SED 224:
Anthropologie et sociologie de l’
éducation
Introduction à l’anthropologie de l’education
Regards sur l’éducation comme fait culturel
Dr. AWAH KUM TCHOUAFFI
MEDICAL ANTHROPOLOGIST / ANTHROPOLOGUE MEDICALE
LECTURER / RESEARCHER
ENSEIGNANT / CHERCHEUR
Plan du cours
Qu’est-ce que l’anthropologie de l’éducation ?
Origines et histoire du champ
Concepts clés : culture, socialisation, transmission
Méthodes : l’ethnographie en éducation
Thèmes majeurs : école, famille, inégalités
Enjeux contemporains
Pour aller plus loin
Pourquoi une anthropologie de l’éducation
?
L’éducation n’est pas universelle
Décentrement : L’éducation ne se réduit pas à l’
école.
Diversité : Selon les sociétés, on apprend
différemment (initiation, observation, transmission
orale…).
Regard critique : Questionner les évidences de
notre propre système éducatif.
Exemple : Chez les Inuit, l’apprentissage se fait par
l’observation et l’imitation, sans interrogation
directe.
Qu’est-ce que l’anthropologie de l’éducation
?
Définition
Branche de l’anthropologie qui étudie les processus
éducatifs comme des phénomènes culturels.
Elle s’intéresse à :
La transmission des savoirs, des valeurs et des
normes.
Les lieux de l’éducation (famille, école, pairs,
médias).
Les acteurs et leurs pratiques.
Objectif : Comprendre comment chaque société
construit et transforme ses manières d’éduquer.
Petite histoire du champ (1/2)
Les pionniers
Franz Boas (début XXe) : refuse l’ethnocentrisme,
étudie l’éducation chez les peuples autochtones
d’Amérique du Nord.
Margaret Mead : Coming of Age in Samoa (1928) –
l’adolescence n’est pas universellement une
période de crise, elle dépend du contexte culturel.
Les anthropologues africanistes (G. Dieterlen, M.
Griaule) : description des rites d’initiation comme
éducation traditionnelle.
Petite histoire du champ (2/2)
L’institutionnalisation
Années 1950-1970 : l’anthropologie de l’éducation
se structure aux États-Unis (George Spindler).
En France : développement dans les années
1980-1990 avec des travaux sur la socialisation des
enfants, la culture scolaire, les inégalités ethniques.
Aujourd’hui : champ interdisciplinaire
(anthropologie, sociologie, sciences de l’
éducation).
Concepts fondamentaux (1) – La culture
La culture, clé de voûte
Définition anthropologique : ensemble des
manières de penser, d’agir et de sentir partagées
par un groupe.
Transmission : la culture ne s’hérite pas
biologiquement, elle s’apprend.
Culture scolaire : règles, routines, langage,
hiérarchies spécifiques à l’école.
À discuter : Comment la culture scolaire peut-elle
entrer en tension avec la culture familiale ?
Concepts fondamentaux (2) – Socialisation et
transmission
Devenir membre de la société
Socialisation primaire : au sein de la famille, intériorisation
des normes de base.
Socialisation secondaire : par l’école, les pairs, les
institutions.
Transmission : pas seulement verticale (parents→enfants) ;
elle est aussi horizontale (entre pairs) et oblique (médias,
école).
Exemple : l’apprentissage du genre (masculin/féminin) est
un processus éducatif culturel.
Méthode – L’ethnographie en éducation
Comment enquêter ?
Observation participante : vivre avec les acteurs,
observer les interactions.
Entretiens approfondis : recueillir les points de vue.
Immersion longue : comprendre le sens que les
acteurs donnent à leurs pratiques.
Exemple célèbre : L’école de la périphérie (A. Van
Zanten) – ethnographie d’un collège en zone
défavorisée.
Thème de recherche – L’école comme
espace culturel
Une culture scolaire aux frontières
L’école a son propre code linguistique, son rapport
au temps, son espace hiérarchisé.
Inégalités : les enfants ne sont pas également
préparés à ce code (capital culturel – Bourdieu).
Ethnographies : on observe des processus
d’exclusion, de résistance ou d’adaptation.
Vidéo suggérée : extrait documentaire Être et
avoir (N. Philibert) – analyse des interactions en
classe.
Thème de recherche – Éducation familiale et
pluralisme culturel
Entre maison et école
Conflits de loyauté : valeurs familiales vs valeurs
scolaires.
Stratégies parentales : médiation, repli,
revendication.
Éducation bilingue / plurilingue : enjeux de
transmission des langues.
Exemple : les familles immigrées en France face à l’
école républicaine (études de S. Boulot et D.
Boyzon-Fradet).
Thème de recherche – Inégalités et diversité
L’école produit-elle ou réduit-elle les inégalités ?
L’anthropologie montre comment l’
école reproduit parfois les hiérarchies sociales
(Bourdieu, Passeron).
Mais elle peut aussi être un espace de mobilité et
de métissage culturel.
Discrimination et ethnicisation : assignation des
minorités à certaines filières, stéréotypes.
Discussion : Que peut faire l’école pour mieux
prendre en compte la diversité culturelle ?
Enjeux contemporains
L’anthropologie face aux défis éducatifs d’aujourd’hui
Numérique : nouvelles formes de transmission
(YouTube, TikTok).
Crises migratoires : accueil des élèves allophones.
Décolonisation des savoirs : réinterroger les
contenus scolaires (histoire, littérature).
Éducation non formelle : mouvements associatifs,
éducation populaire.
Ce qu’il faut retenir
Synthèse
L’anthropologie de l’éducation dénaturalise
nos évidences.
Elle étudie la diversité des manières d’
éduquer.
Elle s’appuie sur des enquêtes de terrain
(ethnographie).
Elle éclaire les inégalités, les conflits culturels,
mais aussi les innovations éducatives.
Pour aller plus loin
Bibliographie indicative
Ouvrages généraux :
A. Van Zanten (dir.), Dictionnaire de l’éducation, PUF.
C. Clanet, L’ethnologie et l’éducation, PUF (que
sais-je ?).
Ethnographies classiques :
M. Mead, Mœurs et sexualité en Océanie.
G. Spindler, Education and Cultural Process.
Études en contexte français :
S. Lada, Une école dans la ville.
M. Barrère, L’école des sentiments.
Merci pour votre attention
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SED 224:
Anthropologie de l’éducation
Savoirs locaux, curriculum et tensions
culturelles
L’école face à la diversité des connaissances
Dr. AWAH KUM TCHOUAFFI
MEDICAL ANTHROPOLOGIST / ANTHROPOLOGUE MEDICALE
LECTURER / RESEARCHER
ENSEIGNANT / CHERCHEUR
Plan du cours
Ce que nous allons aborder
Définitions : savoirs locaux, curriculum formel et
caché
L’école comme institution de légitimation des savoirs
Tensions culturelles : entre universalisme et pluralisme
Cas d’étude : savoirs autochtones et programmes
scolaires
Enjeux postcoloniaux et décoloniaux
Ethnographies de la classe : comment les tensions se
jouent au quotidien
Pistes pour une école plus inclusive
Introduction – Pourquoi parler des savoirs
locaux ?
L’école n’est pas neutre.
L’école transmet des
savoirs choisis, hiérarchisés, légitimés.
Les savoirs locaux – ceux des communautés, des familles,
des traditions – sont souvent absents, minorisés ou
folklorisés.
Cette mise à l’écart produit des tensions culturelles : les
élèves peuvent vivre un décalage entre leur culture
familiale et la culture scolaire.
Question : Dans quelle mesure l’école peut-elle
reconnaître et intégrer les savoirs locaux sans les trahir ?
Définitions (1) – Qu’entend-on par savoirs
locaux ?
Des connaissances situées
Savoirs locaux : ensemble des connaissances, pratiques,
croyances et compétences développées par des
communautés dans leur interaction avec leur environnement
(naturel, social, symbolique).
Caractéristiques :
Transmis oralement, par l’exemple, par l’imitation.
Souvent non écrits, mais structurés.
Liés à un territoire, une langue, une histoire.
Exemples : pharmacopée traditionnelle, techniques agricoles,
rites de passage, toponymie, savoirs météorologiques.
Définitions (2) – Le curriculum
Formel, réel, caché
Curriculum formel : programmes officiels, manuels
scolaires, objectifs d’apprentissage.
Curriculum réel : ce qui est effectivement enseigné
(dépend des pratiques enseignantes, des ressources).
Curriculum caché : normes implicites, valeurs, rapports
d’autorité, hiérarchies culturelles transmises sans être
dites.
Citation : « Le curriculum n’est jamais un simple reflet de
la culture, il est un enjeu de pouvoir. » (Michael W. Apple)
L’école comme institution de légitimation
Qui définit ce qui est un savoir légitime ?
L’école moderne (occidentale) s’est construite sur une
opposition :
Savoirs savants (universels, écrits, rationnels) vs
savoirs populaires (particuliers, oraux, pratiques).
Cette hiérarchie a des racines coloniales : imposition de
programmes métropolitains, disqualification des
connaissances autochtones.
Conséquence : les élèves issus de cultures non dominantes
peuvent vivre un déchirement culturel (entre maison et
école).
Exemple : en Afrique de l’Ouest, les systèmes éducatifs hérités
de la colonisation française ignorent largement les savoirs
agricoles, les langues nationales, les cosmogonies locales.
Tensions culturelles à l’école
Quand l’école heurte les identités
Tensions épistémiques : opposition entre rationalité
scientifique et rationalités alternatives (ex. : savoirs
climatiques traditionnels vs météo officielle).
Tensions linguistiques : langue d’enseignement non
maîtrisée par les élèves, stigmatisation des langues
locales.
Tensions identitaires : contenus scolaires qui dévalorisent
l’histoire, les héros, les valeurs locales.
Tensions morales : valeurs scolaires (individualisme,
compétition) en conflit avec valeurs communautaires
(solidarité, entraide).
Cadre théorique – Les apports de
l’anthropologie
Penser la tension
Pierre Bourdieu : l’école impose un arbitraire culturel –
celui des classes dominantes. Les savoirs locaux sont un
capital culturel non reconnu.
Michel Foucault : l’école participe à la production de
savoirs normés et à l’exclusion des savoirs subalternes.
Études postcoloniales (Dipesh Chakrabarty, Gayatri
Spivak) : déconstruction de l’universalisme des savoirs
scolaires.
Épistémologies du Sud (Boaventura de Sousa Santos) :
écologie des savoirs, reconnaissance de la pluralité des
connaissances.
Cas d’étude – Savoirs autochtones et
programmes scolaires
Exemples internationaux
Amérique latine : éducation interculturelle bilingue (Bolivie,
Équateur) – intégration des savoirs indigènes dans le
curriculum.
Nouvelle‑Zélande : système Kura Kaupapa Māori – écoles en
immersion maorie avec programme fondé sur la cosmovision
maorie.
Canada : intégration des savoirs des Premières Nations dans
les programmes d’histoire, de sciences, de langues.
Afrique : initiatives de curriculum contextualisé (Sénégal,
Kenya) pour lier apprentissages aux réalités agricoles,
artisanales, sanitaires locaux.
Cas d’étude – Ethnographies de classe
Observer les tensions au quotidien
Recherches de Kathryn Anderson-Levitt : en Guinée, les
manuels français sont inadaptés, les enseignants improvisent
une “traduction culturelle”.
Études de Jacky Simonin : à Madagascar, les savoirs sur les
plantes médicinales sont ignorés par l’école, mais les enfants
les mobilisent dans la cour.
Travaux de Stéphanie Larchanche : en France, les enseignants
traitent parfois les savoirs culturels des élèves immigrés comme
des “obstacles” à l’apprentissage.
Méthode : l’ethnographie permet de saisir les stratégies de
contournement, les résistances, les créations hybrides.
Enjeux postcoloniaux et décoloniaux
Décoloniser le curriculum
Héritages coloniaux : programmes calqués sur les anciennes
métropoles, absence de figures historiques locales, vision
linéaire du progrès.
Mouvements actuels :
Revendication de l’enseignement des langues nationales.
Réécriture de l’histoire (ex. : place des résistances
anticoloniales).
Introduction de philosophies locales (Ubuntu, Sumak
Kawsay).
Défis : éviter le folklorisme, former les enseignants, construire
des contenus rigoureux et non essentialisants.
Pistes pour une école plus inclusive
Vers une pédagogie de la diversité
Approche interculturelle : reconnaître et valoriser les apports
des différentes cultures présentes dans la classe.
Pédagogie de l’alternance : faire le lien entre savoirs scolaires
et savoirs d’expérience.
Participation communautaire : impliquer les anciens, les
artisans, les détenteurs de savoirs locaux dans l’enseignement.
Réforme curriculaire : inclure des contenus locaux sans
renoncer à la formation aux savoirs mondiaux.
Discussion : comment concilier exigence de “culture
commune” et respect des diversités ?
Étude de cas interactive – Analyser une
situation
Mise en pratique
Document distribué : extrait d’un manuel scolaire
d’histoire ou de sciences naturelles utilisé dans notre
curriculum.
Consigne (travail en petits groupes, 15 min) :
Identifier les savoirs présents : quels sont-ils ? D’où
viennent-ils ?
Quels savoirs locaux pourraient être intégrés ?
Quelles tensions culturelles peut-on anticiper ?
Mise en commun : restitution et débat.
Synthèse – Ce qu’il faut retenir
Les savoirs locaux sont souvent invisibilisés par le
curriculum formel.
Cette invisibilisation génère des tensions culturelles
vécues par les élèves, les familles, les enseignants.
L’anthropologie de l’éducation, par ses enquêtes de
terrain, met en lumière ces processus et les résistances.
Reconnaître les savoirs locaux ne signifie pas renoncer
aux savoirs universels, mais construire un curriculum
plus équitable, contextualisé et démocratique.
Bibliographie sélective
Ouvrages généraux :
A. Van Zanten, L’école de la périphérie, PUF, 2001.
P. Bourdieu, J.-C. Passeron, La reproduction, Minuit, 1970.
Savoirs locaux et curriculum :
K. Anderson-Levitt, Local Meanings, Global Schooling, Palgrave,
2003.
M. W. Apple, Ideology and Curriculum, Routledge, 1979.
Postcolonial et décolonial :
B. de Sousa Santos, Épistémologies du Sud, Desclée de Brouwer,
2016.
D. Chakrabarty, Provincialiser l’Europe, Éditions Amsterdam, 2009.
Études de cas :
J. Simonin, L’école malgache à l’épreuve de la tradition,
L’Harmattan, 1996.
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SED 224:
Anthropologie de l’éducation
Rituels, socialisation et transmission
intergénérationnelle
Quand le corps, le geste et la mémoire fabriquent du lien social
Dr. AWAH KUM TCHOUAFFI
MEDICAL ANTHROPOLOGIST / ANTHROPOLOGUE MEDICALE
LECTURER / RESEARCHER
ENSEIGNANT / CHERCHEUR
Plan du cours
Ce que nous allons aborder
Qu’est‑ce qu’un rituel ? Définitions et caractéristiques
Rituels et socialisation : apprendre par le corps et l’émotion
Rituels de passage : structurer le cycle de vie
Transmission intergénérationnelle : comment le rituel assure la
continuité
Exemples ethnographiques : rites d’initiation, cérémonies
scolaires, fêtes familiales
Crises et transformations : les rituels dans les sociétés
contemporaines
Synthèse et perspectives
Introduction – Pourquoi s’intéresser aux rituels
?
Le rituel, un fait social total
Les rituels sont présents dans toutes les sociétés, sous des
formes variées.
Ils mêlent symboles, actions, paroles, émotions et corps.
Ils ont une fonction éducative : ils apprennent aux
individus comment penser, agir, ressentir.
Ils assurent la transmission des valeurs, des savoirs et des
identités entre générations.
Question : Quels rituels avez‑vous vécus (examens,
mariages, cérémonies religieuses, remises de diplômes) ?
Définition anthropologique du rituel
Qu’est‑ce qu’un rituel ?
?
Définition classique (Arnold van Gennep, Victor Turner) :
séquence d’actions répétitives, formalisées, chargées de sens
symbolique, qui se déroulent selon un ordre prescrit.
Caractéristiques :
Répétition (mêmes gestes, mêmes paroles).
Formalisation (codes, règles).
Dimension symbolique (objets, couleurs, espaces investis
de sens).
Efficacité sociale : il transforme les statuts, les identités, les
relations.
Distinction : le rituel n’est pas une simple habitude ; il produit
un effet sur les consciences.
Rituel et socialisation – Apprendre par
l’imprégnation
Le corps comme support de la règle
La socialisation ne passe pas seulement par la parole : elle
s’incorpore par les gestes, les postures, les rythmes.
Exemple : la cérémonie des vœux du matin à l’école
japonaise – se lever, chanter, saluer le drapeau. Cela
inculque discipline et appartenance nationale sans long
discours.
Théoriciens :
Pierre Bourdieu : l’habitus comme système de dispositions
incorporées par la répétition d’actes rituels.
Erving Goffman : les rituels d’interaction (politesse,
cérémonies de face) qui maintiennent l’ordre social
quotidien.
Les rites de passage – Le modèle de Van
Gennep
Structurer la vie en étapes
Arnold van Gennep (1909) : Les rites de passage – tout rituel
de changement de statut comporte trois phases :
Séparation : l’individu quitte son ancien statut (ex. quitter sa
famille pour un internat).
Marge (ou liminalité) : période d’entre‑deux, de
transformation (ex. retraite initiatique, silence, épreuves).
Agrégation : réintégration avec un nouveau statut (ex.
remise de diplôme, fête de mariage).
Ces rites sont présents dans toutes les sociétés : naissance,
puberté, mariage, mort.
La liminalité selon Victor Turner
L’entre‑deux créateur
Victor Turner approfondit la notion de liminalité : période où
les hiérarchies s’effacent, les règles ordinaires sont
suspendues.
Les initiés sont dans un état de communitas (fusion, égalité,
intensité émotionnelle).
Fonction pédagogique : c’est dans cette marge que l’individu
apprend les mythes, les savoirs secrets, les valeurs profondes
du groupe.
Exemple : les rites d’initiation chez les Ndembu de Zambie
(Turner) – les épreuves et les enseignements symboliques
transforment l’adolescent en adulte.
Transmission intergénérationnelle – Pourquoi
les rituels sont essentiels
Mémoire et continuité
La transmission n’est pas automatique : elle doit
être ritualisée pour être efficace.
Le rituel permet de :
Mettre en scène les valeurs du groupe (ex. : serment, lever
de drapeau).
Fixer la mémoire (ex. : commémorations).
Légitimer l’autorité des aînés (ex. : cérémonies de respect
aux ancêtres).
Risque : sans rituel, les savoirs et les normes s’étiolent ; la
rupture intergénérationnelle s’accentue.
Exemple 1 – Rites d’initiation en Afrique de
l’Ouest
Initiation et passage à l’âge adulte
Ethnographie : chez les Dogon (Mali), les rites de sigui (tous les
60 ans) transmettent la cosmogonie.
Initiation des garçons (ex. Bwiti au Gabon) : retraite en forêt,
apprentissage des plantes, des mythes, des interdits.
Fonctions :
Socialisation sexuée (apprendre à être homme/femme).
Transmission des savoirs techniques et spirituels.
Renforcement du lien communautaire.
Évolution : certains rites persistent, d’autres se réinventent en
milieu urbain.
Exemple 2 – Les rituels scolaires en France
L’école comme générateur de rituels
Rituels quotidiens : entrée en classe, lever collectif, appel,
distribution des copies.
Rituels solennels : remise des diplômes (bac), cérémonie
des prix, départ en retraite.
Fonction : marquer la hiérarchie (savoir/ignorance),
valoriser le mérite, intégrer à la nation (ex. cérémonie du 11
novembre).
Tensions : certains rituels scolaires sont contestés (discours
sur la laïcité, suppression des crucifix, etc.) – révélateurs de
conflits de valeurs.
Exemple 3 – Rituels familiaux et transmission
Le repas de fête, la photo de famille
Rituels domestiques : repas du dimanche, cérémonie des
anniversaires, vacances annuelles.
Ils construisent la mémoire familiale et transmettent des récits,
des recettes, des blagues, des valeurs.
Ethnographie : les albums photo familiaux – rituel de narration
collective qui sélectionne et légitime certains souvenirs.
Fragilisation : avec l’éloignement géographique, les divorces,
les familles recomposées, les rituels se transforment (visio,
repas décalés).
Crise des rituels dans les sociétés
contemporaines ?
Désinstitutionnalisation ou réinvention ?
Thèse de la « désritualisation » : baisse de la pratique
religieuse, affaiblissement des rites de passage traditionnels
(mariage, service militaire).
Contre‑thèse : apparition de nouveaux rituels (mariages
laïques, cérémonies de célébration du divorce, flash mobs,
remises de diplômes sur TikTok).
Exemple : les funérailles civiles, les cérémonies d’hommage
aux victimes d’attentats – nouveaux rituels de deuil collectif.
Conclusion : le besoin de rituel ne disparaît pas, mais ses
formes se recomposent.
Rituels numériques et transmission
Le virtuel, nouvel espace rituel ?
Cérémonies sur Zoom (pendant le Covid) : diplômes,
mariages, funérailles à distance.
Rituels en ligne : likes, partages, challenges – produisent du
lien et des hiérarchies symboliques.
Limites : l’absence de coprésence corporelle affaiblit
l’efficacité rituelle (moins d’émotion collective).
Questions : comment transmettre des valeurs
intergénérationnelles via des applis ? Les ados initient‑ils leurs
parents aux codes numériques ?
Discussion – Rituel et pouvoir
Qui contrôle les rituels ?
Les rituels ne sont pas neutres : ils reflètent et reproduisent des
rapports de domination.
Rituels d’État (défilés, discours officiels) : légitiment l’autorité.
Rituels scolaires : enseignent l’obéissance, la compétition, le
mérite.
Rituels alternatifs (contestations, manifestions) : contre‑rituels
qui subvertissent l’ordre établi.
Débat : peut‑on résister aux rituels ? (ex. refus de se lever pour
l’hymne).
Synthèse – Ce qu’il faut retenir
Le rituel est un mécanisme universel de socialisation et
de transmission.
Il passe par le corps, les émotions, la répétition – pas
seulement par le discours.
Les rites de passage structurent la vie individuelle et
collective.
Les sociétés contemporaines ne suppriment pas les rituels,
elles les réinventent (numérique, cérémonies civiles, etc.).
L’anthropologie des rituels éclaire les enjeux éducatifs :
comment apprend‑on à devenir humain ?
Bibliographie sélective
Pour approfondir
Classiques :
A. van Gennep, Les rites de passage, 1909.
V. Turner, Le phénomène rituel, PUF, 1990 (éd. orig. 1969).
É. Durkheim, Les formes élémentaires de la vie religieuse, 1912 (chapitre
sur les rites).
Approches contemporaines :
C. Rivière, Les rites profanes, PUF, 1995.
D. Cuche, La notion de culture dans les sciences sociales, La
Découverte, 2004 (chapitre sur la transmission).
Ethnographies :
M. Griaule, Dieu d’eau, 1948 (rituels dogon).
A. Van Zanten, L’école de la périphérie, PUF, 2001 (rituels scolaires).
Merci pour votre attention.
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SED 224:
Anthropologie de l’éducation
Langue, identité et pratiques pédagogiques
Dr. AWAH KUM TCHOUAFFI
MEDICAL ANTHROPOLOGIST / ANTHROPOLOGUE MEDICALE
LECTURER / RESEARCHER
ENSEIGNANT / CHERCHEUR
OBJECTIFS DE LA SÉANCE
Définir la notion d’identité et son lien avec la langue
Comprendre comment la langue construit et reflète
l’identité personnelle et sociale
Explorer les concepts clés : insécurité linguistique, capital
linguistique, positionnement
Analyser l’impact des représentations sur l’apprentissage
Découvrir des pratiques pédagogiques inclusives et
critiques
L’IDENTITÉ : UNE NOTION COMPLEXE
L’identité n’est pas fixe, elle est :
Multiple (identités sociale, culturelle, professionnelle, etc.)
Dynamique (elle évolue dans le temps et selon les contextes)
Co-construite dans les interactions avec autrui
Négociée à travers la langue
⟹ La langue n’est pas qu’un outil de communication, c’est un
marqueur identitaire.
LE RÔLE DE LA LANGUE DANS LA CONSTRUCTION
IDENTITAIRE
Nous exprimons qui nous sommes par nos choix langagiers
(registre, accent, code-switching)
La langue d’origine est souvent liée à l’identité affective,
familiale, ethnoculturelle
La langue d’apprentissage peut représenter un projet personnel
(identité rêvée)
Adopter une nouvelle langue, c’est parfois se réinventer
Citation de Pierre Bourdieu :
“La langue n’est pas seulement un instrument de
communication, c’est aussi un signe extérieur de richesse
linguistique et un pouvoir.”
CAPITAL LINGUISTIQUE ET MARCHÉ LINGUISTIQUE
(BOURDIEU)
Capital linguistique : l’ensemble des ressources linguistiques
valorisées dans un champ social donné
Marché linguistique : contexte où certaines façons de parler ont
plus de valeur que d’autres
Conséquence : inégalité symbolique entre les langues et les
variétés de langue
L’école participe à la hiérarchisation des langues (langue
légitime vs langues minorées)
INSÉCURITÉ LINGUISTIQUE
Définition : sentiment de ne pas maîtriser la langue “légitime”,
peur du jugement.
Peut toucher des locuteurs natifs (variétés régionales, niveau
de diplôme)
Fréquente chez les apprenants et les personnes issues de la
migration
Conséquences : mutisme, honte, évitement, abandon des
études
Exemple : un étudiant qui cache son accent ou sa langue
maternelle par crainte d’être stigmatisé.
IDENTITÉ SOCIALE ET INVESTISSEMENT (BONNY
NORTON)
Norton dépasse la notion de motivation :
Investissement : quand l’apprenant s’engage dans la langue
car celle-ci est liée à son identité désirée et aux ressources
symboliques qu’elle ouvre.
L’identité est un site de lutte : l’apprenant peut être
catégorisé par les autres (identité assignée) mais cherche à
affirmer sa propre identité (identité revendiquée).
Exemple : une mère immigrée apprenant le français pour
défendre les droits de ses enfants à l’école.
PLURILINGUISME ET IDENTITÉS PLURIELLES
Les personnes plurilingues ne sont pas la somme de
plusieurs monolingues.
Le répertoire langagier est unique et mouvant.
Le translanguaging : utilisation de toutes les ressources
linguistiques pour penser, apprendre, créer du sens.
L’identité plurilingue est une compétence à part
entière.
Citation d’Ofelia García :
“Translanguaging is an approach to bilingualism that is
centered not on languages but on the practices of
bilinguals that are observable.”
QUELLES CONSÉQUENCES PÉDAGOGIQUES ?
Trois axes pour une pratique inclusive :
Valoriser le répertoire linguistique des élèves
Déconstruire les hiérarchies entre langues
Créer un espace sécurisant où l’erreur et l’accent sont
accueillis comme une richesse
⟹ Passer d’une pédagogie du déficit (ce que l’élève ne sait
pas) à une pédagogie des ressources (ce qu’il sait déjà).
SYNTHÈSE ET RÉFÉRENCES
Ce qu’il faut retenir :
La langue est un puissant marqueur identitaire.
L’identité se construit et se négocie dans les interactions sociales et
l’apprentissage.
Une pédagogie inclusive s’appuie sur les répertoires pluriels et
combat l’insécurité linguistique.
Les pratiques de translanguaging et de biographies langagières
offrent des pistes concrètes.
Références clés :
Bourdieu, P. (1982). Ce que parler veut dire.
Norton, B. (2013). Identity and Language Learning.
García, O. & Wei, L. (2014). Translanguaging: Language, Bilingualism
and Education.
Blanchet, P. (2016). Discriminations : combattre la glottophobie.