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Recap Textes

Le document présente une liste de textes à préparer pour un oral de français, répartis sur quatre objets d'étude, incluant des œuvres intégrales et des parcours associés. Chaque objet d'étude exige la présentation de plusieurs textes, avec des exemples tirés de la littérature française, allant du Moyen Age au XXIe siècle. Les textes sélectionnés incluent des extraits de Manon Lescaut, Le Discours de la servitude volontaire, et d'autres œuvres classiques.

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Recap Textes

Le document présente une liste de textes à préparer pour un oral de français, répartis sur quatre objets d'étude, incluant des œuvres intégrales et des parcours associés. Chaque objet d'étude exige la présentation de plusieurs textes, avec des exemples tirés de la littérature française, allant du Moyen Age au XXIe siècle. Les textes sélectionnés incluent des extraits de Manon Lescaut, Le Discours de la servitude volontaire, et d'autres œuvres classiques.

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Numéro de candidat :

LISTE ET RECAPITULATIF DE TEXTES


ORAL DE FRANÇAIS
PROPOSITION DE LISTE DE
TEXTES A PRESENTER A L’ORAL
Rappel : vous devez présenter deux ou trois textes sur chaque œuvre intégrale étudiée et un ou
deux textes sur chaque groupement du parcours associé, soit quatre textes sur chaque objet
d’étude, seize textes en tout.

Objet d’étude n°1 : le roman et le récit du Moyen Age au XXIe siècle


Œuvre intégrale : Manon Lescaut, de l’abbé Prévost
Texte 1 : L’incipit.
Texte 2 : « La scène de rencontre ».
Texte 3 : « La mort de Manon ».
Parcours : personnages en marge, plaisirs romanesques
Texte 1 : Le Roman comique, de Scarron : « L’Arrivée des comédiens ».
Texte 2 : Notre-Dame de Paris, d’Hugo : « Le Portrait d’Esméralda ».
Texte 3 : Thérèse Desqueyroux, de Mauriac : « Le Retour de Thérèse ».
Lecture complémentaire : L’Etranger, de Camus.

Objet d’étude n°2 : le théâtre du XVIIe au XXIe siècle


On ne badine pas avec l’amour, de Musset
Texte 1 : Acte I, scène 1, « L’Arrivée de dame Pluche ».
Texte 2 : Acte III scène 3, « La Déclaration de Perdican à Rosette ».
Texte 3 : Acte III, scène 6, « Le Défi de Camille ».
Parcours : les jeux du cœur et de la parole
Texte 1 : Le Tartuffe, de Molière, « La Déclaration à Elmire ».
Texte 2 : Le Menteur, de Corneille, « Le Revirement de Dorante ».
Texte 3 : Le Roi se meurt, de Ionesco, « La mise à l’épreuve ».
Lecture complémentaire : Le Menteur, de Corneille.

Objet d’étude : La poésie du XIXe siècle au XXIe siècle


Œuvre intégrale : Mes Forêts, de Dorion
Texte 1 : « Mes forêts » (1)
Texte 2 : « Il fait un temps de bourrasques et de cicatrices… »
Texte 3 : « Une chute de galets »
Parcours : la poésie, la nature, l’intime
Texte 1 : Méditations poétiques, de Lamartine, « L’Isolement »
Texte 2 : Les Trophées, d’Heredia, « Soleil couchant »
Texte 3 : Poèmes saturniens, Verlaine, « Le Rossignol »
Lecture complémentaire : Les Fleurs du mal, de Baudelaire
Objet d’étude n°4 : la littérature d’idées du XVIe siècle au XVIIIe siècle
Œuvre intégrale : Le Discours de la servitude volontaire, de La Boétie
Texte 1 : L’exorde.
Texte 2 : La liberté, un besoin instinctif.
Texte 3 : La lâcheté, conséquence de la servitude.
Parcours : « Défendre » et « entretenir » la liberté
Texte 1 : « Les Grenouilles qui demandent un roi », de La Fontaine.
Texte 2 : « Les Troglodytes », de Montesquieu.
Texte 3 : « Liberté de penser », Dictionnaire philosophique portatif, de Voltaire.
Lecture complémentaire : Candide, de Voltaire.

Œuvre choisie pour la deuxième partie de l’épreuve :


OBJET D’ETUDE N°1 :
LE ROMAN ET LE RECIT
DU MOYEN AGE AU XXIE SIECLE

Œuvre intégrale : Manon Lescaut, de l’abbé Prévost


Texte 1 : L’incipit.
Texte 2 : « La Scène de rencontre ».
Texte 3 : « La Mort de Manon ».

Parcours : personnages en marge, plaisirs romanesques


Texte 1 : Le Roman comique, de Scarron : « L’Arrivée des comédiens ».
Texte 2 : Notre-Dame de Paris, d’Hugo : « Le Portrait d’Esméralda ».
Texte 3 : Thérèse Desqueyroux, de Mauriac : « Le Retour de Thérèse ».

Lecture cursive : L’Etranger, de Camus.


TEXTES DE L’ŒUVRE OBLIGATOIRE
Texte 1 : L’Incipit.

Parmi les douze filles qui étaient enchaînées six par six par le milieu du corps, il y en
avait une dont l'air et la figure étaient si peu conformes à sa condition, qu'en tout autre
état je l'eusse prise pour une personne du premier rang. Sa tristesse et la saleté de son
linge et de ses habits l'enlaidissaient si peu que sa vue m'inspira du respect et de la pitié.
Elle tâchait néanmoins de se tourner, autant que sa chaîne pouvait le permettre, pour
dérober son visage aux yeux des spectateurs. L'effort qu'elle faisait pour se cacher était
si naturel, qu'il paraissait venir d'un sentiment de modestie. Comme les six gardes qui
accompagnaient cette malheureuse bande étaient aussi dans la chambre, je pris le chef
en particulier et je lui demandai quelques lumières sur le sort de cette belle fille. Il ne
put m'en donner que de fort générales. Nous l'avons tirée de l'Hôpital, me dit-il, par
ordre de M. le Lieutenant général de Police. Il n'y a pas d'apparence qu'elle y eût été
renfermée pour ses bonnes actions. Je l'ai interrogée plusieurs fois sur la route, elle
s'obstine à ne me rien répondre. Mais, quoique je n'aie pas reçu ordre de la ménager
plus que les autres, je ne laisse pas d'avoir quelques égards pour elle, parce qu'il me
semble qu'elle vaut un peu mieux que ses compagnes. Voilà un jeune homme, ajouta
l'archer, qui pourrait vous instruire mieux que moi sur la cause de sa disgrâce ; il l'a
suivie depuis Paris, sans cesser presque un moment de pleurer. Il faut que ce soit son
frère ou son amant. Je me tournai vers le coin de la chambre où ce jeune homme était
assis. Il paraissait enseveli dans une rêverie profonde. Je n'ai jamais vu de plus vive
image de la douleur. Il était mis fort simplement ; mais on distingue, au premier coup
d'œil, un homme qui a de la naissance et de l'éducation. Je m'approchai de lui. Il se leva ;
et je découvris dans ses yeux, dans sa figure et dans tous ses mouvements, un air si fin
et si noble que je me sentis porté naturellement à lui vouloir du bien. Que je ne vous
trouble point, lui dis-je, en m'asseyant près de lui. Voulez-vous bien satisfaire la
curiosité que j'ai de connaître cette belle personne, qui ne me paraît point faite pour le
triste état où je la vois ? Il me répondit honnêtement qu'il ne pouvait m'apprendre qui
elle était sans se faire connaître lui-même, et qu'il avait de fortes raisons pour souhaiter
de demeurer inconnu. Je puis vous dire, néanmoins, ce que ces misérables n'ignorent
point, continua-t-il en montrant les archers, c'est que je l'aime avec une passion si
violente qu'elle me rend le plus infortuné de tous les hommes.

Abbé Prévost, Manon Lescaut , 1731


Texte 2 : « La Scène de rencontre ».
J'avais marqué le temps de mon départ d'Amiens. Hélas ! que ne le marquais-je un
jour plus tôt ! J'aurais porté chez mon père toute mon innocence. La veille même de
celui que je devais quitter cette ville, étant à me promener avec mon ami, qui s'appelait
Tiberge, nous vîmes arriver le coche d'Arras, et nous le suivîmes jusqu'à l'hôtellerie où
ces voitures descendent. Nous n'avions pas d'autre motif que la curiosité. Il en sortit
quelques femmes, qui se retirèrent aussitôt. Mais il en resta une, fort jeune, qui s'arrêta
seule dans la cour, pendant qu'un homme d'un âge avancé, qui paraissait lui servir de
conducteur, s'empressait pour faire tirer son équipage des paniers. Elle me parut si
charmante que moi, qui n'avais jamais pensé à la différence des sexes ni regardé une
fille avec un peu d'attention, moi dis-je, dont tout le monde admirait la sagesse et la
retenue, je me trouvai enflammé tout d'un coup jusqu'au transport. J'avais le défaut
d'être excessivement timide et facile à déconcerter ; mais loin d'être arrêté alors par
cette faiblesse, je m'avançai vers la maîtresse de mon cœur. Quoiqu'elle fût encore
moins âgée que moi, elle reçut mes politesses sans paraître embarrassée. Je lui
demandai ce qui l'amenait à Amiens et si elle y avait quelques personnes de
connaissance. Elle me répondit ingénument qu'elle y était envoyée par ses parents pour
être religieuse. L'amour me rendait déjà si éclairé, depuis un moment qu'il était dans
mon cœur, que je regardai ce dessein comme un coup mortel pour mes désirs. Je lui
parlai d'une manière qui lui fit comprendre mes sentiments, car elle était bien plus
expérimentée que moi. C'était malgré elle qu'on l'envoyait au couvent, pour arrêter
sans doute son penchant au plaisir, qui s'était déjà déclaré et qui a causé, dans la suite,
tous ses malheurs et les miens. Je combattis la cruelle intention de ses parents par
toutes les raisons que mon amour naissant et mon éloquence scolastique 1 purent me
suggérer. Elle n'affecta ni rigueur ni dédain. Elle me dit, après un moment de silence,
qu'elle ne prévoyait que trop qu'elle allait être malheureuse, mais que c'était
apparemment la volonté du Ciel, puisqu'il ne lui laissait nul moyen de l'éviter. La
douceur de ses regards, un air charmant de tristesse en prononçant ces paroles, ou
plutôt, l’ascendant de ma destinée qui m'entraînait à ma perte, ne me permirent point
de balancer un moment sur ma réponse. Je l'assurai que, si elle voulait faire quelque
fond sur mon honneur et sur la tendresse infinie qu'elle m'inspirait déjà, j'emploierais
ma vie pour la délivrer de la tyrannie de ses parents et pour la rendre heureuse.

Abbé Prévost, Manon Lescaut, 1731


Texte 3 : « La Mort de Manon ».
Pardonnez, si j'achève en peu de mots un récit qui me tue. Je vous raconte un malheur
qui n'eut jamais d'exemple. Toute ma vie est destinée à le pleurer. Mais, quoique je le
porte sans cesse dans ma mémoire, mon âme semble reculer d'horreur, chaque fois que
j'entreprends de l'exprimer.

Nous avions passé tranquillement une partie de la nuit. Je croyais ma chère maîtresse
endormie et je n'osais pousser le moindre souffle, dans la crainte de troubler son
sommeil. Je m'aperçus dès le point du jour, en touchant ses mains, qu'elle les avait
froides et tremblantes. Je les approchai de mon sein, pour les échauffer. Elle sentit ce
mouvement, et, faisant un effort pour saisir les miennes, elle me dit, d'une voix faible,
qu'elle se croyait à sa dernière heure. Je ne pris d'abord ce discours que pour un
langage ordinaire dans l'infortune, et je n'y répondis que par les tendres consolations
de l'amour. Mais, ses soupirs fréquents, son silence à mes interrogations, le serrement
de ses mains, dans lesquelles elle continuait de tenir les miennes me firent connaître
que la fin de ses malheurs approchait. N'exigez point de moi que je vous décrive mes
sentiments, ni que je vous rapporte ses dernières expressions. Je la perdis ; je reçus
d'elle des marques d'amour, au moment même qu'elle expirait. C'est tout ce que j'ai la
force de vous apprendre de ce fatal et déplorable événement.

Mon âme ne suivit pas la sienne. Le Ciel ne me trouva point, sans doute, assez
rigoureusement puni. Il a voulu que j'aie traîné, depuis, une vie languissante et
misérable. Je renonce volontairement à la mener jamais plus heureuse.
Abbé Prévost, Manon Lescaut, 1731
TEXTES DU PARCOURS ASSOCIE
Texte 1 : Le Roman comique, de Scarron : Incipit.

La charrette était pleine de coffres, de malles et de gros paquets de toiles peintes qui
faisaient comme une pyramide au haut de laquelle paraissait une demoiselle habillée
moitié ville, moitié campagne.
Un jeune homme, aussi pauvre d'habits que riche de mine, marchait à côté de la
charrette. Il avait un grand emplâtre sur le visage, qui lui couvrait un œil et la moitié de
la joue, et portait un grand fusil sur son épaule, dont il avait assassiné plusieurs pies,
geais et corneilles, qui lui faisaient comme une bandoulière au bas de laquelle
pendaient par les pieds une poule et un oison qui avaient bien la mine d'avoir été pris à
la petite guerre. Au lieu de chapeau, il n'avait qu'un bonnet de nuit entortillé de
jarretières de différentes couleurs, et cet habillement de tête était une manière de
turban qui n'était encore qu'ébauché et auquel on n'avait pas encore donné la dernière
main. Son pourpoint était une casaque de grisette, ceinte avec une courroie, laquelle lui
servait aussi à soutenir une épée qui était aussi longue qu'on ne s'en pouvait aider
adroitement sans fourchette. Il portait des chausses troussées à bas d'attache, comme
celles des comédiens quand ils représentent un héros de l'Antiquité, et il avait, au lieu
de souliers, des brodequins à l'antique que les boues avaient gâtés jusqu'à la cheville du
pied.
Un vieillard vêtu plus régulièrement, quoique très mal, marchait à côté de lui. Il portait
sur ses épaules une basse de viole et, parce qu'il se courbait un peu en marchant, on
l'eût pris de loin pour une grosse tortue qui marchait sur les jambes de derrière.
Quelque critique murmurera de la comparaison, à cause du peu de proportion qu'il y a
d'une tortue à un homme ; mais j'entends parler des grandes tortues qui se trouvent
dans les Indes et, de plus, je m'en sers de ma seule autorité. Revenons à notre caravane.
Elle passa devant le tripot de la Biche, à la porte duquel étaient assemblés quantité des
plus gros bourgeois de la ville. La nouveauté de l'attirail et le bruit de la canaille qui
s'était assemblée autour de la charrette furent la cause que tous ces honorables
bourgmestres jetèrent les yeux sur nos inconnus. Un lieutenant de prévôt, entre autres,
nommé La Rappinière, les vint accoster et leur demanda avec une autorité de magistrat
quelles gens ils étaient. Le jeune homme dont je viens de parler prit la parole et, sans
mettre les mains au turban, parce que de l'une il tenait son fusil et de l'autre la garde de
son épée, de peur qu'elle ne lui battît les jambes, lui dit qu'ils étaient français de
naissance, comédiens de profession ; que son nom de théâtre était Le Destin, celui de
son vieux camarade, La Rancune, et celui de la demoiselle qui était juchée comme une
poule au haut de leur bagage, La Caverne. Ce nom bizarre fit rire quelques-uns de la
compagnie (...).
Paul Scarron, Le Roman comique, 1651
Texte 2 : Notre-Dame de Paris, d’Hugo : « Le Portrait d’Esméralda ».

Dans un vaste espace laissé libre entre la foule et le feu, une jeune fille dansait.

Si cette jeune fille était un être humain, ou une fée, ou un ange, c'est ce que Gringoire,
tout philosophe sceptique, tout poète ironique qu'il était, ne put décider dans le
premier moment, tant il fut fasciné par cette éblouissante vision.

Elle n'était pas grande, mais elle le semblait, tant sa fine taille s'élançait hardiment. Elle
était brune, mais on devinait que le jour sa peau devait avoir ce beau reflet doré des
Andalouses et des Romaines. Son petit pied aussi était andalou, car il était tout
ensemble à l'étroit et à l'aise dans sa gracieuse chaussure. Elle dansait, elle tournait, elle
tourbillonnait sur un vieux tapis de Perse, jeté négligemment sous ses pieds ; et chaque
fois qu'en tournoyant sa rayonnante figure passait devant vous, ses grands yeux noirs
vous jetaient un éclair.

Autour d’elle les regards étaient fixes, toutes les bouches ouvertes ; et en effet, tandis
qu'elle dansait ainsi, au bourdonnement du tambour de basque que ses deux bras ronds
et purs élevaient au-dessus de sa tête, mince, frêle et vive comme une guêpe, avec son
corsage d'or sans pli, sa robe bariolée qui se gonflait, avec ses épaules nues, ses jambes
fines que sa jupe découvrait par moments, ses cheveux noirs, ses yeux de flamme,
c'était une surnaturelle créature.

- En vérité, pensa Gringoire, c'est une salamandre, c'est une nymphe, c'est une
déesse, c'est une bacchante du mont Ménaléen !

En ce moment une des nattes de la chevelure de la « salamandre» se détacha, et une


pièce de cuivre jaune qui y était attachée roula à terre.

- Hé non ! dit-il, c'est une bohémienne. Toute illusion avait disparu.

Victor Hugo, Notre-Dame de Paris, livre I, chapitre III, 1831


Texte 3 : Thérèse Desqueyroux, de Mauriac : « Le Retour de Thérèse ».

Elle avait vécu, jusqu'à ce soir, d'être traquée ; maintenant que la voilà sauve, elle
mesure son épuisement. Joues creuses, pommettes, lèvres aspirées, et ce large front,
magnifique, composent une figure de condamnée oui, bien que les hommes ne l'aient
pas reconnue coupable, condamnée à la solitude éternelle. Son charme, que le monde
naguère disait irrésistible, tous ces êtres le possèdent dont le visage trahirait un
tourment secret, l'élancement d'une plaie intérieure, s'ils ne s'épuisaient à donner le
change. Au fond de cette calèche cahotante, sur cette route frayée dans l'épaisseur
obscure des pins, une jeune femme démasquée caresse doucement avec la main droite
sa face de brûlée vive. Quelles seront les premières paroles de Bernard dont le faux
témoignage l'a sauvée ? Sans doute ne posera-t-il aucune question, ce soir... mais
demain ? Thérèse ferme les yeux, les rouvre et, comme les chevaux vont au pas,
s'efforce de reconnaître cette montée. Ah ! ne rien prévoir. Ce sera peut-être plus
simple qu'elle n'imagine. Ne rien prévoir. Dormir... Pourquoi n'est-elle plus dans la
calèche ? Cet homme derrière un tapis vert : le juge d'instruction... encore lui... Il sait
bien pourtant que l'affaire est arrangée. Sa tête remue de gauche à droite :
l'ordonnance de non-lieu ne peut être rendue, il y a un fait nouveau. Un fait nouveau ?
Thérèse se détourne pour que l'ennemi ne voie pas sa figure décomposée.

« Rappelez vos souvenirs, madame. Dans la poche intérieure de cette vieille


pèlerine - celle dont vous n'usez plus qu'en octobre, pour la chasse à la palombe,
n'avez-vous rien oublié, rien dissimulé ? »

Impossible de protester ; elle étouffe. Sans perdre son gibier des yeux, le juge
dépose sur la table un paquet minuscule, cacheté de rouge. Thérèse pourrait réciter la
formule inscrite sur l'enveloppe et que l'homme déchiffre d'une voix coupante :
Chloroforme : 30 grammes. Aconitine : granules n° 20. Digitaline sol. : 20 grammes.

Le juge éclate de rire... Le frein grince contre la roue. Thérèse s'éveille ; sa poitrine
dilatée s'emplit de brouillard (ce doit être la descente du ruisseau blanc).

Mauriac, Thérèse Desqueyroux, 1927


OBJET D’ETUDE N°2 : LE THEATRE DU XVIIE AU
XXIE SIECLE
Objet d’étude n°2 : le théâtre du XVIIe au XXIe siècle

On ne badine pas avec l’amour, de Musset


Texte 1 : Acte I, scène 1, « L’Arrivée de Dame Pluche ».
Texte 2 : Acte III scène 3, « La Déclaration de Perdican à Rosette ».
Texte 3 : Acte III, scène 6, « Le Défi de Camille ».

Parcours : les jeux du cœur et de la parole


Texte 1 : Le Tartuffe, de Molière, « La Déclaration à Elmire ».
Texte 2 : Le Menteur, de Corneille, « Le Revirement de Dorante ».
Texte 3 : Le Roi se meurt, de Ionesco, « La Mise à l’épreuve ».

Lecture complémentaire : Le Menteur, de Corneille.


Texte 1 : Acte I, scène 1, « L’Arrivée de Dame Pluche ».

LE CHŒUR
Durement cahotée sur son âne essoufflé, dame Pluche gravit la colline ; son écuyer
transi gourdine à tour de bras le pauvre animal, qui hoche la tête, un chardon entre les
dents. Ses longues jambes maigres trépignent de colère, tandis que de ses mains
osseuses elle égratigne son chapelet. Bonjour donc, dame Pluche ; vous arrivez comme
la fièvre, avec le vent qui fait jaunir les bois.

DAME PLUCHE
Un verre d’eau, canaille que vous êtes ! un verre d’eau et un peu de vinaigre !

LE CHŒUR
D’où venez-vous, Pluche, ma mie ? Vos faux cheveux sont couverts de poussière ; voilà
un toupet de gâté, et votre chaste robe est retroussée jusqu’à vos vénérables
jarretières.

DAME PLUCHE
Sachez, manants, que la belle Camille, la nièce de votre maître, arrive aujourd’hui au
château. Elle a quitté le couvent sur l’ordre exprès de monseigneur, pour venir en son
temps et lieu recueillir, comme faire se doit, le bon bien qu’elle a de sa mère. Son
éducation, Dieu merci, est terminée, et ceux qui la verront auront la joie de respirer une
glorieuse fleur de sagesse et de dévotion. Jamais il n’y a rien eu de si pur, de si ange, de
si agneau et de si colombe que cette chère nonnain ; que le seigneur Dieu du ciel la
conduise ! Ainsi soit-il ! Rangez-vous, canaille ; il me semble que j’ai les jambes enflées.

LE CHŒUR
Défripez-vous, honnête Pluche, et quand vous prierez Dieu, demandez de la pluie ; nos
blés sont secs comme vos tibias.

DAME PLUCHE
Vous m’avez apporté de l’eau dans une écuelle qui sent la cuisine ; donnez-moi la main
pour descendre ; vous êtes des butors et des malappris.
(Elle sort.)

LE CHŒUR
Mettons nos habits du dimanche, et attendons que le baron nous fasse appeler. Ou je
me trompe fort, ou quelque joyeuse bombance est dans l’air d’aujourd’hui.
(Ils sortent.)
Musset, On ne badine pas avec l’amour, 1834.
Texte 2 : Acte III, scène 3 : « La Déclaration de Perdican à Rosette ».

CAMILLE,
à part.
Il a jeté ma bague dans l’eau.

PERDICAN
Sais-tu ce que c’est que l’amour, Rosette ? Écoute ! le vent se tait ; la pluie du matin
roule en perles sur les feuilles séchées que le soleil ranime. Par la lumière du ciel, par le
soleil que voilà, je t’aime ! Tu veux bien de moi, n’est-ce pas ? On n’a pas flétri ta
jeunesse ; on n’a pas infiltré dans ton sang vermeil les restes d’un sang affadi ? Tu ne
veux pas te faire religieuse ; te voilà jeune et belle dans les bras d’un jeune homme. Ô
Rosette, Rosette ! sais-tu ce que c’est que l’amour ?

ROSETTE
Hélas ! monsieur le docteur, je vous aimerai comme je pourrai.

PERDICAN
Oui, comme tu pourras ; et tu m’aimeras mieux, tout docteur que je suis et toute
paysanne que tu es, que ces pâles statues fabriquées par les nonnes, qui ont la tête à la
place du cœur, et qui sortent des cloîtres pour venir répandre dans la vie l’atmosphère
humide de leurs cellules ; tu ne sais rien ; tu ne lirais pas dans un livre la prière que ta
mère t’apprend, comme elle l’a apprise de sa mère ; tu ne comprends même pas le sens
des paroles que tu répètes, quand tu t’agenouilles au pied de ton lit ; mais tu comprends
bien que tu pries, et c’est tout ce qu’il faut à Dieu.

ROSETTE
Comme vous me parlez, monseigneur !

PERDICAN
Tu ne sais pas lire ; mais tu sais ce que disent ces bois et ces prairies, ces tièdes rivières,
ces beaux champs couverts de moissons, toute cette nature splendide de jeunesse. Tu
reconnais tous ces milliers de frères, et moi pour l’un d’entre eux ; lève-toi, tu seras ma
femme et nous prendrons racine ensemble dans la sève du monde tout-puissant.
(Il sort avec Rosette.)
Musset, On ne badine pas avec l’amour, 1834
Texte 3 : Acte III, scène 6 : « Le Défi de Camille ».

CAMILLE
Connaissez-vous le cœur des femmes, Perdican ? Êtes-vous sûr de leur inconstance, et
savez-vous si elles changent réellement de pensée en changeant quelquefois de
langage ? Il y en a qui disent que non. Sans doute, il nous faut souvent jouer un rôle,
souvent mentir ; vous voyez que je suis franche ; mais êtes-vous sûr que tout mente
dans une femme, lorsque sa langue ment ? Avez-vous bien réfléchi à la nature de cet
être faible et violent, à la rigueur avec laquelle on le juge, aux principes qu’on lui impose
? Et qui sait si, forcée à tromper par le monde, la tête de ce petit être sans cervelle ne
peut pas y prendre plaisir, et mentir quelquefois par passe-temps, par folie, comme elle
ment par nécessité ?

PERDICAN
Je n’entends rien à tout cela, et je ne mens jamais. Je t’aime Camille, voilà tout ce que je
sais.

CAMILLE
Vous dites que vous m’aimez, et vous ne mentez jamais ?

PERDICAN
Jamais.

CAMILLE
En voilà une qui dit pourtant que cela vous arrive quelquefois. (Elle lève la tapisserie,
Rosette paraît dans le fond, évanouie sur une chaise.) Que répondrez-vous à cette enfant,
Perdican, lorsqu’elle vous demandera compte de vos paroles ? Si vous ne mentez
jamais, d’où vient donc qu’elle s’est évanouie en vous entendant me dire que vous
m’aimez ? Je vous laisse avec elle ; tâchez de la faire revenir.

(Elle veut sortir.)

PERDICAN
Un instant, Camille, écoute-moi.

CAMILLE
Que voulez-vous me dire ? c’est à Rosette qu’il faut parler. Je ne vous aime pas, moi ; je
n’ai pas été chercher par dépit cette malheureuse enfant au fond de sa chaumière, pour
en faire un appât, un jouet ; je n’ai pas répété imprudemment devant elle des paroles
brûlantes adressées à une autre ; je n’ai pas feint de jeter au vent pour elle le souvenir
d’une amitié chérie ; je ne lui ai pas mis ma chaîne au cou, je ne lui ai pas dit que je
l’épouserais.

PERDICAN
Écoutez-moi, écoutez-moi !
CAMILLE
N’as-tu pas souri tout à l’heure quand je t’ai dit que je n’avais pu aller à la fontaine ? Eh
bien ! oui, j’y étais et j’ai tout entendu ; mais, Dieu m’en est témoin, je ne voudrais pas y
avoir parlé comme toi. Que feras-tu de cette fille-là, maintenant, quand elle viendra,
avec tes baisers ardents sur les lèvres, te montrer en pleurant la blessure que tu lui as
faite ? Tu as voulu te venger de moi, n’est-ce pas, et me punir d’une lettre écrite à mon
couvent ? tu as voulu me lancer à tout prix quelque trait qui pût m’atteindre, et tu
comptais pour rien que ta flèche empoisonnée traversât cette enfant, pourvu qu’elle
me frappât derrière elle. Je m’étais vantée de t’avoir inspiré quelque amour, de te
laisser quelque regret. Cela t’a blessé dans ton noble orgueil ? Eh bien ! apprends-le de
moi, tu m’aimes, entends-tu ; mais tu épouseras cette fille, ou tu n’es qu’un lâche !

PERDICAN
Oui, je l’épouserai.

Musset, On ne badine pas avec l’amour, 1834


TEXTES DU PARCOURS ASSOCIE
Texte 1 : Le Tartuffe, de Molière, acte III, scène 3, « La Déclaration à Elmire ».

TARTUFFE.
L’amour qui nous attache aux beautés éternelles,
N’étouffe pas en nous l’amour des temporelles.
Nos sens facilement peuvent être charmés
Des ouvrages parfaits que le Ciel a formés.
Ses attraits réfléchis1 brillent dans vos pareilles :
Mais il étale en vous ses plus rares merveilles.
Il a sur votre face épanché des beautés,
Dont les yeux sont surpris, et les cœurs transportés ;
Et je n’ai pu vous voir, parfaite créature,
Sans admirer en vous l’auteur de la nature,
Et d’une ardente amour2 sentir mon cœur atteint,
Au plus beau des portraits où lui-même il s’est peint.
D’abord j’appréhendai que cette ardeur secrète
Ne fût du noir esprit3 une surprise adroite4 ;
Et même à fuir vos yeux, mon cœur se résolut,
Vous croyant un obstacle à faire mon salut5.
Mais enfin je connus, ô beauté toute aimable,
Que cette passion peut n’être point coupable ;
Que je puis l’ajuster avecque la pudeur,
Ce m’est, je le confesse, une audace bien grande,
Que d’oser, de ce cœur, vous adresser l’offrande ;
Mais j’attends, en mes vœux, tout de votre bonté,
Et rien des vains efforts de mon infirmité.
En vous est mon espoir, mon bien, ma quiétude :
De vous dépend ma peine, ou ma béatitude ;
Et je vais être enfin, par votre seul arrêt,
Heureux, si vous voulez ; malheureux, s’il vous plaît.
Molière, Le Tartuffe, 1664
Texte 2 : Le Menteur, de Corneille, acte V, scène 6, « Le Revirement de Dorante ».

DORANTE
Pour me venger de vous j’eus assez de malice
Pour vous laisser jouir d’un si lourd artifice,
Et, vous laissant passer pour ce que vous vouliez,
Je vous en donnai plus que vous ne m’en donniez.
Je vous embarrassai, n’en faites point la fine.
Choisissez un peu mieux vos dupes à la mine :
Vous pensiez me jouer, et moi je vous jouais,
Mais par de faux mépris que je désavouais.
Car enfin je vous aime, et je hais de ma vie
Les jours que j’ai vécus sans vous avoir servie.

CLARICE
Pourquoi, si vous m’aimez, feindre un hymen en l’air
Quand un père pour vous est venu me parler ?
Quel fruit de cette fourbe osez-vous vous promettre ?

LUCRECE, à Dorante.
Pourquoi, si vous l’aimez, m’écrire cette lettre ?

DORANTE, à Lucrèce.
J’aime de ce courroux les principes cachés :
Je ne vous déplais pas, puisque vous vous fâchez.
Mais j’ai moi-même enfin assez joué d’adresse :
Il faut vous dire vrai, je n’aime que Lucrèce.

CLARICE, à Lucrèce.
Est-il un plus grand fourbe ? Et peux-tu l’écouter ?

DORANTE, à Lucrèce.
Quand vous m’aurez ouï, vous n’en pourrez douter.
Sous votre nom, Lucrèce, et par votre fenêtre,
Clarice m’a fait pièce, et je l’ai su connaître ;
Comme en y consentant vous m’avez affligé,
Je vous ai mise en peine, et je m’en suis vengé.

Corneille, Le Menteur, 1643


Texte 3 : Le Roi se meurt, de Ionesco, « La Mise à l’épreuve ».

MARGUERITE, à Marie. – Tu peux parler, maintenant. Nous te le permettons.

MARIE, au Roi. – Dis-moi de faire quelque chose, je le ferai. Donne-moi un ordre.


Ordonne, Sire, ordonne. Je t’obéis.

MARGUERITE, au Médecin. – Elle pense que ce qu’elle appelle l’amour peut réussir
l’impossible. Superstition sentimentale. Les choses ont changé. Il n’en est plus question.
Nous sommes déjà au-delà de cela. Déjà au-delà.

MARIE, qui s’est dirigée à reculons vers la droite et se trouve maintenant près de la fenêtre. –
Ordonne, mon Roi. Ordonne, mon amour. Regarde comme je suis belle. Je sens bon.
Ordonnez que je vienne vers vous, que je vous embrasse.

LE ROI, à Marie. – Viens vers moi, embrasse-moi. (Marie reste immobile.) Entends-tu ?

MARIE. – Mais oui, je vous entends. Je le ferai.

LE ROI. – Viens vers moi.

MARIE. – Je voudrais bien. Je vais le faire. Je vais le faire. Mes bras retombent.

LE ROI. – Alors, danse. (Marie ne bouge pas.) Danse. Alors, au moins, tourne-toi, va vers la
fenêtre, ouvre-la et referme.

MARIE. – Je ne peux pas.

LE ROI. – Tu as sans doute un torticolis, tu as certainement un torticolis. Avance vers


moi.

MARIE. – Oui, Sire.

LE ROI. – Avance vers moi en souriant.

MARIE. – Oui, Sire.

LE ROI. – Fais-le donc !

MARIE. – Je ne sais plus comment faire pour marcher. J’ai oublié subitement.

MARGUERITE, à Marie. – Fais quelques pas vers lui.

Marie avance un peu en direction du Roi.

LE ROI. – Vous voyez, elle avance.

MARGUERITE. – C’est moi qu’elle a écoutée. (À Marie.) Arrête. Arrête-toi.

MARIE. – Pardonne-moi, Majesté, ce n’est pas ma faute.

MARGUERITE, au Roi. – Te faut-il d’autres preuves ? Ionesco, Le Roi se meurt, 1962


OBJET D’ETUDE N°3 :
LA POESIE DU XIXE SIECLE AU XXIE SIECLE
Objet d’étude : La poésie du XIXe siècle au XXIe siècle

Œuvre intégrale : Mes Forêts, de Dorion


Texte 1 : « Mes forêts » (1)
Texte 2 : « Il fait un temps de bourrasques et de cicatrices… »
Texte 3 : « Une chute de galets »

Parcours : la poésie, la nature, l’intime

Texte 1 : Méditations poétiques, de Lamartine, « L’Isolement »


Texte 2 : Les Trophées, d’Heredia, « Soleil couchant »
Texte 3 : Poèmes saturniens, Verlaine, « Le Rossignol »

Lecture complémentaire : Les Fleurs du mal, de Baudelaire


Texte 1 : « Mes forêts »
Mes forêts sont de longues traînées de temps
elles sont des aiguilles qui percent la terre
déchirent le ciel
avec des étoiles qui tombent
comme une histoire d’orage
elles glissent dans l’heure bleue
un rayon vif de souvenirs
l’humus de chaque vie où se pose
légère une aile
qui va au cœur

mes forêts sont des greniers peuplés de fantômes


elles sont les mâts de voyages immobiles
un jardin de vent où se cognent les fruits
d’une saison déjà passée
qui s’en retourne vers demain

mes forêts sont mes espoirs debout


un feu de brindilles
et de mots que les ombres font craquer
dans le reflet figé de la pluie

mes forêts
sont des nuits très hautes
Dorion, Mes forêts, 2021
Texte 2 : « Il fait un temps de bourrasques et de cicatrices
un temps de séisme et de chute »

Il fait un temps de bourrasques et de cicatrices


un temps de séisme et de chute

les promesses tombent


comme des vagues
sur aucune rive
les oiseaux demandent refuge
à la terre ravagée
nos jardins éteints
entre l’odeur de rose et de lavande

il fait un temps de verre éclaté


d’écrans morts de nord perdu
un temps de pourquoi de comment

tout un siècle à défaire le paysage

mon chant soulève la poussière


de spectacles muets
comme un trou béant
dans la maison noire des mots

il fait un temps jamais assez


un temps plus encore et encore
plus encore
plus
on ne pourra pas toujours
tout refaire

dans ce temps de bile et d’éboulis


les forêts tremblent
sous nos pas
la nuit approche

Hélène Dorion, extrait de « L’onde du chaos », Mes forêts, 2021


Texte 3 : « Une chute de galets »
C’est le bruit du monde
l’écoulement du temps –

goutte de pluie et grain de sable


l’éclosion d’un bourgeon
la branche qui tombe l’avancée d’un nuage
dans le bleu la nuit se brise
à l’horizon un vent
plus léger que les autres

c’est le bruit du monde


l’écoulement du temps –

l’heure mauve les glaces qui se rompent


la lumière de midi une secousse
l’ondée vive
le sol craquelle

c’est le murmure d’une forêt

le bruit du monde
l’écoulement du temps l’écoulement
du temps –

une feuille tombe nue


comme s’égrènent les voix
dans leur solitude

la neige nourrie de vent


siffle
dans le désert de froid

quel silence
sous nos pas
soudain se fissure

écoute la lumière se pose


sur ton visage l’âme des choses
ne laisse sa trace
que dans le silence
entre l’automne et l’hiver hier et demain
entre les étoiles les nuages
et chaque goutte de pluie
écoute le chemin qui s’ouvre
dans ton cœur et ta main
cherchant une autre main
remue les mots
jusqu’à ce qu’ils s’ouvrent
comme une onde

l’énigme heureuse
d’une eau de montagne
s’immisce à travers nos vies

c’est le bruit du monde


l’écoulement du monde
l’écoulement du temps –
nos souvenirs noués à la nuit
c’est le bruit du monde (…)
Dorion, Mes forêts, 2021
TEXTES DU PARCOURS ASSOCIE

Texte 1 : Méditations poétiques, de Lamartine, « L’Isolement ».

Mais peut-être au-delà des bornes de sa sphère,


Lieux où le vrai soleil éclaire d'autres cieux,
Si je pouvais laisser ma dépouille à la terre,
Ce que j'ai tant rêvé paraîtrait à mes yeux !

Là, je m'enivrerais à la source où j'aspire ;


Là, je retrouverais et l'espoir et l'amour,
Et ce bien idéal que toute âme désire,
Et qui n'a pas de nom au terrestre séjour !

Que ne puîs-je, porté sur le char de l'Aurore,


Vague objet de mes vœux, m'élancer jusqu'à toi !
Sur la terre d'exil pourquoi resté-je encore ?
Il n'est rien de commun entre la terre et moi.

Quand la feuille des bois tombe dans la prairie,


Le vent du soir s'élève et l'arrache aux vallons ;
Et moi, je suis semblable à la feuille flétrie :
Emportez-moi comme elle, orageux aquilons !
Lamartine, Méditations poétiques, 1820
Texte 2 : Les Trophées, d’Heredia, « Soleil couchant ».

Les ajoncs éclatants, parure du granit,


Dorent l’âpre sommet que le couchant allume ;
Au loin, brillante encor par sa barre d’écume,
La mer sans fin commence où la terre finit.

A mes pieds c’est la nuit, le silence. Le nid


Se tait, l’homme est rentré sous le chaume qui fume.
Seul, l’Angélus du soir, ébranlé dans la brume,
A la vaste rumeur de l’Océan s’unit.

Alors, comme du fond d’un abîme, des traînes,


Des landes, des ravins, montent des voix lointaines
Des pâtres attardés ramenant le bétail.

L’horizon tout entier s’enveloppe dans l’ombre,


Et le soleil mourant sur un ciel riche et sombre,
Ferme les branches d’or de son rouge éventail.
Heredia, Les Trophées, 1893
Texte 3 : Poèmes saturniens, de Verlaine, « Le Rossignol ».

Comme un vol criard d’oiseaux en émoi,


Tous mes souvenirs s’abattent sur moi,
S’abattent parmi le feuillage jaune
De mon cœur mirant son tronc plié d’aulne
Au tain violet de l’eau des Regrets,
Qui mélancoliquement coule auprès,
S’abattent, et puis la rumeur mauvaise
Qu’une brise moite en montant apaise,
S’éteint par degrés dans l’arbre, si bien
Qu’au bout d’un instant on n’entend plus rien,
Plus rien que la voix célébrant l’Absente,
Plus rien que la voix - ô si languissante ! -
De l’oiseau qui fut mon Premier Amour,
Et qui chante encor comme au premier jour ;
Et, dans la splendeur triste d’une lune
Se levant blafarde et solennelle, une
Nuit mélancolique et lourde d’été,
Pleine de silence et d’obscurité,
Berce sur l’azur qu’un vent doux effleure
L’arbre qui frissonne et l’oiseau qui pleure.

Paul Verlaine, Poèmes saturniens, 1866


OBJET D’ETUDE N°4 :
LA LITTERATURE D’IDEES
DU XVIE SIECLE AU XVIIIE SIECLE
Objet d’étude n°4 : la littérature d’idées du XVIe siècle au XVIIIe siècle

Œuvre intégrale : Le Discours de la servitude volontaire, de La Boétie


Texte 1 : L’exorde.
Texte 2 : La liberté, un besoin instinctif.
Texte 3 : La lâcheté, conséquence de la servitude.

Parcours : « défendre » et « entretenir » la liberté


Texte 1 : Fables, de La Fontaine : « Les Grenouilles qui demandent un roi ».
Texte 2 : Lettres persanes, de Montesquieu : « Les Troglodytes ».
Texte 3 : Dictionnaire philosophique portatif, de Voltaire : « Liberté de penser ».

Lecture complémentaire : Candide, de Voltaire.


Texte 1 : L’exorde

Homère raconte qu’un jour, parlant en public, Ulysse dit aux Grecs : « Il n’est pas bon
d’avoir plusieurs maîtres ; n’en ayons qu’un seul. »

S’il eût seulement dit : il n’est pas bon d’avoir plusieurs maîtres, c’eût été si bien, que
rien de mieux ; mais, tandis qu’avec plus de raison, il aurait dû dire que la domination de
plusieurs ne pouvait être bonne, puisque la puissance d’un seul, dès qu’il prend ce titre
de maître, est dure et révoltante ; il vient ajouter au contraire : n’ayons qu’un seul
maître.

Toutefois il faut bien excuser Ulysse d’avoir tenu ce langage qui lui servit alors pour
apaiser la révolte de l’armée, adaptant, je pense, son discours plus à la circonstance qu’à
la vérité. Mais en conscience n’est-ce pas un extrême malheur que d’être assujetti à un
maître de la bonté duquel on ne peut jamais être assuré et qui a toujours le pouvoir
d’être méchant quand il le voudra ? Et obéir à plusieurs maîtres, n’est-ce pas être autant
de fois extrêmement malheureux ? Je n’aborderai pas ici cette question tant de fois
agitée ! « si la république est ou non préférable à la monarchie ». Si j’avais à la débattre,
avant même de rechercher quel rang la monarchie doit occuper parmi les divers modes
de gouverner la chose publique, je voudrais savoir si l’on doit même lui en accorder un,
attendu qu’il est bien difficile de croire qu’il y ait vraiment rien de public dans cette
espèce de gouvernement où tout est à un seul. Mais réservons pour un autre temps
cette question, qui mériterait bien son traité à part et amènerait d’elle-même toutes les
disputes politiques.

Pour le moment, je désirerais seulement qu’on me fît comprendre comment il se peut


que tant d’hommes, tant de villes, tant de nations supportent quelquefois tout d’un
tyran seul, qui n’a de puissance que celle qu’on lui donne, qui n’a de pouvoir de leur
nuire, qu’autant qu’ils peuvent bien l’endurer, et qui ne pourrait leur faire aucun mal,
s’ils aimaient mieux tout souffrir de lui, que de la contredire. Chose vraiment
surprenante (et pourtant si commune qu’il faut plutôt en gémir que s’en étonner) ! C’est
de voir des millions de millions d’hommes, misérablement asservis, et soumis tête
baissée, à un joug déplorable, non qu’ils y soient contraints par une force majeure, mais
parce qu’ils sont fascinés et, pour ainsi dire ensorcelés par le seul nom d’un, qu’ils ne
devraient redouter, puisqu’il est seul, ni chérir, puisqu’il est, envers tous, inhumain et
cruel.

La Boétie, Discours de la servitude volontaire, rédigé vers 1546 ou 1548,


transcription en français moderne de Charles Teste (1836),
lexique établi par François Tacot, Editions Magnard, Paris, 2021.
Texte 2 : La liberté, un besoin instinctif

Mais en vérité est-ce bien la peine de discuter pour savoir si la liberté est naturelle,
puisque nul être, sans qu’il en ressente un tort grave, ne peut être retenu en servitude
et que rien au monde n’est plus contraire à la nature (pleine de raison) que l’injustice.
Que dire encore ? Que la liberté est naturelle, et, qu’à mon avis, non seulement nous
naissons avec notre liberté, mais aussi avec la volonté de la défendre.

Et s’il s’en trouve par hasard qui en doute encore et soient tellement abâtardis qu’ils
méconnaissent les biens et les affections innées qui leur sont propres, il faut que je leur
fasse l’honneur qu’ils méritent et que je hisse, pour ainsi dire, les bêtes brutes en chaire
pour leur enseigner et leur nature et leur condition. Les bêtes (Dieu me soit en aide !) si
les hommes veulent les comprendre, leur crient : Vive la liberté ! plusieurs d’entre elles
meurent sitôt qu’elles sont prises. Telles que le poisson qui perd la vie dès qu’on le
retire de l’eau, elles se laissent mourir pour ne point survivre à leur liberté naturelle. (Si
les animaux avaient entre eux des rangs et des prééminences, ils feraient, à mon avis, de
la liberté leur noblesse.)

D’autres, des plus grandes jusqu’aux plus petites, lorsqu’on les prend, font une si grande
résistance des ongles, des cornes, des pieds et du bec qu’elles démontrent assez, par là,
quel prix elles attachent au bien qu’on leur ravit. Puis, une fois prises, elles donnent tant
de signes apparents du sentiment de leur malheur, qu’il est beau de les voir, dès lors,
languir plutôt que vivre, ne pouvant jamais se plaire dans la servitude et gémissant
continuellement de la privatisation de leur liberté.

Que signifie, en effet, l’action de l’éléphant, qui, s’étant défendu jusqu’à la dernière
extrémité, n’ayant plus d’espoir, sur le point d’être pris, heurte sa mâchoire et casse ses
dents contre les arbres, si non, qu’inspiré par le grand désir de rester libre, comme il
l’est par nature, il conçoit l’idée de marchander avec les chasseurs, de voir si, pour le
prix de ses dents, il pourra se délivrer, et si, son ivoire, laissé pour rançon, rachètera sa
liberté.

Et le cheval ! dès qu’il est né, nous le dressons à l’obéissance ; et cependant, nos soins et
nos caresses n’empêchent pas que, lorsqu’on veut le dompter, il ne morde son frein,
qu’il ne rue quand on l’éperonne ; voulant naturellement indiquer par là (ce me semble)
que s’il sert, ce n’est pas de bon gré, mais bien par contrainte. Que dirons-nous encore
?…

Les bœufs eux-mêmes gémissent sous le joug, les oiseaux pleurent en cage. Comme je l’ai dit
autrefois en rimant, dans mes instants de loisir. Ainsi donc, puisque tout être, qui a le
sentiment de son existence, sent le malheur de la sujétion et recherche la liberté :
puisque les bêtes, celles-là même créées pour le service de l’homme, ne peuvent s’y
soumettre qu’après avoir protesté d’un désir contraire ; quel malheureux vice a donc pu
tellement dénaturer l’homme, seul vraiment né pour vivre libre, jusqu’à lui faire perdre
la souvenance de son premier état et le désir même de le reprendre ?
La Boétie, Discours de la servitude volontaire, rédigé vers 1546 ou 1548, ibid.
Texte 3 : La lâcheté, conséquence de la servitude
Mais revenant à mon sujet, que j’avais quasi perdu de vue ; la première raison pour
laquelle les hommes servent volontairement, c’est qu’ils naissent serfs et qu’ils sont
élevés dans la servitude. De celle-là découle cette autre : que, sous les tyrans, les gens
deviennent nécessairement lâches et efféminés, ainsi que l’a fort judicieusement, à mon
avis fait remarquer le grand Hippocrate, le père de la médecine, dans l’un de ses livres
Des maladies.

Ce digne homme avait certes le cœur bon et le montra bien lorsque le roi de Perse
voulut l’attirer près de lui à force d’offres et de grands présents ; car il lui répondit
franchement qu’il se ferait un cas de conscience de s’occuper à guérir les Barbares qui
voulaient détruire les Grecs et ne rien faire qui pût être utile à celui qui voulait
subjuguer la Grèce sa patrie. La lettre qu’il lui écrivit à ce sujet se trouve parmi les
autres œuvres, et témoignera toujours de son cœur et de son beau caractère.

Il est donc certain qu’avec la liberté, on perd aussitôt la vaillance. Les esclaves n’ont ni
ardeur ni constance dans le combat. Ils y vont que comme contraints, pour ainsi dire
engourdis, et s’acquittant avec peine d’un devoir : ils ne sentent pas brûler dans leur
cœur le feu sacré de la liberté qui fait affronter tous les périls et désirer une belle et
glorieuse mort qui honore à jamais auprès de nos semblables.

Parmi les hommes libres, au contraire, c’est à l’envi, à qui mieux mieux, tous pour
chacun et chacun pour tous : ils savent qu’ils recueilleront une part égale au malheur de
la défaite ou au bonheur de la victoire ; mais les esclaves, entièrement dépourvus de
courage et de vivacité, ont le cœur bas et mou et sont incapables de grande action. Les
tyrans le savent bien : aussi font-ils tous leurs efforts pour les rendre toujours plus
faibles et plus lâches.

La Boétie, Discours de la servitude volontaire, Ibid.


TEXTES DU PARCOURS ASSOCIE
Texte 1 : Les Grenouilles qui demandent un roi

Les Grenouilles se lassant


De l'état démocratique,
Par leurs clameurs firent tant
Que Jupin les soumit au pouvoir monarchique.
Il leur tomba du ciel un roi tout pacifique :
Ce roi fit toutefois un tel bruit en tombant,
Que la gent marécageuse,
Gent fort sotte et fort peureuse,
S'alla cacher sous les eaux,
Dans les joncs, les roseaux,
Dans les trous du marécage,
Sans oser de longtemps regarder au visage
Celui qu'elles croyaient être un géant nouveau.
Or c'était un Soliveau,
De qui la gravité fit peur à la première
Qui, de le voir s'aventurant,
Osa bien quitter sa tanière.
Elle approcha, mais en tremblant ;
Une autre la suivit, une autre en fit autant :
Il en vint une fourmilière ;
Et leur troupe à la fin se rendit familière
Jusqu'à sauter sur l'épaule du roi.
Le bon sire le souffre et se tient toujours coi.
Jupin en a bientôt la cervelle rompue :
« Donnez-nous, dit ce peuple, un roi qui se remue. »
Le monarque des dieux leur envoie une Grue,
Qui les croque, qui les tue,
Qui les gobe à son plaisir ;
Et Grenouilles de se plaindre.
Et Jupin de leur dire : « Eh quoi ? votre désir
A ses lois croit-il nous astreindre ?
Vous avez dû premièrement
Garder votre gouvernement ;
Mais, ne l'ayant pas fait, il vous devait suffire
Que votre premier roi fut débonnaire et doux
De celui-ci contentez-vous,
De peur d'en rencontrer un pire. »
Jean de La Fontaine, Fables, premier recueil, livre III, 1668
Texte 2 : Les Troglodytes

LETTRE XIV

USBEK AU MEME

Comme le peuple grossissait tous les jours, les Troglodytes crurent qu’il était à propos
de se choisir un roi : ils convinrent qu’il fallait déférer la couronne à celui qui était le
plus juste ; et ils jetèrent tous les yeux sur un vieillard vénérable par son âge et par une
longue vertu. Il n’avait pas voulu se trouver à cette assemblée ; il s'était retiré dans sa
maison, le cœur serré de tristesse.

Lorsqu’on lui envoya des députés pour lui apprendre le choix qu’on avait fait de lui : À
Dieu ne plaise, dit-il, que je fasse ce tort aux Troglodytes, que l’on puisse croire qu’il n’y
a personne parmi eux de plus juste que moi ! Vous me déférez la couronne, et, si vous le
voulez absolument, il faudra bien que je la prenne ; mais comptez que je mourrai de
douleur d’avoir vu en naissant les Troglodytes libres, et de les voir aujourd’hui
assujettis. À ces mots, il se mit à répandre un torrent de larmes. Malheureux jour !
disait-il ; et pourquoi ai-je tant vécu ? Puis il s’écria d’une voix sévère : Je vois bien ce
que c’est, ô Troglodytes ! votre vertu commence à vous peser. Dans l’état où vous êtes,
n’ayant point de chef, il faut que vous soyez vertueux, malgré vous ; sans cela vous ne
sauriez subsister, et vous tomberiez dans le malheur de vos premiers pères. Mais ce
joug vous paraît trop dur ; vous aimez mieux être soumis à un prince et obéir à ses lois,
moins rigides que vos mœurs. Vous savez que, pour lors, vous pourrez contenter votre
ambition, acquérir des richesses et languir dans une lâche volupté ; et que, pourvu que
vous évitiez de tomber dans les grands crimes, vous n'aurez pas besoin de la vertu." (…)

D’Erzeron, le 10 de la lune de Gemmadi 2, 1711

Montesquieu, Lettres persanes, 1721


Texte 3 : Liberté de penser
Boldmind. — Si les premiers chrétiens n’avaient pas eu la liberté de penser, n’est-il pas
vrai qu’il n’y eût point eu de christianisme ?

Médroso. — Que voulez-vous dire ? je ne vous entends point.

Boldmind. — Je le crois bien. Je veux dire que si Tibère et les premiers empereurs
avaient eu des jacobins qui eussent empêché les premiers chrétiens d’avoir des plumes
et de l’encre ; s’il n’avait pas été longtemps permis dans l’empire romain de penser
librement, il eût été impossible que les chrétiens établissent leurs dogmes. Si donc le
christianisme ne s’est formé que par la liberté de penser, par quelle contradiction, par
quelle injustice voudrait-il anéantir aujourd’hui cette liberté sur laquelle seule il est
fondé ? Quand on vous propose quelque affaire d’intérêt, n’examinez-vous pas
longtemps avant de conclure ? Quel plus grand intérêt y a-t-il au monde que celui de
notre bonheur ou de notre malheur éternel ? Il y a cent religions sur la terre, qui toutes
vous damnent si vous croyez à vos dogmes, qu’elles appellent absurdes et impies ;
examinez donc ces dogmes.

Médroso. — Comment puis-je les examiner ? je ne suis pas jacobin.

Boldmind. — Vous êtes homme, et cela suffit.

Médroso. — Hélas ! vous êtes bien plus homme que moi.

Boldmind. — Il ne tient qu’à vous d’apprendre à penser ; vous êtes né avec de l’esprit ;
vous êtes un oiseau dans la cage de l’inquisition ; le Saint-Office vous a rogné les ailes ;
mais elles peuvent revenir. Celui qui ne sait pas la géométrie peut l’apprendre ; tout
homme peut s’instruire : il est honteux de mettre son âme entre les mains de ceux à qui
vous ne confieriez pas votre argent ; osez penser par vous-même.

Médroso. — On dit que si tout le monde pensait par soi-même, ce serait une étrange
confusion. (…)

Médroso. — Nous sommes aussi fort tranquilles à Lisbonne, où personne ne peut dire le
sien.

Boldmind. — Vous êtes tranquilles, mais vous n’êtes pas heureux ; c’est la tranquillité
des galériens, qui rament en cadence et en silence.

Médroso. — Vous croyez donc que mon âme est aux galères ?

Boldmind. — Oui ; et je voudrais la délivrer.

Médroso. — Mais si je me trouve bien aux galères ?

Boldmind. — En ce cas vous méritez d’y être.

Voltaire, Article « Liberté de penser », Dictionnaire philosophique portatif, 1764

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