INTRODUCTION
1. Contexte
La vaccination infantile représente l’une des interventions de santé publique les plus coût-
efficaces, prévenant chaque année des millions de décès liés aux maladies à prévention vaccinale
(MPV). Cependant, le fardeau épidémiologique mondial lié au déficit immunitaire reste
alarmant. En 2023, la progression mondiale stagne : environ 14,3 millions d’enfants sont dits «
zéro-dose » (n’ayant reçu aucune dose de vaccin contenant la valence diphtérie-tétanos-
coqueluche), auxquels s’ajoutent des millions d’enfants sous-vaccinés dont le calendrier n’a pas
été achevé [1, 2]. Ces lacunes génèrent une morbi-mortalité évitable considérable,
particulièrement exacerbée par la désorganisation des systèmes de santé consécutive à la
pandémie de COVID-19 [1]. Au-delà du bilan humain, le fardeau économique et social est
massif. Les résurgences épidémiques de maladies évitables entraînent une surcharge critique des
infrastructures sanitaires, des coûts hospitaliers directs insoutenables pour les États, ainsi qu’une
perte de productivité impactant le développement socio-économique global.
L’Afrique subsaharienne concentre la majorité de cette charge de morbidité. Les données
récentes montrent que dans plusieurs pays de la région, la proportion d’enfants se trouvant en
situation d’incomplétude vaccinale dépasse fréquemment les 35 % [2]. Ce phénomène s’inscrit
dans un environnement de fortes inégalités structurelles. L’urbanisation rapide du continent crée
un véritable « paradoxe urbain » : malgré une proximité théorique avec les centres de santé, les
périphéries précaires et la forte densité démographique constituent des foyers de vulnérabilité où
la transmission virale est facilitée, augmentant drastiquement la fréquence et l’intensité des
flambées épidémiques [3, 4].
En République du Congo, ce fardeau épidémiologique se manifeste par une rupture préoccupante
de la continuité des soins. Bien que l’accès initial aux services de vaccination soit élevé
(couverture BCG estimée à 92,4 %), l’Enquête Nationale de Couverture Vaccinale (ENCV) de
2023 révèle que seuls 22,6 % des enfants de 0 à 23 mois bénéficient d’une vaccination complète
au niveau national [5]. À Brazzaville, 70,0 % des enfants de 12-23 mois étaient « sous-vaccinés
» (n’ayant pas reçu la 3ᵉ dose du Pentavalent / Penta3), un niveau nettement supérieur à la
moyenne nationale de 53,6 %. La proportion d’enfants sous-vaccinés y atteignait 35,7 % contre
25,0 % au plan national, et celle des enfants « jamais vaccinés » s’élevait à 5,5 %, plaçant
Brazzaville parmi les départements les moins performants. Partant d’une couverture initiale en
Penta1 de 64,3 %, le département affichait un taux d’abandon spécifique Penta1→Penta3 de 54,2
% ; ce taux d’abandon (drop-out) massif s’observe au sein d’un écosystème urbain
particulièrement dense, ce qui maximise le risque d’une circulation continue d’agents pathogènes
hautement contagieux tels que le virus de la rougeole ou le poliovirus [5].
Cette sous-vaccination chronique souligne une incapacité systémique à retenir les familles dans
le parcours de soins [2]. Il est clairement établi que si aucune action corrective n’est entreprise, la
persistance de ces cohortes d’enfants partiellement immunisés conduira inévitablement à
l’aggravation des épidémies, alourdissant le fardeau économique et la mortalité infantile. Dès
lors, comprendre les mécanismes de ce décrochage, et plus particulièrement l’impact des
défaillances liées à la qualité des services de vaccination, constitue une urgence de santé
publique majeure.
2. Problématique
En milieu urbain, particulièrement à Brazzaville, la lutte contre les maladies à prévention
vaccinale est confrontée à un paradoxe épidémiologique. L’accès initial aux services de soins est
globalement assuré, mais le système échoue à retenir les cohortes jusqu’à l’achèvement du
calendrier vaccinal [5, 6]. Les données administratives surestiment fréquemment les couvertures,
masquant des taux d’abandon (drop-out) massifs, comme l’a confirmé l’Enquête Nationale de
Couverture Vaccinale de 2023 [5, 6]. Le défi principal ne réside donc plus uniquement dans
l’atteinte des enfants « zéro-dose », mais dans la réduction de l’incomplétude vaccinale qui
maintient des îlots de susceptibilité épidémique [2, 7].
Face à cette attrition, les stratégies traditionnelles, axées principalement sur la disponibilité
logistique des vaccins, s’avèrent insuffisantes. La littérature démontre que l’organisation
matérielle ne garantit pas l’observance si elle n’est pas couplée à une prestation de soins
adéquate [8]. Ainsi, la mauvaise qualité des services de vaccination émerge comme une barrière
structurelle et fonctionnelle déterminante. Les défaillances organisationnelles (horaires rigides,
longs temps d’attente) et les dysfonctionnements relationnels (mauvais accueil, communication
déficiente, pratiques de « médecine inhospitalière ») imposent un coût d’opportunité dissuasif
pour les mères [9, 10, 11]. L’insatisfaction usager qui en résulte se traduit directement par
l’interruption prématurée du parcours préventif.
Par ailleurs, cette rupture vaccinale est fortement modulée par le climat social communautaire
[12, 13]. Une mauvaise qualité des services érode la confiance des populations envers le système
de santé. Dans cet environnement de méfiance institutionnelle, les dynamiques sociales
favorisent la circulation de désinformations [14] et instaurent une complaisance vaccinale [15].
Le groupe tend alors à normaliser l’abandon du calendrier vaccinal, réduisant la perception du
risque lié aux maladies infectieuses.
Cependant, l’ampleur exacte de l’impact de ces défaillances qualitatives sur la continuité des
soins demeure sous-documentée en République du Congo. Il est scientifiquement impératif de
quantifier dans quelle mesure la mauvaise qualité des services de vaccination détermine le statut
vaccinal des enfants de 0 à 23 mois à Brazzaville, tout en tenant compte de l’influence du climat
social communautaire. L’élucidation de ce lien causal est nécessaire pour réorienter les
politiques d’immunisation d’une simple logique d’approvisionnement vers des stratégies de
fidélisation et de rétention effectives.
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