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Partie I.

La colonisation belge en Afrique centrale

I.1. Contexte et enjeux : la « ruée vers l'Afrique »

Au XIXe siècle, la révolution industrielle transforme profondément les rapports de force


mondiaux. Les grandes puissances européennes (Royaume-Uni, France, Allemagne,
Portugal…) se lancent dans une compétition féroce pour la conquête de l'Afrique,
continent dont 80 % du territoire reste encore inexploré et indépendant à la fin des
années 1870.

I.1.1. Conférence de Berlin (1885)

Face aux rivalités croissantes, la Conférence de Berlin (nov. 1884 – févr. 1885),
convoquée à l'initiative de Bismarck et Jules Ferry, fixe les règles du partage de
l'Afrique. Elle proclame deux principes fondamentaux :

- La liberté de commerce dans le bassin du Congo.


- L'obligation d'un « contrôle effectif » pour toute reconnaissance de
souveraineté.

L'idéologie dominante de l'époque prétend que les sociétés humaines sont en


compétition et évoluent à des rythmes différents. Elle justifie la colonisation comme un
« devoir de civilisation » des nations européennes envers des peuples jugés « moins
avancés ». Cette vision, aujourd'hui unanimement rejetée, structure pourtant tous les
discours coloniaux de la période.

I.1.2. La Belgique et la question coloniale

La petite Belgique, créée en 1830, est a priori peu tournée vers l'expansion coloniale :
sans accès maritime direct aux territoires africains, la classe politique manifeste de
fortes réticences (crainte des dépenses, des conflits internationaux, des aventures
militaires). Ce sont ces obstacles que Léopold II va contourner par une stratégie
personnelle remarquable.
I.2. L'État Indépendant du Congo (EIC) — 1885-1908

I.2.1. La stratégie personnelle de Léopold II

Léopold II (1835-1909), deuxième roi des Belges, nourrit dès sa jeunesse une ambition
impériale. Il rêve d'un empire colonial pour la Belgique mais sait que le parlement s'y
opposera. Il adopte donc une stratégie en deux temps : agir à titre personnel, sous
couvert humanitaire.

Les étapes de la conquête diplomatique :

- 1876 : Organisation à Bruxelles d'une Conférence géographique internationale


qui aboutit à la création de l'Association internationale africaine (AIA).
- 878-1882 : Henry Morton Stanley, explorateur anglo-américain, remonte le
fleuve Congo pour Léopold. Il fait signer à des centaines de chefs locaux illettrés
des traités cédant leurs terres.
- 1882 : Création de l'Association internationale du Congo (AIC), façade
philanthropique cachant les visées personnelles du roi.
- 1884-1885 : À la Conférence de Berlin, Léopold obtient la reconnaissance
internationale de l'État indépendant du Congo comme sa propriété personnelle.

I.2.2. Habileté diplomatique de Léopold II

Pour obtenir la reconnaissance des grandes puissances, Léopold joua sur plusieurs
tableaux simultanément :

- Aux États-Unis : promesse d'une fédération d'États libres garantissant le libre-


échange.
- À la France : droit de préférence en cas de cession.
- À l'Allemagne : libre-échange (préférable à une colonie française
protectionniste).
- Au Royaume-Uni : menace implicite d'un recul laissant la place à la France.
I.3. Structure et fonctionnement de l'EIC

L'EIC est une construction juridique unique : il s'agit d'une propriété personnelle du roi
des Belges, reconnue sans que ses frontières soient fixées ni que ses populations
soient consultées. Léopold II n'y mettra jamais les pieds.

Le régime domanial : confiscation systématique des terres

Dès 1885 : par décret royal, toutes les « terres vacantes » (soit plus de 95 % du
territoire) sont déclarées propriété de l'EIC. Le Domaine privé est exploité en régie
directe pour le roi. Le Domaine de la Couronne (250 000 km²) est octroyé à Léopold II
par décret en 1896 tandis que le reste attribué à des compagnies concessionnaires
privées. Les populations congolaises sont ainsi expropriées de fait de leurs terres de
cueillette et de chasse, sans indemnisation ni consentement.

I.4. L'impôt en nature et le travail forcé

Pour exploiter les ressources — ivoire d'abord, puis caoutchouc (dont le boom coïncide
avec l'essor de l'industrie automobile) —, l'administration impose aux populations une
logique brutale :

- Obligation de livrer des quantités fixes de caoutchouc sous forme d'impôt.


- Recrutement forcé de porteurs (les animaux de trait sont impossibles en raison
de la mouche tsé-tsé).
- Système d'otages : femmes et enfants retenus pour contraindre les hommes à
travailler.

I.4.1. L'affaire des mains coupées

Pour contrôler l'utilisation des munitions et punir les résistances, la Force publique
(armée de l'EIC) pratiquait la mutilation : les soldats devaient rapporter des mains
droites coupées comme preuve de châtiment. Cette pratique est documentée dès
1894 (district de l'Équateur). Elle devient le symbole mondial de la barbarie du régime
léopoldien.
I.4.2. La Force publique et la résistance congolaise

I.4.2.1. L'armée coloniale

La Force publique, créée dès 1885, est composée de soldats africains recrutés dans
des ethnies coopératives, placés sous commandement européen. Elle est l'instrument
de la violence systémique : répression des résistances, expéditions punitives,
destruction de villages.

I.4.2.2. Les mouvements de résistance (1885–1906)

Dès le départ, certaines communautés fuient dans la forêt pour échapper à l'impôt et
au travail forcé. De 1892-1895, il existe des campagnes antiesclavagistes (contre les
négriers arabo-swahilis), utilisées par Léopold comme vitrine « humanitaire » mais
cela n’empêche pas les oppositions :

- 1895 : Mutinerie de Luluabourg — la garnison se soulève contre ses officiers


européens.
- 1895-1907 : Révolte de Batetela, la plus longue insurrection de la période EIC.
- 1897 : Le sergent Kandolo déclenche une mutinerie visant à chasser les
Européens.
- 1905-1909 : Révolte du roi des Lunda Mushidi, de grande envergure.
- 1906 : Défaite finale des Yakas, dont la résistance était la mieux organisée.

Toutes ces révoltes échouent face à la supériorité militaire de la Force publique,


appuyée par des mercenaires et des éléments africains pro-coloniaux.

I.5. Conséquences démographiques

Le bilan humain de la période léopoldienne est catastrophique. L'historien-


démographe Jean-Paul Sanderson (UCLouvain) estime que la population congolaise
était de 11,5 à 15 millions d'habitants en 1885 et tombe à environ 10 millions vers
1930. Ce déclin résulte de plusieurs facteurs combinés :

- Surmortalité directe liée aux violences (exécutions, mutilations, expéditions


punitives).
- Désorganisation des structures sociales et agricoles (déplacements forcés,
famine).
- Propagation des épidémies : maladie du sommeil (trypanosomiase), variole,
maladies vénériennes.
- Baisse de la natalité liée à l'insécurité généralisée.

Il existe toutefois un débat historiographique sur les chiffres. Les estimations varient
considérablement selon les sources et les méthodes :

- Roger Casement (1904) : ~3 millions de victimes.


- Adam Hochschild (1998) : ~10 millions — chiffre contesté par les historiens pour
son sensationnalisme.
- Encyclopædia Britannica : fourchette de 8 à 30 millions.
- Sanderson (UCLouvain) : il s'agit d'une mortalité de masse due à la pénétration
européenne, mais l'hypothèse de 20 millions de Congolais en 1885 reste difficile
à soutenir scientifiquement.

Ce débat illustre la nécessité de distinguer histoire et mémoire : les chiffres ne sont


jamais « neutres ».

I.6. La campagne internationale et la reprise du Congo par la Belgique

I.6.1. La dénonciation internationale

Dès 1895, des voix s'élèvent pour dénoncer les crimes de l'EIC :

Acteur Rôle Action

E.D. Morel (1873-1924) Journaliste britannique ; fondateur de la Congo


Reform Association (CRA, 1904). Premiers à
identifier les mécanismes de l'esclavage en
observant les cargaisons des navires.

Roger Casement Consul britannique ; auteur d'un rapport (1904)


documentant les atrocités.

Mark Twain Écrit Le soliloque du roi Léopold (1905),


pamphlet satirique commandité par la CRA.

Arthur Conan Doyle Publie Le crime du Congo (1909), plaidoyer pour


la liberté du commerce.

Joseph Conrad Au cœur des ténèbres (1899), témoignage


romancé de la brutalité coloniale.
I.6.2. La reprise par la Belgique (1908)

Sous la pression internationale (notamment américaine et britannique) et après une


enquête internationale officielle concluant aux abus du régime, Léopold II est contraint
en 1908 de céder l'EIC à la Belgique. Il n'en a jamais eu l'intention volontaire : à partir
du moment où la colonie était devenue rentable, il refusait de la transmettre.

La loi sur le gouvernement du Congo belge (Charte coloniale, 18 octobre 1908) est
votée. Elle prive tant les colons blancs que la population noire de tout droit politique,
et restera en vigueur jusqu'en 1960.

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