Module I - Intr Blockshain
Module I - Intr Blockshain
A. UNE INNOVATION TECHNOLOGIQUE DANS LE SILLAGE DU MOUVEMENT POUR LE LOGICIEL LIBRE ET,
SURTOUT, DE LA COMMUNAUTÉ « CYPHERPUNK »
1. Le projet d’une monnaie électronique chiffrée permettant de contourner les autorités publiques
apparaît dans les années 1980
L’émergence des cryptomonnaies a partie liée avec le mouvement pour le logiciel libre, initié dans les
années 1980 par Richard Stallman autour de la Fondation pour le logiciel libre (Free Software
Foundation ou FSF) et du système d’exploitation libre GNU, ainsi qu’avec la communauté
« cypherpunk ». Cette communauté joue un rôle essentiel dans l’écosystème des cryptomonnaies
depuis une trentaine d’années.
Le mot-valise « cypherpunk », inventé par Jude Milhon à Berkeley en 1992, est formé à partir de l’anglais
cipher ou chiffrement et « cyberpunk », lui-même issu des mots cybernétique et punk et renvoyant à
des œuvres de fiction dystopiques basées sur les technologies. Les fondements théoriques de cette
mouvance se situent chez Tim May, scientifique alors chargé de la recherche chez Intel, qui publie en
1992 un « Manifeste crypto-anarchiste » (Crypto-Anarchist Manifesto) et chez Eric Hughes, jeune
chercheur à l’université de Berkeley, qui le suit en 1993 avec son « Manifeste d’un Cypherpunk » (A
Cypherpunk’s Manifesto). Dans ce contexte, John Gilmore, salarié de Sun Microsystems puis de Cygnus
Group et acteur important du GNU Project avec Richard Stallman, fonde en 1990 à San Francisco, avec
Mitch Kapor et John Perry Barlow, auteur de la « Déclaration d’indépendance du cyberespace »,
l’Electronic Frontier Foundation, véritable annuaire des cypherpunks.
Tout le monde a déjà entendu parler de la blockchain, pourtant très peu de personnes sont capables
d’expliquer comment elle fonctionne ;)
Une blockchain est en fait constituée d’éléments très simples qui peuvent être expliqués en quelques
minutes. Nous allons le faire de manière très visuelle, en utilisant [Link] et
[Link]/blockchain afin d’illustrer chaque principe séparément.
Nous verrons que la blockchain est en fait un assemblage très intelligent de briques techniques
cryptographiques qui existent déjà depuis de nombreuses années, voire plusieurs dizaines d’années
pour certaines. Toute la beauté de la blockchain est d’avoir su organiser ces briques de manière
cohérente pour créer un système d’échange de données décentralisé et sûr.
1- HASH
Commençons par la base, le hash. Un hash est un nombre souvent hexadécimal calculé à partir d’une
donnée. Il représente en quelque sorte une empreinte digitale servant à identifier rapidement la donnée
initiale. Il existe plusieurs fonctions de hachage. La plus commune est le SHA256, utilisée entre autres
par le Bitcoin. L’algorithme SHA256 transforme n’importe quelle chaîne de caractères en un nombre
hexadécimal de 64 caractères (ou 256 bits). Par exemple, la fig. 1 montre le hash de la chaîne très courte
“OCTO” et la fig. 2 montre le hash d’une chaîne beaucoup plus longue, l’article de 1200 mots sur le
secteur d’activité d’OCTO. Remarquez que les deux hashs sont totalement différents, mais toujours de
64 caractères. De la même manière, vous pourriez taper l’ensemble des ouvrages d’une bibliothèque, ou
bien rien du tout (chaine vide), et vous auriez un hash de 64 caractères. Notez que pour deux chaînes
identiques vous aurez toujours le même hash, et que pour deux chaînes différentes vous aurez toujours
deux hashs différents (à quelques collisions près, mais cela est extrêmement improbable). Cela vous
permet de rapidement vérifier que la donnée initiale n’a pas été modifiée.
2- BLOC
Un bloc est simplement une structure contenant son numéro de bloc, de la donnée (data), un numéro
arbitraire appelé NONCE (diminutif de Number used ONCE), et le hash de toutes ces données. La fig. 3
représente un exemple de bloc. Remarquez que le hash commence par 27f. Ce bloc est considéré
comme non signé. Pourquoi ? Il existe différentes règles de validation d’un bloc selon la blockchain
considérée. La plupart des blockchains utilisent une preuve de travail qui consiste a prouver qu’un
travail de validation a été effectuée sur le bloc.
Par exemple, une règle de validation très utilisée est que le hash doit commencer par 000. Le bloc va
donc devoir être miné, c’est-à-dire qu’il va falloir trouver un NONCE tel que le hash du bloc commence
par 000. Notez que ce choix est totalement arbitraire. Les concepteurs d’une blockchain peuvent par
exemple choisir que le hash doive commencer par 123 ou que le hash en base 10 soit inférieur à 1000
(cas de l’Ethereum). Il faut simplement une règle qui prouve qu’un travail de validation a été effectué
sur le bloc. Quand la règle est validée, le bloc est alors signé.
Dans notre exemple fig. 4, nous allons simplement incrémenter NONCE et recalculer le hash jusqu’à ce
que l’on obtienne un hash commençant par 000. Ce processus n’est pas fixe en temps, il peut être très
court ou très long, car chaque essai de NONCE est équiprobable. En l’occurrence, nous devons
incrémenter le NONCE jusqu’à 2958. Le bloc est maintenant signé.
Miner consiste donc à calculer le hash encore et encore jusqu’à ce que la règle de validation soit validée.
C’est pour cela qu’il est possible de créer des ASIC (Application Specific Integrated Circuit) optimisés
pour le minage. Pour le Bitcoin, les ASIC intègrent des puces spécifiquement conçues pour faire du
SHA256 afin de trouver le NONCE très rapidement.
Notez enfin que si l’on tente de modifier quoi que ce soit dans un bloc signé, il perd sa signature, car le
hash change et il faut de nouveau miner le bloc pour trouver un nouveau hash commençant par 000.
Fig. 3: Le hash de DATA, du NONCE et du numéro de block ne commence pas par 000, le bloc est non
signé
Fig. 4: Le hash de DATA, du NONCE et du numéro de bloc commence par 000, le bloc est signé
3- BLOCKCHAIN
Vous comprenez maintenant ce qu’est une blockchain. Il s’agit simplement d’une liste de blocs pour
lesquels chaque bloc contient une référence au bloc précédent : son hash. Ils sont donc “chaînés”. À la
fig. 5, vous pouvez voir que le bloc #2 contient sa data, son NONCE, son numéro de bloc et en plus le
hash du bloc précédent #1. Pour signer le bloc #2, on le mine pour trouver un hash commençant par
000, puis le hash est utilisé par le bloc #3 que l’on mine, etc.
Vous comprenez donc que si on change quoi que ce soit dans un bloc, ce bloc et tous les blocs suivants
perdent leur signature. Par exemple, si je change super par top dans la data du bloc #2, son hash change
et le bloc n’est plus signé. Puisque la liste est chaînée, le nouveau hash du bloc #2 se retrouve dans le
bloc #3 qui à son tour change de hash. Le bloc #3 n’est plus signé, etc. L’ensemble des blocs qui suivent
ne sont plus signés (voir fig. 6). Il est donc très facile de savoir si la moindre information d’une
blockchain a été changée et dans quel bloc.
Il est cependant possible de miner à nouveau ces blocs non signés depuis le dernier bloc signé et
revalider l’ensemble de la chaîne (voir fig. 7). Mais alors, si on peut resigner les blocs, peut-on altérer
une blockchain ? Non, déjà parce que miner un bloc est très demandeur en puissance de calcul. Pour le
Bitcoin, miner un bloc demanderait plusieurs années à votre ordinateur de bureau. D’autant que plus
vous remontez dans le temps et modifiez un bloc ancien et plus vous aurez de blocs à miner.
Cependant, c’est surtout grâce à son aspect distribué que la blockchain est véritablement sûre et
immuable.
Fig. 6: Une blockchain invalide (certains blocs ne sont pas signés à cause de la modification de la data)
Fig. 7: Une blockchain de nouveau valide (tous les blocs suivant la modification ont étés de nouveau
signés)
4- DISTRIBUTION
Toute blockchain est distribuée, c’est-à-dire que l’ensemble des blocs signés est répliqué sur tous les
nœuds du réseau.
Comme tout le monde, vous pouvez, si vous le souhaitez, utiliser votre ordinateur pour en faire un
nœud. Pour cela, vous devez télécharger l’ensemble des blocs signés jusqu’à présent. Pour le bitcoin,
cela représente déjà plus de 180 giga-octets.
Quand un nœud arrive à signer un nouveau bloc en premier, ce dernier est ajouté à la blockchain de
tous les autres nœuds du réseau de manière à toujours avoir une blockchain à jour partout sur le
réseau. Il y a énormément de nœuds dans le monde et ils ont tous une copie complète de la blockchain.
Quand l’un d’entre eux décide de modifier frauduleusement un bloc, par exemple le bloc #2 du nœud C
de la fig. 8, cela se voit immédiatement par les autres noeuds (A et B) car le hash du dernier bloc de leur
chaîne est différent du hash du dernier bloc de C. Même si le nœud C re-signe l’ensemble de ses blocs, le
hash final sera quand même différent des autres nœuds. Il n’y a aucun moyen de changer la data d’un
bloc tout en préservant le même hash que le reste du réseau. La blockchain incorrecte ne correspondant
plus à la majorité des autres blockchains minées par les autres nœuds, ce bloc va devenir orphelin, et ne
sera pas intégré au registre général.
Un moyen de corrompre une blockchain est par la fameuse “attaque à 51%” dont vous avez peut-être
déjà entendu parler. Il s’agit pour un pirate de posséder plus de 50% de la puissance de minage
mondiale. Il devient alors la majorité lors de l’opération de contrôle du bloc par rapport au reste du
réseau. Le bloc corrompu deviendra officiel et le pirate pourra manipuler la blockchain pour effectuer
des transactions frauduleuses.
Heureusement, obtenir 51% de la puissance mondiale de minage pour les blockchains populaires est
très difficile (cela coûterait plusieurs milliards pour le Bitcoin). Cependant, pour les blockchains moins
populaires (avec moins de noeuds), cela est tout à fait faisable et se produit d’ailleurs assez
régulièrement. Certaines blockchains tentent de résoudre ce problème en implémentant des
algorithmes de consensus différents qui n’impliquent pas de minage.
Fig. 8: La blockchain est identique sur tous les nœuds du réseau sauf quand un pirate essaye de la
modifier. On voit ici que le nœud C tente de modifier la data du bloc #2
5- TOKENS
Quand on parle de blockchain, on ne parle pas forcément de crypto-monnaies. Remarquez que jusqu’à
présent, la data stockée dans les blocs de nos exemples étaient de simples chaînes de caractères. On
peut stocker tout type de données : des identités, des documents électroniques, des contrats
d’assurance, etc. Cependant, si on y stocke des transactions financières comme aux fig. 9, 10 et 11, on a
alors effectivement une crypto-monnaie et on pourra y échanger de l’argent, sous forme de tokens.
Mais l’inverse n’est pas vrai. On peut vraiment stocker tout type de données dans une blockchain. Vous
imaginez donc qu’il existe de nombreux domaines d’application pour la blockchain. À chaque fois qu’il
est nécessaire d’avoir un système d’échange sécurisé et de traçage de données entre parties sans totale
confiance sur un réseau non sécurisé, vous devriez vous poser la question d’une éventuelle utilisation
d’une blockchain.
Précisons qu’il existe des blockchains publiques (Bitcoin, Ethereum,…) et des blockchains privées,
appelées DLT pour Distributed Ledger Technology, car elles n’engagent pas toujours une structure de
donnée Blockchains à proprement parler, mais seulement quelques composants clés, comme la
signature électronique.
Chez OCTO, nous utilisons beaucoup les blockchains Ethereum, Corda et Hyperledger Fabric afin de
tracer, suivre, partager et sécuriser non seulement les transactions financières, mais aussi les processus
de fabrication, les chaînes d’approvisionnements, les contrats d’assurance et bancaires et tout autre
processus d’échanges complexes entre plusieurs acteurs.
Dans la suite de cet article nous allons considérer uniquement une blockchain crypto-monnaie de type
Bitcoin.
Remarquez aux fig. 9, 10 et 11 que la data contient des transactions du type “$40.27 from Elizabeth to
Jane”. On désigne par $ une valeur monétaire qui n’est pas forcément du dollar, mais qui pourrait être
n’importe quel token, tel que du Bitcoin, de l’Ethereum, etc.
Cependant, dans notre exemple, comment sait-on que Elizabeth a assez d’argent pour envoyer $40.27 à
Jane ?
La blockchain Bitcoin ne contient pas de registre montrant à tout moment le solde de chaque compte.
Au lieu de ça, lorsque Elizabeth tente d’effectuer une transaction, le processus va remonter le temps
dans la blockchain et calculer la différence entre toutes ses transactions entrantes et toutes ses
transactions sortantes afin d’en déduire le maximum d’argent que Elizabeth peut envoyer.
6- COINBASE
Vous comprenez maintenant comment la blockchain est capable de calculer le solde de chaque
personne et d’autoriser ou non ses transactions. Cependant, d’où vient tout cet argent “stocké” dans la
blockchain ? Si nous remontions complètement la blockchain jusqu’au premier bloc, il y aurait bien un
moment où de l’argent a été introduit pour la première fois. Si les montants étaient uniquement
calculés à partir des transactions entre utilisateurs, il n’y aurait aucune création de nouveau token. Il y
aurait 0 bitcoin…
En fait, de nouveaux bitcoins sont générés par la blockchain quand un nouveau bloc est signé et ces
nouveaux tokens sont donnés au premier mineur qui a signé le bloc. À la fig. 12, vous pouvez voir que
$100 sont créés de toute pièce et donnés à Anders pour le remercier d’avoir investi sa puissance de
calcul à miner un bloc. On appelle cela la reward ou coinbase. Anders est alors capable de dépenser cet
argent comme s’il l’avait reçu d’un autre utilisateur. C’est ce processus qui permet de mettre en
circulation des nouveaux tokens, de la même manière qu’une banque centrale est capable d’imprimer
de nouveaux billets. L’avantage d’une blockchain par rapport à une banque centrale est que le processus
est complètement autonome et inaltérable. Il n’est pas possible d’avoir de surinflation.
Cependant, il y a un encore un gros problème dans notre schéma de blockchain. Êtes-vous à ce stade
capable de l’identifier ? Sachant qu’Elizabeth a un solde positif de $50, est-ce que Jane pourrait ajouter
la transaction “$40.27 from Elizabeth to Jane” elle-même à un nouveau bloc sans qu’Elizabeth donne
son accord ? À ce stade, n’importe qui semble être capable de dépenser l’argent de n’importe qui
d’autre !
Fig. 12: Un bloc avec sa coinbase/reward a Anders, qui lui permet de faire des transactions.
7- CLÉS
Il est essentiel pour le bon fonctionnement de la blockchain que seule Elizabeth soit capable d’envoyer
la transaction “$40.27 from Elizabeth to Jane”. Pour cela, nous allons avoir besoin d’un mécanisme
cryptographique de clé privée et clé publique.
La fig. 13 montre une paire de clés. La clé privée est un nombre hexadécimal très long généré
aléatoirement (vous pouvez le faire vous-même). La clé publique est un nombre hexadécimal qui est
calculé à partir de la clé privée. Il est possible de calculer la clé publique à partir de la clé privée, mais
l’inverse n’est pas vrai. Il est pratiquement impossible de retrouver la clé privée à partir de la clé
publique.
Comme son nom l’indique, la clé privée doit rester privée. Vous ne devez jamais la communiquer à qui
que ce soit. Par contre, la clé publique doit être publique et accessible à tous. Pourquoi ?
Fig. 13: Une clé privée que l’on a choisie aléatoirement et la clé publique associée générée par
l’algorithme cryptographique
8- SIGNATURES
La clé publique va permettre de vérifier nos signatures. En effet, notre clé privée va servir à générer des
signatures pour nos données. La fig. 14 montre une signature générée par notre clé privée pour le
message “Bonjour les OCTOs”. Remarquez que si nous changeons le message, la signature change.
Maintenant, si l’on donne à quelqu’un notre message et notre signature, cette personne est capable de
vérifier l’authenticité du message. Comment ? Simplement en allant chercher notre clé publique et
appliquer l’algorithme de vérification cryptographique sur le message et sa signature. Rappelons que la
personne n’a pas accès à notre clé privée, mais en utilisant uniquement la clé publique, l’algorithme
cryptographique va lui dire “Oui, ce message a bien été écrit par la personne possédant la clé privée”
(voir fig. 15) et garantit qu’il n’a pas été modifié par un tiers auquel cas la signature ne serait plus valide
(voir fig. 16).
Fig. 15: Grâce à la clé publique et la signature, n’importe qui peut vérifier que cette donnée a bien été
émise par le détenteur de la clé privée…
Fig. 16: …ou inversement, que la donnée a été altérée ou ne provient pas du détenteur de la clé privée.
9- TRANSACTIONS
Maintenant, au lieu d’utiliser une simple chaîne de caractères dans la data, nous allons-y insérer une
transaction ! La transaction aura notre clé publique en tant qu’émetteur, et la clé publique du
destinataire, et nous signons cela avec notre clé privée. Voir fig. 17 en exemple.
La blockchain est maintenant capable d’utiliser notre clé publique pour vérifier que nous sommes bien à
l’origine de cette transaction (fig. 18), que nous sommes bien l’expéditeur et que la transaction n’a pas
été altérée par un tiers.
Fig. 18: La blockchain vérifie que cette transaction a bien été envoyée par le propriétaire de la clé privée
Revenons à notre schéma non sécurisé de blockchain fig. 10 sauf que maintenant toutes les transactions
sont signées par leur expéditeur respectif (fig. 19, 20 et 21). Chaque transaction possède la signature de
l’expéditeur. Remarquez que l’on ne marque plus des noms de personnes ($11.00 from Anders to
Elizabeth) mais des clés publiques ($11.00 from bc8c66ac158de287272 to d3029db8bbb2db17de20)
Si un pirate essaye de changer par exemple la valeur du montant d’une transaction, deux choses se
produisent:
– le bloc n’est plus signé car le hash a changé, comme nous l’avons vu au chapitre 5
C’est ainsi que les transactions dans la blockchain sont protégées en permettant uniquement à
l’expéditeur de signer ses transactions, et cela marche parfaitement.
Finalement, pour recevoir et envoyer de l’argent, il vous suffit de générer une paire de clés, et c’est
tout ! Il n’y a pas besoin d’ouvrir un compte chez une banque ou de prouver son identité auprès d’une
entité centralisée, ou toute autre démarche qui pourrait être censurée. La blockchain est résistante à la
censure. N’importe qui peut envoyer et recevoir de l’argent !
1- Définition et explication
La blockchain est une technologie de stockage et de transmission d’informations, transparente,
sécurisée, et fonctionnant sans organe central de contrôle (définition de Blockchain France).
Par extension, une blockchain constitue une base de données qui contient l’historique de tous les
échanges effectués entre ses utilisateurs depuis sa création. Cette base de données est sécurisée et
distribuée : elle est partagée par ses différents utilisateurs, sans intermédiaire, ce qui permet à chacun
de vérifier la validité de la chaîne.
Il existe des blockchains publiques, ouvertes à tous, et des blockchains privées, dont l’accès et
l’utilisation sont limitées à un certain nombre d’acteurs.
Une blockchain publique peut donc être assimilée à un grand livre comptable public, anonyme et
infalsifiable. Comme l’écrit le mathématicien Jean-Paul Delahaye, il faut s’imaginer « un très grand
cahier, que tout le monde peut lire librement et gratuitement, sur lequel tout le monde peut écrire,
mais qui est impossible à effacer et indestructible. »
2- Situer la blockchain
La première blockchain est apparue en 2008 avec la monnaie numérique bitcoin, développée par un
inconnu se présentant sous le pseudonyme Satoshi Nakamoto. Elle en est l’architecture sous-jacente.
Si blockchain et bitcoin ont été construits ensemble, aujourd’hui de nombreux acteurs (entreprises,
gouvernements, etc) envisagent l’utilisation de la technologie blockchain pour d’autres cas que la
monnaie numérique.
3- Comment ça marche ?
Toute blockchain publique fonctionne nécessairement avec une monnaie ou un token (jeton)
programmable. Bitcoin est un exemple de monnaie programmable.
Les transactions effectuées entre les utilisateurs du réseau sont regroupées par blocs. Chaque bloc est
validé par les noeuds du réseau appelés les “mineurs”, selon des techniques qui dépendent du type de
blockchain. Dans la blockchain du bitcoin cette technique est appelée le “Proof-of-Work”, preuve de
travail, et consiste en la résolution de problèmes algorithmiques.
Une fois le bloc validé, il est horodaté et ajouté à la chaîne de blocs. La transaction est alors visible pour
le récepteur ainsi que l’ensemble du réseau.
Il existe des blockchains publiques, ouvertes à tous, et des blockchains privées, dont l’accès et
l’utilisation sont limitées à un certain nombre d’acteurs.
Une blockchain publique peut donc être assimilée à un grand livre comptable public, anonyme et
infalsifiable. Comme l’écrit le mathématicien Jean-Paul Delahaye, il faut s’imaginer « un très grand
cahier, que tout le monde peut lire librement et gratuitement, sur lequel tout le monde peut écrire,
mais qui est impossible à effacer et indestructible. »
2- Situer la blockchain
La première blockchain est apparue en 2008 avec la monnaie numérique bitcoin, développée par un
inconnu se présentant sous le pseudonyme Satoshi Nakamoto. Elle en est l’architecture sous-jacente.
Si blockchain et bitcoin ont été construits ensemble, aujourd’hui de nombreux acteurs (entreprises,
gouvernements, etc) envisagent l’utilisation de la technologie blockchain pour d’autres cas que la
monnaie numérique.
3- Comment ça marche ?
Toute blockchain publique fonctionne nécessairement avec une monnaie ou un token (jeton)
programmable. Bitcoin est un exemple de monnaie programmable.
Les transactions effectuées entre les utilisateurs du réseau sont regroupées par blocs. Chaque bloc est
validé par les noeuds du réseau appelés les “mineurs”, selon des techniques qui dépendent du type de
blockchain. Dans la blockchain du bitcoin cette technique est appelée le “Proof-of-Work”, preuve de
travail, et consiste en la résolution de problèmes algorithmiques.
Une fois le bloc validé, il est horodaté et ajouté à la chaîne de blocs. La transaction est alors visible pour
le récepteur ainsi que l’ensemble du réseau.
Ce processus prend un certain temps selon la blockchain dont on parle (environ une dizaine de minutes
pour bitcoin, 15 secondes pour Ethereum).
4- Le potentiel de la blockchain
Les applications pour le transfert d’actifs (utilisation monétaire, mais pas uniquement : titres, votes,
actions, obligations…).
Les applications de la blockchain en tant que registre : elle assure ainsi une meilleure traçabilité des
produits et des actifs.
Les smart contracts : il s’agit de programmes autonomes qui exécutent automatiquement les conditions
et termes d’un contrat, sans nécessiter d’intervention humaine une fois démarrés.
Les champs d’exploitation sont immenses : banques, assurance, santé et industrie pharmaceutique,
supply chain de nombreux secteurs (agroalimentaire, luxe, commerce international, distribution, vins,
aéronautique, automobile…), industrie musicale, énergie, immobilier, vote…
Surtout, la blockchain ouvre la voie d’un nouveau web, le web décentralisé, et d’une nouvelle économie
numérique, la token économie. Pour comprendre leurs enjeux, il est crucial d’éviter les caricatures au
sujet des cryptoactifs, qui sont au cœur de cette révolution.
Bien évidemment, ces promesses ne sont pas exemptes de défis, qu’ils soient économiques, juridiques,
de gouvernance, ou encore écologiques.
IV / BLOCKCHAIN EN ORGANISATIONS
Aucun business n’évolue en vase clos. Les entreprises se développent en relations avec d’autres
organisations, qu’elles soient sociales, commerciales ou gouvernementales.
L’objet d’une entreprise est de créer de la valeur. Or une entreprise va créer de la valeur en faisant
circuler des biens ou des services à travers ce réseau.
Les biens tangibles sont tous les biens matériels que vous pouvez toucher : une voiture, une maison, un
DVD, une pièce de monnaie.
A l’inverse, les actifs intangibles sont immatériels. Ce sont par exemple, la musique, les films, les actifs
financiers, les brevets, les titre de propriété ou d’identité. Avec la digitalisation de nos sociétés, la liste
est aujourd’hui presqu’infinie.
Les registres ont pour mission d’enregistrer le transfert de ces biens d’une organisation à une autre.
Lorsque qu’un bien est transféré entre deux organisations, ces deux dernières mettent à jour leurs
registres. Par exemple lorsqu’une société transfert un bien immobilier à une autre société, les deux
sociétés vont refléter la vente dans leur bilan. De même, l’administration va mettre à jour ses différents
registres (fiscaux, de la propriété immobilière…), ou encore les banques qui vont transférer une somme
d’argent du compte de la première société vers la seconde.
Le fait que chaque entité du réseau détient son propre registre et son propre processus pour le mettre à
jour entraine de nombreux inconvénients. C’est d’abord inefficace, puisque l’action est répliquée par
tous les membres séparément. C’est ensuite très cher, puisque chaque membre du réseau doit
consacrer un nombre d’heure et donc de moyen important pour mettre à jour ces registres. C’est enfin
risqué puisque chaque membre du réseau doit assurer seul la sécurité de ses systèmes.
Si le réseau utilise la blockchain, il existe un seul registre. Chaque membre dispose d’une copie du
registre général qui est mis à jour simultanément à chaque fois qu’un block est ajouté à la blockchain. Le
réseau dispose donc d’un seul et même système, ce qui engendre des gains de temps et des économies
d’échelles importantes.
Décentralisée : La blockchain est une base de données décentralisée. Autrement dit tous les membres
du réseau disposent d’une copie de la blockchain dans leurs systèmes. Cette caractéristique permet
d’abord d’organiser et de faciliter l’accès de tous les membres à une information toujours identique
pour tous ce qui permet d’augmenter la confiance entre les membres. Cette caractéristique assure aussi
la sécurité de cette dernière puisque pour la modifier ou la faire disparaître, il faut que toutes les bases
de données de tous les membres soient également modifiées ou annulées
Immutabilité : Une fois que les transactions sont ajoutées à la blockchain, il n’est pas possible de revenir
dessus. Le fait qu’on ne puisse pas revenir sur les transactions réalisées ajoute de la confiance entre les
membres du réseau.
Chronologique : Les blocks sont ajoutés les uns à la suite des autres sans qu’il soit possible de changer
leur ordre d’ajout. Cette caractéristique permet de garder un historique de l’ajout des transactions à la
blockchain et ainsi résoudre facilement les éventuels conflits entres les membres du réseau.
Finalité : signifie que deux transactions ne peuvent être ajoutées en même temps dans deux blocks
différents. Cette caractéristique qui n’est pas propre essentiellement aux blockchains privées permet
d’assurer l’absence de conflit entre les différents membres du réseau.
Les blockchains utilisées pour les entreprises sont différentes de celle sur laquelle repose le bitcoin.
Il est important de comprendre que le bitcoin est une cryptomonnaie qui fonctionne en utilisant une
blockchain publique, c’est-à-dire ouverte à tous.
Les entreprises utilisent des blockchains privées ou de consortium. Ces dernières proposent quatre
différences majeures :
Membres : les membres de la blockchain sont choisis. Les blockchains privées et de consortium ne sont
pas ouvertes à tous, les membres sont tous choisis et leur identité est donc connue. Cet élément est
essentiel parce qu’il va permettre d’appliquer à cette blockchain des procédures de sécurité beaucoup
plus légère et efficace que pour les blockchain publique dans lesquelles les membres ne se connaissent
pas. Des mécanismes de consensus tel que le « Pratical Byzantine Fault Tolerance» pourront ainsi
remplacer les mécanismes très lourds du « Proof of Work ».
Privées : il est d’abord possible de rendre privé certaines transactions. Sur une blockchain publique,
toutes les transactions sont accessibles à tous, même si l’identité des membres n’est pas directement
accessible puisqu’ils sont représentés par leur adresse publique. Dans les blockchains privées, il est
possible de paramétrer pour que les membres voient seulement les transactions qui les concernent.
Consensus : les personnes en charges d’ajouter les blocks à la blockchain sont choisis et identifiés. Dans
les blockchains publiques telle que le Bitcoin ou Ethereum, tous les membres peuvent participer au
processus de consensus sans être sélectionné.
Smart Contracts: les smart contrats ne sont pas propres aux blockchains privées. Ethereum par exemple
est une blockchain publique sur laquelle sont déployés des smart contracts. Dans les réseaux
d’entreprises reposant sur une blockchain privée ou de consortium, les smart contrats servent à
échanger des logiques de business.
– Gains de temps : le fait que les transactions soient ajoutées à la blockchain de manière instantanée par
tous les membres du réseau en même temps, peut réellement impacter la vitesse des transactions entre
les membres de ce même réseau. Par exemple une lettre de crédit peut mettre plusieurs jours à établir.
Avec une blockchain, elle serait échangée immédiatement.
– Gains en argent : tous les membres mettent à jour la blockchain en même temps, autrement dit ils
s’accordent tous sur l’état du registre qu’ils partagent. Cela évite l’utilisation d’audits interne mais aussi
externe, pour chacun des membres du réseau.
– Limite les risques : D’abord parce que le registre est décentralisé, ce qui implique que tous les
membres du réseau disposent d’une copie. Cet aspect rend les blockchains plus résistantes aux risques
de cyber attaques. A cela s’ajoute le fait que les blockchains sont protégées par les mécanismes
cryptographiques très solides.
D’autres parts, il n’existe plus qu’un registre partagé et non un registre différent pour chaque membre,
ce qui limite considérablement les risques de divergences entre les différents registres.
– Augmente la confiance entre les membres du réseau, puisque ces derniers sont constamment en
accord sur l’état des transactions qu’ils réalisent entre eux.
5- Exemples
Ce type de projet peut être un bon moyen pour commencer à créer un réseau d’organisation autour
d’une base de données partagée.
Chacun des membres conserve ses systèmes actuels, mais ajoute des informations à la blockchain
directement ou à travers une tierce partie.
Chaque membre du réseau contrôle les personnes qui peuvent avoir accès à ces données. Les
configurations sont multiples. Ces données peuvent être contenues dans un seul set ou dans plusieurs
sous-groupes. Un sous-groupe pour chaque membre par exemple.
Ces bases de données partagées permettent de rassembler toutes les informations qu’un réseau
souhaite mettre en commun de manière sécurisée et très efficace. Cela permet aux membres du réseau
d’accéder à ces données en temps réel.
Chaines d’approvisionnement
La chaine d’approvisionnement des pièces d’un airbus est un excellent exemple d’une organisation
inter-industriel dans laquelle la blockchain apporte de la valeur ajoutée.
Cette organisation permet d’enregistrer sur la blockchain toutes les pièces et leurs origines, le
programme qui les a créés, ainsi que leur remplacement. Autrement dit la blockchain offre une base de
données centralisée de tous les éléments constitutifs d’un avion ainsi que le moment auquel ils ont été
ajoutés à l’appareil.
Cette base de données est donc une preuve de l’origine des pièces, de la façon dont elles ont été
fabriquées et de leur parcours d’assemblage. Cela permet de détecter immédiatement les pièces
endommagées et en déduire l’origine du problème.
Il est également possible d’imaginer que dans un futur proche des smart contracts commanderont
automatiquement les pièces manquantes.
Ce qui fonctionne pour un environnement complexe comme celui de l’assemblage d’un avion,
fonctionne également à plus petite échelle. Par exemple, il est probable que tous les aliments présents
dans votre réfrigérateur soient bientôt enregistrés et tracés sur la une blockchain. De la même manière,
des smart contracts pourront automatiquement recommander des aliments lorsque ceux-ci auront été
consommés.
EVERLEDGER est un exemple de chaine d’approvisionnement reposant sur une blockchain. Celle-ci vise à
éviter toute pollution de la chaine d’approvisionnement de diamants, par des diamants issus de marchés
parallèles.
Audit
Certaines institutions (banque ou foncière) peuvent avoir un intérêt à inclure tout leur portefeuille de
propriété sur une blockchain, pour assurer que la valorisation de ce dernier soit accessible par toutes les
parties y ayant intérêt et ce de manière sécurisée.
La blockchain offre ici la possibilité d’avoir une vue en temps réel de tout le portefeuille et de sa
valorisation ce qui encourage les gérant à mieux le gérer et en appréhender les risques.
La blockchain est alimentée en transactions par les différents systèmes de l’organisation. Cette dernière
dispose donc d’un registre chronologie et infalsifiable ce qui facilite considérablement l’audit interne et
permet des gains de temps et d’argent importants.
Lettre de Crédit
Elles sont indispensables pour les échanges internationaux. Elles existent depuis toujours, mais comme
nous l’avons déjà évoqué, elles sont souvent complexes à mettre en œuvre. La blockchain permet de
remplacer le processus de signature qui prend généralement plusieurs jours, par un échange des
consentements quasi simultané. On peut par exemple imaginer que l’élément déclencheur de la lettre
de crédit soit la signature électronique de la douane qui aurait scanné une puce RFID attachée au bien
transporté.
LA BLOCKCHAIN est encore une technologie émergeante. Il est en fait difficile de se familiariser avec la
technologie et trouver une utilisation réellement utile de la blockchain. C’est pourquoi, il est
recommandé de commencer par des projets simples et faciles à mettre en œuvre pour pouvoir
progresser vers des projets plus complexes. Les projets suivants peuvent donner une idée de
progression :
1 – Un registre de conformité : créer une base de données partagée permettant d’avoir une vue en
temps réel de l’ensemble des données tout en bénéficiant des avantages de la blockchain : immutabilité,
finalité, chronologie, sécurité. Ces propriétés permettent de faciliter l’accès aux données par les
différentes parties intéressées : auditeurs, business, régulateur. Notez que cette première étape peut
être réalisée au niveau d’une seule entreprise.
2 – Un registre partagé par un Consortium : l’étape suivante consiste à étendre la base de données au-
delà de l’entreprise. L’idée est en effet d’inclure certains membres de l’industrie dans laquelle nous nous
situons en vue de faciliter les échanges ainsi que la mise en commun des registres.
3 – Echange d’actifs : durant cette étape, les membres du consortium commencent à échanger des actifs
à travers des smart contracts. Ces actifs ne sont à ce stade que des informations.
V/ RISQUES ET OPPORTUNITÉS
1- Introduction
Le concept de chaîne de blocs (blockchain) a été développé dans un article en 2008 rédigé sous le
pseudonyme de Satoshi Nakamoto (Nakamoto, 2008). Il visait la création de la première crypto-
monnaie, le bitcoin, dont la première transaction a eu lieu en 2009. A cette époque, il fallait 10 000
bitcoins pour acheter une pizza quand aujourd’hui on a environ 1000 pizzas pour un bitcoin. La
capitalisation des échanges est de 119 milliards environ et toutes les dix minutes de nouvelles
transactions validées et infalsifiables s’ajoutent sur le registre et sont distribuées entre tous les
détenteurs de bitcoins.
Cette technologie est une application d’un ensemble plus vaste d’innovations appelé Technologies de
Registres Distribués (distributed ledger technologies ; nous y ferons désormais référence par leur
abréviation TRD). Elle combine deux socles pivots :
- La confiance permise par l’usage de protocoles de cryptographie, qui valident des transactions
partagées par tous les membres du réseau. En pratique les tiers de confiance indispensables à la
garantie des transactions des actifs sont rendus obsolètes : les États, les banques et notamment les
banques centrales, les assureurs, les notaires, etc.
- L’architecture distribuée du registre des transactions, qui empêche tout piratage, dans la mesure où il
faudrait pouvoir pirater toutes les copies du registre de transaction, présentes sur un nombre
potentiellement important d’ordinateurs.
En revanche, d’autres auteurs considèrent avec beaucoup de réticence le bitcoin et sa technologie sous-
jacente, comme par exemple Tirole (2017) et Krugman (2013).
Cet article décrypte les caractéristiques principales des TRD et leurs effets potentiels, en adoptant une
démarche de gestion stratégique des risques. En effet, comme nous le verrons, tous les niveaux de
l’entreprise sont susceptibles d’être soumis aux impacts de ces technologies. Ceci nous permettra, après
avoir expliqué ce qu’elles recouvrent, de présenter quelques exemples de leur utilisation, de poser les
bases d’un diagnostic stratégique, et d’envisager, à travers les risques et les opportunités associées aux
TRD, des réponses stratégiques possibles.
2- Le concept
La grappe d’innovations des registres distribués, dont les applications « bitcoin », « ethereum » (avec la
crypto-monnaie associée Ether) ou « ripple » constituent les exemples les plus médiatiques, combinent
ensemble différents principes de fonctionnement qui apportent de la transparence, de la sécurité et de
la traçabilité à faible coût.
Ces objectifs étaient autrefois exclusivement remplis par une architecture informatique centralisée
pilotée le plus souvent par un tiers de confiance. Pour la monnaie, il s’agissait des banques centrales, ce
qui, par le relais des banques privées et de leurs agences, jusqu’à chaque client final, imposait (et
impose encore dans la majorité des cas à l’heure actuelle) des architectures clients/serveurs pour piloter
et contrôler les opérations et assurer ainsi la sécurité nécessaire pour tenir des registres fiables (les
comptes bancaires).
En cas de désaccord sur une transaction, la vérification repose sur le registre centralisé des transactions
de la banque. C’est aussi le cas dans d’autres domaines, comme par exemple pour l’identité à travers les
fichiers biométriques constituées pour les passeports dans de nombreux pays pour éviter le vol ou la
contrefaçon des pièces d’identités.
L’intérêt du développement des TRD provient des réponses qu’elles apportent au principal écueil des
bases de données centralisées : la confiance que l’on accorde bon gré ou mal gré au gestionnaire de
cette base de données. On peut illustrer cette idée par la question de la gestion des données
personnelles. L’opérateur de la base de données peut en effet détourner aisément les données
recueillies à des fins différentes de ceux et celles qui les ont produits (censure, corruption, perte de
données, ventes des données…).
À l’inverse, les TRD permettent de s’assurer que la base de données soit partagée sur un réseau de
multiples sites, institutions, acteurs, tous garants de son intégrité. Tous les participants ont leur propre
copie du registre et celui-ci est régulièrement vérifié et mis à jour (toutes les 10 minutes environ pour le
bitcoin) par le biais d’algorithmes spécifiques.
Par exemple, la chaîne de bloc du bitcoin fonctionne de la manière suivante : Lorsqu’une transaction est
amorcée entre deux individus, le premier encrypte avec une clé privée le montant et la nature de la
transaction, qui sera décryptée par le destinataire avec la clé publique correspondante. Afin de s’assurer
que la personne émettrice dispose bien des fonds (ou ne procède pas à des doubles paiements avec la
même somme), il s’agit de vérifier dans le registre (dont tout le monde dispose d’une copie) que c’est
bien le cas, puis de valider la transaction.
Le problème est alors de se prémunir contre la possibilité de validation de transactions incorrectes par
des agents non-coopératifs : ceci justifie d’avoir une validation collective, qu’il s’agit toutefois
d’organiser. Tout d’abord, pour des raisons d’optimisation, plusieurs transactions sont agrégées dans un
bloc, auquel sera affecté un code appelé hash.
Les nœuds du réseau entrent alors en compétition pour résoudre un problème mathématique fondé sur
le hash du bloc et donc valider les transactions correspondantes. Un bloc de transactions pourra être
considéré comme valide lorsque l’un des nœuds du réseau aura résolu ce problème, la vérification de
cette résolution étant ensuite quasi-instantanée par l’ensemble des membres du réseau.
Les participants à cette compétition sont appelés des mineurs, par analogie avec les efforts accomplis
par les chercheurs d’or dans une mine, dans la mesure où celui qui résout le problème est rémunéré en
bitcoins. Le coût en ressources de calcul pour résoudre le problème mathématique et le fonctionnement
des règles de validation découragent, voire rendent impossible une fraude.
Cet exemple n’est qu’un point de départ auquel s’ajoutent de très nombreuses innovations
complémentaires ou alternatives en termes de protocole algorithmique, de technique cryptographique,
de règles de signatures digitales, ou d’opérations automatiques. Le registre peut par ailleurs
comptabiliser toutes formes d’actifs : financiers, légaux, physiques ou électroniques. Il est également
possible de spécifier des droits d’accès particuliers, comme l’illustre la typologie ci-après
Parmi toutes les autres innovations qui constituent la grappe technologique des registres distribués, le
concept de smart contract (contrat intelligent), qui désigne de manière abstraite l’automatisation d’une
procédure contractuelle doit être souligné. Au lieu d’être stocké sous la forme traditionnelle d’un
document juridique, le contrat est formalisé par un algorithme qui s’exécute automatiquement dans un
registre distribué (et dont l’exécution est donc enregistrée par tous ceux qui disposent d’une copie du
registre). Ceci permet de diminuer très fortement les coûts de conformité, d’exécution et donc de
transaction.
On peut d’ailleurs interpréter les crypto-monnaies comme une succession de « contrats intelligents » qui
permettent d’opérer des transferts de propriété : lorsqu’une transaction a lieu entre deux agents, un
transfert de propriété s’opère, et tous les participants au système disposent d’un enregistrement de
cette transaction.
Ces technologies sont à l’origine de nombreux développements, dont nous allons maintenant présenter
quelques exemples.
C’est le cas par exemple de l’assurance fizzy, développée par Axa, qui vise à couvrir les retards aériens.
Dans le cas du retard d’un avion, une indemnisation est automatiquement versée au souscripteur du
contrat, sans qu’il y ait besoin de justification. En effet, en amont, la souscription donne lieu à un contrat
stocké dans un registre distribué (ce qui empêche une modification ultérieure et assure sa sécurité),
contrat dont le paramètre de déclenchement (le retard) est alimenté par des bases de données
publiques d’heure d’arrivée des avions par rapport à leur heure prévue.
De ce fait, l’indemnisation est simplifiée, plus rapide, et les coûts administratifs associés à la gestion du
contrat se retrouvent fortement diminués.
De nombreuses initiatives voient également le jour en finance, dans trois domaines essentiellement : la
validation des transactions financières, la distribution des produits bancaires, et le financement (de
Vauplane, 2017).
Sur ce dernier point, les ICO (Initial Coin Offering) sont des coupons numériques (jetons) émis par les
entreprises sur une chaîne de blocs pour financer leur développement en contrepartie de paiement en
Ether (le plus souvent) ou en produits de l’entreprise. Ces jetons représentent ainsi des monnaies
privées, que l’on peut rapprocher par exemple de celles qui sont associées depuis longtemps aux cartes
de fidélité qui permettent d’obtenir des bons d’achat dans le secteur de la distribution.
Ils posent de nouveaux défis aux autorités des marchés financiers, car aucune des dispositions
réglementaires habituelles pour l’émission, d’action ou d’obligations ne valent pour les ICO. Ils peuvent
également être à l’origine d’un nouveau modèle de gouvernance des entreprises dans lesquels
fondateurs, salariés, clients et fournisseurs détiennent tous des jetons et ont, par conséquent, un intérêt
commun à développer le réseau et faire grimper la valeur du jeton. Ces changements ont poussé
certains pays, comme la Chine, à interdire les ICO.
Dans le secteur public, plusieurs pays commencent à lancer des projets : par exemple, le Ghana se
propose de gérer son cadastre à l’aide d’une TRD ; l’Estonie développe un service public notarial. Plus
généralement, les problématiques de gestion des données personnelles rendent l’usage de ces
technologies particulièrement prometteur. Par exemple, l’association humanitaire Bitnation Refugee
Emergency Response les utilise pour accompagner les réfugiés en les dotant de documents d’identité
numérique.
Dans le domaine de la santé, des applications d’archivage de dossier médicaux et de lutte contre la
contrefaçon des médicaments sont testées. Enfin, en matière d’éducation, l’école d’ingénieurs Léonard
de Vinci met en œuvre depuis 2016 un dispositif de certification de ses diplômes fondé sur une TRD.
Dans l’industrie, les premières applications des technologies de registres distribués portent sur la
traçabilité des produits.
Ainsi, Walmart a développé une application pour ses approvisionnements de produits alimentaires en
Chine et aux États-Unis : chaque étape de la vie du produit (temps lors de la récolte, méthode
d’abattage de l’animal, durée du transport…) correspond à un enregistrement ajouté au registre
distribué.
De la même manière, Everledger certifie grâce à une chaîne de blocs le parcours de diamants, depuis
leur extraction jusqu’à leur usage, en enregistrant leur couleur, leur carat, leur type de certificat. En
septembre 2017, 1,6 millions de diamants avaient été enregistrés. Dans le secteur du transport maritime
de fret, Maersk a annoncé la mise en œuvre d’une coentreprise avec IBM en mars 2017 pour gérer les
mouvements de marchandises et de douane entre différentes zones.
A l’heure actuelle, les coûts administratifs représentent en effet environ 20% du coût global du transport
de marchandise, et l’enjeu principal est une réduction drastique de ce montant, tout en conservant une
sécurisation du transport. Le registre distribué utilisé intègre tous les acteurs du transport maritime
(affréteurs, transitaires, transporteurs, autorités portuaires, douanes…), qui peuvent accéder à
l’information dont ils besoin ; la sécurisation du processus repose sur le fait qu’aucun acteur ne peut
supprimer ou ajouter un enregistrement sans validation du consensus.
Un prototype est expérimenté sur la supply chain des conteneurs de fleurs entre Mombasa et
Rotterdam.
Enfin, en matière de propriété intellectuelle, deux exemples sont particulièrement éclairants. Le premier
d’entre eux touche à une offre de musique fondée sur un registre distribué et des contrats intelligents
permettant des séquences automatiques de paiements, dont la principale inspiratrice est l’artiste
Imogen Heap (Heap, 2017). L’idée de ce dispositif est de transformer la répartition de la valeur créée
entre les différents acteurs (plates-formes de streaming, producteurs, artistes…) au profit des artistes.
En effet la complexité des mises sur le marché des morceaux musicaux et des droits associés rend
opaques et tardives les rémunérations. Ainsi, les droits diffèrent selon que le fichier musical est utilisé en
streaming payant, gratuit, par abonnement, dans des vidéos, dans des films, des reportages, à la radio
ou dans des publicités.
Dans le système mis en place par Imogen Heap, des contrats intelligents attachés à un morceau (en
l’occurrence pour l’instant la chanson « Tiny human ») permettent de déclencher un paiement
automatique (et variable suivant le support) lors de chaque diffusion de ce morceau.
De manière similaire, Kodak propose de préserver les droits des photographes et d’assurer la traçabilité
totale des photos en utilisant le principe des contrats intelligents et d’un paiement en crypto-monnaie.
Un jeton spécifique, le Kodakcoin, serait associé à ce projet, afin que les photographes puissent
automatiquement percevoir une rémunération lors d’une utilisation de leurs clichés.
Ces applications permettent de mettre en évidence trois propriétés fondamentales des TRD :
- Elles répondent de manière sûre aux menaces de cybercriminalité : vol de données, intrusion, etc…
- Elles permettent la transparence, le suivi du déroulé d’une chaîne logistique et donc d’une chaîne de
valeur avec une traçabilité irréversible.
- Elles offrent des garanties de confiance décentralisée qui éteignent la nécessité d’une autorité
transcendante de contrôle ou de validation des transactions.
4- Des polémiques ?
L’émergence multiforme de cette grappe technologique a toutefois été mise en cause par de
nombreuses polémiques qui empêchent de prendre le recul nécessaire à une appréciation des risques
raisonnables. Les débats peuvent être regroupés dans 3 catégories :
Il existe en effet tout un spectre de modèles possibles avec différents degrés de centralisation et
différentes catégories de contrôle d’accès, qui répondent à des besoins économiques différents comme
les exemples, ci-dessus, l’ont illustré. Le bitcoin, par exemple, est, en effet, un registre distribué public,
ouvert à chacun dès lors qu’il adopte le dispositif et personne n’en est propriétaire.
A l’inverse, les registres à autorisation d’accès peuvent avoir un ou plusieurs propriétaires qui sont les
seuls à pouvoir ajouter des données et vérifier le registre. Des innovations technologiques se proposent,
en outre, de combiner chaînes privées et chaînes publiques de blocs pour profiter à la fois de la
puissance de certification d’une chaîne de blocs publique (en raison du grand nombre d’utilisateurs) et
de la faible puissance de calcul à mobiliser pour une transaction sur une chaîne de blocs privés.
C’est le cas de Bitcoin Lightning network, par exemple, qui a levé des fonds à hauteur de 55 millions de
dollars en février 2016 pour explorer ces pistes de développement. Cette confusion autour du concept
de décentralisation et l’absence de prise en compte de la différence entre registres distribués publics et
registres distribués privés permet d’expliquer nombre de ces polémiques, certains n’hésitant pas à
ignorer le potentiel de ces technologies pour les entreprises au motif qu’elles suscitent des débats ou
que leur usage est dévoyé dans certaines de leurs applications.
La première de ces polémiques est justement associée à un détournement de l’usage des TRD à des fins
criminelles. Le bitcoin a été vivement critiqué en raison du fait qu’il était utilisé comme monnaie sur le «
dark web ». Des plateformes d’échange comme « Silk Road » ou « Sheep momentum », qui utilisaient le
bitcoin, facilitaient ainsi des activités criminelles comme la vente d’armes, de drogues ou le blanchiment
d’argent. Cette situation particulière est liée à l’usage de pseudonymes et de dispositifs
cryptographiques sur certaines plateformes, qui permettent une anonymisation des participants aux
transactions qui s’y déroulent (même si les autorités de lutte contre la cybercriminalité ont développé
des méthodes permettant de contourner cet anonymat).
Toutefois, si certains peuvent faire usage de la TRD à des fins criminelles, il en est de même pour, plus
généralement, les dispositifs cryptographiques non nécessairement associés aux TRD. Il convient ainsi de
distinguer d’une part, la confiance que l’on peut avoir dans la sécurisation d’un système d’échanges, de,
d’autre part, la confiance que l’on peut avoir dans la nature des transactions qui s’y déroulent et la
possibilité d’en tracer les participants.
De ce point de vue et par analogie, il ne viendrait à personne l’idée de bannir l’usage de l’argent liquide
au motif qu’il rend, cette fois-ci réellement, impossible la traçabilité d’une transaction, et permet ainsi
des activités criminelles ! La question qui se pose alors est celle de savoir si les bénéfices associés aux
propriétés des TRD que nous avons évoquées plus haut, et en particulier les bénéfices pour l’activité
économique et le fonctionnement des entreprises, sont inférieurs aux coûts de potentielles déviances
dans leur usage.
Les TRD font également l’objet de débats sur un plan technique : en particulier, la question du « passage
à l’échelle » a été largement débattue, notamment autour du bitcoin. Afin d’éviter des attaques de type
denial-of-service, la taille d’un bloc de la chaîne associée au bitcoin a été fixée à 1 Mo. Il s’est agi en
quelque sorte de fixer une limite au nombre maximum de transactions qui pouvaient être réalisées
avant que soit nécessaire une validation soumise à la résolution d’un problème cryptographique.
En effet, une taille de bloc plus importante augmente d’autant la probabilité que des transactions se
déroulent sans avoir été validées, ou qu’un blocage des validations puisse être tenté par un attaquant
malveillant. Ceci aboutit in fine à ce que la capacité maximale de la chaîne de blocs bitcoin soit comprise
entre 3,3 et 7 transactions par seconde et le plus souvent entre 3 et 5 transactions par seconde. Par
comparaison, le réseau des cartes Visa peut en moyenne traiter 2 000 transactions par seconde et
connaître des pics à 56 000 transactions par seconde. De fait, il existe donc un facteur limitant à l’usage
du bitcoin comme monnaie alternative.
Toutefois, des techniques (comme par exemple SegWit) permettent de dépasser cette limite et il est
vraisemblable que les progrès technologiques permettront de s’en affranchir entièrement à l’avenir. Par
ailleurs, cette limite ne vaut pas pour toutes les chaînes de blocs, et en particulier pour les registres
distribués privés, qui ne nécessitent pas une telle scalabilité.
La troisième grande polémique associée aux TRD se structure autour de questions d’ordre politique, à
travers la mise en cause par le bitcoin de l’approche théorique de la monnaie, de la banque centrale et
de l’État (Atzori, 2015). Le bitcoin pourrait ainsi être le premier exemple de monnaie privée, qu’appelait
de ses voeux Hayek (1976), matérialisant ainsi une forme d’idéologie libertarienne, masquée par une
fascination technologique ; Tirole (2017) et Krugman (2013) s’y opposent sur 3 arguments.
Tout d’abord, ils mettent en évidence le fait que la valeur actuelle du bitcoin repose uniquement sur la
confiance et qu’elle pourrait n’être qu’une bulle spéculative. En effet, la fonction de réserve de valeur du
bitcoin, contrairement à la monnaie « classique » (assise sur l’État et de la banque centrale, comme
prêteur en dernier ressort et garant de la stabilité de la monnaie) ne repose que sur une technologie
numérique, un mélange de cryptographie, l’annonce d’une limite absolue d’émission de 21 millions de
bitcoins et un protocole de transparence irréversible partagé.
Le deuxième argument concerne la notion de bien commun. Toute émission monétaire produit une
rente de situation pour l’émetteur de ladite monnaie, que l’on peut qualifier de rente seigneuriale :
autrement dit, lorsque l’État émet de la monnaie, il s’octroie des ressources supplémentaires, au
bénéfice de tous. Or, dans le cas du bitcoin, les créateurs à l’origine de la chaîne de blocs s’arrogent ce
droit, et les mineurs se le disputent. Si l’on suit le raisonnement de Hayek (1976), on peut supposer que
l’émergence d’une compétition libre entre les monnaies privées peut permettre comme dans tous les
marchés (en théorie) de diminuer le niveau de la rente seigneuriale à zéro. Rien n’est moins sûr
toutefois, les contraintes technologiques pouvant laisser penser qu’une monnaie prévale sur les autres.
Enfin, les banques centrales qui décident de la politique monétaire influencent avec cet instrument
l’économie réelle : le niveau de l’investissement, la croissance, l’inflation. Dans un monde de crypto-
monnaies cet instrument politique disparaît. Pour Tirole, le contrôle exercé par les tiers de confiance
(l’État, les institutions financières réglementées) est un bien public ; ce bien public est privatisé dans le
cas du bitcoin.
Au total, si les polémiques que nous venons de présenter sont légitimes, il n’en reste pas moins qu’elles
portent quasi uniquement sur l’application des TRD aux crypto-monnaies, et non sur ces technologies
sous-jacentes elles-mêmes. Il s’agit maintenant de voir comment elles sont susceptibles d’avoir un
impact, positif ou négatif, sur les entreprises et de réfléchir à la façon d’en tirer profit dans une logique
stratégique de gestion des risques et opportunités qui leur sont associées.
De plus ces impacts ne se limitent pas au court terme ou des questions tactiques. Il s’agit donc de
formuler un diagnostic stratégique.
Les écoles stratégiques (Mintzberg et al., 1998) sont souvent regroupées autour de deux logiques
analytiques : la première part d’un décryptage de l’environnement qui détermine une logique
stratégique organisationnelle de réponse (Porter, 1979) dans la tradition darwinienne de l’adaptation
des organismes à leurs niches environnementales par sélection naturelle ; la seconde part des
ressources et des compétences internes et produit logiquement des choix d’activité économique, un
environnement construit (Wernerfelt. 1984 ; Hamel et Prahalad, 1990), en suivant l’idée de Jean-
Baptiste Say que « l ‘offre en quelque sorte crée sa propre demande et l’amène à son niveau ». La
première logique peut être illustré par les difficultés de General Motors, incapable de s’adapter à
l’évolution technologique et à la demande.
On peut, a contrario, citer la résistance de Ferrari sur la niche des voitures de sports de luxe. La seconde
pourrait s’illustrer dans ce même secteur à la fois par le succès de Toyota dans le secteur automobile ou
par l’exemple d’Elon Musk avec le lancement de Tesla. Dans ces deux cas, en effet, le succès repose sur
des développements technologiques et organisationnels mobilisant de nouvelles ressources et
compétences.
Nous proposons de dépasser ces deux schémas trop déterministes en développant un cadrage qui
accepte d’emblée l’incertitude des modèles et des hypothèses opérées dans ces raisonnements. En
effet, dans le premier cas on caricature un déterminisme de l’environnement externe vers l’organisation
alors qu’au contraire dans le second cas, on renverse le déterminisme de l’organisation vers son
environnement.
Cette proposition analytique permet d’apprécier plus finement les risques et les opportunités des
registres distribués dont tout un chacun convient ignorer à ce jour les conséquences ultimes, entre
effondrement lors d’un krach d’une bulle technologique illusoire et nouvelle révolution industrielle
d’une ampleur comparable à la révolution industrielle du XIXe siècle.
Il s’agit donc à présent d’apprécier les risques et opportunités associés à la technologie des registres
distribués et notamment lorsqu’elle intègre des contrats intelligents.
La méthode d’enquête suivante que l’on peut structurer à dire d’expert ou d’acteurs concernés
(direction, équipe de direction, parties prenantes d’un projet…) peut permettre de procéder à ce
diagnostic, pour une TRD donnée :
- le contexte réglementaire,
3. Le pôle ressources et compétences est également questionné par ce cadrage. Quels sont les effets de
la TRD sur les ressources et compétences sur lesquelles reposent le modèle de création de valeur ? A
nouveau si l’on fait référence à Porter, cela signifie de s’interroger sur l’impact de la TRD en matière de :
- ressources et compétences primaires (logistique externe, interne, les opérations industrielles, la mise
sur marché (marketing) et les services associés)
4. Enfin le point déterminant reste bien sûr la manière dont s’articulent les relations entre les ressources
et compétences d’une part et l’environnement compétitif d’autre part, qui forment un système
complexe d’interactions modelé en partie au moins par le top management.
En s’inspirant de D’Aveni (1994), on aboutit ainsi aux questionnements suivants : quelles sont les
conséquences de la TRD sur les quatre arènes suivantes de la compétition ?
Répondre à ces quatre questionnements, au niveau stratégique pertinent permet d’identifier le risque
des TRD, de l’apprécier et de fixer une politique à son égard. C’est ce que nous allons maintenant
présenter.
Au niveau sociétal tout d’abord, on peut considérer (Caseau et Soudoplatoff, 2016), qu’il est possible de
comparer les effets des TRD à ceux de l’Internet : l’Internet a permis et permet de communiquer de
l’information de pair à pair entre tous et partout à coût très faible. Au-delà de cet échange
d’informations, les TRD pourraient permettre, à de nombreuses conditions technologiques toutefois
aujourd’hui encore non résolues, d’échanger des actifs de pair à pair entre tous et partout à coût très
faible, garantis par la confiance intrinsèque associée à une infrastructure distribuée.
À terme les objets numériques pourraient d’ailleurs s’insérer dans les échanges. Ceci pourrait se traduire
par la disparition des tiers de confiance que nous avons déjà évoquée, mais aussi celle des plateformes
de type « Uber » ou « AirBnB », grâce à la relation directe entre fournisseurs de prestations et clients,
par le truchement d’une TRD.
On observe d’ailleurs la même effervescence et la même énergie entrepreneuriale dans le secteur des
TRD qu’au moment de la diffusion d’Internet dans le grand public, à la fin des années 1990. Des sociétés
se créent et disparaissent des nouveaux services émergent et disparaissent sans que l’on puisse
précisément connaître leur pérennité.
À l’échelle d’une industrie, la question des interactions peut être abordée sous son angle le plus large,
celui des coûts de transaction (Coase, 1937, Williamson, 1975). Comme Williamson l’a montré,
l’intégration des coûts de transaction dans la fonction de coût total change l’appréhension que l’on peut
avoir dans la comparaison institutionnelle de deux systèmes d’échange. Les questions stratégiques
cruciales sont modifiées : faire ou faire faire ? comment fixer les frontières de la firme, son cœur
d’activité ?
Quel système d’incitation peut-il être associé à une stratégie d’intégration verticale ?
Williamson distingue les coûts de transaction ex ante des coûts de transaction ex post.
Ex ante, ces coûts sont ceux associés à la rédaction, à la négociation et à la garantie d’un accord
contractuel. Il s’agit a priori de préciser dans le contrat qui régule l’échange toutes les réactions à des
contingences.
Ex post, ces coûts vont correspondre essentiellement à la réalisation de contingences non prévues :
- Coûts de mauvaises adaptations liées aux désajustements des transactions. Par exemple, malgré des
besoins de distribution d’un produit plus complexe (nouveaux services associés), le réseau de
distribution ne fait pas évoluer ses comportements.
- Coûts de marchandages ex post liés à des désaccords et des tentatives bilatérales de les dépasser (pour
améliorer la performance d’un réseau de distribution, requalification du travail et des incitations
contractuelles)
- Coûts d’établissement d’engagements sûrs : Les deux parties investissent dans leur réputation par la
diffusion d'information sur des pratiques qui garantissent le respect mutuel des accords passés. (Comme
par exemple dans le dialogue syndicat/direction)
Ces coûts sont interdépendants, mais d’autres éléments pertinents complètent également l’analyse : par
exemple, les coûts de transaction ne peuvent être traités indépendamment des coûts de production, car
il existe souvent des arbitrages entre ces deux catégories. La conception, la nature du bien ou service
échangé, comme les conditions de formation de la demande et de l’offre jouent dans ce calcul
comparatif, qui permet de déterminer s’il est préférable de coordonner les individus par des
mécanismes de marché ou par des systèmes hiérarchiques, suivant le montant des coûts de transaction
(dans le cas du marché) au regard des coûts administratifs (dans le cas d’une coordination hiérarchique).
Les TRD changent tous ces coûts et donc tous les arbitrages délibérés ou non entre les institutions
organisées d’échange. L’enjeu n’est rien moins que la place du marché de concurrence pure et parfaite
tel qu’il est défini par la théorie économique, la place et la théorie de la firme et du salariat, et
l’émergence de nouvelles formes de réseaux entre le marché et la hiérarchie. Les exemples innovations
fondées sur les TRD concernant la chaîne de valeur, les droits de propriétés ou la logistique illustrent
bien les risques et les opportunités à saisir.
À l’échelle de l’entreprise, nous pouvons à nouveau partir des travaux de D’Aveni (1994). En effet, la
notion d’hypercompétition qu’il développe, met en évidence le caractère interactif des dynamiques
stratégiques. Un mouvement d’une entreprise, sur l’une des arènes de la compétition ne reste jamais
sans réactions des concurrents, des nouveaux entrants, et des autres acteurs qui influent sur l’industrie.
Il n’existe donc pas, à cet égard, d’avantage compétitif durable. Chacun des acteurs est ainsi conduit à
prendre des risques à anticiper, surprendre… pour obtenir un avantage temporaire dans ses affaires.
D’Aveni recommande ainsi sept tactiques de ruptures fondamentales qui constituent autant de
mouvements stratégiques potentiels devant l’émergence des TRD. Nous les reprenons ici en les
illustrant par les exemples exposés plus hauts :
- La première option stratégique consiste à innover radicalement en jouant sur la satisfaction des
besoins des parties prenantes. Imogen Heap, propose ainsi de changer la répartition de la chaîne de
valeur au profit des créateurs.
- La mieux-disance stratégique consiste à transformer la nature de la compétition sur une des arènes.
Maersk, en associant à son registre distribué toutes les parties concernées, diminue les coûts
administratifs du transport de fret maritime dans l’intérêt de toutes les parties prenantes.
- Proposer un changement des règles de la compétition. Dans le secteur bancaire des transferts de fonds
à l’étranger, qui constitue un secteur vital pour de très nombreux pays, la concurrence que Western
Union subit par des acteurs s’appuyant sur les TRD est d’ores et déjà une réalité. Les coûts de
transactions sont radicalement diminués tout comme les délais de transaction.
- La vitesse et la surprise constituent également des options tactiques extrêmement intéressantes aux
yeux de D’Aveni. C’est le cas des ICO (financement innovant) et de nombreuses offres alternatives du
secteur des « Fintech » (Islem Ben Taher, 2017).
- Lancer une initiative stratégique est également une option stratégique à mettre en valeur. Les
exemples cités peuvent tous s’inscrire dans cette catégorie.
- Enfin les annonces des acteurs du secteurs transforment également la situation de la compétition.
Annoncer sa volonté de vendre un actif, ou de se développer dans tel ou tel secteur transforme les
positionnements stratégiques. De telles annonces sont quasi-quotidiennes dans le secteur des
assurances et de la banque en matière de TRD.
Enfin, si l’on descend à l’échelle du métier, on peut distinguer deux grandes orientations. La première
est la disparition de certains métiers.
Comme l’ont illustré les exemples que nous avons cités et la promesse de réduction des coûts de
transaction grâce aux TRD, les métiers associés au support administratif, aux enregistrements
aujourd’hui centralisés (notariat…), à certaines fonctions dans la banque ou les assurances ne peuvent
être qu’amenés à disparaître (Collomb et Sok, 2017 ; Dehouck et Thomas, 2017).
Ils seront remplacés par des enregistrements numériques et des contrats intelligents, tout comme par le
passé, les machines à calculer ont remplacé les calculateurs humains. La deuxième orientation
correspond à une modification en profondeur d’autres métiers : par exemple, en matière de maîtrise
des risques, la gestion du REX post-accidents pourrait bénéficier de l’usage des TRD : la comptabilisation
d’événements de manière distribuée et l’impossibilité de falsifier les enregistrements permettrait
d’assurer leur fiabilité. Cela permettrait ainsi de se focaliser sur l’exploitation de ces événements, en
changeant, par la décentralisation de la collecte des informations, la manière également dont cette
exploitation peut être réalisée.
L’objet de cet article était d’exposer en quoi les TRD sont susceptibles de changer la manière dont les
entreprises fonctionnent et, en les utilisant comme prétexte, de proposer un cadrage de gestion
stratégique des risques et opportunités associés. Il va de soi qu’il ne prétendait en aucune manière
épuiser le débat autour des TRD, qui reste mouvant et en perpétuelle évolution.
Au moins quatre questions structurantes restent à résoudre.
Tout d’abord, nous avons exposé en quoi la nature même des TRD et les dispositifs cryptographiques
associés permettent d’assurer une diminution des risques de cybersécurité classiques. Toutefois, les
évolutions technologiques actuelles ou à venir, et notamment les ordinateurs quantiques, pourraient
rendre obsolète le fondement même du fonctionnement des TRD, à savoir la résolution de problèmes
cryptographiques. Ces développements sont toutefois encore incertains et, à l’heure actuelle, la
cybersécurité reste plutôt une préoccupation aux interfaces des TRD : si la nature même du
fonctionnement des TRD les rend robustes, la manière dont vont être sécurisées les données qui
nourrissent le registre (par exemple les éléments qui permettent le déclenchement d’un contrat
intelligent) reste un enjeu important.
La deuxième question, qui reste à résoudre, est celle de l’interfaçage avec le monde physique des TRD.
Ce problème apparaît de manière immédiate pour les crypto-monnaies, lorsque se pose la question de
la conversion en monnaie physique. Dans un autre registre, cette question du lien avec le monde
physique peut se retrouver par exemple dans la problématique de la maîtrise des risques : nous avons
ainsi évoqué l’usage des TRD dans ce domaine pour la gestion du REX ; la problématique, en aval, de
l’implémentation des mesures qui découleraient de ce REX ne peut être résolue par les TRD. En d’autres
termes, la question se pose de savoir jusqu’où des technologies informationnelles peuvent améliorer la
gestion des risques (technologiques, naturels, etc…) du monde réel.
La troisième question qui reste à explorer par rapport à la problématique de la gouvernance est celle de
l’initiative de la création de registres distribués. En effet, on peut s’interroger sur les effets d’un registre
distribué dans une industrie, suivant qu’il a été créé par un acteur de l’industrie ou un nouveau venu.
Enfin, la temporalité de cette innovation et de son adoption par l’industrie reste un enjeu majeur. En
effet, les TRD constituent sans doute un des rares domaines où les avancées technologiques précèdent
leur demande. Il y a donc autant d’usages à inventer, tirés par le progrès technologique.