Récapitulatif des œuvres et des textes étudiés
en classe de Première
Série générale
EAF 2025-2026
EAF, session 2026, voie générale
Récapitulatif des œuvres et des textes étudiés durant la classe de Première
Établissement et ville : ...............................................................................................
Nom et prénom de l’élève : ........................................................................................
Classe : ........................................................................................................................
Nom du professeur de Lettres : ..................................................................................
Informations à l’attention de l’examinateur relatives au parcours du candidat
(absences, maladie, changement d’établissement, horaire incomplet, ...) : Néant
ŒUVRE CHOISIE PAR LE CANDIDAT pour la 2ème partie de l’épreuve :
Objet d’étude : ............................................................................................................
Auteur et titre : ...........................................................................................................
Signature du professeur : Signature et cachet du proviseur :
Séquence 1 : Le roman et le récit du Moyen Âge au XXIe siècle
Œuvre intégrale : Manon Lescaut, Abbé Prévost, 1731
Texte n°1 : Première rencontre
J’avais marqué le temps de mon départ d’Amiens. Hélas ! que ne le marquais-je un jour plus tôt!
j’aurais porté chez mon père toute mon innocence. La veille même de celui que je devais quitter cette
ville, étant à me promener avec mon ami, qui s’appelait Tiberge, nous vîmes arriver le coche d’Arras,
et nous le suivîmes jusqu’à l’hôtellerie où ces voitures descendent. Nous n’avions pas d’autre motif
5 que la curiosité. Il en sortit quelques femmes, qui se retirèrent aussitôt. Mais il en resta une, fort jeune,
qui s’arrêta seule dans la cour, pendant qu’un homme d’un âge avancé, qui paraissait lui servir de
conducteur, s’empressait pour faire tirer son équipage des paniers. Elle me parut si charmante que
moi, qui n’avais jamais pensé à la différence des sexes, ni regardé une fille avec un peu d’attention,
moi, dis-je, dont tout le monde admirait la sagesse et la retenue, je me trouvai enflammé tout d’un
10 coup jusqu’au transport. J’avais le défaut d’être excessivement timide et facile à déconcerter ; mais
loin d’être arrêté alors par cette faiblesse, je m’avançai vers la maîtresse de mon cœur. Quoiqu’elle fût
encore moins âgée que moi, elle reçut mes politesses sans paraître embarrassée. Je lui demandai ce
qui l’amenait à Amiens et si elle y avait quelques personnes de connaissance. Elle me répondit
ingénument qu’elle y était envoyée par ses parents pour être religieuse. L’amour me rendait déjà si
15 éclairé, depuis un moment qu’il était dans mon cœur, que je regardai ce dessein comme un coup
mortel pour mes désirs. Je lui parlai d’une manière qui lui fit comprendre mes sentiments, car elle
était bien plus expérimentée que moi. C’était malgré elle qu’on l’envoyait au couvent, pour arrêter
sans doute son penchant au plaisir, qui s’était déjà déclaré et qui a causé, dans la suite, tous ses
malheurs et les miens.
Texte n°2 : Le pouvoir de Manon
Je demeurai interdit à sa vue, et ne pouvant conjecturer quel était le dessein de cette visite, j’attendais,
les yeux baissés et avec tremblement, qu’elle s’expliquât. Son embarras fut, pendant quelque temps,
égal au mien, mais, voyant que mon silence continuait, elle mit la main devant ses yeux, pour cacher
quelques larmes. Elle me dit, d’un ton timide, qu’elle confessait que son infidélité méritait ma haine ;
5 mais que, s’il était vrai que j’eusse jamais eu quelque tendresse pour elle, il y avait eu, aussi, bien de
la dureté à laisser passer deux ans sans prendre soin de m’informer de son sort, et qu’il y en avait
beaucoup encore à la voir dans l’état où elle était en ma présence, sans lui dire une parole. Le
désordre de mon âme, en l’écoutant, ne saurait être exprimé. Elle s’assit. Je demeurai debout, le corps
à demi tourné, n’osant l’envisager directement. Je commençai plusieurs fois une réponse, que je n’eus
10 pas la force d’achever. Enfin, je fis un effort pour m’écrier douloureusement : Perfide Manon ! Ah !
perfide ! perfide ! Elle me répéta, en pleurant à chaudes larmes, qu’elle ne prétendait point justifier sa
perfidie. Que prétendez-vous donc ? m’écriai-je encore. Je prétends mourir, répondit-elle, si vous ne
me rendez votre cœur, sans lequel il est impossible que je vive. Demande donc ma vie, infidèle !
repris-je en versant moi-même des pleurs, que je m’efforçai en vain de retenir. Demande ma vie, qui
15 est l’unique chose qui me reste à te sacrifier ; car mon cœur n’a jamais cessé d’être à toi. À peine eus-
je achevé ces derniers mots, qu’elle se leva avec transport pour venir m’embrasser. Elle m’accabla de
mille caresses passionnées. Elle m’appela par tous les noms que l’amour invente pour exprimer ses
plus vives tendresses. Je n’y répondais encore qu’avec langueur. Quel passage, en effet, de la situation
tranquille où j’avais été, aux mouvements tumultueux que je sentais renaître ! J’en étais épouvanté.
Texte n°3 : La mort de Manon
Pardonnez, si j’achève en peu de mots un récit qui me tue. Je vous raconte un malheur qui n’eut
jamais d’exemple. Toute ma vie est destinée à le pleurer. Mais, quoique je le porte sans cesse dans ma
mémoire, mon âme semble reculer d’horreur, chaque fois que j’entreprends de l’exprimer.
Nous avions passé tranquillement une partie de la nuit. Je croyais ma chère maîtresse endormie et je
5 n’osais pousser le moindre souffle, dans la crainte de troubler son sommeil. Je m’aperçus dès le point
du jour, en touchant ses mains, qu’elle les avait froides et tremblantes. Je les approchai de mon sein,
pour les échauffer. Elle sentit ce mouvement, et, faisant un effort pour saisir les miennes, elle me dit,
d’une voix faible, qu’elle se croyait à sa dernière heure. Je ne pris d’abord ce discours que pour un
langage ordinaire dans l’infortune, et je n’y répondis que par les tendres consolations de l’amour.
10 Mais, ses soupirs fréquents, son silence à mes interrogations, le serrement de ses mains, dans
lesquelles elle continuait de tenir les miennes me firent connaître que la fin de ses malheurs
approchait.
N’exigez point de moi que je vous décrive mes sentiments, ni que je vous rapporte ses dernières
expressions. Je la perdis ; je reçus d’elle des marques d’amour, au moment même qu’elle expirait.
15 C’est tout ce que j’ai la force de vous apprendre de ce fatal et déplorable événement.
Mon âme ne suivit pas la sienne. Le Ciel ne me trouva point, sans doute, assez rigoureusement puni.
Il a voulu que j’aie traîné, depuis, une vie languissante et misérable. Je renonce volontairement à la
mener jamais plus heureuse.
Parcours associé : Personnages en marge, plaisirs du romanesque.
Texte n°4 : « L’exécution de Milady », Les Trois Mousquetaires, Alexandre
Dumas, 1844
— C’est bien, dit le bourreau, et que maintenant à son tour cette femme sache que je n’accomplis pas
mon métier, mais mon devoir.
Et il jeta l’argent dans la rivière.
— Voyez, dit Athos, cette femme a un enfant, et cependant elle n’a pas dit un mot de son enfant !
5 Le bateau s’éloigna vers la rive gauche de la Lys, emportant la coupable et l’exécuteur. Tous les autres
demeurèrent sur la rive droite où ils étaient tombés à genoux.
Le bateau glissait lentement le long de la corde du bac, sous le reflet d’un nuage pâle qui surplombait
l’eau en ce moment.
On le vit aborder sur l’autre rive ; les personnages se dessinaient en noir sur l’horizon rougeâtre.
10 Milady, pendant le trajet, était parvenue à détacher la corde qui liait ses pieds ; en arrivant sur le
rivage, elle sauta légèrement à terre et prit la fuite.
Mais le sol était humide : en arrivant au haut du talus, elle glissa et tomba sur ses genoux.
Une idée superstitieuse la frappa sans doute : elle comprit que le ciel lui refusait son secours et resta
dans l’attitude où elle se trouvait, la tête inclinée et les mains jointes.
15 Alors on vit, de l’autre rive, le bourreau lever lentement ses deux bras ; un rayon de lune se refléta sur
la lame de sa large épée, les deux bras retombèrent ; on entendit le sifflement du cimeterre et le cri de
la victime, puis une masse tronquée s’affaissa sous le coup.
Alors le bourreau détacha son manteau rouge, l’étendit à terre, y coucha le corps, y jeta la tête, le noua
par les quatre coins, le chargea sur son épaule et remonta dans le bateau. Arrivé au milieu de la Lys, il
20 arrêta la barque, et suspendant son fardeau au-dessus de la rivière :
— Laissez passer la justice de Dieu ! cria-t-il à haute voix.
Et il laissa tomber le cadavre au plus profond de l’eau, qui se referma sur lui.
Séquence 2 : La poésie du XIXe siècle au XXIe siècle
Œuvre intégrale : Les cahiers de Douai, Arthur Rimbaud 1870
Texte n°1 : « Ma bohême »
Je m’en allais, les poings dans mes poches crevées ;
Mon paletot aussi devenait idéal ;
J’allais sous le ciel, Muse ! et j’étais ton féal ;
Oh ! là ! là ! que d’amours splendides j’ai rêvées !
5 Mon unique culotte avait un large trou.
— Petit-Poucet rêveur, j’égrenais dans ma course
Des rimes. Mon auberge était à la Grande-Ourse.
— Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou
Et je les écoutais, assis au bord des routes,
10 Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttes
De rosée à mon front, comme un vin de vigueur ;
Où, rimant au milieu des ombres fantastiques,
Comme des lyres, je tirais les élastiques
De mes souliers blessés, un pied près de mon cœur !
Texte n°2 : « Le dormeur du Val »
C’est un trou de verdure où chante une rivière,
Accrochant follement aux herbes des haillons
D’argent ; où le soleil, de la montagne fière,
Luit : c’est un petit val qui mousse de rayons.
5 Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort ; il est étendu dans l’herbe, sous la nue,
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.
Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
10 Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
Nature, berce-le chaudement : il a froid.
Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine,
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.
Texte n°3 : « Le buffet »
C’est un large buffet sculpté ; le chêne sombre,
Très vieux, a pris cet air si bon des vieilles gens ;
Le buffet est ouvert, et verse dans son ombre
Comme un flot de vin vieux, des parfums engageants ;
5 Tout plein, c’est un fouillis de vieilles vieilleries,
De linges odorants et jaunes, de chiffons
De femmes ou d’enfants, de dentelles flétries,
De fichus de grand’mère où sont peints des griffons ;
— C’est là qu’on trouverait les médaillons, les mèches
10 De cheveux blancs ou blonds, les portraits, les fleurs sèches
Dont le parfum se mêle à des parfums de fruits.
— Ô buffet du vieux temps, tu sais bien des histoires,
Et tu voudrais conter tes contes, et tu bruis
Quand s’ouvrent lentement tes grandes portes noires.
Parcours associé : Émancipations créatrices
Texte n°4 : « Tailler la route », Gaël Faye in Éphémère, Grand Corps Malade,
Ben Mazué, Gaël Faye, 2020
Ils ne savent pas que je mords, que ma vie sent le souffre
Je passe en météore comme on passera tous
J’suis fait de pierre granit mais d’un cœur grenadine
Quand t’effriteras ton shit moi je taillerai ma mine
5 Ouais je taillerai la route, ici j’ai plus d’attache
J’irai m’planquer dans la soute, si pour moi y a plus la place
Qu’ils aillent gratter leurs croûtes cette bande de fils de lâches
Obsédés par leur souche, moi j’suis amoureux du large
J’veux faire des milliers de miles, me languir de mille romans
10 M’arrimer au rythme lent, l’ire en moi la calmer de milliers de mots
Admirer le monde, la lune, l’onde de la mer au loin
La lumière de l’aube sur l’eau en naviguant d’îles en îlots
Éviter les vagues et livrer combat à l’hydre du Mal
J’ai vidé les larmes, de longue date, j’habite le large
15 S’attifer de l’or des jours qui passent pour raviver l’âme
Marcher le feu dans la lanterne jusqu’à Lalilbela
Séquence 3 : Le Théâtre du XVIIème siècle au XXIème siècle
Œuvre intégrale : On ne badine pas avec l’amour, Alfred de Musset, 1834
Texte n°1 : Acte I, scène 2
LE BARON. – Bonjour, mes enfants ; bonjour, ma chère Camille, mon cher Perdican ! Embrassez-
moi, et embrassez-vous.
PERDICAN. – Bonjour, mon père, ma sœur bien-aimée ! Quel bonheur ! Que je suis heureux !
CAMILLE. – Mon père et mon cousin, je vous salue.
5 PERDICAN. – Comme te voilà grande, Camille ! et belle comme le jour !
LE BARON. – Quand as-tu quitté Paris, Perdican ?
PERDICAN. – Mercredi, je crois, ou mardi. Comme te voilà métamorphosée en femme ! Je suis donc un
homme, moi ! Il me semble que c’est hier que je t’ai vue pas plus haute que cela.
LE BARON. – Vous devez être fatigués ; la route est longue, et il fait chaud.
10 PERDICAN. – Oh ! mon Dieu, non. Regardez donc, mon père, comme Camille est jolie !
LE BARON. – Allons, Camille, embrasse ton cousin.
CAMILLE. – Excusez-moi1.
LE BARON. – Un compliment vaut un baiser ; embrasse-la, Perdican.
PERDICAN. – Si ma cousine recule quand je lui tends la main, je vous dirai à mon tour : Excusez-moi ;
15 l’amour peut voler un baiser, mais non pas l’amitié.
CAMILLE. – L’amitié ni l’amour ne doivent recevoir que ce qu’ils peuvent rendre.
LE BARON, à maître Bridaine. – Voilà un commencement de mauvais augure2, hé ?
MAITRE BRIDAINE, au Baron. – Trop de pudeur est sans doute un défaut ; mais le mariage lève bien
des scrupules.
20 LE BARON, à maître Bridaine. – Je suis choqué – blessé. – Cette réponse m’a déplu. – Excusez-
moi ! Avez-vous vu qu’elle a fait mine de se signer3 ? – Venez ici, que je vous parle. – Cela m’est
pénible au dernier point. Ce moment, qui devait m’être si doux, est complètement gâté. – Je suis vexé,
piqué4. – Diable ! voilà qui est fort mauvais.
MAITRE BRIDAINE. – Dites-leur quelques mots ; les voilà qui se tournent le dos.
25 LE BARON– Eh bien ! mes enfants, à quoi pensez-vous donc ? Que fais-tu là, Camille, devant cette
tapisserie ?
CAMILLE, regardant un tableau. – Voilà un beau portrait, mon oncle ! N’est-ce pas une grand-tante à
nous ?
LE BARON. – Oui, mon enfant, c’est ta bisaïeule5 – ou du moins – la sœur de ton bisaïeul – car la chère
30 dame n’a jamais concouru, – pour sa part, je crois, autrement qu’en prières – à l’accroissement de la famille.
– C’était, ma foi, une sainte femme.
CAMILLE. – Oh ! oui, une sainte ! c’est ma grand-tante Isabelle. Comme ce costume religieux lui va
bien !
LE BARON. – Et toi, Perdican, que fais-tu là devant ce pot de fleurs ?
35 PERDICAN. – Voilà une fleur charmante, mon père. C’est un héliotrope6.
LE BARON. – Te moques-tu ? elle est grosse comme une mouche.
PERDICAN. – Cette petite fleur grosse comme une mouche a bien son prix.
MAITRE BRIDAINE. – Sans doute ! Le docteur a raison. Demandez-lui à quel sexe, à quelle classe elle
appartient, de quels éléments elle se forme, d’où lui viennent sa sève et sa couleur ; il vous ravira en extase
40 en vous détaillant les phénomènes de ce brin d’herbe, depuis la racine jusqu’à la fleur.
PERDICAN. – Je n’en sais pas si long, mon révérend7. Je trouve qu’elle sent bon, voilà tout.
1. Sous-entendu: « Excusez-moi de n’en rien faire », formule de refus polie.
2. De mauvais augure : qui s’annonce mal, mauvais signe.
3. Se signer : faire le signe de la croix, geste rituel de prière, effectué ici pour se protéger.
4. Piqué : irrité, blessé.
5. Bisaïeule : arrière-grand-mère.
6. Héliotrope : plante dont les fleurs blanches et violettes sont très odorantes.
7. Mon révérend : titre honorifique donné à un religieux.
Texte n°2 : Acte II, scène 5
CAMILLE.
Vous me faites peur ; la colère vous prend aussi.
PERDICAN.
Sais-tu ce que c'est que des nonnes, malheureuse fille ? Elles qui te représentent l'amour des hommes
comme un mensonge, savent-elles qu'il y a pis encore, le mensonge de l'amour divin ? Savent-elles
que c'est un crime qu'elles font de venir chuchoter à une vierge des paroles de femme ? Ah ! Comme
5 elles t'ont fait la leçon ! Comme j'avais prévu tout cela quand tu t'es arrêtée devant le portrait de notre
vieille tante ! Tu voulais partir sans me serrer la main ; tu ne voulais revoir ni ce bois, ni cette pauvre
petite fontaine qui nous regarde tout en larmes ; tu reniais les jours de ton enfance et le masque de
plâtre que les nonnes t'ont placé sur les joues me refusait un baiser de frère ; mais ton cœur a battu ; il
a oublié sa leçon, lui qui ne sait pas lire, et tu es revenue t'asseoir sur l'herbe où nous voilà. Eh bien !
10 Camille, ces femmes ont bien parlé ; elles t'ont mise dans le vrai chemin ; il pourra m'en coûter le
bonheur de ma vie ; mais dis-leur cela de ma part : le ciel n'est pas pour elles.
CAMILLE.
Ni pour moi, n'est-ce pas ?
PERDICAN.
Adieu, Camille, retourne à ton couvent, et lorsqu'on te fera de ces récits hideux qui t'ont empoisonnée,
réponds ce que je vais te dire : Tous les hommes sont menteurs, inconstants, faux, bavards,
15 hypocrites, orgueilleux ou lâches, méprisables et sensuels ; toutes les femmes sont perfides,
artificieuses, vaniteuses, curieuses et dépravées ; le monde n'est qu'un égout sans fond où les phoques
les plus informes rampent et se tordent sur des montagnes de fange ; mais il y a au monde une chose
sainte et sublime, c'est l'union de deux de ces êtres si imparfaits et si affreux. On est souvent trompé
en amour, souvent blessé et souvent malheureux ; mais on aime, et quand on est sur le bord de sa
20 tombe, on se retourne pour regarder en arrière, et on se dit : J'ai souffert souvent, je me suis trompé
quelquefois, mais j'ai aimé. C'est moi qui ai vécu, et non pas un être factice créé par mon orgueil et
mon ennui.
Il sort.
Texte n°3 : Acte III, scène 3
PERDICAN, à haute voix, de manière que Camille l’entende.
Je t’aime, Rosette ! toi seule au monde, tu n’as rien oublié de nos beaux jours passés ; toi seule, tu
te souviens de la vie qui n’est plus ; prends ta part de ma vie nouvelle ; donne-moi ton coeur,
chère enfant ; voilà le gage de notre amour. (Il lui pose sa chaîne sur le cou.)
ROSETTE
Vous me donnez votre chaîne d’or ?
PERDICAN
5 Regarde à présent cette bague. Lève-toi et approchons-nous de cette fontaine. Nous vois-tu tous
les deux, dans la source, appuyés l’un sur l’autre ? Vois-tu tes beaux yeux près des miens, ta main
dans la mienne ? Regarde tout cela s’effacer. (Il jette sa bague dans l’eau.) Regarde comme notre
image a disparu ; la voilà qui revient peu à peu ; l’eau qui s’était troublée reprend son équilibre ;
elle tremble encore ; de grands cercles noirs courent à sa surface ; patience, nous reparaissons ;
10 déjà je distingue de nouveau tes bras enlacés dans les miens ; encore une minute, et il n’y aura
plus une ride sur ton joli visage ; regarde ! c’était une bague que m’avait donnée Camille.
CAMILLE, à part.
Il a jeté ma bague dans l’eau !
PERDICAN
Sais-tu ce que c’est que l’amour, Rosette ? Écoute ! le vent se tait ; la pluie du matin roule en
perles sur les feuilles séchées que le soleil ranime. Par la lumière du ciel, par le soleil que voilà, je
15 t’aime ! Tu veux bien de moi, n’est-ce pas ? On n’a pas flétri ta jeunesse ? on n’a pas infiltré dans
ton sang vermeil les restes d’un sang affadi ? Tu ne veux pas te faire religieuse ; te voilà jeune et
belle dans les bras d’un jeune homme. Ô Rosette, Rosette ! sais-tu ce que c’est que l’amour ?
Parcours associé : Les jeux du cœur et de la parole
Texte n°4 : « Acte III, scène 6 », Le jeu de l’amour et du hasard, Marivaux, 1730
ARLEQUIN, à part : Préparons un peu cette affaire-là… (Haut.) Madame, votre amour est-il d’une
constitution bien robuste, soutiendra-t-il bien la fatigue, que je vais lui donner, un mauvais gîte lui
fait-il peur ? Je vais le loger petitement.
LISETTE : Ah, tirez-moi d’inquiétude ! en un mot qui êtes-vous ?
5 ARLEQUIN : Je suis… n’avez-vous jamais vu de fausse monnaie ? savez-vous ce que c’est qu’un
louis d’or faux ? Eh bien, je ressemble assez à cela.
LISETTE : Achevez donc, quel est votre nom ?
ARLEQUIN : Mon nom ! (A part.) Lui dirai-je que je m’appelle Arlequin ? non ; cela rime trop avec
coquin.
10 LISETTE : Eh bien ?
ARLEQUIN : Ah dame, il y a un peu à tirer ici ! Haïssez-vous la qualité de soldat ?
LISETTE : Qu’appelez-vous un soldat ?
ARLEQUIN : Oui, par exemple un soldat d’antichambre.
LISETTE : Un soldat d’antichambre ! Ce n’est donc point Dorante à qui je parle enfin ?
15 ARLEQUIN : C’est lui qui est mon capitaine.
LISETTE : Faquin !
ARLEQUIN, à part. : Je n’ai pu éviter la rime.
LISETTE : Mais voyez ce magot ; tenez !
ARLEQUIN, à part. : La jolie culbute que je fais là !
20 LISETTE : Il y a une heure que je lui demande grâce, et que je m’épuise en humilités pour cet animal-
là !
ARLEQUIN : Hélas, Madame, si vous préfériez l’amour à la gloire, je vous ferais bien autant de
profit qu’un Monsieur.
LISETTE, riant. : Ah, ah, ah, je ne saurais pourtant m’empêcher d’en rire avec sa gloire ; et il n’y a
25 plus que ce parti-là à prendre… Va, va, ma gloire te pardonne, elle est de bonne composition.
ARLEQUIN : Tout de bon, charitable Dame, ah, que mon amour vous promet de reconnaissance !
LISETTE : Touche là Arlequin ; je suis prise pour dupe : le soldat d’antichambre de Monsieur vaut
bien la coiffeuse de Madame.
ARLEQUIN : La coiffeuse de Madame !
30 LISETTE : C’est mon capitaine ou l’équivalent.
ARLEQUIN : Masque !
LISETTE : Rends ta revanche.
ARLEQUIN : Mais voyez cette margotte, avec qui, depuis une heure, j’entre en confusion de ma
misère !
35 […]
Séquence 4 : La littérature d’idées du XVIème au XVIIIème siècle
Œuvre intégrale : Discours de la servitude volontaire, Étienne De La Boétie, vers 1548
Texte n°1 : Le mal innommable
Mais ô grand Dieu ! qu’est donc cela ? Comment appellerons-nous ce vice, cet horrible vice ? N’est-
ce pas honteux, de voir un nombre infini d’hommes non seulement obéir mais ramper, non pas être
gouvernés mais tyrannisés, n’ayant ni biens ni parents ni enfants, ni leur vie même qui soient à eux ?
Souffrir les rapines, les brigandages, les cruautés, non d’une armée, non d’une horde de barbares,
5 contre lesquels chacun devrait défendre sa vie au prix de tout son sang, mais d’un seul; non d’un
Hercule ou d’un Samson, mais d’un vrai Mirmidon, souvent le plus lâche, le plus vil et le plus
efféminé de la nation, qui n’a jamais flairé la poudre des batailles, mais à peine foulé le sable des
tournois; qui est inhabile, non seulement à commander aux hommes, mais aussi à satisfaire la moindre
femmelette! Nommerons-nous cela lâcheté ? Appellerons-nous vils et couards les hommes soumis à
10 un tel joug ? Si deux, si trois, si quatre cèdent à un seul, c’est étrange, mais toutefois possible ; peut-
être avec raison, pourrait-on dire : c’est faute de cœur. Mais si cent, si mille se laissent opprimer par
un seul, dira-t-on encore que c’est de la couardise, qu’ils n’osent s’en prendre à lui, ou plutôt que, par
mépris et dédain, ils ne veulent lui résister ? Enfin, si l’on voit non pas cent, non pas mille, mais cent
pays, mille villes, un million d’hommes ne pas assaillir, ne pas écraser celui qui, sans ménagement
15 aucun, les traite tous comme autant de serfs et d’esclaves : comment qualifierons-nous cela ? Est-ce
lâcheté ? Mais pour tous les vices, il est des bornes qu’ils ne peuvent dépasser. Deux hommes et
même dix peuvent bien en craindre un, mais que mille, un million, mille villes ne se défendent pas
contre un seul homme ! Oh ! Ce n’est pas seulement couardise, elle ne va pas jusque-là ; de même que
la vaillance n’exige pas qu’un seul homme escalade une forteresse, attaque une armée, conquière un
20 royaume ! Quel monstrueux vice est donc celui-là que le mot de couardise ne peut rendre, pour lequel
toute expression manque, que la nature désavoue et la langue refuse de nommer ?
Etienne De La Boétie, Discours de la servitude volontaire, vers 1548
Texte n°2 : Les punitions des complices
Ces misérables voient reluire les trésors du tyran et regardent tout ébahis les rayons de sa
magnificence et, alléchés de cette clarté, ils s’approchent et ne voient pas qu’ils se jettent dans la
flamme, qui ne peut manquer de les consumer. Ainsi l’indiscret satyre, comme disent les fables
anciennes, voyant briller le feu ravi par Prométhée, le trouva si beau qu’il alla le baiser et se brûla.
5 Ainsi le papillon qui, espérant jouir de quelque plaisir, se met dans le feu parce qu’il reluit, éprouve
l’autre vertu, celle qui brûle, comme dit le poète toscan. Mais supposons encore que ces mignons
échappent des mains de celui qu’ils servent, ils ne se sauvent jamais de celles du roi qui lui succède.
S’il est bon, il faut rendre compte et se soumettre à la raison ; s’il est mauvais et pareil à leur ancien
maître, il ne peut manquer d’avoir aussi des favoris qui, d’ordinaire, ne se contentent pas d’avoir à
10 leur tour la place des autres, s’ils n’ont encore le plus souvent et leurs biens et leur vie.
Se peut-il donc qu’il se trouve quelqu’un qui, en si grand péril et avec si peu d’assurance, veuille
prendre cette malheureuse place de servir avec tant de peine un si dangereux maître ? Quelle peine,
quel martyre est-ce, grand Dieu ? être nuit et jour occupé de plaire à un homme, et néanmoins se
méfier de lui plus que de tout autre au monde, avoir toujours l’œil au guet, l’oreille aux écoutes, pour
15 épier d’où viendra le coup, pour découvrir les embûches, pour sentir la mine de ses compagnons, pour
savoir qui le trahit, rire à chacun et se méfier de tous, n’avoir ni ennemi reconnu ni ami assuré, ayant
toujours le visage riant et le cœur transi, ne pouvoir être joyeux et n’oser être triste.
Mais c’est plaisir de considérer ce qui leur revient de ce grand tourment et le bien qu’ils peuvent
attendre de leur peine et de leur misérable vie. D’ordinaire, ce n’est pas le tyran que le peuple accuse
20 du mal qu’il souffre, mais bien ceux qui gouvernent ce tyran. Ceux-là, le peuple, les nations, tout le
monde à l’envi, jusqu’aux paysans, jusqu’aux laboureurs, savent leurs noms, déchiffrent leurs vices,
amassent sur eux mille outrages, mille injures, mille malédictions. Toutes leurs prières, tous leurs
vœux sont tournés contre ceux-là. Tous leurs malheurs, toutes les pestes, toutes les famines, ils les
leur reprochent ; et si, quelquefois, ils leur rendent en apparence quelques hommages, alors même ils
25 les maudissent en leur cœur et les ont en plus grande horreur que les bêtes sauvages.
Etienne De La Boétie, Discours de la servitude volontaire, vers 1548
Texte n°3 : Soyez donc résolus
Pauvres gens et misérables, peuples insensés, nations opiniâtres en votre mal et aveugles en votre
bien, vous vous laissez enlever, sous vos propres yeux, le plus beau et le plus clair de votre revenu,
piller vos champs, dévaster vos maisons et les dépouiller des vieux meubles de vos ancêtres ! vous
vivez de telle sorte que rien n’est plus à vous. Il semble que vous regarderiez désormais comme un
5 grand bonheur qu’on vous laissât seulement la moitié de vos biens, de vos familles, de vos vies. Et
tout ce dégât, ces malheurs, cette ruine enfin, vous viennent, non pas des ennemis, mais bien certes de
l’ennemi et de celui-là même que vous avez fait ce qu’il est, pour qui vous allez si courageusement à
la guerre et pour la vanité duquel vos personnes y bravent à chaque instant la mort. Ce maître n’a
pourtant que deux yeux, deux mains, un corps et rien de plus que n’a le dernier des habitants du
10 nombre infini de nos villes. Ce qu’il a de plus que vous, ce sont les moyens que vous lui fournissez
pour vous détruire. D’où tire-t-il les innombrables argus qui vous épient, si ce n’est de vos rangs ?
Comment a-t-il tant de mains pour vous frapper, s’il ne les emprunte de vous ? Les pieds dont il foule
vos cités ne sont-ils pas aussi les vôtres ? A-t-il pouvoir sur vous que par vous-mêmes ? Comment
oserait-il vous courir sus, s’il n’était d’intelligence avec vous ? Quel mal pourrait-il vous faire si vous
15 n’étiez receleur du larron qui vous pille, complice du meurtrier qui vous tue, et traîtres de vous-
mêmes ? Vous semez vos champs pour qu’il les dévaste ; vous meublez et remplissez vos maisons
afin qu’il puisse assouvir sa luxure ; vous nourrissez vos enfants pour qu’il en fasse des soldats (trop
heureux sont-ils encore !), pour qu’il les mène à la boucherie, qu’il les rende ministres de ses
convoitises, les exécuteurs de ses vengeances. Vous vous usez à la peine afin qu’il puisse se
20 mignarder en ses délices et se vautrer dans ses sales plaisirs. Vous vous affaiblissez afin qu’il soit plus
fort, plus dur et qu’il vous tienne la bride plus courte : et de tant d’indignités, que les bêtes elles-
mêmes ne sentiraient point ou n’endureraient pas, vous pourriez vous en délivrer sans même tenter de
le faire, mais seulement en essayant de le vouloir. Soyez donc résolus à ne plus servir et vous serez
libres.
Etienne De La Boétie, Discours de la servitude volontaire, vers 1548
Parcours associé : Défendre et entretenir la liberté
Texte n°4 : « Postambule », Déclaration des droits de la Femme et de la
Citoyenne, Olympe de Gouges, 1791
Femme, réveille-toi ; le tocsin de la raison se fait entendre dans tout l’univers ; reconnais tes
droits. Le puissant empire de la nature n’est plus environné de préjugés, de fanatisme, de
superstition et de mensonges. Le flambeau de la vérité a dissipé tous les nuages de la sottise et
de l’usurpation. L’homme esclave a multiplié ses forces, a eu besoin de recourir aux tiennes
5 pour briser ses fers. Devenu libre, il est devenu injuste envers sa compagne. Ô femmes !
femmes, quand cesserez-vous d’être aveugles ? Quels sont les avantages que vous avez
recueillis dans la Révolution ? Un mépris plus marqué, un dédain plus signalé. Dans les siècles
de corruption vous n’avez régné que sur la faiblesse des hommes. Votre empire est détruit ; que
vous reste-t-il donc ? La conviction des injustices de l’homme. La réclamation de votre
10 patrimoine, fondée sur les sages décrets de la nature ; qu’auriez-vous à redouter pour une si
belle entreprise ? le bon mot du législateur des noces de Cana ? Craignez-vous que nos
législateurs français, correcteurs de cette morale, longtemps accrochée aux branches de la
politique, mais qui n’est plus de saison, ne vous répètent : femmes, qu’y a-t-il de commun entre
vous et nous ? Tout, auriez-vous à répondre. S’ils s’obstinaient, dans leur faiblesse, à mettre
15 cette inconséquence en contradiction avec leurs principes, opposez courageusement la force de
la raison aux vaines prétentions de supériorité ; réunissez-vous sous les étendards de la
philosophie ; déployez toute l’énergie de votre caractère, et vous verrez bientôt ces orgueilleux,
nos serviles adorateurs rampants à nos pieds, mais fiers de partager avec vous les trésors de
l’Être suprême. Quelles que soient les barrières que l’on vous oppose, il est en votre pouvoir de
20 les affranchir ; vous n’avez qu’à le vouloir.