Introduction
Albert Camus publie L’Étranger en 1942, un roman fondateur de l’existentialisme et du
concept de l’absurde. On y suit Meursault, un homme indifférent au monde, qui tue « un
Arabe » sur une plage d’Alger sans raison véritable. Le roman explore la condition humaine,
l’indifférence du monde et la rupture entre l’homme et la société.
Plus de soixante-dix ans plus tard, en 2013, Kamel Daoud publie Meursault, contre-enquête.
Ce roman répond directement à celui de Camus : il donne la parole au frère de l’Arabe, resté
sans nom et sans voix dans le texte de Camus. Daoud renverse la perspective et propose une
relecture postcoloniale et humaniste de l’histoire.
La confrontation de ces deux œuvres permet d’interroger à la fois :
la notion de vérité et de justice,
la voix des colonisés,
et la valeur universelle ou située du regard camusien.
Problématique :
En quoi Meursault, contre-enquête de Kamel Daoud constitue-t-il à la fois une réponse, une
critique et une réécriture de L’Étranger d’Albert Camus ?
I. Deux œuvres en miroir : continuité et opposition des points de vue
1. Un même événement fondateur
Les deux récits tournent autour du meurtre d’un Arabe sur une plage d’Alger.
Chez Camus, cet événement est raconté du point de vue de Meursault, narrateur à la
première personne, avec un ton neutre et détaché. L’Arabe n’a ni nom ni voix : il
n’existe que comme « l’autre », un simple motif dans le récit.
Chez Daoud, l’événement est repris de l’autre côté : c’est Haroun, le frère de la
victime, qui raconte, soixante ans après, sa version de l’histoire. Il nomme enfin son
frère : Moussa. Le roman devient ainsi une contre-enquête : rendre justice à un
homme effacé par la littérature coloniale.
💡 Analyse comparée :
Camus universalise l’absurde à travers l’anonymat du crime.
Daoud, au contraire, particularise et humanise : il restitue un nom, une histoire et une
identité au personnage oublié.
II. Le rapport au monde et à la société : l’absurde face à la révolte
1. L’indifférence de Meursault
Dans L’Étranger, Meursault est étranger à tout : à la société, à la morale, aux émotions.
« Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. »
Cette phrase d’ouverture exprime déjà la distance émotionnelle du héros.
Pour Camus, Meursault illustre la philosophie de l’absurde : il vit sans chercher de sens, et
c’est cette lucidité qui le rend libre.
2. La révolte de Haroun
Dans Meursault, contre-enquête, Haroun est tout l’inverse : il est plein de colère, de
mémoire et de parole.
« Il a tué mon frère, un homme qui avait un nom. »
Haroun refuse l’absurde : il veut réparer une injustice. Il incarne la révolte postcoloniale,
celle d’un peuple réduit au silence par la littérature et l’histoire coloniale.
💡 Comparaison :
Camus : l’absurde mène à l’acceptation du monde sans raison.
Daoud : l’absurde mène à la nécessité de parler, de témoigner, de réécrire l’histoire.
III. La portée philosophique et politique : de l’universalité à la contextualisation
1. L’universalité de Camus
Camus écrit dans une optique existentialiste : son but est de parler de l’homme en général,
de la condition humaine.
Mais en le faisant depuis un regard européen, dans l’Algérie coloniale, il efface le contexte
politique (colonisation, racisme, inégalités).
Chez Camus, l’Arabe est « sans nom » parce que Camus veut montrer l’universalité du destin
humain, mais ce choix devient problématique dans un contexte colonial.
2. La décolonisation du récit chez Daoud
Daoud répond à cette absence par une réécriture postcoloniale : il rend visible l’Autre
effacé.
Son roman ne rejette pas Camus — au contraire, il le respecte et le prolonge — mais il
interroge ses limites.
Daoud fait de Haroun un narrateur aussi lucide et ironique que Meursault, mais cette fois, la
lucidité s’exerce contre le silence de l’histoire coloniale.
💡 Analyse :
L’Étranger parle de l’absurde de la condition humaine.
Meursault, contre-enquête parle de l’absurde de la colonisation et de la mémoire sélective.
IV. La langue et le style : deux écritures du silence
1. La sobriété camusienne
Camus écrit dans une langue simple, blanche, dépouillée, fidèle à son idéal de « style solaire
».
Des phrases courtes, sans émotion apparente, où chaque mot semble pesé :
« Il faisait très chaud. J’ai appuyé sur la gâchette. »
2. La parole labyrinthique de Daoud
Daoud, au contraire, adopte une langue plus dense, orale, ironique, pleine d’interrogations.
Haroun parle comme un conteur algérien, mélangeant le français littéraire et la parole
populaire.
« Ton héros a tué mon frère avec le soleil, paraît-il. Moi, je raconte avec la nuit. »
💡 Comparaison stylistique :
Camus écrit le silence de l’homme face au monde.
Daoud écrit le cri de l’homme face à l’effacement.
Conclusion
Meursault, contre-enquête est à la fois hommage et correction de L’Étranger.
Camus pose les bases d’une philosophie universelle de l’absurde.
Daoud y répond par une philosophie située, enracinée dans la mémoire coloniale
algérienne.
Les deux romans forment un dialogue entre deux humanismes :
celui de l’homme face au non-sens (Camus),
et celui de l’homme face à l’injustice historique (Daoud).
En redonnant un nom à « l’Arabe », Daoud ne détruit pas Camus : il le complète. Il
transforme L’Étranger en un miroir où se reflètent deux époques, deux mémoires, et deux
conceptions de la dignité humaine.
Introduction de la comparaison
Les deux romans s’ouvrent sur une phrase devenue emblématique.
Camus commence L’Étranger par un constat froid et ambigu :
« Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. »
Daoud, dans Meursault, contre-enquête, choisit d’ouvrir par une réplique qui lui répond
directement :
« Aujourd’hui, M’ma est encore vivante. »
Dès les premières lignes, Kamel Daoud inverse, corrige et dialogue avec Camus.
Là où Camus installe le vide émotionnel et l’absurde, Daoud installe la présence, la
mémoire et la révolte.
I. Le rapport à la mère : l’absence contre la survie
Chez Camus :
Dans L’Étranger, la première phrase introduit immédiatement le ton du roman :
Style neutre et factuel, sans émotion.
Temps indéterminé (« aujourd’hui » / « hier »), signe d’un détachement total.
La mère est présente seulement comme information administrative, non comme être
aimé.
👉 Cela pose les bases du personnage de Meursault : un homme étranger à la société et à ses
codes affectifs.
Le lecteur est immédiatement confronté à son indifférence.
Chez Daoud :
Kamel Daoud commence par inverser le constat :
« Aujourd’hui, M’ma est encore vivante » répond symétriquement à Camus.
Le mot « M’ma », affectueux, montre une relation de tendresse et d’attachement.
La mère n’est pas morte, elle survit — à la fois dans la réalité et dans la mémoire.
👉 Ce renversement symbolise la volonté de redonner vie à ceux que L’Étranger avait laissés
sans voix : la mère, le frère (Moussa), le peuple algérien.
💬 Analyse comparée :
Meursault commence par l’oubli, Haroun par le souvenir.
Camus ouvre sur la mort, Daoud sur la vie.
L’un exprime l’absurde, l’autre l’héritage et la mémoire.
II. La narration et la voix : l’indifférence contre la parole
Chez Camus :
Le ton est objectif, presque journalistique.
Les phrases suivantes décrivent :
« J’ai reçu un télégramme de l’asile : “Mère décédée. Enterrement demain. Sentiments
distingués.” Cela ne veut rien dire. C’était peut-être hier. »
Le style minimaliste, sans adjectifs, montre une langue de l’absurde : le monde est là, mais
il n’a pas de sens.
Camus crée une distance entre le narrateur et la réalité.
Chez Daoud :
Le narrateur, Haroun, adopte un ton oral et vivant, s’adressant directement à un interlocuteur
imaginaire (un journaliste, un lecteur, ou Meursault lui-même) :
« Tu veux savoir, toi aussi, comment il s’appelait ? »
« Je vais te raconter, mais à ma manière. »
Ce ton dialogué et ironique renverse la froideur de Camus :
Haroun parle avec colère, humour, émotion.
Il veut reprendre la parole confisquée par la littérature coloniale.
Le narrateur n’est plus un témoin passif, mais un conteur.
💬 Analyse comparée :
Camus écrit un monologue intérieur fermé ; Daoud, un monologue adressé, ouvert au
dialogue.
Le premier incarne le silence, le second la parole retrouvée.
III. Le rapport au passé et à la mémoire
Chez Camus :
Le passé est flou, sans importance :
Meursault ne se souvient pas précisément du moment de la mort.
Il ne cherche pas à interpréter ni à ressentir.
Ce flou temporel et émotionnel traduit la philosophie de l’absurde : la vie et la mort sont des
événements sans raison.
Chez Daoud :
Haroun, au contraire, vit enfermé dans le passé :
Il raconte une histoire vieille de plusieurs décennies, mais toujours brûlante.
Son récit est une quête de mémoire : il veut « nommer » son frère, effacer l’anonymat
imposé par Camus.
Le narrateur de Daoud se bat contre l’oubli :
« Il avait un nom, mon frère : Moussa. »
💬 Analyse comparée :
Là où Meursault ne se soucie pas de se souvenir, Haroun fait du souvenir un devoir.
Le passé, chez Camus, est effacé ; chez Daoud, il est la matière même du roman.
IV. Le rapport à la langue et à la littérature
Camus :
Langue simple, claire, dépouillée : phrases courtes, sans effet.
Cette écriture « blanche » veut exprimer la vérité nue du monde.
L’écriture est philosophique, pas historique.
Daoud :
Langue riche, ironique, expressive : mélange de français littéraire et d’oralité
maghrébine.
Daoud écrit en français mais détourne la langue du colonisateur pour raconter sa
propre version.
Il rend hommage à Camus tout en se l’appropriant : le français devient langue de la
revanche littéraire.
💬 Analyse comparée :
Camus dépouille le français pour dire le silence.
Daoud le colore et le détourne pour dire la parole retrouvée.
Conclusion
Les deux premières pages de L’Étranger et de Meursault, contre-enquête constituent un
dialogue littéraire et philosophique exemplaire :
Thème Camus (L’Étranger) Daoud (Meursault, contre-enquête)
Rapport à la mère Absence, mort, indifférence Présence, vie, tendresse
Ton Neutre, froid, détaché Oral, vif, ironique
Rapport au passé Oubli, non-sens Mémoire, réparation
Thème Camus (L’Étranger) Daoud (Meursault, contre-enquête)
Langue Épurée, universelle Riche, située, identitaire
Vision du monde Absurde, détachée Révoltée, postcoloniale
🧭 Introduction
En 1942, au cœur de la Seconde Guerre mondiale et dans une Algérie encore coloniale, Albert
Camus publie L’Étranger, roman devenu emblématique de la philosophie de l’absurde. Dès la
première phrase — « Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. » — le
ton est donné : une voix neutre, désaffectée, qui semble nier les codes émotionnels et moraux
de la société. Ce début, à la fois déroutant et fondateur, installe le lecteur dans un univers où
la logique ordinaire du sens s’effondre.
Soixante et onze ans plus tard, en 2013, l’écrivain algérien Kamel Daoud publie Meursault,
contre-enquête, roman explicitement conçu comme une réponse à celui de Camus. Le
narrateur, Haroun, frère de « l’Arabe » tué par Meursault, entreprend de reprendre la parole
au nom de ce personnage anonyme et effacé. L’ouverture du roman — « Aujourd’hui, M’ma
est encore vivante. » — fait écho mot pour mot à celle de Camus, mais la renverse. Là où
Meursault constatait la mort et l’absurde, Haroun affirme la vie et la mémoire.
Ainsi, dès leurs premières pages, les deux textes dialoguent à travers une série d’oppositions
structurantes : absence et présence, silence et parole, oubli et mémoire.
Cette étude se propose d’analyser comment, à travers leurs incipit respectifs, Camus et Daoud
construisent deux visions du monde radicalement différentes : l’une universaliste et
métaphysique, l’autre historique et postcoloniale, mais également complémentaires dans
leur interrogation sur la condition humaine.
I. Une écriture de l’absence : l’incipit camusien ou la neutralité de l’absurde
L’ouverture de L’Étranger est devenue l’une des plus célèbres de la littérature française,
précisément en raison de sa simplicité trompeuse. La phrase inaugurale — « Aujourd’hui,
maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. » — juxtapose trois éléments qui
définissent immédiatement le style camusien : la précision temporelle faussée, la neutralité
lexicale, et la désinvolture face à la mort.
1. Le refus de la sentimentalité et la déconstruction du pathos
Camus déconstruit d’emblée l’attente du lecteur : la mort d’une mère, sujet hautement
tragique, n’entraîne aucune émotion. La syntaxe plate, le présent de narration, et la répétition
du mot « maman » au lieu de « ma mère » instaurent une tension entre intimité affective et
froideur de ton. Ce paradoxe — exprimer la perte avec une absence totale d’affect — rend
visible la distance métaphysique du narrateur au monde.
2. L’objectivité comme miroir de l’absurde
Le champ lexical administratif du télégramme (« sentiments distingués », « enterrement
demain ») accentue la désincarnation du récit. Camus choisit un style dépouillé, sans
adjectifs, où les faits se succèdent sans hiérarchie émotionnelle. Le langage devient miroir de
l’absurde : il ne sert plus à donner sens, mais à constater l’absence de sens.
Ce dépouillement traduit une posture existentielle : Meursault n’interprète rien. Il est, selon la
formule de Camus, « le seul Christ que nous méritions » — un homme lucide devant
l’indifférence du monde.
3. Un point de vue universalisant
Enfin, l’absence de contexte géographique ou culturel spécifique (l’Algérie coloniale
n’apparaît jamais explicitement) inscrit le texte dans une perspective universaliste :
Meursault n’est pas un homme « d’Algérie », mais un homme en face du monde. Cette
abstraction, essentielle à la philosophie de l’absurde, a cependant pour effet de gommer
l’histoire : l’« Arabe » qu’il tuera plus tard n’a pas de nom, pas d’identité, pas de voix. Ce
silence initial ouvre la voie à la « contre-enquête » de Daoud.
II. Une écriture de la mémoire : la réappropriation de l’incipit par Daoud
L’incipit de Meursault, contre-enquête reprend la phrase de Camus pour mieux la détourner.
En écrivant : « Aujourd’hui, M’ma est encore vivante. », Daoud inscrit son roman dans une
relation d’intertextualité directe et critique. Là où Camus commençait par la mort, Daoud
commence par la survie — une inversion symbolique qui transforme la posture existentielle
en posture historique.
1. Du détachement à la parole affective
Le nom « M’ma », contraction familière et affectueuse, s’oppose au « maman » distant de
Meursault. Là où Camus effaçait le lien filial, Daoud le restaure. Haroun, le narrateur, parle
avec émotion, mais aussi avec ironie et douleur. Sa voix est pleine de mémoire et de
ressentiment : il ne constate pas, il raconte, il témoin.
Le registre oral, parfois proche du conte, remplace la neutralité de Camus par une oralité
populaire et une parole incarnée, qui redonne voix à ceux que la littérature coloniale avait
réduits au silence.
2. Du silence colonial à la révolte postcoloniale
En affirmant « M’ma est encore vivante », Daoud conteste le silence imposé par l’histoire
littéraire. Sa mère, tout comme le frère assassiné, résistent à l’effacement.
Haroun mène une contre-enquête pour nommer ce frère : Moussa. Nommer, c’est déjà
réparer.
L’écriture devient alors un acte politique : il s’agit de décoloniser la fiction, de réinscrire
l’histoire algérienne et coloniale dans un récit dont elle avait été exclue. Là où Camus
cherchait l’universel en effaçant le particulier, Daoud revendique le particulier comme chemin
vers l’universel.
3. Une esthétique du détournement
Sur le plan stylistique, Daoud pastiche le ton de Camus tout en le subvertissant. Les phrases
courtes, les temps simples et le style « sobre » sont repris, mais colorés par une ironie
corrosive et une présence narrative forte.
« Ton héros a tué mon frère avec le soleil, paraît-il. Moi, je raconte avec la nuit. »
Cette inversion solaire résume la démarche du roman : réécrire depuis l’ombre une histoire
que la lumière coloniale a aveuglée. Le langage de Daoud, riche en images et en rythmes
oraux, réintroduit la chaleur humaine là où Camus installait la froideur métaphysique.
🧾 Conclusion
Les deux premières pages de L’Étranger et de Meursault, contre-enquête offrent un dialogue
magistral entre deux humanismes.
Camus érige l’indifférence de Meursault en emblème de la condition humaine : l’homme face
à l’absurde, sans Dieu ni consolation. Daoud, sans renier cette lucidité, lui oppose la nécessité
de la mémoire et de la parole : l’homme face à l’effacement, qui parle pour exister.
En inversant la phrase inaugurale — de « maman est morte » à « M’ma est encore vivante »
—, Daoud transforme la méditation existentielle de Camus en révolte mémorielle.
Ce que Camus universalisait, Daoud le contextualise ; ce que l’un disait dans le silence,
l’autre le dit dans le cri. Ensemble, ils forment une œuvre double, où la littérature devient à la
fois philosophie de l’homme et histoire de ses voix perdues.