


minos sans cesse recommencée, la même prome-
nade à la même heuré sur la même avenue, l'abrutis-
sement final sous cette meule qui aplatit les cervelles ,
les indignait, les jetait à des protestations, escala-
dant les collines voisines pour y découvrir des soli-
⚫tudes ignorées, déclamant des vers sous des pluies
battantes , sans vouloir d'abri, par haine des cités .
Ils projetaient de camper au bord de la Viorne, d'y
vivre en sauvages, dans la joie d'une baignade con-
tinuelle , avec cinq ou six livres , pas plus , qui au-
raient suffi à leurs besoins . La femme elle-même
était bannie, ils avaient des timidités , des maladres-
ses , qu'ils érigeaient en une austérité de gamins su-
périeurs . Claude , pendant deux ans, s'était consumé
d'amour pour une apprentie chapellière, que chaque
soir il accompagnait de loin ; et jamais il n'avait eu
l'audace de lui adresser la parole. Sandoz nourris-
sait des rêves , des dames rencontrées en voyage, des
filles très belles qui surgiraient dans un bois in-
connu, qui se livreraient tout un jour, puis qui se
dissiperaient comme des ombres, au crépuscule. Leur
seule aventure galante les égayait encore, tant elle
leur semblait sotte : des sérénades données à deux
petites demoiselles, du temps où ils faisaient partie de
la musique du collège ; des nuits passées sous une
fenêtre , à jouer de la clarinette et du cornet à pis-
ton ; des cacophonies affreuses effarant les bourgeois
du quartier, jusqu'au soir mémorable où les parents
révoltés avaient vidé sur eux tous les pots à eau de
la famille .

Ah! l'heureux temps, et quels rires attendris, au


moindre souvenir! Les murs de l'atelier étaient jus-
tement couverts d'une série d'esquisses, faites là-bas

L'ŒUVRE . 43

par le peintre, dans un récent voyage. C'était comme


s'ils avaient eu , autour d'eux, les anciens horizons,
l'ardent ciel bleu sur la campagne rousse. Là, une
plaine s'étendait, avec le moutonnement des petits
oliviers grisâtres , jusqu'aux dentelures roses des col-
lines lointaines. Ici, entre des coteaux brûlés , cou-
leur de rouille, l'eau tarie de la Viorne se desséchait
sous l'arche d'un vieux pont, enfariné de poussière,
sans autre verdure que des buissons morts de soif.
Plus loin , la gorge des Infernets ouvrait son entaille
béante, au milieu de ses écroulements de roches
foudroyées , un immense chaos , un désert farouche,
roulant à l'infini ses vagues de pierre. Puis, toutes
sortes de coins bien connus : le vallon de Repen-
tance, si resserré, si ombreux, d'une fraîcheur de
bouquet parmi les champs calcinés ; le bois des
Trois -Bons-Dieux, dont les pins, d'un vert dur et
verni, pleuraient leur résine sous le grand soleil ; le
Jas de Bouffan , d'une blancheur de mosquée , au
centre de ses vastes terres, pareilles à des mares de
sang ; d'autres, d'autres encore, des bouts de routes
aveuglantes qui tournaient, des ravins où la chaleur
semblait faire monter des bouillons à la peau cuite
des cailloux, des langues de sable altérées et ache-
vant de boire goutte à goutte la rivière , des trous de
taupe , des sentiers de chèvre , des sommets dans
l'azur .

Tiens ! s'écria Sandoz en se tournant vers une


étude , où est-ce donc, ça ?
Claude, indigné , brandit sa palette .
Comment! tu ne te souviens pas ?... Nous
avons failli nous y casser les os. Tu sais bien, le
jour où nous avons grimpé avec Dubuche, du fond
de Jaumegarde. C'était lisse comme la main, nous
44 LES ROUGON - MACQUART.

nous cramponnions avec les ongles ; tellement qu'au


beau milieu, nous ne pouvions plus ni monter ni
descendre ... Puis, en haut, quand il s'est agi de faire
cuire les côtelettes , nous nous sommes presque
battus , toi et moi.
Sandoz, maintenant, se rappelait.
Ah ! oui, ah ! oui, chacun devait faire cuire la
sienne, sur des baguettes de romarin, et comme mes
baguettes brûlaient, tu m'exaspérais à blaguer ma
côtelette qui se réduisait en charbon .
Un fou rire les secouait encore . Le peintre se remit
à son tableau , et il conclut gravement :
Fichu tout ça, mon vieux ! Ici, maintenant, il
n'y a plus à flåner .
C'était vrai , depuis que les trois inséparables
avaient réalisé leur rêve de se retrouver ensemble à
Paris , pour le conquérir, l'existence se faisait terri-
blement dure. Ils essayaient bien de recommencer
les grandes promenades d'autrefois , ils partaient à
pied, certains dimanches, par la barrière de Fontai-
nebleau, allaient battre les taillis de Verrières, pous-
saient jusqu'à Bièvre, traversaient les bois de Belle-
vue et de Meudon, puis rentraient par Grenelle . Mais
ils accusaient Paris de leur gâter les jambes , ils n'en
quittaient plus guère le pavé, tout entiers à leur ba-
taille.

Du lundi au samedi, Sandoz s'enrageait à la mairie


du cinquième arrondissement, dans un coin sombre
du bureau des naissances, cloué là par l'unique pen-
sée de sa mère , que ses cent cinquante francs nour-
rissaient mal . De son côté, Dubuche, pressé de payer
à ses parents les intérêts des sommes placées sur sa
tête , cherchait de basses besognes chez des archi-
tectes, en dehors de ses travaux de l'École . Claude ,
L'ŒUVRE . 45

lui, avait sa liberté, grâce aux mille francs de rente ;


mais quelles fins de mois terribles, surtout lorsqu'il
partageait le fond de ses poches ! Heureusement, il
commençait à vendre de petites toiles achetées des
dix et douze francs par le père Malgras, un marchand
rusé ; et, du reste, il aimait mieux crever la faim,
que de recourir au commerce, à la fabrication des
portraits bourgeois , des saintetés de pacotille , des
stores de restaurant et des enseignes de sage-femme.
Lors de son retour, il avait eu, dans l'impasse des
Bourdonnais, un atelier très vaste ; puis, il était venu
au quai de Bourbon, par économie. Il y vivait en
sauvage , d'un absolu dédain pour tout ce qui n'était
pas la peinture, brouillé avec sa famille qui le dé-
goûtait , ayant rompu avec une tante, charcutière
aux Halles, parce qu'elle se portait trop bien, gardant
seulement au cœur la plaie secrète de la déchéance
de sa mère, que des hommes mangeaient et pous-
saient au ruisseau .
Brusquement , il cria à Sandoz :
Eh ! dis donc , si tu voulais bien ne pas t'avachir !
Mais Sandoz déclara qu'il s'ankylosait, et il sauta
du canapé, pour se dérouiller les jambes. Il y eut un
repos de dix minutes . On parla d'autre chose. Claude
se montrait débonnaire. Quand son travail marchait,
il s'allumait peu à peu, il devenait bavard, lui qui
peignait les dents serrées , rageant à froid , dès qu'il
sentait la nature lui échapper. Aussi, à peine son
ami eut-il repris la pose, qu'il continua d'un flot in-
tarissable, sans perdre un coup de pinceau .
Hein ? mon vieux, ça marche ! Tu as une crâne
tournure, là dedans ... Ah ! les crétins, s'ils me refu-
sent celui-ci, par exemple ! Je suis plus sévère pour
moi qu'ils ne le sont pour eux, bien sûr; et, lorsque
46 LES ROUGON - MACQUART .

je me reçois un tableau , vois-tu, c'est plus sérieux


que s'il avait passé devant tous les jurys de la terre...
Tu sais, mon tableau des Halles , mes deux gamins
sur des tas de légumes, eh bien! je l'ai gratté, déci-
dément : ça ne venait pas, je m'étais fichu là dans
une sacrée machine, trop lourde encore pour mes
épaules . Oh ! je reprendrai ça un jour, quand je sau-
rai , et j'en ferai d'autres, oh ! des machines à les flan-
quer tous par terre d'étonnement !
Il eut un grand geste, comme pour balayer une
foule ; il vida un tube de bleu sur sa palette , puis, il
ricana en demandant quelle tête aurait devant sa
peinture son premier maître, le père Belloque , un
ancien capitaine manchot, qui, depuis un quart de
siècle, dans une salle du Musée, enseignait les belles
hachures aux gamins de Plassans. D'ailleurs, à Paris ,
Berthou , le célèbre peintre de Néron au Cirque, dont
il avait fréquenté l'atelier pendant six mois, ne lui
avait-il pas répété, à vingt reprises, qu'il ne ferait
jamais rien ! Ah ! qu'il les regrettait aujourd'hui , ces
six mois d'imbéciles tâtonnements, d'exercices niais
sous la férule d'un bonhomme dont la caboche diffé-
rait de la sienne ! Il en arrivait à déclamer contre le
travail au Louvre, il se serait, disait-il, coupé le poi-
gnet, plutôt que d'y retourner gåter son œil à une
de ces copies, qui encrassent pour toujours la vision
du monde où l'on vit. Est-ce que, en art, il y avait
autre chose que de donner ce qu'on avait dans le
ventre ? est-ce que tout ne se réduisait pas à planter
une bonne femme devant soi, puis à la rendre comme
on la sentait? est-ce qu'une botte de carottes , oui,
une botte de carottes ! étudiée directement, peinte
naïvement, dans la note personnelle où on la voit, ne
valait pas les éternelles tartines de l'École, cette pein-
L'ŒUVRE . 47

ture au jus de chique, honteusement cuisinée d'a-


près les recettes ? Le jour venait où une seule carotte
originale serait grosse d'une révolution. C'était pour-
quoi, maintenant, il se contentait d'aller peindre à
l'atelier Boutin, un atelier libre qu'un ancien modèle
tenait rue de la Huchette . Quand il avait donné ses
vingt francs au massier, iltrouvait là du nu, des hom-
mes, des femmes , à en faire une débauche, dans son
coin; et il s'acharnait, il y perdait le boire et le man-
ger, luttant sans repos avec la nature, fou de travail,
à côté des beaux fils qui l'accusaient de paresse igno-
rante, et qui parlaient arrogamment de leurs études,
parce qu'ils copiaient des nez et des bouches , sous
l'œil d'un maître .
Écoute ça, mon vieux, quand un de ces cocos-
là aura bâti un torse comme celui-ci, il montera me
le dire , et nous causerons.
Du bout de sa brosse, il indiquait une académie
peinte, pendue au mur, près de la porte. Elle était
superbe, enlevée avec une largeur de maître ; et, à
côté, il y avait encore d'admirables morceaux, des
pieds de fillette, exquis de vérité délicate, un ventre
de femme surtout, une chair de satin, frissonnante,
vivante du sang qui coulait sous la peau . Dans ses
rares heures de contentement, il avait la fierté de ces
quelques études, les seules dont il fût satisfait , celles
qui annonçaient un grand peintre, doué admirable-
ment, entravé par des impuissances soudaines et
inexpliquées .
Il poursuivit avec violence, sabrant à grands coups
le veston de velours , se fouettant dans son intransi-
geance qui ne respectait personne :
Tous des barbouilleurs d'images à deux sous,
des réputations volées , des imbéciles ou des malins
48 LES ROUGON - MACQUART .

à genoux devant la bêtise publique ! Pas un gaillard


qui flanque une gifle aux bourgeois ! ... Tiens ! le père
Ingres , tu sais s'il me tourne sur le cœur , celui- là,
avec sa peinture glaireuse ? Eh bien ! c'est tout de
même un sacré bonhomme, etje le trouve très crâne,
et je lui tire mon chapeau, car il se fichait de tout, il
avait un dessin du tonnerre de Dieu , qu'il a fait ava-
ler de force aux idiots qui croient aujourd'hui le com-
prendre... Après ça, entends-tu ! ils ne sont que deux,
Delacroix et Courbet. Le reste, c'est de la fripouille...
Hein ? le vieux lion romantique , quelle fière allure !
En voilà un décorateur qui faisait flamber les tons !
Et quelle poigne ! Il aurait couvert les murs de Paris ,
si on les lui avait donnés : sa palette bouillait et dé-
bordait . Je sais bien , ce n'était que de la fantasma-
gorie ; mais , tant pis ! ça me gratte, il fallait ça, pour
incendier l'École ... Puis , l'autre est venu , un rude
ouvrier, le plus vraiment peintre du siècle, et d'un
métier absolument classique , ce que pas un de ces
crétins n'a senti. Ils ont hurlé, parbleu ! ils ont crié
à la profanation, au réalisme, lorsque ce fameux
réalisme n'était guère que dans les sujets ; tandis que
la vision restait celle des vieux maîtres et que la fac-
ture reprenait et continuait les beaux morceaux de
nos musées ... Tous les deux, Delacroix et Courbet, se
sont produits à l'heure voulue. Ils ont fait chacun
son pas en avant. Et, maintenant, oh ! maintenant...
Il se tut, se recula pour juger l'effet, s'absorba une
minute dans la sensation de son œuvre , puis repartit :
Maintenant, il faut autre chose... Ah ! quoi? je
ne sais pas au juste ! Si je savais et si je pouvais , je
serais très fort. Oui, il n'y aurait plus que moi... Mais
ce que je sens, c'est que le grand décor romantique
de Delacroix craque et s'effondre ; et c'est encore que
L'ŒUVRE . 49

la peinture noire de Courbet empoisonne déjà le ren-


fermé, le moisi de l'atelier où le soleil n'entre ja-
mais... Comprends-tu, il faut peut-être le soleil , il
faut le plein air , une peinture claire et jeune , les
choses et les êtres tels qu'ils se comportent dans de la
vraie lumière , enfin je ne puis pas dire , moi ! notre
peinture à nous , la peinture que nos yeux d'aujour-.
d'hui doivent faire et regarder.
Sa voix s'éteignit de nouveau , il bégayait , n'arri-
vait pas à formuler la sourde éclosion d'avenir qui
montait en lui. Un grand silence tomba , pendant.
qu'il achevait d'ébaucher le veston de velours , fré-
missant .

Sandoz l'avait écouté, sans lâcher la pose . Et , le.


dos tourné, comme s'il eût parlé au mur, dans un
rêve , il dit alors à son tour :
Non , non , on ne sait pas, il faudrait savoir....
Moi, chaque fois qu'un professeur a voulu m'imposer-
une vérité , j'ai eu une révolte de défiance , en son-
geant : « Il se trompe ou il me trompe. » Leurs idées.
m'exaspèrent , il me semble que la vérité est plus.
large... Ah ! que ce serait beau, si l'on donnait son
existence entière à une œuvre , où l'on tâcherait de
mettre les choses, les bêtes, les hommes, l'arche im-
mense ! Et pas dans l'ordre des manuels de philoso-
phie, selon la hiérarchie imbécile dont notre orgueil
se berce ; mais en pleine coulée de la vie universelle ,
un monde où nous ne serions qu'un accident, où le
chien qui passe, et jusqu'à la pierre des chemins ,
nous complèteraient, nous expliqueraient ; enfin , le
grand tout, sans haut ni bas, ni sale ni propre , tel
qu'il fonctionne... Bien sûr, c'est à la science que
doivent s'adresser les romanciers et les poètes , elle
est aujourd'hui l'unique source possible. Mais ,
5
50.. LES ROUGON - MACQUART .

voilà ! que lui prendre, comment marcher avec elle ?


Tout de suite, je sens que je patauge Ah! si je
savais , si je savais, quelle série de bouquins je lan-
cerais à la tête de la foule !
Il se tut, lui aussi. L'hiver précédent, il avait publié
son premier livre, une suite d'esquisses aimables, rap-
portées de Plassans, parmi lesquelles quelques notes
plus rudes indiquaient seules le révolté, le passionné
de vérité et de puissance. Et, depuis, il tâtonnait , il
s'interrogeait, dans le tourment des idées, confuses
encore, qui battaient son crâne. D'abord , épris des
besognes géantes , il avait eu le projet d'une genèse
de l'univers , en trois phases : la création , rétablie
d'après la science ; l'histoire de l'humanité, arrivant à
son heure jouer son rôle , dans la chaîne des êtres ;
l'avenir, les êtres se succédant toujours, achevant de
créer le monde, par le travail sans fin de la vie. Mais
il s'était refroidi devant les hypothèses trop hasar-
dées de cette troisième phase ; et il cherchait un cadre
plus resserré, plus humain, où il ferait tenir pourtant
sa vaste ambition .
Ah ! tout voir et tout peindre ! reprit Claude,
après un long intervalle. Avoir des lieues de murailles
à couvrir , décorer les gares , les halles , les mairies ,
tout ce qu'on bâtira, quand les architectes ne seront
plus des crétins ! Et il ne faudra que des muscles et
une tête solides , car ce ne sont pas les sujets qui
manqueront... Hein ? la vie telle qu'elle passe dans les
rues , la vie des pauvres et des riches , aux marchés ,
aux courses , sur les boulevards , au fond des ruelles
populeuses ; et tous les métiers en branle ; et toutes
les passions remises debout, sous le plein jour; et les
paysans, et les bêtes , et les campagnes ! On verra,
on verra, si je ne suis pas une brute ! J'en ai des four
L'ŒUVRE . 51

millements dans les mains. Oui ! toute la vie mo-


derne ! Des fresques hautes comme le Panthéon ! Une
sacrée suite de toiles à faire éclater le Louvre !
Dès qu'ils étaient ensemble , le peintre et l'écrivain
en arrivaient d'ordinaire à cette exaltation . Ils se fouet-
taient mutuellement, ils s'affolaient de gloire ; et il y
avait là une telle envolée de jeunesse, une telle pas-
sion du travail, qu'eux-mêmes souriaient ensuite de
ces grands rêves d'orgueil , ragaillardis, comme entre-
-tenus en souplesse et en force .
Claude , qui se reculait maintenant jusqu'au mur, y
demeura adossé, s'abandonnant. Alors, Sandoz, brisé
par la pose, quitta le divan et alla se mettre près de
lui. Puis, tous deux regardèrent, de nouveau muets .
Le monsieur en veston de velours était ébauché entiè-
rement ; la main, plus poussée que le reste, faisait
dans l'herbe une note très intéressante, d'une jolie
fraîcheur de ton ; et la tache sombre du dos s'enlevait
avec tant de vigueur, que les petites silhouettes du
fond, les deux femmes luttant au soleil, semblaient
s'être éloignées , dans le frisson lumineux de la clai-
rière ; tandis que la grande figure, la femme nue et
couchée , à peine indiquée encore, flottait toujours,
ainsi qu'une chair de songe, une Ève désirée nais-
sant de la terre, avec son visage qui souriait, sans
regard , les paupières closes .
Décidément, comment appelles-tu ça ? demanda
Sandoz .
Plein air, répondit Claude d'une voix brève .
Mais ce titre parut bien technique à l'écrivain, qui,
malgré lui, était parfois tenté d'introduire de la litté-
rature dans la peinture .
Plein air, ça ne dit rien.
Ça n'a besoin de rien dire ... Des femmes et un
52 LES ROUGON - MACQUART .

homme se reposent dans une forêt, au soleil. Est-ce


que ça ne suffit pas ? Va, il y en a assez pour faire un
chef-d'œuvre .

Il renversa la tête, il ajouta entre ses dents :


Nom d'un chien, c'est encore noir ! J'ai ce sacré
Delacroix dans l'œil. Et ça, tiens ! cette main-là, c'est
du Courbet... Ah! nous y trempons tous, dans la sauce
romantique. Notre jeunesse y a trop barboté, nous
en sommes barbouillés jusqu'au menton. Il nous fau-
dra une fameuse lessive .
Sandoz haussa désespérément les épaules : lui
aussi se lamentait d'être né au confluent d'Hugo et de
Balzac. Cependant, Claude restait satisfait, dans l'ex-
citation heureuse d'une bonne séance . Si son ami
pouvait lui donner deux ou trois dimanches pareils ,
le bonhomme y serait, et carrément. Pour cette fois ,
il y en avait assez. Tous deux plaisantèrent, car d'ha-
bitude il tuait ses modèles, ne leslâchant qu'évanouis ,
morts de fatigue. Lui-même attendait de tomber, les
jambes rompues, le ventre vide. Et, comme cinq
heures sonnaient au coucou, il se jeta sur son reste
de pain, il le dévora. Épuisé, il le cassait de ses
doigts tremblants, il le mâchait à peine, revenu
devant son tableau , repris par son idée, au point qu'il
ne savait même pas qu'il mangeait.
Cinq heures , dit Sandoz qui s'étirait, les bras en
l'air . Nous allons dîner... Justement, voici Dubuche.
On frappait, et Dubuche entra. C'était un gros gar-
çon brun, au visage correct et bouffi , les cheveux ras,
les moustaches déjà fortes. Il donna des poignées de
main, il s'arrêta d'un air interloqué devant le tableau .
Au fond, cette peinture déréglée le bousculait, dans
la pondération de sa nature, dans son respect de bon
élève pour les formules établies ; et sa vieille amitié
L'ŒUVRE . 53

seule empêchait d'ordinaire ses critiques. Mais, cette


fois , tout son être se révoltait, visiblement.
Eh bien ! quoi donc ? ça ne te va pas ? demanda
Sandoz qui le guettait .
Si, si , oh ! très bien peint ... Seulement...
Allons, accouche. Qu'est-ce qui te chiffonne ?
Seulement, c'est ce monsieur, tout habillé, là,
au milieu de ces femmes nues ... On n'a jamais vu ça.
Du coup, les deux autres éclatèrent. Est-ce qu'au
Louvre, il n'y avait pas cent tableaux composés de la
sorte ? Et puis , si l'on n'avait jamais vu ça, on le ver-
rait. On s'en fichait bien, du public!
Sans se troubler sous la furie de ces réponses, Du-
buche répétait tranquillement :
Le public ne comprendra pas ... Le public trou-
vera ça cochon... Oui, c'est cochon .
Sale bourgeois ! cria Claude exaspéré . Ah ! ils te
crétinisent raide à l'École, tu n'étais pas si bête !
C'était la plaisanterie courante de ses deux amis,
depuis qu'il suivait les cours de l'École des Beaux-
Arts . Il battit alors en retraite, un peu inquiet de la
violence que prenait la querelle ; et il se sauva, en
tapant sur les peintres. Ça, on avait raison de le dire,
les peintres étaient de jolis crétins, à l'École. Mais ,
pour les architectes , la question changeait. Où vou-
lait- on qu'il fit ses études ? Il se trouvait bien forcé
de passer par là. Plus tard, ça ne l'empêcherait pas
d'avoir ses idées à lui. Et il affecta une allure très
révolutionnaire .
Bon ! dit Sandoz, du moment que tu fais des
excuses , allons dîner.
Mais Claude , machinalement, avait repris un pin-
ceau , et il s'était remis au travail. Maintenant, à côté
du monsieur en veston, la figure de la femme ne te-
5.
54 LES ROUGON - MACQUART.

nait plus. Énervé, impatient, il la cernait d'un trait


vigoureux, pour la rétablir au plan qu'elle devait
occuper.
Viens-tu ? répéta son ami .
Tout à l'heure, que diable ! rien ne presse ...
Laisse-moi indiquer ça, et je suis à vous .
Sandoz hocha la tête ; puis , doucement, de peur
de l'exaspérer davantage :
Tu as tort de t'acharner, mon vieux... Oui, tu
es éreinté, tu crèves de faim, et tu vas encore gâter
ton affaire, comme l'autre jour.
D'un geste irrité, le peintre lui coupa la parole.
C'était sa continuelle histoire : il ne pouvait lâcher à
temps la besogne, il se grisait de travail, dans le
besoin d'avoir une certitude immédiate, de se prouver
qu'il tenait enfin son chef-d'œuvre. Des doutes ve-
naient de le désespérer, au milieu de sa joie d'une
bonne séance : avait-il eu raison de donner une telle
puissance au veston de velours ? retrouverait-il la
note éclatante qu'il voulait pour sa figure nue ? Et il
serait plutôt mort là, que de ne pas savoir tout de
suite . Il tira fiévreusement la tête de Christine du
carton où il l'avait cachée , comparant, s'aidant de
ce document pris sur nature .
Tiens ! s'écria Dubuche, où as-tu dessiné ça? ...
Qui est- ce ?
Claude, saisi de cette question, ne répondit point ;
puis, sans raisonner, lui qui leur disait tout, il mentit,
cédant à une pudeur singulière, au sentiment délicat
de garder pour lui seul son aventure .
Hein ! qui est- ce ? répétait l'architecte .
Oh ! personne, un modèle.
Vrai, un modèle ! Toute jeune, n'est-ce pas ?
Elle est très bien... Tu devrais me donner l'adresse,
L'ŒUVRE . 55

pas pour moi, pour un sculpteur qui cherche une


Psyché . Est- ce que tu as l'adresse, là ?
Et Dubuche s'était tourné vers un pan du mur
grisâtre, où se trouvaient, écrites à la craie, jetées
dans tous les sens , des adresses de modèles . Les
femmes surtout laissaient là , en grosses écritures
d'enfant, leurs cartes de visite. Zoé Piédefer, rue
Campagne-Première, 7 , une grande brune dont le
ventre s'abîmait, coupait en deux la petite Flore Beau-
champ, rue de Laval, 32, et Judith Vaquez, rue du Ro-
cher, 69, une juive, l'une et l'autre assez fraîches ,
mais trop maigres .
- Dis, as -tu l'adresse ?
Alors , Claude s'emporta.
Eh ! fiche-moi la paix ! ... Est-ce que je sais ?...
Tu es agaçant, à vous déranger toujours, quand on
travaille !

Sandoz n'avait rien dit, étonné d'abord, puis sou-


riant. Il était plus subtil que Dubuche, il lui fit un
signe d'intelligence , et ils se mirent à plaisanter.
Pardon ! excuse ! du moment que monsieurla gardait
pour son usage intime, on ne lui demandait pas de
la prêter. Ah ! le gaillard, qui se payait les belles
filles ! Et où l'avait-il ramassée ? Dans un bastringue
de Montmartre ou sur un trottoir de la place Maubert ?
De plus en plus gêné, le peintre s'agitait.
Que vous êtes bêtes, mon Dieu ! Si vous saviez
comme vous êtes bêtes ! .. En voilà assez , vous me
faites de la peine .
Sa voix était si altérée, que les deux autres, immé-
diatement, se turent ; et lui , après avoir gratté de
nouveau la tête de la figure nue, la redessina et la
repeignit , d'après la tête de Christine , d'une main
emportée, mal assurée, qui s'égarait. Puis, il attaqua
56 LES ROUGON - MACQUART .

la gorge , indiquée à peine sur l'étude. Son excitation


augmentait, c'était sa passion de chaste pour la chair
de la femme , un amour fou des nudités désirées et
jamais possédées, une impuissance à se satisfaire, à
créer de cette chair autant qu'il rêvait d'en étreindre ,
de ses deux bras éperdus. Ces filles qu'il chassait de
* son atelier, il les adorait dans ses tableaux, il les cares-
sait et les violentait, désespéré jusqu'aux larmes de
ne pouvoir les faire assez belles , assez vivantes .
Hein ! dix minutes, n'est - ce pas ? répéta-t-il.
J'établis les épaules pour demain, et nous descen-
dons.

Sandoz et Dubuche, sachant qu'il n'y avait pas à


l'empêcher de se tuer ainsi, se résignèrent. Le se-
cond alluma une pipe et s'étala sur le divan : lui seul
fumait, les deux autres ne s'étaient jamais bien ac-
coutumés au tabac, toujours menacés d'une nausée,
pour un cigare trop fort. Puis, lorsqu'il fut sur le dos ,
les regards perdus dans les jets de fumée qu'il souf-
flait , il parla de lui, longuement, en phrases mono-
tones . Ah ! ce sacré Paris, comme il fallait s'y user la
peau, pour arriver à une position ! Il rappelait ses
quinze mois d'apprentissage , chez son patron , le
célèbre Dequersonnière, l'ancien grand prix, aujour-
d'hui architecte des bâtiments civils, officier de la
Légion d'honneur, membre de l'Institut, dont le chef-
d'œuvre , l'église Saint-Mathieu, tenait du moule à
pâté et de la pendule empire : un bon homme au
fond, qu'il blaguait, tout en partageant son respect
des vieilles formules classiques. Sans les camarades ,
d'ailleurs , il n'aurait pas appris grand chose à leur
atelier de la rue du Four, où le patron passait en
courant, trois fois par semaine ; des gaillards féroces,
les camarades, qui lui avaient rendu la vie joliment
L'ŒUVRE. 57

dure, au début, mais qui au moins lui avaient en-


seigné à coller un châssis, à dessiner et à laver un
projet. Et que de déjeuners faits d'une tasse de cho- १

colat et d'un petit pain, pour pouvoir donner les


vingt-cinq francs au massier ! et que de feuilles bar-
bouillées péniblement, que d'heures passées chez lui
sur des bouquins, avant d'oser se présenter à l'École !
Avec ça, il avait failli être retoqué, malgré son effort
de gros travailleur : l'imagination lui manquait, son
épreuve écrite, une cariatide et une salle à manger
d'été, très médiocres, l'avaient classé tout au bout ;
il est vrai qu'il s'était relevé à l'oral , avec son calcul
de logarithmes, ses épures de géométrie et l'examen
d'histoire , car il était très ferré sur la partie scien-
tifique. Maintenant qu'il se trouvait à l'École, comme
élève de seconde classe, il devait se décarcasser pour
enlever son diplôme de première classe . Quelle
chienne de vie ! Jamais ça ne finissait !
Il écarta les jambes, très haut, sur les coussins,
fuma plus fort, régulièrement.
Cours de perspective, cours de géométrie des-
criptive, cours de stéréotomie, cours de construction,
histoire de l'art, ah ! ils vous en font noircir du pa-
pier, à prendre des notes... Et, tous les mois, un
concours d'architecture, tantôt une simple esquisse,
tantôt un projet. Il n'y a point à s'amuser, si l'on
veut passer ses examens et décrocher les mentions
nécessaires , surtout lorsqu'on doit, en dehors de ces
besognes, trouver le temps de gagner son pain...
Moi , j'en crève ...
Un coussin ayant glissé par terre, il le repêcha à
l'aide de ses deux pieds .
- Tout de même, j'ai de la chance. Il y a tant de
camarades qui cherchent à faire la place, sans rien
58 LES ROUGON - MACQUART .

dénicher ! Avant-hier, j'ai découvert un architecte


qui travaille pour un grand entrepreneur, oh! non,
on n'a pas idée d'un architecte de cette ignorance :
un vrai goujat, incapable de se tirer d'un décalque ;
et il me donne vingt-cinq sous de l'heure, je lui re-
mets ses maisons debout... Ça tombe joliment bien,
la mère m'avait signifié qu'elle était complètement à
sec . Pauvre mère, en ai-je de l'argent à lui rendre !
Comme Dubuche parlait évidemment pour lui,
remâchant ses idées de tous les jours, sa continuelle
préoccupation d'une fortune prompte, Sandoz ne
prenait pas la peine de l'écouter. Il avait ouvert la
petite fenêtre, il s'était assis au ras du toit, souffrant
à la longue de la chaleur qui régnait dans l'atelier.
Mais il finit par interrompre l'architecte .
Dis donc , est-ce que tu viens dîner jeudi ?... Ils
y seront tous , Fagerolles , Mahoudeau, Jory, Ga-
gnière .
Chaque jeudi, on se réunissait chez Sandoz, une
bande, les camarades de Plassans , d'autres connus à
Paris, tous révolutionnaires , animés de la même
passion de l'art .
Jeudi prochain, je ne crois pas, répondit Du-
buche . Il faut que j'aille dans une famille, où l'on
danse .

Est- ce que tu espères y carotter une dot?


Tiens ! ce ne serait déjà pas si bête !
Il tapa sa pipe sur la paume de sa main gauche,
pour la vider ; et, avec un soudain éclat de voix :
J'oubliais ... J'ai reçu une lettre de Pouillaud .
Toi aussi ! ... Hein ? est-il assez vidé, Pouillaud !
En voilà un qui a mal tourné !
Pourquoi donc? Il succédera à son père, il
mangera tranquillement son argent, là-bas. Sa lettre
L'ŒUVRE . 59

est très raisonnable, j'ai toujours dit qu'il nous don-


nerait une leçon à tous , avec son air de farceur...
Ah ! cet animal de Pouillaud !
Sandoz allait répliquer, furieux, lorsqu'un juron
désespéré de Claude les interrompit. Ce dernier, de-
puis qu'il s'obstinait au travail, n'avait plus desserré
les dents . Il semblait même ne pas les entendre
Nom de Dieu ! c'est encore raté... Décidément,
je suis une brute , jamais je ne ferai rien !
Et, d'un élan , dans une crise de folle rage, il vou-
lut se jeter sur sa toile, pour la crever du poing . Ses
amis le retinrent. Voyons, était-ce enfantin, une co-
lère pareille ! il serait bien avancé ensuite, quand il
aurait le mortel regret d'avoir abîmé son œuvre.
Mais lui , tremblant encore, retombé à son silence,
regardait le tableau sans répondre, d'un regard ar-
dent et fixe, où brûlait l'affreux tourment de son
impuissance . Rien de clair ni de vivant ne venait
plus sous ses doigts ; la gorge de la femme s'empå-
tait de tons lourds ; cette chair adorée qu'il rêvait
éclatante, il la salissait, il n'arrivait même pas à la
mettre à son plan. Qu'avait-il donc dans le crâne,
pour l'entendre ainsi craquer de son effort inutile?
Était-ce une lésion de ses yeux qui l'empêchait de
voir juste ? Ses mains cessaient-elles d'être à lui,
puisqu'elles refusaient de lui obéir ? Il s'affolait davan-
tage, en s'irritant de cet inconnu héréditaire , qui
parfois lui rendait la création si heureuse, et qui
d'autres fois l'abêtissait de stérilité, au point qu'il ou-
bliait les premiers éléments du dessin. Et sentir son
être tourner dans une nausée de vertige, et rester là
quand même avec la fureur de créer, lorsque tout
fuit, tout coule autour de soi, l'orgueil du travail,
la gloire rêvée, l'existence entière !
60 LES ROUGON - MACQUART .

Écoute, mon vieux, reprit Sandoz, ce n'est pas


pour te le repróchér, mais il est six heures et demie ,
et tu nous fais crever de faim... Sois sage, descends
avec nous .

Claude nettoyait à l'essence un coin de sa palette .


Il y vida de nouveaux tubes, il répondit d'un seul
mot, la voix tonnante :
Non !
Pendant dix minutes , personne ne parla plus, le
peintre hors de lui, se battant avec sa toile, les deux
autres troublés et chagrins de cette crise, qu'ils ne
savaient de quelle façon calmer. Puis, comme on
frappait à la porte, ce fut l'architecte qui alla ouvrir.
Tiens ! le père Malgras !
Le marchand de tableaux était un gros homme ,
enveloppé dans une vieille redingote verte, très sale,
qui lui donnait l'air d'un cocher de fiacre mal tenu ,
avec ses cheveux blancs coupés en brosse et sa face
rouge , plaquée de violet. Il dit, d'une voix de ro-
gomme :
Je passais par hasard sur le quai, en face...
J'ai vu monsieur à la fenêtre, et je suis monté ..

Il s'interrompit, devant le silence du peintre, qui


s'était retourné vers sa toile, avec un mouvement
d'exaspération . Du reste, il ne se troublait pas, très à
l'aise , carrément planté sur ses fortes jambes, exa-
minant de ses yeux tachés de sang le tableau ébau-
ché . Il le jugea sans gêne, d'une phrase où il y avait
de l'ironie et de la tendresse .
En voilà une machine !
Et, comme personne encore ne soufflait mot, il se
promena tranquillement à petits pas dans l'atelier,
regardant le long des murs.
Le père Malgras , sous l'épaisse couche de sa
L'ŒUVRE . 61

crasse, était un gaillard très fin, qui avait le goût et


le flair de la bonne peinture. Jamais il ne s'égarait
chez les barbouilleurs médiocres, il allait droit, par
instinct, aux artistes personnels, encore contestés,
dont son nez flamboyant d'ivrogne sentait de loin le
grand avenir. Avec cela, il avait le marchandage fé-
roce, il se montrait d'une ruse de sauvage , pour em-
porter à bas prix la toile qu'il convoitait. Ensuite, il
se contentait d'un bénéfice de brave homme , vingt
pour cent, trente pour cent au plus, ayant basé son
affaire sur le renouvellement rapide de son petit ca-
pital, n'achetant jamais le matin sans savoir auquel
de ses amateurs il vendrait le soir. Il mentait d'ail-
leurs superbement.
Arrêté près de la porte, devant les académies ,
peintes à l'atelier Boutin , il les contempla quelques
minutes en silence, les yeux luisant d'une jouissance
de connaisseur, qu'il éteignait sous ses lourdes pau-
pières . Quel talent, quel sentiment de la vie, chez
ce grand toqué qui perdait son temps à d'immenses
choses dont personne ne voulait ! Les jolies jambes
de la fillette, l'admirable ventre de la femme sur-
tout, le ravissaient. Mais cela n'était pas de vente, et
il avait déjà fait son choix, une petite esquisse, un
coin de la campagne de Plassans, violente et déli-
cate, qu'il affectait de ne pas voir. Enfin, il s'ap-
procha, il dit négligemment :
Qu'est-ce que c'est que ça? Ah ! oui, une de vos
affaires du Midi ... C'est trop cru, j'ai encore les deux
que je vous ai achetées .
Et il continua en phrases molles, interminables :
Vous refuserez peut-être de me croire , mon-
sieur Lantier, ça ne se vend pas du tout, pas du tout.
J'en ai plein un appartement, je crains toujours de
6
62 LES ROUGON - MACQUART .

crever quelque chose, quand je me retourne. Il n'y


a pas moyen que je continue, parole d'honneur ! il
faudra que je liquide, etje finirai à l'hôpital... N'est-ce
pas ? vous me connaissez, j'ai le cœur plus grand
que la poche, je ne demande qu'à obliger les jeunes
gens de talent comme vous . Oh ! pour ça, vous avez
du talent, je ne cesse de le leur crier. Mais, que
voulez-vous ? ils ne mordent pas, ah ! non, ils ne mor-
dent pas !
Il jouait l'émotion ; puis, avec l'élan d'un homme
qui fait une folie :
Enfin, je ne serai pas venu pour rien ... Qu'est-
ce que vous demandez de cette pochade ?
Claude, agacé, peignait avec des tressaillements
nerveux. Il répondit d'une voix sèche, sans tourner
la tête :
Vingt francs .
Comment ! vingt francs ! Vous êtes fou ! Vous
m'avez vendu les autres dix francs pièce... Aujour-
d'hui , je ne donnerai que huit francs, pas un sou de
plus!
D'habitude , le peintre cédait tout de suite, hon-
teux et excédé de ces querelles misérables , bien
heureux au fond de trouver ce peu d'argent. Mais,
cette fois , il s'entêta, il vint crier des insultes dans
la face du marchand de tableaux, qui se mit à le
tutoyer, lui retira tout talent, l'accabla d'invectives,
en le traitant de fils ingrat. Ce dernier avait fini par
sortir de sa poche, une à une, trois pièces de cent
sous ; et il les lança de loin comme des palets , sur la
table, où elles sonnèrent parmi les assiettes .
- Une, deux, trois ... Pas une de plus, entends-tu !
car il y en a déjà une de trop, et tu me la rendras ,
je te la retiendrai sur autre chose, parole d'hon
L'ŒUVRE . 63

neur ! ... Quinze francs , ça ! Ah ! mon petit, tu as tort,


voilà un sale tour dont tu te repentiras !
Épuisé, Claude le laissa décrocher la toile. Elle
disparut comme par enchantement , dans la grande
redingote verte. Avait-elle glissé au fond d'une poche
spéciale ? dormait-elle sous le revers ? Aucune bosse
ne l'indiquait .
Son coup fait, le père Malgras se dirigea vers la
porte, subitement calmé. Mais il se ravisa et revint
dire , de son air bonhomme :
Écoutez donc, Lantier, j'ai besoin d'un ho-
mard ... Hein ? vous me devez bien ça, après m'avoir
étrillé.. Je vous apporterai le homard, vous m'en
ferez une nature morte , et vous le garderez pour la
peine, vous le mangerez avec des amis ... Entendu,
n'est-ce pas ?
A cette proposition, Sandoz et Dubuche, qui avaient
jusque-là écouté curieusement, éclatèrent d'un si
grand rire, que le marchand s'égaya, lui aussi . Ces
rosses de peintres, ça ne fichait rien de bon , ça cre-
vait la faim. Qu'est-ce qu'ils seraient devenus, les
sacrés fainéants , si le père Malgras, de temps à autre,
ne leur avait pas apporté un beau gigot, une barbue
bien fraîche , ou un homard avec son bouquet de
persil ?
J'aurai mon homard, n'est-ce pas ? Lantier...
Merci bien.

De nouveau, il restait planté devant l'ébauche de


la grande toile, avec son sourire d'admiration rail-
leuse. Et il partit enfin, en répétant :
En voilà une machine !
Claude voulut reprendre encore sa palette et ses
brosses . Mais ses jambes fléchissaient, ses bras re-
tombaient, engourdis, comme liés à son corps par
64 LES ROUGON - MACQUART .
:

une force supérieure. Dans le grand silence morne


qui s'était fait, après l'éclat de la dispute, il chance-
lait , aveuglé , égaré, devant son œuvre informe.
Alors , il bégaya :
Ah ! je ne peux plus, je ne peux plus... Ce
cochon m'a achevé !
Sept heures venaient de sonner au coucou , il avait
travaillé là huit longues heures , sans manger autre
chose qu'une croûte, sans se reposer une minute,
debout, secoué de fièvre. Maintenant, le soleil se
couchait, une ombre commençait à assombrir l'ate-
lier, où cette fin de jour prenait une mélancolie af-
freuse . Lorsque la lumière s'en allait ainsi, sur une
crise de mauvais travail , c'était comme si le soleil
ne devait jamais reparaître , après avoir emporté la
vie, la gaieté chantante des couleurs .
Viens , supplia Sandoz, avec l'attendrissement
d'une pitié fraternelle . Viens, mon vieux.
Dubuche lui-même ajouta :
Tu verras plus clair demain Viens dîner .
Un moment, Claude refusa de se rendre. Il de
meurait cloué au parquet, sourd à leurs voix ami-
cales , farouche dans son entêtement. Que voulait-il
faire, maintenant que ses doigts raidis lâchaient le
pinceau ? Il ne savait pas ; mais il avait beau ne plus
pouvoir, il était ravagé par un désir furieux de pou-
voir encore, de créer quand même . Et, s'il ne faisait
rien, il resterait au moins, il ne quitterait pas la
place. Puis, il se décida, un tressaillement le traversa
comme d'un grand sanglot. A pleine main, il avait
pris un couteau à palette très large ; et, d'un seul
coup, lentement, profondément, il gratta la tête et
la gorge de la femme. Ce fut un meurtre véritable ,
un écrasement : tout disparut dans une bouillie fan-
A
L'ŒUVRE . 65

geuse. Alors , à côté du monsieur au veston vigou-


reux, parmi les verdures éclatantes où se jouaient
les deux petites lutteuses si claires, il n'y eut plus,
de cette femme nue, sans poitrine et sans tête, qu'un
tronçon mutilé, qu'une tache vague de cadavre, une
chair de rêve évaporée et morte.
Déjà , Sandoz et Dubuche descendait bruyamment
l'escalier de bois. Et Claude les suivit, s'enfuit de
son œuvre, avec la souffrance abominable de la laisser
ainsi , balafrée d'une plaie béante.

6.
III

Le commencement de la semaine fut désastreux


pour Claude . Il était tombé dans un de ces doutes
qui lui faisaient exécrer la peinture, d'une exécration
d'amant trahi, accablant l'infidèle d'insultes, torturé
du besoin de l'adorer encore ; et, le jeudi , après trois
horribles journées de lutte vaine et solitaire, il sortit
dès huit heures du matin, il referma violemment sa
porte , si écœuré de lui-même, qu'il jurait de ne plus
toucher un pinceau. Quand une de ces crises le dé-
traquait, il n'avait qu'un remède : s'oublier, aller se
prendre de querelle avec des camarades , marcher
surtout, marcher au travers de Paris, jusqu'à ce que
la chaleur et l'odeur de bataille des pavés lui eussent
remis du cœur au ventre .
Ce jour-là, comme tous les jeudis, il dînait chez
Sandoz , où il y avait réunion. Mais que faire jusqu'au
soir ? L'idée de rester seul , à se dévorer, le désespé-
rait. Il aurait couru tout de suite chez son ami , s'il
ne s'était dit que ce dernier devait être à son bureau.
Puis , la pensée de Dubuche lui vint, et il hésita, car
leur vieille camaraderie se refroidissait depuis quel

4
L'ŒUVRE . 67

que temps. Il ne sentait pas entre eux la fraternité


des heures nerveuses , il le devinait inintelligent,
sourdement hostile, engagé dans d'autres ambitions .
Pourtant , à quelle porte frapper? Et il se décida,
il se rendit rue Jacob, où l'architecte habitait une
étroite chambre , au sixième étage d'une grande mai-
son froide .

Claude était au second, lorsque la concierge, le


rappelant, cria d'un ton aigre que M. Dubuche n'était
pas chez lui, et qu'il avait même découché . Lente-
ment, il se retrouva sur le trottoir, stupéfié par cette
chose énorme, une escapade de Dubuche. C'était une
malechance incroyable . Il erra un moment sans but.
Mais , comme il s'arrêtait au coin de la rue de Seine,
ne sachant de quel côté tourner, il se souvint brus-
quement de ce que lui avait conté son ami : certaine
nuit passée à l'atelier Dequersonnière, une dernière
nuit de terrible travail, la veille du jour où les pro-
jets des élèves devaient être déposés à l'École des
Beaux-Arts . Tout de suite, il monta vers la rue du
Four, dans laquelle était l'atelier. Jusque-là, il avait
évité d'y aller jamais prendre Dubuche, par crainte
des huées dont on y accueillait les profanes. Et il y
allait carrément, sa timidité s'enhardissait dans son
angoisse d'être seul, au point qu'il se sentait prêt à
subir des injures , pour conquérir un compagnon de
misère .
Rue du Four, à l'endroit le plus étroit, l'atelier se
trouvait au fond d'un vieux logis lézardé. Il fallait
traverser deux cours puantes, et l'on arrivait enfin
dans une troisième , où était plantée de travers une
sorte de hangar fermé, une vaste salle de planches
et de platras, qui avait servi jadis à un emballeur.
Du dehors, par les quatre grandes fenêtres , dont les
68 LES ROUGON - MACQUART .

vitres inférieures étaient barbouillées de céruse , on


ne voyait que le plafond nu, blanchi à la chaux .
Mais Claude , ayant poussé la porte , demeura im-
mobile sur le seuil . La vaste salle s'étendait , avec ses
quatre longues tables, perpendiculaires aux fenêtres ,
des tables doubles, très larges , occupées des deux
côtés par des files d'élèves, encombrées d'éponges
mouillées, de godets , de vases d'eau, de chandeliers
de fer, de caisses de bois, les caisses où chacun ser-
rait sa blouse de toile blanche, ses compas et ses
couleurs . Dans un coin, le poêle oublié du dernier
hiver se rouillait, à côté d'un reste de coke, qu'on
n'avait même pas balayé ; tandis que, à l'autre bout,
une grande fontaine de zinc était pendue, entre deux
serviettes . Et, au milieu de cette nudité de halle mal
soignée, les murs surtout tiraient l'œil , alignant en
haut, sur des étagères , une débandade de moulages ,
disparaissant plus bas sous une forêt de tés et d'é-
querres , sous un amas de planches à laver, retenues
en paquets par des bretelles. Peu à peu, tous les
pans restés libres s'étaient salis d'inscriptions , de
dessins , d'une écume montante, jetée là comme sur
les marges d'un livre toujours ouvert. Il y avait des
charges de camarades, des profils d'objets déshon-
nêtes , des mots à faire pâlir des gendarmes, puis
des sentences, des additions , des adresses ; le tout
dominé, écrasé par cette ligne laconique de procès-
verbal, en grosses lettres, à la plus belle place :
<<<Le sept juin, Gorju a dit qu'il se foutait de Rome.
Signé : Godemard. >>>
Un grognement avait accueilli le peintre, le gro-
gnement des fauves dérangés chez eux. Ce qui l'im-
mobilisait, c'était l'aspect de la salle, au matin de
<< la nuit de charrette » , ainsi que les architectes
L'ŒUVRE . 69

nomment cette nuit suprême de travail . Depuis la


veille, tout l'atelier, soixante élèves, étaient enfermés
là, ceux qui n'avaient pas de projets à déposer, « les
nègres » , aidant les autres, les concurrents en retard,
forcés d'abattre en douze heures la besogne de huit
jours. Dès minuit, on s'était empiffré de charcuterie
etde vin au litre. Vers une heure, comme dessert, on
avait fait venir trois dames d'une maison voisine . Et,
sans que le travail se ralentît, la fête avait tourné à
l'orgie romaine, au milieu de la fumée des pipes. Il
en restait, par terre, une jonchée de papiers gras ,
de culs de bouteilles cassées, de mares louches, que
le parquet achevait de boire ; pendant que l'air gar-
dait l'âcreté des bougies noyées dans les chandeliers
de fer, l'odeur sûre du musc des dames, mêlée à celle
des saucisses et du vin bleu .
Des voix hurlèrent, sauvages :
A la porte ! ... Oh ! cette gueule ! ... Qu'est-ce
qu'il veut, cet empaillé ? ... A la porte ! à la porte !
Claude, sous la rudesse de cette tempête, chancela
un instant, étourdi . On en arrivait aux mots abomi-
nables, la grande élégance, même pour les natures
les plus distinguées, étant de rivaliser d'ordures. Et
il se remettait, il répondait, lorsque Dubuche le re-
connut. Ce dernier devint très rouge, car il détestait
ces aventures , Il eut honte de son ami, il accourut,
sous les huées , qui se tournaient contre lui, mainte-
nant ; et il bégaya :
Comment ! c'est toi ! ... Je t'avais dit de ne jamais
entrer ... Attends-moi un instant dans la cour .
A ce moment, Claude, qui reculait, manqua d'être
écrasé par une petite charrette à bras , que deux gail-
lards très barbus amenaient au galop. C'était de cette
charrette que la nuit de gros travail tirait son nom ;
70 LES ROUGON - MACQUART.

et, depuis huit jours, les élèves , retardés par les bas-
ses besognes payées du dehors, répétaient le cri :
<< Oh ! que je suis en charrette ! >> Dès qu'elle parut ,
une clameur éclata . Il était neuf heures moins un
quart, on avait le temps bien juste d'arriver à l'École.
Une débandade énorme vida la salle ; chacun sortait
ses châssis , au milieu des coudoiements ; ceux qui
voulaient s'entêter à finir un détail, étaient bouscu-
lés, emportés . En moins de cinq minutes, les châssis
de tous se trouvèrent empilés dans la voiture, et les
deux gaillards barbus, les derniers nouveaux de l'ate-
lier, s'attelèrent comme des bêtes, tirèrent au pas
de course ; tandis que le flot des autres vociférait et
poussait par derrière. Ce fut une rupture d'écluse,
les deux cours franchies dans un fracas de torrent,
la rue envahie, inondée de cette cohue hurlante .
Claude, cependant, s'était mis à courir, près de
Dubuche, qui venait à la queue, très contrarié de
n'avoir pas eu un quart d'heure de plus, pour soi-
gner un lavis.
Qu'est-ce que tu fais ensuite ?
Oh ! j'ai des courses toute la journée.
Le peintre fut désespéré de voir que cet ami lui
échappait encore .
C'est bon, je te laisse... Et tu en es, ce soir, chez
Sandoz ?

Oui, je crois , à moins qu'on ne me retienne à


dîner ailleurs .
Tous deux s'essoufflaient. La bande, sans se ralen-
tir, allongeait le chemin, pourpromenerdavantage son
vacarme . Après avoir descendu la rue du Four, elle s'é-
tait ruée à travers la place Gozlin, et elle se jetait dans
la rue de l'Échaudé. En tête, la charrette à bras, tirée ,
poussée plus fort, bondissait sur les pavés inégaux,
L'ŒUVRE. 71

・ avec la danse lamentable des châssis dont elle était


: pleine ; puis, la queue galopait, forçant les passants à
1, se coller contre les maisons , s'ils ne voulaient pas être
renversés ; et les boutiquiers, béants sur leurs portes,
e
. croyaient à une révolution. Tout le quartier était dans
le bouleversement. Rue Jacob, la débâcle devint telle,
i au milieu de cris si affreux, que des persiennes se fer-
mèrent. Comme on entrait enfin rue Bonaparte, un
grand blond fit la farce de saisir une petite bonne,
S ahurie sur le trottoir, et de l'entraîner. Une paille
dans le torrent .
Eh bien ! adieu, dit Claude. A ce soir !
- Oui, à ce soir !
Le peintre , hors d'haleine, s'était arrêté au coin de
la rue des Beaux-Arts . Devant lui, la cour de l'École
se trouvait grande ouverte. Tout s'y engouffra .
Après avoir soufflé un moment, Claude regagna la
rue de Seine . Sa malechance s'aggravait, il était dit
qu'il ne débaucherait pas un camarade , ce matin-là ;
et il remonta la rue, il marcha lentement jusqu'à la
place du Panthéon, sans idée nette ; puis, il pensa
qu'il pouvait toujours entrer à la mairie, pour serrer
la main de Sandoz . Ce serait dix bonnes minutes .
Mais il demeura suffoqué, quand un garçon lui ré-
pondit que M. Sandoz avait demandé un jour de
congé, pour un enterrement. Il connaissait cepen-
dant l'histoire, son ami alléguait ce motif, chaque
fois qu'il voulait avoir, chez lui, toute une journée
de bon travail . Et il prenait déjà sa course , lorsqu'une
fraternité d'artiste, un scrupule de travailleur hon-
nête, l'arrêta : c'était un crime que d'aller déranger
un brave homme, de lui apporter le découragement
d'une œuvre rebelle, au moment où il abattait sans
doute gaillardement la sienne.
72 LES ROUGON - MACQUART .

Dès lors , Claude dut se résigner. Il traîna sa mé-


lancolie noire sur les quais jusqu'à midi, la tête si
lourde , si bourdonnante de la pensée continue de son
impuissance , qu'il ne voyait plus que dans un brouil-
lard les horizons aimés de la Seine . Puis, il se retrouva
rue de la Femme-sans-Tête, il y déjeuna chez Go-
mard, un marchand de vin , dont l'enseigne : Au Chien
de Montargis, l'intéressait. Des maçons , en blouse de
travail , éclaboussés de plâtre, étaient là, attablés ; et,
comme eux, avec eux, il mangea son « ordinaire » de
huit sous,
us, le bouillon dans un bol, où il trempa une
soupe, et la tranche de bouilli, garnie de haricots ,
sur une assiette humide des eaux de vaisselle . C'était
encore trop bon, pour une brute qui ne savait pas
son métier : quand il avait manqué une étude , il se
ravalait , il se mettait plus bas que les manœuvres ,
dont les gros bras au moins faisaient leur besogne.
Pendant une heure, il s'attarda, il s'abêtit, dans les
conversations des tables voisines. Et, dehors, il reprit
sa marche lente, au hasard .
Mais , place de l'Hôtel- de-Ville, une idée lui fit hâ-
ter le pas . Pourquoi n'avait-il point songé à Fage-
rolles ? Il était gentil, Fagerolles , bien qu'il fût élève
de l'École des Beaux-Arts ; et gai, et pas bête . On pou-
vait causer avec lui, même lorsqu'il défendait la mau-
vaise peinture . S'il avait déjeuné chez son père, rue
Vieille-du- Temple, pour sûr il s'y trouvait encore.
Claude, en entrant dans cette rue étroite, éprouva
une sensation de fraîcheur. La journée devenait très
chaude, et une humidité montait du pavé, qui, mal-
gré le ciel pur, restait mouillé et gras, sous le conti-
nuel piétinement des passants . A chaque minute, des
camions , des tapissières manquaient de l'écraser ,
lorsqu'une bousculade le forçait à quitter le trottoir.
L'ŒUVRE . 73

Pourtant, la rue l'amusait, avec la débandade mal


alignée de ses maisons, des façades plates, bariolées
d'enseignes jusqu'aux gouttières, trouées de minces
fenêtres , où l'on entendait bruire tous les métiers en
chambre de Paris. A un des passages les plus étran-
glés, unepetite boutique de journaux le retint : c'était,
entre un coiffeur et un tripier, un étalage de gravures
imbéciles , des suavités de romance mêlées à des or-
dures de corps de garde . Plantés devant les images ,
un grand garçon pâle rêvait, deux gamines se pous-
saient en ricanant. Il les aurait giflés tous les trois,
il se hâta de traverser la rue, car la maison de Fage-
rolles se trouvait juste en face, une vieille demeure
sombre qui avançait sur les autres, mouchetée des
éclaboussures boueuses du ruisseau . Et, comme un
omnibus arrivait, il n'eut que le temps de sauter sur
le trottoir, réduit là à une simple bordure : les roues
lui frôlèrent la poitrine, il fut inondé jusqu'aux ge-
noux .

M. Fagerolles , le père , fabricant de zinc d'art,


avait ses ateliers au rez-de - chaussée ; et, au premier
étage , pour abandonner à ses magasins d'échantillons
les deux grandes pièces éclairées sur la rue, il occu-
pait, sur la cour, un petit logement obscur, d'un
étouffement de cave. C'était là que son fils Henri avait
poussé, en vraie plante du pavé parisien, au bord de
ce trottoir mangé par les roues , trempé par le ruis-
seau, en face de la boutique à images, du tripier et
du coiffeur. D'abord, son père avait fait de lui un
dessinateur d'ornements, pour son usage personnel .
Puis, lorsque le gamin s'était révélé avec des ambi-
tions plus hautes, s'attaquant à la peinture, parlant
de l'École, il y avait eu des querelles, des gifles, une
série de brouilles et de réconciliations . Aujourd'hui
7
74 LES ROUGON - MACQUART.

encore, bien qu'Henri eût remporté de premiers suc-


cès, le fabricant de zinc d'art, résigné à le laisser li-
bre , le traitait durement, en garçon qui gâtait sa vie.
Après s'être secoué, Claude enfila le porche de la
maison , une voûte profonde, béante sur une cour qui
avait le jour verdâtre , l'odeur fade et moisie d'un
fond de citerne . L'escalier s'ouvrait sous une mar-
quise, au plein air, un large escalier, à vieille rampe
dévorée de rouille. Et, comme le peintre passait
devant les magasins du premier étage, il aperçut, par
une porte vitrée , M. Fagerolles en train d'examiner
ses modèles . Alors , voulant être poli, il entra, mal-
gré son écœurement d'artiste pour tout ce zinc pein-
turluré en bronze, tout ce joli affreux et menteur de
l'imitation .

- Bonjour, monsieur ... Est-ce qu'Henri est encore


là?
Le fabricant, un gros homme blême, se redressa
au milieu de ses porte-bouquet, de ses buires et de
ses statuettes . Il tenait à la main un nouveau mo-
dèle de thermomètre, une jongleuse accroupie, qui
portait sur son nez le léger tube de verre .
Henri n'est pas rentré déjeuner , répondit-il
sèchement .
Cet accueil troubla le jeune homme.
Ah ! il n'est pas rentré ... Je vous demande
pardon. Bonsoir, monsieur.
Bonsoir.
Dehors , Claude jura entre ses dents . Déveine com-
plète, Fagerolles aussi lui échappait. Il s'en voulait
maintenant d'être venu et de s'être intéressé à cette
vieille rue pittoresque, furieux de la gangrène roman-
tique qui repoussait quand même en lui : c'était son
mal peut-être, l'idée fausse dont il se sentait parfois
L'ŒUVRE . 75

la barre en travers du crâne. Et, lorsque, de nouveau,


il retomba sur les quais, la pensée lui vint de rentrer,
pour voir si son tableau était vraiment très mau-
vais. Mais cette pensée seule le secoua d'un trem-
blement. Son atelier lui semblait un lieu d'horreur,
où il ne pouvait plus vivre, comme s'il y avait laissé
le cadavre d'une affection morte. Non, non, monter
les trois étages, ouvrir la porte, s'enfermer en face
de ça : il lui aurait fallu une force au-dessus de son
courage ! Il traversa la Seine, il suivit toute la rue
Saint-Jacques . Tant pis ! il était trop malheureux, il
allait, rue d'Enfer, débaucher Sandoz.
Le petit logement, au quatrième, se composait
d'une salle à manger, d'une chambre à coucher et
d'une étroite cuisine, que le fils occupait ; tandis que
la mère, clouée par la paralysie, avait, de l'autre côté
du palier, une chambre où elle vivait dans une soli-
tude chagrine et volontaire. La rue était déserte, les
fenêtres ouvraient sur le vaste jardin des Sourds-
Muets , que dominaient la tête arrondie d'un grand
arbre et le clocher carré de Saint-Jacques du Haut-
Pas .
Claude trouva Sandoz dans sa chambre, courbé
sur sa table , absorbé devant une page écrite .
Je te dérange ?
Non , je travaille depuis ce matin, j'en ai assez...
Imagine-toi , voici une heure que je m'épuise à re-
taper une phrase mal bâtie, dont le remords m'a
torturé pendant tout mon déjeuner .
Le peintre eut un geste de désespoir ; et, à le voir
si lugubre, l'autre comprit.
-

Hein ? toi , ça ne va guère ... Sortons. Un grand


tour pour nous dérouiller un peu , veux-tu ?
Mais , comme il passait devant la cuisine, une vieille
76 LES ROUGON - MACQUART.

femme l'arrêta. C'était sa femme de ménage, qui


d'habitude venait deux heures le matin et deux heu-
res le soir ; seulement, le jeudi, elle restait l'après-
midi entière , pour le dîner .
Alors , demanda-t-elle, c'est décidé , monsieur :
de la raie et un gigot avec des pommes de terre ?
Oui, si vous voulez .
Et combien faut-il que je mette de couverts ?
Ah ! ça, on ne sait jamais ... Mettez toujours
cinq couverts, on verra ensuite. Pour sept heures ,
n'est-ce pas ? Nous tâcherons d'y être .
Puis , sur le palier, pendant que Claude attendait
un instant, Sandoz se glissa chez sa mère ; et, quand
il en fut ressorti, du même mouvement discret et
tendre, tous deux descendirent, silencieux . Dehors ,
après avoir flairé à gauche et à droite , comme pour
prendre le vent, ils finirent par remonter la rue,
tombèrent sur la place de l'Observatoire, enfilèrent
le boulevard du Montparnasse. C'était leur promenade
ordinaire , ils y aboutissaient quand même, aimant
ce large déroulement des boulevards extérieurs, où
leur flânerie vaguait à l'aise. Ils ne parlaient tou-
jours pas , la tête lourde encore, rassérénés peu à peu
d'être ensemble. Devant la gare de l'Ouest seulement,
Sandoz eut une idée .
Dis donc , si nous allions chez Mahoudeau voir
où en est sa grande machine ? Je sais qu'il a lâché
ses bons dieux aujourd'hui.
C'est ça, répondit Claude. Allons chez Ma-
houdeau .
Ils s'engagèrent tout de suite dans la rue du Cher-
che-Midi . Le sculpteur Mahoudeau avait loué, à
quelques pas du boulevard, la boutique d'une fruitière
tombée en faillite ; et il s'y était installé, en se con
L'ŒUVRE . 77

tentant de barbouillerles vitres d'une couche de craie .


A cet endroit, large et déserte, la rue est d'une bonho-
mie provinciale, adoucie encore d'une pointe d'odeur
ecclésiastique : des portes charretières restent béan-
tes , montrant des enfilades de cours, très profondes ;
une vacherie exhale des souffles tièdes de litière , un
mur de couvent s'allonge, interminable. Et c'était
là, flanquée de ce couvent et d'une herboristerie,
que se trouvait la boutique, devenue un atelier, et
dont l'enseigne portait toujours les mots : Fruits et
légumes, en grosses lettres jaunes.
Claude et Sandoz faillirent être éborgnés par des
petites filles qui sautaient à la corde. Il y avait, sur
les trottoirs , des familles assises , dont les barricades
de chaises les forçaient à prendre la chaussée. Pour-
tant, ils arrivaient, lorsque la vue de l'herboristerie
les attarda un moment. Entre les deux vitrines ,
décorées d'irrigateurs, de bandages, de toutes sortes
d'objets intimes et délicats, sous les herbes séchées
de la porte , d'où sortait une continuelle haleine d'aro-
mates, une femme maigre et brune, debout, les
dévisageait; pendant que, derrière elle, dans l'om-
bre , apparaissait le profil noyé d'un petit homme
pâlot, en train de cracher ses poumons. Ils se pous-
sèrent du coude, les yeux égayés d'un rire farceur;
puis, ils tournèrent le bec-de-canne de la boutique
à Mahoudeau .
La boutique, assez grande, était comme emplie
par un tas d'argile, une Bacchante colossale, à demi
renversée sur une roche. Les madriers qui la por-
taient, pliaient sous le poids de cette masse encore
informe, où l'on ne distinguait que des seins de
géante et des cuisses pareilles à des tours. De l'eau
avait coulé, des baquets boueux traînaient, un gâchis
7.
78 LES ROUGON - MACQUART .

de plâtre salissait tout un coin ; tandis que , sur les


planches de l'ancienne fruiterie restées en place,
se débandaient quelques moulages d'antiques, que
la poussière amassée lentement semblait ourler de
cendre fine . Une humidité de buanderie , une odeur
fade de glaise mouillée montait du sol. Et cette mi-
sère des ateliers de sculpteur, cette saleté du mé-
tier s'accusaient davantage, sous la clarté blafarde
des vitres barbouillées de la devanture .
Tiens ! c'est vous ! cria Mahoudeau , assis devant
sa bonne femme, en train de fumer une pipe.
Il était petit, maigre, la figure osseuse, déjà creu-
sée de rides à vingt-sept ans; ses cheveux de crin noir
s'embroussaillaient sur un front très bas ; et, dans
ce masque jaune, d'une laideur féroce, s'ouvraient
des yeux d'enfant, clairs et vides, qui souriaient avec
une puérilité charmante. Fils d'un tailleur de pierres
de Plassans , il avait remporté là-bas de grands suc-
cès , aux concours du Musée ; puis, il était venu à Pa-
ris comme lauréat de la ville, avec la pension de huit
cents francs , qu'elle servait pendant quatre années.
Mais , à Paris , il avait vécu dépaysé, sans défense,
ratant l'École des Beaux-Arts, mangeant sa pension
à ne rien faire ; si bien que, au bout des quatre ans,
il s'était vu forcé, pour vivre , de se mettre aux gages
d'un marchand de bons dieux, où il grattait dix heu-
res par jour des Saint-Joseph, des Saint-Roch, des
Madeleine, tout le calendrier des paroisses . Depuis
six mois seulement , l'ambition l'avait repris, en re-
trouvant des camarades de Provence, des gaillards
dont il était l'aîné , connus autrefois chez tata Gi-
raud, un pensionnat de mioches, devenus aujour-
d'hui de farouches révolutionnaires ; et cette ambition
tournait au gigantesque, dans cette fréquentation
L'ŒUVRE . 79

d'artistes passionnés, qui lui troublaient la cervelle


avec l'emportement de leurs théories .
Fichtre ! dit Claude, quel morceau !
Le sculpteur, ravi, tira sur sa pipe, lâcha un nuage
de fumée .

Hein ! n'est- ce pas ? ... Je vais leur en coller, de


la chair, et de la vraie, pas du saindoux comme ils
en font !
C'est une baigneuse ? demanda Sandoz .
- Non , je lui mettrai des pampres... Une bac-
chante, tu comprends !
Mais , du coup, violemment, Claude s'emporta .
Une bacchante ! est-ce que tu te fiches de nous !
est-ce que ça existe, une bacchante ?... Une vendan-
geuse, hein ? et une vendangeuse moderne, tonnerre
de Dieu ! Je sais bien, il y a le nu. Alors, une paysanne
qui se serait déshabillée. Il faut qu'on sente ça, il
faut que ça vive !
Mahoudeau , interdit , écoutait avec un tremble-
ment. Il le redoutait , se pliait à son idéal de force et
de vérité . Et , renchérissant :
Oui, oui, c'est ce que je voulais dire... Une ven-
dangeuse. Tu verras si ça pue la femme !
A ce moment, Sandoz qui faisait le tour de l'énorme
bloc d'argile , eut une légère exclamation .
Ah ! ce sournois de Chaîne qui est là !
En effet, derrière le tas, Chaîne , un gros garçon ,
peignait en silence , copiant sur une petite toile
le poêle éteint et rouillé. On reconnaissait un paysan
à ses allures lentes , à son cou de taureau, halé, durci ,
en cuir. Seul, le front se voyait, bombé d'entête-
ment; car son nez était si court, qu'il disparaissait
entre les joues rouges, et une barbe dure cachait ses
fortes mâchoires. Il était de Saint-Firmin, à deux
80 LES ROUGON - MACQUART .

lieues de Plassans, un village où il avait gardé les


troupeaux jusqu'à son tirage au sort ; et son mal-
heur était né de l'enthousiasme d'un bourgeois du
voisinage, pour les pommes de canne qu'il sculptait
avec son couteau , dans des racines . Dès lors , de-
venu le pâtre de génie, le grand homme en herbe
du bourgeois amateur, qui se trouvait être membre
de la Commission du Musée, poussé par lui, adulé,
détraqué d'espérances, il avait tout manqué succes-
sivement , les études , les concours , la pension de la
ville ; et il n'en était pas moins parti pour Paris , après
avoir exigé de son père, un paysan misérable , sa part
anticipée d'héritage , mille francs , avec lesquels il
comptait vivre un an, en attendant le triomphe pro-
mis . Les mille francs avaient duré dix-huit mois .
Puis, comme il ne lui restait que vingt francs, il ve-
nait de se mettre avec son ami Mahoudeau , dor-
mant tous les deux dans le même lit, au fond de
l'arrière-boutique sombre, coupant l'un après l'autre
au même pain, du pain dont ils achetaient une provi-
sion quinze jours d'avance, pour qu'il fût très dur
et qu'on n'en pût manger beaucoup .
Dites donc, Chaîne, continua Sandoz, il est jo-
liment exact, votre poêle !
Chaîne , sans parler, eut dans sa barbe un rire si-
lencieux de gloire, qui lui éclaira la face comme d'un
coup de soleil. Par une imbécillité dernière, et pour
que l'aventure fût complète, les conseils de son pro-
tecteur l'avaient jeté dans la peinture, malgré le goût
véritable qu'il montrait à tailler le bois ; et il peignait
enmaçon, gâchant les couleurs, réussissant à rendre
boueuses les plus claires et les plus vibrantes . Mais
son triomphe était l'exactitude dans la gaucherie, il
avait les minuties naïves d'un primitif, le souci du
L'ŒUVRE . 81

petit détail, où se complaisait l'enfance de son être, à


peine dégagé de la terre . Le poêle, avec une perspec-
tive de guingois , était sec et précis , d'un ton lugubre
de vase.

Claude s'approcha , fut pris de pitié devant cette


peinture ; et lui, si dur aux mauvais peintres, trouva
un éloge .
Ah ! vous, on ne peut pas dire que vous êtes un
ficeleur ! Vous faites comme vous sentez , au moins .
C'est très bien, ça !
Mais la porte de la boutique s'était rouverte, et un
beau garçon blond, avec un grand nez rose et de
gros yeux bleus de myope, entrait en criant :
Vous savez , l'herboriste d'à côté , elle est là qui
raccroche ... La sale tête !
Tous rirent, sauf Mahoudeau , qui parut très gêné .
Jory, le roi des gaffeurs, déclara Sandoz en ser-
rant la main au nouveau venu .
Hein ? quoi ? Mahoudeau couche avec , reprit
Jory , lorsqu'il eut fini par comprendre . Eh bien !
qu'est-ce que ça fiche ? Une femme, ça ne se refuse
jamais .
Toi, se contenta de dire le sculpteur, tu es en-
core tombé sur les ongles de la tienne, elle t'a em-
porté un morceau de la joue .
De nouveau, tous éclatèrent, et ce fut Jory qui de-
vint rouge à son tour. Il avait, en effet, la face griffée,
deux entailles profondes . Fils d'un magistrat de Plas-
sans, qu'il désespérait par ses aventures de beau
mâle, il avait comblé la mesure de ses déborde-
ments , en se sauvant avec une chanteuse de café-
concert, sous le prétexte d'aller à Paris faire de la
littérature ; et, depuis six mois qu'ils campaient en-
semble dans un hôtel borgne du quartier Latin, cette
82 LES ROUGON - MAČQUART .

fille l'écorchait vif, chaque fois qu'il la trahissait


pour le premier jupon crotté, suivi sur un trottoir.
Aussi montrait-il toujours quelque nouvelle balafre ,
le nez en sang , une oreille fendue, un œil entamé,
enflé et bleu .
On causa enfin, il n'y eut plus que Chaîne qui con-
tinuât à peindre, de son air entêté de bœuf au labour.
Tout de suite , Jory s'était extasié sur l'ébauche de la
Vendangeuse. Lui aussi adorait les grosses femmes .
Il avait débuté , là-bas , en écrivant des sonnets ro-
mantiques, célébrant la gorge et les hanches ballon-
nées d'une belle charcutière qui troublait ses nuits ;
et, à Paris , où il avait rencontré la bande , il s'était fait
critique d'art, il donnait, pour vivre, des articles à
vingt francs , dans un petit journal tapageur, le Tam-
bour . Même un de ces articles , une étude sur un ta-
bleau de Claude, exposé chez le père Malgras , venait
de soulever un scandale énorme, car il y sacrifiait
à son ami les peintres « aimés du public » , et il le
posait comme chef d'une école nouvelle, l'école du
plein air. Au fond, très pratique, il se moquait
de tout ce qui n'était pas sa jouissance , il répétait
simplement les théories entendues dans le groupe.
Tu sais , Mahoudeau , cria-t-il , tu auras ton ar-
ticle , je vais lancer ta bonne femme... Ah ! quelles
cuisses! Si l'on pouvait se payer des cuisses comme ça !
Puis , brusquement, il parla d'autre chose .
A propos , mon avare de père m'a fait des excu-
ses . Oui , il craint que je ne le déshonore , il m'en-
voie cent francs par mois ... Je paie mes dettes .
-

Des dettes , tu es trop raisonnable ! murmura


Sandoz en souriant .
Jory montrait en effet une hérédité d'avarice , dont
on s'amusait. Il ne payait pas les femmes , il arrivait
L'ŒUVRE . 83

à mener sa vie désordonnée, sans argent et sans det-


tes ; et cette science innée de jouir pourrien s'alliait
en lui à une duplicité continuelle, à une habitude de
mensonge qu'il avait contractée dans le milieu dévot
de sa famille , où le souci de cacher ses vices le fai-
sait mentir sur tout , à toute heure , même inutile-
ment. Il eut une réponse superbe, le cri d'un sage
qui aurait beaucoup vécu .
Oh ! vous autres , vous ne savez pas le prix de
l'argent .
Cette fois , il fut hué. Quel bourgeois ! Et les invec-
tives s'aggravaient , lorsque de légers coups, frappés
contre une vitre, firent cesser le vacarme .
Ah ! elle est embêtante à la fin ! dit Mahoudeau
avec un geste d'humeur.
Hein ! qui est-ce ? l'herboriste ? demanda Jory .
Laisse-la entrer , ce sera drôle .
D'ailleurs, la porte s'était ouverte sans attendre, et
la voisine, madame Jabouille, Mathilde comme on la
nommait familièrement, parut sur le seuil. Elle avait
trente ans , la figure plate, ravagée de maigreur, avec
des yeux de passion, aux paupières violâtres et meur-
*

tries . On racontait que les prêtres l'avaient mariée au


petit Jabouille , un veuf dont l'herboristerie prospé-
rait alors , grâce à la clientèle pieuse du quartier. La
vérité était qu'on apercevait parfois de vagues om-
bres de soutanes , traversant le mystère de la bouti-
que, embaumée par les aromates d'une odeur d'en-
cens . Il y régnait une discrétion de cloître, une
onction de sacristie , dans la vente des canules ; et
les dévotes qui entraient, chuchotaient comme au
confessionnal, glissaient des injecteurs au fond de
leur sac , puis s'en allaient , les yeux baissés . Par
malheur, des bruits d'avortement avaient couru : une
84 LES ROUGON - MACQUART .

calomnie du marchand de vin d'en face, disaient les


personnes bien pensantes . Depuis que le veuf s'était
remarié , l'herboristerie dépérissait. Les bocaux sem-
blaient pâlir, les herbes séchées du plafond tom-
baient en poussière , lui-même toussait à rendre
l'âme, réduit à rien, la chair finie. Et , bien que
Mathilde eût de la religion, la clientèle pieuse l'aban-
donnait peu à peu, trouvant qu'elle s'affichait trop
avec desjeunes gens, maintenant que Jabouille était
mangé.
Un instant , elle resta immobile , fouillant les coins
d'un rapide coup d'œil. Une senteur forte s'était ré-
pandue, la senteur des simples dont sa robe se trou-
vait imprégnée, et qu'elle apportait dans sa chevelure
grasse, défrisée toujours : le sucre fade des mauves ,
l'âpreté du sureau, l'amertume de la rhubarbe ,
mais surtout la flamme de la menthe poivrée, qui
était comme son haleine propre, l'haleine chaude
qu'elle soufflait au nez des hommes .
D'un geste , elle feignit la surprise .
Ah ! mon Dieu ! vous avez du monde ! ... Je ne
savais pas, je reviendrai.
C'est ça, dit Mahoudeau , très contrarié. Je vais
sortir d'ailleurs . Vous me donnerez une séance di-
manche.
Claude , stupéfait , regarda Mathilde , puis la Ven-
dangeuse.
Comment! cria-t-il , c'est madame qui te pose
ces muscles-là? Bigre , tu l'engraisses !
Et les rires recommencèrent, pendant que le sculp-
teur bégayait des explications : oh ! non , pas le
torse, ni les jambes ; rien que la tête et les mains ; et
encore quelques indications, pas davantage .
Mais Mathilde riait avec les autres , d'un rire aigu
L'ŒUVRE . 85

d'impudeur. Carrément , elle était entrée , elle avait


refermé la porte. Puis, comme chez elle, heureuse au
milieu de tous ces hommes , se frottant à eux, elle
les flaira. Son rire avait montré les trous noirs de
sa bouche, où manquaient plusieurs dents ; et elle
était ainsi laide à inquiéter, dévastée déjà, la peau
cuite, collée sur les os. Jory, qu'elle voyait pour la
première fois , devait la tenter , avec sa fraîcheur de
poulet gras , son grand nez rose qui promettait. Elle
le poussa du coude, finit brusquement, voulant l'exci-
ter sans doute , par s'asseoir sur les genoux de Ma-
houdeau , dans un abandon de fille.
-Non, laisse, dit celui-ci en se levant. J'ai affaire ...
N'est-ce pas ? vous autres, on nous attend là-bas .
Il avait cligné les paupières, désireux d'une bonne
flânerie. Tous répondirent qu'on les attendait , et ils
l'aidèrent à couvrir son ébauche de vieux linges ,
trempés dans un seau .
Cependant, Mathilde, l'air soumis et désespéré, ne
s'en allait point. Debout , elle se contentait de chan-
ger de place , quand on la bousculait ; tandis que
Chaîne, qui ne travaillait plus, la couvait de ses gros
yeux, par-dessus sa toile , plein d'une convoitise
gloutonne de timide . Jusque-là , il n'avait pas des-
serré les lèvres. Mais, comme Mahoudeau partait
enfin avec les trois camarades, il se décida, il dit de
sa voix sourde, empâtée de longs silences :
Tu rentreras ?
Très tard. Mange et dors... Adieu.
Et Chaîne demeura seul avec Mathilde, dans la bou-
tique humide, au milieu des tas de glaise et des fla-
ques d'eau, sous le grand jour crayeux des vitres bar-
bouillées , qui éclairait crûment ce coin de misère:
mal tenu.
8
86 LES ROUGON - MACQUART .

Dehors , Claude et Mahoudeau marchèrent les pre-


miers , pendant que les deux autres les suivaient ; et
Jory se récria, lorsque Sandoz l'eût plaisanté, en lui
affirmant qu'il avait fait la conquête de l'herboriste.
Ah ! non, elle est affreuse , elle pourrait être
notre mère à tous . En voilà une gueule de vieille
chienne qui n'a plus de crocs ! .. Avec ça, elle empoi-
sonne la pharmacie .
Cette exagération fit rire Sandoz. Il haussa les
épaules .
Laisse donc, tu n'es pas si difficile, tu en prends
qui ne valent guère mieux .
Moi ! où ça ? ... Et tu sais que , derrière notre dos,
elle a sauté sur Chaîne . Ah ! les cochons , ils doivent
s'en payer ensemble !
Vivement, Mahoudeau , qui semblait enfoncé dans
une forte discussion avec Claude , se retourna au
milieu d'une phrase , pour dire :
Ce que je m'en fiche !
Il acheva sa phrase à son compagnon ; et, dix pas
plus loin, il lança de nouveau, par-dessus son épaule :
Et, d'abord, Chaîne est trop bête !
On n'en parla plus. Tous quatre, flânant, sem-
blaient tenir la largeur du boulevard des Invalides.
C'était l'expansion habituelle, la bande peu à peu ac-
crue des camarades raccolés en chemin, la marche
libre d'une horde partie en guerre. Ces gaillards,
avec la belle carrure de leurs vingt ans, prenaient
possession du pavé. Dès qu'ils se trouvaient ensemble ,
des fanfares sonnaient devant eux, ils empoignaient
Paris d'une main et le mettaient tranquillement dans
leurs poches . La victoire ne faisait plus un doute, ils
promenaient leurs vieilles chaussures et leurs paletots
fatigués , dédaigneux de ces misères, n'ayant du reste
L'ŒUVRE . 87

qu'à vouloir pour être les maîtres. Et cela n'allait


point sans un immense mépris de tout ce qui n'était
1
pas leur art, le mépris de la fortune, le mépris du
monde, le mépris de la politique surtout. A quoi
bon, ces saletés-là ? Il n'y avait que des gâteux, là
dedans ! Une injustice superbeles soulevait, une igno-
rance voulue des nécessités de la vie sociale , le rêve
fou de n'être que des artistes sur la terre . Ils en
étaient stupides parfois , mais cette passion les ren-
dait braves et forts .
Claude, alors , s'anima. Il recommençait à croire,
dans cette chaleur des espérances mises en commun.
Ses tortures de la matinée ne lui laissaient qu'un en-
gourdissement vague, et il en était de nouveau à dis-
cuter sa toile avec Mahoudeau et Sandoz, en ju-
rant, il est vrai, de la crever le lendemain. Jory,
très myope , regardait les vieilles dames sous le nez,
se répandait en théories sur la production artistique :
on devait se donner tel qu'on était, dans le premier
jet de l'inspiration ; lui, jamais ne se raturait. Et,
tout en discutant, les quatre continuaient à descendre
le boulevard, dont la demi-solitude, les rangées de
beaux arbres , à l'infini , paraissaient être faites pour
leurs disputes. Mais, quand ils eurent débouché sur
l'Esplanade , la querelle devint si violente, qu'ils s'ar-
rêtèrent, au milieu de la vaste étendue. Hors de lui,
Claude traita Jory de crétin : est-ce qu'il ne valait
pas mieux détruire une œuvre que de la livrer mé-
diocre ? Oui, c'était dégoûtant, ce bas intérêt de com-
merce ! De leur côté, Sandoz et Mahoudeau parlaient
à la fois , très fort. Des bourgeois, inquiets, tournaient
la tête, finissaient par s'attrouper autour de ces
jeunes gens si furieux, qui semblaient vouloir se
mordre . Puis , les passants s'en allèrent , vexés ,
88 LES ROUGON - MACQUART .

croyant à une farce, lorsqu'ils les virent brusque-


ment, très bons amis, s'émerveiller ensemble, au sujet
d'une nourrice vêtue de clair, avec de longs rubans
cerise. Ah ! sacré bon sort, quel ton! c'est ça qui fichait
une note ! Ravis, ils clignaient les yeux, ils suivaient
la nourrice sous les quinconces , comme réveillés en
sursaut, étonnés d'être déjà là. Cette Esplanade, ou-
verte de partout sous le ciel, bornée seulement au
sud par la perspective lointaine des Invalides , les
enchantait, si grande, si calme ; car ils y avaient suf-
fisamment de place pour les gestes ; et ils y repre-
naient un peu haleine , eux qui déclaraient trop étroit
Paris, où l'air manquait à l'ambition de leur poitrine.
Est-ce que vous allez quelque part ? demanda
Sandoz à Mahoudeau et à Jory .
Non , répondit ce dernier, nous allons avec
vous ... Où allez-vous ?
Claude, les regards perdus, murmura :
Je ne sais pas ... Par là .
Ils tournèrent sur le quai d'Orsay, ils le remontè-
rent jusqu'au pont de la Concorde. Et, devant le Corps
législatif, le peintre reprit, indigné :
Quel sale monument !
L'autre jour, dit Jory, Jules Favre a fait un fa-
meux discours ... Ce qu'il a embêté Rouher !
Mais les trois autres ne le laissèrent pas continuer,
la querelle recommença. Qui ça, Jules Favre ? qui ça,
Rouher ? Est-ce que ça existait ! Des idiots, dont per-
sonne ne parlerait plus, dix ans après leur mort ! Ils
s'étaient engagés surle pont, ils haussaient les épaules
de pitié. Puis, lorsqu'ils se trouvèrent au milieu de
la place de la Concorde, ils se turent.
Ça, finit par déclarer Claude, ça, ce n'est pas
bête du tout.
L'ŒUVRE . 89

Il était quatre heures, la belle journée s'achevait


dans un poudroiement glorieux de soleil . A droite et à
gauche, vers la Madeleine et vers le Corps législatif,
des lignes d'édifices filaient en lointaines perspectives ,
se découpaient nettement au ras du ciel ; tandis que
le jardin des Tuileries étageait les cimes rondes de
ses grands marronniers . Et, entre les deux bordures .
vertes des contre-allées, l'avenue des Champs-Ély-
sées montait tout là-haut, à perte de vue, terminée par
la porte colossale de l'Arc de Triomphe, béante sur
l'infini . Un double courant de foule, un double fleuve
y roulait, avec les remous vivants des attelages, les
vagues fuyantes des voitures , que le reflet d'un pan-
neau , l'étincelle d'une vitre de lanterne semblaient
blanchir d'une écume. En bas, la place, aux trottoirs
immenses , aux chaussées larges comme des lacs,
s'emplissait de ce flot continuel, traversée en tous sens
du rayonnement des roues, peuplée de points noirs
qui étaient des hommes; et les deux fontaines ruisse-
laient , exhalaientune fraîcheur, dans cette vie ardente .
Claude, frémissant, cria :
Ah ! ce Paris ... Il est à nous, il n'y a qu'à le
prendre .
Tous quatre se passionnaient, ouvraient des yeux
luisants de désir. N'était-ce pas la gloire qui soufflait,
du haut de cette avenue, sur la ville entière ? Paris te-
nait là, et ils le voulaient.
Eh bien ! nous le prendrons, affirma Sandoz de
son air têtu .
- Parbleu ! dirent simplement Mahoudeau et Jory.
Ils s'étaient remis à marcher, ils vagabondèrent
encore, se trouvèrent derrière la Madeleine, enfilèrent
la rue Tronchet. Enfin, ils arrivaient à la place du
Havre, lorsque Sandoz s'exclama :
8.
90 LES ROUGON - MACQUART .

-Mais c'est donc chez Baudequin que nous allons ?


Les autres s'étonnèrent. Tiens ! ils allaient chez Bau-
dequin .
- Quel joursommes-nous ? demanda Claude. Hein ?
jeudi ... Fagerolles et Gagnière doivent y être alors ...
Allons chez Baudequin .
Et ils gravirent la rue d'Amsterdam. Ils venaient
de traverser Paris , c'était là une de leurs grandes
tournées favorites"; mais ils avaient d'autres itinérai-
res , d'un bout à l'autre des quais parfois , ou bien un
morceau des fortifications, de la porte Saint-Jacques
aux Moulineaux, ou encore une pointe sur le Père-
La- Chaise , suivie d'un crochet par les boulevards
extérieurs . Ils couraient les rues, les places , les car-
refours , ils vaguaient des journées entières , tant
que leurs jambes pouvaient les porter, comme s'ils
avaient voulu conquérir les quartiers les uns après
les autres, en jetant leurs théories retentissantes aux
façades des maisons ; et le pavé semblait à eux, tout
le pavé battu par leurs semelles, ce vieux sol de com-
bat d'où montait une ivresse qui grisait leur lassi-
tude .

Le café Baudequin était situé sur le boulevard des


Batignolles , à l'angle de la rue Darcet. Sans qu'on
sût pourquoi, la bande l'avait choisi comme lieu de
réunion, bien que Gagnière seul habitât le quartier .
Elle s'y réunissait régulièrement le dimanche soir ;
puis, le jeudi, vers cinq heures, ceux qui étaient
libres avaient pris l'habitude d'y paraître un instant.
Ce jour-là, par ce beau soleil, les petites tables du
dehors , sous la tente, se trouvaient toutes occupées
d'un double rang de consommateurs barrant le trot-
toir. Mais eux, avaient l'horreur de ce coudoiement,
de cet étalage en public; et ils bousculèrent le
L'ŒUVRE . 91

monde, pour entrer dans la salle déserte et fraîche .


Tiens ! Fagerolles qui est seul ! cria Claude .
Il avait marché à leur table accoutumée , au fond,
à gauche, et il serrait la main d'un garçon mince
et pâle , dont la figure de fille était éclairée par des
yeux gris, d'une câlinerie moqueuse, où passaient
des étincelles d'acier.
Tous s'assirent, on commanda des bocks , et le
peintre reprit :
Tu sais que je suis allé te chercher chez ton
père... Il m'a joliment reçu !
Fagerolles , qui affectait des airs de casseur et de
voyou , se tapa sur les cuisses .
-

Ah ! il m'embête , le vieux ! ... J'ai filé ce matin,


après un attrapage . Est-ce qu'il ne veut pas me faire
dessiner des choses pour ses cochonneries en zinc !
C'est bien assez du zinc de l'École .
Cette plaisanterie aisée sur ses professeurs en-
chantales camarades . Il les amusait, il se faisait ado-
rer par cette continuelle lâcheté de gamin flatteur et
débineur. Son sourire inquiétant allait des uns aux
autres , tandis que ses longs doigts souples , d'une
adresse native , ébauchaient sur la table des scènes
compliquées , avec des gouttes de bière répandues .
Il avait l'art facile, un tour de main à tout réussir .
-- Et Gagnière, demanda Mahoudeau, tu ne l'as
pas vu ?
Non, il y a une heure que je suis là .
Mais Jory, silencieux, poussa du coude Sandoz,
en lui montrant de la tête une fille qui occupait une
table avec son monsieur, dans le fond de la salle . Il
n'y avait , du reste, que deux autres consommateurs ,
deux sergents jouant aux cartes . C'était presque une
enfant, une de ces galopines de Paris qui gardent à
92 LES ROUGON - MACQUART .

dix-huit ans la maigreur du fruit vert. On aurait dit


un chien coiffé, une pluie de petits cheveux blonds 1

sur un nez délicat, une grande bouche rieuse dans


un museau rose . Elle feuilletait un journal illustré,
tandis que le monsieur, sérieusement, buvait un
madère ; et, par-dessus le journal, elle lançait de gais
regards vers la bande , à toute minute .
Hein? gentille ! murmura Jory, qui s'allumait .
A qui diable en a-t-elle ? ... C'est moi qu'elle regarde.
Vivement, Fagerolles intervint.
Eh ! dis donc, pas d'erreur, elle est à moi ! ...
Si tu crois que je suis là depuis une heure pour
vous attendre !

Les autres rirent. Et, baissant la voix, il leur parla


d'Irma Bécot. Oh ! une petite d'un drôle ! Il connais-
sait son histoire, elle était fille d'un épicier de la rue
Montorgueil. Très instruite d'ailleurs, histoire sainte,
calcul, orthographe, car elle avait suivi jusqu'à seize
ans les cours d'une école du voisinage. Elle faisait
ses devoirs entre deux sacs de lentilles, et elle ache-
vait son éducation, de plain-pied avec la rue, vivant
sur le trottoir, au milieu des bousculades, apprenant
la vie dans les continuels commérages des cuisinières
en cheveux, qui déshabillaient les abominations du
quartier , pendant qu'on leur pesait cinq sous de
gruyère . Sa mère était morte , le père Bécot avait
fini par coucher avec ses bonnes, très raisonnable-
ment, pour éviter de courir dehors ; mais cela lui
donnait le goût des femmes, il lui en avait fallu d'au-
tres, bientôt il s'était lancé dans une telle noce, que
l'épicerie y passait peu à peu, les légumes secs, les
bocaux, les tiroirs aux sucreries . Irma allait encore
à l'école, lorsque, un soir, en fermant la boutique ,
un garçon l'avait jetée en travers d'un panier de
L'ŒUVRE . 93

figues . Six mois plus tard, la maison était mangée,


son père mourait d'un coup de sang, elle se réfugiait
chez une tante pauvre qui la battait, en partait avec
un jeune homme d'en face, y revenait à trois reprises,
pour s'envoler définitivement un beau jour dans tous
les bastringues de Montmartre et des Batignolles .
Une roulure ! murmura Claude de son air de
mépris .
Tout d'un coup, comme son monsieur se levait et
sortait , après lui avoir parlé bas, Irma Bécot le re-
garda disparaître ; puis, avec une violence d'écolier
échappé , elle accourut s'asseoir sur les genoux de
Fagerolles .
-

Hein ? crois-tu, est-il assez crampon ! .. Baise-


moi vite , il va revenir.
Elle le baisa sur les lèvres, but dans son verre ; et
elle se donnait aussi aux autres , leur riait d'une
façon engageante, car elle avait la passion des ar-
tistes, en regrettant qu'ils ne fussent pas assez riches
pour se payer des femmes à eux tout seuls .
Jory surtout semblait l'intéresser , très excité ,
fixant sur elle des yeux de braise. Comme il fumait,
elle lui enleva sa cigarette de la bouche et la mit à
la sienne ; cela, sans interrompre son bavardage de
pie polissonne .
Vous êtes tous des peintres, ah ! c'est amu-
sant ! ... Et ces trois-là, pourquoi ont-ils l'air de
bouder ? Rigolez donc, je vas vous chatouiller, moi !
vous allez voir !
En effet, Sandoz, Claude et Mahoudeau, interlo-
qués , la contemplaient d'un air sérieux. Mais elle
restait l'oreille aux aguets, elle entendit revenir son
monsieur, et elle jeta vivement dans le nez de Fage-
rolles :
94 LES ROUGON - MACQUART .

Tu sais, demain soir, si tu veux. Viens me prén-


dre à la brasserie Bréda.
Puis, après avoir replacé la cigarette tout humide
aux lèvres de Jory, elle se cavala à longues enjam-
bées, les bras en l'air, dans une grimace d'un co-
mique extravagant ; et, lorsque le monsieur reparut,
la mine grave, un peu pâle , il la retrouva immobile ,
les yeux sur la même gravure du journal illustré.
Cette scène s'était passée si rapidement, au galop
d'une telle drôlerie, que les deux sergents , de bons
diables , se remirent à battre leurs cartes , en crevant
de rire .

Du reste, Irma les avait tous conquis. Sandoz dé-


clarait son nom de Bécot très bien pour un roman ;
Claude demandait si elle voudrait lui poser une
étude ; tandis que Mahoudeau la voyait en gamin,
une statuette qu'on vendrait pour sûr. Bientôt, elle
s'en alla, en envoyant du bout des doigts, derrière le
dos du monsieur, des baisers à toute la table, une
pluie de baisers , qui achevèrent d'enflammer Jory.
Mais Fagerolles ne voulait pas la prêter encore, très
amusé inconsciemment de retrouver en elle une en-
fant du même trottoir que lui, chatouillé par cette
perversion du pavé, qui était la sienne.
Il était cinq heures, la bande fit revenir de la bière.
Des habitués du quartier avaient envahi les tables
voisines, et ces bourgeois jetaient surle coin des ar-
tistes des regards obliques, où le dédain se mêlait à
une déférence inquiète . On les connaissait bien, une
légende commençait à se former. Eux, causaient
maintenant de choses bêtes, la chaleur qu'il faisait,
la difficulté d'avoir de la place dans l'omnibus de
l'Odéon , la découverte d'un marchand de vin chez qui
on mangeait de la vraie viande. Un d'eux voulut en
L'ŒUVRE . 95

tamer une discussion sur un lot de tableaux infects


qu'on venait de mettre au Musée du Luxembourg ;
mais tous étaient du même avis : les toiles ne valaient
pas les cadres. Et ils ne parlèrent plus, ils fumèrent
en échangeant des mots rares et des rires d'intelli-
gence .
-

Ah çà, demanda enfin Claude, est-ce que nous


attendons Gagnière ?
On protesta. Gagnière était assommant ; et, d'ail-
leurs, il arriverait bien à l'odeur de la soupe.
Alors , filons , dit Sandoz. Il y a un gigot ce soir,
tâchons d'être à l'heure.
Chacun paya sa consommation, et tous, sortirent.
Cela émotionna le café. Des jeunes gens, des peintres
sans doute , chuchotèrent en se montrant Claude ,
comme s'ils avaient vu passer le chef redoutable d'un
clan de sauvages. C'était le fameux article de Jory
qui produisait son effet, le public devenait complice
et allait créer de lui- même l'école du plein air, dont
la bande plaisantait encore. Ainsi qu'ils le disaient
gaiement, le café Baudequin ne s'était pas douté de
l'honneur qu'ils lui faisaient, le jour où ils l'avaient
choisi pour être le berceau d'une révolution.
Sur le boulevard, ils se retrouvèrent cinq, Fage-
rolles avait renforcé le groupe ; et, lentement, ils re-
traversèrent Paris, de leur air tranquille de conquête .
Plus ils étaient, plus ils barraient largement les rues ,
plus ils emportaient à leurs talons de la vie chaude
des trottoirs . Quand ils eurent descendu la rue de
Clichy, ils suivirent la rue de la Chaussée-d'Antin ,
allèrent prendre la rue Richelieu , traversèrent la
Seine au pont des Arts pour insulter l'Institut, ga-
gnèrent enfin le Luxembourg par la rue de Seine , où
une affiche tirée en trois couleurs, la réclame vio
96 LES ROUGON - MACQUART.

lemment enluminée d'un cirque forain, les fit crier


d'admiration . Le soir venait, le flot des passants
coulait ralenti, c'était la ville lasse qui attendait l'om-
bre, prête à se livrer au premier mâle assez vigou-
reux pour la prendre.
Rue d'Enfer, lorsque Sandoz eut fait entrer les
quatre autres chez lui, il disparut dans la chambre
de sa mère ; il y resta quelques minutes, puis revint
sans dire un mot, avec le sourire discret et attendri
qu'il avait toujours en en sortant. Et ce fut aussitôt,
dans son étroit logis, un vacarme terrible, des rires ,
des discussions, des clameurs . Lui-même donnait
l'exemple , aidait au service la femme de ménage,
qui s'emportait en paroles amères , parce qu'il était
sept heures et demie, et que son gigot se desséchait .
Les cinq, attablés, mangeaient déjà la soupe, une
soupe à l'oignon très bonne, quand un nouveau con-
vive parut.
Oh! Gagnière ! hurla-t-on en chœur.
Gagnière, petit, vague, avec sa figure poupine et
étonnée, qu'une barbe follette blondissait, demeura
un instant sur le seuil à cligner ses yeux verts. Il était
de Melun, fils de gros bourgeois qui venaient de lui
laisser là-bas deux maisons, et il avait appris la pein-
ture tout seul dans la forêt de Fontainebleau, il pei-
gnait des paysages consciencieux, d'intentions excel-
lentes ; mais sa vraie passion était la musique, une
folie de musique, une flambée cérébrale qui le met-
tait de plain-pied avec les plus exaspérés de la bande.
Est-ce que je suis de trop ? demanda-t-il douce-
ment.
Non, non, entre donc ! cria Sandoz.
Déjà, la femme de ménage apportait un couvert.
Si l'on ajoutait tout de suite une assiette pour
L'ŒUVRE . 97

Dubuche ? dit Claude. Il m'a dit qu'il viendrait sans


doute.
Mais on conspua Dubuche, qui fréquentait des fem-
mes du monde. Jory raconta qu'il l'avait rencontré
en voiture avec une vieille dame et sa demoiselle,
dont il tenait les ombrelles sur les genoux.
D'où sors-tu, pour être si en retard ? reprit Fage-
rolles , en s'adressant à Gagnière .
Celui-ci, qui allait avaler sa première cuillerée de
soupe, la reposa dans son assiette .
J'étais rue de Lancry, tu sais, où ils font de la
musique de chambre ... Oh ! mon cher, des machines
de Schumann, tu n'as pas idée ! Ça vous prend là,
derrière la tête , c'est comme si une femme vous
soufflait dans le cou . Oui, oui, quelque chose de plus
immatériel qu'un baiser, l'effleurement d'une ha-
leine ... Parole d'honneur, on se sent mourir.....
Ses yeux se mouillaient, il pâlissait comme dans
une jouissance trop vive.
Mange ta soupe, dit Mahoudeau, tu nous ra-
conteras ça après .
La raie fut servie , et l'on fit apporter la bouteille
de vinaigre sur la table, pour corser le beurre noir,
qui semblait fade. On mangeait dur, les morceaux de
pain disparaissaient. D'ailleurs , aucun raffinement,
du vin au litre, que les convives mouillaient beau-
coup, par discrétion, pour ne pas pousser à la dé-
pense. On venait de saluer le gigot d'un hourra, et le
maître de la maison s'était mis à le découper, lors-
que de nouveau la porte s'ouvrit. Mais, cette fois, des
protestations furieuses s'élevèrent.
Non, non, plus personne ! ... A la porte, le la-
cheur!
Dubuche , essoufflé d'avoir couru, ahuri de tomber
9
98 LES ROUGON - MACQUART .

au milieu de ces hurlements , avançait sa grosse face


pâle, en bégayant des explications .
Vrai, je vous assure , c'est la faute de l'omni-
bus ... J'en ai attendu cinq aux Champs-Élysées.
Non, non, il ment ! ... Qu'il s'en aille, il n'aura
pas de gigot ! ... A la porte, à la porte !
Pourtant, il avait fini par entrer, et l'on remarqua
alors qu'il était très correctement mis, tout en noir, A

pantalon noir, redingote noire, cravaté, chaussé ,


épinglé, avec la raideur cérémonieuse d'un bourgeois
qui dîne en ville .
Tiens ! il a raté son invitation, cria plaisamment
Fagerolles . Vous ne voyez pas que ses femmes du
monde l'ont laissé partir, et qu'il accourt manger
notre gigot, parce qu'il ne sait plus où aller !
Il devint rouge, il balbutia :
Oh ! quelle idée ! Étes-vous méchants ! ... Fichez-
moi la paix à la fin !
Sandoz et Claude, placés côte à côte , souriaient ;
et le premier appela Dubuche d'un signe, pour lui
dire :

Mets ton couvert toi-même, prends là un verre


et une assiette, et assieds-toi entre nous deux... Ils
te laisseront tranquille.
Mais , tout le temps qu'on mangea le gigot, les plai-
santeries continuèrent. Lui-même , quand la femme
de ménage lui eut retrouvé une assiettée de soupe et
une part de raie, se blagua, enbon enfant. Il affectait
d'être affamé, torchait goulument son assiette, et il
racontait une histoire, une mère qui lui avait refusé
sa fille, parce qu'il était architecte . La fin du dîner
fut ainsi très bruyante, tous parlaient à la fois . Un
morceau de brie, l'unique dessert, eut un succès
énorme. On n'en laissa pas . Le pain faillit manquer.
L'ŒUVRE . 99

Puis, comme le vin manquait réellement, chacun


avala une claire lampée d'eau, en faisant claquer sa
langue, au milieu des grands rires. Et, la face fleu-
rie, le ventre rond, avec la béatitude de gens qui
viennent de se nourrir très richement, ils passèrent
dans la chambre à coucher .
C'étaient les bonnes soirées de Sandoz . Même aux
heures de misère, il avait toujours eu un pot-au-feu à
partager avec les camarades . Cela l'enchantait, d'être
en bande, tous amis, tous vivant de la même idée.
Bien qu'il fût de leur âge, une paternité l'épanouis-
sait, une bonhomie heureuse, quand il les voyait
chez lui , autour de lui, la main dans la main , ivres 11

d'[Link] il n'avait qu'une pièce , sa chambre à


coucher était à eux ; et, la place manquant, deux ou
trois devaient s'asseoir sur le lit. Par ces chaudes
soirées d'été, la fenêtre restait ouverte au grand air
du dehors, on apercevait dans la nuit claire deux sil-
houettes noires , dominant les maisons , la tour de
Saint-Jacques du Haut-Pas et l'arbre des Sourds-
Muets . Les jours de richesse, il y avait de la bière .
Chacun apportait son tabac, la chambre s'emplissait
vite de fumée, on finissait par causer sans se voir,
très tard dans la nuit, au milieu du grand silence mé-
lancolique de ce quartier perdu .
Ce jour-là, dès neuf heures, la femme de ménage
vint dire :

Monsieur, j'ai fini, puis-je m'en aller ?


Oui, allez -vous-en ... Vous avez laissé de l'eau
au feu, n'est-ce pas ? Je ferai le thé moi-même.
Sandoz s'était levé. Il disparut derrière la femme
de ménage, et ne rentra qu'au bout d'un quart d'heure .
Sans doute , il était allé embrasser sa mère , dont il
bordait le lit chaque soir, avant qu'elle s'endormît.
2

100 LES ROUGON - MACQUART .

Mais le bruit des voix montait déjà, Fagerolles ra-


contait une histoire .
Oui, mon vieux, à l'École, ils corrigent le mo-
dèle... L'autre jour , Mazel s'approche et me dit :
<<<<Les deux cuisses ne sont pas d'aplomb. » Alors, je
lui dis : << Voyez, monsieur, elle les a comme ça. »
C'était la petite Flore Beauchamp, vous savez. Et il
me dit, furieux : « Si elle les a comme ça, elle a tort . >>
On se roula, Claude surtout, à qui Fagerolles con-
tait l'histoire, pour lui faire sa cour. Depuis quelque
temps , il subissait son influence ; et, bien qu'il con-
tinuât de peindre avec une adresse d'escamoteur,
il ne parlait plus que de peinture grasse et solide,
que de morceaux de nature , jetés sur la toile, vi-
vants, grouillants, tels qu'ils étaient ; ce qui ne l'em-
pêchait pas de blaguer ailleurs ceux du plein air,
qu'il accusait d'empâter leurs études avec une
cuiller à pot.
Dubuche, qui n'avait pas ri, froissé dans son hon-
nêteté , osa répondre :
Pourquoi restes-tu à l'École, si tu trouves qu'on
vous y abrutit? C'est bien simple, on s'en va... Oh !
je sais, vous êtes tous contre moi, parce que je dé-
fends l'École. Voyez-vous, mon idée est que, lorsqu'on
veut faire un métier, il n'est pas mauvais d'abord de
l'apprendre .
Des cris féroces s'élevèrent, et il fallut à Claude
toute son autorité pour dominer les voix.
Il a raison, on doit apprendre son métier. Seu-
lement, ce n'est guère bon de l'apprendre sous la
férule de professeurs qui vous entrent de force
dans la caboche leur vision à eux... Ce Mazel , quel
idiot! dire que les cuisses de Flore Beauchamp ne
sont pas d'aplomb ! Et des cuisses si étonnantes, hein?
L'ŒUVRE . 101

vous les connaissez, des cuisses qui la disentjusqu'au


fond, cette enragée noceuse- là !
Il se renversa sur le lit, où il se trouvait ; et, les
yeux en l'air, il continua d'une voix ardente :
Ah ! la vie, la vie ! la sentir et la rendre dans sa
réalité, l'aimer pour elle, y voir la seule beauté vraie,
éternelle et changeante, ne pas avoir l'idée bête de
l'anoblir en la châtrant, comprendre que les préten-
dues laideurs ne sont que les saillies des caractères,
et faire vivre, et faire des hommes, la seule façon
d'être Dieu !

Sa foi revenait , la course à travers Paris l'avait


fouetté , il était repris de sa passion de la chair
vivante. On l'écoutait en silence. Il eut un geste fou,
puis il se calma .
Mon Dieu ! chacun ses idées ; mais l'embêtant,
c'est qu'ils sont encore plus intolérants que nous , à
l'Institut... Le jury du Salon est à eux, je suis sûr que
cet idiot de Mazel va me refuser mon tableau .
Et, là-dessus, tous partirent en imprécations, car
cette question du jury était un éternel sujet de co-
lère . On exigeait des réformes, chacun avait une
solution prête, depuis le suffrage universel appliqué à
l'élection d'un jury largement libéral, jusqu'à la li-
berté entière, le Salon libre pour tous les exposants .
Devant la fenêtre ouverte, pendant que les autres
discutaient, Gagnière avait attiré Mahoudeau, et il
murmurait d'une voix éteinte, les regards perdus
dans la nuit :
Oh ! ce n'est rien, vois-tu , quatre mesures, une
impression jetée. Mais ce qu'il y a là dedans ! ... Pour
moi, d'abord, c'est un paysage qui fuit, un coin de
route mélancolique , avec l'ombre d'un arbre qu'on
ne voit pas ; et puis, une femme passe, à peine un
9.
102 LES ROUGON - MACQUART .

profil ; et puis, elle s'en va, et on ne la rencontrera ja-


mais , jamais plus...
A ce moment, Fagerolles cria :
Dis donc, Gagnière, qu'est-ce que tu envoies
au Salon , cette année ?
Il n'entendit pas, il poursuivait, extasié :
Dans Schumann, il y a tout, c'est l'infini ... Et
Wagner qu'ils ont encore sifflé dimanche !
Mais un nouvel appel de Fagerolles le fit sursauter.
Hein? quoi? ce que j'enverrai au Salon ? ... Un
petit paysage peut-être, un coin de Seine. C'est si dif-
ficile , il faut avant tout que je sois content.
Il était redevenu brusquement timide et inquiet.
Ses scrupules de conscience artistique le tenaient pen-
✔dant des mois sur une toile grande comme la main .
A la suite des paysagistes français, ces maîtres qui
ont les premiers conquis la nature, il se préoccupait
de la justesse du ton, de l'exacte observation des
valeurs , en théoricien dont l'honnêteté finissait par
alourdir la main. Et, souvent, il n'osait plus risquer
une note vibrante , d'une tristesse grise qui étonnait,
au milieu de sa passion révolutionnaire .
Moi , dit Mahoudeau , je me régale à l'idée de.
les faire loucher, avec ma bonne femme .
Clauda haussa les épaules.
Oh ! toi, tu seras reçu : les sculpteurs sont plus
larges que les peintres . Et, du reste, tu sais très bien
ton affaire , tu as dans les doigts quelque chose qui
plaît... Elle sera pleine de jolies choses, ta Vendan-
1 geuse.
•Ce compliment laissa Mahoudeau sérieux, car il
posait pour la force, il s'ignorait et méprisait la grâce,
une grâce invincible qui repoussait quand même de
ses gros doigts d'ouvrier sans éducation, comme une
L'ŒUVRE . 103

fleur qui s'entête dans le dur terrain où un coup de


vent l'a semée .
Fagerolles, très malin, n'exposait pas, de peur de
mécontenter ses maîtres ; et il tapait sur le Salon, un
bazar infect où la bonne peinture tournait à l'aigre
avec la mauvaise. En secret, il rêvait le prix de Rome,
qu'il plaisantait d'ailleurs comme le reste .
Mais Jory se planta au milieu de la chambre, son
verre de bière au poing. Tout en le vidant à petits
coups, il déclara :
A la fin, il m'embête, le jury ! ... Dites donc,
voulez-vous que je le démolisse ? Dès le prochain nu-
méro, je commence, je le bombarde. Vous me don-
nerez des notes, n'est-ce pas ? et nous le flanquons
par terre... Ce sera rigolo .
Claude acheva de se monter, ce fut un enthou-
siasme général. Oui, oui, il fallait faire campagne !
Tous en étaient, tous se pressaient pour se mieux
sentir les coudes et marcher au feu ensemble . Il n'y
en avait pas un, à cette minute, qui réservât sa part
de gloire, car rien ne les séparait encore , ni leurs
profondes dissemblances qu'ils ignoraient, ni les
rivalités qui devaient les heurter un jour. Est-ce que
le succès de l'un. n'était pas le succès des autres ?
Leur jeunesse fermentait, ils débordaient de dévoue-
ment, ils recommençaient l'éternel rêve de s'enré-
gimenter pour la conquête de la terre , chacun don-
nant son effort, celui-ci poussant celui-là, la bande
arrivant d'un bloc, sur le même rang. Déjà Claude ,
en chef accepté, sonnait la victoire, distribuait des
couronnes . Fagerolles lui-même , malgré sa blague
de Parisien, croyait à la nécessité d'être une armée ;
tandis que, plus épais d'appétits, mal débarbouillé
de sa province , Jory se dépensait en camaraderie
104 LES ROUGON - MACQUART .

utile , prenant au vol des phrases, préparant là ses


articles . Et Mahoudeau exagérait ses brutalités vou-
lues, les mains convulsées, ainsi qu'un geindre dont
les poings pétriraient un monde ; et Gagnière, pâmé,
dégagé du gris de sa peinture, raffinait la sensation
jusqu'à l'évanouissement final de l'intelligence ; et
Dubuche , de conviction pesante, ne jetait que des
mots, mais des mots pareils à des coups de massue,
en plein milieu des obstacles. Alors, Sandoz, bien
heureux , riant d'aise à les voir si unis, tous dans la
même chemise, comme il disait, déboucha une nou-
velle bouteille de bière. Il aurait vidé la maison, il
cria :

Hein ? nous y sommes, ne lâchons plus... Il n'y


a que ça de bon, s'entendre quand on a des choses
dans la caboche, et que le tonnerre de Dieu emporte
les imbéciles !
Mais, à ce moment, un coup de sonnette le stupé-
fia. Au milieu du silence brusque des autres, il
reprit :
A onze heures ! qui diable est-ce donc ?
Il courut ouvrir, on l'entendit jeter une exclama-
tion joyeuse. Déjà, il revenait, ouvrant la porte toute
% grande, disant :
Ah! que c'est gentil, de nous aimer un peu et
de nous surprendre ! ... Bongrand, messieurs !
Le grand peintre, que le maître de la maison an-
nonçait ainsi, avec une familiarité respectueuse ,
s'avança , les mains tendues. Tous se levèrent vive-
ment, émotionnés, heureux de cette poignée de
main si large et si cordiale. C'était un gros homme
de quarante-cinq ans, la face tourmentée , sous de
longs cheveux gris. Il venait d'entrer à l'Institut, et
le simple veston d'alpaga qu'il portait, avait à la bou-
L'ŒUVRE . 105

tonnière une rosette d'officier de la Légion d'hon-


neur. Mais il aimait la jeunesse , ses meilleures esca-
pades étaient de tomber là, de loin en loin, pour
fumer une pipe, au milieu de ces débutants , dont la
flamme le réchauffait .
Je vais faire le thé, cria Sandoz.
Et, quand il revint de la cuisine avec la théière et
des tasses, il trouva Bongrand installé, à califour-
chon sur une chaise, fumant sa courte pipe de terre,
dans le vacarme qui avait repris. Bongrand lui-même
parlait d'une voix de tonnerre, petit-fils d'un fermier
beauceron, fils d'un père bourgeois, de sang paysan,
affiné par une mère très artiste. Il était riche , n'avait
pas besoin de vendre, et gardait des goûts et des
opinions de bohème .
Leur jury, ah bien! j'aime mieux crever que
d'en être ! disait-il avec de grands gestes. Est-ce que
je suis un bourreau pour flanquer dehors de pauvres
diables, qui ont souvent leur pain à gagner ?
Cependant, fit remarquer Claude, vous pourriez
nous rendre un fameux service, en y défendant nos
tableaux .

Moi, laissez donc ! je vous compromettrai... Je


ne compte pas, je ne suis personne.
Il y eut une clameur de protestation, Fagerolles
lança d'une voix aiguë :
-Alors, si le peintre de la Noce au village ne
compte pas !
Mais Bongrand s'emportait, debout, le sang aux
joues.
Fichez-moi la paix, hein ! avec la Noce. Elle
commence à m'embêter, la Noce, je vous en avertis ...
Vraiment, elle tourne pour moi au cauchemar, depuis
qu'on l'a mise au musée du Luxembourg .
106 LES ROUGON - MACQUART .

Cette Noce au village restait jusque-là son chef-


d'œuvre : une noce débandée à travers les blés, des
paysans étudiés de près, et très vrais, qui avaient
une allure épique de héros d'Homère . De ce tableau
datait une évolution, car il avait apporté une for-
*mule nouvelle. A la suite de Delacroix, et parallèle-
ment à Courbet, c'était un romantisme tempéré de
logique , avec plus d'exactitude dans l'observation ,
plus de perfection dans la facture, sans que la nature
y fût encore abordée de front, sous les crudités du
plein air. Pourtant, toute la jeune école se réclamait
de cet art.
Il n'y a rien de beau, dit Claude, comme les
deux premiers groupes, le joueur de violon, puis la
mariée avec le vieux paysan .
Et la grande paysanne donc, s'écria Mahou-
deau , celle qui se retourne et qui appelle d'ungeste ! ...
J'avais envie de la prendre pour une statue .
Et le coup de vent dans les blés, ajouta Ga-
gnière , et les deux taches si jolies de la fille et du
garçon qui se poussent, très loin !
Bongrand écoutait d'un air gêné, avec un sourire
de souffrance. Comme Fagerolles lui demandait ce
qu'il faisait en ce moment, il répondit avec un
haussement d'épaules :
Mon Dieu ! rien, des petites choses... Je n'expo-
serai pas, je voudrais trouver un coup... Ah ! que vous
êtes heureux, vous autres, d'être encore au pied de
la montagne ! On a de si bonnes jambes, on est si
brave, quand il s'agit de monter là-haut ! Et puis,
lorsqu'on y est, va te faire fiche ! les embêtements
commencent. Une vraie torture, et des coups de
poing, et des efforts sans cesse renaissants , dans la
crainte d'en dégringoler trop vite ! ... Ma parole ! on
L'ŒUVRE . 107

préférerait être en bas, pour avoir encore tout à


faire... Riez, vous verrez, vous verrez un jour !
La bande riait en effet, croyant à un paradoxe , à
une pose d'homme célèbre, qu'elle excusait d'ail-
leurs. Est-ce que la suprême joie n'était pas d'être
salué comme lui du nom de maître ? Les deux bras
appuyés au dossier de sa chaise, il renonça à se faire
comprendre , il les écouta, silencieux, en tirant de sa-
pipe de lentes fumées .
Cependant, Dubuche ,qui avait des qualités d'homme
de ménage, aidait Sandoz à servir le thé . Et le va-
carme continua. Fagerolles racontait une histoire
impayable du père Malgras, une cousine à sa femme ,
qu'il prêtait, quand on voulait bien lui en faire une
académie . Puis, la conversation tomba sur les mo-
dèles, Mahoudeau était furieux, parce que les beaux
ventres s'en allaient : impossible d'avoir une fille
avec un ventre propre. Mais, brusquement, le tu-
multe grandit, on félicitait Gagnière au sujet d'un
amateur qu'il avait connu à la musique du Palais-
Royal, un petit rentier maniaque dont l'unique dé-
bauche était d'acheter de la peinture. En riant, les
autres demandaient l'adresse . Tous les marchands
furent conspués, il était vraiment fâcheux que l'ama-
teur se défiât du peintre, au point de vouloir abso-
lument passer par un intermédiaire, dans l'espoir
d'obtenir un rabais. Cette question du pain les excitait
encore. Claude montrait un beau mépris : on était
volé, eh bien ! qu'est-ce que ça fichait, si l'on avait
fait un chef-d'œuvre , et que l'on eût seulement de
l'eau à boire? Jory, ayant de nouveau exprimé des
idées basses de lucre, souleva une indignation . A la
porte , le journaliste ! On lui posait des questions
sévères : est-ce qu'il vendrait sa plume ? est-ce qu'il
108 LES ROUGON - MACQUART.

ne se couperait pas le poignet, plutôt que d'écrire


le contraire de sa pensée ? Du reste, on n'écouta pas
sa réponse, la fièvre montait toujours, c'était main-
tenant la belle folie des vingt ans , le dédain du
monde entier, la seule passion de l'œuvre , dégagée
des infirmités humaines , mise en l'air comme un
soleil . Quel désir ! se perdre, se consumer dans ce
brasier qu'ils allumaient !
Bongrand, jusque-là immobile, eut son geste vague
de souffrance , devant cette confiance illimitée, cette
joie bruyante de l'assaut. Il oubliait les cent toiles
qui avaient fait sa gloire, il pensait à l'accouchement
de l'œuvre dont il venait de laisser l'ébauche sur
son chevalet. Et, retirant de la bouche sa petite pipe ,
il murmura, les yeux mouillés d'attendrissement :
- Oh ! jeunesse , jeunesse !
Jusqu'à deux heures du matin, Sandoz, qui se
multipliait , remit de l'eau chaude dans la théière.
On n'entendait plus monter du quartier, anéanti de
sommeil, que les jurements d'une chatte en folie.
Tous divaguaient, grisés de paroles, la gorge arra-
chée , les yeux brûlés ; et lui, lorsqu'ils se décidèrent
enfin à partir, prit la lampe, les éclaira par-dessus
la rampe de l'escalier, en disant très bas :
Ne faites pas de bruit, ma mère dort.
La dégringolade assourdie des souliers le long
des marches alla en s'affaiblissant, et la maison re-
tomba dans un grand silence.
Quatre heures sonnaient. Claude , qui accompa-
gnait Bongrand, causait toujours , à travers les rues
désertes. Il ne voulait pas se coucher, il attendait le
soleil, avec une rage d'impatience, pour se remettre
à son tableau. Cette fois, il était certain de faire un
chef-d'œuvre, exalté par cette bonne journée de ca-
L'ŒUVRE . 109

maraderie, la tête douloureuse et grosse d'un monde.


Enfin, il avait trouvé la peinture, il se voyait ren-
trant dans son atelier comme on retourne chez une
femme adorée, le cœur battant à grands coups , déses-
péré maintenant de cette absence d'un jour, qui lui
semblait un abandon sans fin ; et il allait droit à sa
toile, et en une séance il réalisait son rêve. Cepen-
dant, tous les vingt pas, à la clarté vacillante des
becs de gaz , Bongrand l'arrêtait par un bouton de
son paletot, en lui répétant que cette sacrée pein-
ture était un métier du tonnerre de Dieu . Ainsi, lui ,
Bongrand , avait beau être un malin, il n'y entendait
rien encore . A chaque œuvre nouvelle, il débutait,
c'était à se casser la tête contre les murs . Le ciel
s'éclairait , des maraîchers commençaient à des-
cendre vers les Halles . Et l'un et l'autre continuaient
à vaguer, chacun parlant pour lui, très haut, sous
les étoiles pâlissantes .

10
IV

Six semaines plus tard, Claude peignait un matin,


dans un flot de soleil, qui tombait par la baie vitrée
de l'atelier. Des pluies continues avaient attristé le
milieu d'août, et le courage au travail lui revenait
avec le ciel bleu. Son grand tableau n'avançait guère ,
il s'y appliquait pendant de longues matinées silen-
cieuses , en artiste combattu et obstiné.
On frappa. Il crut que c'était madame Joseph , la
concierge, qui lui montait son déjeuner ; et, comme la
clef restait toujours sur la porte, il cria simplement :
Entrez !

La porte s'était ouverte , il y eut un remuement


léger, puis tout cessa. Lui , continuait de peindre, sans
même tourner la tête . Mais ce silence frissonnant ,
une vague haleine qui palpitait, finirent par l'in-
quiéter. Il regarda, il demeura stupéfait : une femme
était là, vêtue d'une robe claire, le visage à demi
caché sous une voilette blanche ; et il ne la connais-
sait point, et elle tenait une botte de roses, qui ache-
vait de l'ahurir.
Tout d'un coup, il la reconnut.
L'ŒUVRE . 111

Vous, mademoiselle ! ... Ah bien ! si je songeais


à vous !

C'était Christine. Il n'avait pu rattraper à temps


ce cri peu aimable, qui était le cri même de la vé-
rité . D'abord , elle l'avait préoccupé de son souvenir ;
ensuite, à mesure que les jours s'écoulaient, depuis
près de deux mois qu'elle ne donnait pas signe de
vie, elle était passée à l'état de vision fuyante et re-
grettée , de profil charmant qui se perd et qu'on ne
doit jamais revoir.
Oui, c'est moi , monsieur... J'ai pensé que c'était
mal de ne pas vous remercier...
Elle rougissait, elle balbutiait, ne pouvant trouver
les mots . Sans doute , la montée de l'escalier l'avait
essoufflée , car son cœur battait très fort. Eh quoi ?
était-ce donc déplacé, cette visite , raisonnée si long-
temps , et qui avait fini par lui sembler toute natu-
relle ? Le pis était qu'en passant sur le quai, elle ve-
nait d'acheter cette botte de roses, dans l'intention
délicate de témoigner sa gratitude à ce garçon ; et
ces fleurs la gênaient horriblement. Comment les lui
donner ? Qu'allait-il penser d'elle ? L'inconvenance de
toutes ces choses ne lui était apparue qu'en ouvrant
la porte .
Mais Claude , plus troublé encore, se jetait à une
exagération de politesse. Il avait lâché sa palette, il
bouleversait l'atelier pour débarrasser une chaise.
Mademoiselle , je vous en prie, asseyez-vous ...
Vraiment, c'est une surprise... Vous êtes trop char-
mante ...

Alors , quand elle fut assise, Christine se calma. Il


était si drôle avec ses grands gestes éperdus , elle le
sentait lui-même si timide , qu'elle eut un sourire.
Et elle lui tendit les roses, bravement .
112 LES ROUGON - MACQUART .

Tenez ! c'est pour que vous sachiez que je ne


suis pas une ingrate .
Il ne dit rien d'abord, la contempla, saisi. Lors-
qu'il eut vu qu'elle ne se moquait pas, il lui serra
les deux mains, à les briser ; puis, il mit tout de suite
le bouquet dans son pot à eau, en répétant :
Ah ! par exemple , vous êtes un bon garçon ,
vous ! ... C'est la première fois que je fais ce compli-
ment à une femme, parole d'honneur !
Il revint, il lui demanda, ses yeux dans les siens :
Vrai, vous ne m'avez pas oublié ?
Vous le voyez bien, répondit-elle en riant .
Pourquoi alors avez- vous attendu deux mois ?
De nouveau, elle rougit. Le mensonge qu'elle fai-
sait , lui rendit un instant son embarras .
Mais je ne suis pas libre, vous le savez... Oh !
madame Vanzade est très bonne pour moi ; seule-
ment, elle est impotente, elle ne sort jamais ; et il
a fallu qu'elle-même , inquiète de ma santé, me for-
çât à prendre l'air .
Elle ne disait pas la honte où son aventure du quai
de Bourbon l'avait jetée, les premiers jours . En se
retrouvant à l'abri , dans la maison de la vieille
dame , le souvenir de la nuit passée chez un homme ,
l'avait tracassée de remords , comme une faute ; et
elle croyait être parvenue à chasser cet homme de
sa mémoire, ce n'était plus qu'un mauvais rêve, dont
les contours s'effaçaient. Puis , sans qu'elle sût com-
ment, au milieu du grand calme de son existence
nouvelle , l'image était ressortie de l'ombre, en se
précisant, en s'accentuant, jusqu'à devenir l'obses-
sion de toutes ses heures. Pourquoi donc l'aurait-elle
oublié ? elle ne trouvait à lui faire aucun reproche ;
au contraire, ne lui devait-elle pas de la gratitude ?
L'ŒUVRE . 113

La pensée de le revoir, repoussée d'abord, longtemps


combattue ensuite, avait ainsi tourné en elle à l'idée
fixe . Chaque soir, la tentation la reprenait dans la
solitude de sa chambre, un malaise dont elle s'irritait,
un désir ignoré d'elle-même ; et elle ne s'était apaisée
un peu qu'en s'expliquant ce trouble par son besoin
de reconnaissance . Elle était si seule , si étouffée ,
dans cette demeure somnolente ! le flot de sa jeu-
nesse bouillonnait si fort, son cœur avait une si
grosse envie d'amitié !
Alors, continua-t-elle, j'ai profité de ma pre-
mière sortie ... Et puis, il faisait tellement beau , ce
matin , après toutes ces averses maussades !
Claude , heureux, debout devant elle, se confessa
lui aussi , mais sans avoir rien à cacher.
- Moi, je n'osais plus songer à vous ... N'est-ce
pas ? vous êtes comme ces fées des contes qui sor-
tent du plancher et qui rentrent dans les murs, tou-
jours au moment où l'on ne s'y attend pas. Je me
disais : C'est fini , ce n'est peut-être pas vrai , qu'elle
a traversé cet atelier... Et vous voilà, et ça me fait
un plaisir, oh ! un fier plaisir !
Souriante et gênée, Christine tournait la tête, af-
fectait maintenant de regarder autour d'elle. Son
sourire disparut, la peinture féroce qu'elle retrou-
vait là, les flamboyantes esquisses du Midi, l'anato-
mie terriblement exacte des études , la glaçaient
comme la première fois . Elle fut reprise d'une véri-
table crainte , elle dit, sérieuse, la voix changée :
- Je vous dérange, je m'en vais.
-

Mais non ! mais non ! cria Claude en l'empê-


chant de quitter sa chaise. Je m'abrutissais au tra-
vail, ça me fait du bien de causer avec vous... Ah!
ce sacré tableau, il me torture assez déjà !
10.
114 LES ROUGON - MACQUART .

Et Christine , levant les yeux, regarda le grand ta-


bleau , cette toile , tournée l'autre fois contre le mur,
et qu'elle avait eu en vain le désir de voir.
Les fonds, la clairière sombre trouée d'une nappe
de soleil, n'étaient toujours qu'indiqués à larges
coups . Mais les deux petites lutteuses, la blonde et la
brune , presque terminées, se détachaient dans la lu-
mière , avec leurs deux note: si fraîches. Au premier
plan, le monsieur, recommencé trois fois, restait en
détresse . Et c'était surtout à la figure centrale, à la
femme couchée que le peintre travaillait : il n'avait
plus repris la tête, il s'acharnait sur le corps, chan-
geant de modèle chaque semaine, si désespéré de ne
pas se satisfaire, que, depuis deux jours, lui qui se
flattait de ne pouvoir inventer, il cherchait sans do-
cument, en dehors de la nature.
Christine, tout de suite, se reconnut. C'était elle,
cette fille , vautrée dans l'herbe, un bras sous la nu-
que, souriant sans regard, les paupières closes. Cette
fille nue avait son visage, et une révolte la soulevait,
comme si elle avait eu son corps, comme si, brutale-
ment, l'on eût déshabillé là toute sa nudité de vierge.
Elle était surtout blessée par l'emportement de la
peinture, si rude, qu'elle s'en trouvait violentée , la
chair meurtrie. Cette peinture, elle ne la compre-
nait pas , elle la jugeait exécrable, elle se sentait
contre elle une haine, la haine instinctive d'une en-
nemie .

Elle se mit debout, elle répéta d'une voix brève :


Je m'en vais .
Claude la suivait des yeux, étonné et chagrin de
ce changement brusque.
Comment , si vite ?
Oui, l'on m'attend . Adieu !
L'ŒUVRE . 115

Et elle était à la porte déjà, lorsqu'il put lui


prendre la main. Il osa lui demander :
Quand vous reverrai-je ?
Sa petite main mollissait dans la sienne. Un mo-
ment, elle parut hésitante .
Mais je ne sais pas. Je suis si occupée !
Puis , elle se dégagea, elle s'en alla, en disant très
vite :
- Quand je le pourrai, un de ces jours ... Adieu !
Claude était resté planté sur le seuil. Quoi? qu'a-
vait-elle eu encore, cette subite réserve, cette irrita-
tion sourde ? Il referma la porte, il marcha, les bras
ballants , sans comprendre, cherchant en vain la
phrase, le geste qui avait pu la blesser. La colère le
prenait à son tour, un juron jeté dans le vide, un
terrible haussement d'épaules, comme pour se dé-
barrasser de cette préoccupation imbécile. Est-ce
qu'on savait jamais, avec les femmes ! Mais la vue du
bouquet de roses, débordant du pot à eau , l'apaisa,
tant il sentait bon. Toute la pièce en était embau-
mée ; et, silencieux, il se remit au travail , dans ce
parfum.
Deux nouveaux mois se passèrent. Claude, les
premiers jours , au moindre bruit, le matin, lorsque
madame Joseph lui apportait son déjeuner ou des
lettres , tournait vivement la tête, avait un geste in-
volontaire de désappointement. Il ne sortait plus
avant quatre heures, et la concierge lui ayant dit,
un soir, comme il rentrait, qu'une jeune fille était
venue le demander vers cinq heures, il ne s'était
calmé qu'en reconnaissant un modèle, Zoé Piédefer,
dans la visiteuse. Puis , les jours suivant les jours,
il avait eu une crise furieuse de travail, inabordable
pour tous, d'une violence de théories telle, que ses
116 LES ROUGON - MACQUART .

amis eux-mêmes n'osaient le contrarier. Il balayait


le monde d'un geste, il n'y avait plus que la pein-
ture, on devait égorger les parents , les camarades ,
les femmes surtout ! De cette fièvre chaude, il était
tombé dans un abominable désespoir, une semaine
d'impuissance et de doute, toute une semaine de
torture à se croire frappé de stupidité. Et il se re-
mettait , il avait repris son train habituel, sa lutte
résignée et solitaire contre son tableau, lorsque, par
une matinée brumeuse de la fin d'octobre , il tres-
saillit et posa rapidement sa palette. On n'avait pas
frappé, mais il venait de reconnaître un pas qui mon-
tait. Il ouvrit, et elle entra . C'était elle enfin.
Christine, ce jour-là, portait un large manteau de
lainė grise qui l'enveloppait tout entière. Son petit
chapeau de velours était sombre, et le brouillard du
dehors avait emperlé sa voilette de dentelle noire .
Mais il la trouva très gaie, dans ce premier frisson
de l'hiver. Elle s'excusa d'avoir tardé si longtemps
à revenir ; et elle souriait de son air franc , elle
avouait qu'elle avait hésité, qu'elle avait bien failli
ne plus vouloir : oui, des idées à elle, des choses
qu'il devait comprendre. Il ne comprenait pas, il ne
demandait pas à comprendre, puisqu'elle était là.
Cela suffisait qu'elle ne fût point fâchée, qu'elle con-
sentît à monter ainsi de temps à autre , en bonne
camarade . Il n'y eut pas d'explication, chacun garda
le tourment et le combat des jours passés. Pendant
près d'une heure, ils causèrent, très d'accord , sans
rien de caché ni d'hostile désormais, comme si l'en-
tente s'était faite à leur insu, loin l'un de l'autre.
Elle ne sembla même pas voir les esquisses et les
études des murs. Un instant, elle regarda fixement
la grande toile, la figure de femme nue, couchée
L'ŒUVRE . 117

dans l'herbe , sous l'or flambant du soleil. Non, ce


n'était pas elle, cette fille n'avait ni son visage ni
son corps : comment avait-elle pu se reconnaître,
dans cet épouvantable gâchis de couleurs ? Et son
amitié s'attendrit d'une pointe de pitié pour ce brave
garçon , qui ne faisait pas même ressemblant. Au
départ, sur le seuil, ce fut elle qui lui tendit cordia-
lement la main .
Vous savez, je reviendrai.
Oui, dans deux mois.
Non, la semaine prochaine ... Vous verrez bien.
A jeudi .
Le jeudi, elle reparut, très exacte. Et, dès lors , elle
ne cessa plus de venir, une fois par semaine, d'abord
sans date régulière , au hasard de ses jours libres ;
puis, elle choisit le lundi, madame Vanzade lui ayant
accordé ce jour-là, pour marcher et respirer au plein
air du Bois de Boulogne. Elle devait être rentrée à
onze heures, elle se hâtait à pied, elle arrivait toute
rose d'avoir couru, car il y avait une bonne course
de Passy au quai de Bourbon. Pendant quatre mois
d'hiver, d'octobre à février, elle s'en vint ainsi sous
les pluies battantes, sous les brouillards de la Seine,
sous les pâles soleils qui attiédissaient les quais.
Même, dès le deuxième mois, elle arriva parfois à
l'improviste , un autre jour de la semaine, profitant
d'une course dans Paris pour monter ; et elle ne pou-
vait s'attarder plus de deux minutes, on avait tout
juste le temps de se dire bonjour : déjà, elle redes-
cendait l'escalier, en criant bonsoir.
Maintenant, Claude commençait à connaître Chri-
stine. Dans son éternelle méfiance de la femme, un
soupçon lui était resté, l'idée d'une aventure galante
en province ; mais les yeux doux, le rire clair de la
118 LES ROUGON - MACQUART .

jeune fille, avaient tout emporté, il la sentait d'une


innocence de grande enfant. Dès qu'elle arrivait, sans
un embarras, à l'aise comme chez un ami, c'était
pour bavarder, d'un flot intarissable. Vingt fois , elle
lui avait raconté son enfance à Clermont, et elle y re-
venait toujours. Le soir où son père, le capitaine
Hallegrain , avait eu sa dernière attaque, foudroyé,
tombé de son fauteuil ainsi qu'une masse, sa mère et
elle étaient à l'église. Elle se rappelait parfaitement
leur retour, puis la nuit affreuse, le capitaine très gros,
très fort, allongé sur un matelas , avec sa mâchoire
inférieure qui avançait ; si bien que, dans sa mémoire
de gamine, elle ne pouvait le revoir autrement. Elle
aussi avait cette mâchoire-là, sa mère lui criait, quand
elle ne savait de quelle façon la dompter : « Ah ! men-
ton de galoche, tu te mangeras le sang comme ton
père ! >> Pauvre mère ! l'avait-elle assez étourdie de
ses jeux violents, de ses crises folles de tapage ! Aussi
loin qu'elle pouvait remonter, elle la trouvait devant
la même fenêtre, petite, fluette, peignant sans bruit
ses éventails , avec des yeux doux, tout ce qu'elle
tenait d'elle aujourd'hui. On le lui disait parfois, à la
chère femme, voulant lui faire plaisir : « Elle a vos
yeux. » Et elle souriait, elle était heureuse d'être au
moins pour ce coin de douceur, dans le visage de sa
fille . Depuis la mort de son mari, elle travaillait si
tard, que sa vue se perdait. Comment vivre ? la pen-
sion de veuve , les six cents francs qu'elle touchait,
suffisait à peine aux besoins de l'enfant. Pendant cinq
années, celle-ci avait vu sa mère pâlir et maigrir,
s'en aller un peu chaque jour, jusqu'à n'être plus
qu'une ombre ; et elle gardait le remords de n'avoir
pas été très sage, la désespérant par son manque
d'application au travail, recommençant tous les lundis
L'ŒUVRE . 119

de beaux projets, jurant de l'aider bientôt à gagner


de l'argent ; mais ses jambes et ses bras partaient
malgré son effort, elle tombait malade, dès qu'elle
restait tranquille. Alors, un matin, sa mère n'avait
pu se lever, et elle était morte, la voix éteinte, les
yeux pleins de grosses larmes . Toujours, elle l'avait
ainsi présente, morte déjà, les yeux grands ouverts
et pleurant encore , fixés sur elle .
D'autres fois , Christine , questionnée par Claude
sur Clermont, oubliait tout ce deuil, pour lâcher les
gais souvenirs . Elle riait à belles dents de leur campe-
ment, rue de l'Éclache, elle née à Strasbourg, le père
Gascon, la mère Parisienne, tous les trois jetés dans
cette Auvergne, qu'ils abominaient. La rue de l'Écla-
che, qui descend au Jardin-des-Plantes , étroite et
humide, était d'une mélancolie de caveau ; pas une
boutique , jamais un passant, rien que les façades
mornes , aux volets toujours fermés ; mais, vers le
midi , dominant des cours intérieures, les fenêtres de
leur logement avaient la joie du grand soleil. Même
la salle à manger ouvrait sur un large balcon, une
sorte de galerie de bois, dont les arcades étaient gar-
nies d'une glycine géante, qui les enfouissait dans sa
verdure . Et elle y avait grandi , d'abord près de son
père infirme, ensuite cloîtrée avec sa mère que la
moindre sortie épuisait ; elle ignorait si complètement
la ville et les environs, qu'elle et Claude finissaient
par s'égayer, lorsqu'elle accueillait ses questions d'un
éternel : Je ne sais pas . Les montagnes ? oui , il y avait
des montagnes d'un côté, on les apercevait au bout
des rues. Tandis que, de l'autre côté, en enfilant d'au-
tres rues, on voyait des champs plats , à l'infini ; mais
on n'y allait pas, c'était trop loin . Elle reconnaissait
seulement le Puy de Dôme, tout rond, pareil à une
120 LES ROUGON - MACQUART .

bosse . Dans la ville, elle se serait rendue à la cathé-


drale, les yeux fermés : on faisait le tour par la place
de Jaude, on prenait la rue des Gras ; et il ne fallait
point lui en demander davantage, le reste s'enche-
vêtrait, des ruelles et des boulevards en pente , une
cité de lave noire qui dévalait, où les pluies d'orage
roulaient comme des fleuves , sous de formidables
éclats de foudre. Oh ! les orages de là-bas, elle en
frissonnait encore ! Devant sa chambre, au-dessus des
toits , le paratonnerre du Musée était toujours en
feu . Elle avait, dans la salle à manger qui servait
aussi de salon , une fenêtre à elle, une profonde em-
brasure , grande comme une pièce, où se trouvaient
sa table de travail et ses petites affaires. C'était là
que sa mère lui avait appris à lire ; c'était là que , plus
tard, elle s'endormait en écoutant ses professeurs ,
tellement la fatigue des leçons l'étourdissait. Aussi,
maintenant, se moquait-elle de son ignorance : ah !
une demoiselle bien instruite, qui n'aurait pas su
dire seulement tous les noms des rois de France ,
avec les dates ! une musicienne fameuse qui en était
restée aux « Petits bâteaux » ! une aquarelliste pro-
dige, qui ratait les arbres, parce que les feuilles
étaient trop difficiles à imiter ! Brusquement, elle
sautait aux quinze mois qu'elle avait passés à la Vi-
sitation, après la mort de sa mère, un grand cou-
vent, hors de la ville, avec des jardins magnifiques ;
et les histoires de bonnes sœurs ne tarissaient plus ,
des jalousies, des niaiseries, des innocences à faire
trembler. Elle devait entrer en religion, elle suffo-
quait à l'église. Tout lui semblait fini, lorsque la
supérieure qui l'aimait beaucoup, l'avait elle- même
détournée du cloître, en lui procurant cette place,
chez madame Vanzade. Une surprise lui en restait,
L'ŒUVRE . 121

comment la mère des Saints-Anges avait-elle lu si


clairement en elle ? car, depuis qu'elle habitait Paris ,
elle était en effet tombée à une complète indifférence
religieuse .
Alors, quand les souvenirs de Clermont se trou-
vaient épuisés , Claude voulait savoir quelle était sa
vie chez madame Vanzade ; et, chaque semaine, elle
lui donnait de nouveaux détails. Dans le petit hôtel
de Passy, silencieux et fermé, l'existence passait
régulière , avec le tic-tac affaibli des vieilles horloges .
Deux serviteurs antiques, une cuisinière et un valet
de chambre, depuis quarante ans dans la famille, tra-
versaient seuls les pièces vides, sans un bruit de
leurs pantoufles, d'un pas de fantômes . Parfois , de
loin en loin, venait une visite, quelque général octo-
génaire , si desséché, qu'il pesait à peine sur les
tapis . C'était la maison des ombres , le soleil s'y
mourait en lueurs de veilleuse , à travers les lames
des persiennes. Depuis que madame, prise par les
genoux et devenue aveugle, ne quittait plus sa cham-
bre, elle n'avait d'autre distraction que de se faire
lire des livres de piété, interminablement. Ah ! ces
lectures sans fin, comme elles pesaient à la jeune
fille ! Si elle avait su un métier , avec quelle joie elle
aurait coupé des robes, épinglé des chapeaux, gaufré
des pétales de fleurs ! Dire qu'elle n'était capable de
rien , qu'elle avait tout appris, et qu'il n'y avait en
elle que l'étoffe d'une fille à gages, d'une demi-do-
mestique ! Et puis, elle souffrait de cette demeure
close , rigide , qui sentait la mort ; elle était reprise
des étourdissements de son enfance, quand jadis elle
voulait se forcer au travail, pour faire plaisir à sa
mère; une rébellion de son sang la soulevait, elle
aurait crié et sauté, ivre du besoin de vivre . Mais
11
122 LES ROUGON - MACQUART .

madame la traitait si doucement, la renvoyant de sa


chambre, lui ordonnant de longues promenades ,
qu'elle était pleine de remords, lorsque, au retour du
quai de Bourbon, elle devait mentir, parler du Bois
de Boulogne , inventer une cérémonie à l'église, où
elle ne mettait plus les pieds. Chaque jour, madame
semblait éprouver pourelle une tendresseplusgrande;
c'étaient sans cesse des cadeaux, une robe de soie,
une petite montre ancienne, jusqu'à du linge ; et elle-
même aimait beaucoup madame, elle avait pleuré
un soir que celle-ci l'appelait sa fille, elle jurait de
ne la quitter jamais maintenant, le cœur noyé de
pitié, à la voir si vieille et si infirme.
Bah ! dit Claude un matin, vous serez récom-
pensée, elle vous fera son héritière .
Christine demeura saisie .
Oh ! pensez-vous ?... On dit qu'elle a trois mil-
dions ... Non, non, je n'y ai jamais songé, je ne veux
pas, qu'est- ce que je deviendrais ?
Claude s'était détourné, et il ajouta d'une voix
brusque :
Vous deviendriez riche , parbleu ! ... D'abord,
sans doute , elle vous mariera .
Mais, à ce mot, elle l'interrompit d'un éclat de
rire .
Avec un de ses vieux amis, le général qui a
un menton en argent... Ah ! la bonne folie !
Tous deux en restaient à une camaraderie de vieil-
les connaissances. Il était presque aussi neuf qu'elle
en toutes choses , n'ayant connu que des filles de
hasard , vivant au-dessus du réel, dans des amours
romantiques. Cela leur semblait naturel et très
simple, à elle comme à lui, de se voir de la sorte en
secret , par amitié, sans autre galanterie qu'une poi
L'ŒUVRE . 123

gnée de main à l'arrivée et qu'une poignée de main


au départ. Lui, ne se questionnait même plus sur ce
qu'elle pouvait savoir de la vie et de l'homme, dans
ses ignorances de demoiselle honnête ; et c'était elle
qui le sentait timide, qui le regardait fixement par-
fois, avec le vacillement des yeux, le trouble étonné
de la passion qui s'ignore. Mais rien encore de brû-
lant ni d'agité ne gâtait le plaisir qu'ils éprouvaient
à être ensemble. Leurs mains demeuraient fraîches , ils
parlaient de tout gaiement, ils se disputaient parfois ,
en amis certains de ne jamais se fâcher. Seulement,
cette amitié devenait si vivé, qu'ils ne pouvaient plus
vivre l'un sans l'autre .
Dès que Christine était là, Claude enlevait la clef
de la porte. Elle-même l'exigeait : de cette façon ,
personne ne viendrait les déranger. Au bout de quel-
ques visites , elle avait pris possession de l'atelier,
elle y semblait chez elle. Une idée d'y mettre un peu
d'ordre la tourmentait, car elle souffrait nerveuse-
ment, au milieu d'un pareil abandon ; mais ce n'était
point besogne facile, le peintre défendait à madame
Joseph de balayer, de peur que la poussière ne cou-
vrît ses toiles fraîches ; et, les premières fois, lorsque
son amie tentait un bout de nettoyage, il la suivait.
d'un regard inquiet et suppliant. A quoi bon changer
les choses de place ? est-ce qu'il ne suffisait pas de les
avoir sous la main ? Pourtant, elle montrait une obsti-
nation si gaie, elle paraissait si heureuse de jouer à
la ménagère , qu'il avait fini par la laisser libre. Main-
tenant, à peine arrivée , dégantée, la jupe épinglée
pour ne pas la salir , elle bousculait tout, elle rangeait
la vaste pièce en trois tours . Devant le poêle, on ne
voyait plus un tas de cendre accumulée ; le paravent
cachait le lit et la toilette ; le divan était brossé, l'ar-
124 LES ROUGON - MACQUART .

moire frottée et luisante, la table de sapin désencom-


brée de la vaisselle , nette de taches de couleurs ; et,
au-dessus des chaises posées en belle symétrie , des
chevalets boiteux appuyés aux murs, le coucou
énorme , épanouissant ses fleurs de carmin, avait
'air de battre d'un tic-tac plus sonore. C'était magni-
fique, on n'aurait pas reconnu la pièce. Lui, stupéfait,
la regardait aller, venir, tourner en chantant. Était-ce
donc cette paresseuse qui avait des migraines into-
lérables , au moindre travail ? Mais elle riait : le travail
de tête, oui ; tandis que le travail des pieds et des
mains, au contraire, lui faisait du bien, la redressait
comme un jeune arbre. Elle avouait, ainsi qu'une
dépravation, son goût pour les soins bas du ménage ,
ce goût qui désespérait sa mère, dont l'idéal d'édu-
cation était l'art d'agrément, l'institutrice aux mains
fines , ne touchant à rien . Aussi que de remontrances ,
quand on la surprenait, toute petite , balayant, tor-
chonnant, jouant à la cuisinière avec délices ! Encore
aujourd'hui, si elle avait pu se battre contre la pous-
sière, chez madame Vanzade, elle se serait moins
ennuyée . Seulement, qu'aurait-on dit ? Du coup, elle
n'aurait plus été une dame. Et elle venait se satis-
faire quai de Bourbon, essoufflée de tant d'exercice,
avec des yeux de pécheresse qui mord au fruit dé-
fendu.
Claude , à cette heure, sentait autour de lui les
bons soins d'une femme . Pour la faire asseoir et
causer tranquillement, il lui demandait, parfois, de
recoudre un poignet arraché, un pan de veston dé-
chiré . D'elle-même, elle avait bien offert de visiter
son linge . Mais ce n'était plus sa belle flamme de mé-
nagère qui s'agite. D'abord, elle ne savait pas, elle
tenait son aiguille en fille élevée dans le mépris de la
L'ŒUVRE . 125

couture. Puis, cette immobilité , cette attention, ces


petits points à soigner un par un, l'exaspéraient.
L'atelier reluisait de propreté, comme un salon ; mais
Claude restait en guenilles ; et tous les deux en plai-
santaient, ils trouvaient ça drôle .
Quels mois heureux ils passèrent , ces quatre mois
de gelée et de pluie, dans l'atelier où le poêle rouge
ronflait comme un tuyau d'orgue ! L'hiver semblait
les isoler encore. Quand la neige couvrait les toits
voisins , que des moineaux venaient battre de l'aile
contre la baie vitrée, ils souriaient d'avoir chaud et
d'être perdus ainsi, au milieu de la grande ville
muette. Et ils n'eurent pas toujours que ce coin
étroit, elle finit par lui permettre de la reconduire .
Longtemps , elle avait voulu s'en aller seule, tour-
mentée de la honte d'être vue dehors au bras d'un
homme . Puis, un jour qu'une averse brusque tom-
bait, il fallut bien qu'elle le laissât descendre avec
un parapluie ; et, l'averse ayant cessé tout de suite,
de l'autre côté du pont Louis-Philippe, elle l'avait
renvoyé , ils étaient seulement restés quelques mi-
nutes devant le parapet, à regarder le Mail, heu-
reux de se trouver ensemble, sous le ciel libre . En
bas, contre les pavés du port, les grandes toues
pleines de pommes s'alignaient sur quatre rangs, si
serrées , que des planches, entre elles, faisaient des
sentiers , où couraient des enfants et des femmes ; et
ils s'amusèrent de cet écroulement de fruits, des tas
énormes qui encombraient la berge, des paniers ronds
qui voyagaient ; tandis qu'une odeur forte, presque
puante, une odeur de cidre en fermentation, s'exhalait
avec le souffle humide de la rivière . La semaine sui-
vante, comme le soleil avait reparu et qu'il lui vantait
la solitude des quais, autour de l'île Saint-Louis , elle
11.
126 LES ROUGON - MACQUART .

consentit à une promenade . Ils remontèrent le quai


de Bourbon et le quai d'Anjou , s'arrêtant à chaque
pas, intéressés par la vie de la Seine, la dragueuse
dont les seaux grinçaient , le bateau-lavoir secoué
d'un bruit de querelles, une grue, là-bas, en train de
décharger un chaland. Elle , surtout, s'étonnait :
était- ce possible que ce quai des Ormes, si vivant en
face, que ce quai Henri IV, avec sa berge immense,
sa plage où des bandes d'enfants et de chiens se cul-
butaient sur des tas de sable, que tout cet horizon
de ville peuplée et active fût l'horizon de cité mau-
dite , aperçu dans un éclaboussement de sang, la nuit
de son arrivée ? Ensuite, ils tournèrent la pointe, ra-
lentissant encore leur marche, pour jouir du désert
et du silence que de vieux hôtels semblent mettre là ;
ils regardèrent l'eau bouillonner à travers la forêt des
charpentes de l'Estacade, ils revinrent en suivant le
quai de Béthune et le quai d'Orléans , rapprochés par
l'élargissement du fleuve, se serrant l'un contre l'autre
devant cette coulée énorme, les yeux au loin sur le
Port-au-Vin et le Jardin-des-Plantes . Dans le ciel
pâle, des dômes de monuments bleuissaient. Comme
ils arrivaient au pont Saint-Louis, il dut lui nom-
mer Notre-Dame qu'elle ne reconnaissait pas , vue
ainsi du chevet, colossale et accroupie entre ses arcs-
boutants, pareils à des pattes au repos, dominée par
la double tête de ses tours , au-dessus de sa longue
échine de monstre. Mais leur trouvaille, ce jour-là,
ce fut la pointe occidentale de l'île, cette proue de
navire continuellement à l'ancre, qui, dans la fuite
des deux courants, regarde Paris sans jamais l'at-
teindre . Ils descendirent un escalier très raide , ils
découvrirent une berge solitaire, plantée de grands
arbres ; et c'était un refuge délicieux, un asile en
L'ŒUVRE . 127

pleine foule , Paris grondant alentour, sur les quais ,


sur les ponts , pendant qu'ils goûtaient au bord de
l'eau la joie d'être seuls, ignorés de tous. Dès lors,
cette berge fut leur coin de campagne, le pays de
plein air où ils profitaient des heures de soleil, quand
la grosse chaleur de l'atelier, où le poêle rouge ron-
flait, les suffoquait et commençait à chauffer leurs
mains d'une fièvre dont ils avaient péur.
Cependant, jusque- là, Christine refusait de se lais-
ser accompagner plus loin que le Mail. Au quai des
Ormes, elle congédiait toujours Claude, comme si
Paris, avec sa foule et ses rencontres possibles, eût
commencé à cette longue file de quais, qu'il lui fal-
lait suivre. Mais Passy était si loin, et elle s'ennuyait
tant à faire seule une course pareille , que peu à peu
elle céda, lui permettant d'abord de pousser jusqu'à
l'Hôtel-de-Ville, puis jusqu'au Pont-Neuf, puis jus-
qu'aux Tuileries. Elle oubliait le danger, tous deux
s'en allaient maintenant bras dessus bras dessous,
comme un jeune ménage ; et cette promenade sans
cesse répétée , cette marche lente sur le même trot-
toir, du côté de l'eau, avait pris un charme infini,
une jouissance de bonheur telle, qu'ils ne devaient
jamais en éprouver de plus vive. Ils étaient l'un à
l'autre, profondément, sans s'être donnés encore . Il
semblait que l'âme de la grande ville, montant du
fleuve, les enveloppât de toutes les tendresses qui
avaient battu dans ces vieilles pierres, au travers des
âges .
Depuis les grands froids de décembre, Christine ne
venait plus que l'après-midi ; et c'était vers quatre
heures , lorsque le soleil déclinait, que Claude la recon-
duisait à son bras. Par les jours de ciel clair, dès qu'ils
débouchaient du pont Louis-Philippe, toute la trouée
128 LES ROUGON - MACQUART .

des quais , immense, à l'infini, se déroulait. D'un bout


à l'autre , le soleil oblique chauffait d'une poussière
d'or les maisons de la rive droite ; tandis que la rive
gauche, les îles, les édifices, se découpaient en une
ligne noire, sur la gloire enflammée du couchant.
Entre cette marge éclatante et cette marge sombre ,
la Seine pailletée luisait, coupée des barres minces
de ses ponts, les cinq arches du pont Notre-Dame
sous l'arche unique du pont d'Arcole, puis le pont au
Change, puis le Pont-Neuf, de plus en plus fins, mon-
trant chacun , au delà de son ombre, un vif coup de
lumière, une eau de satin bleu, blanchissant dans un
reflet de miroir ; et, pendant que les découpures cré-
pusculaires de gauche se terminaient par la silhouette
des tours pointues du Palais-de-Justice, charbonnées
durement sur le vide , une courbe molle s'arrondissait
à droite dans la clarté, si allongée et si perdue, que le
pavillon de Flore, tout là-bas, qui s'avançait comme
une citadelle, à l'extrême pointe, semblait un château
du rève, bleuâtre, léger et tremblant, au milieu des fu-
mées roses de l'horizon . Mais eux, baignés de soleil
sous les platanes sans feuilles, détournaient les yeux
de cet éblouissement, s'égayaient à certains coins,
toujours les mêmes , un surtout, le pâté de maisons
très vieilles , au-dessus du Mail : en bas, de petites bou-
tiques de quincaillerie et d'articles de pêche à un
étage, surmontées de terrasses, fleuries de lauriers
et de vignes vierges, et, par derrière, des maisons plus
hautes , délabrées , étalant des linges aux fenêtres ,
tout un entassement de constructions baroques ,
un enchevêtrement de planches et de maçonneries ,
de murs croulants et de jardins suspendus, où des
boules de verre allumaient des étoiles. Ils marchaient,
ils délaissaient bientôt les grands bâtiments qui sui-
L'ŒUVRE . 129

vaient, la Caserne , l'Hôtel-de-Ville , pour s'intéresser,


de l'autre côté du fleuve , à la Cité, serrée dans ses
murailles droites et lisses, sans berge. Au- dessus
des maisons assombries, les tours de Notre-Dame ,
resplendissantes, étaient comme dorées à neuf. Des
boîtes de bouquinistes commençaient à envahir les
parapets ; une péniche, chargée de charbon, luttait
contre le courant terrible, sous une arche du pont
Notre-Dame. Et là, les jours de marché aux fleurs,
malgré la rudesse de la saison , ils s'arrêtaient à res-
pirer les premières violettes et les giroflées hâtives .
Sur la gauche, cependant, la rive se découvrait et se
prolongeait : au delà des poivrières du Palais-de-Jus-
tice, avaient paru les petites maisons blafardes du
quai de l'Horloge, jusqu'à la touffe d'arbres du terre-
plein ; puis , à mesure qu'ils avançaient , d'autres quais
sortaient de la brume, très loin, le quai Voltaire , le
quai Malaquais, la coupole de l'Institut, le bâtiment
carré de la Monnaie, une longue barre grise de fa-
çades dont on ne distinguait même pas les fenêtres ,
un promontoire de toitures que les poteries des che-
minées faisaient ressembler à une falaise rocheuse ,
s'enfonçant au milieu d'une mer phosphorescente.
En face, au contraire, le pavillon de Flore sortait du
rêve , se solidifiait dans la flambée dernière de l'astre .
Alors , à droite , à gauche, aux deux bords de l'eau,
1
c'étaient les profondes perspectives du boulevard
Sébastopol et du boulevard du Palais ; c'étaient les
bâtisses neuves du quai de la Mégisserie , la nou-
velle Préfecture de police en face, le vieux Pont-
Neuf, avec la tache d'encre de sa statue ; c'étaient le
Louvre, les Tuileries, puis, au fond, par-dessus Gre-
nelle, les lointains sans borne, les coteaux de Sèvres ,
la campagne noyée d'un ruissellement de rayons.
130 LES ROUGON - MACQUART .

Jamais Claude n'allait plus loin, Christine toujours


l'arrêtait avant le Pont-Royal, près des grands arbres
des bains Vigier ; et, quand ils se retournaient pour
échanger encore une poignée de main, dans l'or du
soleil devenu rouge, ils regardaient en arrière, ils
retrouvaient à l'autre horizon l'île Saint- Louis , d'où
ils venaient, une fin confuse de capitale, que la nuit
gagnait déjà, sous le ciel ardoisé de l'orient .
Ah ! que de beaux couchers de soleil ils eurent,
pendant ces flâneries de chaque semaine ! Le soleil
les accompagnait dans cette gaieté vibrante des quais ,
la vie de la Seine, la danse des reflets au fil du cou-
rant, l'amusement des boutiques chaudes comme
des serres, et les fleurs en pot des grainetiers, et les
cages assourdissantes des oiseliers, tout ce tapage de
sons et de couleurs qui fait du bord de l'eau l'éter-
nelle jeunesse des villes. Tandis qu'ils avançaient, la
braise ardente du couchant s'empourprait à leur
gauche , au-dessus de la ligne sombre des maisons ;
et l'astre semblait les attendre , s'inclinait à mesure,
roulait lentement vers les toits lointains , dès qu'ils
avaient dépassé le pont Notre-Dame, en face du
fleuve élargi. Dans aucune futaie séculaire, sur au-
cune route de montagne, par les prairies d'aucune
plaine, il n'y aura jamais des fins de jour aussi triom-
phales que derrière la coupole de l'Institut . C'est
Paris qui s'endort dans sa gloire. A chacune de leurs
promenades, l'incendie changeait, des fournaises nou-
velles ajoutaient leurs brasiers à cette couronne de
flammes . Un soir qu'une averse venait de les sur-
prendre , le soleil, reparaissant derrière la pluie, al-
luma la nuée tout entière, et il n'y eut plus sur leurs
têtes que cette poussière d'eau embrasée , qui s'irisait
de bleu et de rose. Les jours de ciel pur, au con
L'ŒUVRE . 131

traire , le soleil, pareil à une boule de feu, descendait


majestueusement dans un lac de saphir tranquille ;
un instant, la coupole noire de l'Institut l'écornait,
comme une lune à son déclin ; puis, la boule se vio-
laçait, se noyait au fond du lac devenu sanglant. Dès
février, elle agrandit sa courbe , elle tomba droit dans
la Seine, qui semblait bouillonner à l'horizon, sous
l'approche de ce fer rouge. Mais les grands décors ,
les grandes féeries de l'espace ne flambaient que les
soirs de nuages . Alors, suivant le caprice du vent,
c'étaient des mers de soufre battant des rochers de
corail , c'étaient des palais et des tours, des architec-
tures entassées, brûlant , s'écroulant, lâchant par
leurs brèches des torrents de lave ; ou encore, tout
d'un coup, l'astre, disparu déjà, couché derrière un
voile de vapeurs, perçait ce rempart d'une telle pous-
sée de lumière, que des traits d'étincellesjaillissaient,
partaient d'un bout du ciel à l'autre , visibles, ainsi
qu'une volée de flèches d'or. Et le crépuscule se fai-
sait, et ils se quittaient avec ce dernier éblouisse-
ment dans les yeux, ils sentaient ce Paris triomphal
complice de la joie qu'ils ne pouvaient épuiser, à
toujours recommencer ensemble cette promenade,
le long des vieux parapets de pierre .
Un jour enfin, il arriva ce que Claude redoutait ,
sans le dire. Christine semblait ne plus croire qu'on
pût les rencontrer. Qui , du reste, la connaissait ? Elle
passerait ainsi, éternellement inconnue. Lui, songeait
aux camarades , avait parfois un petit frisson , en
croyant distinguer au loin quelque dos de sa connais-
sance. Il était travaillé d'une pudeur, l'idée qu'on
pourrait dévisager la jeune fille, l'aborder, plaisanter
peut-être , lui causait un insupportable malaise . Et ,
cejour-làjustement, comme elle se serrait à son bras,
132 LES ROUGON - MACQUART .

et qu'ils approchaient du pont des Arts, il tomba sur


Sandoz et Dubuche, qui descendaient les marches du
pont. Impossible de les éviter , on était presque face
à face ; d'ailleurs , ses amis l'avaient aperçu sans doute,
car ils souriaient. Très pâle , il avançait toujours ; et
il pensa tout perdu, en voyant Dubuche faire un
mouvement vers lui; mais déjà Sandoz le retenait,
l'emmenait . Ils passèrent d'un air indifférent, ils dis-
parurent dans la cour du Louvre , sans même se
retourner . Tous deux venaient de reconnaître l'ori-
ginal de cette tête au pastel, que le peintre cachait
avec une jalousie d'amant . Christine, très gaie, n'avait
rien remarqué. Claude , le cœur battant à grands
coups , lui répondait par des mots étranglés , touché
aux larmes , débordant de gratitude pour la discré-
tion de ses deux vieux compagnons .
A quelques jours de là, il eut encore une secousse .
Il n'attendait pas Christine, et il avait donné rendez-
vous à Sandoz; puis, comme elle était montée en cou-
rant passer une heure , dans une de ces surprises qui
les ravissaient , ils venaient à leur habitude de retirer
la clef, lorsqu'on frappa du poing, familièrement.
Tout de suite, lui reconnut cette façon de s'annon-
cer, si bouleversé de l'aventure , qu'il en renversa
une chaise : impossible maintenant de ne pas répon-
dre. Mais elle était devenue blême, elle le suppliait
d'un geste éperdu , et il demeura immobile , l'haleine
coupée. Les coups continuaient dans la porte. Une
voix cria : << Claude ! Claude! » Lui, ne bougeait tou-
jours point, combattu pourtant, les lèvres blanches,
les yeux à terre. Un grand silence régna, des pas
descendirent , en faisant craquer les marches de
bois . Sa poitrine s'était gonflée d'une tristesse im-
mense , il la sentait éclater de remords, à chacun de
L'ŒUVRE . 133

ces pas qui s'en allaient, comme s'il eût renié l'ami-
tié de toute sa jeunesse .
Cependant , une après-midi , on frappa encore , et
Claude n'eut que le temps de murmurer avec désés-
poir :
La clef est restée sur la porte !
En effet , Christine avait oublié de la retirer . Elle
s'effara, s'élança derrière le paravent, tomba assise
au bord du lit, son mouchoir sur la bouche, pour
étouffer le bruit de sa respiration .
On tapait plus fort, des rires éclataient, le peintre
dut crier :
Entrez !

Et son malaise augmenta, en apercevant Jory, qui ,


galamment, introduisait Irma Bécot. Depuis quinze
jours, Fagerolles la lui avait cédée ; ou plutôt il s'était
résigné à ce caprice, par crainte de la perdre tout à
fait . Elle jetait alors sa jeunesse aux quatre coins des
ateliers, dans une telle folie de son corps, que chaque
semaine elle déménageait ses trois chemises , quitte
à revenir pour une nuit, si le cœur lui en disait .
C'est elle qui a voulu visiter ton atelier, et je te
l'amène, expliqua le journaliste .
Mais , sans attendre, elle se promenait, elle s'excla-
mait, très libre .
Oh ! que c'est drôle, ici ! ... Oh ! quelle drôle de
peinture ! ... Hein ? soyez aimable, montrez-moi tout,
je veux tout voir... Et où couchez-vous ?
Claude , anxieux d'inquiétude , eut peur qu'elle
n'écartât le paravent. Il s'imaginait Christine là
derrière, il était désolé déjà de ce qu'elle entendait.
Tu sais ce qu'elle vient te demander ? reprit
gaiement Jory. Comment, tu ne te rappelles pas ? tu
lui as promis de faire quelque chose d'après elle ...
12
134 LES ROUGON - MACQUART.

Elle te posera tout ce que tu voudras , n'est-ce pas,


ma chère ?
- Pardi, tout de suite !
C'est que, dit le peintre embarrassé, mon tableau
me prendra jusqu'au Salon... Il y a là une figure
qui me donne un mal ! Impossible de m'en tirer, avec
ces sacrés modèles !
Elle s'était plantée devant la toile, elle levait son
petit nez d'un air entendu .
Cette femme nue, dans l'herbe... Eh bien ! dites
donc, si je pouvais vous être utile ?
Du coup, Jory s'enflamma.
Tiens ! mais c'est une idée ! Toi qui cherches
une belle fille, sans la trouver ! ... Elle va se défaire.
Défais-toi, ma chérie, défais-toi un peu, pour qu'il
voie .
D'une main , Irma dénoua vivement son chapeau ,
et elle cherchait de l'autre les agrafes de son cor-
sage , malgré les refus énergiques de Claude, qui se
débattait, comme si on l'eût violenté.
Non, non, c'est inutile ... Madame est trop pe-
tite ... Ce n'est pas du tout ça, pas du tout!
Qu'est-ce que ça fiche ? dit-elle, vous verrez tou-
jours.
Et Jory s'obstinait.
- Laisse donc ! c'est à elle que tu fais plaisir... Elle
ne pose pas d'habitude, elle n'en a pas besoin ; mais
ça la régale, de se montrer . Elle vivrait sans chemise...
Défais-toi , ma chérie. Rien que la gorge, puisqu'il a
peur que tu ne le manges !
Enfin , Claude l'empêcha de se déshabiller. Il bé-
gayait des excuses : plus tard, il serait très heureux ;
en ce moment, il craignait qu'un document nouveau
n'achevât de l'embrouillèr ; et elle se contenta de
L'ŒUVRE . 135

hausser les épaules, en le regardant fixement de ses


jolis yeux de vice, d'un air de souriant mépris .
Alors , Jory causa de la bande. Pourquoi donc
Claude n'était-il pas venu, l'autre jeudi, chez Sandoz ?
On ne le voyait plus, Dubuche l'accusait d'être entre-
tenu par une actrice. Oh ! il y avait eu un attrapage
entre Fagerolles et Mahoudeau , à propos de l'habit
noir en sculpture ! Gagnière, le dimanche d'aupara-
vant, était sorti d'une audition de Wagner, avec un
œil en compote. Lui, Jory, avait manqué d'avoir un
duel, au café Baudequin, pour un de ses derniers
articles du Tambour . C'est qu'il les menait raide, les
peintres de quatre sous, les réputations volées ! La
campagne contre le jury du Salon faisait un vacarme
du diable, il ne resterait pas un morceau de ces gabe-
lous de l'idéal, qui empêchaient la nature d'entrer .
Claude l'écoutait, dans une impatience irritée . Il
avait repris sa palette, il piétinait devant son tableau .
L'autre finit par comprendre .
Tu désires travailler, nous te laissons .
Irma continuait à regarder le peintre, avec son va-
gue sourire, étonnée de la bêtise de ce nigaud qui ne
voulait pas d'elle, tourmentée maintenant du caprice
de l'avoir , malgré lui . C'était laid, son atelier, et lui-
même n'avait rien de beau; mais pourquoi posait-il
pour la vertu ? Elle le plaisanta un instant, fine, intel-
ligente, portant déjà sa fortune, dans le débraillé de
sa jeunesse . Et, à la porte, elle s'offrit une dernière
fois, en lui chauffant la main d'une pression longue
et enveloppante .
Quand vous voudrez
Ils étaient partis , et Claude dut aller écarter le pa-
ravent ; car, derrière, Christine restait au bord du lit,
comme sans force pour se lever. Elle ne parla pas
136 LES ROUGON - MACQUART .

de cette fille, elle déclara simplement qu'elle avait


eu bien peur ; et elle voulut s'en aller tout de suite ,
tremblant d'entendre frapper encore, emportant au
fond de ses yeux inquiets le trouble des choses qu'elle
ne disait point .
Longtemps , d'ailleurs, ce milieu d'art brutal, cet
atelier empli de tableaux violents, était demeuré pour
elle un malaise. Elle ne pouvait s'habituer aux nudi-
tés vraies des académies, à la réalité crue des études
faites en Provence, blessée, répugnée. Surtout elle
n'y comprenait rien, grandie dans la tendresse et l'ad-
miration d'un autre art, ces fines aquarelles de sa
mère , ces éventails d'une délicatesse de rêve , où des
couples lilas flottaient au milieu de jardins bleuâtres .
Souvent encore , elle-même s'amusait à de petits pay-
sages d'écolière, deux ou trois motifs toujours répé-
tés , un lac avec une ruine, un moulin battant l'eau
d'une rivière, un chalet et des sapins blancs de neige .
Et elle s'étonnait : était-ce possible qu'un garçon in-
telligent peignît d'une façon si déraisonnable, si
laide , si fausse ? car elle ne trouvait pas seulement
ces réalités d'une hideur de monstres, elle les jugeait
aussi en dehors de toute vérité permise. Enfin , il
fallait être fou .
Un jour, Claude voulut absolument voir un petit
album , son ancien album de Clermont , dont elle
lui avait parlé. Après s'en être longtemps défendu ,
elle l'apporta, flattée au fond, ayant la vive curiosité
de savoir ce qu'il dirait. Lui, le feuilleta en souriant ;
et, comme il se taisait, elle murmura la première :
Vous trouvez ça mauvais , n'est- ce pas ?
Mais non, répondit- il, c'est innocent.
Le mot la froissa, malgré le ton bonhomme qui le


rendait aimable .
L'ŒUVRE . 137

Dame ! j'ai eu si peu de leçons de maman ! ...


Moi , j'aime que ce soit bien fait et que ça plaise .
Alors , il éclata franchement de rire .
-

Avouez que ma peinture vous rend malade . Je


l'ai remarqué, vous pincez les lèvres, vous arron-
dissez des yeux de terreur... Ah ! certes , ce n'est pas
de la peinture pour les dames, encore moins pour
les jeunes filles... Mais vous vous y accoutumerez, il
n'y a là qu'une éducation de l'œil ; et vous verrez
que c'est très sain et très honnête, ce que je fais là.
En effet, peu à peu , Christine s'accoutuma. La
conviction artistique n'y entra pour rien d'abord,
d'autant plus que Claude, avec son dédain des juge-
ments de la femme, ne l'endoctrinait pas, évitant au
contraire de parler art avec elle, comme s'il eût voulu
se réserver cette passion de sa vie, en dehors de la
passion nouvelle qui l'envahissait. Seulement, elle
glissait à l'habitude, elle finissait par éprouver de
l'intérêt pour ces toiles abominables , en voyant
quelle place souveraine elles tenaient dans l'existence
du peintre. Ce fut sa première étape, elle s'attendrit
de cette rage de travail , de ce don absolu de tout un
être : n'était-ce pas touchant ? n'y avait- il pas là
quelque chose de très bien ? Puis, lorsqu'elle remar-
qua les joies et les douleurs qui le bouleversaient, à
la suite d'une bonne séance ou d'une mauvaise, elle
arriva d'elle-même à se mettre de moitié dans son
effort . Elle s'attristait , si elle le trouvait triste ; elle
s'égayait, quand il l'accueillait gaiement ; et, dès
lors, ce fut sa préoccupation : avait-il beaucoup tra-
vaillé ? était-il content de ce qu'il avait fait, depuis
leur dernière entrevue ? Au bout du deuxième mois ,
elle était conquise, elle se plantait devant les toiles ,
n'en avait plus peur, n'approuvait toujours pas beau
12.
138 LES ROUGON - MACQUART .

coup cette façon de peindre, mais commençait à ré-


péter des mots d'artiste , déclarait ça « vigoureux,
crânement bâti , bien dans la lumière » . Il lui sem-
blait si bon , elle l'aimait tant, qu'après l'avoir excusé
de barbouiller de pareilles horreurs, elle en venait
à leur découvrir des qualités, pour les aimer aussi
un peu .
Cependant, il était un tableau, le grand, celui du
prochain Salon, qu'elle fut longue à accepter. Déjà
elle regardait sans déplaisir les académies de l'atelier
Boutin et les études de Plassans, qu'elle s'irritait en-
core contre la femme nue , couchée dans l'herbe .
C'était une rancune personnelle, la honte d'avoir cru
un instant se reconnaître , une sourde gêne en face
ce grand corps , qui continuait à la blesser , bien
qu'elle y retrouvât de moins en moins ses traits .
D'abord , elle avait protesté en détournant les yeux.
Maintenant , elle restait des minutes entières , les
regards fixes , dans une contemplation muette . Com-
ment donc sa ressemblance avait-elle disparu ainsi ?
A mesure que le peintre s'acharnait, jamais content,
revenant cent fois sur le même morceau , cette res-
semblance s'évanouissait un peu chaque fois . Et,
sans qu'elle pût analyser cela, sans qu'elle osât même
se l'avouer , elle dont la pudeur s'était révoltée le
premier jour, elle éprouvait un chagrin croissant à
voir que rien d'elle ne demeurait plus. Leur amitié
lui paraissait en pâtir, elle se sentait moins près de
lui, à chaque trait qui s'effaçait. Ne l'aimait-il pas ,
qu'il la laissait ainsi sortir de son œuvre ? et quelle
était cette femme nouvelle, cette face inconnue et
vague qui perçait sous la sienne ?
Claude , désolé d'avoir gâté la tête, ne savait jus-
tement de quelle manière lui demander quelques
L'ŒUVRE . 139

heures de pose . Elle se serait simplement assise, il


n'aurait pris que des indications. Mais il l'avait vue
si fâchée , qu'il craignait de l'irriter encore. Après
s'être promis de la supplier gaiement, il ne trouvait
pas les mots , tout d'un coup honteux, comme s'il se
fût agi d'une inconvenance .
Une après-midi, il la bouleversa par un de ces ac-
cès de colère, dont il n'était pas le maître, même de-
vant elle . Rien n'avait marché , cette semaine-là. Il
parlait de gratter sa toile, il se promenait furieuse-
ment, en lâchant des ruades dans les meubles. Tout
d'un coup, il la saisit par les épaules et la posa sur
le divan.
-

Je vous en prie , rendez-moi ce service , ou j'en


crève, parole d'honneur !
Effarée, elle ne comprenait pas.
Quoi, que voulez-vous ?
Puis, lorsqu'elle le vit prendre ses brosses, elle
ajouta étourdiment :
- Ah ! oui... Pourquoi ne me l'avez-vous pas
demandé plus tôt ?
D'elle-même, elle se renversa sur un coussin , elle
glissa le bras sous la nuque. Mais une surprise et
une confusion d'avoir consenti si vite , l'avaient
rendue grave ; car elle ne se savait pas décidée à cette
chose, elle aurait bien juré que jamais plus elle ne
lui servirait de modèle .
Ravi , il cria :
Vrai ! vous consentez ! ... Nom d'un chien ! la
sacrée bonne femme que je vais bâtir avec vous !
De nouveau, sans réfléchir, elle dit :
Oh ! la tête seulement !
Et lui , bredouilla, dans une hâte d'homme qui
craint d'être allé trop loin :
140 LES ROUGON - MACQUART .

Bien sûr, bien sûr, seulement la tête !


Une gêne les rendit muets, il se mit à peindre ,
tandis que les yeux en l'air, immobile , elle restait
troublée d'avoir lâché une pareille phrase . Déjà, sa
complaisance l'emplissait d'un remords, comme si
elle entrait dans quelque chose de coupable , en lais-
sant donner sa ressemblance à cette nudité de
femme , éclatante sous le soleil .
Claude, en deux séances , campa la tête. Il exultait
de joie, il criait que c'était son meilleur morceau de
peinture ; et il avait raison, jamais il n'avait baigné
dans de la vraie lumière un visage plus vivant. Heu-
reuse de le voir si heureux, Christine s'était égayée,
elle aussi, au point de trouver sa tête très bien, pas
très ressemblante toujours , mais d'une expression
étonnante. Ils restèrent longtemps devant le tableau,
à cligner les yeux, à se reculer jusqu'au mur.
Maintenant, dit-il enfin, je vais la bâcler avec
un modèle... Ah ! cette gueuse, je la tiens donc !
Et, dans un accès de gaminerie, il empoigna la
jeune fille , ils dansèrent ensemble ce qu'il appelait
<< le pas du triomphe » . Elle riait très fort, adorant
le jeu, n'éprouvant plus rien de son trouble, ni scru-
pules ni malaise .
Mais, dès la semaine suivante , Claude redevint
sombre . Il avait choisi Zoé Piédefer, pour poser le
corps , et elle ne lui donnait pas ce qu'il voulait : la
tête, si fine , disait-il, ne s'emmanchait point sur ces
épaules canailles. Il s'obstina pourtant, gratta, re-
commença. Vers le milieu de janvier, pris de déses-
poir, il lâcha le tableau, le retourna contre le mur ;
puis, quinze jours plus tard, il s'y remit, avec un
autre modèle , la grande Judith, ce qui le força à
changer les tonalités. Les choses se gâtèrent en
L'ŒUVRE . 141

⚫⚫ core, il fit revenir Zoé , ne sut plus où il allait, ma-


lade d'incertitude et d'angoisse. Et le pis était que
la figure centrale seule l'enrageait ainsi, car le reste
de l'œuvre, les arbres, les deux petites femmes, le
monsieur en veston, terminés, solides, le satisfai-
saient pleinement. Février s'achevait, il ne lui res-
tait que quelques jours pour l'envoi au Salon,
c'était un désastre .
Un soir, devant Christine, il jura, il lâcha ce cri
de colère :
Aussi, tonnerre de Dieu ! est-ce qu'on plante la
tête d'une femme sur le corps d'une autre ! ... Je
devrais me couper la main .
Au fond de lui, maintenant, une pensée unique
montait : obtenir d'elle qu'elle consentît à poser la
figure entière . Cela, lentement, avait germé, d'abord
un simple souhait vite écarté comme absurde, puis
une discussion muette sans cesse reprise , enfin le
désir net, aigu, sous le fouet de la nécessité. Cette
gorge qu'il avait entrevue quelques minutes, le han-
tait d'un souvenir obsédant. Il la revoyait dans sa
fraîcheur de jeunesse, rayonnante , indispensable .
S'il ne l'avait pas , autant valait-il renoncer au ta-
bleau , car aucune autre ne le contenterait. Lorsque ,
pendant des heures, tombé sur une chaise, il se dé-
vorait d'impuissance à ne plus savoir où donner un
coup de pinceau, il prenait des résolutions héroïques :
dès qu'elle entrerait, il lui dirait son tourment, en
paroles si touchantes , qu'elle céderait peut-être .
Mais elle arrivait , avec son rire de camarade , sa
robe chaste qui ne livrait rien de son corps, et il
perdait tout courage, il détournait les yeux, de peur
qu'elle ne le surprît à chercher, sous le corsage, la
ligne souple du torse. On ne pouvait exiger d'une
142 LES ROUGON - MACQUART .

amie un service pareil, jamais il n'en aurait l'audace .


Et, pourtant, un soir, comme il s'apprêtait à la recon-
duire et qu'elle remettait son chapeau, les bras en
l'air, ils restèrent deux secondes les yeux dans les
yeux, lui frémissant devant les pointes des seins re-
levés qui crevaient l'étoffe , elle si brusquement sé-
rieuse , si pâle, qu'il se sentit deviné. Le long des
quais , ils parlèrent à peine : cette chose demeura
entre eux, pendant que le soleil se couchait, dans un
ciel couleur de vieux cuivre . A deux autres reprises,
il lut, au fond de son regard, qu'elle savait sa conti-
nuelle pensée. En effet, depuis qu'il y songeait, elle
s'était mise à y songer aussi, malgré elle, l'attention
éveillée par des allusions involontaires . Elle en fut
effleurée d'abord, elle dut s'y arrêter ensuite ; mais
elle ne croyait pas avoir à s'en défendre, car cela
lui semblait hors de la vie, une de ces imaginations
du sommeil dont on a honte. La peur même qu'il
osât le demander , ne lui vint pas : elle le connais-
sait bien à présent, elle l'aurait fait taire d'un
souffle, avant qu'il eût bégayé les premiers mots ,
malgré les éclats subits de ses colères.C'était fou,
simplement. Jamais, jamais !
Des jours s'écoulèrent ; et, entre eux, l'idée fixe
grandissait. Dès qu'ils se trouvaient ensemble, ils ne
pouvaient plus ne pas y penser. Ils n'en ouvraient
point la bouche, mais leurs silences en étaient pleins ;
ils ne risquaient plus un geste , ils n'échangeaient
plus un sourire, sans retrouver au fond cette chose
impossible à dire tout haut, et dont ils débordaient.
Bientôt , rien autre ne resta dans leur vie de cama-
rades . S'il la regardait, elle croyait se sentir déshabil-
ler par son regard ; les mots innocents retentissaient
en significations gênantes ; chaque poignée de main
L'ŒUVRE . 143

allait au delà du poignet, faisait couler un léger fris-


son le long du corps. Et ce qu'ils avaient évité jusque-
là, le trouble de leur liaison, l'éveil de l'homme et
de la femme dans leur bonne amitié, éclatait enfin ,
sous l'évocation constante de cette nudité de vierge.
Peu à peu, ils se découvraient une fièvre secrète,
ignorée d'eux-mêmes . Des chaleurs leur montaient
aux joues , ils rougissaient pour s'être frôlé du doigt.
C'était désormais comme une excitation de chaque
minute , fouettant leur sang ; tandis que, dans cet en-
vahissement de tout leur être , le tourment de ce
qu'ils taisaient ainsi, sans pouvoir se le cacher, s'exa-
gérait au point qu'ils en étouffaient, la poitrine gon-
flée de grands soupirs.
Vers le milieu de mars , Christine , à une de ses vi-
sites, trouva Claude assis devant son tableau , écrasé
de chagrin . Il ne l'avait pas même entendue, il res-
tait immobile, les yeux vides et hagards sur l'œuvre
inachevée . Dans trois jours expiraient les délais pour
l'envoi au Salon .
Eh bien ? lui demanda-t-elle doucement, déses-
pérée de son désespoir.
Il tressaillit , il se retourna.
Eh bien ! c'est fichu, je n'exposerai pas cette
année... Ah ! moi qui avais tant compté sur ce
Salon !
Tous deux retombèrent dans leur accablement, où
} s'agitaient de grandes choses confuses. Puis, elle re-
prit, pensant à voix haute :
On aurait le temps encore.
Le temps ? eh non ! Il faudrait un miracle. Ou
voulez-vous queje trouve un modèle, à cette heure ?...
Tenez ! depuis ce matin, je me débats, et j'ai cru un
moment avoir une idée : oui, ce serait d'aller cher

}
144 LES ROUGON - MACQUART .

cher cette fille, cette Irma qui est venue comme vous
étiez ici. Je sais bien qu'elle est petite et ronde, qu'il
faudrait tout changer peut-être ; mais elle est jeune ,
elle doit être possible... Décidément, je vais en es-
sayer ...
Il s'interrompit. Les yeux brûlants dont il la regar-
dait, disaient clairement : « Ah ! il y a vous, ah ! ce
serait le miracle attendu, le triomphe certain, si vous
me faisiez ce suprême sacrifice ! Je vous implore, je
vous le demande, comme à une amie adorée, la plus
belle, la plus chaste ! >>>
Elle, toute droite, très blanche, entendait chaque
mot; et ces yeux d'ardente prière exerçaient sur elle
une puissance. Sans hâte, elle ôta son chapeau et sa
pelisse ; puis, simplement, elle continua du même
geste calme , dégrafa le corsage, le retira ainsi que le
corset, abattit les jupons , déboutonna les épaulettes
de la chemise , qui glissa sur les hanches. Elle n'avait
pas prononcé une parole, elle semblait autre part,
comme les soirs, où, enfermée dans sa chambre,
perdue au fond de quelque rêve, elle se déshabil-
lait machinalement, sans y prêter attention. Pour-
quoi donc laisser une rivale donner son corps, quand
elle avait déjà donné sa face? Elle voulait être là tout
entière, chez elle, dans sa tendresse, en comprenant
enfin quel malaise jaloux ce monstre bâtard lui cau-
sait depuis longtemps. Et, toujours muette, nue et
vierge, elle se coucha sur le divan, prit la pose, un
bras sous la tête, les yeux fermés .
Saisi, immobile de joie, lui la regarda se dévêtir.
Il la retrouvait. La vision rapide, tant de fois évoquée ,
redevenait vivante. C'était cette enfance, grêle en-
core, mais si souple. d'une jeunesse si fraîche ; et il
s'étonnait de nouveau : où cachait-elle cette gorge
L'ŒUVRE . 145

épanouie, qu'on ne soupçonnait point sous la robe ?


Il ne parla pas non plus, il se mit à peindre, dans le
silence recueilli qui s'était fait. Durant trois longues
heures, il se rua au travail , d'un effort si viril,
qu'il acheva d'un coup une ébauche superbe du
corps entier. Jamais la chair de la femme ne l'avait
grisé de la sorte, son cœur battait comme devant
une nudité religieuse . Il ne s'approchait point, il
restait surpris de la transfiguration du visage, dont
les mâchoires un peu massives et sensuelles s'étaient
noyées sous l'apaisement tendre du front et des
joues . Pendant les trois heures, elle ne remua pas,
elle ne souffla pas, faisant le don de sa pudeur, sans
un frisson, sans une gêne. Tous deux sentaient que ,
s'ils disaient une seule phrase, une grande honte
leur viendrait. Seulement, de temps à autre , elle
ouvrait ses yeux clairs, les fixait sur un point vague
de l'espace , restait ainsi un instant sans qu'il pût rien
y lire de ses pensées, puis les refermait, retombait
dans son néant de beau marbre, avec le sourire mys-
térieux et figé de la pose .
Claude, d'un geste , dit qu'il avait fini ; et, redevenu
gauche, il bouscula une chaise pour tourner le dos
plus vite ; tandis que, très rouge, Christine quittait le
divan. En hâte, elle se rhabilla, dans un grelottement
brusque, prise d'un tel émoi, qu'elle s'agrafait de
travers, tirant ses manches, remontant son col, pour
ne plus laisser un seul coin de sa peau nue. Et elle
était enfouie au fond de sa pelisse, que lui, le nez
toujours contre le mur, ne se décidait pas à risquer
un regard. Pourtant, il revint vers elle, ils se con-
templèrent, hésitants, étranglés d'une émotion, qui
les empêcha encore de parler. Était-ce donc de la
tristesse , une tristesse infinie, inconsciente et inno
13
146 LES ROUGON - MACQUART.

mée ? car leurs paupières se gonflèrent de larmes ,


comme s'ils venaient de gâter leur existence, de tou-
cher le fond de la misère humaine . Alors , attendri
et navré, ne trouvant rien, pas même un remercie-
ment, il la baisa au front.
V

Le 15 mai , Claude, qui était rentré la veille de chez


Sandoz à trois heures du matin, dormait encore, vers
neuf heures , lorsque madame Joseph lui monta un
gros bouquet de lilas blancs, qu'un commissionnaire
venait d'apporter. Il comprit, Christine lui fêtait à
l'avance le succès de son tableau ; car c'était un grand
jour pour lui, l'ouverture du Salon des Refusés, créé
de cette année-là, et où allait être exposée son œuvre,
repoussée par le jury du Salon officiel.
Cette pensée tendre, ces lilas frais et odorants , qui
l'éveillaient, le touchèrent beaucoup, comme s'ils
étaient le présage d'une bonne journée. En chemise ,
nu-pieds , il les mit dans son pot-à-eau, sur la table .
Puis, les yeux enflés de sommeil, effaré, il s'habilla,
en grondant d'avoir dormi si tard. La veille, il avait
promis à Dubuche et à Sandoz de les prendre, dès
huit heures, chez ce dernier, pour se rendre tous les
trois ensemble au Palais-de-l'Industrie, où l'on trou
verait le reste de la bande . Et il était déjà en retard
d'une heure !
Mais, justement, il ne pouvait plus mettre la main
148 LES ROUGON - MACQUART .

sur rien, dans son atelier, en déroute depuis le


départ de la grande toile . Pendant cinq minutes , il
chercha ses souliers , à genoux parmi de vieux châs-
sis . Des parcelles d'or s'envolaient ; car, ne sachant
où se procurer l'argent d'un cadre, il avait fait ajuster
quatre planches par un menuisier du voisinage, et il
les avait dorées lui-même, avec son amie, qui s'était
révélée comme une doreuse très maladroite . Enfin ,
vêtu , chaussé, son chapeau de feutre constellé
d'étincelles jaunes, il s'en allaït, lorsqu'une pensée
superstitieuse le ramena vers les fleurs, qui restaient
seules au milieu de la table. S'il ne baisait point ces
lilas, il aurait un affront. Il les baisa, embaumé par
leur odeur forte de printemps .
Sous la voûte, il donna sa clef à la concierge ,
comme d'habitude .
Madame Joseph, je n'y serai pas de la journée.
En moins de vingt minutes, Claude fut rue d'Enfer,
chez Sandoz. Mais celui-ci, qu'il craignait de ne plus
rencontrer, se trouvait également en retard, à la suite
d'une indisposition de sa mère. Ce n'était rien , sim-
plement une mauvaise nuit, qui l'avait bouleversé
d'inquiétude . Rassuré à présent, il lui conta que Du-
buche avait écrit de ne pas l'attendre, en leur don-
nant rendez-vous là-bas. Tous les deux partirent ;
et, comme il était près d'onze heures, ils se déci-
dèrent à déjeuner, au fond d'une petite crèmerie
déserte de la rue Saint-Honoré, longuement, envahis
d'une paresse dans leur ardent désir de voir, goûtant
une sorte de tristesse attendrie à s'attarder parmi
de vieux souvenirs d'enfance.
Une heure sonna , lorsqu'ils traversèrent les
Champs-Élysées. C'était par une journée exquise, au
grand ciel limpide, dont une brise, froide encore,
L'ŒUVRE 149

semblait aviver le bleu. Sous le soleil, couleur de


blé mûr, les rangées de marronniers avaient des
feuilles neuves, d'un vert tendre, fraîchement verni ;
et les bassins avec leurs gerbes jaillissantes, les
pelouses correctement tenues, la profondeur des
allées et la largeur des espaces , donnaient au vaste
horizon un air de grand luxe. Quelques équipages ,
rares à cette heure, montaient; pendant qu'un flot
de foule, perdu et mouvant comme une fourmilière,
s'engouffrait sous l'arcade énorme du Palais-de-l'In-
dustrie.
Quand ils furent entrés, Claude eut un léger fris-
son, dans le vestibule géant, d'une fraîcheur de
cave, et dont le pavé humide sonnait sous les pieds,
ainsi qu'un dallage d'église. Il regarda, à droite et à
gauche, les deux escaliers monumentaux, et il de-
manda avec mépris :
Dis donc, est-ce que nous allons traverser leur
saleté de Salon ?
Ah ! non, fichtre ! répondit Sandoz. Filons par
lejardin . Il y a, là-bas, l'escalier de l'Ouest qui mène
aux Refusés .
Et ils passèrent dédaigneusement entre les petites
tables des vendeuses de catalogues . Dans l'écarte-
ment d'immenses rideaux de velours rouge, le jardin
vitré apparaissait, au delà d'un porche d'ombre.
A ce moment de la journée, le jardin était presque
vide, il n'y avait du monde qu'au buffet, sous l'horloge,
la cohue des gens en train de déjeuner là. Toute la
foule se trouvait au premier étage, dans les salles ; et,
seules, les statues blanches bordaient les allées de
sable jaune, qui découpaient crûment le dessin vert
des gazons . C'était un peuple de marbre immobile,
que baignait la lumière diffuse, descendue comme
13.
150 LES ROUGON - MACQUART.

en poussière des vitres hautes. Au midi, des stores


de toile barraient une moitié de la nef, blonde sous
le soleil, tachée aux deux bouts par les rouges et les
bleus éclatants des vitraux. Quelques visiteurs , ha-
rassés déjà, occupaient les chaises et les bancs tout
neufs, luisants de peinture; tandis que les vols des
moineaux qui habitaient, en l'air, la forêt des char-
pentes de fonte , s'abattaient avec des petits cris de
poursuite, rassurés et fouillant le sable .
Claude et Sandoz affectèrent de marcher vite , sans
un coup d'œil autour d'eux . Un bronze raide et noble,
la Minerve d'un membre de l'Institut, les avait exas-
pérés dès la porte. Mais, comme ils pressaient le pas
le long d'une interminable ligne de bustes, ils recon-
nurent Bongrand, seul, faisant lentement le tour
d'une figure couchée, colossalé et débordante .
Tiens ! c'est vous ! cria-t-il, lorsqu'ils lui eurent
tendu la main. Je regardais justement la figure de
notre ami Mahoudeau, qu'ils ont eu au moins l'intel-
ligence de recevoir et de bien placer...
Et, s'interrompant :
Vous venez de là-haut ?
Non , nous arrivons, dit Claude .
Alors, très chaudement, il leur parla du Salon des
*Refusés . Lui , qui était de l'Institut, mais qui vivait à
l'écart de ses collègues, s'égayait sur l'aventure :
l'éternel mécontentement des peintres, la campagne
menée par les petits journaux comme le Tambour, les
protestations , les réclamations continues qui avaient
enfin troublé l'Empereur ; et le coup d'état artistique
de ce rêveur silencieux, car la mesure venait unique-
ment de lui ; et l'effarement, le tapage de tous, à la
suite de ce pavé tombé dans la mare aux grenouilles .
-

Non, continua-t-il, vous n'avez pas idée des


L'ŒUVRE . 151

indignations , parmi les membres du jury ! ... Et


encore on se méfie de moi, on se tait, quand je suis
là ! ... Toutes les rages sont contre les affreux réalistes.
C'est devant eux qu'on fermait systématiquement les
portes du temple ; c'est à cause d'eux que l'Empereur
a voulu permettre au public de reviser le procès ; ce
sont eux enfin qui triomphent... Ah! j'en entends de
belles, je ne donnerais pas cher de vos peaux, jeunes
gens!
Il riait de son grand rire, les bras ouverts , comme
pour embrasser toute la jeunesse qu'il sentait mon-
ter du sol .
Vos élèves poussent , dit Claude simplement.
D'un geste , Bongrand le fit taire, pris d'une gêne .
Il n'avait rien exposé, et toute cette production, au
travers de laquelle il marchait , ces tableaux, ces
statues, cet effort de création humaine, l'emplissait
d'un regret. Ce n'était pas jalousie, car il n'y avait
point d'ême plus haute ni meilleure, mais retour sur
lui-même, peur sourde d'une lente déchéance, cette
peur inavouée qui le hantait.
Et aux Refusés, lui demanda Sandoz, comment
ça marche-t-il ?
- Superbe ! vous allez voir .
Puis, se tournant vers Claude, lui gardant les deux
mains dans les siennes :
-Vous, mon bon, vous êtes un fameux... Écoutez !
moi, que l'on dit un malin, je donnerais dix ans de ma
vie, pour avoir peint votre grande coquine de femme.
Cet éloge, sorti d'une telle bouche , toucha le jeune
peintre aux larmes. Enfin , il tenait donc un succès !
Il ne trouva pas un mot de gratitude, il parla brusque-
ment d'autre chose, voulant cacher son émotion.
Ce brave Mahoudeau ! mais elle est très bien,
152 LES ROUGON - MACQUART .

sa figure ! ... Un sacré tempérament, n'est-ce pas ?


Sandoz et lui s'étaient mis à tourner autour du
plâtre . Bongrand répondit avec un sourire :
Oui , oui, trop de cuisses, trop de gorge. Mais
regardez les attaches des membres, c'est fin et joli
comme tout... Allons, adieu, je vous laisse. Je vais
m'asseoir un peu, j'ai les jambes cassées .
Claude avait levé la tête et prêtait l'oreille. Un bruit
énorme, qui ne l'avait pas frappé d'abord , roulait
dans l'air, avec un fracas continu : c'était une cla-
meur de tempête battant la côte, le grondement d'un
* assaut infatigable, se ruant de l'infini.
Tiens ! murmura-t- il, qu'est- ce donc ?
Ça, dit Bongrand qui s'éloignait, c'est la foule,
là-haut, dans les salles .
Et les deux jeunes gens , après avoir traversé le
jardin , montèrent au Salon des Refusés .
On l'avait fort bien installé , les tableaux reçus
n'étaient pas logés plus richement : hautes tentures
de vieilles tapisseries aux portes, cimaises garnies de
serge verte , banquettes de velours rouge, écrans de
toile blanche sous les baies vitrées des plafonds ; et,
dans l'enfilade des salles, le premier aspect était le
même , le même or des cadres, les mêmes taches vives
des toiles . Mais une gaieté particulière y régnait, un
éclat de jeunesse, dont on ne se rendait pas nettement
compte d'abord. La foule, déjà compacte, augmentait
de minute en minute, car on désertait le Salon officiel,.
on accourait, fouetté de curiosité, piqué du désir de
juger les juges, amusé enfin dès le seuil par la certi-
tude qu'on allait voir des choses extrêmement plai-
santes . Il faisait très chaud, une poussière fine mon-
tait du plancher, on étoufferait sûrement vers quatre
heures.
L'ŒUVRE . 153

Fichtre ! dit Sandoz enjouant des coudes, ça ne


va pas être commode de manœuvrer là dedans et de
trouver ton tableau .
Il se hâtait, dans une fièvre de fraternité. Ce jour-là,
il ne vivait que pour l'œuvre et la gloire de son vieux
camarade .

Laisse donc ! s'écria Claude , nous arriverons


bien. Il ne s'envolera pas, mon tableau !
Et lui , au contraire , affecta de ne pas se presser,
malgré l'irrésistible envie qu'il avait de courir. Il
levait la tête , regardait. Bientôt, dans la voix haute
de la foule qui l'avait étourdi, il distingua des rires
légers, contenus encore, que couvraient le roulement
des pieds et le bruit des conversations . Devant cer-
taines toiles , des visiteurs plaisantaient. Cela l'in-
quiéta, car il était d'une crédulité et d'une sensibilité
de femme , au milieu de ses rudesses révolution-
naires , s'attendant toujours au martyre, et toujours
saignant, toujours stupéfait d'être repoussé et raillé.
Il murmura :
Ils sont gais, ici!
Dame ! c'est qu'il y a de quoi, fit remarquer
Sandoz. Regarde donc ces rosses extravagantes .
Mais, à ce moment, comme ils s'attardaient dans
la première salle , Fagerolles , sans les voir, tomba
sur eux. Il eut un sursaut, contrarié sans doute de
la rencontre . Du reste, il se remit tout de suite, très
aimable .

Tiens ! je songeais à vous..... Je suis là depuis


une heure.
Où ont-ils donc fourré le tableau de Claude ?
demanda Sandoz .
Fagerolles , qui venait de rester vingt minutes
planté devant ce tableau, l'étudiant et étudiant l'im-
154 LES ROUGON - MACQUART .

pression du public, répondit sans une hésitation :


Je ne sais pas..... Nous allons le chercher en-
semble , voulez-vous ?
Et il se joignit à eux. Le terrible farceur qu'il était,
n'affectait plus autant des allures de voyou, déjà
correctement vêtu, toujours d'une moquerie à
mordre le monde, mais les lèvres désormais pincées
en une moue sérieuse de garçon qui veut arriver. Il
ajouta, l'air convaincu :
C'est moi qui regrette de n'avoir rien envoyé,
cette année ! Je serais ici avec vous autres, j'aurais
ma part du succès... Et il y a des machines éton-
nantes , mes enfants ! Par exemple, ces chevaux...
Il montrait, en face d'eux, la vaste toile, devant
laquelle la foule s'attroupait en riant. C'était, disait-
on, l'œuvre d'un ancien vétérinaire , des chevaux
grandeur nature lâchés dans un pré, mais des che-
vaux fantastiques, bleus , violets, roses, et dont la
stupéfiante anatomie perçait la peau .
Dis donc, si tu ne te fichais pas de nous ! déclara
Claude, soupçonneux.
Fagerolles joua l'enthousiasme.
Comment! mais c'est plein de qualités, ça ! Il
connaît joliment son cheval, le bonhomme ! Sans
doute, il peint comme un salaud. Qu'est-ce que ça
fait, s'il est original et s'il apporte un document ?
Son fin visage de fille restait grave. Apeine, au fond
de ses yeux clairs, luisait une étincelle jaune de mo-
querie . Et il ajouta cette allusion méchante, dont lui
seul put jouir :
Ah bien! si tu te laisses influencer par les imbé-
ciles qui rient, tu vas en voir bien d'autres , tout à
l'heure !
Les trois camarades, qui s'étaient remis en marche,
L'ŒUVRE . 155

avançaient avec une peine infinie, au milieu de la


houle des épaules. En entrant dans la seconde salle,
ils parcoururent les murs d'un coup d'œil ; mais le
tableau cherché ne s'y trouvait pas. Et ce qu'ils
virent, ce fut Irma Bécot au bras de Gagnière , écrasés
tous les deux contre une cimaise, lui en train d'exa-
miner une petite toile, tandis qu'elle, ravie de la
bousculade, levait son museau rose et riait à la
cohue .
Comment ! dit Sandoz étonné, elle est avec Ga-
gnière , maintenant ?
Oh ! une passade , expliqua Fagerolles d'un air
tranquille . L'histoire est si drôle... Vous savez qu'on
vient de lui meubler un appartement très chic ; oui,
ce jeune crétin de marquis, celui dont on parle
dans les journaux , vous vous souvenez ? Une gail-
larde qui ira loin, je l'ai toujours dit ! ... Mais on a
beau la mettre dans des lits armoriés, elle a des
rages de lits de sangle, il y a des soirs où il lui faut
la soupente d'un peintre. Et c'est ainsi que, lâchant
tout, elle est tombée au café Baudequin dimanche,
vers une heure du matin. Nous venions de partir, il
n'y avait plus là que Gagnière, endormi sur sa
chope... Alors, elle a pris Gagnière .
Irma les avait aperçus et leur faisait de loin des
gestes tendres. Ils durent s'approcher. Lorsque
Gagnière se retourna, avec ses cheveux pâles et sa
petite face imberbe, l'air plus falot encore que de
-coutume, il ne marqua aucune surprise de les trou-
ver dans son dos .
C'est inouï , murmura- t-il .
Quoi donc? demanda Fagerolles .
Mais ce petit chef-d'œuvre... Et honnête, et
naïf, et convaincu !
156 LES ROUGON - MACQUART .

Il désignait la toile minuscule devant laquelle il


s'était absorbé , une toile absolument enfantine,
telle qu'un gamin de quatre ans aurait pu la pein-
dre, une petite maison au bord d'un petit chemin,
avec un petit arbre à côté, le tout de travers, cerné
de traits noirs, sans oublier le tire-bouchon de fu-
mée qui sortait du toit.
Claude avait eu un geste nerveux, tandis que Fa-
gerolles répétait avec flegme :
Très fin, très fin... Mais ton tableau, Gagnière ,
où est-il done ?
Mon tableau ? il est là .
En effet, la toile envoyée par lui se trouvait juste-
ment près du petit chef-d'œuvre. C'était un paysage
d'un gris perlé, un bord de Seine soigneusement
peint, joli de ton quoiqu'un peu lourd, et d'un par-
fait équilibre , sans aucune brutalité révolutionnaire .
Sont- ils assez bêtes d'avoir refusé ça ! dit
Claude , qui s'était approché avec intérêt. Mais pour-
quoi, pourquoi, je vous le demande ?
En effet, aucune raison n'expliquait le refus du
jury..
Parce que c'est réaliste, dit Fagerolles, d'une
voix si tranchante, qu'on ne pouvait savoir s'il bla-
guait le jury ou le tableau.
Cependant , Irma, dont personne ne s'occupait,
regardait fixement Claude , avec le sourire incon-
scient que la sauvagerie godiche de ce grand gar-
çon lui mettait aux lèvres. Dire qu'il n'avait même
pas eu l'idée de la revoir! Elle le trouvait si dif-
férent, si drôle, pas en beauté ce jour-là, hérissé, le
teint brouillé comme après une grosse fièvre ! Et,
peinée de son peu d'attention, elle lui toucha le bras ,
d'un geste familier.
L'ŒUVRE . 157

Dites, n'est -ce pas, en face, un de vos amis qui


vous cherche ?
C'était Dubuche, qu'elle connaissait, pour l'avoir
rencontré une fois au café Baudequin. Il fendait péni-
blement la foule, les yeux vagues sur le flot des têtes.
Mais, toutd'un coup, au moment où Claude tâchait de
se faire voir, en gesticulant, l'autre lui tourna le dos
et salua très bas un groupe de trois personnes , le père
gras et court, la face cuite d'un sang trop chaud, la
mère très maigre, couleur de cire, mangée d'ané-
mie, la fille si chétive à dix-huit ans, qu'elle avait
encore la pauvreté grêle de la première enfance.
Bon ! murmura le peintre, le voilà pincé ... A-
t-il de laides connaissances , cet animal-là ! Où a-t-il
pêché ces horreurs ?
Gagnière, paisiblement, dit les connaître de nom .
Le père Margaillan était un gros entrepreneur de
maçonnerie , déjà cinq ou six fois millionnaire, et
qui faisait sa fortune dans les grands travaux de
Paris , bâtissant à lui seul des boulevards entiers .
Sans doute Dubuche s'était trouvé en rapport avec
lui, par un des architectes dont il redressait les plans . ৯৫

Mais Sandoz, que la maigreur de la jeune fille


apitoyait, la jugea d'un mot .
Ah! le pauvre petit chatécorché ! Quelle tristesse !
- Laisse done! déclara Claude avec férocité, ils
ont sur la face tous les crimes de la bourgeoisie,
ils suent la scrofule et la bêtise . C'est bien fait ...
Tiens ! notre lâcheur file avec eux. Est-ce assez plat,
un architecte ? Bon voyage, qu'il nous retrouve !
Dubuche, qui n'avait pas aperçu ses amis, ve-
nait d'offrir son bras à la mère et s'en allait, en ex-
pliquant les tableaux, le geste débordant d'une com-
plaisance exagérée.
14
158 LES ROUGON - MACQUART .

Continuons , nous autres, dit Fagerolles .


Et, s'adressant à Gagnière :
Sais-tu où ils ont fourré la toile de Claude,
toi?

Moi , non, je la cherchais ... Je vais avec vous .


Il les accompagna, il oublia Irma Bécot contre la
cimaise . C'était elle qui avait eu le caprice de visiter
le Salon à son bras, et il avait si peu l'habitude de
promener ainsi une femme, qu'il la perdait sans
cesse en chemin, stupéfait de la retrouver toujours
près de lui, ne sachant plus comment ni pourquoi
ils étaient ensemble. Elle courut, elle lui reprit le
bras , pour suivre Claude, qui passait déjà dans une
autre salle, avec Fagerolles et Sandoz .
Alors, ils vaguèrent tous les cinq, le nez en l'air,
coupés par une poussée, réunis par une autre, em-
portés au fil du courant. Une abomination de Chaîne
les arrêta, un Christ pardonnant à la femme adul-
tère, de sèches figures taillées dans du bois, d'une
charpente osseuse violaçant la peau , et peintes avec
de la boue . Mais, à côté, ils admirèrent une très
belle étude de femme, vue de dos , les reins sail-
lants, la tête tournée . C'était, le long des murs, un
mélange de l'excellent et du pire, tous les genres
confondus , les gâteux de l'école historique cou-
doyant les jeunes fous du réalisme, les simples niais
restés dans le tas avec les fanfarons de l'originalité ,
une Jézabel morte qui semblait avoir pourri au fond
des caves de l'École des Beaux-Arts, près de la Dame
en blanc, très curieuse vision d'un œil de grand ar-
tiste, un immense Berger regardant la mer, fable,
en face d'une petite toile, des Espagnols jouant à la
paume, un coup de lumière d'une intensité splen-
dide. Rien ne manquait dans l'exécrable, ni les ta
L'ŒUVRE . 159

bleaux militaires aux soldats de plomb, ni l'antiquité


blafarde, ni le moyen-âge sabré de bitume. Mais , de
cet ensemble incohérent, des paysages surtout, pres-
que tous d'une note sincère et juste, des portraits
encore, la plupart très intéressants de facture, il
sortait une bonne odeur de jeunesse, de bravoure
et de passion . S'il y avait moins de mauvaises toiles
au Salon officiel, la moyenne y était à coup sûr plus
banale et plus médiocre. On se sentait là dans une
bataille, et une bataille gaie, livrée de verve, quan 1
le petit jour naît, que les clairons sonnent, que l'on
marche à l'ennemi avec la certitude de le battre
avant le coucher du soleil .
Claude, ragaillardi par ce souffle de lutte, s'ani-
mait, se fâchait, écoutait maintenant monter les rires
du public, l'air provocant, comme s'il eût entendu
siffler des balles . Discrets à l'entrée, les rires son-
naient plus haut, à mesure qu'il avançait. Dans la
troisième salle déjà, les femmes ne les étouffaient
plus sous leurs mouchoirs , les hommes tendaient le
ventre, afin de se soulager mieux. C'était l'hilarité
contagieuse d'une foule venue pour s'amuser, s'exci-
tant peu à peu, éclatant à propos d'un rien, égayée
autant par les belles choses que par les détestables .
On riait moins devant le Christ de Chaîne que devant
l'étude de femme, dont la croupe saillante, comme
sortie de la toile , paraissait d'un comique extraor-
dinaire . La Dame en blanc, elle aussi, récréait le
monde : on se poussait du coude, on se tordait, il
se formait toujours là un groupe, la bouche fendue.
Et chaque toile avait son succès, des gens s'appe-
laient de loin pour s'en montrer une bonne, con-
tinuellement des mots d'esprit circulaient de bouche
en bouche ; si bien que Claude, en entrant dans la
160 LES ROUGON - MACQUART.

quatrième salle, manqua gifler une vieille dame dont


les gloussements l'exaspéraient.
Quels idiots ! dit-il en se tournant vers les autres .
Hein ? on a envie de leur flanquer des chefs-d'œuvre
à la tête !

Sandoz s'était enflammé , lui aussi ; et Fagerolles


continuait à louer très haut les pires peintures, ce
qui augmentait la gaieté ; tandis que Gagnière, vague
au milieu de la bousculade , tirait à sa suite Irma
ravie, dont les jupes s'enroulaient aux jambes de
tous les hommes .
Mais, brusquement, Jory parut devant eux. Son
grand nez rose, sa face blonde de beau garçon res-
plendissait. Il fendait violemment la foule, gesticu-
lait, exultait comme d'un triomphe personnel. Dès
qu'il aperçut Claude, il cria :
Ah ! c'est toi , enfin ! Il y a une heure que je te
cherche ... Un succès , mon vieux, oh ! un succès ...
- Quel succès ?
Le succès de ton tableau donc ! ... Viens , il faut
que je te montre ça. Non, tu vas voir, c'est épatant !
Claude pâlit, une grosse joie l'étranglait, tandis
qu'il feignait d'accueillir la nouvelle avec flegme. Le
mot de Bongrand lui revint, il se crut du génie.
Tiens ! bonjour ! continuait Jory, en donnant
des poignées de main aux autres .
Et, tranquillement, lui, Fagerolles et Gagnière , en-
touraient Irma qui leur souriait, dans un partage
bon enfant, en famille, comme elle disait elle-même .
Où est- ce à la fin ? demanda Sandoz impatient.
Conduis -nous .
Jory prit la tête, suivi de la bande. Il fallut faire
le coup de poing à la porte de la dernière salle, pour
entrer. Mais Claude , resté en arrière, entendait tou
L'ŒUVRE . 161

jours monter les rires, une clameur grandissante, le


roulement d'une marée qui allait battre son plein.
Et, comme il pénétrait enfin dans la salle, il vit une
masse énorme, grouillante, confuse, en tas, qui
s'écrasait devant son tableau . Tous les rires s'en-
flaient, s'épanouissaient, aboutissaient là. C'était de
son tableau qu'on riait.
Hein ? répéta Jory, triomphant, en voilà un
succès !
Gagnière, intimidé, honteux comme si on l'eût
giflé lui-même , murmura :
- Trop de succès... J'aimerais mieux autre chose.
Es-tu bête ! reprit Jory dans un élan de con-
viction exaltée. C'est le succès, ça... Qu'est- ce que
ça fiche qu'ils rient ! Nous voilà lancés, demain tous
les journaux parleront de nous.
Crétins ! lâcha seulement Sandoz , la voix étran-
glée de douleur.
Fagerolles se taisait, avec la tenue désintéressée
et digne d'un ami de la famille qui suit un convoi.
Et, seule , Irma restait souriante , trouvant ça drôle ;
puis, d'un geste caressant, elle s'appuya contre
l'épaule du peintre hué, elle le tutoya et lui souffla
doucement dans l'oreille :
Faut pas te faire de la bile, mon petit. C'est des
bêtises, on s'amuse tout de même.
Mais Claude demeurait immobile. Un grand froid
le glaçait. Son cœur s'était arrêté un moment, tant
la déception venait d'être cruelle. Et , les yeux élar-
gis , attirés et fixés par une force invincible, il regar-
dait son tableau , il s'étonnait , le reconnaissait à
peine, dans cette salle. Ce n'était certainement pas
la même œuvre que dans son atelier. Elle avait
jauni sous la lumière blafarde de l'écran de toile ;
14.

162 LES ROUGON - MACQUART.

elle semblait également diminuée , plus brutale et


plus laborieuse à la fois ; et, soit par l'effet des voi-
sinages, soit à cause du nouveau milieu, il en voyait
du premier regard tous les défauts, après avoir vécu
des mois aveuglé devant elle. En quelques coups, il
la refaisait, reculait les plans, redressait un membre,
changeait la valeur d'un ton. Décidément, le mon-
sieur au veston de velours ne valait rien, empâté,
mal assis ; la main seule était belle. Au fond, les deux
petites lutteuses, la blonde , la brune, restées trop à
l'état d'ébauche, manquaient de solidité, amusantes
uniquement pour des yeux d'artiste. Mais il était con-
tent des arbres , de la clairière ensoleillée , et la
femme nue, la femme couchée sur l'herbe, lui appa-
raissait supérieure à son talent même, comme si un
autre l'avait peinte et qu'il ne l'eût pas connue
encore, dans ce resplendissement de vie.
Il se tourna vers Sandoz, il dit simplement :
Ils ont raison de rire, c'est incomplet... N'im-
porte, la femme est bien ! Bongrand ne s'est pas
fichu de moi.
Son ami s'efforçait de l'emmener, mais il s'entê-
tait, il se rapprocha au contraire. Maintenant qu'il
avait jugé son œuvre, il écoutait et regardait la foule.
L'explosion continuait, s'aggravait dans une gamme
ascendante de fous rires. Dès la porte, il voyait se
fendre les mâchoires des visiteurs, se rapetisser les
yeux, s'élargir le visage ; et c'étaient des souffles tem-
pétueux d'hommes gras, des grincements rouillés
d'hommes maigres, dominés par les petites flûtes
aiguës des femmes. En face, contre la cimaise, des
jeunes gens se renversaient, comme si on leur avait
chatouillé les côtes . Une dame venait de se laisser
tomber sur une banquette, les genoux serrés , étouf-
L'ŒUVRE . 163

fant, tâchant de reprendre haleine dans son mou-


choir . Le bruit de ce tableau si drôle devait se ré-
pandre, on se ruait des quatre coins du Salon, des
bandes arrivaient, se poussaient, voulaient en être.
<<
« Où donc? - Là-bas ! -

Oh ! cette farce ! >> Et les


mots d'esprit pleuvaient plus drus qu'ailleurs, c'était
le sujet surtout qui fouettait la gaieté : on ne com-
prenait pas, on trouvait ça insensé, d'une cocasserie
à se rendre malade. « Voilà, la dame a trop chaud,
tandis que le monsieur a mis sa veste de velours, de
peur d'un rhume. Mais non, elle est déjà bleue ,
le monsieur l'a retirée d'une mare, et il se repose
à distance, en se bouchant le nez. Pas poli ,
l'homme ! il pourrait nous montrer son autre figure .
Je vous dis que c'est un pensionnat de jeunes
filles en promenade : regardez les deux qui jouent
à saute- mouton. - Tiens ! un savonnage : les chairs
sont bleues, les arbres sont bleus, pour sûr qu'il l'a
passé au bleu, son tableau ! » Ceux qui ne riaient
pas, entraient en fureur : ce bleuissement, cette no-
tation nouvelle de lalumière, semblaient une insulte.
Est-ce qu'on laisserait outrager l'art ? De vieux mes-
sieurs brandissaient des cannes . Un personnage
grave s'en allait, vexé, en déclarant à sa femme qu'il
n'aimait pas les mauvaises plaisanteries . Mais un
autre, un petit homme méticuleux, ayant cherché
dans le catalogue l'explication du tableau, pour l'ins-
truction de sa demoiselle, et lisant à voix haute le
titre : Plein Air, ce fut autour de lui une reprise
formidable , des cris, des huées. Le mot courait, on
le répétait, on le commentait : plein air, oh ! oui, plein
air, le ventre à l'air, tout en l'air, tra la la laire ! Cela
tournait au scandale, la foule grossissait encore, les
faces se congestionnaient dans la chaleur croissante,
164 LES ROUGON - MACQUART.

chacune avec la bouche ronde et bête des ignorants


qui jugent de la peinture, exprimant à elles toutes
la somme d'âneries, de réflexions saugrenues , de
ricanements stupides et mauvais, que la vue d'une
œuvre originale peut tirer à l'imbécillité bourgeoise .
1
.
Et, à ce moment, comme dernier coup, Claude vit
reparaître Dubuche, qui traînait les Margaillan.
Dès qu'il arriva devant le tableau, l'architecte, em-
barrassé , pris d'une honte lâche, voulut presser le
pas , emmener son monde, en affectant de n'avoir
aperçu ni la toile ni ses amis. Mais déjà l'entrepre-
neur s'était planté sur ses courtes jambes, écarquil-
lant les yeux, lui demandant très haut, de sa grosse
voix rauque :
Dites donc, quel est le sabot qui a fichu ça ?
Cette brutalité bonne enfant, ce cri d'un parvenu
millionnaire qui résumait la moyenne de l'opinion ,
redoubla l'hilarité ; et lui , flatté de son succès, les
côtes chatouillées par l'étrangeté de cette peinture,
partit à son tour, mais d'un rire tel, si démesuré ,
si ronflant, au fond de sa poitrine grasse, qu'il domi-
nait tous les autres . C'était l'alleluia, l'éclat final des
grandes orgues .
Emmenez ma fille, dit la pâle madame Mar-
gaillan à l'oreille de Dubuche .
Il se précipita, dégagea Régine, qui avait baissé les
paupières ; et il déployait des muscles vigoureux,
comme s'il eût sauvé ce pauvre être d'un danger
de mort. Puis, ayant quitté les Margaillan à la porte,
après des poignées de main et des saluts d'homme
du monde , il revint vers ses amis, il dit carrément à
Sandoz , à Fagerolles et à Gagnière :
Que voulez-vous ? ce n'est pas ma faute... Je
l'avais prévenu que le public ne comprendrait pas.
L'ŒUVRE . 165

C'est cochon, oui, vous aurez beau dire , c'est cochon !


Ils ont hué Delacroix, interrompit Sandoz ,
blanc de rage, les poings serrés. Ils ont hué Courbet.
Ah! race ennemie , stupidité de bourreaux !
Gagnière, qui partageait maintenant cette ran-
cune d'artiste, se fâchait au souvenir de ses batailles
des concerts Pasdeloup, chaque dimanche, pour la
vraie musique.
Et ils sifflent Wagner, ce sont les mêmes , je
les reconnais ... Tenez ! ce gros, là- bas ...
Il fallut que Jory le retînt. Lui, aurait excité la
foule. Il répétait que c'était fameux, qu'il y avait là
pour cent mille francs de publicité. Et Irma, lâchée
encore , venait de retrouver dans la cohue deux amis
à elle, deux jeunes boursiers, qui étaient parmi les
plus acharnés blagueurs , et qu'elle endoctrinait,
qu'elle forçait à trouver ça très bien, en leur don-
nant des tapes sur les doigts.
Mais Fagerolles n'avait pas desserré les dents. Il
examinait toujours la toile, il jetait des coups d'œil
sur le public. Avec son flair de Parisien et sa con-
science souple de gaillard adroit, il se rendait compte
du malentendu ; et, vaguement, il sentait déjà ce qu'il
faudrait pour que cette peinture fit la conquête de
tous , quelques tricheries peut-être , des atténuations,
un arrangement du sujet, un adoucissement de la
facture . L'influence que Claude avait eue sur lui ,
persistait : il en restait pénétré, à jamais marqué.
Seulement, il le trouvait archi-fou d'exposer une pa-
reille chose . N'était-ce pas stupide de croire à l'intel-
ligence du public ?A quoi bon cette femme nue avec
ce monsieur habillé ? Que voulaient dire les deux
petites lutteuses du fond? Et les qualités d'un maître,
un morceau de peinture comme il n'y en avait pas
166 LES ROUGON - MACQUART .

deux dans le Salon ! Un grand mépris lui venait de


ce peintre admirablement doué, qui faisait rire tout
Paris comme le dernier des barbouilleurs .
Ce mépris devint si fort, qu'il ne put le cacher da-
vantage. Il dit, dans un accès d'invincible franchise :
Ah ! écoute, mon cher, tu l'as voulu, c'est toi
qui es trop bête .
Claude, en silence, détournant les yeux de la foule,
le regarda. Il n'avait point faibli, pâle seulement
sous les rires , les lèvres agitées d'un léger tic ner-
veux : personne ne le connaissait, son œuvre seule
était souffletée. Puis, il reporta un instant les regards
sur le tableau, parcourut de là les autres toiles de la
salle, lentement. Et, dans le désastre de ses illusions ,
dans la douleur vive de son orgueil, un souffle de
courage, une bouffée de santé et d'enfance, lui vinrent
de toute cette peinture si gaiement brave , mon-
tant à l'assaut de l'antique routine, avec une pas-
sion si désordonnée . Il en était consolé et raffermi,
sans remords , sans contrition, poussé au contraire à
heurter le public davantage . Certes, il y avait là bien
des maladresses, bien des efforts puérils, mais quel
joli ton général, quel coup de lumière apporté,
une lumière gris d'argent, fine, diffuse, égayée de
tous les reflets dansants du plein air ! C'était comme
une fenêtre brusquement ouverte dans la vieille
cuisine au bitume, dans les jus recuits de la tra-
dition, et le soleil entrait, et les murs riaient de
cette matinée de printemps ! La note claire de son
tableau, ce bleuissement dont on se moquait, écla-
tait parmi les autres. N'était-ce pas l'aube atten-
due, un jour nouveau qui se levait pour l'art ? Il
aperçut un critique qui s'arrêtait sans rire, des
peintres célèbres, surpris, la mine grave, le père
L'ŒUVRE . 167

Malgras , très sale, allant de tableau en tableau avec


sa moue de fin dégustateur, tombant en arrêt devant
le sien, immobile, absorbé. Alors , il se retourna vers
Fagerolles, il l'étonna par cette réponse tardive :
On est bête comme on peut, mon cher, et il est
à croire que je resterai bête ... Tant mieux pour toi,
si tu es un malin !
Tout de suite, Fagerolles lui tapa sur l'épaule, en
camarade qui plaisante, et Claude se laissa prendre
le bras par Sandoz. On l'emmenait enfin, la bande
entière quitta le Salon des Refusés, en décidant qu'on
allait passer par la salle de l'architecture ; car, de-
puis un instant, Dubuche, dont on avait reçu un pro-
jet de Musée, piétinait et les suppliait d'un regard si
humble, qu'il semblait difficile de ne pas lui donner
cette satisfaction .
Ah ! dit plaisamment Jory, en entrant dans la
salle, quelle glacière ! On respire ici.
Tous se découvrirent et s'essuyèrent le front avec
soulagement, comme s'ils arrivaient sous la fraîcheur
de grands ombrages, au bout d'une longue course
en plein soleil. La salle était vide. Du plafond, tendu
d'un écran de toile blanche, tombait une clarté
égale, douce et morne, qui se reflétait, pareille à une
eau de source immobile, dans le miroir du parquet
fortement ciré. Aux quatre murs , d'un rouge déteint,
les projets, les grands et les petits châssis, bordés
de bleu pâle, mettaient les taches lavées de leurs
teintes d'aquarelle. Et seul, absolument seul au mi-
lieu de ce désert, un monsieur barbu se tenait de-
bout devant un projet d'Hospice, plongé dans une
contemplation profonde. Trois dames parurent, s'ef-
farèrent, traversèrent en fuyant à petits pas pressés .
Déjà Dubuche montrait et expliquait son œuvre
168 LES ROUGON - MACQUART .

aux camarades. C'était un seul châssis, une pauvre


petite salle de Musée, qu'il avait envoyée par hâte
ambitieuse , en dehors des usages, et contre la vo-
lonté de son patron, qui pourtant la lui avait fait
recevoir, se croyant engagé d'honneur.
Est-ce que c'est pour loger les tableaux de
l'école du plein air, ton Musée ? demanda Fagerolles
sans rire .

Gagnière admirait, d'un branle de la tête, en son-


geant à autre chose ; tandis que Claude et Sandoz,
par amitié, examinaient et s'intéressaient sincère-
ment.
Eh ! ce n'est pas mal, mon vieux, dit le pre-
mier. Les ornements sont encore d'une tradition joli-
ment bâtarde ... N'importe, ça va !
Jory, impatient, finit par l'interrompre .
Ah ! filons , voulez-vous ? Moi, je m'enrhume .
La bande reprit sa marche. Mais le pis était que ,
pour couper au plus court, il leur fallait traverser
*tout le Salon officiel ; et ils s'y résignèrent, malgré le
serment qu'ils avaient fait de n'y pas mettre les
pieds, par protestation. Fendant la foule, avançant
avec raideur , ils suivirent l'enfilade des salles , en
jetant à droite et à gauche des regards indignés. Ce
n'était plus le gai scandale de leur Salon à eux, les
tons clairs , la lumière exagérée du soleil . Des cadres
d'or pleins d'ombre se succédaient, des choses gour-
mées et noires, des nudités d'atelier jaunissant sous
des jours de cave, toute la défroque classique , l'his-
toire, le genre, le paysage , trempés ensemble au
fond du même cambouis de la convention . Une mé-
diocrité uniforme suintait des œuvres, la salissure
boueuse du ton qui les caractérisait , dans cette
bonne tenue d'un art au sang pauvre et dégénéré.
L'ŒUVRE . 169

Et ils pressaient le pas, et ils galopaient pour échap-


per à ce règne encore debout du bitume, condam-
nant tout en bloc avec leur belle injustice de sec-
taires, criant qu'il n'y avait là rien, rien, rien !
Enfin, ils s'échappèrent, et ils descendaient au jar-
din, lorsqu'ils rencontrèrent Mahoudeau et Chaîne .
Le premier se jeta dans les bras de Claude .
Ah ! mon cher, ton tableau, quel tempérament !
Le peintre, tout de suite, loua la Vendangeuse.
-Et toi, dis donc, tu leur en as fichu par la tête,
un morceau !
Mais la vue de Chaîne, auquel personne ne parlait
de sa Femme adultère, et qui errait silencieux, l'api-
toya. Il trouvait une mélancolie profonde à l'exé-
crable peinture, à la vie manquée de ce paysan,
victime des admirations bourgeoises . Toujours il lui
donnait la joie d'un éloge. Il le secoua amicalement,
il cria :
Très bien aussi, votre machine... Ah ! mon gail-
lard, le dessin ne vous fait pas peur !
Non, bien sûr ! déclara Chaîne, dont la face
s'était empourprée de vanité, sous les broussailles
noires de sa barbe .
Mahoudeau et lui se joignirent à la bande ; et le
premier demanda aux autres s'ils avaient vu le Se-
meur, de Chambouvard. C'était inouï, le seul mor-
ceau de sculpture du Salon. Tous le suivirent dans
le jardin, que la foule envahissait maintenant.
Tiens ! reprit Mahoudeau, en s'arrêtant au
milieu de l'allée centrale, il est justement devant son
Semeur, Chambouvard.
En effet, un homme obèse était là, campé forte-
ment sur ses grosses jambes, et s'admirant. La tête
dans les épaules, il avait une face épaisse et belle
15
170 LES ROUGON - MACQUART .

d'idole hindoue . On le disait fils d'un vétérinaire des


environs d'Amiens . A quarante-cinq ans, il était déjà
l'auteur de vingt chefs-d'œuvre, des statues simples
et vivantes, de la chair bien moderne, pétrie par un
ouvrier de génie, sans raffinement ; et cela au hasard
de la production, donnant ses œuvres comme un
champ donne son herbe, bon un jour, mauvais le
lendemain , dans l'ignorance absolue de ce qu'il
créait. Il poussait le manque de sens critique jusqu'à
ne pas faire de distinction, entre les fils les plus glo-
rieux de ses mains, et les détestables magots qu'il lui
arrivait de bâcler parfois. Sans fièvre nerveuse, sans
un doute, toujours solide et convaincu, il avait un
orgueil de dieu .
Étonnant, le Semeur ! murmura Claude, et
quelle bâtisse, et quel geste !
Fagerolles , qui n'avait pas regardé la statue, s'amu-
sait beaucoup du grand homme et de la queue de
jeunes disciples béants, qu'il traînait d'ordinaire à
sa suite .
-Regardez-les donc, ils communient, ma parole! ...
Et lui, hein ? quelle bonne tête de brute, transfigurée
dans la contemplation de son nombril !
Seul et à l'aise au milieu de la curiosité de tous,
Chambouvard s'ébahissait, de l'air foudroyé d'un
homme qui s'étonne d'avoir enfanté une pareille
œuvre . Il semblait la voir pour la première fois, il
n'en revenait point. Puis, un ravissement noya sa
face large , il dodelina de la tête, il éclata d'un rire
doux et invincible, en répétant à dix reprises :
-

C'est comique ... c'est comique ...


Toute sa queue, derrière lui, se pâmait, tandis
qu'il n'imaginait rien autre, pour dire l'adoration
où il était de lui-même .
L'ŒUVRE . 171

Mais il y eut un léger émoi : Bongrand, qui se pro-


menait, les mains derrière le dos, les yeux vagues,
venait de tomber sur Chambouvard ; et le public,
s'écartant, chuchotait, s'intéressait à la poignée de
main échangée par les deux artistes célèbres, l'un
court et sanguin, l'autre grand et frissonnant. On
entendit des mots de bonne camaraderie : « Toujours
des merveilles ! Parbleu ! Et vous , rien cette
année ? - Non, rien. Je me repose, je cherche .
Allons donc ! farceur, ça vient tout seul. Adieu !
Adieu ! » Déjà, Chambouvard, accompagné de sa
cour, s'en allait lentement au travers de la foule , avec
des regards de monarque heureux de vivre ; pendant
que Bongrand , qui avait reconnu Claude et ses amis ,
s'approchait d'eux, les mains fébriles , et leur dési-
gnait le sculpteur d'un mouvement nerveux du men-
ton , en disant :
En voilà un gaillard que j'envie ! Toujours croire
qu'on fait des chefs-d'œuvre !
Il complimenta Mahoudeau de sa Vendangeuse, se
montra paternel pour tous, avec sa large bonhomie,
son abandon de vieux romantique rangé, décoré .
Puis , s'adressant à Claude :
Eh bien ! qu'est-ce que je vous disais? Vous
avez vu , là-haut... Vous voici passé chef d'école.
Ah ! oui, répondit Claude, ils m'arrangent ...
C'est vous , notre maître à tous .
Bongrand eut son geste de vague souffrance, et il
se sauva, en disant :
Taisez-vous donc ! je ne suis pas même mon
maître ! ...

Un moment encore, la bande erra dans le jardin .


On était retourné voir la Vendangeuse, lorsque Jory
⚫ s'aperçut que Gagnière n'avait plus Irma Bécot à son
172 LES ROUGON - MACQUART .

bras . Ce dernier fut stupéfait : où diable pouvait- il


l'avoir perdue ? Mais quand Fagerolles lui eut conté
qu'elle s'en était allée dans la foule, avec deux mes-
sieurs , il se tranquillisa ; et il suivit les autres , plus
léger, soulagé de cette bonne fortune qui l'ahurissait .
Maintenant, on ne circulait qu'avec peine. Tous
les bancs étaient pris d'assaut, des groupes barraient
les allées , où la marche lente des promeneurs s'ar-
rêtait, refluait sans cesse autour des bronzes et des
marbres à succès. Du buffet encombré sortait un
ros murmure, un bruit de soucoupes et de cuil-
lers, qui s'ajoutait au frisson vivant de l'immense
nef. Les moineaux étaient remontés dans la forêt
des charpentes de fonte, on entendait leurs petits
cris aigus , le piaillement dont ils saluaient le soleil
à son déclin, sous les vitres chaudes . Il faisait lourd ,
une tiédeur humide de serre , un air immobile , affadi
d'une odeur de terreau fraîchement remué. Et, do-
minant cette houle du jardin , le fracas des salles du
premier étage, le roulement des pieds sur les plan-
chers de fer, ronflait toujours, avec sa clameur de
tempête battant la côte .
Claude, qui percevait nettement ce grondement
d'orage, finissait par n'avoir que lui, déchaîně ethur-
lant, dans les oreilles. C'étaient les gaietés de la foule ,
dont les huées et les rires soufflaient en ouragan de-
vant son tableau. Il eut un geste énervé, il s'écria :
- Ah ! çà, qu'est-ce que nous fichons, ici ? Moi , je
ne prends rien au buffet, ça pue l'Institut... Allons
boire une chope dehors, voulez-vous ?
Tous sortirent, les jambes cassées, la face tirée
et méprisante. Dehors, ils respirèrent bruyamment,
d'un air de délices , en rentrant dans la bonne nature
printanière. Quatre heures sonnaient à peine, le
L'ŒUVRE .. 173

soleil oblique enfilait les Champs-Élysées ; et tout


flambait, les queues serrées des équipages, les feuil-
lages neufs des arbres, les gerbes des bassins qui
jaillissaient et s'envolaient en une poussière d'or .
D'un pas de flânerie , ils descendirent , hésitèrent,
s'échouèrent enfin dans un petit café, le Pavillon de
la Concorde, à gauche, avant la place. La salle était
si étroite, qu'ils s'attablèrent au bord de la contre-
allée, malgré le froid tombant de la voûte des feuilles,
déjà touffue et noire. Mais, après les quatre rangées
de marronniers, au delà de cette bande d'ombre ver-
dâtre , ils avaient devant eux la chaussée ensoleillée
de l'avenue, ils y voyaient passer Paris à travers une
gloire, les voitures aux roues rayonnantes comme
des astres, les grands omnibus jaunes plus dorés que
des chars de triomphe, des cavaliers dont les mon-
tures semblaient jeter des étincelles, des piétons qui
se transfiguraient et resplendissaient dans la lumière .
Et, durant près de trois heures, en face de sa chope
restée pleine , Claude parla, discuta, dans une fièvre
croissante, le corps brisé, la tête grosse de toute la
peinture qu'il venait de voir. C'était, avec les cama-
rades , l'habituelle sortie du Salon, que, cette année-
là, passionnait encore la mesure libérale de l'Em-
pereur : un flot montant de théories, une griserie
d'opinións extrêmes qui rendait les langues pâteuses ,
toute la passion de l'art dont brûlait leur jeunesse .
Eh bien ! quoi ? criait-il , le public rit , il faut
faire l'éducation du public ... Au fond, c'est une vic-
toire. Enlevez deux cents toiles grotesques, et notre
Salon enfonce le leur. Nous avons la bravoure et
l'audace, nous sommes l'avenir... Oui, oui, on verra
plus tard, nous le tuerons, leur Salon. Nous y entre-
rons en conquérants, à coups de chef-d'œuvre ... Ris
15.
174 LES ROUGON - MACQUART.

donc, ris donc, grande bête de Paris, jusqu'à ce que


tu tombes à nos genoux !
Et , s'interrompant, il montrait d'un geste prophé-
tique l'avenue triomphale, où roulaient dans le soleil
le luxe et la joie de la ville. Son geste s'élargissait ,
descendait jusqu'à la place de la Concorde , qu'on
apercevait en écharpe, sous les arbres, avec une de
ses fontaines dont les nappes ruisselaient, un bout
fuyant de ses balustrades , et deux de ses statues ,
Rouen aux mamelles géantes, Lille qui avance l'énor-
mité de son pied nu .
Le plein air, ça les amuse ! reprit-il. Soit ! puis-
qu'ils le veulent, le plein air, l'école du plein air ! ...
Hein ? c'était entre nous, ça n'existait pas, hier, en
dehors de quelques peintres . Et voilà qu'ils lancent
le mot, ce sont eux qui fondent l'école... Oh ! je
veux bien, moi. Va pour l'école du plein air !
Jory s'allongeait des claques sur les cuisses .
Quand je te disais ! J'étais sûr, avec mes arti-
cles , de les forcer à mordre, ces crétins ! Ce que nous
allons les embêter, maintenant !
Mahoudeau chantait victoire , lui aussi, en ramenant
continuellement sa Vendangeuse, dont il expliquait
les hardiesses à Chaîne silencieux, qui seul écoutait ;
tandis que Gagnière , avec la raideur des timides
lâchés au travers de la théorie pure, parlait de guil-
lotiner l'Institut ; et Sandoz, par sympathie enflam-
mée de travailleur, et Dubuche, cédant à la conta-
gion de ses amitiés révolutionnaires, s'exaspéraient,
tapaient sur la table, avalaient Paris, dans chaque
gorgée de bière . Très calme, Fagerolles gardait son
sourire. Il les avait suivis par amusement, par le sin-
gulier plaisir qu'il trouvait à pousser les camarades
dans des farces qui tourneraient mal . Pendant qu'il
L'ŒUVRE . 175

fouettait leur esprit de révolte, il prenait justement


la ferme résolution de travailler désormais à obtenir
le prix de Rome : cette journée le décidait , il jugeait
imbécile de compromettre son talent davantage .
Le soleil baissait à l'horizon, il n'y avait plus qu'un
flot descendant de voitures , le retour du Bois , dans
l'or pâli du couchant. Et la sortie du Salon devait
s'achever, une queue défilait, des messieurs à tête
de critique, ayant chacun un catalogue sous le bras.
Gagnière s'enthousiasma brusquement.
-Ah ! Courajod, en voilà un qui a inventé le pay-
sage ! Avez-vous vu sa Mare de Gagny, au Luxembourg ?
Une merveille ! cria Claude. Il y a trente ans
que c'est fait, et on n'a encore rien fichu de plus
solide... Pourquoi laisse-t-on ça au Luxembourg ? Ça
devrait être au Louvre .
Mais Courajod n'est pas mort, dit Fagerolles .
Comment ! Courajod n'est pas mort ! On ne le
voit plus, on n'en parle plus.
Et ce fut une stupeur, lorsque Fagerolles affirma
que le maître paysagiste , âgé de soixante-dix ans ,
vivait quelque part, du côté de Montmartre, retiré
dans une petite maison, au milieu de poules, de
canards et de chiens. Ainsi, on pouvait se survivre ,
il y avait des mélancolies de vieux artistes , disparus
avant leur mort. Tous se taisaient, un frisson les
avait pris , lorsqu'ils aperçurent , passant au bras
d'un ami, Bongrand, la face congestionnée, le geste
inquiet, qui leur envoya un salut; et, presque der-
rière lui, au milieu de ses disciples, Chambouvard
se montra, riant très haut, tapant les talons, en maî-
tre absolu , certain de l'éternité.
Tiens ! tu nous lâches ? demanda Mahoudeau à
Chaîne, qui se levait.
176 LES ROUGON - MACQUART .

L'autre mâchonna dans sa barbe des paroles


sourdes ; et il partit, après avoir distribué des poi-
gnées de main.
- Tu sais qu'il va encore se payer ta sage-femme ,
dit Jory à Mahoudeau. Oui, l'herboriste, la femme
aux herbes qui puent... Ma parole ! j'ai vu ses yeux
flamber tout d'un coup ; ça le prend comme une rage
de dents, ce garçon ; et regarde-le courir, là-bas .
Le sculpteur haussa les épaules , au milieu des
rires .
Mais Claude n'entendait point. Maintenant, il en-
treprenait Dubuche sur l'architecture. Sans doute,
ce n'était pas mal, cette salle de Musée, qu'il expo-
sait ; seulement, ça n'apportait rien, on y retrouvait
une patiente marqueterie des formules de l'École.
Est-ce que tous les arts ne marchaient pas de front ?
est-ce que l'évolution qui transformait la littérature,
la peinture, la musique même , n'allait pas renouve-
ler l'architecture . Si jamais l'architecture d'un siècle
devait avoir un style à elle, c'était assurément celle
du siècle où l'on entrerait bientôt, un siècle neuf, un
terrain balayé, prêt à la reconstruction de tout, un
champ fraîchement ensemencé , dans lequel pous-
serait un nouveau peuple. Par terre , les temples
grecs qui n'avaient plus leurs raisons d'être sous
notre ciel, au milieu de notre société! par terre, les
cathédrales gothiques, puisque la foi aux légendes
était morte ! par terre, les colonnades fines, les den-
telles ouvragées de la Renaissance , ce renouveau
antique greffé sur le moyen-âge, des bijoux d'art où
notre démocratie ne pouvait se loger ! Et il voulait ,
il réclamait avec des gestes violents la formule archi-
tecturale de cette démocratie , l'œuvre de pierre qui
l'exprimerait, l'édifice où elle serait chez elle, quel
L'ŒUVRE . 177

que chose d'immense et de fort , de simple et de


grand , ce quelque chose qui s'indiquait déjà dans
nos gares , dans nos halles, avec la solide élégance
de leurs charpentes de fer, mais épuré encore, haussé
jusqu'à la beauté, disant la grandeur de nos conquêtes.
Eh ! oui, eh ! oui ! répétait Dubuche, gagné par
sa fougue . C'est ce que je veux faire, tu verras un
jour... Donne-moi le temps d'arriver, et quand je
serai libre , ah ! quand je serai libre !
La nuit venait, Claude s'animait de plus en plus ,
dans l'énervement de sa passion, d'une abondance,
d'une éloquence que les camarades ne lui connais-
saient pas. Tous s'excitaient à l'écouter, finissaient
par s'égayer bruyamment des mots extraordinaires
qu'il lançait ; et lui-même, étant revenu sur son ta-
bleau , en parlait avec une gaieté énorme, faisait la
charge des bourgeois qui regardaient , imitait la
gamme bête des rires. Sur l'avenue, couleur de cen-
dre, on ne voyait plus filer que les ombres de rares
voitures . La contre-allée était toute noire, [Link]
de glace tombait des arbres . Seul, un chant perdu
sortait d'un massif de verdure , derrière le café ,
quelque répétition au Concert de l'Horloge, la voix
sentimentale d'une fille s'essayant à la romance .
Ah ! m'ont-ils amusé , les idiots ! cria Claude
dans un dernier éclat. Entendez-vous, pour cent
mille francs, je ne donnerais pas ma journée !
Il se tut, épuisé. Personne n'avait plus de salive. Un
silence régna , tous grelottèrent sous l'haleine glacée
qui passait. Et ils se séparèrent avec des poignées de
main lasses , dans une sorte de stupeur . Dubuche
dînait en ville. Fagerolles avait un rendez-vous. Vai-
nement , Jory, Mahoudeau et Gagnière voulurent
entraîner Claude chez Foucart , un restaurant à vingt-
178 LES ROUGON - MACQUART .

cing sous : déjà Sandoz l'emmenait à son bras, inquiet


de le voir si gai.
- Allons, viens, j'ai promis à ma mère de rentrer.
Tu mangeras un morceau avec nous , et ce sera
gentil, nous finirons la journée ensemble.
Tous deux descendirent le quai, le long des Tui-
leries , serrés l'un contre l'autre , fraternellement.
Mais, au pont des Saints-Pères , le peintre s'arrêta net.
Comment, tu me quittes ! s'écria Sandoz. Puis-
que tu dînes avec moi !
Non, merci , j'ai trop mal à la tête ... Je rentre
me coucher.
Et il s'obstina sur cette excuse .
Bon! bon ! finit par dire l'autre en souriant, on
ne te voit plus, tu vis dans le mystère... Va, mon
vieux, je ne veux pas te gêner.
Claude retint un geste d'impatience, et, laissant
son ami passer le pont, il continua de filer tout seul
par les quais. Il marchait les bras ballants, le nez à
terre , sans rien voir, à longues enjambées de som-
nambule que l'instinct conduit. Quai de Bourbon,
devant sa porte, il leva les yeux, étonné qu'un fiacre
attendît là , arrêté au bord du trottoir, lui barrant le
chemin . Et ce fut du même pas mécanique qu'il
entra chez la concierge, pour prendre sa clef.
Je l'ai donnée à cette dame , cria madame
Joseph du fond de la loge. Cette dame est là-haut.
- Quelle dame ? demanda-t-il effaré.
Cette jeune personne... Voyons , vous savez
bien ? celle qui vient toujours .
Il ne savait plus , il se décida à monter, dans une
confusion extrême d'idées . La clef se trouvait sur la
porte, qu'il ouvrit, puis qu'il referma, sans hâte.
Claude resta un moment immobile . L'ombre avait
L'ŒUVRE . 179

envahi l'atelier , une ombre violâtre qui pleuvait


de la baie vitrée en un mélancolique crépuscule ,
noyant les choses. Il ne voyait plus nettement le
parquet, où les meubles, les toiles , tout ce qui traînait
vaguement, semblait se fondre, comme dans l'eau
dormante d'une mare. Mais, assise au bord du divan ,
se détachait une forme sombre, raidie par l'attente,
anxieuse et désespérée au milieu de cette agonie du
jour. C'était Christine, il l'avait reconnue .
Elle tendit les mains , elle murmura d'une voix
basse et entrecoupée :
Il y a trois heures, oui , trois heures que je suis
là, toute seule, à écouter... Au sortir de là- bas , j'ai pris
une voiture, et je ne voulais que venir, puis rentrer
vite... Mais je serais restée la nuit entière, je ne pou-
vais pas m'en aller, sans vous avoir serré les mains .
Elle continua, elle dit son désir violent de voir le
tableau, son escapade au Salon, et comment elle
était tombée dans la tempête des rires, sous les
huées de tout ce peuple. C'était elle qu'on sifflait
ainsi , c'était sur sa nudité que crachaient les gens,
cette nudité dont le brutal étalage, devant la blague
de Paris, l'avait étranglée dès la porte. Et, prise
d'une terreur folle, éperdue de souffrance et de
honte , elle s'était sauvée, comme si elle avait senti
ces rires s'abattre sur sa peau nue, la cingler au
sang de coups de fouet. Mais elle s'oubliait mainte-
nant, elle ne songeait qu'à lui, bouleversée par l'idée
du chagrin qu'il devait avoir, grossissant l'amertume
de cet échec de toute sa sensibilité de femme, dé-
bordant d'un besoin de charité immense .
O mon ami, ne vous faites pas de peine ! ..
Je voulais vous voir et vous dire que ce sont des ja-
loux, que je le trouve très bien, ce tableau , que je
180 LES ROUGON - MACQUART .

suis très fière et très heureuse de vous avoir aidé ,


d'en être un peu, moi aussi...
Il l'écoutait bégayer ardemment ces tendresses .
toujours immobile ; et, brusquement, il s'abattit de-
vant elle , il laissa tomber la tête sur ses genoux, en
éclatant en larmes . Toute son excitation de l'après-
midi, sa bravoure d'artiste sifflé, sa gaieté et sa vio-
lence, crevaient là, en une crise de sanglots qui le
suffoquait . Depuis la salle où les rires l'avaient souf-
fleté, il les entendait le poursuivre comme une meute
aboyante, là-bas aux Champs-Élysées, puis le long
de la Seine, puis à présent encore chez lui , derrière
son dos . Sa force entière s'en était allée, il se sen-
tait plus débile qu'un enfant ; et il répéta, roulant
sa tête, la voix éteinte, le geste vague :
-

Mon Dieu ! que je souffre !


Alors, elle, des deux poings, le remonta jusqu'à sa
bouche, dans un emportement de passion. Elle le baisa,
elle lui souffla jusqu'au cœur, d'une haleine chaude :
Tais -toi, tais-toi, je t'aime !
Ils s'adoraient, leur camaraderie devait aboutir à
ces noces, sur ce divan, dans l'aventure de ce ta-
bleau qui peu à peu les avait unis. Le crépuscule
les enveloppa, ils restèrent aux bras l'un de l'autre ,
anéantis , en larmes sous cette première joie d'a-
mour . Près d'eux, au milieu de la table, les lilas
qu'elle avait envoyés le matin, embaumaient la nuit ;
et les parcelles d'or éparses , envolées du cadre, lui-
saient seules d'un reste de jour, pareilles à un four-
millement d'étoiles .
VI

Le soir, comme il la tenait encore dans ses bras ,


il lui avait dit :
Reste !

Mais elle s'était dégagée d'un effort.


Je ne peux pas, il faut que je rentre .
Alors, demain... Je t'en prie, reviens demain.
Demain , non, c'est impossible ... Adieu, à bien-
tôt!
Et, le lendemain, dès sept heures, elle était là,
rouge du mensonge qu'elle avait fait à madame Van-
zade : une amie de Clermont qu'elle devait aller
chercher à la gare, et avec qui elle passerait la
journée .
Claude, ravi de la posséder ainsi tout un jour,
voulut l'emmener à la campagne, par un besoin de
l'avoir à lui seul, très loin, sous le grand soleil . Elle
fut enchantée, ils partirent comme des fous, arri-
vèrent à la gare Saint- Lazare juste pour sauter dans
un train du Havre. Lui, connaissait après Mantes
un petit village, Bennecourt, où était une auberge
d'artistes, qu'il avait envahie parfois avec des cama
16
182 LES ROUGON - MACQUART.

rades ; et, sans s'inquiéter des deux heures de che-


min de fer, il la conduisait déjeuner là, comme il
l'aurait menée à Asnières . Elle s'égaya beaucoup de
ce voyage qui n'en finissait plus. Tant mieux, si c'était
au bout du monde ! Il leur semblait que le soir ne
devait jamais venir.
A dix heures, ils descendirent à Bonnières ; ils
prirent le bac, un vieux bac craquant et filant sur sa
chaîne ; car Bennecourt se trouve de l'autre côté de
la Seine. La journée de mai était splendide, les petits
flots se pailletaient d'or au soleil, les jeunes feuillages
verdissaient tendrement, dans le bleu sans tache . Et,
au delà des îles, dont la rivière est peuplée en cet
endroit, quelle joie que cette auberge de campagne,
avec son petit commerce d'épicerie, sa grande salle
qui sentait la lessive, sa vaste cour pleine de fumier,
où barbotaient des canards !
Hé ! père Faucheur, nous venons déjeuner...
Une omelette, des saucisses, du fromage .
Est-ce que vous coucherez, monsieur Claude ?
Non, non, une autre fois ... Et du vin blanc,
hein ! du petit rose qui gratte la gorge .
Déjà , Christine avait suivi la mère Faucheur dans
la basse-cour ; et, quand cette dernière revint avec
des œufs , elle demanda au peintre, avec son rire
sournois de paysanne :
C'est donc que vous êtes marié, à cette heure ?
Dame ! répondit-il rondement, il le faut bien,
puisque je suis avec ma femme.
Le déjeuner fut exquis, l'omelette trop cuite, les
saucisses trop grasses, le pain d'une telle dureté,
qu'il dut lui couper des mouillettes, pour qu'elle ne
s'abîmât pas le poignet. Ils burent deux bouteilles ,
en entamèrent une troisième, si gais, si bruyants,
L'ŒUVRE . 183

qu'ils s'étourdissaient eux-mêmes, dans la grande


salle où ils mangeaient seuls. Elle, les joues ardentes ,
affirmait qu'elle était grise ; et jamais ça ne lui était
arrivé , et elle trouvait ça drôle, oh ! si drôle, riant à
ne plus pouvoir se retenir.
Allons prendre l'air, dit-elle enfin .
C'est ça, marchons un peu ... Nous repartons à
quatre heures , nous avons trois heures devant nous .
Ils remontèrent Bennecourt, qui aligne ses maisons
jaunes, le long de la berge, sur près de deux kilo-
mètres . Tout le village était aux champs, ils ne ren-
contrèrent que trois vaches, conduites par une petite
fille. Lui, du geste, expliquait le pays, semblait savoir
où il allait ; et, quand ils furent arrivés à la dernière
maison, une vieille bâtisse, plantée sur le bord de la
Seine, en face des coteaux de Jeufosse, il en fit le
tour, entra dans un bois de chênes, très touffu.
C'était le bout du monde qu'ils cherchaient l'un et
l'autre, un gazon d'une douceur de velours, un abri
de feuilles, où le soleil seul pénétrait, en minces
flèches de flamme. Tout de suite, leurs lèvres s'uni-
rent dans un baiser avide, et elle s'était abandonnée ,
et il l'avait prise, au milieu de l'odeur fraîche des
herbes foulées . Longtemps, ils restèrent à cette place,
attendris maintenant, avec des paroles rares et basses ,
occupés de la seule caresse de leur haleine , comme
en extase devant les points d'or qu'ils regardaient
luire au fond de leurs yeux bruns .
Puis, deux heures plus tard, quand ils sortirent
du bois, ils tressaillirent : un paysan était là, sur la
porte grande ouverte de la maison, et qui paraissait
les avoir guettés de ses yeux rapetissés de vieux loup.
Elle devint toute rose, tandis que lui criait, pour
cacher sa gêne :
184 LES ROUGON - MACQUART .

Tiens ! le père Poirette ... C'est donc à vous , la


cambuse?
Alors, le vieux raconta avec des larmes que ses
locataires étaient partis sans le payer, en lui laissant
leurs meubles . Et il les invita à entrer .
Vous pouvez toujours voir, peut-être que vous
connaissez du monde... Ah ! il y en a, des Parisiens ,
qui seraient contents ! ... Trois cents francs par an
avec les meubles, n'est-ce pas que c'est pour rien ?
Curieusement, ils le suivirent. C'était une grande
lanterne de maison, qui semblait taillée dans un
hangar : en bas, une cuisine immense et une salle
où l'on aurait pu faire danser ; en haut, deux pièces
également, si vastes, qu'on s'y perdait. Quant aux
meubles , ils consistaient en un lit de noyer, dans l'une
des chambres , et en une table et des ustensiles de
ménage , qui garnissaient la cuisine . Mais, devant la
maison, le jardin abandonné, planté d'abricotiers
magnifiques , se trouvait envahi de rosiers géants ,
couverts de roses ; tandis que, derrière, allant jus-
qu'au bois de chênes , il y avait un petit champ de
pommes de terre, enclos d'une haie vive.
Je laisserai les pommes de terre, dit le père
Poirette .
Claude et Christine s'étaient regardés, dans un de
ces brusques désirs de solitude et d'oubli qui alan-
guissent les amants . Ah ! que ce serait bon de s'aimer
là, au fond de ce trou, si loin des autres ! Mais ils
sourirent, est- ce qu'ils pouvaient ? ils avaient à peine
le temps de reprendre le train, pour rentrer à Paris .
Et le vieux paysan, qui était le père de madame Fau-
cheur, les accompagna le long de la berge ; puis,
comme ils montaient dans le bac, il leur cria, après
tout un combat intérieur :
L'ŒUVRE . 185

- Vous savez, ce sera deux cent cinquante francs ...


Envoyez-moi du monde .
A Paris , Claude accompagna Christine jusqu'à l'hô-
tel de madame Vanzade . Ils étaient devenus très
tristes , ils échangèrent une longue poignée de main,
désespérée et muette, n'osant s'embrasser.
Une vie de tournent commença. En quinze jours ,
elle ne put venir que trois fois ; et elle accourait, es-
soufflée , n'ayant que quelques minutes à elle, car
justement la vieille dame se montrait exigeante. Lui,
la questionnait, inquiet de la voir pâlie, énervée, les
yeux brillants de fièvre . Jamais elle n'avait tant souf-
fert de cette maison pieuse, de ce caveau, sans air et
sans jour, où elle se mourait d'ennui. Ses étourdis-
sements l'avaient reprise, le manque d'exercice fai-
sait battre le sang à ses tempes. Elle lui avoua qu'elle
s'était évanouie , un soir, dans sa chambre, comme
tout d'un coup étranglée par une main de plomb. Et
elle n'avait pas de paroles mauvaises contre sa maî-
tresse , elle s'attendrissait au contraire : une pauvre
créature si vieille, si infirme, si bonne, qui l'appelait
sa fille ! Cela lui coûtait comme une vilaine action,
chaque fois qu'elle l'abandonnait, pour courir chez
son amant .
Deux semaines encore se passèrent. Les men-
songes dont elle devait payer chaque heure de liberté,
lui devinrent intolérables. Maintenant, c'était fré-
missante de honte qu'elle rentrait dans cette maison
rigide , où son amour lui semblait une tache. Elle
s'était donnée, elle l'aurait crié tout haut, et son
honnêteté se révoltait à cacher cela comme une
faute, à mentir bassement, ainsi qu'une servante qui
craint un renvoi .
Enfin, un soir, dans l'atelier, au moment où elle
16 .
186 LES ROUGON - MACQUART .

partait une fois encore, Christine se jeta entre les


bras de Claude, éperdument, sanglotant de souf-
france et de passion .
Ah ! je ne peux pas, je ne peux pas... Garde-moi
donc , empêche -moi de retourner là-bas !
Il l'avait saisie, il l'embrassait à l'étouffer.
Bien vrai ? tu m'aimes ! Oh ! cher amour ! ... Mais
je n'ai rien, moi, et tu perdrais tout. Est-ce que je
puis tolérer que tu te dépouilles ainsi ?
Elle sanglota plus fort, ses paroles bégayées se
brisaient dans ses larmes .
Son argent, n'est-ce pas ? ce qu'elle me laisse-
rait... Tu crois donc que je calcule ? Jamais je n'y
ai songé, je te le jure. Ah ! qu'elle garde tout et
que je sois libre ! ... Moi, je ne tiens à rien ni à per-
sonne, je n'ai aucun parent, ne m'est-il pas permis
de faire ce que je veux ? Je ne demande point que tu
m'épouses, je demande seulement à vivre avec toi...
Puis, dans un dernier sanglot de torture :
Ah ! tu as raison, c'est mal de l'abandonner,
cette pauvre femme ! Ah! je me méprise, je voudrais
avoir la force ... Mais je t'aime trop, je souffre trop,
je ne peux pourtant pas en mourir.
Reste ! reste ! cria-t-il. Et que ce soient les autres
qui meurent, il n'y a que nous deux !
Il l'avait assise sur ses genoux, tous deux pleu-
raient et riaient, en jurant au milieu de leurs baisers
qu'ils ne se sépareraient jamais, jamais plus .
Ce fut une folie. Christine quitta brutalement ma-
dame Vanzade, emporta sa malle, dès le lendemain.
Tout de suite, Claude et elle avaient évoqué la vieille
maison déserte de Bennecourt, les rosiers géants,
les pièces immenses. Ah ! partir, partir sans perdre
une heure, vivre au bout de la terre, dans la dou
L'ŒUVRE . 187

ceur de leur jeune ménage ! Elle, joyeuse, battait des


mains . Lui , saignant encore de son échec du Salon,
ayant le besoin de se reprendre, aspirait à ce grand
repos de la bonne nature ; et il aurait là-bas le vrai
plein air, il travaillerait dans l'herbe jusqu'au cou,
il rapporterait des chefs-d'œuvre . En deux jours,
tout fut prêt, le congé de l'atelier donné , les quatre
meubles portés au chemin de fer. Une chance heu-
reuse leur était advenue, une fortune, cinq cents
francs payés par le père Malgras, pour un lot d'une
vingtaine de toiles , qu'il avait triées au milieu des
épaves du déménagement. Ils allaient vivre comme
des princes , Claude avait sa rente de mille francs ,
Christine apportait quelques économies, un trous-
seau , des robes. Et ils se sauvèrent, une véritable
fuite, les amis évités, pas même prévenus par une
lettre, Paris dédaigné et lâché avec des rires de sou-
lagement.
Juin s'achevait, une pluie torrentielle tomba pen-
dant la semaine de leur installation ; et ils découvri-
rent que le père Poirette, avant de signer avec eux,
avait enlevé la moitié des ustensiles de cuisine . Mais
la désillusion restait sans prise, ils pataugaient avec
délices sous les averses, ils faisaient des voyages de .
trois lieues, jusqu'à Vernon, pour acheter des assiet-
tes et des casseroles, qu'ils rapportaient en triom-
phe. Enfin, ils furent chez eux, n'occupant en haut
qu'une des deux chambres , abandonnant l'autre aux
souris, transformant en bas la salle à manger en un
vaste atelier, surtout heureux, amusés comme des
enfants, de manger dans la cuisine, sur une table de
sapin , près de l'âtre où chantait le pot-au-feu. Ils
avaient pris pour les servir une fille du village, qui
venait le matin et s'en allait le soir, Mélie, une nièce
188 LES ROUGON - MACQUART .

des Faucheur, dont la stupidité les enchantait. Non,


on n'en aurait pas trouvé une plus bête dans tout le
département !
Le soleil ayant reparu, des journées adorables se
suivirent, des mois coulèrent dans une félicité mo-
notone . Jamais ils ne savaient la date, et ils confon-
daient tous les jours de la semaine. Le matin, ils
s'oubliaient très tard au lit, malgré les rayons qui
ensanglantaient les murs blanchis de la chambre ,
à travers les fentes des volets. Puis, après le dé-
jeuner, c'étaient des flâneries sans fin, de grandes
courses sur le plateau planté de pommiers , par des
chemins herbus de campagne, des promenades le
long de la Seine, au milieu des prés , jusqu'à la Ro-
che-Guyon, des explorations plus lointaines, de vé-
ritables voyages de l'autre côté de l'eau, dans les
champs de blé de Bonnières et de Jeufosse. Un bour-
geois , forcé de quitter le pays, leur avait vendu un
vieux canot trente francs ; et ils avaient aussi la
rivière , ils s'étaient pris pour elle d'une passion
de sauvages , y vivant des jours entiers , naviguant,
découvrant des terres nouvelles , restant cachés sous
les saules des berges , dans les petits bras noirs
d'ombre. Entre les îles semées au fil de l'eau, il y
avait toute une cité mouvante et mystérieuse, un
lacis de ruelles par lesquelles ils filaient doucement ,
frôlés de la caresse des branches basses , seuls au
monde avec les ramiers et les martins-pêcheurs .
Lui, parfois , devait sauter sur le sable, les jambes
nues , pour pousser le canot. Elle, vaillante, maniait
les rames, voulait remonter les courants les plus
durs , glorieuse de sa force. Et, le soir, ils mangeaient
des soupes aux choux dans la cuisine, ils riaient de la
bêtise de Mélie dont ils avaient ri la veille ; puis, dès
L'ŒUVRE . 189

neuf heurés, ils étaient au lit, dans le vieux lit de


noyer , vaste à y loger une famille, et où ils faisaient
leurs douze heures, jouant dès l'aube à se jeter les
oreillers, puis se rendormant, leurs bras à leurs
cous .

Chaque nuit, Christine disait :


Maintenant, mon chéri, tu vas me promettre
une chose ; c'est que tu travailleras demain .
Oui, demain, je te le jure.
Et tu sais , je me fâche, cette fois... Est-ce que
c'est moi qui t'empêche ?
Toi , quelle idée ! ... Puisque je suis venu pour
travailler, que diable ! Demain, tu verras .
Le lendemain, ils repartaient en canot ; elle-même
le regardait avec un sourire gêné , quand elle le
voyait n'emporter ni toile ni couleurs ; puis, elle
l'embrassait en riant, fière de sa puissance, tou-
chée de ce continuel sacrifice qu'il lui faisait. Et
c'étaient de nouvelles remontrances attendries : de-
main, oh ! demain, elle l'attacherait plutôt devant sa
toile !
Claude, cependant, fit quelques tentatives de tra-
vail . Il commença une étude du coteau de Jeufosse ,
avec la Seine au premier plan ; mais , dans l'île où il
s'était installé, Christine le suivait, s'allongeait sur
l'herbe, près de lui, les lèvres entr'ouvertes, les yeux
noyés au fond du bleu ; et elle était si désirable dans
ces verdures , dans ce désert où seules passaient les
voix murmurantes de l'eau , qu'il lâchait sa palette à
chaque minute , couché près d'elle, tous les deux
anéantis et bercés par laterre. Une autre fois , au-des-
sus de Bennecourt, une vieille ferme le séduisit, abri-
tée de pommiers antiques, qui avaient grandi comme
des chênes . Deux jours de suite, il y vint ; seulement,
190 LES ROUGON - MACQUART.

le troisième, elle l'emmena au marché de Bonnières ,


pour acheter des poules ; la journée suivante fut en-
core perdue , la toile avait séché, il s'impatienta à
la reprendre, et finalement l'abandonna. Pendant
toute la saison chaude, il n'eut ainsi que des velléités,
des bouts de tableau ébauchés à peine, quittés au
moindre prétexte , sans un effort de persévérance . Sa
passion de travail, cette fièvre de jadis qui le mettait
debout dès l'aube, bataillant contre la peinture re-
belle, semblait s'en être allée, dans une réaction d'in-
différence et de paresse ; et, délicieusement, comme
après les grandes maladies , il végétait, il goûtait la
joie unique de vivre par toutes les fonctions de son
corps .
Aujourd'hui, Christine seule existait. C'était elle
qui l'enveloppait de cette haleine de flamme, où
s'évanouissaient ses volontés d'artiste. Depuis le
baiser ardent, irréfléchi, qu'elle lui avait posé aux
lèvres la première, une femme était née de la jeune
fille , l'amante qui se débattait chez la vierge, qui
gonflait sa bouche grande et l'avançait, dans la car-
rure du menton. Elle se révélait ce qu'elle devait.
être, malgré sa longue honnêteté : une chair de pas-
sion, une de ces chairs sensuelles , si troublantes ,
quand elles se dégagent de la pudeur où elles dor-
ment. D'un coup et sans maître, elle savait l'amour,
elle y apportait l'emportement de son innocence ;
et, elle ignorante jusque-là, lui presque neuf encore,
faisant ensemble les découvertes de la volupté, s'exal-
taient dans le ravissement de cette initiation com-
mune . Il s'accusait de son ancien mépris : fallait-il
être sot, de dédaigner en enfant des félicités qu'on
n'avait pas vécues ! Désormais, toute sa tendresse de
la chair de la femme, cette tendresse dont il épuisait
L'ŒUVRE . 191

autrefois le désir dans ses œuvres , ne le brûlait plus


que pour ce corps vivant, souple et tiède, qui était
son bien. Il avait cru aimer les jours frisant sur les
gorges de soie, les beaux tons d'ambre pâle qui dorent
la rondeur des hanches, le modelé douillet des ventres
purs. Quelle illusion de rêveur ! A cette heure seule-
ment, il le tenait à pleins bras, ce triomphe de pos-
śéder son rêve, toujours fuyant jadis sous sa main
impuissante de peintre. Elle se donnait entière, il la
prenait, depuis sa nuque jusqu'à ses pieds , il la ser-
rait d'une étreinte à la faire sienne, à l'entrer au fond
de sa propre chair. Et elle, ayant tué la peinture,
heureuse d'être sans rivale, prolongeait les noces .
Au lit, le matin, c'étaient ses bras ronds, ses jambes
douces qui le gardaient si tard, comme lié par des
chaînes, dans la fatigue de leur bonheur ; en canot,
lorsqu'elle ramait, il se laissait emporter sans force,
ivre, rien qu'à regarder le balancement de ses reins ;
sur l'herbe des îles, les yeux au fond de ses yeux, il
restait en extase des journées, absorbé par elle, vidé
de son cœur et de son sang. Et toujours, et partout,
ils se possédaient, avec le besoin inassouvi de se
posséder encore .
Une des surprises de Claude était de la voir rougir
pour le moindre gros mot qui lui échappait . Les
a
jupes rattachées, elle souriait d'un air de gêne, dé-
tournait la tête, aux allusions gaillardes. Elle n'aimait
pas ça. Et, à ce propos, un jour, ils se fâchèrent
presque .
C'était, derrière leur maison, dans le petit bois de
chênes , où ils allaient parfois, en souvenir du baiser
qu'ils y avaient échangé, lors de leur première visite
à Bennecourt. Lui , travaillé d'une curiosité, l'interro-
geait sur sa vie de couvent. Il la tenait à la taille, la
192 LES ROUGON - MACQUART.

chatouillait de son souffle , derrière l'oreille , en tå-


chant de la confesser. Que savait-elle de l'homme , là-
bas ? qu'en disait- elle avec ses amies ? quelle idée se
faisait- elle de ça ?
Voyons, mon mimi, conte-moi un peu... Est-ce
que tu te doutais ?
Mais elle avait son rire mécontent, elle essayait de
se dégager.
Es -tu bête ! laisse-moi donc ! ... A quoi ça
t'avance-t- il ?
Ça m'amuse ... Alors, tu savais ?
Elle eut un geste de confusion, les joues envahies
de rougeur .
Mon Dieu ! comme les autres , des choses ...
Puis , en se cachant la face contre son épaule :
On est bien étonnée tout de même .
Il éclata de rire , la serra follement, la couvrit
d'une pluie de baisers . Mais, quand il crut l'avoir
conquise et qu'il voulut obtenir ses confidences, ainsi
que d'un camarade qui n'a rien à cacher, elle s'é-
chappa en phrases fuyantes, elle finit par bouder,
muette, impénétrable . Et jamais elle n'en avoua plus
long, même à lui qu'elle adorait. Il y avait là ce
fond que les plus franches gardent, cet éveil de leur
sexe dont le souvenir demeure enseveli et comme
sacré. Elle était très femme, elle se réservait, en se
donnant toute .
Pour la première fois, ce jour-là, Claude sentit
qu'ils restaient étrangers . Une impression de glace,
le froid d'un autre corps, l'avait saisi . Est-ce que
rien de l'un ne pouvait donc pénétrer dans l'autre ,
quand ils s'étouffaient , entre leurs bras éperdus ,
avides d'étreindre toujours davantage, au delà même
de la possession ?
L'ŒUVRE . 193

Les jours passaient cependant, et ils ne souffraient


point de la solitude. Aucun besoin d'une distraction,
d'une visite à faire ou à recevoir, ne les avait encore
sortis d'eux-mêmes . Les heures qu'elle ne vivait pas
près de lui, à son cou, elle les employait en ména-
gère bruyante, bouleversant la maison par de grands
nettoyages que Mélie devait exécuter sous ses yeux,
ayant des fringales d'activité qui la faisaient se battre
en personne contre les trois casseroles de la cuisine .
Mais le jardin surtout l'occupait : elle abattait des
moissons de roses sur les rosiers géants, armée d'un
sécateur, les mains déchirées par les épines ; elle
s'était donné une courbature à vouloir cueillir les
abricots , dont elle avait vendu la récolte deux cents
francs aux Anglais qui battent le pays chaque année ;
et elle en tirait une vanité extraordinaire, elle rêvait
de vivre des produits du jardin. Lui, mordait moins
à la culture . Il avait mis son divan dans la vaste salle
transformée en atelier, il s'y allongeait pour la re-
garder semer et planter, par la fenêtre grande ou-
verte . C'était une paix absolue, la certitude qu'il ne
viendrait personne , que pas un coup de sonnette
ne le dérangerait, à aucun moment de la journée.
Il poussait si loin cette peur du dehors , qu'il évitait
de passer devant l'auberge des Faucheur, dans la con-
tinuelle crainte de tomber sur une bande de cama-
rades , débarqués de Paris. De tout l'été, pas une
âme ne se montra. Il répétait chaque soir, en mon-
tant se coucher, que tout de même c'était une rude
chance .
Une seule plaie secrète saignait au fond de cette
joie . Après la fuite de Paris, Sandoz ayant su l'adresse
et ayant écrit, demandant s'il pouvait aller le voir,
Claude n'avait pas répondu. Une brouille s'en était
17
194 LES ROUGON - MACQUART .

suivie , et cette vieille amitié semblait morte. Chris-


tine s'en désolait , car elle sentait bien qu'il avait
rompu pour elle . Continuellement, elle en parlait, ne
voulant pas le fâcher avec ses amis, exigeant qu'il
les rappelât . Mais , s'il promettait d'arranger les
choses, il n'en faisait rien. C'était fini, à quoi bon
revenir sur le passé ?
Vers les derniers jours de juillet, l'argent deve-
nant rare, il dut se rendre à Paris, pour vendre au
père Malgras une demi-douzaine d'anciennes études ;
et, en l'accompagnant à la gare, elle lui fit jurer
d'aller serrer la main à Sandoz . Le soir, elle était là
de nouveau, devant la station de Bonnières , qui l'at-
tendait .
Eh bien ! l'as-tu vu , vous êtes-vous embrassés ?
Il se mit à marcher près d'elle, muet d'embarras .
Puis, d'une voix sourde :
Non , je n'ai pas eu le temps .
Alors, elle dit, navrée, tandis que deux grosses
larmes noyaient ses yeux :
Tu me fais beaucoup de peine .
Et, comme ils étaient sous les arbres, il la baisa au
visage , en pleurant lui aussi, en la suppliant de ne
pas augmenter son chagrin. Est-ce qu'il pouvait
changer la vie ? N'était-ce point assez déjà d'être
heureux ensemble ?
Pendant ces premiers mois, ils firent une seule
rencontre . C'était au-dessus de Bennecourt, en re-
montant du côté de la Roche-Guyon. Ils suivaient
un chemin désert et boisé, un de ces délicieux che-
mins creux , lorsque , à un détour , ils tombèrent
sur trois bourgeois en promenade, le père, la mère
et la fille. Justement , se croyant bien seuls , ils
s'étaient pris à la taille, en amoureux qui s'oublient
L'ŒUVRE . 195

derrière les haies : elle, ployée, abandonnait ses


lèvres ; lui, rieur, avançait les siennes ; et la surprise
fut si vive, qu'ils ne se dérangèrent point, toujours
liés d'une étreinte, marchant du même pas ralenti .
Saisie , la famille restait collée contre un des talus , le
père gros et apoplectique, la mère d'une maigreur de
couteau, la fille réduite à rien, déplumée comme un
oiseau malade, tous les trois laids et pauvres du sang
vicié de leur race. Ils étaient une honte, en pleine
vie de la terre, sous le grand soleil . Et, soudain , la
triste enfant qui regardait passer l'amour avec des
yeux stupéfaits, fut poussée par son père, emmenée
par sa mère, hors d'eux, exaspérés de ce baiser libre ,
demandant s'il n'y avait donc plus de police dans nos
campagnes ; tandis que, toujours sans hâte, les deux
amoureux s'en allaient triomphants, dans leur gloire .
Claude pourtant s'interrogeait , la mémoire hési-
tante . Où diable avait-il vu ces têtes-là , cette dé-
chéance bourgeoise, ces faces déprimées et tassées,
qui suaient les millions gagnés sur le pauvre monde ?
C'était assurément dans une circonstance grave de sa
vie. Et il se souvint, il reconnut les Margaillan , cet
entrepreneur que Dubuche promenait au Salon des
Refusés , et qui avait ri devant son tableau , d'un rire
tonnant d'imbécile. Deux cents pas plus loin, comme
il débouchait avec Christine du chemin creux, et qu'ils
se trouvaient en face d'une vaste propriété , une
grande bâtisse blanche entourée de beaux arbres, ils
apprirent d'une vieille paysanne que la Richaudière,
comme on la nommait, appartenait aux Margaillan
depuis trois années . Ils l'avaient payée quinze cent
mille francs et ils venaient d'y faire des embellisse-
ments pour plus d'un million .
-

Voilà un coin du pays où l'on ne nous repren


196 LES ROUGON - MACQUART .

dra guère , dit Claude en redescendant vers Benne-


court. Ils gâtent le paysage, ces monstres !
Mais , dès le milieu d'août , un gros événement
changea leur vie : Christine était enceinte, et elle ne
s'en apercevait qu'au troisième mois, dans son insou-
ciance d'amoureuse . Ce fut d'abord une stupeur pour
elle et pour lui, jamais ils n'avaient songé que cela
pût arriver. Puis , ils se raisonnèrent, sans joie pour-
tant, lui troublé de ce petit être qui allait venir com-
pliquer l'existence, elle saisie d'une angoisse qu'elle
ne s'expliquait pas, comme si elle eût craint que cet
accident-là ne fût la fin de leur grand amour. Elle
pleura longtemps à son cou, il tâchait vainement de
la consoler, étranglé de la même tristesse sans nom.
Plus tard, quand ils se furent habitués, ils s'atten-
drirent sur le pauvre petit, qu'ils avaient fait sans
le vouloir, le jour tragique où elle s'était livrée à lui,
dans les larmes, sous le crépuscule navré qui noyait
l'atelier : les dates y étaient, ce serait l'enfant de la
souffrance et de la pitié, souffleté à sa conception
du rire bête des foules. Et, dès lors, comme ils n'é-
taient pas méchants, ils l'attendirent, le souhaitè-
rent même , s'occupant déjà de lui et préparant tout
pour sa venue.
L'hiver eut des froids terribles, Christine fut rete-
nue par un gros rhume dans la maison mal close,
qu'on ne parvenait pas à chauffer. Sa grossesse lui
causait de fréquents malaises, elle restait accroupie
devant le feu, elle était obligée de se fâcher, pour
que Claude sortît sans elle, fit de longues marches
sur la terre gelée et sonore des routes. Et lui, pen-
dant ces promenades, en se retrouvant seul après
des mois de continuelle existence à deux, s'étonnait
de la façon dont avait tourné sa vie, en dehors de sa
L'ŒUVRE . 197

volonté. Jamais il n'avait voulu ce ménage, même


avec elle ; il en aurait eu l'horreur, si on l'avait con-
sulté ; et ça s'était fait cependant, et ça n'était plus
à défaire ; car, sans parler de l'enfant, il était de
ceux qui n'ont point le courage de rompre. Évidem-
ment, cette destinée l'attendait, il devait s'en tenir
à la première qui n'aurait pas honte de lui. La terre
dure sonnait sous ses galoches, le vent glacial figeait
sa rêverie, attardée à des pensées vagues, à sa chance
d'être tombé du moins sur une fille honnête , à tout
ce qu'il aurait souffert de cruel et de sale, s'il s'était
mis avec un modèle, las de rouler les ateliers ; et il
était repris de tendresse, il se hâtait de rentrer pour
serrer Christine de ses deux bras tremblants , comme
s'il avait failli la perdre, déconcerté seulement lors-
qu'elle se dégageait, en poussant un cri de douleur.
Oh ! pas si fort ! tu me fais du mal !
Elle portait les mains à son ventre, et lui regardait
ce ventre , toujours avec la même surprise anxieuse .
L'accouchement eut lieu vers le milieu de fé-
vrier. Une sage-femme était venue de Vernon, tout
marcha très bien : la mère fut sur pied au bout de
trois semaines, l'enfant, un garçon, très fort, tétait
si goulument, qu'elle devait se lever jusqu'à cinq
fois la nuit, pour l'empêcher de crier et de réveiller
son père . Dès lors , le petit être révolutionna la mai-
son, car elle, si active ménagère, se montra nour-
rice très maladroite. La maternité ne poussait pas
en elle, malgré son bon cœur et ses désolations au
moindre bobo ; elle se lassait , se rebutait tout de
suite , appelait Mélie, qui aggravait les embarras par
sa stupidité béante ; et il fallait que le père accourût
l'aider, plus gêné encore que les deux femmes . Son
ancien malaise à coudre, son inaptitude aux travaux
17.
198 LES ROUGON - MACQUART .

de son sexe, reparaissait dans les soins que récla-


mait l'enfant. Il fut assez mal tenu, il s'éleva un peu
à l'aventure, au travers du jardin et des pièces lais-
sées en désordre de désespoir, encombrées de langes ,
de jouets cassés , de l'ordure et du massacre d'un
petit monsieur qui fait ses dents . Et, quand les choses
se gâtaient par trop, elle ne savait que se jeter aux
bras de son cher amour : c'était son refuge, cette poi-
trine de l'homme qu'elle aimait, l'unique source de
l'oubli et du bonheur. Elle n'était qu'amante, elle
aurait donné vingt fois le fils pour l'époux. Une ardeur
même l'avait reprise après la délivrance, une sève
, remontante d'amoureuse qui se retrouve , avec sa

taille libre , sa beauté refleurie . Jamais sa chair de
passion ne s'était offerte dans un tel frisson de désir.
Ce fut l'époque cependant où Claude se remit un
peu à peindre. L'hiver finissait, il ne savait à quoi
employer les gaies matinées de soleil, depuis que
Christine ne pouvait sortir avant midi , à cause de
Jacques , le gamin qu'ils avaient nommé ainsi, du
nom de son grand-père maternel, en négligeant du
reste de le faire baptiser. Il travailla dans le jar-
din, d'abord par désœuvrement , fit une pochade de
l'allée d'abricotiers , ébaucha les rosiers géants , com-
posa des natures mortes , quatre pommes, une bou-
teille et un pot de grès, sur une serviette . C'était pour
se distraire . Puis, il s'échauffa, l'idée de peindre une
figure habillée en plein soleil, finit par le hanter ; et,
dès ce moment, sa femme fut sa victime, d'ailleurs
complaisante, heureuse de lui faire un plaisir, sans
comprendre encore quelle rivale terrible elle se don-
nait. Il la peignit à vingt reprises , vêtue de blanc,
vêtue de rouge au milieu des verdures , debout ou
marchant, à demi allongée sur l'herbe, coiffée d'un
L'ŒUVRE . 199

grand chapeau de campagne, tête nue sous une om-


brelle, dont la soie cerise baignait sa face d'une lu-
mière rose. Jamais il ne se contentait pleinement, il
grattait les toiles au bout de deux ou trois séances ,
recommençait tout de suite , s'entêtant au même
sujet . Quelques études, incomplètes, mais d'une no-
tation charmante dans la vigueur de leur facture,
furent sauvées du couteau à palette et pendues aux
murs de la salle à manger.
Et, après Christine, ce fut Jacques qui dut poser.
On le mettait nu comme un petit Saint-Jean, on le
couchait, par les journées chaudes, sur une couver-
ture ; et il ne fallait plus qu'il bougeât. Mais c'était le
diable. Égayé, chatouillé par le soleil, il riait et gigo-
tait, ses petits pieds roses en l'air, se roulant, culbu-
tant, le derrière par-dessus la tête. Le père, après
avoir ri, se fâchait, jurait contre ce sacré mioche qui
ne pouvait pas être sérieux une minute. Est-ce qu'on
plaisantait avec la peinture ? Alors, la mère , à son
tour, faisait les gros yeux, maintenait le petit pour
que le peintre attrapa au vol le dessin d'un bras ou
d'une jambe . Pendant des semaines, il s'obstina, tel-
lement les tons si jolis de cette chair d'enfance le ten-
taient. Il ne le couvait plus que de ses yeux d'artiste ,
comme un motif à chef-d'œuvre, clignant les pau-
pières, rêvant le tableau. Et il recommençait l'ex-
périence, il le guettait des jours entiers, exaspéré
que ce polisson-là ne voulût même pas dormir, aux
heures où l'on aurait pu le peindre.
Un jour que Jacques sanglotait, en refusant de
tenir la pose, Christine dit doucement :
Mon ami, tu le fatigues, ce pauvre mignon.
Alors, Claude s'emporta, plein de remords.
- Tiens ! c'est vrai, je suis stupide, avec ma pein
200 LES ROUGON - MACQUART .

ture ! ... Les enfants , ce n'est pas fait pour ça.


Le printemps et l'été se passèrent encore, dans une
grande douceur. On sortait moins, on avait presque
délaissé le canot, qui achevait de se pourrir contre
la berge ; car c'était toute une histoire que d'emme-
ner le petit dans les îles. Mais on descendait souvent
à pas ralentis le long de la Seine , sans jamais s'écar-
ter à plus d'un kilomètre. Lui, fatigué des éternels
motifs du jardin, tentait maintenant des études au
bord de l'eau ; et, ces jours-là, elle allait le chercher
avec l'enfant, s'asseyait pour le regarder peindre,
en attendant de rentrer languissamment tous les
trois , sous la cendre fine du crépuscule. Une après-
midi, il fut surpris de la voir apporter son ancien
album de jeune fille. Elle en plaisanta, elle expliqua
que ça réveillait des choses en elle, d'être là, der-
rière lui. Sa voix tremblait un peu, la vérité était
qu'elle éprouvait le besoin de se mettre de moitié
dans sa besogne, depuis que cette besogne le lui en-
levait davantage chaque jour. Elle dessina, risqua
deux ou trois aquarelles, d'une main soigneuse de
pensionnaire . Puis, découragée par ses sourires, sen-
tant bien que la communion ne se faisait pas sur ce
terrain , elle lâcha de nouveau son album, en le for-
çant à promettre qu'il lui donnerait des leçons de
peinture, plus tard, quand il aurait le temps .
D'ailleurs, elle trouvait très jolies ses dernières
toiles. Après cette année de repos en pleine cam-
pagne , en pleine lumière, il peignait avec une vision
nouvelle , comme éclaircie , d'une gaieté de tons
chantante . Jamais encore il n'avait eu cette science
des reflets , cette sensation si juste des êtres et des
choses , baignant dans la clarté diffuse. Et, désor-
mais, elle aurait déclaré cela absolument bien, ga
L'ŒUVRE . 201

gnée par ce régal de couleurs, s'il avait voulu finir


davantage , et si elle n'était restée interdite parfois,
devant un terrain lilas ou devant un arbre bleu , qui
déroutaient toutes ses idées arrêtées de coloration .
Un jour qu'elle osait se permettre une critique, pré-
cisément à cause d'un peuplier lavé d'azur, il lui
avait fait constater, sur la nature même, ce bleuis-
sement délicat des feuilles. C'était vrai pourtant,
l'arbre était bleu; mais, au fond, elle ne se rendait
pas, condamnait la réalité : il ne pouvait y avoir
des arbres bleus dans la nature .
Elle ne parla plus que gravement des études qu'il
accrochait aux murs de la salle . L'art rentrait dans
leur vie, et elle en demeurait toute songeuse. Quand
elle le voyait partir avec son sac, sa pique et son
parasol, il lui arrivait de se pendre d'un élan à son
cou .

Tu m'aimes , dis ?
Es-tu bête ! pourquoi veux-tu que je ne t'aime
pas?
Alors , embrasse-moi comme tu m'aimes, bien
fort , bien fort !
Puis , l'accompagnant jusque sur la route :
Et travaille , tu sais que je ne t'ai jamais empê-
ché de travailler... Va, va, je suis contente, lorsque
tu travailles .

Une inquiétude parut s'emparer de Claude, lorsque


l'automne de cette seconde année fit jaunir les
feuilles et ramena les premiers froids. La saison
fut justement abominable, quinze jours de pluies tor-
rentielles le retinrent oisif à la maison ; ensuite, des
brouillards vinrent à chaque instant contrarier ses
séances . Il restait assombri devant le feu, il ne par-
lait jamais de Paris , mais la ville se dressait là-bas , à
202 LES ROUGON - MACQUART .

l'horizon, la ville d'hiver avec son gaz qui flambait


dès cinq heures, ses réunions d'amis se fouettant
d'émulation , sa vie de production ardente que même
les glaces de décembre ne ralentissaient pas. En un
mois , il s'y rendit à trois reprises , sous le prétexte
de voir Malgras, auquel il avait encore vendu quel-
ques petites toiles. Maintenant, il n'évitait plus de
passer devant l'auberge des Faucheur, il se laissait
même arrêter par le père Poirette, acceptait un verre
de vin blanc; et ses regards fouillaient la salle,
comme s'il eût cherché, malgré la saison, des ca-
marades d'autrefois, tombés là du matin. Il s'at-
tardait, dans l'attente ; puis, désespéré de solitude,
il rentrait, étouffant de tout ce qui bouillonnait en
lui, malade de n'avoir personne pour crier ce dont
éclatait son crâne .

L'hiver s'écoula pourtant, et Claude eut la consola-


tion de peindre quelques beaux effets de neige . Une
troisième année commençait, lorsque, dans les der-
niers jours de mai , une rencontre inattendue l'émo-
tionna. Il était, ce matin-là, monté sur le plateau,
pour chercher un motif, les bords de la Seine ayant
fini par le lasser ; et il resta stupide, au détour d'un
chemin, devant Dubuche qui s'avançait entre deux
haies de sureau , coiffé d'un chapeau noir, pincé cor-
rectement dans sa redingote .
Comment ! c'est toi !
L'architecte bégaya de contrariété .
Oui , je vais faire une visite... Hein ? c'est joli-
ment bête , à la campagne ! Mais, que veux-tu ? on est
forcé à des ménagements... Et toi, tu habites par ici ?
Je le savais ... C'est-à-dire, non ! on m'avait bien ap-
pris quelque chose comme ça, mais je croyais que
'c'était de l'autre côté, plus loin.
L'ŒUVRE . 203

Claude , très remué, le tira d'embarras .


Bon , bon, mon vieux, tu n'as pas à t'excuser,
c'est moi le plus coupable... Ah ! qu'il y a donc long-
temps qu'on ne s'est vu ! Si je te disais le coup que
j'ai reçu au cœur, quand ton nez a débouché des
feuilles !

Alors, il lui prit le bras, il l'accompagna en rica-


nant de plaisir ; et l'autre, dans la continuelle pré-
occupation de sa fortune, qui le faisait parler de lui
sans cesse , se mit tout de suite à causer de son ave-
nir . Il venait de passer élève de première classe à
l'École, après avoir décroché avec une peine infinie
les mentions réglementaires. Mais ce succès le lais-
sait perplexe . Ses parents ne lui envoyaient plus un
sou, pleurant misère, pour qu'il les soutînt à son
tour ; il avait renoncé au prix de Rome, certain
d'être battu, pressé de gagner sa vie ; et il était las
déjà, écœuré de faire la place, de gagner un franc
vingt-cinq de l'heure chez des architectes ignorants ,
qui le traitaient en manœuvre. Quelle route choisir ?
où prendre le plus court chemin ? Il quitterait
l'École, il aurait un bon coup d'épaule de son pa-
tron, le puissant Dequersonnière, dont il était aimé
pour sa docilité d'élève piocheur. Seulement, que de
peine encore, que d'inconnu devant lui ! Et il se plai-
gnait avec amertume de ces Écoles du gouverne-
ment, où l'on trimait tant d'années , et qui n'assu-
raient pas même une position à tous ceux qu'elles
jetaient sur le pavé .
Brusquement, il s'arrêta au milieu du sentier. Les
haies de sureau débouchaient en plaine rase, et la
Richaudière apparaissait, au milieu de ses grands
arbres.
-

Tiens ! c'est vrai, s'écria Claude, je n'avais pas


204 LES ROUGON - MACQUART .

compris... Tu vas dans cette baraque. Ah ! les ma-


gots , ont-ils de sales têtes !
Dubuche, l'air vexé de ce cri d'artiste, protesta
d'un air gourmé.
N'empêche que le pèré Margaillan, tout crétin
qu'il te semble, est un fier homme dans sa partie. Il
faut le voir sur ses chantiers, au milieu de ses bâtis-
ses : une activité du diable, un sens étonnant de
la bonne administration, un flair merveilleux des
rues à construire et des matériaux à acheter. Du
reste , on ne gagne pas des millions sans être un
monsieur... Et puis, pour ce que je veux faire de lui,
moi ! Je serais bien bête de n'être pas poli à l'égard
d'un homme qui peut m'être utile.
Tout en parlant, il barrait l'étroit chemin, il empê-
chait son ami d'avancer, sans doute par crainte d'être
compromis , si on les voyait ensemble , et pour lui
faire entendre qu'ils devaient se séparer là.
Claude allait l'interroger sur les camarades de
Paris ; mais il se tut . Pas un mot de Christine ne fut
même prononcé. Et il se résignait à le quitter, il ten-
dait la main, lorsque cette question sortit malgré
lui de ses lèvres tremblantes :
Sandoz va bien ?
Oui , pas mal . Je le vois rarement... Il m'a en-
core parlé de toi , le mois dernier. Il est toujours dé-
solé que tu nous aies mis à la porte .
Mais je ne vous ai pas mis à la porte ! cria
Claude horsde lui ; mais, je vous en supplie, venez
me voir ! Je serais si heureux !
Alors, c'est ça, nous viendrons. Je lui dirai de
venir, parole d'honneur ! ... Adieu, adieu, mon vieux.
Je suis pressé .
Et Dubuche s'en alla vers la Richaudière , et Claude
L'ŒUVRE . 205

le regarda qui se rapetissait au milieu des cultures,


avec la soie luisante de son chapeau et la tache noire
de sa redingote. Il rentra lentement, le cœur gros
d'une tristesse sans cause . Il ne dit rien à sa femmes
de cette rencontre .
Huit jours plus tard, Christine était allée chez les
Faucheur acheter une livre de vermicelle , et elle s'at-
tardait au retour, elle causait avec une voisine , son
enfant au bras, lorsqu'un monsieur, qui descendait
du bac, s'approcha et lui demanda :
Monsieur Claude Lantier ? c'est par ici, n'est-
ce pas ?
Elle resta saisie, elle répondit simplement :
Oui, monsieur. Si vous voulez bien me suivre ...
Pendant une centaine de mètres , ils marchèrent
côte à côte . L'étranger, qui semblait la connaître,
l'avait regardée avec un bon sourire ; mais , comme
elle hâtait le pas, cachant son trouble sous un air
grave , il se taisait. Elle ouvrit la porte, elle l'intro-
duisit dans la salle , en disant :
Claude, une visite pour toi.
Il y eut une grande exclamation , les deux hommes
étaient déjà dans les bras l'un de l'autre.
Ah ! mon vieux Pierre , ah ! que tu es gentil
d'être venu ! ... Et Dubuche ?
Au dernier moment, une affaire l'a retenu , et il
m'a envoyé une dépêche pour que je parte sans lui.
Bon ! je m'y attendais un peu ... Mais te voilà,
toi! Ah ! tonnerre de Dieu, que je suis content !
Et, se tournant vers Christine, qui souriait, gagnée
par leur joie :
C'est vrai , je ne t'ai pas conté. J'ai rencontré
l'autre jour Dubuche, qui se rendait là-haut, à la pro-
priété de ces monstres ...
18
206 LES ROUGON - MACQUART.

Mais il s'interrompit de nouveau, pour crier avec


un geste fou :
- Je perds la tête , décidément ! Vous ne vous êtes
jamais parlé , et je vous laisse là... Ma chérie, tu vois
ce monsieur : c'est mon vieux camarade Pierre San-
doz , que j'aime comme un frère... Et toi, mon brave,
je te présente ma femme. Et vous allez vous embrasser
tous les deux !
Christine se mit à rire franchement , et elle tendit
la joue , de grand cœur. Tout de suite, Sandoz lui
avait plu , avec sa bonhomie, sa solide amitié, l'air
de sympathie paternelle dont il la regardait. Une
émotion mouilla ses yeux, lorsqu'il lui retint les
mains entre les siennes , en disant :
Vous êtes bien gentille d'aimer Claude, et il
faut vous aimer toujours, car c'est encore ce qu'il
y a de meilleur.
Puis , se penchant pour baiser le petit, qu'elle
avait au bras :

Alors, en voilà déjà un ?


Le peintre eut un geste vague d'excuse .
Que veux-tu ? ça pousse sans qu'on y songe !
Claude garda Sandoz dans la salle, pendant que
Christine révolutionnait la maison pour le déjeuner.
En deux mots, il lui conta leur histoire, qui elle
était, comment il l'avait connue, quelles circon-
stances les avaient fait se mettre en ménage ; et il
parut s'étonner, lorsque son ami voulut savoir pour-
quoi ils ne se mariaient pas. Mon Dieu! pourquoi ?
parce qu'ils n'en avaient même jamais causé, parce
qu'elle ne semblait pas y tenir, et qu'ils n'en seraient
certainement ni plus ni moins heureux. Enfin , c'était
une chose sans conséquence.
-

Bon ! dit l'autre. Moi , ça ne me gênc


L'ŒUVRE . 207

point... Tu l'as eue honnête, tu devrais l'épouser.


Mais quand elle voudra, mon vieux ! Bien sûr
que je ne songe pas à la planter là, avec un enfant.
Ensuite , Sandoz s'émerveilla des études pendues
aux murs . Ah ! le gaillard avait joliment employé
son temps ! Quelle justesse de ton, quel coup de vrai
soleil ! Et Claude, qui l'écoutait, ravi , avec des rires
d'orgueil , allait le questionner sur les camarades,
sur ce qu'ils faisaient tous, lorsque Christine rentra,
en criant :
Venez vite , les œufs sont sur la table .
On déjeuna dans la cuisine, un déjeuner extraor-
dinaire, une friture de goujons après les œufs à la
coque, puis le bouilli de la veille assaisonné en salade,
avec des pommes de terre et un hareng saur. C'était
délicieux, l'odeur forte et appétissante du hareng
que Mélie avait culbuté sur la braise, la chanson
du café qui passait goutte à goutte dans le filtre , au
coin du fourneau . Et, quand le dessert parut, des
fraises cueillies à l'instant, un fromage qui sortait
de la laiterie d'une voisine , on causa sans fin , les
coudes carrément sur la table . A Paris ? mon Dieu !
à Paris , les camarades ne faisaient rien de bien neuf.
Pourtant, dame ! ils jouaient des coudes , ils se
poussaient à qui se caserait le premier. Naturelle-
ment, les absents avaient tort, il était bon d'y être,
lorsqu'on ne voulait pas se laisser trop oublier.
Mais est-ce que le talent n'était pas le talent ? est-ce
qu'on n'arrivait pas toujours, lorsqu'on en avait la
volonté et la force ? Ah ! oui, c'était le rêve, vivre à
la campagne, y entasser des chefs-d'œuvre, puis un
beau jour écraser Paris, en ouvrant ses malles !
Le soir, lorsque Claude accompagna Sandoz à la
gare, ce dernier lui dit :
208 LES ROUGON - MACQUART .

A propos, je comptais te faire une confidence ...


Je crois que je vais me marier.
Du coup, le peintre éclata de rire .
Ah ! farceur, je comprends pourquoi tu me
sermonnais ce matin !
En attendant le train, ils causèrent encore . Sandoz
expliqua ses idées sur le mariage, qu'il considé-
rait bourgeoisement comme la condition même du
bon travail, de la besogne réglée et solide, pour
les grands producteurs modernes . La femme dé-
vastatrice, la femme qui tue l'artiste, lui broie le
cœur et lui mange le cerveau, était une idée ro-
mantique, contre laquelle les faits protestaient. Lui,
d'ailleurs , avait le besoin d'une affection gardienne
de sa tranquillité, d'un intérieur de tendresse où il
pût se cloîtrer, afin de consacrer sa vie entière à
l'œuvre énorme dont il promenait le rêve . Et il ajou-
tait que tout dépendait du choix, il croyait avoir
trouvé celle qu'il cherchait, une orpheline, la simple
fille de petits commerçants sans un sou, mais belle,
intelligente. Depuis six mois, après avoir donné sa
démission d'employé, il s'était lancé dans le journa-
lisme, où il gagnait plus largement sa vie. Il venait
d'installer sa mère dans une petite maison des Bati-
gnolles , il y voulait l'existence à trois, deux fem-
mes pour l'aimer, et lui des reins assez forts pour
nourrir tout son monde .

Marie-toi, mon vieux, dit Claude. On doit faire


ce que l'on sent... Et adieu, voici ton train. N'oublie
pas ta promesse de revenir nous voir.
Sandoz , revint très souvent. Il tombait au hasard,
quand son journal le lui permettait , libre encore,
ne devant se mettre en ménage qu'à l'automne.
C'étaient des journées heureuses, des après-midi
L'ŒUVRE . 209

entières de confidences, les anciennes volontés de


gloire reprises en commun.
Un jour, seul avec Claude, dans une île, étendus
côte à côte , les yeux perdus au ciel, il lui conta sa
vaste ambition, il se confessa tout haut.
Le journal, vois-tu, ce n'est qu'un terrain de
combat. Il faut vivre et il faut se battre pour vivre ...
Puis, cette gueuse de presse, malgré les dégoûts du
métier, est une sacrée puissance, une arme invin-
cible aux mains d'un gaillard convaincu... Mais, si je
suis forcé de m'en servir, je n'y vieillirai pas, ah !
non ! Et je tiens mon affaire, oui, je tiens ce que je
cherchais, une machine à crever de travail, quelque
chose où je vais m'engloutir pour n'en pas ressortir
peut-être .
Un silence tomba des feuillages, immobiles dans la
grosse chaleur. Il reprit d'une voix ralentie, en phra-
ses sans suite :
Hein ? étudier l'homme tel qu'il est, non plus
leur pantin métaphysique, mais l'homme physiolo-
gique, déterminé par le milieu , agissant sous le jeu
de tous ses organes ... N'est-ce pas une farce que
cette étude continue et exclusive de la fonction du
cerveau , sous le prétexte que le cerveau est l'or-
gane noble ? ... La pensée, la pensée, eh ! tonnerre
de Dieu ! la pensée est le produit du corps entier.
Faites donc penser un cerveau tout seul, voyez donc
ce que devient la noblesse du cerveau, quand le
ventre est malade ! ... Non ! c'est imbécile, la philo-
sophie n'y est plus , la science n'y est plus, nous
sommes des positivistes , des évolutionnistes, et nous
garderions le mannequin littéraire des temps clas-
siques , et nous continuerons à dévider les cheveux
emmêlés de la raison pure ! Qui dit psychologue dit
18.
210 LES ROUGON - MACQUART .

traître à la vérité. D'ailleurs , physiologie , psycho-


logie, cela ne signifie rien : l'une a pénétré l'autre,
toutes deux ne sont qu'une aujourd'hui, le méca-
nisme de l'homme aboutissant à la somme totale
de ses fonctions ... Ah ! la formule est là, notre ré-
volution moderne n'a pas d'autre base , c'est la
mort fatale de l'antique société, c'est la naissance
d'une société nouvelle, et c'est nécessairement la
poussée d'un nouvel art, dans ce nouveau ter-
rain... Oui, on verra, on verra la littérature qui va
germer pour le prochain siècle de science et de dé-
mocratie !
Son cri monta, se perdit au fond du ciel immense .
Pas un souffle ne passait, il n'y avait, le long des
saules , que le glissement muet de la rivière . Et il se
tourna brusquement vers son compagnon, il lui dit
dans la face :
Alors , j'ai trouvé ce qu'il me fallait, à moi. Oh !
pas grand chose, un petit coin seulement, ce qui
suffit pour une vie humaine, même quand on a des
ambitions trop vastes... Je vais prendre une famille,
et j'en étudierai les membres, un à un, d'où ils vien-
nent, où ils vont, comment ils réagissent les uns sur
les autres ; enfin, une humanité en petit, la façon
dont l'humanité pousse et se comporte ... D'autre
part, je mettrai mes bonshommes dans une période
historique déterminée, ce qui me donnera le milieu
et les circonstances , un morceau d'histoire ... Hein ?
tu comprends, une série de bouquins, quinze, vingt
bouquins , des épisodes qui se tiendront, tout en
ayant chacun son cadre à part, une suite de romans
à me bâtir une maison pour mes vieux jours, s'ils ne
m'écrasent pas !
Il retomba sur le dos, il élargit les bras dans
L'ŒUVRE . 211

l'herbe, parut vouloir entrer dans la terre, riant,


plaisantant .
Ah ! bonne terre, prends-moi, toi qui es la
mère commune, l'unique source de la vie ! toi l'éter-
nelle, l'immortelle, où circule l'âme du monde, cette
sève épandue jusque dans les pierres , et qui fait des
arbres nos grands frères immobiles ! ... Oui, je veux
me perdre en toi, c'est toi que je sens là, sous mes
membres , m'étreignant et m'enflammant, c'est toi
seule qui seras dans mon œuvre comme la force
première, le moyen et le but, l'arche immense, où
toutes les choses s'animent du souffle de tous les
êtres !

Mais , commencée en blague, avec l'enflure de son


emphase lyrique, cette invocation s'acheva en un
cri de conviction ardente , que faisait trembler une
émotion profonde de poète ; et ses yeux se mouillè-
rent ; et, pour cacher cet attendrissement, il ajouta
d'une voix brutale, avec un vaste geste qui embras-
sait l'horizon :
Est-ce bête , une âme à chacun de nous , quand
il y a cette grande âme !
Claude n'avait pas bougé, disparu au fond de
l'herbe . Après un nouveau silence, il conclut :
Ça y est, mon vieux ! crève-les tous ! ... Mais tu
vas te faire assommer .
Oh ! dit Sandoz qui se leva et s'étira, j'ai les os
trop durs . Ils se casseront les poignets ... Rentrons ,
je ne veux pas manquer le train .
Christine s'était prise pour lui d'une vive amitié,
en le voyant droit et robuste dans la vie ; et elle osa
enfin lui demander un service, celui d'être le parrain
de Jacques . Sans doute, elle ne mettait plus les
pieds à l'église ; mais à quoi bon laisser ce gamin en
212 LES ROUGON - MACQUART .

dehors de l'usage ? Puis, ce qui surtout la décidait,


c'était de lui donner un soutien, ce parrain qu'elle
sentait si pondéré, si raisonnable, dans les éclats de
sa force . Claude s'étonna, consentit avec un hausse-
ment d'épaules. Et le baptême eut lieu, on trouva
une marraine , la fille d'une voisine . Ce fut une fête ,
on mangea un homard, apporté de Paris .
Justement , ce jour-là , comme on se séparait ,
Christine prit Sandoz à part, et lui dit, d'une voix
suppliante :
Revenez bientôt , n'est- ce pas ? Il s'ennuie.
Claude, en effet, tombait dans des tristesses
noires. Il abandonnait ses études , sortait seul , rôdait
malgré lui devant l'auberge des Faucheur, à l'en-
droit où le bac abordait, comme s'il eût toujours
compté voir Paris débarquer. Paris le hantait, il y
allait chaque mois, en revenait désolé, incapable de
travail . L'automne arriva, puis l'hiver, un hiver hu-
mide , trempé de boue ; et il le passa dans un engour-
dissement maussade, amer pour Sandoz lui-même ,
qui, marié d'octobre, ne pouvait plus faire si sou-
vent le voyage de Bennecourt. Il ne semblait s'éveil-
ler qu'à chacune de ces visites, il en gardait une
excitation pendant une semaine, ne tarissait pas en
paroles fiévreuses sur les nouvelles de là-bas. Lui ,
qui , auparavant, cachait son regret de Paris , étour-
dissait maintenant Christine , l'entretenait du matin
au soir, à propos d'affaires qu'elle ignorait et de
gens qu'elle n'avait jamais vus. C'était, au coin du
feu , lorsque Jacques dormait, des commentaires
sans fin . Il se passionnait, et il fallait encore qu'elle
donnât son opinion, qu'elle se prononçât dans les
histoires .
Est-ce que Gagnière n'était pas idiot, à s'abrutir
L'ŒUVRE . 213

avec sa musique, lui qui aurait pu avoir un talent si


consciencieux de paysagiste ? Maintenant, disait-on,
il prenait chez une demoiselle des leçons de piano,
à son âge ! Hein? qu'en pensait-elle ? une vraie to-
quade ! Et Jory qui cherchait à se remettre avec
Irma Bécot, depuis que celle-ci avait un petit hôtel ,
rue de Moscou ! Elle les connaissait, ces deux-là,
deux bonnes rosses qui faisaient la paire , n'est-ce
pas ? Mais le malin des malins, c'était Fagerolles ,
auquel il flanquerait ses quatre vérités, quand il le
verrait . Comment ! ce lâcheur venait de concourir
pour le prix de Rome, qu'il avait râté, du reste ! Un
gaillard qui blaguait l'École, qui parlait de tout dé-
molir ! Ah ! décidément, la démangeaison du succès,
le besoin de passer sur le ventre des camarades et
d'être salué par les crétins, poussait à faire de bien
grandes saletés. Voyons, elle ne le défendait pas,
peut-être ? elle n'était pas assez bourgeoise pour le
défendre ? Et, quand elle avait dit comme lui, il re-
tombait toujours avec de grands rires nerveux sur la
même histoire, qu'il trouvait d'un comique extraor-
dinaire : l'histoire de Mahoudeau et de Chaîne, qui
avaient tué le petit Jabouille, le mari de Mathilde , la
terrible herboriste : oui ! tué, un soir que ce cocu
phtisique avait eu une syncope, et que tous deux,
appelés par la femme, s'étaient mis à le frictionner
si dur, qu'il leur était resté dans les mains !
Alors , si Christine ne s'égayait pas, Claude se levait
et disait d'une voix bourrue :
Oh ! toi , rien ne te fait rire ... Allons nous cou-
cher, ça vaudra mieux .
Il l'adorait encore, il la possédait avec l'emporte-
ment désespéré d'un amant qui demande à l'amour
l'oubli de tout, la joie unique. Mais il ne pouvait
214 LES ROUGON - MACQUART.

aller au delà du baiser, elle ne suffisait plus, un


autre tournt l'avait repris, invincible .
Au printemps , Claude, qui avait juré de ne plus
exposer, par une affectation de dédain, s'inquiéta
beaucoup du Salon. Quand il voyait Sandoz , il le
questionnait sur les envois des camarades . Le jour
de l'ouverture, il y alla, et revint le soir même, fré-
missant, très sévère. Il n'y avait qu'un buste de
Mahoudeau , bien, sans importance ; un petit paysage
de Gagnière, reçu dans le tas, était aussi d'une jolie
note blonde ; puis , rien autre, rien que le tableau de
Fagerolles , une actrice devant sa glace, faisant sa
figure. Il ne l'avait pas cité d'abord, il en parla en-
suite avec des rires indignés . Ce Fagerolles , quel
truqueur ! Maintenant qu'il avait raté son prix , il
ne craignait plus d'exposer, il lâchait décidément
l'École, mais il fallait voir avec quelle adresse, pour
quel compromis, une peinture qui jouait l'audace du
vrai , sans une seule qualité originale ! Et ça aurait
du succès, les bourgeois aimaient trop qu'on les
chatouillât, en ayant l'air de les bousculer. Ah !
comme il était temps qu'un véritable peintre parût,
dans ce désert morne du Salon, au milieu de ces
malins et de ces imbéciles ! Quelle place à prendre,
tonnerre de Dieu !

Christine, qui l'écoutait se fâcher, finit par dire en


hésitant :
Si tu voulais , nous rentrerions à Paris .
Qui te parle de ça? cria-t-il. On ne peut cau-
ser avec toi, sans que tu cherches midi à quatorze
heures .
Six semaines plus tard, il apprit une nouvelle qui
l'occupa huit jours : son ami Dubuche épousait
mademoiselle Régine Margaillan, la fille du proprié
L'ŒUVRE . 215

taire de la Richaudière ; et c'était une histoire com-


pliquée, dont les détails l'étonnaient et l'égayaient
énormément. D'abord, cet animal de Dubuche venait
de décrocher une médaille, pour un projet de Pavil-
lon au milieu d'un parc, qu'il avait exposé ; ce qui
était déjà très amusant, car le projet, disait-on, avait
dû être remis debout par son patron Dequerson-
nière, lequel , tranquillement, l'avait fait médailler
par le jury, qu'il présidait. Ensuite, le comble était
que cette récompense attendue avait décidé le ma-
riage. Hein ? un joli trafic, si, maintenant, les mé-
dailles servaient à caser les bons élèves nécessiteux
au sein des familles riches ! Le père Margaillan ,
comme tous les parvenus, rêvait de trouver un
gendre qui l'aidât, qui lui apportât, dans sa partie,
des diplômes authentiques et d'élégantes redingotes ;
et, depuis quelque temps, il couvait des yeux ce jeune
homme, cet élève de l'École des Beaux-Arts, dont
les notes étaient excellentes, si appliqué, si recom-
mandé par ses maîtres . La médaille l'enthousiasma,
du coup il donna sa fille, il prit cet associé qui
décuplerait les millions en caisse, puisqu'il savait
ce qu'il était nécessaire de savoir pour bien bâtir.
D'ailleurs, la pauvre Régine, toujours triste, d'une
santé chancelante , aurait là un mari bien portant.
Crois-tu ? répétait Claude à sa femme, faut- il
aimer l'argent, pour épouser ce malheureux petit
chat écorché !

Et, comme Christine, apitoyée, la défendait :


Mais je ne tape pas sur elle. Tant mieux si le
mariage ne l'achève pas ! Elle est certainement inno-
cente de ce que son maçon de père a eu l'ambition
stupide d'épouser une fille de bourgeois, et de ce
qu'ils l'ont si mal fichue à eux deux, lui le sang gâté
216 LES ROUGON - MACQUART.

par des générations d'ivrognes, elle épuisée, la chair


mangée de tous les virus des races finissantes. Ah !
une jolie dégringolade, au milieu des pièces de
cent sous ! Gagnez, gagnez donc des fortunes, pour
mettre vos fœtus dans de l'esprit-de-vin !
Il tournait à la férocité , sa femme devait l'étreindre,
le garder entre ses bras, et le baiser, et rire, pour
qu'il redevînt le bon enfant des premiers jours.
Alors , plus calme, il comprenait, il approuvait les
mariages de ses deux vieux compagnons . C'était
vrai , pourtant, que tous les trois avaient pris femme !
Comme la vie était drôle !
Une fois encore, l'été s'acheva, le quatrième qu'ils
passaient à Bennecourt. Jamais ils ne devaient être
plus heureux, l'existence leur était douce et à bon
compte, au fond de ce village. Depuis qu'ils y ha-
bitaient, l'argent ne leur avait pas manqué, les mille
francs de rente et les quelques toiles vendues suffi-
saient à leurs besoins ; même ils faisaient des éco-
nomies , ils avaient acheté du linge. De son côté, le
petit Jacques , âgé de deux ans et demi, se trouvait
admirablement de la campagne. Du matin au soir,
il se traînait dans la terre , en loques et barbouillé,
poussant à sa guise , d'une belle santé rougeaude .
Souvent, sa mère ne savait plus par quel bout le
prendre, pour le nettoyer un peu ; et, lorsqu'elle
le voyait bien manger, bien dormir, elle ne s'en
préoccupait pas autrement, elle réservait ses ten-
dresses inquiètes pour son autre grand enfant d'ar-
tiste , son cher homme, dont les humeurs noires
l'emplissaient d'angoisse. Chaque jour, la situation
empirait, ils avaient beau vivre tranquilles, sans
cause de chagrin aucune, ils n'en glissaient pas
moins à une tristesse , à un malaise qui se tra
L'ŒUVRE . 217

duisait par une exaspération de toutes les heures.


Et c'en était fait, des joies premières de la cam-
pagne. Leur barque pourrie, défoncée, avait coulé
au fond de la Seine . Du reste , ils n'avaient même
plus l'idée de se servir du canot que les Faucheur
mettaient à leur disposition. La rivière les ennuyait,
une paresse leur était venue de ramer, ils répétaient
sur certains coins délicieux des îles les exclamations
enthousiastes d'autrefois, sans jamais être tentés
d'y retourner voir. Même, les promenades le long
des berges avaient perdu de leur charme ; on y
était grillé l'été, on s'y enrhumait l'hiver ; et, quant
au plateau , à ces vastes terres plantées de pommiers
qui dominaient le village, elles devenaient comme
un pays lointain, quelque chose de trop reculé,
pour qu'on eût la folie d'y risquer ses jambes. Leur
maison aussi les irritait, cette caserne où il fallait
manger dans le graillon de la cuisine , où leur
chambre était le rendez-vous des quatre vents du
ciel . Par un surcroît de malechance , la récolte des
abricots avaient manqué, cette année-là, et les plus
beaux des rosiers géants, très vieux, envahis d'une
lèpre, étaient morts. Ah ! quelle usure mélancolique
de l'habitude ! comme l'éternelle nature avait l'air
de se faire vieille , dans cette satiété lasse des mêmes
horizons ! Mais le pis était que, en lui, le peintre se
dégoûtait de la contrée, ne trouvant plus un seul
motif qui l'enflammât, battant les champs d'un pas
morne, ainsi qu'un domaine vide désormais , dont il
aurait épuisé la vie, sans y laisser l'intérêt d'un
arbre ignoré, d'un coup de lumière imprévu. Non ,
c'était fini, c'était glacé, il ne ferait plus rien de
bon, dans ce pays de chien !
Octobre arriva, avec son ciel noyé d'eau. Un des
19
218 LES ROUGON - MACQUART.

premiers soirs de pluie, Claude s'emporta, parce que


le dîner n'était pas prêt. Il flanqua cette oie de Mélie
à la porte, il gifla Jacques qui se roulait dans ses
jambes . Alors, Christine, pleurante, l'embrassa, en
disant :
Allons-nous - en, oh ! retournons à Paris !
Il se dégagea, il cria d'une voix de colère :
Encore cette histoire ! ... Jamais, entends-tu !
Fais-le pour moi, reprit-elle ardemment. C'est
moi qui te le demande, c'est à moi que tu feras
plaisir.
Tu t'ennuies donc ici ?
-- Oui, j'y mourrai, si nous restons... Et puis, je
veux que tu travailles, je sens bien que ta place est
là-bas . Ce serait un crime, de t'enterrer davantage.
Non , laisse-moi !
Il frémissait, Paris l'appelait à l'horizon, le Paris
d'hiver qui s'allumait de nouveau. Il y entendait le
grand effort des camarades, il y rentrait pour qu'on
ne triomphât pas sans lui, pour redevenir le chef,
puisque pas un n'avait la force ni l'orgueil de l'être .
Et, dans cette hallucination, dans le besoin qu'il
éprouvait de courir là-bas, il s'obstinait à refuser
d'y aller, par une contradiction involontaire, qui
montait du fond de ses entrailles, sans qu'il se
l'expliquât lui-même. Était-ce la peur dont tremble
la chair des plus braves, le débat sourd du bonheur
contre la fatalité du destin ?
Écoute, dit violemment Christine, je fais les
malles et je t'emmène .
Cinqjours plus tard, ils partaient pour Paris, après
avoir tout emballé et tout envoyé au chemin de fer.
Claude était déjà sur la route, avec le petit Jacques ,
lorsque Christine s'imagina qu'elle oubliait quelque
L'ŒUVRE . 219

chose. Elle revint seule dans la maison, elle la trouva


complètement vide et se mit à pleurer : c'était une
sensation d'arrachement, quelque chose d'elle-même
qu'elle laissait, sans pouvoir dire quoi. Comme elle
serait volontiers restée ! quel ardent désir elle avait
de vivre toujours là, elle qui venait d'exiger ce
départ, ce retour dans la ville de passion, où elle
sentait une rivale ! Pourtant, elle continuait à cher-
cher ce qui lui manquait, elle finit par cueillir une
rose , devant la cuisine , une dernière rose , rouillée
par le froid. Puis, elle ferma la porte sur le jardin
désert .
VII

Lorsqu'il se retrouva sur le pavé de Paris, Claude


fut pris d'une fièvre de vacarme et de mouvement,
du besoin de sortir , de battre la ville , d'aller voir les
camarades . Il filait dès son réveil, il laissait Chris-
tine installer seule l'atelier qu'ils avaient loué rue
de Douai, près du boulevard de Clichy. Ce fut de la
sorte que, le surlendemain de sa rentrée, il tomba
chez Mahoudeau , à huit heures du matin, par un
petit jour gris et glacé de novembre, qui se levait à
peine..
Pourtant, la boutique de la rue du Cherche-Midi ,
que le sculpteur occupait toujours, était ouverte ; et
celui-ci, la face blanche, mal réveillé, enlevait les
volets en grelottant .
Ah ! c'est toi ! ... Fichtre ! tu étais matinal , à la
campagne ... Est-ce fait ? es-tu de retour ?
Oui, depuis avant-hier.
Bon ! on va se voir... Entre donc, ça commence
à piquer, ce matin .
Mais Claude , dans la boutique, eut plus froid que
dans la rue . Il garda le collet de son paletot relevé, il
L'ŒUVRE . 221

fourra les mains au fond de ses poches, saisi d'un fris-


son devant l'humidité ruisselante des murailles nues,
la boue des tas d'argile et les continuellės flaques
d'eau qui trempaient le sol. Un vent de misère avait
soufflé là, vidant les planches des moulages antiques,
cassant les selles et les baquets , raccommodés avec
des cordes . C'était un coin de gâchis et de désordre,
une cave de maçon tombé en déconfiture. Et, sur la
vitre de la porte, barbouillée de craie, il y avait,
comme par dérision, un grand soleil rayonnant, des-
siné à coups de pouce , agrémenté d'un visage au
centre , dont la bouche en demi-cercle éclatait de
rire .

Attends, reprit Mahoudeau, on allume du feu.


Ces sacrés ateliers, avec l'eau des linges, ça se refroidit
tout de suite .
Alors , en se retournant , Claude aperçut Chaîne
agenouillé près du poêle, achevant de dépailler un
vieux tabouret pour enflammer le charbon. Il lui dit
bonjour ; mais il n'en tira qu'un sourd grognement,
sans le décider à lever la tête .
Et que fais-tu , en ce moment, mon vieux ? de-
manda-t-il au sculpteur .
Oh ! pas grand chose de propre, va ! Une fichue
année , plus mauvaise encore que la dernière, qui
n'avait rien valu ! ... Tu sais que les bons dieux tra-
versent une crise. Oui, il y a baisse sur la sainteté ;
et, dame ! j'ai dû me serrer le ventre... Tiens ! en at-
tendant, j'en suis réduit à ça .
Il débarrassait un buste de ses linges, il montra
une figure longue, allongée encore par des favoris,
monstrueuse de prétention et d'infinie bêtise .
C'est un avocat d'à côté ... Hein ? est-il assez ré-
pugnant, le coco ! Et ce qu'il m'embête à vouloir que
19.
222 LES ROUGON - MACQUART .

je soigne sa bouche! ...Mais ilfautmanger,n'est-ce pas?


Il avait bien une idée pour le Salon, une figure
debout, une Baigneuse, tâtant l'eau de son pied, dans
cette fraîcheur dont le frisson rend si adorable la
chair de la femme; et il en montra une maquette
déjà fendillée à Claude, qui la regarda en silence ,
surpris et mécontent des concessions qu'il y remar-
quait : un épanouissement du joli sous l'exagération
persistante des formes, une envie naturelle de plaire,
sans trop lâcher encore le parti pris du colossal. Seu-
lement, il se désolait, car c'était une histoire qu'une
figure debout . Il fallait des armatures de fer, qui
coûtaient bon, et une selle qu'il n'avait pas, et tout
un attirail . Aussi allait-il sans doute se décider à la
coucher au bord de l'eau .
Hein ? qu'en dis-tu ? ... Comment la trouves-tu ?
Pas mal, répondit enfin le peintre. Un peu ro-
mance, malgré ses cuisses de bouchère ; mais ça ne
se jugera qu'à l'exécution... Et debout, mon vieux,
debout, autrement tout fiche le camp !
Le poêle ronflait, et Chaîne, muet, se releva . Il
rôda un instant, entra dans l'arrière-boutique noire,
où se trouvait le lit qu'il partageait avec Mahoudeau ;
puis , il reparut, le chapeau sur la tête, plus silen-
cieux encore, d'un silence volontaire, accablant . Sans
hâte, de ses doigts gourds de paysan, il prit un
morceau de fusain , il écrivit sur le mur : « Je vais
acheter du tabac, remets du charbon dans le poêle. >>>
Et il sortit.
Stupéfait, Claude l'avait regardé faire. Il se tourna
vers l'autre .
Quoi donc ?
Nous ne nous parlons plus, nous nous écrivons ,
dit tranquillement le sculpteur.
L'ŒUVRE . 223

Depuis quand ?
Trois mois .
Et vous couchez ensemble ?
Oui.
Claude éclata d'un grand rire. Ah ! par exemple ,
il fallait des caboches joliment dures ! Et à propos de
quoi cette brouille ? Mais, vexé, Mahoudeau s'empor-
tait contre cette brute de Chaîne . Est-ce qu'un soir,
rentrant à l'improviste, il ne l'avait pas surpris avec
Mathilde , l'herboriste d'à côté, en chemise tous les
deux, mangeant un pot de confiture ! Ce n'était pas
l'affaire de la trouver sans jupon : ça, il s'en fichait ;
seulement, le pot de confiture était de trop. Non !
jamais il ne pardonnerait qu'on se payât salement
des douceurs en cachette, lorsque lui mangeait son
pain sec ! Que diable, on fait comme pour la femme,
on partage !
Et il y avait bientôt trois mois que la rancune du-
rait, sans une détente, sans une explication. La vie
s'était organisée , ils réduisaient les rapports stricte-
4

ment nécessaires aux courtes phrases, charbonnées


le long des murs . D'ailleurs , ils continuaient à n'avoir
qu'une femme comme ils n'avaient qu'un lit, après
être tacitement tombés d'accord sur les heures de
chacun d'eux, l'un sortant quand venait le tour de
l'autre . Mon Dieu ! on n'avait pas besoin de tant par-
ler dans l'existence, on s'entendait tout de même.
Cependant, Mahoudeau, qui achevait de charger le
poêle, se soulagea de tout ce qu'il amassait.
Eh bien ! tu me croiras si tu veux, mais quand
on crève la faim, ce n'est pas désagréable de ne
jamais s'adresser la parole. Oui , on s'abrutit dans
le silence, c'est comme un empâtement qui calme un
peu les maux d'estomac... Ah ! ce Chaîne, tu n'as pas
224 LES ROUGON - MACQUART .

idée de son fond paysan ! Lorsqu'il a eu mangé son


dernier sou , sans arriver à gagner avec la peinture
la fortune attendue, il s'est lancé dans le négoce, un
petit négoce qui devait lui permettre d'achever ses
études. Hein ? très fort, le bonhomme ! et tu vas voir
son plan : il se faisait envoyer de l'huile d'olive de
Saint- Firmin , son village, puis il battait le pavé, il
plaçait l'huile dans les riches familles provençales,
qui ont des positions à Paris . Malheureusement, ça
n'a pas duré, il est trop rustre, il s'est fait mettre à
la porte de partout... Alors , mon vieux, comme il
reste une jarre d'huile dont personne ne veut, ma
foi ! nous vivons dessus. Oui, les jours où nous avons
du pain, nous trempons notre pain dedans .
Et il montra la jarre, dans un coin de la boutique.
L'huile avait coulé, la muraille et le sol étaient noirs
de larges taches grasses .
Claude cessa de rire. Ah ! cette misère, quel dé-
couragement ! comment en vouloir à ceux qu'elle
écrase ? Il se promenait par l'atelier, ne se fâchait
plus contre les maquettes aveulies de concessions,
tolérait l'affreux buste lui- même . Et il tomba ainsi
sur une copie que Chaîne avait faite au Louvre, un
Mantegna, rendu avec une sécheresse d'exactitude
extraordinaire .
L'animal ! murmura-t-il, c'est presque ça , ja-
mais il n'a fait mieux... Peut-être n'a-t-il que le
tort d'être né quatre siècles trop tard .
Puis , la chaleur devenant forte, il ôta son paletot,
en ajoutant :
Il est bien long à aller chercher son tabac.
Oh ! son tabac, je le connais, dit Mahoudeau,
qui s'était mis à son buste, fouillant les favoris. Il
est là, derrière le mur, son tabac... Quand il me voit
L'ŒUVRE. 225

occupé, il file trouver Mathilde, parce qu'il croit


voler sur ma part... Idiot, va !
Ça dure donc toujours, les amours avec elle ?
- Oui , une habitude ! Elle ou une autre ! Et puis,
c'est elle qui revient... Ah ! grand Dieu ! elle m'en
donne encore de trop !
Du reste, il parlait de Mathilde sans colère, en di-
sant simplement qu'elle devait être malade. Depuis
la mort du petit Jabouille, elle était retombée à la
dévotion, ce qui ne l'empêchait pas de scandaliser le
quartier. Malgré les quelques dames pieuses qui con-
tinuaient à acheter chez elle des objets délicats et
intimes , pour éviter à leur pudeur le premier em-
barras de les demander autre part, l'herboristerie
périclitait, la faillite semblait imminente. Un soir, la
Compagnie du Gaz lui ayant fermé son compteur,
pour défaut de paiement, elle était venue emprunter
chez ses voisins de l'huile d'olive, qui d'ailleurs avait
refusé de brûler dans les lampes . Elle ne payait plus
personne, elle en arrivait à s'éviter les frais d'un
ouvrier, en confiant à Chaîne la réparation des injec-
teurs et des seringues que les dévotes lui rappor-
taient, soigneusement dissimulés dans des journaux.
On prétendait même, chez le marchand de vin d'en
face, qu'elle revendait à des couvents des canules
qui avaient servi. Enfin, c'était un désastre, la bou-
tique mystérieuse , avec ses ombres fuyantes de
soutanes , ses chuchotements discrets de confession-
nal, son encens refroidi de sacristie, tout ce qu'on y
remuait de petits soins dont on ne pouvait parler à
voix haute, glissait à un abandon de ruine. Et la mi-
sère en était à ce point, que les herbes séchées du
plafond grouillaient d'araignées, et que des sangsues ,
crevées, déjà vertes, surnageaient dans les bocaux.
226 LES ROUGON - MACQUART .
-

Tiens ! le voilà, reprit le sculpteur. Tu vas la


voir arriver derrière lui .
Chaîne, en effet, rentrait. Il sortit avec affectation
un cornet de tabac, bourra sa pipe, se mit à fumer
devant le poêle, dans un redoublement de silence,
comme s'il n'y avait eu personne là. Et, tout de suite,
Mathilde parut, en voisine qui vient dire un petit
bonjour. Claude la trouva maigrie encore, la face
éclaboussée de sang sous la peau , avec ses yeux
de flamme, sa bouche élargie par la perte de deux
autres dents. Les odeurs d'aromates qu'elle portait
toujours dans ses cheveux dépeignés , semblaient
rancir ; ce n'était plus la douceur des camomilles , la
fraîcheur des anis ; et elle emplit la pièce de cette
menthe poivrée, qui paraissait être son haleine, mais
tournée, comme gâtée par la chair meurtrie qui la
soufflait .
Déjà au travail ! cria-t-elle. Bonjour, mon bibi.
Sans s'inquiéter de Claude, elle embrassa Mahou-
deau . Puis, elle vint serrer la main du premier, avec
cette impudeur, cette façon de jeter le ventre en
avant, qui la faisait s'offrir à tous les hommes . Et
elle continua :

- Vous ne savez pas, j'ai retrouvé une boîte de


guimauve, et nous allons nous la payer pour déjeu-
ner... Hein ? c'est gentil, partageons !
- Merci, dit le sculpteur, ça m'empâte, j'aime
mieux fumer une pipe.
Et, voyant Claude remettre son paletot :
Tu pars ?
- Oui , j'ai hâte de me dérouiller, de respirer un
peu l'air de Paris .
Pourtant, il s'attarda quelques minutes encore à
regarder Chaîne et Mathilde qui se gavaient de gui-
L'ŒUVRE . 227

mauve, prenant chacun son morceau, l'un après


l'autre. Et, bien qu'averti, il fut de nouveau stupéfié,
lorsqu'il vit Mahoudeau saisir le fusain et écrire sur
le mur : « Donne-moi le tabac que tu as fourré dans
ta poche. >>
Sans une parole, Chaîne tira le cornet, le tendit
au sculpteur, qui bourra sa pipe.
-Alors , à bientôt.
Oui, à bientôt... En tous cas, à jeudi prochain,
chez Sandoz .
Dehors , Claude eut une exclamation, en se heurtant
contre un monsieur, planté devant l'herboristerie,
très occupé à fouiller du regard l'intérieur de la
boutique, entre les bandages maculés et poussiéreux
de la vitrine .
Tiens, Jory ! qu'est-ce que tu fais là ?
Le grand nez rose de Jory remua, effaré.
- Moi, rien ... Je passais, je regardais ...
Il se décida à rire, il baissa la voix pour demander,
comme si l'on avait pu l'entendre :
-
Elle est chez les camarades, à côté , n'est-ce
pas ? ... Bon ! filons vite. Ce sera pour un autre jour.
Et il emmena le peintre, il lui apprit des abomi-
nations . Maintenant, toute la bande venait chez Ma-
thilde ; ça s'était dit de l'un à l'autre, on y défilait
chacun à son tour, plusieurs même à la fois, si l'on
trouvait ça plus drôle; et il se passait de vraies hor-
reurs , des choses épatantes, qu'il lui conta dans l'o-
reille , en l'arrêtant sur le trottoir, au milieu des
bousculades de la foule . Hein ? c'était renouvelé des
Romains ! voyait-il le tableau, derrière le rempart
des bandages et des clysopompes, sous les fleurs à
tisane qui pleuvaient du plafond ! Une boutique très
chic, une débauche à curés, avec son empoisonne
228 LES ROUGON MACQUART .

ment de parfumeuse louche, installée dans le recueil-


lement d'une chapelle .
Mais, dit Claude en riant, tu la déclarais af-
freuse , cette femme .
Jory eut un geste d'insouciance .
Oh ! pour ce qu'on en fait! ... Ainsi, moi, ce
matin, je reviens de la gare de l'Ouest, où j'ai ac-
compagné quelqu'un. Et c'est en passant dans la rue ,
que l'idée m'a pris de profiter de l'occasion ... Tu
comprends, on ne se dérange pas exprès .
Il donnait ces explications d'un air d'embarras .
Puis , soudain , la franchise de son vice lui arracha ce
cri de vérité , à lui qui mentait toujours :
Et, zut ! d'ailleurs, je la trouve extraordinaire ,
si tu veux le savoir... Pas belle, c'est possible, mais
ensorcelante! Enfin, une de ces femmes qu'on affecte
de ne pas ramasser avec des pincettes, et pour qui
on fait des bêtises à en crever.
Alors , seulement, il s'étonna de voir Claude à
Paris , et quand il fut au courant, qu'il le sut réin-
stallé, il reprit, tout d'un coup :
Écoute donc ! je t'enlève, tu vas venir déjeuner
avec moi chez Irma .
Violemment, le peintre, intimidé , refusa, prétexta
qu'il n'avait pas même de redingote.
Qu'est-ce que ça fiche ? Au contraire, c'est plus
drôle , elle sera enchantée ... Je crois que tu lui as tapé
dans l'œil , elle nous parle toujours de toi ... Voyons ,
ne fais pas la bête,je te dis qu'elle m'attend ce matin
et que nous allons être reçus comme des princes .
Il ne lui lâchait plus le bras, tous deux conti-
nuèrent à remonter vers la Madeleine, en causant.
D'ordinaire, il se taisait sur ses amours, comme
les ivrognes se taisent sur le vin. Mais, ce matin-là,
L'ŒUVRE . 229

il débordait, il se plaisanta, avoua des histoires . De-


puis longtemps, il avait rompu avec la chanteuse de
café-concert , amenée par lui de sa petite ville , celle
qui lui dépouillait la face à coups d'ongle. Et c'était,
d'un bout de l'année à l'autre, un furieux galop de
femmes traversant son existence, les femmes les plus
extravagantes, les plus inattendues : la cuisinière
d'une maison bourgeoise où il dînait ; l'épouse légi-
time d'un sergent de ville, dont il devait guetter les
heures de faction ; la jeune employée d'un dentiste,
qui gagnait soixante francs par mois à se laisser endor-
mir, puis réveiller, devant chaque client, pour donner
confiance ; d'autres, d'autres encore, les filles vagues
des bastringues, les dames comme il faut en quête
d'aventures, les petites blanchisseuses qui rappor-
taient son linge, les femmes de ménage qui retour-
naient ses matelas, toutes celles qui voulaient bien ,
toute la rue avec ses hasards, ses raccrocs, ce qui
s'offre et ce qu'on vole ; et cela au petit bonheur, les
jolies , les laides, les jeunes, les vieilles, sans choix,
uniquement pour la satisfaction de ses gros appétits
de mâle, sacrifiant la qualité à la quantité. Chaque
nuit, quand il rentrait seul, la terreur de son lit froid
le jetait en chasse, battant les trottoirs jusqu'aux
heures où l'on assassine, n'allant se coucher que
lorsqu'il en avait braconné une, si myope d'ailleurs ,
que cela l'exposait à des méprises : ainsi, il raconta
qu'un matin, à son réveil, il avait trouvé sur l'oreiller
la tête blanche d'une misérable de soixante ans , qu'il
avait crue blonde , dans sa hâte.
Au demeurant, il était enchanté de la vie , ses af-
faires marchaient. Son avare de père lui avait bien
coupé les vivres de nouveau, en le maudissant de
s'entêter à suivre une voie de scandale ; mais il s'en
20
230 LES ROUGON - MACQUART .

moquait maintenant, il gagnait sept ou huit mille


francs dans le journalisme, où il faisait son trou
comme chroniqueur et comme critique d'art. Les 4

jours tapageurs du Tambour, les articles à un louis,


étaient loin ; il se rangeait, collaborait à deux jour-
naux très lus ; et, bien qu'il restât au fond le jouis-
seur sceptique, l'adorateur du succès quand même,
ilprenait une importance bourgeoise et commençait
à rendre des arrêts. Chaque mois, travaillé de sa la-
drerie héréditaire, il plaçait déjà de l'argent dans
d'infimes spéculations, connues de lui seul ; car ja-
mais ses vices ne lui avaient moins coûté, il ne payait,
les matins de grande largesse, qu'une tasse de cho-
colat aux femmes dont il était très content.
On arrivait rue de Moscou . Claude demanda :
Alors , c'est toi qui l'entretiens, cette petite Bé-
cot?
Moi ! cria Jory, révolté. Mais, mon vieux, elle a
un loyer de vingt mille francs, elle parle de faire
bâtir un hôtel qui en coûtera cinq cent mille... Non,
non, je déjeune et je dîne parfois chez elle, c'est bien
assez .

Et tu couches ?

Il se mit à rire, sans répondre directement.


Bête ! on couche toujours ... Allons, nous y
sommes , entre vite .
Mais Claude se débattit encore . Sa femme l'atten-
dait pour déjeuner, il ne pouvait pas. Et il fallut que
Jory sonnât, puis le poussât dans le vestibule, en
répétant que ce n'était pas une excuse, qu'on allait
envoyer le valet de chambre prévenir rue de Douai.
Une porte s'ouvrit, ils se trouvèrent devant Irma
Bécot, qui s'exclama, lorsqu'elle aperçut le peintre.
-

Comment ! c'est vous, sauvage !


L'ŒUVRE . 231

Elle le mit tout de suite à l'aise, en l'accueillant


comme un ancien camarade, et il vit, en effet, qu'elle
ne remarquait même pas son vieux paletot. Lui,
s'étonnait, car il la reconnaissait à peine. En quatre
ans, elle était devenue autre, la tête faite avec un art
de cabotine, le front diminué par la frisure des che-
veux, la face tirée en longueur, grâce à un effort de
sa volonté sans doute, rousse ardente de blonde pâle
qu'elle était, si bien qu'une courtisane du Titien sem-
blait maintenant s'être levée du petit voyou de jadis .
Ainsi qu'elle le disait parfois, dans ses heures d'aban-
don : ça , c'était sa tête pour les jobards. L'hôtel ,
étroit, avait encore des trous, au milieu de son luxe.
Ce qui frappa le peintre, ce fut quelques bons ta-
bleaux pendus aux murs, un Courbet, une ébauche de
Delacroix surtout. Elle n'était donc pas bête, cette
fille, malgré un chat en biscuit colorié, affreux, qui
se prélassait sur une console du salon ?
Lorsque Jory parla d'envoyer le valet de chambre
prévenir chez son ami, elle s'écria, pleine de sur-
prise :
Comment ! vous êtes marié ?
Mais oui, répondit Claude simplement.
Elle regarda Jory qui souriait , elle comprit et
ajouta :
-

Ah ! vous vous êtes collé ... Que me disait- on


que vous aviez horreur des femmes ?... Et vous
savez que me voilà vexée joliment, moi qui vous ai
fait peur , rappelez-vous ! Hein ? vous me trouvez
donc bien laide, que vous vous reculez encore ?
Des deux mains , elle avait pris les siennes , et elle
avançait le visage, souriante et vraiment blessée au
fond, le regardant de tout près, dans les yeux, avec
la volonté aiguë de plaire. Il eut un petit frisson sous
232 LES ROUGON - MACQUART .

cette haleine de fille qui lui chauffait la barbe ; tan-


dis qu'elle le lâchait, en disant :
- Enfin , nous recauserons de ça .
Ce fut le cocher qui alla rue de Douai porter une
lettre de Claude , car le valet de chambre avait
ouvert la porte de la salle à manger, pour annoncer
que madame était servie . Le déjeuner, très délicat,
se passa correctement, sous l'œil froid du domes-
tique : on parla des grands travaux qui boulever-
saient Paris, on discuta ensuite le prix des terrains,
ainsi que des bourgeois ayant de l'argent à placer.
Mais , au dessert, lorsque tous trois furent seuls
devant le café et les liqueurs, qu'ils avaient décidé
de prendre là, sans quitter la table , peu à peu ils
s'animèrent, ils s'oublièrent, comme s'ils s'étaient
retrouvés au café Baudequin .
-Ah ! mes enfants, dit Irma, il n'y a que ça de
bon, rigoler ensemble et se ficher du monde !
Elle roulait des cigarettes, elle venait de prendre
le flacon de chartreuse près d'elle, et elle le vidait,
très rouge , les cheveux envolés, retombée sur son
trottoir de drôlerie canaille .
-Alors, continua Jory qui s'excusait de ne pas lui
avoir envoyé le matin un livre qu'elle désirait, alors, 1

j'allais donc l'acheter, hier soir, vers dix heures,


Iorsque j'ai rencontré Fagerolles ...
Tu mens, dit-elle en l'interrompant d'une voix
nette.

Et, pour couper court aux protestations :


Fagerolles était ici, tu vois bien que tu mens .
Puis , elle se tourna vers Claude :
- Non, c'est dégoûtant, vous n'avez pas idée d'un
menteur pareil ! ... Il ment comme une femme, pour
le plaisir, pour des petites saletés sans conséquence.
L'ŒUVRE . 233

Ainsi, au fond de toute son histoire, il n'y a qu'une


chose : ne pas dépenser trois francs à m'acheter ce
livre . Chaque fois qu'il a dû m'envoyer un bouquet,
une voiture a passé dessus , ou bien il n'y avait plus
de fleurs dans Paris . Ah ! en voilà un qu'il faut aimer
pour lui !
Jory, sans se fâcher, renversait sa chaise, se ba-
lançait en suçant son cigare. Il se contenta de dire
avec un ricanement :
Du moment que tu as renoué avec Fagerolles ...
Je n'ai pas renoué du tout ! cria-t-elle, furieuse .
Et puis , est-ce que ça te regarde ? ... Je m'en moque,
entends- tu ! de ton Fagerolles. Il sait bien, lui, qu'on
ne se fâche pas avec moi. Oh ! nous nous con-
naissons tous les deux, nous avons poussé dans la
même fente de pavé... Tiens ! regarde, quand je vou-
drai, je n'aurai qu'à faire ça, rien qu'un signe du
petit doigt, et il sera là, par terre , à me lécher les
pieds ... Il m'a dans le sang, ton Fagerolles !
Elle s'animait, il crut prudent de battre en re-
traite .
-

Mon Fagerolles,murmura-t-il,mon Fagerolles ...


Oui , ton Fagerolles ! Est-ce que tu t'imagines
que je ne vous voie pas, lui toujours à te passer la
main dans le dos, parce qu'il espère des articles, et
toi faisant le bon prince, calculant le bénéfice que
tu en tireras, si tu appuies un artiste aimé du public ?
Jory , cette fois , bégaya , très ennuyé devant
Claude. Il ne se défendit pas d'ailleurs, il préféra
tourner la querelle au plaisant. Hein ? était-elle amu-
sante , quand elle s'allumait ainsi ? l'œil en coin lui-
A
sant de vice, la bouche tordue pour l'engueulade !
Seulement, ma chère, tu fais craquer ton Titien .
Elle se mit à rire, désarmée.
20.
234 LES ROUGON- MACQUART.

Claude, noyé de bien-être, buvait des petits verres


de cognac, sans savoir. Depuis deux heures qu'on
était là, une griserie montait, cette griserie halluci-
nante des liqueurs, au milieu de la fumée de tabac.
On causait d'autre chose, il était question des grands
prix que commençait à atteindre la peinture. Irma,
quine parlait plus , gardait un bout éteint de cigarette
aux lèvres, les yeux fixés sur le peintre. Et elle
l'interrogea brusquement, le tutoyant comme dans
un songe .
-

Où l'as-tu prise, ta femme ?


Cela ne parut pas le surprendre, ses idées s'en al-
laient à l'abandon .
Elle arrivait de province, elle était chez une
dame , et honnête pour sûr.
Jolie ?

Mais oui, jolie.


Un instant, Irma retomba dans son rêve ; puis,
avec un sourire :
Fichtre ! quelle veine ! Il n'y en avait plus, on
en a fait une pour toi, alors !
Mais elle se secoua, elle cria, en quittant la table :
Bientôt trois heures... Ah ! mes enfants , je vous
flanque à la porte. Oui, j'ai rendez-vous avec un ar-
chitecte, je vais visiter un terrain près du parc Mon-
ceau , vous savez, dans ce quartier neuf, qu'on bâtit.
J'ai flairé un coup par là.
On était revenu au salon, elle s'arrêta devant
une glace, fâchée de se voir si rouge.
-

C'est pour cet hôtel, n'est-ce pas ? demanda


Jory. Tu as donc trouvé l'argent ?
Elle rabattait ses cheveux sur son front, elle sem-
blait effacer de la main le sang de ses joues, ral-
longeait l'ovale de sa figure, se refaisait sa tête de
L'ŒUVRE . 235

courtisane fauve, d'un charme intelligent d'œuvre


d'art ; et, se tournant, elle lui jeta pour toute ré-
ponse :
Regarde ! le revoilà, mon Titien !
Déjà, au milieu des rires, elle les poussait vers le
vestibule, où elle reprit les deux mains de Claude,
sans parler, en lui plantant de nouveau son regard
de désir au fond des yeux. Dans la rue, il éprouva
un malaise. L'air froid le dégrisait, un remords le
torturait maintenant, d'avoir parlé de Christine à cette
fille . Il fit le serment de ne jamais remettre les pieds
chez elle .
Hein ? n'est-ce pas ? une bonne enfant , disait
Jory, en allumant un cigare, qu'il avait pris dans la
boîte, avant de partir. Tu sais, d'ailleurs , ça n'en-
gage à rien : on déjeune, on dîne, on couche ; et
bonjour, bonsoir, on va chacun à ses affaires .
Mais une sorte de honte empêchait Claude de
rentrer tout de suite, et lorsque son compagnon,
excité par le déjeuner, mis en appétit de flâne, parla
de monter serrer la main à Bongrand , il fut ravi de
l'idée, tous deux gagnèrent le boulevard de Clichy.
Bongrand occupait là, depuis vingt ans, un vaste
atelier, où il n'avait point sacrifié au goût du jour, à
cette magnificence de tentures et de bibelots dont
commençaient à s'entourer les jeunes peintres. C'é-
tait l'ancien atelier nu et gris , orné des seules études
du maître, accrochées sans cadre, serrées comme
les ex-voto d'une chapelle. Le seul luxe consistait en
une psyché empire, une vaste armoire normande,
deux fauteuils de velours d'Utrecht, limés par l'usage.
Dans un coin, une peau d'ours, qui avait perdu tous
ses poils , recouvrait un large divan. Mais l'artiste
gardait, de sa jeunesse romantique , l'habitude
236. LES ROUGỌN - MACQUART .

d'un costume de travail spécial , et ce fut en culotte


flottante , en robe nouée d'une cordelière, le som-
met du crâne coiffé d'une calotte ecclésiastique, qu'il
reçut les visiteurs .
Il était venu ouvrir lui-même, sa palette et ses
pinceaux à la main.
Vous voilà ! ah, la bonne idée ! ... Je pensais
à vous, mon cher. Oui, je ne sais plus qui m'a-
vait annoncé votre retour, et je me disais que je ne
tarderais pas à vous voir .
Sa main libre était allée d'abord à Claude, dans un
élan de vive affection. Il serra ensuite celle de Jory,
en ajoutant :
Et vous, jeune pontife, j'ai lu votre dernier ar-
ticle, je vous remercie du mot aimable qui s'y
trouvait pour moi ... Entrez , entrez donc tous les
deux ! Vous ne me dérangez pas, je profite du jour
jusqu'à la dernière minute, car on n'a le temps de
rien faire, par ces sacrées journées de novembre .
Il s'était remis au travail, debout devant un che-
valet où se trouvait une petite toile, deux femmes,
la mère et la fille , cousant dans l'embrasure d'une
fenêtre ensoleillée. Derrière lui, les jeunes gens re-
gardaient .
C'est exquis, finit par murmurer Claude.
Bongrand haussa les épaules , sans se retour-
ner .

Bah ! une petite bêtise . Il faut bien s'occuper,


n'est- ce pas ? ... J'ai fait ça sur nature , chez des amies ,
et je le nettoie un peu.
Mais c'est complet, c'est un bijou de vérité et
de lumière, reprit Claude qui s'échauffait. Ah ! la
simplicité de ça, voyez-vous, la simplicité, c'est ce
qui me bouleverse , moi !
L'ŒUVRE . 237

Du coup , le peintre se recula , cligna les yeux,


d'un air plein de surprise.
Vous trouvez ? ça vous plaît, vraiment ? ... Eh
bien ! quand vous êtes entrés, j'étais en train de la
juger infecte, cette toile... Parole d'honneur ! je
broyais du noir, j'étais convaincu que je n'avais plus
pour deux sous de talent .
Ses mains tremblaient, tout son grand corps était
dans le tressaillement douloureux de la création . Il
se débarrassa de sa palette, il revint vers eux, avec
des gestes qui battaient le vide ; et cet artiste vieilli
au milieu du succès, dont la place était assurée dans
l'École française, leur cria :
Ça vous étonne, mais il y a des jours où je me
demande si je vais savoir dessiner un nez ... Oui , à
chacun de mes tableaux, j'ai encore une grosse émo-
tion de débutant, le cœur qui bat, une angoisse qui
sèche la bouche, enfin un trac abominable. Ah !
le trac, jeunes gens, vous croyez le connaître , et
vous ne vous en doutez même pas, parce que, mon
Dieu ! vous autres, si vous ratez une œuvre, vous en
êtes quittes pour vous efforcer d'en faire une meil-
leure, personne ne vous accable ; tandis que nous ,
les vieux, nous qui avons donné notre mesure, qui
sommes forcés d'être égaux à nous-mêmes, sinon de
progresser, nous ne pouvons faiblir, sans culbuter
dans la fosse commune... Va donc, homme célèbre,
grand artiste, mange-toi la cervelle, brûle ton sang,
pour monter encore, toujours plus haut, toujours plus
haut ; et, si tu piétines sur place, au sommet, estime-
toi heureux, use tes pieds à piétiner le plus long-
temps possible ; et, si tu sens que tu déclines, eh
bien ! achève de te briser, en roulant dans l'agonie
de ton talent qui n'est plus de l'époque, dans l'oubli
238 LES ROUGON - MACQUART.

où tu es de tes œuvres immortelles, éperdu de ton


effort impuissant à créer davantage !
Sa voix forte s'était enflée avec un éclat final de
tonnerre ; et sa grande face rouge exprimait une
angoisse . Il marcha, il continua , emporté comme
malgré lui par un souffle de violence :
-Je vous l'ai dit vingt fois qu'on débutait tou-
jours, que la joie n'était pas d'être arrivé là-haut,
mais de monter, d'en être encore aux gaietés de
l'escalade. Seulement, vous ne comprenez pas , vous
ne pouvez pas comprendre, il faut y passer soi-
même ... Songez donc ! on espère tout, on rêve tout.
C'est l'heure des illusions sans bornes : on a de si
bonnes jambes, que les plus durs chemins paraissent
courts ; on est dévoré d'un tel appétit de gloire, que
les premiers petits succès emplissent la bouche d'un
goût délicieux. Quel festin, quand on va pouvoir
rassasier son ambition ! et l'on y est presque, et
l'on s'écorche avec bonheur ! Puis, c'est fait, la cime
est conquise, il s'agit de la garder. Alors, l'abomina-
tion commence , on a épuisé l'ivresse, on la trouve
courte , amère au fond, ne valant pas la lutte qu'elle
a coûté . Plus d'inconnu à connaître, de sensations
à sentir . L'orgueil a eu sa ration de renommée, on
sait qu'on a donné ses grandes œuvres, on s'étonne
qu'elles n'aient pas apporté des jouissances plus
vives . Dès ce moment, l'horizon se vide, aucun espoir
nouveau ne vous appelle là-bas, il ne reste qu'à
mourir. Et pourtant on se cramponne, on ne veut
pas être fini, on s'entête à la création comme les
vieillards à l'amour, péniblement, honteusement...
Ah ! l'on devrait avoir le courage et la fierté de s'é-
trangler, devant son dernier chef-d'œuvre !
Il s'était grandi, ébranlant le haut plafond de l'ate
L'ŒUVRE . 239

lier, secoué d'une émotion si forte, que des larmes


parurent dans ses yeux. Et il revint tomber sur une
chaise, en face de sa toile, il demanda de l'air inquiet
d'un élève qui a besoin d'être encouragé :
Alors, vraiment, ça vous paraît bien ? ... Moi , je
n'ose plus croire. Mon malheur doit être que j'ai
à la fois trop et pas assez de sens critique. Dès que
je me mets à une étude , je l'exalte ; puis, si elle n'a
pas de succès, je me torture. Il vaudrait mieux ne
pas y voir du tout, comme cet animal de Chambou-
vard, ou bien y voir très clair et ne plus peindre...
Franchement, vous aimez cette petite toile ?
Claudeet Jory restaient immobiles, étonnés, em-
barrassés devant ce sanglot de grande douleur, dans
l'enfantement. A quel instant de crise étaient-ils
donc venus, pour que ce maître hurlât de souffrance,
en les consultant comme des camarades ? Et le pis
était qu'ils n'avaient pu cacher une hésitation, sous
les gros yeux ardents dont il les suppliait, des yeux
où se lisait la peur cachée de sa décadence. Eux ,
connaissaient bien le bruit courant, ils partagaient
l'opinion que le peintre, depuis sa Noce au village,
n'avait rien fait qui valût ce tableau fameux. Même,
après s'être maintenu dans quelques toiles, il glissait
désormais à une facture plus savante et plus sèche.
L'éclat s'en allait, chaque œuvre semblait déchoir.
Mais c'étaient là des choses qu'on ne pouvait dire,
et Claude, lorsqu'il se fut remis, s'exclama :
Vous n'avez jamais rien peint de si puissant !
Bongrand le regarda encore, droit dans les yeux.
Puis, il se retourna vers son œuvre, s'absorba, eut
un mouvement de ses deux bras d'hercule , comme
s'il eût fait craquer ses os, pour soulever cette petite
toile , si légère. Et il murmura, se parlant à lui-même :
240 LES ROUGON - MACQUART.

Nom de Dieu ! que c'est lourd ! N'importe, j'y


laisserai la peau , plutôt que de dégringoler !
Il reprit sa palette, se calma dès le premier coup
de pinceau, arrondissant ses épaules de brave
homme, avec sa nuque large, où il restait de la car-
rure obstinée du paysan, dans le croisement de
finesse bourgeoise dont il était le produit.
Un silence s'était fait. Jory, les yeux toujours sur
le tableau, demanda :
C'est vendu ?

Le peintre répondit sans hâte, en artiste qui tra-


vaillait à ses heures et qui n'avait pas le souci du
gain.
Non... Ça me paralyse , quand j'ai un marchand
dans le dos .
Et, sans cesser de travailler , il continua, mais go-
guenard à présent.
Ah ! on commence à en faire un négoce, avec la
peinture ! ... Positivement, je n'ai jamais vu ça , moi
qui tourne à l'ancêtre... Ainsi, vous , l'aimable journa-
liste, leur en avez-vous flanqué des fleurs aux jeunes ,
dans cet article où vous me nommiez ! Ils étaient
deux ou trois cadets là dedans qui avaient tout bon-
nement du génie .
Jory se mit à rire.
Dame ! quand on a un journal , c'est pour en
user. Et puis , le public aime ça, qu'on lui découvre
des grands hommes .
Sans doute, la bêtise du public est infinie, je
veux bien que vous l'exploitiez... Seulement, je me
rappelle nos débuts, à nous autres. Fichtre ! nous
n'étions pas gâtés, nous avions devant nous dix ans
de travail et de lutte, avant de pouvoir imposer grand
comme ça de peinture... Tandis que, maintenant, le
L'ŒUVRE . 241

premier godelureau sachant camper un bonhomme,


fait retentir toutes les trompettes de la publicité. Et
quelle publicité ! un charivari d'un bout de la France
à l'autre, de soudaines renommées qui poussent du
soir au matin, et qui éclatent en coups de foudre,
au milieu des populations béantes. Sans parler des
œuvres , ces pauvres œuvres annoncées par des salves
d'artillerie , attendues dans un délire d'impatience,
enrageant Paris pendant huit jours, puis tombant à
l'éternel oubli !
-

C'est le procès à la presse d'informations que


vous faites là, déclara Jory, qui était allé s'allonger
sur le divan, en allumant un nouveau cigare . Il y a
du bien et du mal à en dire, mais il faut être de son
temps , que diable !
Bongrand secouait la tête ; et il repartit, dans une
hilarité énorme :
- Non ! non ! on ne peut plus lâcher la moin-
dre croûte, sans devenir un jeune maître ... Moi,
voyez-vous , ce qu'ils m'amusent, vos jeunes maî-
tres!

Mais, comme si une association d'idées s'était pro-


duite en lui, il s'apaisa, il se tourna vers Claude, pour
poser cette question :
A propos , et Fagerolles , avez-vous vu son ta-
bleau ?
Oui , répondit simplement le jeune homme .
Tous deux continuaient de se regarder, un sou-
rire invincible était monté à leurs lèvres , et Bon-
grand ajouta enfin :
En voilà un qui vous pille !
Jory, pris d'un embarras, avait baissé les yeux,
se demandant s'il défendrait Fagerolles . Sans doute,
il lui sembla profitable de le faire, car il loua le ta
21
242 LES ROUGON - MACQUART.

bleau, cette actrice dans sa loge, dont une repro-


duction gravée avait alors un grand succès aux éta-
lages. Est-ce que le sujet n'était pas moderne ? est-ce
que ce n'était pas joliment peint, dans la gamme
claire de l'école nouvelle ? Peut-être aurait- on pu
désirer plus de force ; seulement, il fallait laisser sa
nature à chacun ; puis, ça ne traînait pas dans les
rues , le charme et la distinction.
Penché sur sa toile, Bongrand, qui d'habitude ne
lâchait que des éloges paternels sur les jeunes, fré-
missait, faisait un visible effort pour ne pas éclater.
Mais l'explosion eut lieu malgré lui.
Fichez-nous la paix, hein ! avec votre Fage-
rolles ! Vous nous croyez donc plus bêtes que na-
ture! ... Tenez ! vous voyez le grand peintre ici pré-
sent. Oui , ce jeune monsieur-là, qui est devant vous !
Eh bien ! tout le truc consiste à lui voler son origi-
nalité et à l'accommoder à la sauce veule de l'École
des Beaux-Arts . Parfaitement ! on prend du moderne,
on peint clair, mais on garde le dessin banal et cor-
rect, la composition agréable de tout le monde, enfin
la formule qu'on enseigne là-bas, pour l'agrément des
bourgeois . Et l'on noie ça de facilité , oh ! de cette
facilité exécrable des doigts , qui sculpteraient aussi
bien des noix de coco, de cette facilité coulante, plai-
sante, qui fait le succès et qui devrait être punie du
bagne, entendez-vous !
Il brandissait en l'air sa palette et ses brosses , dans
ses deux poings fermés .
Vous êtes sévère, dit Claude gêné. Fagerolles a
vraiment des qualités de finesse .
On m'a conté, murmura Jory, qu'il venait de
passer un traité très avantageux avec Naudet.
Ce nom, jeté ainsi dans la conversation, détendit
L'ŒUVRE . 243

une fois encore Bongrand, qui répéta, en dodelinant


des épaules :
Ah ! Naudet... ah ! Naudet...
Et il les amusa beaucoup, avec Naudet, qu'il con-
naissait bien . C'était un marchand, qui, depuis quel-
ques années , révolutionnait le commerce des ta-
bleaux. Il ne s'agissait plus du vieux jeu, la redingote
crasseuse et le goût si fin du père Malgras, les toiles
des débutants guettées , achetées dix francs pour être
revendues quinze, tout ce petit train-train de con-
naisseur , faisant la moue devant l'œuvre convoitée
pour la déprécier, adorant au fond la peinture, ga-
gnant sa pauvre vie à renouveler rapidement ses
quelques sous de capital, dans des opérations pru-
dentes . Non, le fameux Naudet avait des allures de
gentilhomme, jaquette de fantaisie, brillant à la
cravate, pommadé, astiqué, verni ; grand train d'ail-
leurs , voiture au mois, fauteuil à l'Opéra , table ré-
servée chez Bignon, fréquentant partout où il était
décent de se montrer. Pour le reste, un spéculateur,
un boursier, qui se moquait radicalement de la bonne
peinture. Il apportait l'unique flair du succès, il de-
vinait l'artiste à lancer, non pas celui qui promettait
le génie discuté d'un grand peintre, mais celui dont
le talent menteur, enflé de fausses hardiesses , allait
faire prime sur le marché bourgeois. Et c'était ainsi
qu'il bouleversait ce marché, en écartant l'ancien
amateur de goût et en ne traitant plus qu'avec l'ama-
teur riche, qui ne se connaît pas en art, qui achète
un tableau comme une valeur de Bourse , par vanité
ou dans l'espoir qu'elle montera.
Là, Bongrand, très farceur, avec un vieux fond de
cabotin, se mit à jouer la scène . Naudet arrive chez
Fagerolles . Vous avez du génie, mon cher. Ah !
244 LES ROUGON - MACQUART .

votre tableau de l'autre jour est vendu. Combien ?


Cinq cents francs . - Mais vous êtes fou ! il en
valait douze cents . Et celui-ci, qui vous reste, com-
bien? -

Mon Dieu ! je ne sais pas, mettons douze


cents . - Allons donc, douze cents ! Vous ne m'en-
tendez donc pas , mon cher ? il en vaut deux mille. Je
le prends à deux mille. Et, dès aujourd'hui, vous ne
travaillez plus que pour moi, Naudet ! Adieu , adieu,
mon cher, ne vous prodiguez pas, votre fortune est
faite , je m'en charge . - Le voilà parti, il emporte le
tableau dans sa voiture, il le promène chez ses ama-
teurs , parmi lesquels il a répandu la nouvelle qu'il
venait de découvrir un peintre extraordinaire. Un de
ceux-ci finit par mordre et demande le prix . - Cinq
mille . Comment! cinq mille! le tableau d'un in-
connu, vous vous moquez de moi !- Écoutez, je vous
propose une affaire : je vous le vends cinq mille et je
vous signe l'engagement de le reprendre à six mille
dans un an, s'il a cessé de vous plaire . Du coup ,
l'amateur est tenté : que risque-t-il ? bon placement
au fond, et il achète. Alors, Naudet ne perd pas de
temps , il en case de la sorte neuf ou dix dans
l'année . La vanité se mêle à l'espoir du gain, les prix
montent, une cote s'établit, si bien que, lorsqu'il re-
tourne chez son amateur, celui-ci, au lieu de rendre
le tableau, en paie un autre huit mille. Et la hausse
va toujours son train, et la peinture n'est plus
qu'un terrain louche, des mines d'or aux buttes
Montmartre , lancées par des banquiers, et autour
desquelles on se bat à coups de billets de ban-
que !
Claude s'indignait, Jory trouvait ça très fort, lors-
qu'on frappa. Bongrand, qui alla ouvrir, eut une
exclamation.
L'ŒUVRE .
245

Tiens ! Naudet ! ... Justement, nous parlions de


-

vous .

Naudet , très correct , sans une moucheture de


boue, malgré le temps atroce , saluait , entrait avec
la politesse recueillie d'un homme du monde , qui
pénètre dans une église .
Très heureux, très flatté , cher maître... Et vous
ne disiez que du bien, j'en suis sûr .
Mais pas du tout, Naudet, pas du tout ! reprit
Bongrand d'une voix tranquille. Nous disions que
votre façon d'exploiter la peinture était en train de
nous donner une jolie génération de peintres
queurs , doublé d'hommes d'affaires malhonnêtes .
Sans s'émouvoir, Naudet souriait.
Le mot est dur, mais si charmant ! Allez , allez,
cher maître , rien ne me blesse de vous.
Et, tombant en extase devant le tableau, les deux
petites femmes qui cousaient :
Ah ! mon Dieu ! je ne le connaissais pas, c'est
une merveille ! ... Ah ! cette lumière, cette facture si
solide et si large ! Il faut remonter à Rembrandt, oui,
à Rembrandt ! ... Écoutez, cher maître , je suis venu
simplement pour vous rendre mes devoirs, mais c'est
ma bonne étoile qui m'a conduit. Faisons enfin une
affaire , cédez-moi ce bijou... Tout ce que vous vou-
drez, je le couvre d'or.
On voyait le dos de Bongrand s'irriter à chaque
phrase . Il l'interrompit rudement.
- Trop tard, c'est vendu.
Vendu, mon Dieu ! Et vous ne pouvez vous
dégager ? ... Dites-moi au moins à qui, je ferai tout,
je donnerai tout... Ah ! quel coup terrible ! vendu,
en êtes-vous bien sûr ? Si l'on vous offrait le double ?
- C'est vendu, Naudet, et en voilà assez, hein !
21.
246 LES ROUGON - MACQUART .

Pourtant, le marchand continua à se lamenter. Il


resta quelques minutes encore, se pâma devant
d'autres études, fit le tour de l'atelier avec les coups
d'œil aigus d'un parieur qui cherche la chance.
Lorsqu'il comprit que l'heure était mauvaise et qu'il
n'emporterait rien, il s'en alla, saluant d'un air de
gratitude, s'exclamant d'admiration jusque sur le
palier.
Dès qu'il ne fut plus là, Jory, qui avait écouté avec
surprise , se permit une question .
Mais vous nous aviez dit, il me semble... Ce
n'est pas vendu, n'est-ce pas ?
Bongrand, sans répondre d'abord, revint devant
sa toile . Puis, de sa voix tonnante , mettant dans ce
cri toute la souffrance cachée, tout le combat nais-
sant qu'il n'avouait pas :
- Ilm'embête !jamais il n'aura rien ! ... Qu'il achète
à Fagerolles !
Un quart d'heure plus tard, Claude et Jory pri-
rent eux- mêmes congé , en le laissant au travail ,
acharné dans le jour qui tombait. Et, dehors, quand
le premier se fut séparé de son compagnon , il ne
rentra pas tout de suite rue de Douai, malgré sa
longue absence. Un besoin de marcher encore, de
s'abandonner à ce Paris, où les rencontres d'une seule
journée lui emplissaient le crâne , le fit errer jusqu'à
la nuit noire, dans la boue glacée des rues, sous la
clarté des becs de gaz, qui s'allumaient un à un , pa-
reils à des étoiles fumeuses au fond du brouillard .
Claude attendit impatiemment le jeudi, pour dîner
chez Sandoz ; car ce dernier, immuable , recevait
toujours les camarades, une fois par semaine . Venait
qui voulait, le couvert était mis. Il avait eu beau se
marier, changer son existence, se jeter en pleine
L'ŒUVRE . 247

lutte littéraire : il gardait son jour, ce jeudi qui da-


tait de sa sortie du collège, au temps des premières
pipes . Ainsi qu'il le répétaitlui-même, en faisant allu-
sion à sa femme, il n'y avait qu'un camarade de plus .
Dis donc, mon vieux, avait-il dit franchement à
Claude, ça m'ennuie beaucoup...
Quoi donc ?
Tu n'es pas marié... Oh ! moi , tu sais, je rece-
vrais bien volontiers ta femme ... Mais ce sont les
imbéciles , un tas de bourgeois qui me guettent et
qui raconteraient des abominations ...
Mais certainement, mon vieux, mais Christine
elle-même refuserait d'aller chez toi! ... Oh ! nous
comprenons très bien, j'irai seul, compte là-dessus !
Dès six heures , Claude se rendit chez Sandoz , rue
Nollet, au fond des Batignolles ; et il eut toutes les
peines du monde à découvrir le petit pavillon que
son ami occupait. D'abord, il entra dans une grande
maison bâtie sur la rue, s'adressa au concierge, qui
lui fit traverser trois cours ; puis, il fila le long d'un
couloir entre deux autres bâtisses, descendit un es-
calier de quelques marches, buta contre la grille
d'un étroit jardin : c'était là, le pavillon se trouvait
au bout d'une allée. Mais il faisait si noir, il avait si
bien failli se rompre les jambes dans l'escalier, qu'il
n'osait se risquer davantage , d'autant plus qu'un
chien énorme aboyait furieusement. Enfin, il enten-
dit la voix de Sandoz, qui s'avançait en calmant le
chien.
Ah ! c'est toi... Hein ? nous sommes à la cam-
pagne. On va mettre une lanterne, pour que notre
monde ne se casse pas la tête... Entre, entre ... Sacré
Bertrand , veux- tu te taire ! Tu ne vois donc pas que
c'est un ami , imbécile !
248 LES ROUGON - MACQUART .

Alors , le chien les accompagna vers le pavillon, la


queue haute, en sonnant une fanfare d'allégresse.
Unejeune bonne avait paru avec une lanterne, qu'elle
vint accrocher à la grille, pour éclairer le terrible
escalier. Dans le jardin, il n'y avait qu'une petite
pelouse centrale, planté d'un immense prunier, dont
l'ombrage pourrissait l'herbe ; et, devant la maison,
très basse, de trois fenêtres de façade seulement, ré-
gnait une tonnelle de vigne vierge, où luisait un banc
tout neuf, installé là comme ornement sous les pluies
d'hiver, en attendant le soleil .
Entre , répéta Sandoz.
Il l'introduisit, à droite du vestibule, dans le salon,
dont il avait fait son cabinet de travail . La salle à
manger et la cuisine étaient à gauche. En haut, sa
mère, qui ne quittait plus le lit, occupait la grande
chambre ; tandis que le ménage se contentait de
l'autre et du cabinet de toilette, placé entre les deux
pièces . Et c'était tout, une vraie boîte de carton, des
compartiments de tiroir, que séparaient des cloisons
minces comme des feuilles de papier. Petite maison
de travail et d'espoir cependant, vaste à côté des gre-
niers de jeunesse , égayée déjà d'un commencement
de bien- être et de luxe.
Hein ? cria-t-il, nous en avons, de la place ! Ah !
c'est joliment plus commode que rue d'Enfer ! Tu
vois, j'ai une pièce à moi tout seul . Etj'ai acheté une
table de chêne pour écrire, et ma femme m'a donné
ce palmier, dans ce vieux pot de Rouen... Hein ? c'est
chic!
Justement , sa femme entrait. Grande, le visage
calme et gai, avec de beaux cheveux bruns, elle avait
par-dessus sa robe de popeline noire, très simple,
un large tablier blanc ; car, bien qu'ils eussent pris
L'ŒUVRE . 249

une servante à demeure, elle s'occupait de la cui-


sine, était fière de certains de ses plats, mettait le
ménage sur un pied de propreté et de gourmandise
bourgeoises .
Tout de suite, Claude et elle furent d'anciennes
connaissances .
Appelle-le Claude, chérie... Et toi, vieux, ар-
pelle-la Henriette... Pas de madame, pas de mon-
sieur, ou je vous flanque chaque fois une amende de
cinq sous.
Ils rirent, et elle s'échappa, réclamée à la cuisine
par un plat du Midi, une bouillabaisse , dont elle
voulait faire la surprise aux amis de Plassans . Elle
en tenait la recette de son mari lui-même, elle y
avait acquis un tour de main extraordinaire , di-
sait-il .
Elle est charmante, ta femme, dit Claude , et
elle te gâte .
Mais Sandoz, assis devant sa table, les coudes
parmi les pages du livre en train, écrites dans la ma-
tinée, se mit à parler du premier roman de sa série,
qu'il avait publié en octobre. Ah ! on le lui arran-
geait, son pauvre bouquin ! C'était un égorgement,
un massacre, toute la critique hurlant à ses trousses,
une bordée d'imprécations, comme s'il eût assassiné
les gens, à la corne d'un bois. Et il en riait, excité
plutôt, les épaules solides, avec la tranquille carrure
du travailleur qui sait où il va. Un étonnement seul
lui restait, la profonde inintelligence de ces gail-
lards , dont les articles bâclés sur des coins de bu-
reau, le couvraient de boue, sans paraître soupçon-
ner la moindre de ses intentions . Tout se trouvait
jeté dans le baquet aux injures : son étude nouvelle
de l'homme physiologique , le rôle tout- puissant
250 LES ROUGON - MACQUART .

rendu aux milieux, la vaste nature éternellement en


création, la vie enfin, la vie totale, universelle , qui
va d'un bout de l'animalité à l'autre, sans haut ni
bas , sans beauté ni laideur; et les audaces de lan-
gage, la conviction que tout doit se dire, qu'il y a
des mots abominables nécessaires comme des fers
rouges , qu'une langue sort enrichie de ces bains de
force ; et surtout l'acte sexuel , l'origine et l'achève-
ment continu du monde, tiré de la honte où on le
cache, remis dans sa gloire, sous le soleil. Qu'on se
fâchât, il l'admettait aisément ; mais il aurait voulu au
moins qu'on lui fit l'honneur de comprendre et de
se fâcher pour ses audaces , non pour les saletés
imbéciles qu'on lui prêtait.
Tiens ! continua-t-il, je crois qu'il y a encore
plus de niais que de méchants ... C'est la forme qui
les enrage en moi, la phrase écrite, l'image, la vie
du style. Oui, la haine de la littérature, toute la bour-
geoisie en crève !
Il se tut , envahi d'une tristesse .
Bah! dit Claude après un silence, tu es heu-
reux, tu travailles, tu produis, toi !
Sandoz s'était levé, il eut un geste de brusque
douleur.

Ah! oui , je travaille, je pousse mes livres jus-


qu'à la dernière page... Mais si tu savais ! si je te
disais dans quels désespoirs, au milieu de quels
tourments ! Est-ce que ces crétins ne vont pas s'avi-
ser aussi de m'accuser d'orgueil ! moi que l'imper-
fection de mon œuvre poursuit jusque dans le som-
meil ! moi qui ne relis jamais mes pages de la veille,
de crainte de les juger si exécrables , que je ne puisse
trouver ensuite la force de continuer ! ... Je travaille,
eh ! sans doute, je travaille ! je travaille comme je
L'ŒUVRE . 251

vis, parce que je suis né pour ça ; mais , va, je n'en


suis pas plus gai, jamais je ne me contente, et il y a
toujours la grande culbute au bout !
Un éclat de voix l'interrompit, et Jory parut, en-
chanté de l'existence , racontant qu'il venait de
retaper une vieille chronique, pour avoir sa soirée
libre. Presque aussitôt, Gagnière et Mahoudeau, qui
s'étaient rencontrés à la porte, arrivèrent en cau-
sant. Le premier, enfoncé depuis quelques mois
dans une théorie des couleurs , expliquait à l'autre
son procédé.
Je pose mon ton, continuait-il. Le rouge du
drapeau s'éteint et jaunit, parce qu'il se détache sur
le bleu du ciel , dont la couleur complémentaire,
l'orangé, se combine avec le rouge.
Claude , intéressé, le questionnait déjà, lorsque la
bonne apporta un télégramme .
Bon ! dit Sandoz, c'est Dubuche qui s'excuse, il
promet de nous surprendre vers onze heures .
A ce moment, Henriette ouvrit la porte toute
grande, et annonça elle-même le dîner. Elle n'avait
plus son tablier de cuisinière, elle serrait gaiement,
en maîtresse de maison, les mains qui se tendaient.
A table ! à table ! il était sept heures et demie, la
bouillabaisse n'attendait pas. Jory ayant fait remar-
quer que Fagerolles lui avait juré qu'il viendrait, on
ne voulut rien entendre : il devenait ridicule, Fage-
rolles, à poser pour le jeune maître, accablé de tra-
vaux !

La salle à manger où l'on passa, était si petite,


que, voulant y installer le piano, on avait dû percer
une sorte d'alcôve , dans un cabinet noir, réservé jus-
que-là à la vaisselle. Pourtant, les grands jours, on
tenait encore une dizaine autour de la table ronde
252 LES ROUGON - MACQUART .

sous la suspension de porcelaine blanche, mais à la


condition de condamner le buffet, si bien que la bonne
ne pouvait plus y aller chercher une assiette. D'ail-
leurs, c'était la maîtresse de maison qui servait ;
et le maître, lui, se plaçait en face , contre le buffet
bloqué, pour y prendre et passer ce dont on avait
besoin.
Henriette avait mis Claude à sa droite , Mahoudeau
à sa gauche ; tandis que Jory et Gagnière s'étaient
assis aux deux côtés de Sandoz.
Françoise ! appela-t-elle. Donnez-moi donc les
rôties , elles sont sur le fourneau .
Et, la bonne lui ayant apporté les rôties , elle les
distribuait deux par deux dans les assiettes , puis
commençait à verser dessus le bouillon de la bouil-
labaisse, lorsque la porte s'ouvrit.
Fagerolles , enfin ! dit-elle. Placez-vous là, près
de Claude .

Il s'excusa d'un air de galante politesse, allégua


un rendez-vous d'affaires. Très élégant maintenant,
pincé dans des vêtements de coupe anglaise, il avait
une tenue d'homme de cercle, relevée par la pointe
de débraillé artiste qu'il gardait. Tout de suite, en
s'asseyant, il secoua la main de son voisin, il affecta
une vive joie.
-Ah ! monvieux Claude ! Il ya si longtemps que je
voulais te voir ! Oui, j'ai eu vingt fois l'idée d'aller là-
bas ; et puis , tu sais, la vie...
Claude, pris de malaise devant ces protestations,
tâchait de répondre avec une cordialité pareille. Mais
Henriette, qui continuait de servir, le sauva, en s'im-
patientant.
Voyons, Fagerolles , répondez-moi ... Est-ce
deux rôties que vous désirez ?
L'ŒUVRE . 253

Certainement, madame, deux rôties ... Je l'a-


dore, la bouillabaisse . D'ailleurs , vous la faites si
bonne ! une merveille !
Tous , en effet, se pâmaient, Mahoudeau et Jory
surtout, qui déclaraient n'en avoir jamais mangé de
meilleure à Marseille ; si bien que la jeune femme,
ravie, rose encore de la chaleur du fourneau, la
grande cuiller en main, ne suffisait que juste à rem-
plir les assiettes qui lui revenaient ; et même elle
quitta sa chaise, courut en personne chercher à la
cuisine le reste du bouillon, car la servante perdait
la tête.
Mange donc ! lui cria Sandoz. Nous attendrons
bien que tu aies mangé .
Mais elle s'entêtait, demeurait debout.
Laisse... Tu ferais mieux de passer le pain. Oui,
derrière toi , sur le buffet... Jory préfère les tartines,
la mie qui trempe..
Sandoz se leva à son tour, aida au service, pen-
dant qu'on plaisantait Jory sur les pâtées qu'il
aimait .
Et Claude , pénétré par cette bonhomie heureuse,
comme réveillé d'un long sommeil, les regardait
tous, se demandait s'il les avait quittés la veille, ou
s'il y avait bien quatre années qu'il n'eut dîné là, un
jeudi. Ils étaient autres pourtant, il les sentait
changés , Mahoudeau aigri de misère, Jory enfoncé
dans sa jouissance , Gagnière plus lointain, envolé
ailleurs ; et, surtout, il lui semblait que Fagerolles ,
près de lui, dégageait du froid, malgré l'exagération
de sa cordialité. Sans doute, leurs visages avaient
vieilli un peu, à l'usure de l'existence ; mais ce n'é-
tait pas cela seulement, des vides paraissaient se
faire entre eux, il les voyait à part, étrangers, bien
22
254 LES ROUGON - MACQUART .

qu'ils fussent coude à coude, trop serrés autour de


cette table. Puis, le milieu était nouveau : une femme,
aujourd'hui , apportait son charme, les calmait par
sa présence. Alors, pourquoi, devant ce cours fatal
des choses qui meurent et se renouvellent, avait-
il donc cette sensation de recommencement? pour-
quoi aurait-il juré qu'il s'était assis à cette place, le
jeudi de la semaine précédente ? et il crut comprendre
enfin : c'était Sandoz qui, lui, n'avait pas bougé,
aussi entêté dans ses habitudes de cœur que dans ses
habitudes de travail, radieux de les recevoir à la
table de son jeune ménage, ainsi qu'il l'était jadis de
partager avec eux son maigre repas de garçon. Un
rêve d'éternelle amitié l'immobilisait, des jeudis
pareils se succédaient à l'infini, jusqu'aux derniers
lointains de l'âge . Tous éternellement ensemble ! tous
partis à la même heure et arrivés dans la même
victoire !

Il dut deviner la pensée qui rendait Claude muet,


il lui dit au travers de la nappe, avec son bonrire de
jeunesse :
Hein ? vieux, t'y voilà encore ! Ah ! nom d'un
chien ! que tu nous as manqué ! ... Mais, tu vois, rien
ne change, nous sommes tous les mêmes ... N'est-
ce pas ? vous autres !
Ils répondirent par des hochements de tête . Sans
doute, sans doute !
Seulement, continua-t- il épanoui, la cuisine
est un peu meilleure que rue d'Enfer... Vous en ai-
je fait mange, des ratatouilles !
Après la bouillabaisse , un civet de lièvre avait
paru ; et une volaille rôtie, accompagnée d'une salade,
termina le dîner. Mais on resta longtemps à table,
le dessert traîna, bien que la conversation n'eût pas
L'ŒUVRE . 255

la fièvre ni les violences d'autrefois : chacun parlait


de lui , finissait par se taire, en voyant que personne
ne l'écoutait . Au fromage , cependant, lorsqu'on eut
goûté d'un petit vin de Bourgogne, un peu aigrelet,
dont le ménage s'était risqué à faire venir une pièce ,
sur les droits d'auteur du premier roman, les voix
s'élevèrent, on s'anima.
- Alors , tu as traité avec Naudet ? demanda Ma-
houdeau , dont le visage osseux d'affamé s'était creusé
encore. Est-ce vrai qu'il t'assure cinquante mille
francs la première année ?
Fagerolles répondit du bout des lèvres :
Oui , cinquante mille... Mais rien n'est fait, je
me tâte , c'est raide de s'engager ainsi. Ah ! c'est moi
qui ne m'emballe pas !
Fichtre ! murmura le sculpteur, tu es difficile .
Pour vingt francs par jour, moi, je signe ce qu'on
voudra .
Tous, maintenant, écoutaient Fagerolles , qui jouait
l'homme excédé par le succès naissant. Il avait tou-
jours sa jolie figure inquiétante de gueuse ; mais un
certain arrangement des cheveux, la coupe de la
barbe, lui donnaient une gravité. Bien qu'il vînt
encore de loin en loin chez Sandoz, il se séparait
de la bande, se lançait sur les boulevards , fréquen-
tait les cafés , les bureaux de rédaction, tous les lieux
de publicité où il pouvait faire des connaissances
utiles . C'était une tactique, une volonté de se tailler
son triomphe à part, cette idée maligne que, pour
réussir, il ne fallait plus avoir rien de commun avec
ces révolutionnaires, ni un marchand , ni les relations ,
ni les habitudes . Et l'on disait même qu'il mettait
les femmes de deux ou trois salons dans sa chance ,
non pas en måle brutal comme Jory, mais en vicieux
256 LES ROUGON - MACQUART .

supérieur à ses passions, en simple chatouilleur de


baronnes sur le retour.
Justement, Jory lui signala un article, dans l'u-
nique but de se donner une importance, car il avait
la prétention d'avoir fait Fagerolles, comme il pré-
tendait jadis avoir fait Claude .
Dis donc, as-tu lu l'étude de Vernier sur toi?
En voilà un encore qui me répète !
-

Ah ! il en a, lui, des articles ! soupira Mahou-


deau.
Fagerolles eut un geste insouciant de la main ;
mais il souriait, avec le mépris caché de ces pauvres
diables si peu adroits, s'entêtant à une rudesse de
niais, lorsqu'il était si facile de conquérir la foule.
Ne lui suffisait-il pas de rompre, après les avoir pil-
lés ? Il bénéficiait de toute la haine qu'on avait
contre eux, on couvrait d'éloges ses toiles adoucies ,
pour achever de tuer leurs œuvres obstinément vio-
lentes .
-As-tulu, toi , l'article de Vernier ? répéta Jory
à Gagnière . N'est-ce pas qu'il dit ce que j'ai dit ?
Depuis un instant, Gagnière s'absorbait dans la
contemplation de son verre sur la nappe blanche,
que le reflet du vin tachait de rouge. Il sursauta.
Hein! l'article de Vernier ?
Oui, enfin tous ces articles qui paraissent sur
Fagerolles .
Stupéfait, il se tourna vers celui-ci.
Tiens ! on écrit des articles sur toi ... Je n'en sais
rien, je ne les ai pas vus... Ah ! on écrit des articles
sur toi ! pourquoi donc ?
Un fou rire s'éleva, Fagerolles seul ricanait de
mauvaise grâce , croyant à une farce méchante. Mais
Gagnière était d'une absolue bonne foi: il s'étonnait
L'ŒUVRE . 257

qu'on pût faire un succès à un peintre qui n'obser-


vait seulement pas la loi des valeurs . Un succès à ce
truqueur-là, jamais de la vie ! Que devenait la con-
science ?

Cette gaieté bruyante échauffa la fin du dîner. On


ne mangeait plus, seule la maîtresse de maison vou-
lait encore remplir les assiettes .
Mon ami, veille donc, répétait-elle à Sandoz,
très excité au milieu du bruit. Allonge la main, les
biscuits sont sur le buffet .
On se récria, tous se levèrent. Comme on passait
ensuite la soirée là, autour de la table, à prendre
du thé, ils se tinrent debout, continuant de causer
contre les murs , pendant que la bonne ôtait le cou-
vert. Le ménage aidait, elle remettant les salières
dans un tiroir, lui donnant un coup de main pour
plier la nappe .
Vous pouvez fumer, dit Henriette. Vous savez
que ça ne me gêne nullement.
Fagerolles , qui avait attiré Claude dans l'embra-
sure de la fenêtre, lui offrit un cigare , que celui-ci
refusa .

Ah ! c'est vrai, tu ne fumes pas... Et, dis donc,


j'irai voir ce que tu rapportes . Hein ? des choses très
intéressantes . Tu sais, moi, ce que je pense de ton
talent. Tu es le plus fort...
Il se montrait très humble, sincère au fond, laissant
remonter son admiration d'autrefois , marqué pour
toujours à l'empreinte de ce génie d'un autre, qu'il re-
connaissait, malgré les calculs compliqués de sa ma- A

lice. Mais son humilité s'aggravait d'une gêne , bien


rare chez lui, du trouble où le jetait le silence que
le maître de sa jeunesse gardait sur son tableau . Et
il se décida , les lèvres tremblantes .
22.
258 LES ROUGON - MACQUART .

Est-ce que tu as vu mon actrice, au Salon ?


Aimes-tu ça, franchement ?
Claude hésita une seconde, puis en bon cama-
rade :
Oui, il y a des choses très bien .
Déjà , Fagerolles saignait d'avoir posé cette ques-
tion stupide ; et il achevait de perdre pied, il s'excu-
sait maintenant, tâchait d'innocenter ses emprunts
et de plaider ses compromis . Lorsqu'il s'en fut tiré à
grand'peine , exaspéré contre sa maladresse, il rede-
vint un instant le farceur de jadis, fit rire aux larmes
Claude lui-même, les amusa tous. Puis, il tendit la
main à Henriette, pour prendre congé.
Comment ! vous nous quittez si vite ?
-

Hélas ! oui , chère madame. Mon père traite ce


soir un chef de bureau, qu'il travaille pour la déco-
ration ... Et, comme je suis un de ses titres, j'ai dû
jurer de paraître .
Lorsqu'il fut parti, Henriette, qui avait échangé
quelques mots tout bas avec Sandoz, disparut ; et
l'on entendit le bruit léger de ses pas au premier
étage : depuis le mariage, c'était elle qui soignait la
vieille mère infirme, s'absentant ainsi à plusieurs
reprises dans la soirée, comme le fils autrefois .
Du reste , pas un des convives n'avait remar-
qué sa sortie. Mahoudeau et Gagnière causaient de
Fagerolles , se montraient d'une aigreur sourde, sans
attaque directe . Ce n'était encore que des regards
ironiques de l'un à l'autre, des haussements d'épaules ,
tout le muet mépris de garçons qui ne veulent pas
exécuter un camarade . Et ils se rabattirent sur Claude,
ils se prosternèrent , l'accablèrent des espérances
qu'ils mettaient en lui. Ah ! il était temps qu'il re-
vînt, car lui seul, avec ses dons de grand peintre,
L'ŒUVRE . 259

sa poigne solide, pouvait être le maître, le chef re-


connu. Depuis le Salon des Refusés , l'école du
plein air s'était élargie, toute une influence crois-
sante se faisait sentir ; malheureusement, les efforts
s'éparpillaient, les nouvelles recrues se contentaient
d'ébauches , d'impressions bâclées en trois coups de
pinceau ; et l'on attendait l'homme de génie néces-
saire, celui qui incarnerait la formule en chefs-
d'œuvre . Quelle place à prendre ! dompter la foule,
ouvrir un siècle, créer un art ! Claude les écoutait,
les yeux à terre, la face envahie d'une pâleur. Oui,
c'était bien là son rêve inavoué, l'ambition qu'il
n'osait se confesser à lui-même. Seulement, il se
mêlait à la joie de la flatterie une étrange angoisse ,
une peur de cet avenir, en les entendant le hausser
à ce rôle de dictateur, comme s'il eût triomphé déjà.
Laissez donc ! finit-il par crier, il y en a qui me
valent, je me cherche encore !
Jory, agacé , fumait en silence. Brusquement ,
comme les deux autres s'entétaient, il ne put retenir
cette phrase :
Tout ça, mes petits, c'est parce que vous êtes
embêtés du succès de Fagerolles.
Ils se récrièrent , éclatèrent en protestations. Fage-
rolles ! le jeune maître ! quelle bonne farce !
Oh ! tu nous lâches, nous le savons, dit Mahou-
deau. Il n'y a pas de danger que tu écrives deux
lignes sur nous , maintenant.
Dame ! mon cher, répondit Jory vexé, tout ce
que j'écris sur vous, on me le coupe. Vous vous
faites exécrer partout... Ah ! si j'avais un journal à
moi !

Henriette reparut , et les yeux de Sandoz ayant


cherché les siens, elle lui répondit d'un regard, elle
260 LES ROUGON - MACQUART .

eut ce sourire tendre et discret, qu'il avait lui-même


jadis, quand il sortait de la chambre de sa mère.
Puis , elle les appela tous, ils se rassirent autour de
la table, tandis qu'elle faisait le thé et qu'elle le ver-
sait dans les tasses . Mais la soirée s'attrista , engour-
die d'une lassitude. On eut beau laisser entrer Ber-
trand, le grand chien, qui se livra à des bassesses
devant le sucre, et qui alla se coucher contre le
poêle, où il ronfla comme un homme. Depuis la dis-
cussion sur Fagerolles, des silences régnaient, une
sorte d'ennui irrité s'alourdissait dans la fumée épais-
sie des pipes . Même Gagnière , à un moment, quitta
la table, pour se mettre au piano, où il estropia en
sourdine des phrases de Wagner, avec les doigts raides
d'un amateur qui fait ses premières gammes à trente
ans .

Vers onze heures, Dubuche, arrivant enfin, acheva


de glacer la réunion. Il s'était échappé d'un bal, dé-
sireux de remplir envers ses anciens camarades ce
qu'il regardait comme un dernier devoir ; et son
habit , sa cravate blanche , sa grosse face pâle expri-
maient à la fois la contrariété d'être venu, l'impor-
tance qu'il donnait à ce sacrifice, la peur qu'il avait
de compromettre sa fortune nouvelle . Il évitait de
parler de sa femme, pour ne pas avoir à l'amener
chez Sandoz . Quand il eut serré la main de Claude ,
sans plus d'émotion que s'il l'avait rencontré la veille,
il refusa une tasse de thé, il parla lentement, en gon-
flant les joues, des tracas de son installation dans
une maison neuve dont il essuyait les plâtres , du
travail qui l'accablait , depuis qu'il s'occupait des
constructions de son beau-père, toute une rue à bâtir,
près du parc Monceau.
Alors, Claude sentit nettement quelque chose se
L'ŒUVRE . 261

rompre . La vie avait-elle donc emporté déjà les soi-


rées d'autrefois , si fraternelles dans leur violence,
où rien ne les séparait encore , où pas un d'eux ne
réservait sa part de gloire ? Aujourd'hui, la bataille
commençait, chaque affamé donnait son coup de
dents . La fissure était là, la fente à peine visible, qui
avait fêléles vieilles amitiés jurées , et qui devaient les
faire craquer, un jour, en mille pièces .
Mais Sandoz, dans son besoin d'éternité, ne s'aper-
cevait toujours de rien, les voyait tels que rue d'En-
' fer, aux bras les uns des autres, partis en conqué-
rants . Pourquoi changer ce qui était bon ? est-ce que
le bonheur n'était pas dans une joie choisie entre
toutes, puis éternellement goûtée ? Et, une heure
plus tard, lorsque les camarades se décidèrent à s'en
aller, somnolents sous l'égoïsme morne de Dubuche
qui parlait sans fin de ses affaires, lorsqu'on eut ar-
raché du piano Gagnière hypnotisé, Sandoz, suivi de
sa femme, malgré la nuit froide, voulut absolument
les accompagner jusqu'au bout du jardin, à la grille .
Il distribuait des poignées de main, il criait :
A jeudi, Claude ! ... A jeudi, tous ! ... Hein ? ve-
nez tous !

A jeudi ! répéta Henriette , qui avait pris la lan-


terne et qui la haussait, pour éclairer l'escalier.
Et, au milieu des rires, Gagnière et Mahoudeau
répondirent en plaisantant :
A jeudi, jeune maître ! ... Bonne nuit, jeune
maître !

Dehors , dans la rue Nollet, Dubuche appela tout


de suite un fiacre, qui l'emporta. Les quatre autres
remontèrent ensemble jusqu'au boulevard extérieur,
presque sans échanger un mot, l'air étourdi d'être
depuis si longtemps ensemble. Sur le boulevard,
262 LES ROUGON - MACQUART .

une fille ayant passé, Jory se lança derrière ses jupes,


après avoir prétexté des épreuves, qui l'attendaient au
journal . Et, comme Gagnière arrêtait machinalement
Claude devant le café Baudequin, dont le gaz flam-
bait encore , Mahoudeau refusa d'entrer, s'en alla
seul , roulant des idéés tristes , là-bas, jusqu'à la rue
du Cherche -Midi.
Claude se trouva, sans l'avoir voulu, assis à leur
ancienne table, en face de Gagnière silencieux. Le
café n'avait pas changé, on s'y réunissait toujours le
dimanche , une ferveur s'était déclarée même, depuis
que Sandoz habitait le quartier ; mais la bande s'y
noyait dans un flot de nouveaux venus, on était peu
à peu submergé par la banalité montante des élèves
du plein air. A cette heure, du reste, le café se vidait ;
trois jeunes peintres, que Claude ne connaissait pas ,
vinrent, en se retirant, lui serrer la main ; et il n'y
eut plus qu'un petit rentier du voisinage, endormi
devant une soucoupe .
Gagnière , très à l'aise, comme chez lui, indifférent
aux bâillements de l'unique garçon qui s'étirait dans
la salle , regardait Claude sans le voir, les yeux vagues .
A propos , demanda ce dernier, qu'expliquais-tu
donc à Mahoudeau , ce soir ? Oui, le rouge du drapeau
qui tourne au jaune, dans le bleu du ciel... Hein ? tu
pioches la théorie des couleurs complémentaires .
Mais l'autre ne répondit pas. Il prit sa chope, la
reposa sans avoir bu , finit par murmurer, avec un
sourire d'extase :
Haydn , c'est la grâce rhétoricienne, une petite
musique chevrotante de vieille aïeule poudrée ... Mo-
zart, c'est le génie précurseur, le premier qui ait
donné à l'orchestre une voix individuelle ... Et ils
existent surtout, ces deux-là, parce qu'ils ont fait
L'ŒUVRE . 263

Beethoven... Ah ! Beethoven, la puissance, la force


dans la douleur sereine, Michel-Ange au tombeau
des Médicis ! Un logicien héroïque, un pétrisseur de
cervelles, car ils sont tous partis de la symphonie
avec chœurs , les grands d'aujourd'hui !
Le garçon , las d'attendre, se mit à éteindre les
becs de gaz , d'une main paresseuse, en traînant les
pieds . Une mélancolie envahissait la salle déserte,
salie de crachats et de bouts de cigare, exhalant l'o-
deur de ses tables poissées par les consommations ;
tandis que, du boulevard assoupi , ne venaient plus
que les sanglots perdus d'un ivrogne.
Gagnière , au loin, continuait à suivre la chevau-
chée de ses rêves .

Weber passe dans un paysage romantique , con-


duisant la ballade des morts , au milieu des saules
éplorés et des chênes qui tordent leurs bras ... Schu-
bert le suit, sous la lune pâle, le long des lacs d'ar-
gent... Et voilà Rossini, le don en personne, si gai,
si naturel , sans souci de l'expression, se moquant
du monde , qui n'est pas mon homme , ah ! non,
certes ! mais si étonnant tout de même par l'abon-
dance de son invention, par les effets énormes qu'il
tire de l'accumulation des voix et de la répétition
enflée du même thème ... Ces trois-là, pour aboutir à
Meyerbeer, un malin qui a profité de tout, mettant
après Weber la symphonie dans l'opéra, donnant
l'expression dramatique à la formule inconsciente
de Rossini. Oh ! des souffles superbes, la pompe féo-
dale , le mysticisme militaire, le frisson des légendes
fantastiques , un cri de passion traversant l'histoire !
Et des trouvailles, la personnalité des instruments ,
le récitatif dramatique accompagné symphonique-
ment à l'orchestre, la phrase typique sur laquelle
264 LES ROUGON - MACQUART .

toute l'œuvre est construite ... Un grand bonhomme!


un très grand bonhomme !
Monsieur, vint dire le garçon, je ferme .
Et, comme Gagnière ne tournait même pas la tête,
il alla réveiller le petit rentier, toujours endormi de--
vant sa soucoupe .
Je ferme, monsieur.
Frissonnant , le consommateur attardé se leva, tâ--
tonna dans le coin d'ombre où il se trouvait, pour
avoir sa canne ; et, quand le garçon la lui eut ra--
massée sous les chaises, il sortit .
Berlioz a mis de la littérature dans son affaire .
C'est l'illustrateur musical de Shakspeare, de Virgile
et de Gœthe . Mais quel peintre ! le Delacroix de la
musique, qui a fait flamber les sons, dans des oppo-
sitions fulgurantes de couleurs. Avec ça, la fêlure
romantique au crâne , une religiosité qui l'emporte,
des extases par-dessus les cimes. Mauvais construc-
teur d'opéra, merveilleux dans le morceau, exigeant
trop parfois de l'orchestre qu'il torture, ayant poussé
à l'extrême la personnalité des instruments , dont
chacun pour lui représente un personnage. Ah ! ce
qu'il a dit des clarinettes : « Les clarinettes sont les
femmes aimées » , ah ! cela m'a toujours fait couler
un frisson sur la peau ... Et Chopin, si dandy dans son
byronisme , le poète envolé des névroses ! Et Mendels-
sohn, ce ciseleur impeccable, Shakspeare en escarpins
de bal, dont les romances sans paroles sont des bi-
joux pour les dames intelligentes! ... Et puis , et puis ,
il faut se mettre à genoux ...
Il n'y avait plus qu'un bec de gaz allumé au-dessus
de sa tête , et le garçon, derrière son dos, attendait,
dans le vide noir et glacé de la salle. Sa voix avait
pris un tremblement religieux, il en arrivait à ses
L'ŒUVRE . 265

dévotions , au tabernacle reculé, au saint des saints .


Oh ! Schumann, le désespoir, la jouissance du
désespoir ! Oui, la fin de tout, le dernier chant d'une
pureté triste, planant sur les ruines du monde ! ...
Oh ! Wagner, le dieu, en qui s'incarnent des siècles de
musique ! Son œuvre est l'arche immense, tous les
arts en un seul, l'humanité vraie des personnages
exprimée enfin, l'orchestre vivant à part la vie du
drame; et quel massacre des conventions, des for-
mules ineptes ! quel affranchissement révolutionnaire
dans l'infini ! ... L'ouverture du Tannhäuser, ah ! cest
l'alleluia sublime du nouveau siècle : d'abord, le
chant des pèlerins, le motif religieux, calme, pro-
fond, à palpitations lentes ; puis, les voix des sirènes
qui l'étouffent peu à peu, les voluptés de Vénus
pleines d'énervantes délices , d'assoupissantes lan-
gueurs, de plus en plus hautes et impérieuses, dé-
sordonnées ; et, bientôt, le thème sacré qui revient
graduellement comme une aspiration de l'espace ,
qui s'empare de tous les chants et les fond en une
harmonie suprême, pour les emporter sur les ailes
d'un hymne triomphal !
Je ferme, monsieur, répéta le garçon.
Claude, qui n'écoutait plus, enfoncé lui aussi dans
sa passion , acheva sa chope et dit très haut :
Hé ! mon vieux, on ferme !
Alors , Gagnière tressaillit. Sa face enchantée eut
une contraction douloureuse, et il grelotta, comme
s'il retombait d'un astre. Goulument, il but sa bière ;
puis, sur le trottoir, après avoir serré en silence la
main de son compagnon, il s'éloigna, s'effaça au fond
des ténèbres .

Il était près de deux heures, lorsque Claude rentra


rue de Douai. Depuis une semaine qu'il battait de
23
266 LES ROUGON - MACQUART .

nouveau Paris , il y rapportait ainsi chaque soir les


fièvres de sa journée. Mais jamais encore il n'était
revenu si tard , la tête si chaude et si fumante . Chris-
tine, vaincue par la fatigue, dormait sous la lampe
éteinte , le front tombé au bord de la table .
VIII

Enfin , Christine donna un dernier coup de plu-


meau , et ils furent installés . Cet atelier de la rue de
Douai , petit et incommode, était accompagné seule-
ment d'une étroite chambre et d'une cuisine grande
comme une armoire : il fallait manger dans l'atelier,
le ménage y vivait, avec l'enfant toujours en travers
des jambes . Et elle avait eu bien du mal à tirer parti
de leurs quatre meubles, car elle voulait éviter la
dépense . Pourtant, elle dut acheter un vieux lit d'oc-
casion, elle céda même au besoin luxueux d'avoir
des rideaux de mousseline blanche, à sept sous le
mètre . Dès lors, ce trou lui parut charmant , elle se
mit à le tenir sur un pied de propreté bourgeoise,
ayant résolu de faire tout en personne et de se passer
de servante, pour ne pas trop charger leur vie, qui
allait être difficile .
Claude vécut ces premiers mois dans une excitation
croissante . Les courses au milieu des rues tumul-
tueuses , les visites chez les camarades enfiévrées de
discussions , toutes les colères , toutes les idées
chaudes qu'il rapportait ainsi du dehors, le faisaient
268 LES ROUGON - MACQUART.

se passionner à voix haute, jusque dans son sommeil.


Paris l'avait repris aux moelles, violemment ; et, en
pleine flambée de cette fournaise, c'était une seconde
jeunesse, un enthousiasme et une ambition à désirer
tout voir, tout faire, tout conquérir. Jamais il ne
s'était senti une telle rage de travail , ni un tel espoir,
comme s'il lui avait suffi d'étendre la main, pour
créer les chefs- d'œuvre qui le mettraient à son rang ,
au premier. Quand il traversait Paris, il découvrait
des tableaux partout, la ville entière , avec ses rues,
ses carrefours, ses ponts, ses horizons vivants , se
déroulait en fresques immenses , qu'il jugeait tou-
jours trop petites, pris de l'ivresse des besognes colos-
sales . Et il rentrait frémissant, le crâne bouillonnant
de projets , jetant des croquis sur des bouts de
papier, le soir, à la lampe, sans pouvoir décider par
où il entamerait la série des grandes pages qu'il
rêvait .

Un obstacle sérieux lui vint de la petitesse de son


atelier . S'il avait eu seulement l'ancien comble du
quai de Bourbon, ou bien même la vaste salle à
manger de Bennecourt ! Mais que faire, dans cette
pièce en longueur , un couloir, que le propriétaire
avait l'effronterie de louer quatre cents francs à des
peintres , après l'avoir couvert d'un vitrage ? Et le pis
était que ce vitrage, tourné au nord, resserré entre
deux murailles hautes, ne laissait tomber qu'une lu-
mière verdâtre de cave. Il dut donc remettre à plus
tard ses grandes ambitions, il résolut de s'attaquer
d'abord à des toiles moyennes , en se disant que la di-
mension des œuvres ne fait point le génie.
Le moment lui paraissait si bon pour le succès
d'un artiste brave, qui apporterait enfin une note
d'originalité et de franchise, dans la débâcle des
L'ŒUVRE . 269

vieilles écoles ! Déjà, les formules de la veille se trou-


vaient ébranlées, Delacroix était mort sans élèves ,
Courbet avait à peine derrière lui quelques imitateurs
maladroits ; leurs chefs-d'œuvre n'allaient plus être
que des morceaux de musée , noircis par l'âge, simples
témoignages de l'art d'une époque ; et il semblait
aisé de prévoir la formule nouvelle qui se dégagerait
des leurs , cette poussée du grand soleil, cette aube
limpide qui se levait dans les récents tableaux, sous
l'influence commençante de l'école du plein air.
C'était indéniable, les œuvres blondes dont on avait
tant ri au Salon des Refusés , travaillaient sourde-
ment bien des peintres, éclaircissaient peu à peu
toutes les palettes . Personne n'en convenait encore,
mais le branle était donné, une évolution se décla-
rait, qui devenait de plus en plus sensible à chaque
Salon . Et quel coup, si, au milieu de ces copies in-
conscientes des impuissants, de ces tentatives peu-
reuses et sournoises des habiles , un maître se révélait,
réalisant la formule avec l'audace de la force, sans
ménagements, telle qu'il fallait la planter, solide et
entière, pour qu'elle fût la vérité de cette fin de
siècle !
Dans cette première heure de passion et d'espoir,
Claude, si ravagé par le doute d'habitude, crut en
son génie . Il n'avait plus de ces crises, dont l'angoisse
le lançait pendant des jours sur le pavé, en quête de
son courage perdu. Une fièvre le raidissait, il tra-
vaillait avec l'obstination aveugle de l'artiste qui
s'ouvre la chair, pour en tirer le fruit dont il est
tourmenté. Son long repos à la campagne lui avait
donné une fraîcheur de vision singulière, une joie
ravie d'exécution ; il lui semblait renaître à son mé-
tier, dans une facilité et un équilibre qu'il n'avait
23.
270 LES ROUGON - MACQUART .

jamais eus ; et c'était aussi une certitude de progrès ,


un profond contentement, devant des morceaux
réussis, où aboutissaient enfin d'anciens efforts sté-
riles . Comme il le disait à Bennecourt, il tenait son
plein air, cette peinture d'une gaieté de tons chan-
tante, qui étonnait les camarades , quand ils le ve-
naient voir. Tous admiraient, convaincus qu'il n'au-
rait qu'à se produire, pour prendre sa place, très
haut, avec des œuvres d'une notation si personnelle ,
où pour la première fois la nature baignait dans de
la vraie lumière, sous le jeu des reflets et la conti-
nuelle décomposition des couleurs.
Et, durant trois années , Claude lutta sans faiblir ,
fouetté par les échecs , n'abandonnant rien de ses
idées , marchant droit devant lui, avec la rudesse de
la foi .
D'abord, la première année , il alla, pendant les
neiges de décembre , se planter quatre heures chaque
jour derrière la butte Montmartre, à l'angle d'un ter-
rain vague, d'où il peignait un fond de misère, des ma-
sures basses , dominées par des cheminées d'usine ;
et, au premier plan, il avait mis dans la neige une
fillette et un voyou en loques, qui dévoraient des
pommes volées . Son obstination à peindre sur nature
compliquait terriblement son travail, l'embarrassait
de difficultés presque insurmontables . Pourtant, il
termina cette toile dehors , il ne se permit à son ate-
lier qu'un nettoyage . L'œuvre, quand elle fut posée
sous la clarté morte du vitrage, l'étonna lui-même
par sa brutalité : c'était comme une porte ouverte
sur la rue, la neige aveuglait, les deux figures se
détachaient, lamentables, d'un gris boueux. Tout
de suite, il sentit qu'un pareil tableau ne serait pas
reçu ; mais il n'essaya point de l'adoucir, il l'envoya
L'ŒUVRE . 271

quand même au Salon. Après avoir juré qu'il ne


tenterait jamais plus d'exposer, il établissait main-
tenant en principe qu'on devait toujours présenter
quelque chose au jury, uniquement pour le mettre
dans son tort ; et il reconnaissait du reste l'utilité du
Salon, le seul terrain de bataille où un artiste pouvait
se révéler d'un coup. Le jury refusa le tableau .
La seconde année, il chercha une opposition . Il
choisit un bout du square des Batignolles, en mai :
de gros marronniers jetant leur ombre, une fuite
de pelouse, des maisons à six étages, au fond ; tan-
dis que, au premier plan, sur un banc d'un vert cru ,
s'alignaient des bonnes et des petits bourgeois du
quartier, regardant trois gamines en train de faire
des pâtés de sable. Il lui avait fallu de l'héroïsme , la
permission obtenue, pour mener à bien son travail ,
au milieu de la foule goguenarde. Enfin, il s'était
décidé à venir, dès cinq heures du matin, peindre les
fonds ; et, réservant les figures , il avait dû se résoudre
à n'en prendre que des croquis , puis à finir dans
l'atelier. Cette fois, le tableau lui parut moins rude,
la facture avait un peu de l'adoucissement morne
qui tombait du vitrage. Il le crut reçu, tous les amis
crièrent au chef-d'œuvre , répandirent le bruit que
le Salon allait en être révolutionné . Et ce fut de la
stupeur, de l'indignation, lorsqu'une rumeur an-
nonça un nouveau refus du jury. Le parti pris n'était
plus niable, il s'agissait de l'étranglement systéma-
tique d'un artiste original. Lui, après le premier
emportement, tourna sa colère contre son tableau,
qu'il déclarait menteur, déshonnête, exécrable . C'é-
tait une leçon méritée, dont il se souviendrait : est-
ce qu'il aurait dû retomber dans ce jour de cave de
'atelier ? est-ce qu'il retournerait à la sale cuisine
272 LES ROUGON - MACQUART.

bourgeoise des bonshommes faits de chic ? Quand la


toile lui revint, il prit un couteau et la fendit.
Aussi, la troisième année, s'enragea-t-il sur une
œuvre de révolte. Il voulut le plein soleil, ce soleil
de Paris , qui, certains jours, chauffe à blanc le pavé ,
dans la réverbération éblouissante des façades :
nulle part il ne fait plus chaud, les gens des pays
brûlés s'épongent eux-mêmes , on dirait une terre
d'Afrique , sous la pluie lourde d'un ciel en feu. Le
sujet qu'il traita, fut un coin de la place du Carrousel,
à une heure , lorsque l'astre tape d'aplomb . Un fiacre
cahotait, au cocher somnolent, au cheval en eau, la
tête basse , vague dans la vibration de la chaleur ; des
passants semblaient ivres, pendant que , seule, une
jeune femme, rose et gaillarde sous son ombrelle ,
marchait à l'aise d'un pas de reine, comme dans l'élé-
ment de flamme où elle devait vivre. Mais ce qui,
surtout, rendait ce tableau terrible, c'était l'étude
nouvelle de la lumière, cette décomposition, d'une
observation très exacte , et qui contrecarrait toutes les
habitudes de l'œil, en accentuant des bleus , des
jaunes, des rouges, où personne n'était accoutumé
d'en voir. Les Tuileries , au fond , s'évanouissait en
nuée d'or ; les pavés saignaient, les passants n'étaient
plus que des indications, des taches sombres mangées
par la clarté trop vive . Cette fois, les camarades, tout
en s'exclamant encore, restèrent gênés , saisis d'une
même inquiétude : le martyre était au bout d'une
peinture pareille. Lui, sous leurs éloges, comprit
très bien la rupture qui s'opérait ; et, quand le jury,
de nouveau, lui eut fermé le Salon, il s'écria doulou-
reusement, dans une minute de lucidité :
Allons ! c'est entendu ... J'en crèverai !
Peu à peu, si la bravoure de son obstination pa-
L'ŒUVRE . 273

raissait grandir, il retombait pourtant à ses doutes


d'autrefois , ravagé par la lutte qu'il soutenait contre
la nature. Toute toile qui revenait, lui semblait mau-
vaise, incomplète surtout, ne réalisant pas l'effort
tenté. C'était cette impuissance qui l'exaspérait, plus
encore que les refus du jury. Sans doute, il ne par-
donnait pas à ce dernier : ses œuvres, même em-
bryonnaires , valaientcent fois les médiocrités reçues ;
mais quelle souffrance de ne jamais se donner entier,
dans le chef-d'œuvre dont il ne pouvait accoucher son
génie ! Il y avait toujours des morceaux superbes, il
était content de celui-ci , de celui-là, de cet autre .
Alors, pourquoi de brusques trous? pourquoi des
parties indignes , inaperçues pendant le travail, tuant
le tableau ensuite d'une tare ineffaçable ? Et il se
sentait incapable de correction, un mur se dressait .
à un moment, un obstacle infranchissable, au delà
duquel il lui était défendu d'aller. S'il reprenait vingt
fois le morceau, vingt fois il aggravait le mal, tout se
brouillait et glissait au gâchis . Il s'énervait, ne voyait
plus , n'exécutait plus, en arrivait à une véritable
paralysie de la volonté. Étaient-ce donc ses yeux,
étaient-ce ses mains qui cessaient de lui appartenir,
dans le progrès des lésions anciennes, qui l'avait
inquiété déjà ? Les crises se multipliaient, il recom-
mençait à vivre des semaines abominables , se
dévorant, éternellement secoué de l'incertitude à l'es-
pérance ; et l'unique soutien, pendant ces heures mau-
vaises, passées à s'acharner sur l'œuvre rebelle, c'é-
tait le rêve consolateur de l'œuvre future, celle où il
se satisferait enfin, où ses mains se délieraient pour
la création . Par un phénomène constant, son besoin
de créer allait ainsi plus vite que ses doigts, il ne
travaillait jamais à une toile, sans concevoir la toile
274 LES ROUGON - MACQUART.

suivante . Une seule hâte lui restait, se débarrasser du


travail en train, dont il agonisait ; sans doute, ça ne
vaudrait rien encore , il en était aux concessions fa-
tales , aux tricheries , à tout ce qu'un artiste doit aban-
donner de sa conscience ; mais ce qu'il ferait ensuite ,
ah ! ce qu'il ferait, il le voyait superbe et héroïque ,
inattaquable, indestructible. Perpétuel mirage qui
fouette le courage des damnés de l'art, mensonge
de tendresse et de pitié sans lequel la production
serait impossible, pour tous ceux qui se meurent de
ne pouvoir faire de la vie !
Et, en dehors de cette lutte sans cesse renaissante
avec lui-même, les difficultés matérielles s'accumu-
laient. N'était-ce donc point assez de ne pas arriver
à sortir ce qu'on avait dans le ventre ? Il fallait en
outre se battre contre les choses ! Bien qu'il refusât de
le confesser, la peinture sur nature, au plein air,
devenait impossible, dès que la toile dépassait cer-
taines dimensions . Comment s'installer dans les
rues , au milieu des foules ? comment obtenir, pour
chaque personnage ? les heures de pose suffisantes ,
Cela, évidemment, n'admettait que certains sujets
déterminés , des paysages, des coins restreints de
ville, où les figures ne sont que des silhouettes faites
après coup . Puis , il y avait les mille contrariétés du
temps, le vent qui emportait le chevalet, la pluie qui
arrêtait les séances. Ces jours-là, il rentrait hors de
lui, menaçant du poing le ciel, accusant la nature
de se défendre, pour ne pas être prise et vaincue. Il
se plaignait amèrement de n'être pas riche , car il
rêvait d'avoir des ateliers mobiles , une voiture à
Paris , un bateau sur la Seine, dans lesquels il aurait
vécu comme un bohémien de l'art. Mais rien ne l'ai-
dait, tout conspirait contre son travail.
L'ŒUVRE . 275

Christine , alors , souffrit avec Claude. Elle avait


partagé ses espoirs, très brave, égayant l'atelier de
son activité de ménagère ; et, maintenant, elle s'as-
seyait, découragée quand elle le voyait sans force. A
chaque tableau refusé, elle montrait une douleur
plus vive, blessée dans son amour-propre de femme,
ayant cet orgueil du succès qu'elles ont toutes.
L'amertume du peintre l'aigrissait aussi , elle épou-
sait ses passions, identifiée à ses goûts, défendant
sa peinture qui était devenue comme une dé-
pendance d'elle-même , la grande affaire de leur
vie , la seule importante désormais , celle dont elle
espérait son bonheur. Chaque jour , elle devinait
bien que cette peinture lui prenait son amant
davantage ; et elle n'en était pas encore à la lutte, elle
cédait, se laissait emporter avec lui, pour ne faire
qu'un, au fond du même effort. Mais une tristesse
montait de ce commencement d'abdication , une
crainte de ce qui l'attendait là- bas . Parfois, un fris-
son de recul la glaçait jusqu'au cœur. Elle se sen-
tait vieillir, tandis qu'une pitié immense la boule-
versait , une envie de pleurer sans cause , qu'elle
contentait dans l'atelier lugubre, pendant des heures ,
quand elle y était seule.
A cette époque, son cœur s'ouvrit, plus large, et
une mère se dégagea de l'amante. Cette maternité
pour son grand enfant d'artiste était faite de la pitié
vague et infinie qui l'attendrissait, de la faiblesse
illogique où elle le voyait tomber à chaque heure,
des pardons continuels qu'elle était forcée de lui
accorder. Il commençait à la rendre malheureuse ,
elle n'avait plus de lui que ces caresses d'habitude ,
données ainsi qu'une aumône aux femmes dont on
se détache ; et, comment l'aimer encore, quand il
276 LES ROUGON - MACQUART .

s'échappait de ses bras, qu'il montrait un air d'en-


nui dans les étreintes ardentes dont elle l'étouffait
toujours ? comment l'aimer, si elle ne l'aimait pas
de cette autre affection de chaque minute, en ado-
ration devant lui, s'immolant sans cesse ? Au fond
d'elle , l'insatiable amour grondait, elle demeurait la
chair de passion, la sensuelle aux lèvres fortes dans
la saillie têtue des mâchoires . C'était une douceur
triste , alors , après les chagrins secrets de la nuit,
de n'être plus qu'une mère jusqu'au soir, de goûter
une dernière et pâle jouissance dans la bonté, dans
le bonheur qu'elle tâchait de lui faire, au milieu de
leur vie gâtée maintenant.
Seul, le petit Jacques eut à pâtir de ce déplace-
ment de tendresse. Elle le négligeait davantage, la
chair restée muette pour lui, ne s'étant éveillée à la
maternité que par l'amour. C'était l'homme adoré,
désiré, qui devenait son enfant ; et l'autre, le pauvre
être, demeurait un simple témoignage de leur grande
passion d'autrefois . A mesure qu'elle l'avait vu gran-
dir et ne plus demander autant de soins, elle s'était
mise à le sacrifier, sans dureté au fond, simplement
parce qu'elle sentait ainsi. A table, elle ne lui don-
nait que les seconds morceaux ; la meilleure place,
près du poêle, n'était pas pour sa petite chaise ; si la
peur d'un accident la secouait, le premier cri, le pre-
mier geste de protection n'allait jamais vers sa fai-
blesse. Et sans cesse elle le reléguait, le supprimait :
<< Jacques, tais-toi, tu fatigues ton père ! Jacques ,
ne remue donc pas, tu vois bien que ton père tra-
vaille ! »

L'enfant s'accommodait mal de Paris. Lui, qui


avait eu la campagne vaste pour se rouler en liberté,
étouffait dans l'espace étroit où il devait se tenir sage.
L'ŒUVRE . 277

Ses belles couleurs rouges pâlissaient, il ne poussait


plus que chétif, sérieux comme un petit homme, les
yeux élargis sur les choses. Il venait d'avoir cinq
ans, sa tête avait démesurément grossi , par un phé-
nomène singulier, qui faisait dire à son père : « Le
gaillard a la caboche d'un grand homme ! » Mais, au
contraire , il semblait que l'intelligence diminuât, à
mesure que le crâne augmentait. Très doux, crain-
tif, l'enfant s'absorbait pendant des heures, sans sa-
voir répondre, l'esprit en fuite ; et, s'il sortait de cette
immobilité, c'était dans des crises folles de sauts et
de cris , comme une jeune bête joueuse que l'in-
stinct emporte . Alors, les « tiens-toi tranquille ! » pleu-
vaient, car la mère ne pouvait comprendre ces va-
carmes subits, bouleversée de voir le père s'irriter
à son chevalet, se fâchant elle- même, courant vite
rasseoir le petit dans son coin. Calmé tout d'un coup,
avec le frisson peureux d'un réveil trop brusque, il se
rendormait, les yeux ouverts , si paresseux à vivre,
que les jouets , des bouchons, des images, de vieux
tubes de couleur, lui tombaient des mains . Déjà, elle
avait essayé de lui apprendre ses lettres . Il s'était
débattu avec des larmes, et l'on attendait un an ou
deux encore pour le mettre à l'école, où les maîtres
sauraient bien' le faire travailler.
Christine, enfin, commençait à s'effrayer, devant
la misère menaçante. A Paris , avec cet enfant qui
poussait, la vie était plus chère, et les fins de mois
devenaient terribles , malgré ses économies de toutes
sortes . Le ménage n'avait d'assurés que les mille
francs de rente ; et comment vivre avec cinquante
francs par mois, lorsqu'on avait prélevé les quatre
cents francs du loyer ? D'abord, ils s'étaient tirés
d'embarras , grâce à quelques toiles vendues, Claude
24
278 LES ROUGON - MACQUART .

ayant retrouvé l'ancien amateur de Gagnière , un de


ces bourgeois détestés, qui ont des âmes ardentes
d'artistes , dans les habitudes maniaques où ils s'en-
ferment ; celui- ci, M. Hue, un ancien chef de bureau,
n'était malheureusement pas assez riche pour acheter
toujours, et il ne pouvait que se lamenter sur l'aveu-
glement du public, qui laissait une fois de plus le
génie mourir de faim ; car lui, convaincu, frappé par
la grâce dès le premier coup d'œil, avait choisi les
œuvres les plus rudes, qu'il pendait à côté de ses
Delacroix , en leur prophétisant une fortune égale .
Le pis était que le père Malgras venait de se retirer,
après fortune faite : une très modeste aisance d'ail-
leurs , une rente d'une dizaine de mille francs, qu'il
s'était décidé à manger dans une petite maison de
Bois - Colombes, en homme prudent. Aussi fallait-il
l'entendre parler du fameux Naudet, avec le dédain
des millions que remuait cet agioteur, des millions
qui lui retomberaient sur le nez, disait-il. Claude, à
la suite d'une rencontre, ne réussit qu'à lui vendre
une dernière toile, pour lui, une de ses académies
de l'atelier Boutin, la superbe étude de ventre que
l'ancien marchand n'avait pu revoir sans un regain
de passion au cœur. C'était donc la misère prochaine ,
les débouchés se fermaient au lieu de s'ouvrir, une
légende inquiétante se créait peu à peu autour de
cette peinture continuellement repoussée du Salon ;
sans compter qu'il aurait suffi , pour effrayer l'ar-
gent, d'un art si incomplet et si révolutionnaire, où
l'œil effaré ne retrouvait aucune des conventions ad-
mises . Un soir, ne sachant comment acquitter une
note de couleurs, le peintre s'était écrié qu'il vivrait
sur le capital de sa rente, plutôt que de descendre à
la production basse des tableaux de commerce. Mais
L'ŒUVRE . 279

Christine, violemment, s'était opposée à ce moyen


extrême : elle rognerait encore sur les dépenses ,
enfin elle préférait tout à cette folie, qui les jetterait
ensuite au pavé, sans pain .
Après le refus de son troisième tableau , l'été fut
si miraculeux, cette année-là, que Claude sembla y
puiser une nouvelle force . Pas un nuage, des jour-
nées limpides sur l'activité géante de Paris . Il s'était
remis à courir la ville, avec la volonté de chercher un
coup, comme il le disait : quelque chose d'énorme ,
de décisif, il ne savait pas au juste. Et, jusqu'à sep-
tembre, il ne trouva rien , se passionnant pendant
une semaine pour un sujet, puis déclarant que ce
n'était pas encore ça. Il vivait dans un continuel fré-
missement, auxaguets, toujours àla minute de mettre
la main sur cette réalisation de son rêve, qui fuyait
toujours . Au fond, son intransigeance de réaliste ca-
chait des superstitions de femme nerveuse , il croyait
à des influences compliquées et secrètes : tout al-
lait dépendre de l'horizon choisi, néfaste ou heureux.
Une après-midi, par un des derniers beaux jours
de la saison, Claude avait emmené Christine, laissant
le petit Jacques à la garde de la concierge , une
vieille brave femme, comme ils faisaient d'ordinaire ,
quand ils sortaient ensemble . C'était une envie sou-
daine de promenade, un besoin de revoir avec elle
des coins chéris autrefois, derrière lequel se cachait
le vague espoir qu'elle lui porterait chance. Et ils
descendirent ainsi jusqu'au pont Louis-Philippe, res-
tèrent un quart d'heure sur le quai aux Ormes , si-
lencieux, debout contre le parapet , à regarder en
face, de l'autre côté de la Seine, le vieil hôtel du
Martoy, où ils s'étaient aimés. Puis, toujours sans
une parole, ils refirent leur ancienne course, faite
280 LES ROUGON - MACQUART .

tant de fois; ils filèrent le long des quais, sous les


platanes, voyant à chaque pas se lever le passé ; et
tout se déroulait, les ponts avec la découpure de
leurs arches sur le satin de l'eau, la Cité dans l'ombre
que dominaient les tours jaunissantes de Notre-
Dame , la courbe immense de la rive droite, noyée de
soleil , terminée par la silhouette perdue du pavillon
de Flore , et les larges avenues, les monuments des
deux rives , et la vie de la rivière, les lavoirs, les
bains , les péniches. Comme jadis, l'astre à son dé-
clin les suivait, roulant sur les toits des maisons
lointaines , s'écornant derrière la coupole de l'Ins-
titut : un coucher éblouissant, tel qu'ils n'en avaient
pas eu de plus beau, une lente descente au milieu de
petits nuages, qui se changèrent en un treillis de
pourpre , dont toutes les mailles lâchaient des flots
d'or. Mais , de ce passé qui s'évoquait, rien ne venait
qu'une mélancolie invincible, la sensation de l'éter-
nelle fuite , l'impossibilité de remonter et de revivre.
Ces antiques pierres demeuraient froides, ce conti-
nuel courant sous les ponts, cette eau qui avait coulé,
leur semblait avoir emporté un peu d'eux-mêmes, le
charme du premier désir, la joie de l'espoir. Mainte-
tenant qu'ils s'appartenaient, ils ne goûtaient plus
ce simple bonheur de sentir la pression tiède de leurs
bras, pendant qu'ils marchaient doucement, comme
enveloppés dans la vie énorme de Paris .
Au pont des Saints-Pères , Claude, désespéré,
s'arrêta . Il avait quitté le bras de Christine, il s'était
retourné vers la pointe de la Cité. Elle sentait le
détachement qui s'opérait, elle devenait très triste ;
et, le voyant s'oublier là, elle voulut le reprendre.
-Mon ami, rentrons, il est l'heure... Jacques nous
attend, tu sais.
L'ŒUVRE . 281

Mais il s'avança jusqu'au milieu du pont. Elle dut


le suivre. De nouveau, il demeurait immobile, les
yeux toujours fixés là-bas , sur l'île continuellement
à l'ancre , sur ce berceau et ce cœur de Paris , où
depuis des siècles vient battre tout le sang de ses
artères , dans la perpétuelle poussée des faubourgs
qui envahissent la plaine. Une flamme était montée
à son visage, ses yeux s'allumaient, il eut enfin un
geste large .
- Regarde ! regarde !
D'abord , au premier plan, au- dessous d'eux, c'était
le port Saint-Nicolas, les cabines basses des bureaux
de la navigation, la grande berge pavée qui descend,
encombrée de tas de sable, de tonneaux et de sacs,
bordée d'une file de péniches encore pleines, où
grouillait un peuple de débardeurs, que dominait le
bras gigantesque d'une grue de fonte ; tandis que, de
l'autre côté de l'eau, un bain froid, égayé par les
éclats des derniers baigneurs de la saison, laissait
flotter au vent les drapeaux de toile grise qui lui
servaient de toiture. Puis , au milieu , la Seine vide
montait , verdâtre , avec des petits flots dansants ,
fouettée de blanc, de bleu et de rose. Et le pont des
Arts établissait un second plan, très haut sur ses char-
pentes de fer, d'une légèreté de dentelle noire, animé
du perpétuel va-et-vient des piétons, une chevauchée
de fourmis, sur la mince ligne de son tablier. En
dessous , la Seine continuait, au loin ; on voyait les
vieilles arches du Pont-Neuf, bruni de la rouille des
pierres ; une trouée s'ouvrait à gauche, jusqu'à l'île
Saint- Louis , une fuite de miroir d'un raccourci aveu-
glant; et l'autre bras tournait court, l'écluse de la
Monnaie semblait boucher la vue de sa barre d'écume .
Le long du Pont-Neuf, de grands omnibus jaunes , des
24.
282 LES ROUGÒN - MACQUART .

tapissières bariolées, défilaient avec une régularité


mécanique de jouets d'enfant. Tout le fond s'enca-
drait là, dans les perspectives des deux rives : sur la
rive droite, les maisons des quais, à demi cachées
par un bouquet de grands arbres, d'où émergeaient,
à l'horizon, une encoignure de l'Hôtel -de-Ville et le
clocher carré de Saint-Gervais , perdus dans une
confusion de faubourg ; sur la rive gauche, une aile
de l'Institut, la façade plate de la Monnaie, des arbres
encore, en enfilade. Mais ce qui tenait le centre
de l'immense tableau, ce qui montait du fleuve, se
haussait, occupait le ciel, c'était la Cité, cette proue
de l'antique vaisseau , éternellement dorée par le
couchant . En bas; les peupliers du terre-plein verdis-
saient en une masse puissante, cachant la statue.
Plus haut , le soleil opposait les deux faces , étei-
gnant dans l'ombre les maisons grises du quai de
l'Horloge , éclairant d'une flambée les maisons ver-
meilles du quai des Orfèvres , des files de maisons
irrégulières , si nettes, que l'œil en distinguait les
moindres détails, les boutiques, les enseignes, jus-
qu'aux rideaux des fenêtres. Plus haut, parmi la
dentelure des cheminées, derrière l'échiquier oblique
des petits toits, les poivrières du Palais et les combles
de la Préfecture étendaient des nappes d'ardoises ,
coupées d'une colossale affiche bleue, peinte sur un
mur, dont les lettres géantes, vues de tout Paris,
étaient comme l'efflorescence de la fièvre moderne au
front de la ville. Plus haut, plus haut encore , par-
dessus les tours jumelles de Notre- Dame, d'un ton
| de vieil or, deux flèches s'élançaient, en arrière la
flèche de la cathédrale, sur la gauche la flèche de la
Sainte- Chapelle, d'une élégance si fine, qu'elles sem-
blaient frémir à la brise, hautaine mâture du vaisseau
L'ŒUVRE . 283

séculaire, plongeant dans la clarté, en plein ciel.


Viens-tu , mon ami ? répéta Christine douce-
ment .

Claude ne l'écoutait toujours pas, ce cœur de


Paris l'avait pris tout entier. La belle soirée élargis-
sait l'horizon . C'étaient des lumières vives, des om-
bres franches , une gaieté dans la précision des dé-
tails, une transparence de l'air vibrante d'allégresse .
Et la vie de la rivière, l'activité des quais, cette hu-
manité dont le flot débouchait des rues , roulait sur
les ponts , venait de tous les bords del'immense cuve,
fumait là en une onde visible, en un frisson qui
tremblait dans le soleil. Un vent léger soufflait, un
vol de petits nuages roses traversait très haut l'azur
pâlissant, tandis qu'on entendait une palpitation
énorme et lente, cette âme de Paris épandue autour
de son berceau .
Alors , Christine s'empara du bras de Claude, in-
quiète de le voir si absorbé, saisie d'une sorte de peur
religieuse ; et elle l'entraîna, comme si elle l'avait
senti en grand péril.
Rentrons , tu te fais du mal ... Je veux rentrer.
Lui, à son contact, avait eu le tressaillement d'un
homme qu'on réveille. Puis, tournant la tête, dans
un dernier regard :
Ah ! mon Dieu ! murmura-t-il , ah ! mon Dieu !
que c'est beau !
Il se laissa emmener. Mais, toute la soirée, à table,
près du poêle ensuite, et jusqu'en se couchant, il
resta étourdi, si préoccupé, qu'il ne prononça pas
quatre phrases , et que sa femme, ne pouvant tirer de
lui une réponse, finit également par se taire. Elle le
regardait, anxieuse : était-ce donc l'envahissement
d'une maladie grave, quelque mauvais air qu'il au
284 LES ROUGON - MACQUART.

* rait pris au milieu de ce pont? Ses yeux vagues se


fixaient sur le vide, son visage s'empourprait d'un
effort intérieur, on aurait dit le travail sourd d'une
germination, un être qui naissait en lui, cette exal-
tation et cette nausée que les femmes connaissent.
D'abord , cela parut pénible , confus, obstrué de mille
liens ; puis, tout se dégagea, il cessa de se retourner
dans le lit , il s'endormit du sommeil lourd des
grandes fatigues .
Le lendemain, dès qu'il eut déjeuné, il se sauva.
Et elle passa une journée douloureuse, car si elle
s'était rassurée un peu, en l'entendant siffler au ré-
veil des airs du Midi, elle avait une autre préoccupa-
tion, qu'elle venait de lui cacher, dans la crainte de
l'abattre encore. Ce jour-là, pour la première fois ,
ils allaient manquer de tout ; une semaine entière
les séparait du jour où ils touchaient la petite rente ;
et elle avait dépensé son dernier sou le matin, il ne
lui restait rien pour le soir, pas même de quoi mettre
un pain sur la table. A quelle porte frapper ? com-
ment lui mentir davantage , quand il rentrerait ayant
faim ? Elle se décida à engager la robe de soie noire
dont madame Vanzade lui avait fait cadeau, autre-
fois ; mais cela lui coûta beaucoup, elle tremblait de
peur et de honte, à l'idée de ce Mont-de-Piété, cette
maison publique des pauvres , où elle n'était jamais
entrée . Une telle crainte de l'avenir la tourmentait
maintenant, que, sur les dix francs qu'on lui prêta,
elle se contenta de faire une soupe à l'oseille et un
ragoût de pommes de terre. Au sortir du bureau
d'engagement, une rencontre l'avait achevée.
Claude, justement, rentra très tard, avec des
gestes gais , des yeux clairs, toute une excitation de
joie secrète ; et il avait une grosse faim, il cria,
L'ŒUVRE . 285

parce que le couvert n'était pas mis. Puis , quand il


fut attablé, entre Christine et le petit Jacques , il
avala la soupe, dévora une assiettée de pommes de
terre .
Comment ! c'est tout ? demanda-t-il ensuite . Tu
aurais bien pu ajouter un peu de viande ... Est-ce
qu'il a fallu encore acheter des bottines ?
Elle balbutia , n'osa dire la vérité , blessée au cœur
de cette injustice . Mais lui, continuait, la plaisantait
sur les sous qu'elle faisait disparaître pour se payer
des choses ; et, de plus en plus surexcité , dans cet
égoïsme des sensations vives qu'il semblait vouloir
garder pour lui, il s'emporta tout d'un coup contre
Jacques .
Tais- toi donc, sacré mioche ! C'est agaçant à la
fin!

Jacques, oubliant de manger, tapait sa cuiller au


bord de son assiette, les yeux rieurs, l'air ravi de
cette musique .
Jacques, tais-toi ! gronda la mère à son tour.
Laisse ton père manger tranquille !
Et le petit, effrayé , tout de suite très sage, re-
tomba dans son immobilité morne, les yeux ternes
sur ses pommes de terre, qu'il ne mangeait toujours
pas .
Claude affecta de se bourrer de fromage, tandis
que Christine, désolée, parlait d'aller chercher un
morceau de viande froide chez le charcutier ; mais
il refusait, il la retenait, par des paroles qui la cha-
grinaient davantage. Puis, quand la table fut des-
servie et qu'ils se retrouvèrent tous les trois autour
de la lampe pour la soirée, elle cousant, le petit
muet devant un livre d'images, lui tambourina long-
temps de ses doigts , l'esprit perdu, retourné là-bas ,
286 LES ROUGON - MACQUART .

d'où il venait . Brusquement, il se leva, se rassit avec


une feuille de papier et un crayon , se mit à jeter des
traits rapides , sous la clarté ronde et vive qui tom-
bait de l'abat-jour. Et ce croquis, fait de souvenir,
dans le besoin qu'il avait de traduire au dehors le
tumulte d'idées battant son crâne, ne suffit même
bientôt plus à le soulager. Cela le fouettait au con-
traire , toute la rumeur dont il débordait lui sortait
des lèvres , il finit par dégonfler son cerveau en un
flot de paroles . Il aurait parlé aux murs, il s'adressait
à sa femme , parce qu'elle était là .
Tiens ! c'est ce que nous avons vu hier... Oh !
superbe ! J'y ai passé trois heures aujourd'hui, je
tiens mon affaire, oh ! quelque chose d'étonnant, un
coup à tout démolir... Regarde ! je me plante sous
le pont, j'ai pour premier plan le port Saint-Nicolas ,
avec sa grue, ses péniches qu'on décharge, son
peuple de débardeurs . Hein ? tu comprends , c'est
Paris qui travaille , ça! des gaillards solides , étalant
le nu de leur poitrine et de leurs bras... Puis , de
l'autre côté, j'ai le bain froid, Paris qui s'amuse, et
une barque sans doute, là, pour occuper le centre de
la composition ; mais ça, je ne sais pas bien encore,
il faut que je cherche... Naturellement, la Seine au
milieu, large , immense ...
Du crayon , à mesure qu'il parlait, il indiquait les
contours fortement, reprenant à dix fois les traits
hâtifs, crevant le papier, tant il y mettait d'énergie.
Elle, pour lui être agréable, se penchait, affectait
de s'intéresser vivement à ses explications. Mais le
croquis s'embrouillait d'un tel écheveau de lignes , se
chargeait d'une si grande confusion de détails som-
maires , qu'elle n'y distinguait rien .
Tu suis , n'est-ce pas ?
L'ŒUVRE . 287

Oui, oui, très beau !


Enfin , j'ai le fond, les deux trouées de la ri-
vière avec les quais, la Cité triomphale au milieu,
s'enlevant sur le ciel... Ah ! ce fond, quel prodige !
On le voit tous les jours, on passe devant sans s'ar-
rêter ; mais il vous pénètre, l'admiration s'amasse ;
et, une belle après-midi, il apparaît. Rien au monde
n'est plus grand, c'est Paris lui-même , glorieux sous
le soleil ... Dis ? étais-je bête de n'y pas songer ! Que
de fois j'ai regardé sans voir ! Il m'a fallu tomber là,
après cette course le long des quais ... Et, tu te rap-
pelles, il y a un coup d'ombre de ce côté, le soleil
ici tape droit, les tours sont là-bas, la flèche de la
Sainte- Chapelle s'amincit, d'une légèreté d'aiguille
dans le ciel... Non, elle est plus à droite, attends
que je te montre ...
(x Il recommença, il ne se lassait point, reprenait
sans cesse le dessin, se répandait en mille petites
notes caractéristiques, que son œil de peintre avait
retenues : à cet endroit, l'enseigne rouge d'une bou-
tique lointaine qui vibrait; plus près, un coin ver-
dâtre de la Seine , où semblaient nager des plaques
d'huile; et le ton fin d'un arbre, et la gamme des
gris pour les façades, et la qualité lumineuse du
ciel. Elle, complaisamment, l'approuvait toujours,
tâchait de s'émerveiller .
Mais Jacques , une fois encore, s'oubliait. Après
être resté longtemps silencieux devant son livre ,
absorbé sur une image qui représentait un chat noir,
il s'était mis à chantonner doucement des paroles
de sa composition : « Oh ! gentil chat ! oh ! vilain
chat ! oh ! gentil et vilain chat ! >> et cela à l'infini , du
même ton lamentable .
Claude , agacé par ce bourdonnement, n'avait pas
288 LES ROUGON - MACQUART.

compris d'abord ce qui l'énervait ainsi, pendant


qu'il parlait. Puis, la phrase obsédante de l'enfant
lui était nettement entrée dans les oreilles .
As-tu fini de nous assommer avec ton chat !
cria-t-il; furieux.
Jacques , tais-toi, quand ton père cause ! répéta
Christine .
Non, ma parole ! il devient idiot... Vois-moi
sa tête , s'il n'a pas l'air d'un idiot. C'est désespé-
rant ... Réponds , qu'est-ce que tu veux dire, avec ton
chat qui est gentil et qui est vilain?
Le petit, blême, dodelinant sa tête trop grosse,
répondit d'un air de stupeur :
Sais pas .
Et, comme son père et sa mère se regardaient,
découragés , il appuya une de ses joues dans son
livre ouvert, il ne bougea plus, ne parla plus, les yeux
tout grands .
La soirée s'avançait, Christine voulut le coucher ;
mais Claude avait déjà repris ses explications . Main-
tenant, il annonçait qu'il irait, dès le lendemain,
faire un croquis sur nature , simplement pour fixer
ses idées . Il en vint ainsi à dire qu'il s'achèterait un
petit chevalet de campagne, une emplette rêvée de-
puis des mois. Il insista, parla d'argent. Elle se trou-
blait, elle finit par avouer tout, le dernier sou mangé
le matin, la robe de soie engagée pour le dîner du
soir. Et il eut alors un accès de remords et de ten-
dresse, il l'embrassa en lui demandant pardon de
s'être plaint, à table. Elle devait l'excuser, il aurait
tué père et mère, comme il le répétait, lorsque
cette sacrée peinture le tenait aux entrailles . D'ail-
leurs, le Mont-de-Piété le fit rire, il défiait la mi-
sère.
L'ŒUVRE . 289

- Je te dis que ça y est ! s'écria-t-il. Ce tableau-


là , vois- tu , c'est le succès .
Elle se taisait, elle songeait à la rencontre qu'elle
avait faite et qu'elle voulait lui cacher ; mais, invin-
ciblement, cela sortit de ses lèvres , sans cause ap-
parente , sans transition, dans la sorte de torpeur
qui l'avait envahie.
Madame Vanzade est morte .
Lui , s'étonna. Ah ! vraiment ! Comment le savait-
elle?
- J'ai rencontré l'ancien valet de chambre ... Oh !
un monsieur à cette heure, très gaillard, malgré ses
soixante-dix ans . Je ne le reconnaissais pas , c'est
lui qui m'a parlé ... Oui , elle est morte, il y a six
semaines . Ses millions ont passé aux hospices , sauf
une rente que les deux vieux serviteurs mangent
aujourd'hui en petits bourgeois .
Il la regardait, il murmura enfin d'une voix triste :
Ma pauvre Christine, tu as des regrets , n'est-ce
pas ? Elle t'aurait dotée, elle t'aurait mariée, je te
le disais bien jadis. Tu serais peut-être son héritière,
et tu ne crèverais pas la faim avec un toqué comme
moi .
Mais elle parut alors s'éveiller. Elle rapprocha
violemment sa chaise , elle le saisit d'un bras , s'aban-
donna contre lui, dans une protestation de tout son
être .

Qu'est-ce que tu dis ? Oh ! non, oh ! non... Ce


serait une honte, si j'avais songé à son argent. Je te
l'avouerais, tu sais que je ne suis pas menteuse ; mais
`j'ignore moi -même ce que j'ai eu, un bouleverse-
ment, une tristesse, ah ! vois-tu , une tristesse à croire
que tout allait finir pour moi... C'est le remords sans
doute, oui, le remords de l'avoir quittée brutale
25
290 LES ROUGON - MACQUART.

ment, cette pauvre infirme, cette femme si vieille,


qui m'appelait sa fille . J'ai mal agi, ça ne me portera
pas chance . Va, ne dis pas non, je le sens bien, que
c'est fini pour moi désormais .
Et elle pleura, suffoquée par ces regrets confus, où
elle ne pouvait lire, sous cette sensation unique que
son existence était gâtée, qu'elle n'avait plus que du
malheur à attendre de la vie .
-

Voyons, essuie tes yeux, reprit-t- il, devenu


tendre . Toi qui n'étais pas nerveuse, est-ce possible
que tu te forges des chimères et que tu te tour-
mentes de la sorte ? ... Que diable , nous nous en tire-
rons ! Et, d'abord, tu sais que c'est toi qui m'as fait
trouver mon tableau... Hein ? tu n'es pas si maudite,
puisque tu portes chance !
Il riait, elle hocha la tête, en voyant bien qu'il
voulait la faire sourire . Son tableau, elle en souffrait
déjà ; car, là-bas, sur le pont, il l'avait oubliée, comme
si elle eût cessé d'être à lui ; et, depuis la veille, elle
le sentait de plus en plus loin d'elle, ailleurs, dans
un monde où elle ne montait pas. Mais elle se laissa
consoler, ils échangèrent un de leurs baisers d'au-
trefois , avant de quitter la table, pour se mettre au
lit.

Le petit Jacques n'avait rien entendu . Engourdi


d'immobilité , il venait de s'endormir, la joue dans
son livre d'images ; et sa tête trop grosse d'enfant
manqué du génie, si lourde parfois qu'elle lui pliait
le cou, blémissait sous la lampe. Lorsque sa mère le
coucha, il n'ouvrit même pas les yeux.
Ce fut à cette époque seulement que Claude eut
l'idée d'épouser Christine. Tout en cédant aux con-
seils de Sandoz, qui s'étonnait d'une irrégularité
inutile, il obéit surtout à un sentiment de pitié, au
L'ŒUVRE . 291

besoin de se montrer bon pour elle et de se faire


ainsi pardonner ses torts. Depuis quelque temps , il
la voyait si triste, si inquiète de l'avenir, qu'il ne
savait de quelle joie l'égayer. Lui-même s'aigris-
sait , retombait dans ses anciennes colères , la traitait
parfois en servante à qui l'on donne ses huit jours.
Sans doute, d'être sa femme légitime, elle se sen-
tirait plus chez elle et souffrirait moins de ses
brusqueries . Du reste , elle n'avait pas reparlé
de mariage, comme détachée du monde, d'une dis-
crétion qui s'en remettait à lui seul ; mais il com-
prenait qu'elle se chagrinait de n'être pas reçue
chez Sandoz ; et, d'autre part, ce n'était plus la liberté
ni la solitude de la campagne , c'était Paris , avec
les mille méchancetés du voisinage, des liaisons for-
cées, tout ce qui blesse une femme vivant chez un
homme . Lui, au fond , n'avait contre le mariage que
ses anciennes préventions d'artiste débridé dans la
vie. Puisqu'il ne devait jamais la quitter, pourquoi
ne pas lui faire ce plaisir? Et, en effet , quand il lui
en parla , elle eut un grand cri, elle se jeta à son cou,
surprise elle-même d'en éprouver une si grosse émo-
tion. Pendant une semaine, elle en fut profondé-
ment heureuse. Ensuite, cela se calma, longtemps
avant la cérémonie .
D'ailleurs , Claude ne hâta aucune des formalités ,
et l'attente des papiers nécessaires fut longue. II
continuait à réunir des études pour son tableau, elle
semblait ainsi que lui sans impatience. A quoi bon ?
Cela n'apporterait certainement rien de nouveau
dans leur existence . Ils avaient résolu de se marier
seulement à la mairie , non par un mépris affiché
de la religion, mais pour faire vite et simple. La
question des témoins les embarrassa un instant.
292 LES ROUGON - MACQUART .

Comme elle ne connaissait personne, il lui donna


Sandoz et Mahoudeau ; d'abord , au lieu de ce der-
nier, il avait bien songé à Dubuche; seulement, il
ne le voyait plus, et il craignit de le compro-
mettre . Pour lui-même, il se contenta de Jory et
de Gagnière . La chose resterait ainsi entre cama-
rades , personne n'en causerait .
Des semaines s'étaient passées , on se trouvait en
décembre , par un froid terrible . La veille du ma-
riage, bien qu'il leur restât trente-cinq francs à peine ,
ils se dirent qu'ils ne pouvaient renvoyer leurs té-
moins , avec une simple poignée de main ; et, voulant
éviter un gros dérangement chez eux, ils résolurent
de leur offrir à déjeuner, dans un petit restaurant du
boulevard de Clichy. Puis, chacun rentrerait chez soi .
Le matin, comme Christine mettait un col à une
robe de laine grise, qu'elle avait eu la coquet-
terie de se faire pour la circonstance, Claude, déjà
en redingote , piétinant d'ennui , eut l'idée d'aller
prendre Mahoudeau , en prétextant que ce gaillard
était bien capable d'oublier le rendez-vous . Depuis
l'automne , le sculpteur habitait Montmartre, un pe-
tit atelier de la rue des Tilleuls, à la suite d'une série
de drames qui avaient bouleversé son existence : d'a-
bord, faute de paiement, une expulsion de l'ancienne
boutique de fruitière qu'il occupait rue du Cherche-
Midi ; ensuite , une rupture définitive avec Chaîne,
que le désespoir de ne pas vivre de ses pinceaux
venait de jeter dans une aventure commerciale ,
faisant les foires de la banlieue de Paris , tenant un
jeu de tournevire pour le compte d'une veuve ; et,
enfin, un envolement brusque de Mathilde, l'herbo-
risterie vendue , l'herboriste disparue, enlevée sans
doute, cachée au fond d'un logement discret par
L'ŒUVRE . 293

quelque monsieur à passions . Maintenant donc,


il vivait seul, dans un redoublement de misère, man-
geant lorsqu'il avait des ornements de façade à grat-
ter ou quelque figure d'un confrère plus heureux à
mettre au point.
Tu entends , je vais le chercher, c'est plus sûr,
répéta Claude à Christine. Nous avons encore deux
heures devant nous ... Et, si les autres arrivent , fais-
les attendre . Nous descendrons tous ensemble à la
mairie .

Dehors , Claude hâta le pas , dans le froid cuisant,


qui chargeait ses moustaches de glaçons. L'atelier
de Mahoudeau se trouvait au fond d'une cité ; et il
dut traverser une suite de petits jardins , blancs de
givre , d'une tristesse nue et raidie de cimetière. De
loin, il reconnut la porte, au plâtre colossal de la
Vendangeuse , l'ancien succès du Salon, qu'on n'avait
pu loger dans le rez-de-chaussée étroit : elle ache-
vait de se pourrir là , pareille à un tas de gravats
déchargés d'un tombereau, rongée, lamentable, le
visage creusé par les grandes larmes noires de la
pluie . La clef était sur la porte, il entra.
- Tiens ! tu viens me prendre ? dit Mahoudeau
surpris. Je n'ai que mon chapeau à mettre... Mais ,
attends , j'étais à me demander si je ne devrais pas
faire un peu de feu. J'ai peur pour ma bonne
femme .
L'eau d'un baquet était prise, il gelait dans l'ate-
lier aussi fort que dehors ; car, depuis huit jours,
sans un sou, il économisait un petit reste de charbon,
en n'allumant le poêle qu'une heure ou deux le matin.
Cet atelier était une sorte de caveau tragique, près
duquel la boutique d'autrefois éveillait des souve-
nirs de tiède bien-être, tellement les murs nus, le
25.
294 LES ROUGON - MACQUART .

plafond lézardé, jetaient aux épaules une glace de


suaire . Dans les coins, d'autres statues, moins en-
combrantes , des plâtres faits avec passion, exposés ,
puis revenus là, faute d'acheteurs, grelottaient, le
nez contre la muraille, rangés en une file lugubre
d'infirmes , plusieurs déjà cassés , étalant des moi-
gnons , tous encrassés de poussière , éclaboussés de
terre glaise; et ces misérables nudités traînaient
ainsi des années leur agonie, sous les yeux de l'ar-
tiste qui leur avait donné de son sang, conservées
d'abord avec une passion jalouse, malgré le peu de
place, tombées ensuite à une horreur grotesque de
choses mortes, jusqu'au jour où , prenant un mar-
teau , il les achevait lui- même, les écrasait en plâtras,
pour en débarrasser son existence.
Hein ? tu dis que nous avons deux heures, reprit
Mahoudeau . Eh bien ! je vais faire une flambée , ce
sera plus prudent.
Alors, en allumant le poêle, il se plaignit, d'une
voix de colère . Ah ! quel chien de métier que cette
sculpture ! Les derniers des maçons étaient plus
heureux. Une figure que l'administration achetait
trois mille francs , en avait coûté près de deux mille ,
le modèle, la terre, le marbre ou le bronze , toutes
sortes de frais ; et cela pour rester emmagasinée
dans quelque cave officielle, sous le prétexte que la
place manquait : les niches des monuments étaient
vides, des socles attendaient dans les jardins publics,
n'importe ! la place manquait toujours. Pas de tra-
vaux possibles chez les particuliers, àpeine quelques
bustes, une statue bâclée au rabais de loin en loin ,
pour une souscription. Le plus noble des arts , le
plus viril, oui! mais l'art dont on crevait le plus
sûrement de faim .
L'ŒUVRE . 295

- Ta machine avance ? demanda Claude .


Sans ce maudit froid, elle serait terminée, ré-
pondit- il. Tu vas la voir.
Il se releva, après avoir écouté ronfler le poêle.
Au milieu de l'atelier, sur une selle faite d'une caisse
d'emballage, consolidée de traverses, se dressait une
statue que de vieux linges emmaillottaient ; et, gelés
fortement, d'une dureté cassante de plis , ils la dessi-
naient, comme sous la blancheur d'un linceul. C'était
enfin son ancien rêve, irréalisé jusque-là, faute d'ar-
gent : une figure debout, la Baigneuse dont plus de
dixmaquettes traînaient chez lui, depuis des années.
Dans une heure de révolte impatiente, il avait fabri-
qué lui-même une armature avec des manches à ba-
lai, se passant du fer nécessaire , espérant que le
bois serait assez solide. De temps à autre, il la
secouait, pour voir ; mais elle n'avait pas encore
bougé.
-

Fichtre ! murmura-t-il, un air de feu lui fera


du bien... C'est collé sur elle, une vraie cuirasse.
Les linges craquaient sous ses doigts, se brisaient
en morceaux de glace. Il dut attendre que la cha-
leur les eût dégelés un peu ; et, avec mille précau-
tions , il la désemmaillotait, la tête d'abord, puis la
gorge, puis les hanches, heureux de la revoir intacte,
souriant en amant à sa nudité de femme adorée .
-

Hein ? qu'en dis-tu ?


Claude, qui ne l'avait vue qu'en débauche, hocha
la tête, pour ne pas répondre tout de suite. Décídé-
ment, ce bon Mahoudeau trahissait, en arrivait à la
grâce malgré lui, par les jolies choses qui fleuris-
saient de ses gros doigts d'ancien tailleur de pierres .
Depuis sa Vendangeuse colossale, il était allé en rape-
tissant ses œuvres, sans paraître s'en douter lui
296 LES ROUGON - MACQUART .

même, lançant toujours le mot féroce de tempéra-


ment, mais cédant à la douceur dont se noyaient
ses yeux. Les gorges géantes devenaient enfan-
tines , les cuisses s'allongeaient en fuseaux élé-
gants, c'était enfin la nature vraie qui perçait sous
le dégonflement de l'ambition. Exagérée encore, sa
Baigneuse était déjà d'un grand charme, avec son
frissonnement des épaules, ses deux bras serrés qui
remontaient les seins, des seins amoureux, pétris
dans le désir de la femme, qu'exaspérait sa misère ;
et, forcément chaste, il en avait ainsi fait une chair
sensuelle, qui le troublait.
Alors , ça ne te va pas ? reprit-il, l'air fâché.
Oh ! si , si... Je crois que tu as raison d'adoucir
un peu ton affaire, puisque tu sens de la sorte. Et
tu auras du succès avec ça. Oui, c'est évident, ça
plaira beaucoup.
Mahoudeau, que des éloges pareils auraient con-
sterné autrefois, sembla ravi. Il expliqua qu'il voulait
conquérir le public, sans rien lâcher de ses convic-
tions .
Ah ! nom d'un chien ! ça me soulage, que tu
sois content, car je l'aurais démolie, si tu m'avais dit
de la démolir, parole d'honneur ! ... Encore quinze
jours de travail, et je vendrai ma peau à qui la vou-
dra, pour payer le mouleur... Dis ? ça va me faire
un fameux salon . Peut-être une médaille !
Il riait, s'agitait ; et, s'interrompant :
Puisque nous ne sommes pas pressés , assieds-
toi donc... J'attends que les linges soient dégelés
complètement .
Le poêle commençait à rougir, une grosse chaleur
se dégageait. Justement, la Baigneuse, placée très
près , semblait revivre, sous le souffle tiède qui lui
L'ŒUVRE . 297

montait le long de l'échine, des jarrets à la nuque.


Et tous les deux, assis maintenant, continuaient à
la regarder de face et à causer d'elle, la détaillant,
s'arrêtant à chaque partie de son corps . Le sculp-
teur surtout s'excitait dans sa joie, la caressait de
loin d'un geste arrondi. Hein ? le ventre en coquille,
et ce joli pli à la taille, qui accusait le renflement
de la hanche gauche !
A ce moment, Claude, les yeux sur le ventre ,
crut avoir une hallucination. La Baigneuse bougeait,
le ventre avait frémi d'une onde légère, la hanche
gauche s'était tendue encore, comme si la jambe
droite allait se mettre en marche .
Et les petits plans qui filent vers les reins, con-
tinuait Mahoudeau, sans rien voir. Ah ! c'est ça que
j'ai soigné ! Là, mon vieux, la peau, c'est du satin.
Peu à peu , la statue s'animait tout entière . Les
reins roulaient, la gorge se gonflait dans un grand
soupir, entre les bras desserrés. Et, brusquement,
la tête s'inclina , les cuisses fléchirent, elle tombait
d'une chute vivante, avec l'angoisse effarée, l'élan
de douleur d'une femme qui se jette.
Claude comprenait enfin, lorsque Mahoudeau eut
un cri terrible .
Nom de Dieu ! ça casse, elle se fout par terre !
En dégelant, la terre avait rompu le bois trop faible
de l'armature. Il y eut un craquement, on entendit
des os se fendre. Et lui, du même geste d'amour dont
il s'enfiévrait à la caresser de loin, ouvrit les deux
bras, au risque d'être tué sous elle. Une seconde ,
elle oscilla, puis s'abattit d'un coup, sur la face,
coupée aux chevilles, laissant ses pieds collés à la
planche.
Claude s'était élancé pour le retenir.
298 LES ROUGON - MACQUART.

Bougre ! tu vas te faire écraser !


Mais , tremblant de la voir s'achever sur le sol ,
Mahoudeau restait les mains tendues. Et elle sembla
lui tomber au con, il la reçut dans son étreinte ,
serra les bras sur cette grande nudité vierge, qui
s'animait comme sous le premier éveil de la chair.
Il y entra, la gorge amoureuse s'aplatit contre son
épaule, les cuisses vinrent battre les siennes , tandis
que la tête , détachée, roulait par terre. La secousse
fut si rude, qu'il se trouva emporté, culbuté jusqu'au
mur ; et, sans lâcher ce tronçon de femme, il de-
meura étourdi, gisant près d'elle .
Ah ! bougre! répétait furieusement Claude , qui
le croyait mort.
Péniblement , Mahoudeau s'agenouilla, et il éclata
en gros sanglots. Dans sa chute, il s'était seulement
meurtri le visage. Du sang coulait d'une de ses joues,
se mêlant à ses larmes .
Chienne de misère, va ! Si ce n'est pas à se
ficher à l'eau, que de ne pouvoir seulement acheter
deux tringles ! ... Et la voilà, et la voilà...
Ses sanglots redoublaient, une lamentation d'ago-
nie, une douleur hurlante d'amant devant le cadavre
mutilé de ses tendresses. De ses mains égarées, il en
touchait les membres, épars autour de lui, la tête,
le torse , les bras qui s'étaient rompus ; mais surtout
la gorge défoncée, ce sein aplati, comme opéré
d'un mal affreux, le suffoquait, le faisait revenir tou-
jours là, sondant la plaie, cherchant la fente par la-
quelle la vie s'en était allée ; et ses larmes san-
glantes ruisselaient, tachaient de rouge les blessures .
Aide-moi donc, bégaya-t-il. On ne peut pas la
laisser comme ça.
L'émotion avait gagné Claude, dont les yeux se
L'ŒUVRE . 299

mouillaient, eux aussi, dans sa fraternité d'artiste.


Il s'empressa, mais le sculpteur, après avoir réclamé
son aide, voulait être le seul à ramasser ces débris ,
comme s'il eût craint pour eux la brutalité de tout
autre. Lentement, il se traînait à genoux, prenait
les morceaux un à un, les couchait, les rapprochait
sur une planche. Bientôt, la figure fut de nouveau
entière, pareille à une de ces suicidées d'amour, qui
se sont fracassées du haut d'un monument, et qu'on
recolle, comiques et lamentables, pour les porter à
la Morgue . Lui, retombé sur le derrière, devant elle,
ne la quittait pas du regard, s'oubliait dans une con-
templation navrée. Pourtant , ses sanglots se cal-
maient, il dit enfin avec un grand soupir :
-

Je la ferai couchée , que veux-tu ! ... Ah ! ma


pauvre bonne femme, j'avais eu tant de peine à la
mettre debout, et je la trouvais si grande !
Mais , tout d'un coup, Claude s'inquiéta. Et son
mariage ? Il fallut que Mahoudeau changeât de vêté-
ments . Comme il n'avait pas d'autre redingote , il dut
se contenter d'un veston. Puis , lorsque la figure fut
couverte de linges, ainsi qu'une morte sur laquelle
on a tiré le drap, tous deux s'en allèrent en courant.
Le poêle ronflait, un dégel emplissait d'eau l'atelier,
où les vieux plâtres poussiéreux ruisselaient de boue .
Rue de Douai, il n'y avait plus que le petit Jac-
ques, laissé en garde chez la concierge. Christine ,
lasse d'attendre, venait de partir avec les trois au-
tres témoins, croyant à un malentendu : peut-être
Claude lui avait-il dit qu'il irait directement là-bas,
en compagnie de Mahoudeau. Et ceux-ci se remirent
vivement en marche, ne rattrapèrent la jeune femme
et les camarades que rue Drouot, devant la mairie.
On monta tous ensemble, on fut très mal reçu par
300 LES ROUGON - MACQUART.

l'huissier de service, à cause du retard . D'ailleurs, le


mariage se trouva bâclé en quelques minutes, dans
une salle absolument vide. Le maire ânonnait, les
deux époux dirent le « oui >> sacramentel d'une voix
brève ; tandis que les témoins s'émerveillaient du
mauvais goût de la salle. Dehors, Claude reprit le
bras de Christine, et ce fut tout.
Il faisait bon marcher, par cette gelée claire . La
bande revint tranquillement à pied, gravit la rue
des Martyrs, pour se rendre au restaurant du bou-
levard de Clichy. Un petit salon était retenu, le
déjeuner fut très amical ; et on ne dit pas un mot de
la simple formalité qu'on venait de remplir, on parla
d'autre chose tout le temps, comme à une de leurs
réunions ordinaires, entre camarades .
Ce fut ainsi que Christine, très émue au fond, sous
son affectation d'indifférence, entendit pendant trois
heures son mari et les témoins s'enfiévrer au sujet de
la bonne femme à Mahoudeau. Depuis que les autres
savaient l'histoire, ils en remâchaient les moindres
détails . Sandoz trouvait ça d'une allure étonnante .
Jory et Gagnière discutaient la solidité des armatures ,
le premier sensible à la perte d'argent, le second
démontrant avec une chaise qu'on aurait pu main-
tenir la statue. Quant à Mahoudeau , encore ébranlé ,
envahi d'une stupeur, il se plaignait d'une courba-
ture, qu'il n'avait pas sentie d'abord : tous ses mem-
bres s'endolorissaient, il avait les muscles froissés,
la peau meurtrie, comme au sortir des bras d'une
amante de pierre. Et Christine lui lava l'écorchure
de sa joue de nouveau saignante, et il lui semblait
que cette statue de femme mutilée s'asseyait à la
table avec eux, que c'était elle seule qui importait
ce jour-là, elle seule qui passionnait Claude, dont
L'ŒUVRE . 301

le récit, répété à vingt reprises, ne tarissait pas sur


son émotion, devant cette gorge et ces hanches d'ar-
gile broyées à ses pieds.
Pourtant , au dessert , il y eut une diversion.
Gagnière demanda soudain à Jory :
A propos , toi, je t'ai vu avec Mathilde, di-
manche ... Oui, oui, rue Dauphine .
Jory, devenu très rouge , tâcha de mentir ; mais
son nez remuait, sa bouche se fronçait, il se mit à
rire d'un air bête .
Oh ! une rencontre... Parole d'honneur ! je ne
sais pas où elle loge, je vous l'aurais dit .
Comment ! c'est toi qui la caches ? s'écria
Mahoudeau . Va, tu peux la garder, personne ne te la
redemande .

La vérité était que Jory, rompant avec toutes ses


habitudes de prudence et d'avarice, cloîtrait main-
tenant Mathilde dans une petite chambre. Elle le
tenait par son vice, il glissait au ménage avec cette
goule, lui qui, pour ne pas payer, vivait autrefois
des raccrocs de la rue .
Bah! on prend son plaisir où on le trouve, dit
Sandoz, plein d'une indulgence philosophique .
C'est bien vrai, répondit-il simplement , en
allumant un cigare.
On s'attarda, la nuit tombait, quand on reconduisit
Mahoudeau, qui, décidément, voulait se mettre au
lit. Et, en rentrant, Claude et Christine, après avoir
repris Jacques chez la concierge , trouvèrent l'atelier
tout froid, noyé d'une ombre si épaisse, qu'ils tâton-
nèrent longtemps , avant de pouvoir allumer la
lampe. Il fallut aussi rallumer le poêle, sept heures
sonnaient, lorsqu'ils respirèrent enfin à l'aise . Mais
ils n'avaient pas faim, ils achevèrent un reste de
26
302 LES ROUGON - MACQUART .

bouilli, plutôt pour engager l'enfant à manger sa


soupe ; et, quand ils l'eurent couché, ils s'installèrent
sous la lampe, ainsi que tous les soirs .
Cependant, Christine n'avait pas mis d'ouvrage
devant elle, trop remuée pour travailler. Elle restait
là, les mains oisives sur la table, regardant Claude ,
qui, lui, s'était tout de suite enfoncé dans un dessin,
un coin de son tableau, des ouvriers du port Saint-
Nicolas déchargeant du plâtre. Une songerie invin-
cible, des souvenirs, des regrets, passaient en elle,
au fond de ses yeux vagues ; et, peu à peu, ce fut
une tristesse croissante, une grande douleur muette
qui parut l'envahir tout entière, au milieu de cette
indifférence , de cette solitude sans borne, où elle
tombait, siprès de lui. Il était bien toujours avec elle ,
⚫ de l'autre côtéde la table ; mais comme elle le sentait
loin, là-bas , devant la pointe de la Cité , plus loin
encore , dans l'infini inaccessible de l'art, si loin
maintenant, que jamais plus elle ne le rejoindrait !
Plusieurs fois , elle avait tenté de causer, sans le dé-
cider à répondre . Les heures passaient, elle s'en-
gourdissait à ne rien faire, elle finit par tirer son
porte-monnaie et par compter son argent .
-Tusais ce que nous avons pour entrer en ménage ?
Claude ne leva même pas la tête .
Nous avons neuf sous ... Ah ! quelle misère !
Il haussa les épaules, il gronda enfin :
Nous serons riches, laisse donc !
Et le silence recommença , elle n'essaya même
plus de le rompre, contemplant les neuf sous alignés
sur la table . Minuit sonnèrent, elle eut un frisson,
malade d'attente et de froid .
- Couchons-nous, dis ? murmura-t-elle . Je n'en
puis plus.
L'ŒUVRE . 303

Il s'enrageait tellement à son travail, qu'il n'en-


tendit pas .
Dis ? le poêle s'est éteint, nous allons prendre
du mal . Couchons- nous .
Cette voix suppliante le pénétra, le fit tressaillir
d'une brusque exaspération.
Eh ! couche-toi, si tu veux ! ... Tu vois bien que
je veux achever quelque chose.
Un instant, elle demeura encore, saisie devant
cette colère, la face douloureuse. Puis , se sentant
importune , comprenant que sa seule présence de
femme inoccupée le mettait hors de lui, elle quitta
la table et alla se coucher, en laissant la porte grande
ouverte. Une demi-heure, trois quarts d'heure s'écou-
lèrent ; aucun bruit, pas même un souffle, ne sortait
de la chambre ; mais elle ne dormait point, allongée
sur le dos, les yeux ouverts dans l'ombre ; et elle se
risqua timidement à jeter un dernier appel, du fond
de l'alcôve ténébreuse .
Mon mimi , je t'attends ... De grâce, mon mimi ,
viens te coucher .
Un juron seul répondit. Rien ne bougea plus ,
elle s'était assoupie peut-être. Dans l'atelier, le froid
de glace augmentait , la lampe charbonnée brûlait
avec une flamme rouge; tandis que lui, penché sur
son dessin, ne paraissait pas avoir conscience de la
marche lente des minutes .
A deux heures, pourtant, Claude se leva, furieux
de ce que la lampe s'éteignait, faute d'huile . Il n'eut
que le temps de l'apporter dans la chambre, pour ne
pas s'y déshabiller à tâtons. Mais son mécontente-
ment grandit encore, en apercevant Christine , sur
le dos, les yeux ouverts .
Comment ! tu ne dors pas ?
304 LES ROUGON - MACQUART .

Non , je n'ai pas sommeil.


Ah ! je sais, c'est un reproche... Je t'ai dit vingt
fois combien ça me contrarie que tu m'attendes .
Et, la lampe morte, il s'allongea près d'elle, dans
l'obscurité. Elle ne bougeait toujours pas, il bailla
deux fois , écrasé de fatigue. Tous deux restaient
éveillés , mais ils ne trouvaient rien , ils ne se di-
saient rien. Lui, refroidi , les jambes gourdes , glaçait
les draps . Enfin, au bout de réflexions vagues , comme
le sommeil le prenait, il s'écria en sursaut :
Ce qu'il y a d'étonnant, c'est qu'elle ne se soit
pas abîmé le ventre, oh ! un ventre d'un joli !
Qui donc ? demanda Christine , effarée .
Mais la bonne femme à Mahoudeau .
Elle eut une secousse nerveuse, elle se retourna,
enfouit la tête dans l'oreiller ; et il fut stupéfait de
l'entendre éclater en larmes .
Quoi ? tu pleures !
Elle étouffait, elle sanglotait si fort, que le mate-
las en était secoué .
- Voyons , qu'est-ce que tu as ? Je ne t'ai rien
dit... Ma chérie, voyons !
A mesure qu'il parlait, il devinait à présent la
cause de ce gros chagrin. Certes, un jour comme
celui-là , il aurait dû se coucher en même temps
qu'elle ; mais il était bien innocent, il n'avait pas
seulement songé à ces histoires. Elle le connaissait,
il devenait une vraie brute, quand il était au travail.
Voyons , ma chérie , nous ne sommes pas d'hier
ensemble... Oui, tu avais arrangé ça, dans ta petite
tête . Tu voulais être la mariée, hein ?... Voyons, ne
pleure plus, tu sais bien que je ne suis pas méchant.
Il l'avait prise, elle s'abandonna. Mais ils eurent
beau s'étreindre, la passion était morte. Ils le com-
L'ŒUVRE . 303

prirent, quand ils se lâchèrent et qu'ils se retrou-


vèrent étendus côte à côte, étrangers désormais,
avec cette sensation d'un obstacle entre eux, d'un
autre corps , dont le froid les avait déjà effleurés ,
certains jours, dès le début ardent de leur liaison .
Jamais plus , maintenant, ils ne se pénétreraient. Il
y avait là quelque chose d'irréparable, une cassure,
un vide qui s'était produit. L'épouse diminuait l'a-
mante , cette formalité du mariage semblait avoir tué
l'amour .

26.
IX

Claude, qui ne pouvait peindre son grand tableau


dans le petit atelier de la rue de Douai , résolut de
louer autre part quelque hangar, d'espace suffisant ;
et il trouva son affaire, en flânant sur la butte Mont-
martre , à mi -côte de la rue Tourlaque, cette rue qui
dévale derrière le cimetière, et d'où l'on domine
Clichy, jusqu'aux marais de Gennevilliers . C'était
un ancien séchoir de teinturier, une baraque de
quinze mètres de long sur dix de large, dont les
planches et le plâtre laissaient passer tous les vents
du ciel. On lui louait ça trois cents francs . L'été
allait venir, il abattrait vite son tableau, puis don-
nerait congé.
Dès lors , il se décida à tous les frais nécessaires,
dans sa fièvre de travail et d'espoir. Puisque la for-
tune était certaine, pourquoi l'entraver par des pru-
dences inutiles ? Usant de son droit , il entama le
capital de sa rente de mille francs , il s'habitua à
prendre sans compter. D'abord , il s'était caché de
Christine, car elle l'en avait empêché deux fois déjà ;
et, lorsqu'il dut le dire, elle aussi, après huit jours
L'EUVRE . 307

de reproches et d'alarmes, s'y accoutuma, heureuse


du bien-être où elle vivait , cédant à la douceur
d'avoir toujours de l'argent dans la poche . Ce furent
quelques années de tiède abandon .
Bientôt , Claude ne vécut plus que pour son ta-
bleau. Il avait meublé le grand atelier sommaire-
ment : des chaises , son ancien divan du quai de
Bourbon, une table de sapin, payée cent sous chez
une fripière . La vanité d'une installation luxueuse
lui manquait , dans la pratique de son art. Sa seule
dépense fut une échelle roulante, à plate-forme et à
marchepied mobile. Ensuite, il s'occupa de sa toile,
qu'il voulait longue de huit mètres , haute de cinq ;
et il s'entêta à la préparer lui-même, commanda le
châssis , acheta la toile sans couture, que deux ca-
marades et lui eurent toutes les peines du monde à
tendre avec des tenailles ; puis, il se contenta de la
couvrir au couteau d'une couche de céruse , refu-
sant de la coller, pour qu'elle restât absorbante,
ce qui, disait-il, rendait la peinture claire et solide.
Il ne fallait pas songer à un chevalet, on n'aurait
pu y manœuvrer une telle pièce. Aussi imagina-
t-il un système de madriers et de cordes , qui la
tenait contre le mur, un peu penchée, sous un jour
frisant. Et, le long de cette vaste nappe blanche,
l'échelle roulait : c'était toute une construction, une
charpente de cathédrale, devant l'œuvre à bâtir .
Mais, lorsque tout se trouva prêt, il fut pris de
scrupules . L'idée qu'il n'avait peut-être pas choisi,
là-bas, sur nature, le meilleur éclairage, le tourmen-
tait . Peut-être un effet de matin aurait-il mieux
valu ? peut-être aurait-il dû choisir un temps gris ? II
retourna au pont des Saints-Pères, il y vécut trois
mois encore .
308 LES ROUGON - MACQUART .

A toutes les heures , par tous les temps, la Cité se


leva devant lui , entre les deux trouées du fleuve .
Sous une tombée de neige tardive , il la vit fourrée
d'hermine , au-dessus de l'eau couleur de boue , se
détachant sur un ciel d'ardoise claire . Il la vit , aux
premiers soleils , s'essuyer de l'hiver, retrouver une
enfance, avec les pousses vertes des grands arbres
du terre-plein. Il la vit, un jour de fin brouillard , se
reculer, s'évaporer, légère et tremblante comme un
palais des songes . Puis, ce furent des pluies battantes
qui la submergeaient , la cachaient derrière l'im-
mense rideau tiré du ciel à la terre ; des orages , dont
les éclairs la montraient fauve, d'une lumière louche
de coupe-gorge, à demi détruite par l'écroulement
des grands nuages de cuivre; des vents qui la ba-
layaient d'une tempête, aiguisant les angles, la dé-
coupant sèchement, nue et flagellée , dans le bleu
pâli de l'air. D'autres fois encore, quand le soleil se
brisait en poussière parmi les vapeurs de la Seine,
elle baignait au fond de cette clarté diffuse , sans
une ombre , également éclairée partout, d'une déli-
catesse charmante de bijou taillé en plein or fin . Il
voulut la voir sous le soleil levant, se dégageant des
brumes matinales, lorsque le quai de l'Horloge rou-
geoie et que le quai des Orfèvres reste appesanti de
ténèbres , toute vivante déjà dans le ciel rose par le
réveil éclatant de ses tours et de ses flèches , tandis
que, lentement, la nuit descend des édifices , ainsi
qu'un manteau qui tombe. Il voulut la voir à midi,
sous le soleil frappant d'aplomb , mangée de clarté
crue , décolorée et muette comme une ville morte,
n'ayant plus que la vie de la chaleur, le frisson dont
remuaient les toitures lointaines . Il voulut la voir
sous le soleil à son déclin, se laissant reprendre par
L'ŒUVRE . 309

la nuit montée peu à peu de la rivière, gardant aux


arêtes des monuments les franges de braise d'un
charbon près de s'éteindre, avec de derniers incen-
dies qui se rallumaient dans des fenêtres , de brus-
ques flambées de vitres qui lançaient des flammèches
et trouaient les façades . Mais, devant ces vingt Cités
différentes, quelles que fussent les heures, quel que
fût le temps, il en revenait toujours à la Cité qu'il
avait vue la première fois , vers quatre heures , un
beau soir de septembre, cette Cité sereine sous le
vent léger, ce cœur de Paris battant dans la trans-
parence de l'air, comme élargi par le ciel immense,
que traversait un vol de petits nuages.
Claude passait là ses journées , dans l'ombre du
pont des Saints-Pères . Il s'y abritait, en avait fait sa
demeure , son toit. Le fracas continu des voitures,
semblable à un roulement éloigné de foudre, ne le
gênait plus. Installé contre la première culée, au-
dessous des énormes cintres de fonte, il prenait des
croquis , peignait des études. Jamais il ne se trouvait
assez renseigné, il dessinait le même détail à dix re-
prises . Les employés de la navigation, dont les bu-
reaux étaient là, avaient fini par le connaître ; et même
la femme d'un surveillant, qui habitait une sorte de
cabine goudronnée, avec son mari, deux enfants et
un chat, lui gardait ses toiles fraîches , afin qu'il
n'eût pas la peine de les promener chaque jour à :
travers les rues. C'était une joie pour lui, ce refuge,
sous ce Paris qui grondait en l'air, dont il sentait la
vie ardente couler sur sa tête. Le port Saint-Nicolas
le passionna d'abord de sa continuelle activité de
lointain port de mer, en plein quartier de l'Institut :
la grue à vapeur, la Sophie, manœuvrait, hissait des
blocs de pierre ; des tombereaux venaient s'emplir
310 LES ROUGON - MACQUART .

de sable ; des bêtes et des hommes tiraient, s'es-


soufflaient, sur les gros pavés en pente qui descen-
daient jusqu'à l'eau , à ce bord de granit où s'amar-
rait une double rangée de chalands et de péniches ;
et, pendant des semaines, il s'était appliqué à une
étude, des ouvriers déchargeant un bateau de plâtre ,
portant sur l'épaule les sacs blancs , laissant derrière
eux un chemin blanc, poudrés de blanc eux-mêmes,
tandis que, près de là, un autre bateau, vide de son
chargement de charbon, avait maculé la berge d'une
large tache d'encre . Ensuite, il prit le profil du bain
froid, sur la rive gauche, ainsi qu'un lavoir à l'autre
plan, les châssis vitrés ouverts, les blanchisseuses
alignées , agenouillées au ras du courant, tapant leur
linge. Dans le milieu, il étudia une barque menée à
la godille par un marinier, puis un remorqueur plus..
au fond , un vapeur du touage qui se halait sur sa
chaîne et remontait un train de tonneaux et de
planches . Les fonds, il les avait depuis longtemps ,
il en recommença pourtant des morceaux, les deux
trouées de la Seine, un grand ciel tout seul où ne
s'élevaient que les flèches et les tours dorées de
soleil . Et, sous le pont hospitalier, dans ce coin
aussi perdu qu'un creux lointain de roches , rare-
ment un curieux le dérangeait, les pêcheurs à la
ligne passaient avec le mépris de leur indifférence ,
il n'avait guère pour compagnon que le chat du sur
veillant, faisant sa toilette au soleil, paisible dans le
tumulte du monde d'en haut.
Enfin, Claude eut tous ses cartons. Il jeta en
quelques jours une esquisse d'ensemble, et la grande
œuvre fut commencée. Mais , durant tout l'été, il
s'engagea, rue Tourlaque, entre lui et sa toile im-
mense, une première bataille ; car il s'était obstiné
L'ŒUVRE . 311

à vouloir mettre lui-même sa composition au car-


reau , et il ne s'en tirait pas, empêtré dans de conti-
nuelles erreurs , pour la moindre déviation de ce
tracé mathématique, dont il n'avait point l'habitude .
Cela l'indignait. Il passa outre, quitte à corriger plus
tard, il couvrit la toile violemment, pris d'une telle
fièvre , qu'il vivait sur son échelle les journées en-
tières, maniant des brosses énormes , dépensant une
force musculaire à remuer des montagnes . Le soir,
il chancelait comme un homme ivre , il s'endormait
à la dernière bouchée, foudroyé ; et il fallait que sa
femme le couchât, ainsi qu'un enfant. De ce travail
héroïque, il sortit une ébauche magistrale, une de
ces ébauches où le génie flambe, dans le chaos en-
core mal débrouillé des tons. Bongrand, qui vint la
voir, saisit le peintre dans ses grands bras et le baisa
à l'étouffer, les yeux aveuglés de larmes. Sandoz ,
enthousiaste , donna un dîner ; les autres , Jory ,
Mahoudeau, Gagnière, colportèrent de nouveau l'an-
nonce d'un chef-d'œuvre ; quant à Fagerolles , il resta
un instant immobile, puis éclata en félicitations ,
trouvant ça trop beau.
Et Claude , en effet, comme si cette ironie d'un
habile homme lui eût porté malheur, ne fit ensuite
que gâter son ébauche. C'était sa continuelle his-
toire , il se dépensait d'un coup, en un élan magni-
fique ; puis, il n'arrivait pas à faire sortir le reste, il
ne savait pas finir. Son impuissance recommença, il
vécut deux années sur cette toile, n'ayant d'entrailles
que pour elle, tantôt ravi en plein ciel par des joies
folles, tantôt retombé à terre, si misérable, si dé-
chiré de doutes , que les moribonds rå.ant dans
des lits d'hôpital étaient plus heureux que lui . Déjà
deux fois, il n'avait pu être prêt pour le Salon ; car
312 LES ROUGON - MACQUART .

toujours , au dernier moment, lorsqu'il espérait ter-


miner en quelques séances, des trous se déclaraient,
il sentait la composition craquer et crouler sous ses
doigts . A l'approche du troisième Salon, il eut une
crise terrible, il resta quinze jours sans aller à son
atelier de la rue Tourlaque ; et, quand il y rentra,
ce fut comme on rentre dans une maison vidée par
la mort : il tourna la grande toile contre le mur, il
roula l'échelle dans un coin, il aurait tout cassé , tout
brûlé, si ses mains défaillantes en avaient trouvé la
force . Mais rien n'existait plus, un vent de colère
venait de balayer le plancher, il parlait de se mettre
à de petites choses, puisqu'il était incapable des
grands labeurs .
Malgré lui, son premier projet de petit tableau le
ramena là- bas, devant la Cité. Pourquoi n'en ferait-
il pas simplement une vue, sur une toile moyenne ?
Seulement , une sorte de pudeur, mêlée d'une
étrange jalousie, l'empêcha d'aller s'asseoir sous le
pont des Saints-Pères : il lui semblait que cette
place fût sacrée maintenant, qu'il ne devait pas dé-
florer la virginité de la grande œuvre , même morte.
Et il s'installa au bout de la berge, en amont du port
Saint-Nicolas . Cette fois, au moins, il travaillait di-
rectement sur la nature, il se réjouissait de n'avoir
pas à tricher, comme cela était fatal pour les toiles
de dimensions démesurées. Le petit tableau, très soi-
gné, plus poussé que de coutume, eut cependant le
sort des autres devant le jury, indigné par cette pein-
ture de balai ivre, selon la phrase qui courut alors
les ateliers . Ce fut un soufflet d'autant plus sen-
sible, qu'on avait parlé de concessions , d'avances
faites à l'École pour être reçu ; et le peintre, ulcéré,
pleurant de rage, arracha la toile par minces lam-
L'ŒUVRE , 313

beaux et la brûla dans son poêle, lorsqu'elle lui re-


vint. Celle-ci , il ne suffisait pas de la tuer d'un coup
de couteau, il fallait l'anéantir.
Une autre année se passa pour Claude à des
besognes vagues . Il travaillait par habitude, ne finis-
sait rien , disait lui-même, avec un rire douloureux,
qu'il s'était perdu et qu'il se cherchait. Au fond, la
conscience tenace de son génie lui laissait un espoir
indestructible, même pendant les plus longues crises
d'abattement. Il souffrait comme un damné roulant
l'éternelle roche qui retombait et l'écrasait ; mais
l'avenir lui restait, la certitude de la soulever de ses
deux poings , unjour, et de la lancer dans les étoiles .
On vit enfin ses yeux se rallumer de passion, on sut
qu'il se cloîtrait de nouveau rue Tourlaque. Lui qui,
autrefois , était toujours emporté, au delà de l'œuvre
présente , par le rêve élargi de l'œuvre future , se
heurtait le front maintenant à ce sujet de la Cité.
C'était l'idée fixe, la barre qui fermait sa vie. Et,
bientôt, il en reparla librement, dans une nouvelle
flambée d'enthousiasme , criant avec des gaietés
d'enfant qu'il avait trouvé et qu'il était certain du
triomphe .
Un matin, Claude, qui jusque-là n'avait pas rou-
vert sa porte, voulut bien laisser entrer Sandoz.
Celui-ci tomba sur une esquisse , faite de verve,
sans modèle , admirable encore de couleur. D'ail-
leurs, le sujet restait le même : le port Saint-Nicolas
à gauche , l'école de natation à droite, la Seine et la
Cité au fond. Seulement, il demeura stupéfait en
apercevant, à la place de la barque conduite par un
marinier, une autre barque, très grande, tenant tout
le milieu de la composition, et que trois femmes
occupaient : une, en costume de bain , ramant ; une
27
314 LES ROUGON - MACQUART .

autre, assise au bord, les jambes dans l'eau , son cor-


sage à demi arraché montrant l'épaule ; la troisième,
toute droite, toute nue à la proue, d'une nudité si
éclatante , qu'elle rayonnait comme un soleil.
Tiens ! quelle idée ! murmura Sandoz. Que font-
elles là, ces femmes ?
-

Mais elles se baignent, répondit tranquillement


Claude . Tu vois bien qu'elles sont sorties du bain
froid , ça me donne un motif de nu, une trouvaille,
hein ? ... Est- ce que ça te choque ?
Son vieil ami, qui le connaissait, trembla de le
rejeter dans ses doutes .
Moi, oh ! non ! ... Seulement, j'ai peur que le
public ne comprenne pas, cette fois encore . Ce n'est
guère vraisemblable, cette femme nue , au beau
milieu de Paris .
Il s'étonna naïvement .
Ah ! tu crois ... Eh bien! tant pis ! Qu'est-ce que
ça fiche, si elle est bien peinte, ma bonne femme ?
J'ai besoin de ça, vois-tu , pour me monter.
Les jours suivants , Sandoz revint avec douceur
sur cette étrange composition, plaidant, par un be-
soin de sa nature, la cause de la logique outragée .
Comment un peintre moderne, qui se piquait de ne
peindre que des réalités, pouvait-il abâtardir une
œuvre, en y introduisant des imaginations pareilles ?
Il était si aisé de prendre d'autres sujets, où s'impo-
sait la nécessité du nu ! Mais Claude s'entêtait, don-
nait des explications mauvaises et violentes, car il
ne voulait pas avouer la vraie raison, une idée à lui ,
si peu claire, qu'il n'aurait pu la dire avec netteté,
le tourment d'un symbolisme secret , ce vieux
regain de romantisme qui lui faisait incarner dans
cette nudité la chair même de Paris, la ville nue et
L'ŒUVRE . 315

passionnée, resplendissante d'une beauté de femme .


Et il y mettait encore sa propre passion , son amour
des beaux ventres , des cuisses et des gorges fécon-
des, comme il brûlait d'en créer à pleines mains,
pour les enfantements continus dé son art .
Devant l'argumentation pressante de son ami, il
feignit pourtant d'être ébranlé.
- Eh bien ! je verrai, je l'habillerai plus tard , ma
bonne femme, puisqu'elle te gêne... Mais je vais
toujours la faire comme ça. Hein ? tu comprends ,
elle m'amuse .
Jamais il n'en reparla, d'une obstination sourde,
se contentant de gonfler le dos et de sourire d'un air
embarrassé, lorsqu'une allusion disait l'étonnement
de tous , à voir cette Vénus naître de l'écume de la
Seine, triomphale, parmi les omnibus des quais et
les débardeurs du port Saint-Nicolas .
On était au printemps, Claude allait se remettre à
son grand tableau, lorsqu'une décision, prise en un
jour de prudence, changea la vie du ménage. Parfois ,
Christine s'inquiétait de tout cet argent dépensé si
vite, des sommes dont ils écornaient sans cesse le
capital. On ne comptait plus, depuis que la source
paraissait inépuisable. Puis, après quatre années, ils
s'étaient épouvantés un matin, lorsque, ayant de-
mandé des comptes, ils avaient appris que, sur les
vingt mille francs, il en restait à peine trois mille.
Tout de suite, ils se jetèrent à une réaction d'éco-
nomie excessive, rognant sur le pain, projetant de
couper court même aux besoins nécessaires ; et ce
fut ainsi que, dans ce premier élan de sacrifice, ils
quittèrent le logement de la rue de Douai. A quoi
bon deux loyers ? il y avait assez de place dans l'an-
cien séchoir de la rue Tourlaque, encore éclaboussé
316 LES ROUGON - MACQUART .

des eaux de teinture, pour qu'on y pût caser l'exis-


tence de trois personnes. Mais l'installation n'en fut
pas moins laborieuse , car cette halle de quinze
mètres sur dix ne leur donnait qu'une pièce , un
hangar de bohémiens faisant tout en commun. Il fal-
lut que le peintre lui-même , devant la mauvaise
grâce du propriétaire, la coupa, dans un bout, d'une
cloison de planches , derrière laquelle il ménagea
une cuisine et une chambre à coucher. Cela les en-
chanta, malgré les crevasses de la toiture, où souf-
flait le vent : les jours de gros orages, ils étaient
obligés de mettre des terrines sous les fentes trop
larges . C'était d'un vide lugubre, leurs quatre meu-
bles dansaient le long des murailles nues . Et ils se
montraient fiers d'être logés si à l'aise, ils disaient
aux amis que le petit Jacques aurait au moins de
l'espace , pour courir un peu . Ce pauvre Jacques ,
malgré ses neuf ans sonnés , ne poussait guère vite ;
sa tête seule continuait de grossir, on ne pouvait
l'envoyer plus de huit jours de suite à l'école , d'où
il revenait hébété, malade d'avoir voulu apprendre ;
si bien que , le plus souvent, ils le laissaient vivre à
quatre pattes autour d'eux , se traînant dans les
coins .

Alors , Christine , qui , depuis longtemps , n'était


plus mêlée au travail quotidien de Claude, vécut de
nouveau avec lui chaque heure des longues séances
Elle l'aida à gratter et à poncer l'ancienne toile, elle
lui donna des conseils pour la rattacher au mur plus
solidement. Mais ils constatèrent un désastre . l'é-
chelle roulante s'était détraquée sous l'humidité du
toit ; et, de crainte d'une chute, il dut la consolider
par une traverse de chêne , pendant que , un à un, elle
lui passait les clous. Tout, une seconde fois , était
L'ŒUVRE . 317

prêt. Elle le regarda mettre au carreau la nouvelle


esquisse , debout derrière lui, jusqu'à défaillir de
fatigue, se laissant ensuite glisser par terre , restant
là, accroupie, à regarder encore.
Ah ! comme elle aurait voulu le reprendre à cette
peinture qui le lui avait pris ! C'était pour cela qu'elle
se faisait sa servante, heureuse de se rabaisser à des
travaux de manœuvre . Depuis qu'elle rentrait dans
son travail , côte à côte ainsi tous les trois , lui, elle
et cette toile, un espoir la ranimait. S'il lui avait
échappé , lorsqu'elle pleurait toute seule rue de
Douai , et qu'il s'attardait rue Tourlaque, acoquiné et
épuisé comme chez une maîtresse, peut- être allait-
elle le reconquérir, maintenant qu'elle était là, elle
aussi, avec sa passion. Ah ! cette peinture, de quelle
haine jalouse elle l'exécrait ! Ce n'était plus son
ancienne révolte de petite bourgeoise peignant l'a-
quarelle , contre cet art libre , superbe et brutal.
Non , elle l'avait compris peu à peu, rapprochée
d'abord par sa tendresse pour le peintre, gagnée
ensuite par le régal de la lumière, le charme ori-
ginal des notes blondes. Aujourd'hui , elle avait tout
accepté, les terrains lilas, les arbres bleus . Même un
respect commençait à la faire trembler devant ces
œuvres qui lui avaient paru si abominables jadis . Elle
les voyait puissantes, elle les traitait en rivales dont
on ne pouvait plus rire. Et sa rancune grandissait
avec son admiration, elle s'indignait d'assister à cette
diminution d'elle-même, à cet autre amour qui la
souffletait dans son ménage .
Ce fut d'abord une lutte sourde , de toutes les mi-
nutes . Elle s'imposait, glissait à chaque instant ce
qu'elle pouvait de son corps, une épaule, une main,
entre le peintre et son tableau. Toujours, elle de
27.
318 LES ROUGON - MACQUART .

meurait là, à l'envelopper de son haleine, à lui rap-


peler qu'il était sien. Puis , son ancienne idée re-
poussa, peindre elle aussi, l'aller retrouver au fond
même de sa fièvre d'art : pendant un mois, elle mit
une blouse, travailla ainsi qu'une élève près du
maître , dont elle copiait docilement une étude ; et
elle ne lâcha qu'en voyant sa tentative tourner
contre son but, car il achevait d'oublier la femme
en elle , comme trompé par cette besogne commune,
sur un pied de simple camaraderie, d'homme à
homme. Aussi revint-elle à son unique force.
Souvent, déjà, pour camper les petites figures de
ses derniers tableaux, Claude avait pris d'après Chris-
tine des indications , une tête , un geste des bras ,
une allure du corps. Il lui jetait un manteau aux
épaules , il la saisissait dans un mouvement et lui
criait de ne plus bouger. C'étaient des services qu'elle
se montrait heureuse de lui rendre , répugnant pour-
tant à se dévêtir, blessée de ce métier de modèle,
maintenant qu'elle était sa femme. Un jour qu'il
avait besoin de l'attache d'une cuisse, elle refusa,
puis consentit à retrousser sa robe , honteuse ,
après avoir fermé la porte à double tour, de peur
que , sachant le rôle où elle descendait , on ne la
cherchât nue dans tous les tableaux de son mari .
Elle entendait encore les rires insultants des cama-
rades et de Claude lui-même, leurs plaisanteries
grasses, lorsqu'ils parlaient des toiles d'un peintre
qui se servait ainsi uniquement de sa femme, d'ai-
mables nudités proprement léchées pour les bour-
geois , et dans lesquelles on la retrouvait sous toutes
les faces, avec des particularités bien connues, la
chute des reins un peu longue, le ventre trop haut :.
ce qui la promenait sans chemise au travers de Pa-
L'ŒUVRE . 319

ris goguenard, quand elle passait habillée, cuiras-


sée, serrée jusqu'au menton par des robes sombres,
qu'elle portait justement très montantes .
Mais , depuis que Claude avait établi largement, au
fusain, la grande figure de femme debout, qui allait
tenir le milieu de son tableau, Christine regardait
cette vague silhouette , songeuse, envahie d'une pen-
sée obsédante, devant laquelle s'en allaient un à un
ses scrupules . Et, quand il parla de prendre un mo-
dèle, elle s'offrit.
- Comment, toi ! Mais tu te fâches, dès que je te
demande le bout de ton nez !
Elle souriait, pleine d'embarras .
Oh ! le bout de mon nez ! Avec ça que je ne t'ai
pas posé la figure de ton Plein air, autrefois , et
lorsqu'il n'y avait rien eu encore entre nous ! ... Un
modèle va te coûter sept francs par séance. Nous ne
sommes pas si riches , autant économiser cet argent.
Cette idée d'économie le décida tout de suite.
- Je veux bien, c'est même très gentil à toi d'avoir
ce courage, car tu sais que ce n'est pas un amuse-
ment de fainéante, avec moi... N'importe ! avoue-le
donc, grande bête ! tu as peur qu'une autre femme
n'entre ici, tu es jalouse.
Jalouse ! oui, elle l'était, et à en agoniser de souf-
france . Mais elle se moquait bien des autres femmes ,
tous les modèles de Paris pouvaient retirer là leurs
jupons ! Elle n'avait qu'une rivale, cette peinture
préférée, qui lui volait son amant. Ah ! jeter sa robe ,
jeter jusqu'au dernier linge, et se donner nue à lui
pendant des jours, des semaines , vivre nue sous ses
regards, et le reprendre ainsi, et l'emporter, lors-
qu'il retomberait dans ses bras ! Avait-elle donc à
offrir autre chose qu'elle-même ? N'était-ce pas légi-
320 LES ROUGON - MACQUART .

time, ce dernier combat où elle payait de son corps ,


quitte à n'être plus rien, rien qu'une femme sans
charmes , si elle se laissait vaincre ?
Claude , enchanté, fit d'abord d'après elle une
étude, une simple académie pour son tableau, dans
la pose. Ils attendaient que Jacques fût parti à
l'école , ils s'enfermaient, et la séance durait des
heures . Les premiers jours, Christine souffrit beau-
coup de l'immobilité ; puis, elle s'accoutuma, n'osant
se plaindre , de peur de le fâcher, retenant ses lar-
més , quand il la bousculait. Et, bientôt, l'habitude
en fut prise, il la traita en simple modèle, plus exi-
geant que s'il l'eût payée, sans jamais craindre
d'abuser de son corps, puisqu'elle était sa femme .
Il l'employait pour tout, la faisait se déshabiller à
chaque minute, pour un bras, pour un pied, pour le
moindre détail dont il avait besoin. C'était un métier
où il la ravalait, un emploi de mannequin vivant,
qu'il plantait là et qu'il copiait, comme il aurait copié
la cruche ou le chaudron d'une nature morte .
Cette fois , Claude procéda sans hâte ; et, avant
d'ébaucher la grande figure, il avait déjà lassé
Christine pendant des mois, à l'essayer de vingt fa-
çons, voulant se bien pénétrer de la qualité de sa
peau, disait-il. Enfin, un jour, il attaqua l'ébauche.
C'était un matin d'automne, par une bise déjà aigre :
il ne faisait pas chaud , dans le vaste atelier, malgré
le poêle qui ronflait. Comme le petit Jacques, malade
d'une de ses crises de stupeur souffrante, n'avait pu
aller à l'école , on s'était décidé à l'enfermer au fond
de la chambre , en lui recommandant d'être bien
sage . Et, frissonnante, la mère se déshabilla, se
planta près du poêle, immobile, tenant la pose.
Pendant la première heure, le peintre, du haut de
L'ŒUVRE . 321

son échelle, lui jeta des coups d'œil qui la sabraient


des épaules aux genoux , sans lui adresser une
parole . Elle , envahie d'une tristesse lente, crai-
gnait de défaillir, ne sachant plus si elle souffrait du
froid ou d'un désespoir, venu de loin, dont elle sen-
tait monter l'amertume. Sa fatigue était si grande,
qu'elle trébucha et marcha péniblement, de ses
jambes engourdies .
Comment, déjà ! cria Claude. Mais il y a un
quart d'heure au plus que tu poses ! Tu ne veux donc
pas gagner tes sept francs ?
Il plaisantait d'un air bourru, ravi de son travail.
Et elle avait à peine retrouvé l'usage de ses membres ,
sous le peignoir dont elle s'était couverte, qu'il dit
violemment :
- Allons , allons, pas de paresse ! C'est un grand
jour, aujourd'hui. Il faut avoir du génie ou en cre-
ver!

Puis , lorsqu'elle eut repris la pose, nue sous la


lumière blafarde, et qu'il se fut remis à peindre, il
continua de lâcher des phrases, de loin en loin, par
ce besoin qu'il avait de faire du bruit, dès que sa
besogne le contentait.
- C'est curieux comme tu as une drôle de peau !
Elle absorbe la lumière, positivement... Ainsi, on
ne le croirait pas, tu es toute grise, ce matin . Et
l'autre jour, tu étais rose, oh ! d'un rose qui n'avait
pas l'air vrai... Moi, ça m'embête, on ne sait
jamais.
Il s'arrêta, il cligna les yeux.
Très épatant tout de même, le nu... Ça fiche
une note sur le fond... Et ça vibre, et ça prend une
sacrée vie, comme si l'on voyait couler le sang dans
les muscles ... Ah ! un muscle bien dessiné , un
322 LES ROUGON - MACQUART .

membre peint solidement, en pleine clarté, il n'y a


rien de plus beau, rien de meilleur, c'est le bon
Dieu ! ... Moi , je n'ai pas d'autre religion, je me col-
lerais à genoux là devant, pour toute l'existence .
Et, comme il était obligé de descendre chercher
un tube de couleur, il s'approcha d'elle, il la détailla
avec une passion croissante, en touchant du bout
de son doigt chacune des parties qu'il voulait dési-
gner.
Tiens ! là, sous le sein gauche, eh bien ! c'est
joli comme tout. Il y a des petites veines qui bleuis-
sent, qui donnent à la peau une délicatesse de ton
exquise... Et là, au renflement de la hanche, cette
fossette où l'ombre se dore, un régal ! ... Et là, sous
le modelé si gras du ventre, ce trait pur des aines ,
une pointe à peine de carmin dans de l'or pâle... Le
ventre, moi, ça m'a toujours exalté. Je ne puis en
voir un , sans vouloir manger le monde . C'est si beau
à peindre, un vrai soleil de chair !
Puis , remonté sur son échelle, il cria dans sa fièvre
de création :
Nom de Dieu ! si je ne fiche pas un chef-
d'œuvre avec toi, il faut que je sois un cochon !
Christine se taisait, et son angoisse grandissait,
dans la certitude qui se faisait en elle. Immobile,
sous la brutalité des choses , elle sentait le malaise
de sa nudité. A chaque place où le doigt de Claude
l'avait touchée, il lui était resté une impression de
glace, comme si le froid dont elle frissonnait, entrait
par là maintenant. L'expérience était faite, à quoi
bon espérer davantage ? Ce corps, couvert partout de
ses baisers d'amant, il ne le regardait plus, il ne
l'adorait plus qu'en artiste. Un ton de la gorge l'en-
thousiasmait, une ligne du ventre l'agenouillait de
L'ŒUVRE . 323

dévotion, lorsque, jadis , aveuglé de désir, il l'écra-


sait toute contre sa poitrine , sans la voir, dans des
étreintes où l'un et l'autre auraient voulu se fondre .
Ah ! c'était bien la fin, elle n'était plus, il n'aimait
plus en elle que son art, la nature, la vie. Et, les
yeux au loin, elle gardait la rigidité d'un marbre,
elle retenait les larmes dont se gonflait son cœur,
réduite à cette misère de ne pouvoir même pleurer.
Une voix vint de la chambre , tandis que des pe-
tits poings tapaient contre la porte .
Maman, maman, je ne dors pas, je m'ennuie...
Ouvre-moi, dis, maman ?
C'était Jacques qui s'impatientait. Claude se fâcha,
grondant qu'on n'avait pas une minute de repos .
Tout à l'heure ! cria Christine. Dors , laisse ton
père travailler.
Mais une inquiétude nouvelle parut la prendre ,
elle lançait des coups d'œil vers la porte , elle finit
par quitter un instant la pose , pour aller accrocher
sa jupe à la clef , de façon à boucher le trou de la
serrure . Puis , sans rien dire , elle vint se remettre
près du poêle , la tête droite , la taille un peu ren-
versée , enflant les seins .
Et la séance s'éternisa , des heures, des heures se
passèrent. Toujours elle était là, à s'offrir, avec son
mouvement de baigneuse qui se jette ; pendant que
lui, sur son échelle, à des lieues, brûlait pour cette
autre femme qu'il peignait. Il avait même cessé de
lui parler, elle retombait à son rôle d'objet, beau de
couleur. Il ne regardait qu'elle depuis le matin, et
elle ne se voyait plus dans ses yeux, étrangère désor-
mais, chassée de lui.
Enfin , il s'interrompit de fatigue, il remarqua
qu'elle tremblait.
324 LES ROUGON - MACQUART .

-Tiens ! est-ce que tu as froid ?


Oui, un peu.
-

C'est drôle , moi je brûle ... Je ne veux pas que


tu t'enrhumes . A demain .
Comme il descendait , elle crut qu'il venait l'em-
brasser . D'habitude, par une dernière galanterie de
mari , il payait d'un baiser rapide l'ennui de la
séance . Mais, plein de son travail, il oublia, il lava
tout de suite ses pinceaux, qu'il trempait, agenouillé,
dans un pot de savon noir. Et elle, qui attendait,
restait nue , debout, espérant encore. Une minute .
se passa , il fut étonné de cette ombre immobile , il
la regarda d'un air de surprise, puis recommença à
frotter énergiquement. Alors , les mains tremblantes
de hâte, elle se rhabilla, dans une confusion affreuse
de femme dédaignée. Elle enfilait sa chemise, se
battait avec ses jupes, agrafait son corsage de travers ,
comme si elle eût voulu échapper à la honte de cette
nudité impuissante , bonne désormais à vieillir sous
les linges. Et c'était un mépris d'elle-même, un
dégoût d'en être descendue à ce moyen de fille, dont
elle sentait la bassesse charnelle , maintenant qu'elle
était vaincue .
Mais , dès le lendemain , Christine dut se remettre
nue, dans l'air glacé, sous la lumière brutale. N'é-
tait-ce pas son métier , désormais ? Comment se
refuser, à présent que l'habitude en était prise ? Ja-
mais elle n'aurait causé un chagrin à Claude ; et
elle recommençait chaque jour cette défaite de son
corps . Lui , n'en parlait même plus, de ce corps brû-
lant et humilié . Sa passion de la chair s'était reportée
dans son œuvre, sur les amantes peintes qu'il se
donnait . Elles faisaient seules battre son sang, celles
dont chaque membre naissait d'un de ses efforts . Là-
L'ŒUVRE . 325

bas, à la campagne, lors de son grand amour, s'il


avait cru tenir le bonheur, en en possédant une en-
fin, vivante, à pleins bras , ce n'était encore que
l'éternelle illusion , puisqu'ils étaient restés quand
même étrangers ; et il préférait l'illusion de son art,
cette poursuite à la beauté jamais atteinte, ce désir
fou que rien ne contentait. Ah ! les vouloir toutes,
les créer selon son rêve , des gorges de satin , des
hanches couleur d'ambre , des ventres douillets de
vierges , et ne les aimer que pour les béaux tons , et
les sentir qui fuyaient, sans pouvoir les étreindre !
Christine était la réalité, le but que la main attei-
gnait, et Claude en avait eu le dégoût en une saison,
lui le soldat de l'incréé, ainsi que Sandoz l'appelait
parfois en riant.
Pendant des mois, la pose fut ainsi pour elle une
torture . La bonne vie à deux avait cessé, un ménage
à trois semblait se faire, comme s'il eût introduit
dans la maison une maîtresse, cette femme qu'il pei-
gnait d'après elle. Le tableau immense se dressait
entre eux, les séparait d'une muraille infranchis-
sable ; et c'était au delà qu'il vivait , avec l'autre.
• Elle en devenait folle, jalouse de ce dédoublement
de sa personne, comprenant la misère d'une telle
souffrance , n'osant avouer son mal dont il l'aurait
plaisantée. Et pourtant elle ne se trompait pas, elle
sentait bien qu'il préférait sa copie à elle-même,
que cette copie était l'adorée, la préoccupation uni-
✔que, la tendresse de toutes les heures. Il la tuait à
la pose pour embellir l'autre, il ne tenait plus que
de l'autre sa joie ou sa tristesse, selon qu'il la voyait
vivre ou languir sous son pinceau. N'était-ce donc
pas de l'amour, cela ? et quelle souffrance de prêter
sa chair, pour que l'autre naquît, pour que le cau
28
326 LES ROUGON - MACQUART .

chemar de cette rivale les hantât, fût toujours entre


eux, plus puissant que le réel, dans l'atelier, à table,
au lit, partout ! Une poussière, un rien, de la cou-
leur sur de la toile, une simple apparence qui rom-
pait tout leur bonheur, lui, silencieux, indifférent,
brutal parfois, elle, torturée de son abandon, déses-
pérée de ne pouvoir chasser de son ménage cette
concubine, si envahissante et si terrible dans son
immobilité d'image !
Et ce fut dès lors que Christine , décidément bat-
tue, sentit peser sur elle toute la souveraineté de
l'art. Cette peinture, qu'elle avait déjà acceptée sans
restrictions , elle la haussa encore , au fond d'un ta-
bernacle farouche, devant lequel elle demeurait écra-
sée, comme devant ces puissants dieux de colère, que
l'on honore, dans l'excès de haine et d'épouvante
qu'ils inspirent. C'était une peur sacrée, la certitude
qu'elle n'avait plus à lutter, qu'elle serait broyée
ainsi qu'une paille, si elle s'entétait davantage. Les
toiles grandissaient comme des blocs , les plus pe-
tites lui semblaient triomphales , les moins bonnes
l'accablaient de leur victoire ; tandis qu'elle ne les
jugeait plus, à terre, tremblante, les trouvant toutes
formidables , répondant toujours aux questions de
son mari :
-Oh ! très bien! ... Oh ! superbe ! ... Oh ! extraor-
dinaire, extraordinaire, celle-là !
Cependant , elle était sans colère contre lui , elle
l'adorait d'une tendresse en pleurs , tellement elle le
voyait se dévorer lui-même. Après quelques semai-
nes d'heureux travail, tout s'était gâté, il ne pouvait
se sortir de sa grande figure de femme. C'était pour-
quoi il tuait son modèle de fatigue, s'acharnant
pendant des journées, puis lâchant tout pour un
L'ŒUVRE . 327

mois. A dix reprises, la figure fut commencée, aban-


donnée, refaite complètement. Une année, deux
années s'écoulèrent, sans que le tableau aboutît,
presque terminé parfois, et le lendemain gratté,
entièrement à reprendre.
Ah ! cet effort de création dans l'œuvre d'art , cet
effort de sang et de larmes dont il agonisait , pour
créer de la chair, souffler de la vie ! Toujours en ba-
taille avec le réel, et toujours vaincu, la lutte contre
l'Ange ! Il se brisait à cette besogne impossible de
faire tenir toute la nature sur une toile, épuisé à la
longue dans les perpétuelles douleurs qui tendaient
ses muscles , sans qu'il pût jamais accoucher de son
génie. Ce dont les autres se satisfaisaient, l'à peu
près du rendu, les tricheries nécessaires, le tracas-
saient de remords , l'indignaient comme une fai-
blesse lâche ; et il recommençait, et il gâtait le bien
pour le mieux, trouvant que ça ne « parlait>> pas,
mécontent de ses bonnes femmes, ainsi que le di-
saient plaisamment les camarades, tant qu'elles ne
descendaient pas coucher avec lui. Que lui man-
quait-il donc, pour les créer vivantes ? Un rien sans
doute. Il était un peu en deçà, un peu au delà peut-
être. Un jour, le mot de génie incomplet, entendu
derrière son dos, l'avait flatté et épouvanté. Oui, ce
devait être cela, le saut trop court ou trop long, le
déséquilibrement des nerfs dont il souffrait, le dé-
traquement héréditaire qui, pour quelques grammes
de substance en plus ou en moins, au lieu de faire
un grand homme, allait faire un fou. Quand un
désespoir le chassait de son atelier, et qu'il fuyait
son œuvre, il emportait maintenant cette idée d'une
impuissance fatale, il l'écoutait battre contre son
crâne, comme le glas obstiné d'une cloche.
328 LES ROUGON - MACQUART .

Son existence devint misérable . Jamais le doute


de lui-même ne l'avait traqué ainsi. Il disparaissait
des journées entières ; même il découcha une nuit,
rentra hébété le lendemain, sans pouvoir dire d'où
il revenait : on pensa qu'il avait battu la banlieue,
plutôt que de se retrouver en face de son œuvre
manquée . C'était son unique soulagement, fuir dès
que cette œuvre l'emplissait de honte et de haine,
ne reparaître que lorsqu'il se sentait le courage de
l'affronter encore . Et, à son retour, sa femme elle-
même n'osait le questionner, trop heureuse de le
revoir, après l'anxiété de l'attente. Il courait furieu-
sement Paris , les faubourgs surtout, par un besoin
de s'encanailler, vivant avec des manœuvres , expri-
mant à chaque crise son ancien désir d'être le goujat
d'un maçon . Est-ce que le bonheur n'était pas d'avoir
des membres solides , abattant vite et bien le travail
pour lequel ils étaient taillés ? Il avait raté son exis-
tence, il aurait dû se faire embaucher autrefois ,
quand il déjeunait chez Gomard , au Chien de Mon-
targıs , où il avait eu pour ami un Limousin, un
grand gaillard très gai, dont il enviait les gros bras .
Puis, lorsqu'il rentrait rue Tourlaque, les jambes
brisées, le crâne vide, il jetait sur sa peinture le
regard navré et peureux qu'on risque sur une morte,
dans une chambre de deuil ; jusqu'à ce qu'un nouvel
espoir de la ressusciter, de la créer vivante enfin, lui
fit remonter une flamme au visage.
Un jour, Christine posait, et la figure de femme,
une fois de plus, allait être finie. Mais, depuis une
heure, Claude s'assombrissait, perdait de la joie
d'enfant qu'il avait montrée, au début de la séance .
Aussi n'osait-elle souffler , sentant à son propre
malaise que tout se gâtait encore, craignant de pré
L'ŒUVRE . 329

cipiter la catastrophe, si elle bougeait un doigt. Et,


en effet, il eut brusquement un cri de douleur, il
jura dans un éclat de tonnerre .
Ah ! nom de Dieu de nom de Dieu ! 4

Il avait jeté sa poignée de brosses du haut de


l'échelle . Puis , aveuglé de rage, d'un coup de poing
terrible , il creva la toile .
Christine tendait ses mains tremblantes .
Mon ami, mon ami...
Mais , quand elle eut couvert ses épaules d'un pei-
gnoir, et qu'elle se fût approchée, elle éprouva au
cœur une joie aiguë, un grand élancement de ran-
cune satisfaite . Le poing avait tapé en plein dans la
gorge de l'autre, un trou béant se creusait là. Enfin,
elle était donc tuée !
Immobile , saisi de son meurtre, Claude regardait
cette poitrine ouverte sur le vide. Un immense cha-
grin lui venait de la blessure, par où le sang de son
œuvre lui semblait couler. Était-ce possible? était-
ce lui qui avait assassiné ainsi ce qu'il aimait le
plus au monde ? Sa colère tombait à une stupeur, il
se mit à promener ses doigts sur la toile, tirant les
bords de la déchirure , comme s'il avait voulu rap-
procher les lèvres d'une plaie. Il étranglait, il bé-
gayait, éperdu d'une douleur douce, infinie :
Elle est crevée... elle est crevée...
Alors , Christine fut remuée jusqu'aux entrailles ,
dans sa maternité pour son grand enfant d'artiste .
Elle pardonnait comme toujours, elle voyait bien
qu'il n'avait plus qu'une idée, raccommoder à l'in-
stant la déchirure, guérir le mal ; et elle l'aida , ce
fut elle qui tint les lambeaux, pendant que , par der-
rière , il collait un morceau de toile. Quand elle se
rhabilla , l'autre était là de nouveau , immortelle , ne
28.
330 LES ROUGON - MACQUART .

gardant à la place du cœur qu'une mince cicatrice,


qui acheva de passionner le peintre.
Dans ce déséquilibrement qui s'aggravait, Claude
en arrivait à une sorte de superstition , à une
croyance dévote aux procédés. Il proscrivait l'huile ,
en parlait comme d'une ennemie personnelle . Au
contraire , l'essence faisait mat et solide ; et il avait
des secrets à lui qu'il cachait, des solutions d'ambre,
du copal liquide, d'autres résines encore, qui sé-
chaient vite et empêchaient la peinture de craquer.
Seulement , il devait ensuite se battre contre des
embus terribles , car ses toiles absorbantes buvaient
du coup le peu d'huile des couleurs. Toujours la
question des pinceaux l'avait préoccupé : il les vou-
lait d'un emmanchement spécial , dédaignant la
marte , exigeant du crin séché au four. Puis, la
grosse affaire était le couteau à palette, car il l'em-
ployait pour les fonds, comme Courbet ; il en possé-
dait une collection, de longs et flexibles, de larges
et trapus , un surtout, triangulaire, pareil à celui des
vitriers , qu'il avait fait fabriquer exprès, le vrai cou-
teau de Delacroix. Du reste, il n'usait jamais du grat-
toir , ni du rasoir, qu'il trouvait déshonorants . Mais
il se permettait toutes sortes de pratiques mysté-
rieuses dans l'application du ton, il se forgeait des
recettes , en changeait chaque mois, croyait avoir
brusquement découvert la bonne peinture, parce
que , répudiant le flot d'huile, la coulée ancienne,
il procédait par des touches successives, béjoitées ,
jusqu'à ce qu'il fût arrivé à la valeur exacte. Une de
ses manies avait longtemps été de peindre de droite
à gauche : sans le dire , il était convaincu que cela
lui portait bonheur. Et le cas terrible, l'aventure
où il s'était détraqué encore, venait d'être sa théorie
L'ŒUVRE . 331

envahissante des couleurs complémentaires . Ga-


gnière, le premier, lui en avait parlé , très enclin
également aux spéculations techniques. Après quoi,
lui-même, par la continuelle outrance de sa pas-
sion, s'était mis à exagérer ce principe scientifique
qui fait découler des trois couleurs primaires, le
jaune, le rouge, le bleu, les trois couleurs secon-
daires, l'orange, le vert, le violet, puis toute une
série de couleurs complémentaires et similaires,
dont les composés s'obtiennent mathématiquement
les uns des autres. Ainsi, la science entrait dans la
peinture , une méthode était créée pour l'observation
logique, il n'y avait qu'à prendre la dominante d'un
tableau , à en établir la complémentaire ou la simi-
laire, pour arriver d'une façon expérimentale aux
variations qui se produisent, un rouge se transfor-
mant en un jaune près d'un bleu, par exemple, tout
un paysage changeant de ton, et par les reflets, et
par la décomposition même de la lumière, selon les
nuages qui passent. Il en tirait cette conclusion
vraie , que les objets n'ont pas de couleur fixe, qu'ils
se colorent suivant les circonstances ambiantes ; et
le grand mal était que, lorsqu'il revenait mainte-
nant à l'observation directe , la tête bourdonnante de
cette science, son œil prévenu forçait les nuances
délicates, affirmait en notes trop vives l'exactitude
de la théorie ; de sorte que son originalité de nota-
tion, si claire, si vibrante de soleil, tournait à la ga-
geure, à un renversement de toutes les habitudes
de l'œil , des chairs violâtres sous des cieux trico-
lores . La folie semblait au bout.
La misère acheva Claude. Elle avait grandi peu à
peu , à mesure que le ménage puisait sans compter ;
et, lorsque plus un sou ne resta des vingt mille
332 LES ROUGON - MACQUART .

francs , elle s'abattit, affreuse , irréparable. Chris-


tine, qui voulut chercher du travail, ne savait rien
faire , pas même coudre : elle se désolait, les mains
inertes , s'irritait contre son éducation imbécile de
demoiselle, qui lui laissait la seule ressource de se
placer un jour domestique, si leur vie continuait à
se gâter. Lui, tombé dans la moquerie parisienne,
ne vendait absolument plus rien. Une exposition
indépendante , où il avait montré quelques toiles,
avec des camarades, venait de l'achever près des
amateurs, tant le public. s'était égayé de ces ta-
bleaux bariolés de tous les tons de l'arc- en-ciel . Les
marchands étaient en fuite, M. Hue seul faisait le
voyage de la rue Tourlaque, restait là, extasié,
devant les morceaux excessifs, ceux qui éclataient
en fusées imprévues , se désespérant de ne pas les
couvrir d'or ; et le peintre avait beau dire qu'il les
lui donnait, qu'il le suppliait de les accepter, le
petit bourgeois y mettait une délicatesse extraordi-
naire , rognait sur sa vie pour amasser une somme
de loin en loin, puis emportait alors avec religion
la toile délirante, qu'il pendait à côté de ses tableaux
de maître . Cette aubaine était trop rare, Claude
avait dû se résigner à des travaux de commerce, si
répugné , si désespéré de culbuter à ce bagne où il
jurait de ne jamais descendre, qu'il aurait préféré
mourir de faim, sans les deux pauvres êtres qui
agonisaient avec lui. Il connut les chemins de croix
bâclés au rabais, les saints et les saintes à la grosse,
les stores dessinés d'après des poncifs, toutes les
besognes basses encanaillant la peinture dans une
imagerie bête et sans naïveté. Même il eut la honte
de se faire refuser des portraits à vingt-cinq francs,
parce qu'il ratait la ressemblance ; et il en arriva au
L'ŒUVRE . 333

dernier degré de la misère, il travailla « au numéro » :


des petits marchands infimes, qui vendent sur les
ponts et qui expédient chez les sauvages, lui ache-
tèrent tant par toile, deux francs, trois francs, selon
la dimension réglementaire. C'était pour lui comme
une déchéance physique , il en dépérissait, il en sor-
tait malade , incapable d'une séance sérieuse, regar-
dant son grand tableau en détresse , avec des yeux
de damné, sans y toucher d'une semaine parfois,
comme s'il s'était senti les mains encrassées et dé-
chues. A peine avait-on du pain, la vaste baraque
devenait inhabitable l'hiver, cette halle dont Chris-
tine s'était montrée glorieuse, en s'y installant . Au-
jourd'hui , elle , si active ménagère autrefois, s'y traf-
nait, n'avait plus de cœur à la balayer ; et tout
coulait à l'abandon dans le désastre , et le petit
Jacques débilité de mauvaise nourriture, et leurs
repas faits debout d'une croute, et leur vie entière ,
mal conduite, mal soignée, glissée à la saleté des
pauvres qui perdent jusqu'à l'orgueil d'eux-mêmes .
Après une année encore , Claude, dans un de ces
jours de défaite où il fuyait son tableau manqué, fit
une rencontre. Cette fois, il s'était juré de ne ren-
trer jamais , il courait Paris depuis midi, comme s'il
avait entendu galoper derrière ses talons le spectre
blafard de la grande figure nue , ravagée de conti-
nuelles retouches, toujours laissée informe, le pour-
suivant de son désir douloureux de naître . Un
brouillard fondait en une petite pluie jaune, salis-
sant les rues boueuses. Et, vers cing heures, il tra-
versait la rue Royale de son pas de somnambule,
au risque d'être écrasé, les vêtements en loques,
crotté jusqu'à l'échine, quand un coupé s'arrêta
brusquement.
334 LES ROUGON - MACQUART .

Claude , eh ! Claude ! ... Vous ne reconnaissez


donc pas vos amies ?
C'était Irma Bécot, délicieusement vêtue d'une
toilette de soie grise, recouverte de chantilly. Elle
avait abaissé la glace d'une main vive, elle souriait,
elle rayonnait dans l'encadrement de la portière .
Où allez -vous ?
Lui , béant, répondit qu'il n'allait nulle part. Elle
s'égaya plus haut, en le regardant de ses yeux de
vice, avec le retroussis de lèvres pervers d'une dame,
que tourmente l'envie subite d'une crudité , aperçue
chez une fruitière borgne .
Montez alors, il y a si longtemps qu'on ne s'est
vu ! ... Montez donc, vous allez être renversé !
En effet, les cochers s'impatientaient, poussaient
leurs chevaux, au milieu d'un vacarme ; et il monta,
étourdi ; et elle l'emporta , ruisselant , avec son
hérissement farouche de pauvre, dans le petit coupé
de satin bleu, assis à moitié sur les dentelles de sa
jupe ; tandis que les fiacres rigolaient de l'enlèvement,
en prenant la queue, pour rétablir la circulation.
Irma Bécot avait enfin réalisé son rêve d'un hôtel
à elle, sur l'avenue de Villiers. Mais elle y avait mis
des années, le terrain d'abord acheté par un amant,
puis les cinq cent mille francs de la bâtisse, les trois
cent mille francs des meubles, fournis par d'autres ,
au petit bonheur des coups de passion. C'était une
demeure princière, d'un luxe magnifique, surtout
d'un extrême raffinement dans le bien-être volup-
tueux, une grande alcôve de femme sensuelle, un
grand lit d'amour qui commençait aux tapis du ves-
tibule, pour monter et s'étendre jusqu'aux murs
capitonnés des chambres. Aujourd'hui, après avoir
beaucoup coûté, l'auberge rapportait davantage, car
L'ŒUVRE . 335

on y payait le renom de ses matelas de pourpre, les


nuits y étaient chères .
En rentrant avec Claude, Irma défendit sa porte .
Elle aurait mis le feu à toute cette fortune, pour un
caprice satisfait. Comme ils passaient ensemble dans
la salle à manger, monsieur, l'amant qui payait alors ,
tenta d'y pénétrer quand même ; mais elle le fit ren-
voyer, très haut, sans craindre d'être entendue. Puis ,
à table, elle eut des rires d'enfant, mangea de tout,
elle qui n'avait jamais faim ; et elle couvait le peintre
d'un regard ravi , l'air amusé de sa forte barbe mal
tenue, de son veston de travail aux boutons arrachés .
Lui , dans un rêve, se laissait faire, mangeait aussi
avec l'appétit glouton des grandes crises. Le dîner
fut silencieux , le maître d'hôtel servait avec une
dignité hautaine .
Louis , vous porterez le café et les liqueurs dans
ma chambre .
Il n'était guère plus de huit heures , et Irma voulut
s'y enfermer tout de suite avec Claude. Elle poussa
le verrou, plaisanta : bonsoir, madame est couchée !
Mets- toi à ton aise, je te garde ... Hein ? il y a
assez longtemps qu'on en cause ! A la fin, c'est trop
bête !
Alors , lui , tranquillement, enleva son veston dans
la chambre somptueuse , aux murs de soie mauve ,
garnis d'une dentelle d'argent, au lit colossal, drapé
de broderies anciennes , pareil à un trône . Il avait
l'habitude d'être en manches de chemise , il se crut
chez lui. Autant dormir là que sous un pont, puis-
qu'il avait juré de ne rentrer jamais plus. Son aven-
ture ne l'étonnait même pas, dans le détraquement
de sa vie. Et elle, ne pouvant comprendre cet
abandon brutal, le trouvait drôle à mourir, se ré- 4
336 LES ROUGON - MACQUART .

créait comme une fille échappée, à moitié dévêtue


elle-même, le pinçant, le mordant, jouant à des jeux
de mains, en vrai petit voyou du pavé.
- Tu sais, ma tête pour les jobards, mon Titien,
comme ils disent, ce n'est pas pour toi... Ah ! tu me
changes, vrai ! tu es différent !
Et elle l'empoignait, lui disait combien elle avait eu
envie de lui , parce qu'il était mal peigné. De grands
rires étranglaient les mots dans sa gorge. Il lui sem-
blait si laid, si comique, qu'elle le baisait partout
avec rage .
Vers trois heures du matin, au milieu des draps
froissés , arrachés, Irma s'allongea , nue, la chair gon-
flée de sa débauche, bégayante de lassitude .
Et ton collage à propos, tu l'as donc épousé ?
Claude , qui s'endormait, rouvrit des yeux hébétés.
Oui.
Et tu couches toujours avec ?
Mais oui .
Elle se remit à rire, elle ajouta simplement :
Ah ! mon pauvre gros , mon pauvre gros, ce
que vous devez vous embêter !
Le lendemain , quand Irma laissa partir Claude,
toute rose comme après une nuit de grand repos,
correcte dans son peignoir, coiffée déjà et calmée,
elle garda un instant ses mains entre les siennes ; et,
très affectueuse, elle le contemplait d'un air à la
fois attendri et blagueur.
Mon pauvre gros , ça ne t'a pas fait plaisir.
Non ! ne jure pas, nous le sentons, nous autres fem-
mes ... Mais, à moi, ça m'en a fait beaucoup, oh !
beaucoup... Merci, merci bien !
Et c'était fini, il aurait fallu qu'il la payât très
cher, pour qu'elle recommençât.
L'ŒUVRE . 337

Claude, directement, rentra rue Tourlaque, dans


la secousse de cette bonne fortune. Il en éprouvait
un singulier mélange de vanité et de remords, qui
pendant deux jours le rendit indifférent à la pein-
ture, rêvassant qu'il avait peut-être bien manqué sa
vie . D'ailleurs, il était si étrange à son retour, si
débordant de sa nuit, que, Christine l'ayant ques-
tionné , il balbutia d'abord , puis avoua tout. Il y eut
une scène, elle pleura longtemps , pardonna encore,
pleine d'une indulgence infinie pour ses fautes , s'in-
quiétant maintenant, comme si elle eût craint qu'une
pareille nuit ne l'eût trop fatigué. Et, du fond de
son chagrin, montait une joie inconsciente, l'or-
gueil qu'on ait pu l'aimer, l'égaiement passionné de
le voir capable d'une escapade, l'espoir aussi qu'il
lui reviendrait, puisqu'il était allé chez une autre.
Elle frissonnait dans l'odeur de désir qu'il rappor-
tait, elle n'avait toujours au cœur qu'une jalousie,
cette peinture exécrée , à ce point qu'elle l'aurait
plutôt jeté à une femme .
Mais , vers le milieu de l'hiver, Claude eut une
nouvelle poussée de courage. Un jour, rangeant de
vieux châssis, il retrouva, tombé derrière , un an-
cien bout de toile. C'était la figure nue, la femme
couchée de Plein air, qu'il avait seule gardée, en la
coupant dans le tableau, lorsque celui-ci lui était
revenu du Salon des Refusés . Et, comme il la dé-
roulait, il lâcha un cri d'admiration .
Nom de Dieu ! que c'est beau !
Tout de suite , il la fixa au mur par quatre clous ;
et, dès lors , il passa des heures à la contempler. Ses
mains tremblaient, un flot de sang lui montait au
visage . Était-ce possible qu'il eût peint un tel mor-
ceau de maître ? Il avait donc du génie, en ce temps-
29
338 LES ROUGON - MACQUART .

là ? On lui avait donc changé le crâne, et les yeux, et


les doigts ? Une telle fièvre l'exaltait, un tel besoin
de s'épancher , qu'il finissait par appeler sa femme .
-
Viens donc voir ! ... Hein ? est-elle plantée ? en
a-t-elle, des muscles emmanchés finement ?... Cette
cuisse-là , tiens ! baignée de soleil. Et l'épaule , ici ,
jusqu'au renflement du sein... Ah ! mon Dieu ! c'est
de la vie , je la sens vivre , moi, comme si je la tou-
chais , la peau souple et tiède, avec son odeur.
Christine , debout près de lui, regardait, répondait
par des paroles brèves. Cette résurrection d'elle-
même, après des années, telle qu'elle était à dix-huit
ans, l'avait d'abord flattée et surprise. Mais, depuis
qu'elle le voyait se passionner ainsi, elle ressentait
un malaise grandissant, une vague irritation sans
cause avouée .
Comment ! tu ne la trouves pas d'une beauté à
s'agenouiller devant elle ?
- Si , si ... Seulement, elle a noirci.
Claude protestait avec violence . Noirci , allons
done ! Jamais elle ne noircirait, elle avait l'immor-
telle jeunesse . Un véritable amour s'était emparé de
lui, il parlait d'elle ainsi que d'une personne , avait
de brusques besoins de la revoir, qui lui faisaient
tout quitter, comme pour courir à un rendez-vous .
Puis , un matin, il fut pris d'une fringale de tra-
vail.
Mais , nom d'un chien ! puisque j'ai fait ça, je
puis bien le refaire... Ah ! cette fois, si je ne suis pas
une brute , nous allons voir !
Et Christine, immédiatement , dut lui donner une
séance de pose, car il était déjà sur son échelle,
brûlant de se remettre à son grand tableau. Pen-
dant un mois , il la tint huit heures par jour, nue, les
L'ŒUVRE . 339-

pieds malades d'immobilité, sans pitié pour l'épui-


sement où il la sentait, de même qu'il se montrait
d'une dureté féroce pour sa propre fatigue. Il s'en-
têtait à un chef-d'œuvre, il exigeait que sa figure
debout valût cette figure couchée, qu'il voyait sur
le mur rayonner de vie. Continuellement, il la con-
sultait, il la comparait, désespéré et fouetté par la
peur de ne l'égaler jamais plus. Il lui jetait un
coup d'œil, un autre à Christine, un autre à sa toile,
s'emportait en jurons, quand il ne se contentait pas .
Enfin , il tomba sur sa femme .
Aussi , ma chère, tu n'es plus comme là-bas ,
quai de Bourbon . Ah ! mais, plus du tout ! ... C'est
très drôle , tu as eu la poitrine mûre de bonne heure.
Je me souviens de ma surprise, quand je t'ai vue
avec une gorge de vraie femme, tandis que le reste
gardait la finesse grêle de l'enfance ... Et si souple,
et si frais , une éclosion de bouton, un charme de
printemps ... Certes, oui, tu peux t'en flatter, ton
corps a été bigrement bien !
Il ne disait pas ces choses pour la blesser, il par-
lait simplement en observateur, fermant les yeux à
demi, causant de son corps comme d'une pièce
d'étude qui s'abîmait .
Le ton est toujours splendide, mais le dessin,
non, non, ce n'est plus ça! .. Les jambes , oh ! les
jambes , très bien encore : c'est ce qui s'en va en
dernier, chez la femme ... Seulement, le ventre et les
seins, dame ! ça se gâte. Ainsi , regarde-toi dans la
glace : il y a là, près des aisselles, des poches qui se
gonflent, et ça n'a rien de beau. Va, tu peux cher-
cher sur son corps , à elle, ces poches n'y sont pas .
D'un regard tendre, il désignait la figure couchée ;
et il conclut :
340 LES ROUGON - MACQUART .
-

Ce n'est point ta faute, mais c'est évidemment


ça qui me fiche dedans ... Ah ! pas de chance !
Elle écoutait, elle chancelait, dans son chagrin.
Ces heures de pose, dont elle avait déjà tant souffert,
tournaient maintenant à un supplice intolérable.
Quelle était donc cette nouvelle invention, de l'acca-
bler avec sa jeunesse, de souffler sur sa jalousie, en
lui donnant le regret empoisonné de sa beauté dis-
parue ? Voilà qu'elle devenait sa propre rivale, qu'elle
ne pouvait plus regarder son ancienne image, sans
être mordue au cœur d'une envie mauvaise ! Ah !
que cette image, cette étude faite d'après elle, avait
pesé sur son existence ! Tout son malheur était
là : sa gorge montrée d'abord dans son sommeil ;
puis , son corps vierge dévêtu librement, en une mi-
nute de tendresse charitable ; puis, ce don d'elle-
même , après les rires de la foule, huant sa nudité ;
puis, sa vie entière, son abaissement à ce métier de
modèle, où elle avait perdu jusqu'à l'amour de son
mari . Et elle renaissait, cette image, elle ressusci-
tait, plus vivante qu'elle, pour achever de la tuer ;
car il n'y avait désormais qu'une œuvre, c'était la
femme couchée de l'ancienne toile qui se relevait à
présent, dans la femme debout du nouveau tableau .
Alors, à chaque séance, Christine se sentit vieil-
lir. Elle abaissait sur elle des regards troubles , elle
croyait voir se creuser des rides, se déformer les
lignes pures . Jamais elle ne s'était étudiée ainsi, elle
avait la honte et le dégoût de son corps, ce désespoir
infini des femmes ardentes, lorsque l'amour les quitte
avec leur beauté. Était-ce donc pour cela qu'il ne
l'aimait plus, qu'il allait passer les nuits chez d'au-
tres , et qu'il se réfugiait dans la passion hors nature
de son œuvre ? Elle en perdait l'intelligence nette des
L'ŒUVRE . 341

choses , elle en tombait à une déchéance, vivant en


camisole et en jupe sales, n'ayant plus la coquetterie
de sa grâce, découragée par cette idée qu'il devenait
inutile de lutter, puisqu'elle était vieille .
Un jour, Claude, enragé par une mauvaise séance,
eut un cri terrible dont elle ne devait plus guérir. Il
avait failli crever de nouveau sa toile, hors de lui,
secoué d'une de ces colères, où il semblait irrespon-
sable. Et, se soulageant sur elle, le poing tendu :
Non , décidément, je ne puis rien faire avec
ça... Ah ! vois-tu, quand on veut poser, il ne faut
pas avoir d'enfant !
Révoltée sous l'outrage, pleurante, elle courut se
rhabiller . Mais ses mains s'égaraient, elle ne trou-
vait , pas ses vêtements pour se couvrir assez vite.
Tout de suite, lui, plein de remords , était descendu
la consoler.
- Voyons , j'ai eu tort, je suis un misérable... De
grâce , pose , pose encore un peu, pour me prouver
que tu ne m'en veux point.
Il la rattrapait, nue entre ses bras, il lui disputait
sa chemise, qu'elle avait déjà passée à moitié. Et
elle pardonna une fois de plus, elle reprit la pose,
si frémissante, que des ondes douloureuses pas-
saient le long de ses membres ; tandis que, dans son
immobilité de statue, de grosses larmes muettes con-
tinuaient de tomber de ses joues sur sa gorge ,
où elles ruisselaient. Son enfant, ah ! certes , oui, il
aurait mieux fait de ne pas naître ! C'était lui peut-
être la cause de tout. Elle ne pleura plus, elle excu-
sait déjà le père, elle se sentait une colère sourde
contre le pauvre être, pour qui sa maternité ne s'était
jamais éveillée, et qu'elle haïssait maintenant , à
cette idée qu'il avait pu, en elle, détruire l'amante.
29.
342 LES ROUGON - MACQUART.

Pourtant, Claude s'obstinait cette fois , et il acheva


le tableau, il jura qu'il l'enverrait quand même au
Salon. Il ne quittait plus son échelle, il nettoyait les
fonds jusqu'à la nuit noire. Enfin, épuisé, il déclara
qu'il n'y toucherait pas davantage ; et, ce jour-là,
comme Sandoz montait le voir, vers quatre heures ,
il ne le trouva point. Christine répondit qu'il venait
de sortir, pour prendre l'air un moment sur la butte.
La lente rupture s'était aggravée entre Claudeet
les amis de l'ancienne bande . Chacun de ces der-
niers avait écourté et espacé ses visites , mal à l'aise
devant cette peinture troublante, de plus en plus
bousculé par le détraquage de cette admiration de
jeunesse ; et, maintenant, tous étaient en fuite, pas
un n'y retournait. Gagnière, lui, avait même quitté
Paris , pour aller habiter l'une de ses maisons de
Melun , où il vivait chichement de la location de
l'autre, après s'être marié, à la stupéfaction des ca-
marades , avec sa maîtresse de piano, une vieille de-
moiselle qui lui jouait du Wagner, le soir. Quant à
Mahoudeau , il alléguait son travail, car il commen-
çait à gagner quelque argent, grâce à un fabricant
de bronzes d'art qui lui faisait retoucher ses mo-
dèles . C'était une autre histoire pour Jory, que per-
sonne ne voyait, depuis que Mathilde le tenait cloîtré,
despotiquement : elle le nourrissait à crever de petits
plats, l'abêtissait de pratiques amoureuses, le gor-
geait de tout ce qu'il aimait, à un tel point, que lui,
l'ancien coureur de trottoirs, l'avare qui ramassait
ses plaisirs au coin des bornes pour ne pas les payer,
en était tombé à une domesticité de chien fidèle,
donnant les clefs de son argent, ayant en poche de
quoi acheter un cigare, les jours seulement où elle
voulait bien lui laisser vingt sous ; on racontait même
L'ŒUVRE . 343

qu'en fille autrefois dévote , afin de consolider sa


conquête, elle le jetait dans la religion et lui parlait
de la mort, dont il avait une peur atroce. Seul, Fage-
rolles affectait une vive cordialité à l'égard de son
vieil ami, lorsqu'il le rencontrait, promettant tou-
jours d'aller le voir, ce qu'il ne faisait jamais du reste :
il avait tant d'occupations, depuis son grand succès,
tambouriné, affiché, célébré, en marche pour toutes
les fortunes et tous les honneurs ! Et Claude ne re-
grettait guère que Dubuche, par une lâcheté tendre
des vieux souvenirs d'enfance, malgré les froisse-
ments que la différence de leurs natures avait amenés
plus tard. Mais Dubuche, semblait-il, n'était pas heu-
reux non plus de son côté, comblé de millions sans
doute, et cependant misérable , en continuelle dis-
pute avec son beau-père qui se plaignait d'avoir été
trompé sur ses capacités d'architecte, obligé de vivre
dans les potions de sa femme malade et de ses deux
enfants, des fœtus venus avant terme, que l'on éle-
vait sous de la ouate.
De toutes ces amitiés mortes , il n'y avait donc que
Sandoz qui parût connaître encore le chemin de la
rue Tourlaque. Il y revenait pour le petit Jacques ,
son filleul , pour cette triste femme aussi, cette Chris-
tine dont le visage de passion, au milieu de cette
misère , le remuait profondément, comme une de ces
visions de grandes amoureuses qu'il aurait voulu
faire passer dans ses livres. Et, surtout, sa fraternité
d'artiste augmentait , depuis qu'il voyait Claude
perdre pied, sombrer au fond de la folie héroïque de
l'art . D'abord, il en était resté plein d'étonnement,
car il avait cru à son ami plus qu'à lui-même, il se
mettait le second depuis le collège, en le plaçant très
haut, au rang des maîtres qui révolutionnent une
344 LES ROUGON - MACQUART .

époque. Ensuite, un attendrissement douloureux


lui était venu de cette faillite du génie, une amère
et saignante pitié, devant ce tourment effroyable de
l'impuissance. Est-ce qu'on savait jamais , en art, où
était le fou ? Tous les ratés le touchaient aux lar-
mes, et plus le tableau ou le livre tombait à l'aber-
ration, à l'effort grotesque et lamentable, plus il
frémissait de charité , avec le besoin d'endormir
pieusement dans l'extravagance de leurs rêves , ces
foudroyés de l'œuvre.
Le jour où Sandoz était monté sans trouver le
peintre , il ne s'en alla pas, il insista, en voyant les
yeux de Christine rougis de larmes .
Si vous pensez qu'il doive rentrer bientôt, je
vais l'attendre .
Oh ! il ne peut tarder.
Alors, je reste, à moins que je ne vous dérange.
Jamais elle ne l'avait ému à ce point, avec son
affaissement de femme délaissée , ses gestes las , sa
parole lente, son insouciance de tout ce qui n'était
pas la passion dont elle brûlait. Depuis une semaine
peut-être, elle ne rangeait plus une chaise, n'essuyait
plus un meuble, laissant s'accomplir la débâcle du
ménage, ayant à peine la force de se mouvoir elle-
même . Et c'était à serrer le cœur, sous la lumière
crue de la grande baie, cette misère culbutant dans
la saleté, cette sorte de hangar mal crépi, nu et
encombré de désordre , où l'on grelottait de tristesse ,
malgré la claire après -midi de février.
Christine , pesamment, était allée se rasseoir près
d'un lit de fer, que Sandoz n'avait pas remarqué en
entrant.
Tiens ! demanda-t-il , est-ce que Jacques est
malade ?
L'ŒUVRE . 345

Elle recouvrait l'enfant, dont les mains, sans cesse ,


repoussaient le drap.
Oui, il ne se lève plus depuis trois jours. Nous
avons apporté là son lit, pour qu'il soit avec nous ...
Oh! il n'a jamais été solide. Mais il va de moins en
moins bien, c'est désespérant .
Les regards fixes, elle parlait d'une voix mono-
tone , et il s'effraya, quand il se fut approché . Blême,
la tête de l'enfant semblait avoir grossi encore, si
lourde de crâne maintenant, qu'il ne pouvait plus la
porter. Elle reposait inerte, on l'aurait cru déjà
morte, sans le souffle fort qui sortait des lèvres déco-
lorées .
Mon petit Jacques , c'est moi , c'est ton par-
rain ... Est-ce que tu ne veux pas me dire bonjour?
Péniblement, la tête fit un vain effort pour se
soulever, les paupières s'entr'ouvrirent, montrant le
blanc des yeux, puis se refermèrent .
Mais avez- vous vu un médecin ?
Elle eut un haussement d'épaules .
Oh ! les médecins ! est-ce qu'ils savent ?... Il en
est venu un, il a dit qu'il n'y avait rien à faire...
Espérons que ce sera une alerte encore . Le voilà qui
a douze ans . C'est la croissance .
Sandoz , glacé, se tut, pour ne pas augmenter son
inquiétude , puisqu'elle ne paraissait pas voir la gra-
vité du mal. Il se promena en silence, il s'arrêta
devant le tableau .
Ah ! ah ! ça marche, il est en bonne route, cette
fois.
Il est fini .
- Comment, fini !
Et, quand elle eut ajouté que la toile devait partir
la semaine suivante pour le Salon, il resta gêné, il
346 LES ROUGON - MACQUART .

s'assit sur le divan, en homme qui désirait la juger


sans hâte. Les fonds, les quais, la Seine , d'où mon-
tait la pointe triomphale de la Cité, demeuraient à
l'état d'ébauche, mais d'ébauche magistrale, comme
si le peintre avait eu peur de gâter le Paris de son
rêve , en le finissant davantage. A gauche se trou-
vait aussi un groupe excellent, les débardeurs qui
déchargeaient les sacs de plâtre, des morceaux très
travaillés ceux-là, d'une belle puissance de facture .
Seulement, la barque des femmes , au milieu , trouait
le tableau d'un flamboiement de chairs qui n'étaient
pas à leur place ; et la grande figure nue surtout,
peinte dans la fièvre, avait un éclat, un grandisse-
ment d'hallucination d'une fausseté étrange et dé-
concertante , au milieu des réalités voisines .
Sandoz , silencieux, se désespérait, en face de cet
avortement superbe. Mais il rencontra les yeux de
Christine fixés sur lui, et il eut la force de mur-
murer :

Étonnante, oh ! la femme, étonnante !


D'ailleurs , Claude rentra au même moment . Il eut
une exclamation de joie en apercevant son vieil ami,
il lui serra vigoureusement la main. Puis, il s'appro-
cha de Christine, baisa le petit Jacques, qui avait de
nouveau rejeté la couverture .
Comment va-t-il ?
Toujours la même chose .
Bon ! bon ! il grandit trop, le repos le remettra .
Je te disais bien de ne pas t'inquiéter.
Et Claude alla s'asseoir sur le divan, près de San-
doz. Tous deux s'abandonnaient, se renversaient ,
couchés à demi, les regards en l'air, parcourant le
tableau ; tandis que Christine, à côté du lit, ne regar-
dait rien, ne semblait penser à rien, dans la désola
L'ŒUVRE . 347

tion continue de son cœur. Peu à peu, la nuit venait,


la vive lumière de la baie vitrée pâlissait déjà, se
décolorait en une tombée de crépuscule, uniforme
et lente .
-

Alors, c'est décidé, ta femme m'a dit que tu


l'envoyais ?
Oui.

- Tu as raison, il faut en sortir, de cette ma-


chine ... Oh ! il y a des morceaux , là dedans ! Cette
fuite du quai , à gauche ; et l'homme qui soulève un
sac, en bas ... Seulement ...
Il hésitait, il osa enfin .
Seulement, c'est drôle que tu te sois entêté à
laisser ces baigneuses nues ... Ça ne s'explique guère,
je t'assure, et tu m'avais promis de les habiller, te
souviens-tu ? ... Tu y tiens donc bien, à ces femmes ?
- Oui.
Claude répondait sèchement, avec l'obstination
de l'idée fixe, qui dédaigne même de donner des
raisons . Il avait croisé les deux bras sous sa nuque,
il se mit à parler d'autre chose, sans quitter des
yeux son tableau, que le crépuscule commençait à
obscurcir d'une ombre fine .
- Tu ne sais pas d'où je viens ? Je viens de chez
Courajod... Hein ? le grand paysagiste, le peintre de
la Mare de Gagny, qui est au Luxembourg ! Tu te
rappelles , je le croyais mort, et nous avons su qu'il
habitait une maison près d'ici, de l'autre côté de la
butte, rue de l'Abreuvoir... Eh bien ! mon vieux, il
me tracassait, Courajod. En allant prendre l'air par-
fois , j'avais découvert sa baraque, je ne pouvais plus
passer devant, sans avoir l'envie d'entrer. Pense
done ! un maître, un gaillard qui a inventé notre
paysage d'à présent, et qui vit là, inconnu , fini,
348 LES ROUGON - MACQUART .

terré comme une taupe! ... Puis, tu n'as pas idée de


la rue ni de la cambuse : une rue de campagne,
emplie de volailles, bordée de talus gazonnés ; une
cambuse pareille à un jouet d'enfant, avec de peti-
tes fenêtres , une petite porte, un petit jardin, oh ! le
jardin , une lichette de terre en pente raide, plantée
de quatre poiriers, encombrée de toute une basse-
cour faite de planches verdies, de vieux plâtres, de
grillages en fer consolidés de ficelles ...
Sa voix se ralentissait, il clignait les paupières ,
comme si la préoccupation de son tableau fût invin-
ciblement rentrée en lui , l'envahissant peu à peu,
au point de le gêner dans ce qu'il disait.
- Aujourd'hui, voilà que j'aperçois justement Cou-
rajod sur sa porte... Un vieux de quatre-vingts ans
passés, ratatiné, rapetissé à la taille d'un gamin . Non !
il faut l'avoir rencontré avec ses sabots, son tricot
de paysan, sa marmotte de vieille femme... Et, bra-
vement, je m'approche, je lui dis : « Monsieur Cou-
rajod, je vous connais bien, vous avez au Luxem-
bourg un tableau qui est un chef-d'œuvre, permettez
à un peintre de vous serrer la main, ainsi qu'à un
maître . » Ah ! du coup, si tu l'avais vu prendre peur,
bégayer, reculer, comme si je voulais le battre . Une
fuite... Je l'avais suivi, il s'est calmé, m'a montré ses
poules, ses canards, ses lapins, ses chiens, une mé-
nagerie extraordinaire , jusqu'à un corbeau ! Il vit au
milieu de ça, il ne parle plus qu'à des bêtes. Quant
à l'horizon, superbe ! toute la plaine Saint-Denis , des
lieues et des lieues , avec des rivières, des villes , des
fabriques qui fument, des trains qui soufflent, Enfin,
un vrai trou d'ermite sur la montagne, le dos tourné
à Paris, les yeux là-bas, dans la campagne sans
bornes ... Naturellement, je suis revenu à mon af-
L'ŒUVRE . 349

faire. « Oh ! monsieur Courajod, quel talent ! Si vous


saviez l'admiration que nous avons pour vous ! Vous
êtes une de nos gloires, vous resterez comme notre
père à tous. » Ses lèvres s'étaient remises à trem-
bler, il me regardait de son air d'épouvante stu-
pide, il ne m'aurait pas repoussé d'un geste plus
suppliant, si j'avais déterré devant lui quelque ca-
davre de sa jeunesse ; et il machonnait des paroles
sans suite, entre ses gencives, un zézaiement de
vieillard retombé en enfance, impossible à com-
prendre : << Sais pas... si loin ... trop vieux... m'en
fiche bien... » Bref, il m'a flanqué dehors , je l'ai
entendu qui tournait sa clef violemment, qui se bar-
ricadait avec ses bêtes, contre les tentatives d'ad-
miration de la rue... Ah ! ce grand homme finissant
en épicier retiré, ce retour volontaire au néant , avant
la mort ! Ah ! la gloire, la gloire pour qui nous mour-
rons , nous autres !
De plus en plus étouffée, sa voix s'éteignit en un
grand soupir douloureux. La nuit continuait à se
faire, une nuit dont le flot peu à peu amassé dans
les coins, montait d'une crue lente, inexorable, sub-
mergeant les pieds de la table et des chaises, toute
la confusion des choses traînant surle carreau . Déjà,
le bas de la toile se noyait ; et lui, les yeux désespé-
rément fixés , semblait étudier le progrès des té-
nèbres , comme s'il eût enfin jugé son œuvre, dans
cette agonie du jour ; pendant que, au milieu du pro-
fond silence, on n'entendait plus que le souffle rauque
du petit malade, près de qui apparaissait encore la
silhouette noire de la mère, immobile .
Sandoz, alors , parla à son tour, les bras également
noués sous la nuque, le dos renversé sur un coussin
du divan .
30
350 LES ROUGON - MACQUART .

Est-ce qu'on sait ? est-ce qu'il ne vaudrait pas


mieux vivre et mourir inconnu ? Quelle duperie, si
cette gloire de l'artiste n'existait pas plus que le
paradis du catéchisme, dont les enfants eux-mêmes
se moquent désormais ! Nous qui ne croyons plus à
Dieu, nous croyons à notre immortalité... Ah ! mi-
sère !

Et, pénétré par la mélancolie du crépuscule, il se


confessa, il dit ses propres tourments, que réveillait
tout ce qu'il sentait là de souffrance humaine.
- Tiens ! moi que tu envies peut-être, mon vieux,
oui ! moi qui commence à faire mes affaires, comme
disent les bourgeois, qui publie des bouquins et qui
gagne quelque argent, eh bien ! moi, j'en meurs ...
Je te l'ai répété souvent, mais tu ne me crois pas,
parce que le bonheur pour toi qui produis avec tant
de peine, qui ne peux arriver au public, ce serait
naturellement de produire beaucoup, d'être vu, loué
ou éreinté ... Ah ! sois reçu au prochain Salon, entre
dans le vacarme , fais d'autres tableaux , et tu me
diras ensuite si cela te suffit, si tu es heureux enfin ...
Écoute, le travail a pris mon existence. Peu à peu,
il m'a volé ma mère, ma femme, tout ce que j'aime.
C'est le germe apporté dans le crâne, qui mange la
cervelle, qui envahit le tronc, les membres, qui ronge
le corps entier. Dès que je saute du lit, le matin, le
travail m'empoigne, me cloue à ma table, sans me
laisser respirer une bouffée de grand air ; puis, il me
suit au déjeuner, je remâche sourdement mes phra-
ses avec mon pain; puis, il m'accompagne quand je
sors , rentre dîner dans mon assiette, se couche le
soir sur mon oreiller, si impitoyable, que jamais je
n'ai le pouvoir d'arrêter l'œuvre en train, dont la vé-
gétation continue, jusqu'au fond de mon sommeil...
L'ŒUVRE. 351

Et plus un être n'existe en dehors , je monte em-


brasser ma mère, tellement distrait, que dix minu-
tes après l'avoir quittée, je me demande si je lui
ai réellement dit bonjour. Ma pauvre femme n'a pas
de mari, je ne suis plus avec elle, même lorsque
nos mains se touchent. Parfois , la sensation aiguë
me vient que je leur rends les journées tristes, et
j'en ai un grand remords, car le bonheur est unique-
ment fait de bonté, de franchise et de gaieté, dans
un ménage ; mais est-ce que je puis m'échapper des
pattes du monstre ! Tout de suite, je retombe au som-
nambulisme des heures de création , aux indifférences
et aux maussaderies de mon idée fixe . Tant mieux
si les pages du matin ont bien marché, tant pis si
une d'elles est restée en détresse ! La maison rira
ou pleurera, selon le bon plaisir du travail dévora-
teur... Non ! non ! plus rien n'est à moi, j'ai rêvé des
repos à la campagne, des voyages lointains, dans
mes jours de misère ; et, aujourd'hui que je pourrais
me contenter, l'œuvre commencée est là qui me
cloître : pas une sortie au soleil matinal, pas une
escapade chez un ami, pas une folie de paresse !
Jusqu'à ma volonté qui y passe, l'habitude est prise ,
j'ai fermé la porte du monde derrière moi, et j'ai
jeté la clef par la fenêtre ... Plus rien, plus rien dans
mon trou que le travail et moi, et il me mangera,
et il n'y aura plus rien, plus rien !
II se tut, un nouveau silence régna dans l'ombre
croissante . Puis , il recommença péniblement.
Encore si l'on se contentait, si l'on tirait quelque
joie de cette existence de chien ! ... Ah ! je ne sais pas
comment ils font, ceux qui fument des cigarettes et
qui se chatouillent béatement la barbe en travaillant.
Oui, il y en a, paraît-il, pour lequel la production
352 LES ROUGON - MACQUART .

est un plaisir facile, bon à prendre, bon à quitter,


sans fièvre aucune. Ils sont ravis, ils s'admirent, ils
ne peuvent écrire deux lignes qui ne soient pas deux
lignes d'une qualité rare, distinguée, introuvable...
Eh bien! moi, je m'accouche avec les fers, et l'en-
fant, quand même, me semble une horreur. Est-il
possible qu'on soit assez dépourvu de doute, pour
croire en soi ? Cela me stupéfie de voir des gaillards
qui nient furieusement les autres , perdre toute
critique, tout bon sens, lorsqu'il s'agit de leurs en-
fants bâtards . Eh ! c'est toujours très laid, un livre !
il faut ne pas en avoir fait la sale cuisine, pour l'ai-
mer... Je ne parle pas des potées d'injures qu'on
reçoit. Au lieu de m'incommoder , elles m'excitent
plutôt. J'en vois que les attaques bouleversent, qui
ont le besoin peu fier de se créer des sympathies.
Simple fatalité de nature, certaines femmes en mour-
raient, si elles ne plaisaient pas. Mais l'insulte est
saine, c'est une mâle école que l'impopularité, rien
ne vaut, pour vous entretenir en souplesse et en
force, la huée des imbéciles. Il suffit de se dire
qu'on a donné sa vie à une œuvre, qu'on n'attend
ni justice immédiate, ni même examen sérieux, qu'on
travaille enfin sans espoir d'aucune sorte, unique-
ment parce que le travail bat sous votre peau comme
le cœur, en dehors de la volonté ; et l'on arrive très
bien à en mourir , avec l'illusion consolante qu'on
sera aimé un jour... Ah! si les autres savaient de
quelle gaillarde façon je porte leurs colères ! Seule-
ment, il y a moi, et moi, je m'accable, je me désole
à ne plus vivre une minute heureux . Mon Dieu ! que
d'heures terribles , dès le jour où je commence un
roman ! Les premiers chapitres marchent encore , j'ai
de l'espace pour avoir du génie ; ensuite, me voilà
L'ŒUVRE . 353

éperdu, jamais satisfait de la tâche quotidienne, con-


damnant déjà le livre en train, le jugeant inférieur
aux aînés , me forgeant des tortures de pages, de
phrases , de mots , si bien que les virgules elles-
mêmes prennent des laideurs dont je souffre . Et,
quand il estfini, ah ! quand il est fini, quel soulage-
ment! non pas cette jouissance du monsieur qui
s'exalte dans l'adoration de son fruit, mais le juron
du portefaix qui jette bas le fardeau dont il a l'é-
chine cassée... Puis , ça recommence ; puis , ça re-
commencera toujours ; puis, j'en crèverai, furieux
contre moi, exaspéré de n'avoir pas eu plus de
talent, enragé de ne pas laisser une œuvre plus com-
plète, plus haute, des livres sur des livres, l'entasse-
ment d'une montagne ; et j'aurai , en mourant,
l'affreux doute de la besogne faite, me demandant si
c'était bien ça, si je ne devais pas aller à gauche,
lorsque j'ai passé à droite ; et ma dernière parole,
mon dernier råle sera pour vouloir tout refaire ...
Une émotion l'avait pris, ses paroles s'étranglaient,
il dut souffler un instant, avant de jeter ce cri pas-
sionné, où s'envolait tout son lyrisme impénitent :
-Ah ! une vie, une seconde vie, qui me la don-
nera, pour que le travail me la vole et pour que j'en
meure encore !
La nuit s'était faite, on n'apercevait plus la sil-
houette raidie de la mère, il semblait que le souffle
rauque de l'enfant vînt des ténèbres, une détresse
énorme et lointaine, montant des rues . De tout l'ate-
lier, tombé à un noir lugubre, la grande toile seule
gardait une pâleur, un dernier reste de jour qui s'ef-
façait. On voyait, pareille à une vision agonisante,
flotter la figure nue, mais sans forme précise, les
jambes déjà évanouies, un bras mangé, n'ayant de
30.
354 LES ROUGON - MACQUART .

net que la rondeur du ventre, dont la chair luisait,


couleur de lune.
Après un long silence, Sandoz demanda :
Veux- tu que j'aille avec toi , lorsque tu accom-
pagneras là-bas ton tableau ?
Claude ne lui répondant pas , il crutl'entendre pleu-
rer. Était-ce la tristesse infinie, le désespoir dont il
venait d'être secoué lui-même ? Il attendit, il répéta
sa question ; et le peintre , alors , après avoir ravalé un
sanglot, bégaya enfin :
Merci , mon vieux, le tableau reste, je ne l'en-
verrai pas .
Comment, tu étais décidé ?
Oui , oui, j'étais décidé ... Mais je ne l'avais pas
vu, et je viens de le voir, sous ce jour qui tombait...
Ah ! c'est raté, raté encore, ah ! ça m'a tapé dans
les yeux comme un coup de poing, j'en ai eu la se-
cousse au cœur !
Ses larmes, maintenant, ruisselaient lentes et
tièdes, dans l'obscurité qui le cachait. Il s'était con-
tenu , et le drame dont l'angoisse silencieuse l'avait
ravagé, éclatait malgré lui .
Mon pauvre ami , murmura Sandoz bouleversé,
c'est dur à se dire, mais tu as peut-être raison tout
de même d'attendre , pour soigner des morceaux...
Seulement, je suis furieux, car je vais croire que
c'est moi qui t'ai découragé, avec mon éternel et
stupide mécontentement des choses .
Claude, simplement, répondit :
-Toi ! quelle idée ! je ne t'écoutais pas... Non, je
regardais tout qui fichait le camp, dans cette sacrée
toile. La lumière s'en allait, et il y a eu un moment,
sous un petit jour gris, très fin, où j'ai brusquement
vu clair : oui , rien ne tient, les fonds seuls sont
L'ŒUVRE . 355

jolis, la femme nue détonne comme un pétard, pas


même d'aplomb, les jambes mauvaises ... Ah ! c'était
à en crever du coup, j'ai senti que la vie se décrochait
dans ma carcasse ... Puis , les ténèbres ont coulé en-
core, encore : un vertige, un engouffrement, la terre
roulée au néant du vide, la fin du monde ! Je n'ai
plus vu bientôt que son ventre, décroissant comme
une lune malade . Et tiens ! tiens ! à cette heure , il
n'y a plus rien d'elle, plus une lueur, elle est morte,
toute noire !
En effet, le tableau , à son tour, avait complète-
ment disparu . Mais le peintre s'était levé, on l'enten-
dit jurer dans la nuit épaisse.
-

Nom de Dieu ! ça ne fait rien ... Je vais m'y


remettre ...
Christine, qui, elle aussi, avait quitté sa chaise, et
contre laquelle il se heurtait, l'interrompit.
- Prends garde, j'allume la lampe.
Elle l'alluma, elle reparut très pâle, jetant vers
le tableau un regard de crainte et de haine. Eh
quoi ! il ne partait pas, l'abomination recommençait !
Je vais m'y remettre, répéta Claude, et il me
tuera, et il tuera ma femme, mon enfant, toute la
baraque, mais ce sera un chef-d'œuvre, nom de Dieu !
Christine alla se rasseoir, on revint près de Jacques,
qui s'était découvert une fois encore, du tâtonne-
ment égaré de ses petites mains. Il soufflait toujours ,
inerte, la tête enfoncée dans l'oreiller, pareille à un
poids dont le lit craquait. En partant, Sandoz dit ses
craintes. La mère semblait hébétée, le père retour-
nait déjà devant sa toile, l'œuvre à créer, dont
l'illusion passionnée combattait en lui la réalité
douloureuse de son enfant, cette chair vivante de sa
chair.
356 LES ROUGON - MACQUART .

Le lendemain matin, Claude achevait de s'habiller,


lorsqu'il entendit la voix effarée de Christine. Elle
aussi venait de s'éveiller en sursaut, du lourd som-
meil qui l'avait engourdie sur la chaise, pendant
qu'elle gardait le malade .
Claude ! Claude ! vois donc... Il est mort .
Il accourut, les yeux gros , trébuchant, sans com-
prendre, répétant d'un air de profonde surprise :
-

Comment, il est mort ?


Un instant, ils restèrent béants au-dessus du lit.
Le pauvre être, sur le dos , avec sa tête trop grosse
d'enfant du génie, exagérée jusqu'à l'enflure des
crétins , ne paraissait pas avoir bougé depuis la
veille ; seulement, sa bouche élargie , décolorée , ne
soufflait plus , et ses yeux vides s'étaient ouverts .
Le père le toucha, le trouva d'un froid de glace.
-

C'est vrai, il est mort .


Et leur stupeur était telle, qu'un instant encore
ils demeurèrent les yeux secs , uniquement frappés
de la brutalité de l'aventure, qu'ils jugeaient in-
croyable.
Puis , les genoux cassés, Christine s'abattit devant
le lit ; et elle pleurait à grands sanglots, qui la
secouaient toute, les bras tordus, le front au bord
du matelas . Dans ce premier moment terrible, son
désespoir s'aggravait surtout d'un poignant remords ,
celui de ne l'avoir pas aimé assez, le pauvre enfant.
Une vision rapide déroulait les jours , chacun d'eux
lui apportait un regret, des paroles mauvaises, des
caresses différées, des rudesses même parfois. Et
c'était fini, jamais plus elle ne le dédommagerait du
vol qu'elle lui avait fait de son cœur. Lui qu'elle
trouvait si désobéissant, il venait de trop obéir. Elle
lui avait tant de fois répété , quand il jouait :
L'ŒUVRE . 357

<< Tiens-toi tranquille, laisse travailler ton père ! >>>


qu'à la fin il était sage, pour longtemps. Cette idée
la suffoqua , chaque sanglot lui arrachait un cri
sourd.
Claude s'était mis à marcher, dans un besoin ner-
veux de changer de place. La face convulsée, il ne
pleurait que de grosses larmes rares, qu'il essuyait
régulièrement , d'un revers de main . Et, quand il
passait devant le petit cadavre, il ne pouvait s'empê-
cher de lui jeter un regard. Les yeux fixes, grands
ouverts, semblaient exercer sur lui une puissance .
D'abord, il résista , l'idée confuse se précisait, finis-
sait par être une obsession. Il céda enfin, alla prendre
une petite toile, commença une étude de l'enfant
mort. Pendant les premières minutes, ses larmes
l'empêchèrent de voir, noyant tout d'un brouillard :
il continuait de les essuyer, s'entêtait d'un pinceau
tremblant. Puis, le travail sécha ses paupières ,
assura sa main ; et, bientôt, il n'y eut plus là son
fils glacé , il n'y eut qu'un modèle, un sujet dont
l'étrange intérêt le passionna. Ce dessin exagéré de
la tête , ce ton de cire des chairs , ces yeux pareils à
des trous sur le vide, tout l'excitait, le chauffait
d'une flamme. Il se reculait, se complaisait, souriait
vaguement à son œuvre.
Lorsque Christine se releva, elle le trouva ainsi à
la besogne . Alors, reprise d'un accès de larmes, elle
dit seulement :
-Ah ! tu peux le peindre, il ne bougera plus !
Durant cinq heures, Claude travailla. Et, le sur-
lendemain, lorsque Sandoz le ramena du cimetière,
après l'enterrement, il frémit de pitié et d'admiration
devant la petite toile. C'était un des bons morceaux
de jadis, un chef-d'œuvre de clarté et de puissance,
358 LES ROUGON - MACQUART .

avec une immense tristesse en plus, la fin de tout, la


vie mourant de la mort de cet enfant.
Mais Sandoz, qui se récriait , plein d'éloges , resta
saisi d'entendre Claude lui dire :
Vrai, tu aimes ça ?... Alors, tu me décides .
Puisque l'autre machine n'est pas prête, je vais en-
voyer ça au Salon .
La veille, Claude avait porté l'Enfant mort au Pa-
lais-de-l'Industrie, lorsqu'il rencontra Fagerolles , un
matin qu'il vaguait du côté du parc Monceau .
Comment ! c'est toi, mon vieux ! s'écria cordia-
lement ce dernier. Et qu'est-ce que tu deviens, qu'est-
ce que tu fais ? On se voit si peu !
Puis , lorsque l'autre lui eut parlé de son envoi au
Salon, de cette petite toile, dont il était plein, il
ajouta :
Ah ! tu as envoyé, mais alors je vais te faire
recevoir ça. Tu sais que, cette année , je suis candi-
dat au jury .
En effet, dans le tumulte et l'éternel mécontente-
ment des artistes , après des tentatives de réformes
vingt fois reprises, puis abandonnées, l'administra-
tion venait de confier aux exposants le droit d'élire
eux-mêmes les membres du jury d'admission ; et cela
bouleversait le monde de la peinture et de la sculp-
ture , une véritable fièvre électorale s'était déclarée,
les ambitions , les coteries, les intrigues , toute la
basse cuisine qui déshonore la politique.
360 LES ROUGON - MACQUART .

Je t'emmène , continua Fagerolles. Il faut que tu


visites mon installation, mon petit hôtel, où tu n'as
pas encore mis les pieds, malgré tes promesses ...
C'est là, tout près, au coin de l'avenue de Villiers .
Et Claude , dont il avait pris gaiement le bras , dut
le suivre. Il était envahi d'une lâcheté, cette idée que
son ancien camarade pourrait le faire recevoir, l'em-
plissait à la fois de honte et de désir. Sur l'avenue,
devant le petit hôtel, il s'arrêta, pour en regar-
der la façade, un découpage coquet et précieux d'ar-
chitecte, la reproduction exacte d'une maison re-
naissance de Bourges, avec les fenêtres à meneaux,
la tourelle d'escalier, le toit historié de plomb .
C'était un vrai bijou de fille; et il demeura surpris,
lorsque, en se retournant, il aperçut, à l'autre bord
de la chaussée, l'hôtel royal d'Irma Bécot, où il
avait passé une nuit dont le souvenir lui restait
comme un rêve. Vaste, solide, presque sévère, ce
dernier gardait une importance de palais , en face de
son voisin , l'artiste, réduit à une fantaisie de bibelot.
Hein ? cette Irma, dit Fagerolles , avec une
nuance de respect, elle en a, une cathédrale ! ... Ah !
dame, moi, je ne vends que de la peinture ! ... Entre
donc .

L'intérieur était d'un luxe magnifique et bizarre :


de vieilles tapisseries , de vieilles armes , un amas
de meubles anciens, de curiosités de la Chine et
du Japon, dès le vestibule ; une salle à manger,
à gauche, toute en panneaux de laque, tendue au
plafond d'un dragon rouge ; un escalier de bois
sculpté, où flottaient des bannières, où montaient
en panaches des plantes vertes. Mais, en haut,
l'atelier surtout était une merveille, assez étroit,
sans un tableau, entièrement recouvert de portières
L'ŒUVRE . 361

d'Orient, occupé d'un bout par une cheminée


énorme, dont des chimères portaient la hotte, empli
à l'autre bout par un vaste divan sous une tente,
tout un monument, des lances soutenant en l'air le
dais somptueux des tentures, au-dessus d'un entas-
sement de tapis, de fourrures et de coussins, pres-
que au ras du parquet.
Claude examinait , et une question lui venait aux
lèvres , qu'il retint. Est-ce que cela était payé ? Décoré
de l'année précédente, Fagerolles exigeait, assurait-
on, dix mille francs d'un portrait. Naudet, qui,
après l'avoir lancé, exploitait maintenant son succès
par coupes réglées, ne lâchait pas un de ses tableaux
à moins de vingt, trente, quarante mille francs. Les
commandes seraient tombées chez lui dru comme
grêle, si le peintre n'avait pas affecté le dédain, l'ac-
cablement de l'homme dont on se disputait les
moindres ébauches. Et, cependant, ce luxe étalé sen-
tait la dette, il n'y avait que des acomptes donnés
aux fournisseurs, tout l'argent, cet argent gagné
comme à la Bourse, dans des coups de hausse, filait
entre les doigts , se dépensait sans qu'on en retrouvât
la trace. Dureste, Fagerolles, encore en pleine flamme
de cette brusque fortune, ne comptait pas, ne s'in-
quiétait pas , fort de l'espoir de vendre toujours, de
plus en plus cher, glorieux de la grande situation
qu'il prenait dans l'art contemporain .
A la fin, Claude remarqua une petite toile sur un
chevalet de bois noir, drapé de peluche rouge.
C'était tout ce qui traînait du métier, avec un casier
à couleurs de palissandre et une boîte de pastel,
oubliée sur un meuble.
Très fin , dit Claude devant la petite toile, pour
être aimable. Et ton Salon, il est envoyé ?
31
362 LES ROUGON - MACQUART.

-Ah ! oui , Dieu merci ! Ce que j'ai eu de monde !


Un vrai défilé qui m'a tenu huit jours sur les jambes ,
du matin au soir... Je ne voulais pas exposer, ça
déconsidère . Naudet, lui aussi , s'y opposait. Mais ,
que veux-tu ? on m'a tant sollicité, tous les jeunes
gens désirent me mettre du jury, pour que je les
défende ... Oh ! mon tableau est bien simple, Un
Déjeuner, comme j'ai nommé ça, deux messieurs et
trois dames sous des arbres, les invités d'un château
qui ont emporté une collation et qui la mangent
dans une clairière... Tu verras, c'est assez original.
Sa voix hésitait, et quand il rencontra les yeux de
Claude qui le regardait fixement, il acheva de se
troubler, il plaisanta la petite toile, posée sur le
chevalet.
Ça , c'est une cochonnerie que Naudet m'a
demandée. Va, je n'ignore pas ce qui me manque,
un peu de ce que tu as de trop, mon vieux... Moi, tu
sais , je t'aime toujours, je t'ai encore défendu hier
chez des peintres .
Il lui tapait sur les épaules, il avait senti le mé-
pris secret de son ancien maître, et il voulait le re-
prendre, par ses caresses d'autrefois , des câlineries
de gueuse disant : « Je suis une gueuse » , pour qu'on
l'aime . Ce fut très sincèrement , dans une sorte de
déférence inquiète, qu'il lui promit encore de s'em-
ployer de tout son pouvoir à la réception de son ta-
bleau .
Mais du monde arrivait, plus de quinze personnes
entrèrent et sortirent en moins d'une heure : des
pères qui amenaient de jeunes élèves, des exposants
qui venaient se recommander, des camarades qui
avaient à échanger des influences, jusqu'à des fem-
mes qui mettaient leur talent sous la protection de
L'ŒUVRE . 363

leur charme. Et il fallait voir le peintre faire son mé-


tier de candidat, prodiguer les poignées de main,
dire à l'un : « C'est si joli votre tableau de cette an-
née, ça me plaît tant ! » s'étonner devant un autre :
<<Comment ! vous n'avez pas encore eu de médaille ! >>>
répéter à tous : « Ah ! si j'en étais, ce que je les
ferais marcher ! >>> Il renvoyait les gens ravis, il pous-
sait la porte sur chaque visite d'un air d'amabilité
extrême , où perçait le ricanement secret de l'ancien
rouleur de trottoirs .
Hein ? crois - tu ! dit-il à Claude, dans un mo-
ment où ils se retrouvèrent seuls, en ai-je , du temps
à perdre avec ces crétins !
Mais, comme il s'approchait de la baie vitrée, il
en ouvrit brusquement un des panneaux, et l'on
distingua, de l'autre côté de l'avenue, à un des balcons
de l'hôtel d'en face, une forme blanche, une femme
vêtue d'un peignoir de dentelle, qui levait son mou-
choir. Lui-même agita la main, à trois fois. Puis ,
les deux fenêtres se refermèrent .
Claude avait reconnu Irma ; et, dans le silence qui
s'était fait , Fagerolles s'expliqua tranquillement.
Tu vois, c'est commode, on peut correspon-
dre... Nous avons une télégraphie complète . Elle
m'appelle , il faut que j'y aille ... Ah ! mon vieux,
en voilà une qui nous donnerait des leçons !
Des leçons , de quoi ?
Mais de tout ! Un vice , un art, une intelli-
gence ! ... Si je te disais que c'est elle qui me fait
peindre ! oui, parole d'honneur, elle a un flair du
succès extraordinaire ! ... Et, avec ça, toujours voyou
au fond , oh ! d'une drôlerie, d'une rage si amusante,
quand ça la prend de vous aimer !
Deux petites flammes rouges lui étaient montées
364 LES ROUGON - MACQUART .

aux joues, tandis qu'une sorte de vase remuée trou-


blait un instant ses yeux. Ils s'étaient remis ensem-
ble, depuis qu'ils habitaient l'avenue ; on disait même
que lui, si adroit, rompu à toutes les farces du pavé
parisien , se laissait manger par elle, saigné à chaque
instant de quelque somme ronde, qu'elle envoyait sa
femme de chambre demander, pour un fournisseur ,
pour un caprice, pour rien souvent, pour l'unique
plaisir de lui vider les poches ; et cela expliquait en
partie la gêne où il était, sa dette grandissante ,
malgré le mouvement continu qui enflait la cote de
ses toiles . D'ailleurs , il n'ignorait pas qu'il était
chez elle le luxe inutile, une distraction de femme
aimant la peinture, prise derrière le dos des mes-
sieurs sérieux, payant en maris. Elle en plaisan-
tait, il y avait entre eux comme le cadavre de leur
perversité , un ragoût de bassesse, qui le faisait rire
et s'exciter lui- même de ce rôle d'amant de cœur,
oublieux de tout l'argent qu'il donnait.
Claude avait remis son chapeau. Fagerolles piéti-
nait, jetant des regards d'inquiétude vers l'hôtel
d'en face .

Je ne te renvoie pas, mais tu vois, elle m'at-


tend... Eh bien! c'est convenu, ton affaire est faite ,
à moins qu'on ne me nomme pas... Viens donc au
Palais-de-l'Industrie, le soir du dépouillement. Oh !
une bousculade, un vacarme ! et, du reste, tu saurais
tout de suite si tu dois compter sur moi.
D'abord, Claude jura qu'il ne se dérangerait point.
Cette protection de Fagerolles lui était lourde ; et il
n'avait pourtant qu'une peur, au fond, celle que le
terrible gaillard ne tînt pas sa promesse , par lâcheté
devant l'insuccès. Puis, le jour du vote, il ne put
demeurer en place, il s'en alla rôder aux Champs
L'ŒUVRE . 365

Élysées , en se donnant le prétexte d'une longue pro-


menade . Autant là qu'ailleurs ; car il avait cessé tout
travail , dans l'attente inavouée du Salon, et il re-
commençait ses interminables courses à travers
Paris . Lui , ne pouvait voter, puisqu'il fallait avoir
Jété reçu au moins une fois. Mais, à plusieurs re-
prises, il passa devant le Palais-de-l'Industrie, dont
le trottoir l'intéressait, avec sa turbulence, son
défilé d'artistes électeurs , que s'arrachaient des
hommes en bourgerons sales, criant les listes, une
trentaine de listes, de toutes les coteries, de toutes
les opinions, la liste des ateliers de l'École, la liste
libérale, intransigeante , de conciliation, des jeunes ,
des dames . On eût dit, au lendemain d'une émeute ,
la folie du scrutin, à la porte d'une section .
Le soir, dès quatre heures, lorsque le vote fut ter-
miné, Claude ne résista pas à la curiosité de monter
voir. Maintenant, l'escalier était libre, entrait qui
voulait. En haut, il tomba dans l'immense salle du
jury, dont les fenêtres donnent sur les Champs-
Élysées . Une table de douze mètres en occupait le
centre ; tandis que, dans la cheminée monumentale,
à l'un des bouts , brûlaient des arbres entiers . Et il y
avait là quatre ou cinq cents électeurs, restés pour le
dépouillement, mêlés à des amis, à de simples cu-
rieux, parlant fort, riant, déchaînant sous le haut
plafond un grondement d'orage . Déjà, autour de la
table , des bureaux s'installaient, fonctionnaient, une
quinzaine en tout, composés chacun d'un président
et de deux scrutateurs. Mais il restait à en organiser
trois ou quatre, et personne ne se présentait plus,
tous fuyaient, par crainte de l'écrasante besogne
qui clouait les gens de zèle une partie de la nuit.
Justement, Fagerolles , sur la brèche depuis le
31.
366 LES ROUGON - MACQUART.

matin, s'agitait, criait, pour dominer le vacarme.


Voyons , messieurs , il nous manque un
homme ! ... Voyons, un homme de bonne volonté
par ici !
Et, à ce moment, ayant aperçu Claude, il se préci-
pita, l'amena de force.
Ah ! toi , tu vas me faire le plaisir de t'asseoir
à cette place et de nous aider ! C'est pour la bonne
cause, que diable !
Claude, du coup, se trouva président d'un bureau,
et il remplit sa fonction avec une gravité de timide,
émotionné au fond, ayant l'air de croire que la ré-
ception de sa toile allait dépendre de sa conscience à
cette besogne . Il appelait tout haut les noms inscrits
sur les listes , qu'on lui passait par petits paquets
égaux ; pendant que ses deux scrutateurs les inscri-
vaient. Et cela dans le plus effroyable des charivaris ,
dans le bruit cinglant de grêle de ces vingt, trente
noms criés ensemble pardes voix différentes , au milieu
du ronflement continu de la foule. Comme il ne pou-
vait rien faire sans passion, il s'animait, désespéré
quand une liste ne contenait pas le nom de Fage-
rolles , heureux dès qu'il avait à lancer ce nom une
fois de plus. Du reste, il goûtait souvent cette joie ,
car le camarade s'était rendu populaire, se montrant
partout, fréquentant les cafés où se tenaient des
groupes influents, risquant même des professions
de foi , s'engageant vis-à-vis des jeunes, sans négliger
de saluer très bas les membres de l'Institut. Une
sympathie générale montait, Fagerolles était là
comme l'enfant gâté de tous.
Vers six heures, par cette pluvieuse journée de
mars, la nuit tomba. Les garçons apportèrent les
lampes ; et des artistes méfiants, des profils muets
L'ŒUVRE . 367

et sombres qui surveillaient le dépouillement d'un


œil oblique , se rapprochèrent. D'autres commen-
çaient les farces , risquaient des cris d'animaux,
lâchaient un essai de tyrolienne. Mais ce fut à huit
heures seulement, lorsqu'on servit la collation , des
viandes froides et du vin , que la gaieté déborda. On
vidait violemment les bouteilles, on s'empiffrait au
petit bonheur des plats attrapés , c'était une ker-
messe en goguette, dans cette salle géante, que
les bûches de la cheminée éclairaient d'un reflet
de forge. Puis, tous fumèrent, la fumée brouilla
d'une vapeur la lumière jaune des lampes; tandis
que, sur le parquet, traînaient les bulletins jetés
pendant le vote, une couche épaisse de papiers, salis
encore des bouchons, des miettes de pain, des quel-
ques assiettes cassées , tout un fumier où s'enfonçaient
les talons des bottes. On se lâchait, un petit sculp-
teur pâle monta sur une chaise pour haranguer le
peuple, un peintre à la moustache raide, sous un
nez crochu , enfourcha une chaise et galopa autour
de la table, saluant, faisant l'Empereur.
Peu à peu, cependant, beaucoup se lassaient, s'en
allaient. Vers onze heures, on n'était plus que
deux cents . Mais, après minuit, il revint du monde,
des flâneurs en habit noir et en cravate blanche,
qui sortaient du théâtre ou de soirée, piqués du désir
de connaître avant Paris les résultats du scrutin.
Il arriva aussi des reporters ; et on les voyait
s'élancer hors de la salle, un à un, dès qu'une addi-
tion partielle leur était communiquée .
Claude, enroué, appelait toujours. La fumée et
la chaleur devenaient intolérables, une odeur d'étapre
montait de la jonchée boueuse du sol. Une heure du
matin, puis deux heures , sonnèrent. Il dépouillait,
368 LES ROUGON - MACQUART .

il dépouillait, et la conscience qu'il y mettait, l'at-


tardait tellement, que les autres bureaux avaient
depuis longtemps fini leur travail, quand le sien se
trouvait empêtré encore dans des colonnes de chiffres .
Enfin, toutes les additions furent centralisées, on
proclama les résultats définitifs. Fagerolles était
nommé le quinzième sur quarante, de cinq places
avant Bongrand, porté sur la même liste, mais dont
le nom avait dû être souvent rayé. Et le jour pointait ,
lorsque Claude rentra rue Tourlaque, brisé et ravi.
Alors , pendant deux semaines, il vécut anxieux.
Dix fois, il eut l'idée d'aller aux nouvelles , chez Fage-
rolles ; mais une honte le retenait. D'ailleurs, comme
le jury procédait par ordre alphabétique, rien peut-
être n'était décidé. Et, un soir, il eut un coup au
cœur, sur le boulevard de Clichy, en voyant venir
deux larges épaules, dont le dandinement lui était
bien connu .
C'était Bongrand, qui parut embarrassé. Le pre-
mier, il lui dit :
Vous savez, là-bas, avec ces bougres, ça ne
marche guère... Mais tout n'est pas perdu , nous veil-
lons , Fagerolles et moi . Et comptez sur Fagerolles ,
car moi , mon bon, j'ai une peur de chien de vous
compromettre .
La vérité était que Bongrand se trouvait en con-
tinuelle hostilité avec Mazel, nommé président du
jury, un maître célèbre de l'École, le dernier rem-
part de la convention élégante et beurrée. Bien qu'ils
se traitassent de chers collègues, en échangeant de
grandes poignées de main, cette hostilité avait éclaté
dès le premier jour, l'un ne pouvait demander l'ad-
mission d'un tableau , sans que l'autre votât un re-
fus. Au contraire, Fagerolles, élu secrétaire , s'était
L'ŒUVRE . 369

fait l'amuseur , le vice de Mazel, qui lui pardonnait


sa défection d'ancien élève , tant ce rénégat l'adu-
lait aujourd'hui . Du reste, le jeune maître, très rosse ,
comme disaient les camarades, se montrait pour
les débutants, les audacieux, plus dur que les mem-
bres de l'Institut ; et il ne s'humanisait que lorsqu'il
voulait faire recevoir un tableau , abondant alors
en inventions drôles, intriguant, enlevant le vote
avec des souplesses d'escamoteur .
Ces travaux du jury étaient une rude corvée , où
Bongrand lui-même usait ses fortes jambes . Tous les
jours, le travail se trouvait préparé par les gardiens ,
un interminable rang de grands tableaux posés à terre,
appuyés contre la cimaise, fuyant à travers les salles
du premier étage, faisant le tour entier du Palais ;
et, chaque après- midi, dès une heure, les quarante,
ayant à leur tête le président, armé d'une sonnette,
recommençaient la même promenade, jusqu'à l'é-
puisement de toutes les lettres de l'alphabet. Les ju-
gements étaient rendus debout, on bâclait le plus
possible la besogne, rejetant sans vote les pires toi-
les ; pourtant, des discussions arrêtaient parfois le
groupe, on se querellait pendant dix minutes, on ré-
servait l'œuvre en cause pour la revision du soir ;
tandis que deux hommes, tenant une corde de dix
mètres , la raidissaient, à quatre pas de la ligne des
tableaux , afin de maintenir à bonne distance le flot
des jurés, qui poussaient dans le feu de la dispute,
et dont les ventres, malgré tout, creusaient la corde.
Derrière le jury, marchaient les soixante- dix gar-
diens en blouse blanche, évoluant sous les ordres
d'un brigadier, faisant le tri à chaque décision com-
muniquée par les secrétaires , les reçus séparés des
refusés qu'on emportait à l'écart , comme des ca
370 LES ROUGON - MACQUART .

davres après la bataille. Et le tour durait deux


grandes heures, sans un répit, sans un siège pour
s'asseoir, tout le temps sur les jambes , dans un pié-
tinement de fatigue, au milieu des courants d'air
glacés , qui forçaient les moins frileux à s'enfouir au
fond de paletots de fourrure .
Aussi la collation de trois heures était-elle la bien-
venue : un repos d'une demi-heure à un buffet, où
l'on trouvait du bordeaux, du chocolat, des sand-
wichs. C'était là que s'ouvrait le marché aux conces-
sions mutuelles , les échanges d'influences et de voix .
La plupart avait de petits carnets, pour n'oublier
personne, dans la grêle de recommandations qui
s'abattait sur eux ; et ils le consultaient, ils s'enga-
geaient à voter pour les protégés d'un collègue, si
celui-ci votait pour les leurs. D'autres, au contraire ,
détachés de ces intrigues, austères ou insouciants ,
achevaient une cigarette, le regard perdu.
Puis , la besogne reprenait, mais plus douce, dans
une salle unique, où il y avait des chaises , même des
tables , avec des plumes, du papier, de l'encre. Tous
les tableaux qui n'atteignaient pas un mètre cin-
quante, étaient jugés là, « passaient au chevalet » ,
rangés par dix ou douze le long d'une sorte de tré-
teau , recouvert de serge verte. Beaucoup de jurés
s'oubliaient béatement sur les sièges, plusieurs fai-
saient leur correspondance, il fallait que le prési-
dent se fâchât, pour avoir des majorités présentables .
Parfois, un coup de passion soufflait, tous se bous-
culaient, le vote à main levée était rendu dans une
telle fièvre, que des chapeaux et des cannes s'agi-
taient en l'air , au-dessus du flot tumultueux des
têtes .

Et ce fut là, au chevalet, que l'Enfant mort parut


L'ŒUVRE . 371

enfin. Depuis huit jours, Fagerolles, dont le carnet


débordait de notes, se livrait à des marchandages
compliqués pour trouver des voix en faveur de
Claude ; mais l'affaire était dure, elle ne s'emman-
chait pas avec ses autres engagements, il n'essuyait
que des refus , dès qu'il prononçait le nom de son
ami ; et il se plaignait de ne tirer aucune aide de
Bongrand, qui , lui, n'avait pas de carnet, d'une telle
maladresse d'ailleurs , qu'il gâtait les meilleures
causes , par des éclats de franchise inopportuns .
Vingt fois, Fagerolles aurait lâché Claude, san's
l'obstination qu'il mettait à vouloir essayer sa puis-
sance , sur cette admission réputée impossible . On
verrait bien s'il n'était pas de taille déjà à violenter
le jury. Peut-être y avait-il en outre, au fond de sa
conscience, un cri de justice, le sourd respect pour
l'homme dont il volait le talent.
Justement, ce jour-là, Mazel était d'une humeur
détestable . Dès le début de la séance, le brigadier
venait d'accourir.
Monsieur Mazel, il y a eu une erreur, hier . On
a refusé un hors-concours ... Vous savez le numéro
2530 , une femme nue sous un arbre .
En effet, la veille, on avait jeté ce tableau à la
fosse commune, dans le mépris unanime , sans re-
marquer qu'il était d'un vieux peintre classique, res-
pecté de l'Institut ; et l'effarement du brigadier, cette
bonne farce d'une exécution involontaire, égayait
les jeunes du jury, qui se mirent à ricaner, d'un air
provocant. 1

Mazel abominait ces histoires, qu'il sentait désas-


treuses pour l'autorité de l'École. Il avait eu un geste
de colère, il dit sèchement :
-

Eh bien ! repêchez-le , portez-le aux reçus...


372 LES ROUGON - MACQUART.

Aussi, on faisait hier un bruit insupportable. Com-


ment veut-on qu'on juge de la sorte, au galop, si je
ne puis pas même obtenir le silence !
Il donna un terrible coup de sonnette.
1
- Allons, messieurs, nous y sommes... Un peu
de bonne volonté, je vous prie.
Par malheur, dès les premiers tableaux posés sur
le chevalet , il eut encore une mésaventure. Entre
autres , une toile attira son attention, tellement il la
trouvait mauvaise, d'un ton aigre à agaçer les dents ;
et, comme sa vue baissait, il se pencha pour voir la
signature, en murmurant :
Quel est donc le cochon ... ?
Mais il se releva vivement, tout secoué d'avoir lu
le nom d'un de ses amis, un artiste qui était, lui
aussi, le rempart des saines doctrines . Espérant
qu'on ne l'avait pas entendu, il cria :
- Superbe ! ... Le numéro un, n'est-ce pas, mes-
sieurs ?
On accordale numéro un, l'admission qui donnait
droit à la cimaise. Seulement, on riait, on se pous-
sait du coude . Il en fut très blessé et devint farouche .
Et ils en étaient tous là, beaucoup s'épanchaient
au premier regard , puis rattrapaient leurs phrases ,
dès qu'ils avaient déchiffré la signature ; ce qui finis-
sait par les rendre prudents, gonflant le dos , s'assu-
rant du nom, l'œil furtif, avant de se prononcer .
D'ailleurs , lorsque passait l'œuvre d'un collègue ,
quelque toile suspecte d'un membre du jury, on
avait la précaution de s'avertir d'un signe, derrière
les épaules du peintre : « Prenez garde, pas de gaffe ,
c'est de lui ! »
Malgré l'énervement de la séance, Fagerolles en
leva une première affaire . C'était un épouvantable
L'ŒUVRE . 373

portrait , peint par un de ses élèves , dont la famille,


très riche , le recevait. Il avait dû emmener Mazel à
l'écart, pour l'attendrir, en lui contant une histoire
sentimentale, un malheureux père de trois filles, qui
mourait de faim; et le président s'était longtemps
fait prier : que diable ! on lachait la peinture, quand
on avait faim ! on n'abusait pas à ce point de ses
trois filles ! Il leva la main pourtant, seul avec Fage-
rolles . On protestait, on se fachait , deux autres
membres de l'Institut se révoltaient eux-mêmes ,
lorsque Fagerolles leur souffla très bas :
C'est pour Mazel , c'est Mazel qui m'a supplié
de voter... Un parent , je crois. Enfin, il y tient.
Et les deux académiciens levèrent promptement
la main, et une grosse majorité se déclara .
Mais des rires, des mots d'esprit, des cris indignés
éclatèrent : on venait de placer sur le chevalet l'En-
fant mort . Est-ce qu'on allait, maintenant, leur en-
voyer la Morgue ? Et les jeunes blaguaient la grosse
tête, un singe crevé d'avoir avalé une courge, évi-
demment ; et les vieux, effarés, reculaient.
Fagerolles , tout de suite, sentit la partie perdue .
D'abord , il tâcha d'escamoter le vote en plaisantant,
selon sa manœuvre adroite .
Voyons , messieurs, un vieux lutteur...
Des paroles furieuses l'interrompirent. Ah ! non,
pas celui-là ! On le connaissait, le vieux lutteur ! Un
fou qui s'entêtait depuis quinze ans, un orgueilleux
qui posait pour le génie, qui avait parlé de démolir
le Salon, sans jamais y envoyer une toile possible !
Toute la haine de l'originalité déréglée, de la con-
currence d'en face dont on a eu peur, de la force in-
vincible qui triomphe, même battue, grondait dans
l'éclat des voix. Non, non, à la porte !
32
374 LES ROUGON - MACQUART .

Alors , Fagerolles eut le tort de s'irriter, lui aussi ,


cédant à la colère de constater son peu d'influence
sérieuse.
Vous êtes injustes, soyez justes au moins !
Du coup, le tumulte fut à son comble. On l'entou-
rait, on le poussait, des bras s'agitaient menaçants ,
des phrases partaient comme des balles.
Monsieur, vous déshonorez le jury.
Si vous défendez ça, c'est pour qu'on mette
votre nom dans les journaux.
Vous ne vous y connaissez pas .
Et, Fagerolles , hors de lui, perdant jusqu'à la sou-
plesse de sa blague, répondit lourdement :
Je m'y connais autant que vous.
Tais-toi donc ! reprit un camarade, un petit
peintre blond très rageur, tu ne vas pas vouloir nous
faire avaler un pareil navet!
Oui, oui, un navet ! tous répétaient le nom avec
conviction, ce mot qu'ils jetaient d'habitude aux
dernières des croûtes, à la peinture pâle, froide et
glate des barbouilleurs.
C'est bon, dit enfin Fagerolles, les dents ser-
rées , je demande le vote.
Depuis que la discussion s'aggravait, Mazel agitait
sa sonnette sans relâche, très rouge de voir son au-
torité méconnue.
Messieurs , allons, messieurs ... C'est extraor-
dinaire , qu'on ne puisse s'entendre sans crier...
Messieurs , je vous en prie ...
Enfin , il obtint un peu de silence. Au fond, il
n'était pas mauvais homme. Pourquoi ne recevrait-
on pas ce petit tableau, bien qu'il le jugeât exécra-
ble ? On en recevait tant d'autres !
Voyons , messieurs, on demande le vote .
L'ŒUVRE. 375

Lui-même allait peut-être lever la main, lorsque


Bongrand , muet jusque-là, le sang aux joues, dans
une colère qu'il contenait, partit brusquement , hors
de propos , lâcha ce cri de sa conscience révoltée :
-Mais, nom de Dieu ! il n'y en a pas quatre parmi
nous capables de foutre un pareil morceau !
Des grognements coururent, le coup de massue
était si rude, que personne ne répondit.
- Messieurs , on demande le vote, répéta Mazel,
devenu pâle , la voix sèche .
Et le ton suffit, c'était la haine latente, les rivali-
tés féroces sous la bonhomie des poignées de main .
Rarement, on en arrivait à ces querelles. Presque
toujours , on s'entendait. Mais, au fond des vanités
ravagées , il y avait des blessures à jamais saignantes ,
des duels au couteau dont on agonisait en souriant.
Bongrand et Fagerolles levèrent seuls la main, et
l'Enfant mort, refusé, n'eut plus que la chance d'être
repris , lors de la révision générale .
C'était la besogne terrible, cette révision générale
Lejury, après ses vingtjours de séances quotidiennes ,
avait beau s'accorder deux journées de repos, afin
de permettre aux gardiens de préparer le travail, il
éprouvait un frisson, l'après-midi où il tombait au
milieu de l'étalage des trois mille tableaux refu-
sés , parmi lesquels il devait repêcher un appoint,
pour compléter le chiffre réglementaire de deux
mille cinq cents œuvres reçues . Ah ! ces trois mille
tableaux placés bout à bout, contre les cimaises de
toutes les salles , autour de la galerie extérieure, par-
tout enfin, jusque sur les parquets, étendus en mares
stagnantes , entre lesquelles on ménageait de petits
sentiers filant le long des cadres , une inondation, un
débordement qui montait, envahissait le Palais-de
376 LES ROUGON - MACQUART .

l'Industrie, le submergeait sous le flot trouble de


tout ce que l'art peut rouler de médiocrité et folie !
Et ils n'avaient qu'une séance, d'une heure à sept,
six heures de galop désespéré, au travers de ce dé-
dale ! D'abord, ils tenaient bon contre la fatigue , les
regards clairs ; mais, bientôt, leurs jambes se cas-
saient à cette marche forcée, leurs yeux s'irritaient
à ces couleurs dansantes ; et il fallait marcher tou-
jours, voir et juger toujours , jusqu'à défaillir de
lassitude . Dès quatre heures, c'était une déroute,
une débâcle d'armée battue . En arrière , très loin ,
des jurés se traînaient, hors d'haleine . D'autres, un à
un , perdus entre les cadres, suivaient les sentiers
étroits , renonçant à en sortir, tournant sans espoir
de trouver jamais le bout . Comment être justes ,
grand Dieu ! Que reprendre dans ce tas d'épouvante ?
Au petit bonheur, sans bien distinguer un paysage
d'un portrait, on complétait le nombre. Deux cents,
deux cent quarante, encore huit, il en manquait en-
core huit. Celui-là? Non, cet autre ! Comme vous
voudrez. Sept, huit, c'était fait ! Enfin, ils avaient
trouvé le bout, ils s'en allaient en béquillant, sauvés,
libres !
Une nouvelle scène les avait arrêtés dans une
salle , autour de l'Enfant mort, étalé à terre, parmi
d'autres épaves. Mais, cette fois, on plaisantait, un
farceur feignait de trébucher et de mettre le pied
au milieu de la toile, d'autres couraient le long des
petits sentiers , comme pour chercher le vrai sens
du tableau, déclarant qu'il était beaucoup mieux à
l'envers .
Fagerolles se mit à blaguer, lui aussi.
Un peu de courage à la poche, messieurs.
Voyez le tour, examinez, vous en aurez pour votre
L'ŒUVRE . 377

argent... De grâce, messieurs , soyez gentils , repre-


nez-le, faites cette bonne action .
Tous s'égayaient à l'entendre, mais ils refusaient
plus rudement, dans la cruauté de leur rire. Non,
non, jamais !
-

Le prends- tu pour ta charité ? cria la voix d'un


camarade .

C'était un usage, les jurés avaient droit à une « cha-


rité » , chacun d'eux pouvait choisir dans le tas une
toile, si exécrable qu'elle fût , et qui , dès lors, se
trouvait reçue sans examen. D'ordinaire, on faisait
l'aumône de cette admission à des pauvres. Ces
quarante repêchés de la dernière heure étaient les
mendiants de la porte, ceux qu'on laissait se glisser
au bas bout de la table , le ventre vide.
Pour ma charité, répéta Fagerolles plein d'em-
barras , c'est que j'en ai un autre, pour ma charité...
Oui , des fleurs, d'une dame...
Des ricanements l'interrompirent. Était-elle jolie ?
Ces messieurs, devant la peinture de femme , se
montraient goguenards , sans galanterie aucune. Et
lui, demeurait perplexe, car la dame en question
était une protégée d'Irma. Il tremblait à l'idée de la
terrible scène, s'il ne tenait pas sa promesse. Un
expédient lui vint.
Tiens ! et vous, Bongrand ? ... Vous pouvez bien
le prendre pour votre charité, ce petit rigolo d'enfant
mort?

Bongrand, le cœur crevé, indigné de ce négoce ,


agita ses grands bras .
Moi ! je ferais cette injure à un vrai peintre ! ...
Qu'il soit donc plus fier, nom de Dieu ! qu'il ne foute
jamais rien au Salon !
Alors, comme on ricanait toujours, Fagerolles ,
32.
378 LES ROUGON - MACQUART.

voulant que la victoire lui restât, se décida , l'air


superbe , en gaillard très fort qui ne craignait pas
d'être compromis .
C'est bon, je le prends pour ma charité.
On cria bravo , on lui fit une ovation railleuse , de
grands saluts, des poignées de main. Honneur au
brave qui avait le courage de son opinion ! Et un gar-
dien emporta entre ses bras la pauvre toile huée,
cahotée, souillée ; et ce fut de la sorte qu'un ta-
bleau du peintre de Plein air se trouva enfin reçu
par le jury.
Dès le lendemain matin, un billet de Fagerolles
apprit à Claude, en deux lignes, qu'il avait réussi à
faire passer l'Enfant mort, mais que cela n'avait pas
été sans peine. Claude, malgré la joie de la nouvelle,
éprouva un serrement de cœur : cette brièveté,
quelque chose de bienveillant, de pitoyable, toute
l'humiliation de l'aventure sortait de chaque mot.
Un instant , il fut malheureux de cette victoire , à un
point tel , qu'il aurait voulu reprendre son œuvre
et la cacher. Puis , cette délicatesse s'émoussa, il
retomba aux défaillances de sa fierté d'artiste , tant
sa misère humaine saignait de la longue attente du
succès . Ah ! être vu, arriver quand même ! Il en était
aux capitulations dernières, il se remit à souhaiter
l'ouverture du Salon, avec l'impatience fébrile d'un
débutant, vivant dans une illusion qui lui montrait
une foule, un flot de têtes moutonnant et acclamant
sa toile.
Peu à peu , Paris avait décrété à la mode le jour du
vernissage, cette journée accordée aux seuls peintres
autrefois , pour venir faire la toilette suprême de
leurs tableaux. Maintenant, c'était une primeur, une
de ces solennités qui mettent la ville debout, qui la
L'ŒUVRE . 379-

font se ruer dans un écrasement de cohue. Depuis


une semaine, la presse, la rue, le public apparte-
naient aux artistes . Ils tenaient Paris , il était uni-
quement question d'eux , de leurs envois , de leurs
faits, de leurs gestes, de tout ce qui touchait à leurs
personnes : un de ces engouements en coup de
foudre , dont l'énergie soulève les pavés, jusqu'à des
bandes de campagnards , de tourlourous et de
bonnes d'enfant poussées les jours gratuits au tra-
vers des salles , jusqu'à ce chiffre effrayant de cin-
quante mille visiteurs, par certains beaux diman-
ches , toute une armée , les arrière-bataillons du
menu peuple ignorant , suivant le monde , défilant
les yeux arrondis , dans cette grande boutique
d'images .
D'abord , Claude eut peur de ce jour fameux du
vernissage , intimidé par la bousculade de beau
monde dont on parlait, résolu à attendre le jour
plus démocratique de la véritable ouverture. Il refusa
même à Sandoz de l'accompagner. Puis , une telle
ſièvre le brûla, qu'il partit brusquement, dès huit
heures , en se donnant à peine le temps d'avaler un
morceau de pain et de fromage. Christine, qui ne
s'était pas senti le courage d'aller avec lui, le rap-
pela, l'embrassa encore, émue, inquiète.
- Et, surtout, mon chéri, ne te fais pas de cha-
grin, quoi qu'il arrive.
Claude étouffa un peu en entrant dans le salon
d'honneur, le cœur battant d'avoir monté vite le
grand escalier. Il faisait dehors un limpide ciel de
mai, le velum de toile, tendu sous les vitres du pla-
fond, tamisait le soleil en une vive lumière blanche ;
et, par des portes voisines , ouvertes sur la galerie
du jardin, venaient des souffles humides, d'une fraî-
380 LES ROUGON - MACQUART.

cheur frissonnante. Lui, un moment, reprit ha-


leine, dans cet air qui s'alourdissait déjà, gardant
une vague odeur de vernis, au milieu du musc dis-
cret des femmes. Il parcourut d'un coup d'œil les
tableaux des murs, une immense scène de massacre
en face, ruisselant de rouge, une colossale et pâle
sainteté à gauche, une commande de l'État, la ba-
nale illustration d'une fête officielle à droite , puis
des portraits , des paysages , des intérieurs , tous
éclatant en notes aigres , dans l'or trop neuf des
cadres . Mais la peur qu'il gardait du public fameux
de cette solennité, lui fit ramener ses regards sur la
foule peu à peu grossie. Le pouf circulaire, placé au
centre, et d'où jaillissait une gerbe de plantes vertes,
n'était occupé que par trois dames, trois monstres ,
abominablement mises, installées pour une journée
de médisances . Derrière lui , il entendit une voix
rauque broyer de dures syllabes : c'était un Anglais
en veston à carreaux, expliquant la scène de massa-
cre à une femme jaune, enfouie au fond d'un cache-
poussière de voyage. Des espaces restaient vides ,
des groupes se formaient, s'émiettaient, allaient se
reformer plus loin ; toutes les têtes étaient levées ,
les hommes avaient des cannes , des paletots sur le
bras, les femmes marchaient doucement, s'arrêtaient
en profil perdu; et son œil de peintre était surtout
accroché par les fleurs de leurs chapeaux, très aiguës
de ton, parmi les vagues sombres des hauts cha-
peaux de soie noire. Il aperçut trois prêtres, deux
simples soldats tombés là on ne savait d'où , des
queues ininterrompues de messieurs décorés, des
cortèges de jeunes filles et de mères barrant la cir-
culation. Cependant, beaucoup se connaissaient, il
y avail, de loin, des sourires, des saluts, parfois une
L'ŒUVRE . 381

poignée de main rapide, au passage. Les voix de-


meuraient discrètes , couvertes par le roulement
continu des pieds .
Alors , Claude se mit à chercher son tableau. II
tâcha de s'orienter d'après les lettres, se trompa,
suivit les salles de gauche. Toutes les portes s'ou-
vraient à la file, c'était une profonde perspective de
portières en vieille tapisserie, avec des angles de ta-
bleaux entrevus. Il alla jusqu'à la grande salle de
l'Ouest, revint par l'autre enfilade, sans trouver sa
lettre. Et, quand il retomba dans le salon d'honneur,
la cohue y avait grandi rapidement, on commençait
à y marcher avec peine. Cette fois , ne pouvant avan-
cer, il reconnut des peintres, le peuple des peintres ,
chez lui ce jour-là, et qui faisait les honneurs de la
maison : un surtout, un ancien ami de l'atelier Bou-
tin, jeune, dévoré d'un besoin de publicité, travail-
lant pour la médaille, racolant tous les visiteurs de
quelque influence et les amenant de force voir ses
tableaux ; puis, le peintre, célèbre, riche, qui rece-
vait devant son œuvre, un sourire de triomphe aux
lèvres , d'une galanterie affichante avec les femmes ,
dont il avait une cour sans cesse renouvelée ; puis,
les autres , les rivaux qui s'exècrent en se criant à
pleine voix des éloges, les farouches guettant d'une
porte les succès des camarades, les timides qu'on ne
ferait pas pour un empire passer dans leurs salles,
les blagueurs cachant sous un mot drôle la plaie
saignante de leur défaite, les sincères absorbés, tâ-
chant de comprendre, distribuant déjà les médailles ;
et il y avait aussi les familles des peintres, une jeune
femme , charmante , accompagnée d'un enfant co-
quettement pomponné , une bourgeoise revêche ,
maigre , flanquée de deux laiderons en noir , une
382 LES ROUGON - MACQUART .

grosse mère, échouée sur une banquette au milieu


de toute une tribu de mioches mal mouchés , une
dame mûre , belle encore , qui regardait, avec sa
grande fille, passer une gueuse, la maîtresse du père ,
toutes deux au courant, très calmes , échangeant un
sourire ; et il y avait encore les modèles, des femmes
qui se tiraient par les bras, qui se montraient leurs
corps les unes aux autres , dans les nudités des ta-
bleaux , parlant haut , habillées sans goût , gâtant
leurs chairs superbes sous de telles robes,qu'elles
semblaient bossues , à côté des poupées bien mises ,
des Parisiennes dont rien ne serait resté, au débal-
lage.
Quand il se fut dégagé, Claude enfila les portes de
droite . Sa lettre était de ce côté . Il visita les salles
marquées d'un L, ne trouva rien. Peut-être sa toile,
égarée, confondue, avait-elle servi à boucher un trou
ailleurs . Alors , comme il était arrivé dans la grande
salle de l'Est, il se lança au travers des autres petites
salles en retour, cette queue reculée, moins fré-
quentée , où les tableaux semblent se rembrunir
d'ennui, et qui est la terreur des peintres. Là encore ,
il ne découvrit rien. Ahuri, désespéré, il vagabonda,
sortit sur la galerie du jardin, continua de chercher,
parmi le trop-plein des numéros débordant au de-
hors , blafards et grelottants sous la lumière crue ;
puis , après d'autres courses lointaines , il retomba
pour la troisième fois dans le salon d'honneur. On
s'y écrasait, maintenant. Le Paris célèbre, riche,
adoré, tout ce qui éclate en vacarme, le talent, le
million , la grâce, les maîtres du roman, du théâtre
et du journal, les hommes de cercle, de cheval ou
de Bourse , les femmes de tous les rangs , catins,
actrices , mondaines, affichées ensemble, montaient
L'ŒUVRE . 383

en une houle accrue sans cesse ; et, dans la colère


de ses vaines recherches, il s'étonnait de la vulgarité
des visages , vus de la sorte en masse, du disparate
des toilettes, peu d'élégantes pour beaucoup de com-
munes, du manque de majesté de ce monde, à tel
point, que la peur dont il avait tremblé se changeait
en mépris . Était-ce donc ces gens qui allaient en-
core huer son tableau , si on le retrouvait ? Deux
petits reporters blonds complétaient une liste des
personnes à citer. Un critique affectait de prendre
des notes sur les marges de son catalogue ; un autre
professait, au centre d'un groupe de débutants ; un
autre, les mains derrière le dos , solitaire, demeurait
planté, accablait chaque œuvre d'une impassibilité
auguste. Et ce qui le frappait surtout, c'était cette
bousculade de troupeau, cette curiosité en bande
sans jeunesse ni passion, l'aigreur des voix, la fati-
gue dęs visages , un air de souffrance mauvaise. Déjà,
l'envie était à l'œuvre le monsieur qui fait de l'es-
prit avec les dames ; celui qui, sans un mot, regarde,
hausse terriblement les épaules, puis s'en va ; les
deux qui restent un quart d'heure, coude à coude,
appuyés à la planchette de la cimaise, le nez sur
une petite toile, chuchotant très bas, avec des re-
gards torves de conspirateurs .
Mais Fagerolles venait de paraître ; et, au milieu du
flux continuel des groupes, il n'y avait plus que lui,
la main tendue, se montrant partout à la fois, se
prodiguant dans son double rôle de jeune maître
et de membre influent du jury. Accablé d'éloges ,
de remerciements, de réclamations, il avait une
réponse pour chacun, sans rien perdre de sa bonne
grâce. Depuis le matin, il supportait l'assaut des
petits peintres de sa clientèle qui se trouvaient mal
384 LES ROUGON - MACQUART .

placés . C'était le galop ordinaire de la première heure,


tous se cherchant, courant se voir , éclatant en ré-
criminations, en fureurs bruyantes , interminables :
on était trop haut, le jour tombait mal, les voisi-
nages tuaient l'effet, on parlait de décrocher son
tableau et l'emporter. Un surtout s'acharnait, un
grand maigre, relançant de salle en salle Fagerolles ,
qui avait beau lui expliquer son innocence : il n'y
pouvait rien, on suivait l'ordre des numéros de clas-
sement, les panneaux de chaque mur étaient disposés
par terre, puis accrochés, sans qu'on favorisât per-
sonne. Et il poussa l'obligeance jusqu'à promettre
son intervention, lors du remaniement des salles ,
après les médailles, sans arriver à calmer le grand
maigre, qui continua de le poursuivre .
Un instant, Claude fendit la foule pour lui deman-
der où l'on avait mis sa toile . Mais une fierté l'ar-
rêta, à le voir si entouré. N'était-ce pas imbécile et
douloureux, ce continuel besoin d'un autre ? Du reste ,
il réfléchissait brusquement qu'il devait avoir sauté
toute une file de salons, à droite ; et, en effet, il y avait
là des lieues nouvelles de peinture. Il finit par débou-
cher dans une salle, où la foule s'étouffait, en tas
devant un grand tableau qui occupait le panneau
d'honneur, au milieu. D'abord, il ne putle voir, tant
le flot des épaules moutonnait, une muraille épaissie
de têtes, un rempart de chapeaux. On se ruait, dans
une admiration béante. Enfin, à force de se hausser
sur la pointe des pieds , il aperçut la merveille, il re-
connut le sujet, d'après ce qu'on lui en avait dit.
C'était le tableau de Fagerolles. Et il retrouvait
son Plein air, dans ce Déjeuner, la même note blonde,
la même formule d'art, mais combien adoucie,
truquée, gâtée, d'une élégance d'épiderme, ar- 1
L'ŒUVRE . 385

rangée avec une adresse infinie pour les satisfac-


tions basses du public. Fagerolles n'avait pas com-
mis la faute de mettre ses trois femmes nues ; seu-
lement, dans leurs toilettes osées de mondaines , il
les avait déshabillées , l'une montrant sa gorge sous
la dentelle transparente du corsage, l'autre décou-
vrant sa jambe droite jusqu'au genou, en se renver-
sant pour prendre une assiette, la troisième qui ne
livrait pas un coin de sa peau , vêtue d'une robe si
étroitement ajustée, qu'elle en était troublante d'in-
décence, avec sa croupe tendue de cavale. Quant
aux deux messieurs , galants, en vestons de campa-
gne , ils réalisaient le rêve du distingué ; tandis qu'un
valet, au loin, tirait encore un panier du landau,
arrêté derrière les arbres. Tout cela, lesfigures, les
étoffes , la nature morte du déjeuner, s'enlevait gaie-
ment en plein soleil, sur les verdures assombries du
fond ; et l'habileté suprême était dans cette forfan-
terie d'audace, dans cette force menteuse qui bous-
culait juste assez la foule, pour la faire se pâmer.
Une tempête dans un pot de crème.
Claude, ne pouvant s'approcher, écoutait des mots,
autour de lui. Enfin, en voilà un qui faisait de
la vraie vérité ! Il n'appuyait pas comme ces goujats
de l'école nouvelle, il savait tout mettre sans rien
mettre. Ah ! les nuances , l'art des sous-entendus,
le respect du public, les suffrages de la bonne
compagnie ! Et avec ça une finesse , un charme,
un esprit ! Ce n'était pas lui qui se lâchait incon-
grument en morceaux passionnés, d'une création dé-
bordante ; non, quand il avait pris trois notes sur
nature , il donnait les trois notes, pas une de plus.
Un chroniqueur qui arrivait, s'extasia , trouva le
mot : une peinture bien parisienne. On le répéta,
33
386 LES ROUGON - MACQUART.

on ne passa plus sans déclarer ça bien parisien.


Ces dos enflés, ces admirations montant en une
marée d'échines, finissaient par exaspérer Claude ;
et, pris du besoin de voir les têtes dont se composait
un succès , il tourna le tas, il manœuvra de façon à
s'adosser contre la cimaise. Là, il avait le public de
face, dans le jour gris que filtrait la toile du pla-
fond, éteignant le milieu de la salle; tandís que la
lumière vive , glissée des bords de l'écran, éclairait
les tableaux des murs, d'une nappe blanche, où l'or
des cadres prenait le ton chaud du soleil. Tout de
suite , il reconnut les gens qui l'avaient hué, autre-
fois : si ce n'était ceux-là, c'étaient leurs frères ;
mais sérieux , extasiés , embellis de respectueuse
attention . L'air mauvais des figures, cette fatigue de
la lutte, cette bile de l'envie tirant et jaunissant la
peau, qu'il avait remarquées d'abord, s'attendris -
saient ici, dans l'unanime régal d'un mensonge ai-
mable. Deux grosses dames , la bouche ouverte,
bâillaient d'aise. De vieux messieurs arrondissaient
les yeux, d'un air entendu. Un mari expliquait tout
bas le sujet à sa jeune femme, qui hochait le menton,
dans un joli mouvement du col. Il y avait des émer-
veillements béats, étonnés, profonds, gais , austères,
des sourires inconscients , des airs mourants de tête .
Les chapeaux noirs se renversaient à demi, les fleurs
des femmes coulaient sur leurs nuques. Et tous ces
visages s'immobilisaient une minute, étaient poussés ,
remplacés par d'autres qui leur ressemblaient, con-
tinuellement .
Alors , Claude s'oublia, stupide devant ce triom-
phe. La salle devenait trop petite, toujours des ban-
des nouvelles s'y entassaient. Ce n'étaient plus les
vides de la première heure, les souffles froids montés
L'ŒUVRE . 387

du jardin, l'odeur de vernis errante encore ; mainte-


nant, l'air s'échauffait, s'aigrissait du parfum des toi-
lettes . Bientôt, ce qui domina, ce fut l'odeur de chien
mouillé. Il devait pleuvoir, une de ces averses brus-
ques de printemps , car les derniers venus appor-
taient une humidité, des vêtements lourds qui sem-
blaient fumer, dès qu'ils entraient dans la chaleur
de la salle. En effet, des coups de ténèbres pas-
saient, depuis un instant , sur l'écran du plafond.
Claude, qui leva les yeux, devina un galop de grandes
nuées fouettées de bise , des trombes d'eau battant
les vitres de la baie . Une moire d'ombres courait le
long des murs, tous les tableaux s'obscurcissaient ,
le public se noyait de nuit ; jusqu'à ce que, la nuée
emportée, le peintre revit sortir les têtes de ce crépus-
cule , avec les mêmes bouches rondes , les mêmes
yeux ronds de ravissement imbécile.
Mais une autre amertume était réservée à Claude .
Il aperçut, sur le panneau de gauche, le tableau de
Bongrand, en pendant avec celui de Fagerolles . Et,
devant celui-là, personne ne se bousculait, les visi-
teurs défilaient avec indifférence. C'était pourtant
l'effort suprême, le coup que le grand peintre cher-
chait à porter depuis des années, une dernière œu-
vre enfantée dans le besoin de se prouver la virilité
de son déclin. La haine qu'il nourrissait contre la
Noce au village, ce premier chef- d'œuvre dont on
avait écrasé sa vie de travailleur, venait de le pous-
ser à choisir le sujet contraire et symétrique : l'En-
terrement au village, un convoi de jeune fille, débandé
parmi des champs de seigle et d'avoine. Il luttait
contre lui-même, on verrait bien s'il était fini, si
l'expérience de ses soixante ans ne valait pas la
fougue heureuse de sa jeunesse ; et l'expérience
388 LES ROUGON - MACQUART.

était battue, l'œuvre allait être un insuccès morne,


une de ces chutes sourdes de vieil homme, qui n'ar-
rêtent même pas les passants . Des morceaux de
maître s'indiquaient toujours, l'enfant de chœur te-
nant la croix, le groupe des filles de la Vierge por-
tant la bière, et dont les robes blanches, plaquées
sur des chairs rougeaudes, faisaient un joli contraste
avec l'endimanchement noir du cortège, au travers
des verdures ; seulement, le prêtre en surplis, la fille
à la bannière, la famille derrière le corps, toute la
toile d'ailleurs était d'une facture sèche, désagréable
de science, raidie par l'obstination. Il y avait là un
retour inconscient, fatal, au romantisme tourmenté,
d'où était parti l'artiste, autrefois. Et c'était bien le
pis de l'aventure , l'indifférence du public avait sa
raison dans cet art d'une autre époque, dans cette
peinture cuite et un peu terne, qui ne l'accrochait
plus au passage, depuis la vogue des grands éblouis-
sements de lumière .
Justement, Bongrand, avec l'hésitation d'un débu-
tant timide , entra dans la salle , et Claude eut le cœur
serré , en le voyant jeter un coup d'œil à son tableau
solitaire, puis un autre à celui de Fagerolles, qui
faisait émeute. En cette minute, le peintre dut avoir
la conscience aiguë de sa fin. Si, jusque-là, la peur
de sa lente déchéance l'avait dévoré, ce n'était qu'un
doute ; et, maintenant , il avait une brusque certi-
tude, il se survivait, son talent était mort, jamais
plus il n'enfanterait des œuvres vivantes. Il devint
très pâle , il eut un mouvement pour fuir, lorsque le
sculpteur Chambouvard, qui arrivait par l'autre porte
avec sa queue ordinaire de disciples, l'interpella,
de sa voix grasse, sans se soucier des personnes
présentes .
L'ŒUVRE . 389

- Ah ! farceur, je vous y prends, à vous admirer !


Lui , cette année-là , avait une Moissonneuse exé-
crable , une de ces figures stupidement ratée, qui
semblaient des gageures, sorties de ses puissantes
mains ; et il n'en était pas moins rayonnant, certain
d'un chef-d'œuvre de plus, promenant son infailli-
bilité de dieu, au milieu de la foule, qu'il n'enten-
dait pas rire.
Sans répondre, Bongrand le regarda de ses yeux
brûlés de fièvre .
Et ma machine, en bas, continua l'autre, l'avez-
vous vue ? ... Qu'ils y viennent donc, les petits d'à
présent ! Il n'y a que nous, la vieille France !
Déjà, il s'en allait, suivi de sa cour, saluant le
public étonné.
Brute ! murmura Bongrand, étranglé de cha-
-

grin, révolté comme de l'éclat d'un rustre dans la


chambre d'un mort.
Il avait aperçu Claude, il s'approcha. N'était-ce
pas lâche de fuir cette salle ? Et il voulait montrer
son courage, son âme haute, où l'envie n'était jamais
entrée.
-

Dites donc, notre ami Fagerolles en a, un suc-


cès ! ... Je mentirais, si je m'extasiais sur son tableau,
que je n'aime guère ; mais lui est très gentil, vrai-
ment... Et puis, vous savez qu'il a été tout à fait bien
pour vous .
Claude s'efforçait de trouver un mot d'admiration
sur l'Enterrement .
Le petit cimetière, au fond, est si joli ! ... Est-
il possible que le public...
D'une voix rude, Bongrand l'arrêta.
-

Hein ! mon ami, pas de condoléances... Je vois


clair.
A 33.
390 LES ROUGON - MACQUART .

A ce moment, quelqu'un les salua d'un geste fami-


lier, et Claude reconnut Naudet, un Naudet grandi ,
enflé, doré par le succès des affaires colossales qu'il
brassait à présent. L'ambition lui tournant la tête ,
il parlait de couler tous les autres marchands de ta-
bleaux, il avait fait bâtir un palais, où il se posait
en roi du marché, centralisant les chefs-d'œuvre, ou-
vrant les grands magasins modernes de l'art. Des
bruits de millions sonnaient dès son vestibule, il
installait chez lui des expositions , montait au dehors
des galeries , attendait en mai l'arrivée des amateurs
américains , auxquels il vendait cinquante mille francs
ce qu'il avait acheté dix mille ; et il menait un train de
prince , femme , enfants , maîtresse, chevaux, domaine
en Picardie , grandes chasses. Ses premiers gains ve-
naient de la hausse des morts illustres, niés de leur
vivant, Courbet, Millet, Rousseau ; ce qui avait fini
par lui donner le mépris de toute œuvre signée du
nom d'un peintre encore dans la lutte. Cependant,
d'assez mauvais bruits couraient déjà. Le nombre
des toiles connues étant limité, et celui des amateurs
ne pouvant guère s'étendre, l'époque arrivait où les
affaires allaient devenir difficiles. On parlait d'un
syndicat, d'une entente avec des banquiers pour sou-
tenir les hauts prix ; à la salle Drouot, on en était à
l'expédient des ventes fictives, des tableaux rachetés
très cher par le marchand lui-même ; et la faillite
semblait être fatalement au bout de ces opérations
de Bourse, une culbute dans l'outrance et les men-
songes de l'agio .
- Bonjour, cher maître, dit Naudet, qui s'était
avancé. Hein ? vous venez, comme tout le monde,
admirer mon Fagerolles .
Son attitude n'avait plus pour Bongrand l'humilité
L'ŒUVRE . 391

câline et respectueuse d'autrefois. Et il causa de


Fagerolles comme d'un peintre à lui, d'un ouvrier à
ses gages , qu'il gourmandait souvent. C'était lui qui
l'avait installé avenue de Villiers , le forçant à avoir
un hôtel, le meublant ainsi qu'une fille, l'endettant
par des fournitures de tapis et de bibelots , pour le
tenir ensuite à sa merci ; et, maintenant, il commen-
çait à l'accuser de manquer d'ordre , de se compro-
mettre en garçon léger. Par exemple, ce tableau ,
jamais un peintre sérieux ne l'aurait envoyé au Salon ;
sans doute , cela faisait du tapage, on parlait même
de la médaille d'honneur ; mais rien n'était plus mau-
vais pour les hauts prix. Quand on voulait avoir les
Américains , il fallait savoir rester chez soi , comme un
bon dieu au fond de son tabernacle .
Mon cher, vous me croirez si vous voulez, j'au-
rais donné vingt mille francs de ma poche pour que
ces imbéciles de journaux ne fissent pas tout ce va-
carme autour de mon Fagerolles de cette année.
Bongrand, qui écoutait bravement, malgré sa souf-
france , eut un sourire .
En effet, ils ont peut-être poussé les indiscré-
tions un peu loin... Hier, j'ai lu un article , où j'ai
appris que Fagerolles mangeait tous les matins deux
œufs à la coque .
Il riait de ce coup brutal de publicité, qui, depuis
une semaine, occupait Paris du jeune maître , à la
suite d'un premier article sur son tableau, que per-
sonne encore n'avait vu. Toute la bande des reporters
s'était mise en campagne, on le déshabillait, son
enfance, son père le fabricant de zinc d'art, ses
études, où il logeait, comment il vivait, jusqu'à la
couleur de ses chaussettes , jusqu'à une manie qu'il .
avait de se pincer le bout du nez. Et il était la pas-
392 LES ROUGON - MACQUART .

sion du moment, le jeune maître selon le goût du


jour, ayant eu la chance de rater le prix de Rome et
de rompre avec l'École, dont il gardait les procédés :
fortune d'une saison que le vent apporte et remporte,
caprice nerveux de la grande détraquée de ville,
succès de l'à peu près , de l'audace gris perle, de l'ac-
cident qui bouleverse la foule le matin, pour se perdre
le soir dans l'indifférence de tous .
Mais Naudet remarqua l'Enterrement au village.
-Tiens ! c'est votre tableau? ... Et, alors, vous avez
voulu donner un pendant à la Noce ? Moi, je vous en
aurais détourné ... Ah ! la Noce ! la Noce !
Bongrand l'écoutait toujours, sans cesser de sou-
rire ; et, seul, un pli douloureux coupait ses lèvres
tremblantes . Il oubliait ses chefs-d'œuvre, l'immorta-
lité assurée à son nom, il ne voyait plus que la vogue
immédiate, sans effort, venant à ce galopin indigne de
nettoyer sa palette, le poussant à l'oubli, lui qui avait
lutté dix années avant d'être connu. Ces générations
nouvelles , quand elles vous enterrent, si elles sa-
vaient quelles larmes de sang elles vous font pleurer
dans la mort !
Puis , comme il se taisait, la peur le prit d'avoir
laissé deviner son mal. Est-ce qu'il tomberait à cette
bassesse de l'envie ? Une colère contre lui-même le
redressa, on devait mourir debout. Et, au lieu de la
réponse violente qui lui montait aux lèvres, il dit
familièrement :

Vous avez raison, Naudet, j'aurais mieux fait


1

d'aller me coucher, le jour où j'ai eu l'idée de cette


toile.
Ah ! c'est lui, pardon ! cria le marchand, qui
s'échappa.
C'était Fagerolles, qui se montrait à l'entrée de la
L'ŒUVRE. 393

salle . Il n'entra pas, discret, souriant, portant sa


fortune avec son aisance de garçon d'esprit. Du reste,
il cherchait quelqu'un, il appela d'un signe un jeune
homme et lui donna une réponse, heureuse sans
doute, car ce dernier déborda de reconnaissance.
Deux autres se précipitèrent pour le congratuler ;
une femme le retint, en lui montrant avec des gestes
de martyre une nature morte, placée dans l'ombre
d'une encoignure . Puis, il disparut, après avoir jeté,
sur le peuple en extase devant son tableau , un seul
coup d'œil.
Claude, qui regardait et écoutait , sentit alors sa
tristesse lui noyer le cœur. La bousculade augmen-
tait toujours , il n'avait plus en face de lui que des
figures béantes et suantes, dans la chaleur devenue
intolérable . Par-dessus les épaules, d'autres épaules
montaient, jusqu'à la porte, d'où ceux qui ne pou-
vaient rien voir, se signalaient le tableau , du bout de
leurs parapluies, ruisselant des averses du dehors.
Et Bongrand restait là par fierté, tout droit dans sa
défaite, solide sur ses vieilles jambes de lutteur, les
regards clairs sur Paris ingrat. Il voulait finir en
brave homme, dont la bonté est large. Claude, qui
lui parla sans recevoir de réponse, vit bien que, der-
rière cette face calme et gaie, l'âme était absente,
envolée dans le deuil, saignante d'un affreux tour-
ment ; et, saisi d'un respect effrayé, il n'insista pas,
il partit, sans même que Bongrand s'en aperçût, de
ses yeux vides .
De nouveau, au travers de la foule, une idée ve-
nait de pousser Claude. Il s'ébahissait de n'avoir pu
découvrir son tableau. Rien n'était plus simple. N'y
avait-il donc pas une salle où l'on riait, un coin de
blague et de tumulte, un attroupement de public .
394 LES ROUGON - MACQUART.

farceur injuriant une œuvre ? Cette œuvre serait la


sieune, à coup sûr. Il avait encore dans les oreilles
les rires du Salon des Refusés , autrefois. Et , de
chaque porte, il écoutait maintenant, pour entendre
si ce n'était pas là qu'on le huait.
Mais, comme il se retrouvait dans la salle de l'Est,
cette halle où agonise le grand art, le dépotoir où
l'on empile les vastes compositions historiques et
religieuses, d'un froid sombre, il eut une secousse ,
il demeura immobile, les yeux en l'air. Cependant ,
il avait passé deux fois déjà. Là-haut, c'était bien sa
toile, si haut, si haut, qu'il hésitait à la reconnaître,
toute petite, posée en hirondelle , sur le coin
d'un cadre, le cadre monumental d'un immense
tableau de dix mètres, représentant le Déluge, le
grouillement d'un peuple jaune , culbuté dans de
l'eau lie de vin. A gauche, il y avait encore le pi-
toyable portrait en pied d'un général couleur de
cendre ; à droite, une nymphe colosse, dans un
paysage lunaire, le cadavre exsangue d'une assassinée ,
qui se gâtait sur l'herbe ; et alentour , partout , des
choses rosâtres , violâtres , des images tristes , jusqu'à
une scène comique de moines se grisant, jusqu'à une
ouverture de la Chambre , avec toute une page écrite
⚫sur un cartouche doré, où les têtes des députés
connus étaient reproduites au trait, accompagnées
des noms . Et , là-haut , là-haut, au milieu de ces
voisinages blafards, la petite toile, trop rude, écla-
tait férocement , dans une grimace douloureuse de
monstre .
Ah! l'Enfant mort, le misérable petit cadavre, qui
n'était plus , à cette distance, qu'une confusion de
chairs, la carcasse échouée de quelque bête informe !
Était-ce un crâne, était-ce un ventre, cette tête phé
L'ŒUVRE . 0395

noménale, enflée et blanchie ? et ces pauvres, mains


tordues sur les linges , comme des pattes retractées
d'oiseau tué par le froid ! et le lit lui-même, cette
pâleur des draps, sous la pâleur des membres, tout
ce blanc si triste, un évanouissement du ton, la fin
'dernière ! Puis, on distinguait les yeux clairs et
fixes, on reconnaissait une tête d'enfant, le cas de
quelque maladie de la cervelle, d'une profonde et
affreuse pitié.
Claude s'approcha, se recula, pour mieux voir. Le
jour était si mauvais , que des reflets dansaient dans
la toile, de partout. Son petit Jacques, comme on
l'avait placé ! sans doute par dédain, ou par honte
plutôt, afin de se débarrasser de sa laideur lugubre .
Lui , pourtant, l'évoquait,le retrouvait, là-bas, à la
campagne , frais et rose, quand il se roulait dans
l'herbe , puis rue de Douai, peu à peu pâli et stupide ,
puis rue Tourlaque, ne pouvant plus porter son
front, mourant une nuit tout seul , pendant que sa
mère dormait ; et il la revoyait, elle aussi, la mère, la
triste femme, restée à la maison, pour y pleurer
sans doute, ainsi qu'elle pleurait maintenant les
journées entières . N'importe, elle avait bien fait de
ne pas venir : c'était trop triste, leur petit Jacques,
déjà froid dans son lit, jeté à l'écart en paria, si
brutalisé par la lumière , que le visage semblait rire,
d'un rire abominable 、
Et Claude souffrait plus encore de l'abandon de
son œuvre. Un étonnement, une déception, le faisait
chercher des yeux la foule , la poussée à laquelle il
s'attendait . Pourquoi ne le huait-on pas ? Ah ! les
insultes de jadis, les moqueries, les indignations,
ce qui l'avait déchiré et fait vivre! Non, plus rien,
pas même un crachat au passage : c'était la mort.
396 LES ROUGON - MACQUART.

Dans la salle immense, le public défilait rapidement,


pris d'un frisson d'ennui. Il n'y avait du monde que
devant l'image de l'ouverture de la Chambre, où
sans cesse un groupe se renouvelait, lisant la lé-
gende, se montrant les têtes des députés. Des rires
ayant éclaté derrière lui, il se retourna; mais on
ne se moquait point, on s'égayait simplement des
moines en goguette, le succès comique du Salon,
que des messieurs expliquaient à des dames, en dé-
clarant ça étourdissant d'esprit. Et tous ces gens
passaient sous le petit Jacques, et pas un ne levaių
la tête, pas un ne savait même qu'il fût là-haut !
Le peintre, cependant, eut un espoir. Sur le pouf
central, deux personnages , un gros et un mince,
décorés tous les deux, causaient, renversés contre le
dossier de velours, regardant les tableaux, en face .
Il s'approcha, il les écouta.
- Et je les ai suivis, disait le gros. Ils ont pris la
rue Saint-Honoré, la rue Saint-Roch, la rue de la
Chaussée-d'Antin, la rue La Fayette ...
Enfin, vous leur avez parlé ? demanda le mince,
d'un air de profond intérêt.
- Non, j'ai eu peur de me mettre en colère .
Claude s'en alla, revint à trois reprises , le cœur
battant, chaque fois qu'un rare visiteur stationnait et
promenait un lent regard de la cimaise au plafond.
Un besoin maladif l'enrageait d'entendre une parole,
une seule. Pourquoi exposer ? comment savoir ? tout,
plutôt que cette torture du silence ! Et il étouffa ,
lorsqu'il vit s'approcher un jeune ménage, l'homme
gentil avec de petites moustaches blondes, la femme
ravissante , l'allure délicate et fluette d'une bergère
en Saxe . Elle avait aperçu le tableau, elle en deman-
dait le sujet, stupéfiée de n'y rien comprendre ; et,
L'ŒUVRE . 397

quand son mari , feuilletant le catalogue, eut trouvé


le titre : l'Enfant mort, elle l'entraîna, frissonnante,
avec ce cri d'effroi :
Oh ! l'horreur ! est-ce que la police devrait per-
mettre une horreur pareille !
Alors , Claude demeura là, debout, inconscient et
hanté, les yeux cloués en l'air, au milieu du troupeau
continu de la foule qui galopait, indifférente, sans
un regard à cette chose unique et sacrée, visible
pour lui seul; et ce fut là, dans ces coudoiements ,
que Sandoz finit par le reconnaître .
Flânant en garçon, lui aussi , sa femme étant restée
f
près de sa mère souffrante , Sandoz venait de s'ar-
rêter, le cœur fendu, en bas de la petite toile, ren-
contrée par hasard. Ah ! quel dégoût de cette mi-
sérable vie ! Il revécut brusquement leur jeunesse ,
le collège de Plassans , les longues escapades au
bord de la Viorne, les courses libres sous le brû-
lant soleil, toute cette flambée de leurs ambitions
naissantes ; et, plus tard, dans leur existence com-
mune, il se rappelait leurs efforts, leurs certitudes
de gloire, la belle fringale, d'appétit démesuré, qui
parlait d'avaler Paris d'un coup. A cette époque, que
de fois il avait vu en Claude le grand homme, celui
dont le génie débridé devait laisser en arrière, très
loin, le talent des autres ! C'était d'abord l'atelier de
l'impasse des Bourdonnais, plus tard l'atelier du quai
de Bourbon, des toiles immenses rêvées, des projets
à faire éclater le Louvre ; c'était une lutte incessante ,
un travail de dix heures par jour, un don entier
de son être. Et puis, quoi ? après vingt années de
cette passion , aboutir à ça, à cette pauvre chose si-
nistre , toute petite, inaperçue, d'une navrante mélan-
colie dans son isolement de pestiférée ! Tant d'espoirs,
34
398 LES ROUGON - MACQUART .

de tortures , une vie usée au dur labeur de l'enfan-


tement, et ça, et ça, mon Dieu !
Sandoz , près de lui, reconnut Claude. Une fra-
ternelle émotion fit trembler sa voix.
Comment ! tu es venu ? ... Pourquoi as-tu refusé
de passer me prendre ?
Le peintre ne s'excusa même pas. Il semblait très
fatigué, sans révolte, frappé d'une stupeur douce et
sommeillante .

Allons , ne reste pas là. Il est midi sonné, tu


vas déjeuner avec moi ... Des gens m'attendaient chez
Ledoyen. Mais je les lâche, descendons au buffet, cela
nous rajeunira, n'est-ce pas ? vieux !
Et Sandoz l'emmena, un bras sous le sien, le ser-
rant, le réchauffant, tâchant de le tirer de son si-
lence morne .
Voyons, sapristi ! il ne faut pas te démonter
de la sorte. Ils ont beau l'avoir mal placé, ton ta-
bleau est superbe, un fameux morceau de peintre ! ...
Oui, je sais, tu avais rêvé autre chose. Que diable !
tu n'es pas mort, ce sera pour plus tard ... Et, re-
garde ! tu devrais être fier, car c'est toi le véritable
triomphateur du Salon, cette année. Il n'y a pas que
Fagerolles qui te pille, tous maintenant t'imitent,
tu les as révolutionnés, depuis ton Plein air, dont
ils ont tant ri... Regarde, regarde ! en voilà encore
un de Plein air, en voilà un autre, et ici, et là-bas ,
tous, tous !
De la main, au travers des salles, il désignait des
toiles. En effet, le coup de clarté, peu à peu introduit
dans la peinture contemporaine, éclatait enfin. L'an-
cien Salon noir, cuisiné au bitume, avait fait place
à un Salon ensoleillé, d'une gaieté de printemps.
C'était l'aube , le jour nouveau qui avait pointé jadis
L'ŒUVRE . 399

au Salon des Refusés, et qui, à cette heure, grandis-


sait, rajeunissant les œuvres d'une lumière fine,
diffuse, décomposée en nuances infinies . Partout, ce
bleuissement se retrouvait, jusque dans les portraits
et dans les scènes de genre, haussées aux dimensions
et au sérieux de l'histoire. Eux aussi, les vieux sujets
académiques , s'en étaient allés, avec les jus recuits
de la tradition, comme si la doctrine condamnée
emportait son peuple d'ombres ; les imaginations
devenaient rares, les cadavéreuses nudités des my-
thologies et du catholicisme, les légendes sans foi,
les anecdotes sans vie, le bric-à-brac de l'École, usé
par des générations de malins ou d'imbéciles ; et, chez
les attardés des antiques recettes, même chez les
maîtres vieillis, l'influence était évidente, le coup de
soleil avait passé là. De loin, à chaque pas, on voyait
un tableau trouer le mur, ouvrir une fenêtre sur le
dehors. Bientôt, les murs tomberaient, la grande
nature entrerait, car la brèche était large, l'assaut
avait emporté la routine, dans cette gaie bataille de
témérité et de jeunesse .
Ah ! ta part est belle encore, mon vieux ! con-
tinua Sandoz . L'art de demain sera le tien, tu les as
tous faits .
Claude, alors, desserra les dents, dit très bas, avec
une brutalité sombre :
Qu'est-ce que ça me fout de les avoir faits ,
si je ne me suis pas fait moi-même ?.. Vois- tu , c'était
trop gros pour moi, et c'est ça qui m'étouffe . 1

D'un geste , il acheva sa pensée, son impuissance à


être le génie de la formule qu'il apportait, son tour-
ment de précurseur qui sème l'idée sans récolter la
gloire , sa désolation de se voir volé, dévoré par des
bâcleurs de besogne, toute une nuée de gaillards
400 LES ROUGON - MACQUART .

souples, éparpillant leurs efforts , encanaillant l'art


nouveau , avant que lui ou un autre ait eu la force de
planter le chef-d'œuvre qui daterait cette fin de
siècle .

Sandoz protesta, l'avenir restait libre. Puis, pour


le distraire, il l'arrêta, en traversant le salon d'hon-
neur .

Oh ! cette dame en bleu, devant ce portrait !


Quelle claque la nature fiche à la peinture ! ... Tu
te souviens , quand nous regardions le public autre-
fois , les toilettes , la vie des salles . Pas un tableau ne
tenait le coup. Et, aujourd'hui, il y en a qui ne se
démolissent pas trop. J'ai même remarqué, là-bas,
un paysage dont la tonalité jaune éteignait complè-
tement les femmes qui s'en approchaient.
Mais Claude eut un tressaillement d'indicible souf-
france .

Je t'en prie, allons-nous- en, emmène-moi ... Je


n'en puis plus .
Au buffet, ils eurent toutes les peines du monde à
trouver une table libre . C'était un étouffement, un
empilement, dans le vaste trou d'ombre , que des dra-
peries de serge brune ménageaient, sous les travées
du haut plancher de fer. Au fond, à demi noyés de
ténèbres, trois dressoirs étageaient symétriquement
leurs compotiers de fruits ; tandis que, plus en avant,
occupant les comptoirs de droite et de gauche, deux
dames , une blonde, une brune, surveillaient la mêlée,
d'un regard militaire ; et, des profondeurs obscures
de cet antre, un flot de petites tables de marbre, une
marée de chaises, serrées, enchevêtrées , mouton-
nait, s'enflait, venait déborder et s'étaler jusque dans
le jardin, sous la grande clarté pâle qui tombait des
vitres.
L'ŒUVRE . 401

Enfin , Sandoz vit des personnes se lever. Il s'é-


lança, il conquit la table de haute lutte, au milieu
du tas.
-

Ah ! fichtre ! nous y sommes ... Que veux-tu


manger ?
Claude eut un geste insouciant. Le déjeuner d'ail-
leurs fut exécrable, de la truite amollie par le court-
bouillon , un filet desséché au four, des asperges sen-
tant le linge humide; et encore fallut-il se battre
pour être servi, car les garçons, bousculés, perdant
la tête, restaient en détresse dans les passages trop
étroits , que le flux des chaises resserrait toujours,
jusqu'à les boucher complètement. Derrière la dra-
perie de gauche, on entendait un tintamarre de cas-
seroles et de vaisselle, la cuisine installée là, sur le
sable , ainsi que ces fourneaux de kermesse qui cam-
pent au plein air des routes .
Sandoz et Claude devaient manger de biais, étran-
glés entre deux sociétés, dont les coudes peu à peu
entraient dans leurs assiettes ; et, chaque fois que
passait un garçon, il ébranlait les chaises d'un vio-
lent coup de hanche . Mais cette gêne , ainsi que l'abo-
minable nourriture, égayait. On plaisantait les plats ,
une familiarité s'établissait de table à table, dans la
commune infortune qui se changeait en partie de plai-
sir. Des inconnus finissaient par sympathiser, des
amis soutenaient des conversations à trois rangs de
distance, la tête tournée, gesticulant par-dessus les
1
épaules des voisins . Les femmes surtout s'animaient,
d'abord inquiètes de cette cohue , puis se dégantant,
relevant leurs voilettes, riant au premier doigt de vin
pur. Et ce qui était le ragoût de ce jour du vernis-
sage , c'était justement la promiscuité où se cou-
doyaient là tous les mondes, des filles, des bour
34..
402 LES ROUGON - MACQUART .

geoises , de grands artistes, de simples imbéciles, une


rencontre de hasard, un mélange dont le louche im-
prévu allumait les yeux des plus honnêtes .
Cependant, Sandoz, qui avait renoncé à finir sa
viande , haussait la voix, au milieu du terrible va-
carme des conversations et du service .
Un morceau de fromage, hein ? ... Et tâchons
d'avoir du café .
Les yeux vagues, Claude n'entendait pas. Il regar-
dait dans le jardin. De sa place, il voyait le massif
central , de grands palmiers qui se détachaient sur les
draperies brunes, dont tout le pourtour était orné.
Là, s'espaçait un cercle de statues : le dos d'une fau-
nesse, à la croupe enflée ; le joli profil d'une étude
de jeune fille, une rondeur de joue, une pointe de
petit sein rigide ; la face d'un Gaulois en bronze, une
colossale romance , irritante de patriotisme bête ; le
ventre laiteux d'une femme pendue par les poignets,
quelque Andromède du quartier Pigalle ; et d'autres ,
d'autres encore, des files d'épaules et de hanches qui
suivaient les tournants des allées, des fuites de blan-
cheurs au travers des verdures , des têtes, des gorges ,
des jambes, des bras, confondus et envolés dans
l'éloignement de la perspective. A gauche se perdait
une ligne de bustes, la joie des bustes, l'extraordi-
naire comique d'une enfilade de nez , un prêtre à nez
énorme etpointu, une soubrette à petit nez retroussé,
une Italienne du quinzième siècle au beau nez classi-
que, un matelot au nez de simple fantaisie, tous les
nez, le nez magistrat, le nez industriel, le nez décoré,
immobiles et sans fin.
Mais Claude ne voyait rien, ce n'étaient que des
taches grises dans le jour brouillé et verdi. Sa stu-
peur continuait, il eut une seule sensation, le grand
L'ŒUVRE . 403

luxe des toilettes, qu'il avait mal jugé au milieu de


la poussée des salles, et qui là se développait libre-
ment, ainsi que sur le gravier de quelque serre de
château . Toute l'élégance de Paris défilait, les fem-
mes venues pour se montrer, les robes méditées,
destinées à être dans les journaux du lendemain. On
regardait beaucoup une actrice marchant d'un pas de
reine, au bras d'un monsieur qui prenait des airs
complaisants de prince époux. Les mondaines avaient
des allures de gueuses, toutes se dévisageaient de ce
lent coup d'œil dont elles se déshabillent, estimant
la soie, aunant les dentelles , fouillant de la pointe
des bottines à la plume du chapeau. C'était comme
un salon neutre , des dames assises avaient rapproché
leurs chaises , ainsi qu'aux Tuileries , uniquement
occupées de celles qui passaient. Deux amies hâtaient
le pas, en riant. Une autre , solitaire, allait et reve-
nait , muette, avec un regard noir. D'autres encore,
qui s'étaientperdues, se retrouvaient, s'exclamaient de
l'aventure . Et la masse mouvante et assombrie des
hommes stationnait, seremettaiten marche, s'arrêtait
en face d'un marbre, refluait devant un bronze ; tandis
que, parmi les rares bourgeois égarés là, circulaient
des noms célèbres, tout ce que Paris comptait d'illus-
trations, le nom d'une gloire retentissante, au passage
d'un gros monsieur mal mis, le nom ailé d'un poète,
à l'approche d'un homme blême, qui avait la face
plate d'un portier. Une onde vivante montait de cette
foule dans la lumière égale et décolorée, lorsque,
brusquement, derrière les nuages d'une dernière
averse, un coup de soleil enflamma les vitres hautes ,
fit resplendir le vitrail du couchant, plut en gouttes
d'or, à travers l'air immobile ; et tout se chauffa, la
neige des statues dans les verdures luisantes, les pe
404 LES ROUGON - MACQUART .

louses tendres que découpait le sable jaune des


allées , les toilettes riches aux vifs réveils de satin et
de perles , les voix elles-mêmes , dont le grand mur-
mure nerveux et rieur sembla pétiller comme une
claire flambée de sarments . Des jardiniers, en train
d'achever la plantation des corbeilles, tournaient les
robinets des bouches d'arrosage, promenaient des
arrosoirs dont la pluie s'exhalait des gazons trempés ,
en une fumée tiède . Un moineau très hardi, descendu
des charpentes de fer, malgré le monde, piquait le
sable devant le buffet, mangeant les miettes de pain
qu'une jeune femme s'amusait à lui jeter.
Alors, Claude, de tout ce tumulte, n'entendit au
loin que le bruit de mer, le grondement du public
roulant en haut, dans les salles. Et un souvenir lui
revint, il se rappela ce bruit, qui avait soufflé en ou-
ragan devant son tableau. Mais, à cette heure, on ne
riait plus : c'était Fagerolles, là-haut, que l'haleine
géante de Paris acclamait .
Justement , Sandoz , qui se retournait , dit à Claude :
Tiens ! Fagerolles !
En effet, Fagerolles et Jory, sans les voir, venaient
de s'emparer d'une table voisine. Le dernier conti-
nuait une conversation de sa grosse voix.
- Oui, j'ai vu son enfant crevé. Ah ! le pauvre bou-
gre, quelle fin !
Fagerolles lui donna un coup de coude ; et, tout
de suite, l'autre, ayant aperçu les deux camarades ,
ajouta :
Ah ! ce vieux Claude ! ... Comment va, hein ?...
Tu sais que je n'ai pas encore vu ton tableau. Mais
on m'a dit que c'était superbe.
- Superbe ! appuya Fagerolles.
Ensuite, il s'étonna .
L'ŒUVRE . 405

Vous avez mangé ici, quelle idée ! on y est si


mal ! ... Nous autres, nous revenons de chez Ledoyen .
Oh ! un monde, une bousculade, une gaieté ! ... Ap-
prochez donc votre table, que nous causions un peu .
On réunit les deux tables. Mais déjà des flatteurs ,
des solliciteurs relançaient le jeune maître triom-
phant. Trois amis se levèrent, le saluèrent bruyam-
ment de loin . Une dame tomba dans une contempla-
tion souriante, lorsque son mari le lui eut nommé à
l'oreille . Et le grand maigre, l'artiste mal placé qui
ne dérageait pas et le poursuivait depuis le matin,
quitta une table du fond où il se trouvait, accourut
de nouveau se plaindre, en exigeant la cimaise, im-
médiatement .
Eh ! fichez-moi la paix ! finit par crier Fagerol-
les, à bout d'amabilité et de patience .
Puis , lorsque l'autre s'en fut allé, en mâchonnant
de sourdes menaces :
C'est vrai , on a beau vouloir être obligeant, ils
vous rendraient enragés ! ... Tous sur la cimaise ! des
lieues de cimaise ! ... Ah ! quel métier que d'être
du jury ! On s'y casse les jambes et l'on n'y récolte
que des haines !
De son air accablé, Claude le regardait. Il sembla
s'éveiller un instant, il murmura d'une langue pâ-
teuse :

- Je t'ai écrit, je voulais aller te voir pour te re-


mercier... Bongrand m'a dit la peine que tu as eue...
Merci encore, n'est-ce pas ?
Mais Fagerolles, vivement, l'interrompit.
Que diable ! je devais bien ça à notre vieille
amitié ... C'est moi qui suis content de t'avoir fait ce
plaisir.
Et il avait cet embarras qui le reprenait toujours
406 LES ROUGON - MACQUART .

devant le maître inavoué de sa jeunesse, cette sorte


d'humilité invincible, en face de l'homme dont le
muet dédain suffisait en ce moment à gâter son
triomphe.
Ton tableau est très bien, ajouta Claude lente-
ment, pour être bon et courageux.
Ce simple éloge gonfla le cœur de Fagerolles
d'une émotion exagérée, irrésistible, montée il ne
savait d'où ; et le gaillard, sans foi, brûlé à toutes
les farces , répondit d'une voix tremblante':
Ah ! mon brave, ah ! tu es gentil de me dire ça !
Sandoz venait enfin d'obtenir deux tasses de café ,
et comme le garçon avait oublié le sucre, il dut se
contenter des morceaux laissés par une famille voi-
sine . Quelques tables se vidaient, mais la liberté
avait grandi , un rire de femme sonna si haut, que
toutes les têtes se retournèrent. On fumait, une
lente vapeur bleue s'exhalait au-dessus de la déban-
dade des nappes , tachées de vin, encombrées de
vaisselle grasse. Lorsque Fagerolles eut également
réussi à se faire apporter deux chartreuses, il se mit
à causer avec Sandoz, qu'il ménageait, devinant là
une force . Et Jory, alors, s'empara de Claude, rede-
venu morne et silencieux .
Dis donc, mon cher, je ne t'ai pas envoyé de
lettre, pour mon mariage ... Tu sais, à cause de notre
position, nous avons fait ça entre nous, sans per-
sonne... Mais, tout de même, j'aurais voulu te pré-
venir. Tu m'excuses , n'est-ce pas ?
Il se montra expansif, donna des détails , heureux
de vivre, dans la joie égoïste de se sentir gras et
victorieux, en face de ce pauvre diable vaincu. Tout
lui réussissait, disait-il. Il avait lâché la chronique,
flairant la nécessité d'installer sérieusement sa vie ;
L'ŒUVRE . 407

puis, il s'était haussé à la direction d'une grande


revue d'art ; et l'on assurait qu'il y touchait trente
mille francs par an, sans compter tout un obscur
trafic dans les ventes de collections . La rapacité bour-
geoise qu'il tenait de son père , cette hérédité du gain
qui l'avait jeté secrètement à des spéculations infi-
mes , dès les premiers sous gagnés, s'étalait aujour-
d'hui, finissait par faire de lui un terrible monsieur
saignant à blanc les artistes et les amateurs qui lui
tombaient sous la main .
Et c'était au milieu de cette fortune que Mathilde,
toute-puissante, venait de l'amener à la supplier en
pleurant d'être sa femme, ce qu'elle avait fièrement
refusé pendant six mois.
Lorsqu'on doit vivre ensemble, continuai ,
le mieux est encore de régler la situation . Hein ? toi
qui as passé par là, mon cher, tu en sais quelque
chose... Si je te disais qu'elle ne voulait pas, oui !
par crainte d'être mal jugée et de me faire du tort.
Oh ! une âme d'une grandeur, d'une délicatesse ! ...
Non, vois-tu, on n'a pas idée des qualités de cette
femme-là. Dévouée, toujours aux petits soins, éco-
nome, et fine, et de bon conseil ... Ah ! c'est une rude
chance que je l'aie rencontrée ! Je n'entreprends plus
rien sans elle, je la laisse aller, elle mène tout, ma
parole !
La vérité était que Mathilde avait achevé de le ré-
duire à une obéissance peureuse de petit garçon, que
la seule menace d'être privé de confiture rend sage.
Une épouse autoritaire, affamée de respect, dévorée
d'ambition et de lucre , s'était dégagée de l'ancienne
goule impudique. Elle ne le trompait même pas ,
d'une vertu aigre de femme honnête, en dehors des
pratiques d'autrefois , qu'elle avait gardées avec lui
408 LES ROUGON - MACQUART .

seul, pour en faire l'instrument conjugal de sa puis-


sance . On disait les avoir vus communier tous les
deux à Notre- Dame de Lorette . Ils s'embrassaient
devant le monde , ils s'appelaient de petits noms
tendres . Seulement, le soir, il devait raconter sa
journée, et si l'emploi d'une heure restait louche, s'il
ne rapportait pas jusqu'aux centimes des sommes
qu'il touchait, elle lui faisait passer une telle nuit, à
le menacer de maladies graves, à refroidir le lit de
ses refus dévots, que, chaque fois, il achetait plus
chèrement son pardon .

Alors , répéta Jory, se complaisant dans son


histoire , nous avons attendu la mort de mon père,
et je l'ai épousée .
Claude, l'esprit perdu jusque-là, hochant la tête
sans écouter, fut seulement frappé par la dernière
phrase.
Comment, tu l'as épousée ?... Mathilde !
Il mit dans cette exclamation son étonnement de
l'aventure , tous les souvenirs qui lui revenaient de la
boutique à Mahoudeau. Ce Jory, il l'entendait encore
parler d'elle en termes abominables, il se rappelait
ses confidences, un matin, sur un trottoir, des orgies
romantiques , des horreurs, au fond de l'herboriste-
rie empestée par l'odeur forte des aromates . Toute la
bande y avait passé, lui s'était montré plus insultant
que les autres, et il l'épousait ! Vraiment, un homme
était bête de mal parler d'une maîtresse , même de
la plus basse, car il ne savait jamais s'il ne l'épouse-
rait pas, un jour.
Eh ! oui , Mathilde, répondit l'autre souriant.
Va, ces vieilles maîtresses , ça fait encore les meilleu-
res femmes .
Il était plein de sérénité , la mémoire morte , sans
L'ŒUVRE. 409

une allusion, sans un embarras sous les regards des


camarades . Elle semblait venir d'ailleurs , il la leur
présentait, comme s'ils ne l'avaient pas connue aussi
bien que lui .
Sandoz , qui suivait d'une oreille la conversation,
très intéressé par ce beau cas, s'écria, quand ils se
turent :

- Hein? filons ... J'ai les jambes engourdies .


Mais, à ce moment, Irma Bécot parut et s'arrêta
devant le buffet. Elle était en beauté, les cheveux
dorés à neuf, dans son éclat truqué de courtisane
fauvė , descendue d'un vieux cadre de la Renaissance ;
et elle portait une tunique de brocart bleu pâle, sur
une jupe de satin couverte d'Alençon, d'une telle ri-
chesse, qu'une escorte de messieurs l'accompagnait.
Un instant, en apercevant Claude parmi les autres,
elle hésita, saisie d'une honte lâche, en face de ce
misérable mal vêtu, laid et méprisé. Puis, elle eut la
vaillance de son ancien caprice, ce fut à lui qu'elle
serra la main le premier, au milieu de tous ces
hommes corrects, arrondissant des yeux surpris .
Elle riait d'un air de tendresse , avec une amicale
moquerie qui pinçait un peu les coins de sa bouche.
Sans rancune, lui dit-elle gaiement.
Et ce mot , qu'ils furent les seuls à comprendre,
redoubla son rire . C'était toute leur histoire . Le
pauvre garçon qu'elle avait dû violenter, et qui n'y
avait pris aucun plaisir !
Déjà, Fagerolles payait les deux chartreuses et s'en
allait avec Irma, que Jory se décida également à
suivre. Claude les regarda s'éloigner tous les trois,
elle entre les deux hommes, marchant royalement
parmi la foule, très admirés , très salués.
On voit bien que Mathilde n'est pas là, dit sim
35
410 LES ROUGON - MACQUART.

plement Sandoz. Ah ! mes amis, quelle paire de


gifles en rentrant !
Lui-même demanda l'addition . Toutes les tables se
dégarnissaient, il n'y avait plus qu'un saccage d'os
et de croûtes . Deux garçons lavaient les marbres à
l'éponge , tandis qu'un autre , armé d'un râteau , grat-
tait le sable, trempé de crachats , sali de miettes . Et,
derrière la draperie de serge brune, c'était mainte-
nant le personnel qui déjeunait, des bruits de mâ-
choires , des rires empâtés, toute la mastication forte
d'un campement de bohémiens, en train de torcher
les marmites .
Claude et Sandoz firent le tour du jardin, et ils
découvrirent une figure de Mahoudeau , très mal
placée, dans un coin, près du vestibule de l'Est.
C'était enfin la Baigneuse debout, mais rapetissée
encore, à peine grande comme une fillette de dix ans,
et d'une élégance charmante, les cuisses fines, la
gorge toute petite, une hésitation exquise de bouton
naissant. Un parfum s'en dégageait, la grâce que
rien ne donne et qui fleurit où elle veut, la grâce
invincible , entêtée et vivace, repoussant quand
même de ces gros doigts d'ouvrier, qui s'ignoraient
au point de l'avoir si longtemps méconnue .
Sandoz ne put s'empêcher de sourire.
Et dire que ce gaillard a tout fait pour gåter son
alent ! ... S'il était mieux placé , il aurait un gros
succès .
Oui, un gros succès, répéta Claude. C'est très
joli.
Justement, ils aperçurent Mahoudeau, déjà sous
le vestibule, se dirigeant vers l'escalier. Ils l'appe-
lèrent, ils coururent, et tous trois restèrent à cau-
ser quelques minutes. La galerie du rez-de-chaussée
L'ŒUVRE . 411

s'étendait, vide, sablée, éclairée d'une clarté blafarde


par ses grandes fenêtres rondes ; et l'on aurait pu
se croire sous un pont de chemin de fer : de forts
piliers soutenaient les charpentes métalliques , un
froid de glace soufflait de haut, mouillant le sol, où
les pieds enfonçaient. Au loin, derrière un rideau
déchiré , s'alignaient des statues, les envois re-
fusés de la sculpture, les plâtres que les sculpteurs
pauvres ne retiraient même pas, une Morgue blême ,
d'un abandon lamentable. Mais ce qui surprenait, ce
qui faisait lever la tête, c'était le fracas continu, le
piétinement énormé du public sur le plancher des
salles . Là, on en était assourdi , cela roulait déme-
surément, comme si des trains interminables , lancés à
toute vapeur, avaient ébranlé sans fin les solives de fer.
Quand on l'eut complimenté, Mahoudeau dit à
Claude qu'il avait vainement cherché sa toile : au
fond de quel trou l'avait-on fourrée? Puis, il s'inquiéta
de Gagnière et de Dubuche, dans un attendrissement
du passé . Où étaient les Salons d'autrefois, lorsqu'on
y débarquait en bande, les courses rageuses à tra-
vers les salles, comme en pays ennemi, les violents
dédains de la sortie ensuite, les discussions qui en-
flaient les langues et vidaient les crânes ! Personne
ne voyait plus Dubuche. Deux ou trois fois par mois ,
Gagnière arrivait de Melun, effaré, pour un concert ;
et il se désintéressait tellement de la peinture, qu'il
n'était même pas venu au Salon, où il avait pourtant
son paysage ordinaire, le bord de Seine qu'il en-
voyait depuis quinze ans, d'un joli ton gris, con-
sciencieux et si discret, que le public ne l'avait ja-
mais remarqué.
J'allais monter, reprit Mahoudeau. Montez-vous
avec moi ?
412 LES ROUGON - MACQUART .

Claude, pâli d'un malaise, levait les yeux, à chaque


seconde . Ah ! ce grondement terrible, ce galop dévo-
rateur du monstre, dont il sentait la secousse jusque
dans ses membres !
Il tendit la main sans parler.
Tu nous quittes ? s'écria Sandoz . Fais encore
un tour avec nous, et nous partirons ensemble.
Puis, une pitié lui serra le cœur, en le voyant si
las . Il le sentait à bout de courage, désireux de soli-
tude, pris du besoin de fuir seul, pour cacher sa
blessure.
Alors , adieu, mon vieux... Demain, j'irai chez toi.
Claude, chancelant, poursuivi par la tempête d'en
haut, disparut derrière les massifs du jardin.
Et , deux heures plus tard, dans la salle de l'Est,
Sandoz, qui, après avoir perdu Mahoudeau, venait
de le retrouver avec Jory et Fagerolles , aperçut
Claude, debout devant sa toile, à la place même où
il l'avait rencontré la première fois. Le misérable ,
au moment de partir, était remonté là, malgré lui,
attiré, obsédé.
C'était l'étouffement embrasé de cinq heures , lors-
que la cohue, épuisée de tourner le long des salles ,
saisie du vertige des troupeaux lâchés dans un parc,
s'effare et s'écrase, sans trouver la sortie. Depuis le
petit froid du matin, la chaleur des corps, l'odeur
des haleines avaient alourdi l'air d'une vapeur rousse ;
et la poussière des parquets, volante, montait en
un fin brouillard, dans cette exhalaison de litière
humaine. Des gens s'emmenaient encore devant des
tableaux, dont les sujets seuls frappaient et retenaient
le public. On s'en allait, on revenait, on piétinait sans
fin . Les femmes surtout s'entétaient à ne pas lâcher
pied, à en être jusqu'au moment où les gardiens les
L'ŒUVRE . 413

pousseraient dehors, dès le premier coup de six


heures. De grosses dames s'étaientéchouées. D'autres,
n'ayant pas découvert le moindre petit coin pour
s'asseoir, s'appuyaient fortement sur leurs ombrelles ,
défaillantes , obstinées quand même. Tous les yeux,
inquiets et suppliants , guettaient les banquettes
chargées de monde. Et il n'y avait plus, flagellant
ces milliers de têtes, que ce dernier coup de la
fatigue, qui délabrait les jambes, tirait la face, rava-
geait le front de migraine, cette migraine spéciale
des Salons , faite de la cassure continuelle de la
nuque et de la danse aveuglante des couleurs.
Seuls, sur le pouf où ils se contaient déjà leurs
histoires , dès midi, les deux messieurs décorés cau-
saient toujours tranquillement, à cent lieues. Peut-
être y étaient- ils revenus, peut-être n'en avaient-ils
pas même bougé.
Et, comme ça, disait le gros, vous êtes entré,
en affectant de ne pas comprendre ?
Parfaitement, répondait le mince, je les ai re-
gardés et j'ai ôté mon chapeau... Hein ? c'était clair.
-

Étonnant ! vous êtes étonnant, mon cher ami !


Mais Claude n'entendait que les sourds battements
de son cœur, ne voyait que l'Enfant mort, en l'air,
près du plafond. Il ne le quittait pas des yeux, il su-
bissait la fascination qui le clouait là, en dehors de
son vouloir. La foule , dans sa nausée de lassitude ,
tournoyait autour de lui ; des pieds écrasaient les
siens, il était heurté, emporté ; et, comme une chose
inerte, il s'abandonnait, flottait, se retrouvait à la
même place, sans baisser la tête, ignorant ce qui se
passait en bas, ne vivant plus que là-haut, avec son
œuvre, son petit Jacques, enflé dans la mort. Deux
grosses larmes, immobiles entre ses paupières, l'em
35.
414 LES ROUGON - MACQUART .

pêchaient de bien voir. Il lui semblait que jamais il


n'aurait le temps de voir assez .
Alors, Sandoz, dans sa pitié profonde, feignit de
ne pas avoir aperçu son vieil ami, comme s'il eût
voulu le laisser seul, sur la tombe de sa vie manquée.
De nouveau , les camarades passaient en bande,
Fagerolles et Jory filaient en avant; et, justement, !
Mahoudeau lui ayant demandé où était le tableau de
Claude , Sandoz mentit, l'écarta, l'emmena . Tous s'en
allèrent .
Le soir, Christine n'obtint de Claude que des pa-
roles brèves : tout marchait bien, le public ne se
fâchait pas , le tableau faisait bon effet, un peu haut
peut-être . Et, malgré cette tranquillité froide, il était
si étrange, qu'elle fut prise de peur.
Après le dîner, comme elle revenait de porter des
assiettes à la cuisine , elle ne le trouva plus devant
la table . Il avait ouvert une fenêtre qui donnait sur
un terrain vague, il était là, tellement penché, qu'elle
ne le voyait pas. Puis, terrifiée, elle se précipita, elle
le tira violemment par son veston.
Claude ! Claude ! que fais-tu ?
Il s'était retourné, d'une pâleur de linge, les yeux
fous.
Je regarde.
Mais elle ferma la fenêtre de ses mains tremblantes ,
et elle en garda une telle angoisse, qu'elle ne dor-
mait plus la nuit.
XI

Dès le lendemain, Claude s'était remis au travail,


et les jours s'écoulèrent, l'été se passa, dans une
tranquillité lourde. Il avait trouvé une besogne, des
petits tableaux de fleurs pour l'Angleterre, dont l'ar-
gent suffisait au pain quotidien. Toutes ses heures
disponibles étaient de nouveau consacrées à sa
grande toile : il n'y montrait plus les mêmes éclats
de colère, il semblait se résigner à ce labeur éternel,
l'air calme, d'une application entêtée et sans espoir.
Mais ses yeux restaient fous, on y voyait comme
une mort de la lumière, quand ils se fixaient sur
l'œuvre manquée de sa vie .
Vers cette époque , Sandoz , lui aussi , eut un
grand chagrin. Sa mère mourut, toute son existence
fut bouleversée , cette existence à trois , si intime , où
ne pénétraient que quelques amis Il avait pris en
haine le pavillon de la rue Nollet . D'ailleurs , un brus-
que succès s'était déclaré, dans la vente jusque-là
pénible de ses livres ; et le ménage, comblé de cette
richesse , venait de louer rue de Londres un vaste
appartement, dont l'installation l'occupa pendant
416 LES ROUGON - MACQUART .

des mois. Son deuil avait encore rapproché Sandoz


de Claude , dans un dégoût commun des choses. Après
le coup terrible du Salon, il s'était inquiété de son
vieux camarade, devinant en lui une cassure irrépa-
rable , quelque plaie par où la vie coulait, invisible .
Puis, à le voir si froid, si sage, il avait fini par se
rassurer un peu .
Souvent, Sandoz montait rue Tourlaque, et quand
il lui arrivait de n'y rencontrer que Christine , il la
questionnait, comprenant qu'elle aussi vivait dans
l'effroi d'un malheur, dont elle ne parlait jamais .
Elle avait la face tourmentée , les tressaillements
nerveux d'une mère qui veille son enfant et qui
tremble de voir la mort entrer, au moindre bruit.
Un matin de juillet, il lui demanda :
Eh bien ! vous êtes contente ? Claude est tran-
quille, il travaille bien.
Elle jeta vers le tableau son regard accoutumé ,
un regard oblique de terreur et de haine.
- Oui, oui, il travaille... Il veut tout finir, avant
de se remettre à la femme ...
Et , sans avouer la crainte qui l'obsédait , elle
ajouta plus bas :
Mais ses yeux, avez-vous remarqué ses yeux ?...
Il a toujours ses mauvais yeux. Moi, je sais bien
qu'il ment, avec son air de ne pas se fâcher... Je vous
en prie, venez le prendre, emmenez-le pour le dis-
traire. Il n'a plus que vous , aidez-moi, aidez-moi !
Dès lors , Sandoz inventa des motifs de promenade,
arriva dès le matin chez Claude et l'enleva de force
au travail . Presque toujours, il fallait l'arracher de
son échelle, où il restait assis, même quand il ne
peignait pas . Des lassitudes l'arrêtaient, une torpeur
qui l'engourdissait pendant de longues minutes, sans
L'ŒUVRE . 417

qu'il donnât un coup de pinceau. A ces moments


de contemplation muette, son regard revenait avec
une ferveur religieuse sur la figure de femme, à la-
quelle il ne touchait plus : c'était comme le désir
hésitant d'une volupté mortelle, l'infinie tendresse
et l'effroi sacré d'un amour qu'il se refusait, dans la
certitude d'y laisser la vie. Puis, il se remettait aux
autres figures , aux fonds du tableau, la sachant tou-
jours là pourtant, l'œil vacillant lorsqu'il la rencon-
trait, seulement maître de son vertige, tant qu'il ne
retournerait point à sa chair et qu'elle ne referme-
rait pas les bras sur lui.
Unsoir, Christine, qui était reçue maintenant chez
Sandoz, et qui ne manquait plus un jeudi, dans l'es-
pérance de voir s'y égayer son grand enfant malade
d'artiste, prit à part le maître de la maison, en le
suppliant de tomber le lendemain chez eux. Et, le
lendemain , Sandoz, ayant justement des notes à
*chercher pour un roman, de l'autre côté de la butte
Montmartre , alla violenter Claude, l'emporta, le dé-
baucha jusqu'à la nuit.
Ce jour-là ,comme ils étaient descendus à la porte
de Clignancourt, où se tenait une fête perpétuelle,
des chevaux de bois, des tirs, des guinguettes, ils
eurent la stupeur de se trouver brusquement en
face de Chaîne , trônant au milieu d'une vaste et riche
baraque. C'était une sorte de chapelle très ornée :
quatre jeux de tournevire s'y alignaient, des ronds
chargés de porcelaines , de verreries, de bibelots dont'
le vernis et les dorures luisaient dans un éclair, avec
des tintements d'harmonica, quand la main d'un
joueur lançait le plateau , qui grinçait contre la
plume ; même un lapin vivant, le gros lot, noué de
faveurs roses , valsait, tournait sans fin, ivre d'épou-
418 LES ROUGON - MACQUART .

vante . Et ces richesses s'encadraient dans des ten-


tures rouges , des lambrequins , des rideaux , entre
lesquels , au fond de la boutique , comme au saint des
saints d'un tabernacle , on voyait pendus trois ta-
bleaux , les trois chefs-d'œuvre de Chaîne, qui le
suivaient de foire en foire, d'un bout à l'autre de
Paris : la Femme adultère au centre, la copie du
Mantegna à gauche , le poêle de Mahoudeau à droite.
Le soir, quand les lampes à pétrole flambaient, que
les tournevires ronflaient et rayonnaient comme des
astres , rien n'était plus beau que ces peintures, dans
la pourpre saignante des étoffes ; et le peuple béant
s'attroupait .
Une pareille vue arracha une exclamation à Claude.
Ah ! mon Dieu ! ... Mais elles sont très bien, ces
toiles ! elles étaient faites pour ça.
Le Mantegna surtout, d'une sécheresse si naïve,
avait l'air d'une image d'Épinal décolorée, clouée là
pour le plaisir des gens simples ; tandis que le poêle
minutieux et de guingois, en pendant avec le Christ
de pain d'épices , prenait une gaieté inattendue .
Mais Chaîne , qui venait d'apercevoir les deux
amis , leur tendit la main , comme s'il les avait quittés
la veille. Il était calme , sans orgueil ni honte de sa
boutique, et il n'avait pas vieilli, toujours en cuir, le
nez complètement disparu entre les deux joues, la
bouche empâtée de silence, enfoncée dans la barbe .
Hein ? on se retrouve ! dit gaiement Sandoz. Vous
savez qu'ils font rudement de l'effet, vos tableaux.
Ce farceur ! ajouta Claude, il a son petit Salon
à lui tout seul. C'est très malin, ça !
La face de Chaîne resplendit, et il lâcha son mot :
Bien sûr !
Puis, dans le réveil de son orgueil d'artiste, lui
L'ŒUVRE . 419

dont on ne tirait guère que des grognements, il pro-


nonça toute une phrase.
Ah! bien sûr que si j'avais eu de l'argent comme
vous, je serais arrivé comme vous, tout de même .
C'était sa conviction . Jamais il n'avait mis son ta-
lent en doute, il lâchait simplement la partie , parce
qu'elle ne nourrissait pas son homme. Au Louvre,
devant les chefs-d'œuvre, il était uniquement per-
suadé qu'il fallait du temps.
Allez , reprit Claude redevenu sombre , n'ayez
point de regrets, vous seul avez réussi... Ça marche,
n'est-ce pas ? le commerce.
Mais Chaîne mâchonna des paroles amères. Non,
non, rien ne marchait, pas même les tournevires . Le
peuple ne jouait plus, tout l'argent filait chez les
marchands de vin . On avait beau acheter des rebuts
et donner le coup de paume sur la table, pour que
la plume ne s'arrêtât pas aux gros lots : c'était à peine
s'il y avait désormais de l'eau à boire. Puis, comme
du monde s'était approché, il s'interrompit, il cria
d'une grosse voix que les deux autres ne lui connais-
saient point, et qui les stupéfia .
- Voyez, voyez le jeu ! ... A tous les coups l'on
gagne !
Un ouvrier, qui avait dans ses bras une petite fille
souffreteuse , aux grands yeux avides, lui fit jouer
deux coups . Les plateaux grinçaient, les bibelots
dansaient dans un éblouissement, le lapin en vie
tournait, tournait, les oreilles rabattues, si rapide,
qu'il s'effaçait et n'était plus qu'un cercle blanchâtre .
Il y eut une forte émotion, la fillette avait failli le
gagner.
Alors , après avoir serré la main de Chaîne encore
tremblant, les deux amis s'éloignèrent.
420 LES ROUGON - MACQUART .

Il est heureux, dit Claude au bout d'une cin-


quantaine de pas, faits en silence .
Lui ! s'écria Sandoz, il croit qu'il a raté l'Insti-
tut, et il en meurt !
A quelque temps de là, vers le milieu d'août, San-
doz imagina la distraction d'un vrai voyage, toute une
partie qui devait leur prendre une journée entière .
Il avait rencontré Dubuche, un Dubuche ravagé,
morne , qui s'était montré plaintif et affectueux, re-
muant le passé, invitant ses deux vieux camarades à
déjeuner à la Richaudière, où il se trouvait seul
pour quinze jours encore, avec ses deux enfants. Pour-
quoi n'irait- on pas le surprendre, puisqu'il semblait
si désireux de renouer ? Mais Sandoz répétait en vain
qu'il lui avait fait jurer d'amener Claude, celui-ci re-
fusait obstinément, comme s'il était saisi de peur, à
l'idée de revoir Bennecourt, la Seine, les îles , toute
cette campagne où des années heureuses étaient dé-
funtes et ensevelies . Il fallut que Christine s'en mêlât,
et il finit par céder, plein de répugnance. Justement,
la veille du jour convenu, il avait travaillé très tard à
son tableau, repris de fièvre. Aussi, le matin, un di-
manche, dévoré de l'envie de peindre, s'en alla-t-il
avec peine, dans une sorte d'arrachement doulou-
reux. A quoi bon retourner là- bas ? C'était mort, ça
n'existait plus . Rien n'existait que Paris, et encore,
dans Paris, il n'existait qu'un horizon, la pointe de
la Cité, cette vision qui le hantait toujours et partout,
ce coin unique où il laissait son cœur.
Dans le wagon, Sandoz, en le voyant nerveux, les
yeux à la portière, comme s'il eût quitté pour des
années la ville peu à peu décrue et noyée de vapeurs,
s'efforça de l'occuper et lui conta ce qu'il savait de
la situation vraie de Dubuche. D'abord, le père Mar-
L'ŒUVRE . 421

gaillan, glorieux de son gendre médaillé, l'avait pro-


mené, présenté en tous lieux, à titre d'associé et de
successeur. En voilà un qui allait mener les affaires
rondement, construire moins cher et plus beau, car
le gaillard avait pâli sur les livres ! Mais la première
idée de Dubuche fut déplorable : il inventa un four
à briques et l'installa en Bourgogne , sur des terrains
à son beau-père , dans des conditions si désastreuses ,
d'après un plan si défectueux, que la tentative se
solda par une perte sèche de deux cent mille francs .
Il se rabattit alors sur les constructions, où il pré-
tendait vouloir appliquer des vues personnelles , un
ensemble très mûri, qui renouvellerait l'art de bâtir.
C'étaient les anciennes théories qu'il tenait des cama-
rades révolutionnaires de sa jeunesse, tout ce qu'il
avait promis de réaliser quand il serait libre, mais
mal digéré, appliqué hors de propos, avec la lourdeur
du bon élève sans flamme créatrice : les décorations
de terres cuites et de faïences, les grands dégagements
vitrés , surtout l'emploi du fer, les solives de fer, les
escaliers de fer, les combles de fer ; et, comme ces
matériaux augmentent les frais, il avait de nouveau
abouti à une catastrophe, d'autant plus qu'il était un
administrateur pitoyable et qu'il perdait la tête de-
puis sa fortune, épaissi encore par l'argent, gâté, dé-
sorienté, ne retrouvant même pas son application au
travail . Cette fois, le père Marguillan se fâcha, lui qui,
depuis trente ans, achetait les terrains, bâtissait, re-
vendait, en établissant d'un coup d'œil les devis des
maisons de rapport : tant de mètres de construc-
tion, à tant le mètre, devant donner tant d'apparte-
ments , à tant de loyer. Qui est-ce qui lui avait fichu
un gaillard qui se trompait sur la chaux, la brique,
la meulière , qui mettait du chêne où le sapin devait
36
422 LES ROUGON - MACQUART .

suffire, qui ne se résignait pas à couper un étage,


comme un pain bénit, en autant de petits carrés qu'il
le fallait ! Non, non, pas de ça ! il se révoltait contre
l'art, après avoir eu l'ambition d'en introduire un
peu dans sa routine , pour satisfaire un vieux tour-
ment d'ignorant. Et, dès lors , les choses allèrent de
mal en pis, des querelles terribles éclatèrent entre le
gendre et le beau-père, l'un dédaigneux, se retran-
chant derrière sa science, l'autre criant que le dernier
des manœuvres, décidément, en savait davantage
qu'un architecte . Les millions périclitaient. Margail-
lan , un beau jour, jeta Dubuche à la porte de ses bu-
reaux, en lui défendant d'y remettre les pieds, puis-
qu'il n'était pas même bon à conduire un chantier
A
de quatre hommes. Un désastre, une faillite lamen-
table, la banqueroute de l'École devant un maçon !
Claude , qui s'était mis à écouter, demanda :
Alors , que fait-il, maintenant ?
Je ne sais pas, rien sans doute, répondit San-
doz . Il m'a dit que la santé de ses enfants l'inquiétait
et qu'il les soignait .
Madame Margaillan, cette femme pâle, en lame de
couteau, était morte phtisique ; et c'était le mal héré-
ditaire, la dégénérescence , car sa fille, Régine, tous-
sait elle -même depuis son mariage. En ce moment,
elle faisait une cure aux eaux du Mont-Dore, où elle
n'avait point osé emmemer ses enfants, qui s'étaient
trouvés très mal , l'année précédente, d'une saison
dans cet air trop vif pour leur débilité . Cela expli-
quait l'éparpillement de la famille : la mère là-bas ,
avec une seule femme de chambre ; le grand- père à
Paris , où il avait repris ses grands travaux, se battant
au milieu de ses quatre cents ouvriers , accablant de
son mépris les paresseux et les incapables ; et le père
L'ŒUVRE . 423

réfugié à la Richaudière, commis à la garde de sa fille


et de son fils, interné là, dès la première lutte, ainsi
qu'un invalide de la vie . Dans un instant d'expansion,
Dubuche avait même laissé entendre que, sa femme
ayant failli mourir à ses secondes couches , et s'éva-
nouissant d'ailleurs au moindre contact trop vif, il
s'était fait un devoir de cesser tous rapports conju-
gaux avec elle. Pas même cette récréation .
Un beau mariage, dit simplement Sandoz , pour
conclure .
Il était dix heures, quand les deux amis sonnèrent
à la grille de la Richaudière. La propriété, qu'ils ne
connaissaient point, les émerveilla : une futaie su-
perbe, un jardin français avec des rampes et des
perrons qui se déroulaient royalement, trois serres
immenses , surtout une cascade colossale, une folie
de rocs rapportés, de ciment et de conduites d'eau,
où le propriétaire avait englouti une fortune, par
une vanité d'ancien gâcheur de plâtre. Et ce quiles
frappa plus encore, ce fut le désert mélancolique de
ce domaine , les avenues ratissées, sans une trace de
pas, les lointains vides que traversaient les rares
silhouettes des jardiniers, la maison morte dont
toutes les fenêtres étaient closes, sauf deux, entre-
bâillées à peine.
Pourtant, un valet de chambre, qui s'était décidé
à paraître, les interrogea ; et, quand il sut qu'ils ve-
naient pour monsieur, il se montra insolent, il ré-
pondit que monsieur était derrière la maison, au
gymnase. Puis, il rentra.
Sandoz et Claude suivirent une allée, débouchèrent
en face d'une pelouse, et ce qu'ils virent, les arrêta
un instant. Dubuche, debout devant un trapèze, le-
vait les bras, pour y maintenir son fils Gaston, un
424 LES ROUGON - MACQUART.

pauvre être malingre, qui avait, à dix ans, les petits


membres mous de la première enfance ; tandis que,
assise dans une voiture, la fillette, Alice, attendait
son tour, venue avant terme celle-là, si mal finie,
qu'elle ne marchait pas encore, à six ans . Le père ,
absorbé, continua d'exercer les membres grêles du
petit garçon, le balança, tâcha vainement de le faire
se hausser sur les poignets ; puis, comme ce léger
effort avait suffi pour le mettre en sueur, il l'em-
porta et le roula dans une couverture : tout cela en
silence , isolé sous le ciel large, d'une pitié navrée au
milieu de ce beau parc. Mais, en se relevant, il aperçut
les deux amis .
Comment ! c'est vous ! ... Un dimanche , et sans
m'avoir prévenu !
Il avait eu un geste désolé, il expliqua tout de suite
que, le dimanche, la femme de chambre, la seule
femme à qui il osât confier les enfants, allait à Paris ,
et que, dès lors, il lui était impossible de quitter
Alice et Gaston une minute .
Je parie que vous veniez déjeuner ?
Sur un regard suppliant de Claude, Sandoz se hâta
de répondre :
Non, non. Justement, nous ne pouvions que te
serrer la main... Claude a dû se rendre dans le pays ,
pour des affaires. Tu sais, il a vécu à Bennecourt. Et,
comme je l'ai accompagné, nous avons eu l'idée de
pousserjusqu'ici. Mais on nous attend, ne te dérange
pas.
Alors, Dubuche, soulagé, affecta de les retenir . Ils
avaient bien une heure, que diable ! Et tous trois
causèrent . Claude le regardait, étonné de le retrou-
ver si vieux : le visage bouffi s'était ridé, d'un jaune
veiné de rouge, comme si la bile avait éclaboussé la
L'ŒUVRE . 425

peau ; tandis que les cheveux et les moustaches gri-


sonnaient déjà. En outre, le corps semblait s'être
tassé, une lassitude amère appesantissait chaque
geste. Les défaites de l'argent étaient donc aussi
lourdes que celles de l'art ? La voix, le regard, tout
chez ce vaincu disait la dépendance honteuse où il
devait vivre , la faillite de son avenir qu'on lui jetait
à la face, la continuelle accusation d'avoir mis au
contrat un talent qu'il n'avait point, l'argent de la
famille qu'il volait aujourd'hui, ce qu'il mangeait,
les vêtements qu'il portait, les sous de poche qu'il
lui fallait, la continuelle aumône enfin qu'on lui fai-
sait, comme à un vulgaire filou dont on ne pouvait se
débarrasser .

- Attendez-moi, reprit Dubuche, j'en ai encore


pour cinq minutes avec l'un de mes pauvres mimis,
et nous rentrons .
7

Doucement, avec des précautions infinies de mère,


il tira la petite Alice de la voiture, la souleva jus-
qu'au trapèze ; et là, en bégayant des chatteries, en
lui faisant risette, il l'encouragea, la laissa deux mi-
nutes accrochée , pour développer ses muscles ; mais
il restait les bras ouverts, à suivre chaque mouve-
ment, dans la crainte de la voir se briser, si elle lâ-
chait de fatigue ses frêles mains de cire. Elle ne
disait rien, elle avait de grands yeux pâles, obéis-
sante pourtant malgré sa terreur de cet exercice,
d'une telle légèreté pitoyable, qu'elle ne tendait pas
les cordes, pareille à un de ces petits oiseaux étiques
qui tombent des branches, sans les plier.
A ce moment, Dubuche, ayant jeté un coup d'œil
sur Gaston, s'affola, en remarquant que la couver-
ture avait glissé et que les jambes de l'enfant se
trouvaient découvertes .
36.
426 LES ROUGON - MACQUART .

Mon Dieu ! mon Dieu ! le voilà qui va prendre


froid, dans cette herbe ! Et moi qui ne puis bouger ! ..
Gaston, mon mimi ! Tous les jours, c'est la même
chose : tu attends que je sois occupé avec ta sœur ...
Sandoz, recouvre-le, de grâce ! ... Ah ! merci, rabats
encore la couverture, n'aie pas peur !
C'était ça que son beau mariage avait fait de la
chair de sa chair, c'étaient ces deux êtres inachevés ,
vacillants, que le moindre souffle du ciel menaçait de
tuer comme des mouches. De la fortune épousée , il
ne lui restait que ça, le continuel chagrin de voir son
sang se gâter et s'endolorir, dans ce fils , dans cette
fille lamentables, qui allaient pourrir sa race, tombée
à la déchéance dernière de la scrofule et de la phti-
sie. Et, chez ce gros garçon égoïste, un père s'était
révélé, admirable, un cœur enflammé d'une passion
unique . Il n'avait plus que la volonté de faire vivre
ses enfants, il luttait heure par heure, les sauvait
chaque matin, avec l'effroi de les perdre chaque soir .
Maintenant, eux seuls existaient, au milieu de son
existence finie, dans l'amertume des reproches in-
sultants de son beau-père, des jours maussades et
des nuits glacées que lui apportait sa triste femme ;
et il s'acharnait, il achevait de les mettre au monde,
par un continuel miracle de tendresse .
Là, mon mimi , c'est assez, n'est-ce pas ? Tu
-

verras comme tu deviendras grande et belle !


Il replaça Alice dans la voiture, il prit Gaston, tou-
jours enveloppé, sur l'un de ses bras ; et, comme ses
amis voulaient l'aider, il refusa, il se mit à pousser
la petite fille de sa main restée libre .
Merci, j'ai l'habitude. Ah ! les pauvres mignons ,
ils ne sont pas lourds... Et puis, avec les domes-
tiques, on n'est jamais sûr.
L'ŒUVRE . 427

En entrantdans la maison, Sandoz et Claude revirent


le valet de chambre qui s'était montré insolent ; et
ils s'aperçurent que Dubuche tremblait devant lui .
L'office et l'antichambre, épousant les mépris du
beau-père qui payait, traitait le mari de madame en
mendiant toléré par charité. A chaque chemise qu'on
lui préparait , à chaque morceau de pain qu'il osait
redemander, il sentait l'aumône dans le geste impoli
des domestiques .
Eh bien ! adieu, nous te laissons, dit Sandoz qui
souffrait .
Non , non , attendez un moment ... Les enfants
vont déjeuner, et je vous accompagnerai avec eux.
Il faut qu'ils fassent leur promenade.
Chaque journée était ainsi réglée heure par heure .
Le matin, la douche, le bain, la séance de gymnas-
tique, puis le déjeuner, qui était toute une affaire,
car il leur fallait une nourriture spéciale, discutée,
pesée, et l'on allait jusqu'à faire tiédir leur eau rou-
gie, de crainte qu'une goutte trop fraîche ne leur
donnât un rhume. Ce jour-là, ils eurent un jaune
d'œuf délayé dans du bouillon, et une noix de cô-
telette, que le père leur coupa en tout petits mor-
ceaux. Ensuite, venait la promenade, avant la sieste.
Sandoz et Claude se retrouvèrent dehors, le long
des larges avenues, avec Dubuche, qui poussait de
nouveau la voiture d'Alice ; tandis que Gaston, à pré-
sent, marchait près de lui. On causa de la propriété,
en se dirigeant vers la grille. Le maître jetait sur le
vaste parc des yeux timides et inquiets, comme s'il
ne se fût pas senti chez lui. Du reste, il ne savait
rien , il ne s'occupait de rien. Il semblait avoir oublié
jusqu'à son métier d'architecte qu'on l'accusait de
ne pas connaître, dévoyé , anéanti d'oisiveté.
428 LES ROUGON - MACQUART .

Et tes parents, comment vont-ils ? demanda


Sandoz .
Une flamme ralluma les yeux éteints de Dubuche.
Oh! mes parents, ils sont heureux. Je leur ai
acheté une petite maison, où ils mangent la rente
que j'ai fait mettre au contrat... N'est-ce pas ? ma-
man avait assez avancé pour mon instruction, il fal-
lait bien tout rendre, comme je l'avais promis ... Ça,
je peux le dire, mes parents n'ont pas de reproches à
m'adresser.

On était arrivé à la grille, on stationna quelques


minutes. Enfin, il serra de son air brisé les mains de
ses vieux camarades ; puis, gardant un instant celle
de Claude, il conclut, dans une simple constatation ,
où il n'y avait même pas de colère :
Adieu, tâche de t'en sortir... Moi, j'ai raté ma
vie.
Et ils le virent s'en retourner, poussant Alice , sou-
tenant les pas déjà trébuchants de Gaston , lui-même
avec le dos voûté et la marche lourde d'un vieillard .
Une heure sonnait, tous deux se hâtèrent de des-
cendre vers Bennecourt , attristés , affamés . Mais
d'autres mélancolies les y attendaient, un vent meur-
trier avait passé là : les Faucheur, le mari, la femme,
le père Poirette, étaient morts ; et l'auberge, tombée
aux mains de cette oie de Mélie , devenait répu-
gnante de saleté et de grossièreté. On leur y servit
un déjeuner abominable, des cheveux dans l'ome-
lette, des côtelettes sentant le suint, au milieu de
la salle grande ouverte à la pestilence du trou à fu-
mier, tellement remplie de mouches, que les tables
en étaient noires. La chaleur de la brûlante après-
midi d'août entrait avec la puanteur, ils n'eurent pas
le courage de commander du café, ils se sauvèrent.
L'ŒUVRE . 429

Et toi qui célébrais les omelettes de la mère


Faucheur ! dit Sandoz . Une maison finie ... Nous fai-
sons un tour, n'est-ce pas ?
Claude allait refuser. Depuis le matin, il n'avait
qu'une hâte, marcher plus vite, comme si chaque
pas abrégeait la corvée et le ramenait vers Paris .
Son cœur, sa tête , son étre entier était resté là-bas .
Il ne regardait ni à droite , ni à gauche, filant sans
rien distinguer des champs ni des arbres, n'ayant au
crâne que son idée fixe, dans une hallucination telle ,
que, par moments , la pointe de la Cité lui semblait
se dresser et l'appeler du milieu des vastes chaumes .
Pourtant, la proposition de Sandoz éveillait en lui
des souvenirs ; et, une mollesse l'envahissant, il ré-
pondit :
- Oui , c'est ça, allons voir.
Mais , à mesure qu'il avançait le long de la berge,
il se révoltait de douleur. C'était à peine s'il recon-
naissait le pays. On avait construit un pont pour
relier Bonnières à Bennecourt : un pont, grand Dieu !
à la place de ce vieux bac craquant sur sa chaîne , et
dont la note noire, coupant le courant, était si in-
téressante ! En outre, le barrage établi en aval , à
Port-Villez , ayant remonté le niveau de la rivière, la
plupart des îles se trouvaient submergées, les petits
bras s'élargissaient. Plus de jolis coins, plus de ruel-
les mouvantes où se perdre, un désastre à étrangler
tous les ingénieurs de la marine !
Tiens ! ce bouquet de saules qui émergent
encore, à gauche, c'était le Barreux, l'île où nous
allions causer dans l'herbe, tu te souviens ? ... Ah !
les misérables !
Sandoz , qui ne pouvait voir couper un arbre sans
montrer le poing au bûcheron, pâlissait de la même
430 LES ROUGON - MACQUART .

colère , exaspéré qu'on se fût permis d'abîmer la


nature .

Puis , Claude, lorsqu'il s'approcha de son ancienne


demeure , devint muet, les dents serrées. On avait
vendu la maison à des bourgeois, il y avait main-
tenant une grille, à laquelle il colla son visage . Les
rosiers étaient morts , les abricotiers étaient morts ,
le jardin très propre , avec ses petites allées , ses
carrés de fleurs et de légumes entourés de buis, se
reflétait dans une grosse boule de verre étamé, po-
sée sur un pied , au beau milieu ; et la maison,
badigeonnée à neuf, peinturlurée aux angles et aux
encadrements en fausses pierres de taille , avait un
endimanchement gauche de rustre parvenu, qui en-
ragea le peintre. Non, non, il ne restait là rien de
lui, rien de Christine, rien de leur grand amour_de
jeunesse ! Il voulut voir encore, il monta derrière
l'habitation , chercha le petit bois de chênes, ce trou
de verdure où ils avaient laissé le vivant frisson
de leur première étreinte ; mais le petit bois était
mort , mort avec le reste, abattu, vendu, brûlé. Alors,
il eut un geste de malédiction, il jeta son chagrin à
toute cette campagne, si changée , où il ne retrouvait
pas un vestige de leur existence. Quelques années
suffisaient donc pour effacer la place où l'on avait
travaillé, joui et souffert ? A quoi bon cette agitation
vaine, si le vent, derrière l'homme qui marche , ba-
laye et emporte la trace de ses pas ? Il l'avait bien
senti qu'il n'aurait point dû revenir, car le passé
n'était que le cimetière de nos illusions, on s'y bri-
sait les pieds contre des tombes .
Allons -nous-en ! cria-t-il , allons-nous-en vite !
C'est stupide, de se crever ainsi le cœur !
Sur le nouveau pont, Sandoz tenta de le calmer,
L'ŒUVRE . 431

en lui faisant voir un motif qui n'existait pas autre-


fois , la coulée de la Seine élargie, roulant à pleins
bords , dans une lenteur superbe. Mais cette eau
n'intéressait plus Claude. Il fit une seule réflexion :
c'était la même eau qui, en traversant Paris , avait
ruisselé contre les vieux quais de la Cité ; et elle le
toucha dès lors, il se pencha un instant, il crut y
apercevoir des reflets glorieux, les tours de Notre-
Dame et l'aiguille de la Sainte- Chapelle , que le cou-
rant emportait à la mer.
Les deux amis manquèrent le train de trois heures .
Ce fut un supplice que de passer deux grandes heures
encore, dans ce pays si lourd à leurs épaules. Heu-
reusement, ils avaient prévenu chez eux qu'ils ren-
treraient par un train de nuit, si on les retenait .
Aussi résolurent-ils de dîner en garçons, dans un
restaurant de la place du Havre, pour tâcher de se
remettre, en causant au dessert, comme jadis . Huit
heures allaient sonner, lorsqu'ils s'attablèrent .
Claude, au sortir de la gare, les pieds sur le pavé
de Paris , avait cessé de s'agiter nerveusement, en
homme qui se retrouvait enfin chez lui. Et il écoutait,
de l'air froid et absorbé qu'il gardait maintenant, les
paroles bavardes dont Sandoz essayait de l'égayer.
Celui-ci le traitait comme une maîtresse qu'il aurait
voulu étourdir : des plats fins et épicés, des vins qui
grisent. Mais la gaieté restait rebelle, Sandoz lui-
même finit par s'assombrir . Cette campagne ingrate ,
ce Bennecourt tant chéri et oublieux, dans lequel
ils n'avaient pas rencontré une pierre qui eût con-
servé leur souvenir, ébranlait en lui tous ses espoirs
d'immortalité. Si les choses, qui ont l'éternité, ou-
bliaient si vite, est- ce qu'on pouvait compter une
heure sur la mémoire des hommes ?
432 LES ROUGON - MACQUART .

- Vois-tu, mon vieux, c'est ce qui me donne des


sueurs froides , parfois ... As-tu jamais songé à cela,
toi, que la postérité n'est peut-être pas l'impeccable
justicière que nous rêvons ? On se console d'être inju-
rié, d'être nié, on compte sur l'équité des siècles à
venir, on est comme le fidèle qui supporte l'abomi-
nation de cette terre, dans la ferme croyance à une
autre vie , où chacun sera traité selon ses mérites . Et
s'il n'y avait pas plus de paradis pour l'artiste que
pour le catholique, siles générations futures se trom-
paient comme les contemporains, continuaient le
malentendu, préféraient aux œuvres fortes les petites
bêtises aimables ! ... Ah ! quelle duperie, hein ? quelle
existence de forçat, cloué au travail, pour une chi-
mère ! ... Remarque que c'est bien possible , après
tout. Il y a des admirations consacrées dont je ne
donnerais pas deux liards. Par exemple, l'enseigne-
ment classique a tout déformé, nous a imposé comme
génies des gaillards corrects et faciles, auxquels on
peut préférer les tempéraments libres, de produc-
tion inégale, connus des seuls lettrés. L'immortalité
ne serait donc qu'à la moyenne bourgeoise , à ceux
qu'on nous entre violemment dans le crâne, quand
nous n'avons pas encore la force de nous défendre...
Non, non, il ne faut pas se dire ces choses , j'en fris-
sonne , moi ! Est-ce que je garderais le courage de
ma besogne, est-ce que je resterais debout sous les
huées, si je n'avais plus l'illusion consolante que je
serai aimé un jour !
Claude l'avait écouté, de son air d'accablement .
Puis, il eut un geste d'amère indifférence .
Bah ! qu'est-ce que ça fiche ? il n'y a rien ...
Nous sommes plus fous encore que les imbéciles qui
se tuent pour une femme. Quand la terre claquera
L'ŒUVRE . 33

dans l'espace comme une noix sèche, nos œuvres


n'ajouteront pas un atome à sa poussière .
Ça, c'est bien vrai, conclut Sandoz très pâle . Ą
quoi bon vouloir combler le néant? ... Et dire que
nous le savons , et que notre orgueil s'acharne !
Ils quittèrent le restaurant, vaguèrent dans les
rues , s'échouèrent de nouveau au fond d'un café.
Ils philosophaient, ils en étaient venus aux souve-
nirs de leur enfance, ce qui achevait de leur noyer
le cœur de tristesse. Une heure du matin sonnait,
quand ils se décidèrent à rentrer chez eux .
Mais Sandoz parla d'accompagner Claude jusqu'à
la rue Tourlaque. La nuit d'août était superbe,
chaude , criblée d'étoiles . Et, comme ils faisaient un
détour, remontant par le quartier de l'Europe, ils
passèrent devant l'ancien café Baudequin , sur le bou-
levard des Batignolles. Le propriétaire avait changé
trois fois ; la salle n'était plus la même, repeinte,
disposée autrement, avec deux billards à droite ; et
les couches de consommateurs s'y étaient succédé,
les unes recouvrant les autres, si bien que les an-
ciennes avaient disparu comme des peuples ense-
velis . Pourtant la curiosité, l'émotion de toutes les
choses mortes qu'ils venaient de remuer ensemble ,
leur firent traverser le boulevard, pour jeter un coup
d'œil dans le café, par la porte grande ouverte. Ils
voulaient revoir leur table d'autrefois, au fond, à
gauche.
Oh ! regarde ! dit Sandoz, stupéfait.
Gagnière ! murmura Claude .
C'était Gagnière, en effet, tout seul à cette table,
au fond de la salle vide . Il avait dû venir de Melun
pour un de ces concerts du dimanche, dont il se
donnait la débauche ; puis, le soir, perdu dans Paris,
37
434 LES ROUGON - MACQUART .

il était monté au café Baudequin, par une vieille


habitude des jambes. Pas un des camarades n'y re-
mettait les pieds, et lui, témoin d'un autre âge, s'y
entêtait, solitaire. Il n'avait pas encore touché à sa
chope , il la regardait , si pensif, que les garçons
commençaient à mettre les chaises sur les tables
pour le balayage du lendemain, sans qu'il bougeât.
Les deux amis hâtèrent le pas, inquiets de cette
figure vague , pris de la terreur enfantine des reve-
nants . Et ils se séparèrent rue Tourlaque.
Ah ! ce triste Dubuche ! dit Sandoz en serrant la
main de Claude, c'estluiquinous a gâté notre journée.
Dès novembre, lorsque tous les vieux amis furent
rentrés , Sandoz songea à les réunir dans un de ses
dîners du jeudi, comme il en avait gardé la coutume.
C'était toujours la meilleure de sesjoies : la vente de
ses livres augmentait, le faisait riche ; l'appartement
de la rue de Londres prenait un grand luxe, à côté
de la petite maison bourgeoise des Batignolles ; et lui
restait immuable. En outre, cette fois, il complotait,
dans sa bonhomie, de donner à Claude une distrac-
tion certaine , par une de leurs chères soirées de
jeunesse . Aussi veilla-t-il aux invitations : Claude et
Christine naturellement ; Jory et sa femme, qu'il avait
fallu recevoir depuis le mariage ; puis, Dubuche qui
venait toujours seul ; Fagerolles , Mahoudeau, Ga-
gnière enfin. On serait dix, et rien que des camara-
des de l'ancienne bande, pas un gêneur, pour que
la bonne entente et la gaieté fussent complètes .
Henriette, plus méfiante, hésita, lorsqu'ils arrêtè-
rent cette liste de convives .
Oh ! Fagerolles ? Tu crois , Fagerolles avec les
autres ? Ils ne l'aiment guère... Et Claude non plus
d'ailleurs, j'ai cru remarquer un froid...
L'ŒUVRE. 435

Mais il l'interrompit, ne voulant pas en convenir.


Comment ! un froid ?... C'est drôle, les femmes
ne peuvent comprendre qu'on se plaisante. Au fond,
ça n'empêche pas d'avoir le cœur solide .
Ce jeudi- là , Henriette voulut soigner le menu. Elle
avait maintenant tout un petit personnel à diriger,
une cuisinière , un valet de chambre ; et, si elle ne
faisait plus des plats elle-même, elle continuait à
tenir la maison sur un pied de chère très délicate ,
par tendresse pour son mari, dont la gourmandise
était le seul vice. Elle accompagna la cuisinière à la
halle, passa en personne chez les fournisseurs . Le
ménage avait le goût des curiosités gastronomiques ,
venues des quatre coins du monde. Cette fois, or
se décida pour un potage queue de bœuf, des rou-
gets de roche grillés , un filet aux cèpes, des raviolis
à l'italienne , des gelinottes de Russie, et une salade
de truffes, sans compter du caviar et des kilkis en
hors-d'œuvre , une glace pralinée, un petit fromage
hongrois couleur d'émeraude, des fruits, des pâtis-
series. Comme vin, simplement, du vieux bordeaux
dans les carafes , du chambertin au rôti, et un vin
mousseux de la Moselle au dessert, en remplacement
du vin de champagne, jugé banal .
Dès sept heures, Sandoz et Henriette attendirent
leurs convives, lui en simple jaquette, elle très élé-
gante dans une robe de satin noir tout unie. On
venait chez eux en redingote, librement. Le salon,
qu'ils achevaient d'installer, s'encombrait de vieux
meubles, de vieilles tapisseries, de bibelots de tous
les peuples et de tous les siècles, un flot montant,
débordant à cette heure, qui avait commencé aux
Batignolles par le vieux pot de Rouen, qu'elle lui
avait donné un jour de fête. Ils couraient ensemble
436 LES ROUGON - MACQUART .

les brocanteurs, ils avaient une rage joyeuse d'ache-


ter; et lui contentait là d'anciens désirs de jeunesse ,
des ambitions romantiques, nées jadis de ses pre-
mières lectures ; si bien que cet écrivain , si farou-
chement moderne, se logeait dans le moyen âge ver-
moulu qu'il rêvait d'habiter à quinze ans. Comme
excuse, il disait en riant que les beaux meubles
d'aujourd'hui coûtaient trop cher, tandis qu'on arri-
vait tout de suite à de l'allure et à de la couleur, avec
des vieilleries, même communes . Il n'avait rien du
collectionneur, il était tout pour le décor, pour les
grands effets d'ensemble ; et le salon, à la vérité,
éclairé par deux lampes de vieux Delft, prenait des
tons fanés très doux et très chauds , les ors éteints des
dalmatiques réappliqués sur les sièges, les incrusta-
tions jaunies des cabinets italiens et des vitrines hol-
landaises , les teintes fondues des portières orientales,
les cent petites notes des ivoires, des faïences, des
émaux, pâlis par l'âge et se détachant contre la ten-
ture neutre de la pièce, d'un rouge sombre .
Claude et Christine arrivèrent les premiers . Cette
dernière avait mis son unique robe de soie noire,
une robe usée, finie , qu'elle entretenait avec des
soins extrêmes , pour les occasions semblables . Tout
de suite, Henriette lui prit les deux mains, en l'atti-
rant sur un canapé. Elle l'aimait beaucoup, elle la
'questionna, en la voyant singulière, les yeux in-
quiets dans sa pâleur touchante. Qu'avait-elle donc ?
souffrait- elle ? Non, non, elle répondit qu'elle était
très gaie, très heureuse de venir ; et ses regards , à
chaque minute, allaient vers Claude, comme pour
l'étudier, puis se détournaient. Lui, paraissait excité,
d'une fièvre de paroles et de gestes qu'il n'avait pas
montrée depuis plusieurs mois . Seulement, par in
L'ŒUVRE . 437

stants , cette agitation tombait, il demeurait silen-


cieux, les yeux larges et perdus, fixés là-bas , au
loin dans le vide, sur quelque chose qui semblait
l'appeler .
Ah ! mon vieux, dit-il à Sandoz, j'ai achevé ton
bouquin cette nuit. C'est rudement fort, tu leur as
cloué le bec , cette fois .
Tous deux causèrent devant la cheminée , où des
bûches flambaient. L'écrivain, en effet, venait de pu-
blier un nouveau roman ; et, bien que la critique ne
désarmât pas , il se faisait enfin , autour de ce dernier,
cette rumeur du succès qui consacre un homme,
sous les attaques persistantes de ses adversaires .
D'ailleurs , il n'avait aucune illusion , il savait bien
que la bataille, même gagnée , recommencerait à
chacun de ses livres. Le grand travail de sa vie avan-
çait, cette série de romans, ces volumes qu'il lançait
coup sur coup, d'une main obstinée et régulière,
marchant au but qu'il s'était donné, sans se laisser
vaincre par rien, obstacles, injures, fatigues .
C'est vrai, répondit-il gaiement, ils faiblissent
cette fois ? Il y en a même un qui a fait la fâcheuse
concession de reconnaître que je suis un honnête
homme. Voilà comment tout dégénère ! ... Mais, va !
ils se rattraperont. J'en sais dont le crâne est trop
différent du mien, pour qu'ils acceptent jamais ma
formule littéraire, mes audaces de langue, mes bons-
hommes physiologiques, évoluant sous l'influence
des milieux ; et je parle des confrères qui se respec-
tent, je laisse de côté les imbéciles et les gredins ...
Le mieux, vois-tu, pour travailler gaillardement,
c'est de n'attendre ni bonne foi ni justice. Il faut
mourir pour avoir raison.
Les yeux de Claude s'étaient brusquement dirigés
37.
438 LES ROUGON - MACQUART .

vers un coin du salon, trouant le mur, allant là-bas ,


où quelque chose l'avait appelé. Puis, ils se troublè-
rent, ils revinrent, tandis qu'il disait :
- Bah ! tu parles pour toi. Si je crevais, moi, j'au-
rais tort... N'importe, ton bouquin m'a fichu une
sacrée fièvre . J'ai voulu peindre aujourd'hui, im-
possible ! Ah ! ça va bien que je ne puisse pas être
jaloux de toi, autrement tu me rendrais trop mal-
heureux .
Mais la porte s'était ouverte, et Mathilde entra,
suivie de Jory. Elle avait une toilette riche, une
tunique de velours capucine, sur une jupe de satin
paille, avec des brillants aux oreilles et un gros bou-
quet de roses au corsage. Et ce qui étonnait Claude ,
c'était qu'il ne la reconnaissait pas, devenue très
grasse, ronde et blonde, de maigre et brûlée qu'elle
était. Sa laideur inquiétante de fille se fondait dans
une enflure bourgeoise de la face, sa bouche aux trous
noirs montrait maintenant des dents trop blanches ,
quand elle voulait bien sourire , d'un retroussement
dédaigneux des lèvres . On la sentait respectable avec
exagération, ses quarante-cinq ans lui donnaient du
poids, à côté de son mari plus jeune, qui semblait
être son neveu . La seule chose qu'elle gardait était
une violence de parfums , elle se noyait des essences
les plus fortes , comme si elle eût tenté d'arracher de
sa peau les senteurs d'aromates dont l'herboristerie
l'avait imprégnée ; mais l'amertume de la rhubarbe,
l'âpreté du sureau, la flamme de la menthe poivrée
persistaient ; et le salon, dès qu'elle le traversa, s'em-
plit d'une odeur indéfinissable de pharmacie, cor-
rigée d'une pointe aiguë de musc.
Henriette, qui s'était levée, la fit asseoir en face
de Christine.
L'ŒUVRE . 439

Vous vous connaissez, n'est-ce pas ? Vous vous


êtes déjà rencontrées ici .
Mathilde eut un regard froid sur la toilette mo-
deste de cette femme, qui, disait-on, avait vécu long-
temps avec un homme, avant d'être mariée. Elle
était d'une rigidité excessive sur ce point, depuis
que la tolérance du monde littéraire et artistique
l'avait fait admettre elle-même dans quelques sa-
lons. D'ailleurs , Henriette, qui l'exécrait, reprit sa
conversation avec Christine, après les strictes poli-
tesses d'usage .
Jory avait serré les mains de Claude et de Sandoz .
Et, debout avec eux, devant la cheminée, il s'excu-
sait, auprès de ce dernier, d'un article paru le ma-
tin même dans sa revue , qui maltraitait le roman
de l'écrivain .

Mon cher, tu le sais, on n'est jamais le maître


chez soi... Je devrais tout faire, mais j'ai si peu de
temps ! Imagine-toi que je ne l'avais même pas lu ,
cet article, me fiant à ce qu'on m'en avait dit. Aussi
tu comprends ma colère, quand je l'ai parcouru tout
à l'heure... Je suis désolé , désolé ...
Laisse donc, c'est dans l'ordre, répondit tran-
quillement Sandoz. Maintenant que mes ennemis se
mettent à me louer, il faut bien que ce soient mes
amis qui m'attaquent .
De nouveau, la porte s'entre-bâilla, et Gagnière se
glissa doucement, de son air vague d'ombre falotte.
Il arrivait droit de Melun, et tout seul, car il ne
montrait sa femme à personne. Quand il venait dîner
ainsi , il gardait à ses souliers la poussière de la pro-
vince, qu'il remportait le soir même, en reprenant
un train de nuit. Du reste, il ne changeait pas, l'âge
semblait le rajeunir, il blondissait en vieillissant.
440 LES ROUGON - MACQUART .

Tiens ! mais Gagnière est là ! s'écria Sandoz .


Alors, comme Gagnière se décidait à saluer les
dames, Mahoudeau fit son entrée. Lui, avait blanchi
déjà, avec sa face creusée et farouche, où vacillaient
des yeux d'enfance. Il portait encore un pantalon
trop court, une redingote qui plissait dans le dos,
malgré l'argent qu'il gagnait à présent ; car le mar-
chand de bronzes, pour lequel il travaillait, avait
lancé de lui des statuettes charmantes, que l'on
commençait à voir sur les cheminées et les consoles
bourgeoises .
Sandoz et Claude s'étaient tournés , curieux d'as-
sister à cette rencontre de Mahoudeau avec Mathilde
et Jory. Mais la chose se passa très simplement. Le
sculpteur s'inclinait devant elle, respectueux, lors-
que le mari, de son air d'inconscience sereine, crut
devoir la lui présenter, pour la vingtième fois peut-
être .
Eh ! c'est ma femme, camarade ! Serrez-vous
donc la main !
Alors, très graves, en gens du monde que l'on
force à une familiarité un peu prompte, Mathilde et
Mahoudeau se serrèrent la main. Seulement, dès que
celui-ci se fut débarrassé de la corvée, et qu'il eut
retrouvé Gagnière dans un coin du salon, tous deux
se mirent à ricaner et à se rappeler en mots terri-
bles les abominations d'autrefois . Hein ? elle avait
des dents aujourd'hui, elle qui jadis ne pouvait pas
mordre , heureusement !
On attendait Dubuche, car il avait formellement
promis de venir.
- Oui, expliqua tout haut Henriette, nous ne se-
rons que neuf. Fagerolles nous a écrit ce matin, pour
s'excuser : un dîner officiel, où il a été brusquement
L'ŒUVRE. 441

forcé de paraître ... Il s'échappera et nous rejoindra


vers onze heures .
Mais, à ce moment, on apporta une dépêche.
C'était Dubuche qui télégraphiait : « Impossible de
bouger. Toux inquiétante d'Alice. >>>
Eh bien ! nous ne serons que huit, reprit
Henriette , avec la résignation chagrine d'une maî-
tresse de maison qui voit s'émietter ses convives.
Et, le domestique ayant ouvert la porte de la salle
à manger, en annonçant que madame était servie,
elle ajouta :
Nous y sommes tous... Offrez-moi votre bras ,
Claude .

Sandoz avait pris celui de Mathilde, Jory se char-


gea de Christine, tandis que Mahoudeau et Gagnière
suivaient, en continuant de plaisanter crument ce
qu'ils appelaient le rembourrage de la belle herbo-
riste.
La salle à manger où l'on entra, très grande , était
d'une vive gaieté de lumière, au sortir de la clarté
discrète du salon . Les murs , couverts de vieilles
faïences, avaient des tons amusants d'imagerie d'Épi-
nal . Deux dressoirs, l'un de verrerie, l'autre d'ar-
genterie, étincelaient comme des vitrines de joyaux.
Et la table surtout braisillait au milieu, en chapelle
ardente , sous la suspension garnie de bougies, avec
la blancheur de sa nappe, qui détachait la belle or-
donnance du couvert, les assiettes peintes , les verres
taillés , les carafes blanches et rouges, les hors-d'œu-
dre symétriques , rangés autour du bouquet central ,
une corbeille de roses pourpre .
On s'asseyait , Henriette entre Claude et Mahou-
deau , Sandoz ayant à ses côtés Mathilde et Christine,
Jory et Gagnière aux deux bouts, et le domestique
442 LES ROUGON - MACQUART .

achevait à peine de servir le potage, lorsque ma-


dame Jory lâcha une phrase malheureuse. Voulant
être aimable, n'ayant pas entendu les excuses de
son mari , elle dit au maître de la maison :
Eh bien ! vous avez été content de l'article de
ce matin, Édouard en a revu lui-même les épreuves
avec tant de soin !
Du coup , Jory se troubla, bégaya :
Mais non ! mais non ! Il est très mauvais , cet
article, tu sais bien qu'il a passé pendant mon ab-
sence , l'autre soir .
Au silence gêné qui s'était fait, elle comprit sa
faute . Mais elle aggrava la situation, elle lui jeta un
regard aigu , en répondant très haut, pour l'accabler
et se mettre à part :
Encore un de tes mensonges ! Je répète ce que
tu m'as dit... Tu entends, je ne veux pas que tu me
rendes ridicule !
Cela glaça le commencement du dîner. Vaine-
ment, Henriette recommanda les kilkis, seule Chris-
tine les trouva très bons. Sandoz , que l'embarras
de Jory récréait, lui rappela joyeusement, quand les
rougets grillés parurent, un déjeuner qu'ils avaient
fait ensemble à Marseille , autrefois . Ah ! Marseille , la
seule ville où l'on mange !
Claude , absorbé depuis un instant, sembla sortir
d'un rêve, pour demander, sans transition :
Est-ce que c'est décidé ? est-ce qu'ils ont choisi
les artistes , pour les nouvelles décorations de l'Hôtel-
de-Ville ?

Non , dit Mahoudeau, ça va se faire... Moi , je


n'aurai rien, je ne connais personne... Fagerolles
lui-même est très inquiet. S'il n'est point ici ce soir,
c'est que ça ne marche pas tout seul... Ah ! il a
L'ŒUVRE . 443

mangé son pain blanc, ça se gâte , ça craque, leur


peinture à millions !
Il eut un rire de rancune enfin satisfaite , et
Gagnière, à l'autre bout de la table, laissa entendre
le même ricanement . Alors , ils se soulagèrent en
paroles mauvaises , ils se réjouirent de la débâcle
qui consternait le monde des jeunes maîtres . C'était
fatal, les temps prédits arrivaient, la hausse exa-
gérée sur les tableaux aboutissait à une catastrophe .
Depuis que la panique s'était mise chez les amateurs ,
pris de l'affolement des gens de Bourse, sous le vent
de la baisse , les prix s'effondraient de jour en jour,
on ne vendait plus rien. Et il fallait voir le fameux
Naudet au milieu de la déroute ! Il avait tenu bon
d'abord, il avait inventé le coup de l'Américain, le
tableau unique caché au fond d'une galerie, solitaire
comme un dieu, le tableau dont il ne voulait même
pas dire le prix, avec la certitude méprisante de ne
pouvoir trouver un homme assez riche , et qu'il ven-
dait enfin deux ou trois cent mille francs à un mar-
chand de porcs de New-York, glorieux d'emporter la
toile la plus chère de l'année. Mais ces coups-là ne
se recommençaient pas, et Naudet, dont les dépen-
ses avaient grandi avec les gains, entraîné et en-
glouti dans le mouvement fou qui était son œuvre ,
entendait maintenant crouler sous lui son hôtel
royal, qu'il devait défendre contre l'assaut des huis-
siers .

Mahoudeau, vous ne reprenez pas des cèpes ,


interrompit obligeamment Henriette .
Le domestique présentait le filet, on mangeait, on
vidait les carafes de vin ; mais l'aigreur était telle,
que les bonnes choses passaient sans être goûtées, ce
| qui désolait la maîtresse et le maître de la maison.
444 LES ROUGON - MACQUART .

Hein ? des cèpes ? finit par répéter le sculpteur.


Non , merci .
Et il continua.
Le drôle , c'est que Naudet poursuit Fagerolles .
Parfaitement ! il est en train de le faire saisir... Ah !
ce que je rigole, moi ! Nous allons en voir, un net-
toyage , avenue de Villiers , chez tous ces petits pein-
tres à hôtel . La bâtisse sera pour rien, au printemps ...
Donc, Naudet, qui avait forcé Fagerolles à bâtir, et
qui l'avait meublé comme une catin, a voulu re-
prendre ses bibelots et ses tentures. Mais l'autre a
emprunté dessus, paraît-il ... Vous voyez l'histoire :
le marchand l'accuse d'avoir gâché son affaire en
exposant, par une vanité d'étourdi ; le peintre répond
qu'il entend ne plus être volé ; et ils vont se manger,
j'espère bien !
La voix de Gagnière s'éleva, une voix inexorable
et douce de rêveur éveillé .
Rasé , Fagerolles ! ... D'ailleurs, il n'a jamais eu
de succès .
On se récria . Et sa vente annuelle de cent mille
francs , et ses médailles , et sa croix ? Mais lui, ob-
stiné, souriait d'un air mystérieux, comme si les
faits ne pouvaient rien contre sa conviction de l'au-
dęlà. Il hochait la tête, plein de dédain .
Laissez-moi donc tranquille ! Jamais il n'a su
ce que c'était qu'une valeur.
Jory allait défendre le talent de Fagerolles, qu'il
regardait comme son œuvre, lorsqu'Henriette leur
demanda un peu de recueillement pour les raviolis .
Il y eut une courte détente, au milieu du bruit cris-
tallin des verres et du léger cliquetis des four-
chettes. La table, dont la belle symétrie se débandait
déjà, semblait s'être allumée davantage, au feu apre
L'ŒUVRE . 445

de la querelle. Et Sandoz, gagné d'une inquiétude,


s'étonnait : qu'avaient-ils donc à l'attaquer si dure-
ment ? n'avait-on pas débuté ensemble, ne devait- on
pas arriver dans la même victoire ? Un malaise, pour
la première fois, troublait son rêve d'éternité, cette
joie de ses jeudis qu'il voyait se succéder, tous pa-
reils , tous heureux, jusqu'aux derniers lointains de
l'âge . Mais ce ne fut encore qu'un frisson à fleur de
peau. Il dit en riant :
Claude, ménage-toi, voici les gelinottes ... Eh !
Claude , où es-tu ?
Depuis qu'on se taisait, Claude était retourné dans
son rêve, les regards perdus , reprenant des raviolis,
sans savoir ; et Christine, qui ne disait rien, triste et
charmante, ne le quittait pas des yeux. Il eut un
sursaut, il choisit une cuisse parmi les morceaux de
gelinottes, qu'on servait, et dont le fumet violent
emplissait la pièce d'une odeur de résine .
Hein ! sentez-vous ça ? cria Sandoz , amusé. On
croirait qu'on avale toutes les forêts de la Russie .
Mais Claude revint à sa préoccupation.
Alors , vous dites que Fagerolles aura la salle
du Conseil municipal ?
Et cette parole suffit, Mahoudeau et Gagnière ,
remis sur la piste, repartirent. Ah ! un joli badigeon-
nage à l'eau claire, si on la lui donnait, cette salle ;
et il faisait assez de vilenies pour l'avoir. Lui, qui,
autrefois , affectait de cracher sur les commandes,
en grand artiste débordé par les amateurs, il assié-
geait l'administration de ses bassesses, depuis que
sa peinture ne se vendait plus. Connaissait-on quel-
que chose d'aussi plat qu'un peintre devant un fonc-
tionnaire, et les courbettes, et les concessions , et
les lâchetés ? une honte, une école de domesticité,
38
446 LES ROUGON - MACQUART.

que cette dépendance de l'art, sous le bon vouloir


imbécile d'un ministre ! Ainsi, Fagerolles, pour sûr,
à ce dîner officiel, était en train de lécher conscien-
cieusement les bottes de quelque chef de bureau ,
quelque crétin à empailler !
Mon Dieu ! dit Jory, il fait ses affaires , et il a
raison... Ce n'est pas vous qui paierez ses dettes.
Des dettes , est-ce que j'en ai, moi qui ai crevé
la faim ? répondit Mahoudeau d'un ton rogue. Est-ce
qu'on se fait bâtir un palais , est-ce qu'on a des maî-
tresses comme cette Irma, qui le ruine ?
Gagnière , de nouveau , l'interrompit , de son
étrange voix d'oracle, lointaine et fêlée.
Irma, mais c'est elle qui le paie !
On se fâchait, on plaisantait, le nom d'Irma volait
par-dessus la table, lorsque Mathilde, réservée et
muette jusque-là, par une affectation de bon genre,
s'indigna vivement , avec des gestes effarés , une
bouche prude de dévote qu'on violente.
Oh ! messieurs, oh ! messieurs... Devant nous ,
cette fille ... Pas cette fille, de grâce !
Dès lors , Henriette et Sandoz , consternés , assis-
tèrent à la déroute de leur menu. La salade de
truffes , la glace, le dessert, tout fut avalé sans joie,
dans la colère montante de la querelle ; et le cham-
bertin, et le vin de la Moselle, passèrent comme de
l'eau pure. Vainement, elle souriait, tandis que lui,
bonhomme , s'efforçait de les calmer, en faisant la
part des infirmités humaines. Pas un ne lâchait
prise, un mot les rejetait les uns sur les autres ,
acharnés. Ce n'était plus l'ennui vague , la satiété
somnolente qui attristait parfois les anciennes réu-
nions ; c'était maintenant de la férocité dans la lutte,
un besoin de se détruire. Les bougies de la suspen
L'ŒUVRE . 447

sion brûlaient très hautes , les faïences des murs


épanouissaient leurs fleurs peintes, la table semblait
s'être incendiée, avec la débâcle de son couvert, sa
violence de causerie, ce saccage qui les enfiévrait
là, depuis deux heures .
Et Claude , au milieu du bruit, dit enfin, lorsqu'Hen-
riette se décida à se lever, pour les faire taire :
Ah ! l'Hôtel-de-Ville, si je l'avais, moi, et si je
pouvais ! ... C'était mon rêve, les murs de Paris à
couvrir!
On retourna au salon, dont le petit lustre et les
appliques venaient d'être allumés. On y eut presque
froid, en comparaison de l'étuve d'où l'on sortait;
et le café calma un instant les convives . Personne ,
du reste, n'était attendu, en dehors de Fagerolles .
C'était un salon très fermé, le ménage n'y racolait
pas des clients littéraires , n'y muselait pas la presse
à coups d'invitations. La femme exécrait le monde,
•le mari disait en riant qu'il lui fallait dix ans pour
aimer quelqu'un, et l'aimer toujours . N'était-ce pas
le bonheur, irréalisable? quelques amitiés solides ,
un coin d'affection familiale. On n'y faisait jamais
de musique, et jamais on n'y avait lu une page de
littérature .

Ce jeudi-là, la soirée parut longue, dans la sourde


irritation qui persistait. Les dames, devant le feu
mourant, s'étaient mises à causer ; et, comme le do-
mestique, après avoir ôté le couvert, rouvrait la salle
voisine , elles restèrent seules, les hommes allèrent
y fumer, en buvant de la bière .
Sandoz et Claude, qui ne fumaient pas, revinrent
bientôt s'asseoir côte à côte sur un canapé, près de
la porte. Le premier, heureux de voir son vieil ami
excité et bavard, lui rappelait des souvenirs de
448 LES ROUGON - MACQUART.

Plassans, à propos d'une nouvelle apprise la veille :


oui, Pouillaud, l'ancien farceur du dortoir, devenú
un avoué si grave, avait des ennuis, pour s'être laissé
pincer avec des petites gueuses de douze ans . Ah !
l'animal de Pouillaud ! Mais Claude ne répondait plus,
l'oreille aux aguets , ayant entendu prononcer son
nom dans la salle à manger, et tâchant de com-
prendre.
C'étaient Jory, Mahoudeau et Gagnière, qui avaient
recommencé le massacre, inassouvis, les dents lon-
gues . Leurs voix, d'abord chuchotantes , s'élevaient
peu à peu. Ils en arrivaient à crier.
Oh ! l'homme, je vous abandonne l'homme ,
disait Jory en parlant de Fagerolles . Il ne vaut pas
cher... Et il vous a roulés, c'est vrai, ah ! ce qu'il
vous a roulés, en rompant avec vous et en se fai-
sant un succès sur votre dos ! Aussi vous n'avez
guère été malins .
Mahoudeau furieux répondit :
Pardi ! il suffisait d'être avec Claude pour être
flanqué à la porte de partout.
C'est Claude qui nous a tués, affirma carré-
ment Gagnière .
Et ils continuèrent, abandonnant Fagerolles auquel
ils reprochaient son aplatissement devant les jour-
naux, son alliance avec leurs ennemis , ses câlineries
à des baronnes sexagénaires, tapant désormais sur
Claude devenu le grand coupable. Mon Dieu ! l'autre
après tout n'était qu'une simple gueuse, comme il y
en a tant, parmi les artistes, qui raccrochent le pu-
blic au coin des rues, qui lâchent et déchirent les
camarades , pour faire monter le bourgeois chez eux .
Mais Claude , ce grand peintre raté, cet impuissant
incapable de mettre une figure debout, malgré son
L'ŒUVRE . 449

orgueil, les avait- il assez compromis , assez fichus


dedans ! Ah ! oui, le succès était dans la rupture !
S'ils avaient pu recommencer , c'étaient eux qui
n'auraient pas eu la bêtise de s'entêter à des his-
toires impossibles ! Et ils l'accusaient de les avoir
paralysés , de les avoir exploités , parfaitement !
exploités , et d'une main si maladroite et si lourde ,
qu'il n'en avait lui-même tiré aucun parti .
Enfin , moi , reprit Mahoudeau, ne m'a-t-il pas
rendu idiot un moment? Quand je songe à ça, je me
tâte, je ne comprends plus pourquoi je m'étais mis
de sa bande. Est-ce que je lui ressemble ? Est-ce
qu'il y avait quelque chose de commun entre nous ?..
Hein ? c'est exaspérant de s'en apercevoir si tard !
Et à moi donc, continua Gagnière, il m'a bien
volé mon originalité ! Croyez-vous que ça m'amuse,
d'entendre, à chaque tableau, répéter derrière moi,
depuis quinze ans : C'est un Claude ! ... Ah ! non,
j'en ai assez , j'aime mieux ne plus rien faire...
N'empêche que si j'avais vu clair, autrefois , je ne
l'aurais pas fréquenté.
C'était le sauve-qui-peut, les derniers liens qui se
rompaient, dans la stupeur de se voir tout d'un coup
étrangers et ennemis, après une longue jeunesse de
fraternité . La vie les avait débandés en chemin,
et les profondes dissemblances apparaissaient, il ne
leur restait à la gorge que l'amertume de leur ancien
rêve enthousiaste, cet espoir de bataille et de victoire
côte à côte , qui maintenant aggravait leur rancune .
Le fait est, ricana Jory, que Fagerolles ne s'est
pas laissé piller comme un niais .
Mais , vexé , Mahoudeau se fâcha.
-

Tu as tort de rire, toi, car tu es aussi un joli


lâcheur... Oui , tu nous disais toujours que tu nous
38 .
450 LES ROUGON - MACQUART .

donnerais un coup de main, quand tu aurais un jour-


nal à toi ...
Ah ! permets, permets ...
Gagnière se joignit à Mahoudeau.
C'est vrai, ça ! Tu ne vas plus raconter qu'on
te coupe ce que tu écris sur nous, puisque tu es le
1 maître ... Et jamais un mot, tu ne nous as pas seule-
ment nommés , dans ton dernier Salon .
Gêné et bégayant, Jory s'emporta à son tour.
Eh ! c'est la faute de ce bougre de Claude ! ...
Je n'ai pas envie de perdre mes abonnés , pour vous
être agréable. Vous êtes impossibles, là, comprenez-
vous ! Toi , Mahoudeau , tu peux te décarcasser à
faire des petites choses gentilles ; toi , Gagnière, tu
auras beau même ne plus rien faire du tout : vous
avez une étiquette dans le dos, il vous faudra dix
ans d'efforts avant de la décoller; et encore on en a
vu qui ne se décollaient jamais... Le public s'amuse,
vous savez ! il n'y avait que vous pour croire au gé-
nie de ce grand toqué ridicule, qu'on enfermera un
de ces quatre matins .
Alors , ce fut terrible, tous les trois parlèrent à la
fois , en arrivèrent aux reproches abominables, avec
des éclats tels, des coups si durs de mâchoires, qu'ils
semblaient se mordre .
Sur le canapé , Sandoz, troublé dans les gais sou-
venirs qu'il évoquait, avait dû lui-même prêter l'o-
reille à ce tumulte, qui lui arrivait par la porte
ouverte .
Tu entends , lui dit Claude très bas, avec un
sourire de souffrance, ils m'arrangent bien ! ... Non,
non , reste là, je ne veux pas que tu les fasses taire .
J'ai mérité ça, puisque je n'ai pas réussi .
Et Sandoz , pâlissant, continua d'écouter cet enra
L'ŒUVRE . 451

gement dans la lutte pour la vie, cette rancune des


personnalités aux prises, qui emportait sa chimère
d'éternelle amitié .
Henriette , heureusement, s'inquiétait de la vio-
lence des voix . Elle se leva et alla faire honte aux
fumeurs d'abandonner ainsi les dames , pour se que-
reller. Tous rentrèrent dans le salon, suant, soufflant,
gardant la secousse de leur colère. Et, comme elle di-
sait, les yeux sur la pendule, qu'ils n'auraient décidé-
ment pas Fagerolles ce soir-là, ils se remirent à rica-
ner, en échangeant un regard. Ah ! il avait bon nez,
lui! ce n'était pas lui qu'on prendrait à se rencontrer
avec d'anciens amis devenus gênants, et qu'il exécrait !
En effet, Fagerolles ne vint pas. La soirée s'acheva
péniblement. On était retourné dans la salle à man-
ger, où le thé se trouvait servi sur une nappe russe,
brodée en rouge d'une chasse au cerf; et il y avait,
sous les bougies rallumées , une brioche, des assiettes
de sucreries et de gâteaux, tout un luxe barbare de
liqueurs, whisky, genièvre, kummel, raki de Chio.
Le domestique apporta encore du punch, et il s'em-
pressait autour de la table , pendant que la maî-
tresse de la maison remplissait la théière au samo-
var, bouillant en face d'elie. Mais ce bien-être , cette
joie des yeux , cette odeur fine du thé , ne déten-
daient pas les cœurs. La conversation était retombée
sur le succès des uns et la mauvaise chance des
autres. Par exemple, n'était-ce pas une honte, ces
médailles , ces croix , toutes ces récompenses qui
déshonoraient l'art, tant on les distribuait mal ?
Est-ce qu'on devait rester d'éternels petits garçons
en classe ? Toutes les platitudes venaient de là, cette
docilité et cette lâcheté devant les pions, pour avoir
des bons points !
452 LES ROUGON - MACQUART .

Puis, dans le salon de nouveau, comme Sandoz


désolé en arrivait à souhaiter ardemment de les voir
partir, il remarqua Mathilde et Gagnière, assis côte
à côte sur un canapé, parlant musique avec lan-
gueur, au milieu des autres exténués , sans salive , les
mâchoires mortes . Gagnière, en extase, philosophait
et poétisait. Mathilde, cette vieille gaupe engrais-
sée , exhalant sa senteur louche de pharmacie,
faisait les yeux blancs, se pâmait sous le chatouille-
ment d'une aile invisible. Ils s'étaient aperçus, le
dernier dimanche, aux concerts du Cirque, et ils se
communiquaient leur jouissance, en phrases alter-
nées , envolées, lointaines .
Ah ! monsieur, ce Meyerbeer, cette ouverture de
Struensée, cette phrase funèbre, et puis cette danse
de paysans si emportée, si colorée, et puis la phrase
de mort qui reprend, le duo des violoncelles ... Ah !
monsieur, les violoncelles, les violoncelles ...
Et, madame , Berlioz, l'air de fête de Roméo ...
Oh ! le solo des clarinettes, les femmes aimées , avec
l'accompagnement des harpes ! Un ravissement, une
blancheur qui monte ... La fête éclate, un Véronèse,
la magnificence tumultueuse des Noces de Cana ; et
le chant d'amour recommence, oh ! combien doux !
oh ! toujours plus haut, toujours plus haut...
Monsieur, avez-vous entendu , dans la sympho-
nie en la de Beethoven, ce glas qui revient toujours ,
qui vous bat sur le cœur ? ... Oui, je le vois bien ,
vous sentez comme moi, c'est une communion que
la musique ... Beethoven, mon Dieu ! qu'il est triste
et bon d'être deux à le comprendre , et de défaillir...
Et Schumann, madame, et Wagner, madame ...
La rêverie de Schumann, rien que les instruments
à cordes , une petite pluie tiède sur les feuilles des
L'ŒUVRE . 453

acacias, un rayon qui les essuie, à peine une larme


dans l'espace... Wagner, ah ! Wagner, l'ouverture
du Vaisseau fantôme, vous l'aimez , dites que vous
l'aimez ! Moi, ça m'écrase. Il n'y a plus rien , plus
rien, on meurt...
Leurs voix s'éteignaient , ils ne se regardaient
même pas , anéantis coude à coude, leur visage en
l'air, noyé.
Surpris , Sandoz se demanda d'où Mathilde pou-
vait tenir ce jargon. D'un article de Jory, peut-être .
D'ailleurs, il avait remarqué que les femmes cau-
saient très bien musique, sans en connaître une
note . Et lui, que l'aigreur des autres n'avait fait que
chagriner, s'exaspéra de cette pose langoureuse .
Non, non, c'en était assez ! qu'on se déchirât, passe
encore ! mais quelle fin de soirée, cette farceuse sur
le retour, roucoulant et se chatouillant avec du Bee-
thoven et du Schumann !
Gagnière, heureusement, se leva tout d'un coup.
Il savait l'heure au fond de son extase, il n'avait que
juste le temps de reprendre son train de nuit. Et,
après des poignées de main molles et silencieuses , il
s'en alla coucher à Melun .
Quel raté ! murmura Mahoudeau . La musique
a tué la peinture, jamais il ne fichera rien.
Lui-même dut partir , et à peine la porte s'était-
elle refermée sur son dos, que Jory déclara :
Avez-vous vu son dernier presse-papier ? Il finira
par sculpter des boutons de manchette ... En voilà
un qui a raté la puissance !
Mais déjà, Mathilde était debout, saluant Christine
d'un petit geste sec, affectant une familiarité mon-
daine à l'égard d'Henriette, emmenant son mari , qui
l'habilla dans l'antichambre, humble et terrifié des
454 LES ROUGON - MACQUART .

yeux sévères dont elle le regardait, ayant à régler


un compte .
Alors , derrière eux, Sandoz cria, hors de lui :
-

C'est la fin, c'est fatalement le journaliste qui


traite les autres de ratés, le bâcleur d'articles tombé
dans l'exploitation de la bêtise publique ! ... Ah ! Ma-
thilde la Revanche !
Il ne restait que Christine et Claude. Ce dernier,
depuis que le salon se vidait, affaissé au fond d'un
fauteuil, ne parlait plus, repris par cette sorte de
sommeil magnétique qui le raidissait, les regards
fixes , très loin , au delà des murs. Sa face se tendait ,
une attention convulsée la portait en avant : il voyait
certainement l'invisible, il entendait un appel du
silence .
Christine s'étant levée à son tour, en s'excusant de
partir ainsi les derniers, Henriette lui avait saisi les
mains, et elle lui répétait combien elle l'aimait, elle
la suppliait de venir souvent, d'user d'elle en tout
comme d'une sœur ; tandis que la triste femme,
d'un charme si douloureux dans sa robe noire , se-
couait la tête avec un pâle sourire .
Voyons, lui dit Sandoz à l'oreille, après avoir
jeté un coup d'œil vers Claude, il ne faut pas vous
désoler ainsi... Il a beaucoup causé, il a été plus gai
ce soir. Ça va très bien .
Mais elle, d'une voix de terreur :
Non , non , regardez ses yeux... Tant qu'il aura
ces yeux-là, je tremblerai... Vous avez fait ce que
vous avez pu, merci. Ce que vous n'avez pas fait,
personne ne le fera. Ah ! que je souffre, de ne plus
compter, moi ! de ne rien pouvoir !
Ettout haut :
Claude , viens-tu ?
L'ŒUVRE .
455

Deux fois , elle dut répéter la phrase. Il ne l'enten-


dait pas, il finit par tressaillir et par se lever, en
disant, comme s'il avait répondu à l'appel lointain ,
là-bas , à l'horizon :
Oui , j'y vais , j'y vais .
Lorsque Sandoz et sa femme se retrouvèrent seuls
enfin, dans le salon où l'air s'étouffait, chauffé par
les lampes , comme alourdi d'un silence mélancoli-
que après l'éclat mauvais des querelles , tous les
deux se regardèrent , et ils laissèrent tomber leurs
bras, dans le navrement de leur malheureuse soi-
rée . Elle, pourtant, tâcha d'en rire, murmurant :
Je t'avais prévenu, j'avais bien compris ...
Mais il l'interrompit encore d'un geste désespéré .
Eh quoi ! était-ce donc la fin de sa longue illusion, de
ce rêve d'éternité, qui lui avait fait mettre le bonheur
dans quelques amitiés choisies dès l'enfance, puis
goûtées jusqu'à l'extrême vieillesse. Ah ! la bande
lamentable, quelle eassure dernière, quel bilan à
pleurer, après cette banqueroute du cœur ! Et
il s'étonnait des amis qu'il avait semés le long de
la route, des grandes affections perdues en che-
min, du perpétuel changement des autres , autour
de son être qu'il ne voyait pas changer. Ses pau-
vres jeudis l'emplissaient de pitié, tant de souve-
nirs en deuil , cette mort lente de ce qu'on aime !
Est-ce qu'ils allaient se résigner sa femme et
lui , à vivre au désert , cloîtrés dans la haine du
monde ? Est-ce qu'ils ouvriraient la porte toute
large, devant le flot des inconnus et des indifférents ?
Peu à peu, une certitude se faisait au fond de son
chagrin : tout finissait et rien ne recommençait,
dans la vie. Il sembla se rendre à l'évidence, il dit
avec un gros soupir :
456 LES ROUGON - MACQUART.

Tu avais raison ... Nous ne les inviterons plus à


dîner ensemble, ils se mangeraient.
Dehors , dès qu'ils débouchèrent sur la place de la
Trinité, Claude lâcha le bras de Christine ; et il bé-
gaya qu'il avait une course, il la pria de rentrer sans
lui . Elle l'avait senti trembler d'un grand frisson,
elle resta effarée de surprise et de crainte : une course,
à une pareille heure , à minuit passé ! pour aller où ,
pour quoi faire ? Il tournait le dos, il s'échappait,
quand elle le rattrapa, en le suppliant, en prétextant
qu'elle avait peur, qu'il ne la laisserait pas, si tard,
remonter ainsi à Montmartre . Cette considération
parut seule le ramener. Il lui reprit le bras, ils gra-
virent la rue Blanche et la rue Lepic, se trouvèrent
enfin rue Tourlaque . Et, devant leur porte, après
avoir sonné, de nouveau il la quitta.
Te voici chez nous ... Moi, je vais faire ma
course .

Déjà, il se sauvait, à grandes enjambées, en gesti-


culant comme un fou. La porte s'était ouverte, et
elle ne la referma même pas, elle s'élança , pour
le suivre. Rue Lepic, elle le rejoignit; mais, de
crainte de l'exalter davantage, elle se contenta
dès lors de ne pas le perdre de vue, marchant à
une trentaine de mètres, sans qu'il la sût derrière
ses talons . Après la rue Lepic, il redescendit la
rue Blanche , puis il fila par la rue de la Chaus-
sée-d'Antin et la rue du Quatre-Septembre, jus-
qu'à la rue Richelieu. Quand elle le vit s'engager
dans cette dernière , un froid mortel l'envahit : il
allait à la Seine , c'était l'affreuse peur qui la tenait,
la nuit, éveillée d'angoisse. Et que faire, mon Dieu !
Aller avec lui, se pendre à son cou , là-bas ? Elle
n'avançait plus qu'en chancelant, et à chaque pas qui
L'ŒUVRE . 457

les rapprochait de la rivière, elle sentait la vie se


retirer de ses membres . Oui, il s'y rendait tout droit :
la place du Théâtre-Français, le Carrousel , enfin le
pont des Saints-Pères. Il y marcha un instant, s'ap-
procha de la rampe, au- dessus de l'eau ; et elle crut
qu'il se jetait , un grand cri s'étouffa dans l'étrangle-
ment de sa gorge .
Mais non , il demeurait immobile. N'était-ce donc
que la Cité , en face, qui le hantait, ce cœur de Paris
dont il emportait l'obsession partout, qu'il évoquait
de ses yeux fixes au travers des murs, qui lui criait ce
continuel appel, à des lieues, entendu de lui seul?
Elle n'osait l'espérer encore, elle s'était arrêtée en ar-
rière , le surveillant dans un vertige d'inquiétude, le
voyant toujours faire le terrible saut, et résistant au
besoin de s'approcher, et redoutant de précipiter la
catastrophe , si elle se montrait. Mon Dieu ! être là,
avec sa passion ravagée, sa maternité saignante, être
là, assister à tout, sans pouvoir même risquer un mou-
vement pour le retenir !
Lui , debout, très grand, ne bougeait pas , regardait
dans la nuit.
C'était une nuit d'hiver, au ciel brouillé, d'un noir
de suie, qu'une bise, soufflant de l'ouest, rendait très
froide . Paris allumé s'était endormi, il n'y avait plus
là que la vie des becs de gaz, des taches rondes qui
scintillaient, qui se rapetissaient, pour n'être , au loin,
qu'une poussière d'étoiles fixes. D'abord, les quais se
déroulaient, avec leur double rang de perles lumi-
neuses , dont la réverbération éclairait d'une lueur
les façades des premiers plans, à gauche les maisons
du quaidu Louvre , à droite les deux ailes de l'Institut,
masses confuses de monuments et de bâtisses qui se
perdaient ensuite, en un redoublement d'ombre .
39
458 LES ROUGON - MACQUART .

piqué des étincelles lointaines. Puis, entre ces cor-


dons fuyant à perte de vue, les ponts jetaient des
barres de lumières, de plus en plus minces, faites
chacune d'une traînée de paillettes , par groupes et
comme suspendues. Et là, dans la Seine, éclatait la
splendeur nocturne de l'eau vivante des villes, chaque
bec de gaz reflétait sa flamme, un noyau qui s'allon-
geait en une queue de comète. Les plus proches, se
confondant, incendiaient le courant de larges éven-
tails de braise, réguliers et symétriques ; les plus
reculés , sous les ponts , n'étaient que des petites
touches de feu immobiles. Mais les grandes queues
embrasées vivaient , remuantes à mesure qu'elles
s'étalaient, noir et or, d'un continuel frissonnement
d'écailles , où l'on sentait la coulée infinie de l'eau
Toute la Seine en était allumée comme d'une fête
intérieure, d'une féerie mystérieuse et profonde, fai-
sant passer des valses derrière les vitres rougeoyantes
du fleuve . En haut, au-dessus de cet incendie , au-
dessus des quais étoilés, il y avait dans le ciel sans
astres une rouge nuée, l'exhalaison chaude et phos-
phorescente qui, chaque nuit, met au sommeil de la
ville une crête de volcan .
Le vent soufflait, et Christine grelottante, les yeux
emplis de larmes, sentait le pont tourner sous elle ,
comme s'il l'avait emportée dans une débâcle de tout
l'horizon . Claude n'avait-il pas bougé ? N'enjambait-
il pas la rampe ? Non, tout s'immobilisait de nouveau,
elle le retrouvait à la même place, dans sa raideur
entêtée, les yeux sur la pointe de la Cité, qu'il ne
voyait pas .
Il était venu, appelé par elle, et il ne la voyait pas ,
au fond des ténèbres. Il ne distinguait que les ponts,
des carcasses fines de charpentes se détachant en
L'ŒUVRE . 459

noir sur l'eau braisillante. Puis, au delà, tout se


noyait, l'île tombait au néant, il n'en aurait pas
même retrouvé la place, si des fiacres attardés n'a-
vaient promené, par moments, le long du Pont Neuf,
ces étincelles filantes qui courent encore dans les
charbons éteints. Une lanterne rouge , au ras du bar-
rage de la Monnaie, jetait dans l'eau un filet de sang.
Quelque chose d'énorme et de lugubre, un corps à
la dérive, une péniche détachée sans doute, descen-
dait avec lenteur au milieu des reflets, parfois en-
trevue, et reprise aussitôt par l'ombre . Où avait donc
sombré l'île triomphale ? Était-ce au fond de ces flots
incendiés ? Il regardait toujours, envahi peu à peu
par le grand ruissellement de la rivière dans la nuit.
Il se penchait sur ce fossé si large, d'une fraîcheur
d'abîme, où dansait le mystère de ces flammes . Et le
gros bruit triste du courant l'attirait, il en écoutait
l'appel, désespéré jusqu'à la mort.
Christine , cette fois, sentit, à un élancement de
son cœur, qu'il venait d'avoir la pensée terrible . Elle
tendit ses mains vacillantes , que flagellait la bise.
Mais Claude était resté tout droit , luttant contre
cette douceur de mourir ; et il ne bougea pas d'une
heure encore, n'ayant plus la conscience du temps,
les regards toujours là-bas, sur la Cité, comme si,
par un miracle de puissance, ses yeux allaient faire
de la lumière et l'évoquer pour la revoir.
Lorsque enfin Claude quitta le pont d'un pas qui
trébuchait, Christine dut le dépasser et courir, afin
d'être rentrée rue Tourlaque avant lui .
XII

Cette nuit-là, par cette bise aigre de novembre


qui soufflait au travers de leur chambre et du vaste
atelier, ils se couchèrent à près de trois heures . Chris-
tine, haletante de sa course, s'était glissée vivement
sous la couverture, pour cacher qu'elle venait de le
suivre ; et Claude , accablé, avait quitté ses vêtements
un à un, sans une parole. Leur couche, depuis de
longs mois , se glaçait ; ils s'y allongeaient côte à
côte, en étrangers , après une lente rupture des liens
de leur chair : volontaire abstinence, chasteté théo-
rique , où il devait aboutir pour donner à la peinture
toute sa virilité, et qu'elle avait acceptée, dans une
douleur fière et muette , malgré le tourment de sa
passion. Et jamais encore, avant cette nuit-là, elle
n'avait senti entre eux un tel obstacle, un pareil
froid, comme si rien désormais ne pouvait les ré-
chauffer et les remettre aux bras l'un de l'autre .
Pendant près d'un quart d'heure, elle lutta contre
le sommeil envahissant. Elle était très lasse , une tor-
peur l'engourdissait ; et elle ne cédait pas, inquiète
de le laisser éveillé . Pour dormir elle-même tran-
L'ŒUVRE . 461

quille, elle attendait chaque soir qu'il s'endormît


avant elle. Mais il n'avait pas éteint la bougie, il res-
tait les yeux ouverts, fixés sur cette flamme qui
l'aveuglait . A quoi songeait-il donc ? était-il demeuré
là-bas , dans la nuit noire , dans cette haleine humide
des quais, en face de Paris criblé d'étoiles, comme
un ciel d'hiver ? et quel débat intérieur, quelle réso-
lution à prendre convulsait ainsi son visage ? Puis ,
invinciblement, elle succomba, elle tomba au néant
des grandes fatigues .
Une heure plus tard, la sensation d'un vide, l'an-
goisse d'un malaise, l'éveilla dans un tressaillement
brusque . Tout de suite, elle avait tâté de la main la
place déjà froide, à côté d'elle : il n'était plus là,
elle l'avait bien senti en dormant. Et elle s'effarait,
mal réveillée , la tête lourde et bourdonnante, lors-
qu'elle aperçut, par la porte entr'ouverte de la
chambre, une raie de lumière qui venait de l'atelier.
Elle se rassura, elle pensa qu'il y était allé chercher
quelque livre , pris d'insomnie. Ensuite , comme il
ne reparaissait pas, elle finit par se lever doucement,
pour voir. Mais ce qu'elle vit la bouleversa, la planta
sur le carreau, pieds nus, dans une telle surprise,
qu'elle n'osa d'abord se montrer .
Claude, en manches de chemise malgré la rude
température, n'ayant mis dans sa hâte qu'un panta-
lon et des pantoufles, était debout sur sa grande
échelle, devant son tableau. Sa palette se trouvait à
ses pieds , et d'une main il tenait la bougie , tandis
que de l'autre il peignait. Il avait des yeux élargis
de somnambule, des gestes précis et raides, se bais-
sant à chaque instant, pour prendre de la couleur,
se relevant, projetant contre le mur une grande om-
bre fantastique, aux mouvements cassés d'automate.
39.
462 LES ROUGON - MACQUART .

Et pas un souffle, rien autre, dans l'immense pièce


obscure, qu'un effrayant silence .
Frissonnante , Christine devinait. C'était l'obses-
sion, l'heure passée là-bas , sur le pont des Saints-
Pères , qui lui rendait le sommeil impossible, et qui
l'avait ramené en face de sa toile, dévoré du besoin
de la revoir, malgré la nuit. Sans doute, il n'était
monté sur l'échelle que pour s'emplir les yeux de
plus près . Puis, torturé de quelque ton faux, malade
de cette tare au point de ne pouvoir attendre le jour,
il avait saisi une brosse, d'abord dans le désir d'une
simple retouche, peu à peu emporté ensuite de cor-
rection en correction, arrivant enfin àpeindre comme
un halluciné, la bougie au poing, dans cette clarté
pâle que ses gestes effaraient. Sa rage impuissante
de création l'avait repris, il s'épuisait en dehors de
l'heure, en dehors du monde , il voulait souffler la
vie à son œuvre, tout de suite.
Ah ! quelle pitié, et de quels yeux trempés de lar-
mes Christine le regardait ! Un instant, elle eut la
pensée de le laisser à cette besogne folle, comme on
laisse un maniaque au plaisir de sa démence . Ce
tableau, jamais il ne le finirait, c'était bien certain
maintenant. Plus il s'y acharnait, et plus l'incohé-
rence augmentait, un empâtement de tons lourds,
un effort épaissi et fuyant du dessin. Les fonds eux-
mêmes , le groupe des débardeurs surtout, autrefois
solides , se gâtaient ; et il se butait là, il s'était ob-
stiné à vouloir terminer tout, avant de repeindre la
figure centrale , la Femme nue , qui demeurait la
peur et le désir de ses heures de travail, la chair de
vertige qui l'achèverait , le jour où il s'efforcerait
encore de la faire vivante. Depuis des mois, il n'y
donnait plus un coup de pinceau ; et c'était ce qui
L'ŒUVRE . 463

tranquillisait Christine, ce qui la rendait tolérante


et pitoyable, dans sa rancune jalouse : tant qu'il ne
retournait pas à cette maîtresse désirée et redoutée,
elle se croyait moins trahie.
Les pieds gelés parle carreau, elle faisait un mou-
vement pour regagner le lit, lorsqu'une secousse
la ramena. Elle n'avait pas compris d'abord , elle
voyait enfin. De sa brosse trempée de couleur , il
arrondissait à grands coups des formes grasses, le
geste éperdu de caresse ; et il avait un rire immobile
aux lèvres , et il ne sentait pas la cire brûlante de la
bougie qui lui coulait sur les doigts ; tandis que,
silencieux, le va-et-vient passionné de son bras re-
muait seul contre la muraille : une confusion énorme
et noire , une étreinte emmêlée de membres dans un
accouplement brutal. C'était à la Femme nue qu'il
travaillait .

Alors , Christine ouvrit la porte et s'avança. Une


révolte invincible, la colère d'une épouse souffletée
chez elle, trompée pendant son sommeil, dans la
pièce voisine, la poussait. Oui, il était bien avec
l'autre, il peignait le ventre et les cuisses en vision-
naire affolé, que le tourment du vrai jetait à l'exal-
tation de l'irréel ; et ces cuisses se doraient en co-
lonnes de tabernacle, ce ventre devenait un astre,
éclatant de jaune et de rouge purs , splendide et
hors de la vie . Une si étrange nudité d'ostensoir, où
des pierreries semblaient luire, pour quelque ado-
ration religieuse, achèva de la fâcher. Elle avait trop
souffert, elle ne voulait plus tolérer cette trahison.
Pourtant , d'abord, elle se montra simplement dé-
sespérée e [Link] n'était que la mère qui
sermonnait son grand fou d'artiste.
- Claude, que fais-tu là?.. Claude, est-ce raison
464 LES ROUGỌN - MACQUART .

nable, d'avoir des idées pareilles ? Je t'en prie, re-


viens te coucher, ne reste pas sur cette échelle , où
tu vas prendre du mal.
Il ne répondit pas, il se baissa encore pour trem-
per son pinceau, et fit flamboyer les aines , qu'il ac-
cusa de deux traits de vermillon vif.
-

Claude , écoute-moi , reviens avec moi , de


grâce ... Tu sais que je t'aime, tu vois l'inquiétude
où tu m'as mise... Reviens, oh ! reviens, si tu ne
veux pas que j'en meure, moi aussi, d'avoir si froid
et de t'attendre .
Hagard, il ne la regarda pas, il lâcha seulement
d'une voix étranglée , en fleurissant de carmin le
nombril :

Fous-moi la paix, hein ! Je travaille .


-

Un instant, Christine resta muette. Elle se redres-


sait, ses yeux s'allumaient d'un feu sombre, toute
une rébellion gonflait son être doux et charmant.
Puis , elle éclata , dans un grondement d'esclave.
poussée à bout.
Eh bien ! non, je ne te foutrai pas la paix ! .. En
voilà assez , je te dirai ce qui m'étouffe, ce qui me
tue, depuis que je te connais ... Ah ! cette peinture,
oui ! ta peinture, c'est elle, l'assassine, qui a em-
poisonné ma vie. Je l'avais pressenti , le premier
jour ; j'en avais eu peur comme d'un monstre, je la
trouvais abominable, exécrable ; et puis, on est lâche,
je t'aimais trop pour ne pas l'aimer, j'ai fini par m'y
faire, à cette criminelle... Mais, plus tard, que j'en
ai souffert, comme elle m'a torturée ! En dix ans , je
ne me souviens pas d'avoir vécu une journée sans
larmes ... Non, laisse-moi, je me soulage, il faut que
je parle, puisque j'en ai trouvé la force... Dix an-
nées d'abandon , d'écrasement quotidien ; ne plus
L'ŒUVRE . 465

rien être pour toi, se sentir de plus en plus jetée à


l'écart, en arriver à un rôle de servante ; et l'autre,
la voleuse, la voir s'installer entre toi et moi, et te
prendre, et triompher, et m'insulter... Car ose donc
dire qu'elle ne t'a pas envahi membre à membre , le
cerveau , le cœur, la chair, tout ! Elle te tient comme
un vice, elle te mange. Enfin , elle est ta femme,
n'est-ce pas ? Ce n'est plus moi, c'est elle qui couche
avec toi... Ah, maudite ! ah , gueuse !
Maintenant, Claude l'écoutait, dans l'étonnement
de ce grand cri de souffrance, mal éveillé de son
rêve exaspéré de créateur, ne comprenant pas bien
encore pourquoi elle lui parlait ainsi. Et, devant cet
hébétement, ce frissonnement d'homme surpris et
dérangé dans sa débauche, elle s'emporta davantage,
elle monta sur l'échelle , lui arracha la bougie du
poing, la promena à son tour devant le tableau .
Mais regarde donc ! mais dis-toi donc où tu en
es ! C'est hideux, c'est lamentable et grotesque, il
faut que tu t'en aperçoives à la fin ! Hein ? est-ce laid,
est- ce imbécile ? ... Tu vois bien que tu es vaincu,
pourquoi t'obstiner encore ? Ça n'a pas de bon sens ,
voilà ce qui me révolte... Si tu ne peux être un grand
peintre, la vie nous reste, ah! la vie, la vie...
Elle avait posé la bougie sur la plate-forme de
l'échelle, et comme il était descendu, trébuchant,
elle sauta pour le rejoindre, ils se trouvèrent tous
les deux en bas, lui tombé sur la dernière marche,
elle accroupie, serrant avec force les mains inertes
qu'il laissait pendre.
Voyons, il y a la vie... Chasse ton cauchemar,
et vivons , vivons ensemble... N'est-ce pas trop bête
de n'être que deux, de vieillir déjà, et de nous tortu-
rer, de ne pas savoir nous faire du bonheur? La terre
466 LES ROUGON - MACQUART .

nous prendra assez tôt, va! tâchons d'avoir un peu


chaud, de vivre, de nous aimer. Rappelle-toi, à Ben-
necourt ! ... Écoute mon rêve. Moi, je voudrais t'em-
porter demain. Nous irions loin de ce Paris maudit,
nous trouverions quelque part un coin de tranquil-
lité, et tu verrais comme je te rendrais l'existence
douce, comme ce serait bon, d'oublier tout aux bras
l'un de l'autre... Le matin, on dort dans son grand
lit ; puis, ce sont des flâneries au soleil, le déjeuner
qui sent bon, l'après-midi paresseuse, la soirée pas-
sée sous la lampe. Et plus de tourments pour des
chimères , et rien que la joie de vivre ! ... Cela ne te
suffit donc pas que je t'aime, que je t'adore, que je
consente à être ta servante, à exister uniquement
pour ton plaisir... Entends-tu, je t'aime, je t'aime,
et il n'y a rien de plus, c'est assez, je t'aime !
Il avait dégagé ses mains, il dit d'une voix morne,
avec un geste de refus :
-

Non , cen'est point assez... Je ne veux pas m'en


aller avec toi , je ne veux pas être heureux, je veux
peindre.
Et que j'en meure, n'est-ce pas ? et que tu en
meures, que nous achevions tous les deux d'y laisser
notre sang et nos larmes ! .. Il n'y a que l'art, c'est le
Tout-Puissant, le Dieu farouche qui nous foudroie
et que tu honores. Il peut nous anéantir, il est le
maître, tu diras merci.
- Oui , je lui appartiens, qu'il fasse de moi ce
qu'il voudra... Je mourrais de ne plus peindre, je
préfère peindre et en mourir... Et puis, ma volonté
n'y est pour rien. C'est ainsi, rien n'existe en dehors ,
que le monde crève !
Elle se redressa, dans une nouvelle poussée de
colère. Sa voix redevenait dure et emportée.
L'ŒUVRE . 467

Mais je suis vivante, moi ! et elles sont mortes,


les femmes que tu aimes... Oh! ne dis pas non, je
sais bien que ce sont tes maîtresses , toutes ces fem-
mes peintes . Avant d'être la tienne, je m'en étais
aperçu déjà, il n'y avait qu'à voir de quelle main
tu caressais leur nudité, de quels yeux tu les con-
templais ensuite, pendant des heures . Hein ? était-ce
malsain et stupide, un pareil désir chez un garçon ?
brûler pour des images , serrer dans ses bras le
vide d'une illusion ! et tu en avais conscience , tu t'en
cachais comme d'une chose inavouable... Puis, tu
as paru m'aimer un instant. C'est à cette époque
que tu m'as raconté ces bêtises, tes amours avec
tes bonnes femmes, comme tu disais en te plai-
santant toi-même . Souviens-toi ? tu prenais en pitié
ces ombres , lorsque tu me tenais entre tes bras ... Et
ça n'a pas duré, tu es retourné à elles , oh ! si vite !
comme un maniaque retourne à sa manie. Moi qui
existais , je n'étais plus, et c'étaient elles, les visions,
qui redevenaient les seules réalités de ton existence ...
Ce que j'ai enduré alors, tu ne l'as jamais su, car tu
nous ignores toutes, j'ai vécu près de toi, sans que
tu me comprennes. Oui, j'étais jalouse d'elles. Quand
je posais , là, toute nue, une idée seule m'en donnait
le courage : je voulais lutter, j'espérais te reprendre ;
et rien, pas même un baiser sur mon épaule, avant
de me laisser rhabiller ! Mon Dieu ! que j'ai été hon-
teuse souvent ! quel chagrin j'ai dû dévorer, de me
sentir dédaignée et trahie ! ... Depuis ce moment,
ton mépris n'a fait que grandir, et tu vois où nous
en sommes , à nous allonger côte à côte toutes les
nuits, sans nous toucher du doigt. Il y a huit mois et
sept jours , je les ai comptés ! il y a huit mois et sept
jours que nous n'avons rien eu ensemble.
468 LES ROUGON - MACQUART .

Elle continua hardiment, elle parla en phrases


libres, elle, la sensuelle pudique, si ardente à
l'amour, les lèvres gonflées de cris, et si discrète
ensuite, si muette sur ces choses, ne voulant pas en
causer , détournant la tête avec des sourires confus .
Mais le désir l'exaltait, c'était un outrage que cette
abstinence . Et sa jalousie ne se trompait pas, accu-
sait la peinture encore, car cette virilité qu'il lui re-
fusait, il la réservait et la donnait à la rivale préfé-
rée . Elle savait bien pourquoi il la délaissait ainsi.
Souvent d'abord, quand il avait le lendemain un gros
travail , et qu'elle se serrait contre lui en sé cou-
chant, il lui disait que non, que ça le fatiguerait
trop ; ensuite, il avait prétendu qu'au sortir de ses
bras, il en avait pour trois jours à se remettre, le
cerveau ébranlé, incapable de rien faire de bon ; et
la rupture s'était ainsi peu à peu produite, une se-
maine en attendant l'achèvement d'un tableau , puis
un mois pour ne pas déranger la mise en train d'un
autre, puis des dates reculées encore, des occasions
négligées , la déshabitude lente , l'oubli final. Au
fond, elle retrouvait la théorie répétée cent fois de-
vant elle : le génie devait être chaste, il fallait ne
coucher qu'avec son œuvre.
Tu me repousses, acheva-t-elle violemment, tu
te recules de moi , la nuit, comme si je te répugnais,
tu vas ailleurs, et pour aimer quoi ? un rien, une
apparence, un peu de poussière, de la couleur sur
de la toile! ... Mais, encore un coup, regarde-la donc,
ta femme, là-haut ! vois donc quel monstre tu viens
d'en faire , dans ta folie ! Est- ce qu'on est bâtie
comme ça ? est-ce qu'on a des cuisses en or et des
fleurs sous le ventre ?... Réveille-toi, ouvre les yeux,
rentre dans l'existence .
L'OEUVRE . 469

Claude, obéissant au geste dominateur dont elle


lui montrait le tableau, s'était levé et regardait. La
bougie, restée sur la plate-forme de l'échelle, en
l'air, éclairait comme d'une lueur de cierge la
Femme , tandis que toute l'immense pièce demeurait
plongée dans les ténèbres . Il s'éveillait enfin de son
rêve, et la Femme, vue ainsi d'en bas , avec quelques
pas de recul, l'emplissait de stupeur. Qui donc venait
de peindre cette idole d'une religion inconnue ? qui
l'avait fait de métaux, de marbres et de gemmes,
épanouissant la rose mystique de son sexe, entre les
colonnes précieuses des cuisses , sous la voûte sa-
crée du ventre ? Était-ce lui qui, sans le savoir, était
l'ouvrier de ce symbole du désir insatiable, de cette
image extra-humaine de la chair, devenue de l'or et
du diamant entre ses doigts, dans son vain effort
d'en faire de la vie ? Et, béant, il avait peur de son
œuvre, tremblant de ce brusque saut dans l'au-delà,
comprenant bien que la réalité elle-même ne lui
était plus possible , au bout de sa longue lutte pour
la vaincre et la repétrir plus réelle, de ses mains
d'homme .
Tu vois ! tu vois ! répétait victorieusement
Christine .
Et lui, très bas, balbutiait :
Oh ! qu'ai-je fait ? ... Est- ce donc impossible de
créer ? nos mains n'ont-elles donc pas la puissance
de créer des êtres ?
Elle le sentit faiblir, elle le saisit entre ses deux
bras .
Mais pourquoi ces bêtises, pourquoi autre
chose que moi, qui t'aime ?... Tu m'as pris pour
modèle, tu as voulu des copies de mon corps. A quoi
bon, dis ? est-ce que ces copies me valent ? elles
40
470 LES ROUGON - MACQUART .

sont affreuses, elles sont raides et froides comme des


cadavres ... Et je t'aime, et je veux t'avoir. Il faut
tout te dire , tu ne comprends pas, quand je rôde
autour de toi, que je t'offre de poser, que je suis là,
à te frôler, dans ton haleine. C'est que je t'aime,
entends- tu ? c'est que je suis en vie, moi ! et que je
te veux...
Éperdument, elle le liait de ses membres, de ses
bras nus , de ses jambes nues. Sa chemise, à moitié
arrachée, avait laissé jaillir sa gorge, qu'elle écra-
sait contre lui, qu'elle voulait entrer en lui, dans
cette dernière bataille de sa passion. Et elle était la
passion elle-même, débridée enfin avec son désor-
dre et sa flamme, sans les réserves chastes d'autre-
fois , emportée à tout dire, à tout faire , pour vaincre .
Sa face s'était gonflée, les yeux doux et le front lim-
pide disparaissaient sous les mèches tordues des
cheveux, il n'y avait plus que les mâchoires sail-
lantes , le menton violent, les lèvres rouges .
Oh ! non, laisse ! murmura Claude. Oh ! je suis
trop malheureux !
De sa voix ardente, elle continua :
-Tu me crois peut-être vieille. Oui, tu disais que
je me gâtais , et je l'ai cru moi-même, je m'examinais
pendant la pose, pour chercher des rides... Mais ce
n'était pas vrai, ça ! Je le sens bien, que je n'ai pas
vieilli, que je suis toujours jeune, toujours forte...
Puis , comme il se débattait encore :
Regarde donc !
Elle s'était reculée de trois pas ; et, d'un grand
geste, elle ôta sa chemise, elle se trouva toute nue,
immobile , dans cette pose qu'elle avait gardée durant
de si longues séances. D'un simple mouvement du
menton, elle indiqua la figure du tableau.
L'ŒUVRE . 471

Va, tu peux comparer , je suis plus jeune


qu'elle... Tu as eu beau lui mettre des bijoux dans
la peau, elle est fanée comme une feuille sèche ...
Moi , j'ai toujours dix-huit ans, parce que je t'aime.
Et, en effet, elle rayonnait de jeunesse sous la
clarté pâle . Dans ce grand élan d'amour, les jambes
s'effilaient, charmantes et fines, les hanches élargis-
saient leur rondeur soyeuse, la gorge ferme se re-
dressait , gonflée du sang de son désir.
Déjà, elle l'avait repris , collée à lui maintenant,
sans cette chemise gênante ; et ses mains s'égaraient,
le fouillaient partout, aux flancs, aux épaules, comme
si elle eût cherché son cœur, dans cette caresse tâ-
tonnante , cette prise de possession, où elle sem-
blait vouloir le faire sien ; tandis qu'elle le baisait
rudement, d'une bouche inassouvie, sur la peau ,
sur la barbe , sur les manches, dans le vide. Sa voix
expirait, elle ne parlait plus que d'un souffle hale-
tant, coupé de soupirs .
Oh ! reviens , oh ! aimons-nous ... Tu n'as done
pas de sang, que des ombres te suffisent ? Reviens,
et tu verras que c'est bon de vivre... Tu entends !
vivre au cou l'un de l'autre, passer des nuits comme
.
ça, serrés , confondus, et recommencer le lendemain ,
et encore, et encore...
Il frémissait, il lui rendait peu à peu son étreinte,
dans la peur que lui avait faite l'autre, l'idole ; et
elle redoublait de séduction, elle l'amollissait et le
conquérait .
-

Écoute, je sais que tu as une affreuse pensée,


oui ! je n'ai jamais osé t'en parler, parce qu'il ne faut
pas attirer le malheur; mais je ne dors plus la nuit,
tu m'épouvantes ... Ce soir, je t'ai suivi, là-bas, sur
ce pont que je hais , et j'ai tremblé, oh ! j'ai cru que
472 LES ROUGON - MACQUART.

c'était fini , que je ne t'avais plus... Mon Dieu ! qu'est-


ce que je deviendrais ? J'ai besoin de toi, tu ne vas
pas me tuer peut - être ! ... Aimons- nous , aimons-
nous ...

Alors , il s'abandonna, dans l'attendrissement de


cette passion infinie. C'était une immense tristesse ,
un évanouissement du monde entier où se fondait
son être . Il la serra éperdument, lui aussi, sanglo-
tant, bégayant :
C'est vrai, j'ai eu la pensée affreuse ... Je l'au-
rais fait, et j'ai résisté en songeant à ce tableau ina-
chevé... Mais puis-je vivre encore, si le travail ne
veut plus de moi? Comment vivre, après ça, après
ce qui est là, ce que j'ai abîmé tout à l'heure ?
Je t'aimerai et tu vivras .
Ah ! jamais tu ne m'aimeras assez... Je me con-
nais bien. Il faudrait une joie qui n'existe pas , quel-
que chose qui me fit oublier tout... Déjà tu as été
sans force . Tu ne peux rien.
Si, si, tu verras... Tiens ! je te prendrai ainsi,
je te baiserai sur les yeux, sur la bouche, sur toutes
les places de ton corps. Je te réchaufferai contre
ma gorge, je lierai mes jambes aux tiennes , je
nouerai mes bras à tes reins, je serai ton souffle, ton
sang, ta chair ...
Cette fois, il fut vaincu, il brûla avec elle, se ré-
fugia en elle , enfonçant la tête entre ses seins , la
couvrant à son tour de ses baisers .
Eh bien ! sauve-moi, oui ! prends-moi, si tu ne
veux pas que je me tue ... Et invente du bonheur,
fais-m'en connaître un qui me retienne... Endors-
moi , anéantis-moi, que je devienne ta chose , assez
esclave , assez petit, pour me loger sous tes pieds ,
dans tes pantoufles ... Ah ! descendre là, ne vivre que
L'ŒUVRE . 473

de ton odeur, t'obéir comme un chien, manger,


t'avoir et dormir, si je pouvais, si je pouvais !
Elle eut un cri de victoire .
Enfin ! tu es à moi, il n'y a plus que moi, l'autre
est bien morte !
Et elle l'arracha de l'œuvre exécrée, elle l'emporta
dans sa chambre à elle, dans son lit, grondante,
triomphante . Sur l'échelle, la bougie qui s'achevait,
clignota un instant derrière eux, puis se noya.
Cinq heures sonnèrent au coucou , pas une lueur
n'éclairait encore le ciel brumeux de novembre . Et
tout retomba aux froides ténèbres .
Christine et Claude , à tâtons , avaient roulé en tra-
vers du lit. Ce fut une rage, jamais ils n'avaient connu
un emportement pareil, même aux premiers jours
de leur liaison . Tout ce passé leur remontait au
cœur, mais dans un renouveau aigu qui les grisait
d'une ivresse délirante . L'obscurité flambait autour
d'eux, ils s'en allaient sur des ailes de flamme, très
haut, hors du monde, à grands coups réguliers , con-
tinus, toujours plus haut. Lui-même poussait des
cris , loin de sa misère, oubliant, renaissant à une vie
de félicité . Elle le fit blasphémer ensuite , provo-
cante, dominatrice, avec un rire d'orgueil sensuel.
<< Dis que la peinture est imbécile. - La peinture
est imbécile . Dis que tu ne travailleras plus, que
tu t'en moques, que tu brûleras tes tableaux, pour
me faire plaisir . Je brûlerai mes tableaux, je ne
travaillerai plus . Et dis qu'il n'y a que moi , que
de me tenir là, comme tu me tiens, est le bonheur
unique , que tu craches sur l'autre, cette gueuse que
tu as peinte. Crache, crache donc, que je t'entende !
Tiens ! je crache, il n'y a que toi. >> Et elle le
serrait à l'étouffer, c'était elle qui le possédait. Ils
40.
474 LES ROUGON - MACQUART.

repartirent , dans le vertige de leur chevauchée à


travers les étoiles . Leurs ravissements recommen-
çaient, trois fois il leur sembla qu'ils volaient de la
terre au bout du ciel. Quel grand bonheur ! comment
n'avait-il pas songé à se guérir dans ce bonheur cer-
tain ? Et elle se donnait encore, et il vivrait heureux,
sauvé, n'est-ce pas ? maintenant qu'il avait cette
ivresse .
Le jour allait naître, lorsque Christine, ravie, fou-
droyée de sommeil, s'endormit aux bras de Claude.
Elle le liait d'une cuisse, la jambe jetée en travers
des siennes, comme pour s'assurer qu'il ne lui échap-
perait plus ; et, la tête roulée sur cette poitrine
d'homme qui lui servait de tiède oreiller, elle souf-
flait doucement, un sourire aux lèvres . Lui, avait
fermé les yeux ; mais , de nouveau, malgré sa fatigue
écrasante, il les rouvrit, il regarda l'ombre. Le som-
meil le fuyait, une sourde poussée d'idées confuses
remontait dans son hébétement, à mesure qu'il se
refroidissait et se dégageait de la griserie volup-
tueuse , dont tous ses muscles restaient ébranlés .
Quand le petit jour parut, une salissure jaune, une
tache de boue liquide sur les vitres de la fenêtre, il
tressaillit, il crut avoir entendu une voix haute l'ap-
peler du fond de l'atelier. Ses pensées étaient re-
venues toutes, débordantes , torturantes , creusant
son visage, contractant ses mâchoires dans un dé-
goût humain, deux plis amers qui faisaient de son
masque la face ravagée d'un vieillard . Maintenant,
cette cuisse de femme, allongée sur lui, prenait une
lourdeur de plomb ; il en souffrait comme d'un sup-
plice, d'une meule dont on lui broyait les genoux,
pour des fautes inexpiées ; et la tête également, posée
sur ses côtes, l'étouffait, arrêtait d'un poids énorme
L'ŒUVRE . 475

les battements de son cœur. Mais, longtemps , il ne


voulut pas la déranger, malgré l'exaspération lente
de tout son corps , une sorte de répugnance et de
haine irrésistibles qui le soulevait de révolte. L'odeur
du chignon dénoué, cette odeur forte de chevelure,
surtout, l'irritait. Brusquement, la voix haute, au
fond de l'atelier, l'appela une seconde fois , impé-
rieuse . Et il se décida, c'était fini, il souffrait trop,
il ne pouvait plus vivre, puisque tout mentait et
qu'il n'y avait rien de bon. D'abord, il laissa glisser
la tête de Christine, qui garda son vague sourire ; en-
suite, il dut se mouvoir avec des précautions infinies,
pour sortir ses jambes du lien de la cuisse, qu'il re-
poussa peu à peu, dans un mouvement naturel,
comme si elle fléchissait d'elle-même. Il avait rompu
la chaîne enfin, il était libre. Un troisième appel le
fit se hâter, il passa dans la pièce voisine, en disant:
- Oui , oui, j'y vais !
Le jour ne se débrouillait pas, sale et triste, un de
ces petits jours d'hiver lugubres ; et, au bout d'une
heure , Christine se réveilla dans un grand frisson
glacé. Elle ne comprit pas . Pourquoi donc se trou-
[Link] ? Puis , elle se souvint : elle s'était en-
dormie, la joue contre son cœur, les membres mêlés
aux siens . Alors , comment avait-il pu s'en aller ? où
pouvait-il être ? Tout d'un coup, dans son engour-
dissement, elle sauta du lit avec violence, elle courut
à l'atelier. Mon Dieu ! est-ce qu'il était retourné près
del'autre ? est-ce que l'autre venait encore de le re-
prendre , lorsqu'elle croyait l'avoir conquis à ja-
mais ?

Au premier coup d'œil, elle ne vit rien, l'atelier


lui parut désert, sous le petit jour boueux et froid.
Mais , comme elle se rassurait en n'apercevant per-
476 LES ROUGON - MACQUART .

sonne, elle leva les yeux vers la toile, et un cri ter-


rible jaillit de sa gorge béante .
Claude, oh ! Claude ...
Claude s'était pendu à la grande échelle, en face
de son œuvre manquée. Il avait simplement pris une
des cordes qui tenaient le châssis au mur, et il était
monté sur la plate-forme en attacher le bout à la
traverse de chêne , clouée par lui unjour, afin de con-
solider les montants . Puis , de là-haut, il avait sauté
dans le vide . En chemise , les pieds nus, atroce avec
sa langue noire et ses yeux sanglants sortis des or-
bites, il pendait là, grandi affreusement dans sa rai-
deur immobile , la face tournée vers le tableau, tout
près de la Femme au sexe fleuri d'une rose mystique,
comme s'il lui eût soufflé son âme à son dernier râle,
et qu'il l'eût regardée encore, de ses prunelles fixes .
Christine , pourtant , restait droite , soulevée de
douleur , d'épouvante et de colère . Son corps en
était gonflé, sa gorge ne lâchait plus qu'un hurle-
ment continu . Elle ouvrit les bras, les tendit vers le
tableau , ferma les deux poings .
Oh ! Claude, oh ! Claude... Elle t'a repris, elle
t'a tué, tué, tué, la gueuse !
Et ses jambes fléchirent, elle tourna et s'abattit
sur le carreau . L'excès de la souffrance avait retiré
tout le sang
ng de son cœur, elle demeura évanouie par
terre, comme morte, pareille à une loque blanche,
misérable et finie, écrasée sous la souveraineté fa-
rouche de l'art. Au-dessus d'elle, la Femme rayon-
nait avec son éclat symbolique d'idole, la peinture
triomphait, seule immortelle et debout, jusque dans
sa démence .
Le lundi seulement, après les formalités et les re-
tards occasionnés par le suicide, lorsque Sandoz
L'ŒUVRE . 477

vint le matin, à neuf heures, pour le convoi, il ne


trouva qu'une vingtaine de personnes sur le trottoir
de la rue Tourlaque. Dans son gros chagrin, il courait
depuis troisjours, forcé de s'occuper de tout : d'abord,
il avait dû faire transporter à l'hôpital de Lariboi-
sière Christine, ramassée mourante ; ensuite , il s'était
promené de la mairie aux pompes funèbres et à
l'église, payant partout, cédant à l'usage, plein d'in-
différence, puisque les prêtres voulaient bien de ce
cadavre au cou cerclé de noir. Et, parmi les gens
-qui attendaient, il n'aperçut encore que des voisins,
augmentés de quelques curieux ; tandis que des têtes
s'allongeaient aux fenêtres , chuchotantes , excitées
par le drame . Sans doute les amis allaient venir. Il
n'avait pu écrire à la famille, ignorant les adresses ;
et il s'effaça, dès qu'il vit arriver deux parents , que
les trois lignes sèches des journaux avaient tirés sans
doute de l'oubli où Claude lui-même les laissait : une
cousine âgée à tournure louche de brocanteuse, un
petit cousin, très riche, décoré, propriétaire d'un des
grands magasins de Paris, bon prince dans son élé-
gance, désireux de prouver son goût éclairé des arts .
Tout de suite, la cousine monta, fit le tour de l'ate-
lier, flaira cette misère nue, redescendit, la bouche
dure, irritée d'une corvée inutile. Au contraire, le
petit cousin se redressa et marcha le premier der-
rière le corbillard, menant le deuil avec une correc-
tion charmante et fière .
Comme le cortège partait, Bongrand accourut et
resta près de Sandoz, après lui avoir serré la main .
Il était assombri , il murmura, en jetant un coup
d'œil sur les quinze à vingt personnes qui suivaient :
Ah ! le pauvre bougre ! ... Comment ! il n'y a que
nous deux ?
478 LES ROUGON - MACQUART .

Dubuche était à Cannes avec ses enfants . Jory et


Fagerolles s'abstenaient, l'un exécrant la mort,
l'autre trop affairé. Seul, Mahoudeau rattrapa le
convoi à la montée de la rue Lepic, et il expliqua
que Gagnière devait avoir manqué le train .
Lentement, le corbillard gravissait la pente rude,
dont le lacet tourne sur le flanc de la butte Mont-
martre . Par moments , des rues transversales qui
dévalaient, des trouées brusques, montraient l'im-
mensité de Paris , profonde et large ainsi qu'une
mer. Lorsqu'on déboucha devant l'église Saint-
Pierre, et qu'on transporta le cercueil, là-haut, il
domina un instant la grande ville. C'était par un
ciel gris d'hiver, de grandes vapeurs volaient, em-
portées au souffle d'un vent glacial; et elle semblait
agrandie, sans fin dans cette brume, emplissant l'ho-
rizon de sa houle menaçante. Le pauvre mort qui
l'avait voulu conquérir et qui s'en était cassé la
nuque, passa en face d'elle, cloué sous le couvercle
de chêne, retournant à la terre, comme un de ces
flots de boue qu'elle roulait.
A la sortie de l'église , la cousine disparut, Mahou-
deau également. Le petit cousin avait repris sa
place derrière le corps . Sept autres personnes in-
connues se décidèrent, et l'on partit pour le nou-
veau cimetière de Saint-Ouen, que le peuple a
nommé du nom inquiétant et lugubre de Cayenne.
On était dix.
- Allons , il n'y aura que nous deux, décidément,
répéta Bongrand, en se remettant en marche près
de Sandoz .

Maintenant, le convoi, précédé par la voiture de


deuil où s'étaient assis le prêtre et l'enfant de chœur,
descendait l'autre versant de la butte, le long de rues
L'ŒUVRE . 479

tournantes et escarpées comme des sentiers de mon-


tagne. Les chevaux du corbillard glissaient sur le
pavé gras , on entendait les sourds cahots des roues.
A la suite, les dix piétinaient, se retenaient parmi les
flaques , si occupés de cette descente pénible, qu'ils ne
causaient pas encore. Mais, au bas de la rue du Ruis-
seau, lorsqu'on tomba à la porte de Clignancourt, au
milieu de ces vastes espaces, où se déroulent le bou-
levard de ronde, le chemin de fer de ceinture, les
talus et les fossés des fortifications, il y eut des sou-
pirs d'aise , on échangea quelques mots , on com-
mença à se débander.
Sandoz et Bongrand, peu à peu, se trouvèrent à la
queue, comme pour s'isoler de ces gens qu'ils n'a-
vaient jamais vus. Au moment où le corbillard pas-
sait la barrière, le second se pencha.
Et la petite femme, qu'en va-t-on faire ?
Ah ! quelle pitié ! répondit Sandoz. Je suis
allé la voir hier à l'hôpital. Elle a une fièvre céré-
brale. L'interne prétend qu'on la sauvera, mais
qu'elle en sortira vieillie de dix ans et sans force...
Vous savez qu'elle en était venue à oublier jusqu'à
son orthographe. Une déchéance, un écrasement,
une demoiselle ravalée à une bassesse de servante !
Oui, si nous ne prenons pas soin d'elle comme
d'une infirme, elle finira laveuse de vaisselle quelque
part.
Et pas un sou , naturellement?
- Pas un sou . Je croyais trouver les études qu'il
avait faites sur nature pour son grand tableau, ces
études superbes dont il tirait ensuite un si mauvais
parti . Mais j'ai fouillé vainement, il donnait tout,
des gens le volaient. Non, rien à vendre, pas une
toile possible, rien que cette toile immense que j'ai
480 LES ROUGON - MACQUART .

démolie et brûlée moi-même , ah ! de grand cœur,


je vous assure, comme on se venge !
Ils se turent un instant. La route large de Saint-
Ouen s'en allait toute droite, à l'infini ; et, au milieu
de la campagne rase, le petit convoi filait, pitoyable ,
perdu, le long de cette chaussée, où coulait un fleuve
de boue. Une double clôture de palissades la bordait,
de vagues terrains s'étalaient à droite et à gauche ,
il n'y avait au loin que des cheminées d'usine et
quelques hautes maisons blanches, isolées , plantées
de biais . On traversa la fête de Clignancourt : des
baraques, des cirques, des chevaux de bois aux deux
côtés de la route, grelottant sous l'abandon de l'hi-
ver, des guinguettes vides, des balançoires verdies,
une ferme d'opéra comique : A la Ferme de Picardie,
d'une tristesse noire , entre ses treillages arrachés.
Ah ! ses anciennes toiles, reprit Bongrand , les
choses qui étaient quai de Bourbon, vous vous sou-
venez ? Des morceaux extraordinaires ! Hein ? les pay-
sages rapportés du Midi , et les académies faites chez
Boutin, des jambes de fillette, un ventre de femme ,
' oh ! ce ventre... C'est le père Malgras qui doit l'avoir,
une étude magistrale, que pas un de nos jeunes
maîtres n'est fichu de peindre... Oui, oui , le gaillard
n'était pas une bête. Un grand peintre, simplement !
Quand je pense , dit Sandoz , que ces petits
fignoleurs de l'École et du journalisme l'ont accusé
de paresse et d'ignorance, en répétant les uns à la
suite des autres qu'il avait toujours refusé d'ap-
prendre son métier ! ... Paresseux, mon Dieu ! lui que
j'ai vu s'évanouir de fatigue , après des séances de
dix heures , lui qui avait donné sa vie entière, qui
s'est tué dans sa folie de travail ! ... Et ignorant, est-
ce imbécile ! Jamais ils ne comprendront que ce
L'ŒUVRE . 481

qu'on apportę, lorsqu'on a la gloire d'apporter quel-


que chose , déforme ce qu'on apprend. Delacroix ,
aussi , ignorait son métier , parce qu'il ne pouvait
s'enfermer dans la ligne exacte. Ah ! les niais, les
bons élèves au sang pauvre, incapables d'une incor-
rection !

Il fit quelques pas en silence , puis il ajouta :


Un travailleur héroïque, un observateur pas-
sionné dont le crâne s'était bourré de science , un
tempérament de grand peintre admirablement
doué... Et il ne laisse rien .
Absolument rien, pas une toile, déclara Bon-
grand. Je ne connais de lui que des ébauches , des
croquis , des notes jetées, tout ce bagage de l'artiste
qui ne peut aller au public... Oui , c'est bien un
mort, un mort tout entier que l'on va mettre dans
la terre !
Mais ils durent presser le pas, ils s'attardaient en
causant ; et, devant eux, après avoir roulé entre des
commerces de vins mêlés à des entreprises de mo-
numents funèbres , le corbillard tournait à droite,
dans le bout d'avenue qui conduisait au cimetière .
Ils le rejoignirent, ils franchirent la porte avec le
petit cortège . Le prêtre en surplis, l'enfant de chœur
armé du bénitier, tous les deux descendus de la voi-
ture de deuil , marchaient en avant .
C'était un grand cimetière plat, jeune encore , tiré
au cordeau dans ce terrain vide de banlieue, coupé
en damier par de larges allées symétriques . De rares
tombeaux bordaient les voies principales, toutes les
sépultures, débordantes déjà, s'étendaient au ras du
sol, dans l'installation bâclée et provisoire des con-
cessions de cinq ans, les seules que l'on accordât ;
et l'hésitation des familles à faire des frais sérieux,
41
482 LES ROUGON - MACQUART .

les pierres qui s'enfonçaient faute de fondations, les


arbres verts qui n'avaient pas le temps de pousser,
tout ce deuil passager et de pacotille se sentait, don-
nait au vaste champ une pauvreté, une nudité froide
et propre, d'une mélancolie de caserne et d'hôpital.
Pas un coin de ballade romantique , pas un détour
feuillu , frissonnant de mystère , pas une grande
tombe parlant d'orgueil et d'éternité. On était dans
le cimetière nouveau , aligné , numéroté , le cime-
tière des capitales démocratiques , où les morts
semblent dormir au fond de cartons administratifs,
le flot de chaque matin délogeant et remplaçant le
flot de la veille, tous défilant à la queue comme dans .
une fête, sous les yeux de la police, pour éviter les
encombrements .
Fichtre ! murmura Bongrand, ce n'est pas gai,
ici.
Pourquoi ? dit Sandoz, c'est commode, on a de
l'air... Et, même sans soleil, voyez donc comme c'est
joli de couleur.
En effet, sous le ciel gris de cette matinée de no-
vembre, dans le frisson pénétrant de la bise , les
tombes basses, chargées de guirlandes et de cou-
ronnes de perles , prenaient des tons très fins, d'une
délicatesse charmante. Il y en avait de toutes blan-
ches, il y en avait de toutes noires, selon les perles ; et
cette opposition luisaitdoucement, au milieu dela ver-
dure pâlie des arbres nains . Sur ces loyers de cinq ans,
les familles épuisaient leur culte : c'était un entas-
sement, un épanouissement que le récent jour des
Morts venait d'étaler dans son neuf. Seules, les fleurs
naturelles, entre leurs collerettes de papier, s'étaient
fanées déjà. Quelques couronnes d'immortelles jau-
nes éclataient comme de l'or fraîchement ciselé.
L'ŒUVRE . 483

Mais il n'y avait que les perles, un ruissellement de


perles cachant les inscriptions, recouvrant les pierres
et les entourages, des perles en cœurs, en festons,
en médaillons, des perles qui encadraient des sujets
sous verre , des pensées , des mains enlacées , des
nœudsde satin, jusqu'à des photographies de femme,
de jaunes photographies de faubourg, de pauvres vi-
sages laids et touchants , avec leur sourire gauche.
Et, comme le corbillard suivait l'avenue du Rond-
Point, Sandoz , ramené à Claude par son observation
de peintre, se remit à causer.
Un cimetière qu'il aurait compris, avec son
enragement de modernité... Sans doute, il souf-
frait dans sa chair, ravagé par cette lésion trop forte
du génie, trois grammes en moins ou trois grammes
en plus, comme il le disait, lorsqu'il accusait ses
parents de l'avoir si drôlement bâti. Mais son mal
n'était pas en lui seulement, il a été la victime d'une
époque... Oui, notre génération a trempé jusqu'au
ventre dans le romantisme, et nous en sommes restés
imprégnés quand même, et nous avons eu beau
nous débarbouiller, prendre des bains de réalité
violente , la tache s'entête, toutes les lessives du
monde n'en ôteront pas l'odeur.
Bongrand souriait.
Oh ! moi , j'en ai eu par-dessus la tête. Mon
art en a été nourri, je suis même impénitent. S'il
est vrai que ma paralysie dernière vienne de là ,
qu'importe ! Je ne puis renier la religion de toute ma
vie d'artiste ... Mais votre remarque est très juste :
vous en êtes, vous autres, les fils révoltés. Ainsi, lui,
avec sa grande Femme nue au milieu des quais , ce
symbole extravagant...
-

Ah ! cette Femme, interrompit Sandoz, c'est


484 LES ROUGON - MACQUART .

elle qui l'a étranglé. Si vous saviez comme il y


tenait ! Jamais il ne m'a été possible de la chasser de
lui... Alors, comment voulez-vous qu'on ait la vue
claire, le cerveau équilibré et solide, quand de pa-
reilles fantasmagories repoussent dans le crâne?...
Même après la vôtre, notre génération est trop en-
crassée de lyrisme pour laisser des œuvres saines . Il
faudra une génération, deux générations peut-être,
avant qu'on peigne et qu'on écrive logiquement,
dans la haute et pure simplicité du vrai... Seule, la
vérité, la nature, est la base possible, la police né-
cessaire, en dehors de laquelle la folie commence ;
et qu'on ne craigne pas d'aplatir l'œuvre, le tempé-
rament est là, qui emportera toujours le créateur.
Est-ce que quelqu'un songe à nier la personnalité,
le coup de pouce involontaire qui déforme et qui fait
notre pauvre création à nous !
Mais il tourna la tête, il ajouta brusquement :
Tiens ! qu'est-ce qui brûle ? ... Ils allument donc
des feux de joie, ici ?
Le convoi venait de tourner, en arrivant au Rond-
Point, où était l'ossuaire, le caveau commun, peu à
peu empli de tous les débris enlevés des fosses, et
dont la pierre, au centre d'une pelouse ronde, dispa-
raissait sous un amoncellement de couronnes , dé-
posées là au hasard par la piété des parents qui
n'avaient plus leurs morts à eux. Et, comme le
corbillard roulait doucement à gauche, dans l'avenue
transversale numéro 2, un crépitement s'était fait
entendre, une grosse fumée avait grandi , au-dessus
des petits platanes bordant le trottoir. On approchait
avec lenteur, on apercevait de loin un gros tas de
choses terreuses qui s'allumaient. Puis, on finit par
comprendre . Cela se trouvait au bord d'un vaste
L'ŒUVRE . 485

carré , qu'on avait fouillé profondément de larges


sillons parallèles, pour en arracher les bières , afin de
rendre le sol à d'autres corps, de même que le pay-
san retourne un chaume avant de l'ensemencer de
nouveau. Les longues fosses vides bâillaient, les
buttes de terre grasse se purgeaient sous le ciel ;
et, dans ce coin du champ, ce qu'on brûlait ainsi ,
c'étaient les planches pourries des bières , un bûcher
énorme de planches fendues, brisées, mangées par
la terre, tombées en un terreau rougeâtre . Elles re-
fusaient de flamber, humides de boue humaine, écla-
tant en sourdes détonations , fumant seulement avec
une intensité croissante , de grandes fumées qui
montaient dans le ciel blafard, et que la bise de no-
vembre rabattait, déchirait en lanières rousses , vo-
lantes, au travers des tombes basses de toute une
moitié du cimetière .
Sandoz et Bongrand avaient regardé, sans une
parole . Puis, quand ils eurent dépassé le feu , le pre-
mier reprit :
- Non, il n'a pas été l'homme de la formule qu'il
apportait. Je veux dire qu'il n'a pas eu le génie assez
net pour la planter debout et l'imposer dans une
œuvre définitive ... Et voyez, autour de lui, après lui,
comme les efforts s'éparpillent ! Ils en restent tous
aux ébauches, aux impressions hâtives, pas un ne
semble avoir la force d'être le maître attendu N'est-
ce pas irritant, cette notation nouvelle de la lumière ,
cette passion du vrai poussée jusqu'à l'analyse scien-
tifique , cette évolution commencée si originalement,
et qui s'attarde , et qui tombe aux mains des habiles ,
et qui n'aboutit point , parce que l'homme néces-
saire n'est pas né ?... Bah ! l'homme naîtra, rien ne
se perd, il faut bien que la lumière soit.
41.
486 LES ROUGON - MACQUART.

Qui sait ? pas toujours ! dit Bongrand. La vie


avorte , elle aussi... Vous savez, je vous écoute, mais
je suis un désespéré, moi. Je crève de tristesse, et je
sens tout qui crève... Ah ! oui, l'air de l'époque est
mauvais , cette fin de siècle encombrée de démoli-
tions , aux monuments éventrés, aux terrains re-
tournés cent fois, qui tous exhalent une puanteur
de mort ! Est-ce qu'on peut se bien porter, là dedans ?
Les nerfs se détraquent, la grande névrose s'en mêle,
l'art se trouble : c'est la bousculade, l'anarchie, la
folie de la personnalité aux abois... Jamais on ne
s'est tant querellé et jamais on n'y a vu moins clair
que depuis le jour où l'on prétend tout savoir.
Sandoz , devenu pâle, regardait au loin les grandes
fumées rousses rouler dans le vent .
C'était fatal, songea-t-il à demi-voix, cet excès
d'activité et d'orgueil dans le savoir devait nous
rejeter au doute ; ce siècle, qui a fait déjà tant de
clarté , devait s'achever sous la menace d'un nouveau
flot de ténèbres... Oui , notre malaise vient de là.
On a trop promis , on a trop espéré, on a attendu la
conquête et l'explication de tout ; et l'impatience
gronde. Comment ! on ne marche pas plus vite ? la
science ne nous a pas encore donné, en cent ans, la
certitude absolue, le bonheur parfait ? Alors , à quoi
bon continuer, puisqu'on ne saura jamais tout et
que notre pain restera aussi amer ? C'est une faillite
du siècle, le pessimisme tord les entrailles, le mys-
ticisme embrume les cervelles ; car nous avons eu
beau chasser les fantômes sous les grands coups de
lumière de l'analyse, le surnaturel a repris les hos-
tilités , l'esprit des légendes se révolte et veut nous
reconquérir , dans cette halte de fatigue et d'an-
goisse... Ah ! certes ! je n'affirme rien, je suis moi
L'ŒUVRE . 487

même déchiré. Seulement, il me semble que cette


convulsion dernière du vieil effarement religieux
était à prévoir. Nous ne sommes pas une fin, mais
une transition, un commencement d'autre chose...
Cela me calme , cela me fait du bien, de croire que
nous marchons à la raison et à la solidité de la
science ...
Sa voix s'était altérée d'une émotion profonde, et
il ajouta :
-

A moins que la folie ne nous fasse culbuter


dans le noir, et que nous ne partions tous, étranglés
par l'idéal, comme le vieux camarade qui dort là,
entre ses quatre planches .
Le corbillard quittait l'avenue transversale nu-
méro 2 , pour tourner à droite dans l'avenue laté-
rale numéro 3 ; et, sans parler, le peintre montra du
regard à l'écrivain un carré de sépultures , que lon-
geait le cortège.
Il y avait là un cimetière d'enfants, rien que des
tombes d'enfants, à l'infini, rangées avec ordre, ré-
gulièrement séparées par des sentiers étroits, pa-
reilles à une ville enfantine de la mort. C'étaient de
toutes petites croix blanches, de tous petits entou-
rages blancs , qui disparaissaient presque sous une
floraison de couronnes blanches et bleues, au ras du
sol ; et le champ paisible, d'un ton si doux, d'un
bleuissement de lait, semblait s'être fleuri de cette
enfance couchée dans la terre . Les croix disaient les
âges : deux ans, seize mois, cinq mois. Une pauvre
croix, sans entourage, qui débordait et se trouvait
plantée de biais dans une allée, portait simplement :
EUGÉNIE, TROIS JOURS. N'être pas encore et dormir
déjà là, à part, comme les enfants que les familles,
aux soirs de fête, font dîner à la petite table !
488 LES ROUGON - MACQUART .

Mais , enfin , le corbillard s'était arrêté , au milieu


de l'avenue. Lorsque Sandoz aperçut la fosse prête,
à l'angle du carré voisin, en face du cimetière des
tout petits, il murmura tendrement :
Ah ! mon vieux Claude, grand cœur d'enfant,
tu seras bien à côté d'eux.
Les croque-mort descendaient le cercueil . Maus-
sade sous la bise, le prêtre attendait ; et des fos-
soyeurs étaient là, avec des pelles. Trois voisins
avaient lâché en route, les dix n'étaient plus que
sept. Le petit cousin, qui tenait son chapeau à la
main depuis l'église , malgré le temps affreux, se
rapprocha. Tous les autres se découvrirent, et les
prières allaient commencer, lorsqu'un coup de sifflet
déchirant fit lever les têtes .
C'était, dans ce bout vide encore, à l'extrémité de
l'avenue latérale numéro 3, un train qui passait sur
le haut talus du chemin de fer de ceinture, dont la
voie dominait le cimetière. La pente gazonnée mon-
tait , et des lignes géométriques se détachaient en
noir sur le gris du ciel, les poteaux télégraphiques
reliés par les minces fils , une guérite de surveillant,
la plaque d'un signal, la seule tache rouge et vi-
brante. Quand le train roula, avec son fracas de ton-
nerre , on distingua nettement, comme sur un trans-
parent d'ombres chinoises , les découpures des wagons ,
jusqu'aux gens assis dans les trous clairs des fenêtres.
Et la ligne redevint nette, un simple trait à l'encre
coupant l'horizon ; tandis que, sans relâche, au
loin, d'autres coups de sifflet appelaient, se lamen-
taient, aigus de colère, rauques de souffrance,
étranglés de détresse. Puis, une corne d'appel ré-
sonna, lugubre .
-

Revertitur in terram suam unde erat..., récitait


L'ŒUVRE . 489

le prêtre , qui avait ouvert un livre et qui se hâtait.


Mais on ne l'entendait plus, une grosse locomotive
était arrivée en soufflant, et elle manœuvrait juste
au - dessus de la cérémonie . Celle-là avait une voix
énorme et grasse, un sifflet guttural , d'une mélanco-
lie géante . Elle allait, venait, haletait, avec son pro-
fil de monstre lourd . Brusquement , elle lâcha sa
vapeur,, dans une haleine furieuse de tempête.
- Requiescat in pace, disait le prêtre .
Amen, répondait l'enfant de chœur.
Et tout fut emporté, au milieu de cette détonation
cinglante et assourdissante, qui se prolongeait avec
une violence continue de fusillade .
Bongrand, exaspéré, se tournait vers la locomotive.
Elle se tut, ce fut un soulagement. Des larmes étaient
montées aux yeux de Sandoz, ému déjà des choses
sorties involontairement de ses lèvres , derrière le
corps de son vieux camarade, comme s'ils avaient
eu ensemble une de leurs causeries grisantes d'au-
trefois ; et, maintenant, il lui semblait qu'on allait
mettre en terre sa jeunesse : c'était une part de lui-
même , la meilleure, celle des illusions et des en-
thousiasmes, que les fossoyeurs enlevaient, pour la
faire glisser au fond du trou . Mais, à cette minute
terrible , un accident vint encore augmenter son
chagrin. Il avait tellement plu, les jours précédents,
et la terre était si molle, qu'un brusque éboulement
se produisît. Un des fossoyeurs dut sauter dans la
fosse, pour la vider à la pelle, d'un jet lent et ryth-
mique Cela n'en finissait pas, s'éternisait au milieu
de l'impatience du prêtre et de l'intérêt des quatre
voisins , qui avaient suivi jusqu'au bout, sans qu'on
sût pourquoi. Et, là-haut, sur le talus, la locomo-
tive avait repris ses manœuvres , reculait en hur
490 LES ROUGON - MACQUART .

lant, à chaque tour de roue, le foyer ouvert, incen-


diant le jour morne d'une pluie de braise.
Enfin, la fosse fut vidée, on descendit le cercueil,
on se passa le goupillon. C'était fini. Debout, de son
air correct et charmant, le petit cousin fit les hon-
neurs , serrà les mains de tous ces gens qu'il n'avait
jamais vus, en mémoire de ce parent dont il ne se
rappelait pas le nom la veille.
--

Mais il est très bien, ce calicot, dit Bongrand ,


qui ravalait ses larmes .
Sandoz , sanglotant, répondit :
Très bien .
Tous s'en allaient, les surplis du prêtre et de l'en-
fant de chœur disparaissaient entre les arbres verts ,
les voisins débandés flânaient, lisaient les inscrip-
tions .
Et Sandoz, se décidant à quitter la fosse à demi
comblée, reprit :
Nous seuls l'aurons connu ... Plus rien , pas
même un nom !

Il est bien heureux, dit Bongrand, il n'a pas de


tableau en train, dans la terre où il dort... Autant
partir que de s'acharner comme nous à faire des
enfants infirmes, auxquels il manque toujours des
morceaux, les jambes ou la tête, et qui ne vivent
pas .
- Oui, il faut vraiment manquer de fierté, se ré-
signer à l'à peu près et tricher avec la vie... Moi qui
pousse mes bouquins jusqu'au bout, je me méprise
de les sentir incomplets et mensongers, malgré mon
effort.
La face pâle , ils s'en allaient lentement, côte à
côte, au bord des blanches tombes d'enfants, le ro-
mancier alors dans toute la force de son labeur et

6
L'ŒUVRE . 491

de sa renommée, le peintre déclinant et couvert de


gloire.
-

Au moins, en voilà un qui a été logique et


brave, continua Sandoz. Il a avoué son impuissance
et il s'est tué.
- C'est vrai, dit Bongrand . Si nous ne tenions pas
si fort à nos peaux, nous ferions tous comme lui...
N'est-ce pas ?
-

Ma foi , oui . Puisque nous ne pouvons rien créer ,


puisque nous ne sommes que des reproducteurs dé-
biles, autant vaudrait-il nous casser la tête tout de
suite .
Ils se retrouvaient devant le tas allumé des vieilles
bières pourries . Maintenant, elles étaient en plein
feu, suantes et craquantes ; mais on ne voyait tou-
jours pas les flammes , la fumée seule avait augmenté,
une fumée âcre, épaisse, que le vent poussait en
gros tourbillons, et qui couvrait le cimetière entier
d'une nuée de deuil.
- Fichtre ! onze heures ! dit Bongrand en tirant
sa montre . Il faut que je rentre .
Sandoz eut une exclamation de surprise.
Comment ! déjà onze heures !
Il promena sur les sépultures basses, sur le vaste
champ fleuri de perles, si régulier et si froid, un
long regard de désespoir, encore aveuglé de larmes .
Puis , il ajouta :
- Allons travailler.

FIN
Universitätsbibliothek
Basel

A1001500576

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