Introduction
Thierry Coville
Dans Iran 2007 , pages 5 à 10
Éditions La Découverte
ISSN 0526-8370
ISBN 9782707146830
Date de mise en ligne : 05/06/2019
Article disponible en ligne à l’adresse
[Link]
Découvrir le sommaire de ce numéro, suivre la revue par email, s’abonner...
Scannez ce QR Code pour accéder à la page de ce numéro sur [Link].
Distribution électronique [Link] pour La Découverte.
Vous avez l’autorisation de reproduire cet article dans les limites des conditions d’utilisation de [Link] ou, le cas échéant, des conditions générales de la licence souscrite par votre
établissement. Détails et conditions sur [Link]/copyright.
Sauf dispositions légales contraires, les usages numériques à des fins pédagogiques des présentes ressources sont soumises à l’autorisation de l’Éditeur ou, le cas échéant, de
l’organisme de gestion collective habilité à cet effet. Il en est ainsi notamment en France avec le CFC qui est l’organisme agréé en la matière.
La Découverte | Téléchargé le 10/04/2026 sur [Link] par el mahfoud billah aya (IP: [Link])
Introduction
L’ Iran fait certainement partie de ces pays dont l’importance straté-
gique n’a d’égale que leur méconnaissance par le reste de la pla-
nète, et notamment par les pays occidentaux. S’il apparaît comme occupant
une position clé au Moyen-Orient, cela tient d’abord à sa situation géogra-
phique : il est entouré par les pays du golfe Persique au sud, par l’Afgha-
nistan et le Pakistan à l’est, la Turquie et l’Irak à l’ouest, et les républiques
d’Asie centrale et du Sud-Caucase au nord. Or il aspire au rôle de puissance
régionale majeure dans cet espace du fait de sa superficie (près de trois fois
celle de la France), de son poids démographique (près de 70 millions d’habi-
tants) et économique (lié notamment à ses ressources énergétiques) et, sur-
tout, de son influence culturelle et de ses liens historiques très anciens avec
ses voisins. On notera que l’Iran a souvent fait figure de précurseur dans le
monde musulman, comme l’illustrent la révolution constitutionnelle de
1906 et la nationalisation de l’industrie pétrolière par Mossadegh en 1951,
ou mené des expériences inédites – et jamais répétées – comme la révolu-
tion islamique de 1979. Par ailleurs, l’Iran est l’un des principaux produc-
teurs pétroliers mondiaux ; il dispose des deuxièmes réserves mondiales de
gaz, ainsi que de ressources en minerais conséquentes (cuivre, plomb,
zinc, etc.), et l’importance de sa population en fait un marché à fort poten-
tiel. Enfin, ce pays constitue la voie de passage la plus sûre et la plus écono-
mique pour exporter le gaz et le pétrole en provenance de la mer Caspienne.
L’importance stratégique de l’Iran est évidemment aussi liée à son his-
toire récente. À la suite de la révolution de février 1979, l’Iran est devenu
5
Iran, la révolution invisible
La Découverte | Téléchargé le 10/04/2026 sur [Link] par el mahfoud billah aya (IP: [Link])
une république islamique. Cet événement a suscité une énorme inquié-
tude dans le monde, notamment dans les pays occidentaux, du fait de la
volonté proclamée de la République islamique d’exporter la révolution dans
la région, au risque de déstabiliser une zone essentielle pour les besoins en
pétrole de l’économie mondiale. C’est d’ailleurs ce contexte qui a incité
Saddam Hussein à se lancer dans la première de ses funestes menées, la
guerre Iran-Irak, qui allait durer huit ans (1980-1988). Cette volonté ira-
nienne de mêler exportation de la révolution et lutte anti-impérialiste allait
conduire à un affrontement avec les pays occidentaux et, surtout, les
États-Unis, avec l’affaire des otages de l’ambassade américaine à Téhéran, les
attentats contre les forces américaines et françaises au Liban, la prise
d’otages dans ce même pays, etc. Ces événements vont conduire à associer
systématiquement l’Iran au terrorisme islamique. Une telle histoire, encore
récente, explique aussi pourquoi les États-Unis continuent de voir l’Iran
comme un régime structurellement dangereux et semblent vouloir, après la
crise du « 11 septembre », solder leurs vieux comptes avec ce pays. Outre
cette dimension stratégique, la révolution islamique a été perçue dans le
monde entier comme un événement marquant le retour du religieux et de
l’obscurantisme dans le monde musulman, dont les répercussions allaient
se faire sentir de l’Afghanistan à l’Algérie. La tournure prise par la politique
étrangère américaine après les attentats du 11 septembre a encore renforcé
(si besoin était) le rôle clé de l’Iran. Les guerres en Afghanistan et en Irak
ont en effet conduit à des tentatives de reconstruction politique de ces deux
pays sous égide américaine. Or les liens historiques et culturels entre l’Iran
et ses deux voisins inquiètent profondément les autorités américaines, qui
craignent que la nouvelle donne ne permette à l’Iran d’étendre son
influence. En outre, les tensions irano-américaines ont été amplifiées par le
fait que l’Iran a été désigné par le président américain George W. Bush, lors
de son discours sur l’état de l’Union en janvier 2002, comme faisant partie
de l’« axe du mal ». Les accusations américaines portent sur le soutien au ter-
rorisme international (c’est-à-dire au Hezbollah libanais et aux groupes
extrémistes palestiniens), la volonté présumée de l’Iran d’acquérir des armes
de destruction massive (à savoir l’arme nucléaire) et le caractère dictatorial
de son régime. À ces accusations se sont ajoutées celles d’avoir accueilli des
membres d’Al-Qaeda qui fuyaient l’Afghanistan ou de vouloir déstabiliser
l’Afghanistan et surtout l’Irak. On pouvait croire que les difficultés rencon-
trées en Irak conduiraient les États-Unis à adopter une rhétorique moins
guerrière à l’égard de l’Iran. Pourtant, début 2005, une enquête d’un
6
Introduction
La Découverte | Téléchargé le 10/04/2026 sur [Link] par el mahfoud billah aya (IP: [Link])
journaliste américain 1 révélait que des forces spéciales avaient effectué des
missions de reconnaissance dans l’est de l’Iran avec mission de repérer les
sites servant à la construction d’armes nucléaires afin de préparer d’éven-
tuelles attaques militaires.
Un observateur naïf pourrait espérer que, face à de tels enjeux, la
connaissance de ce pays soit à la hauteur. Or c’est loin d’être le cas. Pendant
longtemps, les reportages ou les articles de presse sur l’Iran ne montraient
ou ne décrivaient que des foules fanatiques et des femmes en tchador noir,
un pays forcément totalitaire et obscurantiste. Cet état de fait résultait aussi
de l’attitude des autorités iraniennes qui communiquaient peu ou mal sur
l’Iran réel, soit parce qu’elles trouvaient un certain intérêt à véhiculer une
image aussi caricaturale, soit, tout simplement, parce qu’elles ne savaient
pas communiquer.
Puis, cette image simpliste est peu à peu devenue un peu plus
complexe. La diffusion de films réalisés par une nouvelle vague de cinéastes
iraniens (Abbas Kiarostami, les Makhtmalbaf, père et fille, Djafar Panahi,
Madjid Madjidi et bien d’autres) décrivant la réalité de la société iranienne
a permis de découvrir une réalité bien différente des clichés habituels.
L’œuvre de A. Kiarostami, en particulier, donne l’image d’une société aux
prises avec des questions très modernes comme la recherche par l’individu
de son identité dans une société qui a perdu ses repères notamment reli-
gieux Tameh Gilass (Le Goût de la cerise) ou la condition de la femme dans la
société (Ten). De même, Sag Koshi (« Tuerie de chiens ») de Bahram Baizai,
sorti en 2000, constitue sans doute la condamnation la plus radicale d’une
société qui se veut religieuse et qui n’est en fait fondée que sur les rapports
de forces et d’argent.
L’arrivée au pouvoir de Mohammad Khatami, considéré comme réfor-
mateur, a également marqué un tournant dans l’image que l’on se faisait
de l’Iran. On a alors commencé à diffuser quelques reportages montrant un
autre visage du pays, avec sa jeunesse aspirant à plus de liberté et, loin des
clichés de soumission, ses femmes se battant au quotidien contre les discri-
minations. Ces reportages et ces documentaires auraient certainement pu
être réalisés auparavant mais le « public » n’était sans doute pas prêt…
Toutefois, ces témoignages sur un « autre Iran » restaient encore bien
insuffisants pour donner à un large public une image complète de la réalité
iranienne. Car la situation s’est retournée après les attentats du 11 sep-
tembre. Cet événement et l’inclusion de l’Iran dans l’« axe du mal » ont en
1 S. M. H ERSH , « The coming wars », The New Yorker, 24 janv. 2005 ([Link]
[Link]/fact/content/ ?050124fa_fact).
7
Iran, la révolution invisible
La Découverte | Téléchargé le 10/04/2026 sur [Link] par el mahfoud billah aya (IP: [Link])
effet conduit à une déferlante d’explications simplistes, qui partaient trop
souvent du postulat que les sociétés aux prises avec l’islam (vu essentielle-
ment à travers les préceptes religieux) étaient forcément marquées par
l’arriération. Par ailleurs, dans les temps qui ont suivi le « 11 septembre »,
les médias américains avaient une tendance très marquée à présenter l’Iran
comme jadis l’URSS, c’est-à-dire comme un pays ennemi et acharné dans
ses tentatives de nuisance. Mais, surtout, toute une série d’experts de l’Iran
autoproclamés a vu le jour aux États-Unis, souvent très liés à l’administra-
tion militaire américaine et employés par des « think tanks » plutôt néo-
conservateurs. Ces « spécialistes », qui ne parlaient généralement pas le
persan et pour certains ne s’étaient jamais rendus dans le pays, ont
commencé à analyser l’Iran sur la base de présupposés idéologiques qui fai-
saient de ce pays l’ennemi « numéro un » des États-Unis. Négligeant toute
information qui n’allait pas dans le sens de leurs conclusions établies
d’avance, leur objectif était de montrer que l’Iran représentait un danger
absolu pour le « monde libre » et que, de ce fait, le « regime change » (change-
ment de régime) était la seule stratégie envisageable. En toute méconnais-
sance du pays, ces « experts » ont fréquemment appelé de leurs vœux une
action militaire contre la République islamique.
Pourtant, l’histoire récente fournit des exemples éloquents des risques
liés à l’absence d’analyse objective de la réalité iranienne. Le gouverne-
ment américain était très présent en Iran avant la révolution. Il avait, d’ail-
leurs activement participé au programme nucléaire iranien (certains
pensent qu’il en était l’initiateur). Or, en dépit de cette forte présence, Was-
hington n’a rien vu venir de l’un des plus importants événements poli-
tiques du XXe siècle, la révolution islamique de février 1979. Essayer de
comprendre la complexité iranienne est donc un exercice difficile mais
indispensable si l’on ne veut pas répéter les mêmes erreurs ou courir en per-
manence derrière une réalité qui échappe…
Le problème de fond est que l’Iran est, contrairement aux apparences,
un pays en pleine évolution que la révolution n’a pas figé. Cette mutation
fait se heurter « modernité » et tradition, vision théocratique et séparation
de l’Église et de l’État, revendications démocratiques et poussées dictato-
riales, relative liberté de parole et atteintes brutales aux droits de l’homme,
revendications libertaires et ordre moral, volonté de normalisation dans les
relations internationales et difficulté à tourner la page de l’héritage révolu-
tionnaire, etc. Cela signifie qu’il est toujours facile de donner une image
extrêmement négative de ce pays. Il suffit de mettre en avant un problème
réel, puis de généraliser, en tablant sur la très faible connaissance que l’on
a de l’Iran. Il y a sans doute une forme de mépris à vouloir réduire une
8
Introduction
La Découverte | Téléchargé le 10/04/2026 sur [Link] par el mahfoud billah aya (IP: [Link])
civilisation et une culture aussi vieilles et aussi complexes à des visions sim-
plistes. On peut citer, au sujet de l’Iran, ce qui a été dit avec justesse du film
d’Oliver Stone Alexandre : « C’est l’éternelle question des rapports avec
l’Orient qui est posée affirme [Oliver Stone], mais un Orient réduit à l’image
fantasmatique que l’Occident triomphant a construite depuis des siècles, à
savoir des déserts et des peuplades que, par la puissance de ses armes et par la
force de conviction de son modèle politique, le paladin du monde occi-
dental réussira à hisser jusqu’à un stade de la civilisation d’où seront
bannies la différence et la diversité 2. »
En fait, ce livre adopte la démarche inverse : il voudrait contribuer
modestement à une meilleure compréhension de l’Iran d’aujourd’hui, de
ses mutations, de ses contradictions. Comment analyser le système poli-
tique mis en place depuis la révolution ? En quoi est-il réellement isla-
mique ? Comment conçoit-il ses rapports avec le monde extérieur ?
Pourquoi et de quelle manière la société s’est-elle « modernisée » ? Pour-
quoi cette même société est-elle restée debout en dépit de toutes ces ten-
sions ? Comment expliquer la coexistence d’une situation de crise
économique depuis la révolution et la présence de formidables ressources
naturelles et humaines ? Quelles sont les voies d’évolution possibles sur le
plan politique ? Évidemment, les réponses à ces questions sont loin d’être
exhaustives et définitives. Mais il s’agit, dans ce livre, de montrer qu’avant
de juger, il faut d’abord essayer de comprendre. Ensuite, libre à chacun de se
faire son opinion.
Et peut-être que comprendre, c’est avant tout saisir que l’Iran ne peut
pas être appréhendé par la seule dimension de la religion, aussi importante
soit-elle. D’autres valeurs telles que le nationalisme ou l’ancienne culture
iranienne contribuent à la cohérence de la société. Tous ces héritages sont
si subtilement mêlés qu’il est difficile de les distinguer et l’on a souvent
l’impression que les valeurs les plus apparentes sont là pour cacher l’essen-
tiel. C’est sans doute ce qui est arrivé avec la révolution islamique, qui est
apparue avant tout comme un événement à caractère religieux. Cepen-
dant, plus on s’intéresse à ce pays, plus il semble que ce « voile islamique » a
permis de mettre en mouvement des dynamiques qui, elles, n’avaient rien
d’islamique. C’est en cela que l’on peut parler d’une « révolution invi-
sible », elle-même mise en route par la révolution de 1979. Il y a quelques
années, lors d’un discours à l’université de Téhéran, un haut fonctionnaire
a commis le lapsus suivant : « La révolution est passée, mettons-nous au
2 P. BRIANT, « Alexandre, héros civilisateur », Le Monde, 7 janv. 2005.
9
Iran, la révolution invisible
La Découverte | Téléchargé le 10/04/2026 sur [Link] par el mahfoud billah aya (IP: [Link])
travail », se reprenant aussitôt en ces termes : « La révolution victorieuse est
passée… » La révolution a finalement lancé la société iranienne sur la voie
de transformations considérables : réduction spectaculaire du taux de
fécondité, élévation du niveau moyen d’éducation, notamment parmi la
population féminine, essor du libéralisme économique, de l’individua-
lisme, etc. Ces changements profonds ne sont pas toujours apparents de
l’extérieur, car l’Iran reste un pays de l’« affrontement indirect », mais leur
somme donnera un jour naissance à un tout autre pays. Enfin, ces évolu-
tions ne signifient surtout pas non plus que l’Iran va progressivement res-
sembler trait pour trait aux démocraties occidentales ; son patrimoine
historique et culturel en fait assurément un pays durablement singulier et
indépendant.