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Candide

Candide, un jeune homme doux et innocent, est élevé dans le château du baron de Thunder-ten-tronckh en Vestphalie, où il est influencé par les enseignements de Pangloss, qui prône que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Après avoir été chassé du château pour avoir embrassé Cunégonde, il se retrouve dans une situation difficile, où il est enrôlé de force dans l'armée bulgare et subit de nombreuses épreuves. Candide finit par fuir la guerre, se remémorant constamment son amour pour Cunégonde, tout en cherchant un refuge en Hollande.

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Candide

Candide, un jeune homme doux et innocent, est élevé dans le château du baron de Thunder-ten-tronckh en Vestphalie, où il est influencé par les enseignements de Pangloss, qui prône que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Après avoir été chassé du château pour avoir embrassé Cunégonde, il se retrouve dans une situation difficile, où il est enrôlé de force dans l'armée bulgare et subit de nombreuses épreuves. Candide finit par fuir la guerre, se remémorant constamment son amour pour Cunégonde, tout en cherchant un refuge en Hollande.

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Chapitre premier

Comment Candide fut élevé dans


un beau château, et comment il fut
chassé d’icelui.
Il y avait en Vestphalie, dans le
château de monsieur le baron de
Thunder-ten-tronckh, un jeune
garçon à qui la nature avait donné
les mœurs les plus douces. Sa
physionomie annonçait son âme. Il
avait le jugement assez droit, avec
l’esprit le plus simple ; c’est, je
crois, pour cette raison qu’on le
nommait Candide. Les anciens
domestiques de la maison
soupçonnaient qu’il était fils de la
sœur de monsieur le baron, et d’un
bon et honnête gentilhomme du
voisinage, que cette demoiselle ne
voulut jamais épouser, parce qu’il
n’avait pu prouver que soixante et
onze quartiers, et que le reste de
son arbre généalogique avait été
perdu par l’injure du temps.
Monsieur le baron était un des plus
puissants seigneurs de la
Vestphalie, car son château avait
une porte et des fenêtres. Sa
grande salle même était ornée
d’une tapisserie. Tous les chiens de
ses basses-cours composaient une
meute dans le besoin ; ses
palefreniers étaient ses piqueurs ;
le vicaire du village était son grand
aumônier. Ils l’appelaient tous
Monseigneur, et ils riaient quand il
faisait des contes. Madame la
baronne, qui pesait environ trois
cent cinquante livres, s’attirait par
là une très grande considération, et
faisait les honneurs de la maison
avec une dignité qui la rendait
encore plus respectable. Sa fille
Cunégonde âgée de dix-sept ans
était haute en couleur, fraîche,
grasse, appétissante. Le fils du
baron paraissait en tout digne de
son père.
2

Le précepteur Pangloss était


l’oracle de la maison, et le petit
Candide écoutait ses leçons avec
toute la bonne foi de son âge et de
son caractère.
Pangloss enseignait la
métaphysico-théologo-
cosmolonigologie. Il prouvait
admirablement qu’il n’y a point
d’effet sans cause, et que, dans ce
meilleur des mondes possibles, le
château de monseigneur le baron
était le plus beau des châteaux, et
madame la meilleure des baronnes
possibles.
Il est démontré, disait-il, que les
choses ne peuvent être autrement :
car tout étant fait pour une fin, tout
est nécessairement pour la
meilleure fin. Remarquez bien que
les nez ont été faits pour porter des
lunettes, aussi avons-nous des
lunettes. Les jambes sont
visiblement instituées pour être
chaussées, et nous avons des
chausses. Les pierres ont été
formées pour être taillées, et pour
en faire des châteaux ; aussi
monseigneur a un très beau
château ; le plus grand baron de la
province doit être le mieux logé : et
les cochons étant faits pour être
mangés, nous mangeons du porc
toute l’année : par conséquent,
ceux qui ont avancé que tout est
bien ont dit une sottise : il fallait
dire que tout est au mieux.
Candide écoutait attentivement, et
croyait innocemment ; car il
trouvait mademoiselle Cunégonde
extrêmement belle, quoiqu’il ne prît
jamais la hardiesse de le lui dire.
Il concluait qu’après le bonheur
d’être né baron de Thunder-ten-
tronckh, le second degré de
bonheur était d’être mademoiselle
Cunégonde, le troisième, de la voir
tous les jours, et le quatrième,
d’entendre maître Pangloss, le plus
grand philosophe de la province, et
par conséquent de toute la terre.
3

Un jour Cunégonde en se
promenant auprès du château,
dans le petit bois qu’on appelait
parc, vit entre des broussailles le
docteur Pangloss qui donnait une
leçon de physique expérimentale à
la femme de chambre de sa mère,
petite brune très jolie et très docile.
Comme mademoiselle Cunégonde
avait beaucoup de dispositions pour
les sciences, elle observa, sans
souffler, les expériences réitérées
dont elle fut témoin ; elle vit
clairement la raison suffisante du
docteur, les effets et les causes ; et
s’en retourna tout agitée, toute
pensive, toute remplie du désir
d’être savante ; songeant qu’elle
pourrait bien être la raison
suffisante du jeune Candide, qui
pouvait aussi être la sienne.
Elle rencontra Candide en revenant
au château, et rougit ; Candide
rougit aussi ; elle lui dit bonjour
d’une voix entrecoupée, et Candide
lui parla sans savoir ce qu’il disait.
Le lendemain après le dîner,
comme on sortait de table,
Cunégonde et Candide se
trouvèrent derrière un paravent ;
Cunégonde laissa tomber son
mouchoir, Candide le ramassa, elle
lui prit innocemment la main, le
jeune homme baisa innocemment
la main de la jeune demoiselle avec
une vivacité, une sensibilité, une
grâce toute particulière ; leurs
bouches se rencontrèrent, leurs
yeux s’enflammèrent, leurs genoux
tremblèrent, leurs mains
s’égarèrent. Monsieur le baron de
Thunder- ten-tronckh passa auprès
du paravent, et voyant cette cause
et cet effet, chassa Candide du
château à grands coups de pied
dans le derrière ; Cunégonde
s’évanouit ; elle fut souffletée par
madame la baronne dès qu’elle fut
revenue à elle-même ; et tout fut
consterné dans le plus beau et le
plus agréable des châteaux
possibles.
4

Chapitre second
Ce que devint Candide parmi les
Bulgares.
Candide chassé du paradis
terrestre, marcha longtemps sans
savoir où, pleurant, levant les yeux
au ciel, les tournant souvent vers le
plus beau des châteaux qui
renfermait la plus belle des
baronnettes ; il se coucha sans
souper au milieu des champs entre
deux sillons ; la neige tombait à
gros flocons. Candide tout transi se
traîna le lendemain vers la ville
voisine, qui s’appelle Valdberghoff-
trarbk-dikdorff, n’ayant point
d’argent, mourant de faim et de
lassitude. Il s’arrêta tristement à la
porte d’un cabaret. Deux hommes
habillés de bleu le remarquèrent :
Camarade, dit l’un, voilà un jeune
homme très bien fait, et qui a la
taille requise : ils s’avancèrent vers
Candide, et le prièrent à dîner très
civilement. “Messieurs, leur dit
Candide avec une modestie
charmante, vous me faites
beaucoup d’honneur, mais je n’ai
pas de quoi payer mon écot”.
Ah monsieur ! lui dit un des bleus,
les personnes de votre figure et de
votre mérite ne payent jamais rien :
n’avez-vous pas cinq pieds cinq
pouces de haut ? “Oui, messieurs,
c’est ma taille”, dit-il en faisant la
révérence. Ah monsieur ! mettez-
vous à table ; non seulement nous
vous défrayerons, mais nous ne
souffrirons jamais qu’un homme
comme vous manque d’argent ; les
hommes ne sont faits que pour se
secourir les uns les autres. Vous
avez raison, dit Candide ; c’est ce
que monsieur Pangloss m’a
toujours dit, et je vois bien que tout
est au mieux. On le prie d’accepter
quelques écus, il les prend et veut
faire son
5

billet, on n’en veut point, on se met


à table ; N’aimez-vous pas
tendrement... ? Oh oui ! répond-il,
j’aime tendrement mademoiselle
Cunégonde. Non, dit l’un de ces
messieurs, nous vous demandons si
vous n’aimez pas tendrement le roi
des Bulgares ? Point du tout, dit-il,
car je ne l’ai jamais vu. Comment ?
C’est le plus charmant des rois, et il
faut boire à sa santé. Oh ! Très
volontiers, messieurs ; et il boit.
C’en est assez, lui dit-on, vous voilà
l’appui, le soutien, le défenseur, le
héros des Bulgares ; votre fortune
est faite, et votre gloire est
assurée.
On lui met sur-le-champ les fers
aux pieds, et on le mène au
régiment. On le fait tourner à
droite, à gauche, hausser la
baguette, remettre la baguette,
coucher en joue, tirer, doubler le
pas, et on lui donne trente coups de
bâton ; le lendemain il fait
l’exercice un peu moins mal, et il
ne reçoit que vingt coups ; le
surlendemain on ne lui en donne
que dix, et il est regardé par ses
camarades comme un prodige.
Candide tout stupéfait ne démêlait
pas encore trop bien comment il
était un héros. Il s’avisa un beau
jour de printemps de s’aller
promener, marchant tout droit
devant lui, croyant que c’était un
privilège de l’espèce humaine,
comme de l’espèce animale, de se
servir de ses jambes à son plaisir. Il
n’eut pas fait deux lieues, que voilà
quatre autres héros de six pieds qui
l’atteignent, qui le lient, qui le
mènent dans un cachot. On lui
demanda juridiquement ce qu’il
aimait le mieux d’être fustigé
trente-six fois par tout le régiment,
ou de recevoir à la fois douze balles
de plomb dans la cervelle.
Il eut beau dire que les volontés
sont libres, et qu’il ne voulait ni l’un
ni l’autre, il fallut faire un choix ; il
se détermina, en vertu du don de
Dieu, qu’on nomme
6

liberté, à passer trente-six fois par


les baguettes ; il essuya deux
promenades. Le régiment était
composé de deux mille hommes ;
cela lui composa quatre mille coups
de baguette, qui, depuis la nuque
du cou jusqu’au cul lui découvrirent
les muscles et les nerfs. Comme on
allait procéder à la troisième
course, Candide n’en pouvant plus
demanda en grâce qu’on voulût
bien avoir la bonté de lui casser la
tête ; il obtint cette faveur ; on lui
bande les yeux, on le fait mettre à
genoux. Le roi des Bulgares passe
dans ce moment, s’informe du
crime du patient ; et comme ce roi
avait un grand génie, il comprit, par
tout ce qu’il apprit de Candide que
c’était un jeune métaphysicien, fort
ignorant des choses de ce monde,
et il lui accorda sa grâce avec une
clémence qui sera louée dans tous
les journaux et dans tous les
siècles.
Un brave chirurgien guérit Candide
en trois semaines avec les
émollients enseignés par
Dioscoride. Il avait déjà un peu de
peau, et pouvait marcher, quand le
roi des Bulgares livra bataille au roi
des Abares.
7

Chapitre troisième
Comment Candide se sauva d’entre
les Bulgares, et ce qu’il devint.
Rien n’était si beau, si leste, si
brillant, si bien ordonné que les
deux armées. Les trompettes, les
fifres, les hautbois, les tambours,
les canons, une harmonie telle qu’il
n’y en eut jamais en enfer. Les
canons renversèrent d’abord à peu
près six mille hommes de chaque
côté ; ensuite la mousqueterie ôta
du meilleur des mondes environ
neuf à dix mille coquins qui en
infectaient la surface. La baïonnette
fut aussi la raison suffisante de la
mort de quelques milliers
d’hommes.
Le tout pouvait bien se monter à
une trentaine de mille âmes.
Candide qui tremblait comme un
philosophe, se cacha du mieux qu’il
put pendant cette boucherie
héroïque.
Enfin, tandis que les deux rois
faisaient chanter des Te Deum,
chacun dans son camp, il prit le
parti d’aller raisonner ailleurs des
effets et des causes. Il passa par-
dessus des tas de morts et de
mourants, et gagna d’abord un
village voisin ; il était en cendres :
c’était un village abare que les
Bulgares avaient brûlé selon les lois
du droit public. Ici des vieillards
criblés de coups regardaient mourir
leurs femmes égorgées, qui
tenaient leurs enfants à leurs
mamelles sanglantes ; là des filles,
éventrées après avoir assouvi les
besoins naturels de quelques héros,
rendaient les derniers soupirs ;
d’autres à demi brûlées criaient
qu’on achevât de leur donner la
mort. Des cervelles étaient
répandues sur la terre à côté de
bras et de jambes coupés.
8

Candide s’enfuit au plus vite dans


un autre village : il appartenait à
des Bulgares ; et les héros abares
l’avaient traité de même. Candide
toujours marchant sur des
membres palpitants, ou à travers
des ruines, arriva enfin hors du
théâtre de la guerre, portant
quelques petites provisions dans
son bissac, et n’oubliant jamais
mademoiselle Cunégonde. Ses
provisions lui manquèrent quand il
fut en Hollande : mais ayant
entendu dire que tout le monde
était riche dans ce pays-là, et qu’on
y était chrétien, il ne douta pas
qu’on ne le traitât aussi bien qu’il
l’avait été dans le château de
monsieur le baron avant qu’il en
eût été chassé pour les beaux yeux
de mademoiselle Cunégonde.
Il demanda l’aumône à plusieurs
graves personnages, qui lui
répondirent tous que, s’il continuait
à faire ce métier, on l’enfermerait
dans une maison de correction pour
lui apprendre à vivre.
Il s’adressa ensuite à un homme
qui venait de parler tout seul une
heure de suite sur la charité dans
une grande assemblée. Cet orateur
le regardant de travers, lui dit :
“Que venez-vous faire ici ? Y êtes-
vous pour la bonne cause ?” “Il n’y
a point d’effet sans cause, répondit
modestement Candide, tout est
enchaîné nécessairement, et
arrangé pour le mieux. Il a fallu que
je fusse chassé d’auprès de
mademoiselle Cunégonde, que j’aie
passé par les baguettes, et il faut
que je demande mon pain, jusqu’à
ce que je puisse en gagner ; tout
cela ne pouvait être autrement”.
Mon ami, lui dit l’orateur, croyez-
vous que le pape soit l’Antéchrist ?”
“Je ne l’avais pas encore entendu
dire, répondit Candide ; mais qu’il
le soit, ou qu’il ne le soit pas, je
manque de pain.” “Tu ne mérites
pas d’en manger, dit l’autre ; va,
coquin ; va, misérable, ne
m’approche de ta vie.” La femme
de l’orateur ayant
9
mis la tête à la fenêtre, et avisant
un homme qui doutait que le pape
fût antéchrist, lui répandit sur le
chef un plein... “Ô ciel ! à quel
excès se porte le zèle de la religion
dans les dames !”
Un homme qui n’avait point été
baptisé, un bon anabaptiste,
nommé Jacques, vit la manière
cruelle et ignominieuse dont on
traitait ainsi un de ses frères, un
être à deux pieds sans plumes, qui
avait une âme ; il l’amena chez lui,
le nettoya, lui donna du pain et de
la bière, lui fit présent de deux
florins, et voulut même lui
apprendre à travailler dans ses
manufactures aux étoffes de Perse
qu’on fabrique en Hollande.
Candide, se prosternant presque
devant lui, s’écriait : “Maître
Pangloss me l’avait bien dit que
tout est au mieux dans ce monde ;
car je suis infiniment plus touché
de votre extrême générosité que de
la dureté de ce monsieur à
manteau noir, et de madame son
épouse.”
Le lendemain en se promenant, il
rencontra un gueux tout couvert de
pustules, les yeux morts, le bout du
nez rongé, la bouche de travers, les
dents noires, et parlant de la gorge,
tourmenté d’une toux violente, et
crachant une dent à chaque effort.
10

Chapitre quatrième
Comment Candide rencontra son
ancien maître de philosophie le
docteur Pangloss, et ce qui en
advint.
Candide plus ému encore de
compassion que d’horreur, donna à
cet épouvantable gueux les deux
florins qu’il avait reçus de son
honnête anabaptiste Jacques. Le
fantôme le regarda fixement, versa
des larmes, et sauta à son cou.
Candide effrayé recule. “Hélas ! dit
le misérable à l’autre misérable, ne
reconnaissez-vous plus votre cher
Pangloss ?” “Qu’entends-je ? Vous,
mon cher maître ! Vous, dans cet
état horrible ! Quel malheur vous
est-il donc arrivé ? pourquoi n’êtes-
vous plus dans le plus beau des
châteaux ? Qu’est devenue
mademoiselle Cunégonde, la perle
des filles, le chef-d’œuvre de la
nature ?” “Je n’en peux plus, dit
Pangloss.” Aussitôt Candide le
mena dans l’étable de
l’anabaptiste, où il lui fit manger un
peu de pain ; et quand Pangloss fut
refait : “Eh bien, lui dit-il,
Cunégonde ?”
“Elle est morte, reprit l’autre.”
Candide s’évanouit à ce mot : son
ami rappela ses sens avec un peu
de mauvais vinaigre qui se trouva
par hasard dans l’étable. Candide
rouvre les yeux. “Cunégonde est
morte ! Ah meilleur des mondes, où
êtes-vous ? Mais de quelle maladie
est-elle morte ? Ne serait-ce point
de m’avoir vu chasser du beau
château de monsieur son père à
grands coups de pied ?” “Non, dit
Pangloss, elle a été éventrée par
des soldats bulgares, après avoir
été violée autant qu’on peut l’être ;
ils ont cassé la tête
11

à monsieur le baron, qui voulait la


défendre ; madame la baronne a
été coupée en morceaux ; mon
pauvre pupille traité précisément
comme sa sœur ; et quant au
château, il n’est pas resté pierre
sur pierre, pas une grange, pas un
mouton, pas un canard, pas un
arbre ; mais nous avons été bien
vengés, car les Abares en ont fait
autant dans une baronnie voisine
qui appartenait à un seigneur
bulgare.”
À ce discours Candide s’évanouit
encore : mais revenu à soi, et ayant
dit tout ce qu’il devait dire, il
s’enquit de la cause et de l’effet, et
de la raison suffisante qui avaient
mis Pangloss dans un si piteux état.
“Hélas ! dit l’autre, c’est l’amour ;
l’amour, le consolateur du genre
humain, le conservateur de
l’univers, l’âme de tous les êtres
sensibles, le tendre amour.”
“Hélas ! dit Candide, je l’ai connu
cet amour, ce souverain des cœurs,
cette âme de notre âme ; il ne m’a
jamais valu qu’un baiser et vingt
coups de pied au cul. Comment
cette belle cause a-t-elle pu
produire en vous un effet si
abominable ?”
Pangloss répondit en ces termes :
“Ô mon cher Candide ! vous avez
connu Paquette, cette jolie suivante
de notre auguste baronne ; j’ai
goûté dans ses bras les délices du
paradis, qui ont produit ces
tourments d’enfer dont vous me
voyez dévoré ; elle en était
infectée, elle en est peut-être
morte. Paquette tenait ce présent
d’un cordelier très savant qui avait
remonté à la source ; car il l’avait
eue d’une vieille comtesse, qui
l’avait reçue d’un capitaine de
cavalerie, qui la devait à une
marquise, qui la tenait d’un page,
qui l’avait reçue d’un jésuite qui,
étant novice, l’avait eue en droite
ligne d’un des compagnons de
Christophe Colomb.
12

Pour moi, je ne la donnerai à


personne, car je me meurs.”
“Ô Pangloss ! S’écria Candide, voilà
une étrange généalogie !n’est-ce
pas le diable qui en fut la souche ?”
“Point du tout, répliqua ce grand
homme ; c’était une chose
indispensable dans le meilleur des
mondes, un ingrédient nécessaire ;
car si Colomb n’avait pas attrapé,
dans une île de l’Amérique, cette
maladie qui empoisonne la source
de la génération, qui souvent
même empêche la génération, et
qui est évidemment l’opposé du
grand but de la nature, nous
n’aurions ni le chocolat ni la
cochenille ; il faut encore observer
que jusqu’aujourd’hui, dans notre
continent, cette maladie nous est
particulière, comme la controverse.
Les Turcs, les Indiens, les Persans,
les Chinois, les Siamois, les
Japonais, ne la connaissent pas
encore ; mais il y a une raison
suffisante pour qu’ils la connaissent
à leur tour dans quelques siècles.
En attendant, elle a fait un
merveilleux progrès parmi nous, et
surtout dans ces grandes armées
composées d’honnêtes
stipendiaires, bien élevés, qui
décident du destin des États ; on
peut assurer que quand trente mille
hommes combattent en bataille
rangée contre des troupes égales
en nombre, il y a environ vingt
mille vérolés de chaque côté.”
“Voilà qui est admirable, dit
Candide, mais il faut vous faire
guérir.” “Eh comment le puis-je ?
dit Pangloss, je n’ai pas le sou, mon
ami, et dans toute l’étendue de ce
globe on ne peut ni se faire saigner,
ni prendre un lavement sans payer,
ou sans qu’il y ait quelqu’un qui
paye pour nous.”
Ce dernier discours détermina
Candide ; il alla se jeter aux pieds
de son charitable anabaptiste
Jacques, et lui
13

fit une peinture si touchante de


l’état où son ami était réduit, que le
bonhomme n’hésita pas à recueillir
le docteur Pangloss ; il le fit guérir à
ses dépens. Pangloss dans la cure
ne perdit qu’un œil et une oreille. Il
écrivait bien, et savait parfaitement
l’arithmétique.
L’anabaptiste Jacques en fit son
teneur de livres. Au bout de deux
mois, étant obligé d’aller à
Lisbonne pour les affaires de son
commerce, il mena dans son
vaisseau ses deux philosophes.
Pangloss lui expliqua comment tout
était on ne peut mieux. Jacques
n’était pas de cet avis. “Il faut bien,
disait-il, que les hommes aient un
peu corrompu la nature, car ils ne
sont point nés loups, et ils sont
devenus loups : Dieu ne leur a
donné ni canon de vingt-quatre, ni
baïonnettes ; et ils se sont fait des
baïonnettes et des canons pour se
détruire. Je pourrais mettre en ligne
de compte les banqueroutes, et la
justice qui s’empare des biens des
banqueroutiers pour en frustrer les
créanciers.” “Tout cela était
indispensable, répliquait le docteur
borgne, et les malheurs particuliers
font le bien général, de sorte que
plus il y a de malheurs particuliers,
et plus tout est bien.” Tandis qu’il
raisonnait, l’air s’obscurcit, les
vents soufflèrent des quatre coins
du monde, et le vaisseau fut assailli
de la plus horrible tempête, à la
vue du port de Lisbonne.

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