Table des matières
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Présentation
1. SITUATION DE LA RHÉTORIQUE
1. Images de la rhétorique : ce que disaient les Anciens
1.1. Définition
1.2. Tradition des origines
1.3. Rhétorique et morale
1.4. Corrupta eloquentia
1.5. La rhétorique est-elle une technique ?
2. Rapports à l'environnement institutionnel et culturel
2.1. L'écrit et l'oral
2.2. La cité : tribunaux et assemblées
2.3. L'école
2.4. Rhétorique et philosophie
2.5. Rhétorique et christianisme
2.6. Les sciences du langage
2. LA TECHNÈ RHÈTORIKÈ
1. Mise en place
1.1. Avant Aristote
1.2. Aristote
1.3. La période hellénistique
2. La théorie classique
2.1. La renaissance romaine
2.2. Les deux premiers siècles de l'Empire
3. La production scolaire tardive
3.1. Manuels
3.2. Textes sur la technè
4. Déplacement d'accent : vers la critique littéraire
4.1. Le développement de l'élocution
4.2. La stylistique
3. DE L'ART DE PERSUADER À LA LITTÉRATURE
1. Les productions scolaires
1.1. Les exercices préliminaires
1.2. La déclamation
2. Le discours-spectacle
2.1. Le spectacle du discours
2.2. Le genre épidictique
2.3. La Seconde Sophistique
3. Rhétorique et littérature
4. DOCUMENTS
Textes
Répertoire des auteurs
Bibliographie
1. Recueils et collections
2. Études
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75905 Paris Cedex 15
978-2-011-81771-6
HACHETTE UNIVERSITÉ
LANGUES ET CIVILISATIONS ANCIENNES
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reproduction intégrale ou partielle, faite sans le consentement de l'auteur ou
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PRÉSENTATION
La rhétorique est un élément essentiel de la culture antique, grecque et
latine. Se définissant elle-même comme un art de persuader, elle naît en
Grèce pour répondre aux besoins d'une société où la parole joue le plus
grand rôle. Adoptée à Rome et cultivée jusqu'à la fin de l'Antiquité, elle
survit aux conditions qui ont présidé à sa naissance et prend même une
importance considérable en devenant un élément régulier du système
éducatif. Tous les jeunes gens qu'on se soucie d'instruire passent peu ou
prou de leur temps à l'école du rhéteur : les « élites » du monde gréco-
romain, écrivains, mais aussi hommes d'Etat, capitaines et administrateurs,
et jusqu'aux apologistes chrétiens, ont reçu une formation rhétorique. Qui
s'intéresse à l'histoire, aux lettres, à la culture de l'Antiquité, rencontre
forcément la rhétorique et peut difficilement entrer dans le discours et la
pensée des Anciens s'il n'a pas quelque idée de cette discipline.
Il est vrai que c'est une discipline que l'on n'enseigne plus, ou que du
moins l'on n'enseignait plus guère jusqu'à une date récente. La rhétorique a
certes fait partie de l'héritage que l'Antiquité a transmis au monde
occidental et, moyennant certaines transformations, avec des fortunes
diverses, elle est restée une référence familière et a été enseignée jusqu'au
XIXe siècle. Mais avec le changement de sensibilité qu'exprimait un
mouvement comme le Romantisme, elle a connu une éclipse presque
totale : devenue synonyme d'amphigouri, de prétention creuse, d'artifice
surtout, elle ne survivait plus que dans l'herbier quelque peu desséché des
« figures de rhétorique ». Une culture de la sincérité, de l'effusion, de
l'expression du moi, ne se reconnaissait plus dans les « règles » du beau
discours : « Prends la rhétorique et tords-lui son cou ! »
Cette désaffection a cessé, vient de cesser, peut-on dire, dans cette
seconde moitié du XXe siècle, où l'on peut parler d'une renaissance de la
rhétorique. Le point de départ, s'il faut en chercher un, serait sans doute le
Traité de l'argumentation de Ch. Perelman et L. Olbrechts-Tyteca (1958),
du reste assez longtemps méconnu ; on citerait aussi le fameux aide-
mémoire de R. Barthes sur l'Ancienne rhétorique dans Communications en
1970, les travaux de G. Genette et ceux du Groupe mu, l'expansion
hyperbolique du couple métaphore et métonymie chez Jakobson et bien
d'autres, etc. Ce renouveau d'intérêt pour la rhétorique allait de pair, pour le
dire vite, avec le structuralisme, ou, si le terme semble maintenant ou trop
précis ou trop général, avec le désir d'étudier plus rigoureusement, sinon
scientifiquement, les conditions de production des textes littéraires.
Il y a bien aujourd'hui une Nouvelle rhétorique, dont les travaux
foisonnants sont dignes de la plus grande attention. Cette rhétorique est
toutefois assez différente de l'Ancienne. Pour une part, se réclamant de
Platon et d'Aristote (et considérant assez souvent qu'il n'y a rien entre
Aristote et Derrida), elle aurait tendance à penser que la rhétorique est
chose bien trop importante pour être laissée aux rhéteurs et elle entreprend
de redessiner une rhétorique philosophique vouée à l'étude de la logique
d'un probable destiné à un auditoire « universel ». Pour une autre part, elle
tend à se diluer dans l'ensemble des recherches littéraires, voire esthétiques
(et l'on parle avec beaucoup de facilité de la rhétorique de ceci ou de la
rhétorique de cela, rhétorique du sujet ou rhétorique de l'action, voir ce qui
arrive aussi à « dialectique »). Ces deux tendances, et leur divorce même,
sont présents dans la rhétorique ancienne, mais avec des accents différents.
Un retour sur les origines, toujours indispensable à qui s'intéresse à
l'Antiquité, pourrait donc aussi ne pas être inutile aux modernes spécialistes
de la rhétorique, qui y verraient une autre façon de poser des questions qui
leur sont familières.
Or ce retour est aujourd'hui grandement facilité, car, parallèlement au
développement de la Nouvelle rhétorique et en partie stimulés par ce
développement, les spécialistes de l'Antiquité classique ont « redécouvert »
l'immense domaine dont ils avaient la clef mais qu'ils ne fréquentaient plus
guère, depuis les temps reculés où les grands philologues de la fin du XIXe
et du début du XXe siècles en avaient dressé une première carte. Plus guère
ne veut pas dire plus du tout, certes. On travaillait toujours sur la rhétorique,
surtout dans les pays germaniques, et les grands noms d'Aristote et de
Cicéron faisaient obstacle à un discrédit complet de l'ancienne discipline.
Mais enfin on préférait se consacrer à des sujets plus nobles, à de plus
beaux textes, et l'on trouvait que la rhétorique était une chose bien aride. La
pierre blanche du renouveau, point de départ et point de référence, pourrait
être ici l'oeuvre monumentale de G. Kennedy. The art of persuasion in
Greece, publié en 1963, après plusieurs articles importants dans les années
cinquante, a été suivi d'une série de volumes dont la richesse et la qualité
ont suscité l'admiration des « antiquisants ». L'émulation aussi. Un peu
partout dans le monde, on s'est replongé dans les anciens textes de
rhétorique et un grand nombre d'éminents chercheurs ont multiplié les
éditions, les traductions et les études. C'est au point qu'on aurait maintenant
un peu de mal à suivre le mouvement et à se tenir au courant des nouvelles
questions, nouvelles trouvailles et nouvelles disputes - car il y a aussi des
disputes.
Le présent ouvrage ne prétend pas apporter « du nouveau », mais se
propose de décrire la rhétorique ancienne dans ses grandes lignes et de
servir de guide à qui voudrait en prendre un premier aperçu. Le domaine
envisagé comprend l'ensemble des témoignages en langues grecque et
latine, car il y a bien une unité de la rhétorique ancienne, même si son
origine est grecque et si son adaptation romaine a des accents particuliers.
Une première partie fait le point sur les principales notions mises en jeu par
la rhétorique. Une deuxième partie retrace sommairement l'évolution de la
technè rhètorikè depuis les origines jusqu'au seuil du Moyen Âge. Une
troisième partie recense les éléments de la rhétorique qui ont joué un rôle
dans la transformation de l'art de persuader en art du discours gratuit qui ne
se distingue plus guère de la littérature. On a joint à cet exposé une
anthologie de textes traduits qui permettront au lecteur de se faire par lui-
même une idée de « ce que disaient les Anciens ». Une annexe
bibliographique, enfin, avec un répertoire des principaux auteurs grecs et
latins, pourrait aider le lecteur soucieux d'en savoir plus à s'orienter dans le
maquis des éditions de textes anciens et des travaux modernes.
Nous avons refondu dans cette synthèse des éléments empruntés à
plusieurs de nos précédentes publications :
- « L'énonciation dans la rhétorique antique : les "figures de pensée" » :
Histoire Epistémologie Langage 8, 2, 1986, 25-38.
- « Aux origines de la linguistique : l'exemple des Dissoi Logoi », in AA.
VV., Etudes de linguistique générale et de linguistique latine offertes en
hommages à Guy Serbat, Paris, 1987, 33-43.
- « Naissance de la grammaire » : Dossiers d'études pour l'enseignement
des langues anciennes n°14, 1988, 34-44.
- « L'idéal romain dans la rhétorique de Quintilien » : Ktèma 14, 1989,
273-279.
- « La rhétorique », in S. Auroux (éd. ), Histoire des idées linguistiques,
tome 1, Liège, 1990, 162-185.
- « L'argumentation dans la rhétorique antique » : Lalies 8, 1990, 81-97.
- « Agir par la parole : la rhétorique », in P. Schmitter (éd. ), Geschichte
der Sprachtheorie, 2, Tübingen, 1991, 395-426.
- Pirates et empoisonneurs : l'invention romanesque dans la déclamation
latine, un fascicule publié par l'Université de Liège, 1992.
- « Quintilien » et « Rhéteurs et déclamateurs à Rome » : Dictionnaire
universel des littératures, Paris, 1994, 3066-3067 et 3178-3179.
- « L'orateur et l'acteur », in M. Menu (éd. ), Théâtre et cité, Toulouse,
1994, 53-72.
- « Le texte caché : problèmes figurés dans la déclamation latine » : Revue
des Etudes Latines 71, 1994, 73-86.
- Le secret de Démosthène (introduction, traduction, annotation de
Quintilien, Institution oratoire, 11. 3), Paris, 1994.
Note générale :
Les noms suivis d'un astérisque renvoient au « Répertoire des auteurs »,
p. 239.
1
SITUATION DE LA RHÉTORIQUE
La rhétorique est une invention grecque. Elle n'est pas tombée du ciel,
mais elle est née et elle s'est développée dans un cadre bien précis, celui des
institutions politiques et, particulièrement, judiciaires, de certaines cités
grecques. Ces institutions se caractérisent par le rôle qu'elles assignent à la
parole, dans la mesure où elles traduisent en débats contradictoires les
conflits pouvant opposer les membres d'une même société. Le droit de tous
les citoyens à la parole publique et l'efficacité de cette parole ont amené à
prendre le langage comme objet d'étude et non plus seulement à s'en servir
comme instrument spontané des échanges.
Cette thématisation du langage semble avoir rencontré, dès le début,
autant d'hostilité que de succès. Cela se conçoit : les rhéteurs proposent à
leur disciples de leur « apprendre à parler », c'est-à-dire qu'ils prétendent
remplacer une donnée naturelle par un objet culturel, artificiel. On peut voir
dans les Nuées d'Aristophane (423 av. ), par exemple, la dérision qui
accompagne cette entreprise, condamnée au nom d'un sens commun qui
joue sur la bizarrerie qu'il y a à s'occuper des mots plutôt que des choses :
apprendre quelque chose sur le langage c'est ne rien apprendre du tout.
Position qui a du reste toujours de solides défenseurs (on pourrait parler
d'un « paradigme de Monsieur Jourdain ») : le bon sens est rétif à la
transformation en objet de science de ce qui n'est qu'un moyen relatif à des
fins plus hautes, moyen qu'au surplus tout le monde connaît et dont tout le
monde sait se servir.
La réponse de la rhétorique est évidemment qu'on parle en fait plus ou
moins bien, et que l'efficacité de la parole publique peut être améliorée dès
lors qu'on ne se contente pas de parler (dans le sens où « ça parle »), mais
que l'on a une pleine et exacte conscience et une maîtrise absolue de ce que
l'on est en train de faire. La rhétorique c'est d'abord cela, la prise de
conscience, la présence aiguë au dire, qui, avec le choix et le contrôle de
chaque mot, est bien autre chose que parler.
Mettant ainsi l'accent sur la possibilité de diversifier à l'infini le dire,
quand celui qui se contente de « s'exprimer » n'a qu'une seule parole, celle
qui lui vient spontanément, la rhétorique est l'objet d'une quantité de
discours approuvant ou condamnant son projet. Mais ce projet lui-même n'a
rien d'un absolu se réalisant en dehors de toute contingence. Il est au
contraire étroitement dépendant d'autres institutions culturelles, qui
contribuent à le modeler, l'infléchir, voire le transformer. C'est à ces deux
points, le discours sur la rhétorique et le rapport de la rhétorique à son
environnement, que nous consacrerons cette première partie.
1 . Images de la rhétorique : ce que disaient les Anciens
Connue de tous et pratiquée par beaucoup, la rhétorique est aussi l'objet
de débats toujours renouvelés, d'attaques et de défenses, de réflexions sur
ses méthodes et ses fins, sur ses origines et son évolution, sur son utilité et
même sur sa légitimité. Tout au long de l'Antiquité, l'exercice de la
rhétorique, son enseignement et sa mise à l'oeuvre dans les discours, sont
ainsi accompagnés d'une sorte de commentaire perpétuel. Si nous
possédons encore quantité d'exposés techniques, de manuels, de traités, de
recueils d'exercices scolaires, dont il sera question plus loin, nous avons
aussi une masse considérable de textes qui nous permettent de reconstituer
l'image, ou plutôt les images que les Anciens avaient de la rhétorique.
1.1. Définition
Il y a de nombreuses définitions anciennes de la rhétorique. C'est presque
une obligation, pour chaque rhéteur, de commencer par une définition de
son art, et chacun en donne sa propre version, soit pour le plaisir de faire
mieux que ses prédécesseurs, soit, plus souvent, sous la pression de la
polémique qui oblige continuellement la rhétorique à justifier son existence.
L'examen des diverses définitions est corrélativement une part importante
du débat pour ou contre la rhétorique qui court à travers toute l'Antiquité, et,
de ce fait, les définitions de nombreux auteurs ont été soigneusement
recueillies, alors qu'on a laissé perdre le reste de leur travail (texte n° 1).
Persuasion. La plupart de ces définitions de la rhétorique tournent autour
de la notion de persuasion, depuis celle qu'on attribue, peut-être
abusivement, aux pères fondateurs, Corax* et Tisias* (« ouvrière de
persuasion »), en tout cas depuis celle de Gorgias* dans le dialogue de
Platon*(454b) qui porte son nom. On dit en général quelque chose comme
« la rhétorique est l'art de persuader par la parole », la précision « par la
parole » étant destinée à la distinguer d'avance d'autres formes de
persuasion, par les cadeaux, l'argent ou tout autre moyen de séduction.
La persuasion (peithô) est un élément important de la pensée grecque dès
ses débuts ; c'est même une déesse - à vrai dire, au départ, plutôt une figure
de la séduction amoureuse ! Comme moyen d'action sur autrui, elle entre
dans une opposition fondamentale avec la force (bia), souvent évoquée par
les rhéteurs, mais aussi, par exemple, par les tragiques, une opposition qui
en recoupe d'autres : hommes/animaux, hommes civilisés/ hommes
« préhistoriques », Grecs/Barbares... Persuader, cela veut donc dire
d'emblée, de la part de celui qui parle, une attention particulière à
l'auditoire, une façon d'utiliser le discours pour obtenir quelque chose que
l'auditoire est en principe libre de refuser. La persuasion par la parole
s'oppose ainsi à la contrainte physique mais tout aussi bien à l'autorité
indiscutable et subie, et elle ne peut trouver à s'exercer que dans certaines
conditions : égalité de celui qui parle et de celui ou ceux qui écoutent,
liberté de prendre la parole et liberté de donner ou de refuser son
assentiment à ce qui est dit.
L'art de persuader par la parole est né dans une telle situation. La
rhétorique est en effet originellement liée au régime démocratique, qui se
met en place dans certaines cités grecques à la fin du VIe s. Une tradition
situe sa naissance en Sicile, au début du Ve s., après la chute des tyrans
d'Agrigente et de Syracuse, et c'est surtout dans l'Athènes démocratique de
la fin du Ve s. et du IVe s. qu'on la voit se développer. En démocratie, les
institutions qui règlent la vie du corps social ne fonctionnent, en principe,
qu'avec l'assentiment de la majorité des personnes concernées. Au moins en
principe, la rhétorique va donc de pair avec la liberté et l'égalité de citoyens
qui ne sauraient agir les uns sur les autres par la force ou en vertu d'une
autorité sacro-sainte, qu'elle soit héréditaire ou acquise. D'où la nécessité du
discours, seul moyen d'action qui laisse l'auditoire libre d'approuver ou non.
D'où l'évidence du pouvoir de persuasion dont la parole est virtuellement
porteuse et, partant, la rhétorique.
En ses débuts elle ne concerne, précisément, que le « discours au
peuple », même si, plus tard, on trouve à l'appliquer à toutes les productions
de la parole, à l'ensemble de la littérature, y compris la poésie. Dans sa
première forme, elle suppose une situation où l'on cherche à persuader un
auditoire nombreux (les juges du tribunal, l'assemblée du peuple), à
l'amener, par le discours, à approuver une certaine thèse et, éventuellement,
à agir en conséquence (acquitter un accusé, voter une loi... ). Il faut dès
l'abord insister sur le nombre des auditeurs (à Athènes, des centaines, voire
des milliers), auxquels on doit s'adresser simultanément et qui ne répondent
pas individuellement, mais collectivement, par leur vote : le débat public à
l'assemblée et au tribunal prend la forme d'une suite de discours
immédiatement suivis d'un vote sans discussion. C'est pourquoi la
rhétorique est et restera longtemps l'art du « discours », entendu comme
monologue suffisamment long pour que l'orateur dise tout ce qu'il a à dire,
sans interruption (en principe, car souvent les assemblées sont
« houleuses »... ).
De la pratique à la technique. Au départ, le rhètôr est simplement et
ponctuellement le citoyen qui prend la parole en public, nullement un
orateur de profession ou un théoricien de l'éloquence. Mais il a dû être vite
évident que certains obtenaient plus aisément que d'autres l'assentiment de
leur auditoire. En un sens, il y a une rhétorique dès lors que la pratique du
discours cesse d'être spontanée, mais se prépare, se médite, ou même,
simplement, est accompagnée d'une conscience attentive à ce qu'on est en
train de dire, quand, en somme, le souci de l'efficacité (orienté vers
l'auditoire) l'emporte sur le besoin de s'exprimer (suscité par ce dont on
parle).
L'étape suivante est celle de la spécialisation : on se fait spécialiste des
discours efficaces, ou du moins qu'on voudrait tels, on se fait orateur, dans
le sens où l'on parle des Orateurs attiques, ou plus tard de Cicéron*, orateur
romain. La démocratie athénienne, par exemple, est bien caractérisée par la
possibilité, offerte à tous les citoyens, de prendre la parole en public, mais
dans la pratique ce sont surtout les professionnels de la parole qui se font
entendre : les rhètores sont en fait des hommes politiques, dont le mode
d'action a su prendre en compte le caractère propre des institutions
démocratiques. Cette spécialisation suppose déjà une certaine réflexion sur
les moyens de la persuasion, au minimum l'observation et la reproduction
de « ce qui marche » ; ainsi on a dû très tôt rassembler des collections de
préambules ou de lieux communs, si l'on en juge par leur retour verbatim
dans les discours de divers orateurs.
Le pas suivant est celui de l'abstraction, un point qui divise fort les
historiens d'aujourd'hui (cf. infra), le moment où l'on ne se contente plus de
noter des phrases qui pourront resservir, mais où l'on en tire le type
d'argument qu'elles illustrent ou le genre des éléments qui les rendent
agréables à l'oreille. C'est où l'on voit apparaître le terme technè (ars en
latin), la technique, désormais distincte de la pratique, même si elle se
présente comme débouchant sur une pratique meilleure. L'orateur est ou se
croit capable de calculer à l'avance ses effets, en se référant à un schéma du
discours idéal. Cette possibilité d'abstraction coïncide probablement (nous y
reviendrons) avec une extension de l'emploi de l'écriture : on ne se contente
plus d'improviser le discours, même après y avoir réfléchi, on l'écrit
d'avance ou on le fait écrire par un spécialiste. D'où l'importance des
logographes à Athènes où l'on est censé accuser ou se défendre soi-même
devant les tribunaux, sans l'aide d'un avocat : qui ne se sent pas à la hauteur
fera appel à un logographe qui lui rédigera un discours sur mesure.
L'affirmation que la rhétorique est une technè implique en outre qu'on est
désormais en mesure d'exposer ce qu'il faut faire (et ne pas faire) pour
persuader, qu'on peut énoncer des règles, qu'on dispose d'une méthode qui
produira un « bon » discours. Cela veut dire, aussi et surtout, que la
rhétorique peut s'enseigner. Cette prétention est en fait le véritable acte de
naissance de la rhétorique, qui existe de façon consistante du jour où elle a
pu persuader quelqu'un qu'elle lui apprendrait à persuader ! Pendant toute
l'Antiquité, et au-delà, la rhétorique sera surtout la chose des professeurs, et
la pièce maîtresse d'une idéologie des bienfaits de l'enseignement et de la
supériorité de l'« acquis » sur l'« inné ». C'est en effet le don naturel pour la
parole persuasive qui se voit ici sérieusement contesté. Les extrémistes
diront que le talent inné n'est ni nécessaire ni suffisant ; les conciliateurs
s'en tiendront à l'idée que la technique peut toujours perfectionner la
nature ; et bien sûr il y aura des adversaires acharnés d'un enseignement qui
prétend bouleverser la hiérarchie naturelle.
Cet enseignement oral, du maître aux disciples, se double (tout de suite
nous dit-on, en tout cas très tôt) d'une transcription qui lui assure une plus
large circulation. Un écrit de cette espèce est communément appelé technè,
lui aussi, terme qui finira par être (comme ars, sa traduction latine) à peu
près équivalent à « manuel » ou « traité ». Le contenu des premières technai
(perdues) est l'objet de discussions dont nous parlerons plus loin. Disons
seulement pour l'instant qu'on n'a probablement pas attendu Aristote* pour
avoir l'ambition ou la prétention de donner un tour systématique à l'exposé
de la rhétorique, avec cette manière de diviser et subdiviser le sujet qui
caractérise les technai conservées et leur donne un aspect quelque peu
rébarbatif aux yeux des Modernes.
C'est de la rhétorique comme technè que nous nous occuperons surtout
ici. Il n'en est pas moins vrai que les termes grecs rhètôr et rhètorikè restent
toujours ambigus, penchant, au gré du contexte, du côté de la pratique
(certes consciente et raffinée), ou du côté de la théorie enseignable. Cette
ambiguïté est surtout perceptible dans les premiers temps de la rhétorique,
disons avant Aristote*, quand les mêmes hommes sont tour à tour ou
simultanément orateurs professionnels faisant fonction d'hommes
politiques, logographes qui écrivent des discours pour moins habiles qu'eux,
professeurs qui enseignent les secrets de la technique moyennant finance.
« Rhétorique » couvre peu ou prou tout cela, avant que l'évolution politique
et l'institutionnalisation de l'enseignement en fassent « ce qui s'enseigne
dans les écoles ». La situation est nettement différente en latin, où l'on
distingue en général fort bien l'eloquentia, pratique qui vise la persuasion,
et la rhetorica, technique empruntée aux Grecs (non sans réticences, comme
on le verra) pour améliorer cette pratique. Mais il est toujours possible de
passer d'un versant à l'autre, de la technè comme connaissance conçue dans
ses possiblités de réalisation pratique, à la réalisation pratique elle-même,
de la théorie de la persuasion à la persuasion en action, et les Anciens
jouent volontiers sur les mots dans les polémiques qui entourent la
rhétorique. On peut déjà le constater dans les débats sur les origines.
REMARQUES : Sur les définitions antiques de la rhétorique, voir, outre
le texte n° 1, Sextus Empiricus*, Contre les professeurs, II, et les
Prolégomènes réunis par Rabe. - Sur la persuasion, voir, par ex. , Buxton
(1982). - Sur la démocratie athénienne, voir Hansen (1993), Wuelfing
(1975), et pour le rôle des orateurs, Pilz (1934), Spina (1986), Ober (1989).
- Les « dix orateurs » attiques sont Antiphon*, Andocide (c. 440-c. 390),
Isocrate*, Lysias*, Isée*, Démosthène (384-322), Eschine*, Dinarque (360-
290), Hypéride (390-322), Lycurgue (390-324). Parmi les orateurs attiques,
Antiphon, Lysias, Isocrate, Isée, ont été logographes et professeurs,
Démosthène a été logographe. - Sur les logographes, voir Lavency (1964). -
Sur les recueils de lieux communs, voir Lavency (1965) ; par exemple, une
collection d'exordes pour discours politique dans le corpus de Démosthène
(LXI). - Sur le sens du terme technè, voir Isnardi-Parente (1966), Schaerer
(1930). - Sur la forme de la technè comme exposé, voir Fuhrmann (1960).
1. 2. Traditions des origines
Les Anciens évoquent souvent les origines de la rhétorique et nous en
offrent plusieurs versions concurrentes, qui correspondent, pour partie, à
des définitions différentes de la rhétorique.
Homère. Si l'on entend par « rhétorique » toute pratique du discours qui
dépasse l'usage commun, toute forme d'éloquence, on peut en faire
remonter l'origine au premier beau parleur dont on a connaissance. Ainsi
nous dit-on que la rhétorique est une invention des dieux, ou des héros, ou
en tout cas d'Homère* (texte n°2), dont les poèmes regorgent de discours
bien tournés, et auquel les rhéteurs empruntent des exemples pour illustrer
tous les aspects de leur technique ; on y voit même volontiers une prise de
conscience de ce qu'est l'éloquence, par exemple quand on signale les
germes de la « théorie des trois styles » (simple, intermédiaire, élevé) dans
les commentaires d'Homère aux discours de trois de ses héros, Ménélas,
Nestor et Ulysse (texte n°3). Cet Homère « père de la rhétorique » est ainsi
une pièce importante dans la polémique qui oppose les partisans du don
naturel aux défenseurs de la technique : on n'a pas besoin de cette technique
pour bien parler, puisqu'on parlait très bien avant son invention, dit-on d'un
côté. Mais de l'autre on souligne la présence, aux côtés d'Achille, de
Phoenix, son précepteur de conduite mais aussi d'éloquence, ce qui permet
de marquer aussi un point : dès les temps homériques, l'éloquence n'était
pas un pur don de la nature puisqu'elle s'enseignait (texte n°4).
Empédocle. Après Homère, on cite encore le grand poète sicilien
Empédocle*, sur la foi d'Aristote* qui, dans un dialogue de jeunesse, Le
Sophiste, plaçait Empédocle, inventeur de la rhétorique, en face de Zénon,
inventeur de la dialectique. Plus tard, toutefois, à la fin des Réfutations
sophistiques, Aristote se met lui-même dans la position du premier
inventeur d'une dialectique qui dépasse la simple pratique consciente et
l'enseignement par l'exemple, et, parallèlement, du côté de la rhétorique
devenue technique systématique, il cite, de façon vague, « les fondateurs »,
puis, immédiatement, Tisias* (texte n°5). Le même mouvement qui détrône
Zénon est sans doute responsable de l'impasse sur Empédocle.
Corax et Tisias. Si, en effet, la rhétorique est quelque chose de bien
précis, une technè, alors c'est incontestablement à Corax* et/ou Tisias* que
l'Antiquité en fait honneur. Mais, s'ils sont souvent cités, ces deux
personnages n'en sont pas moins très obscurs, à la fois par manque
d'informations précises et par surabondance d'anecdotes très suspectes. En
tant que pères fondateurs, on leur fait volontiers quelque révérence
liminaire (encore dans l'allégorie de Martianus Capella*, au Ve s. de notre
ère, Corax et Tisias marchent en tête du cortège de dame Rhétorique). Dans
plusieurs Prolégomènes à la rhétorique ou à telle de ses parties, textes
tardifs, on trouve ainsi des récits fort détaillés et fort pittoresques sur les
aventures de Corax, conseiller des tyrans siciliens, qui, à leur mort,
découvre la rhétorique comme un nouveau moyen de gouverner l'assemblée
du peuple, donne des leçons à Tisias et lui intente un procès parce qu'il
refuse de lui régler son salaire. Cicéron*, plus raisonnablement, se contente
de rapporter que des procès faisant suite à la disparition des tyrans siciliens
furent l'occasion, pour Corax et Tisias, de produire les premiers préceptes
rhétoriques, la première technè (texte n°6).
L'hésitation sur les deux noms, qu'on cite ensemble ou séparément (tantôt
l'un, tantôt l'autre) est plus ou moins bien résolue par les textes anciens (et
les commentateurs modernes) qui font de Corax le maître et de Tisias le
disciple, et qui supposent que l'enseignement oral de Corax a été transcrit
par Tisias, en sorte que parlant de la Technè de Corax ou de celle de Tisias,
comme il arrive, on parlerait de la même chose. Quant au contenu de cette
Technè, on n'en sait pas grand-chose. On lui attribue l'idée d'une division du
discours en parties logiquement ordonnées, mais les sources ne sont pas
d'accord sur le nombre de ces parties. Plus sûrement, on peut penser que les
fondateurs avaient mis en évidence les ressources de l'argumentation par le
vraisemblable (eikos), et particulièrement ce retournement qui consiste à
conclure de la vraisemblance même d'une accusation à son invraisemblance
- que l'on appelle parfois « le corax », du nom de son « inventeur ».
Sens de la tradition. Les traditions sur Corax et Tisias, peut-être plus
emblématiques qu'authentiques, concentrent en quelques traits ce qui fait
l'essentiel de la rhétorique aux yeux des Anciens, pour le meilleur et pour le
pire. Ce sont des personnages « ordinaires », engagés dans la vie de la cité,
et seulement plus astucieux que d'autres. Avec eux, la rhétorique est née de
la reconnaissance et de la thématisation d'un certain type de pouvoir de la
parole, susceptible d'obtenir des résultats concrets et de modifier le cours
des choses. Ce n'est pas un pouvoir magique qui agirait directement sur les
choses. Ce n'est pas non plus le pouvoir que donne une position d'autorité et
qui agit par ordres et commandements. Plus généralement, c'est un pouvoir
qui n'appartient pas au locuteur, mais à la parole elle-même, qu'on peut
isoler de ses émetteurs divers et successifs et enseigner à d'autres : dès son
apparition, la rhétorique est matière à enseignement.
L'évocation de la « chute des tyrans », d'autre part, symbolise le lien
originel de la rhétorique et de la démocratie, que nous avons déjà
mentionné. Pour les anciens Grecs, la rhétorique présuppose bien l'existence
d'une cité où les citoyens ont en principe tous un droit égal à la parole
publique (la fameuse isègoria), et où ils ont en commun le droit à la
sanction de cette parole, à laquelle ils peuvent donner ou refuser leur
assentiment collectif. Le mode d'action de cette parole est la persuasion : un
auditoire libre, qui n'est contraint ni par la force, ni par l'intimidation, et qui
ne cède pas, en principe, à un caprice arbitraire, est conduit à prendre une
certaine décision sous l'influence d'une parole qu'on lui adresse librement.
Cependant les deux versions principales de l'histoire de Corax et Tisias
présentent une divergence instructive. Dans un cas (Prolégomènes), la
rhétorique est présentée comme un moyen de gouvernement : Corax
s'adresse à l'assemblée du peuple et la persuade de faire ce qu'il veut,
obtenant ainsi ce que les tyrans obtenaient par la force, l'exécution de ses
volontés. En revanche dans l'autre cas (Cicéron*), l'invention de la
rhétorique coïncide avec la multiplication des procès chez un peuple « doué
pour la controverse » ; c'est dire que la rhétorique apparaît dans une
situation de contradiction, et que l'orateur qui veut persuader les juges doit
aussi tenir compte d'un adversaire qui a la même ambition que lui.
D'un point de vue historique, il est probable que Cicéron* est plus proche
de la réalité, car on reprochera souvent aux premiers auteurs de Techniques
de ne s'être occupés que des discours adressés aux tribunaux ; et l'on peut
croire aussi que le succès de la rhétorique à Athènes est lié en grande partie
à la réforme des tribunaux donnant, vers le milieu du Ves., le pouvoir de
juger au « peuple ». Mais d'un point de vue symbolique, la tradition des
origines dans le discours à l'assemblée a toute sa valeur. Elle permettait de
donner des origines « nobles » à la rhétorique, ainsi soustraite à la
contradiction, inhérente à l'institution judiciaire, qui la rend moralement
condamnable. On retrouvera souvent cette idée d'une « bonne rhétorique »
qui permet au véritable homme d'Etat, plus ou moins identifié au Sage, de
faire admettre au peuple, sans contradicteur, ce qui est vrai, juste et bon
(texte n°7).
REMARQUES : Sur les traditions antiques en général, voir Schôpsdau
(1969), Heldmann (1982). - Sur la rhétorique des dieux et des héros, voir
Radermacher, AI-II. - Sur Homère*, voir Kennedy (1957). Sous les
Antonins, Télèphe de Pergame écrit une Rhétorique d'Homère où il illustre
toutes les divisions de la technique de son temps (jusqu'aux treize « états de
cause » selon Minucianus*), avec des exemples pris à Homère (cf. Schrader
(1902) ; voir des traces de ce point de vue dans ps-Plutarque*, De uita et
poesi Homeri, c. 161-174, ps-Denys*, c. 8-11 ; mais l'idée d'Homère père de
la rhétorique est certainement bien plus ancienne. Sur les trois styles chez
Homère, première apparition dans Cicéron*, Brutus, 40 et 50, puis succès
continu. Sur Phoenix qui enseigne à Achille l'action et la parole (Iliade, 9,
443), voir par exemple Cicéron*, De l'orateur, 3. 57. - Sur Empédocle*, voir
Diogène Laerce, Vies des philosophes, 8. 57 ; Quintilien*, 3. 1. 8. - Dans ce
qu'il dit de Corax et Tisias Cicéron s'inspire probablement du « Recueil de
techniques » (Synagôgè technôn) où Aristote* avait rassemblé les préceptes
de ses prédécesseurs en rhétorique ; voir Douglas (1955). Si l'on admet
l'authenticité du renseignement, on place l'activité de Corax et Tisias au
moment de la mort de Hiéron et de l'établissement d'une démocratie à
Syracuse (467) ; pour la version des Prolégomènes, voir Rabe, n°4, 5, etc. -
Sur Corax et Tisias, voir Radermacher, A V et B II, Wilcox (1942 et 1943),
Hinks (1940) ; sur les parties du discours, Hamberger (1914) ; sur le
vraisemblable Kuebler (1944). L'anecdote sur le procès (cf. texte n°9) se
raconte aussi à propos de Protagoras*. Aristote*, Rhétorique, 1402a17, cite
Corax pour les sophismes sur l'eikos, là où Platon* cite Tisias, Phèdre,
273a7.
1. 3. Rhétorique et morale
Parmi les critiques qui s'attachent à la rhétorique dès son apparition, la
plus fréquente vient de la morale ou du moins des moralistes. L'art de
persuader est en effet, au mieux, amoral : indifférent à la valeur, la vérité ou
la vertu du contenu, il ne se soucie que de l'effet à produire sur l'auditoire et
s'intéresse au « dire » plutôt qu'au « dit ». Il peut donc servir et sert
effectivement souvent des fins moralement condamnables. Pour les
moralistes anciens (essentiellement les philosophes), l'exercice d'un tel art
ne devrait pas être permis, ou alors il faudrait le mettre au service exclusif
de la vérité et du bien. Or, même imbus de leur art, les rhéteurs ont souvent
du mal à résister aux prestiges du bien, du vrai et de la vertu, et beaucoup
ne parviennent à se défendre que dans le cadre tracé par leurs adversaires.
D'où, dans les textes anciens, de Platon* à Aelius Aristide*, en passant par
Denys d'Halicarnasse*, Quintilien* et bien d'autres, un long ressasse-ment
de la question morale : l'art de persuader peut-il être autre chose que l'art du
mensonge ?
Contradiction. Il faut pourtant bien le reconnaître : la contradiction est au
coeur de la rhétorique, comme le moteur de son développement, puisqu'elle
apparaît dans le contexte d'institutions caractérisées par la pratique du débat
contradictoire. C'est, au premier chef, le cas dans les tribunaux, dès lors que
le fait de rendre la justice est, formellement du moins, remis aux hommes et
à leur jugement censé être raisonnable et impartial. Dans ces conditions, le
rôle des juges consiste à appliquer la loi, c'est-à-dire à tirer la conclusion
d'un syllogisme tel que :
(1) majeure (loi) tout assassin doit être
exécuté
(2) mineure (cas) X est un assassin
(3) conclusion(jugement)X doit être exécuté
Le jugement n'est ainsi qu'un cas particulier du processus rationnel de la
prédication : ce qui peut être dit d'une classe peut être dit de chacun et de
tous les membres de cette classe, égaux par définition.
Cependant, dans le cadre du procès, du conflit porté devant les juges, si
(1) est donné, (2) ne l'est pas pour un bon nombre de cas ; il y a en fait une
question, résultant de deux thèses en présence, comme l'analyseront les
rhéteurs :
(4) X est un assassin
accusation
(5) défense X n'est pas un assassin
(6) question X est-il un assassin ?
Le rôle des juges est donc double : avant d'appliquer la loi (3), ils doivent
répondre à la question (6), après avoir entendu soutenir les deux thèses
contradictoires (4) et (5). Or, dès lors qu'on conçoit la vérité de façon
laïque, comme la conformité d'un énoncé au réel qu'il prétend représenter,
la contradiction « X est un assassin/X n'est pas un assassin » a deux
caractères remarquables et qui ont très tôt frappé les Anciens (texte n°8).
Des deux thèses en présence, l'une est vraie et l'autre est fausse, mais ni
l'une ni l'autre ne présente de marque intrinsèque de véridicité ou de
fausseté. De plus, dans la situation particulière du tribunal qui se prononce
sur un fait passé, une vérification expérimentale est généralement
impossible. Comment, dans ces conditions, peut-on faire admettre une thèse
plutôt que l'autre ?
Telle est la situation de base sur laquelle les rhéteurs réfléchissent avec
prédilection, jusqu'à la fin de l'Antiquité. Mais leur réflexion s'étend aussi à
tous les cas où l'on peut opposer un discours à un autre discours et de ce fait
c'est la rhétorique tout entière qui est passée au crible de la contradiction.
Ainsi, puisqu'elle entend fournir des armes au discours adressé à
l'assemblée, discours dit « délibératif », elle le conçoit comme
correspondant lui aussi à une situation de contradiction, au moins implicite :
soit, cette fois, une assemblée populaire qui doit prendre une décision
engageant le futur (faut-il ou non faire la guerre ?) ; on peut influencer son
vote en prenant la parole dans un sens positif (conseiller) ou négatif
(dissuader), en utilisant, mutatis mutandis, les mêmes procédés que pour
l'accusation et la défense.
On essaie même de faire entrer dans ce cadre le troisième genre de parole
publique reconnu par les rhéteurs, à côté du judiciaire et du délibératif, le
discours « épidictique » qui ne répond pas à une situation de contradiction
institutionnelle. On entend par là toute espèce de discours d'apparat non
suivi de sanction dans les faits : même s'il est prévu par les institutions
(éloge funèbre, par exemple), le fait même qu'il soit prononcé est la seule
action requise. Les rhéteurs essaient bien de retrouver la situation de
contradiction en opposant, comme deux espèces, la louange et le blâme,
mais il s'agit d'une opposition artificielle, ne serait-ce que parce qu'on n'a
pas l'occasion de les mettre aux prises sur un même objet, sinon dans des
exercices d'école ad hoc. Un discours de ce genre n'a du reste pas
exactement à persuader : sa réussite ou son échec relèvent de l'esthétique, il
est seulement « bon » ou « mauvais », il plaît ou il ne plaît pas. Ce pourquoi
il se préoccupe de la forme plus que de l'argumentation. Ce pourquoi aussi
la rhétorique ne lui accorde d'abord qu'une place marginale, mais qui ira en
s'amplifiant, comme nous le verrons.
Le mensonge. Cette conception antilogique de la rhétorique ne manque
pas de défenseurs, parfois cyniques, parfois sincères. Elle a son plus ferme
ancrage dans l'obligation, en justice, d'entendre, avant de juger, les deux
parties qui s'affrontent. Dans l'idéal, ou du moins dans le cas, qu'on ne peut
pas tout à fait exclure, de l'accusateur qui se trompe de bonne foi et de
l'accusé innocent, le débat devrait être une recherche en commun de la
vérité. C'est du reste le sens même de la procédure, qui correspond moins à
l'intérêt des parties qu'à celui des juges - il fut un temps où, si les juges ne
rendaient pas correctement leur verdict, la cité n'était pas lavée de la
souillure du crime. Mais c'est aussi l'honneur de la justice démocratique et
du débat contradictoire que de préserver les droits de chacun à la défense de
ses intérêts, sans que personne soit « tenu à une sincérité autodestructrice »
(Wülfing, 1975, 114).
Il n'empêche, la contradiction, dans son existence même, est la preuve
qu'on peut ne pas dire le vrai, phénomène qui a beaucoup troublé les
Anciens et attristé, parmi eux, les moralistes. Ils voient d'un mauvais oeil le
duel judiciaire dans lequel l'une des deux parties soutient forcément une
thèse fausse dans un but intéressé. La rhétorique qui prétend donner des
armes à l'une et à l'autre, sans se soucier de la vérité, est bien coupable. De
deux choses l'une, en effet : ou bien les deux adversaires sont de force
égale, ou bien l'un est plus fort que l'autre. Dans le premier cas, on risque
d'aboutir à une situation de blocage et d'incertitude, incompatible avec la
vie sociale et la justice ; ainsi Sextus Empiricus* (texte n°9), racontant la
fameuse histoire de Corax* et de son disciple qui argumentent
symétriquement jusqu'à conduire les juges à la suspension de jugement et à
l'impasse, à cause de l'égale force de leurs arguments, condamne dans la
pratique ce qu'il admet (comme philosophe sceptique) dans le domaine
spéculatif. Dans le second cas, il peut arriver, il arrive trop souvent que
l'orateur le plus fort soit celui qui soutient la mauvaise cause : vieux
reproche dont on assaille la rhétorique au moins depuis le temps où Platon*
s'attaquait aux Sophistes.
Or ce sont là des critiques redoutables. La rhétorique cynique peut bien
s'en moquer par la bouche provocatrice d'Antoine* : «... on nous voit
soutenir l'une après l'autre des thèses exactement contraires. Crassus parlera
contre moi ou moi contre Crassus, et pourtant l'un de nous est
nécessairement dans le faux ; bien plus, chacun de nous, à propos d'une
même thèse plaidera successivement le pour et le contre, et cependant, de
ces deux attitudes, il n'y en a qu'une qui puisse être la bonne. Sachez donc
qu'il s'agit ici d'un art qui repose sur le mensonge. » (Cicéron*, Sur l'orateur,
2. 30). Supprimer la contradiction et, partant, le mensonge, rétablir le
consensus autour de ce qui est vrai, ce sera le grand thème de la critique
morale, philosophique, et au fond politique de la rhétorique.
L'idéal, pour cette critique, serait qu'on ne puisse que dire vrai, que ce
soient en quelque façon les choses qui s'expriment à travers les hommes. A
défaut (c'est la solution de Platon*), quoique pouvant mentir, on devrait
avoir la volonté de dire le vrai et le vrai seulement ; c'est ce que Socrate
oppose à Gorgias* (Gorgias, 480sq. ) : le coupable se précipiterait chez le
juge pour s'accuser lui-même et se faire condamner ; tout aussi bien, on
mettrait la même ardeur à dénoncer ses proches ; la seule utilité de la
rhétorique serait alors de rendre encore plus persuasive cette autocritique !
(c'est une plaisanterie de Socrate). En attendant la réalisation de ce bel
idéal, on ne peut que tenir en suspicion une utilisation du langage qui peut
faire admettre comme vrai ce qui est faux (texte n°10). Est-il juste que
Périclès, terrassé par son adversaire dans un match de lutte, réussisse à
persuader aux arbitres qu'il est en réalité vainqueur ? (comme le rapporte
Plutarque*, Périclès, 8, 5). Et le Romain Vatinius, écrasé par le talent de
Calvus, de s'écrier : « Est-ce une raison parce que mon adversaire est
éloquent pour que je perde ma cause ? » (Sénèque le Père*, Controverses,
7. 4. 6).
Persuasion dangereuse ou autorisée. En outre cette possibilité de faire
admettre le faux profite de la crédulité et de la passivité de la foule à
laquelle s'adresse le discours rhétorique (texte n°11). La persuasion ne
résulte pas du jeu de deux libertés en face à face, celle de l'orateur et celle
de l'auditoire ; avec la foule, les dés sont pipés, elle n'est pas plus libre de
refuser son assentiment que l'oiseau de résister au python qui le fascine.
Menteurs, sophistes, sycophantes, démagogues, que les moralistes
critiquent si fort, n'ont tant de pouvoir que parce qu'ils ont en face d'eux de
simples citoyens ignorants, incapables de résister à la séduction et se
laissant mener par le bout de l'oreille.
La critique de la rhétorique est ainsi, souvent explicitement et dès la
première grande offensive, le Gorgias de Platon*, une critique de la
démocratie qui l'a rendue possible et qu'elle contribue à maintenir. Ce n'est
pas tout à fait un hasard si l'éphémère tyrannie des Trente, à Athènes, en
404, avait interdit l'enseignement de « l'art des discours ». De même à
Rome, l'opposition à l'enseignement de la rhétorique, et particulièrement à
son enseignement en latin (l'enseignement grec touchait moins de monde,
un public déjà « choisi »), est le fait d'une aristocratie qui voit d'un mauvais
oeil la montée des accusateurs « populaires » dans les tribunaux (texte
n°12). Plus tard, Tacite*, entrant dans le débat sur « la décadence de
l'éloquence » au premier siècle de l'Empire, met le doigt sur la cause
politique, le passage de la République au Principat qui ne s'embarrasse plus
de l'opinion de la foule - ce qui est fort bien et met un terme à l'anarchie
(texte n°13).
Cette condamnation de la rhétorique mensongère n'implique cependant
pas forcément une condamnation de la persuasion, précisément parce qu'on
tient à y voir une force irrésistible et, en somme, un instrument de pouvoir :
la question ne porte plus alors que sur la « légitimité » du détenteur de ce
pouvoir. Le sophiste Gorgias*, qui aurait introduit la rhétorique à Athènes
en 427 (nous dit-on, du moins), était si glorieux de son art qu'il en venait à
prétendre que le discours pouvait contraindre aussi efficacement que la
violence physique (avec toutefois cette différence que le discours obtient
aussi l'assentiment de ses « victimes ») (texte n°14). Il a été pris au mot par
les adversaires de la rhétorique. Ce pouvoir est beaucoup trop dangereux
pour être abandonné à n'importe qui. En revanche, lorsque c'est le Sage, le
philosophe, le détenteur d'une vérité autorisée qui s'adresse, sans
contradiction, au peuple, il peut légitimement faire appel aux ressources
d'une « bonne persuasion » destinée à établir ou maintenir un consensus
entre tous les membres du corps social.
L'important dans cette conception de la persuasion c'est qu'elle
correspond bel et bien à l'évacuation de la contradiction. On n'oppose plus
un discours à un autre discours, à charge pour « le peuple » de trancher,
mais on envisage une situation où un seul orateur parle et persuade la foule,
à juste titre s'il est un « homme de bien », à tort et pour le malheur de ses
auditeurs s'il est un « méchant ». Une grande partie du débat sur la
rhétorique est ainsi recentrée sur le scandale qu'il y aurait à laisser la parole
à celui qui ne dit pas ce qu'il faut dire. On peut le contredire - c'était le sens
même de l'invention démocratique ; on doit lui refuser la parole - c'est la
solution des régimes, ou du moins des penseurs, qui détiennent la Vérité.
La littérature qui entoure les premiers temps de la rhétorique est donc
pleine d'anathèmes contre les trompeurs qui emberlificotent les gens
simples et contre les démagogues qui renforcent la foule dans ses opinions
fausses. Mais dans le même temps on voit apparaître l'idée d'une rhétorique
moralisée et légitime, comme si, une fois découvert l'art de la persuasion,
on ne pouvait se résoudre à s'en passer.
Vir bonus 1 : du bon usage des armes. L'orateur doit être un homme de
bien. C'est une formule à laquelle adhèrent beaucoup de rhéteurs sous la
pression de l'exigence morale. Elle a été rendue célèbre par un aphorisme de
Caton l'Ancien* (l'orateur est « un homme de bien sachant parler », uir
bonus, dicendi peritus) et par les spéculations un rien sophistiques de
Quintilien* à son sujet ; mais c'était déjà ce que Gorgias* était amené à dire
par Socrate (chez Platon*), et le thème fait l'ordinaire des écoles de
rhétorique. Cependant cette alliance de l'art de persuader et de la morale
dans la personne de l'orateur peut être comprise de plusieurs façons.
Dans un premier sens, l'orateur doit être un homme de bien en ce qu'il
n'utilisera les armes de la rhétorique que pour des fins honorables et
légitimes. Gorgias* dit quelque chose de cet ordre chez Platon* : la
rhétorique est un art de combat ; connaître le maniement des armes est une
bonne chose et utile, du moment qu'on ne s'en sert pas pour assassiner les
gens (texte n°15). Isocrate*, un ancien élève de Gorgias*, longtemps
logographe, puis professeur de rhétorique avec un succès inouï, dit de
même. Sa rhétorique, qu'il tient à appeler « philosophie », est en fait la
culture du « bon sens », des bonnes vérités évidentes qui ne se discutent
pas. Il ne croit pas, contrairement à Platon*, que l'homme puisse s'élever à
une connaissance absolue des choses, mais il assume simplement le
conformisme de l'opinion commune, expression des seules vérités qui
soient à la portée de l'homme. Pour lui, le discours persuasif l'est à bon droit
en ce qu'il tire son efficacité des valeurs admises par la doxa (l'opinion)
qu'il explicite et dont il tire les conséquences, le tout dans une forme
harmonieuse propre à séduire les esprits.
L'influence d'Isocrate* a été considérable et sa ligne de défense a été
adoptée par nombre de rhéteurs, embarrassés, malgré tout, par la conscience
qu'ils ont de donner des armes pour plaider le pour et le contre dans la
situation de contradiction que leur enseignement suppose (texte n°16).
Mais on peut aussi songer à récupérer la rhétorique sans scrupule
particulier, dès lors qu'on est assuré que l'homme de bien sera seul à parler.
C'est ce qui permettra, par exemple, à saint Augustin* (un ancien professeur
de rhétorique) de mettre la technique au service de la prédication
chrétienne, comme il l'expose dans la dernière partie de sa Doctrine
chrétienne. Si l'on détient la Vérité, pourquoi se priver des moyens efficaces
de l'inculquer à la foule ?
Platon* lui-même, qui a d'abord très sévèrement condamné la rhétorique
de son temps dans le Gorgias, n'en considère pas moins qu'on peut
légitimement tirer parti du pouvoir de persuasion inhérent au langage. Aussi
y revient-il dans le Phèdre, où il trace le plan d'une rhétorique encore à
naître, qui serait doublement rattachée à la vérité. D'abord, elle serait au
service du vrai savoir, une méthode pour l'exposé exclusif de ce qui est vrai.
Ensuite, son efficacité serait garantie par une vraie science de l'âme en
général et des diverses espèces d'âmes : pour être une psychagogie, la
rhétorique doit être une psychologie ; alors elle saura quelle espèce de
discours il faut utiliser pour amener telle sorte d'âme à être persuadée de ce
qui est vrai. Il n'est peut-être pas trop iconoclaste de dire que Platon
songeait à quelque chose comme un inventaire des techniques de
propagande... ; du moins peut-on voir dans son dernier ouvrage, les Lois, où
il décrit la législation de la cité idéale, comment il prévoit qu'il faut
endoctriner les citoyens pour qu'ils adhèrent volontairement à la loi (voir
aussi, dans la République (389b-c), comment il prescrit que les Gardiens
seuls, à l'exclusion de tout autre citoyen, auront droit au mensonge... ).
Vir bonus 2 : condition sine qua non. Hors de la cité idéale, la rhétorique
du vrai et du bien est plus difficile à définir et à distinguer d'une
« mauvaise » rhétorique. N'enseignent-elles pas la même chose, ne donnent-
elles pas les mêmes armes sans pouvoir en contrôler l'usage ? Une solution
radicale consiste alors, en jouant un peu sur l'ambiguïté des termes, à
soutenir que la « rhétorique » (au sens d'exercice de l'éloquence) est une
« vertu » qui ne peut appartenir qu'à un homme de bien, seul habilité à
porter le nom d'orateur.
Ce serait, autant qu'on peut le savoir, la solution des Stoïciens, qui
rejettent la définition de la rhétorique comme art de persuader, pour en faire
la science du bien dire (eu legein, bene dicendi). Définition elliptique et
ambiguë, qu'on peut comprendre de différentes façons. En un sens, bien
dire, c'est dire ce qu'il faut dire dans une situation donnée, un but que l'on
peut toujours atteindre, même si l'on ne persuade effectivement pas ; en un
autre sens, la définition sert à répondre aux accusations d'immoralité portées
contre la rhétorique qui donne des armes aux démagogues et aux factieux :
bien dire, c'est dire le juste, le moral et le vrai ; et dans un autre sens encore,
la définition peut faire référence à la dimension esthétique du discours :
bien dire, c'est faire un « beau discours ». Les Stoïciens parvenaient peut-
être à concilier tous ces sens (la seule réponse convenable à une situation
donnée est aussi la réponse moralement correcte, laquelle s'incarne
forcément dans une belle forme, la persuasion venant de surcroît, car le bien
est, de soi, persuasif). Mais pour les Stoïciens, seul le Sage peut maîtriser
cette science du bien dire, et le Sage est un idéal introuvable...
Les rhéteurs qui adoptent la définition de la rhétorique comme science du
bien dire ont, eux, beaucoup de mal à la concilier avec ce qu'ils enseignent
en réalité, c'est-à-dire, essentiellement, les techniques de la chicane
judiciaire. On peut s'en convaincre en lisant Quintilien* qui est littéralement
obsédé par le souci de moralité et de respectabilité de son art, mais qui ne
nous fait grâce d'aucune des habiletés et astuces du grand avocat qu'il a
aussi été. Il ne se tire guère de la contradiction flagrante (et encore !) qu'en
évoquant la figure quelque peu mystique d'un orateur tout aussi idéal que le
sage stoïcien, l'homme d'Etat que la Providence enverrait au peuple pour
son bien. Pour lui, être orateur est une affaire d'essence et non de qualité :
même à la retraite ou ne parlant plus, l'Orateur reste l'Orateur. Le méchant
homme qui use des ressources de la rhétorique, qui est éloquent, qui
persuade, n'est toujours qu'un méchant homme, certainement pas un orateur.
En revanche l'Orateur qui ment, qui trompe, dont le triomphe est de
détourner de la vérité les yeux du juge (Institution oratoire, 6. 2. 5), est
forcément aussi un homme de bien, qui a jugé qu'il devait agir ainsi pour le
bien commun, au nom d'une vérité supérieure : « L'homme public, le
véritable sage, celui qui ne se consacre pas à des discussions oiseuses, mais
au gouvernement de l'État (à la différence des soi-disant philosophes qui
s'en tiennent soigneusement à l'écart), cet homme emploiera à sa guise tout
ce qui sera propre à assurer l'efficacité de son discours, une fois qu'il aura
conçu un but honorable » (11. 1. 32).
Cette belle position générale est en fait très difficile à soutenir dans le
détail, et Quintilien ne s'en tire qu'avec ce qu'on doit bien appeler des
sophismes - même s'ils ont des antécédents prestigieux chez Platon* et les
Stoïciens. Ainsi dit-il que pour accomplir son oeuvre l'orateur doit connaître
les vertus ; or qui connaît une vertu la pratique, et ce qu'il fait est vertueux
(déjà dans le Gorgias (460b) Socrate amenait le Sophiste à dire que celui
qui sait le juste est juste et agit selon la justice). Ou encore : qui a une vertu
les a toutes (position stoïcienne) ; or l'orateur doit faire preuve de courage
dans certaines situations, tel Cicéron* plaidant pour Milon au milieu des
soldats de Pompée ; donc il est courageux et par suite il a toutes les vertus.
Mais un brigand « courageux », n'est pas courageux à proprement parler et
l'on ne saurait parler de vertu dans son cas... etc.
Vir bonus 3 : seul le bien persuade. Dans son désir de rendre la
rhétorique morale et respectable, Quintilien* fait flèche de tout bois. Il lui
arrive aussi de soutenir que l'orateur doit être uir bonus tout bonnement
parce que le bien a plus de chance de persuader que le mal. Position de
repli, nettement moins sophistique que la précédente, mais qui procède
peut-être bien d'une illusion. Dire qu'un méchant ne peut pas persuader
(c'est le thème de Institution oratoire,12. 1, par exemple), c'est assurément
faire fi d'une foule de contre-exemples !
Il est déjà plus raisonnable de penser, comme Aristote*, qu'avoir raison ou
être dans le vrai ne suffit pas à emporter la persuasion, mais qu'à égalité de
talent et de maîtrise de la technique, l'orateur véridique devrait
l'emporter :« La rhétorique est utile, parce que le vrai et le juste ayant une
plus grande force naturelle que leurs contraires, si les jugements ne sont pas
rendus comme il conviendrait, c'est nécessairement par leur seule faute que
les plaideurs ont le dessous » (1355b20).
Du moins préserve-t-il ainsi la nécessité de la rhétorique. Les rhéteurs qui
(comme Quintilien*) mettent l'accent sur le rôle de la personnalité de
l'orateur homme de bien dans le processus de la persuasion, sont en danger
de scier la branche sur laquelle ils sont assis. Pour les Anciens (et sans
doute bien au-delà), c'est bien un fait que la personnalité de l'orateur compte
autant et plus que le contenu du discours : on se fiera de préférence à
l'orateur qui a « une bonne réputation », un charisme particulier, une
auctoritas naturelle ou acquise ; on pensera volontiers qu'un tel, qui est
homme de bien, dit forcément la vérité. Inversement on se défiera des
paroles d'un personnage qui a la réputation de mentir ; ou plus généralement
on s'interrogera sur l'adéquation entre ce qu'est l'orateur et ce qu'il dit : « Si
un riche séditieux dit au peuple "un roi vaut mieux que de mauvaises lois",
ce sera très mal reçu, alors qu'on peut le dire ailleurs sans problème, par
manière d'amplification » (Rhétorique à Hérennius, 2. 40). Que reste-t-il
donc à enseigner, à quoi sert la technique, si tout est joué d'avance ?
Avec la personnalité, l'èthos, on en revient au débat sur les rôles respectifs
de la nature et de la technique. On peut considérer que la nature est ici
l'essentiel. L'orateur, l'orateur parfait en tout cas, est forcément une grande
âme, bien née et bien élevée ; sa grandeur transparaît dans ses paroles (et
même dans ses silences) et entraîne irrésistiblement l'auditoire. Le style,
c'est l'homme (une maxime généralement admise dans l'Antiquité), et si
l'homme est bon, sa façon de parler le sera aussi, et sera donc persuasive.
Telle est, par exemple, la position de l'auteur du Sublime*, qui assigne la
décadence de l'éloquence à la disparition des grandes âmes, par suite de la
corruption morale.
Face à cette affirmation de la supériorité naturelle, la justification de la
technique est que l'èthos, loin de préexister au discours et de s'y refléter, en
est une création. C'est l'idée, brillante, d'Aristote* : « On persuade par le
caractère, quand le discours est dit de façon à rendre crédible celui qui
parle : nous sommes en effet persuadés par les honnêtes gens, mieux et plus
vite sur toute chose, en général, et même complètement sur celles dans
lesquelles il n'y a pas évidence mais doute. Mais cela doit être l'effet du
discours, non d'un préjugé sur ce qu'est la personne qui parle. Il n'est donc
pas exact de dire, comme certains auteurs de techniques, que l'honnêteté
même de celui qui parle ne contribue en rien au persuasif ; mais on pourrait
presque dire que le caractère est le plus puissant moyen de persuasion »
(1356a5). A vrai dire, Aristote fait ici la théorie d'une pratique bien attestée
chez les orateurs contemporains et antérieurs, la construction d'un discours
dessinant un caractère d'honnête homme sincère (èthopoiia), qui permet
d'obtenir un effet de véracité coïncidant avec l'énoncé même de la thèse à
faire admettre. Mais un effet seulement : rien de plus artificiel que
l'èthopoiia, triomphe des logographes (de Lysias*, par exemple) qui,
écrivant des discours pour autrui, mettent le comble de l'art à produire le
plus grand « naturel ».
Resterait à croire qu'il faut nécessairement être homme de bien pour
produire, à l'aide de la technique, un discours caractéristique de l'homme de
bien. Quintilien* le croit un peu et Platon* le disait avant lui : qui ignore le
juste ne peut en produire l'apparence. Voire...
REMARQUES : Pour une critique banalisée de la rhétorique, voir par
exemple les comédies d'Aristophane, passim (Ves. ). Les éléments d'une
tradition savante de cette critique se retrouvent chez Philodème*,
Quintilien* (voir ici texte n°1) et Sextus Empiricus*, mais remontent bien
plus haut, sans doute en grande partie à la seconde moitié du IIes. av. J. -C. ,
quand les diverses écoles philosophiques renchérissent sur les attaques de
Platon. Le Gorgias de Platon* a été la pièce maîtresse de la critique morale
de la rhétorique, une référence constante à travers toute l'Antiquité (voir
dans l'éd. Dodds, l'index 1, pp. 397-398, répertoire de tous les échos du
Gorgias dans les textes anciens). - Sur Platon* et la rhétorique, voir, entre
bien d'autres, Kucharski (1961), Erickson (1979) ; sur la conception de la
persuasion chez Platon, Morrow (1953). Contre Platon, voir la défense de la
rhétorique dans Aelius Aristide*, Discours platoniciens, et les
commentaires de Cassin (1990) et Pernot (1993a) ; rude critique politique
de Platon l'« aristocrate » dans Levi (1984) et surtout de son
« totalitarisme » dans Popper (1949) ; voir aussi le ch. 2 de Vickers (1988).
- Sur le pouvoir irrésistible du logos d'après Gorgias, voir Segal (1962) et
Romilly (1975). - Sur la position d' Isocrate*, adversaire à la fois de Platon
et des rhéteurs, voir Contre les Sophistes et Sur l'échange ; sur son
influence, Hubbell (1913), Johnson (1976). - Sur le thème du vir bonus,
Brinton (1983). - Sur l'èthos, Süss (1910), Hagen (1966), Calboli
Montefusco (1990).
1. 4. Corrupta eloquentia
La condamnation morale de la rhétorique est relayée, dès l'Antiquité, par
une critique d'ordre esthétique, pour laquelle la rhétorique n'est que l'art de
« bien parler pour ne rien dire ». C'est là un reproche tenace qui, aujourd'hui
encore, entre pour une bonne part dans la méfiance à l'égard de la
rhétorique, censée enseigner des fioritures (les fleurs de rhétorique), des
surcharges et ronds de jambes incompatibles avec la véritable beauté, celle
du style simple et ferme qui va droit au but. Cette critique rejoint du reste la
critique morale en supposant une adéquation de la forme et du fond : le vrai
et le bien n'ont pas besoin de fards et d'ornements qui sont, au contraire, le
masque du mensonge.
Ici aussi, les rhéteurs peinent à se défendre. Spécialistes des figures, des
mille façons de dire une même chose, spécialistes aussi de l'action oratoire
émouvante, proche de l'art théâtral, ils ne sauraient se renier complètement,
mais ils entreprennent de dénoncer eux-mêmes les « excès » et tentent de
faire le départ entre un bon et un mauvais emploi des ressources de l'art. De
là, entre autres, cette querelle fameuse des Atticistes et des Asianistes ; de là
aussi ce thème de la décadence de l'éloquence, qui est, lui, une sorte de
querelle des Anciens et des Modernes. Partage « géographique » ou
chronologique du bon et du mauvais, constitution en tout cas de modèles et
de repoussoirs, qui occupe une grande place dans les discours sur la
rhétorique.
Vertus de la simplicité. Gorgias* parlait trop bien. Il a bénéficié d'un effet
de surprise et éberlué le bon peuple, mais ensuite on ne cesse de dauber sur
ses figures qui se voulaient incantatoires mais qui ne peuvent que susciter la
méfiance d'un auditeur averti. Platon* se moque des ciseleurs de mots.
Alcidamas*, visant sans doute Isocrate*, s'en prend à ceux qui écrivent leurs
discours, les lèchent et les fignolent, mais sont d'autant plus incapables de
trouver instantanément ce qu'il faut dire en telle situation (texte n°17). Ce
ne sont là que quelques exemples d'une critique du langage travaillé,
recherché, non spontané, critique qui se fonde sur l'idée qu'il y aurait une
façon simple de dire ce qu'on a à dire, une sorte de degré zéro du style, qui
serait à la fois naturel, moral et seul vraiment efficace.
La critique d'une rhétorique qui s'écarte de la nature fait écho au très
ancien débat sur les relations des mots et des choses. Dans l'idéal, il devrait
y avoir une correspondance exacte entre ce qu'on dit et ce qui est, et, en
particulier, un seul mot pour une seule chose. D'où l'espèce de scandale que
constitue l'existence, pourtant « naturelle », des synonymes et homonymes,
et plus encore l'existence « artificielle » des tropes et figures. Un trope, c'est
d'abord une impropriété et, par exemple, pour les Stoïciens, dont la grande
maxime est « suivre la nature », on ne devrait donner à chaque chose que
son nom propre, refuser jusqu'aux euphémismes censés voiler les
obscénités. L'assemblage des mots dans l'énoncé devrait lui aussi être
« naturel » : on trouve ainsi chez quelques auteurs l'idée d'un ordre naturel
des mots (mettre les noms avant les verbes, puisque les noms expriment la
substance et les verbes l'accident, etc.).
Plus généralement, la linéarité de l'énoncé devrait refléter la succession
logique ou chronologique des choses ou des événements qu'ils décrivent.
Ainsi oppose-t-on le sermo rectus, le discours droit, objectif, scientifique
même, à toutes les formes de l'écart rhétorique qui essaient de dire plusieurs
choses à la fois au gré des impressions et non à la suite d'une analyse
précise. Ce que l'on pourrait passer, peut-être, aux poètes (et encore, voir
Platon*), mais qui est criminel dans le cas d'un orateur transmettant des
visions en trompe-l'oeil à un auditoire dont il obtient l'assentiment par un
appel à l'émotion, non à la raison. « Personne n'enseigne la géométrie de
cette manière-là », dit Aristote (Rhétorique, 1404a12).
Le beau langage rhétorique persuade peut-être, mais n'instruit pas. Dès
ses débuts, la rhétorique s'est intéressée à l'art de « colorer » les choses, en
aidant le plaideur à présenter son cas sous son meilleur jour, le plus propre à
susciter la sympathie ou même l'émotion des juges. C'était d'emblée tourner
le dos au vrai et au juste, qui n'ont qu'une seule expression, celle qui est
naturelle, qui adhère aux choses et ne laisse pas d'interstice par où pourrait
s'insinuer le mensonge. Le respect de la vérité est incompatible avec
l'ornement : tout ce qui s'écarte du pur énoncé des faits n'est que brouillage
et faux prestige. Aristote* disait aussi : « Le discours ne devrait chercher
qu'à ne faire ni peine ni plaisir, on ne devrait lutter qu'avec les faits, de sorte
que tout ce qui ne serait pas démonstration serait superflu » (1401a1), et il
n'abandonnait qu'à regret cette position morale que la « corruption » des
auditoires rendait intenable.
Même avec ces auditoires corrompus, ces juges trop accessibles à la
flatterie, le Sage devrait toujours préférer l'énoncé de la vérité aux
manigances de la persuasion. Ainsi fit Socrate, et les orateurs stoïciens
étaient renommés pour leur obstination à perdre leurs procès en ne disant
que la vérité toute nue, dans le langage le plus élémentaire, et sans le
moindre effet de manches. Mais l'auditoire peut tout aussi bien, ou
davantage, se méfier du trop beau parleur. Ce qui emporte la conviction, dit-
on aussi, c'est la simplicité du naturel, ce qui est dit spontanément et sans
apprêt, pour exprimer ce que l'on sent fortement, non pour impressionner le
public (texte n°18). La faveur va toujours à l'improvisation, la défiance au
discours préparé à l'avance, encore plus au discours écrit. L'auditoire se
plaît à reconnaître de la sincérité dans ce qu'on n'a pas arrangé spécialement
à son intention et qu'on dirait tout aussi bien ailleurs, à d'autres personnes,
parce que c'est exactement ce que l'on pense.
Un excès d'éloquence peut donc être un signe de faiblesse ; l'orateur n'en
dit tant que parce qu'il a des doutes sur les vertus persuasives de sa thèse et
plus encore de sa personne. C'est au contraire l'économie de moyens qui
caractérise la véritable auctoritas, celle de l'orateur qui s'impose presque
par sa seule présence. « L'ordre est bref et concis, un monosyllabe suffit du
maître à l'esclave, mais longue est la prière, et la lamentation aussi »
(Démétrius*, 1. 7). L'histoire romaine abonde en « orateurs » forts de leur
auctoritas transcendante et qui dédaignaient de dire autre chose que leur
volonté, en quelques mots bien sentis et sans fioritures, tel ce Scaurus qui
pouvait se contenter de dire : « Un tel m'accuse ; moi Scaurus, Prince du
Sénat, je nie. Qui allez-vous croire ? », et être acquitté.
Au fond, pour les tenants de la nature, on ne devrait pas avoir à persuader,
c'est-à-dire à prendre en considération l'auditeur. Dans une rude et salutaire
franchise, les rapports linguistiques entre les hommes ne seraient faits que
d'informations vraies et d'ordres justes. Assurément, c'est une opinion que
les rhéteurs ne peuvent accepter, mais, pour préserver le droit à la
persuasion, ils s'emploient à désigner les brebis galeuses, les orateurs dont
le style, à force de s'écarter de la parole droite, n'est plus que distorsion.
Asianisme. Le thème de l'éloquence corrompue, corrupta eloquentia, sert
à donner une légitimité à l'autre éloquence, celle qui est restée saine ou qui
l'a été. Il y a des orateurs qui « en font trop », cela veut dire qu'il y a aussi
de bons orateurs, conscients de la nécessité de ne pas trop s'écarter de la
nature. La critique des excès est donc particulièrement fréquente et acérée ;
elle est aussi toujours accompagnée d'une constellation d'images frappantes.
L'image de base est celle de la boursouflure, d'une sorte de grosse cloque à
la surface simple et unie des choses. Mais les métaphores qui fleurissent
comme inévitablement sur le thème de la corrupta eloquentia vont plus
loin : parlant de style, les auteurs les plus rassis se mettent à parler
d'eunuque, d'histrion, d'ivrogne, de vêtements transparents et de cheveux
frisés, de fard, d'épilation, de lascivité et de prostitution, etc. (texte n°19).
Cet ensemble qui peut paraître hétéroclite a bien en fait une unité : on
cherche à accumuler tout ce qui est indigne d'un homme, tout ce qui n'est
pas « viril », non point tant le féminin (car, à l'occasion, la bonne éloquence
est vue comme une vierge immaculée ou une épouse vertueuse), que
l'efféminé.
Rien d'étonnant, alors, si la critique de la virtuosité à vide s'est focalisée
sur l'Asie, cette Asie au climat « amollissant » déjà décrit par la médecine
hippocratique, une Asie légendairement hystérique et théâtrale, terre de
l'adulation et des eunuques, censée produire des orateurs à son image : tel
peuple, tel style. Mais cette critique est d'abord une critique des
« Modernes » qui se sont laissé gagner par des raffinements exotiques. Dans
l'imaginaire antique, et pas seulement en matière d'éloquence, le temps des
ancêtres est toujours valorisé comme âge d'or ou âge héroïque. Âge d'or,
d'une enfance de l'humanité, naïve et innocente, qui ne savait pas mentir ;
âge héroïque surtout, des guerriers et des maîtres, rudes et sans grâce, mais
dont l'énergie allait droit au but. Avec la civilisation, ou du moins ses excès
de raffinements, est venue la « mollesse » - le terme dont on stigmatise les
noceurs et les débauchés, mais aussi les orateurs gagnés par l'« asianisme ».
Avec l'Asie symbolique, comme avec la Modernité trop frivole, on en
revient toujours à une opposition binaire, entre le bien et le mal, le beau et
le laid, la nature et l'artifice. « Occupe-toi du sujet, et les mots viendront
bien tout seuls », disait Caton l'Ancien*. Pour un certain puritanisme
antique, les recherches formelles de la rhétorique sont irrémédiablement
condamnables, comme tout ce qui est trop attaché à l'enveloppe changeante
des choses, à la séduction des sens, à la vulgarité de la matière.
On voit ce genre d'attaque apparaître à Rome dans les années 50 avant
notre ère, lorsque Cicéron* au faîte de sa gloire se fait traiter d'« asiatique »
par quelques jeunes orateurs rivaux (Calvus, Pollion... ), façon à peine polie
de signaler que son goût pour l'abondance et les recherches rythmiques vire
à la mollesse et au manque de virilité ; en revanche ses adversaires se
désignent comme « attiques » et prétendent revenir au style pur et simple
des orateurs grecs des Ve-IVe s. avant notre ère, à Lysias* tout
particulièrement. À ce stade, les épithètes n'ont rien à voir avec les origines
des orateurs (ce sont des Romains qui s'affrontent). Mais la défense de
Cicéron (dans le Brutus et l'Orateur) va cristalliser l'opposition en termes
ethniques, puisqu'elle consiste à prendre au pied de la lettre les appellations
métaphoriques : ce sont les seuls orateurs d'Asie qui peuvent être, par
nature, « asiatiques » ; quant aux jeunes Romains, ils ne sauraient en aucune
façon être « attiques », et s'ils se cherchent un modèle dans le passé, ils
devraient regarder du côté du vieux Caton* plutôt que de Lysias*.
Citant Caton*, Cicéron* reprend l'offensive : personne n'envisage vraiment
de revenir au style des anciens temps, et on ne saurait lui contester qu'en
matière d'éloquence, du moins, il y a eu des progrès. Les rhéteurs savent
bien, en fait, ce qu'on reproche à la rhétorique et qu'il leur faut lutter sur
deux fronts à la fois. Leur légitimation passe par la transformation de
l'opposition binaire du bien et du mal en système à trois termes, où le bien
se distingue tout à la fois du manque et de l'excès, dans la grande tradition
de l'aurea mediocritas, du juste milieu aristotélicien. Il y a des orateurs
bouffis, ce qui est laid, mais le style « simple », quand il n'est que sec et
maigrichon, n'est pas beau non plus, et l'on peut ainsi unir les opposés dans
la même réprobation (cela se voit déjà chez Cicéron*, et particulièrement
bien chez Quintilien*) : la raideur et la contorsion, le barbare et l'histrion,
celui dont on voit les os et celui qui éclate de mauvaise graisse, le froid
stérile et la moiteur pourrissante... Entre les deux extrêmes, l'orateur idéal
ne sera ni... , ni... , ni squelettique, ni enflé, mais musclé, un guerrier
magnifique, unissant la force et la beauté.
Mais cette esthétique de l'équilibre n'en réserve pas moins ses plus
nombreuses critiques à l'excès ; il est difficile de résister aux prestiges de
l'antique grandeur, de la simplicité, de la nature. Chez quelqu'un comme
Quintilien*, on voit souvent une sorte de nostalgie de la Romanité à
l'ancienne, lourde et sans grâce ; il ne serait pas loin de donner raison aux
adversaires de la rhétorique qui trouvent les artifices techniques indignes
d'un homme, et s'il lui fallait choisr, son orateur idéal reviendrait à
l'éloquence des Anciens, taillée à coups de serpe, plutôt que de se laisser
aller au dévergondage de certains Modernes. L'esthétique du juste milieu
sait qu'elle ne peut se rendre acceptable qu'en se démarquant d'abord
vigoureusement de la corrupta eloquentia, à laquelle elle revient toujours,
comme à un point douloureux.
A partir de là, dans nombre de textes, surtout au premier siècle de notre
ère, la dénonciation de l'excès prend deux formes, celle d'une critique de
l'exotisme, principalement asiatique, et celle d'une déploration de la
décadence. La Carie, la Phrygie, la Mysie deviennent des foyers de
corruption, y compris sous la plume de Denys d'Halicarnasse* (ville de
Carie, comme on sait !). Caecilius*, le puriste, écrit un Contre les
Phrygiens, et l'on dénonce, a posteriori, les orateurs d'Asie mineure, comme
Hégésias de Magnésie*, qui avaient pu de bonne foi se croire les
continuateurs de Démosthène. Mais on reproche surtout à cette corruption
orientale d'avoir gagné les terres saines de la « vraie » Grèce et de Rome.
Décadence. On parlait bien autrefois ; aujourd'hui on parle mal et
l'éloquence ne retrouvera sa grandeur qu'en revenant aux bons principes du
passé, un passé relatif toutefois, car s'il y a bien décadence, c'est seulement
à partir d'un point où l'équilibre était atteint, non depuis les origines.
L'évolution de l'art oratoire est donc souvent décrite sur le modèle de celle
des autres arts, de la statuaire en particulier, comme un assouplissement qui
vaut sans doute mieux que la raideur primitive mais qui risque de virer à la
contorsion - si ce mal ne s'est pas déjà produit.
Aux yeux des Grecs, la décadence commence avec la disparition du
régime des cités. On désigne même un responsable, Démétrius de Phalère*,
le gouverneur que les Macédoniens ont imposé à Athènes et qui aurait mis
en vogue la pratique des déclamations, les discours gratuits qui ne
cherchent qu'à plaire au public et admettent tous les excès pour y parvenir.
Le retour à la pureté attique est le mot d'ordre de Denys d'Halicarnasse* (qui
écrit à l'époque d'Auguste), et il se flatte de le voir bientôt accompli (texte
n°20). De fait, l'« atticisme » sera une obsession des rhéteurs et orateurs
grecs, et le modèle de Démosthène leur paraîtra définitivement
insurpassable. Mais la réelle renaissance de l'éloquence grecque sous
l'Empire romain n'aura de la vénérable Antiquité que la façade : on se
piquera d'atticisme, en ce qu'on s'appliquera à remettre en honneur le
vocabulaire et la syntaxe des grands anciens, et l'on traitera inlassablement
des héros de Marathon et de la résistance aux Macédoniens - mais dans des
déclamations à grand spectacle et dans un style qui pourrait aussi bien se
décrire comme « asiatique ».
Du côté des Romains, le modèle insurpassable est Cicéron* ; lui qui
passait pour trop moderne de son temps, est classé comme archaïque, cent
ans après, par les tenants de ce qui est alors la « modernité » : pour les gens
sérieux, comme Quintilien*, c'est bien la preuve qu'il occupe précisément
cette place centrale où l'éloquence a toute son ampleur sans rien de superflu.
La décadence de l'éloquence commence donc avec la fin de la République,
et l'on désigne ici aussi la pratique substitutive de la déclamation comme
une des causes du mauvais goût qui envahit jusqu'aux discours sérieux.
Mais l'on envisage aussi d'autres causes. Les auteurs qui constatent les
défauts de la modernité les attribuent au changement de régime politique
qui a réduit la place de l'éloquence, au système scolaire qui ne correspond
plus aux « débouchés » réels, parfois à quelque loi de la nature qui ferait
croître et dépérir les genres littéraires comme toute chose, mais le plus
souvent à la corruption morale, engendrée elle-même par trop de richesse et
de bien-être matériel (texte n°21).
Sans doute y a-t-il quelque part de vérité dans ce sentiment général de
décadence et dans les causes qu'on avance. C'est quand on cesse de
concevoir la rhétorique comme productrice de persuasion, qu'un discours
désormais « gratuit » peut s'autoriser toutes les licences. Mais dans le même
temps, le jugement esthétique se trouve privé du critère fonctionnel
qu'Aristote* avait mis en évidence et que Cicéron* utilisait toujours : un
beau discours est un discours qui persuade, non seulement parce que la fin
justifie les moyens, mais parce que la fin détermine les moyens qui
permettront de l'atteindre (texte n°22). Dès lors qu'on juge du style sans
référence au but poursuivi par le discours, s'il ne s'agit plus que de plaire ou
de déplaire, le goût personnel, avec ses impondérables, risque de devenir le
souverain arbitre - et combien de diatribes avons-nous sur le mauvais goût
du grand public qui encourage les orateurs dans leurs vices ! Leurs vices -
car la tentation est alors grande d'aligner l'esthétique sur l'éthique et de
trouver « beau » ce qui est « bon », la grandeur, la virilité, la retenue, la
modestie, etc., qualités des discours comme des personnes, ainsi qu'en
témoigne la communauté de vocabulaire. Ou comment, perdant de vue la
persuasion, les rhéteurs font cause commune avec leurs adversaires et se
veulent des parangons de vertu.
REMARQUES : Sur l'opposition fondamentale entre le style simple et le
style oratoire, voir Hendrickson (1905), Smiley (1906), Quadlbauer (1958) ;
perspectives éclairantes dans Gombrich (1966) sur le sens du primitivisme
antique, et Lichtenstein (1989) sur un enracinement « corporel » de
l'éloquence incompatible avec le puritanisme ; critique de Gorgias* par
exemple dans Denys d'Halicarnasse*, Isée, 9, Cicéron*, Orateur, 176,
Aquila*, p. 29 Halm ; sur l'ordre des mots naturel, voir par exemple Denys
d'Halicarnasse*, L'arrangement des mots, 33sq. - Sur l'asianisme et
l'atticisme, grande littérature, voir l'ouvrage ancien et toujours utile de
Norden (1898) qui lance la discussion, et la réponse de Wilamowitz-
Moellendorf (1900) ; pour des vues plus récentes, Demouliez (1976),
Leeman (1963) ; pour des vues plus sobres, Delarue (1982), Wooten
(1975) : si les orateurs d'Asie mineure développent bien un style particulier,
surtout à partir des II° et Ies. avant notre ère, il ne semble plus nécessaire de
reconstituer une « école attique » et une « école asiatique » qui se seraient
opposées depuis le IIIes., ni non plus une « école rhodienne », fondée par
Eschine* en exil (inventée pour tenir le « juste milieu »). - Sur l'atticisme
impérial, Schmid (1887-1896), ici Lucien*, texte n°69. - Sur le thème de la
décadence, voir Heldman (1982) ; on le trouve chez Sénèque, Perse, Pline,
Martial, Juvénal, Tacite* (texte n°34), Pétrone (texte n°35), etc. On trouvera
un curieux commentaire d'une loi de l'évolution des genres littéraires chez
l'historien Velleius Paterculus (c. 19 av. -c. 31 ap. ), 1.16-18. Quintilien*
avait écrit un ouvrage (perdu) sur les causes de la corruption de l'éloquence
et écrit l'Institution oratoire pour lutter contre cette décadence.
1. 5. La rhétorique est-elle une technique ?
Quand on reproche à la rhétorique d'être une maîtresse de fausseté, cette
critique porte sur le fait même de la persuasion, qui est, en effet,
indifférente à la vérité ou à la fausseté de ce qui est dit. Mais sauf à interdire
la persuasion (gloire et fondement de la démocratie, et plus généralement
ciment de la vie en société), on ne peut logiquement interdire de s'y
intéresser. Et c'est un mérite de la rhétorique ancienne d'avoir pris
conscience de cette dimension du langage à l'occasion du débat
contradictoire et d'en avoir fait l'objet de sa recherche. Quand, d'autre part,
on reproche à la rhétorique d'être une maîtresse de la boursouflure vide, cela
n'est juste, à la rigueur, que pour une partie de la rhétorique, celle qui traite
du genre épidictique, qui, n'ayant précisément pas à persuader, peut se
permettre de parler pour ne rien dire, ou pour le plaisir. Mais ce reproche ne
porte pas sur la rhétorique qui se donne la persuasion pour fin et sait bien
qu'on ne peut précisément pas tout se permettre si l'on veut y parvenir. Au
contraire, tout son effort a tendu à réduire la liberté du discours, à le
prédéterminer par l'analyse de toutes les contraintes auxquelles il doit
répondre. C'est bien pourquoi elle se voulait une technique de la persuasion,
technè, ars, c'est-à-dire un système organisé de connaissances permettant
d'atteindre un but pratique (au même titre que la médecine, qui est le
paradigme de la technique ordinairement invoqué). Mais ce point est
contesté, lui aussi, dès l'Antiquité, et si certains arguments de la dispute sont
un peu faibles, d'autres touchent bien au coeur du problème : peut-il y avoir
une technique de la persuasion ?
La rhétorique est-elle utile ? Les adversaires de la rhétorique, dès ses
débuts (au moins depuis Platon*) contestent qu'elle puisse être une
technique. Une première série d'arguments, les moins forts, repose sur l'idée
qu'une technique ne peut être qu' « utile » et que la rhétorique, qui est ou
bien inutile ou bien nuisible, ne peut pas prétendre à ce titre.
On peut soutenir que si la rhétorique est productrice de persuasion, la
rhétorique est inutile, parce que la persuasion elle-même est inutile. Comme
dit Sextus Empiricus* (Contre les professeurs, 2. 6) : « De même que nous
n'avons besoin d'aucune technique pour être persuadés que "en ce moment
il fait jour" ou que "en ce moment je parle", les choses étant évidentes et
flagrantes, de même pour convenir que le meurtrier pris en flagrant délit est
un meurtrier, il n'est pas besoin de rhétorique ». Inutilité, sans doute, de la
persuasion devant l'évidence de faits dont on a l'expérience personnelle
(mais qu'on se souvienne de Périclès renversé par le lutteur adverse et
capable de démontrer aux juges qu'il a gagné !). Mais l'évidence est
évidemment l'exception.
Une autre critique dit que la rhétorique est non pas inutile, mais nuisible,
une kakotechnia, selon le mot du philosophe péripatéticien Critolaus. Son
pouvoir de persuasion est réel, mais ne fait que du mal, trouble les États, et
finit par être dommageable aux orateurs eux-mêmes, voir ce qui est arrivé à
Démosthène et à Cicéron*. La réplique ici peut être vertueuse, sur le thème
de la bonne rhétorique, très utile au contraire, que l'on a vu plus haut. Elle
peut aussi être cynique (ou objective) et contester à son tour une définition
de la technique qui fait entrer en ligne de compte l'utilité sociale du
« produit » ; on peut s'en tenir à une définition amorale qui ne considère que
la capacité d'atteindre un objectif à partir de principes rationnels
enseignables : sans doute y a-t-il aussi une technique du cambriolage, dans
laquelle le spécialiste se distingue notablement du non-spécialiste.
Quel est son domaine ? Si la question de l'utilité de la rhétorique doit être
restreinte à sa capacité d'atteindre le but qu'elle se fixe (la rhétorique est-elle
utile pour persuader ?), on peut encore l'attaquer sur deux points : quel est
exactement ce but ? et l'atteint-elle vraiment ? Le premier point amène à
examiner le domaine d'application de la rhétorique : persuader, certes, mais
à propos de quoi ? Ici la pression des adversaires a amené les rhéteurs soit à
restreindre leur domaine, soit au contraire à l'étendre indéfiniment.
L'orateur formé par la rhétorique est-il apte à persuader sur tous les sujets
ou seulement sur certains ? Sur tous, disaient sans doute Gorgias* et les
sophistes les plus ambitieux, et l'on nous parle de l'orateur qui saura mieux
que le médecin, mieux que l'architecte, mieux que l'expert, persuader de ce
qui relève de leur expertise. En revanche Aristote* et Isocrate* reprochaient
aux auteurs des premières technai de s'être confinés au discours judiciaire.
La première tendance est évidemment très exposée à la critique, si elle se
présente comme une omniscience (tout savoir pour parler de tout), ou
inversement si elle donne à croire qu'il n'est pas nécessaire de connaître une
question pour en parler. Elle prend plus de consistance, si la rhétorique se
donne comme une technique de la mise en forme (comme on le voit dans
certains passages de Cicéron*) : au besoin, l'orateur s'instruira d'un point
précis auprès du spécialiste, mais une fois instruit il sera le mieux placé
pour persuader un auditoire sur ce sujet (texte n°23).
La seconde tendance cherche un domaine réservé où l'orateur serait le
spécialiste à la fois du fond et de la forme. Elle trouve toutefois le domaine
judiciaire trop étriqué, et, avec Aristote*, elle a pris la forme, pour
longtemps canonique, du domaine divisé en trois genres de discours,
judiciaire, délibératif, épidictique, les trois grands cas du discours public.
L'orateur doit y être un spécialiste des valeurs qui relèvent du juste (au
tribunal), de l'utile (à l'assemblée) et de l'honorable (pour l'éloge et le
blâme). La persuasion porte sur des points ouverts à la contradiction, ni
évidence objective, ni vérité indiscutable. Sur ces questions, l'orateur sera
persuasif s'il sait utiliser un ensemble d'instruments qui relèveraient pour
nous, aujourd'hui, de la logique et de la psychologie, et s'il sait donner à son
discours une forme convenable.
Ce schéma ne sera jamais vraiment remis en cause, mais subira des
modifications qui finiront par en changer le sens. Une première
modification importante apparaît avec Hermagoras* qui pose prudemment
que la fonction de l'orateur a pour but de persuader, dans la mesure où les
conditions de choses et de personnes le permettent, et seulement à propos
des questions « politiques ». Ce dernier point vise à délimiter strictement le
domaine d'intervention de la rhétorique, non par rapport à la situation de
discours, comme chez Aristote*, mais par rapport au sujet : les questions
politiques sont en effet celles qui relèvent de l'opinion, non de la science,
celles que sont appelés à résoudre les citoyens, non les experts ; que
l'architecte ou le mathématicien persuadent eux aussi sur des sujets de leur
domaine, ainsi qu'on l'objectait aux rhéteurs, ce n'est pas niable, mais cela
n'ôte rien à la spécificité de la rhétorique, qui doit se passer de l'ascendant
dogmatique que donne la possession de connaissances vraies ; inversement
l'orateur laissera à d'autres le discours sur les sciences, se réservant
d'intervenir dans tout ce qui ne réclame pas d'expertise particulière mais est
ouvert à tous les simples citoyens (texte n°24).
Comme cette intervention n'est pas déterminée par la situation de discours
(le discours public d'Aristote*), rien n'empêche la rhétorique de traiter les
« questions générales » ou thèses. Une thèse, c'est par exemple une question
comme « Faut-il punir le matricide ? », et la philosophie avait accaparé ces
questions, laissant à la rhétorique les hypothèses, ou questions
particulières : « Faut-il punir Oreste ? ». Pour Hermagoras* et pour ceux qui
le suivent, Cicéron* en particulier, tout ce qui se discute relève de la
rhétorique, toute discussion pouvant se concevoir sur le modèle du débat
judiciaire où un avocat soutient une cause face à un autre avocat qui
soutient la cause adverse. La distinction du particulier et du général est
artificielle ou en tout cas reste en surface, car le particulier contient le
général ou se ramène à lui. Dans cette vision d'un empire généralisé de la
contradiction, il n'est guère légitime de distinguer thèse et hypothèse et,
partant, un domaine de la philosophie et un domaine de la rhétorique. On
sait que ce sera là une des grandes revendications de Cicéron*. Mais il va
plus loin encore en soumettant à la rhétorique toutes les manifestations de la
parole en situation d'échange, non seulement le discours public ou l'exposé
d'école, mais la discussion par questions et réponses, à la manière de
l'ancienne dialectique, mais même la conversation amicale.
Parallèlement, on voit le troisième genre distingué par Aristote*, le
discours épidictique, s'étendre de plus en plus. S'il couvre d'abord tout
particulièrement les cas de discours publics institutionnels, comme l'éloge
funèbre, ou les discours « de montre » dans quelque assemblée festive, sa
gratuité l'autorise à se multiplier et à se diversifier. Nous verrons plus loin
comment les productions de ce troisième genre finissent par ne plus guère
se distinguer de celles de la littérature. Mais il faut noter dès à présent que
les théoriciens eux-mêmes ont tendance à y faire entrer des genres littéraires
qui se sont, eux, constitués indépendamment de la rhétorique, l'histoire, par
exemple, ou le genre épistolaire. En dernier lieu, chez Hermogène*, le
troisième genre, rebaptisé panégyrique, couvre à peu près toute la
littérature, y compris la philosophie et la poésie.
Mais dans ce troisième genre, il ne s'agit plus de persuader et la question
de la technicité de la rhétorique ne se posera pas pour lui de la même façon
que pour les deux autres.
L'obligation de résultat. La plus rude critique adressée à la rhétorique
consiste à dire qu'elle n'est ni nécessaire ni suffisante à la persuasion. On
persuade sans elle et elle ne persuade pas toujours.
Les adversaires remarquent volontiers qu'on peut persuader sans
connaître la rhétorique et ils ne manquent pas d'exemples pour appuyer leur
opinion. Nous avons vu qu'on citait les héros d'Homère*, bien antérieurs à
l'invention de Corax*, et l'on parle aussi de l'orateur athénien Démade qui
n'avait reçu aucune formation, mais encore des ignorants, des esclaves, des
barbares, qui savent persuader sans même se douter de l'existence de la
rhétorique. L'idée est ici que le spécialiste ne se distingue pas du non-
spécialiste : la rhétorique est inutile à l'oeuvre de persuasion, qui ne relève
donc pas d'une technique (texte n°25).
La rhétorique pourrait accepter de ne pas être nécessaire et répondre
qu'elle tient tout de même lieu du don naturel manquant ou qu'elle le
développe. Il lui est plus difficile d'admettre qu'elle n'est pas suffisante sans
se renier elle-même. Il semble cependant qu'elle ne pourrait se dire
technique de la persuasion que si l'orateur qu'elle forme était sûr de
persuader à tout coup. Mais ce n'est pas le cas. La rhétorique est même
constitutionnellement ouverte à l'échec : née pour fournir des armes aux
plaideurs, elle se flatte de plaider le pour et le contre, de pourvoir à
l'accusation comme à la défense ; de deux de ses élèves mis aux prises, l'un
sera forcément vaincu, ne persuadera pas. C'est pourquoi les théoriciens
scrupuleux rectifient la définition courante et parlent non d'un art de
persuader, mais d'un art de dire ce qui est propre à persuader, ou encore,
propre à persuader dans la mesure où les conditions de faits et de personnes
le permettent - sous-entendu, sans obligation de résultat : un orateur, comme
un médecin, peut et doit agir selon les règles de son art, même si la situation
est désespérée.
On nous parle souvent d'orateurs qui font tout ce qu'ils peuvent mais qui
échouent, à commencer par Antiphon* qui plaida mieux qu'on ne l'avait
jamais fait dans une affaire capitale et fut pourtant condamné à mort. Sans
doute y a-t-il des cas où la parole se dépensera en pure perte : il n'est pire
sourd que celui qui ne veut pas entendre. Ce qui est dit devrait persuader si
l'auditoire n'était pas ce qu'il est, buté, borné, vendu, aveugle et sourd ; mais
l'orateur a fait son devoir, et les spécialistes et la postérité rendront justice à
l'excellent discours.
Certes, mais on trouve aussi une autre façon d'envisager la question,
quand l'auteur de la Rhétorique à Herennius dit, comme en passant, qu'on
sait toujours si l'adversaire a persuadé (1. 10) - persuasion non pas en
général et pour un auditoire universel, mais pour cet auditoire-ci, qu'il faut
prendre tel qu'il est. De ce point de vue, il n'y a guère de différence entre
enseigner à persuader et enseigner à trouver ce qui devrait persuader : dans
l'un et l'autre cas, tout dépend d'une analyse exacte et exhaustive de la
situation de discours ; si cette analyse est correcte, on persuadera
précisément parce qu'on aura dit ce qui était propre à persuader.
C'est où la rhétorique échoue : il n'y a de science que du général.
Comment peut-on isoler et enseigner ce qui ne dépend que de l'instant, qui
s'enracine dans la personne d'un orateur particulier, qui se forme et s'épuise
dans l'interaction avec un certain public, à un certain moment, dans une
certaine situation ? Si serré que soit le réseau des préceptes d'une rhétorique
s'efforçant de « tout » prévoir d'avance, c'est le fait même de la persuasion
qui lui échappe. Parler correctement est sans doute recommandable en
général, mais ici il faudra lâcher une grosse vulgarité pour mettre le public
de son côté et ailleurs c'est peut-être même un silence bien senti qui fera la
plus forte impression... Une démonstration habile pourra convaincre, mais,
aussi bien, la maladresse passera pour le signe d'une louable sincérité... Une
voix harmonieuse peut charmer les oreilles, mais les aboiements d'un
démagogue enroué soulèvent à l'occasion l'enthousiasme...
Kairos et prepon. Toute performance nouvelle et singulière est
irréductible à la compétence générale à laquelle on peut prétendre. Les
rhéteurs en ont du reste bien conscience, et dès les origines de la rhétorique.
Les Sophistes ont mis en vogue la notion de kairos, l'ajustement à l'instant,
et l'un des griefs d'Alcidamas* à l'égard du discours écrit d'avance est
précisément son incapacité au kairos, au feu de l'action. Mais le constat ne
vaut pas remède : sur le kairos, « personne n'a pu faire une technique, pas
même Gorgias* qui a écrit à ce sujet sans résultat valable » (Denys
d'Halicarnasse*, L'arrangement des mots, 12.5) ; c'est un sujet rétif à la
généralisation et au système, et l'on ne peut s'en remettre qu'à l'entraînement
et à l'intuition.
Les rhéteurs anciens ont pourtant cru possible cet Art de persuader qui
désespérera Pascal. Mais leur art était d'emblée et par essence voué à une
multiplication indéfinie des règles, dans un gigantesque effort pour cerner
au plus près l'occasion singulière ; et ils n'ont pu bâtir un système complet
et clos qu'en lui adjoignant la « règle » du convenable (prepon, decorum),
autre version du kairos, conçu cette fois comme une sorte de joker
susceptible d'annuler au besoin toute autre règle : pour persuader, il faut
parler « comme il faut », c'est-à-dire comme le demande l'ensemble des
paramètres de la situation singulière. Règle suprême et indispensable, mais
règle dangereuse au système même, puisqu'elle peut annuler n'importe
quelle autre règle ou dispenser de toutes (texte n°26).
Le convenable a bien donné lieu à une multitude de divisions, selon la
méthode chère à la rhétorique. On a distingué ce qui convient au sujet traité
(ne pas dire « augustes figues », comme dit Aristote*), à l'auditoire, car on
ne parle pas de même à l'assemblée et en tête à tête, au moment, au lieu
même, et surtout à la personne de l'orateur, car on ne parle pas de même si
l'on est jeune ou vieux, important ou modeste, etc. , et par exemple, l'un des
grands reproches adressés à Hortensius, l'orateur romain rival de Cicéron*,
est d'avoir voulu faire le jeune homme trop longtemps.
Tout cela peut s'enseigner, comme aussi l'injonction générale de veiller au
convenable : « Au moment de parler, l'orateur doit considérer ce qu'il a à
dire, devant qui, pour qui, contre qui, à quel moment, en quel lieu, dans
quelle conjoncture, ce qu'on dit dans le public, ce que pense
vraisemblablement le juge avant de nous entendre, puis, ce que nous avons
à désirer ou à conjurer » (Quintilien*, 4. 1. 52). Mais une fois muni de ces
préceptes, l'orateur n'en doit pas moins trouver dans chaque situation
nouvelle ce qui pourra convenir, et si la rhétorique peut sans doute lui
faciliter la tâche, par un premier repérage, quadrillage des situations les plus
communes, elle ne le dispense pas d'avoir du talent, voire du génie pour
appliquer la règle tautologique du « parler comme il faut parler » : « Le
point essentiel de la technique c'est la convenance, et c'est le seul que la
technique ne puisse enseigner » (Cicéron*, Sur l'orateur, 1. 132) (texte
n°27).
Nature/pratique/technique. La persuasion n'est pas le produit automatique
d'une technique, mais la technique peut aider à la produire. C'est la solution
à laquelle se rangent les rhéteurs raisonnables, presque tous à vrai dire, à la
suite d'Isocrate*. La rhétorique conquérante et sûre d'elle-même, à la
Gorgias*, ne se retrouve plus guère que chez quelques rhéteurs pugnaces
(teigneux même), Anaximène* ou l'auteur de la Rhétorique à Hérennius*,
qui s'adressent sans fard aux aspirants à la lutte politique. Ailleurs c'est
l'idéologie scolaire qui l'emporte : les professeurs fondent leur légitimité sur
la maîtrise de la triade nature / pratique / technique.
On leur oppose que c'est la nature qui fait les bons orateurs ? Ils
reconnaissent qu'il faut en effet avoir quelque don et qu'un muet ne sera
jamais l'égal de Démosthène. Mais ils se flattent de jauger exactement ces
capacités naturelles (et on loue très fort Apollonios d'Alabanda qui préfère
perdre le prix des leçons et renvoyer les élèves décidément incapables) ; en
outre, avec eux, l'élève apprendra à développer ces capacités, qui ne sont
que des germes, et saura comment en tirer parti. Le don naturel est sans
doute nécessaire, mais il n'est pas suffisant.
On devient orateur en faisant des discours ? - autre façon de nier le rôle
de la rhétorique dans la persuasion : en somme, on apprend à « bien » parler
comme on apprend à parler, par essai et correction de l'essai, jusqu'à ce
qu'on obtienne la réaction voulue de l'interlocuteur. Mais la rhétorique
répond que cette méthode empirique, longue et hasardeuse, peut
avantageusement être remplacée par un entraînement systématique et
progressif, informé et réglé par une théorie qui connaît d'avance les
obstacles et peut guider vers les solutions appropriées. Les exercices d'école
soumis au jugement d'un connaisseur permettront d'acquérir plus vite et
plus sûrement la connaissance de ce qui est propre à persuader -
virtuellement du moins.
La technique, enfin, va se développer à l'extrême, pour tenter de
rassembler, définir et classer tous les éléments du persuasif, logiques,
psychologiques, stylistiques. Elle saura dire pourquoi tel discours était ou
non persuasif, et cette tendance à la critique rétrospective va prendre de plus
en plus d'importance. Elle enseignera toujours comment faire un discours
propre à persuader, en fonction de toutes les situations dont elle pourra
s'aviser, mais elle tendra à dévaluer le fait même de la persuasion, qui lui
échappe. L'important est de faire un bon discours, de « bien dire »,
intrinsèquement et à la satisfaction des connaisseurs.
Or le jugement des connaisseurs est la seule chose qui compte pour les
discours du genre épidictique, précisément parce qu'ils ne se soucient pas de
persuader. Pour ces discours-là on peut énumérer d'avance et intégralement
tous les éléments qui les feront « beaux ». C'est ce qu'avaient reconnu, par
exemple, les Épicuriens, qui, comme tous les autres philosophes, refusaient
le nom de technique à la rhétorique politique, mais qui l'accordaient à ce
qu'ils appelaient sophistique, l'enseignement et la production des « beaux »
discours (texte n°28). Et la rhétorique donnera de plus en plus de place à
cette « beauté », dont elle pense avoir la pleine maîtrise.
REMARQUES : Sur la critique de la rhétorique comme technè-ars, voir
Philodème* (avec les remarques de Sudhaus dans le Supplementum),
Quintilien* (voir ici texte n°4), Sextus Empiricus* (comme pour la critique
morale, origine ancienne, dès Platon*, puis chez les philosophes
hellénistiques) ; Fuhrmann (1960), Barnes (1986). - Sur kairos voir par
exemple le Palamède de Gorgias* et Tortora (1986), en général Trédé
(1992). - Sur prepon, l'étude de base est Pohlenz (1933) ; voir aussi D'Alton
(1931). - Sur la triade nature/pratique/technique, Shorey (1909). - Sur
Isocrate* et l'idéologie de la rhétorique, Cahn (1989).
2. Rapports à l'environnement institutionnel et culturel
La rhétorique est le produit d'une certaine société. Sans doute a-t-elle pu
mettre au jour des traits universels du langage, de la communication, de la
logique ou de la psychologie, et c'est bien pourquoi nous pouvons encore
comprendre l'essentiel de ses enjeux. Mais le milieu dans lequel elle est née
et auquel elle a dû s'adapter lui a aussi donné des traits particuliers et
éventuellement changeants. La rhétorique de Gorgias* n'est pas tout à fait
celle de Quintilien*, qui n'est pas non plus celle d'Hermogène*, et si
l'évolution de la technè rhètorikè résulte en grande partie d'un
développement interne, elle doit aussi certaines de ses inflexions à des
variations dans l'environnement institutionnel et culturel.
Il n'est évidemment pas question de décrire ici les institutions politiques
et judiciaires grecques et romaines, l'évolution du système scolaire, ou celle
des grands mouvements philosophiques (pour lesquelles on se permettra
seulement de renvoyer à quelques ouvrages de base). Mais on évoquera
quelques-unes des répercussions qu'ont pu avoir, sur la rhétorique, les
éléments les plus importants de son cadre d'exercice.
2. 1. L'écrit et l'oral
A ses débuts, la rhétorique est fondamentalement une discipline de l'oral :
elle envisage la parole en tant qu'elle est en situation, prononcée à un
moment précis, par une personne précise, à l'intention d'un auditoire précis.
Elle apparaît cependant à un moment où l'écriture alphabétique s'installe
définitivement en Grèce comme un moyen de communication ordinaire,
susceptible de concurrencer efficacement la parole. Cette coïncidence n'est
probablement pas fortuite, et l'on constate en tout cas que l'art de la
persuasion par la parole entretient, paradoxalement, les liens les plus étroits
avec l'écriture.
Un changement de technologie et ses conséquences. Depuis les travaux
de Havelock mettant l'accent sur l'importance de l'oralité dans la culture
grecque, on a remis et on continue à remettre en question ce que l'on tenait
pour acquis, sans trop y réfléchir, sur la production et la réception des
« textes » anciens. L'alphabet, introduit en Grèce au VIIIe s., n'a connu une
réelle diffusion qu'à partir du Ve s., et encore s'agit-il d'une diffusion qui ne
touchera jamais qu'une mince couche de la population. Malgré tout ce que
suggère, pour un Moderne, la mention relativement fréquente de « livres »,
de « bibliothèques », d'« écoles », il faut renoncer à une vision
anachronique du monde antique, admettre que l'alphabétisation ne concerne
qu'une minorité, et que les échanges sociaux sont principalement fondés sur
la parole, et le stockage des informations sur la mémoire.
Cette estimation en baisse des utilisations de l'écriture ne doit toutefois
pas être poussée trop loin. A partir du Ve siècle, même si ce n'est que pour
une minorité, il y a bel et bien une utilisation régulière et banalisée de
l'écriture. Or l'un de ces usages n'est autre que la composition anticipée de
discours que l'on prononcera ensuite comme si l'on était en train
d'improviser. Un discours de quelque longueur, et surtout un discours ayant
un enjeu réel (il y va parfois de la tête d'un accusé), se trouve bien, en effet,
d'avoir été préparé à l'avance, et il est clair que l'écriture est un instrument
efficace pour préparer, composer, mettre au point un discours, dès lors qu'on
ne se contente plus de l'expression directe et spontanée. On dit que Périclès
aurait été le premier à prononcer ainsi des discours écrits d'avance et, en
tout cas, cette dissociation du discours écrit et de sa réalisation orale est très
tôt illustrée par l'apparition d'un nouveau métier, celui des logographes qui,
comme leur nom l'indique, écrivent, moyennant finances, des discours que
d'autres prononceront.
On ne saurait trop insister sur le fait que cette utilisation de l'écriture ne se
ramène pas à un simple changement de technologie : l'écriture d'un discours
n'est pas la simple transcription de ce qu'on aurait dit spontanément à l'oral.
La différence du medium autorise ou provoque même un changement dans
les messages. Avec l'écriture apparaît en effet la possibilité d'une autre
langue, que l'on travaille à loisir. Comme les rhéteurs le diront plus tard
(Cicéron*, Quintilien*), l'écriture a l'avantage du temps : l'écrivain est libéré
des contraintes temporelles qui pèsent sur l'orateur ou le simple locuteur,
forcé de dérouler son discours d'un seul tenant ; ce qui est dit est dit, et les
repentirs ne font que souligner les erreurs ; mais à l'écrit on peut revenir en
arrière, effacer un mot, choisir, arranger.
L'écriture a donc partie liée avec la rhétorique en ce que toutes les deux
impliquent conscience et contrôle. Mais au-delà même de la préparation des
discours, l'écriture est un facteur essentiel de la constitution de la rhétorique
comme technique. Avec l'écriture, puissant instrument métalinguistique, il
devient possible de réifier les énoncés, de les collectionner, de les placer
côte à côte, de les comparer et d'en tirer des traits communs ou des
différences. Le fameux passage du « concret » à l'« abstrait », dont on parle
un peu libéralement à propos de l'invention de l'écriture, pourrait trouver, ici
du moins, une illustration pertinente.
Plus encore, de façon spécifique, l'écriture autorise ce qu'on pourrait
appeler un « clivage » de la parole. Elle permet de détacher un énoncé de
son émetteur et participe ainsi à fonder l'idée d'une persuasion qui
n'appartient qu'aux énoncés et non aux personnes, une persuasion que l'on
peut enseigner. Elle met en évidence la persistance du discours séparé de la
voix qui l'énonce et, en général, du « corps parlant », et inaugure ainsi
l'analyse stratifiée du langage qui sera le credo de la rhétorique. Elle
incarne, enfin, la multiplicité des formes qu'on peut donner à une pensée
pour produire un certain effet (en ajoutant, retranchant, déplaçant ou
transformant un ou plusieurs mots), multiplicité qui opposera la rhétorique
au sermo rectus de l'expression spontanée et du discours philosophico-
scientifique, pour lesquels il n'y a qu'une façon de parler, celle qui « colle »
exactement à l'idée ou aux choses.
L'écriture a donc été un allié capital de la rhétorique qui a pu, grâce à elle,
théoriser sur ce qui était dit. De là à enseigner à dire selon la théorie, il n'y
avait qu'un pas. Mais une théorie fondée sur l'écriture pouvait-elle permettre
de retrouver la parole vivante ? C'est en tout cas ce qui a été vivement
contesté.
Le discours écrit. Le remplacement de l'improvisation orale, au milieu du
V s. par une récitation de textes écrits semble avoir suscité étonnement et
e
méfiance d'un public encore très largement « oral ». Le succès de Gorgias*,
que les Modernes ont un peu de mal à s'imaginer à la seule lecture de ses
textes, devait être un succès d'étonnement, pour un « phénomène » qui
parlait comme personne ne parlait, du moins en prose. Et l'on voit d'autre
part que l'utilisation du discours écrit ou le recours aux logographes, bien
que fréquents, étaient très mal vus (texte n°29). Encore à la fin du IVe s., on
reproche à Démosthène de tenir des discours qui « sentent l'huile » - qui ont
été écrits la nuit à la lumière des lampes. Comme on l'a vu plus haut, en
effet, la spontanéité de l'improvisation passe pour garant de la sincérité, et
le discours écrit est d'avance soupçonné d'être ouvert au mensonge.
Cette méfiance populaire est reprise et approfondie par une critique
savante qui en tire un motif de condamner la rhétorique elle-même. Dès les
premiers temps de la rhétorique, le petit pamphlet d'Alcidamas*, Sur les
Sophistes (qui vise peut-être bien Isocrate*) dit tout ce qui peut être dit
contre le discours écrit, incapable de s'adapter au kairos, à l'occasion
changeante, avec ce corollaire que l'habitude de l'écriture handicape
définitivement ceux qui s'y adonnent : à force d'agencer par écrit de belles
phrases tout à loisir, on est incapable de répondre à ce que demande
l'instantanéité de la situation orale (texte n°17).
La rhétorique réplique sur deux points. Elle professe que l'entraînement
par écrit, avec les latitudes de réflexion et de rectification qu'il donne, bien
loin de paralyser l'orateur, lui assurera finalement un contrôle parfait de sa
compétence discursive et lui permettra, jusque dans l'improvisation, d'être
le maître souverain de tout ce qu'il dit. Rien de plus instructif à cet égard
que les recommandations de Cicéron* sur la maîtrise du rythme oratoire,
phénomène on ne peut plus oral mais qu'on n'obtiendra que par une pratique
assidue de l'écriture (Sur l'orateur, 1. 151 ; L'orateur, 150).
En outre la rhétorique prétend qu'il est possible de produire toutes les
apparences de la véritable improvisation - c'est même le sommet de l'art que
de pouvoir faire croire au plus complet naturel. Elle enseigne donc qu'il faut
écrire comme on parle, c'est-à-dire que tous les tours et effets du parlé
doivent et peuvent être prévus dès l'écrit (texte n°30). C'est ce que font les
logographes. À lire leurs meilleures productions (Lysias*), on croit lire
l'enregistrement d'une plaidoierie bien vivante, prononcée avec le plus
grand naturel par une personne dont le caractère (sympathique et crédible à
souhait) transparaît dans chaque mot.
Le discours écrit mime en effet l'oralité en ce qu'il contient virtuellement
tout ce qui sera dans la voix qui le dira, non seulement les mots, mais toute
l'action oratoire ; il dicte son interprétation, comme Denys d'Halicarnasse*
le dit à propos de Démosthène (Démosthène, 54) : une question inscrit
d'avance dans le texte l'intonation interrogative, un contexte indigné fera
monter la voix sur tel mot significatif, etc. Cette réversibilité de l'écrit et de
l'oral est du reste commune à tous les textes, et le discours écrit ne fait que
bénéficier d'une propriété générale de l'écriture. Mais ce qui lui est propre,
c'est le soin qu'il prend d'inclure d'avance tous les traits de la situation dans
laquelle il sera énoncé : l'orateur, son auditoire, le lieu, l'occasion, le
moment... sont présents dans le texte sous forme de marques linguistiques
caractéristiques (première et deuxième personnes, noms propres, déictiques,
etc. ). Ainsi, rédigé d'avance, le discours devrait (et a sans doute pu) faire le
même effet que l'improvisation.
Discours écrit/discours fictif. Cette association de l'éloquence et de
l'écriture, certainement bénéfique, a cependant des prolongements qui
participent à la transformation de l'art d'agir en art de plaire. Grâce à
l'écriture, le « discours » peut exister indépendamment de son actualisation
devant l'auditoire auquel il est destiné. Mais le souci de la permanence peut
faire oublier la finalité première, la persuasion.
Le monde antique a retenti de milliers, de millions de discours qui se sont
évanouis dans l'instant même où ils étaient prononcés. Quelques-uns nous
sont restés, ou du moins il nous en est resté une trace écrite, dont il est
parfois difficile de déterminer le statut : texte écrit avant sa prononciation,
enregistrement immédiat par des sténographes, transcription par l'orateur
lui-même, après coup et à tête reposée, avec plus ou moins de
remaniements et d'améliorations (cas certainement de beaucoup le plus
fréquent). On peut se demander à quoi correspond la conservation de ces
discours qui avaient rempli leur fonction première. L'orateur ou le
logographe y a peut-être vu un moyen d'accroître sa réputation
« professionnelle », de faire savoir de quoi il était capable, au-delà du cercle
des auditeurs immédiats, et de gagner des clients. Très certainement aussi,
pour les grands discours politiques (de Démosthène, de Cicéron), il s'agit de
faire plus largement connaître les idées que l'on a soutenues. A quoi a dû
s'ajouter dans bien des cas le désir de pérenniser le beau discours qui
pouvait servir de modèle ou susciter l'admiration des connaisseurs.
Quoi qu'il en soit, les orateurs (des orateurs) font circuler des copies des
discours qu'ils ont prononcés et qui passent désormais par une autre voix
que la leur, celle du lecteur. Discours améliorés, souvent, parfois
entièrement refaits, comme le Pro Milone, très différent, nous dit-on, de ce
que Cicéron* avait réellement dit pour défendre Milon, ou comme ce
Panégyrique de Trajan que Pline* s'acharne à réécrire interminablement. Un
pas de plus, et ils font circuler des discours qu'ils n'ont pas prononcés,
comme ce fut le cas de la seconde action des Verrines - Verrès ayant pris la
fuite avant que Cicéron ait pu poursuivre son accusation. Comme c'est le
cas aussi de nombreuses productions d'Isocrate*, avec cette différence
notable qu'Isocrate, piètre orateur, paraît-il, les écrivait sans songer le moins
du monde à les prononcer.
Avec l'écriture, la porte est en effet ouverte au discours fictif, qui continue
à feindre l'oralité et à se forger situation, auditoire et orateur ad hoc, mais
qui est écrit directement pour le lecteur (on en dirait tout autant du dialogue,
du reste, autre produit de l'écriture mimant l'oralité). C'est une forme
littéraire, qui se maintiendra tout au long de l'Antiquité, soit seule, soit
incluse dans un autre genre - voir l'usage constant des historiens qui, sur le
modèle des controverses de l'agora et selon les préceptes de la rhétorique,
mettent de vrais (faux) discours dans la bouche de leurs personnages. Il peut
même arriver que le discours fictif soit prononcé, comme ce sera le cas,
nous le verrons, avec la déclamation d'école ou les productions de la
Seconde Sophistique ; mais alors, ce moment d'oralité n'est qu'une variante
de l'art théâtral : le Démosthène d'école qui s'adresse pathétiquement « aux
Athéniens », quand bien même il dirait son discours avec toute la
conviction voulue, n'a personne à convaincre - est plus proche de l'acteur
que de l'orateur.
Avec l'écriture indifférente au kairos, le discours peut en effet renoncer à
l'action immédiate, se soustraire à toute sanction autre qu'esthétique. C'est
pourquoi le discours écrit est le medium ordinaire du genre épidictique,
l'ensemble des belles adresses que le public écoute pour son plaisir ou son
édification mais qu'il ne fait pas suivre d'une décision prise en commun. Ici
le discours écrit n'a même pas à résister à la tentation d'être « bien écrit » ;
l'orateur qui le prononce parle, bien entendu, mais d'aventure il parle
comme un livre, et c'est ce que l'on attend de lui en ce genre d'occasion. Le
public est plus ou moins charmé, les experts peuvent mettre le doigt sur les
qualités et défauts intrinsèques de ce type de discours, les professeurs
peuvent les proposer au jugement et à l'imitation de leurs élèves - nous ne
sommes plus dans le domaine de la prise de décision. Ce statut d'objet
esthétique s'étend du reste aussi aux « vrais » discours, pour qui les lit sans
plus avoir à les sanctionner : jusqu'à la fin de l'Antiquité on admirera les
discours de Démosthène, en eux-mêmes et non pour les résultats qu'ils ont
pu obtenir. Souvent même les Anciens nous ont pieusement conservé des
discours mais ne nous disent rien sur l'issue des débats dans lesquels ils
entraient ; ils ne le savaient plus eux-mêmes ou du moins ne s'en souciaient
plus : le texte l'emportait sur la parole, le monument sur l'événement.
La persuasion, la propagande. Àla même époque qu'Alcidamas*,
Platon* et Isocrate* s'en prennent eux aussi à l'aspect mécanique de
l'écriture qui fige le message et, simultanément, à la rhétorique qui est
incapable de restituer la parole vivante. Mais Isocrate*, qui écrit ses
« discours », déplace la question et attaque les mauvais rhéteurs qui
enseignent la rhétorique comme on enseigne l'orthographe, avec des règles
fixes qui se veulent toujours valables, indépendamment des circonstances,
ceux qui croient que la technique aura d'avance réponse à tout (texte n°31).
Il touche par là la contradiction fondamentale de la rhétorique, écartelée
entre son ambition d'être une technè modelée par l'écriture et le fait que
l'oralité lui est consubstantielle, non comme un medium accidentel, mais
comme le moyen d'une action instantanée, indissolublement liée à des
conditions uniques. Contradiction dont la rhétorique ne sortira pas,
multipliant à l'infini les « règles » censées déterminer les mystérieux
pouvoirs du corps parlant, mais régnant en fait, et de plus en plus, sur la
production des textes.
Ce n'est pas surprenant. La rhétorique, qui se concevra toujours elle-
même en termes de discours et d'oralité, n'en avait pas moins des affinités
avec la communication écrite, celles que Platon* avait décelées et qu'il
critique dans le Phèdre. Inutile d'insister ici sur la célèbre condamnation
conjointe des harangues et des écrits « sans père » qui ne répondent pas aux
questions. Écriture et discours ont le même caractère de communication à
sens unique, incompatible avec le dialogue. Ni l'une ni l'autre ne s'adresse à
un individu déterminé, ni l'une ni l'autre n'admet la discussion. Ce qui est
écrit ou ce qui est dit dans un discours est à prendre ou à laisser, mais pas à
modifier. L'auteur ou l'orateur, inaccessible, signifie d'avance que lui, il ne
changera pas d'avis - et cette assurance même peut en imposer. De ce point
de vue, l'écriture est même supérieure au discours : la fixité de l'écrit met
définitivement à l'abri de la spontanéité, des écarts qu'on pourrait
commettre par inadvertance dans l'instant - ainsi dit-on qu'Auguste écrivait
et lisait tout ce qu'il avait à dire, y compris ses « conversations » avec Livie,
son épouse !
Même en l'absence de l'auteur et sans qu'il en sache rien, l'écriture peut
persuader, de la même persuasion insidieuse et indiscutée que le discours.
Sans doute - et les Anciens ne manquent pas de le noter - l'écriture laisse le
temps de la réflexion, permet la relecture, l'arrêt, le retour en arrière, est
bien plus largement ouverte à la critique que le discours qui disparaît au fur
et à mesure qu'on l'entend. Mais, justement, elle demeure, elle insiste, elle
transcende les conditions de lieu et de temps pour s'adresser à un public
potentiellement universel. Et surtout elle échappe à l'épreuve de la
contradiction immédiate qui opposait un discours à un autre discours. Aussi
est-ce un bon instrument de propagande, comme le savent, par exemple, les
« religions du Livre », et comme le savait aussi Platon.
Une des raisons de la décadence de l'éloquence, à laquelle les Anciens ne
pensent guère, pourrait bien être le progrès de la communication écrite. En
ce sens on pourrait opposer, au moins de façon symbolique, les deux grands
hommes de la fin de la République romaine, Cicéron* et César, l'homme de
la parole et l'homme de l'écriture, Cicéron qui écrase la conjuration de
Catilina en quelques discours, César qui lisait et dictait à plusieurs
secrétaires simultanément, qui traversait à la nage le port d'Alexandrie en
maintenant hors de l'eau un précieux (et mystérieux) manuscrit, qui mourait
pour n'avoir pas eu le temps de lire l'avertissement perdu dans une masse de
papiers. Tous deux étaient fort grands orateurs et fort grands écrivains, mais
Cicéron croyait encore que l'action politique passait par la parole quand
César maniait l'écriture comme instrument de propagande. Un homme du
passé et un homme de l'avenir.
REMARQUES : Sur l'oralité, voir Havelock (1963 et 1982) et, par
exemple, Lenz (1989). - Sur l'actuelle dévaluation de l'écrit, voir Harris
(1989), peut-être excessif. - Sur les rapports des origines de la rhétorique
avec l'écrit et l'oral, les opinions sont encore diverses, selon qu'on la
considère comme propre à l'oralité, ou suscitée par les progrès de l'écrit
permettant l'abstraction, ou encore comme phénomène d'une période de
« transition » ; en général voir Cole (1991), Gastaldi (1981), Lanza (1979).
- Sur Phèdre, Alcidamas*, Sur les Sophistes et Isocrate*, Contre les
Sophistes, nombreux articles anciens qui supposent un débat mais, faute de
datation précise, imaginent toutes les combinaisons chronologiques ; voir
par exemple Gercke (1897), Shorey (1909). - Sur la différence entre
plaidoyers prononcés et écrits voir le bon exemple de Cicéron* dans
Humbert (1925). - Sur la réception différente de l'écrit et de l'oral,
Quintilien*, 10. 1. 16-21.
2. 2. La cité : tribunaux et assemblées
Les traités de rhétorique donnent des préceptes dont la valeur semble
universelle et intemporelle ; ils seraient toujours et partout applicables,
indépendamment des nations et des époques, des lieux d'exercice de la
parole publique et des institutions régissant cette parole. Pour une part cette
prétention est justifiée : la rhétorique met en évidence les grands ressorts de
la communication entre les hommes et transcende ainsi d'emblée le cadre
particulier dans lequel elle a pris naissance. Rien d'étonnant, donc, si
beaucoup de ces préceptes passent d'un rhéteur à l'autre, sans changement,
tout au long de l'Antiquité, et bien au-delà : on les retrouve, souvent mot à
mot, dans les traités modernes.
Cependant les traités anciens ont aussi des caractères propres qui tiennent
aux origines de la rhétorique et qui ne correspondent pas indistinctement à
toutes les situations de communication. L'essentiel de la théorie classique
reste lié à une analyse de la situation qui prévalait dans les assemblées et
tribunaux populaires des cités grecques, et particulièrement d'Athènes.
L'unité de la rhétorique ancienne tient à ce qu'elle se réfère toujours à la
situation de base qu'on avait pu y observer et qui se retrouve ailleurs : un
orateur tente de persuader un nombreux public qui écoute, qui ne discute
pas, mais qui décide souverainement à la majorité.
Certains traits particuliers de la situation grecque ont en outre contribué à
informer la théorie de façon durable, même si parfois, le temps passant, la
forme théorique n'a plus guère de rapport avec la réalité : contrairement à ce
qu'on attendrait peut-être, le changement des institutions n'est pas répercuté
immédiatement et radicalement dans la théorie. Dès l'Antiquité on peut
ainsi sentir un certain décalage entre ce que dit une théorie très
conservatrice et ce qu'étaient concrètement les occasions de discours : à
quoi pense Quintilien*, par exemple, si plein de son orateur idéal subjuguant
les foules, alors qu'il écrit sous Domitien qui, entre autres, a fait exécuter un
rhéteur pour un discours d'école contre les tyrans ? Certaines modifications
de la théorie, cependant, reflètent bien quelque chose des changements
institutionnels, et s'il n'est pas question de révolution, on peut du moins
constater des inflexions nouvelles qui finissent par donner une autre
physionomie à la rhétorique.
Le public souverain. De son origine dans les tribunaux et assemblées
populaires, la rhétorique a gardé une orientation fondamentale : le discours
est adressé collectivement à plusieurs personnes, un « grand nombre », un
nombre suffisant en tout cas pour qu'il n'y ait pas homogénéité et unanimité
assurée d'avance. C'est cette dimension collective du public qui fait l'unité
de la rhétorique au cours de son histoire et qui lui permet de régenter des
discours prononcés dans les situations les plus diverses. L'invalide qui
réclame sa petite pension en prononçant un discours que Lysias* lui a taillé
sur mesure ; le Patronus romain, grand seigneur environné de sa nombreuse
clientèle qui interpose son auctoritas pour protéger un homme de son clan ;
le délateur, stigmatisé par Tacite*, qui pulvérise la victime désignée par le
pouvoir devant un Sénat frileux ; le magistrat d'une cité grecque intégrée à
l'Empire, qui peut voir les soldats romains depuis la tribune aux harangues
et auquel Plutarque* conseille de ne pas trop exciter les vélléités héroïques
de son auditoire ; même, dans une certaine mesure, le sophiste qui
interprète son « héros de Marathon » ou son « Démosthène face à
Philippe » ; et tant d'autres qui, un jour, ont eu devant eux des gens, connus
et inconnus, bienveillants ou hostiles, endoctrinés ou incertains, des gens
qu'il fallait convaincre collectivement, tous ou du moins le plus grand
nombre. La rhétorique entend faire la théorie de tout cela, et le peut dans la
mesure où elle s'attache avant tout aux caractères communs de l'adresse à la
foule.
D'abord, l'auditoire est divers, et donc non déterminé d'avance ; c'est un
triomphe personnel de l'orateur de le faire réagir « comme un seul
homme », d'obtenir l'unanimité, mais en principe ce résultat n'est pas acquis
dès l'instant où il prend la parole. Aussi l'orateur doit-il en quelque façon se
surpasser, la présence de la foule étant la condition sine qua non de
l'éloquence : devant une seule personne, il serait vain et même ridicule de
discourir à perdre haleine, d'argumenter sans relâche, de varier les tons, de
recourir à l'action oratoire : « Imaginez l'allure d'un déclamateur, la voix
d'un orateur, démarche, gestes, cet emportement de l'âme et du corps, la
sueur... - et j'en passe -, l'épuisement..., et pour un seul auditeur ! Dirait-on
pas qu'on a là une sorte de fou en transes ? » (Quintilien*, 1. 2. 30).
Rien de plus étranger, donc, à la rhétorique que le dialogue : on connaît
les sarcasmes de Platon*, chez qui Socrate ne s'adresse qu'à une seule
personne et marque quelque impatience quand la personne en question dit
plus de deux ou trois phrases successives et tend au discours ; pour lui, seul
l'échange d'individu à individu, d'âme à âme, la discussion pas à pas,
peuvent conduire à la vérité ou du moins à la perception de l'erreur. Mais il
ne s'agit pas de cela pour l'orateur et pour la rhétorique ; ce n'est pas
l'individu qui compte, mais la collectivité, l'opinion publique dont on
sollicite la sanction avec l'espoir de l'obtenir, mais tout en sachant aussi
qu'on peut échouer.
L'auditoire est souverain, et ce souverain peut refuser son approbation :
l'orateur se met toujours plus ou moins en danger quand il prend la parole,
seul contre tous, ou du moins face à tous. D'après Démosthène (Contre
Timocrate, 24. 139A), dans la cité de Locri, quiconque proposait de
modifier les lois devait argumenter devant le conseil des Mille la corde au
cou et, si le vote du conseil lui était défavorable, il était étranglé sur place :
en deux cents ans il n'y eut qu'une seule modification ! Voilà un cas
extrême, certes, et l'art de persuader est rarement aussi directement
dangereux. Mais il est toujours exposé au risque de l'échec, plus ou moins
coûteux, plus ou moins sanglant. Face à son nombreux auditoire, cette
collection d'individus censés être la communauté mais dont les motivations
peuvent être très diverses, l'orateur est comme un dompteur devant les lions,
et parfois les lions le mangent. Parfois sur place, comme il est arrivé à
Socrate - qui l'avait bien cherché, nous dit-on, ou à Antiphon* - dont le
discours était pourtant superbe nous dit-on aussi. Souvent à retardement,
quand il tourne le dos et qu'on se venge : l'histoire est pleine d'orateurs
martyrs auxquels on a fait payer bien cher leurs triomphes dans l'exercice
du ministère de la parole : Démosthène et Cicéron*, bien sûr, mais
Hypéride tient compagnie à Démosthène dans la vengeance des
Macédoniens, et sur la tribune aux harangues, à Rome, la tête de Cicéron
succédait à celle de Sulpitius Rufus tué par les partisans de Sylla et à celle
d'Antoine* massacré par les Marianistes. Et tant d'autres, et bien au-delà de
l'Antiquité, jusqu'à Robespierre, par exemple, auquel on refuse la parole
pour être plus sûr de le condamner.
La rhétorique, comme théorie, ne fait certes guère état de l'échec, ce qui
se comprend, si elle veut se vendre : elle promet à ses élèves de leur
apprendre à persuader et ne se tient pas pour responsable de l'échec
individuel dans des conditions particulières qui dépassent ses capacités de
prévisions. Il lui arrive pourtant, et assez souvent, de signaler les fautes, ce
qu'il ne faut pas faire ou dire, sous peine de perdre l'adhésion du public. Et
surtout une bonne part de son enseignement positif (ce qu'il faut faire) est
directement issue de la nécessité de faire flèche de tout bois pour conserver
quelque emprise sur ce souverain capricieux, le public. D'où l'« impureté »
fondamentale de la rhétorique, qui ne préside pas à la démonstration de la
vérité devant un auditoire de sages, mais qui enseigne simplement comment
on peut subjuguer l'opinion publique, voire la faire évoluer.
Le discours au peuple. De nombreux éléments de la technè rhètorikè
proviennent du simple constat que les moyens de la communication de
masse ne peuvent pas être ceux du tête-à-tête. Le nombre appelle le
grossissement, la longueur même du discours qui donne à tout le monde le
temps de saisir les enjeux ; il appelle aussi les simplifications, l'emphase et
la redondance venant de qui doit se faire entendre (sans micro... ) et
comprendre en dépit des parasitages de la communication : « Le style qui
convient à l'assemblée du peuple ressemble, et même de tous points, au
décor en trompe-l'oeil : plus grande est la foule des spectateurs, plus est
éloigné le point d'où il faut regarder ; aussi l'exactitude des détails est-elle
superflue et paraît-elle d'un effet fâcheux dans les deux cas » (Aristote*,
Rhétorique, III, 1414a8). Une partie de la rhétorique, l'étude de l'expression
(lexis, elocutio) prend ainsi son départ dans la nécessité d'être compris de
tous, puis dans la nécessité de retenir l'attention, de surprendre et de
fasciner.
Parallèlement, le nombre appelle le développement d'une théorie de
l'action oratoire, d'une éloquence du corps proche de l'art théâtral. Le
spectaculaire orateur à l'ancienne passerait mal à la télévision aujourd'hui,
et pour cause : même entendue par des millions d'auditeurs, la personne
dont on voit l'image télévisée parle à chacun en particulier et isolément,
dans une apparence de proximité, alors que l'orateur doit multiplier les
gestes qui porteront le sens de son propos jusqu'au dernier rang de la foule.
La considération du nombre est aussi et surtout à l'origine de la place
considérable que la rhétorique fait à la « psychologie des foules ». Ce que
les auditeurs pris un par un n'accepteraient pas, mais qu'ils acceptent pris en
groupe, les approximations, les mauvaises plaisanteries, les effets de
manches, l'unanimisme né de la crainte de ne pas penser comme tout le
monde ou du désir, plus profond encore, de penser comme tout le monde,
tout cela est bien compris par la rhétorique. L'exorde du discours est ainsi
l'objet d'une attention pointilleuse, car on a bien vu l'importance de ce
moment qui doit transformer une collection d'individus en une entité
unique, le public, où pourra se développer un phénomène contagieux
d'attention et d'intérêt. Non que ce soit facile du reste (texte n°32) - les
textes n'insistent tant sur ce moment crucial de la prise de contact que parce
que l'orateur qui prétend s'adresser à tous rencontre d'abord la résistance de
chacun. Symétriquement, la péroraison, la fin du discours, qui sera
immédiatement suivie de la prise de décision, doit autant que possible
affecter le public d'un sentiment assez puissant pour persister en chaque
individu rendu à son autonomie au moment où il vote. C'est, comme on sait,
le lieu privilégié, mais non le seul, du pathos, de la manipulation des
passions, essentiellement fondée sur un effet de contagion qui part de
l'orateur ému et se répand dans la foule, chacun se laissant emporter dans le
mouvement général.
Ainsi la rhétorique fait-elle la part belle (trop belle pour certains) à la
persuasion irrationnelle : « Les preuves pourraient bien induire les juges à
penser que notre cas est le meilleur, mais c'est le sentiment qui les
déterminera à vouloir même le trouver tel, et ce qu'ils veulent ils le croient
aussi » (Quintilien*, 6. 2. 5). Mais cette persuasion irrationnelle est le fruit
d'une science, du moins d'une tentative de connaissance des âmes. La
rhétorique à ses origines s'est intéressée de très près à la psychologie et a
même donné une impulsion décisive à ce domaine d'étude. Platon* en
prévoyait la place dans la « rhétorique du vrai » qu'il dessinait dans le
Phèdre, et une grande partie de la Rhétorique d'Aristote*, la moitié peut-
être, est consacrée à une étude des passions ; les Caractères de Théophraste
entraient peut-être eux aussi dans un plan d'étude rhétorique. Ce sujet a été
ensuite abandonné aux spécialistes, aux philosophes, mais la rhétorique
fonde toujours sur ce savoir son art de soulever les passions.
Cependant, tout en reconnaissant que les croyances les plus solides sont
celles qui sont admises sans preuves, la rhétorique ne renonce jamais à la
persuasion de l'auditoire par des moyens rationnels. C'est encore ici un trait
constitutif du discours au peuple, considéré cette fois dans sa toute-
puissance plutôt que dans son nombre. Dans le schéma grec originel, les
orateurs ne discutent pas entre eux ni avec le public, mais chacun tour à tour
propose au public de faire alliance avec lui contre l'opinion adverse.
L'orateur est tenu d'argumenter, montrant par là qu'il attache du prix à
l'adhésion intellectuelle de son public. Il parle au souverain : il ne peut pas
lui imposer une vérité, mais seulement lui donner de bonnes raisons de
résister aux arguments de l'adversaire.
La rhétorique a donc développé toute une théorie complexe et raffinée de
l'argumentation. Cette théorie a des affinités avec la logique, dont elle
s'inspire, à ses origines, avec Aristote*, et qu'elle contribue probablement à
faire évoluer chez les Stoïciens. Mais l'argumentation n'est pas la
démonstration, le vraisemblable n'est pas le vrai et l'auditoire de l'orateur
n'est pas l'auditoire universel et intemporel des logiciens. Il faut prendre cet
auditoire comme il est, avec ses préjugés et ses croyances, et donc réfléchir
à l'acceptabilité des prémisses du raisonnement. Il faut pratiquer une sorte
de « pédagogie différenciée » pour que tout le monde puisse suivre. Il faut
simplifier, adopter l'exemple plutôt que l'induction et l'enthymème plutôt
que le syllogisme, une simplification qui a aussi l'avantage de ne pas avoir
l'air d'imposer une conclusion et qui suscite la complicité intellectuelle de
l'auditeur, content d'avoir trouvé tout seul (Démétrius*, 4. 222, citant
Théophraste* : « Il ne faut pas tout dire longuement et en détail, mais
laisser quelques points à la compréhension et à la conclusion de l'auditeur :
quand il saisit le non-dit, il n'est plus seulement un auditeur mais un témoin,
et mieux disposé. Il se croit intelligent grâce à vous qui lui avez permis de
comprendre, alors qu'on a l'air de le mépriser en lui disant tout comme à un
demeuré »).
Traits particuliers. Les traits généraux du discours au peuple, qui font
l'essentiel de la théorie rhétorique, se retrouvent dans une multitude de
situations de discours et font d'emblée de la rhétorique une discipline
largement utilisable. Mais d'autres traits, également liés aux origines
grecques, contribuent au contraire à restreindre son champ d'application. La
théorie les véhicule néammoins tout au long de l'Antiquité - une des raisons
pour lesquelles elle diffère profondément de ce qu'on appelle aujourd'hui
« rhétorique ».
Déjà la distinction des trois genres de discours (judiciaire, délibératif,
épidictique), qui semble aller de soi pour les Anciens qui la répètent à
satiété, est loin de recouvrir toutes les situations de communication et même
de parole publique. La rhétorique n'a par exemple rien à dire, ès qualités,
sur le discours émanant d'une personne en position d'autorité, le général qui
s'adresse à ses soldats, le professeur qui s'adresse à ses élèves. Les trois
genres, ainsi qu'on l'a dit, correspondent en effet, au moins virtuellement, à
la situation de contradiction constitutive de la démocratie. La rhétorique ne
s'intéresse à un discours que dans la mesure où un autre discours s'oppose
ou pourrait s'opposer au premier. Son modèle, et sans doute son premier
moteur, est la situation judiciaire que célèbre Eschyle dans les Euménides
(au vers 428), lorsque Athéna répond au choeur des Érinnyes qui accusent
Oreste : « puisque deux parties sont présentes, ce n'est là qu'une moitié
d'argument » - un acquis que rappelle toujours le serment des Héliastes (des
juges d'Athènes) qui jurent d'écouter impartialement les deux parties.
Au tribunal, il n'y a pas d'accusation sans défense ; à l'assemblée, celui
qui conseille une mesure peut au moins s'attendre à être contredit ; et, sans
la liberté de blâmer, il n'est pas d'éloge flatteur (comme on dit... ). Cette
structure binaire se maintient imperturbablement tout au long de l'Antiquité,
même si les six cases en sont très inégalement remplies. On peut toutefois
se sentir à l'étroit dans ces limites et vouloir les dépasser. Pourquoi ne pas
adapter les enseignements de la rhétorique à d'autres types de parole
publique, au dialogue, à l'écriture ? Cicéron*, par exemple, étendrait
volontiers l'empire rhétorique à toute forme de parole. Dans un texte célèbre
où il revendique pour l'orateur l'écriture de l'histoire, il dit aussi : « Le
même silence enveloppe beaucoup d'autres genres qui entrent dans le
domaine de l'orateur, exhortations, consolations, instructions,
avertissements ; tous, pour être bien traités, exigent un grand talent de
parole ; lisez cependant les ouvrages transmis sur la matière : leur place y
est nulle » (Sur l'orateur, 2. 64). Et certes, les enseignements de la
rhétorique ont bien été mis à profit dans toute sorte d'écrit et de prise de
parole, mais la théorie ne fait que très exceptionnellement place à ces
genres qui n'étaient pas prévus dès l'origine (rares chapitres sur le genre
épistolaire ou la conversation, idée tardive et peu attestée de l'histoire
comme « quatrième genre »).
Même l'extension finale du genre épidictique (le maillon faible de
l'ensemble) ne parvient pas à remettre en question l'architecture de la
rhétorique : d'une part, on multiplie les règles pour une multitude d'espèces
du genre éloge, ce qui donne à cette case une importance qu'elle n'avait pas
au départ ; d'autre part, on étend la critique rétrospective à toute espèce de
textes « gratuits » (histoire, philosophie, poésie... ), mais ce n'est guère pour
donner les règles de ces genres : au plus, on tirera profit de cette critique
pour le style de ses propres discours ; en général, on se contentera du plaisir
improductif de juger ces textes.
Une autre trace des origines, de moindre portée mais tout aussi durable,
peut être repérée dans le topos des « preuves auxiliaires » ou « preuves non
techniques », jamais totalement éliminé, mais dont le statut évolue. Il se
trouve que le tribunal grec admet que l'on soutienne accusation et défense
en faisant appel au serment, au témoignage, aux aveux d'esclaves obtenus
sous la torture et à des documents écrits, lois, contrats ou autres. Ces
éléments sont extérieurs à la technique rhétorique, comme le dit nettement
le nom donné par Aristote*, « non techniques ». Ils n'en ont pas moins le
plus grand poids dans le processus de prise de décision. La rhétorique doit
donc au moins rappeler leur existence et la nécessité d'utiliser au mieux ces
données que l'orateur n'a pas à inventer. Au-delà, elle peut se contenter de
fournir des lieux communs pour ou contre le serment, pour ou contre le
témoignage, que l'orateur utilisera pour soutenir ses propres témoins ou
pour discréditer ceux de l'adversaire. Ou bien elle donne à ces éléments
externes le statut de prémisses pour l'argumentation, ce qui amène à revoir
le statut d'autres prémisses, les indices ou signes (taches de sang, traces de
pas... ) qui sont bien « donnés » avec la cause et que l'orateur n'a pas à
inventer (doute de Quintilien* sur le caractère « technique » de l'indice). Ou
enfin elle cherche à donner un traitement spécifique et technique à ces
éléments de preuve, à certains du moins, les documents écrits, soumis, à
partir d'Hermagoras* au moins, à une critique serrée susceptible d'en faire
apparaître les ambiguïtés ou contradictions.
Cet examen des documents écrits est couplé, chez Hermagoras* et ses
successeurs, avec ce qu'on appelle la théorie des états de cause, qui
demande si le point à juger relève de la conjecture (est-ce que le fait
existe ?), de la définition (qu'est-ce que c'est ?) ou de la qualification (quelle
est sa nature ?), une analyse logique applicable à tout phénomène, qui vient
peut-être immédiatement des Analytiques d'Aristote*. Mais on peut lui voir
de plus lointaines origines dans la différenciation des instances de jugement
pour homicide à Athènes, différenciation résultant elle-même d'un progrès
dans la réflexion sur la notion de faute : on ne doit pas s'en tenir au fait,
mais envisager aussi les circonstances. À Athènes, l'homicide volontaire
relève de l'Aréopage, l'homicide involontaire relève du tribunal des Éphètes
jugeant au Palladium, l'homicide légitime relève des mêmes Éphètes, mais
siégeant au Delphinium. C'est par référence à cette situation qu'Antiphon*
construit ses trois Tétralogies, accusations et défenses fictives pour un cas
de meurtre avec préméditation, un meurtre par accident et un cas de
légitime défense. Et déjà une généralisation apparaît avec Anaximène* qui
envisage trois types de défense : il ne l'a pas fait ; il l'a fait, mais c'était légal
ou juste ; il l'a fait, mais c'était par erreur ou par malchance. Nous sommes
encore très loin du raffinement qu'atteindra la théorie des états de cause
chez Hermagoras* et Hermogène*, mais cet important secteur de la technè
n'aurait sans doute pas vu le jour si la rhétorique n'avait pas eu pour
première préoccupation de s'adapter à des procédures judiciaires qui se
souciaient de distinguer la faute du crime.
L'inflexion romaine. Formée dans les cités grecques, la rhétorique n'était
à première vue guère compatible avec l'esprit et les institutions de Rome.
Elle a pourtant été adoptée par les Romains, non sans difficultés, certes,
mais presque sans changements. La théorie latine ressemble étroitement à la
théorie grecque ; tout juste peut-on parler à son sujet d'une inflexion, d'un
déplacement d'accent qui correspond à la primauté accordée à l'orateur sur
le discours.
L'adoption de la rhétorique à Rome a d'abord rencontré des résistances, ce
qui se conçoit. La République romaine n'est pas une démocratie et la parole
publique y est étroitement surveillée. L'égalité juridique des citoyens se
double d'une inégalité politique qui distingue, en particulier, ceux qui ont la
parole et ceux qui ne l'ont pas, et qui établit, parmi ceux qui ont la parole,
toute une hiérarchie d'autorité, de poids, que tout le monde connaît et
reconnaît. ÀAthènes, le héraut demande « qui veut prendre la parole ? », et
la possibilité de parler est ouverte à tous les citoyens présents à l'assemblée,
même si elle n'est saisie que par quelques-uns. À Rome, le magistrat qui
préside une assemblée du peuple ne donne la parole qu'à qui il veut, quand
il veut et pour le temps qu'il veut. Au Sénat même, l'ordre des préséances
règle la prise de parole et réduit au silence, le plus souvent, les derniers
sénateurs. Restent les tribunaux, mais l'on y est aussi entre soi : les juges
sont des membres des hautes classes, et les parties s'y font représenter par
de grands personnages, ceux précisément dont la parole a du poids.
En Grèce, c'est théoriquement le discours qui persuade, non l'homme. À
Rome, la persuasion est conçue comme un effet de l'autorité des magistrats,
non comme une technique que n'importe qui pourrait acquérir. En Grèce, le
simple particulier plaide lui-même sa cause, quitte à acheter le discours d'un
logographe ou à demander quelques mots de soutien à un parent ou ami
paraissant en qualité de synégore, de témoin de moralité. À Rome, le
patronus qui parle pour son cliens, le fait parce qu'il est plus puissant que
lui, parce que sa parole a d'avance plus de valeur. Et ce patronus
intrinsèquement persuasif n'a pas besoin d'un logographe spécialisé
(profession presque inconnue à Rome, du moins ouvertement : on insinue
qu'Aelius Stilo* ou Plotius Gallus* ont rempli cet office en cachette).
Un système fondé sur l'auctoritas n'avait guère besoin de rhétorique et
guère plus d'éloquence, dès lors que ce qu'on disait avait moins
d'importance que ce qu'on était (avec ses ancêtres, ses alliances, ses
victoires et triomphes). Il faut attendre le IIe s. pour entendre parler de
rhéteurs (grecs) à Rome, et encore les chasse-t-on ! Mais l'engouement
d'une partie de l'aristocratie pour les intellectuels grecs ne se dément pas :
peu à peu on les voit pulluler dans l'entourage des grands personnages
romains, porteurs d'autres valeurs et de cette idée qu'on peut apprendre à
avoir une parole plus efficace. L'esprit de contestation qui se fait jour à la
fin du siècle, à partir de la crise des Gracques, fait le reste : la compétition
de plus en plus vive, entre les ordres, entre les clans, entre les individus,
compétition qui se réglera finalement par les armes, s'exprime l'espace d'un
siècle en luttes électorales, contiones (assemblées) tumultueuses,
empoignades au Sénat, déluge de procès politiques surtout, où l'accusation
est ouverte à des nouveaux venus qui ne craignent pas de s'en prendre à des
hommes d'État et qui en sont éventuellement récompensés. Désormais une
décision n'est pas d'avance déterminée par le poids respectif des personnes
en présence, un procès n'est pas jugé d'avance ; celui qui prend la parole
n'est pas assuré de gagner sa cause, mais il peut l'espérer. Ainsi a commencé
la carrière de Cicéron*, tout petit personnage, mais qui avait compris que
l'heure était au pouvoir de la parole, qu'une brèche était ouverte dans le
système de l'auctoritas et que l'éloquence pouvait « faire la différence ».
On se met donc à enseigner et à apprendre la rhétorique à Rome, en grec
d'abord, puis directement en latin, et avec un succès qui va croissant,
comme en témoignent Suétone* et Sénèque le Père*. À première vue la
théorie reste toute grecque, si l'on en juge par les grands témoins latins qui
nous restent, la Rhétorique à Hérennius* , Cicéron* , Quintilien*. On est
frappé, en particulier, par l'absence de réflexion suivie sur l'institution
typiquement latine du patronus-avocat qui parle pour un autre que lui, une
situation d'énonciation qui modifie notablement les discours. À peine
trouve-t-on quelques remarques de Quintilien* à ce sujet (texte n°33), et
encore a-t-il quelque excuse puisqu'il écrit surtout pour les écoles et que la
déclamation d'école autorise l'« orateur » à endosser le rôle du plaideur qui
parle en son nom propre. Mais Cicéron* qui a si souvent parlé pour autrui
ne semble pas songer à intégrer les traits particuliers de ce type de discours
dans la théorie rhétorique. Il est vrai que ses discours sont extrêmement
« personnels », et que son principal argument est bien toujours de l'ordre de
l'aùctoritas : acquittez-le puisque c'est moi qui le demande. C'est lui qu'on
juge à chaque fois, en même temps que son client, et l'on voit apparaître ce
« nous » (« acquittez-nous ») qui aura si longue vie jusque chez nos
modernes et modestes praticiens.
Indirectement, toutefois, le dédoublement de l'avocat et de son client est
bien responsable de l'accent particulier mis sur l'appel aux émotions, sur le
pathos, qui est un trait caractéristique de la théorie latine. Il semble que
l'avocat peut se permettre à peu près tout et n'importe quoi pour émouvoir
l'auditoire, y compris pleurer et supplier ; mais c'est précisément parce qu'il
ne le fait pas pour son propre compte (ce qui serait incompatible avec sa
dignité) : il ne fait que montrer en sa personne l'effet que doivent produire
sur tous les malheurs de son client, il donne le modèle et le signal de la
compassion, l'émoi qui s'empare de ce digne personnage est comme la
preuve que la cause est juste.
C'est bien en fait cette importance accordée à la personne de l'orateur qui
distingue la rhétorique latine de la rhétorique grecque. L'orateur n'est pas
n'importe qui, l'« orateur idéal » auquel pensent Cicéron* et Quintilien*
encore moins. Dans l'idéal ce serait un homme d'État dont la parole
gouvernerait le peuple, dont la gloire pourrait rivaliser avec celle des
seigneurs de la guerre. Cedant arma togae, dit bien Cicéron, mais ce n'est
qu'un souhait, destiné à rester vain, et auquel répliquent les vers dédaigneux
de Virgile rendant aux Grecs leur pauvre art de persuader avec toutes leurs
autres belles inventions : « D'autres, je le crois, seront plus habiles à donner
à l'airain le souffle de la vie et à faire sortir du marbre des figures vivantes ;
d'autres plaideront mieux et sauront mieux mesurer au compas le
mouvement des cieux et le cours des astres. Atoi, Romain, qu'il te
souvienne d'imposer aux peuples ton empire (tu regere imperio populos,
Romane, memento). Tes arts à toi sont d'édicter les lois de la paix entre les
nations, d'épargner les vaincus, de dompter les superbes » (Énéide, 6. 847).
L'orateur romain aura du moins un certain style, celui qui convient ou
pourrait convenir à un grand personnage, soucieux de dignité et de
bienséance. A lire Cicéron et Quintilien, on les voit tout à la fois
nostalgiques de la sobre auctoritas à l'ancienne et conscients de la nécessité
de séduire, cherchant la formule d'un alliage délicat de force et de beauté.
L'un et l'autre accordent une grande place à l'urbanitas, un enjouement, une
bonne grâce qui ne détonnerait pas dans les meilleures compagnies. Mais ils
ne renoncent pas à la grauitas, la pondération de l'homme sérieux, la force
tranquille qui fait préférer la défense à l'accusation, toujours suspecte de
démesure mal venue et ne convenant qu'à l'emportement de la jeunesse.
D'où, du reste aussi, le peu d'intérêt qu'ils accordent au genre épidictique,
un dédain qui va de pair avec le peu de succès de ce genre à Rome : le
discours pour la montre ravale l'orateur au rang du comédien ou de
l'amuseur public ; le phénomène de la Seconde Sophistique grecque, qui
voit prospérer une pléiade de stars du discours-spectacle, n'a presque pas eu
d'échos en terre latine.
Une rupture ? La rhétorique idéale qui fournit des armes pour le combat
politique n'a eu qu'un temps, ou plutôt deux, les Ve/IVe s. en Grèce et le Ier s.
av. à Rome. Les traités en resteront longtemps marqués, même quand ils ne
serviront plus qu'à la formation générale des jeunes gens de bonnes
familles. Mais avec la fin de l'éloquence politique, une scission interne ira
s'agrandissant entre la théorie des chicanes du tribunal et la théorie du beau
discours épidictique, entre une rhétorique plus « logique » et une rhétorique
plus « esthétique ». Et avec le repli sur l'école, l'accent passera
progressivement d'une rhétorique normative enseignant à produire des
discours à une rhétorique descriptive, enseignant à juger les discours déjà
produits.
Il ne faut du reste pas s'exagérer indûment, comme les Anciens le font
souvent, le changement de situation. Point de décadence brutale : dans la
Grèce soumise et dans la Rome impériale, la parole trouve toujours à
s'exercer dans les procès et les conseils, la procédure contradictoire est un
acquis irréversible de principe, même si elle est à l'occasion bafouée par une
autorité arbitraire. On n'a même jamais tant eu d'occasions de parler en
public, les instances judiciaires se multiplient, chaque cité a ses magistrats
et ses institutions locales où la délibération a une marge d'autonomie, les
écoles prospèrent et la déclamation avec elles, les Sophistes environnés
d'honneur attirent les foules, les Empereurs eux-mêmes se piquent
d'éloquence.
La vraie différence est celle des auditoires, de leur nature et de leur
pouvoir, la fin du « peuple souverain », le remplacement des jurys
populaires par le juge professionnel, de l'assemblée du peuple par le conseil
du prince. Aristote* le disait déjà, ce n'est pas la même chose de soulever la
foule et de convaincre un expert (ou un autocrate, ajouterait-on). Ce qui
disparaît, c'est la grande éloquence politique, degré suprême du maniement
de l'opinion. Qui veut produire un effet sur un vaste public emprunte
désormais, et de plus en plus, la voie du discours gratuit qui ne sera
sanctionné que par d'éventuels applaudissements. Par contrecoup, la théorie
se met à développer une étude du style comme écart par rapport à l'usage
ordinaire et non comme auxiliaire de la persuasion ; on raffine le
dénombrement et l'analyse des figures de rhétorique, puis des « idées » ou
catégories stylistiques ; on voit paraître des traités consacrés au genre
épidictique, devenu le genre-roi.
Parallèlement l'étude presque désintéressée du raisonnement et de
l'argumentation peut se développer à l'ombre des écoles et bientôt avec la
bénédiction de la philosophie : on se désintéresse de la persuasion des
foules pour concurrencer la dialectique ou du moins pour lui servir de
propédeutique. Moins soucieuse d'efficacité immédiate, la rhétorique
devient une discipline intellectuelle destinée avant tout à former les esprits,
quel que soit l'usage qu'ils voudront ou pourront en faire. Dans son Brutus
(22-23), Cicéron* déplore la mort de l'éloquence sous la dictature de César,
eloquentia obmutuit (« l'éloquence a été réduite au silence ») ; mais Brutus,
le Stoïcien, lui répond « Ce n'est pas tant les récompenses et la gloire
donnée par l'éloquence qui me plaisent, que l'étude même et l'entraînement
qu'elle implique ».
REMARQUES : Sur les institutions grecques, voir les ouvrages déjà cités
à propos de la démocratie (Hansen, Ober, Pilz, Spina, Wülflin), et, sur les
tribunaux, Bonner (1927), Bonner/Smith (1930-1938), Harrison (1971),
Mac Dowell (1978). - Sur le discours d'assemblée dans le genre délibératif,
Beck (1970). - Sur la situation romaine, voir ici texte n°12, Greenidge
(1901), Gruen (1968), Jones (1972), et pour ses conséquences sur l'adoption
et le développement de la rhétorique voir avant tout l'étude exemplaire de
David (1992) et secondairement Calboli (1972), Classen (1985), Manfredini
(1976), Neuhauser (1958). - Sur la notion d'auctoritas, Calboli Montefusco
(1990). - Sur les influences réciproques de la rhétorique et de la logique,
Solmsen (1929), Plebe (1959). - Sur le genre épistolaire dans la rhétorique,
Démétrius*, 223-224, Julius Victor*, c. 27, Libanius*, dans vol. IX
Teubner ; sur la conversation, un curieux chapitre de Julius Victor*, c. 26
(Cicéron* en traite, mais dans le De officiis, traité de morale) ; l'histoire
comme quatrième genre de discours dans Rufus* ; esquisse d'une théorie de
l'histoire chez Denys d'Halicarnasse* (qui est aussi un historien) dans la
Lettre à Pompée reprenant un passage du traité de l'Imitation (perdu). - À
signaler en outre, une possible influence en retour de la rhétorique sur le
droit : Lanfranchi (1938), Stroux (1926), Vonglis (1968).
2. 3. L'école
Ainsi qu'on l'a dit plus haut, la rhétorique a été dès l'abord matière à
enseignement et tout au long de l'Antiquité elle est surtout l'affaire du
professeur de rhétorique. Nous avons encore des quantités de documents sur
l'enseignement de la rhétorique, nous connaissons des noms de professeurs
par dizaines, nous avons des manuels, des sujets et même des corrigés
d'exercices, et assez d'éléments pour comprendre que l'école du rhéteur était
au centre de l'élaboration et de la diffusion d'une culture qui a largement
contribué à unifier l'univers gréco-latin. On ne fera pas ici l'histoire de
l'enseignement dans l'Antiquité (sur lequel il existe d'excellents ouvrages),
mais on attirera l'attention sur les caractères que la rhétorique doit à son
intégration dans le cursus scolaire « normal », à peu près stabilisé et très
largement répandu, qui s'instaure peu ou prou au moment où le régime
politique change, en Grèce d'abord, puis dans le monde romain.
Le système scolaire. Le succès rapide des premiers professeurs tenait à ce
qu'ils proposaient de former des hommes politiques, ou du moins des
citoyens capables de tenir leur rôle. Ils s'adressaient sinon toujours à des
adultes, du moins à des jeunes gens qui avaient déjà une ambition précise,
celle de s'occuper des affaires publiques, si possible au premier rang de
leurs concitoyens ; et puisqu'il fallait savoir parler pour cela, si bien doué
que l'on se crût, on trouvait prudent de ne pas négliger cet auxiliaire. D'où le
triomphe fait aux grands Sophistes, ou la pléiade d'hommes célèbres sortis
de l'école d'Isocrate*, ou, plus tard, la présence de rhéteurs grecs dans les
grandes maisons romaines et les voyages du jeune Cicéron*, parti écouter
sur place les maîtres grecs illustres.
Privé de ce premier moteur, la rhétorique perdure en s'inscrivant dans le
plan général d'éducation commune qui s'instaure dans les pays grecs à
l'époque hellénistique, qui est adopté à Rome à la fin de la République et
qui domine tout l'univers antique jusqu'à sa fin. On connaît ce système où
l'enfant passe des mains du grammairien, chez qui il se fait une culture
générale à base de lecture et d'explication des poètes, à celles du rhéteur,
chez qui il apprend à faire des discours. Il y a bien sûr mille nuances selon
les temps et les lieux. La frontière entre les deux « degrés » d'enseignement
peut fluctuer, une même personne peut enseigner simultanément ou
successivement grammaire et rhétorique, le programme des lectures et des
exercices peut être diversement partagé. Mais l'essentiel est que la
rhétorique fait désormais partie du bagage scolaire d'une foule d'adolescents
qui ne se destinent pas tous aux affaires publiques. Au plus, elle est pour un
certain nombre une préparation au métier d'avocat (devenu un véritable
métier, et non plus seulement une fonction de l'homme politique). Pour le
grand nombre, c'est un dernier perfectionnement de la pensée et de
l'expression avant l'entrée dans la vie active, quelle qu'elle soit.
Cette façon d'éduquer la jeunesse a d'abord suscité bien des critiques, en
particulier lors de son installation à Rome. Pour les tenants aristocratiques
du mos maiorum, la coutume des Anciens, rien ne vaut la formation privée,
à la maison, suivie d'une plongée directe dans la vie active, d'abord comme
observateur, puis, très vite, comme acteur (texte n°34). Plus généralement,
on voit dans l'école un lieu coupé de la vie, un monde clos et protégé où l'on
peut perdre son temps en billevesées sans en devenir pour autant un bon
orateur (texte n°35). Ces critiques datent d'un temps où le constat que le
passage à l'école ne rend pas forcément éloquent est encore choquant, car
on voit toujours là le but de l'éducation. Mais avec le temps, cet idéal de
l'éloquence se perd, et la formation scolaire paraît bien suffisante si elle sait
faire d'un garçon quelconque un homme ayant acquis les principaux
éléments de la culture commune.
Les Modernes ont inversement pris parfois une vue un peu trop optimiste
de ce système scolaire qui aurait porté la civilisation jusqu'au fond des
provinces. Il y a des écoles, de très bonnes écoles, en Gaule ou en Syrie,
mais elles accueillent un public très limité, les enfants de l'infime minorité
des gens riches ou du moins à l'aise. Dans un cas particulièrement bien
documenté, on peut voir, par exemple, que les étudiants de Libanius* ont
pour pères des fonctionnaires impériaux, des avocats, des propriétaires
fonciers, des magistrats locaux, et ils sont destinés à suivre les traces de ces
pères. Dans un océan de pauvreté et d'analphabétisme, l'école est le lieu où
les classes dominantes se perpétuent.
Les professeurs, de leur côté, sont en quête d'une reconnaissance qui leur
est d'abord chichement mesurée et qu'ils n'atteignent qu'à force de
conformisme et de conservatisme. L'enseignement est « libre », c'est-à-dire
que n'importe qui peut ouvrir une école, à charge pour lui de trouver des
élèves qui voudront bien le payer. Cela ne va pas sans difficulté, et le métier
a dû souvent être ingrat (texte n°36). Il n'y a évidemment pas de diplôme
d'enseignant, et le succès repose sur le bouche à oreille et surtout sur la
recommandation émanant de quelque puissant protecteur. Ces
recommandations jouent plus que jamais quand s'installent des chaires
municipales, quand les cités offrent un salaire fixe à quelque éminent
professeur (cas de saint Augustin « recommandé » pour la chaire de Milan).
Dans ces conditions un bon et prudent rhéteur enseigne à ses élèves ce que
leurs pères ont appris de ses prédécesseurs, les signes d'appartenance au
cercle des élus.
Le contrôle grandissant de l'État sur l'enseignement ne suffit pas à libérer
les rhéteurs de leur dépendance vis-à-vis de ceux qui les payent, mais va
dans le sens d'une uniformisation générale d'un bout à l'autre de l'Empire.
Depuis le temps où Auguste faisait des apparitions dans les écoles,
accompagné de quelque grand personnage (Agrippa, Pollion, Mécène)
jusqu'aux fatales mesures de Justinien fermant l'école d'Athènes en 529, les
interventions du pouvoir central se multiplient : dispositions réglant les
salaires et les exemptions fiscales, prises par Antonin et Dioclétien ;
nominations de Quintilien* par Vespasien à Rome, de Lollianus* par
Antonin à Athènes, de Lactance* par Dioclétien à Nicomédie - où l'on
souhaitait instaurer un enseignement en latin ; supervision des nominations
locales par le pouvoir central ; fondation de l'Université de Constantinople
par Théodose en 425... En 362 l'empereur Julien interdit l'enseignement aux
chrétiens, mesure rapportée par ses successeurs moins de deux ans après et
qui a donc eu peu d'effet, mais qui est significative de l'uniformisation
imposée par le contrôle étatique : au VIe s., symétriquement et cette fois
définitivement, l'enseignement sera interdit aux païens.
On ne doit donc pas s'étonner de voir que l'enseignement de la rhétorique
ne varie guère, ni dans le temps ni dans l'espace. C'est à peu près toujours et
partout la même chose qu'on enseigne aux futurs « importants » : sous
couleur d'éloquence (qui reste toujours le programme affiché), simplement
le minimum commun qui les distingue de la plèbe et qui leur permet de se
faire reconnaître de leurs pairs.
L'idéologie scolaire. Cet enseignement trouve sa légitimation dans le
tryptique nature/exercice/théorie dont on a parlé plus haut. Le professeur
sait discerner les élèves bien ou peu doués, il sait tenir compte de leur
qualités et de leurs défauts naturels pour les faire progresser, il sait freiner
l'un et éperonner l'autre (comme on le disait d'Isocrate*, toujours donné en
modèle de la pédagogie). Mais il est bien clair, en tous les cas, qu'un
heureux naturel ne peut suffire à la formation de l'orateur. Il n'est même pas
nécessaire, comme le montre la légende qui s'est cristallisée autour de
Démosthène, dont le nom est synonyme d'éloquence pour toute l'Antiquité,
et qu'on montre parlant devant la mer déchaînée, étudiant ses gestes au
miroir, grimpant des côtes en déclamant des vers, une série de vignettes qui
illustrent le triomphe de la volonté et du travail sur une nature défectueuse
(texte n°37) : le prince des orateurs souffrait au départ des plus lourds
handicaps, mais avait su consentir les plus durs sacrifices pour les
compenser. Une leçon que les professeurs de rhétorique ne manquaient pas
de seriner à qui aurait pu croire qu'« on naît orateur ».
Mais l'entraînement, l'exercice pratique, n'était pas suffisant aux yeux des
rhéteurs soucieux de leur dignité de techniciens. Le même Démosthène était
l'objet d'une dispute entre rhéteurs et philosophes, touchant cette fois son
apprentissage théorique : le rhéteur Isée* lui avait-il enseigné les secrets de
l'éloquence, ou bien les tenait-il des leçons de Platon*, voire de la
Rhétorique d'Aristote* ? Il fallait reconnaître, de toute façon, que
l'éloquence de Démosthène était tributaire d'un savoir théorique. Un
précédent illustre qui servait lui aussi, avec d'autres, à justifier la présence
de la technè dans l'institution scolaire.
L'enseignement a donc un aspect théorique et un aspect pratique : le
maître donne un ensemble de préceptes généraux à ses élèves, il en montre
l'application dans des exemples, ses propres déclamations ou les discours
des grands anciens qu'il décortique, et il demande aux élèves d'appliquer à
leur tour les préceptes dans des exercices ad hoc. Enseignée dans ce cadre,
toutefois, la théorie tend forcément à la simplification, voire au catéchisme,
comme on le constate dans nombre de technai subsistantes, et de plus en
plus avec le temps. L'élève saura le nom de toutes les subdivisions de l'état
de cause « qualification », mais il n'est pas sûr qu'on prendra soin de lui
expliquer les enjeux épistémologiques du système des états de cause. Le
« pourquoi » des préceptes, jadis soulevé par Aristote*, n'intéresse guère
des jeunes gens pressés de passer à l'application et qui se contentent d'un
« comment » rudimentaire (comment on trouve les arguments en passant en
revue tous les aspects de la personne envisagée ; comment on peut utiliser
l'arsenal des exemples mythologiques ; comment on fait une description,
etc. ).
Ce « comment » indiqué par les préceptes est avantageusement incarné
dans les modèles qu'on propose à l'imitation des élèves, et il est probable
que l'enseignement par l'exemple, pratiqué par les premiers Sophistes et par
Isocrate*, a toujours été la méthode favorite des écoles (faites comme
Démosthène... ou comme moi). Cette pédagogie « active » a eu plusieurs
conséquences. L'attention se focalise sur l'explication de textes d'une part, et
sur la production de textes qui ressemblent aux modèles, d'autre part. D'où
l'inflexion de la théorie rhétorique vers la critique littéraire : on dresse des
listes d'auteurs à imiter, on en répertorie les qualités dignes d'imitation et on
finit par essayer de définir le style particulier de chacun, devenu un objet
d'étude en soi. Et parallèlement, l'exercice fondé sur l'imitation devient une
fin en soi, qu'on peut juger par rapport aux modèles, ce qui ne peut que
renforcer le conservatisme de l'institution scolaire.
L'imitation est, comme on sait, une catégorie importante de la pensée
antique, dans les deux aspects de pure osmose ou de recombinaison
qu'illustrent deux anecdotes conjointes de Denys d'Halicarnasse* : imitation
passive, par imprégnation, dans l'histoire du paysan qui fait contempler des
images de beaux éphèbes à sa femme pour en obtenir de beaux enfants ;
imitation active dans l'histoire de Zeuxis peignant son Hélène en « copiant »
les plus beaux morceaux de plusieurs belles filles. Dans une culture où
l'originalité est toujours plus ou moins suspecte, où l'on voit le changement
en termes de décadence, l'imitation passe donc pour la garantie qu'on
maintiendra au moins quelque chose de l'acquis des Anciens. Si même on
dépasse la simple reproduction, la copie servile, si l'on aspire à un certain
progrès (comme Quintilien* qui pense que son orateur devrait être encore
un tout petit peu meilleur que le grand modèle, Cicéron*), l'imitation
conjointe de plusieurs modèles permet de créer du « nouveau » sans trop
choquer et surprendre un public qui reconnaît les éléments auxquels il est
habitué. D'où ces discours et textes tardifs en tout genre, dont tout le prix
est dans le placement nouveau de quelque vieille anecdote ou dans l'habile
reprise d'une expression d'un grand ancêtre.
Un enseignement, donc, qui est un facteur de la cohésion culturelle en
même temps que de la sclérose de la culture. Une culture à base de lieux
communs et d'exemples édifiants, de citations anthologiques, de
« curiosités » et de paradoxes dont on ne cesse de s'émerveiller, de mots
cueillis chez les meilleurs auteurs et d'images traditionnelles. D'un bout à
l'autre de l'Empire, on répétera les mêmes exercices dans les mêmes termes,
et, sortis de l'école, les anciens élèves des rhéteurs auront les mêmes
références et la même façon de parler et d'écrire. La même aussi que leurs
pères, et leurs fils suivront leurs traces.
REMARQUES : Un grand nombre des auteurs cités dans le Répertoire
sont des professeurs ; voir en particulier les bibliographies d'Augustin*,
Ausone*, Choricius*, Gorgias*, Himerius*, Isocrate*, Libanius*,
Quintilien*. - Le début du livre II de Quintilien* donne une vue assez
précise de ce qui se passe dans la classe de rhétorique ; l'autobiographie de
Libanius* (discours I) donne une idée des moeurs des professeurs et des
étudiants ; voir aussi diverses anecdotes d'Eunape*. - Sur l'enseignement en
général, l'ouvrage de base est toujours Marrou (1948) ; à compléter par
Clark (1957), Clarke (1971) ; du côté latin : Bonner (1977), Clarke (1953),
Parks (1945), et pour la période tardive, Cole (1909), Riché (1962 et 1979),
Roger (1905) ; du côté grec : Avotin (1975), Bowersock (1969), Harrent
(1898), Petit (1956), Rothe (1989), Seitz (1892), Smith (1974), Wolf
(1952). - Sur la critique de l'école, Murphy (1991), Shorey (1909). -Sur
l'idéologie, Cahn (1989 et 1989-1990). - Sur l'explication de textes, Lossau
(1964) et la bibliographie des scholiastes de Cicéron*. - Sur Démosthène
élève de Platon* ou lecteur d'Aristote*, voir ici textes nos 39 et 40. - Sur
l'imitation voir en particulier les débris du traité de Denys d'Halicarnasse*,
L'imitation, et Quintilien*, livre 10 ; Bompaire (1958), Clark (1957),
Wilamowitz (1900).
2. 4. Rhétorique et philosophie
Le conflit de la rhétorique et de la philosophie anime dès les origines
l'histoire des idées antiques. On en connaît les grandes lignes, présentes
dans une foule de textes : les philosophes condamnent le mensonge
rhétorique, et les rhéteurs se moquent des philosophes qui perdent leur
temps à couper les cheveux en quatre. L'antagonisme a certainement des
raisons profondes et désintéressées, scientifiques ou épistémologiques. Il
tient aussi à une rivalité de professeurs (ce que sont aussi les philosophes)
se disputant l'éducation de la jeunesse, parfois à des questions de personnes,
parfois aussi à des luttes d'influence auprès des pouvoirs.
L'incompatibilité n'est pas telle, pourtant, qu'elle empêche tout contact.
On nous parle à l'occasion de « conversion », la plus spectaculaire étant
celle de Marc-Aurèle qui abandonne la rhétorique pour la philosophie au
grand chagrin de son bon maître, Fronton*. Mais surtout la contiguïté des
deux domaines est vivement sentie par tous et donne lieu à des tentatives
d'annexion, rhéteurs qui se veulent philosophes et philosophes qui corrigent
ou récupèrent ou pratiquent la rhétorique.
L'esprit de la rhétorique : les Sophistes. Aux premiers développements
de la rhétorique, les Anciens associent régulèrement les noms de Gorgias*
et des autres grands Sophistes du Ve s. Leur influence se fait cependant
moins sentir dans la constitution de la technè rhètorikè que dans la diffusion
d'une certaine conception du langage dégagé de son rapport à la vérité, - ce
qui leur vaudra les foudres de Platon*.
Ces Sophistes sont généralement des professeurs itinérants qui vont de
ville en ville enseigner l'« excellence » (aretè) à qui veut et peut les payer
(il semble que les tarifs sont plutôt élevés). C'est l'idée même que
l'excellence puisse s'enseigner à n'importe qui, au lieu d'être un don inné,
qui choque le plus vivement les contemporains ; mais une autre cause de
scandale est l'identification de cette excellence à un art du langage
persuasif. Chez le Sophiste, en effet, on apprend surtout à parler
efficacement sur quelque sujet que ce soit. L'apprentissage de cette
efficacité est surtout fondé sur l'imitation et la pratique, semble-t-il. Le
maître fait lui-même des discours ou des développements réutilisables que
l'élève n'a qu'à apprendre par coeur ; on s'entraîne aussi à la discussion
dialectique par questions et réponses ; on fait des explications de textes (à la
manière de Protagoras* dans le dialogue de Platon* qui porte son nom). On
ne peut pas dire que les Sophistes ont une théorie de la rhétorique et du
langage en général, mais du moins tirent-ils de leur pratique des
observations pertinentes sur le langage - moins pour en énoncer les règles
que pour en constater les ambiguïtés. Prenant part au vaste débat de leur
temps sur les liens du langage et du réel, les Sophistes ont ainsi
occasionnellement montré les discordances entre deux entités isolables l'une
de l'autre, justifiant par là leur refus de s'intéresser à la vérité du « dit » pour
ne s'occuper que de l'efficacité du « dire ».
Un trait important de la culture grecque du Ve s., bien souvent souligné,
est en effet le mouvement général qui mène la réflexion de l'investigation
de la nature (caractéristique des philosophes présocratiques) à l'examen des
moyens mêmes et garanties de cette connaissance. Au premier plan des
préoccupations de ce temps est le problème de la vérité et de ses critères,
problème rendu crucial par la multiplicité des opinions entre lesquelles il
faudrait pouvoir choisir. Il n'y a pas de texte sacré en Grèce, pas de vérité
révélée, sinon localement et temporairement. Au contraire, une idée laïque
s'impose progressivement, selon laquelle la vérité d'un discours ne dépend
pas de celui qui l'énonce mais seulement de la conformité de ce discours à
la réalité qu'il prétend décrire.
Or s'il y a bien des énoncés vrais et des énoncés faux, les conditions de
vérification sont rarement réunies pour les propositions particulières (« X
est un assassin ») et manquent tout à fait pour les propositions générales
(« les dieux existent », « les hommes sont mortels »). On sait qu'une grande
partie de la philosophie antique passe outre en recourant à l'« intuition ».
Mais d'autres s'accommodent de l'incertitude, dont les Sophistes. Ainsi,
dans un texte intitulé Sur le Non-Être ou Sur la nature, qui n'était peut-être
qu'un jeu paradoxal, mais n'en a pas moins beaucoup de vigueur, Gorgias*
présente une triple démonstration : 1 rien n'existe ; 2 même si quelque chose
existe, ce n'est pas appréhensible par l'homme ; 3 si même c'est
appréhensible, on ne peut l'exprimer et le communiquer à autrui. Le
troisième point est une critique radicale du langage : ce que l'on fait
connaître quand on parle, ce ne sont pas les choses, mais le langage, qui est
autre que les choses.
Mais si le langage ne peut, la plupart du temps, rien dire de clair sur les
choses, il a une autre fonction dont on peut constater en détail les effets : il
sert à persuader autrui, il porte et transforme les opinions, il influe sur les
comportements et peut modifier cette réalité qu'il ne représente pas bien, il a
autant de pouvoir que la force brute. Les Sophistes font donc porter leur
attention sur les rouages de la persuasion : la sophistique envisage le
langage dans ses utilisations réelles, prend acte du fait qu'il n'y a pas de
discours qui ne soit adressé à quelqu'un, et enseigne qu'il faut parler en
fonction d'autrui, sur qui on veut agir, et non en fonction des choses qu'on
aurait à représenter.
Mettre ainsi l'accent sur la persuasion et non sur l'information, c'est
donner droit de cité au mensonge, un risque que Platon* dénonce avec
véhémence et que les philosophes reprendront à sa suite. Dans leur
dominante dogmatique, les écoles philosophiques ne peuvent admettre qu'il
soit permis de persuader quelque chose qui n'est pas la vérité. Mais tout
aussi bien, dans leur minorité sceptique, elles reprocheront à la rhétorique
de vouloir persuader quelque chose au lieu de s'en tenir à la suspension de
jugement. La condamnation est donc très générale.
Les rhéteurs et la philosophie. Le succès rencontré par la rhétorique lui
permet de passer outre à la condamnation. À Rome, en particulier, où les
rhéteurs ont largement éclipsé les philosophes dans l'opinion, on rend
sarcasme pour sarcasme. Sous le Haut Empire, la figure du philosophe,
toujours plus ou moins barbu et loqueteux, républicain attardé et pédant
obscur, fait rire les brillants rhéteurs bien installés dans la société.
Cependant, ainsi qu'on l'a vu, l'obligation de moralité soutenue par les
philosophes est généralement acceptée par les rhéteurs. Mais, s'ils prennent
la peine d'aller plus loin qu'une révérence à la vertu, c'est pour dire que les
philosophes n'en ont pas le monopole et qu'on pourrait fort bien se passer
d'eux. Ainsi, Quintilien*, qui ne conçoit l'orateur qu'homme de bien, n'a pas
de mots assez durs pour les philosophes qui se tiennent en toute pureté à
l'écart de l'action et pourraient bien n'être que des hypocrites.
D'autres, cependant, reconnaissent la prééminence de la philosophie, mais
du coup ils se revendiquent philosophes. Simplement, ils sont des
philosophes éloquents ou soucieux d'éloquence, à la différence des
philosophes ordinaires réputés mauvais parleurs. Ainsi, la philosophie serait
une question de fond et la rhétorique une question de forme, l'idéal serait
d'allier propos sérieux et forme brillante, les défauts symétriques étant
l'ésotérisme rébarbatif et le verbiage creux. On a un point de vue de ce
genre, lorsque Philostrate*, au début de ses Vies des Sophistes, consacre
quelques pages à des « philosophes » qui parlaient assez bien pour mériter
le titre, devenu honorifique, de « Sophistes ». Parmi eux, il cite Carnéade*,
qui est bien pour nous un philosophe, mais aussi Dion* et Favorinus*, que
nous aurions plutôt tendance à considérer comme des professionnels du
discours ou de la conférence-spectacle - au même titre que Maxime de Tyr*
ou Apulée*, non cités, mais qui se disent eux aussi philosophes. On voit
aussi plus tard le philosophe Thémistius* (un vrai philosophe) tenté par
l'éclat de la conférence publique, désireux de ne pas laisser aux rhéteurs
l'exclusivité du discours qui charme les foules quand il pourrait aussi les
instruire ; entre les philosophes introvertis et les sophistes charlatans, il
voudrait faire prévaloir lui aussi le modèle du philosophe éloquent, au
risque de se faire traiter de mondain par des collègues timorés.
En un autre sens encore, des rhéteurs se disent philosophes, mais c'est
parce que pour eux la rhétorique est philosophie. C'est le cas d'Isocrate* et
de ceux qui le suivent, particulièrement Denys d'Halicamasse* qui se
félicite si fort de la renaissance, en son temps, de la rhétorique
philosophique (texte n°20). Pour eux l'éloquence n'est pas incompatible
avec la pensée sérieuse et morale, bien plus, elle en est le signe et la
garantie (qui parle bien pense bien), la bonne éloquence du moins, alors que
le verbiage corrompu va de pair avec le vide de la pensée.
Le plus brillant représentant de ce courant est Cicéron*, qui ne cesse de
déplorer le divorce de la sagesse et de l'éloquence imposé par Socrate (texte
n° 38). Il va même beaucoup plus loin qu'Isocrate* et Denys*, ayant pu
mesurer pleinement, au cours de sa carrière, que la parole est une forme
privilégiée de l'action. Pour lui, le problème de la véridicité ne se pose plus
dans les termes anciens imposés par les philosophes : il ne s'agit pas de
refléter correctement le monde, mais d'agir sur lui ; cependant cette action
n'est possible que si l'on a correctement analysé les données de la situation :
au-delà des recettes médiocres des rhéteurs, la parole sublime est
l'incarnation d'une pensée haute qui domine ces données pour dire ce qu'il
faut.
Les philosophes et la rhétorique. Du côté des philosophes, la
condamnation de la rhétorique est vigoureuse, fréquente et réitérée. Platon*
entame les hostilités, suivi par Aristote*, du moins dans les premiers temps
de sa réflexion sur la question. Leurs successeurs sont aussi sévères, en
particulier au IIe s. av., à un moment où rhéteurs et philosophes se disputent
l'attention et les faveurs des nouveaux maîtres romains : pour le
Péripatéticien Critolaos, la rhétorique est une kakotechnia, une perversion
de technique, pour les Académiciens Carnéade*, Clitomaque, Charmadas,
elle n'est en tout cas pas une technique. Même condamnation dans les
nouvelles écoles : des Stoïciens, comme Ariston de Chios, rejettent la
rhétorique (seul le Sage est éloquent), et Posidonius* s'en prend à
Hermagoras*. Les Epicuriens considèrent que la rhétorique n'est pas une
technique, sauf dans sa branche épidictique - mais au reste ils ne se soucient
pas d'éloquence. Le plus important représentant de l'École Sceptique,
Sextus Empiricus* écrit tout un pamphlet Contre les rhéteurs qui réduit à
néant toutes leurs prétentions. Encore sur le tard, quand la rhétorique,
admise partout dans l'éducation, est une donnée culturelle d'évidence, le
Néoplatonicien Porphyre* trouve nécessaire de répliquer au Sophiste
Aristide* qui avait défendu la rhétorique contre Platon*.
La rhétorique est inutile : on parlait très bien sans elle au temps
d'Homère*. La formation philosophique est plus apte à rendre éloquent :
Démosthène ne parlait si bien que parce qu'il avait étudié la Rhétorique
d'Aristote* (texte n°39). La rhétorique, fondée sur la contradiction, est
immorale : seul le vrai doit avoir le pouvoir de persuader, etc. Mais la
condamnation vise souvent plutôt les rhéteurs que la rhétorique. En fait,
depuis Platon* et son projet d'une rhétorique du vrai, les philosophes
accordent beaucoup d'attention à la théorie, ils cherchent à l'améliorer, voire
à l'annexer.
Il n'est pas douteux que la théorie rhétorique doit l'essentiel de ses acquis
aux travaux des philosophes. Comme nous le verrons plus loin, la
Rhétorique d'Aristote* est sinon le tout de la rhétorique ancienne, du moins
son premier monument et le plus beau. L'influence de son successeur direct,
Théophraste*, moins facile à percevoir (textes perdus), n'en est pas moins
très importante. Les Stoïciens de leur côté (Cléanthe*, Chrysippe*) font de
la rhétorique une des branches de la logique (l'autre étant la dialectique) et
lui consacrent des études qui ont des échos durables à travers l'oeuvre
« stoïcisante » du rhéteur Hermagoras*. L'Académicien Philon* enseigne à
la fois la rhétorique et la philosophie, donnant une version de la théorie
qu'on retrouve (avec d'autres) chez Cicéron*. Avec les Néoplatoniciens,
enfin, la rhétorique, comme formation au raisonnement et à l'expression,
prend sa place dans la série propédeutique grammaire, rhétorique,
dialectique, qui conduit à la philosophie.
Les philosophes, attentifs à la théorie rhétorique, rejoignent aussi les
rhéteurs dans leurs méthodes d'enseignement, fondées sur le principe de la
discussion contradictoire. Si le fondement contradictoire de la rhétorique
suscite une condamnation d'ordre moral et d'ordre épistémologique, c'est
parce que la vérité et le mensonge y sont à armes égales. Mais les
descendants de Socrate ne renient pas le principe de la discussion, au
contraire. Dans les versions dogmatiques, la discussion est nécessaire pour
faire paraître le vrai, ou plutôt et de façon plus « socratique », pour dissiper
l'erreur. Dans les versions non dogmatiques (qui se veulent socratiques et
qui le sont aussi en fait), la discussion est sans conclusion, l'équilibre des
arguments pour et contre amène seulement à une suspension de jugement
(epochè) : ainsi, dans l'Académie sceptique d'Arcésilas, on considère que la
vérité est introuvable ; chez les Sceptiques proprement dits, les descendants
de Pyrrhon, on oppose aussi le pour et le contre, on suspend le jugement,
mais c'est parce que la vérité n'est pas trouvée - une nuance à laquelle ils
tiennent beaucoup, car dire que la vérité est introuvable serait prendre une
position. Enfin, dans un dernier avatar de l'Académie, l'opposition du pour
et du contre aboutit à faire pencher la balance non du côté d'une vérité
inconnaissable, mais du côté de la solution la plus probable. Cette
Académie « probabiliste » (celle de Philon*) n'est pas bien loin, on le voit,
de la position rhétorique qui demande à l'auditoire de sanctionner comme
vraie la proposition qui aura paru la plus vraisemblable.
Quoi qu'il en soit de ces diverses positions épistémologiques, les écoles
de philosophie entraînent leurs élèves à la discussion, et les professeurs
donnent aussi leur enseignement sous forme de discussion. Dans une forme
à vrai dire plutôt unilatérale, le maître parle contra thesim : il ne démontre
pas une vérité, mais il réfute une thèse qu'on lui propose. Dans une forme
plus équilibrée, la dispute in utramque partem (pour et contre), il présente
les arguments pour et contre la thèse proposée, soit pour la réfuter comme
fausse, soit pour arriver à une suspension de jugement, soit enfin pour
montrer dans quel sens la probabilité est la plus forte.
Cette discussion porte sur des thèses, des questions générales. On trouve
souvent chez les Anciens mention d'une distinction entre les thèses
générales et les hypothèses ou causes particulières, les premières qui
seraient propres à une philosophie visant l'universel et l'intemporel, les
secondes propres à une rhétorique impure engagée dans le détail des
circonstances occasionnelles ; cette distinction n'est du reste évoquée,
généralement, que parce qu'elle est contestée par les rhéteurs qui estiment
que le cas général est inclus dans le cas particulier (« Faut-il punir le
matricide » est inclus dans « Faut-il punir Oreste ») ou s'y ramène (on ne le
traitera pas sans exemples particuliers).
En outre, si la discussion peut avoir la forme dialectique originelle, par
questions et réponses, elle se fait plus souvent au moyen d'un discours suivi
(contre la thèse) ou de deux discours suivis antithétiques (pour et contre la
thèse). Comme on voit, on est ici dans une situation très proche de celle des
orateurs qui monologuent contradictoirement, et cette forme de discussion,
utilisée comme méthode d'enseignement ou donnée en exercice aux élèves,
était bien sentie comme, en quelque façon, « rhétorique ». Aussi voit-on
Cicéron*, auquel on doit une bonne partie des informations sur ces
méthodes, trouver que rhéteurs et philosophes ne se différencient guère, que
les rhéteurs devraient reprendre ces méthodes et exercices comme leur bien,
et que la discussion de thèse in utramque partem est un excellent
entraînement pour l'orateur. Pour Cicéron, de nombreux philosophes ayant
reçu cette formation mériteraient presque le titre glorieux d'orateurs. Mais
presque seulement : il leur faudrait redescendre sur terre et adapter leur
noble éloquence aux nécessité de l'action (texte n°40).
REMARQUES : Sur les rapports de la rhétorique et de la philosophie en
général, voir Arnim (1898). - Sur les premiers Sophistes en général, voir
Cole (1991), Gomperz (1912), Guthrie (1071), Kerferd (1981), Romilly
(1975), surtout Untersteiner (1949). Les Sophistes nous sont,
malheureusement, surtout connus par les critiques de leurs adversaires ; leur
« réhabilitation » est récente. L'appellation même de Sophiste est
imprécise : Zénon d'Élée était un Sophiste aux yeux de Platon*, et, faut-il le
rappeler, Socrate était un Sophiste au yeux d'Aristophane... En général on
s'accorde sur les grands Sophistes qui se sont produits dans l'Athènes de
Périclès pendant la seconde moitié du Ves. , Gorgias*, Protagoras*,
Prodicus*, Hippias*, Antiphon* ; voir leur bibliographie, ainsi que celle des
Dissoi Logoi*, et éventuellement de Critias* et de Thrasymaque*. Plus tard
le terme est une appellation du professeur de rhétorique en général, ou en
particulier de celui qui est spécialisé dans les discours épidictiques ; au
temps de la Seconde Sophistique (voir Philostrate*), le Sophiste est un
virtuose du discours-spectacle (voir Branstatter (1893)). - Sur les rhéteurs-
philosophes, voir la bibliographie des auteurs cités, et particulièrement
Hubbell (1913) et Michel (1960). - Sur les philosophes et la rhétorique, voir
tout particulièrement Hadot (1980) et Michel (1960). - Sur le point
particulier des thèses, Clarke (1951), Throm (1932). - Sur la discussion
contradictoire dialectique, voir plus loin la section des Sciences du langage.
- Nombreux textes de Cicéron sur les méthodes philosophiques, par
exemple, Sur l'orateur, 3. 80 ; 3. 107 ; L'orateur, 46 ; Académiques, 1, 45 ;
Tusculanes, 1,7 ; 2. 9 ; De finibus, 2. 1. 1-3 ; 2. 1. 17 ; De fato, 1. -
L'Académie, héritière de Platon*, a une histoire complexe (voir Michel
(1960) ; les Académiques de Cicéron* sont un document de base pour cette
histoire) ; Arcésilas, l'Académicien sceptique, est son chef au milieu du
IIIes ; Carnéade* et ses élèves hostiles à la rhétorique se situent au IIes. ;
Philon*, qui enseigne rhétorique et philosophie, au Ies. - Pour les
Péripatéticiens, héritiers d'Aristote*, voir Théophraste*, Démétrius de
Phalère* ; Critolaos est un péripatéticien du IIes. av. -Sur les Stoïciens, voir
Chrysippe*, Diogène de Babylonie*, Posidonius*, Panétius*. - Sur les
Épicuriens, voir Philodème*. - Sur les Sceptiques, voir Sextus Empiricus*.
- Sur les Néoplatoniciens, voir Porphyre*, Syrianus* et particulièrement
Kustas (1973).
2. 5. Rhétorique et christianisme
L'ancienne rhétorique est fondamentalement laïque. Rien de moins
religieux que les technai. Aucune espèce de révélation surnaturelle n'y a sa
place, aucun souffle d'inspiration transcendantale. Elles sont nées
précisément de l'abandon des anciennes procédures de jugement confié aux
dieux (du type de l'ordalie), remplacées par le débat contradictoire soumis à
la seule sanction des hommes. Elles supposent une conception de la vérité
comme conformité d'un énoncé à ce qu'il prétend décrire, non comme
propriété intrinsèque d'un énoncé révélé ou d'une parole prophétique. Quels
que soient les moyens, éventuellement irrationnels de la pratique oratoire, la
théorie est imperturbablement rationnelle et ne s'intéresse à l'émotion, par
exemple, que pour tenter d'en démonter les ressorts.
Cela étant, la rhétorique fait bon ménage avec les diverses formes du
paganisme antique. Ès qualités, elle n'a rien à en dire, et la religion ou plutôt
les religions antiques, de leur côté, ne lui prêtent pas d'attention particulière.
L'esprit de la rhétorique, comme celui d'autres sciences, a peut-être
contribué au développement du scepticisme que l'on croit percevoir dans les
sphères cultivées, mais ce n'était nullement son but. Le culte officiel et les
croyances privées ne se sentent en tout cas pas menacés par ce qui n'est
après tout qu'une technique de discours - et qui peut même, dans sa branche
épidictique, donner des modèles d'éloges des dieux.
Avec le christianisme, les relations sont plus complexes. Cette religion, en
expansion constante sous l'Empire, devient « visible » dès le milieu du IIe
s., comme une force avec laquelle il faut désormais compter ; elle atteint le
statut de religion d'État au IVe s., multiplie les mesures contre le paganisme
au Ve s., et l'élimine définitivement de toutes les institutions sinon de toutes
les têtes au VIe s. Au cours de ce développement, on constate qu'il lui arrive
de coexister avec la rhétorique dans des conditions qui ne sont pas très
différentes de celles que connaissait le paganisme. Mais les traits
particuliers qui la différencient du paganisme, l'intolérance d'une part, le
prosélytisme de l'autre, l'amènent aussi soit à rejeter la rhétorique, soit à
l'utiliser, voire à l'adapter.
Rejet. L'esprit de la rhétorique est évidemment incompatible avec la foi
irrationnelle en une vérité unique et révélée. Incompatible, surtout, avec le
caractère exclusif de la religion chrétienne qui se veut la seule vraie, à la
différence des diverses fois païennes s'accommodant de la cohabitation ou
du syncrétisme. Mais c'est peut-être moins le fondement contradictoire de la
technè qui est d'abord refusé que ce qu'il y a de plus voyant dans la
rhétorique, l'apprentissage du « beau discours ». Le développement du
christianisme est en effet contemporain du développement de
l'enseignement et de l'engouement pour le discours-spectacle. Dans son
refus général du « monde », de la culture des païens, il s'en prend ici à ce
qu'il y a de plus brillant et il oppose, comme l'avaient fait les critiques de la
corrupta eloquentia, la simplicité, suffisant vêtement de la vérité, et les
oripeaux du verbiage creux.
Comme on sait, le christianisme des premiers temps touche surtout les
humbles, voire les illettrés, et il gardera de ses origines la ferme conviction
que l'ignorance des simples est le plus sûr moyen de parvenir à la vérité.
L'inculture ostentatoire des moines passe pour la suprême vertu. Le souci de
la forme ne peut que faire obstacle à la perception du contenu du message,
qui doit être immédiate et immédiatement persuasive. Les élégances du
discours mondain, de la déclamation, du panégyrique sont toujours
condamnables pour l'orgueilleuse humilité des tenants de la maxime « Je
parle mal donc je pense bien ».
Les spécialistes de l'histoire du christianisme décrivent donc une
évolution qui va du rejet de la culture, dans les premières générations, à une
progressive assimilation au fur et à mesure que cette religion atteint les
couches cultivées de la population. Et il est vrai que les chrétiens cultivés
n'oublient pas du jour au lendemain leur formation à l'école du rhéteur et
qu'ils continuent à penser et à s'exprimer avec les moyens qu'elle leur a
donnés. Mais souvent ils maintiennent la condamnation du discours
mondain et de la dangereuse et mensongère élégance, fruit de l'éducation.
Césaire d'Arles, qui s'endort sur un livre et rêve qu'un serpent lui dévore le
bras, rejette définitivement toute culture (Vie de Césaire, 1. 8-9). On connaît
aussi le célèbre rêve de saint Jérôme, accusé et cruellement puni d'être
cicéronien et non chrétien (Lettre 22. 30), et ses lettres et écrits, fort
éloquents au demeurant, ne cessent d'opposer la rusticitas sancta à
l'eloquentia peccatrix. Grégoire de Nysse*, qui a enseigné la rhétorique,
affecte de ne rien y connaître dans le pamphlet où il attaque le rhéteur
Eunomios. Un autre ancien rhéteur, Pomérius, dans son éloge de la vie
contemplative (PL 59, 439), n'a pas de mots assez durs pour condamner le
beau discours qu'il oppose terme à terme à l'humble mais véridique sermon.
On pourrait multiplier les exemples.
Coexistence. La condamnation du beau discours n'entraîne cependant pas
la condamnation de l'enseignement de la rhétorique. Le système scolaire qui
règne dans tout l'Empire a été accepté tel quel par l'Église, qui n'a pas
essayé de mettre sur pied un enseignement séparé pour les enfants de ses
ouailles. Aux yeux des « élites » de l'Empire, même en voie de
christianisation, le système scolaire a en effet l'évidence de ce qui est
normal, de ce qui se fait. Beaucoup des chrétiens qu'il nous est donné de
connaître parce qu'ils écrivent ou occupent de hautes fonctions dans l'Église
(souvent les mêmes) sont passés par l'école du rhéteur et ne rejettent pas
facilement ce qui est devenu une part d'eux-mêmes, comme c'est le cas des
Pères Cappadociens, Basile* et les deux Grégoire*, brillants produits de
l'enseignement supérieur. Voir, par exemple, l'oraison funèbre de Basile*
par Grégoire de Naziance* (disc. 43), qui rappelle avec nostalgie leurs
communs souvenirs d'étudiants. On est même frappé par le nombre de
chrétiens illustres qui ont été d'abord professeurs de rhétorique, telle la série
des Africains, Cyprien, Arnobe, Lactance, Augustin*, etc.
La coexistence de l'école de rhétorique et de l'Église semble donc faire
évoluer les chrétiens dans deux sphères séparées : on fait de la rhétorique
d'un côté, on est chrétien de l'autre. Au grand siècle de la coexistence, le
IVe, Libanius*, qui est païen, a des étudiants chrétiens et païens entre
lesquels il ne fait pas de différence. Même si pour certains il est permis
d'étudier la rhétorique, mais pas de l'enseigner (une opinion qu'avait
soutenue Tertullien), il y a des professeurs chrétiens, Ausone*,
Prohairesius*, Victorinus*, dont l'enseignement ne semble pas influencé par
la croyance. C'est même le sens que l'empereur Julien donne de sa célèbre
décision d'interdire l'enseignement aux professeurs chrétiens : il ne les
accuse pas de modifier l'enseignement, mais il estime que ces gens qui
enseignent des choses incompatibles avec leur foi ne peuvent être que des
hypocrites ; plus royaliste que le roi, il se propose en somme de les mettre
en règle avec leur conscience.
Même quand le christianisme a définitivement triomphé, on voit l'école
de rhétorique continuer imperturbablement à proposer les thèmes de
déclamation les plus profanes, et l'on voit des chrétiens, voire des prêtres et
des évêques les traiter. Ennode* en est toujours à déclamer contre un
homme qui a placé une statue de Minerve dans un lupanar et à faire
entendre les plaintes de Didon au départ d'Énée ; Synésius* fait l'éloge de la
calvitie pour répondre à l'éloge de la chevelure jadis écrit par le Sophiste
Dion Cherisostome*, son grand modèle.
Utilisation. L'enseignement passera finalement aux mains des chrétiens,
mais ils n'en changeront pas le contenu, du moins dans ses grandes lignes.
Adoptant la position des Néoplatoniciens qui faisaient de l'éducation
traditionnelle un moyen d'accès à des spéculations philosophico-mystiques,
ils voient dans les disciplines scolaires des servantes de la foi. Dans sa lettre
à ses neveux sur la culture profane, Basile* montre qu'en y faisant de bons
choix et en n'y voyant qu'une gymnastique préliminaire, on peut en tirer
parti. Ainsi continue-t-on à commenter Hermogène* dans les écoles de
Byzance ; ainsi les encyclopédistes chrétiens, Cassiodore* et Isidore*,
légitiment-ils les arts libéraux. Dans les traités, commentaires ou
prolégomènes tardifs, la christianisation de la rhétorique se décèle surtout
dans le choix des exemples : on cite Grégoire de Naziance* plutôt que
Démosthène ; on illustre les traités des tropes et des figures avec des
citations de la Bible.
A toute époque, les chrétiens cultivés qui parlent en public ou qui écrivent
pour le public mettent naturellement en application les préceptes qu'ils ont
appris à l'école. Dans les premiers temps, quand ils en sont encore à se
défendre contre les accusations et persécutions des païens, ils s'adressent à
eux dans la langue et les formes qui leur sont communes. Ainsi de la
littérature apologétique, qui emprunte le plan du discours judiciaire et
l'argumentation serrée propre au système des états de cause. Plus tard,
quand il ne s'agit plus que de réitérer le message et qu'ils s'adressent sans
contradiction à un public largement ou entièrement gagné, c'est la forme
épidictique qu'ils utilisent, et souvent avec toutes ses grâces et recherches
formelles. On voit des évêques supplanter les Sophistes dans la production
du beau discours devant des spectateurs qui n'ont pas à débattre, mais
seulement à se laisser toucher par le message.
L'idée s'impose, cependant, que la prédication a des caractères propres. La
foi est une grâce et ne résulte pas d'une persuasion à la mesure des hommes.
Si toutefois les chrétiens se font un devoir de prêcher l'Évangile, c'est que la
prédication est un des moyens par lesquels Dieu agit sur les hommes. C'est
lui en dernière instance qui parle à travers eux, et cette parole mérite d'être à
la hauteur de son émetteur - autre version de la convenance du discours à
l'èthos de celui qui parle. La rude simplicité réclamée par les
fondamentalistes lui convient sans doute, mais aussi la grandeur et une
certaine beauté qui touche. D'où le projet d'une rhétorique proprement
chrétienne, dont le plus beau fleuron est La doctrine chrétienne de saint
Augustin*.
La traduction traditionnelle de doctrina par doctrine ne rend pas
exactement compte de ce qu'Augustin visait, en fait une culture chrétienne
susceptible de supplanter la culture profane. La Bible en serait le texte
unique, mais un texte inépuisable car le sens doit y être indéfiniment
poursuivi et reconstruit à travers les figures et les allégories. Les trois
premiers livres de l'ouvrage explorent donc les modalités de ce langage des
signes qu'emprunte la communication divine. L'ensemble tient lieu de ce
que serait la théorie de l'invention dans une technè : voilà où et comment
l'orateur sacré doit puiser ses preuves et arguments. Le quatrième livre, écrit
plus tard, passe de l'exégèse à la catéchèse et aux moyens de communiquer
les vérités découvertes : on y retrouve les rubriques classiques de la
disposition, de l'élocution, de la mémoire et de l'action, mais avec des
accents singuliers.
Pour Augustin* , il n'est pas inutile de reprendre aux « méchants » les
armes de la rhétorique pour soutenir la vérité (texte n°41). Mais c'est une
rhétorique qui se défie de son pouvoir intrinsèque, une rhétorique qui ne
vaut que par son entière soumission au texte sacré. La simplicité du coeur et
la grâce peuvent suffire à rendre éloquent, tout comme elles ont permis à un
pauvre analphabète de se trouver miraculeusement capable de lire. Cette
éloquence-là est de loin la meilleure. Au reste, la sainte obscurité peut se
passer d'éloquence. Le message l'emporte de toute façon sur le medium
dont la seule ambition doit être l'exacte transmission. L'orateur privilégiera
donc une improvisation attentive face à son public dont il surveillera les
réactions, s'efforçant avant tout à la clarté, au prix même d'un barbarisme si
la compréhension le demande. Il évitera l'ornement superflu, mais saura
charmer par un ton aimable sans perdre de l'indispensable dignité qu'appelle
le message. Il veillera surtout à transmettre la charge émotionnelle du
message, à toucher le coeur autant et plus que l'esprit, il s'identifiera lui-
même à ce dont il parle et offrira le spectacle d'une âme impressionnée par
la vérité.
Augustin, qui est tout nourri de Cicéron*, connaît bien le triple rôle que
celui-ci assigne à l'orateur, docere, delectare, mouere (instruire, plaire,
émouvoir), et c'est bien là au fond son programme, mais avec une nuance
d'importance : il ne parle que « pour que la vérité éclate, pour que la vérité
plaise, pour que la vérité émeuve » (« ut ueritas pateat, ut ueritas placeat,
ut ueritas moueat » , 4. 28) ; c'est la vérité qui parle à travers lui et qui lui
fait trouver les accents convenables.
REMARQUES : Quelques dates : persécutions antichrétiennes de Dèce
(250), Valérien (257-260), Dioclétien (303-310) ; 313 : édit de Milan
(Constantin) : tolérance de tous les cultes ; 325 : Concile de Nicée ; 362 :
Julien interdit l'enseignement aux chrétiens ; 364 : mesure rapportée par
Valentinien et Valens ; 391-391 : mesures de Théodose contre les cultes
païens ; sous Justinien, interdiction du paganisme ; persécution des
intellectuels païens en 546, 562... - Pomérius est un rhéteur d'Arles à la fin
du Ve s. - Tertullien est né à Carthage vers 160 et mort vers 240 ; très
cultivé et éloquent défenseur du christianisme, mais finalement hérétique. -
Cyprien est né vers 200 à Carthage, a été un professeur célèbre, puis un
évêque, puis est mort en martyr en 258. - Arnobe était professeur en
Numidie, puis s'est converti et a écrit un traité Contre les Gentils ; mort vers
327. - Lactance était un élève d'Arnobe, puis un très célèbre professeur, puis
un chrétien auteur d'Institutions divines qui lui ont valu le titre de Cicéron
chrétien. - Voir les notices et bibliographies des chrétiens du Répertoire :
Augustin*, Ausone*, Basile*, Bède*, Cassiodore*, Ennode*, Grégoire de
Naziance*, Grégoire de Nysse*, Isidore*, Prohairesius*, Synésius*,
Victorinus*. - Sur le IVe s., Dagron (1968), Glover (1901), Harrent (1898). -
Sur l'apologétique, Sider (1971). - Sur l'influence de l'épidictique, Norden
(1898). - Sur le sujet en général, Cameron (1991), Kustas (1973). - La
bibliographie est en fait gigantesque, et la vaste question des relations de la
rhétorique et du christianisme n'a été ici qu'à peine effleurée.
2. 6. Les sciences du langage
La rhétorique est la première en date des sciences du langage. Elle paraît
cependant bien impure aux yeux du linguiste moderne, qui y trouve, à côté
de telle brillante analyse de la synonymie, des éléments de psychologie
vulgaire ou des conseils sur l'alimentation qui donnera une bonne voix. En
fait son unité vient de ce qu'elle s'intéresse au « dire » plutôt qu'au « dit ».
Le langage n'est sa matière qu'en tant qu'il est parole, dite par quelqu'un à
quelqu'un, et son travail consiste à calculer ce que les effets voulus au stade
de la réception impliquent au stade de la production. Ce qui est à la fois
beaucoup plus et beaucoup moins que ce qu'on entend aujourd'hui par
linguistique. Ce qui distingue aussi, fondamentalement, la rhétorique des
autres disciplines antiques traitant du langage, essentiellement la dialectique
et la grammaire avec lesquelles elle formera le trivium médiéval. Les trois
disciplines ont cependant aussi des points d'intersection.
Dialectique et rhétorique. Dialectique et rhétorique sont au départ deux
pratiques, deux formes de la discussion contradictoire. On a vu que la
situation rhétorique de base est celle de la contradiction judiciaire, avec ses
deux discours antithétiques à l'appui de deux thèses entre lesquelles les
juges doivent trancher. Dans la joute dialectique, l'un des deux
interlocuteurs défend une thèse contre un attaquant qui veut l'amener à se
contredire ; par exemple A soutient une thèse comme « l'âme est un
nombre » et B tente de l'amener, par questions et réponses, à admettre que
« l'âme n'est pas un nombre » ; il n'y a pas de juges, mais éventuellement
des spectateurs de la joute qui constatent le succès ou l'échec de l'attaque.
Protagoras* aurait été le premier à organiser de tels tournois de parole, que
l'on voit ensuite attestés dans les écoles de philosophie tout au long de
l'Antiquité et au Moyen Âge (la soutenance de thèse actuelle en est une très
lointaine survivance... ).
D'un côté, donc, on a deux monologues antithétiques, de l'autre un
dialogue fait de questions et de réponses ; d'un côté, on cherche à
convaincre les juges en dépit de l'adversaire, de l'autre, on cherche à
provoquer ou éviter une contradiction ; d'un côté enfin, les enjeux sont réels
et souvent d'importance (éventuellement, on risque sa tête), de l'autre on a
une sorte de jeu où le vaincu n'en est que pour sa courte honte. De plus, ces
différences formelles très visibles contiennent aussi en germe une bonne
part des développements parallèles et conflictuels qui finiront par faire de la
dialectique une science du raisonnement valide et de la rhétorique un art de
la forme séduisante.
La dialectique traite de propositions générales, et la rhétorique de
propositions particulières, ce qu'on spécifiera plus tard en opposition de la
thèse et de l'hypothèse. Les propositions dialectiques sont a priori
discutables (« la neige est blanche » ou « on doit honorer ses parents » ne se
discutent pas, dit Aristote*), mais la discussion ne les réfute pas, elle fait
seulement apparaître une contradiction qui pourrait inviter à réexaminer la
question si on en avait le goût et le loisir, comme dans la peirastique (mise
à l'épreuve) de Socrate. Pour beaucoup d'auteurs, et pour Aristote* en
particulier, ces thèses de la dialectique n'ont rien à voir avec les
propositions vraies des vraies sciences (« la somme des angles d'un triangle
est égale à deux droits »). Cependant la frontière entre les deux types de
propositions est des plus fragiles, ou plus exactement, la vérité des
propositions générales est des plus difficiles à établir : on peut voir, par
exemple, dans le Sur la signification de Philodème*, comment Épicuriens
et Stoïciens s'empoignent sur la vérité d'une proposition apparemment aussi
évidente que « tous les hommes sont mortels » (pour les Épicuriens, la
vérité repose sur une induction à partir de tous les cas particuliers jusqu'à
preuve du contraire ; pour les Stoïciens, à ce qu'il semble, la proposition est
vraie comme expansion du terme, en sorte que « si ce n'est pas mortel, ce
n'est pas un homme »). Cette fragilité explique pourquoi on a souvent, après
Aristote*, cessé d'opposer propositions vraies et thèses dialectiques, pour
les unifier sous leur genre commun de propositions générales, cependant
que l'attention se portait sur la validité des enchaînements permettant de
passer d'une proposition à une autre, mécanisme très apparent dans la
discussion dialectique, où Aristote* l'avait du reste découvert.
Les propositions rhétoriques sont, elles, vraies ou fausses, mais leur
vérification n'est pas directement possible. Même si le jugement final qui
reprend l'une ou l'autre des deux thèses en présence, l'asserte comme vraie,
les débats ne parviennent généralement qu'à montrer qu'elle est plus
probable que l'autre, et le jugement est un véritable passage à la limite, un
saut qualitatif du probable au vrai - qui peut toujours laisser des doutes.
En l'absence d'évidence et de certitude absolues, on peut donc essayer de
faire pencher la balance par d'autres moyens que ceux de la démonstration
rationnelle. Ainsi celui qui présente is fecit cui prodest (« le coupable est
celui à qui cela profite ») à l'appui de sa thèse que l'héritier est l'assassin,
peut le faire parce qu'il pense que cette maxime est vraie, ou
intrinsèquement vraisemblable, ou considérée comme telle par les juges ; ou
encore qu'elle sera admise parce que c'est une citation dans laquelle on
s'efface modestement derrière une « autorité » ; que cette autorité aura
d'autant plus de poids qu'elle est anonyme, fruit de l'expérience et de la
sagesse collectives ; ou encore pour des raisons de forme, parce que la
brièveté passe pour plus véridique qu'un long discours ou parce qu'elle se
fixe plus aisément dans l'esprit, etc. Bref, on ne peut qu'être frappé par la
complexité de l'« argumentation » oratoire et par tout ce qui la sépare de la
démonstration scientifique, malgré la communauté des mécanismes
logiques.
Ainsi, l'opposition de base entre dialectique et rhétorique, celle de la
contrainte rationnelle sans fioriture et de la séduction par tous les moyens,
redoublant l'opposition brièveté/longueur à l'oeuvre dans l'opposition
dialogue/monologue, a produit un partage vite canonique : la dialectique
traite des énoncés minimaux comme incarnation nécessaire et suffisante des
éléments du raisonnement, la rhétorique traite des expansions
paraphrastiques, des diverses façons de « dire la même chose », divers
habillages d'un même contenu ; d'où la célèbre image stoïcienne de la
dialectique comme poing fermé et de la rhétorique comme main ouverte.
Entre grammaire et rhétorique : la correction. La grammaire naît à peu
près en même temps que la rhétorique, mais elle n'a au départ que peu de
rapport avec elle. Dans ses débuts, vers la fin du Ve s. av., c'est simplement
la science des lettres (grammata), c'est-à-dire l'enseignement ou
l'apprentissage de la lecture et de l'écriture ; un peu plus tard, le terme
s'étend à la science des textes. Même quand elle sera devenue science de la
langue, ce sera toujours de la langue en tant qu'elle est ou peut s'écrire, et
elle n'abandonnera jamais ses prérogatives vis-à-vis des textes, qu'elle se
flatte de savoir « faire parler ». C'est cependant à la rhétorique, la discipline
de l'oralité, qu'elle doit le point de vue systématique qui la fait accéder au
rang de technè vers la fin du IIe s. av.
C'est surtout à Alexandrie que l'étude des textes a accompli les progrès les
plus remarquables. Les savants réunis autour des grands bibliothécaires
(Aristophane de Byzance et Aristarque, surtout) discutent de la lettre des
textes, cherchent à les établir en fonction de critères divers (usage de
l'auteur, analogie, étymologie, nécessités du sens ou de la métrique),
complètent l'écriture par l'adjonction de signes destinés à faciliter la lecture
ou orienter l'interprétation, s'interrogent sur l'authenticité, cherchent le sens
des mots rares ou oubliés, éclairent les allusions historiques, débrouillent
les généalogies mythiques... Une pratique qui sera poursuivie pendant toute
l'Antiquité et qu'on retrouve, adaptée aux élèves, dans l'école du
grammairien.
Des éléments d'une science du langage sont déjà épars dans les travaux
des Alexandrins, qui cherchent des critères de correction, qui distinguent
différentes catégories morphologiques, qui utilisent l'analogie pour établir
des paradigmes, etc. Ces éléments sont toujours liés à l'études des textes,
mais, peu à peu, des observations ainsi accumulées, se dégage l'idée qu'on
peut mettre au point des règles générales qui ne dépendent pas des
occurrences chez les auteurs mais qui peuvent expliquer ou justifier ces
occurrences. Le pas décisif qui conduit la grammaire de son statut de
pratique au statut de technique est franchi lorsqu'elle emprunte à la
rhétorique l'idée de correction.
La rhétorique se préoccupe en effet de certaines qualités du discours
propres à assurer une bonne communication et à produire un bon effet sur
l'auditeur. Au premier chef, l'orateur doit se soucier de se faire comprendre
et donc de parler correctement. Aristote* avait commencé à explorer ce
domaine dans sa Rhétorique, et Théophraste* avait inclu la correction dans
la liste des qualités destinée à devenir canonique : correction, clarté,
convenance, élégance. Mais une tendance un rien dédaigneuse qu'on voit
s'épanouir à plein chez Cicéron*, par exemple, considère que la correction
va de soi pour peu qu'on soit bien né et bien élevé, et que l'orateur doit
surtout s'attacher à l'élégance où son talent personnel trouvera à se
manifester. Ou encore, comme dit Quintilien* (8. 3.1), qui parcourt
consciencieusement toutes les subdivisions de l'ars : « J'arrive maintenant à
l'ornement où, incontestablement, plus qu'en tout autre partie de
l'éloquence, l'orateur peut se donner carrière. Car s'exprimer correctement et
clairement est, à vrai dire, un mérite assez mince ; c'est semble-t-il, plutôt le
fait d'être exempt de défaut que le fait d'atteindre une haute qualité ». Du
coup la rhétorique se contente de mentionner la nécessaire correction, mais
n'en pousse pas l'étude.
C'est la grammaire en revanche qui a repris et approfondi l'étude de cette
correction, que les Anciens appelaient Hellènismos ou Latinitas selon la
langue concernée, termes dont on finit par oublier les implications du fait de
la traduction ordinaire (et du reste adéquate à sa façon) par « correction ».
S'intéresser à l'Hellènismos ou à la Latinitas, c'est chercher ce qu'il y a de
proprement grec dans le grec, de proprement latin dans le latin,
indépendamment des temps, lieux, occasions, personnes qui les emploient,
c'est mettre au jour les propriétés communes et invariables de la langue.
C'est finalement la mise en évidence de la différence entre la langue et le
discours, inaugurée par la rhétorique, qui fonde la spécificité de la
technique grammaticale.
Partage du territoire. De l'aveu même des Anciens, la rhétorique se
distingue de la philosophie, et en particulier de sa branche dialectique, en ce
que l'une traite de la relation du langage aux auditeurs et l'autre de la
relation du langage aux choses (texte n°42). La dialectique, dans sa forme
stabilisée post-aristotélicienne, est la science du vrai et du faux, de la
conformité des énoncés au réel. La rhétorique n'a pas ce souci du contenu
(on le lui reproche assez) et ne s'intéresse qu'à la conformité de l'énoncé à
l'effet recherché sur l'auditoire. La grammaire, quant à elle, offre encore un
autre point de vue, celui de la correction, de la conformité d'un énoncé réel
à un énoncé modèle idéal. Ce partage des points de vues sur le langage se
stabilise vers le Ier s. av., mais il ne s'est pas fait sans difficulté et il est
toujours ouvert à la contestation et aux empiétements.
Il y a eu des tentatives hégémoniques, la plus spectaculaire étant celle des
Stoïciens (IIIe-IIe s. av. ). Ils conçoivent une science totalitaire du langage,
la logique, subdivisée en deux branches, rhétorique et dialectique ; de plus
la dialectique se subdivise en étude des signifiants et étude des signifiés,
l'étude des signifiants anticipant sur ce que sera plus tard la technè
grammatikè et lui fournissant nombre de ses notions. En revanche, la
rhétorique vue par Cicéron* englobe, en les réduisant à de modestes
auxiliaires, la dialectique qui fournit l'armature argumentative des énoncés
et la grammaire qui en assure la correction (si tant est qu'on ait vraiment
besoin d'enseignement en ce domaine). Plus généralement, l'histoire des
trois disciplines est jalonnée d'incidents de frontières : la grammaire pille la
dialectique stoïcienne et accapare le domaine de la correction que la
rhétorique avait d'abord défriché ; la rhétorique emprunte les tropes à la
grammaire ; le topos de l'ambiguïté linguistique, exploré par la dialectique,
est ensuite exploité à des fins diverses par la rhétorique et la grammaire ; un
long débat oppose dialecticiens et rhéteurs sur l'appartenance des thèses et
hypothèses, etc.
En définitive cependant, chaque discipline est caractérisée par une sorte
de monopole sur certains aspects du langage, une exclusivité qu'on ne lui
conteste guère (textes n°43 et 44). La dialectique, comme étude de
l'armature des raisonnements, est abstraite du dialogue et se voit attribuer de
préférence l'étude des assertions, seules propositions pouvant,
éventuellement, relever du vrai et du faux ; la rhétorique, en revanche,
hérite de tous les modes de parole qui sont censés agir sur l'auditoire
indépendamment de la valeur du contenu (question, ordre, etc., et en
définitive, ce que les rhéteurs appelleront figures de pensée). La grammaire
de son côté revendique l'étude des mots ; d'une part, c'est dans la
morphologie qu'elle trouve à appliquer au mieux son souci de la correction ;
d'autre part, elle se distingue par là de la rhétorique et de la dialectique qui
s'intéressent en priorité aux énoncés, l'une parce qu'on ne s'adresse pas à
autrui avec des mots, l'autre parce que seuls les énoncés complets peuvent
être vrais ou faux.
Sur le tard, cet équilibre est remis en question par l'expansion constante
de la grammaire qui annexe des pans entiers de la rhétorique, profitant de
leur commun souci de stylistique. En principe, les grammairiens expliquent
les poètes et les rhéteurs expliquent les prosateurs, et ils n'y soulignent pas
le même genre de détail. Mais la frontière est fragile. Nous verrons
comment la rhétorique finit par s'identifier à la critique littéraire. Les
grammairiens, de leur côté, nourrissent des chapitres « qualités et défauts »
des textes avec des matériaux pris aux rhéteurs ; ils peuvent même aller
jusqu'à traiter des clausules rythmiques (Sacerdos ou Diomède), de la
memoria, quatrième tâche de l'orateur (Diomède), des figures de pensée
(Charisius), dont pourtant on s'accorde à reconnaître qu'elles appartiennent
aux rhéteurs. Il est vrai que le topos des figures (de pensée et de mots) est
de plus en plus souvent traité à part, en dehors de la technè rhètorikè. La
grammaire finira par le récupérer entièrement : ainsi sont nées les « figures
de rhétorique », un appendice du savoir grammatical, dont le nom seul
rappelle la lointaine origine.
REMARQUES : Sur la joute dialectique, voir le livre VIII des Topiques
d'Aristote* et Owen (1968). - Sur dialectique et rhétorique, Hadot (1980),
Solmsen (1929). - Critique du passage à la limite dans la procédure
judiciaire dans la première Tétralogie d'Antiphon*. - Sur le poing ouvert et
la main fermée des Stoïciens, par exemple, Quintilien*, 3. 4. 1 ; Atherton
(1988) ; et sur le partage rhétorique et dialectique des Stoïciens, Barwick
(1957), avec des réserves. - Sur le contenu de la grammaire, se reporter aux
ouvrages sur l'enseignement, surtout Bonner (1977) et Marrou (1948) ; sur
son expansion finale, bon exemple d'Isidore de Séville*, voir Fontaine
(1959). - Sur l'histoire tardive des figures, Conley (1986), Schindel (1975).
2
LA TECHNÈ RHÈTORIKÈ
Ce que les Anciens appellent « rhétorique » est avant tout, pour eux, une
technique (technè, ars) qui doit présider à la production de discours
efficaces. C'est cette technique que l'on enseigne dans les écoles de
rhétorique et qui est censée, au premier chef, préparer les élèves à la prise
de parole en public. Nous la connaissons encore, et assez bien, grâce à un
grand nombre de textes qui en donnent des exposés plus ou moins détaillés,
à l'intention des élèves ou, plus souvent, des professeurs eux-mêmes.
Encore ce que nous possédons n'est-il qu'une petite partie de ce que les
rhéteurs ont écrit pour répondre aux besoins des écoles (ou parfois à la
curiosité des amateurs) : la production de textes de référence, souvent
appelés Technè en grec ou Ars en latin, d'après leur contenu, est attestée tout
au long de l'Antiquité, même si bien souvent, pour nous, il ne s'agit plus que
de titres ou de fragments.
Les manuels et traités de rhétorique, grecs et latins, que nous possédons
encore ont un air de famille. De l'un à l'autre on retrouve la méthode
d'exposé par divisions et subdivisions arborescentes, qui est du reste un
caractère de la technè/ars en tout domaine (rhétorique, mais aussi bien
grammaire, ou astronomie, ou agronomie, ou autre - voir jusqu'à l'Art
d'aimer d'Ovide). On retrouve aussi un goût marqué pour une terminologie
spécialisée, que les auteurs reprennent volontiers à leurs prédécesseurs,
quitte à en faire évoluer le sens, mais qu'ils ont aussi tendance à accroître
indéfiniment (listes de plus en plus longues de figures, d'états de cause...).
Les principales articulations, les grandes lignes de l'enseignement
rhétorique, sont également à peu près constantes : on constate souvent que
les textes disent la même chose, se répètent, voire se copient purement et
simplement, un phénomène de plus en plus évident à mesure que le temps
passe et que l'invention tarit. Il est donc assez légitime de parler de la
rhétorique des Anciens, et même, dans une certaine mesure, d'en donner un
exposé unitaire complet, comme l'ont fait Volkmann(1885) ou Lausberg
(1960), ou un résumé minimal, comme le faisait déjà Cicéron (texte n°45).
Dans le détail, cependant, la diversité des textes est bien réelle. Nous
avons des manuels généraux et des monographies sur telle ou telle partie de
la rhétorique, de brefs catéchismes pour les débutants et de savants traités.
Les rhéteurs n'enseignaient pas tous exactement la même chose, ni de la
même façon. Il y a des divergences de doctrine, voire des polémiques.
L'ensemble même du domaine a un aspect fort différent chez ceux qui
privilégient la doctrine des états de causes et chez ceux qui ont peu à en
dire. Le domaine, enfin, est organisé de façon fort variable, soit que l'auteur
se contente de suivre l'ordre des parties du discours, soit qu'il divise son
exposé entre les genres de discours, ou entre les officia, les tâches de
l'orateur (la célèbre division : invention, disposition, élocution,
mémorisation, action), soit qu'il ajoute un exposé selon les parties du
discours à un exposé selon les genres, ou telle autre combinaison, plus ou
moins complexe.
Il faut en outre considérer que la technè rhètorikè n'a pas eu d'emblée une
forme achevée, mais que le domaine a été progressivement délimité et
quadrillé, au fur et à mesure que la réflexion interne se développait, mais
aussi en fonction des variations dans la place, l'intérêt et l'importance
accordés à la rhétorique. Il y a une histoire de la rhétorique, comme les
Anciens le disaient eux-mêmes (texte n°46), une histoire qui rend
largement compte de la variété des textes. Nous en verrons ici les
principales étapes : mise en place des analyses fondamentales, des origines
jusqu'au Ier s. avant notre ère ; plein développement de la période
« classique », qui correspond à l'apogée de la domination romaine, du Ier s.
avant notre ère à la fin du IIe s. après ; stagnation et effritement de la théorie
ensuite, jusqu'à la fin de l'Antiquité, une longue période où l'école vit des
acquis des prédécesseurs. Nous évoquerons enfin certains textes illustrant
une conception de la rhétorique où l'évaluation des discours existants
l'emporte sur l'art de produire de nouveaux discours.
1. Mise en place
L'existence et le succès de la rhétorique sont bien attestés dans la Grèce
classique et hellénistique. Nous avons maint témoignage sur l'engouement
des élites pour une technique qui devait donner la maîtrise de la parole
publique, nous voyons les philosophes s'y intéresser, nous savons qu'elle
devient un élément important de l'éducation « normale ». Mais nous
souffrons d'une cruelle disette de textes : pour toute cette première période
nous n'avons que deux textes théoriques complets, la Rhétorique d'Aristote*
et la Rhétorique à Alexandre attribuée à Anaximène*, et encore ce dernier
texte ne s'est-il conservé que grâce à son inclusion abusive dans le corpus
d'Aristote. Dans ces conditions, la contribution d'Aristote, qui est, de toute
façon, immense, est aujourd'hui encore bien visible et bien connue, et il y a
quelque risque d'en faire l'alpha et l'oméga de la rhétorique grecque. Ce
serait pourtant une erreur. Les lacunes de la tradition faussent la
perspective, mais nous avons tout de même assez de témoignages et de
fragments pour savoir que la rhétorique grecque ne commence pas avec
Aristote et ne s'achève pas non plus avec lui. D'où les trois temps de cette
première section : avant Aristote, Aristote, après Aristote.
1. 1. Avant Aristote
Une fille de la philosophie ? Pour les cent cinquante ans qui séparent
Corax* d'Aristote*, notre documentation est abondante, mais éparpillée et
généralement fragmentaire. Les nombreuses technai dont nous parle la
tradition ne sont souvent représentées que par quelques phrases ou mots, ou
même n'ont pas laissé de traces du tout. Du coup, on voit renaître
périodiquement une thèse qui récuse la tradition antique dominante et fait
de la rhétorique, comme théorie, une fille de la philosophie. Selon cette
thèse, qui a reparu récemment (voir Cole,1991), les premières technai
mentionnées par les Anciens n'auraient été que des recueils de lieux
communs immédiatement utilisables, ou encore des discours modèles qui
récapitulaient divers types d'arguments pouvant servir dans une situation
semblable. L'armature abstraite n'était pas dégagée, et l'enseignement ne se
fondait que sur l'exemple et l'imitation. Platon*, le premier, aurait eu l'idée
d'une systématisation et d'une véritable théorie de ce qui n'était jusqu'alors
qu'une pratique ; il aurait même créé le terme rhétorique (qui, semble-t-il,
est attesté pour la première fois dans le Gorgias, 448d) ; il revenait enfin à
Aristote* de développer le programme de son maître et de donner à la
rhétorique son expression théorique achevée.
Cette thèse, qui attire l'attention sur la difficulté de définir ce qu'on entend
exactement par « théorie », a toutefois du mal à s'imposer sans restriction.
On peut lui faire des objections d'ordre philologique, sur le sens du terme
technè, qui paraît bien incompatible avec le recueil de morceaux choisis, ou
sur l'apparition du terme rhètorikè dans le Gorgias, où l'expression de
Socrate, « ce qu'on appelle rhétorique », semble bien renvoyer à un usage
antérieur. D'autre part, le texte du Phèdre où Socrate se moque des
trouvailles des rhéteurs (texte n°47) semble bien attester que ces rhéteurs
avaient au moins thématisé le sujet, avaient dégagé d'importantes notions,
comme le vraisemblable, et avaient divisé le discours en parties
s'enchaînant logiquement. De ce qu'Aristote* a fait franchir un pas
important à la rhétorique, on ne saurait conclure qu'il n'y avait rien avant
lui ; au contraire : tout indique qu'il écrit à partir des travaux de ses
devanciers et contre eux. Les fragments et, surtout, la « Rhétorique à
Alexandre », qu'on l'attribue ou non à Anaximène*, qu'on la date d'avant ou
d'après Aristote, témoignent en tout cas d'une toute autre façon d'envisager
la rhétorique, une rhétorique certes non philosophique, engagée dans les
besoins immédiats de l'action (et certainement pas très regardante quant à la
morale), dont la visée théorique est encore approximative, mais qui n'en est
pas moins sortie de l'étape primitive que constituent l'apprentissage par
coeur et l'imitation instinctive. Du reste c'est bien ce que dit Aristote* lui-
même à la fin des Réfutations sophistiques, lorsqu'il souligne qu'il est le
premier à théoriser la dialectique, alors que la rhétorique a déjà fait ce pas
(texte n°5).
L'importance d'Aristote n'est pas contestable, mais l'idée qu'il partait de
rien ou presque n'est pas soutenable. La rhétorique existait avant lui et
même avant Platon. Le simple enseignement par l'exemple est bien attesté,
mais, au moins chez certains rhéteurs et pour certaines parties de la
rhétorique, on avait déjà mis en évidence l'armature commune abstraite
d'énoncés destinés à persuader. Par rapport à ces débuts indéniables,
l'originalité d'Aristote n'est pas d'avoir été le premier à faire la théorie des
moyens de persuasion, mais bien le premier à faire passer la réflexion du
« comment » on persuade au « pourquoi » on persuade.
Les premières technai. Dans les premiers temps de son existence, aux Ve
et IVe s., la rhétorique connaît un vif succès dans la Grèce des cités et en
particulier à Athènes. C'est le temps des grands orateurs, des logographes,
et de ces « professeurs d'excellence » que sont les Sophistes. Les Sophistes
contribuent sans doute au développement de la théorie rhétorique, mais elle
bénéficie surtout des réflexions de plus modestes techniciens, les auteurs
des premières technai, Corax*, Tisias*, Théodore*, Thrasymaque*,
Callippos*, etc. Pour connaître la technique de ce temps-là, on a surtout des
fragments et aussi, fort heureusement, un texte complet, qui semble être
antérieur d'au moins quelques années à la Rhétorique d'Aristote*, la
« Rhétorique à Alexandre », généralement attribuée à Anaximène*, dont
nous donnons le plan ci-après. On peut aussi faire des recoupements avec
les discours conservés, quoique avec précaution, car de la théorie à la
pratique, il peut y avoir bien des écarts. On trouve enfin des informations
dans la littérature polémique qui entoure la rhétorique naissante, chez
Platon*, Aristophane, Alcidamas*... Ces documents permettent de constater
que nombre de notions qui auront une longue vie datent de ces premiers
efforts pour apprivoiser la persuasion, comme aussi, du reste, le caractère
hétérogène de la rhétorique, oscillant toujours entre logique et esthétique en
passant par politique et psychologie.
La Rhétorique à Alexandre
Psychagogie. Comment persuader une assemblée de donner son accord à
la thèse qu'on lui présente ? Au premier abord, on pourrait penser que la
démonstration rationnelle est à la fois nécessaire et suffisante pour emporter
l'adhésion. C'est avec cette conviction que le stoïcien Zénon* protestait
contre la maxime fondamentale des tribunaux, « ne rends pas ton verdict
avant d'avoir entendu les deux discours », en disant qu'il n'était pas
nécessaire d'entendre le second discours : le premier a prouvé sa thèse ou ne
l'a pas prouvée ; s'il l'a prouvée, inutile d'entendre le second ; et s'il ne l'a
pas prouvée, inutile aussi d'entendre le second, qui a forcément raison. Mais
dans la situation de contradiction que suppose la rhétorique, la
démonstration véridique est rarement possible, tout au plus un cas
particulier de l'argumentation. En outre, l'orateur a en face de lui des
auditoires supposés raisonnables et impartiaux, mais qui n'en sont pas
moins sensibles à tous les aspects de la communication. Les Anciens ont
tout de suite su que, pour influencer un auditoire, la façon de dire vaut
autant et plus que ce que l'on dit. D'où cette orientation fondamentale de la
rhétorique (qu'on lui reprochera toujours) vers une persuasion qui fait appel
aux sens et aux passions autant et plus qu'à la raison, une rhétorique de la
séduction.
Les premiers rhéteurs ont ainsi mis l'accent sur la dimension passionnelle
de la persuasion. Pour certains, à l'instar de Gorgias*, la persuasion a en
effet quelque chose de magique. L'orateur qui arrive à ses fins exerce une
sorte de psychagogie, s'empare des âmes des auditeurs et les conduit à sa
guise, sans que leur raison puisse résister. Cette magie, qu'on peut
enseigner, ne résulte toutefois pas de l'ascendant, du charisme de l'orateur :
elle les crée. Elle est dans le discours lui-même, mais un certain discours
qui charme et hypnotise ; attentif à l'harmonie des paroles, on approuvera
leur contenu, qu'on aura à peine perçu. Cette harmonie s'obtient
principalement en important des procédés poétiques dans la prose : les
images, le rythme, les répétitions diverses qui constituent les premières
figures répertoriées, dites figures gorgianiques (antithèse, isocolie, parisose,
homéotéleute...). Nous trouvons ici les bases de ce qui sera plus tard la
théorie de l'élocution, dont l'importance ira grandissant et qui finira par faire
de la rhétorique une branche de la littérature.
Pour persuader, il faut charmer l'auditeur ; mais il faut aussi et surtout
l'émouvoir, faire naître en lui des passions qui lui arracheront son
assentiment, créer en lui un état d'esprit qui le rendra favorable à la thèse
qu'on lui présente. D'où, dans les témoignages anciens, de nombreuses
allusions à « l'appel aux passions », pitié et colère en particulier : un accusé
peut espérer s'en tirer s'il sait comment attendrir les juges, un accusateur
sera cru s'il sait communiquer son indignation à l'assistance. On dit en
particulier que cette technique de manipulation des foules faisait la gloire de
Thrasymaque*. Ce sont là les premiers germes d'une étude des conditions
psychologiques de la communication.
Plan du discours. La rhétorique primitive ne se réduit toutefois pas à l'art
de séduire l'auditoire. Au contraire, son succès et l'intérêt qu'elle a suscités
lui viennent surtout de l'attention qu'elle accordait aux moyens rationnels de
la persuasion, ce en quoi elle innovait le plus. C'est de ce côté en tout cas
qu'elle a fait les progrès les plus remarquables.
La technique enseigne que, pour persuader, un discours doit suivre un
certain ordre logique, c'est-à-dire avoir, au minimum, un début, un milieu et
une fin. En décomposant, on a donc, au début, un exorde, une entrée en
matière qui assure l'attention et si possible la bienveillance des auditeurs ; à
la fin, une péroraison où l'on récapitule les points que l'auditoire doit bien
avoir à l'esprit au moment de voter, et qui est aussi le lieu privilégié des
appels à l'émotion, pour « emporter le morceau » au dernier moment ; et au
centre, l'exposé des faits, la « narration » apparemment objective et
l'argumentation, qui se veut démonstration rationnelle de la thèse soutenue.
Sur quoi l'on peut raffiner, et la recherche d'articulations plus subtiles
(prénarration, narration additionnelle, réfutation additionnelle...) semble
avoir été une préoccupation (un travers ?) des premiers rhéteurs, si l'on en
croit Platon* (texte n°47).
Preuves auxiliaires. Outre la mise en place d'un plan type, on doit à la
première rhétorique une réflexion approfondie sur l'argumentation, qui sera
le point de départ d'Aristote*. Des recherches des rhéteurs naissent alors des
listes de pisteis (« moyens de persuasion », en général, « preuves » en
particulier) assez hétéroclites, mais qui peuvent se ramener à trois chefs : la
thèse que l'on veut faire admettre peut être prouvée par les modalités
mêmes de son énonciation, par référence à une loi naturelle, ou par
inclusion dans un raisonnement contraignant.
La première espèce de pisteis recouvre ce que la rhétorique appelle
preuves auxiliaires ou externes, telles que réputation de l'orateur (« moi,
homme véridique, je dis que x ») ; le serment (« je jure que x ») ; le
témoignage (« nous sommes plusieurs à dire que x ») ; le témoignage d'un
esclave obtenu par la torture (« il n'a plus pu se retenir de dire que x »). Ces
moyens ont pu avoir une valeur décisive à l'époque archaïque, quand on
concevait la vérité comme propriété d'une personne ou propriété des choses
s'exprimant à travers une personne, et du reste, ils gardent tout au long de
l'Antiquité une efficacité pratique certaine. La véridicité de l'énoncé est en
effet censée être prouvée par la véridicité intrinsèque du locuteur (si un tel,
homme qui dit la vérité, dit x, c'est que x est vrai), ou bien par une nécessité
ponctuelle qui dépasse le locuteur et l'oblige à parler conformément aux
choses (telle est la justification, si l'on peut dire, de la torture, qui est censée
obtenir une parole automatique sur laquelle la volonté humaine n'a plus de
contrôle). Dans tous les cas, l'énoncé est comme prouvé par son énonciation
même (non pas « je le dis parce que c'est vrai », mais « si je le dis, c'est que
c'est vrai »).
Les rhéteurs conservent donc ces moyens primitifs, mais à titre
d'auxiliaires, car on ne peut plus tabler, à coup sûr, sur leur efficacité : les
Grecs des Ve et IVe s. ont toute l'expérience voulue en matière de faux
témoignages (un certain Cratinos, accusé du meurtre d'une femme, laisse
passer quatorze témoignages en ce sens, puis va enlever la femme en
question de l'endroit où on l'avait cachée et la mène, vivante, au tribunal,
Isocrate*, 18, 52-54), toute l'expérience voulue en matière de faux serments
(« Je peux jurer par les dieux, car je ne crains rien à être parjure »,
Aristophane, Nuées, 1232) ; la situation de contradiction annule d'emblée la
« présomption de sincérité » dont on crédite ordinairement un locuteur ; la
véracité de l'orateur se ramène à une prétention à l'autorité que l'adversaire
peut contester et que les juges peuvent trouver malséante ; les signes
extérieurs de la nécessité (« parler sous le coup de l'indignation ») peuvent
s'imiter aisément ; bref, les modes de l'énonciation n'ajoutent pas une once
de vérité à une thèse qui n'est vraie que si elle est conforme à ce qu'elle
prétend décrire. Du reste la rhétorique elle-même achève de discréditer ces
moyens en établissant des argumentaires pour et contre le serment en
général, pour et contre le témoignage en général, etc., où l'orateur pourra
puiser pour justifier ses propres preuves auxiliaires ou détruire celles de
l'adversaire.
Sèmeion et eikos. Moins aléatoires, les preuves internes à la technique
tendent à prouver la thèse soutenue en la rattachant à une « loi naturelle ».
On part ici d'une idée commune aux sciences empiriques (et
particulièrement à la médecine), selon laquelle il y a une liaison des
phénomènes. Pour prouver une thèse qui énonce un fait invérifiable
expérimentalement dans le présent, on dira que des éléments présents et
constatables indiquent la place du fait absent dans le réseau du réel. De là
ces deux notions cardinales de la rhétorique antique, le signe (sèmeion) et le
vraisemblable (eikos).
Au départ, avec le sèmeion, on est dans le domaine des indices, objets
concrets perçus par les sens (traces de pas, taches de sang...), généralement
conçus comme postérieurs au fait visé et en résultant. Avec l'eikos, on est
plutôt dans le domaine des données psychologiques et circonstancielles,
considérées comme causes rémanentes du fait visé, l'eikos étant ce qui est
« normal », le plus fréquent, ce à quoi on peut s'attendre, ce qu'expriment
des propositions générales comme « les mères aiment leurs enfants ». En
somme, un argument par le signe serait du type « X a du sang sur les mains
parce qu'il a tué », alors qu'un argument par le vraisemblable serait du type
« X a tué puisqu'il est l'héritier ».
Dans le meilleur des cas, on a un signe irréfutable (la rhétorique
l'appellera « signe nécessaire »), par exemple avec une cicatrice, signe qu'il
y a eu blessure : l'effet constatable prouve l'existence d'une cause sans
laquelle il n'aurait pu être produit. Dans ce cas-là, en principe, des juges de
bonne foi ne peuvent que se rendre à l'évidence. Mais il y a aussi des signes
contestables parce que l'effet peut être assigné à plusieurs causes : « X a du
sang sur les mains, peut-être parce qu'il a tué, mais peut-être aussi parce
qu'il a saigné du nez. » De tels signes ne prouvent rien à eux seuls, mais la
réunion en faisceau de signes pouvant tous, quoique non nécessairement,
être assignés à la même cause, accroît le degré de probabilité de la thèse
soutenue.
La notion de vraisemblable, quant à elle, inclut l'idée même qu'on n'a pas
affaire à une loi absolue, mais à une très grande probabilité statistique. Une
exception est toujours possible, mais on ne peut se prévaloir de cette
possibilité pour réfuter le vraisemblable. Là-dessus ont fleuri divers
sophismes, dont le célèbre argument permettant au « discours faible » de
vaincre le « discours fort », en concluant de la vraisemblance même d'une
thèse à son invraisemblance (« je ne l'ai pas fait précisément parce que je
savais que les vraisemblances seraient contre moi »). En fait on ne réfute le
vraisemblable que par du vraisemblable : à la thèse « l'assassin est
vraisemblablement l'héritier », qu'on ne peut contredire (c'est toujours
vraisemblable, même si ce n'est pas vrai), on opposera une thèse comme
« on évite généralement de prendre des risques », les juges ayant à
apprécier, dans la confrontation, le degré de probabilité respectif des deux
thèses.
Au reste, la différence entre le signe et le vraisemblable n'est pas toujours
bien nette. Il est admis qu'un signe peut se produire avant, pendant ou après
la chose signifiée, et ne se réduit pas à une trace matérielle : aussi peut-on
dire que « il est méchant » est le signe de « c'est un voleur » ; parler de
signe ou de vraisemblable est alors une question de stratégie, selon qu'on
veut s'appuyer sur une probabilité irréfutable ou sur la référence, même
abusive, à une loi absolue.
Ces moyens de persuasion ne sont pas décisifs, sauf dans le cas du signe
irréfutable - si du moins la loi naturelle sur laquelle il s'appuie est admise
par l'auditoire et si l'exception miraculeuse ne trouve pas crédit... (texte
n°55). À défaut on procèdera par convergence pour obtenir un certain degré
de probabilité. La partie adverse procédant de même, le jugement revient à
comparer des probabilités et à asserter comme vrai ce qui semble le plus
probable.
Relations logiques. L'essentiel de l'argumentation, on le voit, n'est pas
tant de prouver sa thèse (rapport aux faits réels) que de la faire accepter
(rapport à l'auditoire). C'est pourquoi la rhétorique s'intéresse aux
mécanismes qui obligent à accepter B dès lors qu'on a accepté A, et produit
une première exploration des relations logiques entre propositions. À côté
de l'eikos et du sèmeion, Anaximène* énumère ainsi l'exemple
(paradeigma), deux variantes de la réfutation par les contraires (tekmèrion
et enthymème), la gnômè, assertion générale, et l'elenchos, preuve du
nécessaire ou de l'impossible. D'autres relations sont mises en évidence (des
sophismes parfois...), des axiomes généraux qui autorisent le passage d'une
proposition à une autre sous la garantie d'un rapport de similitude, de
contrariété, d'étymologie, etc., entre leurs termes. On trouve encore un
important recueil de ce genre de « trucs » dans la Rhétorique d'Aristote*
(Livre II, c.23 et 24), certains étant nommément attribués aux anciens
rhéteurs (Corax*, Théodore*, Callippos*, Pamphilos*), et l'ensemble
pouvant être un témoignage d'un premier temps de la réflexion d'Aristote, si
l'on admet, avec nombre de spécialistes, qu'en son état actuel l'ouvrage
garde la trace d'une évolution en plusieurs étapes, jamais totalement
harmonisées. Aristote appelle ces trucs des lieux, topoi, terme dont l'origine
et le sens sont discutés, mais qui a quelque chance de renvoyer à une image
mentale de casiers portant des étiquettes (« contraires, semblables » ...) et
contenant chacun une formule générale applicable à plusieurs cas concrets
(« le contraire de A a un prédicat contraire au prédicat de A » ). Aristote
songeait peut-être à mettre de l'ordre dans cette collection assez hétéroclite,
mais grâce à l'examen parallèle qu'il a fait subir à l'argumentation
dialectique, il a trouvé une autre façon d'organiser la rhétorique.
REMARQUES : Ensemble des fragments de la période dans
Radermacher ; voir en général Kroll (1940), Navarre (1900), Kennedy
(1959), et la bibliographie des principaux auteurs (Anaximène*, Antiphon*,
Corax*, Isocrate*, Thrasymaque*) ainsi que celle des Sophistes, citée plus
haut. - La thèse de Cole (1991) est déjà présente dans Gercke (1897), qui
cite lui-même (p. 348) un prédécesseur de 1844, Bake ; voir ici texte n°39
de Denys d'Halicarnasse. - Sur la psychagogie, voir Romilly (1975). - Sur le
plan du discours, voir Barwick (1922), Hamberger (1914), Calboli
Montefusco (1988). - Sur l'argumentation, voirAlewell (1913), Kuebler
(1944) ; Grimaldi (1980), sur l'usage de sèmeion, tekmèrion, eikos chez les
orateurs ; Mayer (1913), sur les recherches terminologiques.
1. 2. Aristote
La Rhétorique d'Aristote est un texte monumental qu'on ne saurait
résumer en quelques lignes. C'est aussi un texte difficile qui suscite toujours
des interprétations divergentes. L'histoire même de la constitution du texte
reste obscure. On peut se demander, en particulier, si le troisième livre n'a
pas été écrit à part et ne s'est trouvé relié aux deux premiers que par
l'intervention d'un éditeur ( ?). On n'a pas de certitude non plus sur la date
ou les dates de composition, certains voulant y voir une oeuvre de l'Aristote
encore élève de Platon*, d'autres, au contraire, une oeuvre de la fin de sa
vie. On s'accorde en général à y voir des notes qu'Aristote utilisait pour
faire ses cours, et qui n'étaient pas destinées à la publication, et il paraît au
moins probable que ces notes ou fiches gardent la trace de plusieurs étapes
dans la pensée d'Aristote. Pour toutes ces raisons, nous nous en tiendrons ici
aux grandes lignes, renvoyant à la bibliographie pour les détails ...et les
polémiques.
Métarhétorique. Comme son maître, Platon*, Aristote avait d'abord
condamné la rhétorique. Mais un examen attentif de cette discipline l'a
finalement amené non seulement à l'admettre, mais à la perfectionner. Pour
cet examen, Aristote se situait d'emblée à un autre niveau que les rhéteurs
dont il avait collectionné et étudié les Techniques : là où ils répertoriaient
des moyens de persuasion à partir d'observations sur la pratique, il cherche
le pourquoi même de la persuasion, la raison de l'efficacité de ces moyens.
Et il ne le cherche, à vrai dire, que parce qu'il l'a déjà trouvé en examinant
les mécanismes de la discussion dialectique.
Rhétorique et dialectique, ainsi qu'on l'a dit plus haut, sont d'abord des
pratiques, puis des réflexions sur ces pratiques, tendant à y retenir ce qui y
réussit le mieux. Ces réflexions ont elles-mêmes plusieurs degrés. On peut
se contenter de reproduire ce qu'on a vu réussir ailleurs. On peut aussi noter
des types d'arguments qui « marchent » et les appliquer à tel cas particulier.
On peut enfin essayer de dresser un inventaire exhaustif et systématique de
tous les types d'arguments susceptibles de réussir. C'est ce qu'Aristote se
proposait de faire pour la dialectique dans les Topiques, encore que le
résultat ne soit ni vraiment exhaustif ni vraiment systématique. Mais il
semble que, chemin faisant, il est passé à un niveau supérieur de la
réflexion : de la description des mécanismes efficaces de l'argumentation
dialectique, à l'examen des fondememnts de l'efficacité, au démontage du
mécanisme, ce qu'il appellera proprement, et à juste titre, l'analyse. Tous les
types d'arguments (de lieux) qu'il s'efforçait d'inventorier et de classer se
ramènent à une même forme, ce qu'il appellera le syllogisme : deux
propositions étant admises, une troisième s'ensuit nécessairement, en vertu
des relations qu'entretiennent leurs termes. Or c'est le même ressort qui joue
ou semble jouer dans les arguments mis en évidence par les rhéteurs.
Pour Aristote, la science n'est pas la connaissance des « trucs qui
marchent », mais la connaissance des causes. Partant de l'idée simple que la
persuasion (peithô) résulte des preuves (pisteis), Aristote commence par
énoncer que la technè doit porter sur la preuve, que la preuve est une
démonstration, que la démonstration rhétorique est l'enthymème, que
l'enthymème est un syllogisme, que le syllogisme relève de la dialectique, et
donc que la rhétorique est une discipline apparentée à la dialectique. Pour
lui, dans un premier temps, la rhétorique n'est donc pas un art de persuader
par n'importe quel moyen, mais par ce qui devrait persuader, si le jugement
était réellement rationnel et impartial : la cause de la persuasion devrait être
la contrainte logique de la preuve. Mais en réorganisant dans ce sens le
matériel accumulé par ses devanciers, Aristote s'est trouvé amené à étendre
le domaine de « ce qui devrait persuader », bien au-delà de la démonstration
du vrai et du moral qu'il avait d'abord visée.
Enthymème. Aristote constate que les arguments des rhéteurs ont la
même forme que le syllogisme. Il donne un sens particulier au terme
enthymème (diversement utilisé avant lui) pour désigner, génériquement, le
syllogisme rhétorique, et il montre que le signe et le vraisemblable ne sont
que des prémisses de cet enthymème. Dans un premier temps, semble-t-il, il
mettait aussi l'exemple au nombre de ces prémisses. En outre, reprenant une
analyse déjà faite dans les Premiers analytiques, il distingue le signe
irréfutable (qu'il appelle, lui, tekmèrion) en ce qu'il donne lieu à un
syllogisme correct et vrai, et le signe ordinaire, sans autre nom, qui ne
donne lieu qu'à un pseudo-syllogisme, c'est-à-dire à un sophisme (« le signe
qu'elle a enfanté, c'est qu'elle a du lait », s'analyse en « tout ce qui a du lait a
enfanté/elle a du lait/elle a enfanté », syllogisme correct ; « le signe qu'elle a
enfanté, c'est qu'elle est pâle », s'analyse en « tout ce qui a enfanté est
pâle/elle est pâle/elle a enfanté », ce qui est un sophisme).
On voit cependant que l'enthymème n'est pas une catégorie homogène
(d'où peut-être les nombreuses discussions qu'il suscite encore). Plus tard
(sans doute) Aristote améliorera sa classification en analysant l'exemple
comme la variante rhétorique de l'induction, en face de l'enthymème,
variante du syllogisme-déduction ; mais, même ainsi allégée, la catégorie de
l'enthymème reste un mixte, parce qu'Aristote ne se résout pas à dissocier
vérité des prémisses et validité des enchaînements. On a en effet les
croisements suivants :
prémisses vraies, enchaînement valide : syllogisme, enthymème à
tekmèrion
prémisses vraies, enchaînement invalide : enthymème à signe
prémisses vraisemblables, enchaînement valide : enthymème à eikos
La spécificité de la rhétorique n'apparaît pas dans ce type d'analyse qui
persiste à envisager, dans le discours, sa conformité au réel : Aristote la dira
successivement antistrophe (« pendant ») de la dialectique, partie de la
dialectique, rejeton de la dialectique et de la politique, constituée de la
politique et de l'analytique, semblable à la dialectique..., sans parvenir, par
cette voie, à isoler le caractère propre de la rhétorique.
Persuasif pour quelqu'un. Sauf dans le cas du tekmèrion, l'enthymème
ne devrait pas persuader, si la vérité seule avait ce pouvoir. Puisqu'il
persuade pourtant, c'est que la vérité ne fait rien à l'affaire. Passant outre à
la condamnation morale de cette persuasion illégitime, Aristote constate
que le persuasif est persuasif pour quelqu'un (pithanon tini), c'est-à-dire
qu'il ne dépend précisément pas du rapport à la vérité mais du rapport à la
situation d'énonciation. A partir de là on obtient une description spécifique
de la rhétorique, où tout se tient.
D'une part, la rhétorique n'est virtuellement qu'une faculté de fournir des
moyens de persuasion sur tout sujet qu'on voudra ; mais d'autre part, la
situation de contradiction et de jugement où elle se produit effectivement
implique un certain type de domaine propre. Par suite, la rhétorique
comporte l'étude et l'application d'un petit nombre de « lieux communs »,
au sens de schémas logiques abstraits (du genre argument a fortiori)
applicables à tous les domaines ; et d'un grand nombre de lieux spécifiques
qui lui sont propres (axiomes sur le juste et l'injuste, par exemple) et qui
peuvent être répartis en trois grandes classes, correspondant aux trois types
d'auditoires auxquels peut s'adresser un discours public :
En outre, les moyens de persuasion (pisteis) se rangent en trois classes
correspondant aux trois éléments de toute situation de discours,
locuteur/discours/auditeur (texte n°48). Ainsi qu'on l'a dit plus haut, l'idée
brillante d'Aristote est qu'il doit y avoir dans le discours, outre la
« démonstration », de quoi rendre le locuteur crédible et de quoi disposer
l'auditeur à le croire. Au locuteur correspond ce qu'Aristote appelle l'èthos,
le caractère, qui n'est pas la réputation antérieure qu'on peut avoir, mais le
fait d'émettre des paroles caractéristiques d'un homme sincère et honnête. À
l'auditeur correspond le pathos, la « passion », qui n'est plus l'appel direct à
la pitié ou à la colère, mais le fait de produire des paroles qui mettront
l'auditeur dans telle ou telle disposition. Quant au discours, il doit
démontrer, donc user soit de la déduction, soit de l'induction (« qui sont les
deux seules façons de démontrer »), mais dans la situation propre à la
rhétorique, où il faut tenir compte de l'auditeur, on usera des variantes
appropriées que sont l'exemple (induction à partir d'un nombre réduit de cas
particuliers) et l'enthymème, conçu comme déduction dont on peut (et
même on doit) ne pas asséner toutes les étapes à l'auditeur, si l'on veut
s'assurer sa collaboration et sa complicité intellectuelle.
Se prenant au jeu, Aristote remplit une grande partie de la Rhétorique
avec une foule d'observations « psychologiques » (les jeunes ont tels
caractères, les femmes agissent de telle façon...). C'est un répertoire de tout
ce qui peut nourrir l'èthos et le pathos, et c'est en même temps une analyse
de la doxa, de l'opinion commune, dont on tirera des prémisses
vraisemblables pour les enthymèmes. Énumération non exhaustive, et qui
ne peut l'être, l'auteur s'en rend compte lui-même. Du reste, même avec cet
arsenal est-on sûr de toujours persuader ?
Le troisième livre. « Le discours ne devrait chercher qu'à ne faire ni peine
ni plaisir, on ne devrait lutter qu'avec les faits, de sorte que tout ce qui ne
serait pas démonstration serait superflu » (1404al). Mais dans la situation
propre à la rhétorique, il ne s'agit pas de démontrer la vérité à un juge
impartial. Parti pour construire une rhétorique pure et dure, Aristote
reprochait à ses devanciers d'avoir négligé l'enthymème, le pendant du
syllogisme, la plus puissante des pisteis (1355a3) ; mais un peu plus loin
c'est l'èthos qui prend ce rôle (1355b35) ; et plus loin encore, le témoin
(1394a14), un « moyen de persuasion » très efficace, mais étranger à la
technique. Engagé sur la voie du « persuasif pour quelqu'un », Aristote finit
par ajouter un troisième livre à sa Rhétorique (ou en tout cas par écrire sur
d'autres aspects du discours).
Dans ce livre (séparé ou non de l'ensemble) il commence par reconnaître
qu'il faut envisager trois choses dans le discours, les preuves, l'expression
(lexis) et le plan (taxis). Quant aux preuves, il n'y en a bien que trois sortes,
celles des deux premiers livres : « ceux qui jugent sont toujours persuadés
ou parce qu'ils ont éprouvé eux-mêmes quelque passion, ou parce qu'ils
croient que les orateurs ont telles qualités, ou parce qu'une démonstration a
été faite » (1403b10). Mais savoir ce qu'il faut dire ne suffit pas, il faut aussi
savoir comment il faut le dire. Ce souci du comment dire est regrettable et
contraire à toute morale, mais nécessaire dans le monde de l'opinion où se
meut la rhétorique. Aristote reconnaît même que le choix d'une expression
persuasive doit être complété par l'action oratoire, qui est
(malheureusement, du point de vue de la morale), ce qu'il y a de plus
efficace : comme au théâtre, le texte lui-même compte moins que la façon
dont on le dit.
Une idée domine l'exposé sur l'expression (lexis) : il ne s'agit pas de faire
un « beau » discours, mais de tout calculer en vue du but. Contre l'école de
Gorgias*, Aristote maintient la différence radicale entre la poésie qui vise à
plaire et le discours qui vise à obtenir une sanction dans les faits. Il y
revient à chaque occasion, et c'est entre autres pourquoi il donne un
nouveau traitement à la métaphore (déjà traitée dans la Poétique), en
soulignant les précautions et limitations d'emploi dans le contexte
rhétorique. L'orateur a bien à sa disposition le vaste arsenal des métaphores,
comparaisons, périphrases, amplifications, périodes, antithèses, etc., mais il
doit y faire un choix judicieux, sauf à rendre son discours inefficace. Enfin,
le sommet de l'art auquel peut atteindre l'expression rhétorique, c'est de
paraître spontanée : « aussi le travail du style doit-il rester caché ; le
langage ne doit pas avoir l'air recherché, mais naturel (c'est là ce qui est
persuasif...) » (1404b18). Langage spontané, car les auditeurs croient plutôt
celui qui parle sans réflexion, sans avoir eu le temps d'inventer quelque
chose ; langage qui est en fait mûrement réfléchi pour créer les accents
propres à l'èthos et au pathos que la spontanéité n'aurait peut-être pas d'elle-
même.
Ce qui détermine la construction de la lexis, ce n'est pas tant le souci de
bien exprimer les choses (point de vue scientifique), ni celui d'être brillant
(point de vue poétique), mais bien celui d'obtenir la collaboration de
l'auditeur. L'auteur doit imperceptiblement guider l'auditeur et, en quelque
sorte, veiller à son confort, lui laisser le plaisir d'anticiper, lui faire
pressentir la complétude du sens grâce aux clausules rythmiques et aux
jalons de la syntaxe périodique. C'est pour lui, pour qu'il ait le plaisir de tout
comprendre, qu'il faut parler clairement et correctement : un auditeur
content de lui, qui se sent intelligent, est peut-être plus sûrement gagné que
celui qu'on fascine avec des incantations. Et Aristote de prôner la maîtrise
de l'orateur dans l'interaction : il faut saisir les changements d'état d'esprit
au fur et à mesure du discours pour placer ses effets à bon escient, attendre
que le public soit échauffé pour se laisser aller à l'enthousiasme, ...ne dire
partout que ce qui convient.
Aristote a senti toute l'importance du convenable et il repère déjà
quelques-unes des contraintes qui pèsent sur le choix de l'expression. Elle
doit être adaptée au caractère que l'on veut se donner (un rustre ne parle pas
comme un homme cultivé) ; adaptée aussi au pathos : qui se plaint d'un
outrage doit parler en tant qu'homme en colère (« l'auditeur éprouve
toujours de la sympathie pour qui parle pathétiquement, ce qu'il dit n'eût-il
aucune valeur », 1408a23) ; adaptée au sujet, sauf à tomber dans le
ridicule ; adaptée enfin au genre du discours. Ce n'est là qu'une esquisse,
mais l'idée est bien que la parole efficace est dictée par la situation (dans
une sorte de feed-back). Le moindre détail de l'expression doit être le
résultat d'un calcul conscient de l'orateur, qui produira son discours comme
la réaction exactement appropriée à telle situation.
Le chapitre sur le plan, moins original (le sujet avait été bien
débroussaillé par les rhéteurs précédents), a pourtant la même orientation.
Aristote reprend, non sans critique, les divisions des rhéteurs, mais c'est
pour montrer comment il faut contrôler, du début à la fin du discours, l'état
d'esprit de l'auditoire, tout en tenant compte, éventuellement, de l'effet qu'a
produit ou que produira l'adversaire. Après l'inventaire des moyens de
persuasion, l'examen du plan en étudie donc l'application à des places
appropriées, car tous ne conviennent pas partout. Et comme pour une leçon
par l'exemple, ce grand livre s'achève ainsi : « À la fin du discours convient
la phrase en asyndète, pour que ce soit une conclusion, non un
développement : "J'ai dit ; vous avez entendu ; vous possédez la question ;
jugez ". »
REMARQUES : Voir la bibliographie d'Aristote dans le répertoire ; - sur
quelques points particuliers : histoire du texte, Brandes (1989) (mais qui
reste vague), Moraux (1951), Solmsen (1929) ; dialectique et rhétorique,
Owen (1968), Solmsen (1929) ; preuves, Grimaldi (1980) ; bilan sur
l'enthymème dans Conley (1984).
1. 3. La période hellénistique
La Rhétorique d'Aristote* coïncide avec la mort de Démosthène,
l'installation de la domination macédonienne et la fin de la démocratie en
Grèce. Dans les Etats grecs qui naissent peu après de la désintégration de
l'Empire d'Alexandre, l'influence et le prestige des orateurs diminuent
sensiblement, mais la rhétorique ne disparaît pas pour autant. Au contraire,
devenue tout à la fois matière scolaire et objet de l'attention des
philosophes, ainsi qu'on l'a vu, elle reçoit de nouveaux et importants
développements théoriques.
Malheureusement pour nous, la documentation concernant cette période
est plus que lacunaire : le premier texte rhétorique complet que nous ayons
après Aristote* est un texte latin, la Rhétorique à Hérennius*, des années 80
avant notre ère. Les traces conservées par la tradition ultérieure nous
permettent de mesurer l'importance des pertes, mais ne nous permettent pas
de tout reconstituer. Ce que nous pouvons reconstituer n'est toutefois pas
négligeable : on voit naître le découpage du domaine rhétorique qui restera
dominant pour des siècles, ainsi que l'importante théorie des « états de
cause » qui sera l'essentiel de la rhétorique tardive.
Nouvelles articulations du domaine. La Rhétorique à Hérennius* est
certes bien différente de la Rhétorique d'Aristote*, et l'on se rend compte
que la réflexion a dû beaucoup évoluer entre ces deux textes. Il semble bien
en outre que le texte d'Aristote ne circulait guère dans cette période et
n'était pas directement connu par les rhéteurs. On voit pourtant qu'a été
conservée l'ambition aristotélicienne d'une « rhétorique intégrale » qui
entend mobiliser de façon dynamique toutes les ressources du langage pour
emporter l'adhésion du public : il ne suffit pas dêtre beau parleur ou de
savoir argumenter, le futur orateur ne doit négliger aucun des aspects du
discours, et la rhétorique se propose de lui en donner une vue complète. On
apprendra donc à construire méthodiquement un discours conçu comme
addition de couches successives, de la plus abstraite à la plus concrète,
toutes se trouvant orientées vers le résultat final, la tentative de persuasion.
C'est à quoi sert le système des « cinq parties de la rhétorique » (ou des
cinq tâches de l'orateur) qui est attesté pour la première fois en détail dans
la Rhétorique à Hérennius*, mais qui est certainement une idée grecque :
invention, disposition, élocution, mémorisation et action (au sens d'action
oratoire, prononciation du discours). La justification de ce parcours est une
analyse stratifiée du langage. On pense avant de parler, ou plus exactement
avant de trouver les mots qu'on mettra en voix dans l'étape finale.
L'invention des arguments est une opération de la pensée, les arguments
eux-mêmes sont encore des noyaux synthétiques, qui reçoivent une
première expansion dans le schéma qui les relie de la façon la plus efficace.
Vient ensuite la mise en mots, c'est-à-dire le choix dans l'éventail infini des
façons de dire « la même chose ». Puis la mise en mémoire de ces mots
qu'on obtient soit en se fiant à sa mémoire naturelle, soit en utilisant une
méthode artificielle, une mnémotechnique. À ce stade, les mots sont des
formes encore dépourvues de voix, mots qu'on transfère d'un support à un
autre : du discours intérieur qui les crée au papyrus ou à la cire où on les
note, et de là à la mémoire où on les garde jusqu'au moment de leur
utilisation. Mais l'action finale n'est pas une simple répétition : elle ajoute,
en se tenant au plus près des réactions du public, les effets de voix, de
physionomie et de geste propres à seconder le message ; et c'est elle, au
jugement de plus d'un, qui joue le plus grand rôle dans la persuasion.
La Rhétorique d'Aristote* ne mentionnait pas la mise en mémoire du
discours, qui peut sembler aller de soi dès lors que l'orateur n'improvise pas,
mais ne lit pas non plus ce qu'il a préparé d'avance. On peut en effet songer
que la manière dont l'orateur apprendra son texte ou retiendra les principaux
arguments qu'il se propose de développer ne regarde pas directement la
rhétorique, mais n'est que l'application d'une faculté qui sert en tout
domaine.
La mémoire est bien évidemment une faculté omniprésente dans la vie
des sociétés antiques où l'écriture ne joue qu'un faible rôle - et l'on nous cite
de nombreux « phénomènes », Cyrus qui savait le nom de tous ses soldats,
Mithridate qui savait vingt-deux langues, Sénèque le Père* qui pouvait
réciter deux cents vers à l'envers aussitôt après les avoir entendus... Cette
mémoire indispensable s'entretenait, se cultivait « naturellement », ou
même reposait sur des méthodes susceptibles d'enseignement. Le premier
inventeur d'une telle mnémotechnique aurait été le poète Simonide (556-
468 av.), également cité comme l'inventeur de certaines lettres de l'alphabet
grec, l'autre grand moyen de stocker l'information. Des allusions à ces
techniques apparaissent bien avant leur inclusion dans la rhétorique (chez
Aristote* lui-même), mais l'on voit aussi qu'elles avaient tout
particulièrement intéressé les Sophistes (Hippias*, Dissoi logoi*), c'est-à-
dire qu'on en sentait déjà l'utilité pour les orateurs.
L'innovation consiste donc à donner une place précise et logique à la
mémorisation dans le processus de production du discours et
(probablement) à adapter les méthodes de mémoire artificielle aux besoins
spécifiques des orateurs. C'est du reste grâce aux textes rhétoriques, seuls
subsistants en la matière, que nous pouvons connaître aujourd'hui ces
méthodes. Curieuse technique des « lieux » et des « images », où l'on se
représente mentalement une succession de lieux (les salles d'un palais, par
exemple) dans lesquels on place des images destinées à rappeler des
éléments ou des mots du discours : le moment venu, on refait le parcours
mental et l'on retrouve, dans l'ordre, tout ce qu'on a mis là en dépôt (texte
n°49). Méthode qui peut sembler aujourd'hui impraticable, mais qui a
pourtant bien dû être pratiquée par les Anciens et qui a même connu
d'étonnants développements au Moyen Âge et à la Renaissance.
S'il ne disait rien de la mémoire, Aristote* mentionnait l'importance de
l'action oratoire, mais disait aussi qu'on n'en avait pas encore produit la
technique. C'est chose faite, peu après lui. Sur ce point encore, notre
premier témoin est la Rhétorique à Hérerenius*, mais il n'est pas douteux
que l'innovation est grecque et que les premières bases, sinon tous les
détails, sont de Théophraste*, l'élève d'Aristote.
L'action oratoire (hypokrisis en grec, actio ou pronuntiatio en latin) n'est
autre que l'acte décisif, unique et irréversible, dans lequel le discours,
improvisé ou mémorisé à loisir, est produit par le « corps parlant » de
l'orateur, extériorisé à l'intention d'un public qui en prend connaissance au
fur et à mesure. Ce que dit le discours, son contenu sémantique, passe à ce
moment-là du dispositif physique qu'est le corps de l'orateur au dispositif
physique qu'est le corps de l'auditeur. Mais, en même temps que le discours,
l'auditeur perçoit aussi la voix qui le porte et l'aspect du corps qui l'émet. Le
bon orateur ne doit pas laisser au hasard ces impressions auditives et
visuelles inséparables du discours, mais il doit les contrôler pour faire du
medium (le corps, la voix) un message redoublant l'effet que le discours
veut produire.
Nul moyen de persuasion n'est plus efficace, aux yeux des Anciens, que la
voix, le geste, l'allure générale, en un mot la « présence » de l'orateur. D'où
cette anecdote toujours répétée : on demande à Démosthène ce qui
contribue le plus à l'éloquence et il répond : - l'action ; et ensuite ? -
l'action ; et en troisième position ?- l'action.
L'importance de l'action était une évidence pour les orateurs anciens qui
faisaient donc de leur mieux pour s'y préparer et pour améliorer ce qu'ils
pouvaient avoir de dispositions physiques ; (voir la légende de Démosthène
parlant avec des cailloux plein la bouche, devant la mer déchaînée... (texte
n°37)). Mais la technè rhètorikè a dû avoir quelque peine à intégrer un
corps d'instructions doctrinales sur un sujet qui se prête mieux à la
démonstration pratique qu'à l'exposé théorique. On aurait plus vite fait de
montrer par l'exemple (ou avec un dessin) la position de la main
recommandée pour l'exhortation ou pour l'accusation. Et quant aux
modulations de la voix, comment en rendre compte exactement, autrement
qu'en les faisant entendre ? La technè a pourtant pris le parti d'inclure une
description minutieuse des éléments communs à toute actualisation d'un
discours, la voix, le geste. Elle divise et subdivise les genres et les espèces,
parvient à faire saisir des différences, à nommer des nuances, à instituer un
code. Surtout, elle s'applique à esquisser une typologie du convenable :
convenance de l'action au sujet traité, au style du discours, à la personnalité
de l'orateur, à l'auditoire, au moment et au lieu mêmes..., avec toutes les
subdivisions dont elle peut s'aviser (texte n°50).
L'admission de l'action oratoire dans la technique était aussi une négation
implicite de la toute-puissance de la nature : il ne suffit pas d'être indigné, il
faut apprendre comment s'exprime adéquatement l'indignation.
Reconnaissance de fait que la question de la sincérité n'est pas pertinente
pour la rhétorique ; et bien entendu scandale pour les moralistes qui ne
manquent pas de souligner la parenté de l'acteur et de l'orateur, deux
« hypocrites ».
Hermagoras : staseis. Le système de la rhétorique en cinq parties, qui
domine dans les textes conservés de l'âge classique, n'est cependant pas le
seul qui ait été proposé. Il y a de multiples variantes (que Quintilien*
évoque et discute dans son Institution, 3.3.). Un autre plan, surtout, celui
d'Hermagoras*, a laissé des traces durables.
Hermagoras a certainement été un des plus grands penseurs de la
rhétorique (avecAristote* et Hermogène*), et il est bien dommage que nous
ne le connaissions pas directement. Mais à travers ses descendants
(Rhétorique à Hérennius*, Invention de Cicéron*, Rhétorique attribuée à
Augustin*...), on peut se faire une idée assez claire de ce qu'il enseignait.
Hermagoras mettait l'accent sur l'invention des arguments, une première
partie de la rhétorique, qui est aussi celle sur laquelle nous avons le plus de
témoignages. Une deuxième partie, appelée économie (au sens
d'organisation), regroupait le jugement (évaluation des arguments), la
division (enchaînement logique des arguments), l'ordre (enchaînement à
adopter en pratique dans le discours) et l'élocution. À cela s'ajoutaient
(probablement) une troisième et une quatrième parties, sur la mémorisation
et sur l'action oratoire.
Hermagoras, on l'a dit, restreint le domaine de la rhétorique aux questions
politiques relevant de l'opinion et non de la science, questions que sont
appelés à résoudre les citoyens, non les experts. D'emblée, la persuasion
rhétorique doit se passer de l'ascendant dogmatique que donne la possession
de connaissances vraies. Aussi Hermagoras distingue-t-il mieux que ne
l'avait fait Aristote la validité des enchaînements propositionnels (si A alors
B ; or A ; donc B) et la question de la vérité ou de la simple acceptabilité
des prémisses : la spécificité de la rhétorique tient à l'acceptabilité des
prémisses, que cette acceptabilité corresponde, dans les faits, à une vérité
(s'il y a cicatrice, il y a eu blessure), à une vraisemblance (si elle est mère,
elle aime ses enfants) ou même à une erreur (si une femme est adultère, elle
est aussi empoisonneuse - une proposition de Caton*).
À l'intérieur des questions politiques, il faut distinguer entre la thèse
(question générale) et l'hypothèse (cas particulier) : le cas particulier (faut-il
punir Oreste qui a tué sa mère ?) offre à l'argumentation plus de ressources
que la question générale (faut-il punir le matricide ?) en ce qu'il évoque
aussitôt un micro-univers commun à l'orateur et à l'auditoire. C'est ce qu'on
appelle peristasis (circonstances), dont les éléments sont la personne, l'acte,
le temps, le lieu, la cause, la manière et le moyen : s'agissant du matricide
d'Oreste, l'auditoire connaît d'avance un certain nombre de circonstances
dont on pourra tirer parti pour atténuer la portée de l'opinion selon laquelle
on ne doit pas tuer sa mère. Reste encore à classer les différentes questions
politiques particulières. C'est là, chez Hermagoras, la doctrine des staseis ou
états de cause, une doctrine qui aura une longue postérité.
Cette doctrine a des antécédents chez Aristote*, et même chez les
premiers rhéteurs (Antiphon, par exemple*), et ses racines sont à chercher
dans la diversification des procédures judiciaires réelles ; mais Hermagoras
lui a donné une forme à la fois systématique et détaillée. L'idée de base est
que ce n'est pas la même chose de se demander si oui ou non Oreste a tué sa
mère, ou s'il a eu tort ou raison de la tuer - pas la même chose en ce que les
ressources de l'argumentation ne seront pas les mêmes.
Dans le système d'Hermagoras, on commence par établir le point à
débattre par un jeu de questions et réponses : « - Tu as tué. - Je n'ai pas tué »
(question : a-t-il tué ?) ; ou « - Tu as tué. - Oui, mais j'en avais le droit »
(question : avait-il le droit de tuer ?), etc. Cet engagement de la partie doit
permettre de déterminer l'état de cause, stasis. On distinguera deux grandes
classes, selon que le débat portera sur un fait ou sur l'interprétation d'un
texte. S'agissant d'un fait, on se demande s'il a eu lieu ou non (état de la
conjecture) ; s'il est établi qu'il a eu lieu, on se demande quel nom on doit
lui donner (état de la définition : il y a eu vol d'objet dans un temple ; est-ce
un simple vol ou un sacrilège ?) ; si le fait est établi et défini, on se
demande comment il faut l'évaluer (question de la qualification, qui a de
nombreuses subdivisions). L'interprétation d'un texte, d'autre part, table sur
l'absence d'univocité : on oppose l'esprit et la lettre de la loi (ou du
testament, ou d'un document), on oppose deux textes de lois, on soutient
qu'un mot ou un passage peut avoir deux sens, on étend le sens d'un terme
au-delà de l'usage habituel. Soit le tableau d'ensemble suivant :
On voit que le système d'Hermagoras vise à déterminer d'avance toutes
les situations de discours, y compris, on l'aura remarqué, le discours
délibératif et le discours épidictique, répertoriés ici sous le titre de la
« qualification ». Ce n'est pas seulement pour le plaisir de l'esprit qu'il faut
se livrer à cette analyse, mais parce que chaque état de cause demande un
traitement particulier. La finalité du système est de prévoir un schéma
d'argumentation approprié à chaque type d'état, schéma qu'on remplira pour
chaque cas à traiter avec les détails recueillis grâce à la grille de la
peristasis. Ce système peut sembler inutile aux orateurs chevronnés, qui
auront tendance à le dédaigner (le coup d'oeil du praticien leur suffit), mais
il constituera le syllabus des écoles, où l'on s'appliquera pendant des siècles
à décortiquer un sujet de déclamation, à en déterminer l'état de cause, puis à
le traiter à l'aide du plan type correspondant.
Théophraste : lexis. Si pour les Anciens, Hermagoras* est le spécialiste
de l'invention, c'est à un autre, Théophraste, l'élève et successeur d'Aristote*
à la tête du Lycée, qu'ils accordent le mérite d'avoir développé la théorie de
l'élocution (lexis, elocutio). A en juger par les titres qui nous restent,
Théophraste avait bien écrit sur tous les aspects de la rhétorique (Sur les
enthymèmes, Sur les exemples, Sur les preuves non techniques, Sur l'action
oratoire, etc.) ; ses célèbres Caractères, même, étaient peut-être un
développement des idées d'Aristote sur l'èthos. Mais c'est surtout son traité
sur l'élocution (Peri lexeôs) qui a laissé des traces dans la tradition
ultérieure.
Théophraste envisage méthodiquement l'expression discursive comme
une construction dont on doit maîtriser et les éléments et l'assemblage. Il
distingue donc le matériau (les mots pris un par un) et l'arrangement du
matériau en séquences plus ou moins longues (du groupe de mots à la
phrase). Chaque instance doit faire l'objet d'un choix : choisir les mots en
fonction de leurs qualités (mots simples, composés, nouveaux,
métaphoriques...), puis les arranger en veillant à l'effet qu'ils font les uns à
côté des autres (question du hiatus, par exemple), au schéma rythmique et
aux figures qu'ils produisent. Le tout doit posséder quatre qualités,
correction, clarté, élégance et convenance.
Théophraste semble bien être le responsable de la réintroduction du point
de vue esthétique à côté du point de vue fonctionnel (aristotélicien) dans
l'évaluation de l'expression. La liste des qualités de l'élocution aura un
grand succès et de multiples interprétations. Souvent on considérera que
clarté et correction vont de soi et que l'orateur doit principalement s'attacher
à l'élégance, conçue comme ornement. Or cet ornement, notion non
fonctionnelle, ne peut se définir que comme écart par rapport à une façon
ordinaire de dire : c'est dans la lignée de Théophraste, s'il n'a pas lui-même
commencé, que se constituent des listes de figures et que la rhétorique
emprunte à la grammaire ses observations sur les tropes (à l'origine tout ce
qui remplace le mot « propre »).
Il faut peut-être aussi attribuer à Théophraste (mais ce n'est pas sûr), la
théorie des « trois styles » de discours, style élevé, style simple et style
intermédiaire. Mais quoi qu'il en soit de l'origine exacte de cette tripartition,
avec Théophraste c'est bien une stylistique qui est née, un intérêt pour
l'expression en elle-même, qui se manifeste par la suite sous diverses
formes. L'unité de la rhétorique n'est certes pas détruite, on écrit toujours
des technai qui en passent en revue toutes les parties, et dans l'étude même
de l'expression, la considération du convenable restreint la gratuité de
l'ornement. Mais le fait est qu'on écrit désormais des monographies sur les
figures, des traités du style en général ou des études sur le style des anciens
orateurs. Nous en reparlerons.
REMARQUES : Sur la période en général, voir Blass (1865), Smith
(1974) pour les découvertes de fragments sur papyrus. - Une question peu
claire est celle de l'« éclipse » du texte d'Aristote* ; la tradition rapporte que
la bibliothèque d'Aristote aurait été enterrée dans un souterrain de Scepsis,
en Troade, après la mort de Théophraste* et pendant tout le IIe s. av., pour
échapper à l'avidité des souverains de Pergame, soucieux de se constituer
une bibliothèque rivalisant avec celle d'Alexandrie ; rachetés au début du Ier
s. par Apellicon de Téos, les livres d'Aristote, en mauvais état, seraient
tombés entre les mains de Sylla, lors du pillage d'Athènes, en 86, et auraient
été rapportés à Rome (en 84), où le grammairien Tyrannion en fit une copie.
Mais il semble qu'il a dû exister des exemplaires ailleurs qu'à Scepsis et que
certains auteurs ont pu lire les oeuvres d'Aristote avant la copie de
Tyrannion et l'édition d'Andronicos de Rhodes (même époque). - Sur la
mémoire, les principaux textes anciens sont Rhétorique à Hérennius*, 3.28-
40, Cicéron*, Sur l'orateur, 2.350-360, Quintilien*, 11.2.1-26 ; voir Blum
(1969) en général et Yates (1966) pour les développements au Moyen Age
et à la Renaissance ; voir aussi Rouveret (1989). - Sur l'action, les
principaux textes anciens sont Aristote*, Rhétorique 3, 1403b20-1404a19,
Rhétorique à Hérennius*, 3.19-27, Cicéron*, Sur l'orateur, 3.213-227,
L'orateur, 55-60, Quintilien*, 11.3, Longinus*, RGS-H, 194sq. ; voir
Katsouris (1989), Krumbacher (1920), Maier-Eichhorn (1989), Zuchelli
(1962). - Voir la bibliographie d'Hermagoras*, particulièrement Calboli
Montefusco (1984), et celle de Théophraste*, particulièrement Stroux
(1912). - Sur les antécédents du système des staseis, voir Aristote*,
Analytiques seconds 2.1.89b23. - Sur le cas particulier de l'esprit et la lettre
de la loi, l'intéressante étude de Vonglis (1968). - Sur la théorie des trois
styles, Quadlbauer (1958).
2. La théorie classique
Après Aristote* et avec lui, un corpus des grands textes rhétoriques
conservés comprendrait des oeuvres latines, celles de Cicéron* et de
Quintilien* ; il devrait comprendre aussi un texte grec, celui d'Hermogène*,
moins connu en France aujourd'hui (faute de traduction...) mais qui avait eu
un grand retentissement lors de sa « redécouverte » à la Renaissance. À
l'apogée de la domination romaine, pendant trois siècles, correspond, de
notre point de vue, une expansion de la rhétorique devenue culture
commune du monde gréco-romain.
2. 1. La renaissance romaine
Avec un temps de retard, l'histoire de la rhétorique recommence à Rome.
Les Latins cependant ne repartent pas des origines, mais des acquis
hellénistiques qu'ils aménagent en fonction de leurs besoins : en l'adoptant à
la fin du IIe s. avant notre ère, ils rendent pour un temps à la rhétorique sa
finalité première ; ce qui n'était déjà plus que matière scolaire dans le
monde grec, se trouve revivifié comme instrument sérieux de la vie
publique.
Il n'y a pas à proprement parler de théorie latine de la rhétorique, mais
seulement des adaptations latines de théories grecques. Les textes latins
conservés n'ont pas le mérite de l'invention originale, s'ils ont l'intérêt de
combler une partie des lacunes de la tradition grecque. Les Artes latines
ressemblent beaucoup aux Technai grecques, et pour cause : comme en
d'autres domaines, il y a une « internationale des techniciens » (selon un
mot de [Link]) qui s'embarrasse peu des particularisme nationaux. Il faut
aussi tenir compte de la présence de nombreux rhéteurs grecs à Rome et en
pays de langue latine, ainsi que du bilinguisme qui caractérise les Latins qui
ont une situation sociale assez élevée pour être susceptibles de s'intéresser à
la rhétorique. Du coup, même traitée en latin, la théorie rhétorique semble
assez peu sensible à la spécificité des situations de discours dans le monde
latin. Certains déplacements d'accent sont bien dus à la différence des
procédures judiciaires dans l'une et l'autre culture ; en particulier
l'institution du patronus, du défenseur d'un accusé, à Rome renouvelle la
question de l'èthos (« je parle pour moi/je parle pour autrui »).
Particularisme romain encore dans la tendance à centrer la théorie sur
l'orateur, l'autorité personnelle ayant un poids considérable dans la vie
politique romaine, ainsi qu'on l'a vu. Comme avec d'autres disciplines,
enfin, les Latins, tendent au syncrétisme utilitaire qui combine volontiers
des emprunts à des théories grecques divergentes. Au total, pourtant,
l'originalité des textes latins réside surtout dans le fait qu'ils s'adressent à
nouveau, au-delà de l'école, aux acteurs de la vie politique.
Rhétorique à Hérennius, L'invention. L'importation de la rhétorique à
Rome a d'abord rencontré des résistances. En prétendant donner le pouvoir
de persuader à n'importe qui, elle menaçait le jeu ordinaire de la prise de
décision par simple constat du rapport des forces (des autorités) en
présence. Cependant, dès lors que certains hommes politiques se donnaient
cette arme supplémentaire (présence de maîtres grecs dans l'entourage des
Gracques, à la fin du IIe s., par exemple), la crainte de leur concéder un
avantage entraînait une contagion générale. L'attitude commune de la classe
dominante jusqu'à la fin de la République sera ainsi le mépris affiché pour
une technique dont on s'est en réalité soigneusement informé.
Un pas supplémentaire est accompli avec l'ouverture d'une première école
de rhétorique latine dans l'ambiance marianiste plus populaire (si l'on peut
dire) des années 90 (texte n°12). C'est dans ce même esprit de création
d'une rhétorique latine au service d'une politique « populaire » qu'a été
écrite un peu plus tard la Rhétorique à Hérennius, une technique complète
en quatre livres, d'auteur inconnu, et le premier texte théorique latin
conservé. La doctrine de ce texte est toute grecque, mais on y voit aussi
qu'un grand effort a été fait pour latiniser toute la terminologie (effort
caractéristique de ce temps où les Latins tiennent à naturaliser la pensée
grecque), et surtout qu'on a rendu à la rhétorique sa dimension d'arme pour
le combat politique : à quoi doit servir la rhétorique, l'auteur le montre en
prenant ses exemples non dans les répertoires d'école, mais dans les grands
événements de la vie politique récente.
La Rhétorique à Hérennius est un document capital. C'est le premier texte
où l'on rencontre la division en cinq parties (invention, disposition,
élocution, mémoire, action), des développements sur la mémoire et sur
l'action, et des listes, déjà fort longues, de figures de mots (avec un
supplément de dix ornements spéciaux ou tropes) et de figures de pensée.
On y trouve aussi une variante du système des états de cause. En un mot,
nous avons là un bon témoin du développement de la rhétorique en deux
siècles de réflexion postaristotélicienne. Mais l'ouvrage a aussi des traits
particuliers. L'auteur anonyme songe avant tout à l'utilisation pratique et
immédiate du savoir qu'il expose. Il met l'accent sur l'invention et sur toutes
les chicanes du discours judiciaire, avec une sorte de pugnacité, de
mauvaise foi assumée avec entrain, qui l'apparente à Anaximène*. Il s'agit
de persuader l'auditoire, mais peut-être plus encore de battre l'adversaire,
par tous les moyens. La rhétorique est une arme toute neuve, et l'auteur
retrouve l'esprit optimiste et conquérant des premiers commencements.
De la même époque date le traité de Cicéron, L'invention, en deux livres,
oeuvre de jeunesse inachevée et reniée par la suite, qui ressemble fort à la
Rhétorique à Hérennius*, et qui est pour nous un précieux témoignage sur
la descendance d'Hermagoras*. Cicéron n'examine ici que la première
partie de la rhétorique, l'invention, selon deux points de vue : point de vue
des parties du discours (exorde, narration, partition, confirmation,
réfutation, péroraison) dans le premier livre ; point de vue des états de cause
dans le second livre, avec pour chaque état de cause un exemple vu par
l'accusation et par la défense. C'est un travail de bon élève et la preuve que
Cicéron s'est plongé avec ardeur dans la technique et qu'il la connaît sur le
bout des doigts jusque dans ses dernières subdivisions.
Autres traités techniques de Cicéron. Il n'est pas question de retracer ici
la carrière de Cicéron, héritier des théories grecques dans un moment où la
parole publique est à son apogée à Rome. Il a eu le soin et la persévérance
de se donner la meilleure formation possible, et l'on peut croire qu'il n'a rien
ignoré de ce qu'on pouvait connaître en son temps de la rhétorique grecque.
Outre le traité de L'Invention, on en a d'autres preuves, plus tard, avec les
Partitions oratoires (45 av.), bref catéchisme où il professe à l'intention de
son fils un cours complet de rhétorique teinté de l'enseignement des
philosophes académiciens ; et encore dans les Topiques (44 av.) où il expose
une version pseudo-aristotélicienne de la théorie des « lieux » (au sens de
formules abstraites communes à plusieurs arguments).
Les grandes divisions des Partitions oratoires (on a renoncé à détailler la « structure
arborescente » de ce traité jusque dans ses dernières brindilles)
Dialogue sur l'orateur. Mais Cicéron n'est pas seulement un bon
adaptateur de livres grecs. Il a une expérience personnelle, particulièrement
vigoureuse, de la persuasion par la parole, d'abord en tant qu'avocat, puis en
tant qu'homme politique - et grand homme d'État. Il a pu vérifier dans les
faits, et pour sa plus grande gloire, que la parole est une forme privilégiée
de l'action : n'a-t-il pas, « homme nouveau », atteint le consulat, la plus
haute magistrature romaine ? n'a-t-il pas écrasé la conjuration de Catilina en
quelques discours ? Mais il a vérifié aussi que ce pouvoir n'est pas le
produit automatique des préceptes de la technè, qu'il a plus d'une fois mis à
mal dans ses propres discours. Quel est donc le rapport de la technique et de
l'éloquence persuasive ? ou, plus exactement, quelle place doit avoir la
technique dans la formation de l'orateur persuasif ? C'est là un sujet rebattu
depuis les origines, on l'a vu, mais Cicéron le renouvelle notablement dans
son dialogue Sur l'orateur (55 av.) où, en confrontant les points de vue de
plusieurs interlocuteurs, il dessine le portrait d'un orateur qui lui ressemble
fort.
Les personnages du dialogue sont des hommes politiques de la génération
qui a précédé celle de Cicéron, les deux principaux étant Antoine* et
Crassus, deux orateurs très célèbres. Tous affectent, en « vieux Romains »,
de dédaigner la technique, et Cicéron qui leur tient la plume s'ingénie de
toutes les façons à en parler autrement que dans les arides technai. Mais
tout le texte est construit sur les grilles et schémas de la technique
traditionnelle, dont les notions et articulations affleurent sous les
périphrases et allusions des grands seigneurs romains ; ils sont « au-
dessus » de ces recettes de basse cuisine, mais cela signifie qu'elles sont le
soubassement obligé de leur éloquence. Le virtuose, même et surtout, doit
faire ses gammes. Simplement, il ne saurait en rester là. La véritable
éloquence ne pourra émaner que d'une âme bien née et richement fortifiée
par toutes les ressources de la culture générale la plus étendue, non pour
tout savoir, mais pour bien penser et acquérir la faculté de juger en un coup
d'oeil tous les aspects du réel, condition de la parole efficace. L'orateur
parle bien parce qu'il pense bien, et réciproquement sera philosophe,
pensera bien, celui qui parlera bien : l'efficacité de sa parole sera la preuve
de la justesse de son analyse. Et Cicéron de protester contre le divorce de
l'éloquence et de la philosophie, dont il rend Socrate responsable (texte
n°38).
Brutus, L'orateur. Dix ans plus tard, Cicéron revient sur la question de sa
position vis-à-vis de la technique, une question qu'il pouvait croire avoir
définitivement réglée. C'est qu'entre-temps les conditions politiques ont
changé (guerres civiles et dictature de César), Cicéron a perdu sa
prééminence politique, et son éloquence, moins efficace, est aussi en butte à
des critiques d'ordre esthétique. Une nouvelle génération d'orateurs
préconise le retour aux orateurs attiques des Ve et IVe s. av., et ces
« atticistes » trouvent la manière cicéronienne trop lâche, ampoulée,
redondante. La défense de Cicéron tient en deux livres de 46, Brutus et L'
orateur. Brutus est une histoire de l'éloquence à Rome, montrant le lent
progrès qui conduit aux brillantes réussites d'Hortensius... et de Cicéron.
C'est une revue des différents orateurs romains, que Cicéron évalue
« objectivement » en donnant des notes à leurs performances dans toutes les
parties et sous-parties de la technique : les meilleurs, les orateurs complets,
sont ceux qui ont les meilleures notes dans tous les domaines. Au passage,
et par contraste, Cicéron condamne les atticistes, orateurs manifestement
incomplets puisqu'ils ne pratiquent que le style simple, pour ne pas dire
maigre, à la différence des vrais orateurs attiques, utilisateurs des trois
styles, le simple, l'intermédiaire et l'élevé.
L'orateur va plus loin. Brutus (l'un des atticistes) a demandé à Cicéron
quel est le meilleur genre de style, et Cicéron répond en substance que la
question n'a pas de sens. C'est ou bien croire qu'il n'y a qu'une recette pour
persuader, ou avoir renoncé à la parole efficace et s'en tenir à une
considération esthétique du langage. Brodant à nouveau sur les grilles de la
technè pour tracer le portrait de l'orateur « idéal », Cicéron montre que cet
être à venir devra maîtriser les trois styles, qui correspondent chacun à un
moyen de la persuasion, le style simple servant à démontrer (probare),
l'intermédiaire à plaire (delectare) et l'élevé à émouvoir (mouere). Le
dosage des styles comme celui des moyens de persuasion est affaire de
circonstances, non de décision arbitraire a priori : « Celui-là donc sera
éloquent qui sera capable d'adapter son langage à ce qui conviendra dans
chaque cas » (123). Où l'on retrouve la règle suprême du convenable. La
connaissance des règles est indispensable, leur application est nécessaire,
mais la forme particulière de chaque application ne peut être que le fruit de
l'inspiration particulière du moment, cela même qui distingue le génie
« idéal » du modeste praticien.
S'il y a « un » style propre à l'orateur et différent de ceux des philosophes,
sophistes, historiens et poètes, c'est seulement parce que tout ce que dit
l'orateur émane de sa volonté de persuader (texte n°51). Paradoxalement,
c'est au nom de l'efficacité pratique que Cicéron prône les plus subtils
raffinements de l'expression, retrouvant et développant l'intuition
« fonctionnaliste » d'Aristote*. C'est dans L'orateur qu'il expose en détail
ses idées sur le rythme oratoire et les fameuses clausules métriques
destinées à ponctuer le discours (texte n°52). La sobriété ostentatoire des
atticistes peut enchanter les connaisseurs, elle ne saurait emporter l'adhésion
d'une foule. Le public ne se « trompe » jamais, et l'orateur qui échoue ne
peut s'en prendre qu'à lui-même. Le véritable orateur ne doit donc songer
qu'au but, et si la persuasion demande qu'on séduise les auditeurs, va pour
la séduction. La grâce, la beauté, l'ornement même, ne sont pas
superfétatoires, mais trouvent leur raison d'être dans le plaisir de l'auditeur,
rendu ainsi d'autant plus favorable à la thèse qu'on veut lui faire admettre.
REMARQUES : Sur la rhétorique à Rome en général, voir Clarke (1953).
- Sur l'introduction de la rhétorique à Rome, voir plus haut, et texte n°12,
ainsi que Manfredini (1976), et David (1992). - Sur les traces antérieures à
la Rhétorique à Hérennius* : on s'est demandé si les comédies de Térence,
les prologues surtout, manifestaient une connaissance de la rhétorique, ou si
leur tournure persuasive provenait des modèles grecs de ces comédies ou
encore de quelque similitude entre l'argumentation « naturelle » et la
technique (plutôt l'une de ces deux dernières solutions). On sait que Caton*
avait écrit des préceptes à l'adresse de son fils ; on connaît aussi l'existence
d'un traité inachevé de l'orateur Antoine*, voir Calboli (7972). - Voir les
bibliographies de Rhétorique à Hérennius*, et Cicéron*. La Rhétorique à
Hérennius ne semble pas avoir eu d'échos pendant l'Antiquité, mais,
bénéficiant d'une attribution à Cicéron dans la tradition manuscrite, elle a
triomphé au Moyen Âge. - Cicéron donne les Topiques comme une
adaptation d'Aristote*, sans doute de bonne foi, mais il a dû disposer d'un
modèle apocryphe, car son texte et celui d'Aristote n'ont que de lointains
rapports, voir Kaimio (1976). - La tripartition cicéronienne
docere/delectare/mouere est une adaptation lointaine des trois preuves
d'Aristote*, logos, èthos et pathos, voir Wisse (1989). - Sur le rythme
oratoire, traité par Cicéron*, mais aussi par Aristote*, Quintilien*,
Hermogène* et nombre de grammairiens et métriciens, voir Bornecque
(1907), Primmer (1968), Schmid (1959). - Voir ici textes n°22, 23, 45.
2. 2. Les deux premiers siècles de l'Empire
La grande éloquence politique s'est déployée à Rome pendant un temps
très court, un siècle à peine, de la crise des Gracques au triomphe
d'Auguste. Avec l'Empire, il n'est plus temps de soulever les assemblées
populaires. La rhétorique ne peut plus guère être considérée comme une
arme indispensable à l'homme politique ambitieux, mais elle sert toujours et
plus que jamais à former des techniciens de la parole, des avocats, des
magistrats, de beaux parleurs aussi qui sauront plaire aux foules à défaut de
les persuader. La rhétorique est désormais un élément essentiel de
l'éducation dans tout l'Empire, et c'est encore une rhétorique intégrale, qui
vise bien la production de discours, depuis l'invention des arguments jusqu'à
la prononciation en public, laquelle devient même un spectacle très couru,
avec les déclamations et les exhibitions des rhéteurs de la Seconde
Sophistique. La technè atteint alors son plein développement, avec un luxe
de détails dont on peut prendre la mesure dans la somme de Quintilien*.
Elle progresse même encore, avec les raffinements apportés par
Hermogène* à la théorie des états de cause et à celle des catégories du style.
Quintilien. Dans son bref historique de la rhétorique latine (texte n°46),
Quintilien cite quelques noms d'auteurs postérieurs à Cicéron*. Pour nous,
ce ne sont plus que des noms, même si nous avons lieu de soupçonner
l'importance de certains, Cornificius*, Celse*, Pline*... Nous n'avons rien
avant l'Institution oratoire elle-même, qui est aussi le dernier grand texte
théorique latin. Grand par la taille (douze livres) plus peut-être que par
l'esprit, qui est celui du bon avocat et de l'excellent professeur qu'a été
Quintilien, méthodique et clair, mais un peu étroit.
On peut regretter sans doute que ce soit cette oeuvre-là qui se soit
conservée et qu'on ait perdu tant et tant de textes grecs et latins qui avaient
peut-être une plus grande valeur littéraire ou philosophique. On voit que la
somme de Quintilien tire sa matière d'une foule de textes dont on devine
l'intérêt au passage et qu'on déplore de ne pouvoir mieux connaître ; on
subodore aussi par endroits que la pensée des inspirateurs de Quintilien
pouvait être plus ample et plus originale, mais qu'elle a été passée au crible
d'un esprit un peu borné, soucieux de faire entrer le moindre détail dans les
cadres d'un exposé rigidement planifié.
Cependant les mérites de cet exposé sont grands. On trouve tout chez
Quintilien, depuis un résumé des Catégories d'Aristote (3.6.23) jusqu'à des
remarques triviales sur la nécessité de bien digérer (11.2.35). Sa conception
totalitaire de la rhétorique, art du langage au confluent de la pensée et de
l'action, qui est en définitive un art de vivre, l'amène à intégrer dans
l'exposé technique tout ce qui pouvait constituer la culture d'un Romain de
son temps. Mais cette masse d'informations et de réflexions minutieuses est
entièrement maîtrisée et méticuleusement organisée dans un plan complexe
dont l'auteur ne perd jamais les fils. Quintilien a même réussi à combiner et
hiérarchiser toutes les divisions possibles du domaine de la rhétorique :
ordre chronologique (vie de l'orateur), division ternaire en
technique/technicien/oeuvre (division propre au genre de l'« introduction »,
qu'on retrouve dans d'autres domaines, voir par exemple l'Art poétique
d'Horace), division des trois genres de discours (épidictique, délibératif,
judiciaire), division du contenu et de la mise en oeuvre, division des cinq
tâches de l'orateur (invention, disposition, élocution, mémoire, action),
parties du discours (exorde, narration, etc.), et même les trois moyens de
persuasion cicéroniens (docere, mouere, delectare) :
Une lecture intégrale et attentive de ce grand ouvrage ne peut que susciter
l'admiration pour les capacités de synthèse de Quintilien, son art de la
vulgarisation intelligente et l'honnêteté intellectuelle d'un homme qui ne se
paye pas de mots, mais qui essaie toujours de comprendre au mieux et
d'expliquer le plus clairement possible.
Quintilien a lu, il cite et il discute une foule d'auteurs grecs et latins
aujourd'hui perdus, ce qui fait de son ouvrage un témoin capital pour
l'histoire de la rhétorique. C'est aussi une synthèse qui tente non sans mal
d'unifier six siècles de théories foisonnantes et de terminologie luxuriante et
bilingue (voir par exemple le tour de force de l'exposé sur les staseis en
3.6). C'est avant tout une entreprise ambitieuse, qui se propose de remédier
à la décadence de l'éloquence impériale en traçant un plan détaillé de la
formation qui devrait produire le fameux orateur idéal rêvé par Cicéron :
Quintilien le prend au berceau, donne le programme de ses études chez le
grammairien et chez le rhéteur, expose toutes les subtilités de la technique
mais donne aussi des conseils pour les exercices, pour les lectures à faire,
pour le genre de vie même. L'essentiel pour lui est en effet que l'orateur soit
un « homme de bien », et il ne conçoit pas que l'éloquence puisse être
séparée de la vertu, ainsi qu'on l'a vu plus haut.
Ce faisant, Quintilien s'écarte de Cicéron qu'il croit suivre. Défendant la
respectabilité de son art, il prêche une rhétorique du vrai et du bien qui
déterminerait la parole par son rapport aux choses, alors que Cicéron
l'envisageait dans son rapport à l'auditoire. Faute d'avoir perçu cette
différence fondamentale, Quintilien ne sait plus comment justifier la plus
grande partie de son traité, qui n'est, comme il se doit, que l'exposé des
moyens de persuasion, y compris les plus retors et les plus immoraux. On
verra en particulier quel développement il donne à la curieuse théorie de
« l'émotion sincère » comme produit de l'imagination la mieux contrôlée
(paradoxe du comédien que Cicéron traitait comme tel, mais que Quintilien
voudrait rendre « moral ») (texte n°53).
Sans doute faut-il songer que Quintilien écrit sous le règne de Domitien,
un empereur que l'histoire dépeint comme un affreux tyran. Mieux ou pis
encore, Quintilien est un favori de cet empereur et le précepteur de ses
petits-neveux. Position inconciliable avec l'ancienne conception
contradictoire de la rhétorique. Quintilien est d'un temps de pouvoir absolu
qui ne s'embarrasse pas du souci de persuader. Du moins rêve-t-il d'un Sage
à la fois détenteur du pouvoir et assez éloquent pour faire approuver ses
décisions au peuple. Les astuces et les séductions de la rhétorique seraient
sanctifiées par le caractère hautement moral de leur utilisateur. Et l'honnête
professeur de dire qu'en certaines occasions il peut être utile et moral de
tromper et de mentir, et qu'au reste le Sage sera le meilleur orateur, car il
saura mieux mentir que les autres !
Techniques grecques. Les grands textes latins conservés dépassent le
cadre de l'école. La Rhétorique à Hérennius* s'adresse aux apprentis
politiciens, Cicéron* à ses pairs, Quintilien* au public cultivé. Mais nous
savons qu'il existait des manuels plus modestes, surtout des manuels grecs,
auxquels ils font allusion parfois et qu'ils affectent de mépriser. Derrière la
rhétorique latine, il faut toujours restituer des figures grecques, ces Grecs
intégrés à l'Empire, souvent installés à Rome même, à partir de la fin de la
République, ces maîtres que les grands hommes avaient à domicile ou
allaient écouter en Grèce (à l'instar de César et de Cicéron*), les rhéteurs
grecs qui rivalisent avec les déclamateurs latins chez Sénèque le Père*, etc.
En outre, l'enseignement prospérait dans les cités grecques et le
développement de la « Seconde Sophistique » à partir du Ier s. rendait son
prestige à l'exercice de la parole. Mais les textes eux-mêmes nous font trop
souvent défaut.
On doit ainsi faire l'impasse sur la longue querelle qui opposa disciples
d'Apollodore* (qui fut le maître d'Auguste) et disciples de Théodore* (qui
fut le maître de Tibère). Les textes de ces maîtres, si célèbres, sont perdus,
perdus aussi ceux des disciples, de Caecilius* en particulier. Quintilien* y
fait souvent allusion ; on entrevoit le rôle joué par des textes perdus, de
Néoclès* au Ier s., d'Alexandre* au IIe s. (Théodoriens) ; on croit pouvoir
tirer quelque lumière d'une technè du début de IIIe s., l'Anonymus
Seguerianus* qui examine les quatre parties du discours, exorde, narration,
preuve, péroraison, en se référant aux deux tendances. On entrevoit les
orientations générales : Apollodore partisan d'une application rigide des
règles, intéressé surtout par l'invention et son aspect logique ; Théodore
plus soucieux de l'adaptation aux circonstances, plus intéressé par le style ;
mais pour le détail on ne sait presque rien.
Hermogène et ses rivaux : stasis. Nous sommes un peu mieux renseignés
sur la technique grecque au IIe s. et surtout sur le dernier grand théoricien,
Hermogène (fin du IIe s.-début du IIIe s.), dont l'oeuvre, qui a eu un grand
retentissement chez les Byzantins puis dans la Renaissance occidentale, est
pour nous comme l'aboutissement de la rhétorique antique.
Selon Patillon (1988), le plan d'ensemble du cours complet de rhétorique
prévu et peut-être réalisé par Hermogène, était : Les états de cause,
L'invention, Les catégories stylistiques du discours, La méthode de la
virtuosité, mais on ne possède plus de lui que deux textes authentiques, le
Traité des états de cause et le Traité des catégories stylistiques.
La question des staseis, états de cause, a été bien souvent reprise depuis
Hermagoras, Quintilien en témoigne (3.6), mais dans des textes perdus pour
la plupart. Nous savons qu'à l'époque même d'Hermogène d'autres auteurs
grecs s'y étaient intéressés, Lollianus*, Adrien*, Zénon d'Athènes* (dont on
retrouve des traces chez un Latin, Sulpitius Victor*), Minucien l'Ancien*,
surtout, qui avait établi une liste de treize états de cause qui a longtemps
rivalisé avec celle d'Hermogène (mais son texte est perdu, comme aussi le
commentaire de Porphyre*).
Peut-être serions-nous moins frappés par l'originalité d'Hermogène si
nous avions d'autres textes. Mais en l'état actuel de la tradition, son traité
des états de cause est un témoignage particulièrement précieux sur le
raffinement auquel était parvenue la théorie de l'invention.
Hermogène se place dans le cadre de l'école où les élèves ont à traiter des
sujets de controverse, à titre d'entraînement au discours, comme nous le
verrons plus loin (par exemple : « la loi interdit à un étranger de monter sur
le rempart ; un étranger monte sur le rempart et repousse les ennemis » ;
l'élève présente l'accusation ou la défense). On commence par classer les
personnes et actions susceptibles d'entrer dans un tel sujet, en fonction des
ressources qu'elles pourront fournir à l'argumentation ; par exemple, si la
personne est nommément désignée (Périclès, Démosthène), on peut tirer
parti de sa biographie ; si elle est définie par une relation (père, fils, maître,
esclave), on peut mettre en jeu tout un ensemble de vraisemblances ; on
disposera d'autres vraisemblances pour les personnes décriées (prodigues,
adultères, flatteurs), etc. On classe ensuite les cas où un sujet ne peut pas
être traité parce que, du fait des personnes ou des actions, la balance penche
évidemment d'un côté ou reste bloquée en équilibre. On établit enfin l'état
de cause en procédant par bifurcations successives. Point tout à fait notable,
en effet, le système d'Hermogène tend au binarisme intégral :
(pour la valeur des termes, voir à Hermagoras)
1. Débat possible
1.1. Conjecture
1.2. Point à juger patent
1.2.1 Définition (patent mais incomplet)
1.2.2. Qualification (patent et complet)
[Link]. État logique
[Link].1. Pragmatique (portant sur le futur)(comprend le
délibératif)
[Link].2. Judiciaire (portant sur le passé)
[Link].2.1. Défense absolue
[Link].2.2. Opposition
[Link].2.2.1. Compensation
[Link].2.2.2. (si la compensation ne s'applique pas)
[Link].[Link]. Contre-accusation
[Link].[Link]. (si on ne peut pas accuser l'adversaire)
[Link].[Link].1 Transfert d'accusation
.
[Link].[Link].2 Excuse
.
[Link]. État légal
[Link].1. La lettre et l'esprit de la loi
[Link].2. Assimilation
[Link].3. Antinomie
[Link].4. Ambiguïté
2. Exception, refus du procès
A chaque palier de l'analyse on peut s'arrêter ou poursuivre, selon qu'on
répond oui ou non, ce qui permet de définir chaque état de cause comme le
terme d'un parcours dont seule la dernière section lui est propre ; par
exemple l'état de cause conjecture est atteint dès le deuxième
embranchement :
1 y a-t-il ou non possibilité de débat ? (réponse : oui) ;
2 le fait est-il ou non patent ? (réponse : non) ;
en revanche l'état de cause excuse n'est atteint qu'après une série de
choix : le débat porte sur un fait/qui est patent/relève de la
qualification/concerne un acte/déjà accompli/ qu'on reconnaît comme
délictueux/dont on rejette la responsabilité/pas sur la victime/mais sur une
chose/qui ne peut pas être coupable - système comme on voit très
économique.
D'autre part, pour chaque état de cause est fourni un schéma
d'argumentation en un certain nombre de points, qui doivent
obligatoirement être traités, dans l'ordre, par l'une ou l'autre partie ;
simplement, selon qu'on attaque ou qu'on défend, on confirmera certains
arguments et on réfutera les autres, cependant que l'adversaire fera l'inverse.
C'est là un indice supplémentaitre de l'inféodation définitive de la théorie à
l'exercice d'école, où l'on analyse les ressources argumentatives d'un cas, à
titre de gymnastique intellectuelle, mais où l'on n'a pas à se soucier d'une
sanction réelle.
Hermogène et ses rivaux : ideai. Après le traité des staseis, le Traité de
l'invention devait sans doute envisager l'organisation de l'argumentation
selon le point de vue des parties du discours, mais, s'il a existé, nous l'avons
perdu. On passait ensuite, et là nous avons le texte, à l'étude des catégories
du style (ou ideai, idées). Ici encore l'originalité d'Hermogène doit sans
doute être relativisée. Nous dirons quelques mots plus loin sur l'évolution
de la doctrine des qualités du discours, dont nous avions évoqué l'origine à
propos de Théophraste* et qui trouve son aboutissement dans le système
des « idées ». Mais la tradition cite aussi les noms d'autres auteurs,
contemporains d'Hermogène, qui s'étaient intéressés à cette question, et par
chance nous avons aussi un texte (ou plutôt deux) où cet intérêt se
manifeste : sous le nom d'Aristide*, nous avons un traité Sur le discours
politique et un traité Sur le discours simple, sans doute d'auteurs différents,
peut-être partiellement antérieurs à Hermogène, centrés l'un sur
Démosthène et l'autre sur Xénophon, et essayant de définir des catégories
du style (noblesse, sévérité, clarté, etc.) en envisageant trois paramètres,
pensée, figure et expression. Hermogène s'en est peut-être inspiré, mais la
comparaison est à son avantage : on retrouve dans son système des idées la
même finesse d'analyse et la même rigueur méthodique que dans son
système des états de cause.
Hermogène considère comme pertinents, dans tout énoncé, les
composants suivants : la pensée, la « méthode à propos de la pensée » et
l'expression ; ce qu'il entend par méthode à propos de la pensée est en fait
une version de ce que la rhétorique traditionnelle appelle « figures de
pensée », c'est-à-dire, comme il l'a vu mieux que d'autres, tout ce qu'un
énoncé fait connaître de sa propre énonciation. L'expression comprend
l'expression proprement dite (lexis), c'est-à-dire le matériau des mots, les
figures de mots, les séquences du signifiant (kôla), l'arrangement des mots
qui, combiné avec les pauses, produit le rythme. En sélectionnant certains
éléments dans chacune de ces grandes classes, on caractérise une certaine
catégorie de style. Ainsi pour la catégorie vivacité, on aura : pas de
sélection particulière pour la pensée ; la méthode des questions et des
réponses simulées ; des mots brefs ; diverses figures qui rendent l'énoncé
haché ; des séquences brèves ; pas d'hiatus dans l'assemblage, et la pause
derrière un trochée (suite d'une syllabe longue et d'une syllabe brève)...
Il y a sept grandes catégories de cette sorte : clarté, grandeur, beauté,
vivacité, èthos, sincérité, virtuosité. Si la virtuosité est en fait l'emploi
correct de toutes les autres catégories, et si beauté et vivacité existent par
elles-mêmes, les quatre autres catégories résultent des combinaisons de
treize sous-catégories : ainsi, par exemple, la clarté est le produit de la
pureté (transparence du discours en chacun de ses points) et de la netteté
(évidence des articulations du discours dans son ensemble).
Clarté (saphèneia)
Pureté (katharotès)
Netteté (eukrineia)
Grandeur (megethos)
Noblesse (semnotès)
Rudesse (trachytès)
Véhémence (sphodrotès)
Eclat (lamprotès)
Vigueur (akmè)
Complication (peribolè)
Beauté (kallos)
Vivacité (gorgotès)
Caractère (èthos)
Naïveté (apheleia)
Saveur (glykytès)
Piquant (drimytès)
Modération (epieikeia)
Sincérité (alètheia)
Sévérité (barytès)
Virtuosité (deinotès)
Cette analyse, qui entend déterminer les traits essentiels qui font la
singularité d'un style, joue explicitement un double rôle : Hermogène dit
qu'elle doit être un instrument pour la production de nouveaux discours,
mais surtout un instrument pour la critique des discours existants - et c'est
bien de cela qu'il s'agit en fin de compte dans ce traité célèbre, ce pourquoi
nous y reviendrons plus loin.
Le traité des catégories stylistiques, dans lequel la catégorie suprême est
la virtuosité, débouchait naturellement sur une Méthode de la virtuosité,
couronnement de la rhétorique, qu'Hermogène annonce à plusieurs reprises.
L'absence actuelle de ce texte est très regrettable, car ce devait être un
traitement exhaustif de la question du convenable, si l'on en croit ce qu'en
dit Hermogène lui-même, qui avait pris toute la mesure de ce problème
crucial (texte n°27).
REMARQUES : Voir la bibliographie des auteurs cités, en particulier
Gloeckner (1901) pour les rhéteurs grecs et Patillon (1988), essentiel pour
Hermogène. - On a une idée des manuels élémentaires du IIe s., (quelques
pages sur les parties du discours) avec Rufus* (en grec). - Voir ici les textes
de Quintilien n° 1, 4, 26, 50, 58, 66, 67, et aussi le n°54 (Fortunatianus*)
sur l'examen préliminaire des sujets de controverse qu'on ne peut pas traiter.
3. La production scolaire tardive
L'oeuvre d'Hermogène* est la dernière grande contribution à la théorie
rhétorique. Au-delà vient le temps des résumés, des commentaires et des
compilations, en grand nombre, du reste, et souvent mieux conservés que
les textes originaux qu'ils ont supplantés. Ce phénomène d'élimination des
« vieux » textes au profit de « nouveautés », en général mieux adaptées à
l'institution scolaire, atteint la rhétorique comme les autres disciplines. On
n'invente plus, on répète, on copie, on fait des extraits ou on raboute des
morceaux empruntés à plusieurs auteurs, plusieurs traditions. On simplifie
au maximum, réduisant la technè à quelques pages de définitions arides, ou
alors on commente à perte de vue, sur des centaines de pages. Nous
arrivons aussi à la grande époque des apocryphes, des pseudo-un tel, noms
célèbres mis en tête de manuscrits sans valeur.
Il a fallu beaucoup de patience et d'ingéniosité aux éditeurs qui se sont
acharnés à mettre de l'ordre dans le maquis des textes rhétoriques de
l'Antiquité tardive, et encore la tâche est-elle loin d'être achevée. Nous nous
bornerons ici à donner une vue générale de cette production.
3. 1. Manuels
La rhétorique est définitivement la chose de l'école, et d'une école
remarquablement conservatrice : rien de plus frappant que de voir Alcuin*
évoquer devant Charlemagne un sujet de controverse, à propos d'épave et
de droit maritime, qui doit avoir pris naissance dans quelque école de
Rhodes à l'époque hellénistique ! L'enseignement théorique prépare avant
tout au traitement des exercices, devenus une fin en soi (comme un
enseignement de mathématiques qui prépare à la résolution des problèmes
scolaires)(texte n°54). Les auteurs de manuels ont en tête le bon élève qui
saura analyser correctement un sujet et le traiter avec astuce, ils ne pensent
plus guère à l'orateur, guère non plus à l'éloquence et à la persuasion : ils
font la part belle au « calcul » argumentatif qui rapproche définitivement la
rhétorique de la dialectique.
Rhetores Latini minores. Sous ce titre, Halm a réuni, entre autres,
quelques Artes de dates incertaines (IIIe, IVe s.) et d'auteurs qui ne sont pas
autrement connus, Fortunatianus*, Sulpitius Victor*, Julius Victor*,
Sévérianus*. L'apparition et la conservation de ces textes doit correspondre
à l'affaiblissement puis à la disparition du bilinguisme dans la partie
occidentale de l'Empire. On avait pu pendant longtemps utiliser des
manuels grecs, on doit en venir à la traduction ou adaptation latine pour un
public qui ne sait plus le grec - un mouvement qui se voit du reste aussi
dans d'autres domaines.
Dans ces manuels, l'accent est mis, de façon écrasante, sur l'invention, et
particulièrement sur la doctrine des états de cause, illustrée par des sujets
traditionnels de controverse ; on a peu à dire sur l'élocution (les figures sont
traitées à part, ainsi que nous le verrons), et presque rien sur la
mémorisation et l'action. Fortunatianus consacre deux livres à l'invention et
un livre à tout le reste (une page pour la disposition, huit pour l'élocution,
six pour la mémorisation et l'action). Julius Victor a près de soixante pages
pour l'invention, quelques lignes pour la disposition, neuf pour l'élocution,
trois pour la mémorisation et l'action (à quoi il ajoute trois chapitres rares
sur l'entraînement, l'art de la conversation et le genre épistolaire).
Sévérianus, le plus élémentaire, suit l'ordre des parties du discours (mais n'a
rien à dire sur l'exorde, auquel la nature suffira bien, pense-t-il) et case les
états de cause dans l'argumentation.
Sulpitius Victor, qui est le plus intéressant, consacre plus des deux tiers de
son texte à la doctrine des états de cause, qu'il emprunte au Grec Zénon*. Il
se débat avec un problème de plan, écartelé entre son modèle grec et les
habitudes plus proprement latines. Il propose une tripartition intellection,
invention, disposition, tout en s'excusant sur l'intellection (le grec noèsis)
que ne connaissait pas Cicéron*. Cette intellection devrait traiter de la
différence entre question générale et question particulière, des sujets qu'on
peut ou non traiter, des diverses sortes de causes et des états de cause, mais
Sulpitius remet les états de cause à plus tard, pour passer à l'invention, sur
laquelle il n'a que quelques mots à dire (trouver et évaluer les arguments) et
la disposition (où il met l'ordre, l'élocution et l'action oratoire). Arrivé là, il
remarque que s'il suivait aveuglément Zénon, il devrait traiter des états de
cause, mais il veut encore placer un morceau sur les parties du discours. Ce
n'est qu'après avoir épuisé tous les sujets accessoires qu'il en vient enfin, et
pour tout le reste du traité, à ce qui l'intéresse visiblement le plus, les états
de cause.
Ces manuels ont les vertus du genre, simplicité, articulations bien
soulignées, mais il ne faut pas leur demander plus. Cicéron* et Quintilien*
sont bien loin, même si Julius Victor pille Cicéron et Quintilien... avant
d'être pillé à son tour par Alcuin* en quête de matériaux pour composer son
curieux Dialogue avec Charlemagne sur la rhétorique et les vertus.
Encyclopédistes. La place qu'occupera la rhétorique dans le trivium
médiéval est déjà indiquée dans les encyclopédies latines réunissant les sept
arts libéraux : grammaire, rhétorique, dialectique, arithmétique, géométrie,
astronomie et musique. Cette réunion, qui apparaît nettement à la fin du IVe
s. avec Augustin*, a en fait une longue histoire, remonte sans doute à
Varron, le grand érudit de la fin de la République, et a laissé des traces chez
divers auteurs, dont Sextus Empiricus*, au IIe s., qui insère sa critique de la
rhétorique dans une série de critiques des autres arts libéraux. Au moment
de sa conversion au christianisme, Augustin songeait à rédiger une
encyclopédie bâtie sur ce schéma et il en a effectivement écrit des morceaux
(un traité de musique, un fragment de dialectique, peut-être une
grammaire). Il se peut que le début de Rhétorique conservé sous son nom
soit authentique. Ce fragment est en tout cas un des plus précieux
témoignages sur la doctrine d'Hermagoras*, que l'auteur latin suit
fidèlement.
Après Augustin, la rhétorique figure dans les encyclopédies de Martianus
Capella* (Ve s.), Cassiodore* (VIe s.) et Isidore de Séville* (VIIe s.). Les
deux derniers n'offrent que de secs résumés. Capella est plus original et plus
richement développé, additionnant deux plans successifs, selon les cinq
tâches de l'orateur, puis selon les parties du discours, et empruntant à des
sources diverses des matériaux où l'on trouve encore quelques raretés.
Rhetores Graeci. Du côté des Grecs, on peut encore citer trois Technai du
IIIe s. L'Anonymus Seguerianus*, déjà évoqué, et Apsinès* étudient en
grand détail les parties du discours (un plan de technè qui passe pour plus
simple et qui a les faveurs de l'école). Le troisième auteur, Longinus*, est
un personnage de plus d'envergure, également philosophe, critique littéraire
et homme d'État, et sa Rhétorique (dont il manque le début) retrouve le
souci de la persuasion et l'inspiration aristotélicienne d'une rhétorique
intégrale, organisée selon les cinq tâches de l'orateur et ne tenant aucun
compte, apparemment, de la doctrine des états de cause ni de celle des
catégories du style qui triomphent au contraire dans l'enseignement.
Le point le plus notable de l'enseignement grec est en effet l'établissement
définitif, à la fin du Ve s. d'un corpus de textes censés constituer un cours
complet de rhétorique et, comme tel, étudié et commenté jusqu'au XVe s. La
constitution de ce corpus coïncide avec l'inféodation de la rhétorique à la
philosophie. On y voit désormais une propédeutique à des études plus
relevées, à la dialectique en particulier.
Ce corpus, devenu La rhétorique, comprend les Exercices préliminaires
(Progymnasmata) d'Aphthonius*, les États de cause d'Hermogène*,
l'Invention attribuée (à tort, semble-t-il) à Hermogène, les Catégories du
style d'Hermogène et une Méthode de la virtuosité attribuée (à tort,
certainement) à Hermogène.
Nous reparlerons plus loin des Progymnasmata, qui donnent une liste
canonique d'exercices à faire (fable, description, etc.) avant de passer à la
théorie du discours proprement dit. Le troisième et le cinquième textes ont
sans doute été intégrés dans l'ensemble pour tenir les places qu'Hermogène
avait prévues et qui étaient restées vides, soit parce qu'il n'avait pas écrit les
textes correspondants, soit parce que ces textes s'étaient perdus. L'invention
(qui est aussi attribuée à Apsinès*) est un traité des parties du discours
(livre I, exorde ; livre II, narration ; livre III, preuve - avec des détails de
doctrine et de terminologie singuliers) et de l'élocution (livre IV, sur
diverses formes d'expression, figures, tropes, etc.). La Méthode de la
virtuosité, qui contient peut-être des matériaux anciens, est un recueil
disparate d'astuces et d'élégances diverses, trente-sept courts chapitres
traitant de la prétérition, de l'hyperbate, du serment, de la redondance, etc.
Nous sommes loin d'Aristote*. Il n'est pas complètement oublié, on
trouve encore des traces de son système de preuves dans les technai du IIIe
s., mais sa Rhétorique semble trop difficile et n'aura l'honneur de
commentaires qu'au XIIe s. Surtout, il ne parlait pas des états de cause, ni
des idées-catégories du style, les subtils systèmes d'Hermogène qui se
prêtaient à la fois à un enseignement dogmatique, méthodique et exhaustif,
et à la spéculation des amateurs d'analyses ultrafines. Aristote avait vu trop
grand.
REMARQUES : Voir la bibliographie des auteurs cités, et en général,
Leff (1982), Reuter (1893), Gloeckner (1901), Kustas (1973), Schilling
(1903). - Les recueils de Halm, de Waltz et même de Spengel, oeuvres
hautement méritoires, sont peu à peu remplacés par de meilleures éditions
(travaux allemands, au début du siècle, de Hugo Rabe et son école en
particulier, travaux récents qui se multiplient). - « Antiquité tardive » est
une notion relative et qui a reçu des interprétations diverses. On peut
admettre qu'elle commence au IIIe siècle avec les premiers coups portés à
l'unité et à la stabilité de l'Empire. Quant à sa fin, du côté de l'Occident, les
Antiquisants les plus expansionnistes sont disposés à pousser jusqu'à
Isidore de Séville*, au VIIe s. Dans notre domaine, le recueil de Halm va
même un peu plus loin (Bède*, Alcuin*), à juste titre : ce sont là les
dernières traces de la rhétorique classique, bien différente de celle qui naîtra
au Moyen Âge. Du côté grec, en revanche, on pourrait considérer que l'ère
byzantine commence avec la fondation de Constantinople, en 330, ou au
contraire considérer qu'il n'y a pas de rupture de la tradition rhétorique
jusqu'à la fin de l'Empire byzantin, au XVe s. Il y a toutefois un changement
d'esprit qu'on peut dater du VIe s., et, symboliquement, de la fermeture de
l'École d'Athènes par Justinien en 529. - Sur la culture de l'Antiquité tardive
en général, voir, outre la bibliographie donnée à la section « école »,
Baldwin (1928), Courcelle (1943), Dagron (1968), Glover (1901),
MacCormack (1981).
3. 2. Textes sur la technè
Commentaires. Ainsi qu'on l'a dit plus haut, la lecture expliquée,
praelectio, est le pilier de l'institution scolaire antique. Le maître de
grammaire explique les grands poètes, le maître de rhétorique explique les
grands orateurs, une activité qui peut déboucher sur la rédaction de
commentaires - et l'on a produit des commentaires de Démosthène ou de
Cicéron, comme d'Homère ou de Virgile. Mais ce qu'on voit apparaître
aussi, sur le tard, c'est le commentaire du manuel de base lui-même. On
n'écrit plus de technai, on commente celles qui sont devenues canoniques.
Ainsi, dans le domaine de la grammaire, le manuel de Donat (latin) et celui
de Denys le Thrace (grec) engendrent les commentaires à perte de vue.
Il en va de même avec la rhétorique. Du coté latin, le texte de base est
l'Invention de Cicéron*. Sur ce texte nous avons encore un énorme
commentaire de Victorinus*, un morceau du commentaire de Grillius*, un
petit commentaire anonyme sur un passage particulier (n°IX de Halm), et
des traces d'un commentaire de Marcommanus*, qui a dû être important.
L'intérêt suscité par l'Invention (reniée par Cicéron, rappelons-le) doit tenir
à son aspect de manuel scolaire (c'est l'oeuvre d'un écolier...), et surtout au
fait qu'on y trouvait un exposé très détaillé de la doctrine des états de cause,
devenue l'essentiel du programme des écoles. Nous avons aussi un
commentaire des Topiques de Cicéron* par Boèce* (l'inlassable
commentateur d'Aristote) et nous savons que Victorinus* en avait aussi
écrit un : où l'on voit se confirmer l'intérêt pour l'armature logique de la
rhétorique.
Du côté grec, c'est le corpus Aphthonius*-Hermogène* qui est escorté de
commentaires jusqu'à la fin de l'Empire byzantin, et par les plus célèbres
érudits, Psellos, Tzètzès, Planude*... Dans cette masse de commentaires, un
peu répétitive et décourageante (certains non édités, d'autres qui ne sont
accessibles que dans l'édition un peu désordonnée de Walz), les plus
intéressants pour nous sont les plus anciens, ceux de Syrianus*, le chef de
l'école platonicienne vers 430, sur les États de cause et sur les Catégories
du style. Mais comme le genre du commentaire prête au plagiat et à la
compilation, on retrouve des matériaux des Ve et VIe s. jusque dans les
commentaires byzantins (Jean de Sardes*, Doxopatros*...).
Le commentateur procède généralement (mais pas toujours) par lemme : il
cite un passage du texte de base et le fait suivre de ses remarques, ramassant
tout son savoir sur ce point particulier (texte n°55). Il peut s'agir d'expliquer
une difficulté du texte, une allusion, un détail d'histoire, mais surtout de
développer, paraphraser, ce qui n'était qu'indiqué, et compléter, ajouter des
exemples, faire état de discussions, citer d'autres autorités (ce qui fait de ces
commentaires une mine de fragments d'auteurs perdus) ; et aussi interpréter,
trouver dans le texte un sens compatible avec l'esprit et la culture d'un
temps nouveau, rendre la rhétorique philosophique, par exemple, ou même
chrétienne.
Prolégomènes. En tête des commentaires grecs on trouve souvent aussi
des prolégomènes, destinés à présenter la rhétorique et à en orienter
l'évaluation. C'est une espèce du genre de l'introduction (eisagôgè,
accessus), bien attestée pour les auteurs classiques (avant de commenter
Virgile, on donne des indications sur son nom, sa vie, le titre, l'authenticité,
le plan de son oeuvre, etc.). Les auteurs de Techniques rhétoriques disent
souvent aussi quelques mots d'introduction, au moins sur la définition de
leur discipline. Une partie du livre II de Quintilien* dont le contenu est
parallèle au pamphlet Contre les rhéteurs de Sextus Empiricus* atteste
même l'existence d'une tradition de « généralités » sur la rhétorique
(définition, but, utilité, domaine...).
Ce genre connaît un développement spectaculaire du côté grec, en partie
peut-être parce qu'une telle introduction manquait chez Hermogène*. On
s'est dépensé à combler cette absence : le corpus de Rabe réunit trente-trois
prolégomènes de toutes tailles et de formes diverses, des plus simples aux
plus savants. Deux plans, entre autres, ont la faveur des auteurs. L'un, qui
peut dater du IVe s., reprend le schéma universel des quatre questions
aristotéliciennes (qui est aussi sous-jacent à la doctrine des états de cause) :
est-ce que la rhétorique existe ? qu'est-ce qu'elle est ? de quelle qualité est-
elle ? quel est son but ? L'autre, un peu plus tardif, amplifie l'examen en dix
points (texte n°56) : 1. la rhétorique existe-t-elle chez les dieux ? 2. existe-
t-elle chez les héros ? 3. comment est-elle arrivée chez les hommes ? 4.
comment a-t-elle fleuri à Athènes ? 5. définition ; 6. genres de discours ; 7.
combien de sortes de rhétorique ? (cinq : philosophique, politique,
dialectique, sycophantique, démagogique) ; 8. action oratoire ; 9. les
diverses constitutions politiques ; 10. les diverses façons d'enseigner la
rhétorique.
L'intention générale est de justifier l'étude de la rhétorique en plaidant son
utilité et sa moralité. Platon peut dormir tranquille. L'ancien art de
persuader qui mettait les cités en émoi est enfin discipliné, domestiqué,
voué à l'ornement des beaux esprits, inoffensif.
REMARQUES : Voir la bibliographie des auteurs cités et des manuels
(supra) ; Kustas (1973) est particulièrement utile pour les commentaires
byzantins. - Pour les prolégomènes, voir le recueil de Rabe et son
introduction ; il y a d'autres plans que les deux qu'on a cités (par exemple, la
tripartition discours, orateur, rhétorique) ; il y a des éléments d'histoire de la
rhétorique dans la collection (invention de Corax, dont on a parlé plus haut,
décadence après Démosthène, renaissance avec l'invention des états de
cause), mais ce ne sont pas des traditions bien sûres ; parmi les
prolégomènes les plus intéressants, le n°4, solide introduction scolaire, le
n°5, de Troïlus*, très érudit, le n°28, de Phoibammon*, prolégomène aux
Catégories du style, qui discute la possibilité de déterminer les caractères
d'un style individuel.
4. Déplacement d'accent : vers la critique littéraire
Jusqu'ici nous avons parlé de la technè comme d'un enseignement
théorique de l'art de persuader par la parole. Les oeuvres qui s'y rattachaient
prenaient en compte tous les aspects du discours et dessinaient une
rhétorique intégrale, dans le sillage d'Aristote*. Nous avons cependant
entrevu à l'occasion des signes de fractures : l'unité de la rhétorique est
chose fragile ; elle fait appel à trop de composants disparates pour les tenir
ensemble hors d'une volonté inflexible d'atteindre le but : persuader. D'autre
part le développement interne de chacun de ces composants finit par
produire une somme de savoirs spécialisés difficiles à maîtriser d'un seul
coup d'oeil. Il faut toute la vaillance de Quintilien* pour maintenir en un
seul système cohérent les milliers de détails accumulés par ses devanciers.
Pour ces deux raisons, il n'est pas rare de trouver des oeuvres théoriques qui
ne traitent que d'une partie du domaine rhétorique.
Ainsi en va-t-il des Topiques de Cicéron* ou du petit traité des
Épicheirèmes de Minucien*, explorant les formes logiques de
l'argumentation, en marge de la théorie dominante des états de cause ; ou
encore des deux traités sur le genre épidictique, mis sous le nom de
Ménandre*, qui peuvent détailler à loisir un sujet que la technè ne fait guère
qu'indiquer. Parmi ces monographies, cependant, le grand nombre des
traités des figures ou des tropes et l'existence d'ouvrages consacrés à la
stylistique attirent l'attention sur le développement particulier et l'autonomie
partielle que connaît la théorie de l'élocution.
Nous avons vu que les manuels tardifs mettaient l'accent sur l'invention
des arguments ; or c'est en un temps, précisément, où les traités autonomes
des figures se multiplient. La séparation du « fond » et de la « forme »,
longtemps latente, s'accuse donc définitivement quand l'oubli de la
persuasion défait l'unité de la rhétorique. La figure prométhéenne de
l'orateur, homme véritablement complet qui connaît la psychologie des
foules et l'art de l'acteur, la logique, la politique et la mnémotechnique, qui
s'est fait une vaste culture philosophique et générale et qui a le sens du mot
juste et de la formule qui fait mouche, cette figure s'estompe quand la
formation rhétorique se donne pour finalité la déclamation d'école et le
discours épidictique plutôt que l'éloquence politique.
L'intérêt pour la forme prend alors la tournure particulière de l'intérêt pour
la « belle forme » qui n'a pas à se soucier d'une efficacité pratique mais qui
peut être jugée intrinsèquement. Ce n'est plus l'effet du discours que l'on
évalue, mais le discours lui-même. Du coup, l'étude rétrospective des
discours conservés semble une activité légitime des écoles où elle prend
même une importance grandissante au fil du temps. Il s'agit bien toujours en
principe d'y chercher des illustrations de la théorie et d'en tirer des leçons
pour la production de nouveaux discours, mais cet objectif affiché tend à
s'effacer derrière ce qui serait pour nous de la critique littéraire.
4. 1. Le développement de l'élocution
La rhétorique pose d'emblée qu'il est possible de « dire la même chose de
plusieurs façons » et considère séparément le fond et la forme, les res et les
uerba (texte n°57) : dès lors qu'on cesse de s'exprimer spontanément et
qu'on vise au parfait contrôle du « dire », on peut donner au contenu qu'on
veut transmettre une infinité de formes différentes. Ce qui ne veut pas dire
qu'on peut choisir n'importe laquelle ; au contraire, la situation
d'énonciation est déterminante dans le choix d'une forme qui conviendra à
l'occasion, au public ou à la personne de l'orateur. Mais l'orateur doit
disposer d'avance de toute une palette des moyens d'expression, s'il ne veut
pas être pris de court. D'où la place que la rhétorique accorde à ce qu'elle
appelle lexis ou elocutio, la « façon de dire », une étude du langage
pionnière à plus d'un titre et à laquelle la linguistique moderne doit encore
beaucoup, mais qui a tourné court en se limitant finalement à la
nomenclature des figures.
Qualités du discours. Dans le troisième livre de la Rhétorique
d'Aristote*, l'étude de la lexis est gouvernée par le principe du « persuasif
pour quelqu'un » : la façon de dire dépend avant tout de l'auditoire. Dans
cette perspective, Aristote pose un premier critère, la clarté, saphèneia :
pour produire un effet, il importe d'abord que la communication soit sans
brouillage ni parasitage, il faut d'abord se faire entendre et comprendre. Les
développements qui suivent explorent dans leurs grandes lignes quelques
éléments de cette communication claire où l'orateur fait passer tout ce qu'il
veut, rien de plus et rien de moins ; il y est question, entre autres, de
correction (hellènismos), de convenance (prepon), et de divers moyens de
rendre le style insolite ou majestueux, comme la métaphore. Mais
l'ensemble est soumis à la vertu première de clarté. La perspective
d'Aristote est purement fonctionnelle. Cependant le point de vue
fonctionnel sur la lexis est très tôt concurrencé par un point de vue
esthétique qui traite les discours comme on traiterait des productions
littéraires. Cela se voit particulièrement bien chez Isocrate* qui dispose de
tout un vocabulaire impressionniste pour louer le beau style : pureté, beauté,
noblesse, grandeur, agrément, ampleur, etc. Du reste Aristote* pense peut-
être bien à lui lorsqu'il conclut son étude de la lexis par une remarque acide
sur l'inutilité de pousser plus loin les distinctions et de dire que la lexis doit
avoir de l'agrément et de la magnificence : « pourquoi ces qualités plutôt
que la sobriété, la libéralité et autres vertus morales ? Il va de soi que les
qualités énumérées, si nous avons défini comme il convenait la vertu du
style, lui donneront l'agrément. » (1414a19).
Cet impressionnisme aura toujours cours, mais l'intervention de
Théophraste* fixe pour longtemps une liste canonique de quatre qualités du
discours, correction (hellènismos), clarté (saphèneia), convenance (prepon),
élégance (kataskeuè) qui découlent bien des analyses d'Aristote* et qui sont
bien proprement linguistiques, mais qu'on peut envisager séparément : un
discours peut être correct mais non élégant, ou clair mais inconvenant, alors
que pour Aristote les qualités du discours entraient en ligne de compte selon
qu'elles contribuaient ou non à la clarté.
Il y a bien eu une tentative pour hiérarchiser ces qualités à la manière
d'Aristote, quoique dans un tout autre esprit, la tentative des Stoïciens, pour
lesquels c'est la correction, la grécité, qui englobe clarté, concision
(syntomia), justesse (prepon) et élégance. « Être grec » pour un énoncé,
c'est être exempt de fautes, mais c'est également, et du même coup, être
intelligible et ne pas se perdre en verbosités obscures, correspondre à son
objet et ne pas être trivial. C'est une manière de parler (phrasis) qui
implique que la lexis (au sens stoïcien de signifiant) soit claire, concise,
juste et élégante. Un énoncé correct est un énoncé qui présente tous ces
caractères à la fois : il ne s'agit pas de diverses qualités dissociables mais
des divers aspects de l'adéquation du signifiant et du contenu de pensée.
Rien de plus étranger aux Stoïciens, en effet, que l'idée rhétorique qu'il y a
« plusieurs façons de dire la même chose » et que la pensée préexiste à son
expression dans des mots : pour eux il peut y avoir des formes linguistiques
incorrectes, mais il n'y a de toute façon pas de pensée sans parole.
Mis à part cette exception, le topos des qualités du discours (aretai,
uirtutes) garde l'inspiration non fonctionnelle de Théophraste* et se
rencontre dans un grand nombre de textes rhétoriques où il équivaut à
l'étude de la lexis-elocutio. Cette articulation du domaine en fonction des
qualités du discours est le plus souvent recoupée par une disctinction entre
ce qu'apportent les mots isolés à chaque qualité (choix des mots) et ce
qu'apportent les mots conjoints (arrangement des mots), distinction héritée
elle aussi de Théophraste* qui concevait le discours comme une
construction à partir d'éléments préexistants. À l'intérieur de ce quadrillage,
chaque qualité demande et reçoit une étude particulière où l'on s'applique à
désigner les éléments du langage qui peuvent y contribuer ou qui peuvent
lui nuire. Mais les développements sont inégaux, et l'on voit bien que les
quatre qualités ne sont pas de même nature.
La correction, que la rhétorique a abandonnée à la grammaire, connaît un
développement spectaculaire. Il y a une véritable science de la correction
qui tranche entre ce qui est correct et ce qui est fautif (barbarisme du mot ou
solécisme de l'énoncé) par rapport à un modèle idéal, mais qui admet de
requalifier les fautes en écarts non répréhensibles si l'émetteur est un poète
ou un lettré éminent (le barbarisme des poètes est un métaplasme, leur
solécisme est une figure). La clarté, privée de sa définition fonctionnelle et
du premier rôle que lui donnait Aristote*, semble assez souvent une donnée
d'évidence (il faut être clair) et donne lieu surtout au recensement de
diverses « obscurités ». La convenance s'élargit progressivement et dépasse
le domaine de l'élocution : il ne s'agit plus seulement d'une adaptation de la
forme au fond, mais bien d'une adaptation de tous les éléments du discours
à tous les éléments de la situation ; le contenu, lui aussi, doit être passé au
crible du convenable ; et, comme on l'a vu, le convenable appelle un
nombre indéfini de préceptes, ou, ne pouvant atteindre les imprévisibles
conditions de chaque situation particulière, il se résume au précepte
tautologique : parler comme il faut. L'élégance, enfin, est le domaine favori
de la réflexion rhétorique, une élégance conçue comme un écart positif par
rapport à la façon ordinaire et banale de parler. Ici les observations se
multiplient ainsi que les tentatives de classements de toutes ces diverses
façons de dire la même chose.
L'elocutio chez Quintilien. On peut se faire une idée de l'extension prise
par la théorie de l'elocutio en voyant la place considérable qu'elle occupe
chez Quintilien*. On peut aussi y voir la dissymétrie qui règne entre les
qualités du discours. Au titre de l'élocution, Quintilien étudie trois qualités
du discours, correction, clarté et ornement - ornatus, un terme qui est
clairement du côté de l'écart et du supplément au langage simple ; la
quatrième qualité, la convenance, est partiellement traitée en même temps
que l'ornatus auquel elle sert de garde-fou (on ne peut pas se permettre
n'importe quel ornement) et partiellement à part (au livre XI) comme
dépassant de beaucoup le domaine de l'élocution. Les grandes lignes de la
correction sont évoquées dans le livre I, consacré à ce que devrait être
l'enseignement du grammaticus. La clarté tient en quelques pages au début
du livre VIII. L'ornement occupe tout le reste du livre VIII et tout le livre
IX (plus de deux cents pages de l'édition Budé).
En schématisant beaucoup, on peut récapituler les grandes divisions de
son exposé de la façon suivante :
1. Correction (grammaire)
défauts irrégularités autorisées (usage, autorité,
ancienneté)
barbarism métaplasme
e
solécisme figure de construction
2. Clarté (rhétorique)
défauts qualité
impropriété propriété
obscurité : des mots / des énoncés
1 3. Élégance (rhétorique)
Quintilien a produit un grand effort de classification et de synthèse, mais
quand on le lit en continu, on voit bien qu'il a eu des difficultés à trouver
une place pour chaque observation, que son exposé tournerait facilement au
catalogue et que les articulations du système qu'il propose sont parfois un
rien forcées. Parmi les phénomènes recensés, certains (comparaison,
barbarisme, trope...) ont des marques linguistiques précises ou sont du
moins aisément repérables ; d'autres (simplicité, amplification, visibilité...)
relèvent plutôt d'une impression générale dont on a du mal à énumérer les
raisons. On y voit surtout que la catégorie de l'ornatus se prête plus
aisément à la description qu'à la prescription. On peut donner des règles du
langage correct, et la grammaire ne s'en prive pas ; il n'est pas sûr qu'on
puisse enseigner à faire de belles métaphores. Il en va de l'ornement comme
de tous les « suppléments », le mot d'esprit par exemple, dont Quintilien
reconnaît, après Cicéron*, qu'il ne doit presque rien à la technique. C'est à
propos de l'ornement que s'appliquerait le mieux la remarque dédaigneuse
de Crassus dans le dialogue Sur l'orateur (2.232) : « À mon avis, la valeur
et l'utilité de ces préceptes n'est pas de nous mener techniquement à trouver
ce qu'il faut dire, mais de nous enseigner à quoi nous devons comparer ce
que le talent, l'application ou la pratique nous a fait trouver, soit pour nous
assurer que c'est correct, soit pour comprendre que ce n'est pas bon ».
Dans ces conditions, l'étude « théorique » de l'ornement consiste au plus à
mettre en garde contre des fautes, à donner des conseils d'emploi judicieux,
mais surtout et le plus souvent à collectionner et classer des exemples qui
pourront éventuellement servir de modèles. On passe au crible les auteurs
classiques pour y repérer les tournures les plus intéressantes, on s'ingénie à
définir des espèces et on range les trouvailles dans les cases ainsi définies.
Rien d'étonnant, alors, si telle ou telle partie de l'étude de l'ornement se
trouve traitée à part, surtout si elle se prête à un repérage formel assez aisé.
Ainsi Denys d'Halicarnasse* écrit tout un traité Sur l'arrangement des mots,
qui développe en grands détails la subdivision que Quintilien appelle
compositio (Quintilien s'en est du reste inspiré), traité au demeurant
extrêmement subtil et intéressant, qui cherche à élaborer une métrique de la
prose et à expliquer les effets d'« harmonie imitative » par les virtualités
iconiques du signifiant linguistique.
Mais le cas le plus spectaculaire est celui des figures et des tropes, dont la
popularité durable mérite un peu plus d'attention.
Figures et tropes. Les figures et les tropes (souvent confondus), où l'on a
vu parfois le tout de la rhétorique, ne sont, dans la perspective de la technè,
que des sous-subdivisions de la théorie de l'élocution.
La figure, schèma en grec, est une forme. On conçoit que l'emploi d'un tel
mot, s'agissant du langage, soit sujet à variation. En rhétorique, un emploi
remontant au moins à Théophraste*, rattache schèma à la synthesis,
équivalent grec du latin compositio, l'arrangement des mots destinés à
former l'énoncé. Le schèma est la forme résultant de cet ajustement, forme
que l'on peut évaluer intrinsèquement comme plus ou moins harmonieuse,
comme le fait Denys d'Halicarnasse*, mais qu'on peut aussi comparer à
d'autres : comparaison de la partie au tout selon une gradation qui va du
komma (syntagme) au kôlon (membre de phrase) et à la période ;
comparaison aussi de formes ayant le même contenu (figures).
L'important ici est que le schèma est un phénomène des mots conjoints et
non des mots isolés, critère en vertu duquel les Anciens opposent
régulièrement la figure et le trope. Les Modernes ont souvent rejeté ce
critère : plusieurs tropes, dûment répertoriés (périphrase...), dépassent le
cadre du mot, et il est du reste bien évident que la métaphore, par exemple,
n'est telle qu'à l'intérieur d'un énoncé. Mais pour les Anciens, le trope est
fondamentalement une impropriété, akyrologia, tout ce qui entend se
substituer au nom propre de la chose dont on parle : le trope se définit du
point de vue des « choses » prises une par une, il relève de la dénomination,
de la désignation ; la figure, au contraire, qui peut fort bien n'utiliser que
des termes propres, se définit du point de vue de l'auditeur, auquel on
s'adresse en principe à l'aide d'énoncés et non par mots isolés (texte n°58).
La catégorie des figures de rhétorique vient d'une spécification du schèma
dans le sens d'une forme particulière, différente de ce que serait la forme
simple, naturelle, ordinaire, directe, spontanée..., bref, nous dirions non
marquée. Dans les définitions classiques, si le trope est un écart par rapport
à la dénomination propre, la figure est un écart par rapport à l'énoncé non
marqué. Cette notion d'écart, constitutive de la catégorie, est volontiers
illustrée par la comparaison au geste : tout corps a obligatoirement une
forme extérieure, un contour, mais il prend aussi des formes particulières et
diverses quand il est en mouvement. La figure est donc considérée comme
un mouvement, un geste, par rapport à une sorte de langage plat et
immobile.
En tant qu'impropriété admise ou même admirée, en tant qu'élément
essentiel du langage poétique, également, les tropes relèvent au premier
chef de la grammaire. En tant que phénomène de l'énoncé, les figures
appartiennent avant tout aux rhéteurs. Mais, comme on l'a dit, les frontières
sont ici très poreuses : les rhéteurs reprennent la liste des tropes à leur
compte, et les grammairiens finissent par récupérer les figures. La
terminologie même est flottante, et la confusion des deux espèces est
courante dès l'Antiquité.
Au reste la catégorie des tropes est assez bien fixée et la liste (métaphore,
métonymie, synecdoque, onomatopée, antonomase, etc.) ne varie pas trop
d'un auteur à l'autre. Cela tient à la définition simple du genre : ce que l'on
met à la place du mot propre ; et à la définition des espèces par les relations
entre le référent du mot propre et le référent du substitut (ressemblance, tout
et partie, etc.). Avec les figures, les choses sont plus compliquées et le
désordre est grand.
Désordre des figures. Le repérage, la définition et le classement de
certaines figures a commencé très tôt (déjà chez Anaximène*). Mais on n'a
jamais fini d'en dresser un répertoire exhaustif. Ainsi lorsque Cicéron*
(Topiques, 33) veut opposer la définition analytique et l'énumération, il
donne précisément la classe des figures comme un bon exemple de ce qu'on
ne peut définir que par une énumération, du reste presque infinie.
Quintilien* (9.1.22), qui tient à limiter le nombre des figures, proteste bien
qu'il ne faut pas se laisser intimider par la facilité avec laquelle les Grecs
peuvent inventer des noms nouveaux ; les tentatives de reclassements ne
manquent pas non plus, la plus « rationnelle », si l'on veut, étant celle de
Phoibammon* (RGS III, 43-56), qui ramène toutes les figures au schéma
addition-soustraction-mutation-métathèse, anticipant quelque peu sur le
classement du Groupe mu. Mais l'impression d'ensemble est bien pourtant
d'une prolifération incontrôlée.
Le désordre apparaît aussi dans la distinction entre figures de la lexis (de
l'expression, de mots) et figures de la dianoia (de la pensée), qui correspond
à la division que la rhétorique opère régulièrement dans le langage. La
distinction des deux espèces ne va pas de soi, autrement, et il s'est trouvé
des rhéteurs (stoïciens ?), nous dit-on, pour la refuser, tenant mots et
pensées pour inséparables : ils soutenaient alors soit que toutes les figures
sont in uerbis et que toute différence dans les mots entraîne une différence
dans le sens, soit, inversement, que toutes les figures sont in sensibus et que
toute différence dans le sens se traduit par une différence dans les mots.
Quant à ceux qui acceptent la division des figures, ils utilisent le critère
suivant : une figure de mots est annulée si l'on change les mots ou leur
ordre, alors qu'une figure de pensée subsiste même quand on fait subir ce
traitement aux mots qui l'expriment.
Ce critère permet assez bien de cerner un certain nombre de figures de
mots du genre figures « gorgianiques » qui jouent sur la sonorité
(homéotéleute, paronomase...), figures grammaticales (qui autorisent des
anomalies syntaxiques), formes diverses de l'antithèse et de la
répétition...Mais la définition purement négative des figures de pensée est
embarrassante : comment reconnaître des figures qui sont en principe
indifférentes aux mots qui les expriment ? On voit bien ce que les Anciens
voulaient dire en lisant, par exemple, le commentaire du critère chez
Aquila* (38 Halm) : « Soit une figure de pensée, une ironie, que
j'exprimerai de la façon suivante : "Voilà un éminent garant du bien public,
un gardien, un défenseur de la République, le salut, la colonne de l'État !" -
Bien entendu, je veux qu'on comprenne le contraire. Si je change les mots,
en changeant l'ordre ou même toute l'élocution : "Cet homme sur l'aide et
l'appui duquel repose le salut de la Cité !" - la même ironie demeure et n'est
pas touchée par le changement de mots ». Mais même avec cette intuition
claire du phénomène, les rhéteurs sont en peine pour le caractériser
positivement.
Les incertitudes sur la nature des figures de pensée sont à l'origine de
grandes variations dans les listes que nous possédons encore. Ainsi, il se
trouve au moins un auteur, Longinus* (RGS-H I, 2, 195), pour estimer que
la catégorie des figures de pensée n'a pas de raison d'être et pour renvoyer
ce dont elle parle à l'invention, puisque la lexis n'est pas en cause. De son
côté, l'auteur de la Rhétorique à Hérennius* transfère dans la liste des
figures de pensée nombre d'éléments de l'invention (division, exemple,
syllogisme), alors qu'il classe comme figure de mots tout ce à quoi il peut
assigner une marque linguistique (interrogation, exclamation, réponse,
prétérition...). Cicéron* dans ses deux listes (Sur l'orateur, 3.201sq.,
Orateur, 134) classe comme figures de pensée à peu près tous les
« brillants » qui lui tombent sous la main, notamment en matière d'émotions
(menace, indignation, reproche, déprécation, souhaits, excuses...). À
l'opposé, par exemple chez le pseudo-Hérodien* (RGS III, 91 sq.), on réduit
les figures de pensée à diverses variantes de l'ironie, cas le plus net
d'indifférence aux mots employés.
Ces variations considérables entre les listes de figures se constatent à
travers toute l'Antiquité. Cependant on a le sentiment qu'un progrès a été
accompli lorsqu'on compare les premières listes attestées (celles de la
Rhétorique à Hérennius* et de Cicéron*) et, par exemple, celle de
Quintilien*. A ce progrès serait attaché le nom d'un rhéteur sicilien,
Caecilius*, qui vivait à Rome à l'époque d'Auguste. Caecilius avait écrit
une monographie sur les figures, texte aujourd'hui perdu, mais qui avait eu
un grand retentissement et dont on retrouve de multiples échos chez
Quintilien*, Aquila*, Alexandre*, Tibérius*, Phoibammon*... Quintilien le
cite à la fin de son propre exposé sur les figures en tête des auteurs de
monographies sur la question : « Tout cela a été traité plus en détail par des
auteurs qui n'ont pas abordé le sujet de façon cursive comme une simple
partie de leur travail, mais qui ont spécialement consacré des livres à cette
étude, tels Caecilius*, Denys [d'Halicarnasse*, sans doute], Rutilius*,
Cornificius*, Visellius et un certain nombre d'autres » (9.3.89).
Monographies. Des auteurs cités par Quintilien*, nous ne possédons plus
que Rutilius*, peut-être dans une forme tronquée et qui n'a pas de grands
mérites - et du reste il s'agit d'une adaptation d'une oeuvre de Gorgias le
Jeune* qui ne semble pas avoir eu une grande influence. Il semble pourtant
que ces premières monographies (et leurs éventuelles inspiratrices,
également perdues) s'appliquaient à construire une théorie des figures, non
pas certes dans la perspective de la technique rhétorique, mais bien dans
celle d'une science du langage indifférente aux applications. Il ne s'agissait
pas d'enseigner à « faire des figures », mais d'analyser les figures
répertoriées pour en mettre au jour les propriétés.
Ainsi doit-on sans doute à Caecilius* une réflexion d'ensemble sur la
notion de figure et une restriction de la catégorie des figures de pensée aux
tournures jouant sur la situation d'énonciation, à tout ce qui semble
transgresser les règles d'un jeu dans lequel, « normalement », quelqu'un
dirait quelque chose à quelqu'un, sans plus. Avec les figures de pensée,
l'orateur, au lieu de dire quelque chose au juge, feint de parler à l'adversaire,
ou aux dieux, ou à lui-même, constituant toujours de nouveaux
interlocuteurs, alors que tout ce qu'il dit est destiné aux juges. Au lieu de
dire quelque chose - dont il serait alors le garant - l'orateur peut demander
au juge ce qu'il doit dire, ou encore prétendre parler au nom d'autrui, feindre
que la personne qui énonce n'est pas lui, par exemple dans la prolepse, la
prévention des objections (« on va me dire... ») ou dans la prosopopée qui
permet de se dédoubler, et même, s'il le veut, comme Cicéron*, de se faire
adresser des éloges par la Patrie. Au lieu de dire simplement quelque chose
à quelqu'un, l'orateur peut encore jouer sur la collaboration des auditeurs,
soit en s'interrompant, laissant à d'autres le soin de conclure, soit en
surprenant par une fin que ne laissait pas attendre le début, soit encore, et
c'est la figure-reine, l'ironie, en disant quelque chose dont l'auditeur sait
bien qu'il ne le pense pas. Et il y a encore les figures dans lesquelles le
discours se commente lui-même, pose comme contenu le fait de dire et non
plus les « choses », avec la prétérition, par exemple, ou la correction (« je
ne dis pas cela parce que... »), etc.
Cette façon de considérer les figures intéresse encore assez les rhéteurs
des deux premiers siècles (Quintilien*, Aquila*, Alexandre*...) pour qu'ils
en reprennent des éléments. Mais déjà l'accent est mis sur la nomenclature,
la liste des figures, nom, définition, exemple et éventuellement
commentaire. Cette tendance sera encore plus nette dans les monographies
tardives, dont nous avons de nombreux spécimens. Il ne s'agit plus de
travaux « scientifiques », ni même d'études censées contribuer à la
formation de l'orateur, mais de manuels scolaires qui secondent le
commentaire des textes. Les listes de figures permettent simplement de
nommer les écarts par rapport au langage ordinaire qu'on rencontre chez les
auteurs. En fait de science, la taxinomie n'est pas totalement négligeable,
certes ; mais, ici comme en d'autres domaines, la « science » de l'Antiquité
tardive semble en régression, tenant pour accomplissement ce qui ne devrait
être qu'une démarche préliminaire.
Les tropes ont un sort comparable : étude linguistique de la catégorie puis
mise en application des résultats acquis dont on ne se demande plus
comment ils ont été acquis. Ainsi doit-on sans doute au grammairien
Tryphon* une réflexion approfondie sur la question et qui a fait date. Puis
les listes de tropes deviennent de simples répertoires de noms qu'on apprend
à donner à telle ou telle impropriété repérée dans un texte classique.
Dans cet examen rétrospectif des textes, le point de vue du rhéteur est
identique à celui du grammairien. La spécificité des domaines s'efface au
profit de la notion unitaire de l'écart, de l'expression qui s'écarte de l'usage
ordinaire. Les listes d'écarts remarquables circulent d'un auteur à l'autre, des
grammairiens aux rhéteurs, tantôt incluses dans les artes, tantôt à l'état
libre. On collectionne les figures et les tropes : voir les Schemata
dianoeas*, recueil additionnant plusieurs sources, ou Zonaios* qui
additionne Alexandre* et Tibérius* ; on les met en vers (Carmen de
figuris*) ; on les illustre de nouveaux exemples (Démosthène chez
Tibérius*, l'Écriture chez Bède*) ; on cherche, comme Phoibammon*,
quelque classement formel qui améliorerait la simple succession de hasard
ou le classement alphabétique.
On peut voir l'application de ces nomenclatures dans les commentaires
que nous avons encore, commentaires des grammairiens sur les poètes ou
des rhéteurs sur les orateurs (des auteurs chrétiens aussi sur la Bible) : sans
doute est-il rassurant de pouvoir dire qu'on a affaire à une anadiplôsis ou à
une epanaphora ! Mais Aristote* et le souci de la persuasion sont
maintenant bien loin.
REMARQUES : Sur la théorie de l'élocution, voir Aristote* et
Théophraste* avec, en particulier, Stroux (1912) ; également Leeman
(1963) et Norden (1898). - Sur les tropes et figures, Ballaira (1968), Barczat
(1904), Barwick (1961), Conley (1986), Kustas (1973), Schindel (1975)
[avec édition de deux traités De uitiis et uirtutibus orationis] ; voir les
bibliographies de Caecilius* et des auteurs de monographies conservées :
Alexandre*, Aquila*, Bède*, Carmen de figuris*, Choeroboscos*, Grégoire
de Corinthe*, Hérodien*, Kokondrios*, Phoibammon*, Polybe*,
Rufinianus*, Rutilius*, Schemata dianoeas*, Tiberius*, Tryphon*,
Zonaios*. Les traités latins sont regroupés dans Halm, les traités grecs dans
RGW VIII et RGS III (avec aussi des traités anonymes).
4. 2. La stylistique
Il reste à dire quelques mots de certaines monographies qui sont, à juste
titre, parmi les plus célèbres ouvrages produits par la rhétorique ancienne.
Elles touchent, elles aussi, au domaine de l'élocution, mais au lieu d'en
traiter à part un élément, elles essaient de déterminer les caractères de
certains types d'élocution ou les caractères propres à l'élocution de certains
auteurs. Le traité Sur l'expression de Démétrius*, le Traité du sublime*, les
essais de Denys d'Halicarnasse*, le traité des Catégories du style
d'Hermogène*, se distinguent nettement de l'ensemble de la production
rhétorique, et leur souci du style leur a valu une réputation durable chez les
Modernes. C'est bien d'une stylistique qu'il s'agit ici, en effet, d'une analyse
des textes qui cherche, avec des succès divers, à établir les composants
linguistiques responsables de l'impression d'ensemble produite par un texte.
Tous se présentent comme des guides d'écriture, tous se fondent sur des
analyses d'exemples qu'ils proposent à l'imitation des futurs auteurs. Mais,
comme nous l'avons vu pour l'étude de l'élocution en général, l'intérêt pour
les textes examinés éclipse en réalité le souci de préparer à la production de
nouveaux textes. Nos auteurs sont de fins connaisseurs de leurs auteurs, de
brillants critiques littéraires, mais ils laissent à d'autres le soin d'expliquer
comment on pourrait, en pratique, tenir compte de leurs observations.
Les (trois) genres de style. Ici encore il faut repartir d'Aristote* qui
conclut son étude de la lexis par des remarques sur les différences qui
séparent lexis convenant aux discours écrits et lexis convenant aux débats
oraux (Rhétorique, III, c.12). Comme ailleurs, le point de vue est
fonctionnel et prescriptif : la lexis graphikè, privée des ressources de
l'action oratoire, doit être plus précise pour ne prêter à aucune équivoque,
alors que la lexis agônistikè peut se permettre asyndète, répétition et
approximations diverses qu'un geste ou une intonation viendra préciser.
Cette première distinction de deux types de lexis est recoupée par une autre,
entre les trois genres de discours : le genre épidictique relève de la lexis
graphikè, le genre délibératif et le genre judiciaire de la lexis agônistikè, le
second demandant toutefois plus de précision que le premier.
Comme pour les qualités du discours, ce point de vue fonctionnel sur des
types généraux d'élocution est en concurrence avec un point de vue
esthétique et descriptif, s'exprimant au départ en une opposition binaire
sommaire : ce discours est beau/n'est pas beau. Au-delà de l'impression
subjective, une évaluation qui se voudrait objective se fait en termes de
quantité, ainsi qu'en témoignent deux termes de « critique » destinés à une
longue vie : ischnos (maigre, sec) et hadros (gros, abondant). Les tenants du
naturel et de la simplicité rejettent l'élocution abondante, qui est en excès
par rapport à ce qu'elle dit ; les amateurs d'ornements rejettent l'élocution
maigre, qui est insuffisante. Selon la vieille et constante idée de la
séparation du fond et de la forme, l'élocution est comme un vêtement du
contenu, qui peut le serrer de trop près ou flotter autour de lui. Ou bien
encore le discours est un corps dont l'ossature perce la peau, ou qui est
surchargé de graisse.
Ce genre de critique, dont nous avons dit un mot à propos de la corrupta
eloquentia, aura toujours cours. Mais avec Théophraste* le système binaire
devient ternaire. Il semble à peu près certain que Théophraste distinguait
trois genres de styles, mais simplement en intercalant un juste milieu entre
le manque et l'excès. Pour lui, en somme, il n'y avait qu'un bon style, celui
qui n'était ni trop ni trop peu abondant, mais juste adéquat à ce qu'il y avait
à dire. Il faut sans doute plutôt attribuer à des successeurs inconnus une
version du système ternaire définissant trois bons styles, système qui est
attesté pour la première fois dans la Rhétorique à Hérennius* et qui a un
grand succès.
Ce système distingue, sous des noms divers, trois genres de styles que
l'orateur peut légitimement adopter : un style simple, un style élevé (grand,
noble...) et un style intermédiaire. Dans la perspective quantitative du
rapport de l'élocution à ce qu'elle exprime, l'idée est qu'il peut y avoir un
« bon manque », identifié à la réserve (on peut en dire moins pour en faire
entendre plus) et un « bon excès », identifié à l'abondance (qui plaît et qui
touche). Et l'on ne manque pas de dénoncer les mauvais manques et les
mauvais excès, décidément trop étriqués ou trop ampoulés. Cependant, une
évaluation qualitative des styles se greffe sur ce premier système dès lors
qu'on ne considère plus le style intermédiaire comme le juste milieu, la
norme de référence. C'est plutôt le style simple qui joue le rôle de la
référence de base, celle d'une adéquation minimale du contenant et du
contenu. Le style intermédiaire, qu'on appelle aussi élégant, fleuri..., prend
alors les qualités de la bonne grâce ; le grand style a, lui, les qualités de la
force.
L'étude des composants de ces trois styles n'est cependant pas poussée
très loin, et l'on en reste le plus souvent à des considérations
impressionnistes. Au mieux, on a des remarques sur quelques détails,
comme celles de Cicéron* dans l'Orateur (75-99) : le style simple est
surtout caractérisé négativement comme n'ayant pas d'ornement, ne se
souciant pas d'éviter l'hiatus, de construire des périodes, de rechercher un
rythme ; le style moyen est agréablement orné de métaphores et de figures
de mots ; le grand style, vigoureux et passionné, a droit à tous les moyens
de l'ornement et de l'abondance. Cicéron sent très bien la différence des
trois genres et il la fait sentir, mais l'analyse n'est guère approfondie.
Le système des trois styles, très souvent évoqué, a en fait surtout des
vertus polémiques et classificatoires. Contre les Atticistes qui s'en
tiendraient volontiers à l'opposition simple/enflé, contre ceux qui se
demandent quel est le meilleur genre de style, Cicéron soutient, par
exemple, que les trois styles sont également bons, chacun dans son registre,
mais surtout que l'excellent orateur doit savoir les manier tous les trois. Il
les met en effet en correspondance avec les trois tâches de l'orateur, docere
(instruire, style simple), delectare (plaire, style moyen), mouere (toucher,
grand style), qui sont en oeuvre dans tous les discours. On peut aussi aligner
les trois styles et la série èthos-pathos-logos : l'èthos, la caractérisation de
l'orateur selon Aristote*, devenue manifestation de sentiments aimables,
reçoit le style moyen ; le pathos, art de soulever les passions, devenu
manifestation d'émotions vives, reçoit le grand style ; le logos, le contenu
rationnel du discours, reçoit le style simple. De même affectera-t-on le style
moyen à l'exorde où l'on cherche à plaire aux auditeurs, le style simple à
l'argumentation et le grand style à la péroraison.
En dépit de Cicéron*, on persiste aussi, parce que c'est plus facile, à
ranger tel discours ou tel genre de discours sous un seul style. Ainsi
cherche-t-on une correspondance de la triade des genres de discours et de la
triade des genres de styles : au délibératif, le grand genre ; au judiciaire, le
genre simple ; à l'épidictique, l'intermédiaire (fleuri). Nous avons vu qu'on
se plaisait à reconnaître les trois styles chez les héros d'Homère*,
respectivement Nestor, Ménélas et Ulysse (un point qui sera fort contesté
par Hermogène*, Catégories, 370-371, qui soutient qu'Ulysse n'est pas un
représentant du grand style mais d'une virtuosité qui sait manier tous les
styles). On a même voulu retrouver la triade dans les discours des trois
philosophes athéniens venus en ambassade à Rome en 155, le Stoïcien
Diogène*, le Péripatéticien Critolaos et l'Académicien Carnéade* (Aulu-
Gelle, 6.14.8). On verra finalement la triade appliquée aux oeuvres de
Virgile (Bucoliques, style simple ; Géorgiques, style moyen ; Énéide, grand
style) ; couplée avec une tripartition des types de personnages (bergers,
agriculteurs, guerriers), animaux, attributs..., elle donnera même lieu à une
représentation figurée fameuse, « la roue de Virgile », que l'on trouve au
XIIIe s. dans la Poetria de Jean de Garlande.
Les quatre styles de Démétrius. La monographie Sur l'expression de
Démétrius pose un difficile problème de chronologie. On l'a située un peu
partout entre le IIIe s. av. et le Ier s. ap., sans arriver à une démonstration
définitive. Il semble ignorer la théorie des trois styles, mais on ne saurait
dire si c'est parce qu'il la dédaigne ou parce qu'elle n'existait pas encore.
Lui, il pense qu'il y a quatre genres de styles et il s'oppose à ceux qui
pensent qu'il n'y en a que deux : « Les types élémentaires sont au nombre de
quatre : le simple (ischnos), le grand (megaloprepès), l'élégant (glaphyros)
et le véhément (deinos) ; s'y ajoutent les styles issus de leur mélange. Mais
le mélange ne peut se faire indifféremment : l'élégant se mélange au simple
et au grand, le véhément fait de même ; seul le grand ne se mêle pas au
simple, tous deux s'opposent comme des extrêmes inconciliables. Aussi
certains les considèrent-ils comme les deux seuls types de style, les deux
autres n'étant que des intermédiaires ; ils rattachent le style élégant plutôt au
style simple, et le style véhément au grand style, car pour eux le style
élégant comporte une certaine petitesse, un certain raffinement, et le style
véhément du volume et de la grandeur. Une telle théorie est ridicule. » (36).
Le traité n'ayant ni introduction ni conclusion, il est également difficile de
savoir à l'intention de quel public et pour quelle application l'auteur l'a
composé. Nous sommes évidemment dans le domaine de la rhétorique, et
spécifiquement de l'élocution. L'ouvrage peut servir de guide aux futurs
orateurs et écrivains qui cherchent à comprendre le pourquoi des effets
produits par les auteurs qu'ils voudraient imiter. Le propos affiché est en
tout cas résolument analytique : il s'agit de mettre au jour les différents
composants de chaque style. Avant d'en venir au vif du sujet, un exposé
préliminaire définit les divisions de la parole, kôlon (membre de phrase),
komma (syntagme) et période, et en étudie les agencements. On passe
ensuite à l'étude de chaque style, grand, élégant, simple, véhément, chaque
étude étant suivie de brèves remarques sur le genre vicieux le plus proche
(froid, affecté, sec, grossier).
Les remarques de Démétrius portent sur l'arrangement des mots, sur le
vocabulaire, sur les tropes et figures. Pour chaque style, il cherche à
répertorier quel arrangement, quel vocabulaire, quelles figures conviennent.
Ou plutôt quels éléments il trouve dans ses exemples, car il travaille sur des
exemples, en grand nombre et pris aux poètes, historiens et philosophes
aussi bien qu'aux orateurs. L'ensemble est loin d'être systématique. Chacune
des quatre études a un plan particulier et quelque peu errant, comme si
l'auteur, ayant classé un certain nombre d'exemples comme relevant du style
grand ou simple, les reprenait un par un en notant ce qui en chacun
contribue à la grandeur ou à la simplicité. Ainsi, participent à la
véhémence : la brièveté des syntagmes, les périodes resserrées en finale, le
refus des antithèses pompeuses (comme chez Théopompe), l'expression
spontanée, la mise en relief du mot fort à la fin, le refus de l'antithèse (bis,
chez Démosthène cette fois), l'accumulation des périodes, le sous-entendu,
la cacophonie, etc.
Ces remarques semblent souvent justes, voire frappantes. Démétrius a
beaucoup de goût et de finesse. Mais l'entreprise dans son ensemble reste
incertaine. Pourquoi quatre types d'expression ? Et qu'en est-il de leurs
combinaisons ? Visiblement, puisqu'il cite souvent des passages d'un même
auteur pour illustrer plusieurs types, il ne tient pas à l'idée d'un style pur,
uniformément assignable à une oeuvre et ayant des vertus classificatoires.
Mais comment comprend-il la coexistence de plusieurs types d'expression
chez ses modèles ? La conseille-t-il à ses disciples ? La question reste
posée.
Le traité du Sublime. Le plus célèbre ouvrage produit par la rhétorique
ancienne est une énigme. On ne connaît ni son auteur, ni sa date, encore
qu'on puisse le situer très vraisemblablement au début du Ier s. ap. Il ne
ressemble à aucun autre ouvrage rhétorique. Son éloquence est admirable,
et l'on peut même dire qu'il est en quelque façon sublime lui aussi. Chemin
faisant, l'auteur anonyme fait allusion à d'autres ouvrages de sa plume, il
cite le début de la Genèse, il est un des rares Grecs à s'intéresser
suffisamment aux Latins pour faire un parallèle entre Démosthène et
Cicéron. Cent traits éblouissants restent en mémoire une fois la lecture
achevée : « rien n'est grand qu'il soit grand de mépriser », « le sublime est
l'écho d'une grande âme », le silence d'Ajax aux Enfers, plus sublime que
tous les discours, la vieillesse d'Homère comparée au soleil couchant qui n'a
plus la puissance mais toujours l'éclat, la citation et le commentaire du plus
beau poème de Sappho, etc. On aimerait, certes, connaître cet homme-là.
Le traité présente plusieurs graves lacunes et sa fin est tronquée. Mais
l'adresse introductive à son ami Térentianus, un Romain, nous informe
assez sur le propos de « Longin » (puisque c'est ainsi qu'on l'appelle
traditionnellement). Ils ont lu un traité de Caecilius* sur le sublime et l'ont
trouvé médiocre : il faut reprendre la question à fond. Cette question ne
porte pas sur un des genres de style que nous avons déjà vus (le sublime,
hypsos, n'est ni le grand, ni le véhément), mais sur ce qui soulève
l'enthousiasme de l'auditeur ou du lecteur à des moments exceptionnels d'un
discours ou d'un texte, sur l'éclair qui rend un passage universellement
immortel.
Cet effet extraordinaire est produit par la réunion de cinq facteurs, deux
qui relèvent surtout de la nature : la capacité de concevoir de grandes
pensées, l'aptitude aux passions violentes ; trois qui relèvent de la
technique : les figures, le choix des mots, l'arrangement des mots. Quant
aux éléments techniques, l'auteur les analyse dans une série d'exemples (la
métaphore, la question rhétorique, l'hyperbate, etc.), mais c'est à chaque fois
pour lui une occasion d'aller beaucoup plus loin, de discuter les opinions
d'autres auteurs, de chercher les raisons psychologiques de l'effet produit,
de condamner ou d'excuser des fautes (les fautes des plus grands valent
mieux que l'impeccable correction des médiocres). Apparaît aussi à
plusieurs reprises l'idée que le sublime, auquel ces moyens techniques
concourent, les rend finalement invisibles et donc supportables : une figure
qui s'étale comme telle rend l'auditeur méfiant, une figure qui jaillit sous le
coup de l'enthousiasme disparaît dans l'éclat aveuglant du sublime (texte
n°59).
La part de la nature, du génie, est évidemment prépondérante. L'auteur
prétend bien contredire ceux qui estiment que le sublime ne dépend que de
la nature, non de la technique. Mais, nous dit-il d'emblée, le sublime ne
persuade pas mais transporte, et à le lire, on voit que cet effet extraordinaire
ne résulte pas d'une adéquation soigneuse de la forme et du fond ni d'une
recherche exhaustive du convenable, mais d'un court-circuit brutal : la
grandeur de l'idée et la force de l'émotion, se rencontrant, produisent
l'expression comme une décharge électrique qui foudroie l'auditoire. La
technique a ici bien peu de part. Tout au plus peut-elle canaliser le génie
naturel (le freiner, à l'occasion), et surtout, aveu de taille (2.3), permettre de
comprendre qu'il y a dans le discours quelque chose qui ne dépend que de la
nature. Quant à reproduire cette inspiration géniale... Il n'y a plus
d'éloquence, dit l'auteur anonyme, parce qu'il n'y a plus de grandes âmes.
Denys d'Halicarnasse et les études d'auteurs. Jusqu'ici nous avons vu
des ouvrages qui traitent de l'élocution comme d'une catégorie générale
éventuellement applicable à tous les auteurs : il y a du sublime chez
Démosthène ou chez Platon, tels auteurs pratiquent le style simple ou le
grand style, etc. Cependant l'idée de combinaison qu'on entrevoyait chez
Cicéron* (tous les genres de style chez l'excellent orateur) et chez
Démétrius* (divers passages d'un même auteur cités pour illustrer plusieurs
genres de style) peut amener à réfléchir sur ce qui fait la singularité de
l'élocution d'un seul auteur. Tel est le sens de l'entreprise de Denys
d'Halicarnasse*. Dans la préface des Anciens orateurs (4), il dit qu'il a
vainement cherché des prédécesseurs en ce domaine, et peut-être bien est-il
le premier à avoir eu cette idée d'examiner tour à tour les principaux
orateurs et historiens pour mettre en évidence ce qu'ils ont de particulier.
(On pense aux travaux perdus de Caecilius* sur les Dix orateurs attiques,
mais il nous faudrait plus de précision sur leur contenu et leur date).
Son entreprise est explicitement rattachée à la lutte contre
l'« Asianisme » : contre la virtuosité gratuite, il s'agit de revenir au sérieux
des grands Anciens, de les relire et d'en tirer les leçons. Avec lui, se
cristallise ce mouvement d'atticisme grec qui fera des Dix orateurs des
modèles imités siècle après siècle. C'est l'intérêt pour l'expression qui
domine dans ce mouvement : Denys ne s'intéresse qu'en passant à la
biographie de ses auteurs ou au contenu de leurs oeuvres, davantage à la
critique d'authenticité - mais justement, l'étude du style lui semble le
meilleur moyen de distinguer oeuvres authentiques et oeuvres apocryphes.
L'entreprise est inachevée, du moins à notre connaissance. Denys n'a fait
porter ce nouveau point de vue que sur Lysias*, Isocrate*, Isée*,
Démosthène et Thucydide. Il donne moins le sentiment d'appliquer une
méthode mûrement réfléchie que d'improviser un bricolage au fil de la
plume. Il est aussi extrêmement bavard et il est non moins prodigue de la
parole de ses auteurs, qu'il cite par pages entières ou quasiment même par
discours entiers. C'est qu'il est hautement persuadé de la vertu des exemples
qu'une lecture attentive devrait permettre d'apprécier et d'imiter.
Quant aux instruments de son analyse, ce sont essentiellement les qualités
du discours dont nous parlions plus haut. On voit par deux passages
concordants (Thucydide, 22 ; Lettre à Pompée, 3.16) qu'il a une doctrine
rare à ce sujet : pour lui, il y a trois qualités essentielles, absolument
indispensables à tout texte, correction, clarté et concision ; et des qualités
auxiliaires, facultatives, visibilité, èthos, pathos, élégance, vigueur, charme,
crédibilité, etc. ; la convenance, qui vient en dernier lieu, est dite la qualité
la plus importante, ce qui donne à penser qu'elle fait probablement partie
des qualités essentielles. On aura reconnu les quatre qualités de
Théophraste*, avec l'addition de la concision empruntée aux Stoïciens, et,
du côté des qualités auxiliaires, ces termes impressionnistes dont nous
signalions l'abondance chez Isocrate*.
On peut se demander, du reste, si la distinction entre qualités essentielles
et qualités auxiliaires lui était connue dès le début de son entreprise. Dans
sa première étude, celle de Lysias, il se contente d'énumérer sans hiérarchie
les qualités de son auteur : pureté, correction, clarté, brièveté, visibilité,
éthopée, etc., et surtout le charme (charis) qui lui paraît le trait dominant,
mais qui est proprement impalpable, inanalysable - mais à vrai dire les
autres qualités ne sont guère analysées non plus. Passant à Isocrate, puis à
Isée, Denys les compare point par point à Lysias qui sert de référence : ils
sont tous aussi corrects, par exemple, mais Isocrate a plus d'ampleur et
moins de charme, Isée a du charme mais il est trop visiblement habile (« On
croit un client de Lysias, même s'il ment, alors qu'un client d'Isée, même s'il
dit la vérité, est écouté avec méfiance » (16)).
On attendrait plus de précision lorsque Denys fait occasionnellement
allusion à l'autre division théophrastéenne de l'élocution : choix des mots,
arrangement, figures (à propos d'Isocrate et de Thucydide), mais il ne
dépasse pas le niveau des généralités. L'essai sur Démosthène, enfin, utilise
le système des trois genres de style et en fait même grand usage, mais le
propos n'est toujours pas de les caractériser, seulement de dire que
Démosthène les a tous les trois et dans leur meilleure forme : il a le grand
style, tout en restant clair et simple ; il a le style simple, tout en étant grave
et vigoureux ; il a le style intermédiaire (qui est le meilleur, pour Denys,
sous influence péripatéticienne), mais avec plus de variété et de force qu'à
l'ordinaire.
Il semblait songer à caractériser ces trois styles, mais soudain l'exposé
tourne court (fin du §34), et l'on repart à nouveaux frais dans un examen
détaillé de l'arrangement des mots chez Démosthène. La parenté de ce
développement avec le traité sur l'Arrangement des mots a donné à penser,
avec vraisemblance, que Denys avait interrompu la rédaction de son
Démosthène pour écrire ce traité, puis était revenu, tout plein de son
nouveau sujet, à l'examen de Démosthène. Et en effet, nous avons droit à
une analyse des effets de rythme et d'harmonie dans le texte de
Démosthène. Denys est un grand connaisseur en ce domaine (qui échappe
malheureusement en grande partie aux Modernes) ; la valeur esthétique des
sons, des quantités, des pauses, des hiatus ou de leur absence, des
arrangements rythmiques, n'a pas de secret pour lui. Il peut distinguer trois
types d'arrangements mélodico-rythmiques. Si on lui objecte que
Démosthène était trop occupé pour se soucier de musique et de poésie, il
répond que le désir de l'immortalité devait le pousser à travailler ses
discours jusque dans cet aspect, ou alors qu'il s'était si bien entraîné pendant
sa jeunesse que l'arrangement juste lui venait ensuite spontanément. Encore
une leçon pour les aspirants à l'éloquence.
La synthèse d'Hermogène. Nous avons présenté le traité des Catégories
du style dans le cadre de la Technè rhètorikè, comme une partie de l'oeuvre
d'Hermogène formant un cours complet de rhétorique. Nous y revenons
maintenant pour voir ce que fut l'aboutissement de toutes ces recherches
stylistiques.
Les catégories ou idées stylistiques d'Hermogène que nous avons
énumérées plus haut, clarté, pureté, netteté, grandeur, noblesse, rudesse,
véhémence, éclat, etc., descendent des « qualités du discours » qui
proliféraient autour du système des quatre qualités de Théophraste*. On
voit en particulier leur parenté avec les qualités auxiliaires de Denys*. Mais
la nouveauté est qu'on les soumet à une analyse, qui fait superficiellement
penser à celle de Démétrius* ou de Longin* (quelles figures, quels rythmes
entrent dans la constitution de tel type d'expression ?), mais qui est
infiniment plus rigoureuse et méthodique : Hermogène a préalablement fixé
une sorte de check-list de tous les éléments linguistiques pertinents et pour
chaque catégorie il peut énoncer exhaustivement tous les éléments qui la
caractérisent (voir supra, l'exemple de la catégorie « vivacité »). Le
traitement est abstrait (d'où sans doute le nom choisi, « idées ») et ne part
pas des exemples ; mais pour illustrer son propos, Hermogène cite des
passages de Démosthène dont il a d'avance déclaré qu'on trouve chez lui
toutes les catégories.
Dans la seconde partie de son ouvrage, il passe à l'application de sa grille
de catégories et montre qu'elle pourrait s'appliquer à tous les textes.
Démosthène mis à part, on devrait trouver en chacun un dosage plus ou
moins bien réussi de plusieurs catégories (non de toutes). Aucun auteur n'a
d'éléments que d'une seule catégorie, mais il peut y avoir prédominance des
éléments d'une catégorie. En outre, certaines combinaisons sont plus
caractéristiques d'un genre que d'un autre, et il est possible, à l'intérieur de
chaque genre, de classer les auteurs par ordre de mérite, selon qu'ils se
rapprochent plus ou moins du modèle.
Hermogène commence par distinguer trois genres : délibératif, judiciaire
et « panégyrique », reprenant la traditionnelle division des genres de
discours,
qui n'est donc plus fondée sur la situation de discours, mais sur des
caractéristiques formelles. Mais en fait, cette division ne le satisfait pas, et il
lui en substitue une autre opposant le politique et le panégyrique. Au titre
du politique, il traite dix orateurs attiques (Critias* venant remplacer
Démosthène dans la liste canonique). Au titre du panégyrique, dont les
modèles sont Platon* pour la prose et Homère* pour la poésie, il traite de
quelques philosophes et historiens, annonce qu'il faudrait parler des poètes,
mais s'arrête brusquement, assurant que le lecteur saura se débrouiller tout
seul pour appliquer sa méthode à l'épopée, la tragédie, la comédie et la
lyrique.
Panégyrique semble au premier abord une variante pour épidictique (ce
qui se rencontre). Mais chose curieuse, Hermogène exclut explicitement du
panégyrique l'Olympique de Lysias*, le Panathénaïque et le ... Panégyrique
d'Isocrate*, qui sont typiquement des discours épidictiques n'appelant pas
une sanction de l'auditoire. Il semble donc qu'Hermogène décide finalement
de faire passer la ligne de partage entre les discours proprement dits,
l'adresse en prose à un auditoire (même fictif, ce qui est le cas avec
Isocrate) et tous les autres textes, qui ne répondent pas à cette définition - ce
qui ouvre largement le genre panégyrique à ce que nous appellerions
« littérature » (texte n°60).
Hermogène est aussi le seul de nos stylisticiens à rendre exactement
compte du sens de son entreprise. Au début du traité, il explique que la
connaissance des catégories est indispensable pour évaluer les styles des
auteurs, mais aussi pour produire de bons textes. Ni le talent naturel, ni
l'imitation spontanée des Anciens ne peuvent atteindre de bons résultats,
alors qu'avec le guide de la théorie, on comprend ce qui a été fait et donc
qu'il faut faire. Le talent et la théorie donneront sans doute les meilleurs
résultats, mais la théorie utilisée par des gens moins doués donnera de
meilleurs résultats que le talent tout seul.
Voilà donc la théorie rhétorique à l'apogée de son empire : elle juge
rétrospectivement tous les textes, elle donne des préceptes à la production
de tous les textes. Reste à voir ce qu'elle a réellement aidé à produire.
REMARQUES : Voir pseudo-Aristide* (proche d'Hermogène*),
Caecilius*, Démétrius*, Denys d'Halicarnasse*, Hermogène*, « Longin »*,
Théophraste* ; un ensemble de traductions dans Russell/Winterbottom. -
Sur la critique antique, un sujet bien étudié quand la critique littéraire
moderne se cherchait des ancêtres, Atkins (1934), D'Alton (1931), Grube
(1965), Kennedy (1989), Leeman (1963), Russell (1981). - Sur les genres
de styles, Hendrickson (1905), Quadlbauer (1958). - Sur le canon des
orateurs, Heldmann (1982). - Parmi les travaux consacrés aux orateurs
attiques, objets d'une attention constante, voir Harpocration* ; sur
l'atticisme, Schmid (1887-1897). - On remarque l'absence de monographies
critiques en latin, mis à part peut-être le Brutus de Cicéron* (mais
l'intention est bien différente de celle des auteurs grecs) ; ce qui se
rapproche le plus de la démarche des Grecs serait Quintilien*, 10.1, un
guide de lecture des classiques grecs et latins pouvant entrer dans la
formation des orateurs ; voir cependant des remarques éparses chez Pline le
Jeune*, Tacite*, etc. ; sur la critique au IIe siècle (Fronton*, Aulu-Gelle),
Marache (1952).
3
DE L'ART DE PERSUADER À LA
LITTÉRATURE
Nous avons présenté les principaux textes qui traitent de la rhétorique
ancienne en tant que théorie, soit parce qu'ils énoncent les préceptes devant
présider à la production des discours, soit parce qu'ils analysent
rétrospectivement des discours (ou textes) déjà existants. Si l'on veut
maintenant envisager la rhétorique en tant que pratique, on voit s'ouvrir un
domaine aux frontières difficiles à fixer. Les discours, les adresses en prose
à un public de quelque ampleur qui écoute sans parler lui-même, sont en
effet d'une diversité infinie, dès lors que l'on sort du cadre relativement
strict des genres judiciaire et délibératif. Au-delà, le troisième genre,
l'épidictique, qui est « gratuit », au sens où il n'est pas engagé dans un
processus de décision, paraît un vaste fourre-tout. Discours d'apparat,
déclamations, conférences s'y rencontrent, avec toutes leurs espèces et
nuances. Tout texte qu'on lit ou récite à un public dont on ne sollicite que le
jugement esthétique pourrait entrer dans cet ensemble. Mais finalement
aussi tout texte qui circule par écrit, s'il garde la trace d'une lecture gratuite
et permet de la répéter.
Si la rhétorique a pu présider à de telles productions, c'est parce qu'elle ne
s'est pas limitée à ce qui était sa vocation première, la théorie et la pratique
du discours d'assemblée, destiné à un auditoire particulier et visant à obtenir
une sanction dans les faits. Elle n'a jamais renoncé à cette visée première,
agir par la parole, mais les circonstances politiques, les nécessités de
l'enseignement, une certaine tension interne aussi, entre la volonté de
persuader et la reconnaissance que la persuasion est irréductible à la
technique, tout cela a amené la rhétorique à s'intéresser à deux autres sortes
de discours, le discours « fictif » et le « beau » discours pour la montre
qu'on peut appeler le discours-spectacle. Dans l'un et l'autre cas, et souvent
dans la superposition des deux, la rhétorique cesse d'être une technique de
l'action instantanée et tend à la « littérature ».
À l'écart des lieux de décision, la rhétorique trouve encore à s'exercer en
deux lieux de la gratuité, l'école et le théâtre, ou du moins les lieux du
spectacle. À l'école, où l'on prépare certes à l'éloquence publique, mais dans
des conditions de gratuité qui finissent par faire perdre de vue le but, c'est le
discours fictif qui règne, un discours qui a toutes les apparences d'un vrai
discours d'assemblée, sauf qu'il n'est pas tenu dans les circonstances, devant
le public et par l'orateur qu'il prétend impliquer.
Le discours-spectacle, qui peut ou non être fictif, n'a pas, lui non plus, de
sanction, mais ne vise qu'à plaire à des auditoires qui sont dans la même
situation vis-à-vis de lui que les spectateurs du théâtre. S'il y a toujours une
part de spectacle dans tout discours, ce type de discours est pleinement un
spectacle, dont le but n'est pas de persuader, et où l'art s'exhibe au lieu de se
cacher.
En outre, la rhétorique se veut productrice de discours (discours destinés
à persuader et discours destinés à plaire), et son medium est l'oralité ; mais
une rhétorique qui renonce au primat de l'oralité, parce qu'elle renonce à
l'action instantanée, peut finalement considérer l'écriture autrement que
comme un auxiliaire, trouver que la différence de medium ne change rien à
ce qu'elle a à dire, ou même que l'écriture, dégagée de tout rapport à un
public immédiat, se prête mieux à la production du discours fictif et du beau
discours. Par où l'on rejoint d'une autre façon la « littérature ».
1. Les productions scolaires
L'école du rhéteur enseigne l'éloquence publique et se veut toujours
maîtresse de l'art de persuader. Dans la trilogie des conditions de
l'éloquence, nature/pratique/théorie, une fois admise la singularité de la
nature (mais revendiquée la capacité de tirer le meilleur parti des données
naturelles), l'école se charge de la théorie et de la pratique - d'une certaine
pratique en tout cas. S'il est entendu qu'on devient orateur en faisant des
discours, il ne s'agit plus de se lancer dans la production directe de discours
réels en ne comptant que sur son talent ou sur l'imitation de ce qu'on a vu
faire au tribunal ou à l'assemblée. L'école impose une notion
d'apprentissage nécessaire, où l'imitation sera celle du maître ou celle qu'on
tire de la lecture et du commentaire des grands orateurs. Cette imitation sera
en outre contrôlée par l'application de règles et suivra une progression du
facile au difficile, du simple au complexe, pour aboutir à la « déclamation »,
un exercice qui est censé préparer ou entraîner les élèves à la production des
discours judiciaires ou délibératifs.
Pour être conforme à ce but, l'exercice consiste à produire un discours
formellement semblable à ce que serait une oratio véritable, mais, parce que
ce n'est qu'un exercice, il s'en distingue sur un point fondamental : c'est un
discours gratuit, qui n'est pas suscité par un événement réel et qui n'aura
aucune sanction, aucun impact sur le réel. La « sanction » de tels discours,
c'est l'approbation ou la désapprobation du professeur, mais aussi des
condisciples et même des parents et du public admis, au moins à l'occasion,
dans les écoles. Ce n'est pas rien, mais ce n'est pas exactement la même
chose que de plaider devant un tribunal ou de tenter de faire voter une
assemblée. Nous avons assez de témoignages sur le petit monde surexcité
des écoles pour soupçonner qu'on pouvait y perdre de vue la finalité de
l'exercice et chercher à obtenir des applaudissements par des moyens
inutilisables devant un auditoire chargé de prendre une décision modifiant
le cours des choses. Et si les productions des élèves gardent quelque
retenue, celles des adultes ne reculent devant rien ; car, chose notable, ces
exercices d'école sont aussi cultivés par des adultes, amateurs ou
professionnels, et rejoignent par là les discours-spectacles qu'on donne pour
le pur plaisir des spectateurs.
1. 1. Les exercices préliminaires
Avant d'aborder la déclamation, les élèves du rhéteur passent par une série
d'exercices préliminaires dont la difficulté est soigneusement graduée. Le
but est bien la préparation au discours, mais envisagée par des pédagogues
minutieux qui voudraient ne rien laisser au hasard, qui décomposent la
difficulté et qui croient que quand on domine bien les éléments, il suffit de
les additionner pour recréer le tout. Ce que l'on voit, en fait, c'est que ces
exercices très codifiés donnent à l'élève des habitudes de composition
mécanique et tout un bagage d'idées et de formules qu'on retrouvera plus
tard dans des discours - qui se ressemblent étrangement. Autre effet de cette
décomposisiton : certains de ces exercices, comme l'ekphrasis, finiront par
être cultivés pour eux-mêmes et par devenir des genres littéraires à part
entière - ou comment l'école trouve de nouveaux débouchés pour son
enseignement.
La liste canonique. Les progymnasmata, exercices préliminaires, nous
sont bien connus grâce aux manuels conservés de Théon*, du pseudo-
Hermogène* (avec la traduction de Priscien*), d'Aphthonius* et de Nicolas
le Sophiste*. Nous avons aussi des « corrigés » de Libanius*. Ces
documents vont du Ier au Ve s. de notre ère et témoignent d'une grande
constance et dans la liste des exercices et dans la façon de les traiter. Les
quatorze exercices devenus canoniques avec Aphthonius*, dont on a dit le
succès, sont en effet déjà, à peu de chose près, ceux de Théon* et
d'Hermogène*.
Les quatorze exercices sont les suivants :
• La fable (mythos, fabula), pour laquelle on fait souvent référence à Ésope. Il peut s'agir de
paraphraser diversement une fable connue, ou d'en créer une pour illustrer une « morale », en
tirant parti des caractères attribués conventionnellement aux animaux (s'il faut parler de ruse,
on aura le renard, de vanité, le paon, etc.).
• La narration (diègèma, narratio), consiste à exposer un fait en tenant compte de six
éléments, acteur, action, temps, lieu, manière, cause.
• La chrie (chreia, usus), terme grec qui signifie à l'origine « utilité », mais qui désigne
quelque chose comme une « courte anecdote ». C'est le bref rappel d'une parole ou d'une
action ou d'une action accompagnée d'une parole, qui pourra être utile à toutes fins - les
recueils de chries sont en somme des recueils de « munitions ». Elle se présente souvent sous
la forme question-réponse ou sous la forme action-réaction (« Cratès, ayant vu un enfant
ignorant, frappa son pédagogue »). Le traitement peut en être grammatical et consister à faire
passer à tous les cas le nom propre obligatoirement contenu dans la chrie : « Marcus Porcius
Caton a dit que les racines de l'éducation sont amères mais que ses fruits sont doux »,
deviendra par exemple, au datif, « il a plu à M.P. Caton de dire que les racines... », au vocatif,
« ô M.P. Caton, comme tu as eu raison de dire que... » , et même au pluriel, « nous savons
qu'il a été dit par les M.P. Catons que la racine... ». Ce n'est encore là que gymnastique
élémentaire. Dans une perspective plus proprement rhétorique, le travail de l'élève consistera à
développer la chrie en suivant un schéma fixe : faire l'éloge du personnage, paraphraser le
texte donné, expliquer pourquoi le mot ou l'action est juste, illustrer par le contraire, par une
comparaison, par un autre exemple, donner des citations allant dans le même sens, et tirer la
morale en conclusion.
• La sentence (gnômè, sententia) diffère de la chrie en ce qu'elle n'est pas rapportée à un
personnage (c'est un énoncé général, maxime ou proverbe), mais elle est traitée comme la
chrie.
• La réfutation (anaskeuè, subuertio), consiste à argumenter contre un fait plus ou moins
admis, à montrer par exemple que l'histoire de Daphné et d'Apollon est invraisemblable ou
que la louve de Romulus n'est pas crédible. Là encore, l'élève suivra une grille toute prête : ce
n'est pas clair, c'est impossible, illogique, inutile...
• La confirmation (kataskeuè, confirmatio) consiste à faire l'inverse, démontrer que
l'histoire de Daphné est vraisemblable, avec des types d'arguments inverses de ceux de la
réfutation.
• Le lieu commun (koinos topos, locus communis) est l'amplification d'une accusation
générale, contre les tyrans par exemple, et non une invective personnelle (c'est la forme
canonique, mais il y a eu aussi des lieux communs faisant l'éloge d'un comportement
vertueux).
• L'éloge (enkômion, laus) est la louange de personnes, événements, moments (le printemps,
par exemple), lieux, animaux, végétaux ; il peut être commun à un ensemble (les Athéniens)
ou propre à une personne nommée. C'est, comme on l'a dit et comme on le reverra, une des
formes de base du genre épidictique, et l'exercice est déjà en lui-même un petit discours, avec
exorde, éloge des origines (nation, cité, ancêtres, parents), narration élogieuse de l'éducation et
de la vie passée (avantages de l'âme, du corps, et de la fortune), comparaison avantageuse et
épilogue.
• Le blâme (psogos, uituperatio), contraire exact de l'éloge, se fait en suivant les mêmes
divisions.
• La comparaison (synkrisis, comparatio) consiste à traiter ensemble deux êtres, point par
point, selon les divisions de l'éloge et du blâme, par exemple Achille et Hector.
• L'éthopée (èthopoiia) consiste à « faire parler » quelqu'un, en construisant un caractère à
travers le langage qu'on prête au personnage. On dit aussi prosopopée, encore que ce terme se
soit spécialisé pour la caractérisation d'une entité muette (discours de la patrie...) ; on a aussi
prévu le cas du discours d'un fantôme, eidolopoiia.
• La description (ekphrasis, descriptio) « fait voir » des personnes, événements, moments,
lieux, animaux, plantes, selon des règles précises concernant les aspects à examiner et l'ordre
dans lequel les examiner. Le style sera adapté au sujet, et, surtout, on s'appliquera à « mettre
sous les yeux » de l'auditeur ce dont on parle - les rhéteurs appellent cette qualité enargeia
(euidentia en latin) (texte n°61).
• La thèse (thesis), comme nous l'avons déjà vu, est l'examen d'une question générale
« politique », c'est-à-dire, relevant de la compétence du non-spécialiste : « doit-on se
marier ? », ou « théorétique », relevant de la science : « le ciel est-il sphérique ? » Ce sont des
thèses politiques que l'on traite dans les écoles de rhétorique, en présentant et réfutant des
objections.
• La proposition de loi (nomou eisphora, legislatio), qui reste générale (on propose par
exemple une loi autorisant à tuer un homme surpris en flagrant délit d'adultère) est proche de
la thèse et se traite de même, par objections et réfutations.
Constance du système. Théon* et Nicolas* sont un peu moins
« scolaires », un peu plus soucieux de théorie que les deux autres (soucieux
en particulier d'indiquer à quoi les exercices seront utiles par la suite, dans
la production de discours ou de textes, bons par exemple pour tel genre de
discours, judiciaire, délibératif, ou panégyrique, ou pour telle partie du
discours, exorde, narration, argumentation, ou épilogue). Théon* ne
considère pas la réfutation et la confirmation comme des exercices à part
entière mais comme des modalités de développement applicables à
plusieurs exercices, la fable, la thèse, la proposition de loi. Mais l'ensemble
est remarquablement homogène et témoigne de la stabilité des programmes
scolaires.
En outre, il ne faudrait pas croire que les exercices préliminaires ne sont
connus que des Grecs et seulement à partir de l'Empire. Nous n'avons pas
de manuel latin, à proprement parler, à part la traduction tardive de
Priscien* (et quelques fragments d'Emporius*). Mais il faut tenir compte du
bilinguisme, courant à Rome, qui a pu permettre aux professeurs d'utiliser
des manuels grecs, quitte à en traduire oralement les instructions, selon les
besoins des élèves. Dans l'introduction de ses Vies des rhéteurs, Suétone*
cite une série d'exercices, chrie, fable, narration, traduction du grec (propre
aux Latins), éloge et blâme, thèse, réfutation et confirmation ; et selon lui ce
sont des exercices pratiqués à Rome dès l'introduction de la rhétorique. Du
reste, à lire Quintilien*, on voit que les exercices sont une pratique courante
à Rome, et tout en évitant les formes rigides du manuel, il en donne lui-
même un exposé très intéressant dans son Institution oratoire (1.9 et 2.4). Il
parle aussi des auteurs qui l'ont précédé et il les critique, et l'on voit de
même que Théon*, qui lui est sans doute antérieur, écrit par rapport à un
arrière-plan traditionnel.
Sans doute est-il difficile de fixer une première origine au genre, et l'on ne
peut pas faire grand cas de la mention du terme progymnasmata chez
Anaximène* (1436a25). Mais on perçoit, par exemple, l'ancienneté de la
thèse, que la rhétorique dispute aux écoles de philosophie, et de la narration,
qui est mentionnée dans la Rhétorique à Hérennius* (1.12) dans un
contexte qui suppose un ensemble d'instructions bien plus anciennes. Ce
que l'on perçoit aussi, c'est qu'il a dû y avoir un problème de répartition des
exercices entre le grammaticus et le rhetor, les grammairiens ayant
tendance à s'en emparer, cependant que les rhéteurs tendaient à les délaisser
pour se consacrer à l'exercice-roi, la déclamation. Mais les théoriciens
sérieux (Théon*, Quintilien*), insistent sur la nécessité de passer d'abord
par ces exercices et de ne pas se précipiter pour déclamer tout de suite.
Une telle constance suppose qu'on devait trouver des avantages à cet
enseignement (encore qu'on puisse s'entêter dans l'erreur...). Un enfant ou
un adolescent qui passait par cette gymnastique devait en retirer une aisance
certaine. Il avait à sa disposition immédiate des méthodes de composition et
tout un vaste matériel de mots, d'idées, de formes d'argumentation. Il
connaissait les formes simples qui peuvent entrer dans tous les discours et,
au-delà, dans toute production littéraire. Il avait surtout, pour le meilleur et
pour le pire, un sentiment aigu des règles de l'art, d'un encadrement très
strict.
Il n'est pas douteux que cette éducation donnée pendant des siècles aux
enfants de l'« élite » gréco-romaine a beaucoup contribué à maintenir la
cohésion culturelle de l'Empire. À Rome, à Bordeaux ou à Antioche, on
blâme les tyrans et l'on se demande si le mariage est ou non une bonne
institution, cependant que le futur empereur Marc-Aurèle écrit à son maître,
Fronton* :« Je t'ai envoyé ma sentence d'hier et mon lieu commun d'avant-
hier » (Haines, I, p.54).
Mais les armatures à toute épreuve fournies par les exercices, qui
pouvaient soutenir une pensée débutante, finissaient aussi plus tard par la
brider. Avec les exercices préliminaires, il ne s'agit surtout pas de laisser
libre cours à l'inspiration, et le talent, s'il existe, ne peut s'exercer qu'à la
marge, dans le détail ou la combinaison nouvelle. Les exercices se
déroulent selon un plan immuable, et, par exemple, la description d'une
personne se fait en commençant par la tête et en descendant jusqu'aux pieds,
la description d'un événement demande qu'on parle d'abord de ce qui a
précédé, puis de l'événement lui-même, puis de ce qui a suivi, etc. Le
bagage d'idées et d'expressions que l'élève peut acquérir est aussi
conventionnel que possible et renvoie à un univers culturel fixe où Oreste
est toujours synonyme de matricide et Achille toujours fort comme un lion.
Il y a plus de liberté dans ce qui est censé être l'aboutissement des
exercices, la déclamation, et c'était une des raisons pour lesquelles les
jeunes gens impatients pouvaient être tentés de se soustraire à ces
préliminaires minutieux.
REMARQUES : Voir la bibliographie d'Aphthonius*, Hermogène*,
Nicolas*, Priscien*, Théon*, Emporius*, Libanius*, Valère-Maxime*
(recueil d'exemples utilisables à toutes fins). - Sur la thèse, Clarke (1951),
Throm (1932), sur la chrie, Alexandre (1989), sur les manuels en général,
Hoppichler (1884), Reichel (1909). - Sur la répartition entre grammairien et
rhéteur, Quintilien* 1.9 (grammairien : fable, sentence, chrie, étiologie -
recherche des causes, d'un mythe, par exemple), 2.4 (rhéteur : narration,
réfutation et confirmation, éloge et blâme, comparaison, lieu commun,
thèse, loi).
1. 2. La déclamation
Une déclamation, comme l'indique le terme grec meletè correspondant au
latin declamatio, c'est essentiellement un exercice. Mais le terme retenu en
latin, declamatio, porte à croire qu'on a d'abord pris en considération la
« mise en voix », l'entraînement à l'action oratoire. Pour les orateurs
chevronnés, la déclamation est l'équivalent des gammes du virtuose. Seul
ou en petit comité, on s'exerçait à prononcer un discours sans objet et ne
recevant pas de sanction, en étudiant l'art de placer la voix et les gestes. Et
l'on « déclamait » assidûment : Cicéron* jusqu'à la fin de sa vie, Octavien et
Marc-Antoine pendant même qu'ils s'entre-déchiraient au siège de
Modène...
Mais à l'école du rhéteur la déclamation est le couronnement des études et
du coup c'est un exercice complet. À partir d'un sujet, les élèves doivent
parcourir toutes les étapes menant à la production d'un discours, inventer les
arguments, trouver un plan, rédiger, apprendre par coeur et débiter avec le
ton et les gestes.
La déclamation scolaire a été très vivement critiquée dès l'Antiquité
comme exercice artificiel et dérisoire, et ce discrédit s'est lontemps fait
sentir jusque chez les philologues modernes qui n'y touchaient guère et ne
manquaient pas d'indiquer que c'était avec dédain. Mais depuis les années
70 on voit paraître éditions nouvelles et études en grande quantité : les
philologues ont compris qu'ils tenaient là non certes de la grande littérature,
mais un moyen d'accès privilégié à la culture antique.
Suasoires et controverses. Les sujets de déclamation, que nous possédons
en grand nombre, sont aussi traditionnels que nos sujets de dissertation. On
les retrouve d'un auteur à l'autre et aussi bien en grec qu'en latin. Ils peuvent
être très simples (exemple : « Il est interdit à un étranger de monter sur le
rempart. Un étranger monte sur le rempart et repousse l'ennemi. On veut le
punir ») ou extrêmement compliqués. Ils sont souvent pourvus d'un titre
constitué des mots clefs définissant le problème à traiter, souvent aussi
accompagnés de la mention d'une ou plusieurs « lois » qui sont les règles du
jeu à observer. On distingue deux espèces, la suasoire (suasoria,
pragmatikè) et la controverse (controuersia, dikaiologia), l'une censée
préparer au genre délibératif et l'autre au genre judiciaire.
À l'école, la suasoire, considérée comme plus facile, est réservée aux
débutants. Correspondant au discours d'assemblée, elle consiste en principe
à tenter de persuader ou dissuader un certain auditoire de prendre une
décision dans un moment crucial ; mais on voit aussi des sujets où il s'agit
de persuader une seule personne (dissuader Cicéron* de brûler ses livres
pour apaiser Marc-Antoine) ou de se persuader soi-même. La suasoire a un
caractère historique ou plutôt pseudo-historique : elle met en scène des
personnages de l'histoire, Alexandre, Démosthène, etc., et le traitement tire
parti d'un minimum de connaissances sur le personnage et son temps, mais
le discours est souvent censé intervenir dans des situations inventées ad hoc
(Démosthène demande à être livré aux Macédoniens). Il est admis que les
rhéteurs peuvent faire des entorses à la vérité historique pour rendre leur cas
plus dramatique. Le discours consiste en effet à mettre en oeuvre les
grandes valeurs morales (l'honneur surtout) dans leur rencontre avec une
situation exceptionnelle, et en matière d'exception, l'imagination peut
aisément faire mieux que l'histoire : il n'est sans doute pas vrai que
Cicéron* avait défendu en justice le tribun militaire qui l'a assassiné au
cours des proscriptions, mais cela prête à de si beaux effets ! Ce recours à
l'imaginaire va se retrouver, amplifié, dans la controverse, qui a pourtant au
départ un air plus sérieux puisqu'elle prétend préparer au métier d'avocat.
La controverse pose une question qui doit en principe être résolue par le
jugement d'un « tribunal ». Elle demande plus d'argumentation et moins de
lieux communs, et elle s'articule selon des schémas de traitement propres à
chaque état de cause. Mais il y a des variantes moins techniques, sujets « de
caractère », par exemple, où il s'agira moins d'argumenter que de reproduire
le langage d'un paysan ou d'un père indigné ; ou encore controverses
« figurées », genre qui passe pour difficile, où il s'agit d'obtenir le contraire
de ce qu'on feint de demander ou d'utiliser le discours pour faire passer un
message qu'on n'énonce pas ; ou même problème qui est à la fois figuré et
de caractère, comme dans la célèbre Déclamation 26 de Libanius*, où un
misanthrope demande la permission de mourir parce qu'il a épousé une
bavarde - feint de demander la mort et en réalité profite du discours pour
dénoncer la bavarde. Mais surtout, le trait le plus frappant de la controverse
est le fait qu'une majorité de sujets sont présentés comme des cas typiques,
sans référence à l'histoire ni du reste à quoi que ce soit de précis. Soit par
exemple une controverse citée par Sénèque le Père (7.5) :
« L'enfant de cinq ans témoin contre l'intendant :
« Après la mort de l'épouse dont il avait eu un fils, un homme prit une
autre épouse. Il en eut un fils. Il avait chez lui un intendant beau garçon.
Comme il y avait souvent des querelles entre la marâtre et le beau-fils, il
ordonna à ce fils aîné de quitter la maison, lequel fils loua une maison
mitoyenne. Un bruit courait sur un adultère entre l'intendant et la dame. Un
beau jour on trouva le père assassiné dans sa chambre, l'épouse blessée, le
mur mitoyen percé. Les parents crurent bon de demander au second fils, âgé
de cinq ans, qui avait dormi dans la même pièce, quelle personne il
reconnaissait comme l'assassin. Il montra du doigt l'intendant. Le fils aîné
accuse l'intendant de meurtre, l'intendant accuse le fils de parricide. »
Les sujets de ce genre ne renvoient ni à l'histoire ni à l'actualité, mais à un
monde sui generis où l'on joue toujours sur les mêmes éléments, le Père, le
Fils, la Marâtre, le Riche, le Pauvre, le Tyran, etc., univers fictif avec ses
« lois » (qui a accompli un exploit peut demander ce qu'il veut comme
récompense), ses usages (qui désire se suicider doit d'abord en obtenir la
permission en exposant les raisons qu'il a de ne plus tenir à la vie) et ses
événements ordinaires, pirates qui font des prisonniers contre rançon,
marâtres qui se débarrassent des enfants d'un premier lit, guerre qui suscite
des vocations de traître, de déserteur et de héros, etc., un ensemble que D.
A. Russell (1983) a pu joliment décrire, comme une cité à l'organisation
particulière (très particulière), sous le nom de Sophistopolis (texte n°62).
Il est assez vain de chercher à retrouver le « monde » réel dans cet univers
particulier. On a, par exemple, beaucoup discuté des « lois » qui régissent
les déclamations et de leurs éventuels rapports avec la législation réelle
grecque ou romaine ; on a voulu voir des traces d'une histoire ancienne dans
la fréquence des sujets à tyrans ou à pirates. On peut sans doute, au coup
par coup, montrer que tel élément du monde imaginaire reflète bien une
réalité. Mais l'ensemble en dit probablement plus sur des aspirations et des
fantasmes...
Évolution des sujets. Les Anciens donnent des renseignements
discordants sur l'origine de ces sujets. Pour certains leur origine se confond
avec celle de la déclamation elle-même et avec celle de la Seconde
Sophistique, à la fin du IVe siècle avant notre ère (Philostrate*). Mais
Sénèque le Père* dit qu'ils ont fait leur apparition de son temps (fin du Ier
siècle avant notre ère) et qu'auparavant on s'était entraîné d'abord avec des
thèses, puis en refaisant des plaidoyers sur des causes réelles (Controverses,
1. Préface, 12). Suétone* pense qu'on avait d'abord exploité des situations
de l'histoire ou de la légende ou les faits divers de l'actualité (Les
grammairiens et les rhéteurs, 25).
Il est certain que la déclamation d'école est une chose très ancienne et
qu'elle peut très bien dater de Démétrius de Phalère* ou d'Eschine* ; c'est
ce qu'indiquent des restes sur papyrus du IIIe s., telle mention de l'historien
Polybe reprochant à son prédécesseur, Timée, de faire parler ses
personnages comme dans les « hypothèses » d'école (12, 25a5), ou encore
telles « lois de Rhodes » qui président à des controverses sur des affaires
maritimes et qui renvoient à la prospérité de cette île et de ses écoles à
l'époque hellénistique. Les sujets fictifs de controverses qui n'ont pas d'autre
cadre que « Sophistopolis » sont-ils aussi anciens ? C'est ce dont on peut
douter, même si la documentation dont nous disposons montre qu'ils sont la
majorité, car dans les premiers recueils conservés on les voit coexister avec
des sujets « historiques ».
Ces recueils sont tout bonnement les manuels de rhétorique, où les
déclamations servent, à chaque subdivision, à la fois d'illustration de la
théorie des états de cause et de modèles à imiter. La déclamation scolaire
est en effet au départ une application de la théorie, un « cas » : le sujet est
censé montrer concrètement à quoi peut ressembler tel état de cause, et son
traitement sous forme de déclamation doit montrer comment il faut
argumenter dans ce cas-là. Ainsi qu'on l'a dit, nous avons perdu les premiers
manuels grecs et nos premiers témoins sont latins - la Rhétorique à
Hérennius* et L'Invention de Cicéron* - mais indubitablement inspirés de
précédents grecs. Or du point de vue qui nous intéresse ici, leur témoignage
est très instructif, car les sujets de controverses qu'ils proposent font appel à
plusieurs sources. L'auteur de la Rhétorique à Hérennius, dans son souci de
latinisation nationaliste et anti-grecque, a essayé de trouver le plus possible
d'exemples tirés de l'histoire latine récente (on se défendra d'avoir tué
Sulpicius, inscrit sur les listes de proscription de Sylla, en disant que c'était
légal). Mais il a aussi deux exemples mythiques, celui d'Oreste le matricide
et celui de Teucer accusant Ulysse d'avoir tué Ajax, et il a également une
demi-douzaine d'exemples « d'école », sans nom propre (quelqu'un est
accusé d'avoir tué un esclave assassin de son maître avant d'avoir ouvert le
testament qui fait de cet esclave un homme libre).
Cicéron*, de son côté, n'a pas fait de grands efforts de latinisation. Il a
gardé les exemples grecs, mais on voit que leur enracinement dans le réel
est bien fragile et n'importe guère. Généralement il se contente de dire : « il
y a une loi des Lacédémoniens qui dit que... » ; « une loi des Rhodiens qui
dit que... » (La loi des Lacédémoniens stipule la mort de telle personne si
elle ne fournit pas à temps les animaux pour le sacrifice ; mais la personne
en question s'en trouve empêchée par une inondation qui lui barre la route -
ce qui n'a rien de particulièrement lacédémonien). Ailleurs la référence est
encore plus vague : apud quosdam lex erat, « dans un certain peuple il y
avait une loi qui disait ». Finalement même, Cicéron propose une loi dont il
dit « rien ne nous empêche de poser une loi fictive à titre d'exemple ; on
comprendra mieux ce que je veux dire » (2.118).
Autrement dit, on a dû s'apercevoir plus ou moins vite qu'il n'est pas
nécessaire de chercher des exemples réels, et même qu'on sera plus efficace
avec des exemples construits, débarrassés de détails réels sans pertinence
qui parasitent inutilement l'énoncé du problème. En supprimant les
références réelles, on transforme le cas particulier en cas typique, centré sur
l'analyse argumentative, sans intervention d'éléments extérieurs. Ainsi, le
type de la conjecture élémentaire est illustré dans la Rhétorique à
Hérennius* par l'exemple d'Ulysse surpris par Teucer au moment où il a
ramassé l'épée d'Ajax qui vient de se suicider. Le problème de base peut
facilement être occulté par les personnalités formidables qui sont en cause,
et un plaidoyer qui fait état de leurs antécédents, de la mort de Palamède,
des ruses d'Ulysse, est inutilisable pour une autre cause. Il est beaucoup
plus démonstratif d'utiliser un exemple simplifié : « on a trouvé X près du
cadavre encore chaud d'un homme assassiné : on l'accuse de meurtre »
(Fortunatianus*, 85 Halm) ; ou avec plus de détails : « un homme fut trouvé
dans un endroit désert, alors qu'il avait à la main une épée sanglante et qu'il
donnait la sépulture au cadavre encore chaud d'un homme assassiné : il est
accusé de meurtre » (Sulpitius Victor*, 314 Halm). De même, tel sujet cité
par Syrianus* (II,130 Rabe), dans lequel Eschine*, après la défaite de
Chéronée, suit Démosthène sans rien dire mais en pleurant, est d'avance
chargé d'implications historiques qui sont en revanche absentes des sujets
où c'est un Père qui suit en pleurant son Fils débauché, ou un Pauvre qui fait
de même avec un Riche qu'il soupçonne d'avoir assassiné son père.
Ainsi dégagés de toute référence au « réel », les sujets de controverses
prolifèrent sans retenue. Ils s'engendrent les uns les autres à partir des
éléments de Sophistopolis diversement combinés par addition, permutation,
contradiction, etc.. On épuise toutes les virtualités d'un thème suggestif,
pirates, tyrans, poison, adultère, viol. Une sorte de « mécano » produit des
sujets à partir d'une seule « loi » : par exemple, une loi dit que « une fille
violée pourra choisir ou que le violeur soit mis à mort ou bien qu'il l'épouse
sans dot », et là-dessus une infinité de sujets imaginent toutes les variations,
dans la personne du violeur et de la violée, dans le choix qui peut être
empêché ou modifié ou annulé ou double, parce qu'une fille change d'avis
ou parce qu'un même homme a violé deux filles ; et ne manque ni le
dédoublement de la violée (des jumelles), ni celui du violeur (un homme et
son mignon), etc.
On voit aussi les sujets s'« enrichir » de circonstances multiples, devenir
de véritables petites histoires (texte n°63). Le désir d'amener à une
contradiction extraordinaire, mais sans doute aussi le plaisir de l'invention
romanesque, peuvent produire des résultats étranges, tels ces beaux
monuments d'horreur gothique qu'on trouve dans les Grandes déclamations
attribuées (à tort) à Quintilien* (« Des jumeaux qui avaient père et mère
tombèrent malades. Appelés en consultation, les médecins dirent qu'ils
avaient la même maladie. Alors que tous les autres jugeaient le cas
désespéré, un médecin promit qu'il en guérirait un s'il pouvait examiner les
organes vitaux de l'autre. Avec la permission du père, il découpa l'un des
enfants et examina ses organes vitaux. L'autre étant guéri, la mère accuse le
père de mauvais traitement »). Ce goût de l'histoire extraordinaire aura une
suite inattendue, mais au fond logique : au Moyen Âge, nombre de sujets de
déclamation seront repris à titre d'anecdotes ou petits contes dans le recueil
pseudo-historique des Gesta Romanorum, on y remettra des noms propres
et on leur trouvera une fin bien morale.
Le traitement des sujets. Un sujet est, comme on voit, une petite histoire,
mais contrairement à toutes les règles de la bonne narration, cette histoire
est inachevée ; elle s'arrête sur une question : telle action est-elle
répréhensible ? qui est le coupable ? Ici commence en effet le travail du
déclamateur qui doit tâcher de faire admettre l'une des deux solutions.
Pour l'exercice scolaire, ce type de sujet tant décrié pour son irréalisme a
aussi des avantages. Il ne dépend pas des connaissances des élèves, jeu
d'esprit et non d'érudition : tout est donné avec le sujet dont la déclamation
ne sera en somme qu'une réécriture. Il s'agit de trouver toutes les relations
possibles entre tous les éléments du sujet de façon à présenter une version
orientée de l'histoire. Chaque élément, le tyran, la marâtre, la nuit, le
poison, possède un ensemble de connotations conventionnelles, qui sont
latentes dans le sujet mais que la déclamation doit mettre en évidence en
leur trouvant des échos dans d'autres éléments. Ces conventions attachées à
chaque élément ont aussi l'avantage de n'être que de l'ordre du
vraisemblable, c'est-à-dire d'une loi générale, statistiquement vérifiée mais
ouverte à l'exception, au contre-exemple. C'est ce qui autorise l'égalité des
chances dans la partie que jouent deux solutions antithétiques.
En outre, destinés à illustrer la théorie des états de cause, les sujets ne se
traitent pas n'importe comment, mais doivent suivre un schéma
argumentatif rigoureux. Ici, comme pour les exercices préliminaires, il y a
des grilles préétablies, comme on le voit chez Sopatros*, ou chez Sulpitius
Victor*, ou encore, en filigrane, chez le pseudo Quintilien*. Dans les
manuels scolaires et sans doute dans une grande partie de la pratique, la
controverse est un exercice entièrement formalisé, dont toutes les rubriques
sont prévues d'avance (réclamation des preuves, vouloir, pouvoir, données
factuelles, etc.) et où, dans un seul et même discours, on fait avancer les
pions de chacune des deux parties jusqu'à l'échec de l'une d'elles. C'est un
travail de casuistes qu'on demande avant tout aux élèves.
Cependant nous voyons aussi que la déclamation pouvait être le lieu d'une
liberté allant jusqu'à l'extravagance, sinon toujours pour les élèves, du
moins pour les rhéteurs qui leur servaient de modèles. Les déclamations
conservées, « corrigés » des professeurs ou démonstrations préalables,
n'épargnent pas les lieux communs grandiloquents, les narrations
pathétiques, les descriptions oiseuses (texte n°64). Dans le recueil de
Sénèque le Père*, intitulé Sententiae, diuisiones, colores, les sententiae,
formules brillantes, et les colores, interprétations tendancieuses de certains
points du sujet, tiennent plus de place que les diuisiones, indication des
articulations de l'argumentation - indice au moins de ce qui intéressait les
amateurs. Dans ces conditions, le but proche, persuader de la vraisemblance
de la thèse choisie, et le but lointain, se préparer au vrai discours devant un
tribunal, s'estompent l'un et l'autre derrière le plaisir de l'instant.
C'est ainsi qu'un rhéteur célèbre, Albucius, pouvait être surpris en train de
se poser des questions essentielles : « Pourquoi un verre se brise-t-il en
tombant, tandis qu'une éponge, en tombant, ne se brise pas ? »
(commentaire d'un autre rhéteur, Cestius : « Allez chez lui demain : il
déclamera sur la question de savoir pourquoi les grives volent et les
citrouilles ne volent pas », Sénèque le Père* 7, Préface, 8). Le même
Albucius disait du reste, revendiquant sa liberté : « Je parle quand je veux,
je parle aussi longtemps que je veux, je défends la partie que je veux »
(ibid.), et un autre, Votiénus Montanus, résume au mieux tout ce qu'on peut
dire de cette liberté fondée sur la gratuité du discours : « Celui qui prépare
une déclamation écrit, non pour vaincre, mais pour plaire. Il est donc en
quête de toutes les séductions. Le développement des preuves, qui est
ennuyeux et peu capable d'ornements, il le laisse de côté : il lui suffit de
charmer l'auditoire par des traits et des développements. C'est qu'il veut que
le succès aille à lui, non à la cause. (...) En outre ils peuvent supposer leurs
adversaires aussi sots qu'ils le désirent. Ils leur répondent ce qu'ils veulent
et comme ils veulent. De plus leurs erreurs n'entraînent aucun préjudice qui
les en punisse ; leur sottise ne leur coûte rien » (Sénèque le Père*, 9,
Préface, 1-2).
Le style des déclamations va dans le même sens : on peut dire qu'il ne
recule devant rien pour éblouir l'auditoire. On pourrait parler d'effets
gratuits, si tout n'était pas gratuit dans la déclamation. On peut du moins y
voir se développer un goût immodéré pour les antithèses, les jeux de mots,
les répétitions, les exclamations (le style en ô !), les mots rares, toute une
parure qui charmait sans doute les connaisseurs et qui a été exportée dans
toute la littérature impériale. S'y ajoutent les plaisirs de l'èthopoiia, de la
caractérisation d'un personnage par son discours, qui permet à chacun, sous
le masque, d'oublier la dignité de l'orateur parlant en son nom propre et
d'être aussi pathétique que le sujet le demande.
Quand on lit les déclamations, on est simultanément frappé par leurs
qualités et leurs défauts. Elles fourmillent d'idées magnifiques, de
paradoxes brillants, d'inventions astucieuses (texte n°65). Mais aujourd'hui
elles sont en même temps, à la lettre, insupportables. La fiction du discours
judiciaire y semble particulièrement inepte. Une femme vient se plaindre de
mauvais traitements ( !) parce que son mari a fait disparaître le fantôme de
leur fils. Et l'« avocat » qui parle pour elle doit respecter les formes
ordinaires, l'adresse aux juges, l'argumentation et la réfutation, et la
péroraison pathétique censée arracher la décision des « juges ». Tout se
passe comme si ces auteurs, manifestement doués, s'étaient trouvés
enfermés dans un genre qui ne correspondait plus à ce qu'ils avaient à dire.
Et, rétrospectivement, on a envie de leur dire : revenez à la tragédie si vous
tenez à vous effacer derrière des personnages ; ou choisissez la narration,
passez au roman. Ce que certains ont fait, du reste, semble-t-il.
REMARQUES : Sur la déclamation en général, voir Hofrichter (1935),
Kohl (1915). Du côté grec, les hasards de la tradition nous ont conservé des
recueils tardifs, les plus représentatifs étant ceux de Sopatros* et Libanius*
(avec des explications préalables) ; mais nous avons aussi des déclamations
d'école de Lesbonax*, Adrien*, Lucien*, Aristide*, Palémon*, Himérius*,
Choricius*, voir leur bibliographie ; - sur la déclamation grecque, Russell
(1983), Smith (1974) pour les papyrus scolaires. - Du côté latin, outre le
célèbre recueil de Sénèque le Père* (qui cite aussi du reste des fragments de
trente-six rhéteurs grecs), deux recueils attribués à Quintilien*, les extraits
de Calpurnius Flaccus*, et encore, sur le tard, les Dictiones d'Ennode* ;
voir aussi les invectives attribuées à Salluste* et qui ont chance d'être en fait
des déclamations ; - sur la déclamation latine, domaine bien étudié, voir
Bonner (1949), Bornecque (1902), Lanfranchi (1938), Schamberger (1917),
Winterbottom(1983). - Sur la critique des déclamations, voir ici textes n°
19, 34, 35 ; un exemple de l'utilisation des sujets de déclamation dans les
manuels de rhétorique, dans le texte n°54.
2. Le discours-spectacle
La production de discours gratuits n'est pas confinée à l'école. La
déclamation est aussi pratiquée par des adultes, à l'intention de spectateurs.
Sans doute s'agit-il au premier chef de professeurs de rhétorique qui se
donnent en modèles à leurs élèves, mais aussi à d'autres adultes,
professionnels ou amateurs intéressés. Mais la déclamation est aussi une
sorte de jeu, un sport intellectuel pour amateurs, où, sur un problème donné,
on peut rivaliser d'astuce et de brillant. De ce point de vue, le recueil de
Sénèque le Père* est à la fois très instructif et très étonnant : il peut citer
plus de cent personnes (y compris de très grands personnages) dont le plus
grand plaisir semble avoir été de déclamer sur des sujets scolaires - un peu
comme si aujourd'hui les professeurs et autres amateurs éclairés
s'affrontaient dans un concours portant sur les sujets de dissertation du
baccalauréat (mais après tout il y a bien des championnats d'orthographe...).
Nous touchons en fait ici au point où la déclamation tend à se diluer dans
le vaste ensemble du genre épidictique, celui qui n'a pas d'autre but que de
plaire aux spectateurs. Du discours d'école au panégyrique d'un empereur, il
y a en effet une gradation insensible, dès lors que c'est le goût pour le
spectacle de la parole qui attire les foules autour de qui sait parler. Ce sera
un discours officiel, éloge de la cité ou d'un grand personnage, mais aussi
bien une conférence à la manière d'Apulée*, une dissertation historique à la
manière d'Aristide*, un monologue dramatique où l'orateur incarne Xerxès
ou Démosthène dans une situation cruciale, mais aussi bien un plaidoyer
pour un fils que son père a déshérité parce qu'il a épousé la fille d'un pirate,
etc.
Certes, il faudrait introduire des distinctions selon la situation
d'énonciation, selon le caractère fictif ou non du discours, selon aussi ce que
le public est censé en retirer - car le plaisir peut être associé à une volonté
d'instruire ou d'édifier, à la célébration du beau et du vrai, au
raffermissement des valeurs et croyances communes. Il peut même viser à
persuader, c'est-à-dire ici à inspirer des conduites et des actions futures.
Mais le trait dominant est l'éclat immédiat d'une éloquence où le souci de la
belle apparence passe avant tout, et qui plaît précisément pour cela. D'une
éloquence, aussi, qui est en représentation, qui refuse de s'effacer derrière
ce qu'elle a à dire : on dit par exemple (Philostrate*, Vies des sophistes,
537) que le Sophiste Polémon* souriait au moment de boucler une période
difficile, pour bien montrer qu'il n'avait aucune peine à retomber sur ses
pieds, tel l'acrobate ou la danseuse qui ne cache pas la difficulté, mais la
signale comme surmontée.
Les Modernes ont quelque peine à comprendre l'étonnant développement
du genre épidictique et en particulier l'extraordinaire engouement qui
entourait les représentants de ce qu'on appelle la Seconde Sophistique.
Qu'ils veuillent bien songer qu'il lisent des textes, quand les Anciens
assistaient à un spectacle et parfois même ne se souciaient pas de
comprendre ce qui était dit, se laissant charmer par l'atmosphère générale et
la voix mélodieuse de l'orateur.
2. 1. Le spectacle du discours
Il y a une part de spectacle dans tout discours, c'est une évidence : le
medium de l'éloquence, l'oralité, suppose (du moins dans les temps
anciens !) la présence de l'orateur que l'on regarde en même temps qu'on
l'écoute, et que l'on regarde en commun avec tous les effets de contagion
passionnelle que nous mentionnions plus haut. La théâtrocratie que Platon
condamne dans les Lois (3.701a3) s'exerce aussi dans les assemblées ; voir
par exemple comment dans la République (6.492c), il décrit les citoyens
dont le pouvoir de corruption dépasse celui des Sophistes « lorsque, assis en
rangs pressés dans les assemblées, les tribunaux, les théâtres, les camps, et
partout où il y a foule, ils blâment telles paroles ou telles actions, et
approuvent telles autres, dans les deux cas à grand tumulte et de façon
exagérée, criant et applaudissant tandis que les rochers et les lieux
d'alentour font écho et redoublent le fracas du blâme et de l'éloge ».
Mais cette part de spectacle ne tient pas seulement au fait que le discours
a des spectateurs ; en un autre sens, il y a spectacle parce qu'il y a volonté
de représentation, c'est-à-dire de jeu ; spectacle implique qu'on se donne en
spectacle, que l'ostentation est consciente et contrôlée. De ce point de vue,
l'orateur qui prend la parole est semblable à l'acteur qui entre en scène : tout
ce qu'il va dire et faire est produit à l'intention du public, et il joue un rôle (y
compris celui de sa propre personne). Dans le discours politique cette
« mise en scène » est subordonnée à la nécessité de persuader et ne doit pas
paraître comme telle. Dans le discours épidictique, en revanche, où il ne
s'agit que de plaire, c'est l'art lui-même qui se donne à voir.
Entre l'écriture et l'image. Dans tout discours, disions-nous, il y a une
part de spectacle, et l'acteur se profile derrière l'orateur. L'un et l'autre ont
en commun de parler en public, plus exactement d'offrir à un public venu
tout exprès le spectacle du « corps parlant ». Cette ressemblance de l'acteur
et de l'orateur est une évidence pour les Anciens, ne serait-ce que parce que
hypokrisis, l'action oratoire, est d'abord le nom de l'interprétation théâtrale.
De nombreuses anecdotes illustrent cette ressemblance : on dit, par
exemple, que Démosthène avait pris des leçons auprès d'un acteur, et que
son adversaire, Eschine*, avait été acteur avant d'être orateur ; on sait que
Cicéron* s'instruisait auprès des deux plus grands acteurs de son temps, le
tragédien Ésope et le comédien Roscius, et qu'inversement Ésope et Roscius
allaient observer le rival de Cicéron, Hortensius, pour transposer au théâtre
certains de ses effets oratoires ; Roscius avait même écrit un livre où il
comparait l'éloquence et l'art dramatique (Macrobe, Saturnales, 3.14.12).
L'acteur est même une obsession des théoriciens de la rhétorique, à la fois
modèle et repoussoir ; modèle, car l'orateur doit, comme lui, apprendre à
contrôler l'effet que produisent sa voix et ses gestes ; repoussoir, car il ne
doit pas ou ne devrait pas aller aussi loin que l'acteur dans la recherche de
l'expressivité. La difficulté est de fixer une limite. Si l'action oratoire est un
facteur déterminant de la persuasion (le plus important, reconnaît-on
souvent, même), est-ce qu'on peut transformer le discours « sérieux » en pur
spectacle ?
L'action oratoire a certes trop de pouvoir pour n'être pas suspecte ; on n'a
pas de peine à y voir un moyen déloyal d'emporter l'adhésion d'un public
bouleversé qui n'entend même pas ce qu'on lui dit et n'a égard qu'à des
impressions sensuelles. Aussi a-t-on souvent pensé qu'on « moraliserait » la
vie publique en supprimant l'orateur, sa présence, sa voix et ses gestes et en
ne considérant que le texte : voir le mythe des sages juges égyptiens qui ne
faisaient pas comparaître les plaideurs, mais rendaient leur verdict en ne se
fondant que sur les dépositions écrites, « ...estimant que, s'ils parlaient, les
avocats mettraient plein d'obscurités sur la matière à juger ; en effet, les
habiletés des orateurs, l'illusionnisme de la mise en scène, les larmes des
accusés poussent bien des gens à négliger le tranchant des lois et
l'exactitude de la vérité... » (Diodore de Sicile, 1.75-76).
Mais la rhétorique ne peut évidemment pas entrer dans ce genre de
considérations et supprimer son orateur ! Elle admet donc qu'une certaine
mise en scène peut être légitime, outre qu'elle a pour elle une longue
tradition : c'est Antoine* arrachant les vêtements de son client pour faire
voir de glorieuses cicatrices ; c'est Marc-Antoine brandissant la toge
ensanglantée de César. Un théoricien très sévère à l'égard des « excès »,
Quintilien*, ne refuse pas l'exhibition de figurants et d'accessoires (les
parents en deuil, l'arme du crime...) : « ces spectacles ont le plus souvent
une extraordinaire efficacité, puisqu'ils mettent en quelque sorte l'esprit du
public en face des faits » (6.1.32). Tout au plus met-il en garde contre les
erreurs de mise en scène et les défaillances d'acteurs qui ne sont, après tout,
que des amateurs (texte n°66). Il est de son temps aussi : il trouve
irrésistible la transformation de l'orateur au fil du discours, pudique statue
de l'exorde qui s'anime peu à peu pour passer à l'acte, qui s'échauffe et se
défait dans la sueur et l'épuisement de la péroraison.
Mais où s'arrêter dans une voie dangereuse où le spectacle prend de plus
en plus le pas sur le contenu du discours ? Un pas encore, et il suffit à la
courtisane Phryné de se dévêtir pour être acquittée par des juges émerveillés
de sa beauté. Un autre pas, et on bouleverse l'auditoire en montrant une
image, le tableau figurant l'atroce scène du crime, par exemple. C'est où
Quintilien proteste : « Quelle nullité de parole chez l'orateur qui croit qu'une
image muette sera plus parlante que son discours ! » (6.1.32).
La primauté du discours, c'est ce qu'il oppose à la dilution de la parole
dans la mise en scène. La rhétorique a bien dû constater que l'action oratoire
est persuasive, mais à prôner les effets irrationnels sur les sens de
l'auditoire, on en viendrait finalement à admettre une représentation sans
texte, le mime, une image - le silence d'Ajax aux Enfers, plus éloquent que
les plus beaux discours. L'orateur est certes concurrencé par l'image,
comme il l'est par la communication écrite. Cela ne veut pas dire qu'il doit
renoncer à sa spécificité, l'alliance du discours (qui pourrait être écrit) et de
l'action oratoire (qui agit sur les sens).
S'il ne doit pas aller jusqu'au silence, ce qui serait évidemment absurde,
l'orateur ne doit pas non plus rechercher des effets qui éclipseraient le
contenu de son discours. C'est pourquoi, en particulier, Quintilien* est
intraitable sur un point, l'interdiction absolue du chant et de la danse (texte
n° 67). Il y a un art de la voix et un art du geste que doit cultiver l'orateur,
mais c'est pure perversion que de les pousser jusqu'à un point où la
primauté de discours se perd, où il n'est plus qu'un support, un prétexte.
Quand la voix et le mouvement fixent l'attention aux dépens de ce qui est
dit, quand la considération esthétique prend le pas sur la perception
intellectuelle du contenu, quand le plaisir sensuel l'emporte sur l'adhésion
au sens, l'orateur perd sa raison d'être.
Le naturel et l'artifice. Quintilien* écrit en un temps où Tacite* pouvait
dire : « Nos orateurs plaident langoureusement, nos histrions dansent
éloquemment ». Les excès de l'action oratoire sont signalés par bien d'autres
auteurs et entrent pour beaucoup dans la déploration qu'entonnent les gens
sérieux à propos de la corruption de l'éloquence. A lire certaines
descriptions satiriques, on pourrait croire que le respectable orator,
immortalisé par tant de statues, s'est ravalé au rang d'un clown : « Leur voix
ondule, leur nuque se renverse en arrière, leurs bras battent leurs flancs, ils
se permettent toutes les fantaisies avec les idées, les mots et leur
arrangement ; et après cela, ô prodige ! leur action oratoire plaît, mais la
cause n'est pas comprise ! » (Quintilien*, 4.2.39). Quintilien*, Pline*,
parlent, comme de données banales, des simagrées des orateurs et des
acclamations du public qui se conduit au tribunal comme à un spectacle
(texte n°68).
L'erreur de ces orateurs, ce n'est pas qu'ils donnent trop d'importance à
l'action oratoire - l'éloquence antique, même respectable, admet une
gestuelle débridée qui nous déconcerterait fort ; c'est que leur action « se
voit ». Pour l'art oratoire engagé dans l'action publique, l'énonciation doit
passer pour la preuve même de l'énoncé, et pour cela il faut cacher
l'intention préméditée de plaire et de convaincre. Le naturel y est donc le
comble de l'art, ou plus exactement, le comble de l'art, c'est l'effet de naturel
et de spontanéité sans calcul. Qu'on vous soupçonne de jouer et c'en en est
fait de toute persuasion. En revanche, une action oratoire, même
vigoureuse, ne se « verra » pas comme telle si c'est le discours lui-même qui
semble dicter cette interprétation. Ou, comme le dit Denys d'Halicarnasse*
commentant une Philippique de Démosthène, si les mots « crient tout haut »
comment ils doivent être dits (Démosthène, 54).
Pour les Anciens, il y a en effet continuité sans solution de la pensée la
plus abstraite à sa manifestation par le truchement du corps, de l'intérieur à
l'extérieur, des mouvements de l'âme aux figures du style et aux gestes du
corps, continuité dont témoigne le vocabulaire, gestus pouvant se dire à
toutes les étapes (et l'on dit aussi schèma/figura pour la « forme » que
prennent et le style et le corps, pathè pour les « affections » de la voix et
celle de l'âme...). Qu'il soit sincèrement ému par un malheur ou qu'il
réussisse à s'émouvoir lui-même à force d'imagination, l'orateur devrait
trouver simultanément les mots exprimant l'indignation et l'action qui les
porte, et non rajouter de l'extérieur, artificiellement, des signes
d'indignation. Autrement dit, puisque l'action est étroitement liée à
l'expression, le grand style ou le mouere de la péroraison s'arrangent fort
bien de démonstrations physiques de la douleur ou de la colère, voire d'une
sorte de mélopée, mais point d'une danse gracieuse.
Dans le genre épidictique, en revanche, c'est l'expression elle-même qui
est déjà artificielle : « Le genre épidictique, destiné à l'ostentation, vise le
seul plaisir de l'auditoire ; aussi laisse-t-il voir toutes les techniques de
l'éloquence et fait-il étalage des parures du style, ce qui est normal,
puisqu'on n'y tend pas de pièges et qu'on ne cherche pas la victoire mais
seulement le renom et la gloire » (Quintilien*, 8.3.11). Le beau discours
n'est tel que parce qu'on voit sa parure, qui n'est là que pour être vue, non
parce qu'elle exprimerait quelque émotion profonde. Ces grâces du style qui
n'ont pas de valeur fonctionnelle, dénoncent ou plutôt annoncent qu'orateur
et spectateurs sont ici pour le plaisir. Pour plaire, rien de tel que de montrer
ouvertement qu'on cherche à plaire. L'orateur joue donc son rôle de
charmeur, mais il montre qu'il joue et le public sait que c'est un jeu.
Un tel discours n'est du reste pas forcément très « spectaculaire », au sens
où il s'accompagnerait d'une action oratoire mouvementée ; le style aimable
et fleuri, voire noble et digne qu'il affecte, entraîne normalement une action
adéquate ; l'orateur épidictique ne peut pas faire n'importe quoi, et en ce
domaine aussi on condamne des excès ridicules (texte n°69) : mais c'est
qu'il y a aussi de mauvais spectacles.
REMARQUES : Voir les bibliographies des sections suivantes ainsi que
celle de la section sur L'écrit et l'oral. - Sur l'action oratoire, Krumbacher
(1920), Katsouris (1989). - Sur l'oralité en général et les problèmes qu'elle
pose à la théorie rhétorique, excellente étude de Lichtenstein (1989).
2. 2. Le genre épidictique
Le troisième genre de discours reconnu par la rhétorique est celui des
prises de parole en public sans contradiction ni sanction. Le nom le plus
fréquent, épidictique, vient d'epideixis qui signifie de façon très générale
« exhibition », et c'est sans doute aussi ce que vise le nom du genre en latin,
demonstratiuum. On trouve aussi enkômiastikon (grec) ou laudatiuum
(latin), par référence à la principale espèce du genre, l'éloge ; et
panégyrique, du grec panègyris, assemblée solennelle des Grecs pour de
grandes fêtes, comme les Panathénées d'Athènes ou les Jeux olympiques, à
l'occasion desquelles des orateurs prenaient la parole pour célébrer les
valeurs communes. Cependant cette pluralité de termes est l'indice d'une
indécision sur la définition et les frontières d'un genre qui est, en effet,
extrêmement diversifié et toujours ouvert à l'inclusion de nouvelles espèces.
Les origines du genre. Comme pour le genre judiciaire ou le genre
délibératif, l'idée du genre épidictique part de l'existence constatée de
certains emplois de la parole publique (non poétique) dans le monde grec
classique et particulièrement à Athènes. Il y a essentiellement trois emplois
de cette parole en dehors des tribunaux ou assemblées politiques : la
pratique de l'éloge des soldats morts pour la patrie, qui a un caractère
institutionnel à Athènes (epitaphios) ; le discours d'apparat adressé à une
panègyris ; l'exhibition non officielle d'un orateur montrant ses talents à un
public d'amateurs ou de disciples, une pratique popularisée par les premiers
Sophistes.
A titre d'illustration, on cite ordinairement les oeuvres conservées des
Sophistes, comme l'Hélène et le Palamède de Gorgias*, les Tétralogies
d'Antiphon*, les Dissoi Logoi*, etc. ; la plupart des oeuvres d'Isocrate* ;
certains discours des orateurs attiques comme l'Éloge funèbre d'Hypéride
ou l'Olympique de Lysias*.
Le trait commun qui permet de les considérer ensemble est bien celui
qu'Aristote* énonce lorsque, ainsi qu'on l'a vu plus haut, il distingue les
genres de discours en fonction des auditeurs qui en sont ou spectateurs
(épidictique) ou juges se prononçant sur le passé (judiciaire) ou sur l'avenir
(délibératif). Dans le cas de l'éloge, du panégyrique ou de l'epideixis-
exhibition privée, les auditeurs n'ont pas à se prononcer mais assistent
simplement à un spectacle de parole. En outre, et corrélativement, ces
discours où l'on ne juge que le talent de l'orateur sont particulièrement
soignés, le plus souvent écrits d'avance (et déjà « bien » écrits, avec
Gorgias* et Isocrate*).
Si éloge, panégyrique et épideixis ne sont pas restés comme les trois
espèces d'un genre unitaire, c'est que les frontières n'ont pas tardé à se
brouiller. Le caractère gratuit, ostentatoire, de l'épideixis, est aussi
perceptible dans les manifestations institutionnelles. L'éloge, devenu éloge
d'une personne , éventuellement vivante, avec Isocrate*, peut être le sujet
d'un panégyrique ou d'une épideixis. L'épideixis emprunte les formes de
l'éloge pour des discours fictifs (éloge d'Hélène de Gorgias*, par exemple)
ou paradoxaux (éloge du tyran Busiris d'Isocrate*). Aussi les trois
appellations ont-elles pu être appliquées au genre tout entier, dont elles
soulignent alors certains aspects : épidictique se place au point de vue de
l'orateur qui s'exhibe, panégyrique au point de vue de l'assemblée qui
l'écoute, laudatif au point de vue du contenu qui a facilement quelque chose
d'optimiste et de bénisseur et qui, même s'il n'est pas toujours un éloge
stricto sensu, est le plus souvent voué à la célébration du bien et du beau.
Si les divisions internes du genre sont brouillées, les frontières externes
ne sont pas non plus bien nettes. On peut être tenté de faire entrer dans le
genre toute parole publique non suivie de sanction, et, même en écartant
d'emblée la poésie et le théâtre, c'est le cas de nombreuses oeuvres en prose
lues en public, et en fait leur premier moyen de « publication ». Ainsi
pourrait-on penser à Hérodote lisant son Histoire à Olympie. Ainsi a-t-on
discuté du caractère épidictique ou non de certains traités de médecine
hippocratique au langage particulièrement soigné. Mais sauf à absorber
toute la prose grecque classique, il vaut mieux restreindre le genre à ce qui
n'a pas pour première fonction d'informer le public, de lui apporter des
connaissances factuelles. Les « experts » peuvent emprunter le beau style,
mais ce qu'ils disent sort du domaine rhétorique.
La théorie. La technè rhètorikè n'accorde d'abord pas beaucoup
d'attention au troisième genre, et quand elle le fait c'est en traitant
conjointement l'éloge et le blâme, une antithèse qui lui permet de conserver
la structure contradictoire des autres genres, mais qui ne correspond pas à
une réelle antithèse des emplois de la parole publique. C'est l'idée
d'Aristote*, mais il ne la développe guère. Anaximène* cependant donne un
ensemble de préceptes assez développés et pour le fond (éloge ou blâme
d'une personne en fonction de ses origines, de sa vie, de ses actions) et pour
la forme (diverses techniques d'amplification et atténuation).
À l'époque hellénistique, on n'a presque pas de trace d'une théorie du
genre (Hermagoras* semble en faire une subdivision de l'état de cause
qualification ; un traité Sur l'éloge de Théophraste* ?), même si l'on a la
certitude que le genre est une matière d'enseignement chez les Sophistes, au
sens de Philodème*, les professeurs qui enseignent le beau discours. Les
auteurs latins ont peu à en dire, probablement parce que le genre n'est pas
mis en pratique dans la Rome républicaine, sinon dans la très ancienne
tradition de la laudatio funebris où les grandes familles rappellent leur
gloire à l'occasion de la mort d'un de leurs membres. Ni la Rhétorique à
Hérennius*, ni Cicéron* ne s'y attardent beaucoup. Cicéron est même assez
dédaigneux pour un genre qui n'a pas d'enjeux politiques : « Ce genre de
discours consiste à raconter et à exposer les faits sans aucune
argumentation, parce qu'il s'occupe de toucher doucement les coeurs plutôt
que de former ou de renforcer la conviction. En effet on ne prouve pas ce
qui est douteux, mais on grandit ce qui est certain ou donné comme tel »
(Partitions oratoires, 71). Et il ne le pratique pas lui-même, sinon à titre de
digressions reposantes à l'intérieur de certains de ses discours, tel l'éloge de
la Sicile dans les Verrines, 2.2.2-9.
Quintilien* n'a qu'un seul chapitre (3.7) sur le sujet dans toute son énorme
Institution oratoire, mais il y donne les grandes lignes de plusieurs sortes
d'éloges (et accessoirement de blâmes), éloges de dieux, d'hommes, de cités
(il a prévu aussi les éloges d'animaux et d'objets inanimés en général). Pour
l'éloge d'un homme, par exemple, il réunit un ensemble de rubriques
semblables à celles d'Anaximène* : origines, naissance, caractère, physique,
fortune, mort et survie. Il se pose aussi la question de l'ordre à suivre, soit
chronologique, soit analytique. Une remarque enfin, dont il ne mesure peut-
être pas toute la portée, éclaire bien le caractère « consensuel » du genre :
« Il importe beaucoup pour l'orateur de connaître les dispositions de ses
auditeurs et l'opinion reçue généralement, afin de persuader aux gens que ce
qu'ils apprécient le plus existe chez l'individu que l'on va louer, ou, à
l'inverse, que ce qu'ils détestent se rencontre chez celui contre qui l'on
parlera : ainsi n'y aura-t-il pas de doute sur le jugement des auditeurs,
puisqu'il sera connu avant le discours » (3.7.23).
Une théorie simplifiée de l'éloge (et du blâme) se trouve, comme on l'a
vu, dans la série des progymnasmata, des exercices préliminaires, où elle
est illustrée par l'éloge de personnages du mythe ou de l'histoire, comme
Achille ou Alexandre, ou les éloges d'objets ou d'animaux. Et finalement, à
partir du IIe s. ap., nous trouvons des traités consacrés au genre : un
fragment d'Alexandre* (connu aussi comme auteur d'un traité des figures),
deux traités sous le nom de Ménandre*, mais certainement de deux auteurs
différents, et les sept premiers chapitres d'une compilation mise sous le nom
de Denys*. Ce qui peut sembler peu de chose, mais il faut tenir compte des
hasards de la tradition : ces traités n'étaient ni les premiers ni les seuls, ils
sont les seuls conservés.
Ils témoignent en tout cas du développement du genre épidictique à
l'époque impériale et tout particulièrement à l'époque de la Seconde
Sophistique. Car si, pour partie, ils classent toujours les éloges selon leur
objet, dieu, cité, homme, animal, chose (cas du premier Ménandre*), pour
une autre, ils envisagent des occasions de discours (discours d'adieu,
oraison funèbre, épithalame, éloge de l'empereur, etc., cas du second
Ménandre* et du pseudo-Denys*), occasions qui semblent s'être
multipliées.
Ce qui frappe le plus, en effet, dans ces textes, c'est le nombre des espèces
et la minutie des distinctions. On a répertorié une multitude de
circonstances où un discours peut prendre place : au discours d'adieu d'un
personnage qui prend congé (syntaktikos logos) répond le propemptikos de
ceux qui restent et qui lui souhaitent bon voyage. Il y a un epibatèrios
(discours de « débarquement ») qui est prononcé par un personnage à son
arrivée, et un autre qui est prononcé pour saluer son arrivée. Lors des visites
d'un gouverneur, on distingue entre l'epibatèrios d'accueil prononcé hors des
murs de la cité et le discours de réception (prosphônèmatikos) prononcé à
l'intérieur de la cité. Il y a des discours destinés aux très grands personnages
(surtout le basilikos, discours « royal »), et au dieux (surtout le sminthiakos
destiné à Apollon), et des discours pour les occasions de la vie privée,
épithalame, discours pour une naissance, pour un anniversaire, oraison
funèbre ; des discours d'ambassade et des consolations ; des discours de
remerciements pour un honneur, des discours d'invitation, des discours aux
athlètes à l'ouverture des jeux... Pour toutes ces espèces on prévoit une liste
exhaustive de rubriques fournissant un plan-type pour le discours, et l'on
donne des conseils sur la longueur convenable et le style approprié, style
soutenu ou détendu (Ménandre*II), style ramassé, simple ou majestueux
(pseudo-Denys*).
Combinaisons et ouvertures. Ces manuels du bon usage du discours dans
la vie sociale ont sans doute été utiles à bien des orateurs d'occasion,
magistrat local recevant le gouverneur ou notable ayant à prononcer un
éloge funèbre. Mais les oeuvres épidictiques que nous avons conservées,
celles des Sophistes du IIe s., puis celles des grands professeurs du IVe s.,
sont souvent bien plus complexes, dépassent le cadre fixé par le manuel et
aspirent au statut d'oeuvres d'art « immortelles ». La notion de discours non
sanctionné offre en effet des possibilités d'extensions infinies.
Considérons pour commencer une première grande division du genre
épidictique : discours de circonstance/discours dont le sujet n'est pas dicté
par sa situation d'énonciation. L'extension du discours de circonstance est
liée à l'extension des occasions publiques ou privées auxquelles on juge bon
d'adjoindre l'ornement d'un discours : ainsi l'Épitaphios qu'Hypéride a
véritablement prononcé en l'honneur des Athéniens morts pour la patrie est
un discours de circonstance publique ; la lamentation d'Himérius* sur son
fils mort (or.8) est un discours de circonstance privée. Ce qui est
remarquable à l'époque impériale, c'est la multiplication des cérémonies
appelant l'ornement rituel de quelque parole élégante. Remarquable aussi,
du coup, la concurrence entre prose et poésie dans ce rôle. Le discours
prend le relais des anciennes formes poétiques d'éloge, épithalame,
propemptikon, hymne à un dieu, etc., et s'efforce d'intégrer (depuis
Gorgias*) les traits du langage poétique. Mais inversement, la poésie
tardive applique les modèles du discours de circonstance : ainsi, par
exemple, le Panégyrique de Claudien pour le quatrième consulat d'Honorius
(398 ap.) est, en vers, un basilikos logos dans les règles.
D'autres discours ne sont pas intégrés à une cérémonie, mais prononcés à
l'intention d'un public qui ne vient que pour les entendre, non pour
participer à un acte social. Le sujet d'un tel discours, n'étant plus dicté par la
circonstance, peut être extrêmement divers. L'orateur peut parler de
n'importe quoi, mais aussi bien viser à édifier son public. L'intention de
plaire et de jouer apparaît ainsi à plein dans les éloges paradoxaux, éloges
non seulement de ce qui devrait être blâmé (comme le Busiris d'Isocrate*),
mais surtout de ce qui est insignifiant et ne mériterait normalement pas une
seconde d'intérêt. C'est une spécialité de la Seconde Sophistique que ces
discours incongrus : éloge de la mouche chez Lucien*, de la fumée et de la
poussière chez Fronton*, de la chevelure chez Dion* (plus tard et en
réplique, de la calvitie chez Synésius*). Les théoriciens (voir Ménandre II*)
parlent aussi d'une « forme », si l'on peut dire, informelle, la causerie, lalia,
caractérisée par la brièveté, la simplicité, la liberté d'allure, l'emploi
d'anecdotes et de traits piquants. Une variante, la prolalia, est une causerie
préliminaire qui sert à présenter un discours en règle et qui prend pour
premier sujet la situation d'énonciation (l'orateur, son public, le lieu...), mais
qui peut être l'occasion, là encore, de raconter des histoires ou de
« philosopher ».
Un troisième terme, dialexis, qui peut se substituer à lalia et à prolalia,
désigne la causerie plaisante, mais aussi la conférence sérieuse, voire
morale, voire philosophique. Et en effet, on peut aussi entretenir un public
de sujets sérieux. À titre d'ancêtre, on pourrait ranger ici les Dissoi Logoi*
que la tradition appelle aussi Dialexeis, si l'on pouvait bien être sûr qu'il
s'agit des conférences d'un Sophiste du IVe s. av. faisant montre de son
talent pour attirer des élèves. À l'époque impériale, l'orateur épidictique
retrouve ici la rivalité avec les philosophes et la dispute sur la possession
des thèses, des sujets généraux. Aristide* fait aux gens de Smyrne un
discours Contre la comédie (or.29). Libanius* montre que La richesse mal
acquise est un malheur pire que la pauvreté (or.7). Maxime de Tyr* qui
disserte sur le démon de Socrate, sur le but de la philosophie, etc. peut se
croire philosophe. Mais après tout, les philosophes eux aussi devraient avoir
droit au beau discours, ainsi que le revendiquera Thémistius*.
Encore dans tous ces cas de discours non dictés par les circonstances
avons-nous des discours « réels », où l'auteur parle en son nom propre et
s'adresse nommément au public qui est devant lui. Mais nous rencontrons
aussi le discours « fictif » qui fabrique un auditoire et des circonstances
précis, mais ne correspondant pas à la réalité. Devant un public A l'orateur
A' prononce un discours censé être tenu par un orateur B' devant un public
B. C'est, par exemple, un Sophiste qui fait entendre à un public du IIe s. ap.
un discours de Démosthène aux Athéniens. On a vu que c'est précisément le
cas des discours d'école, controverses et suasoires, où un discours A, de
nature fondamentalement épidictique, a pour contenu un discours B
appartenant au genre judiciare ou délibératif. C'était sans doute déjà le cas
des discours modèles des premiers Sophistes, défense ou accusation de
Palamède, défense d'Hélène. C'est en somme le cas de tout discours qui
n'est pas énoncé dans la situation d'énonciation qu'il se suppose. À l'école,
c'est un exercice d'élève ou un modèle du professeur. Hors de l'école, c'est
un objet d'art offert à l'admiration du public. Et c'est encore une des grandes
spécialités de la Seconde Sophistique.
On a encore un tour supplémentaire lorsque l'auteur forge une situation de
fantaisie dans laquelle, cependant, il parle en son nom propre. Soit le
« discours » Sur l'échange où Isocrate* s'adresse aux juges d'un tribunal et
se défend d'une accusation de corrompre la jeunesse. Très beau discours du
genre judiciaire, sinon qu'il est entièrement fictif, comme l'auteur nous en
avertit charitablement dans une longue préface. On peut même produire une
fiction de discours épidictique, tel ce Panégyrique qu'Isocrate* a mis dix ou
quinze ans à composer et qu'il est censé prononcer dans une assemblée
solennelle des Grecs. Ce qui n'est nullement le cas ; mais imaginons
Isocrate* prononçant son discours devant un public quelconque et nous
aurions un curieux effet de superposition : Isocrate A, orateur épidictique
réel, fait entendre la voix d'Isocrate B, orateur épidictique fictif. Ce qui est
encore plus retors que le cas fameux du Panégyrique de Pline* qui a
d'abord été un vrai discours épidictique vraiment prononcé au Sénat, puis
qui a été lu devant un public d'amateurs.
Ici intervient le rapport du genre épidictique à l'écriture, avec les
extensions qu'elle autorise et de nouvelles questions de frontière. Le genre
épidictique est un genre de discours, et son medium ordinaire est l'oralité.
L'improvisation virtuose sur un thème proposé par le public est même assez
souvent attestée. Mais d'ordinaire le discours épidictique est soigneusement
préparé d'avance, même si on n'y passe pas autant de temps qu'Isocrate*, et
préparé par écrit, l'écriture autorisant le travail du style caractéristique du
genre. C'est un texte que l'orateur épidictique récite sans note ou lit - car si
la lecture paraît incongrue au tribunal ou à l'assemblée (où l'on est toujours
censé parler « spontanément »), elle est tout à fait admise quand c'est la
belle forme qui compte et qu'on ne veut pas en laisser perdre une miette. Ce
texte « archétype » d'un discours éventuellement prononcé, il arrive que
l'orateur ne le prononce pas et se contente de le faire circuler tel quel
(comme Isocrate*) ou en le présentant comme une lettre (mais les lettres de
Pline* ou la lette de Dion* (or.18) sur la formation oratoire dépassent la
personne du destinataire et escomptent un plus vaste public).
Symétriquement, le texte monumentum, qui garde la trace du discours
prononcé, avec d'éventuelles améliorations, vise le statut d'oeuvre d'art
déliée des contingences d'une situation d'énonciation particulière. Du reste,
dès lors que le discours épidictique n'entre pas dans le rituel d'une
cérémonie, il est susceptible de répétition ad libitum, et l'écriture ne fait
qu'incarner cette capacité de répétition. Les Sophistes du IIe s. répétaient
volontiers leurs meilleurs discours d'une ville à l'autre ; ils avaient un
« répertoire », on leur redemandait leurs beaux morceaux, et si les
Athéniens blâment Philagros qui leur a récité une de ses déclamations déjà
publiée, ce n'est que parce qu'il a fait semblant d'improviser ! (Philostrate*,
Vie des Sophistes, 579).
Quand le discours est lu, on retrouve le problème de frontière avec la
lecture publique faisant office de première publication pour des oeuvres de
toutes sortes. Nous avons vu qu'une mince différence (accent mis sur le
contenu informatif) séparait les discours des Sophistes et les oeuvres
d'histoire, médecine, ou autre, se proposant d'instruire le public. La frontière
est encore plus mince entre le discours épidictique lu et la recitatio, la
lecture d'oeuvres de toutes sortes qui fait fureur dans la Rome du Ier s. Cette
pratique naît en même temps que la déclamation d'école et répond comme
elle au repli de l'éloquence dans la sphère privée : à défaut de manipuler les
citoyens, on cherche les applaudissements des amateurs. On lit donc en
public des discours qui ont déjà été prononcés dans une occasion précise, ou
des discours fictifs, mais aussi des traités savants (les livres d'histoire que
l'empereur Claude lit en se tordant de rire, parce qu'un banc s'est effondré
au début de la séance), mais aussi des poèmes, des pièces de théâtre... Il
semble que cette publication orale des oeuvres était en fait une
prépublication (c'est en tout cas ce qui ressort très nettement de la
Correspondance de Pline le Jeune*) : on lit pour surveiller les réactions et
susciter les critiques, afin de procéder à une révision complète avant
publication écrite définitive. Ces lectures ont donc bien un caractère
épidictique : elles ne visent pas à instruire le public, mais à lui donner un
spectacle de parole où l'attention portera surtout sur la manière de dire.
C'est la lecture qui est épidictique, non les oeuvres en elles-mêmes (quand il
ne s'agit pas de discours en prose), mais l'on voit comment le « troisième
genre de discours » finit par assimiler tout ce qui met au premier plan le
souci de la forme - le souci littéraire.
REMARQUES : Sur le genre épidictique, voir avant tout Pernot (1993b),
puis Buchheit (1960) et Burgess (1902) (avec une liste d'oeuvres
épidictiques utile mais un peu trop largement ouverte) ; voir aussi Mac
Cormack (1981), Norden (1898), Reardon (1971), Schmid (1887-1897) ;
Cole (1991) sur les oeuvres épidictiques des premiers Sophistes, qui
auraient constitué toute la technè rhètorikè préaristotélicienne. - Pour les
oeuvres, voir les bibliographies des Sophistes, de la déclamation et de la
Seconde Sophistique. - Sur la théorie, voir Alexandre*, pseudo-Denys*,
Ménandre*, les fragments d'Emporius* également, et la bibliographie des
Exercices préliminaires ; les réflexions de Pline le Jeune* dans sa
correspondance sont également précieuses. - Sur la recitatio latine,
excellente thèse encore inédite d'[Link]-Cagnac, Anthropologie de la
lecture à Rome, Paris, École Pratique des Hautes Études, 1993.
2. 3. La Seconde Sophistique
Le genre épidictique trouve une illustration particulièrement brillante
dans ce qu'on appelle la Seconde Sophistique, un mouvement dont l'apogée
coïncide avec l'apogée de l'Empire, le IIe s. C'est le temps d'une prospérité
qui se célèbre elle-même dans d'innombrables fêtes et cérémonies, le temps
où des écoles sont implantées dans toutes les cités importantes et forment
un (relativement) vaste public amateur de beau langage, le temps aussi où
les Grecs exaltent leur unité en cultivant la mémoire de leur glorieux passé.
Les Sophistes sont les hérauts de ce culte et, avec eux, la rhétorique obtient
un prestige qu'elle n'a jamais eu et qu'elle ne retrouvera jamais.
La rhétorique triomphante. Philostrate* est l'inventeur du terme
« Seconde Sophistique » et le chroniqueur émerveillé des prouesses des
héros du mouvement. D'après lui (au début de son livre sur les Vies des
Sophistes), l'ancienne Sophistique était « philosophique », traitant de la
justice, des héros et des dieux ; celle qui l'a suivie, qu'il ne faut pas appeler
« nouvelle », mais « seconde » car elle est ancienne, elle aussi (elle
commence avec Eschine* exilé à Rhodes en 330 av.), s'est attachée aux
types du pauvre et du riche, du tyran, etc., ainsi qu'aux sujets historiques.
Ces définitions ne sont pas très adéquates, ni pour les anciens Sophistes, ni
pour les représentants de la Seconde Sophistique que Philostrate semble
confiner ici dans la déclamation d'école. Mais une fois posé ce qui lui
importe, l'antiquité de la Seconde Sophistique, Philostrate ne tient plus
compte de ses définitions préliminaires. Le Sophiste est avant tout pour lui
un virtuose de la parole. Aussi commence-t-il par énumérer huit
« philosophes » assez éloquents pour mériter le nom de Sophistes. Puis, au
titre des Sophistes purs, il mentionne neuf « anciens », de Gorgias* à
Isocrate*. La Seconde Sophistique commence bien avec Eschine*, mais,
après lui, Philostrate n'a rien à en dire jusqu'à la fin du Ier s. ap. et il fait un
saut de quatre cents ans pour arriver à Nicétès*, qui ranime la flamme de
l'éloquence, et enfin aux grands hommes du IIe s., Polémon*, Hérode*,
Aristide*, Adrien* et les autres (Philostrate lui-même écrit au tout début du
IIIe s.).
On peut chercher à remplir l'intervalle entre Eschine* et Nicétès*, se dire
que Philostrate aurait dû penser au moins à Démétrius de Phalère*, à
Hégésias* et autres Asianistes, aux rhéteurs grecs que cite Sénèque le
Père*. Mais en fait ce qu'il décrit et dont on trouve confirmation dans les
textes contemporains, c'est bien un mouvement qui prend naissance avec la
pax romana, qui s'enracine dans la prospérité des cités grecques ayant
désormais admis la puissance de Rome et qui peuvent, sous son aile
protectrice, célébrer l'immortelle supériorité de la culture grecque : voir les
deux discours complémentaires d'Aristide*, l'Éloge de Rome, qui fait un
titre de gloire de la communauté d'appartenance à l'Empire, et le
Panathenaïque, qui félicite Athènes d'avoir donné naissance à une culture
universelle.
Le mouvement est tout grec, en effet, ou presque. Du côté latin, on ne
trouve guère à citer qu'Apulée* - mais c'est un Africain, et pétri
d'hellénisme ; et sans doute Fronton* (un autre Africain) dont l'éloquence
était célèbre, mais dont nous n'avons conservé que la correspondance. C'est
une Grèce désormais unifiée sous le pouvoir romain et élargie à tout le
territoire de l'Empire où l'on parle grec : Athènes est le berceau de la
culture, mais elle est éclipsée par de puissantes cités d'Asie, Smyrne,
Éphèse, Pergame. À l'intérieur de ce cercle, l'unité de langue et de culture
permet les voyages et les échanges : les étudiants viennent de très loin
suivre les cours d'un professeur célèbre, les Sophistes sont adeptes des
« tournées » où ils vont à la rencontre d'un nouveau public. Certains vont
jusqu'à Rome et à l'occasion s'y font écouter même de gens qui ne
comprennent pas le grec, tant leur prestige est grand (texte n°70).
Ces Sophistes sont souvent des notables, membres de bonnes familles,
jouant un rôle dans la politique locale, disposant d'une fortune personnelle
dont ils font bénéficier leur cité. Leur renom de Sophistes accroît encore
leur prestige et leur vaut maint honneur, ambassades, charges impériales,
voire l'amitié de l'empereur. Mais pour la plupart, ce sont en même temps
des professeurs ou du moins des gens qui enseignent, même ceux dont la
position sociale est la plus brillante : le « milliardaire » Hérode Atticus* a
des élèves, des élèves « ordinaires » dont se détache un petit groupe de
disciples privilégiés. À travers les anecdotes de Philostrate* on voit se
dessiner un petit monde universitaire où l'on se connaît, où l'on rivalise
autour des chaires intéressantes, où l'on est Sophiste de père en fils ou de
professeur à élève favori. Un petit monde où l'on met au-dessus de tout l'art
de la parole : le même richissime Hérode* voulait se noyer pour avoir perdu
ses moyens devant l'empereur (une mésaventure arrivée à Démosthène
devant Philippe de Macédoine, comme le rappelle charitablement
Philostrate* qui veut souligner la conscience professionnelle de son héros).
Les Sophistes sont des rhéteurs, non pas tous les rhéteurs, mais ceux qui
sont particulièrement brillants, qui occupent les chaires municipales, dont
les exhibitions attirent les amateurs autant que les étudiants. Ils mettent
cette éloquence en oeuvre dans toutes les variétés du genre épidictique dont
nous avons parlé, dans de vrais discours épidictiques officiels surtout. Mais
leur point de départ et leur centre de gravité est l'école, où ils ont appris et
où ils enseignent les préceptes de la technè rhètorikè, où ils ont fait des
exercices de déclamations et où ils donnent des modèles de déclamation.
Ce qui leur permet de sortir de l'école, c'est l'existence d'un public de plus
en plus large de pepaideumenoi, de gens instruits, qui partagent avec eux le
goût du beau langage et la nostalgie de la grandeur hellénique inculqués à
l'école. Les Sophistes sont ceux qui en parlent le mieux, et c'est à ce titre
qu'on fait appel à eux pour les discours de fête et d'ambassade. Ils incarnent
l'esprit de la communauté. Les textes nous les décrivent entourés,
environnés de foules, déclamant au théâtre ou dans les bâtiments officiels,
unissant autour de leur personne un peuple qui se reconnaît dans l'image
flatteuse qu'ils lui montrent.
C'est donc une période unique que celle où Fronton* et Hérode* reçoivent
le titre de consuls pour avoir enseigné la rhétorique au futur empereur,
Marc-Aurèle. Pour le siècle suivant nous n'avons pas de chronique comme
celle de Philostrate*, et presque pas de discours conservés. Il est probable
que pendant ce IIIe s., période de grande instabilité politique et de troubles
militaires graves, l'étoile de la Sophistique a pâli, même si les écoles
survivent. Lorsque la chronique reprend avec Eunape*, pour le IVe s., nous
ne retrouvons pas l'insouciante effervescence, la vitalité frivole qui
animaient les héros de Philostrate. Cela peut tenir au caractère de cet
historien, homme sérieux et soucieux de morale. Sans doute davantage à
une période moins heureuse. L'enseignement prospère, il y a de très grands
professeurs, on prononce toujours de beaux discours, mais les rhéteurs ne
sont plus au centre de l'attention.
Thèmes et variations. Si un bon nombre des discours des Sophistes nous
ont été conservés, c'est qu'on y a vu des modèles. Ils étaient lus et
commentés dans les écoles, les leurs d'abord, puis celles de leurs
successeurs, et pendant longtemps. Ils suivaient les règles de l'art et ils ont
pu, à leur tour, servir à illustrer les règles. Nous y voyons en effet partout
une communauté de trame, de motifs, d'ornements, qui témoignent du
« métier » des auteurs. Mais nous y voyons aussi une volonté d'innover, de
proposer une combinaison personnelle. On répète, mais pas tout à fait la
même chose, et le plaisir des auditeurs est tout à la fois dans la
reconnaissance et la surprise.
La rhétorique enseigne les règles de la déclamation et du beau discours,
elle donne des plans-types, des listes de rubriques à envisager, des lieux
communs à exploiter, des préceptes stylistiques. Les sujets que les
Sophistes ont à traiter sont conventionnels, éloge d'une cité, discours
d'anniversaire, hymne en l'honneur d'un dieu. En ce sens leurs discours se
ressemblent. Ils se ressemblent aussi dans l'utilisation d'une langue qui se
veut le pur attique, par opposition à la koinè, la langue vulgaire commune
du monde grec.
Ils se ressemblent encore dans leur constante et commune référence à la
grandeur de la Grèce classique. Ils imitent, citent, pastichent les anciens
auteurs ; leurs discours sont tissés d'allusions, de rappels, d'anecdotes, de
symboles, qui font revivre le passé, y compris leurs discours de
circonstances qui illustrent l'occasion présente, et la grandissent, par la
comparaison avec d'antiques gloires. Rien de plus remarquable à cet égard,
toutefois, que les thèmes de déclamations traités à l'école ou en public.
Alors que les déclamateurs latins préfèrent les sujets typiques (sur le
Pauvre, la Marâtre, le Tyran...), les Sophistes préfèrent, et de loin, les sujets
« historiques » : sur la quarantaine que cite Philostrate*, c'est le cas de la
presque totalité, et c'est aussi le cas de presque toutes les déclamations que
nous avons conservées. Or l'histoire envisagée est uniquement celle des Ve
et IVe s. av. On continue à célébrer les héros tombés à Marathon,
Callimaque transformé en hérisson par les flèches ennemies, Cynégire qui
retient un bateau perse en dépit de ses mains coupées ; on continue à se
demander s'il faut ou non envoyer des secours à Nicias (en 413 av.) ; aucun
thème de déclamation ne fait allusion à un fait postérieur à l'installation du
pouvoir macédonien.
À lire les textes qui survivent, les Modernes peuvent trouver tout cela
terriblement monotone et creux. On peut sympathiser un moment avec cette
nostalgie du passé, on finit par s'étonner de son entêtement. Mais pour les
Sophistes, le sujet importait peu. On pouvait être un bon connaisseur de
l'histoire et en faire étalage, on pouvait aussi l'accommoder à sa façon, voire
la pervertir (Démosthène plaidant pour Eschine !). Il n'importait que d'être
éloquent, une fois encore. Tout était dans le détail de l'exécution où les
maîtres apportaient une touche nouvelle, une variante inédite, la
démonstration des inépuisables ressources de l'éloquence. On a pu à juste
titre comparer leurs inlassables broderies à l'art du jazz (Reardon, 1971,
111-112) : on prend un vieux thème, bien connu du public, et l'on montre ce
que l'on sait faire, dans les règles de l'art, en citant ou pastichant
éventuellement les classiques.
Et puis certains, à force de variations, finissent par trouver autre chose,
par créer de nouvelles formes, en toute conscience, comme c'est le cas de
Lucien*, ou peut-être sans bien s'en rendre compte, comme Philostrate* ou
Aristide*. Lucien est un déçu de la Sophistique qu'il a d'abord pratiquée
assidûment et qui restera toujours chez lui comme une seconde nature. Mais
il abandonne la déclamation et le discours d'apparat et invente des
combinaisons souples et complexes où il mêle, dans une même oeuvre,
toutes les situations d'énonciation, monologue, dialogue, lettre, changement
d'interlocuteurs, enchâssement de récit, etc. ; le tout avec une ironie qui
invite à constater que c'est un jeu, et qu'il en est un virtuose.
Philostrate*, qui fait avec enthousiasme l'histoire de ses prédécesseurs,
écrit aussi, entre autres, une oeuvre où la virtuosité de l'orateur se manifeste
dans une tentative pour rivaliser avec la peinture, les Images. Dans un
prologue, il explique qu'il a eu, à Naples, l'occasion de commenter, pour un
groupe d'enfants, les tableaux d'une galerie de peinture. Ce sont ces
commentaires qu'il présente ensuite, en leur gardant leur forme première
(ou fictive) de discours adressés aux enfants. Si, comme il est probable, il a
lu ces commentaires en public, nous retrouvons une situation que nous
évoquions à propos d'Isocrate* : l'orateur se représente lui-même en train de
tenir un discours. Mais ici, en outre, en expliquant aux enfants les images
qu'ils ont sous les yeux, tout son propos est de les « faire voir » au public
actuel. Le « spectacle » que l'éloquence invite à voir n'est plus seulement
celui de l'orateur, mais celui d'images que les spectateurs se représentent au
fur et à mesure qu'on les leur décrit.
Quant à Aelius Aristide*, il était plus sérieux que brillant. Comme tout
bon Sophiste, il plaçait l'improvisation au sommet de l'art, mais ne
parvenait à improviser, laborieusement, que tout seul ; et le public ne lui
était pas toujours favorable. Il souffrait aussi d'une maladie indéfinissable,
peut-être « psychosomatique », qu'il soignera des années durant par des
« cures de songes » au temple d'Asclépios à Pergame. Or il a éprouvé le
besoin de raconter tout cela. Ses Discours sacrés sont toujours,
formellement, des discours, et même des discours d'éloge, à la gloire
d'Asclépios qui l'a guéri et qui le protège dans sa carrière (texte n°71). Mais
c'est une sorte d'autobiographie qu'il écrit en fait, et la rhétorique lui sert à
parler de lui, à faire le portrait et l'histoire d'un rhéteur.
Mais du reste, dans les déclamations historiques, c'est la rhétorique elle-
même qui se donnait en spectacle, la rhétorique qui se re-présentait sous sa
forme la plus glorieuse. C'est toujours dans le cadre fictif de la cité
démocratique que les controverses et suasoires font la vaine et séduisante
démonstration de ce qu'était l'art de persuader : voici comment parlait
Démosthène quand il s'adressait au peuple souverain pour lui demander de
voter la paix ou la guerre. Ces temps sont révolus, mais l'idéal est bien
toujours la persuasion et l'éloquence politique. Ce n'est pas un hasard, ni un
intérêt d'antiquaire, ni même le seul désir de répliquer à des philosophes
contemporains, si le Sophiste Aristide* consacre des centaines de pages à
défendre contre Platon* les grands orateurs de l'Athènes classique et le droit
à la persuasion. À défaut d'exercer ce pouvoir unique, les Sophistes le
faisaient voir. La technique prétendait toujours enseigner l'art du discours
persuasif, et des discours qui ne persuadaient pas donnaient une
représentation de l'art de persuader.
REMARQUES : Voir avant tout les historiens du mouvement,
Philostrate* et, à un moindre titre, Eunape*. La Seconde Sophistique a
donné lieu à de nombreuses et excellentes études : voir en général Anderson
(1989), Arnim (1898), Avotin (1975), Bompaire (1958), Boulanger (1923),
Bowersock (1969 et 1974), Bowie (1970 et 1982), Brandstätter (1893),
Pernot (1993b), Reardon (1971), Rothe (1989), Schmid (1887-1987),
Sirago (1989) ; et les bibliographies d'Adrien*, Apulée*, Arisitide*, Dion*,
Favorinus*, Fronton*, Hérode Atticus*, Lesbonnax*, Lollianus*, Lucien*
Maxime de Tyr*, Nicétès*, Polémon*, Pollux* ; au IVe s. Himérius*,
Libanius*, Prohairésius*, Thémistius*.
3. Rhétorique et littérature
On voit qu'une histoire de la rhétorique ancienne recoupe forcément une
histoire de la littérature. L'identification de la rhétorique et de la littérature
est même une tentation permanente pour beaucoup de critiques modernes,
pour Kennedy, par exemple, qui n'hésite pas à consacrer des chapitres
entiers de ses grands ouvrages sur la rhétorique à des auteurs comme Virgile
ou Salluste ; d'autres parlent très volontiers de la rhétorique des Odes
d'Horace ou de la rhétorique théâtrale de Sénèque, etc.
C'est une assimilation qui peut se justifier, mais dont il conviendrait de
préciser les conditions. On peut appeler rhétorique la volonté de contrôler
en pleine conscience ce qu'on dit ou écrit, auquel cas tout texte, tout énoncé
non « spontané », relève en effet de la rhétorique (que l'auteur ait ou non
connu les préceptes de la technè) - mais on ne gagne pas grand-chose à
cette dénomination universelle. On fait aussi volontiers aujourd'hui de la
rhétorique le tout ou une partie de la théorie de la littérature, science de
textes dont on peut répertorier les éléments et expliquer l'engendrement : la
rhétorique donnerait des instruments généraux d'analyse, instruments
empruntés à l'ancienne technè et dûment perfectionnés ; tous les textes,
anciens, modernes ou à venir relèveraient de cette théorie et pourraient donc
être considérés comme « rhétoriques ».
Même quand on tient à distinguer entre la théorie rhétorique et les
productions anciennes qu'elle a à quelque degré influencées, si l'on appelle
également « rhétorique » l'ensemble de ces productions, on risque
d'englober la quasi-totalité des textes anciens, leurs auteurs étant rarement
dépourvus de toute connaissance rhétorique. Quiconque est passé chez le
rhéteur sait faire un plan, utiliser méthodiquement les divisions d'un genre
en espèces, argumenter et trouver le trait brillant, développer des lieux
communs et surtout dire la « même chose » de mille façons ; en définitive,
la rhétorique aura peut-être moins inspiré la production de discours
judiciaires ou délibératifs que contribué à la production de textes que les
Modernes classent comme « littéraires ». Et si l'on s'en tient aux textes où
l'influence de la rhétorique semble prédominer, la liste est encore
imposante. On ne s'entraîne pas impunément à la déclamation, le style et le
goût, surtout à partir de l'Empire, s'en ressentent, même chez les meilleurs
écrivains, Tacite, ou Sénèque (le Fils), ou Ovide (texte n°72). Et sans doute
faut-il bien attribuer à l'éducation rhétorique une certaine uniformité, pré-
visibilité de la littérature de moindre qualité, plans mécaniques, transitions
artificielles, enjolivures conventionnelles, et la répétition lassante des
mêmes exemples, des mêmes images.
On peut encore chercher l'influence de la rhétorique sur la création ou la
transformation de genres littéraires. On a vu et on voit la rhétorique derrière
la tragédie éloquente à la manière d'Euripide, derrière l'histoire, ses
« discours » mis dans la bouche des héros et son style travaillé. On voit le
discours d'éloge derrière la monographie historique, derrière les
« rubriques » de la biographie à la Suétone. On voit les exercices scolaires
mis en oeuvre dans des projets plus ambitieux, la prosopopée dans la lettre
fictive, la lettre fictive en vers, comme les Héroïdes d'Ovide, la
comparaison dans les Vies parallèles de Plutarque*. On songe au roman,
issu peut-être de l'abandon de la forme du discours pour la narration, etc.
Ainsi finirait-on par voir la rhétorique partout, ce qui ôterait beaucoup
d'un pouvoir discriminant à la notion elle-même. Il est peut-être plus
prudent de commencer par envisager les productions dont la rhétorique se
veut directement responsable, celles que les Anciens eux-mêmes auraient
considérées comme « rhétoriques » (du moins la majorité des Anciens). On
y distinguerait celles qui sont gouvernées par le principe de persuasion et
celles qui le sont par le principe de plaisir. Ce ne sont pas des principes
totalement incompatibles. Le plaisir (le delectare de Cicéron*) est un
important moyen de la persuasion, et inversement la persuasion entre bien
pour quelque chose dans le plaisir « gratuit ». Mais c'est l'un ou l'autre qui
domine dans les productions qui relèvent proprement de la rhétorique.
Lorsque c'est le principe de persuasion qui domine, on a les discours
effectivement prononcés par les rhéteurs/orateurs devant des tribunaux ou
des assemblées. En bonne règle, il ne devrait rien en rester, leur raison d'être
étant épuisée avec la décision prise par le public auquel ils s'adressaient.
Ceux dont il nous reste une trace écrite, une infime minorité
(essentiellement les Orateurs attiques et Cicéron*), ne subsistent que parce
que leurs auteurs ou les lecteurs successifs leur ont donné ou ont voulu y
voir aussi des traits du discours gratuit. Pourtant cette seconde catégorie,
est, paradoxalement, plus dépendante de la rhétorique que la première.
Voués à la recherche de la persuasion, les discours engagés dans la vie
publique appliquent avant tout la règle des règles, celle du convenable, et
mettent bien souvent à mal les préceptes de la technè. Au contraire, les
productions de la seconde catégorie appliquent consciencieusement les
règles par rapport auxquelles on les juge ; et ce caractère de valeur
intrinsèque attribuée à un discours « inutile » pourrait conduire à une
définition de la « littérature ».
Si l'on entreprend, en effet, de distinguer rhétorique et littérature, on peut,
face à la prolifération du genre épidictique, être tenté d'adopter une solution
comparable à celle d'Hermogène* : à la rhétorique tout ce qui est discours
(même gratuit, même fictif, même écrit) ; à la littérature tout le reste.
Encore faudrait-il tenir une définition de la forme discursive qui la distingue
sûrement de tout ce reste - et un discours ne peut être défini hors d'une
situation d'énonciation orale. On pourrait alors revenir à la simple
opposition de la rhétorique orale et de la littérature écrite. L'étymologie y
invite et garde en effet quelque chose d'une opposition de base. Mais ce
n'est pas une simple question de médium : dans l'Antiquité, on l'a vu, on
écrit des discours et on lit à haute voix et publiquement des textes. Discours
et écriture ont également d'autres caractères communs : ils visent au
contrôle de ce qui est dit et autorisent la communication à sens unique.
La délimitation doit plutôt se faire en deux temps. Une première frontière
passerait à l'intérieur du domaine oral, entre une oralité consubstantielle,
liée à une situation unique où la parole est un moyen d'action, et une oralité
contingente qu'on peut transcrire et répéter indéfiniment, parce qu'elle
n'entre pas dans un processus de décision. A l'intérieur de ce second
domaine, indifféremment écrit ou oral, une autre limite passerait entre ce
qui relève du désir de plaire et ce qui se propose de transmettre des
informations. Agir, séduire, instruire : trois utilisations du langage qui ne
distingueraient pas des oeuvres, mais des caractères des oeuvres, dans
toutes les proportions qu'on voudra. Rendons à la rhétorique l'art de
persuader et à la littérature le désir de plaire ; la science saura bien, au
besoin, leur emprunter de quoi nous instruire sans peine.
4
DOCUMENTS
Textes
TEXTE N° 1. Définitions de la rhétorique
Quintilien classe les définitions de la rhétorique en deux grands groupes,
l'art de la persuasion (définition qu'il réprouve) et le « bien dire » (sa
définition).
1. Avant tout, qu'est-ce que la rhétorique ? On en donne, certes, des
définitions diverses, mais c'est parce qu'elle pose en fait un double
problème, le désaccord portant soit sur la qualité de la chose en elle-même,
soit sur le sens des mots. La première et la principale divergence d'opinions
vient de ce que certains estiment qu'on peut nommer orateurs jusqu'à des
canailles, alors que d'autres, dont je partage l'avis, réservent exclusivement
aux honnêtes gens ce nom et la technique dont nous parlons. 2. Et d'autre
part, ceux qui séparent la faculté oratoire du mérite qui fait la grandeur de la
vie et qu'on doit rechercher avant tout, disent, les uns, que la rhétorique
n'est qu'une « capacité », d'autres une « science » (mais pas dans le sens de
« vertu »), d'autres une « pratique », d'autres une « technique » (mais sans
rapport avec la science et la vertu), d'autres, même, une « dépravation de
l'art », une « cacotechnique » ; 3. mais presque tous estiment que la tâche de
l'orateur consiste à persuader, ou à parler de façon à persuader, ce qu'on
peut faire, en effet, sans être un homme de bien. La définition la plus
fréquente est donc : « La rhétorique est la capacité de persuader » (je dis
« capacité », beaucoup disent « pouvoir », certains « faculté » ; pour éviter
toute ambiguïté, disons que j'emploie « capacité » dans le sens du grec
dynamis).
4. Cette opinion remonte à Isocrate* (si la Technè qui circule sous son
nom est bien de lui). Il est certes bien loin d'avoir les mêmes intentions que
ceux qui veulent discréditer les tâches de l'orateur, mais c'est tout de même
de façon bien inconsidérée qu'il forge sa définition de la technique, lorsqu'il
dit que la rhétorique est « ouvrière de persuasion » (peithous dèmiourgos -
je ne saurais me permettre d'utiliser le néologisme d'Ennius1 appelant
Céthégus2 « moelle de la suasion » !). 5. Chez Platon* aussi, Gorgias*
(dans le livre qui porte son nom) dit à peu près la même chose3, mais Platon
veut qu'on comprenne que c'est là l'opinion de Gorgias et non la sienne.
Cicéron* écrit en plusieurs endroits que la tâche de l'orateur est de « parler
de façon à persuader », 6. et même, dans sa Rhétorique4 (mais c'est une
oeuvre qu'il est indubitablement le premier à désavouer), il fait du persuader
la fin de la rhétorique. Mais l'argent aussi persuade, et le crédit, et l'autorité
de l'orateur et son rang, et jusqu'à son apparence extérieure, même s'il ne dit
rien, quand le souvenir des mérites, ou un air pitoyable, ou même la beauté
viennent dicter le verdict. 7. Ainsi, pour défendre Manius Aquilius5,
Antoine* déchira le vêtement de son client et fit voir les cicatrices dont sa
poitrine s'était couverte au service de la patrie : sans faire confiance
exclusivement à son discours, c'est aux yeux mêmes du peuple romain qu'il
s'attaqua, et, paraît-il, l'accusé dut surtout son acquittement à l'émotion
causée par ce spectacle. 8. Servius Galba6 se tira d'affaire rien qu'en
inspirant la pitié : il fit venir ses enfants en bas âge devant l'assemblée et
prit même dans ses bras le fils de Sulpicius Galba pour le montrer à la ronde
(fait attesté, entre autres témoignages, par un discours de Caton*). 9. Quant
à Phryné, à ce qu'on dit, ce n'est pas le plaidoyer d'Hypéride7, pourtant
admirable, qui la sauva d'une condamnation, mais bien le spectacle de la
nudité, du reste splendide, qu'elle fit paraître en ouvrant sa tunique. Si tout
cela peut persuader, la définition que nous avons mentionnée n'est pas celle
qui convient.
10. Aussi, on s'est cru mieux inspiré, tout en ayant la même idée de la
rhétorique, de la considérer comme la capacité de persuader en parlant.
C'est la définition que Socrate contraint quasiment Gorgias* à donner (dans
le livre mentionné plus haut8, et Théodecte* (que l'ouvrage de rhétorique
qui porte son nom soit de lui ou, comme on l'a cru, d'Aristote*) ne dit pas
autre chose lorsqu'il définit la rhétorique comme « conduire les gens, par la
parole, à ce que veut celui qui parle ». 11. Mais, même ainsi, la définition
n'est pas assez précise : d'autres aussi persuadent par la parole ou
conduisent à ce qu'ils veulent, les prostituées, les flatteurs, les corrupteurs.
Inversement, l'orateur ne persuade pas toujours, si bien qu'à l'occasion ce
n'est pas là sa finalité propre, tandis que d'autres fois il l'a en commun avec
des gens qui n'ont rien à voir avec lui. 12. Cela n'empêche pas Apollodore*
de s'en tenir à peu près à cette définition, lorsqu'il dit que le discours
judiciaire doit d'abord et avant tout « persuader les juges et conduire leur
jugement où l'on veut » : il soumet donc, lui aussi, l'orateur au hasard, si
bien qu'il ne saurait garder son nom d'orateur s'il ne persuade pas !
13. Certains ont donc fait abstraction du résultat, par exemple Aristote*
disant que « la rhétorique est la capacité de trouver tout ce qui peut
persuader dans un discours »9. Définition qui a pourtant le premier défaut
dont j'ai parlé, et qui du reste ne concerne que l'invention, laquelle, séparée
de l'élocution, ne saurait constituer à elle seule un discours. 14.
Hermagoras* dit que la fin de la rhétorique est de « parler de façon
persuasive » ; d'autres ne font que dire la même chose avec d'autres mots,
lorsqu'ils exposent que sa fin est de « dire tout ce qu'il faut pour
persuader » ; mais on a suffisamment répondu à tous en prouvant que
persuader n'est pas le propre de l'orateur.
15. On a ajouté divers compléments. Pour les uns, la rhétorique s'occupe
de tous les sujets, pour d'autres seulement des sujets politiques (qui a raison,
je le dirai dans le développement que je consacrerai plus particulièrment à
cette question). 16. Aristote* semble tout soumettre à l'orateur, quand il dit
que c'est « la capacité de voir ce qui est susceptible d'être persuadé à propos
de chaque sujet »10. Iatroclès11, sans ajouter « à propos de chaque sujet »,
n'en fait pas moins voir qu'il est du même avis et qu'il n'excepte rien,
puisqu'il l'appelle « capacité de trouver ce qui est susceptible d'être
persuadé dans un discours ». Définitions, au reste, qui ne concernent, elles
aussi, que la seule invention. Eudore12 évite ce défaut en estimant que c'est
« la capacité de trouver et d'énoncer élégamment ce qu'il y a de crédible en
tout discours ». 17. Mais, comme on peut, sans être orateur, trouver le
crédible aussi bien que le persuasif, en ajoutant « en tout discours », il a
plus que les précédents concédé le nom de la plus belle activité à ceux
mêmes qui persuadent des crimes. 18. Chez Platon*, Gorgias* dit qu'il est
un technicien de la persuasion dans les tribunaux et autres assemblées et
qu'il traite aussi du juste et de l'injuste ; mais si Socrate lui concède la
faculté de persuader, il lui refuse celle d'instruire13.
19. Ceux qui ne soumettaient pas tout à l'orateur sont allés chercher des
distinguos plus minutieux et plus verbeux, comme il était inévitable. Parmi
eux, on comptera Ariston14, le disciple du Péripatéticien Critolaos15, dont
voici la définition : « Science de voir et de produire, dans les questions
politiques, la persuasion du peuple par le discours » 20. (il dit « science »
parce qu'il est péripatéticien, et non dans le sens stoïcien de « vertu ») ;
mais en restreignant la persuasion au peuple, il fait même injure à la
technique oratoire qu'il ne croit pas capable de rien persuader aux gens
cultivés. Disons de façon générale que tous ceux qui estiment que l'orateur
ne doit s'occuper que des questions politiques, excluent de nombreuses
tâches qui lui sont propres, ne serait-ce que toute la troisième partie de la
rhétorique, celle qui s'occupe des éloges.
21. Plus prudemment Théodore de Gadara* (pour en venir à ceux qui en
font une technique mais pas une vertu) dit (je cite ceux qui l'ont traduit du
grec) : « technique de l'invention, du jugement et de l'expression de ce qui
peut être saisi de persuasif en chaque chose, avec les ornements
proportionnés au sujet, en matière politique ». 22. De même Cornelius
Celse* dit que la fin de la rhétorique est de « parler de façon persuasive
dans les matières politiques controversées ». D'autres donnent des
définitions qui reviennent au même, par exemple, « capacité de voir et de
parler, à propos des sujets politiques qui lui sont soumis, avec une certaine
persuasion, une certaine action oratoire et une certaine façon de prononcer
ce qu'on aura à dire ». Il y en a mille autres, mais elles leur ressemblent ou
sont composées des mêmes éléments, et j'y répondrai quand j'aurai à parler
du domaine de la rhétorique.
Certains ne l'ont crue ni capacité, ni science, ni technique, mais Critolaos,
« pratique de la parole » (c'est le sens du grec tribè), Athénée*, « technique
de la tromperie ». 24. La plupart, se contentant de lire quelques extraits du
Gorgias de Platon* inconsidérément choisis par leurs prédécesseurs, sans le
lire intégralement, non plus que les autres ouvrages du même Platon, sont
tombés dans une très grave erreur : ils croient que le fin mot de la pensée de
Platon, c'est qu'il considère que la rhétorique n'est pas une technique, mais
« une certaine expertise de la séduction et du plaisir »16, 25. ou encore « un
simulacre d'une subdivision de la politique et le quatrième genre de
contrefaçon »17 : Platon divise en effet la politique en deux parties qu'il
assigne au corps, la médecine et ce qu'on traduit par « exercice physique »,
et deux parties qu'il assigne à l'âme, la législation et la justice, cependant
qu'il appelle la technique des cuisiniers une contrefaçon de médecine, l'art
des trafiquants d'esclaves, qui font passer le fard pour bonne mine et la
graisse inconsistante due au gavage pour vraie robustesse, étant de même
une contrefaçon d'exercice, la chicane une contrefaçon de législation, et la
rhétorique une contrefaçon de justice.
26. Tout cela se lit bien, certes, dans ce livre, et c'est dit par Socrate,
personnage que Platon* semble utiliser comme son porte-parole. Mais il
faut faire une différence entre les dialogues de Platon qui sont destinés à
réfuter ses adversaires, ceux qu'on appelle elenchtikoi, et ceux qui doivent
enseigner et qui sont appelés dogmatiques. 27. De plus, Socrate (ou Platon)
juge bien ainsi la rhétorique qui était pratiquée de son temps (il dit aussi en
propres termes « la manière dont vous pratiquez la politique »18), mais il
n'en conçoit pas moins la véritable et honorable rhétorique. C'est pourquoi
la dispute contre Gorgias* se conclut ainsi : « donc celui qui fait de la
rhétorique est forcément juste, et le juste ne veut faire que ce qui est
juste »19. 28. Là-dessus Gorgias ne trouve rien à dire, mais c'est Polus* qui
reprend le dialogue, avec une fougue juvénile qui le rend moins circonspect,
et c'est contre lui que sont dits les passages sur le simulacre et la
contrefaçon. Puis c'est Calliclès, qui est encore plus excité, mais qui est
pourtant amené à cette conclusion : « qui veut devenir un bon orateur doit
donc être juste et savant dans les choses de la justice »20. D'où il appert non
que Platon voyait un mal dans la rhétorique, mais que la vraie rhétorique ne
peut être le fait que d'un homme juste et bon.
29. Dans le Phèdre, il montre encore plus clairement que cette technique
ne peut être aboutie sans la science de la justice, une opinion à laquelle je
me range, moi aussi. Est-ce qu'autrement il aurait écrit l'Apologie de
Socrate et l'éloge funèbre des soldats tombés pour la patrie21, deux oeuvres
d'orateur, indéniablement ? 30. Mais il s'en prenait à ces gens qui faisaient
mauvais usage de leur faculté de parole. Car si Socrate a jugé indigne de lui
le discours que Lysias* avait rédigé pour sa défense, il était usuel d'écrire
des discours pour les plaideurs qui n'avaient plus qu'à les dire eux-mêmes,
tournant ainsi la loi qui interdisait de plaider pour autrui. 31. Platon
n'appréciait guère, non plus, ceux qui enseignaient cette technique en
séparant la rhétorique de la justice et en préférant le crédible au vrai ; c'est
bien ce qu'il dit aussi dans le Phèdre22. 32. La manière de voir de ces gens-
là semble pourtant se retrouver encore chez Cornélius Celse*, dont voici les
propres termes : « L'orateur ne cherche que le vraisemblable », et un peu
plus loin : « La récompense du plaideur n'est pas une bonne conscience,
mais la victoire ». Si c'était vrai, on reconnaîtrait aux pires individus le droit
de donner ces armes pernicieuses à la plus dangereuse immoralité, le droit
de mettre leurs préceptes au service de la scélératesse. Mais à eux de voir
où cela les mène. 33. Moi, j'ai entrepris de former l'orateur idéal, que je
veux, avant tout, homme de bien, et j'en reviens à ceux qui ont une
meilleure opinion de cette tâche.
Certains ont jugé que la rhétorique était identique à la politique. Cicéron*
l'appelle « partie de la science politique » (la science politique étant
identique à la sagesse). Certains, dont Isocrate*, l'appellent « philosophie ».
34. Si l'on donne ce caractère à la rhétorique, la meilleure définition sera :
« La rhétorique est la science du bien dire ». Cette définition embrasse en
effet d'un seul coup toutes les qualités du discours et, partant, le caractère de
l'orateur, puisqu'un homme de bien est seul à pouvoir bien dire. La célèbre
définition de Chrysippe*, tirée de Cléanthe*, est équivalente : « science du
parler correctement ». 35. (Il en a donné plusieurs autres, mais qui relèvent
d'autres points de vue). On aurait le même sens avec une définition comme
« persuader ce qu'il faut », sauf qu'elle met la technique dans la dépendance
du résultat. Celle d'Areus23 est bien : « Dire en visant l'excellence du
discours ». Ceux qui font de la rhétorique la « science des devoirs
politiques » (s'ils font de la science une vertu), en excluent bien les
canailles, mais ils la restreignent abusivement aux questions politiques.
Albucius24, professeur et auteur de quelque renom, accorde que c'est « la
science du bien dire », mais pèche par restriction en ajoutant « à propos des
questions politiques » et « de façon crédible », deux restrictions auxquelles
j'ai déjà répondu. 37. On peut aussi approuver l'intention de ceux qui ont
pensé que le propre de la rhétorique est de penser et de parler correctement.
Voilà à peu près ce qu'il en est des définitions les plus célèbres et les plus
discutées. Inutile et impossible de passer toutes les définitions en revue, car,
par une espèce d'émulation abusive, à mon avis, les auteurs de Techniques
se sont acharnés à ne rien définir avec les termes déjà utilisés par quelqu'un
d'autre. Loin de moi pareille ambition ! 38. Je ne tiens pas à ne dire à tout
prix que ce que j'aurai personnellement trouvé, mais je dirai ce qui m'a paru
bien, par exemple : « la rhétorique est la science du bien dire ». Chercher
mieux quand on a trouvé très bien, c'est s'exposer à trouver moins bien.
Quintilien*, Institution oratoire, 2. 15. 1.
TEXTE N°2. Homère, père de la rhétorique
Quintilien montre qu'on trouve chez Homère tous les éléments de l'ars.
46. Si Aratus25 estime qu'« il faut commencer par Jupiter », je ne crois pas
pouvoir mieux faire que de commencer par Homère*. Tout comme, dans
ses vers, Océan est la source de tous les fleuves et de toutes les rivières26, il
nous a donné, lui, le modèle et le point de départ de tous les aspects de
l'éloquence. Personne ne saurait le dépasser en sublime dans les grands
sujets, en exactitude dans les petits. Il est à la fois exubérant et contenu, gai
et grave, admirable d'abondance comme de concision, au plus intense de la
force poétique, certes, mais aussi de la force oratoire. 47. Sans même parler
de ses éloges, exhortations, consolations, est-ce que le livre IX, par
exemple, celui qui contient l'ambassade à Achille, ou le premier, avec la
fameuse dispute des chefs, ou les avis exprimés dans le deuxième, est-ce
que tout cela ne constitue pas une démonstration complète de la technique
des tribunaux et des assemblées ? 48. Quant aux deux types d'émotions,
douces et violentes, nul ne sera assez ignare pour ne pas reconnaître que ce
maître savait les gouverner à sa guise. Voyons, au début de chacune de ses
deux oeuvres, n'a-t-il pas, je ne dis pas appliqué, mais bel et bien établi la
règle des exordes ? Car il gagne la bienveillance de l'auditeur en invoquant
les déesses qui étaient censées protéger les poètes, il le rend attentif en
soulignant dès l'abord la grandeur du sujet, il le rend réceptif grâce à un
rapide sommaire. 49. Et pour narrer - qui peut le faire plus brièvement que
celui qui annonce la mort de Patrocle27, qui avec plus de vivacité que celui
qui raconte la bataille entre les Curètes et les Étoliens28 ? Les comparaisons,
amplifications, exemples, digressions, indices matériels, arguments logiques
et autres espèces de preuves et de réfutations, il en a même tant que c'est à
lui que nombre d'auteurs de manuels empruntent des exemples pour tout
cela. 50. Quant à la péroraison, enfin, qui pourra jamais égaler les
supplications de Priam aux pieds d'Achille29 ? Mais n'a-t-il pas aussi
transcendé les limites de l'esprit humain dans ses mots, ses pensées, ses
figures, la composition de toute son oeuvre ? C'est au point qu'il faut bien
du talent pour être à la hauteur de son excellence, non pour l'imiter, ce qui
est impossible, mais pour l'apprécier pleinement.
Quintilien*, Institution oratoire, 10. 1. 46.
TEXTE N°3. Les « trois styles » chez Homère
Ces deux passages de l'Iliade passaient pour montrer qu'Homère
distinguait les trois sortes de styles reconnues par la rhétorique (Ménélas,
style simple ; Nestor, style moyen ou fleuri ; Ulysse, grand style).
Quand ils tissaient devant tous discours et suggestions, Ménélas
s'exprimait couramment, en peu de mots, mais d'une voix très claire, car il
n'était ni orateur abondant, ni parleur qui se perd, quoiqu'il fût le plus jeune.
Mais quand se levait l'artificieux Ulysse, il se tenait sans bouger, le regard
abaissé, les yeux fixés à terre : son sceptre, il ne le déplaçait ni en avant, ni
en arrière, mais le gardait immobile, tel un homme emprunté ; on eût dit à le
voir un être plein de hargne et même de sottise. Mais quand sa grande voix
sortait de sa poitrine et lançait des paroles semblables aux flocons de la
neige d'hiver, aucun mortel ne pouvait alors disputer contre Ulysse.
Iliade, 3. 212, trad. M. Meunier, © Albin Michel, 1956.
Alors, au milieu d'eux se leva Nestor au parler agréable, le mélodieux
orateur des Pyliens ; de sa langue coulait une éloquence plus douce que le
miel.
Iliade, 1. 249, trad. M. Meunier, © Albin Michel, 1956.
TEXTE N°4. Nature et technique
Pour Quintilien, nature et technique ne sont pas incompatibles, mais la
technique vient perfectionner la nature.
5. Certains veulent que la rhétorique soit un don naturel, même s'ils ne
contestent pas que la pratique puisse être utile. C'est le cas d'Antoine* dans
le Sur l'orateur de Cicéron*, lorsqu'il dit qu'elle n'est qu'une forme
d'observation et non pas une technique30 6. (ce détail n'est toutefois pas là
pour que nous le prenions pour argent comptant, mais pour être conforme
au personnage d'Antoine, qui tenait à dissimuler sa connaissance de la
technique). Lysias* était aussi de cet avis, à ce qu'il semble : la défense de
cette opinion, c'est que les ignorants, les barbares et les esclaves, lorsqu'ils
plaident pour quelque chose qui les touche, disent une manière d'exorde,
narrent, prouvent, réfutent et adjurent - ce qui vaut péroraison. 7. On en
vient finalement à chicaner sur les mots : « Rien de ce qui est produit grâce
à une technique n'a existé avant cette technique ; or les hommes ont
toujours parlé pour se défendre et attaquer autrui, alors que les spécialistes
de la technique n'ont fait leur apparition que tardivement, au temps de
Tisias* et Corax* ; donc le discours a existé avant la technique et, partant,
n'est pas une technique. » 8. Mais moi j'irais encore plus loin ; je ne me
soucie pas de savoir quand on a commencé à enseigner cette technique - et
pourtant chez Homère*, nous trouvons Phoenix, précepteur de conduite
mais aussi d'éloquence ; plusieurs orateurs ; les divers styles de discours
représentés chez trois chefs ; les tournois d'éloquence proposés aux jeunes
gens ; et même, sur le bouclier d'Achille, on a ciselé des procès et des
plaideurs31 ! 9. Mais non, la seule chose importante, c'est de rappeler que
tout ce qu'une technique est venue perfectionner a d'abord eu une origine
naturelle.
Quintilien*, Institution oratoire, 2. 17. 5.
TEXTE N°5. Progrès de la rhétorique et de la dialectique
A la fin des Réfutations sophistiques, Aristote se pose en fondateur de la
dialectique et oppose l'apprentissage par l'exemple et l'apprentissage
véritablement technique, en matière de dialectique et de rhétorique.
Parmi toutes les découvertes, les unes, reçues de mains étrangères et
antérieurement élaborées, ont progressé peu à peu par les soins de ceux qui
les ont ensuite recueillies ; au contraire, les découvertes originales n'ont pris
d'ordinaire au début qu'un accroissement très faible, mais pourtant
beaucoup plus utile que leur développement ultérieur. Car, sans doute, en
toutes choses, c'est, comme on dit, « le point de départ qui est le principal »,
et qui, pour cette raison, est aussi le plus difficile : plus, en effet, ses
possibilités sont riches, plus son étendue actuelle est faible, et, par suite,
plus il est difficile à voir ; mais une fois découvert, on peut plus facilement
y ajouter et développer le reste. C'est précisément ce qui s'est produit pour
les discours rhétoriques et pour presque tous les autres arts. En effet, ceux
qui ont découvert les principes n'ont fait, à tout prendre, progresser ces arts
que faiblement, tandis que nos célébrités actuelles sont, pour ainsi dire, les
héritiers d'une longue succession d'auteurs qui n'ont fait progresser ces arts
que peu à peu et les ont développés au point où nous les voyons
aujourd'hui : Tisias* après les fondateurs, puis Thrasymaque* après Tisias,
puis, après, Théodore*, et beaucoup d'autres qui ont apporté leurs
contributions particulières. Et c'est pourquoi il n'y a rien d'étonnant que l'art
ait atteint une ampleur considérable. Au contraire, en ce qui concerne la
présente étude, on ne peut pas dire qu'une partie en ait été précédemment
élaborée, et qu'une autre ne l'ait point été : en réalité, rien n'existait du tout.
Car l'éducation donnée par les professeurs qui, moyennant salaire,
enseignaient les arguments éristiques, était pareille à la pratique de
Gorgias*. En effet, ils transmettaient pour apprendre par coeur, les uns des
discours rhétoriques, les autres des discours sous forme de questions, sous
lesquels ils pensaient que retombent le plus souvent les arguments des deux
interlocuteurs. Aussi l'enseignement qu'ils donnaient à leur élèves était-il
rapide, mais grossier. Enseignant non pas l'art, mais les résultats de l'art, ils
s'imaginaient qu'en cela consistait l'éducation : c'est comme si, prétendant
transmettre la science de n'avoir pas mal aux pieds, on enseignait à
quelqu'un non pas l'art de faire des chaussures ni même à savoir se procurer
des choses de ce genre, mais on se bornait à lui présenter plusieurs espèces
de chaussures de toutes sortes ; ce serait là lui donner un secours pratique,
mais non pas lui transmettre un art. En outre, sur les matières de rhétorique,
il existait des travaux nombreux et anciens, tandis que sur le raisonnement
nous n'avions absolument rien d'antérieur à citer, mais nous avons passé
beaucoup de temps à de pénibles recherches.
Aristote*, Réfutations sophistiques, 183b16, trad. J. Tricot, © Vrin, 1987.
TEXTE N° 6. Les débuts de la rhétorique
S'inspirant sans doute de la Synagôgè technôn (Recueil de techniques)
d'Aristote*, Cicéron décrit les débuts de la rhétorique comme réponse à
l'institution judiciaire, et montre le caractère contradictoire des premières
productions.
46. Aristote* dit qu'après la chute des tyrans, en Sicile, des biens privés
furent, après un long intervalle, redemandés en justice ; qu'alors, pour la
première fois, chez ce peuple astucieux et doué pour la controverse, les
Siciliens Corax* et Tisias* écrivirent une technè et des préceptes : en effet,
personne auparavant n'avait accoutumé de plaider avec méthode et
technique, même si la plupart le faisaient avec adresse et précision ; que
Protagoras* écrivit et prépara d'avance des discussions sur de grands
thèmes - ce qu'on appelle aujourd'hui lieux communs ; 47. que Gorgias* fit
de même, en écrivant des éloges et des blâmes pour toute chose, estimant
que le propre de l'orateur était surtout d'amplifier par la louange et de
déprécier par le blâme ; qu'Antiphon de Rhamnonte* eut, comme lui, des
écrits du même genre (c'est celui dont Thucydide32, une excellente source,
dit que personne ne plaida dans une affaire capitale mieux que lui quand il
eut à présenter sa propre défense) ; 48. que Lysias* commença par professer
la technique du discours, puis que, voyant que Théodore* avait une
technique plus raffinée que la sienne mais faisait des discours plus étriqués,
il se mit à écrire des discours pour autrui et laissa tomber la technique ;
qu'in-versement Isocrate* commença par dire qu'il n'y avait pas de
technique du discours et par faire son ordinaire de l'écriture de discours
pour autrui ; puis étant lui-même cité en justice pour cela33 (parce que c'était
comme s'il contrevenait à la loi sur la fraude en justice), qu'il cessa d'écrire
pour les autres et se consacra à la rédaction de technai.
Cicéron*, Brutus, 46.
TEXTE N° 7. Origines de la bonne et de la mauvaise rhétoriques
Dans l'Inuention, oeuvre de jeunesse, Cicéron, dans la tradition
d'Isocrate*, envisage une double naissance de la rhétorique, comme moyen
légitime de gouvernement et comme répréhensible technique de la chicane
judiciaire.
2. Si l'on veut examiner l'origine de ce qu'on appelle rhétorique34 (qu'on
entende par là technique, étude, forme d'entraînement ou faculté naturelle),
on trouvera que sa naissance a eu les causes les plus honorables et qu'elle a
progressé pour d'excellentes raisons. Il fut un temps où les hommes erraient
à l'aventure dans la nature, telles des bêtes, où ils se sustentaient d'une
nourriture sauvage, où ils ne suivaient nullement la raison, mais réglaient
presque tout par la force physique. On ne se souciait pas encore de pratiquer
la religion envers les dieux, ni d'entretenir les liens sociaux entre les
hommes ; personne n'avait jamais vu de légitimes noces, personne n'avait
vu d'enfants dont il fût assuré d'être le père, personne n'avait perçu les
bienfaits d'un droit équitable. Et ainsi, à travers erreur et ignorance, le désir,
ce tyran aveugle et capricieux de l'âme, mettait la force physique, le plus
dangereux des auxiliaires, au service de sa satisfaction. Là-dessus, il se
trouva qu'un homme, un grand homme et un sage, certes, découvrit l'étoffe
exceptionnelle de l'être humain et toute la grandeur dont son esprit était
susceptible, à charge de mettre en valeur ces virtualités et de les améliorer
par l'éducation. Il trouva le moyen de faire venir et de rassembler les
hommes qui étaient dispersés dans les campagnes ou cachés dans des
retraites sylvestres, et il les incita à rechercher tout ce qui était utile et
honorable. D'abord, la nouveauté les fit regimber, mais ensuite discours et
raison en firent un auditoire plus attentif et, de féroces sauvages qu'ils
étaient, ils devinrent doux et pacifiques.
3. A mon avis du moins, on ne saurait croire que c'est une sagesse muette
ou de pauvres paroles qui ont pu obtenir que les hommes acceptent ce
brusque changement d'habitude et se laissent guider vers un genre de vie si
différent. Du reste voyons la suite. Une fois les cités fondées, qu'est-ce qui
aurait pu obtenir que les hommes respectent leur parole et observent la
justice, s'habituent à obéir à autrui de leur plein gré, admettent qu'ils
devaient non seulement travailler pour le bien commun, mais même lui
sacrifier leur vie, qu'est-ce qui aurait pu obtenir tout cela, si des hommes
n'avaient pas eu l'éloquence nécessaire pour faire admettre à d'autres ce que
leur raison leur avait fait découvrir ? On ne voit pas comment, à moins
d'être ébranlé par la force et le charme d'un discours, le plus fort aurait
accepté de se plier au droit, sans résistance, au point même d'admettre de ne
plus être que l'égal de ceux qu'il aurait pu dominer, admettre d'abandonner
ce privilège si agréable et que son ancienneté avait transformé en droit
naturel.
Voilà donc ce qu'il semble en être des débuts de la rhétorique et de ses
premiers progrès, qu'on pourrait suivre plus loin, dans les grands moments
de la guerre et de la paix où elle a servi les plus hauts intérêts de l'humanité.
Mais une certaine forme d'aisance, qui imitait faussement l'excellence, mais
sans avoir le moindre sens du devoir, en arriva elle aussi à l'éloquence, et
alors, l'immoralité, appuyée sur le talent, se mit à corrompre les cités et à
miner la vie des hommes. 4. Développons aussi les origines de ce mal, en
antithèse à ce que nous avons dit des débuts de la bienfaisante éloquence. Il
me semble très vraisemblable qu'à une certaine époque les gens dépourvus
de sagesse et d'éloquence ne s'occupaient pas des affaires publiques et que,
inversement, les grands hommes éloquents ne s'occupaient pas des affaires
des particuliers. Or, tandis que les intérêts supérieurs étaient administrés par
les plus grands hommes, il y eut, je suppose, d'autres hommes, non
dépourvus d'astuce, qui s'occupaient des petites controverses entre
particuliers. Dans ces controverses-là, on prit l'habitude de soutenir le
mensonge contre la vérité, la pratique assidue du discours donna encore
plus d'audace aux orateurs, si bien que les grands hommes durent venir
s'opposer à ces audacieux pour défendre les citoyens contre l'injustice,
chacun intervenant pour ses amis. Mais, comme celui qui avait négligé la
sagesse pour ne se fournir que d'éloquence semblait souvent aussi éloquent
dans les plaidoiries, et parfois plus, que le sage, la foule et lui-même en
arrivaient à croire qu'il était apte au gouvernement de l'État. Juste
conséquence : quand ces téméraires audacieux arrivaient au gouvernail,
c'étaient grands naufrages, naufrages désastreux ! Ce qui valut à la
rhétorique tant de haine et d'impopularité que les hommes les mieux doués,
cherchant en somme un port loin de la tempête déchaînée, abandonnèrent
une vie de sédition et de tumulte pour se consacrer à la tranquillité de
l'étude.
Cicéron*, L'inuention, 1. 2.
TEXTE N° 8. Identité du discours vrai et du discours faux
L'auteur anonyme des Dissoi Logoi montre que la véridicité ou la
fausseté d'un énoncé n'a pas de marque linguistique et ne dépend que de
son rapport à ce qu'il prétend décrire.
1. Il y a deux façons de parler du vrai et du faux. Dans un cas on prétend
qu'il y a une différence entre un énoncé vrai et un énoncé faux ; dans l'autre,
inversement, on prétend qu'ils sont identiques. 2. C'est ce dernier parti que
je prends. En premier lieu, ces énoncés sont dits avec les mêmes mots ;
ensuite, quand un énoncé est prononcé, si la réalité correspond bien à ce que
dit l'énoncé, l'énoncé est vrai, mais si elle ne lui correspond pas, le même
énoncé est faux. 3. Par exemple, prenons une accusation de sacrilège : si
l'acte a été accompli, l'énoncé est vrai ; s'il n'a pas eu lieu, l'énoncé est faux.
Et il en va de même pour l'énoncé de la défense, et c'est aussi un même
énoncé que les tribunaux jugent vrai ou faux. 4. Ensuite, si assis côte à côte,
nous disons « Je suis un initié35 », nous disons tous la même chose, mais je
serai seul à dire la vérité, puisque moi seul je le suis. 5. Il est donc clair que
le même énoncé, quand c'est le faux qui lui correspond, est mensonger,
mais véridique si c'est le vrai qui lui correspond.
Dissoi Logoi*, 4. 1.
TEXTE N° 9. Un jugement impossible
Le philosophe sceptique Sextus Empiricus reproche à la rhétorique de
bloquer le jugement dans la vie pratique (ce qui est précisément le but de
l'opération sceptique en matière spéculative !).
96. Ceux qui argumentent en sens contraire, bien loin de régler la
contestation, ne font que l'envenimer par leurs contradictions, tout en
troublant l'esprit des juges. La preuve en est dans l'histoire qu'on rapporte
généralement à Corax*. 97. Un jeune homme, enthousiasmé par la
rhétorique, vint le trouver en promettant qu'il lui payerait le salaire convenu
s'il gagnait sa première affaire. Accord conclu. Quand le jeune homme fit
preuve d'une compétence suffisante, Corax demanda son salaire, et l'autre
refusa. Tous deux portèrent l'affaire devant le tribunal. Et alors, dit-on,
Corax, le premier, utilisa un argument qui consistait à dire que, cause
gagnée ou perdue, il était en droit de recevoir son salaire : gagnée, parce
qu'il avait gagné ; perdue, en vertu des termes du contrat, puisque son
adversaire avait promis de lui payer son salaire s'il gagnait sa première
affaire : l'ayant gagnée, il serait dans l'obligation d'acquitter sa dette. 98.
Applaudissement des juges à ces justes paroles. Mais là-dessus le jeune
homme prit la parole et utilisa le même argument sans rien y changer :
« Que je gagne ou que je perde, dit-il, je ne suis pas dans l'obligation de
payer son salaire à Corax ; si je gagne, parce que j'ai gagné ; si je perds, en
vertu des termes du contrat : j'ai promis de payer le salaire, si je gagnais ma
première affaire ; ayant perdu, je ne payerai pas ». 99. Les juges, forcés de
suspendre leur jugement et en proie à la perplexité, à cause de l'égale force
des discours rhétoriques, les chassèrent tous les deux du tribunal, aux cris
de : « À méchant corbeau, méchant oeuf 36 ».
Sextus Empiricus*, Contre les professeurs, 2. 96.
TEXTE N° 10. Pas de rhétorique dans la cité idéale
Dans sa dernière oeuvre, les Lois, Platon prévoit minutieusement
l'organisation de la cité idéale ; la rhétorique y est interdite de séjour.
Il y a beaucoup de belles choses dans la vie humaine, mais la plupart sont
parasitées par des sortes de pestes qui les souillent et les corrompent. Ainsi,
la justice entre les hommes, comment ne serait-elle pas une belle chose, elle
qui a civilisé tout ce qui est humain ? Et si c'est une belle chose, comment
pourrions-nous nier que le fait de plaider en justice soit aussi une belle
chose ? Et pourtant, si belles soient-elles, l'une et l'autre, elles sont
discréditées par une méchante technique masquée d'un beau nom, qui dit,
pour commencer, qu'il y a un « truc » pour les procès ; puis qu'il est capable
d'emporter la victoire quand on plaide pour soi ou pour autrui, que les
causes en débat soient justes ou non ; et en outre que la technique elle-
même et les discours qui découlent de la technique sont donnés à quiconque
donne de l'argent en échange. Cette technique (que ce soit une technique ou
quelque pratique ou routine n'ayant rien à voir avec la technique), il est
absolument exclu qu'elle prenne naissance dans notre cité. Le législateur
demandant qu'on obéisse et qu'on ne dise rien de contraire à la justice, ou
alors qu'on s'en aille dans quelque autre pays, si l'on obéit, la loi ne dira
rien, mais si l'on désobéit, la loi dira ceci : « Si quelqu'un passe pour
essayer d'inverser le sens de la justice dans l'esprit des juges et pour
multiplier indûment les plaidoyers pour lui et pour autrui, qui voudra pourra
le traduire en justice comme plaideur pervers ou avocat pervers, et il sera
jugé par le tribunal d'élite ».
Platon*, Lois, 11, 937d.
TEXTE N° 11. Le démagogue Cléon critique la démagogie
Thucydide met ironiquement dans la bouche de Cléon, le parangon des
démagogues, une critique des Athéniens trop passifs et des orateurs qui les
mènent par le bout du nez.
Évidemment, l'orateur confiant dans son éloquence déploiera tous ses
efforts pour montrer que ce qui a été communément approuvé ne l'a pas
été ; ou bien, guidé par l'appât du gain, il mettra en oeuvre toutes les
subtilités du langage pour vous donner le change. Si l'État distribue des prix
pour ces sortes de combats, lui-même n'en récolte que des dangers. La faute
en est à vous qui arbitrez mal ces compétitions, à vous qui êtes d'ordinaires
spectateurs de paroles et auditeurs d'actions37, à vous qui conjecturez
l'avenir d'après les beaux parleurs, comme si ce qu'ils disent devait se
réaliser. Vous croyez moins vos yeux que vos oreilles, éblouis que vous êtes
par les prestiges de l'éloquence. Vous excellez à vous laisser tromper par la
nouveauté des discours, vous refusez de suivre une opinion généralement
approuvée. Sans cesse esclaves de toutes les étrangetés et dédaigneux de ce
qui est commun ; tous ambitionnant uniquement de briller par le talent
oratoire ; sinon rivalisant avec ceux qui le possèdent pour ne pas avoir l'air
de suivre l'opinion ; pleins d'empressement à louer les premiers une saillie,
prompts à deviner ce qu'on vous dit ; mais bien lents à en prévoir les
conséquences ; vous lançant, pour ainsi dire, à la poursuite d'un monde
irréel, sans jamais porter un jugement raisonné sur la réalité, bref, victimes
du plaisir de l'oreille, vous ressemblez davantage à des spectateurs assis
pour contempler des sophistes qu'à des citoyens qui délibèrent sur les
affaires de l'État.
Thucydide, La guerre du Péloponnèse, 3. 38, trad. J. Voilquin,
Garnier - Flammarion, © Garnier Frères, 1966.
TEXTE N° 12. Introduction de la rhétorique à Rome
Suétone évoque les débuts difficiles de la rhétorique à Rome et cite deux
textes officiels s'opposant à son enseignement.
1. La rhétorique, elle aussi, tout comme la grammaire, ne fut introduite
chez nous qu'assez tard, et même avec plus de difficulté, puisque, comme
on sait, à de certaines époques il fut même interdit de l'exercer. Pour que nul
n'en doute, je citerai un vieux sénatus-consulte ainsi qu'un édit des censeurs.
« Sous le consulat de Gaius Fannius Strabo et Marcus Valérius Messalla38,
le préteur Marcus Pomponius a consulté le Sénat ; après avoir débattu de la
question des philosophes et des rhéteurs, il a été décidé à ce sujet ce qui
suit : que le préteur Marcus Pomponius veille et prenne les mesures
conformes à l'intérêt de l'Etat et à son devoir, afin qu'il n'y en ait pas à
Rome ». Toujours à propos des rhéteurs, plus tard, les censeurs Gnaeus
Ahenobarbus et Lucius Licinius Crassus39 édictèrent ce qui suit : « On nous
a rapporté que des gens ont inauguré un nouveau genre d'enseignement, que
la jeunesse se rassemble dans leur école, qu'ils se sont donné le nom de
« rhéteurs latins » , que chez eux des jeunes gens passent des journées
entières à ne rien faire. Nos ancêtres ont décidé de ce que leurs enfants
devaient apprendre et quelles écoles ils devaient fréquenter. Ces nouveautés
étrangères à la coutume et aux moeurs des Anciens ne nous plaisent pas et
ne nous semblent pas morales. C'est pourquoi nous croyons devoir avertir
officiellement ceux qui tiennent ces écoles et ceux qui les fréquentent que
notre opinion est que cela ne nous plaît pas. »
2. Peu à peu pourtant cette discipline, elle aussi, parut utile et honorable,
et beaucoup de gens s'y consacrèrent, à la fois pour pouvoir se défendre et
pour gagner de la considération. 3. Cicéron* déclama - en grec jusqu'à
l'époque de sa préture, en latin jusqu'à un âge avancé, encore avec les
consuls Hirtius et Pansa40, qu'il appelait ses « disciples montés en graine ».
4. Selon certains historiens, Gnaeus Pompée s'était remis à l'entraînement
déclamatoire à la veille de la guerre civile, pour contrer plus facilement
Gaius Curion, jeune homme à la parole facile qui défendait la cause de
César 5. - entraînement que ni Marc-Antoine ni Auguste ne délaissèrent,
même pas pendant la guerre de Modène41. 6. L'empereur Néron déclama en
public pendant la première année de son règne, deux fois aussi auparavant.
7. D'autre part, la plupart des orateurs publièrent jusqu'à leurs déclamations.
Du coup l'enthousiasme ayant gagné les gens, il y eut aussi une foule
professeurs et spécialistes, et leur succès fut tel que certains, partis de la
condition la plus modeste, se hissèrent jusqu'à l'ordre sénatorial et aux plus
hautes charges.
Suétone*, Les grammairiens et les rhéteurs, 25. 1.
TEXTE N° 13. La fille de l'anarchie
A la fin du Dialogue des orateurs, Tacite explique la « décadence » de
l'éloquence par le changement de régime politique : il n'y a plus d'Orateurs
parce qu'ils n'ont que faire dans un État bien policé.
40. 2. Votre grande, votre fameuse éloquence est la fille de l'anarchie, que
les imbéciles appellent liberté, la compagne des émeutes, l'aiguillon de la
foule déchaînée, incapable d'obéissance, incapable de rigueur, rebelle,
téméraire, arrogante, n'apparaissant jamais dans les États bien policés. 3.
Avons-nous jamais entendu parler d'un orateur lacédémonien, d'un orateur
crétois ? - mais nous connaissons l'extrême rigueur de la constitution dans
ces États, l'extrême rigueur des lois. Il n'est pas non plus question d'une
éloquence des Macédoniens, des Perses ou de toute autre nation soumise à
un pouvoir incontesté. Des orateurs, on en trouve quelques-uns à Rhodes,
une quantité à Athènes où le peuple avait tout pouvoir, où les ignorants
avaient tout pouvoir , où, si je puis dire, tout le monde avait tout pouvoir. 4.
Notre État, lui aussi, tant qu'il fut dans l'erreur, qu'il s'épuisa en divisions
partisanes, en divergences ; en discordes, aussi longtemps que la paix fut
étrangère au Forum, la concorde au Sénat, le respect des règles aux
tribunaux, quand on refusait la déférence envers les supérieurs et qu'on
exerçait les magistratures sans contrôle, notre État a sans aucun doute
produit une éloquence vigoureuse, tout comme une friche peut engendrer
une végétation plus drue. Mais la République ne poussa pas l'estime de
l'éloquence des Gracques42 jusqu'à accepter aussi leurs lois, et la fin de
Cicéron* est un lourd prix payé à la gloire de son éloquence...
[...] 41. 3. Si l'on trouvait un État dans lequel personne ne commît de
faute, l'orateur serait aussi inutile au milieu d'innocents que le médecin au
milieu de bien portants. L'art de guérir n'a guère d'usage et ne progresse
guère chez les peuples qui jouissent d'une santé inébranlable et d'une
excellente constitution physique ; de la même façon le prestige des orateurs
diminue et leur gloire s'obscurcit au sein des bonnes moeurs, au milieu de
gens disposés à obéir au gouvernement. 4. Quel besoin de longs avis au
Sénat, quand on s'y met rapidement d'accord sur la meilleure décision ?
Quel besoin de fréquents discours au peuple, quand ce n'est pas la multitude
ignorante qui délibère sur les affaires publiques, mais un seul homme, le
plus sage ? Quel besoin de se porter volontaire pour accuser, quand il se
commet si peu de fautes, si bénignes ? Quel besoin de se rendre
insupportable à coup d'interminables défenses, quand la clémence du juge
se porte au secours de ceux qui sont en danger ?
Tacite*, Dialogue des orateurs, 40. 2.
TEXTE N° 14. L'irrésistible persuasion du discours
Dans son Éloge d'Hélène, Gorgias excuse la princesse de s'être laissé
séduire par Pâris : entre autres, elle ne pouvait pas résister à la force de
persuasion du discours.
13. Que la persuasion, s'ajoutant au discours, s'imprime à sa guise jusque
dans l'âme, c'est ce dont on doit prendre conscience en considérant d'abord
les discours des spécialistes des corps célestes, qui remplacent une opinion
par une autre, supprimant l'une et formulant l'autre, pour faire en sorte que
l'incroyable et l'invisible se manifestent aux yeux de l'opinion. Voyons
ensuite les débats judiciaires, dont la force contraignante passe par le
discours et dans lesquels, si un seul discours charme et persuade toute une
foule, c'est parce qu'il a été écrit conformément à la technique et non parce
qu'il dit la vérité. Troisièmement, voyons les luttes de discours
philosophiques dans lesquels une pensée agile se montre capable de faire
aisément changer l'opinion reçue.
14. La puissance du discours est à l'ordonnance de l'âme ce que
l'ordonnance des drogues est à la nature des corps : de même que, parmi les
drogues, certaines expulsent certaines humeurs du corps, et d'autres d'autres
humeurs, certaines mettent un terme à la maladie et d'autres à la vie, de
même, parmi les discours, les uns affligent et les autres charment, les uns
terrorisent et les autres donnent de l'audace aux auditeurs, d'autres enfin
droguent et ensorcellent l'âme d'une persuasion maligne.
Gorgias*, Éloge d'Hélène, 13.
TEXTE N° 15. Du bon usage des armes
Gorgias défend la rhétorique contre Socrate.
456c. Toutefois, Socrate, il faut se servir de la rhétorique comme de tous
les autres arts de combat. Ces autres arts, on ne doit pas s'en servir contre
tout le monde, pour la simple raison qu'on a appris la boxe, le pancrace ou
les armes de façon à être plus fort qu'amis et ennemis : ce n'est pas une
raison pour frapper ses amis, les percer de coups ou les tuer ! Mais d'un
autre côté, par Zeus, si la fréquentation de la palestre a fait de quelqu'un un
boxeur en pleine forme et si du coup il se met à frapper père et mère, ou un
de ses proches, un de ses amis, ce n'est pas une raison pour honnir et
chasser des cités les entraîneurs et les maîtres d'armes. Eux, leur
enseignement n'a visé qu'un usage légitime, contre les ennemis et les
criminels, pour la défense et non pour l'agression. 457a. Ce sont les élèves
qui font un usage pervers de la force physique et de la technique pour des
fins illégitimes. Ainsi donc, les maîtres ne sont pas coupables, et il n'y a pas
là de quoi rendre la technique responsable ou coupable - non, à mon avis,
mais ceux qui en mésusent.
On peut dire la même chose de la rhétorique. L'orateur est certes capable
de parler contre tout le monde et sur tous les sujets de façon à être le plus
persuasif au yeux de la foule et, pour le dire en un mot, à en obtenir tout ce
qu'il veut. Mais il n'en doit pas pour autant ruiner la réputation des
médecins - pour la seule raison qu'il pourrait le faire- ni des autres artisans :
il doit faire un usage légitime de la rhétorique, comme on le fait d'un art de
combat. Si donc, admettons, quelqu'un devient expert en rhétorique puis fait
un usage injuste de cette force et de cette technique, ce n'est pas son maître
qu'il faut honnir et chasser des cités. Lui, son enseignement n'a visé qu'un
usage légitime, c'est l'autre qui en a fait un usage contraire. Il est donc juste
de honnir, bannir, anéantir celui qui s'en sert mal, mais pas le maître.
Platon*, Gorgias, 456b.
TEXTE N° 16. La rhétorique n'est pas liée à la contradiction
Quintilien tente de réfuter un des plus graves reproches faits à la
rhétorique.
30. Le plus fréquent prétexte de chicaner la rhétorique, c'est qu'elle
soutiendrait le pour et le contre ; d'où : « aucune technique ne se contredit,
alors que la rhétorique se contredit. » ; « aucune technique ne détruit ce
qu'elle a construit, alors que cela arrive aux oeuvres de la rhétorique » ; ou
encore : « elle enseigne ce qu'il faut dire ou ce qu'il ne faut pas dire, donc
elle n'est pas une technique, soit parce qu'elle préconise ce qu'il ne faut pas
dire, soit parce qu'après avoir préconisé ce qu'il faut dire, elle enseigne aussi
le contraire ». 31. Il est clair que tout cela ne concerne qu'une rhétorique qui
n'aurait rien à voir ni avec l'homme de bien ni avec la vertu elle-même ;
autrement, puisqu'il n'y a pas rhétorique là où la cause est injuste, il faudrait
un concours de circonstances vraiment extraordinaire pour qu'un orateur,
c'est-à-dire un homme de bien, soutienne le pour et le contre ! 32.
Cependant la nature des choses veut aussi que parfois de justes causes
entraînent deux sages à s'opposer - puisqu'on admet même qu'ils pourront se
combattre si la raison le veut ainsi. Aussi vais-je répondre aux objections, et
je vais le faire de façon à ce qu'il soit clair qu'elles ne valent rien, y compris
contre ceux qui concèdent le nom d'orateur à l'immoralité.
33. La rhétorique ne se contredit pas. Une cause est aux prises avec une
autre cause, non la rhétorique avec elle-même. D'autre part, si des gens qui
ont reçu le même enseignement se combattent mutuellement, il ne s'ensuit
pas que ce qui a été enseigné à l'un et à l'autre ne soit pas une technique ;
autrement, il n'y aurait pas non plus de technique des armes, puisqu'on met
souvent aux prises des gladiateurs formés sous le même maître ; 34. ni non
plus de technique du pilotage, puisque dans les batailles navales c'est pilote
contre pilote ; et pas non plus de technique de la guerre, puisqu'un général
lutte contre un autre général.
Autre point. La rhétorique ne renverse pas l'ouvrage qu'elle réalise. Un
orateur ne détruit pas l'argument qu'il a présenté, mais la rhétorique ne le
fait pas non plus, puisque, aussi bien chez ceux qui estiment que le but est
de persuader, que dans les circonstances , évoquées à l'instant, qui
mettraient aux prises deux hommes de bien, c'est le vraisemblable qu'on
visera ; or, si une chose est plus crédible qu'une autre, il ne s'ensuit pas
qu'elle soit le contraire de ce qui a été crédible. 35. De même que « plus
blanc » n'est pas le contraire de « blanc », ni « plus doux » de « doux »,
« plus probable » n'est pas le contraire de « probable ». La rhétorique ne
préconise jamais non plus ce qu'il ne faut pas dire, ni le contraire de ce qu'il
faut dire, mais ce qu'il faut dire dans chaque cas. 36. Et elle ne devra pas
toujours défendre la vérité, même si c'est le plus souvent, mais parfois
l'intérêt commun exige qu'elle défende le faux.
Quintilien*, Institution oratoire, 2. 17. 30.
TEXTE N° 17. Contre l'écriture
Alcidamas soutient (contre Isocrate* ?) que l'usage de l'écriture est
nuisible à l'éloquence.
15. Chose bizarre qu'un homme qui se pose en philosophe et se targue
d'instruire autrui, et qui peut sans doute étaler sa sagesse s'il a une tablette
ou un livre à la main, mais qui ne fait pas mieux que les gens incultes s'il en
est privé ; s'il a du temps devant lui, il est capable de produire un discours,
mais si on lui propose un sujet à l'improviste, il reste encore plus muet que
les gens ordinaires ; il professe les techniques des discours, mais on ne lui
voit pas la plus petite aptitude à la parole. Et c'est précisément la pratique de
l'écriture qui met les plus graves obstacles à l'expression orale. 16. Quand
on s'habitue à élaborer minutieusement ses discours, à arranger les mots en
veillant à la précision et au rythme, à perfectionner l'expression en y
songeant à loisir, forcément, quand on passe au discours improvisé, c'est-à-
dire quand on fait le contraire de ce à quoi on est habitué, on se sent en
plein embarras, en pleine confusion, extrêmement mal à l'aise, et pas mieux
loti que les bègues : manque la présence d'esprit qui donne la maîtrise du
discours avec toute la souplesse et la bonne grâce voulue. 17. Voyez les
gens qu'on vient de libérer de leur chaînes après une longue prison et qui ne
savent plus marcher normalement, mais qui en reviennent toujours aux
attitudes et aux mouvements qu'ils étaient obligés de faire pour se déplacer
quand ils étaient encore enchaînés : de même l'écriture, qui ralentit les
processus mentaux et dont la pratique donne des habitudes incompatibles
avec la parole, embarrasse et entrave l'esprit et fait obstacle au libre cours
de l'improvisation.
Alcidamas*, Sur les Sophistes, 15.
TEXTE N° 18. Trop joli pour être honnête
Seule la simplicité est persuasive.
74. Le discours rhétorique est contraire à la persuasion. D'abord il est trop
recherché et la plupart des gens sont choqués par l'excès de recherche dans
le discours. 75. Ensuite le discours obscur n'est pas persuasif ; or le discours
des rhéteurs, fait de périodes et d'enthymèmes, manque de clarté ; donc le
discours qui découle de la rhétorique n'est pas persuasif. 76. En outre, c'est
le discours suscitant la bienveillance des juges qui est persuasif ; mais ce
qui suscite la bienveillance, ce n'est pas le discours rhétorique, mais le
discours simple, marqué au coin de l'ordinaire ; en effet, tous ceux qui
détestent la prétention sont hostiles au style du rhéteur, si bien que, même si
le rhéteur soutient quelque chose de juste, on estime, en se fondant non sur
la vraie nature des faits, mais sur la fourberie du rhéteur, qu'il fait paraître
justes des choses injustes ; 77. au contraire, tout le monde sympathise avec
le discours de l'homme ordinaire, précisément parce qu'il est faible, et on
considère comme plus juste ce qui est le moins juste si c'est soutenu par
quelqu'un de simple et d'ordinaire. C'est la raison pour laquelle autrefois, à
Athènes, ceux qu'on jugeait devant l'Aréopage n'avaient pas le droit d'être
assistés d'un avocat, mais chacun, du mieux qu'il pouvait, plaidait pour soi,
sans perversion ni fourberie. 78. En outre, si les rhéteurs s'étaient persuadés
eux-mêmes qu'ils ont le pouvoir de persuader, ils n'auraient pas dû chercher
à susciter la pitié, les lamentations, l'indignation, etc., ce qui n'est nullement
persuader, mais qui pervertit l'esprit des juges et offusque la justice.
Sextus Empiricus*, Contre les professeurs, 2, 74.
TEXTE N° 19. Débilité des déclamations
Quintilien prend part au concert d'imprécations contre la rhétorique
« efféminée ».
17. Les déclamations, qui nous tenaient lieu de « fleurets mouchetés »
pour nous entraîner aux combats du forum, ont depuis longtemps cessé
d'être une image véridique du travail de l'orateur ; composées pour le seul
plaisir, elles manquent de nerfs, car, ma foi, les déclamateurs ont le même
genre de vice que les trafiquants d'esclaves qui peaufinent la beauté des
garçons en les émasculant : 18. la vigueur, les muscles, la barbe surtout, et
tout ce que la nature a donné en propre aux mâles, ils trouvent que ce n'est
pas bien joli ; ce qui serait robustesse, si on laissait faire, leur semble trop
rude, et ils n'ont de cesse de l'amollir ; nous de même, l'allure virile du
discours, cette force d'une parole serrée et robuste, nous la couvrons d'une
expression à peau tendre, et pourvu que ce soit lisse et brillant, peu nous
chaut ce que cela vaut. 19. Mais pour moi qui garde les yeux fixés sur la
nature, il n'y aura pas d'homme qui ne soit plus beau qu'un eunuque, je ne
croirai jamais la providence assez ennemie de son propre ouvrage pour
avoir mis la débilité au rang des perfections, et je n'irai pas imaginer qu'un
coup de bistouri peut rendre beau celui qui aurait été un monstre s'il était né
comme ça. La concupiscence peut bien s'exciter sur la fausse apparence
d'un sexe efféminé, il n'empêche que l'immoralité ne règnera jamais assez
pour faire trouver bien ce qu'elle met à haut prix.
20. Par conséquent, que les auditoires applaudissent l'« éloquence », cette
éloquence d'aujourd'hui qui, pour dire ce que j'en pense, se laisse aller et se
vautre dans la volupté - pour moi il ne s'agira pas d'éloquence, puisqu'elle
ne laisse percevoir aucun signe de virilité et d'intégrité, sans même parler de
gravité et de vertu. 21. Quand les plus célèbres statuaires ou peintres
voulaient donner forme aux plus beaux corps dans leurs statues ou leurs
tableaux, ils ne sont jamais tombés dans l'erreur de prendre pour modèle un
Bagoas ou un Megabyzus43 ; mais c'est le Doriphore44, également apte à la
guerre et à la palestre, ou les corps d'autres jeunes guerriers ou athlètes
qu'ils ont, à juste titre, trouvés beaux. Et nous qui voulons modeler l'orateur,
nous ne donnerions pas à l'éloquence des armes, mais des tambourins ?
Quintilien*, Institution oratoire, 5.12.17.
TEXTE N° 20. L'épouse et la courtisane
En préambule à son étude des anciens orateurs, Denys d'Halicarnasse
évoque les méfaits de l'éloquence « asiatique » et le retour à la raison et
aux bons modèles sous l'empire de Rome.
1. Nous ne saurions trop rendre grâces à notre siècle, excellent Ammée45,
quand nous voyons comme nombre de disciplines sont mieux cultivées
qu'autrefois, et surtout combien l'attention portée à l'éloquence publique a
fait de progrès. Il faut dire que dans les temps qui nous ont précédés,
l'antique rhétorique philosopique dépérissait, couverte de boue et en butte
aux plus sanglants outrages. Elle avait commencé à rendre l'âme après la
mort d'Alexandre de Macédoine46 et, déclinant peu à peu, elle était, dans
notre génération, à deux doigts de disparaître. Une autre avait pris sa place.
Insupportable avec son impudence de théâtreuse, mal élevée, sans la
moindre teinture de philosophie ni d'aucune autre discipline libérale,
trompant en douce la foule ignorante, elle avait non seulement un train de
vie plus opulent, plus luxueux, plus prestigieux que sa rivale, mais elle
s'était aussi arrogé les honneurs et les plus hautes charges des cités, celles
qui auraient dû revenir à la rhétorique philosophique. Elle était du dernier
vulgaire, ennuyeuse à mourir, et elle parvint finalement à faire de la Grèce
l'image de ces maisons en proie au mauvais génie de la débauche. Dans ces
maisons, la légitime épouse, née libre, vertueuse, se voit priver, sans
pouvoir réagir, de la maîtrise de tous ses biens, cependant qu'une courtisane
en folie, qui n'est là que pour tout détruire, prétend régner sur tout le
patrimoine, tout en couvrant l'épouse de mépris et en la terrorisant. De
même, dans toutes les cités, y compris (ce qui est le comble de l'indignité)
dans les cités hautement cultivées, la Muse attique, bien qu'ancienne et
autochtone, a fait figure de déchue, privée de ses biens, cependant que
l'autre, arrivée la veille ou l'avant-veille des bas-fonds de l'Asie, une
Mysienne, une Phrygienne, quelque méchante créature de Carie, a prétendu
gouverner les cités grecques, en chassant la première de la vie publique -
l'ignorante qui chassait la philosophe, la folle qui chassait la sage !
2. Mais le temps n'est pas seulement « le meilleur champion des justes »,
comme dit Pindare47, il l'est aussi des techniques, oui, par Zeus, et même
des disciplines et de tout ce qui est activité sérieuse. Notre siècle en a fait la
preuve, sous l'impulsion de quelque dieu peut-être, ou grâce au cycle
naturel qui ramène l'ancien ordre des choses, ou parce qu'un même instinct
a poussé beaucoup de monde dans le même sens : quelle que soit la raison,
notre siècle a permis à l'antique et sage rhétorique de recouvrer la juste
dignité dont elle jouissait à bon droit autrefois, tandis que la jeunette
écervelée a cessé de récolter une gloire imméritée et de se goberger avec les
biens d'autrui. Et s'il faut louer le temps présent et les hommes que réunit
l'amour de la sagesse, ce n'est peut-être pas seulement parce qu'ils ont été
les premiers à rendre plus d'honneur au beau qu'au laid (et pourtant le
commencement est la moitié du tout, comme dit très justement le proverbe),
mais aussi pour la rapidité du changement et l'importance du progrès qu'ils
ont permis. À part quelques cités d'Asie où, par ignorance, on ne se met que
lentement à l'apprentissage du beau, toutes les autres ont cessé de chérir les
discours vulgaires, froids, émoussés. Ceux qui en faisaient grand cas
auparavant, commencent à en rougir et passent progressivement dans l'autre
camp (à part quelques incurables), et ceux qui viennent seulement de
s'initier à cette discipline n'ont que mépris pour ces discours et raillerie pour
l'intérêt qu'on a pu leur porter.
3. Quant à la cause et à l'origine d'une si grande révolution, on les trouve,
je crois, dans le fait que Rome, une fois maîtresse du monde, est devenue,
par force, le point de mire de toutes les cités, et ce dans le temps que ses
dirigeants administrent l'État selon la vertu et le mieux possible. Comme ils
sont hautement cultivés et de très bon jugement, ils ont choyé la fraction
intelligente de la cité, qui s'est considérablement développée, tandis que les
écervelés ont été obligés de se mettre au bon sens. C'est ce qui fait
qu'aujourd'hui on voit écrire beaucoup d'ouvrages d'histoire dignes d'intérêt,
produire maint discours public élégant, et que des traités philosophiques
nullement négligeables, par Zeus, ainsi qu'une quantité d'autres bons
ouvrages, produits des efforts acharnés des Romains et des Grecs, ont vu le
jour ou vont probablement le voir. Et comme une aussi grande révolution
s'est accomplie en aussi peu de temps, je ne serais pas étonné si cet
engouement pour les discours écervelés ne durait pas au-delà d'une seule
génération : ce qui s'est réduit de tout à presque rien, rétrécit facilement de
peu à rien du tout.
Denys d'Halicarnasse*, Les anciens orateurs, 1.
TEXTE N° 21. Réflexions sur la décadence
Sénèque le Père évoque, à l'intention de ses enfants, ses souvenirs des
rhéteurs et orateurs « d'autrefois » ; occasion de regretter le passé et de
chercher les causes de la décadence.
6. Vous faites une chose nécessaire et utile, mes enfants, en ne vous
contentant pas des modèles de votre époque et en voulant aussi connaître
ceux de l'époque précédente. D'abord, plus on a étudié de modèles et plus
on progresse dans la voie de l'éloquence : l'imitation ne doit pas se borner à
un seul maître, si distingué soit-il, car l'imitateur n'est jamais à la hauteur du
modèle, et il est dans la nature des choses que la copie reste en deçà de
l'original. Une autre raison, c'est qu'ainsi vous serez mieux à même de
mesurer la dégradation quotidienne du talent et de prendre conscience de
cette mystérieuse iniquité de la nature qui a fait rétrograder l'éloquence.
Tout ce que l'art oratoire romain peut mettre en face ou au-dessus de
l'arrogante Grèce a fleuri autour de Cicéron*. 7. Tous les génies qui ont
donné du lustre à nos études sont nés alors. Depuis, tous les jours, les
choses sont allées de mal en pis, soit parce que nous vivons maintenant trop
à l'aise (rien de tel que le luxe pour tuer le génie), soit parce que la
dévaluation de ce qui était la plus belle des activités a poussé toute forme de
compétition à se tourner vers des activités ignobles, mais qui rapportent
beaucoup d'honneur et d'argent, soit enfin qu'il y ait quelque loi du destin,
loi maligne et inéluctable, régissant toute chose, et qui veut que tout ce qui
a été mené au sommet retombe, et d'une chute plus rapide que n'a été
l'ascension.
8. Voici qu'ils croupissent, les dons d'une jeunesse désoeuvrée ! Finies les
veilles laborieuses au service d'une seule tâche honorable ! Sommeil et
langueur règnent dans les esprits, et, plus ignoble que sommeil et langueur,
un actif dévouement à des causes mauvaises : chanter et danser, voilà les
goûts obscènes qui mobilisent nos efféminés ; se friser les cheveux, se faire
un filet de voix pour des minauderies féminines, se faire un corps assez
lascif pour rivaliser avec les femmes, se parer d'ornements immondes, voilà
l'idéal de nos jeunes gens ! 9. Qui est, parmi les gens de votre âge, je ne
dirai même pas assez doué, assez studieux, mais bien : qui est assez
homme ? Mous, sans nerf, tels ils sont nés et tels ils restent dans la vie,
capables d'attenter à la pudeur d'autrui, indifférents à la défense de la leur.
Fasse le ciel qu'ils ne reçoivent pas l'éloquence ! Mais je n'admirerais pas
l'éloquence si elle ne choisissait pas les esprits auxquels elle se donne.
Erreur, mes bons enfants, si vous croyez que le fameux aphorisme de
Caton* n'émanait que de lui et non d'un oracle. Qu'est-ce qu'un oracle, en
effet ? n'est-ce pas une volonté divine énoncée par une bouche humaine ? Et
quel plus saint prêtre que Caton la divinité pouvait-elle se trouver pour
adresser au genre humain non ses préceptes, mais ses réprimandes ? Or
donc, ce grand homme, qu'a-t-il dit ? « Marcus, mon fils, l'orateur est un
homme de bien sachant parler ». 10. Allez maintentant, allez donc chercher
des orateurs chez ces épilés, ces gens polis à la pierre ponce, qui ne sont des
hommes que dans la débauche !
Sénèque le Père*, Controverses et suasoires, 1. Préface, 6.
TEXTE N° 22. Le critère de l'efficacité
Cicéron explique à ses amis Atticus et Brutus qu'un bon discours est un
discours qui produit l'effet voulu par l'orateur.
184. Bien sûr, Atticus, s'il s'agit de notre discussion sur les raisons
d'approuver ou non un orateur, je préférerais de beaucoup avoir votre
assentiment, à Brutus et à toi ; mais s'il s'agissait de mon éloquence, c'est
l'approbation du peuple que je souhaiterais. Car qui a l'approbation de la
foule quand il parle doit nécessairement aussi être approuvé par les
connaisseurs. Ce qu'il y a de bon ou de mauvais dans un discours, j'en serai
juge, moi, si du moins j'ai la capacité et le savoir requis ; mais ce que vaut
un orateur, c'est sur l'effet que sa parole aura produit qu'on pourra le saisir.
185. Il y a trois effets de ce genre, à mon avis en tout cas, susceptibles d'être
produits par la parole : instruire celui auquel on s'adresse, lui plaire,
l'émouvoir vivement. Quelles qualités de l'orateur produisent chacun de ces
effets, quels défauts l'empêchent de les obtenir, ou même le font trébucher
et chuter dans sa poursuite, un technicien en sera juge. Mais l'orateur
réussit-il ou non à mettre l'auditoire dans l'état où il le veut, cela se juge
normalement à l'assentiment de la foule, à l'approbation populaire. Aussi n'y
a-t-il jamais eu de désaccord entre les connaisseurs et le peuple, s'agissant
de dire si un orateur est bon ou mauvais. [...]
187. Le flûtiste Antigénidas disait peut-être à l'un de ses élèves que le
public accueillait fraîchement : « Joue pour moi et pour les Muses » ; mais
moi, si Brutus, ici présent, s'adressait, comme il le fait souvent, à une vaste
audience, je lui dirais plutôt : « Joue pour moi et pour le peuple, mon cher
Brutus » : les auditeurs saisiront les effets de son éloquence, et moi je verrai
en outre le pourquoi de ces effets. Celui qui écoute un orateur croit ce qu'il
dit, il pense que c'est vrai, il est d'accord, il approuve, le discours emporte
sa conviction : toi, le technicien, que veux-tu de plus ? 186. La foule qui
écoute est charmée, elle est séduite par le discours, on pourrait dire qu'elle
nage dans le plaisir : qu'as-tu à chicaner ? Elle se réjouit et elle s'afflige, elle
rit et elle pleure, elle est pour et elle est contre, elle méprise et elle déteste,
elle est entraînée à la compassion, à la honte, au regret, elle s'irrite et
s'émerveille, elle espère et elle craint, et tout cela dans l'exacte mesure où
les mots, les idées et l'action oratoire veulent manipuler l'esprit des
assistants. À quoi bon attendre le verdict de quelque connaisseur ? Ce
qu'approuve la foule est forcément aussi ce qu'approuveront les
connaisseurs.
Cicéron*, Brutus, 184.
TEXTE N° 23. La rhétorique illimitée
L'orateur Crassus défend le domaine de la rhétorique (=éloquence)
contre les prétentions des philosophes grecs avec lesquels il discute, à
Athènes.
46. Il y avait là en outre une foule de brillants philosophes célèbres qui
étaient à peu près tous d'accord pour écarter l'orateur du gouvernail de
l'État, pour l'exclure de tout savoir, de toute science un peu relevée : ils le
précipitaient à fond de cale et le confinaient aux tribunaux et aux harangues
de carrefour, comme qui est enchaîné à la meule. 47. Mais moi je n'étais pas
d'accord avec eux, ni d'ailleurs avec le premier instigateur de ce type
d'argumentation, le plus noblement et le plus brillamment éloquent de tous,
et de loin, Platon*. À cette époque, à Athènes, j'ai lu attentivement son
Gorgias avec Charmadas48. Ce que j'admirais surtout dans ce livre, c'est
qu'en se moquant des orateurs Platon manifestait un talent oratoire
éclatant...
Il y a longtemps que ces pauvres Grecs se tracassent dans des joutes
verbales qui montrent qu'ils aiment mieux la discussion que la vérité. 48.
Maintenant, même si l'on pose que l'orateur est purement et simplement un
homme capable de parler d'abondance devant le préteur, dans les tribunaux,
devant le peuple ou devant le Sénat, il n'en faut pas moins lui accorder, lui
reconnaître bien des connaissances. Car sans une pratique étendue de la vie
politique dans son ensemble, sans la connaissance des lois, de la coutume,
du droit civil, dans l'ignorance de la nature humaine et des divers caractères,
l'orateur n'aura pas assez d'habileté et d'expérience pour traiter ne serait-ce
que ces sujets qui lui sont propres. Et s'il sait tout cela, qui est indispensable
même pour traiter les plus minces aspects d'une affaire, lui manquera-t-il
quoi que ce soit des sciences les plus importantes ?
Inversement, si l'on soutient que le seul talent essentiel de l'orateur est de
parler avec harmonie, élégance, abondance, alors, je demande comment il
peut atteindre cet objectif sans cet ensemble de connaissances que vous lui
refusez. Un discours ne peut être excellent si l'orateur n'a pas une
connaissance complète de ce dont il va parler. 49. Par suite, si, comme on le
dit et comme je le crois, le fameux physicien Démocrite49 s'exprimait avec
élégance, la matière qu'il traitait était sans doute propre au physicien, mais
l'élégance verbale qu'il y mettait doit être mise au compte de l'orateur. Et si
Platon* a montré, j'en suis bien d'accord, une éloquence divine sur des
sujets qui n'avaient rien à voir avec les discussions de la vie civile, si de
même Aristote*, Théophraste*, Carnéade*, ont montré de l'éloquence sur
les sujets dont ils débattaient et ont mis grâce et élégance dans leurs paroles,
le sujet de leurs argumentations relève sans doute d'autres disciplines, mais
le discours en tant que tel ne dépend que de l'art dont nous parlons et
discutons en ce moment. 50. Du reste, nous voyons bien que d'autres ont
présenté sur les mêmes sujets des argumentations maigres et étriquées, tel
Chrysippe*, le plus célèbre pourtant pour sa sagacité ; or on ne trouve pas à
redire à son travail philosophique sous prétexte que ce talent du discours,
qui relève d'une autre technique, lui a manqué.
Quelle est donc la différence et comment distinguer entre le langage
fécond et abondant de ceux que je viens de citer et la sécheresse des gens
qui ne mettent pas cette variété, cette élégance dans leur langage ? Bien
évidemment, il y a une chose qu'apporteront en propre ceux qui parlent
bien : un discours harmonieux, élégant, qui tire sa distinction d'un certain
art du polissage. Mais, si l'orateur n'a pas pris une connaissance complète et
approfondie du fond, automatiquement le discours ne sera rien ou fera rire
tout le monde. 51. Est-il rien de plus extravagant qu'un vain bruit de mots,
même les meilleurs, même les plus élégants, s'il ne recouvrent ni pensée, ni
savoir ? Ainsi donc, quel que soit le sujet, quelle que soit la spécialité, quel
que soit le genre, si l'orateur s'en informe comme il s'informerait de la cause
d'un client, il en parlera mieux et avec plus d'élégance que l'inventeur lui-
même ou l'artisan spécialisé.
Cicéron*, Sur l'orateur, 1. 46.
TEXTE N° 24. Le domaine de la rhétorique : les questions politiques
Au début d'un traité de rhétorique (attribué à saint Augustin), l'auteur, qui
suit de près Hermagoras*, définit la rhétorique et circonscrit son domaine.
2. En tout domaine, la fin est, à ce qu'il semble, ce à quoi tendent toutes
choses, ce à cause de quoi on fait tout le reste. Les Grecs appellent cela
telos. C'est aussi ce qu'on cherche dans presque toutes les discussions
philosophiques : quelle est la fin du bien vivre, la vertu ou le plaisir ?, etc.
La fin propre à la fonction de l'orateur a reçu des définitions diverses. Selon
certains l'essentiel de la fonction oratoire, c'est de bien dire ; pour d'autres
de dire correctement ; pour d'autres de dire véridiquement ; pour d'autres de
persuader. En fait, ceux qui ont estimé que la fin de la fonction oratoire est
de dire bien ou véridiquement, ne nient pas que la fin de ces actions elles-
mêmes soit de persuader, en sorte que la fin de la fonction oratoire est de
bien dire, et que la fin du bien dire est de persuader. Donc en somme, de
l'avis général, la fin de la fonction oratoire est de persuader. Comme cela
pouvait donner prise aux critiques (l'orateur ne persuade pas toujours, sans
pour autant perdre la capacité et le nom d'orateur quand d'aventure il ne
parvient pas à persuader), pour parer d'avance à toute critique, Hermagoras*
a fait une adjonction qui donne ceci : « la fin de la fonction oratoire est de
persuader, dans la mesure où les conditions de choses et de personnes le
permettent ».
3. Une autre critique renaît continuellement du même mot « persuader » ;
c'est bien Platon* qui l'a trouvée et il en fait grand usage dans le Gorgias,
mais ensuite elle a été abusivement reprise par des techniciens, détracteurs
d'Hermagoras*. Ils disent que persuader n'est pas la fin propre de la
fonction oratoire, mais appartient à tout le monde à peu près : les
mathématiciens persuadent de ce qui relève de leur connaissance, les
médecins persuadent de ce qui appartient à leur spécialité, les artisans
même et les ouvriers de bas étage ou autres peuvent persuader quelqu'un de
façon efficace à propos de ce qu'ils font, pour peu qu'ils le fassent de façon
rationnelle ; donc qu'une fin qui n'a que le caractère commun et manque
d'un caractère propre n'est pas intégralement adéquate : l'acte de persuader
est commun à beaucoup de gens et par suite persuader n'est pas la fin propre
de la fonction oratoire. Mais Hermagoras* a aussi déjoué très habilement
cette critique. Il dit en effet que « la fonction oratoire consiste à persuader,
dans la mesure où les conditions de choses et de personnes le permettent, et
seulement dans les questions de la vie civile ». En effet les questions des
médecins, des philosophes et autres sont étrangères à la vie civile, que les
Grecs appellent politique.
4. Les questions politiques sont celles dont la connaissance peut relever
d'une notion commune, ce que les Grecs appellent koinè ennoia. Mais pour
qu'on comprenne plus facilement la situation même à laquelle nous faisons
allusion, tout ce qui est tel qu'il soit honteux de ne pas le savoir (et si nous
l'ignorons, nous faisons semblant de le savoir quand on en discute) produit
une question politique. Ce que je veux dire, c'est quelque chose comme
ceci : si l'on s'informe du poids d'un objet, et si tu as l'air de ne pas savoir
combien de livres il pèse, tu n'as pas à en rougir ; si, à propos de longueur,
tu n'as pas l'air de savoir de combien de pieds il s'agit, tu n'as pas à rougir ;
et de même pour les autres choses de ce genre, qu'il serait trop long
d'énumérer : quand on en discute, même si elles font une question, elles ne
peuvent faire une question politique. Mais quand on cherche si quelque
chose est juste ou injuste, honorable ou déshonorant, louable ou
répréhensible, digne de récompense ou de punition, utile ou inutile, etc., il
n'est personne qui ne rougisse de paraître ne pas savoir, même s'il est
étranger à toute technique ou science. Il en résulte que tous sont persuadés
ou en tout cas n'hésitent pas à persuader les autres qu'ils peuvent concevoir
la différence entre le juste et l'injuste, l'honorable et le déshonorant et tout
ce que nous avons cité. Et par suite les interrogations qui naissent à propos
de choses de ce genre sont appelées questions politiques, en tant qu'elles ne
sont pas propres à un petit nombre, mais communes à tous. Cela étant, c'est
à juste titre que les questions qui peuvent être comprises dans une notion
commune sont appelées politiques, et ce sont celles dont devra s'occuper
l'orateur, celles dans lesquelles il devra exceller.
Augustin* ( ?), Rhétorique, 2.
TEXTE N° 25. Il n'y a pas de technique du discours
L'orateur Antoine*, séjournant à Athènes, entend le philosophe
Charmadas (Académicien) soutenir que l'enseignement des rhéteurs ne sert
à rien.
90. Souvent même, emporté par son discours, il en arrivait à soutenir qu'il
n'y a tout simplement pas de technique du discours. Il avait des arguments
pour le démontrer : nous serions naturellement doués pour flatter
adroitement ceux dont nous voulons obtenir quelque chose, pour trouver les
menaces qui effraient l'adversaire, pour exposer un fait, pour renforcer la
thèse que nous soutenons, pour réfuter les arguments opposés, et, en dernier
recours, pour supplier et pour gémir, donc en définitive pour tout ce qui fait
le talent de l'orateur ; l'habitude et l'entraînement ne feraient qu'aiguiser le
discernement et l'intelligence et développer la facilité de la parole.
Il avait aussi une foule d'exemples pour appuyer cette démonstration. 91.
Il disait pour commencer que, comme par un fait exprès, aucun auteur de
Techniques n'avait été un orateur même passable, même en remontant
jusqu'à je ne sais quels Corax* et Tisias* qui seraient, paraît-il, les
inventeurs de cette technique et les premiers à l'avoir employée. En
revanche, il donnait une liste interminable d'excellents orateurs qui
n'avaient rien appris de tout cela et qui ne s'étaient même pas souciés de s'en
informer [...] 92. De plus, il disait que toute technique spécialisée suppose
un ensemble d'éléments connus, parfaitement possédés, tendant vers un but
unique et ne permettant jamais l'erreur, alors que tout ce qui occupe les
orateurs est douteux et incertain : ils en parlent sans vraiment le posséder à
fond, ils en parlent devant des gens auxquels ils n'ont pas à transmettre un
savoir mais une opinion qui ne vaut que sur l'instant, fausse ou en tout cas
peu claire. 93. Bref, il en arrivait presque à me persuader qu'il n'y a pas de
technique du discours et que personne ne peut faire un discours habile et
abondant à moins d'avoir étudié ce que disent les plus savants philosophes.
Cicéron*, Sur l'orateur, 1. 90.
TEXTE N° 26. La bienséance
Quintilien montre que le souci de la bienséance peut aller jusqu'à refuser
des moyens de persuasion qui seraient dégradants.
8. On ne saurait trop y insister : parle convenablement celui-là seul qui a
su envisager non seulement l'utilité mais aussi la bienséance. Je n'ignore
pas, certes, qu'elles sont généralement inséparables, que ce qui est séant est
presque toujours utile et qu'il n'est pas de meilleur moyen pour se concilier
les juges ou les retourner s'ils penchent dans l'autre sens. 9. Mais parfois,
ces qualités elles-mêmes tirent à hue et à dia. Eh bien, chaque fois qu'elles
seront inconciliables, c'est la bienséance qui doit l'emporter sur l'utilité elle-
même. Vous n'êtes pas sans savoir que rien n'aurait été plus utile à
l'acquittement de Socrate que d'adopter le genre classique de la défense
judiciaire, avec discours modeste pour se concilier les juges et réfutation
minutieuse de l'accusation elle-même. Seulement cela ne seyait absolument
pas à sa personne, et il plaida en homme prêt à tenir une condamnation pour
le comble des honneurs. Il préféra, ce sage entre les sages, sacrifier ce qu'il
lui restait de vie plutôt que ce qu'il avait vécu. Et puisque les hommes de
son époque étaient à peu près incapables de le comprendre, il se confia au
jugement de la postérité et obtint de vivre à jamais au prix d'un mince
sacrifice, celui des derniers temps de la vieillesse. Lysias*, le plus célèbre
orateur de ce temps-là, avait bien écrit une défense pour lui et la lui
proposait, mais il refusa de s'en servir, la jugeant excellente, mais peu
convenable à sa personne. Ce seul exemple suffit à établir que l'orateur ne
doit pas se proposer comme but la persuasion, mais le bien dire, puisqu'il
arrive que persuader soit déshonorant.
Quintilien, Institution oratoire, 11. 1. 8.
TEXTE N° 27. Immensité du domaine du convenable
Hermogène annonce un traité où il essayera d'embrasser tous les
paramètres du convenable.
379. Peut-être n'appartient-il pas aux facultés humaines, mais à quelque
force divine, de faire de tous ces éléments, moment, personne, lieu, cause,
manière et tous les autres éléments de ce genre, l'objet d'un traité, et de
montrer pour chaque problème, puis pour chacun de leurs genres et de leurs
modes, puis pour chacune des idées de chaque partie, soit qu'elles
appartiennent aux préliminaires, aux preuves et aux démonstrations, à la
réfutation des objections ou aux péroraisons, et pour toutes les catégories
stylistiques du discours, de quelle sorte doit être d'une façon générale le
discours dans telle question, devant tels hommes, quand les orateurs parlent
de telle personne, à telle occasion, quelles doivent être leurs idées dans
chaque partie, et parmi celles qu'on a inventées, lesquelles doivent être dites
et lesquelles il vaut mieux laisser de côté ici - car il pourra arriver
qu'ailleurs ce soit l'inverse - et pour celles qu'on a retenues, quelle est
maintenant et devant telles personnes la meilleure disposition - car à
nouveau devant d'autres personnes et dans une autre occasion il en ira peut-
être tout autrement -, et comment il faut présenter ceci ou cela, sur quelles
pensées il est préférable d'insister et de quelle manière, sur lesquelles il est
préférable de passer au plus vite après n'en avoir fait, en quelque sorte,
qu'une très brève mention ; donc embrasser tous ces éléments et tous ceux
de ce genre dans un traité, et cela sans s'étendre trop longuement, c'est, je
pense, une chose qui relève des dieux et non des facultés humaines. 380.
Cependant toute l'aide que la nature humaine est capable d'apporter ici, je
pense que nous l'apporterons et que nous saurons donner sur toutes ces
matières des explications suffisantes dans notre Méthode de l'habileté, tout
de suite après ce traité-ci.
Hermogène*, Les catégories stylistiques, 379, trad. M. Patillon, La
théorie
du discours chez Hermogène le rhéteur, Les Belles Lettres, 1988.
TEXTE N° 28. La seule technique rhétorique est la « sophistique »
Après avoir éliminé les opinions sur la rhétorique qu'il ne partage pas,
Philodème annonce les points qu'il va traiter du point de vue de
l'Épicurisme.
Ce serait le moment pour nous, débarrassés de tout cela, d'en venir à nos
propres opinions, et en gros les têtes de chapitre devraient être organisées
de la façon suivante :
- rappeler brièvement ce que l'usage entend par technique, car
autrement il n'est pas possible de faire nos démonstrations.
- la rhétorique sophistique qui est appelée technique chez les chefs de
file de notre philosophie... [lacune]
- ... que la sophistique est technique des discours écrits et des discours
d'apparat, mais n'est pas technique des discours judiciaires et
délibératifs.
- en outre le fait que la politique repose sur la connaissance des faits et
la pratique, mais ne présente rien de technique.
Philodème, Sur la rhétorique, 2, col. XXXVII (p. 121, Longo Auricchio).
TEXTE N° 29. Défense du discours préparé
Anaximène argumente contre le préjugé favorable au discours
« spontané » ; il se place dans la perspective d'un plaideur qui doit, entre
autres, se défendre sur ce point.
1444a18. S'ils veulent nous discréditer en disant que nous prononçons des
discours écrits, ou que nous nous entraînons à parler, ou que nous prenons
la défense d'autrui moyennant salaire50, il faut marcher à l'attaque en
répliquant par l'ironie, et dire, pour ce qui est d'écrire, que la loi ne nous
interdit pas plus de prononcer ce que nous avons nous-mêmes écrit qu'elle
n'interdit à l'adversaire de parler sans notes : la loi interdit de faire certaines
actions, mais permet à chacun de parler comme il veut. Il faut aussi dire :
« Mon adversaire pense qu'il a commis un si grand crime qu'il est persuadé
que je n'arriverais pas à l'accuser comme il faut sans le secours de l'écriture
et d'une longue réflexion préalable ». Voilà comment repousser les attaques
contre les discours écrits. S'ils disent que nous apprenons à parler et que
nous nous entraînons, nous l'admettrons, en ajoutant : « Nous, les
« étudiants », comme tu dis, nous ne sommes pas des chicaneurs, tandis que
toi, qui ne sais pas parler, il est prouvé que tu fais le sycophante51 avec nous
maintenant, comme tu l'as déjà fait » - sous-entendu, il serait bon pour les
citoyens qu'il apprenne lui aussi la rhétorique, car alors il ne serait pas un
méchant sycophante. De la même manière, si on nous accuse de prendre la
défense de quelqu'un pour un salaire, nous l'admettrons ironiquement, et
nous montrerons que notre accusateur fait la même chose, et tout le monde
aussi. Distingue les espèces de « salaires », et dis que les uns se font
synégores pour de l'argent, d'autres pour rendre service, d'autres pour faire
punir, d'autres pour se distinguer ; et alors montre que toi tu fais le synégore
pour rendre un service, tout en disant que ton adversaire le fait pour un
salaire, et pas un petit salaire : 1444b. s'il fait un procès, c'est pour gagner
indûment de l'argent et non pour éviter de payer ce qu'il doit ! De la même
façon, si on dit que nous enseignons la procédure aux gens, ou que nous
écrivons des discours judiciaires, montre que tout le monde, chacun selon
ses moyens, aide ses amis de ses instructions et conseils. Et ainsi tu
réfuteras « techniquement » ces critiques.
Anaximène*, « Rhétorique à Alexandre », 1444a18.
TEXTE N° 30. L'écriture de l'oral
Pline le Jeune explique à Tacite* que l'écrit peut mimer tous les
caractères de l'oral.
9. Un bon discours serait différent d'un bon texte. Je sais bien que certains
ont cette opinion. Mais moi (sauf erreur de ma part, certes), je suis persuadé
que, si l'on peut trouver un bon discours qui ne corresponde pas à un bon
texte, il n'est pas possible qu'un discours ne soit pas bon s'il correspond à un
bon texte. Le texte est en effet le modèle et en quelque sorte l'archétype52 du
discours. 10. C'est pourquoi, dans les meilleurs textes, on rencontre mille
figures « improvisées », même dans ceux dont nous savons qu'ils n'ont pas
été prononcés, dans les Verrines, par exemple (« Un artiste ? quel artiste ?
qui donc ? Tu as raison, Polyclète, disait-on »)53. Il s'ensuit donc que le
discours le plus parfait sera celui qui offrira la plus grande ressemblance
avec le texte.
Pline le Jeune*, Lettres, 1. 20. 9, trad. F. Desbordes,
Idées romaines sur l'écriture, Presses universitaires de Lille, 1990.
TEXTE N° 31. L'écriture figée et la parole changeante
Isocrate attaque les rhéteurs qui comparent eux-mêmes leur enseignement
à l'apprentissage des lettres de l'alphabet.
12. Je m'étonne de voir qu'on les trouve dignes d'avoir des élèves, alors
qu'ils ne se sont même pas rendu compte qu'ils donnaient une technique
figée en exemple à un processus créateur. Qui ne sait en effet, à part eux,
que l'alphabet est chose immuable et restant identique à elle-même, ce qui
nous permet d'utiliser toujours les mêmes lettres pour les mêmes choses,
alors que c'est tout le contraire pour le discours ? Ce qu'a dit un orateur ne
va pas rendre les mêmes services à qui parle après lui ; au contraire, on
estime que le plus habile technicien est celui qui dit ce qui convient au
sujet, tout en étant capable de trouvailles absolument différentes de celles
des autres. 13. La meilleure preuve qu'il n'y a aucune ressemblance entre
ces deux disciplines, c'est que les discours ne sont beaux que s'ils s'adaptent
aux circonstances, à ce qui est convenable et à ce qui est nouveau, alors que
rien de tout cela n'est nécessaire aux lettres de l'alphabet. Par conséquent,
faire payer ces gens qui utilisent de tels exemples serait plus juste que de
leur donner de l'argent, car ils auraient bien besoin qu'on s'occupe d'eux, ces
gens qui entreprennent d'éduquer les autres !
Isocrate*, Contre les Sophistes, 12.
TEXTE N° 32. Comment se faire écouter
L'orateur a, selon Anaximène, un merveilleux moyen pour se faire
entendre d'un auditoire houleux ou pour désarmer l'adversaire : il faut
prendre les devants.
1432b11. L'anticipation est le moyen qui nous permettra de prévenir les
critiques de l'auditoire et les arguments de ceux qui vont parler contre nous :
en anticipant, nous ferons disparaître les difficultés qui nous attendaient.
Pour les critiques de l'auditoire, voici comment il faut anticiper : « Peut-être
que certains d'entre vous sont étonnés de voir que malgré mon jeune âge j'ai
l'audace de prendre la parole sur des sujets aussi graves » ; et aussi :
« Qu'on n'aille pas me reprocher de vouloir vous donner des avis sur des
sujets à propos desquels d'autres n'osent pas vous parler librement ». Sur
des sujets qui risquent un mauvais accueil, il faut aussi anticiper en
justifiant le fait que tu donnes des avis : montrer qu'il y a pénurie d'orateurs,
ou que le danger est grand, ou que c'est utile à tous, ou toute autre
justification de ce genre, propre à dissiper les difficultés à venir. Si
l'auditoire n'en continue pas moins à chahuter, il faut dire brièvement ceci,
sous forme d'assertion générale ou de mise en évidence d'une
contradiction : il est particulièrement absurde d'être venu à l'assemblée pour
décider au mieux sur le sujet, et de croire qu'on va prendre la meilleure
décision si l'on ne veut pas écouter les orateurs. Et aussi : qu'il serait correct
qu'ils se lèvent eux-mêmes pour donner leur avis, ou alors qu'ils écoutent
ceux qui donnent leur avis, avant d'exprimer leur opinion en votant à main
levée. Voilà donc comment il faut utiliser les anticipations et faire face au
chahut dans les assemblées.
Dans les discours judiciaires, nous anticiperons de la manière que nous
avons dite et nous ferons face au chahut, s'il se produit au début du
discours, de la façon suivante : « N'est-ce pas absurde ? Le législateur a
voulu que deux discours soient alloués à chacune des parties54, et vous, les
juges, vous avez juré de juger selon la loi : et vous ne voulez même pas
écouter un seul discours ? 1433a. S'il a d'avance pris une si grande mesure à
votre égard, c'est pour que vous écoutiez tous les discours avant de voter
selon votre serment, et vous, vous avez si peu de considération pour cela
que vous vous croyez déjà exactement au courant de tout sans même
attendre le début des discours ! » ; ou encore : « Quelle absurdité ! Le
législateur a voulu que l'accusé gagne sa cause si les suffrages sont égaux,
mais vous, vous êtes d'opinion si opposée que vous n'écoutez même pas les
gens qui se défendent contre des calomnies. Lui, considérant que le risque
est plus grand, il a donné cet avantage du vote aux accusés, mais vous, qui
ne vous en prenez pas à ceux qui accusent sans danger, vous tentez
d'intimider par votre chahut ceux qui se défendent contre des accusations,
dans la crainte et le tremblement. » Donc, si c'est au début qu'on chahute, il
faut faire face de cette manière. S'ils chahutent quand le discours est déjà
avancé, s'ils ne sont que quelques-uns à le faire, il faut faire honte aux
chahuteurs et leur dire que la justice demande qu'ils écoutent pour l'instant
afin de ne pas empêcher les autres de juger correctement, et que, quand ils
auront écouté, alors ils feront ce qu'ils voudront. Si c'est la majorité qui
chahute, n'adresse pas tes reproches aux juges mais à toi-même : leur faire
honte soulèverait leur colère, tandis que si tu t'en prends à toi-même et si tu
dis que tu as fait une faute, cela les incitera à la mansuétude. Il faut aussi
prier les juges de t'écouter avec équanimité et de ne pas faire paraître dès à
présent l'opinion qu'ils exprimeront dans un vote qui est secret. D'une façon
générale donc, nous ferons face au chahut, en bref, avec des assertions
générales et des mises en évidence de contradictions, en montrant que les
chahuteurs sont en contradiction avec la justice, les lois, les intérêts de la
cité et la morale ; c'est avec ces moyens qu'on a le plus de chance de faire
cesser le chahut de l'auditoire.
Selon ce qui précède, nous savons comment il faut utiliser les
anticipations à l'adresse de l'auditoire et comment faire face aux chahuts. Je
vais maintenant montrer comment il faut anticiper sur ce que nos
contradicteurs vont probablement dire : « Il va sans doute se plaindre de sa
pauvreté - dont la responsabilité ne m'incombe pas, mais bien à sa
conduite ». Et aussi : « J'apprends qu'il va dire ci et ça ». Quand on parle le
premier, il faut réfuter, en anticipant ainsi, et affaiblir ce que les adversaires
vont probablement dire : les arguments disqualifiés d'avance, si puissants
soient-ils, ne semblent plus aussi probants à ceux qui les ont déjà entendus.
1433b. Si nous parlons en seconde position, et si les adversaires ont anticipé
ce que nous allions dire, il faut contre-anticiper ces arguments et les réfuter
ainsi : « Lui, non seulement il m'a calomnié abondamment devant vous,
mais aussi, sachant bien que je le réfuterais, il a anticipé mon argument et
l'a disqualifié pour que vous ne lui accordiez pas le même crédit, ou pour
que je m'abstienne de vous le dire maintenant qu'il l'a discrédité. Mais moi,
j'estime que vous devez apprendre mes arguments de ma bouche et non de
la sienne, même s'il les disqualifie en disant des choses qui, selon moi, sont
bien la preuve du fait qu'il ne dit rien de sensé. »
Anaximène*, « Rhétorique à Alexandre », 1432a11.
TEXTE N° 33. Le dédoublement de l'avocat
L'avocat qui parle pour son client, peut aussi prétendre que son client
parle par sa bouche - un dédoublement qui peut être avantageux au moment
des appels à la pitié.
24. Parfois même, c'est l'avocat lui-même qui se charge de ce rôle,
comme Cicéron* défendant Milon : « O que je suis malheureux ! O mon
pauvre ami ! Toi, Milon, avec l'aide des juges que voici, tu as pu me
ramener dans ma patrie, et moi je ne pourrai pas, avec l'aide de ces mêmes
hommes, te maintenir dans ta patrie ? »55- surtout, si comme c'était le cas
alors, les supplications sont incompatibles avec le caractère de l'accusé. 25.
Qui aurait supporté un Milon suppliant pour essayer de sauver sa tête, alors
qu'il reconnaissait bien avoir tué un membre d'une grande famille, mais
parce que c'était son devoir ?56 Et donc Cicéron dut tout à la fois tirer parti
de cette noble assurance pour susciter la bienveillance, et remplacer son
client au moment des larmes.
C'est surtout dans ces moments que les prosopopées sont utiles, j'entends
les discours où c'est une autre personne que l'orateur qui est censée parler,
comme quand l'avocat « fait parler » ses clients. Les faits tout nus peuvent
sans doute émouvoir ; mais quand nous faisons comme si c'étaient les
personnes elles-mêmes qui parlaient, cette personnalisation ajoute à
l'émotion : 26. le juge n'a pas l'impression d'entendre des gens qui pleurent
sur des maux qui leur sont étrangers, mais de percevoir directement le
sentiment et la voix de malheureux dont l'aspect, même silencieux, lui tire
des larmes. Autant ces plaintes seraient plus pitoyables, s'ils les disaient
eux-mêmes, autant elles sont, dans une certaine mesure, plus susceptibles
d'émouvoir quand on les « fait dire » - voir les comédiens dont la voix et la
façon de parler touchent bien davantage quand ils jouent un rôle. 27. C'est
ainsi que Cicéron, toujours lui, sans « faire dire » des prières à Milon, et en
faisant plutôt valoir sa noble assurance, lui a pourtant prêté des paroles, une
plainte qui ne déparait pas son intrépidité : « O travaux accomplis en vain, o
espérances trompeuses, o rêves qui ne se sont pas réalisés ! »57.
Quintilien*, Institution oratoire, 6. 1. 24.
TEXTE N° 34. L'ancienne et la nouvelle éducation
Tacite oppose l'excellente formation par l'exemple que recevaient les
anciens orateurs et la nullité des modernes écoles de rhétorique, coupées de
la vie.
34.1. Ainsi donc, du temps de nos ancêtres, le jeune homme qui se
destinait à l'éloquence judiciaire et politique, préalablement imprégné de
l'éducation reçue à la maison, bien nourri des études dignes de son rang,
était conduit, par son père ou par des parents, à l'orateur qui était alors le
plus en vue dans la cité. 2. Cet homme, il l'escortait, il s'attachait à ses pas,
il assistait à toutes ses prises de parole, que ce soit dans des procès ou dans
les assemblées, une assiduité qui allait jusqu'à endurer les joutes oratoires et
à être présent aux échanges d'insultes : si je puis dire, c'est en pleine bataille
qu'il apprenait à combattre. 3. De là, une grande expérience, beaucoup de
fermeté, encore plus de jugement, tel était, sans délai, le lot de jeunes gens
qui étudiaient au grand jour et au coeur des dangers, là où nul ne saurait
impunément dire une sottise ou se contredire sans se faire rabrouer par le
juge, censurer par l'adversaire et même mépriser par ses propres supporters.
4. Donc ils s'imprégnaient sans délai de la véritable et pure éloquence. Et
tout en ne suivant qu'un seul patron, ils apprenaient à connaître tous les
« patrons » de l'époque, dans un grand nombre d'affaires et de procès, ils
avaient à leur disposition les oreilles du vrai peuple, si diverses, ce qui leur
permettait de saisir sur le vif ce qui plaisait ou déplaisait en chaque orateur.
5. Ainsi, il ne leur manquait rien, ni un maître, le meilleur et le plus
distingué, pour leur présenter le vrai visage de l'éloquence et non son
fantôme, ni les adversaires et rivaux, qui luttaient à l'épée et non au fleuret
moucheté, ni un auditoire toujours nombreux, toujours renouvelé, composé
d'adversaires et de partisans auxquels rien n'échappait, ni le mal dit, ni le
bien dit. Vous savez bien que la véritable réputation d'éloquence, celle qui a
des chances de durer, ne s'acquiert pas moins sur les bancs des adversaires
que sur ceux des partisans ; au contraire, quand elle vient de là, elle a
d'emblée plus de vigueur et s'enracine plus fidèlement. 6. Oui, avec des
maîtres de ce genre, le jeune homme dont nous parlons, disciple des
orateurs, élève du forum, familier des procès, dégrossi et accoutumé par les
expériences d'autrui, qui connaissait les lois pour les entendre citer tous les
jours, pour qui l'aspect des juges n'avait plus rien de nouveau, dont l'oeil
s'était familiarisé avec l'usage des assemblées, qui avait souvent remarqué
ce qui plaît aux oreilles du peuple, ce jeune homme, lorsqu'il se chargeait de
l'accusation ou de la défense, était immédiatement, tout seul, à la hauteur de
n'importe quelle affaire. 7. Lucius Crassus avait dix-huit ans quand il accusa
Gaius Carbo58, César en avait vingt quand il accusa Dolabella59, Asinius
Pollion vingt et un quand il accusa Caton60, et Calvus n'était pas beaucoup
plus vieux quand il accusa Vatinius61, tous avec des discours qu'aujourd'hui
encore nous lisons avec admiration.
35.1. Mais aujourd'hui, nos petits jeunes gens sont conduits dans les
écoles de ces gens qui se font appeler rhéteurs, ceux qu'on a vus paraître
peu avant l'époque de Cicéron* et qui n'eurent pas l'heur de plaire à nos
ancêtres, comme le prouve le fait que les censeurs Crassus et Domitius leur
ordonnèrent de fermer leur « école d'effronterie », comme dit Cicéron62. 2.
Mais, comme je le disais, ils sont conduits dans des écoles dont je ne
saurais dire si c'est le lieu lui-même, ou les condisciples, ou le genre des
études qui nuisent le plus à leur intelligence. 3. Car il n'y a rien de
respectable dans un endroit où l'on n'entre pas à moins d'être à un même
niveau d'incompétence ; aucun progrès à attendre des condisciples, quand
les enfants avec les enfants, les jeunots avec les jeunots, on parle et on
écoute sans prendre de risque. Et quant aux exercices, ils sont largement
contraires au but. 4. Car, comme on sait, chez les rhéteurs on traite deux
sortes de sujets, suasoires et controverses. Les unes, les suasoires, sont
confiées aux enfants, comme nettement plus faciles et demandant moins de
maturité ; les controverses sont réservées aux plus avancés, quelles
controverses, dieux du ciel ! et fabriquées de quelle incroyable façon ! Avec
cette suite qu'une matière qui est à l'opposé du vrai fait aussi appel à un
traitement déclamatoire. 5. C'est ainsi que les récompenses des tyrannicides,
les choix des filles violées, les remèdes aux épidémies, les incestes des
mères ou tout ce qu'on traite tous les jours à l'école et rarement ou jamais au
forum, est escorté en grande pompe avec de grands mots ; mais quand on en
vient aux vrais juges... [lacune]
Tacite*, Dialogue des orateurs, 34.
TEXTE N° 35. Qui sont les coupables, les professeurs ou les parents ?
Le début du Satiricon, roman de Pétrone, est perdu. Quand l'action
commence dans le texte conservé, nous sommes sous le portique d'une école
de rhétorique, où un étudiant, Encolpe, est en train de déclamer contre la
déclamation. On peut supposer qu'il venait de broder sur le thème de
l'excès de théâtralité dans les déclamations, un thème connu, par exemple,
par le Traité du Sublime*, 15, 8 (« Nos merveilleux rhéteurs modernes, à
l'instar des tragédiens, voient des Furies - ils ne peuvent même pas
comprendre, les nobles sires, que quand Oreste dit : « Arrière ! tu es une de
mes Furies, qui me saisit à bras le corps pour me jeter au Tartare », il
s'imagine cela parce qu'il est fou. »).
1. « Est-ce que ce ne sont pas des Furies du même genre qui tourmentent
les déclamateurs quand ils clament : « Ces blessures, c'est pour la liberté de
tous que je les ai reçues ! Cet oeil, c'est pour vous que je l'ai donné !
Donnez-moi un guide qui me guide vers mes enfants, car mes jarrets coupés
se dérobent sous moi ! » Passe encore si les candidats à l'éloquence
trouvaient là un chemin menant au but. Mais en fait, avec ces sujets bouffis
et ces phrases ronflant à vide, tout ce qu'ils gagnent, c'est que, quand ils
débarquent au forum, ils ont l'impression de tomber dans un autre monde.
L'école rend les enfants complè-tement idiots, si vous voulez mon avis, et
pour la bonne raison que tout ce qu'on leur y fait entendre et voir n'a rien de
commun avec la vie courante : il n'est question que de pirates dressés sur le
rivage, leurs chaînes à la main, de tyrans qui rédigent des édits ordonnant
aux fils de décapiter leurs pères, d'oracles qui demandent le sacrifice de
trois vierges, ou plus, pour arrêter une épidémie, de la guimauve verbale,
bref, et, si je puis me permettre cette comparaison, un vaste saupoudrage de
pavot et de sésame, tant sur le fond que sur la forme.
2. Quand on a été nourri de cette manière, comment voulez-vous qu'on ait
un tant soit peu de goût ? Le cuisinier sent toujours le graillon. Permettez-
moi de vous dire que c'est vous, tout les premiers, qui avez ruiné l'art
oratoire : en montant des balivernes en épingle, à grand renfort de mots
vides et creux, vous avez obtenu ce beau résultat de vider l'art oratoire de
toute force, de toute vie. On ne bridait pas la jeunesse dans les déclamations
à l'époque où Sophocle et Euripide63 trouvaient les mots pour dire ce qu'ils
avaient à dire. Un pédant blafard n'avait pas encore entrepris de gâter tous
les dons, à l'époque où Pindare64 et les neuf poètes lyriques65 se sont risqués
à abandonner le vers homérique. Et des preuves, je n'en trouve pas
seulement chez les poètes : que je sache, ni Platon*, ni Démosthène66 n'ont
pratiqué ce genre d'exercices, n'est-ce pas ? L'éloquence sublime et, si je
puis dire, l'éloquence chaste, échappe à la souillure du fard, échappe à
l'enflure, et se dresse tout auréolée d'une beauté qui ne doit qu'à la nature.
Ces derniers temps, on a vu cette logorrhée venteuse, monstrueuse, passer
d'Asie en Athènes et souffler ses émanations délétères sur l'esprit de jeunes
gens qui promettaient le mieux. Une fois que sa règle s'est relâchée, voilà
l'éloquence qui stagne et qui se tait. Sans aller chercher plus loin, a-t-on vu,
depuis, quelqu'un se tailler la renommée de Thucydide67, la renommée
d'Hypéride68 ? Plus un seul poème pour avoir les brillantes couleurs de la
bonne santé : c'est comme si on les avait tous nourris de la même pâtée, qui
ne leur a pas permis de faire de vieux os. Du reste, la peinture, elle aussi, a
eu le même triste sort, dès lors que les Égyptiens ont eu l'audace de faire un
abrégé d'un si grand art. »
3. Agamemnon69, qui avait sué sang et eau dans la salle de cours, fut
mécontent de voir que ma déclamation sous le portique était plus longue
que la sienne : « Jeune homme, me dit-il, puisque tu dis des choses qui
montrent un goût peu commun, et, ce qui est rarissime, puisque tu es un ami
du bon sens, je ne vais pas te cacher plus longtemps le fin mot de l'affaire.
Crois-moi, dans cette question des exercices scolaires, les coupables ne sont
pas les professeurs : avec des fous, il faut bien qu'ils délirent. S'ils ne
disaient pas des choses susceptibles de plaire aux enfants, « ils se
retrouveraient tout seuls dans leurs écoles »70, comme dit Cicéron*. Songe
au pique-assiette de comédie qui veut se faire inviter à dîner chez les
riches : son premier souci est de trouver ce qui aura chance de plaire à son
public, et il ne peut arriver à ses fins qu'en emberlificotant les oreilles. Hé
bien ! un professeur d'éloquence, si, tel le pêcheur, il n'accroche pas à son
hameçon un appât dont il sait que le menu fretin est friand, il restera en plan
sur son rocher, bredouille. 4. Conclusion : ce sont les parents qu'il faut
blâmer, puisqu'ils refusent qu'on mène leurs rejetons à la dure pour les faire
progresser. Pour commencer, ils sacrifient tout, y compris l'avenir, à
l'ambition. Ensuite, ils foncent droit au but, ils jettent sur le forum des
enfants qui n'ont pas fini de digérer leurs études, et ils enveloppent les
nourrissons dans le manteau de l'éloquence, le plus grandiose qui soit,
pourtant, de leur avis même. Il faudrait admettre un effort progressif, il
faudrait que les jeunes gens s'appliquent à s'imprégner de lectures sérieuses,
à laisser la sagesse gouverner leurs passions, à raturer les mots d'une plume
impitoyable, à écouter longtemps avant d'imiter, à se persuader que les
plaisirs puérils sont incompatibles avec le grandiose : alors notre sublime
éloquence retrouverait tout son poids et toute sa grandeur. Mais que
voyons-nous ? À l'école, les enfants ne font que s'amuser, au forum on se
moque des jeunes gens, et, le plus scandaleux, pas un seul vieux pour
admettre que son éducation ne valait rien ! »
Pétrone, Satiricon, 1.
TEXTE N° 36. Déboires d'un professeur
Saint Augustin a enseigné la rhétorique avant sa conversion au
christianisme. Dans ses Confessions, il évoque les difficultés qu'un
professeur pouvait avoir avec des étudiants indisciplinés ou mauvais
payeurs.
8. Si j'ai voulu me rendre à Rome, ce n'est pas parce que les amis qui m'y
engageaient me promettaient des gains plus élevés et une situation plus
brillante (et pourtant j'étais aussi sensible à ces arguments, en ce temps-là) ;
non, la principale raison, la seule presque, c'est que j'entendais dire que là-
bas il y avait moins de désordre dans la façon dont les jeunes gens suivaient
leurs études, qu'ils y étaient étroitement tenus par une police de
l'enseignement plus sévère qui leur interdisait de faire effrontément
irruption dans la classe d'un maître qui n'était pas le leur, qu'il était hors de
question qu'ils y fussent admis sans sa permission. Au contraire, à Carthage,
les étudiants jouissent d'une licence scandaleuse, effrénée. Ils forcent
l'entrée sans vergogne, et leur sans-gêne quasiment déchaîné vient troubler
l'ordre que chacun a institué dans l'intérêt de ses élèves. Ils mettent une
incroyable sottise à commettre mille exactions et des actes que les lois
devraient punir, si la tradition ne les protégeait pas - tradition révélatrice
d'une misère morale d'autant plus déplorable qu'ils font, comme si c'était
permis, ce qui ne sera jamais permis par Ta loi éternelle71, et qu'ils croient le
faire impunément, alors qu'ils sont punis par l'aveuglement même avec
lequel ils agissent et alors que ce qu'ils souffrent est sans commune mesure
avec ce qu'ils commettent. Ces moeurs, donc, que je n'avais pas voulu
adopter quand j'étais étudiant, j'étais obligé de les supporter chez autrui, une
fois professeur ; et voilà pourquoi j'avais envie d'aller en un endroit où, de
l'avis unanime des gens informés, de telles choses ne se produisaient pas.
(...)12. Je m'étais donc mis avec ardeur à la tâche pour laquelle j'étais
venu à Rome, enseigner la rhétorique et, d'abord, rassembler chez moi
quelques élèves, auxquels et grâce auxquels j'avais commencé à me faire
connaître. Et voilà que je découvre qu'il s'en passe bien d'autres à Rome,
des choses que je n'avais pas eu à supporter en Afrique. Il est bien vrai, en
effet, j'ai pu le constater, que ces chahuts causés par des jeunes désaxés
n'avaient pas cours ici, « mais, soudain (me dit-on), pour ne pas payer ses
honoraires à un maître, un bon nombre de jeunes gens se mettent d'accord et
passent en bloc chez un autre maître, des traîtres à leur engagement, des
gens chez qui l'amour de l'argent a ôté toute valeur au sens de la justice ».
Mon coeur les détestait, ceux-là aussi, bien que d'une haine imparfaite : je
les haïssais sans doute davantage à l'idée que j'allais être leur victime que
pour le tort qu'ils causaient à autrui.
Augustin*, Confessions, 5. 8 et 5.12.
TEXTE N° 37. Les exercices de Démosthène
Plutarque raconte que Démosthène a eu des débuts difficiles, jusqu'au
moment où un acteur lui a fait comprendre l'importance de l'action
oratoire.
11. À l'occasion de quoi il fit depuis bâtir un cabinet sous terre, lequel
était encore entier de mon temps, et y descendait tous les jours pour former
son geste et sa prononciation, et pour exerciter sa voix, avec si grande
affection que bien souvent il y demeurait deux et trois mois entiers tout de
suite, se faisant expressément raser la moitié de la tête, à celle fin qu'il
n'osât de honte sortir hors en tel état, encore qu'il lui en vînt bien grande
volonté, et néanmoins il prenait et argument et matière de déclamer, et de
s'exerciter à bien dire, des propos et devis qu'il avait eus, ou des affaires
qu'il avait ce pendant traitées avec ceux qui l'étaient venus voir en sa
maison ce pendant ; car soudain qu'il était départi d'avec eux, il s'en allait
aussitôt descendre en son cabinet, là où il répétait de bout à autre toutes les
matières dont il avait été parlé, déduisait toutes les réponses qui avaient été
faites d'une part et d'autre ; et s'il avait d'aventure assisté à quelque long
discours, il le répétait à part lui, et se prenait à le coucher en belles clauses
et en belles sentences, changeant et diversifiant en plusieurs manières de
dire les propos que quelques autres lui avaient tenus, ou lui à quelques
autres. [...]
16. Mais quant aux défauts corporels qu'il avait de nature, Démétrius le
Phalérien* écrit avoir entendu de lui-même étant déjà vieux, qu'il y remédia
par tels moyens : premièrement quant au vice de sa langue qui était grasse,
et qui ne pouvait pas prononcer toutes les syllabes distinctement, il le
corrigea en mettant dans sa bouche de petits cailloux que l'on trouve sur les
grèves des rivières, et prononçant ainsi la bouche pleine quelques oraisons
qu'il savait par coeur ; et quant à sa voix qui était petite et faible, il la
renforça à courir contre-mont des coteaux qui étaient droits et roides, en
prononçant quant et quant à la grosse haleine quelques harangues ou
quelques vers qu'il savait par coeur ; et se dit qu'il avait en sa maison un
grand miroir, devant lequel se tenant sur ses pieds, il s'exercitait et
s'apprenait à prononcer ses oraisons.
Plutarque*, Vie de Démosthène, 11 (trad. Amyot).
TEXTE N° 38. Le divorce de la sagesse et de l'éloquence
Cicéron retrace, pour la regretter, l'évolution qui a privé les orateurs du
titre de philosophes.
57. Il semble bien que l'antique culture enseignait tout à la fois à bien
faire et à bien dire. On n'avait pas deux sortes de professeurs. On apprenait
à vivre et à parler auprès d'un seul maître, tel le fameux Phénix d'Homère*
qui dit que Pélée l'a chargé d'accompagner à la guerre le jeune Achille, son
fils, pour le rendre « apte à parler et capable d'agir »72. 58. Mais, si je puis
me permettre une comparaison, quand des gens qui ont l'habitude de
travailler tous les jours sans relâche voient leur tâche interrompue par le
mauvais temps, ils se rabattent sur la paume, ou les dés, ou les osselets,
parfois même ils s'inventent quelque nouveau passe-temps ; nos
philosophes de même, se trouvant à l'écart de cette tâche que sont les
affaires publiques, soit pour des raisons tenant aux circonstances, soit parce
qu'il leur plaisait de se mettre en vacances, consacrèrent toute leur activité à
la poésie, à la géométrie ou à la musique, ou même, comme les
dialecticiens, se créèrent un nouveau moyen de s'occuper et de se distraire :
c'est ainsi que chaque instant de leur vie tout entière fut absorbé par l'étude
de disciplines qui n'avaient primitivement pas d'autre but que de donner aux
enfants une formation générale et le goût de la vertu.
59. Il y avait pourtant encore des gens, et même en grand nombre, qui
s'illustraient dans la vie publique grâce à cette sagesse à deux faces où
l'action et la parole sont inséparables, Thémistocle par exemple, ou Périclès,
ou Théramène73 : d'autres encore ne s'occupaient pas personnellement de la
vie publique, mais faisaient toujours de cette sagesse l'objet de leur
enseignement, tels Gorgias*, Thrasymaque* ou Isocrate*. C'est alors que
parurent des gens qui ne manquaient eux-mêmes ni de savoir ni de talent
mais qui avaient consciemment choisi de se tenir à l'écart de la vie publique
et des affaires. La pratique oratoire fut une cible et un objet de sarcasme
pour ces gens-là, à commencer par Socrate. 60. Au témoignage de tous les
connaisseurs, au jugement unanime de la Grèce, Socrate fut
incontestablement leur meilleur représentant, avec son discernement et sa
finesse, son charme et sa subtilité, mais aussi avec son éloquence abondante
et variée sur tous les sujets qu'il abordait. On n'avait alors qu'un seul nom
pour désigner ceux qui traitaient, discutaient, enseignaient ce qui fait l'objet
de notre réflexion d'aujourd'hui : tout ce qui était théorie et pratique de haut
niveau portait le nom de philosophie. Socrate enleva aux orateurs ce nom
qu'ils avaient partagé avec d'autres et employa la force de son
argumentation à séparer la science de la sagesse et celle du discours élégant
- qui sont pourtant en fait indissociables. 61. Voilà d'où provient le fameux
divorce entre la langue et le coeur, si je peux m'exprimer ainsi, un divorce
vraiment absurde, inutile et regrettable, qui réussit à séparer l'enseignement
de la sagesse de l'enseignement de l'éloquence.
Cicéron, Sur l'orateur, 3. 57, trad. M. Baratin et F. Desbordes, L'analyse
linguistique dans l'Antiquité classique, © Klincksieck, 1981.
TEXTE N° 39. La technique est antérieure à Aristote
Denys d'Halicarnasse consacre la Première lettre à Ammée à démontrer
que les discours de Démosthène ne doivent rien à la Rhétorique d'Aristote,
qui leur est postérieure.
1. Parmi tant de théories étranges et paradoxales, produites par notre
époque, il me semble que l'on peut aussi compter celle que tu viens de
m'apprendre : un philosophe péripatéticien74, prêt à toutes les complaisances
envers Aristote*, le fondateur de cette école philosophique, aurait prétendu
qu'il ferait aussi voir que Démosthène a appris de lui la technique rhétorique
qu'il devait mettre en oeuvre dans ses propres discours et qu'il n'est devenu
le plus puissant de tous les orateurs que parce qu'il composait selon ces
préceptes. [...conseils d'Ammée à ce sujet, que Denys a suivis]
2. C'est ce que j'ai fait, excellent Ammée, avec le souci de la vérité, but de
toute recherche, selon moi, et aussi pour servir tous ceux qui s'intéressent à
l'éloquence politique. Qu'ils n'aillent pas croire que la philosophie
péripatéticienne renferme tous les préceptes rhétoriques, et que les
Théodore*, Thrasymaque*, Antiphon* n'ont rien trouvé d'intéressant, ni
Isocrate*, Anaximène* et Alcidamas*, ni leurs contemporains qui
écrivaient des préceptes techniques et qui utilisaient la rhétorique dans les
débats oratoires, les Théodecte*, Philiscos75, Isée*, Céphisodore76,
Hypéride, Lycurgue77, Eschine*, et que Démosthène lui-même, qui a
dépassé tous ses prédécesseurs et tous ses contemporains, et qui n'a laissé à
personne la possibilité de le dépasser, ne serait pas devenu aussi grand en
composant selon les préceptes d'Isocrate* et d'Isée*, s'il n'avait pas étudié à
fond les traités d'Aristote*.
3. Ce discours n'est pas vrai.
Denys d'Halicarnasse*, Première lettre à Ammée, 1.
TEXTE N°40. Les philosophes et l'éloquence
Aucune école philosophique ne peut suffire à la formation de l'orateur.
118 - Brutus : Je vois que nos Stoïciens sont tout à fait dans la même
position que les Stoïciens grecs : presque tous font preuve d'une étonnante
sagacité dans l'argumentation, où ils progressent systématiquement, à la
façon d'« architectes en mots », si je puis dire ; mais tirés de
l'argumentation, ils se révèlent parfaitement incapables de faire un discours.
Je ne fais d'exception que pour Caton78, le Stoïcien par excellence, certes,
mais dont la parfaite éloquence ne laisse pourtant rien à désirer, me semble-
t-il - alors que je n'en vois guère chez Fannius, pas beaucoup plus chez
Rutilius et pas du tout chez Tubéron79.
119 - Moi : Il y a une raison à cela, Brutus, c'est que l'exercice de la
dialectique suffit à absorber toute l'attention des Stoïciens et qu'ils ne se
soucient pas d'avoir notre façon de faire des discours déliés, vivants et
variés. Certes, comme tu le sais, ton oncle tient des Stoïciens tout ce qu'on
peut leur demander, mais pour l'éloquence, il s'est formé auprès des maîtres
de rhétorique et s'est entraîné conformément à leur méthode. Si l'on devait
tout demander aux philosophes, c'est l'enseignement des Péripatéticiens et
des Académiciens qui serait le plus propre à façonner le discours. 120. Je
t'approuve d'autant plus, Brutus, d'avoir choisi de suivre une secte
philosophique qui joint, dans son enseignement et dans ses préceptes, le
raisonnement méthodique à la grâce et à l'abondance oratoires80. Pourtant la
tradition péripatéticienne et académique en matière de discours n'est pas de
nature à assurer, à elle seule, la formation complète d'un orateur, bien qu'il
n'y ait pas d'orateur accompli sans elle. Car si le discours stoïcien est trop
serré et trop compact pour les oreilles du peuple, celui des autres
philosophes a plus de libertés et de latitudes que n'en admet l'usage des
tribunaux et du forum. Quelle éloquence est plus riche que celle de
Platon* ? 121. Jupiter parlerait ainsi s'il parlait grec (disent les philosophes).
Quelle éloquence est plus énergique que celle d'Aristote*, plus charmante
que celle de Théophraste* ? On dit que Démosthène était un lecteur assidu
de Platon, qu'il fut même son élève - cela se voit dans le genre et la noblesse
de son vocabulaire et il en témoigne lui-même dans une de ses lettres81.
Mais transposée à la philosophie, son éloquence semble trop « pugnace », si
je puis dire, alors que celle des philosophes, transportée dans les tribunaux,
semble trop pacifique.
Cicéron*, Brutus, 118.
TEXTE N° 41. La juste distance
Au début du livre IV de La doctrine chrétienne, saint Augustin pose que la
rhétorique est utile mais non indispensable.
3. Et d'abord, si certains lecteurs croient, peut-être, que je vais donner les
règles de rhétorique que j'ai apprises et enseignées dans les écoles
séculières, je mets à profit ce préambule pour les détromper et les avertir
qu'ils ne doivent pas attendre ces règles de moi ; non qu'elles n'aient aucune
utilité, mais parce que ce qu'elles peuvent avoir d'utile doit faire l'objet
d'une étude séparée, si d'aventure quelque homme de bien a du loisir à
consacrer à cette étude ; mais en tout cas ce n'est pas à moi qu'il faut la
demander, ni dans cet ouvrage, ni dans aucun autre.
4. Certes, puisque la technique rhétorique peut persuader et le vrai et le
faux, qui oserait dire que, face au mensonge, la vérité doit rester désarmée
en la personne de ses défenseurs ? - ce qui revient à dire que ceux qui
essaient de persuader des choses fausses sauraient utiliser l'exorde pour
rendre l'auditeur bienveillant, attentif, réceptif, tandis que les autres ne
sauraient pas le faire. Les uns sauraient narrer le faux avec brièveté, clarté
et vraisemblance, et les autres, narrant le vrai, ennuieraient l'auditoire,
seraient incompréhensibles et finalement détourneraient de les croire ? Les
uns attaqueraient la vérité avec des arguments fallacieux, sauraient soutenir
des faussetés, les autres seraient incapables de défendre le vrai et de réfuter
le faux ? Les uns, émouvant, emportant l'esprit des auditeurs vers l'erreur,
pourraient les terrifier par leur discours, les attrister, les réjouir, les exhorter
avec feu, et les autres, parlant pour la vérité, ne seraient que mollesse,
froideur et somnolence ? Qui est assez insensé pour trouver cela sensé ? 5.
Puis donc que la faculté oratoire, qui a tant de pouvoir pour persuader soit
l'injuste soit le juste, est à la disposition de tous, pourquoi les gens de bien
ne s'appliqueraient-ils pas à l'acquérir pour la mettre au service de la vérité,
si les méchants s'en servent pour parvenir à leurs fins perverses et
mensongères, au service de l'iniquité et de l'erreur ?
6. Mais les observations et règles sur ce sujet, qui (avec l'appoint d'un
vocabulaire étendu et orné, entretenu par une pratique usuelle et
intelligente), permettent de produire ce qu'on appelle faconde ou éloquence,
doivent être apprises ailleurs que dans nos écrits, en y réservant une période
adéquate, à l'âge convenable et approprié, et seulement si l'on est en état de
le faire rapidement. 7. Les maîtres de l'éloquence romaine eux-mêmes n'ont
pas craint de dire que, sauf à l'apprendre vite, cette technique ne s'apprend
jamais. Est-ce vrai ? Inutile de le chercher. Même si des esprits plus lents
pouvaient en venir à bout, nous ne lui attachons pas assez d'importance pour
vouloir qu'on dépense à l'apprendre les années de la maturité ou même du
déclin. 8. C'est bien assez d'en faire une occupation des jeunes gens, et
encore pas de tous ceux que nous désirons instruire pour le service de
l'Église, mais seulement de ceux qui n'ont pas encore d'obligations plus
urgentes et passant incontestablement avant cette étude.
Augustin*, La doctrine chrétienne, 4. 3.
TEXTE N° 42. La double relation de l'énoncé
On parle à des auditeurs et on parle de quelque chose : deux aspects de
la parole qui relèvent de deux types d'étude.
L'énoncé ayant une double relation (selon la distinction du philosophe
Théophraste*), relation d'une part aux auditeurs pour lesquels il signifie
quelque chose, relation d'autre part aux choses à propos desquelles le
locuteur se propose de persuader les auditeurs, la relation aux auditeurs
relève de la poétique et de la rhétorique, dont la tâche est donc de choisir les
mots les plus nobles, et non les mots ordinaires et vulgaires, puis de les
assembler harmonieusement, et ainsi, - grâce à eux et grâce à ce dont ils
sont porteurs (clarté, douceur et autres qualités), grâce aussi à
l'amplification ou à la concision du discours, le tout employé selon ce que
demande la circonstance - de plaire à l'auditeur, de l'étonner et de le
subjuguer pour le persuader. La relation de l'énoncé aux choses, ce sera
surtout l'affaire du philosophe, qui réfutera le faux et démontrera le vrai.
Ammonius (philosophe néoplatonicien, ve s.), Commentaire du traité
Sur l'expression d'Aristote, p. 65, éd. A. Busse, Berlin, 1897.
TEXTE N° 43. Partage de territoire, vu par la rhétorique
En préface à son traité des figures, le rhéteur Aquila soutient que c'est la
figure qui distingue la rhétorique des autres sciences du langage.
Si un orateur diffère d'un autre, c'est exclusivement ou en tout cas
principalement dans l'emploi des figures de pensée et de mots. L'invention
appartient aussi à des penseurs subtils, ce qui n'en fait pourtant pas encore
des orateurs à proprement parler. La connaissance et le bon usage des mots
qui forment le latin, même le grammairien en fait son affaire. Les tournures
qu'on appelle tropes sont tout autant un objet pour cette même science
grammaticale que pour l'orateur, encore que l'orateur ait une meilleure
intelligence de la mesure dans laquelle on doit les adapter à chaque type de
sujet. Mais « figurer » les pensées et les expressions, c'est la charge propre
de l'orateur. Avec ce genre de moyens, il amplifie les petites choses et
donne de la grandeur à des riens, et il ajoute de la vivacité et du brillant à
tout, de la force et du poids aux mots et aux pensées : rien n'est pareil pour
émouvoir l'esprit des auditeurs ou du juge. On s'en convaincra très aisément
en prononçant sans figures les passages figurés des grands orateurs : on
verra alors qu'ils n'ont plus le même brillant et la même force.
Aquila Romanus*, Traité des figures, Préface, p. 22, Halm, trad. F.
Desbordes,
in S. Auroux (éd.), Histoire des idées linguistiques, tome 1, Mardaga,
Liège, 1990.
TEXTE N° 44. Partage de territoire, vu par la dialectique
Au début de son traité de dialectique, Apulée distingue les objets de la
rhétorique, de la dialectique et de la grammaire.
1. Comme nous raisonnons grâce au discours, lequel a diverses espèces,
telles que ordonner, donner en mission, s'irriter, souhaiter, faire des voeux,
se mettre en colère, manifester sa haine, son envie, sa faveur, plaindre,
admirer, mépriser, objurguer, s'excuser, déplorer, faire plaisir ou inspirer la
crainte -espèces avec lesquelles il appartient à l'orateur de talent de savoir
traiter les grands sujets brièvement et les petits largement, dire les choses
ordinaires convenablement, les choses nouvelles de façon usuelle et les
choses usuelles de façon nouvelle, atténuer ce qui est grand et grandir ce
qui est petit, et bien d'autres choses du même genre - une parmi ces espèces
est la plus importante pour notre propos, celle qu'on appelle « assertion »,
contenant un sens complet, et la seule de toutes à être sujette au vrai et au
faux.
[...] 4. De plus, la proposition, comme le dit Platon* dans le Théétète82 est
constituée, au minimum, de deux parties du discours, le nom et le verbe,
comme dans « Apulée raisonne », ce qui est vrai ou faux, et par conséquent
une proposition. Certains en ont déduit qu'il n'y a pas d'autres parties du
discours que ces deux-là, puisque à elles seules elles peuvent constituer un
énoncé complet, c'est-à-dire enfermant complètement un sens, qu'en tout
cas les adverbes, pronoms, participes, conjonctions, etc., qu'énumèrent les
grammairiens, ne sont pas plus des parties du discours que les agrès ne sont
des parties du navire, ou les poils des parties de l'homme, ou que du moins,
dans l'assemblage total du discours, il ne faut leur accorder qu'un rôle
semblable à celui des clous, de la poix et de la colle.
Apulée*, Sur l'expression, 1 et 4 [traité de dialectique], trad. F.
Desbordes,
in S. Auroux (éd.), Histoire des idées linguistiques, tome 1, Mardaga,
Liège, 1990.
TEXTE N°45. Plan de la rhétorique
L'orateur Crassus résume les principales divisions de l'enseignement
rhétorique.
137. Je ne nierai pas que j'ai appris les préceptes rebattus que tout le
monde connaît : 138. d'abord la fonction de l'orateur est de faire un discours
propre à persuader83 ; ensuite tout discours porte soit sur une question
générale, sans indication de personnes ni de moments, soit sur une réalité
déterminée par des personnes et moments précis84 ; 139. dans les deux cas,
quel que soit le point controversé, on cherche ordinairement à son propos si
le fait a eu lieu ou, s'il a bien eu lieu, quelle est sa nature, ou éventuellement
quel est son nom, ou (addition de certains), si le fait est légitime85 ; 140. il y
a aussi des controverses naissant de l'interprétation d'un texte, quand il
comporte quelque chose d'ambigu, de contradictoire ou un désaccord entre
la lettre et l'esprit86 ; à chacune de ces espèces correspondent des arguments
appropriés. 141. Parmi les causes qui n'entrent pas dans une question
générale, les unes se rencontrent dans les procès, les autres dans les
délibérations ; il y a aussi un troisième genre qui consiste à louer ou à
blâmer des individus ; il y a des « lieux » déterminés, utilisables pour les
procès, dans lesquels on cherche l'équitable ; d'autres pour les délibérations,
qui visent tous l'intérêt de ceux que l'on conseille ; d'autres encore pour les
éloges, dans lesquels tout se ramène à la dignité des personnes87. 142.
Toutes les capacités et facultés de l'orateur s'emploient dans le cadre de cinq
tâches : trouver d'abord ce qu'il faut dire ; puis répartir et disposer les
trouvailles, non seulement en bon ordre, mais aussi en fonction de leur
poids et de leur valeur ; puis les revêtir et orner avec le discours ; ensuite les
fixer dans la mémoire ; enfin les prononcer avec dignité et élégance88. 143.
Et j'avais aussi entendu et appris qu'avant de traiter le sujet, il faut
commencer par gagner la bienveillance des auditeurs, puis exposer le fait,
ensuite établir le point controversé, puis confirmer ce qu'on soutient, ensuite
réfuter les arguments adverses, enfin, au terme du discours, amplifier et
augmenter ce qui est favorable, atténuer et détruire ce qui est favorable aux
adversaires89. 144. J'avais aussi entendu des préceptes touchant l'ornement
du discours lui-même : on recommande d'abord de parler correctement, en
bon latin, ensuite nettement et clairement, ensuite élégamment, enfin en
adaptant le discours à la dignité du sujet. J'avais appris des préceptes sur
tout cela90. 145. Bien plus, j'avais vu que ce qui est surtout le propre de la
nature n'en n'est pas moins repris par la technique : pour l'action oratoire et
la mémoire, j'avais eu un bref aperçu doctrinal et beaucoup d'exercices.
Voilà à peu près tout ce que comporte la doctrine des techniciens.
Cicéron*, Sur l'orateur, 1. 137.
TEXTE N° 46. Une histoire de la rhétorique
Quintilien passe en revue les auteurs de traités de rhétorique, depuis les
origines jusqu'à son époque.
8. Après ceux dont parlent les poètes, le premier à s'être un tant soit peu
occupé de rhétorique est, dit-on, Empédocle*. Mais en fait les plus anciens
auteurs de Techniques sont les Siciliens Corax* et Tisias*, suivis d'un autre
personnage de la même île, Gorgias*de Léontium, traditionnellement
considéré comme un disciple d'Empédocle. 9. Grâce à sa longévité (il a
vécu cent neuf ans), son activité a coïncidé avec celle de beaucoup d'autres :
il a été le rival de ceux que je viens de nommer, mais il a aussi survécu à
Socrate. 10. À la même époque, on a Thrasymaque* de Chalcédoine,
Prodicus*de Céos, Protagoras* d'Abdère (c'est de lui, dit-on, qu'Évathlus91 a
appris, moyennant dix mille deniers, la technique qu'il a publiée), Hippias*
d'Élis, et celui que Platon* appelle Palamède, à savoir Alcidamas* d'Élée92.
11. Il y eut aussi Antiphon*, le premier de tous à écrire un discours pour
autrui, ce qui ne l'empêcha pas de composer une technique et de plaider
pour lui-même d'excellente façon, à ce qu'on dit. Egalement Polycrate, dont
nous avons mentionné le discours contre Socrate93, et Théodore* de
Byzance, qui fait lui aussi partie de ceux que Platon* appelle les « ciseleurs
de mots »94. 12. Parmi ces auteurs, les premiers à avoir traité des lieux
communs seraient Protagoras et Gorgias, et à avoir traité des passions,
Prodicus, Hippias, le même Protagoras et Thrasymaque. Dans le Brutus,
Cicéron* affirme qu'avant Périclès, on n'a rien écrit qui ait quelque élégance
oratoire, et il dit aussi qu'on possède certains écrits de Périclès95. Pour moi,
je ne trouve rien qui soit digne de son extraordinaire renom d'éloquence, et
je m'étonne d'autant moins qu'il y ait des gens pour penser qu'il n'a rien écrit
du tout et que ce que nous possédons a été composé par d'autres.
13. Ces rhéteurs ont eu de nombreux successeurs, mais le plus célèbre des
disciples de Gorgias est Isocrate* (nos sources ne sont pas d'accord sur son
maître, mais je suis ici Aristote*). À partir de là, les routes ont commencé à
diverger. 14. D'une part, les disciples d'Isocrate excellèrent dans tous les
genres d'études ; d'autre part, alors qu'Isocrate était déjà bien âgé (il a vécu
jusqu'à quatre-vingt-dix-huit ans), Aristote* se mit à enseigner la technique
oratoire dans ses leçons de l'après-midi, en citant à tout bout de champ, à ce
qu'il paraît, le célèbre vers du Philoctète : « Il est honteux de se taire et de
laisser parler... Isocrate »96. Nous avons une Technique de chacun des deux,
mais Aristote a développé la sienne en plus de livres. À la même époque on
a Théodecte*, dont j'ai déjà mentionné l'oeuvre. 15. Théophraste* aussi, le
disciple d'Aristote, a donné tous ses soins à des écrits sur la rhétorique, et
par la suite, les philosophes y ont mis même plus de zèle que les rhéteurs,
surtout les chefs de file des Stoïciens et des Péripatéticiens. 16. Puis
Hermagoras* a ouvert une voie qui lui était propre, suivi par beaucoup
d'autres. C'est surtout Athénée* qui est considéré comme son égal et son
rival.
Par la suite, on doit beaucoup à Apollonius Molon*, beaucoup aussi à
Areus97, Caecilius* et Denys d'Halicarnasse*. 17. Mais l'engouement le plus
vif a été pour Apollodore* de Pergame, le maître d'Auguste à Apollonie, et
pour Théodore* de Gadara, qui préférait se faire appeler « de Rhodes » et
dont on dit que Tibère avait été l'élève assidu pendant sa retraite dans cette
île. 18. Leurs enseignements divergeaient, ce qui a donné lieu à ces
appellations d'« Apollodoriens » et de « Théodoriens », comme on dit pour
certaines sectes philosophiques. Mais les préceptes d'Apollodore peuvent
surtout être connus d'après ses disciples - le plus fidèle, en latin, est C.
Valgius, en grec Atticus (sa seule publication semble être la technique
dédiée à Matius, puisqu'il désavoue tout le reste dans sa lettre à Domitius98.
En revanche Théodore a beaucoup plus écrit. Il y a encore des gens qui ont
pu connaître son disciple Hermagoras*.
19. Parmi les Romains, le premier, que je sache, à avoir composé quelque
chose sur le sujet, est M. Caton*, le célèbre censeur. Ensuite Antoine*
commença un ouvrage qui est tout ce qu'on a de lui, et encore est-il
inachevé. D'autres, moins célèbres, suivirent, que je ne manquerai pas de
citer si l'occasion s'en présente. 20. Mais celui qui a donné le plus vif éclat
tant à l'éloquence qu'à sa théorie, qui a été chez nous l'insurpassable modèle
de la parole et de l'enseignement oratoire, ce fut Cicéron*, après qui une
modestie bien sentie devrait nous contraindre au silence, s'il ne disait lui-
même que son traité de rhétorique était un écart de jeunesse99, et s'il n'avait
pas sciemment omis dans ses ouvrages sur l'art oratoire ces points mineurs
qu'on regrette souvent de n'y pas trouver. Cornificius* a écrit sur le sujet, et
beaucoup, Stertinius100 quelque peu, un peu aussi Gallion le Père101. Mais
avant Gallion, il y a des écrits plus soignés de Celse* et de Laenas102, et à
notre époque, de Verginius103, Pline*, et Tutilius104. Aujourd'hui encore il y a
de brillants auteurs en cette matière, qui m'auraient dispensé du présent
travail s'ils avaient embrassé l'ensemble du sujet ; mais je ne cite pas les
noms de gens qui sont encore en vie : leur gloire viendra en son temps ; le
mérite durera jusqu'à la postérité ; la malveillance n'y parviendra pas.
Quintilien*, Institution oratoire, 3. 1. 8.
TEXTE N° 47. Les premières technai
Socrate et Phèdre passent en revue les inventions des rhéteurs
contemporains, essentiellement, comme on va le voir, la partition du
discours.
266d. Socrate : Il faut que nous disions aussi ce qu'est cette partie de la
rhétorique que nous avons laissée de côté.
Phèdre : Et même une jolie quantité, Socrate, oui, tout ce qu'il y a dans les
livres qu'on a écrits sur la technique des discours.
S. : Et même tu as bien fait de me les rappeler, oui. D'abord donc, je
pense, Prologue, ce qu'il faut dire au commencement du discours. C'est
cela, non ? que tu appelles les élégances de la technique ?
Ph. : Oui.
S. : Deuxièmement, quelque Narration avec témoignages à l'appui,
troisièmement Indices, quatrièmement Vraisemblances. Également, je
pense, Preuve et Preuve complémentaire, à ce que dit du moins l'excellent
ciseleur de discours, l'homme de Byzance.
Ph. : Tu veux dire le magnifique Théodore* ?
267a. S. : Quelle question ! Également, selon lui, Réfutation et Réfutation
complémentaire, qu'il faut faire dans l'accusation comme dans la défense. Et
le sublime Evenos* de Paros, nous ne le faisons pas entrer dans la
discussion ? lui qui a inventé Insinuation et Eloges indirects ; et aussi
Blâmes indirects - on dit qu'il les a mis en vers, aux fins de mémorisation.
C'est qu'il est savant, cet homme ! Et Tisias* et Gorgias*, les laisserons-
nous dormir, eux qui ont vu que les vraisemblances étaient plus respectables
que les vérités, eux qui font paraître alternativement le grand petit et le petit
grand par la force du discours, qui archaïsent ce qui est neuf et renouvellent
l'archaïque, qui ont découvert, pour tout sujet, aussi bien la concision que
l'allongement infini des discours ? Pourtant un jour que j'en parlais à
Prodicus*, il se mit à rire et me dit qu'il était le seul à avoir découvert sur
quels types de discours devait porter la technique : ni longs ni courts, mais
de la juste mesure.
Ph. : Bien vu, Prodicus !
S. : Et Hippias*, nous n'en parlons pas ? M'est avis que notre hôte d'Élis
serait d'accord avec Prodicus.
Ph. : Peut-il en être autrement ?
S. : Et Polus*, maintenant, comment exprimerons-nous ses Musées des
discours ? par exemple, Redoublement, Sentenciologie, Imagologie, Noms
Licymniens - le cadeau que lui fit Licymnius105 pour la composition de
Beauté de la langue ?
Ph. : Mais chez Protagoras*, Socrate, n'y avait-il pas quelque chose de ce
genre ?
S. : Une Orthoépie, oui, mon garçon, et beaucoup d'autres belles choses.
Mais pour les discours lacrymogènes qui se traînent sur la vieillesse et la
pauvreté, le champion dans cette technique, à mon avis, c'est le colosse de
Chalcédoine106. Capable à la fois de mettre une foule en fureur, le
phénomène, et inversement d'apaiser ces furieux par des incantations - c'est
lui qui le dit ; excellent aussi pour la calomnie et la dissipation de la
calomnie, quelle qu'en soit l'origine. Et pour la fin des discours, il semble
qu'il y a une théorie commune à tous, même si les uns l'appellent
Récapitulation, et les autres autrement.
Ph. : Tu veux dire qu'on rappelle aux auditeurs, à la fin, dans un résumé,
tout ce qui a été dit sur le sujet traité ?
S. : C'est ce que je veux dire. Mais si toi aussi tu as autre chose à dire sur
la technique des discours...
Ph. : Rien que des broutilles, qui ne valent pas la peine d'en parler.
Platon*, Phèdre, 266d.
TEXTE N°48. Principes de la rhétorique
1355b25. Appelons rhétorique la capacité de considérer, sur chaque
question, ce qui peut être persuasif. Cette tâche n'appartient, en effet, à
aucune autre technique. Chacune des autres, en effet, est capable
d'enseigner et de persuader à propos de l'objet qui lui est soumis : la
médecine à propos de ce qui touche la santé et la maladie, la géométrie à
propos des variations affectant les grandeurs, l'arithmétique à propos des
nombres, et de même pour les autres techniques et sciences. Mais la
rhétorique semble pour ainsi dire capable de considérer le persuasif à
propos de toute donnée, ce pourquoi nous disons que ce qu'elle a de
technique n'est pas applicable à un genre d'objets propre et déterminé.
Parmi les moyens de persuasion, les uns sont non techniques, les autres
techniques. J'appelle non techniques ceux qui n'ont pas été fournis par nous,
mais qui étaient préalablement disponibles, comme témoins, aveux sous
torture, documents écrits et autres semblables ; et techniques ceux qui
peuvent être préparés par la méthode et par nous ; en sorte qu'il faut utiliser
les uns et trouver les autres.
1356a. Les moyens de persuasion fournis par le discours sont de trois
sortes. Les uns se situent dans le caractère de celui qui parle, les autres dans
la disposition de l'auditeur, les troisièmes dans le discours lui-même, en ce
qu'il démontre ou semble démontrer.
- Le caractère, quand le discours est dit de façon à rendre crédible
celui qui parle : nous sommes en effet persuadés par les honnêtes
gens, mieux et plus vite sur toute chose, en général, et même
complètement sur celles dans lesquelles il n'y a pas évidence mais
doute. Mais cela doit être l'effet du discours, non d'un préjugé sur ce
qu'est la personne qui parle. Il n'est donc pas exact de dire, comme
certains auteurs de techniques, que l'honnêteté même de celui qui
parle ne contribue en rien au persuasif ; au contraire on pourrait
presque dire que le caractère est le plus puissant moyen de
persuasion.
- les auditeurs, quand ils sont amenés à une passion par le discours. En
effet, nous ne rendons pas les jugements de la même façon, selon
que nous éprouvons tristesse ou joie, amitié ou haine. C'est le seul
point, nous le redisons, que s'efforcent de traiter les auteurs actuels
de techniques. Nous éluciderons ce sujet en détail quand nous
parlerons des passions.
- c'est le discours qui produit la persuasion quand nous démontrons le
vrai ou ce qui paraît tel, à partir des éléments persuasifs inhérents à
chaque sujet.
Puisque les moyens de persuasion relèvent de ces trois choses, il est clair
que leur emploi dépend de la capacité de faire des syllogismes, de la
considération des caractères et des vertus, et troisièmement de la
considération des passions (ce qu'est chacune d'elles et de quelle sorte, d'où
elles naissent et comment). D'où il suit que la rhétorique est une sorte de
rejeton de la dialectique et de l'étude des caractères qu'il est légitime
d'appeler politique. C'est aussi pourquoi la rhétorique revêt l'apparence de la
politique et qu'en font autant ceux qui la pratiquent, soit par ignorance, soit
par jactance, soit pour d'autres motifs humains. C'est en effet une partie de
la dialectique et sa semblable, nous l'avons dit en commençant. Aucune des
deux n'est science d'un objet déterminé qu'elles qualifieraient, mais ce sont
des capacités de fournir des discours.
Sur leur capacité et leur corrélation, voilà qui suffira à peu près. Quant
aux moyens qui procèdent par la démonstration ou la démonstration
apparente, comme pour la dialectique, c'est d'une part l'induction et d'autre
part le syllogisme et le syllogisme apparent, et il en est de même ici. 1356b.
Car l'exemple est une induction et l'enthymème est un syllogisme. J'appelle
enthymème le syllogisme rhétorique et exemple l'induction rhétorique. Tout
le monde produit la persuasion par la démonstration en énonçant soit des
exemples, soit des enthymèmes - il n'y a rien en dehors de cela. Aussi,
puisque toute démonstration passe, de façon absolument nécessaire, par un
syllogisme ou une induction (c'est évident d'après nos Analytiques), il
s'ensuit que chacun des deux est nécessairement identique à son homologue
dans l'autre discipline.
Aristote*, Rhétorique, 1. 2, 1355b25.
TEXTE N° 49. La mémoire artificielle
C'est dans la Rhétorique à Hérennius que l'on trouve l'exposé le plus
complet sur les « lieux » et les « images » qui sont censés aider l'orateur à
mémoriser ses arguments ou même son discours.
29. La mémoire artificielle est constituée de lieux et d'images. Par lieux
j'entends ceux qui ont été réalisés par la nature ou par la main de l'homme,
dans des limites restreintes, formant un tout et bien individualisés, de façon
à être aisément appréhendés et retenus dans la mémoire naturelle : une
maison, l'espace entre deux colonnes, un recoin, une voûte, etc. Les images
sont des formes, signes ou représentations de ce qu'on veut mémoriser : par
exemple, si l'on veut garder le souvenir d'un cheval, d'un lion, d'un aigle, il
faudra placer leurs images dans des lieux déterminés. 30. Je vais maintenant
montrer quelle sorte de lieux il faut découvrir, et comment trouver les
images et les installer dans les lieux.
Ceux qui connaissent l'alphabet peuvent s'en servir pour écrire ce qu'on
leur dicte et lire ce qu'ils ont écrit. De même ceux qui ont appris la
mnémotechnique peuvent placer dans des lieux ce qu'ils ont entendu et
l'énoncer de mémoire en repartant de ces lieux. Les lieux sont en effet
absolument comparables à de la cire ou à du papyrus, les images à des
lettres, leur arrangement et leur mise en place à l'écriture, et leur énoncé à la
lecture. Si l'on veut mémoriser beaucoup de choses, il faut donc se préparer
de nombreux lieux susceptibles de recevoir de nombreuses images. J'estime
également qu'il faut mettre ces lieux en série pour qu'une confusion d'ordre
ne vienne pas gêner l'enchaînement des images (qu'on doit pouvoir faire en
partant de n'importe quel lieu de la série et aussi bien en la remontant qu'en
la redescendant) et pour qu'on puisse voir et énoncer ce qui a été confié aux
lieux. Si l'on voyait un certain nombre de personnes qu'on connaît, rangées
dans un certain ordre, on pourrait les nommer en commençant
indifféremment par la première, la dernière ou celle du milieu. De même,
avec des lieux en série, on arrivera, grâce au rappel des images, à dire ce
qu'on a confié aux lieux, quel que soit le lieu dont on parte et dans quelque
sens que l'on parte. 31. Voilà donc pourquoi il faut aussi mettre en série les
lieux qu'on se prépare.
Ces lieux choisis, il faudra les étudier à fond pour se les attacher
définitivement, car si l'on efface les images, comme des lettres, quand on ne
s'en sert plus, les lieux, comme la cire, doivent subsister. Et pour ne pas se
tromper dans le numéro des lieux, il faut placer un signe tous les cinq
lieux : si par exemple on met une main d'or au lieu n°5, et au n°10
quelqu'un qu'on connaît et qui porte le prénom Decimus [= dixième], il sera
facile de continuer avec des signes analogues tous les cinq lieux.
Également, sélectionner des lieux dans des endroits déserts est plus
avantageux que de le faire dans des endroits fréquentés, car l'affluence et le
passage troublent et atténuent l'empreinte des images, tandis que l'absence
de fréquentation leur garde leurs contours bien nets. En outre, il faut
sélectionner des lieux de forme et de nature différentes, tels qu'on les verra
bien distincts les uns des autres : si l'on choisit plusieurs espaces entre des
colonnes, on sera troublé par leur ressemblance et on ne saura plus ce qu'on
a mis dans chacun d'eux. Il faut aussi avoir des lieux de taille moyenne et de
médiocre étendue, car des lieux trop vastes rendent les images floues, alors
que quand ils sont trop exigus, ils semblent souvent incapables de recevoir
une implantation d'images. 32. Il faut encore avoir des lieux ni trop éclairés,
ni trop sombres, car l'obscurité cacherait les images, tandis qu'une lumière
trop éclatante les rendrait aveuglantes. Entre les lieux, il faut des intervalles
moyens, dans les trente pieds, plus ou moins : comme la vue, l'esprit perd
de son acuité si l'objet à voir a été mis trop près ou trop loin.
Mais bien qu'il soit facile avec un peu d'expérience de sélectionner autant
de lieux appropriés qu'on voudra, si toutefois on ne se croit pas capable de
trouver des lieux suffisamment appropriés, on peut toujours s'en constituer à
volonté. L'imagination peut en effet concevoir un espace quelconque et y
aménager et construire à son gré l'emplacement pour un lieu. Donc, si l'on
n'est pas satisfait des ressources disponibles, on pourra très bien se
constituer un espace imaginaire et y distribuer les lieux appropriés de la
façon la plus avantageuse.
En voilà assez pour les lieux ; passons maintenant à la théorie des images.
33. Puisqu'il doit y avoir des images semblables aux choses, et puisque nous
devons nous choisir nous-mêmes des icônes pour tous les mots, il doit y
avoir deux sortes d'icônes, une pour les choses et l'autre pour les mots. Les
icônes des choses sont produites par la formation d'images sommaires des
objets considérés eux-mêmes. Les icônes des mots se trouvent constituées
lorsque le souvenir de chaque nom ou mot est noté par une image.
La mémorisation d'une chose globale n'a souvent besoin que d'un seul
signe, d'une image unique. Par exemple, l'accusateur a dit que l'accusé a
empoisonné quelqu'un, il l'a accusé de l'avoir fait pour hériter et il a dit qu'il
y avait beaucoup de témoins et de complices de ce crime. Si l'on veut
mémoriser ce premier point pour l'utiliser dans la défense, on formera une
image d'ensemble dans le lieu n°1 : on fera un malade alité (celui dont il
s'agit, si on sait de quoi il a l'air ; si on ne le connaît pas, on prendra un
malade quelconque, mais pas du petit peuple, si l'on veut être sûr qu'il se
présente rapidement à l'esprit), on placera l'accusé au chevet du malade,
avec une coupe dans la main droite, des tablettes dans la main gauche et des
testicules [testiculi] de bélier à l'annulaire ; ainsi on pourra mémoriser les
témoins [testes], l'héritage et l'empoisonnement de la victime. 34. On
placera de même les autres chefs d'accusation dans les lieux suivants, selon
l'ordre voulu, et toutes les fois qu'on voudra se remémorer quelque chose, la
répartition des formes et la notation précise des images permettront à la
mémoire de fournir ce qu'on voudra.
Quant aux icônes de mots, quand on voudra les produire dans des images,
ce sera une entreprise plus difficile, et il y faudra faire preuve de plus
d'astuce. Voici comment il faudra s'y prendre :
iam domum itionem reges Atridae parant
[déjà c'est le retour que les rois Atrides préparent]
Dans le premier lieu il faut placer Domitius, les bras au ciel, pendant que
les Marcii Reges le fouettent : ce sera Iam dom(um) itionem reges ; dans un
second lieu on placera Ésope et Cimber en train de s'habiller pour les rôles
d'Agamemnon et de Ménélas dans Iphigénie : ce sera Atridae parant107.
Ainsi tous les mots seront exprimés.
Mais cette fabrication d'images ne fonctionne que si cette notation sert à
exciter la mémoire naturelle : une fois le vers donné, on commencera par se
le repasser deux ou trois fois par-devers soi avant d'exprimer les mots par
des images. C'est ainsi que la méthode viendra au secours de la nature. De
fait, prises séparément, ni l'une ni l'autre ne sera bien solide - mais cela
n'empêche pas qu'on doive attendre un bien plus grand secours de la
méthode et de la technique.
Rhétorique à Hérennius*, 3. 29.
TEXTE N° 50. L'irremplaçable action oratoire
Quintilien consacre tout un long chapitre à l'action oratoire, l'exposé le
plus détaillé que nous ayons sur la question. En voici l'introduction.
1. L'énonciation [pronuntiatio] d'un discours est très souvent appelée
« action oratoire » [actio], mais le premier terme fait apparemment
référence à la voix et le second au geste : Cicéron* dit ainsi quelque part
que l'action est « une sorte de langage du corps », et ailleurs qu'elle en est
« comme l'éloquence »108 ; mais il ne la divise pas moins en deux parties,
voix et mouvement, qui sont aussi les deux divisions de l'énonciation, ce
qui montre bien qu'on peut employer indifféremment l'un ou l'autre terme.
2. Quant à l'élément désigné par ces termes, il a dans les discours une
efficacité et un pouvoir extraordinaires, car ce qui compte n'est pas tant la
qualité de ce qu'on a composé dans son for intérieur que la manière dont on
le traduit extérieurement, l'impression de chacun n'étant fonction que de ce
qu'il entend. Voilà pourquoi une démonstration de type oratoire reste
inefficace, quelle que soit sa solidité, si elle n'est pas étayée par la
conviction du ton ; voilà pourquoi les émotions les plus vives retombent
forcément, si la voix, la physionomie et, en somme, toute l'allure générale,
ne leur communiquent pas leur flamme. 3. Même sans négliger aucun de
ces éléments, on aura encore bien de la chance si le juge se laisse
enflammer ; comment espérer, alors, qu'on va le toucher en lui parlant
nonchalamment et tranquillement ? comment croire qu'on ne va pas
l'endormir en bâillant devant lui ? 4. Il suffit, pour se convaincre de ce que
j'avance, de considérer les acteurs : si bon que soit un poète, ils savent
ajouter tant de grâce à son texte que nous sommes infiniment plus charmés
à les entendre qu'à le lire ; et ils sont également capables de gagner un
public même au dernier des auteurs, si bien que tel qui n'a pas sa place dans
les bibliothèques n'en hante pas moins les théâtres. 5. Si donc l'énonciation
a ce considérable pouvoir de provoquer la colère, les larmes ou l'inquiétude
à propos de choses dont nous savons pertinemment que ce sont de pures
fictions, ne doit-elle pas être bien plus efficace encore quand il s'agira de
choses auxquelles nous ajoutons foi ? Pour ma part, j'irais bien jusqu'à dire
qu'un discours médiocre, mis en valeur par une action énergique, produira
plus d'effet qu'un excellent discours qui n'en bénéficiera pas.
6. C'est bien ce que signifie la réponse de Démosthène à qui l'on
demandait ce qui venait en premier dans tout l'art oratoire, et qui donnait la
palme à l'énonciation, puis aussi la deuxième place, et encore la troisième,
point où l'on renonça à le questionner davantage - ce qui autorise à croire
qu'il n'y voyait pas le plus important de l'art oratoire, mais bien le tout. 7. Et
c'est du reste pourquoi il s'était lui-même entraîné auprès de l'acteur
Andronicos, avec assez d'acharnement pour justifier le mot d'Eschine aux
Rhodiens enthousiasmés par un de ses discours : « Et si vous l'aviez
entendu lui-même ! ».
Quintilien*, Institution oratoire, 11. 3. 1, trad. F. Desbordes,
Le Secret de Démosthène, Les Belles Lettres, 1995.
TEXTE N° 51. Le style de l'orateur
S'il y a un style propre aux orateurs et différent de ceux des philosophes,
sophistes, historiens et poètes, c'est seulement parce que tout ce que dit
l'orateur émane de sa volonté de persuader.
61. Je dois maintenant tâcher d'exprimer mon idéal de l'orateur achevé et
de l'éloquence suprême. Comme son nom l'indique, l'excellence de l'orateur
ne réside que dans une seule chose, dans le discours proprement dit, tout le
reste demeurant chez lui dans l'ombre : il ne s'appelle en effet ni inventeur,
ni compositeur, ni acteur, lui qui réunit toutes ces aptitudes, mais rhètôr en
grec et eloquens en latin, du nom même de l'expression [eloquendo] ; tout
un chacun peut revendiquer l'une ou l'autre de ces aptitudes de l'orateur,
mais on ne concède qu'à lui seul la pleine force de la parole, c'est-à-dire de
l'expression.
62. Bien entendu, on trouve aussi des philosophes qui ont parlé avec
élégance (je pense à Théophraste* qui dut son nom à sa parole divine, à
Aristote* rivalisant avec Isocrate* lui-même, au mot connu sur les Muses
qui parlaient par la bouche de Xénophon109, et au premier, de loin, par la
grandeur et la grâce, entre tous ceux qui ont écrit ou parlé, à Platon*). Mais
leur façon de parler n'a ni le nerf ni la pugnacité de l'éloquence publique.
63. Ils s'adressent à des gens cultivés, et pour refréner les passions plus que
pour les exciter ; ils parlent de sujets pacifiques qui ne se prêtent à aucun
déchaînement, pour instruire et non pour séduire - si bien que certains
trouvent que les philosophes en font trop, simplement quand leur langage
vise un certain effet de séduction. Il n'est donc pas difficile de distinguer du
genre philosophique l'éloquence dont nous traitons maintenant. 64. Le
discours philosophique est délicat et s'épanouit à l'ombre, il ne s'arme pas
des idées et des mots populaires, il ne se plie pas au rythme, mais s'en
affranchit assez largement ; il n'est ni coléreux, ni haineux, ni cruel, ni
pathétique, ni rusé, il est chaste et réservé - c'est en somme une vierge
immaculée. Dans son cas, on parle plutôt d'entretien que de discours, car si
tout langage est bien du discours, seul le langage de l'orateur est proprement
désigné par ce mot.
65. J'ai déjà parlé des Sophistes110. Il faut mettre plus de soin pour les
distinguer d'un orateur, auquel ils ressemblent, eux qui veulent précisément
obtenir tous les effets brillants que l'orateur utilise pour ses plaidoyers. La
différence, c'est qu'ils se proposent moins d'exciter que d'apaiser les
passions, moins de persuader que de charmer, et qu'ils le font donc plus
ouvertement et plus fréquemment que nous ; d'où leur recherche de
tournures plus harmonieuses que convaincantes, leurs fréquentes
digressions, les fables enchâssées, l'étalage des métaphores, les mots
disposés comme des couleurs variées dans un tableau, les membres égaux
qui se répondent, le rapprochement des contraires, la fréquence des finales
rimées.
66. On a un genre voisin dans l'histoire, où la narration est élégante et où
l'on décrit souvent une région ou une bataille ; on y insère même des
harangues et des exhortations, pour lesquelles toutefois on adopte un
discours filé et coulant et non notre discours ramassé et fougueux.
L'éloquence que nous recherchons doit se distinguer de celle de ces auteurs
tout autant que de celles des poètes.
De fait avec les poètes, eux aussi, s'est posée la question de ce qui pouvait
bien les différencier des orateurs. Autrefois, on voyait surtout la différence
dans le rythme et le vers, mais aujourd'hui le rythme a pris une très grande
place chez les orateurs eux-mêmes. 67. En effet, tout ce que l'oreille peut
mesurer, même si cela ne fait pas un vers (un vers est une faute dans un
discours), tout cela donc s'appelle rythme, rhythmos en grec. Je constate que
c'est pour cela que certains trouvent que le style de Platon* et de
Démocrite111, qui n'est pas versifié, mais qui a une sorte d'allant et qui s'orne
du plus brillant éclat verbal, est plus proprement poétique que le style des
poètes comiques : chez eux, mis à part la versification, rien ne diffère du
langage ordinaire. Mais la versification est loin d'être l'essentiel pour un
poète - même si son mérite s'augmente du fait qu'il prétend aux qualités de
l'orateur tout en étant plus à l'étroit dans le cadre du vers. 68.
Personnellement, la grandeur et l'éclat du style de certains poètes ne
m'empêchent pas de constater qu'ils ont plus de liberté que nous dans la
création et la combinaison des mots, et même, à en croire certains, qu'ils
sont plus assujettis à la forme des mots qu'aux idées. Et du reste, s'ils ont un
point commun avec nous, l'évaluation et le choix des mots, cela ne doit pas
empêcher de voir la différence sur les autres points. Mais il n'y a pas de
doute là-dessus, ou s'il y a quelque problème, il n'est pas indispensable d'en
traiter dans le présent exposé.
Cicéron*, L'orateur, 61.
TEXTE N° 52. Un ultime perfectionnement : le rythme oratoire
Cicéron défend le rythme oratoire contre ceux qui y voient une recherche
excessive, s'écartant du naturel et inconnue des Anciens.
168. Ceux qui ne le sentent pas, je me demande quelles oreilles ils ont ou
ce qu'ils peuvent bien avoir d'humain. Les miennes, en tout cas, sont
charmées quand les mots font une période bien finie et bien pleine, elles
sentent quand il manque quelque chose, elles n'aiment pas ce qui est en
trop. Pourquoi parler de mes oreilles du reste ? J'ai souvent vu des
assemblées entières qui saluaient à grands cris une chute heureuse. Ce
qu'attendent les oreilles, en effet, c'est que les mots enserrent bien la pensée.
« Cela n'existait pas chez les Anciens » - certes, mais il ne leur manquait
guère que cela : ils choisissaient soigneusement leurs mots et trouvaient des
pensées graves et charmantes, mais ils ne se souciaient pas assez de la
liaison et de la complétude. 169. « C'est précisément ce qui me plaît »,
disent-ils. Et alors ? S'ils préféraient les quelques couleurs de la peinture
primitive aux perfections de la peinture moderne, nous devrions y revenir,
je suppose, et désavouer celle d'aujourd'hui ! Les noms des Anciens, voilà
ce qui fait leur gloire. Disons donc que l'autorité de l'Antiquité en matière
d'exemples est certes comparable à celle de la vieillesse en matière d'âge,
Antiquité à laquelle je reconnais, moi aussi, la plus grande valeur ; et moi je
lui demande moins ce qui lui manque que je ne loue ce qu'elle a, moi qui
juge plus grand ce qu'elle a que ce qu'elle n'a pas : les mots et les idées,
dans lesquels ils excellent, ont plus d'importance que la clausule, qu'ils n'ont
pas. Car la clausule est une invention ultérieure, que les Anciens auraient
utilisée, je pense, si la chose avait été connue et usuelle de leur temps, et
que tous les grands orateurs ont utilisée, nous le voyons, une fois qu'elle a
été découverte.
170. Mais le mot suscite la méfiance, quand on dit qu'il y a du nombre (en
grec rhythmos) dans un discours judiciaire ou politique. Ce serait trop
prendre les oreilles en traître, si même en prose l'orateur recherche le
rythme. Forts de cette objection, ces gens-là parlent eux-mêmes par
fragments amputés et critiquent ceux qui prononcent des phrases bien liées
et bien finies. S'il s'agit de mots creux et d'idées futiles, ils ont raison. Mais
si le fond est correct, si les mots sont bien choisis, quelle raison ont-ils de
préférer la phrase qui boite et qui fait du sur-place à celle qui court du
même pas que la pensée ? Car le seul apport de ce rythme abhorré n'est que
d'enserrer au plus juste la pensée dans les mots ; ce qui arrive même chez
les Anciens, mais dans la plupart des cas par hasard, souvent du fait de la
nature du langage ; et les passages qu'on loue fort chez eux, sont
généralement ceux où il y a une clausule. 171. Il y a du reste près de quatre
cents ans que cela est admis chez les Grecs, si nous nous ne l'avons reconnu
que récemment. Ainsi donc, Ennius a pu parler, en contempteur de
l'Antique, des « vers que chantaient autrefois les Faunes et les devins »112, et
moi, je n'aurais pas le même droit vis-à-vis de nos aînés ? - moi qui n'ai pas
l'intention de dire comme lui « avant moi », et la suite : « Nous avons osé
ouvrir, etc. », car j'en ai lu et entendu quelques-uns dont la parole se
concluait de façon presque parfaite. Mais ceux qui en sont incapables ne
trouvent pas suffisant de ne pas être critiqués, ils voudraient aussi qu'on les
en loue ! Moi, mes éloges vont, et à juste titre, à ceux dont ils se disent les
imitateurs, même si je leur trouve des manques, ils ne vont pas à des gens
qui n'ont que les défauts de leurs modèles et sont à cent lieues de leurs
qualités.
Cicéron*, L'orateur, 168.
TEXTE N° 53. Jouer ce qu'on sent et sentir ce qu'on joue
Pour toucher l'auditoire, l'émotion doit être « sincère ». L'orateur doit
donc être le premier ému de ce qu'il dit.
34. Quand il faudra éveiller la pitié, tâchons de croire que les maux que
nous déplorons nous sont arrivés à nous-mêmes, tâchons de nous en
persuader intimement. Soyons ces personnes dont nous déplorons la lourde,
l'indigne, l'amère infortune, ne plaidons pas comme si cela ne nous
concernait pas, mais assumons pour un temps cette souffrance. Ainsi
dirons-nous ce que nous aurions dit si nous nous étions trouvés dans un cas
semblable. J'ai souvent vu des tragédiens et des comédiens qui avaient
déposé le masque à la fin d'un rôle un peu émouvant et qui sortaient de
scène encore en larmes. Et donc si la seule interprétation de paroles écrites
par quelqu'un d'autre peut ainsi faire flamber une émotion fictive, que ne
ferons-nous pas, nous qui devons les imaginer ces paroles, pour être en état
de nous émouvoir à la place de ceux que nous défendons ? 36. Mais il en va
de même à l'école aussi, où il faut se laisser toucher par le sujet à traiter et
s'imaginer qu'il est vrai, d'autant plus qu'on y parle plus souvent en tant que
plaideur qu'en tant qu'avocat. Nous jouons un orphelin, un naufragé, un
homme en danger : à quoi bon prendre ce rôle, si nous n'assumons pas les
émotions qu'il implique ? Ce sont là des considérations que je ne devais pas
passer sous silence, car, quoi que je sois ou que j'aie pu être, je leur dois, je
crois, la réputation de talent à laquelle j'ai pu parvenir : j'ai souvent été ému
au point de fondre en larmes et même de pâlir et de présenter tous les
symptômes d'une vraie douleur.
Quintilien*, Institution oratoire, 6. 3. 35.
TEXTE N° 54. Début d'Ars
Le manuel de Fortunatianus est une sorte de catéchisme, où les divisions
de la rhétorique sont illustrées par des thèmes de déclamations. Mais on
commence par poser les cas qui ne pourront pas donner lieu à un
traitement.
1. Qu'est-ce que la rhétorique ? la science du bien dire.
Qu'est-ce qu'un orateur ? un homme de bien, sachant parler.
Quelle est la fonction de l'orateur ? bien dire dans les questions politiques.
Quel est son but ? persuader, dans la mesure où les conditions de faits et
de personnes le permettent, dans les questions politiques.
Quelles sont les questions politiques ? celles qui peuvent se ranger sous
une notion commune, c'est-à-dire celles que tout un chacun peut
comprendre, par exemple une question portant sur le juste et le bien.
Combien y a-t-il de genres de questions politiques ? trois. Lesquels ? le
démonstratif, le délibératif, le judiciaire. Comment d'autres les appellent-
ils ? les genres de discours.
Quel est le genre démonstratif ? c'est celui dans lequel nous faisons voir
quelque chose, celui dont relèvent la louange et le blâme. Comment les
Grecs l'appellent-ils ? epideiktikon ou enkômiastikon. Quel est le
délibératif ? celui dont relèvent l'exhortation et la dissuasion. Comment les
Grecs l'appellent-ils ? symbouleutikon. Quel est le judiciaire ? celui dont
relèvent l'accusation et la défense. Comment les Grecs l'appellent-ils ?
dikanikon.
Combien y a-t-il de parties dans la fonction de l'orateur ? cinq : invention,
disposition, élocution, mémoire, prononciation. Comment sont-elles
appelées par les Grecs ? erga tou rhètoros [tâches de l'orateur].
2. Une controverse étant proposée, que considérons-nous en premier ? si
elle est fondée. De quelle façon le trouvons-nous ? à partir de l'attaque et de
la réplique.
Qu'est-ce que l'attaque ? c'est ce qu'avance la première partie, celle qui
engage le débat. Comment les Grecs appellent-ils cela ? kataphasis
[assertion]. Qu'est-ce que la réplique ? ce que répond la seconde partie.
Comment les Grecs l'appellent-ils ? apophasis [négation].
D'où l'assertion [kataphasis] tire-t-elle sa force ? de la cause [aetion].
Qu'est-ce que la cause ? c'est la cause du débat, ce pourquoi un fait est cité
en jugement.
D'où la négation [apophasis] tire-t-elle sa force ? du point principal
[synechon]. Qu'est-ce que le point principal ? c'est ce qui contient en soi
toute la défense.
Qu'est-ce qui naît de la cause et du point principal ? le point à juger
[krinomenon]. Qu'est-ce que le point à juger ? ce à propos de quoi il doit y
avoir jugement.
Quels sont les principaux sujets qui sont sans fondements ? ceux qui ne
présentent pas de réplique, ou ceux qui comportent une accusation
impudente ou infâme. Comment les Grecs les appellent-il ? asystata.
De combien de façons se produisent les sujets sans fondements ? quatre,
d'après Hermagoras* : le sujet est incomplet ou à égalité ou à une seule
partie ou insoluble113.
Qu'est-ce qu'un sujet incomplet ? c'est quand, dans les circonstances, il
manque quelque chose qui puisse faire question ; par exemple, si quelqu'un
renie son fils, sans qu'il y ait aucune cause de reniement (si nous posions
que le fils est un débauché ou qu'il n'a pas d'amis, ou autre chose de ce
genre, le sujet serait fondé). Quels autres noms donne-t-on au sujet
incomplet ? kat'ellipes, kata morion, kat'aperistaton [par ellipse, par partie,
par manque de circonstance].
Qu'est-ce qu'un sujet à égalité ? c'est quand les deux parties disent les
mêmes choses, et que rien n'est propre à l'une ou à l'autre ; par exemple :
« deux jeunes voisins avaient l'un et l'autre une jolie femme ; en pleine nuit,
ils tombent l'un sur l'autre : ils s'accusent d'adultère. » Tout ce que dira l'une
des deux parties, l'autre le dira aussi. Quels autres noms donne-t-on au sujet
à égalité ? isomerè, kat'isotèta, priona [à partie égale, à égalité, scie].
Qu'est-ce qu'un sujet à une seule partie ? c'est quand il n'y a de
fondements que du côté de la première partie et que la seconde partie ne
peut rien présenter, cas des lieux communs114. Donne un exemple : « un
proxénète qui savait par où des jeunes gens voulaient s'introduire chez lui,
creusa de nuit une fosse qu'il camoufla ; les jeunes gens y périrent : il est
accusé d'avoir causé leur mort. » Ici le proxénète n'a aucune défense.
Comment appelle-t-on encore le sujet à une seule partie ? heteromerès,
kath'heteromerian [partial, avec partialité].
Qu'est-ce qu'un sujet insoluble ? c'est quand le juge ne trouve pas quelle
sentence prononcer : « trois hommes voyageaient ensemble ; deux
seulement rentrèrent : ils s'accusent mutuellement de meurtre. » Ici le juge
ne trouve pas de fil conducteur, puisque l'un et l'autre disent que c'est l'autre
qui est l'assassin, et puisque ni l'un ni l'autre ne peut apporter aucun élément
de preuve, en l'absence des circonstances.
3. Est-ce que ce sont là les seules espèces de sujets sans fondements ? il y
en a aussi d'autres, que l'on rencontre chez divers auteurs de Rhétoriques.
Lesquels ? sujet à retournement, incolore, impossible, incroyable, incongru,
impudent, contraire à la vérité historique, absurde115.
Qu'est-ce qu'un sujet à retournement ? c'est quand les plaideurs changent
leur ligne d'action, et que l'un comme l'autre, abandonnant sa première
position, utilise celle de l'adversaire. Donnons un exemple : « quelqu'un
réclamait à un ami une somme d'argent avec des intérêts, en soutenant qu'il
la lui avait prêtée ; l'autre voulait bien la rendre, mais sans intérêts,
soutenant qu'il l'avait reçue en dépôt. Alors que le procès était en cours, on
porta une loi qui annulait les dettes : le premier réclame l'argent en
soutenant que c'était un dépôt, l'autre veut le garder en soutenant que c'était
un emprunt ».
Qu'est-ce qu'un sujet incolore ? c'est quand on ne trouve pas de couleur
pour le fait, par exemple : « en temps de guerre, dix soldats s'amputèrent du
pouce : ils sont accusés de crime contre l'État. » Quelle différence y a-t-il
entre un sujet à une seule partie et un sujet incolore ? le sujet à une seule
partie est déficient en tous points, le sujet incolore, seulement pour la
couleur.
Qu'est-ce qu'un sujet impossible ? c'est quand on met dans le thème
quelque chose que la nature dément, par exemple accuser un nourrisson
d'adultère parce qu'on l'a trouvé au lit avec la femme d'un autre.
Qu'est-ce qu'un sujet incroyable ? c'est quand nous trouvons dans le
thème quelque chose de peu vraisemblable, par exemple quand on dit que
des aveugles ont retrouvé la vue ou que des assiégés ont trouvé moyen de
faire sortir des émissaires. D'ordinaire, pourtant, on admet les sujets de ce
genre. Pourquoi cela ? c'est que, bien qu'il soit peu vraisemblable qu'un
aveugle retrouve la vue, nous pouvons pourtant croire que cela a été
accordé telle fois, à telle personne, par la majesté divine, et croire aussi que
des assiégés ont trouvé moyen de faire sortir des émissaires, soit en
profitant du sommeil des assiégeants, soit en faisant la sortie par un point de
la ville que les ennemis assiégeaient moins étroitement.
Comment appelons-nous les sujets de cette sorte ? des sujets mal fondés.
Quels sont les sujets mal fondés ? ceux qui n'ont pas des fondements aussi
solides que les autres. Combien y en a-t-il de genres ? trois : les sujets mal
fondés, qui n'ont pas des fondements aussi solides que les autres, les sujets
sans fondements, qui n'ont pas de fondements du tout, les sujets qui ne
méritent pas le nom de controverses, mais qu'il faut appeler fictions
absurdes.
4. Qu'est-ce qu'un sujet incongru ? c'est quand on y trouve quelque chose
qui ne convient pas à la personne, par exemple : « un brave doit recevoir
une récompense ; un homme a fait un exploit : en guise de récompense, il
demande à épouser sa propre fille. »
Qu'est-ce qu'un sujet impudent ? c'est quand on y trouve une première
partie impudente, par exemple : « un père débauché renie son fils
vertueux », si du moins il le renie pour de bon, car si c'est pour se justifier
lui-même, le sujet pourra être fondé en intention tout en étant déficient en
ce qui concerne l'action. Cela nous permet de comprendre qu'il y a des
controverses qui peuvent être fondées en intention, alors qu'elles sont
déficientes en ce qui concerne l'action elle-même. Quelle différence y a-t-il
entre un sujet à une partie et un sujet impudent ? le sujet à une partie est
déficient pour la seconde partie, le sujet impudent est déficient pour la
première partie.
Qu'est-ce qu'un sujet contraire à la vérité historique ? c'est quand nous
trouvons dans la controverse quelque chose qui est démenti par l'histoire,
par exemple : « Q. Hortensius est accusé d'avoir, pendant son consulat,
décidé le supplice de citoyens qui n'avaient pas été condamnés. » (nous
savons que ce n'est pas Hortensius, mais Cicéron*116 qui était dans ce cas).
Ce mode se trouve-t-il seulement à propos de la personne ? non, mais à
propos de toutes les circonstances, fait, temps, lieu, cause, manière, matière,
si un des éléments proposés est faux et différent de ce que nous trouvons
dans l'histoire.
Qu'est-ce qu'un sujet absurde ? celui dont la composition n'est pas
raisonnable - encore pourrait-on dire que tous les sujets sans fondements
sont absurdes, du moins si on n'y trouvait nulle part rien de raisonnable.
Fortunatianus*, Traité de rhétorique, 1, trad. F. Desbordes,
Pirates et empoisonneurs, Université de Liège, 1992.
TEXTE N° 55. Un commentaire inattendu
Commentant L'Invention de Cicéron*, Marius Victorinus rencontre
l'argument irréfutable et son exemple canonique. Mais si l'on croit aux
miracles, qu'est-ce qui peut être irréfutable ?
- Cicéron, L'invention, 1. 44 : Sont démontrés nécessairement les faits tels
que l'existence ou la preuve du contraire de ce qu'on dit est impossible,
comme : « Si elle a eu un enfant, elle a couché avec un homme ».
- Commentaire : On a un argument nécessaire [=irréfutable], si l'on pose
des choses dont la nature est telle qu'il en soit nécessairement ainsi, par
exemple : « S'il est né, il mourra » ; « Si elle a eu un enfant, elle a couché
avec un homme. » Ces choses sont nécessairement consécutives, et si on les
admet nécessairement, c'est qu'il y a eu argument nécessaire.
Il faut pourtant savoir qu'il n'y a pour ainsi dire pas d'argument nécessaire
et que le probable seul a cours entre les hommes. Car il va sans dire que le
nécessaire nous semble reposer sur le vrai (si le probable repose sur le
vraisemblable, le nécessaire repose nécessairement sur le vrai). Or entre les
hommes, le vrai reste obscur et tout est affaire de conjectures. Il ne peut
donc pas y avoir d'argument irréfutable. Mais chez les hommes, si le
nécessaire a quelque pouvoir, ce n'est que dans la mesure où l'opinion le
croit tel. Au reste, selon l'opinion des chrétiens, on n'a pas un argument
nécessaire avec « Si elle a eu un enfant, elle a couché avec un homme », ni
non plus avec « S'il est né, il mourra », car pour eux c'est une évidence
qu'un homme est né sans l'intervention d'un homme et n'est pas mort. Donc
l'argument nécessaire n'est que ce dont l'opinion nous a déjà persuadés.
Marius Victorinus*, Commentaire du traité de l'Invention de Cicéron,
p. 232 Halm.
TEXTE N° 56. Plan de prolégomènes
Une variante des prolégomènes en dix points.
À propos de toute chose, il faut poser trois questions : existe-t-elle ?
Qu'est-ce que c'est ? Quelle est sa qualité ? Parmi les choses, il en est qui
existent et qu'on nomme, par exemple, Dieu, ange ; d'autres qui n'existent
pas et qu'on ne nomme pas, comme les inexistants ; d'autres qu'on nomme
mais qui n'existent pas, comme bouc-cerf, skindapsos117, d'autres qui
existent et qu'on ne nomme pas, comme les choses qui sont dans les abîmes.
Mais à propos de la rhétorique, il est superflu de chercher si elle existe
puisque c'est évident. En revanche il faut poser dix questions :
1 La rhétorique vient-elle de Dieu ?
2 Existe-t-elle chez les dieux ?
3 Existe-t-elle chez les héros ?
4 Comment la rhétorique est-elle arrivée chez les hommes ?
5 Comment la rhétorique a-t-elle fleuri à Athènes ?
6 Qu'est-ce que la rhétorique ?
7 Combien y a-t-il d'espèces de la rhétorique ?
8 Combien y a-t-il de manières de faire des lectures rhétoriques ?
9 Combien y a-t-il de constitutions ?
10 Selon combien de manières l'exégète doit-il expliquer et selon
combien de manières le disciple se trompe-t-il ?
Prolégomènes, 6A, Rabe.
TEXTE N°57. Séparation du fond et de la forme
Au début de son traité sur L'arrangement des mots, Denys d'Halicarnasse
replace son sujet dans l'ensemble du domaine rhétorique.
Quel que soit le type de discours envisagé, l'apprentissage demande qu'on
fasse porter ses efforts sur deux points, sur les idées d'une part, et sur les
mots de l'autre, le premier point se rattachant sans doute plutôt à l'étude du
fond et le second à l'étude de la forme. Bien entendu, tous ceux qui aspirent
à l'éloquence mettent une égale application dans l'étude de ces deux aspects
du discours, mais le savoir qui donne la maîtrise du contenu et l'intelligence
des choses est long à acquérir et rebutant pour les jeunes gens. À vrai dire,
on ne doit pas s'attendre à trouver chez un garçon imberbe un savoir qui
appartient plutôt à la pleine maturité intellectuelle d'une génération qui
connaît déjà les cheveux blancs, un savoir qui se nourrit dans une longue
enquête sur les textes et sur les faits, et qui se développe dans une longue
suite d'expériences et d'épreuves, tant celles qu'on supporte personnellement
que celles qu'on constate chez autrui. En revanche, le goût pour la belle
expression peut s'épanouir dès les jeunes années. L'esprit de tous les jeunes
gens a un vif penchant pour l'expression ornée et s'y sent porté par une sorte
d'élan irrationnel et quasiment mystique. Il faut donc dès le début leur
fournir un grand nombre de préceptes et de méthodes soigneusement mis au
point pour leur éviter d'employer « tous les mots qui s'offrent à une langue
impertinente »118, et d'assembler au petit bonheur tout ce qui se présente à
leur esprit ; au contraire, il faut leur apprendre à choisir des mots tout à la
fois corrects et nobles, et à les mettre en valeur par des associations à la fois
dignes et gracieuses.
C'est donc sur ce sujet, sur ce qui doit constituer le premier travail d'un
jeune homme, que « je t'envoie en guise de chanson d'amour »119 une étude
sur l'art d'associer les mots. Ceux de nos prédécesseurs qui ont écrit des
manuels de rhétorique ou de dialectique n'ont pas eu souvent l'idée d'en
parler et, si je ne me trompe, aucun n'en a donné un exposé complet et
détaillé. Si j'en ai le loisir, je te préparerai aussi un essai sur le choix des
mots : tu auras ainsi un exposé complet de tout ce qu'on range dans l'étude
de la forme.
Denys d'Halicarnasse*, L'arrangement des mots, 3, trad. M. Baratin et
F. Desbordes, L'analyse linguistique dans l'Antiquité classique,
Klincksieck, 1981.
TEXTE N°58. Tropes et figures
Quintilien tient à marquer la différence entre deux genres souvent
confondus.
1. Puisqu'on a parlé des tropes dans le livre précédent, la suite normale est
un exposé sur les figures (au sens du grec schèmata), un sujet qui a un lien
naturel avec le précédent, comme en témoigne le grand nombre d'auteurs
qui ont assimilé les figures aux tropes. 2. De fait, que ce nom de tropes120
vienne de ce qu'ils sont « tournés » d'une certaine façon, ou qu'il vienne de
ce qu'ils « tournent » le langage (ce qui les fait aussi appeler
« mouvements »), il faut bien reconnaître que ces deux traits se retrouvent
aussi dans les figures, outre qu'elles ont aussi le même emploi, rendre la
pensée plus énergique et plus brillante. On trouve du reste aussi,
inversement, des gens qui disent que les tropes sont des figures, C. Artorius
Proculus121, par exemple. 3. Il est vrai que la ressemblance est si frappante
qu'on a du mal à faire la différence. Sans doute certaines espèces de tropes
se démarquent-elles nettement, encore qu'elles gardent leur affinité avec les
figures au niveau du genre, puisque dans un genre comme dans l'autre, on
s'écarte de l'expression directe, simple, pour donner une certaine qualité au
style ; mais il est d'autres espèces qui ne sont séparées des figures que par
une impalpable frontière, l'ironie par exemple, que l'on trouve aussi bien
parmi les figures de pensée que parmi les tropes, ou la périphrase,
l'hyperbate, l'onomatopée qu'on voit classées comme figures de mots plutôt
que comme tropes, y compris chez des auteurs célèbres.
4. Raison de plus pour bien marquer la différence. Un trope, donc, est une
expression que l'on fait passer de son référent naturel, premier, à un autre
référent, dans le but d'orner le discours ; ou, pour reprendre la définition de
la majorité des grammairiens, « un mot qu'on fait passer de l'endroit où il
est employé proprement à un autre endroit où il n'est pas employé
proprement ». La figure, comme son nom l'indique, est une forme qu'on
donne au langage en s'écartant de la manière ordinaire et spontanée de
parler. 5. C'est pourquoi on classe parmi les tropes les mots qui sont
substitués à d'autres, comme dans la métaphore, la métonymie,
l'antonomase, la métalepse, la synecdoque, la catachrèse, l'allégorie,
l'hyperbole (en général, seulement, car elle se produit aussi bien dans les
idées que dans les mots). L'onomatopée est la fabrication d'un mot : on la
met donc à la place d'autres mots, ceux que nous aurions utilisés si nous
n'avions pas forgé celui-là. 6. La périphrase, même si elle inclut souvent le
mot même auquel elle se substitue, n'en revient pas moins à utiliser
plusieurs mots à la place d'un seul. L'épithète, qui joue généralement un rôle
d'antonomase, est considérée comme un trope du fait de cette assimilation.
Dans l'hyperbate, la modification porte sur l'ordre, raison pour laquelle
beaucoup de gens retranchent cette espèce des tropes ; mais on peut dire
qu'elle fait passer un mot ou une partie de mot d'un endroit qui lui est
propre à un autre qui ne l'est pas. 7. Rien de tout cela n'arrive aux figures :
on peut avoir une figure avec des mots propres et placés dans l'ordre
normal. Quant à la différence entre l'ironie comme trope et l'ironie comme
figure, j'en rendrai compte le moment venu (je reconnais en effet qu'on a un
seul nom pour les deux choses).
Quintilien*, Institution oratoire, 9. 1. 1.
TEXTE N° 59. Éclat du sublime
Que les Figures ont besoin du Sublime pour les soutenir.
Il ne faut pas oublier ici une reflexion que j'ai faite, et que je vais vous
expliquer en peu de mots. C'est que si les Figures naturellement soûtiennent
le Sublime, le Sublime de son côté soûtient merveilleusement les Figures :
mais où, et comment ; c'est ce qu'il faut dire.
En premier lieu, il est certain qu'un discours où les Figures sont
employées toutes seules, est de soi-mesme suspect d'adresse, d'artifice et de
tromperie ; principalement lors qu'on parle devant un Juge souverain, et sur
tout si ce juge est un grand Seigneur, comme un Tyran, un Roy, ou un
General d'Armée. Car il conçoit en lui-même une certaine indignation
contre l'Orateur, et ne sauroit souffrir qu'un chetif Rhetoricien entreprenne
de le tromper, comme un enfant, par de grossieres finesses. Il est même à
craindre quelquefois, que prenant tout cet artifice pour une espèce de
mépris, il ne s'effarouche entièrement : et bien qu'il retienne sa colère, et se
laisse un peu amollir aux charmes du discours, il a toûjours une forte
repugnance à croire ce qu'on lui dit. C'est pourquoi il n'y a point de Figure
plus excellente que celle qui est tout-à-fait cachée, et lors qu'on ne reconnoît
point que c'est une Figure. Or il n'y a point de secours ni de remede plus
merveilleux pour l'empêcher de paroistre, que le Sublime et le Pathetique,
parce que l'Art ainsi renfermé au milieu de quelque chose de grand et
d'éclatant, a tout ce qui luy manquoit, et n'est plus suspect d'aucune
tromperie. Je ne vous en sçaurois donner un meilleur exemple que celuy
que j'ay déjà rapporté : « J'en jure par les mânes de ces grands Hommes, »122
etc. Comment est-ce que l'Orateur a caché la Figure dont il se sert ? N'est-il
pas aisé de reconnoistre que c'est par l'éclat même de sa pensée ? Car
comme les moindres lumieres s'évanoüissent, quand le Soleil vient à
éclairer ; de même, toutes ces subtilitez de Rhetorique dis-paroissent à la
veüe de cette grandeur qui les environne de tous côtez. La même chose à
peu près arrive dans la peinture. En effet, que l'on colore plusieurs choses
également tracées sur un même plan, et qu'on y mette le jour et les ombres,
il est certain que ce qui se presentera d'abord à la veüe, ce sera le lumineux,
à cause de son grand éclat, qui fait qu'il semble sortir hors du tableau, et
s'approcher en quelque façon de nous. Ainsi le Sublime et le Pathétique,
soit par une affinité naturelle qu'ils ont avec les mouvements de nostre ame,
soit à cause de leur brillant, paroissent davantage, et semblent toucher de
plus près nôtre esprit que les Figures dont ils cachent l'Art, et qu'ils mettent
comme à couvert.
« Longin »*, Le Sublime, 17 (trad. Boileau).
TEXTE N°60. Extension du genre « panégyrique »
Pour Hermogène, le panégyrique se définit négativement comme ce qui
n'est pas adresse en prose à un auditoire, d'où l'ouverture du genre à
l'ensemble de la littérature.
403. 21. Il n'est pas facile de dire quelque chose du discours purement et
simplement panégyrique, sauf le fait que toutes les espèces stylistiques qui
engendrent, avons-nous dit, le discours panégyrique le plus beau ou
platonicien, peuvent aussi, chacune individuellement, produire par leur
abondance tel ou tel style panégyrique, 404. c'est-à-dire la noblesse seule, la
naïveté ou encore la saveur, la pureté, l'élégance, bref, chacune de celles
que nous avons dites plus haut ; et telle est bien la façon d'en user que nous
voyons chez les auteurs anciens en renom dans le genre panégyrique et dont
nous devons maintenant parler. -Mais il faut d'abord dire ceci : parce que le
plus beau des discours panégyriques a besoin de grandeur avec du plaisant,
et encore d'ornement et de clarté, mais aussi d'imitations de personnages et
de tous les autres éléments que nous avons nommés dans notre
développement sur le genre panégyrique, et parce que ces mêmes éléments
abondent non seulement dans la poésie ou dans la logographie, mais aussi
dans l'histoire, il faut absolument ranger aussi les historiens parmi les
auteurs panégyriques, ce qu'ils sont à mon avis, puisqu'ils visent à la
grandeur, au plaisant et, je pense, à presque tous les autres éléments, même
s'ils n'y parviennent pas aussi bien que lui, je veux dire Platon.
Hermogène*, Les catégories stylistiques, 403. 21, trad. M. Patillon, La
théorie
du discours chez Hermogène le rhéteur, Les Belles Lettres, 1988, p. 288.
TEXTE N° 61. Ekphrasis
Exemple d'exercice préliminaire.
118. L'ekphrasis est un discours qui fait le tour de l'objet montré en le
mettant visiblement sous les yeux.
L'ekphrasis peut être de personnages, de faits, de lieux, de moments.
De personnages, par exemple, chez Homère :
« il avait le dos rond, la peau noire, une tête frisée » [Odyssée, 19. 246]
et ce qui est dit de Tersite :
« il était cagneux, il boitait d'un pied, ses épaules voûtées rentraient dans
sa poitrine » et la suite [Iliade, 2. 217-218]
et chez Hérodote, l'aspect de l'ibis, des hippopotames et des crocodiles
égyptiens [2. 68-76].
De faits : guerre, paix, tempête, famine, peste, tremblement de terre.
De lieux : prairies, rivages, villes, îles, déserts et autres du même genre.
De moment : printemps, été, fête, etc.
Il y a aussi des ekphraseis de procédés, par exemple, à propos des
vêtements, armes, machines, la manière dont chacun a été produit, comme
chez Homère, la fabrication des armes [Iliade,18. 468-617], chez Thucydide
la fortification des Platéens [2. 75-76] et la préparation de la machine :
« ayant fendu à la scie un grand madrier, ils l'évidèrent complètement » [4.
100]. Ctèsias, livre IX : « Les mannequins des Perses étaient sur de grands
morceaux de bois ; en les voyant à l'aurore, vers les acropoles, de loin, les
Lydiens prirent la fuite en croyant que l'acropole étaient remplie de Perses,
et là-dessus ils se firent prendre »123.
Il peut aussi y avoir une ekphrasis mixte, comme chez Thucydide et
Philistos, le combat de nuit124. Car la nuit est un moment et le combat un
fait.
119. Cet exercice est apparenté à ce dont on vient de parler125. Ils se
ressemblent dans la mesure où l'un et l'autre ne portent sur rien de défini,
mais sont communs et généraux. Mais ils sont différents, d'abord parce que
le lieu commun porte sur des choses dépendant de la volonté, alors que
l'ekphrasis porte la plupart du temps sur des objets inanimés indépendants
de la volonté ; deuxièmement, parce que quand on rapporte les faits dans le
lieu commun, on ajoute son avis en disant que c'est bien ou mal, alors que
dans l'ekphrasis on se contente d'exposer simplement les faits.
En décrivant, nous tirerons parti de ce qui a précédé et de ce qui a suivi ;
par exemple, pour la guerre nous passerons en revue d'abord ce qu'il y a
avant la guerre : les levées de troupes, les dépenses, les terreurs, le pays
ravagé, les sièges ; puis les blessures, les morts et les deuils, et surtout, pour
les uns la capture et l'esclavage, pour les autres la victoire et les trophées. Si
nous décrivons des lieux, moments, manières, personnages, outre le récit les
concernant, nous aurons des éléments de discours dans le beau, l'utile et
l'agréable, comme Homère a fait pour les armes d'Achille en disant qu'elles
étaient belles et robustes, et stupéfiantes à voir pour les alliés, terrifiantes
pour les ennemis [Iliade, 18. 478 et 466-467].
Les qualités de l'ekphrasis sont les suivantes : la clarté surtout, et la
visibilité qui fait presque voir ce qui est exposé ; ensuite le fait d'éviter une
totale prolixité sur ce qui est inutile ; et dans l'ensemble il faut que l'exposé
corresponde au sujet, de telle sorte que si l'objet montré est aimable,
l'expression elle aussi soit aimable ; si l'objet est triste ou terrifiant, ou
autre, les éléments de l'expression ne doivent pas être en désaccord avec la
nature de ces objets.
Certains estiment que l'exercice d'ekphrasis doit aussi être l'occasion de
120. réfuter et confirmer les ekphraseis dites par d'autres ; par exemple,
Hérodote ment à propos de l'aspect de l'ibis quand il dit que ces oiseaux ont
un plumage blanc sauf sur la tête, le cou et le bout du croupion - car leur
croupion tout entier est blanc ! Mais à mon avis, ils ne disent rien de
nouveau par rapport à ce qui précède, car j'estime qu'une espèce de ce genre
entre dans les réfutations et confirmations de narrations.
Théon*, Exercices préliminaires, RGS II, 118.
TEXTE N° 62. Sujets de déclamation
Les six premiers sujets du recueil de Sénèque le Père peuvent donner une
idée du genre. Chacun comporte un titre, une ou plusieurs « lois » plus ou
moins imaginaires, qui donnent la règle du jeu, et l'exposé du problème.
1. L'oncle qui renie
Les enfants doivent nourrir leurs parents sous peine de prison.
Deux frères étaient brouillés. L'un avait un fils. L'oncle tomba dans la
misère. Malgré la défense de son père, le jeune homme le nourrit. Renié
pour ce motif, il ne protesta pas. Il fut adopté par son oncle. Ayant fait un
héritage, l'oncle devint riche. Le père tomba dans la misère. Malgré la
défense de l'oncle, le jeune homme le nourrit. Il est renié.
2. La prêtresse prostituée
Une prêtresse doit être chaste, née de parents chastes, pure, née de
parents purs.
Une vierge prise par les pirates fut mise en vente. Un proxénète l'acheta et
en fit une prostituée. Par ses prières, elle obtenait son salaire des clients,
sans être obligée de le mériter. Ne parvenant pas à toucher un soldat par ses
prières, comme il l'agressait et voulait la violer, elle le tua. Elle fut accusée,
acquittée et renvoyée aux siens. Elle demande un sacerdoce.
3. L'impudique au rocher
L'impudique sera précipitée du haut d'un rocher.
Condamnée pour avoir violé ses voeux de chasteté, avant d'être précipitée
du haut du rocher, une femme invoqua Vesta. Elle survécut à sa chute. On
veut lui appliquer à nouveau la peine.
4. Le brave sans mains
Qui aura surpris un couple en flagrant délit d'adultère ne sera pas
poursuivi s'il les tue tous les deux.
Le crime d'adultère d'une mère peut aussi être puni par le fils.
Un brave perdit ses mains à la guerre. Il prit en flagrant délit un amant
avec sa femme, dont il avait un jeune fils. Il ordonna au fils de tuer. Il ne tua
pas. L'amant s'échappa. Il renie son fils.
5. Le double violeur
Une fille violée pourra choisir soit de faire mettre à mort le violeur soit
de l'épouser sans dot.
En une seule nuit, un homme viola deux filles ; l'une choisit le mariage,
l'autre la mort.
6. La fille du chef des pirates
Pris par les pirates, un homme écrivit à son père à propos de la rançon.
Elle n'arrivait pas. La fille du chef des pirates lui fit jurer qu'il l'épouserait si
on le laissait partir. Il jura. Quittant son père, elle suivit le jeune homme. Il
rentra chez son père, il l'épousa. Survient une orpheline. Le père ordonne au
fils de renvoyer la fille du chef des pirates et d'épouser l'orpheline. Sur son
refus, il le renie.
Sénèque le Père*, Controverses et suasoires, 1, trad. F. Desbordes,
Pirates et empoisonneurs, Université de Liège, 1992.
TEXTE N° 63. L'auberge rouge
Sous couleur de présenter l'état de cause « conjecture », le jeune Cicéron
raconte avec brio une petite histoire dont le schéma se retrouve dans maint
roman.
14. Un voyageur rencontra un autre homme qui allait au marché et qui
avait une assez grosse somme d'argent sur lui. Comme il est normal, ils
engagèrent la conversation et, de fil en aiguille, ils décidèrent de faire route
ensemble comme de vieux amis. Du coup, s'arrêtant à la même auberge, ils
décidèrent de dîner ensemble et de dormir dans la même chambre. Après le
dîner, ils allèrent se coucher. Or l'aubergiste - on l'a su après l'affaire, quand
il fut arrêté pour un autre crime - ayant pris bonne note de l'un des deux,
celui qui avait de l'argent, bien entendu, une fois sûr, en pleine nuit, qu'ils
dormaient tous deux profondément, en voyageurs fatigués, l'aubergiste
donc, entra chez eux, tira du fourreau l'épée de celui qui n'avait pas d'argent
(il l'avait posée à côté de lui), tua l'autre, vola l'argent, remit l'épée au
fourreau et revint se mettre au lit. Celui dont l'épée avait servi au meurtre se
réveilla bien avant l'aube et appela son compagnon à plusieurs reprises. 15.
Comme il ne répondait pas, il supposa qu'il dormait et, ramassant son épée
et le reste de ses affaires, il partit tout seul. Un moment après, l'aubergiste
crie au meurtre et, avec quelques clients, se met à la poursuite du voyageur
qui était parti. Il l'arrête, tire l'épée du fourreau, la trouve ensanglantée : on
conduit l'homme à la ville, où il est mis en accusation.
Dans ce cas, l'accusation est « tu as tué » ; la réponse est « je n'ai pas
tué » ; d'où naît l'état de la cause, c'est-à-dire la question, qui, dans la
conjecture, est identique au point à juger : « a-t-il tué ? »
Cicéron*, L'invention, 2. 14.
TEXTE N° 64. Les abeilles du pauvre
Sur un sujet (rare) « touchant », exemple de développement « pathétique
».
Loi : Il pourra y avoir procès pour dommage injustement causé.
Sujet : Un pauvre et un riche voisinaient à la campagne par leurs jardins
mitoyens. Le riche avait des fleurs dans son jardin, le pauvre des abeilles.
Le riche se plaignit que ses fleurs étaient pillées par les abeilles du pauvre.
Il demanda qu'elles fussent déplacées. Comme on ne les déplaçait pas, il
aspergea ses fleurs de poison. Toutes les abeilles moururent. Le riche est
accusé de dommage injustement causé.
Déclamation : [le riche a aspergé ses fleurs de poison, et le lendemain...]
5. Elles, réveillées par le souci de leur tâche quotidienne, dès que l'appel de
l'aurore a fait poindre la lumière, les malheureuses s'envolent vers leurs
pâturages accoutumés. Avant que les rayons du soleil aient pu boire
l'humidité de la nuit, il leur faut recueillir les rosées matutinales et
transporter la céleste liqueur jusqu'à leur ruche, liqueur dont elles ne
s'abreuvent pas par pur égoïsme, mais pour satisfaire à l'oeuvre commune.
6. Or voici un triste spectacle, et qui devrait bien tirer des larmes à celui
même qui en est la cause. Celle-ci, à la première gorgée du suc mortel,
surprise par le goût bizarre, prend la fuite, mais sa fuite est inutile. Celle-là,
partie chercher des aliments plus éloignés, s'élève vers le ciel et perd la vie
en plein vol. Celle-là meurt immédiatement sur la première fleur qu'elle a
touchée. Celle-là, les pattes raidies dans la mort, reste suspendue, sans vie.
Cette autre, n'ayant plus la force de voler, rampe encore, faiblement, sur le
sol. Si une mort plus lente permet à quelques-unes de regagner leur ruche,
malades, elles restent suspendues à la porte, et la mort seule les arrache à
l'essaim où elles s'étreignent et s'embrassent mutuellement. Qui peut
représenter, qui pourrait dire combien de formes a pris le mal, combien la
mort a exécuté de variations pour faire tant de victimes ?
Pseudo Quintilien*, Grandes déclamations, 13. 5.
TEXTE N° 65. Traces de main sur le mur
La « recherche du coupable » a quelquefois conduit les déclamateurs à
des raffinements dignes du roman policier moderne.
Sujet : Un homme avait un fils aveugle dont il avait fait son héritier. Il lui
imposa une marâtre et mit le jeune homme à l'écart dans une partie reculée
de la maison. Une nuit, comme il dormait dans sa chambre avec son épouse,
il fut assassiné. On le trouva le lendemain avec l'épée de son fils fichée dans
sa blessure. Depuis sa chambre jusqu'à celle de son fils, le mur portait les
traces d'une main sanglante. L'aveugle et la belle-mère s'accusent
réciproquement.
Déclamation [l'avocat est en train d'argumenter en faveur de l'aveugle] :
11. « Mais le mur est marqué de traces de main sanglante jusqu'à la
chambre de mon beau-fils » - Songez d'abord, juges, qu'un aveugle qui
entreprend un crime qui serait difficile, même pour qui aurait la vue, n'est
pas un homme obtus et dépourvu de jugeote. Et cet homme-là ne se rend
pas compte qu'en appliquant sa main ensanglantée sur le mur, c'est une trace
de son parricide qu'il laisse ? Il aurait pu envelopper dans son vêtement la
main droite avec laquelle il se guidait et s'en aller ainsi sans laisser de
trace ; au lieu de quoi, il ensanglantait tout le mur et laissait partout quelque
chose de son pauvre père. Ce qui se passerait le lendemain, le tort qu'il
pouvait attendre du grand jour, il n'y songeait pas, mais il déposait un indice
certain, indubitable, que la marâtre suivrait tout droit jusqu'à sa chambre,
jusqu'à sa porte !
Ô chance admirable ! Et le sang a été suffisant jusqu'au bout ? J'en viens
en effet à la nature des faits eux-mêmes : le mur a été trouvé marqué de
paumes sanglantes de la façon suivante : on a appliqué la main toute entière
et soigneusement imprimé tous les doigts. Donc le sang sera entièrement
utilisé pour les premières empreintes. Soit en effet une main sanglante, et
même, pour leur faire plaisir, une main dégoulinante ; soit la distance à
parcourir, la longueur du mur (il faut en effet revenir dans la partie isolée de
la maison) : la partie la plus proche de la chambre du père doit avoir plus de
sang, la suivante moins, et plus rien à la fin. 12. Car ce sang, toutes les fois
qu'il y a mouvement, coule ou sèche sur la main de l'homme qui se traîne
lentement. Que dire alors du fait que la trace de sang semble démarrer près
de chacune des deux chambres, et que le mur est marqué de la même main à
un bout comme à l'autre ? Comment la main a-t-elle continué à transporter
ce qu'elle déposait ? C'est la marâtre, la marâtre qui a machiné cela d'un oeil
sûr, elle qui a transporté ce pauvre sang avec sa main droite qu'elle y
replongeait constamment. Le mur est marqué d'une main, il y un intervalle,
du vide s'intercale, la trace est partout parfaite : un aveugle aurait laissé
traîner ses mains.
Et maintenant je demande : d'où venait tant de sang sur la main ? En effet,
le sang ne jaillit et ne coule d'une blessure que quand il peut prendre le
chemin que vient d'ouvrir une arme. Mais quand l'arme lui ferme le passage
qu'elle vient de faire, la sinistre manifestation de la mort reste entièrement
invisible. En outre, comme la main, du côté où elle peut imprimer une trace,
est pliée sur la garde et reste fermée aussi longtemps qu'elle tient l'arme,
elle ne peut être éclaboussée que sur sa partie extérieure. Or ton mur,
comment est-il marqué ? il montre la trace de la partie que le sang n'a pas
pu toucher !
Il vous appartient maintenant de comparer et de peser tous les faits...
Pseudo Quintilien*, Grandes déclamations, 1. 11, trad. F. Desbordes,
Pirates et empoisonneurs, Université de Liège, 1992.
TEXTE N° 66. Le théâtre du tribunal
Selon Quintilien, une certaine part de mise en scène peut être utile au
tribunal ; mais il faut être bien sûr de son texte et de ses acteurs.
37. Encore un point qui appelle quelques recommandations. À mon avis,
faire lever quelqu'un au moment de la péroraison peut en changer du tout au
tout le succès, selon la façon dont cette personne s'adaptera ou non aux
intentions de l'avocat. Ignorance, balourdise, raideur, laideur peuvent jeter
un froid - notre orateur doit y prendre bien garde. 38. En ai-je vu, des
clients qui contrecarraient leur défenseur, dont le visage restait de marbre,
qui se rasseyaient à contre-temps, dont un geste ou la seule figure
déclenchait les rires ! Et c'est précisément quand on veut donner un tour un
peu théâtral au procès qu'on court ce risque.
39. Certain jour, un avocat porta une petite fille jusqu'aux bancs de la
partie adverse : son idée était de laisser cette prétendue soeur de l'adversaire
dans les bras de son « frère » (le litige portait sur cette question de
parenté) ; mais j'avais pris les devants et j'avais fait partir le« frère » : voilà
notre homme, par ailleurs éloquent, incapable de trouver un mot devant ce
coup inattendu et remportant très froidement son bébé.
40. Un autre crut produire un grand effet en faisant brandir à la face d'une
accusée le portrait de son mari. Mais cette image souleva des rafales de
rires, car ceux qui devaient la montrer n'avaient pas la moindre idée du
moment de la péroraison et la sortaient à tout bout de champ, toutes les fois
que l'avocat regardait dans leur direction ! Et de plus, elle était si vilaine
(c'était le masque mortuaire du vieux) que son apparition au finale détruisit
tout le crédit qu'avait pu obtenir le discours.
41. On sait aussi la mésaventure de Glycon126 (alias Spyridion). Il avait
fait paraître un enfant et lui demandait pourquoi il pleurait : « Parce que
mon pédagogue me pince », répondit l'enfant. [...]
42. Du reste, tous ces incidents ne gênent pas trop ceux qui n'ont pas de
mal à modifier leur plaidoirie ; mais ceux qui sont incapables de se détacher
de ce qu'ils ont écrit restent court dans ces cas-là, ou alors, et c'est très
fréquent, ce qu'ils disent ne correspond pas à la réalité. D'où ces « il tend
vers vos genoux ses mains suppliantes ! », « il ne peut s'arracher à l'étreinte
de ses enfants, le malheureux ! », « voici qu'il me rappelle », alors que
l'homme en question ne fait rien de tel. 43. Ce sont là défauts qui viennent
des écoles, où l'on peut tout inventer à sa guise, et impunément, puisque
toute invention y passe pour un fait établi, contrairement à ce qui se passe
dans la réalité. Voir la jolie réponse de Cassius à un jeune homme qui lui
disait : « Pourquoi me regardes-tu d'un oeil torve, Sévérus ? - Moi ? Je n'en
faisais rien, mais puisque c'est ce que tu as écrit, allons-y ! », et il se fit la
mine la plus farouche qu'il put pour le fixer.
44. Je ne saurais trop recommander de ne pas essayer de faire pleurer, à
moins d'avoir un talent de première force, car autant l'appel à l'émotion est
de loin ce qu'il y a de plus efficace lorsqu'il réussit, autant il a mauvaise
grâce quand il échoue et quand l'orateur insuffisant aurait mieux fait de
laisser l'imagination des juges s'émouvoir tacitement. 45. Le visage, la voix,
l'aspect même de l'accusé qu'on fait lever ont même beaucoup plus de
chances de faire rire des gens qu'ils laissent froids. Aussi l'orateur doit-il
mesurer et évaluer scrupuleusement ses forces et bien envisager le poids
dont il prétend se charger : ici, point de milieu, ou l'on fait pleurer, ou l'on
fait rire.
46. Du reste, s'il appartient à la péroraison d'exciter la compassion, il lui
revient aussi de la détruire et de ramener au sens de la justice des juges qui
se seraient trop laissé toucher par les larmes ; c'est ce qu'on fera, soit au fil
du discours, soit même avec un bon mot, du genre : « Donnez donc du pain
à cet enfant pour qu'il cesse de pleurer », 47. ou cet autre, d'un avocat à son
gros client dont l'adversaire était un enfant que l'avocat avait passé à la
ronde sous le nez des juges : « Que faire ? Moi, je ne peux pas te porter
dans mes bras ! » Il ne faut pourtant pas tomber dans la bouffonnerie. Je ne
saurais donc approuver certain orateur, l'un des meilleurs de son temps
pourtant, qui, voyant qu'on faisait paraître des enfants pour la péroraison,
leur jeta des osselets qu'ils se mirent à se disputer - on aurait aussi bien pu
être apitoyé à les voir ainsi inconscients de la gravité de la situation. 48. Je
n'approuve pas non plus celui qui, voyant l'accusateur brandir une épée
ensanglantée censée prouver le crime, quitta son banc en courant et en
faisant mine d'être terrorisé, et ne réémergea de la foule pour plaider qu'en
se cachant à moitié la tête et en demandant si l'homme à l'épée était parti. Il
fit rire, certes, mais à ses dépens.
Quintilien*, Institution oratoire, 6. 1. 37.
TEXTE N° 67. La contagion du théâtre
Au chapitre de l'action oratoire, Quintilien passe en revue les défauts de
la voix. Il en arrive au pire : chanter.
57. N'importe lequel de ces défauts, pourtant, est plus supportable que
celui dont on voit infectés aujourd'hui tous les tribunaux et toutes les écoles,
le défaut qui consiste à chanter - un défaut dont je ne saurais dire s'il est
plus inutile ou plus hideux. Y a-t-il moins convenable, pour un orateur, que
de faire des roulades, comme au théâtre et parfois même comme dans les
désordres de l'ébriété et de l'orgie ? 58. Est-il plus contraire à la contagion
des passions, là où il faudrait des plaintes, de la colère, de l'indignation, de
la compassion, que cette façon d'être à cent lieues des passions auxquelles
on doit amener le juge, tout en profanant la majesté même de la cour avec
des débordements dignes des spectacles les plus obscènes ? Cicéron* dit
bien que les rhéteurs de Lycie et de Carie chantent presque dans leurs
péroraisons127 ; mais nous, nous avons même dépassé les limites d'une
certaine retenue en matière de chant. 59. Est-ce qu'on chante, je ne dis pas
dans une affaire d'homicide, de sacrilège, de parricide, mais même dans une
affaire de calculs et de comptabilité, bref, en un mot comme en cent, est-ce
qu'on chante dans un procès ? Si l'on doit laisser faire le moins du monde,
alors rien ne s'oppose à ce qu'on accompagne ces modulations à la lyre, au
hautbois, ou même, parbleu, ce qui conviendrait mieux à si vilaine chose,
aux cymbales128 !
60. Et pourtant on s'y complaît aujourd'hui, car nul ne trouve déplaisant
ce qu'il chante lui-même, et c'est moins fatigant que de plaider vraiment. Et
puis il y a des gens dont l'existence est déjà assez immorale pour trouver
normal de se laisser mener par le plaisir d'entendre des choses qui leur
caressent les oreilles. On va m'objecter que Cicéron* lui-même dit qu'il y a
dans le langage une « musicalité latente », et que ce phénomène a une
origine naturelle. Mais je montrerai d'ici peu dans quel cas et dans quelle
mesure on doit admettre cette inflexion vocale et ce qui est bien de la
« musicalité », certes, mais, ce que la plupart des gens ne veulent pas
comprendre, « latente ».
Quintilien, Institution oratoire, 11. 3. 57, trad. F. Desbordes,
Le secret de Démosthène, Les Belles Lettres, 1995.
TEXTE N° 68. Décadence des tribunaux
Pline (qui n'est pas toujours aussi sévère) écrit à un ami un morceau dans
la manière de son maître, Quintilien*, sur l'« abaissement » de l'éloquence
judiciaire.
1. Tu ne te trompes pas : je suis accaparé par les affaires devant les
centumvirs129, des affaires qui me causent plus de tracas que de plaisir.
Généralement, ce sont de pauvres petites choses, et il est bien rare qu'il y en
ait une qui se détache du lot par la haute situation des personnes ou
l'importance des faits. 2. Pas grand monde, non plus, avec qui il soit
agréable de plaider. Les autres, des prétentieux, ou même, en majorité, des
gamins que personne ne connaît, nous arrivent pour faire leurs exercices de
déclamation et y mettent si peu de vergogne et de retenue qu'ils répondent
parfaitement, je trouve, à l'excellente formule de notre ami Attilius : « Ces
garçons qui débutent au forum avec des causes centumvirales, c'est comme
quand ils débutent à l'école avec Homère » (car dans les deux cas on
commence par ce qui est le plus difficile). 3. Et parbleu, au bon vieux temps
(comme disent les vieillards), on n'admettait pas les jeunes gens, fussent-ils
très bien nés, sauf s'ils étaient présentés par un ancien consul, tant on savait
honorer une si belle tâche. 4. Mais aujourd'hui les barrières de la discrétion
et de la déférence sont rompues, tout est ouvert à tous, et on n'a plus besoin
de les introduire : ils forcent la porte.
Par là-dessus des auditeurs qui ne valent pas mieux que les orateurs, loués
ou vendus : on s'adresse à un « entrepreneur » ; en pleine basilique, c'est
une distribution de « petits cadeaux », aussi ouvertement que dans une salle
à manger ; on passe d'un procès au suivant pour un salaire équivalent. 5.
Aussi ont-ils des surnoms assez bien trouvés, « diseurs de bravos » en grec,
« diseurs de louanges » en latin130. 6. N'empêche que ce scandale, ainsi
fustigé dans les deux langues, ne fait que croître et embellir. Hier, mes deux
nomenclateurs (il est vrai qu'ils n'ont que l'âge où l'on prend la toge virile131
étaient engagés dans une claque pour trois deniers chacun. Voilà tout ce
qu'il en coûte pour être éloquent, pour ce prix-là on remplit des bancs autant
qu'on veut, pour ce prix on rassemble un vaste cercle d'auditeurs, pour ce
prix on soulève des ovations sans fin au signal du choryphée (7. signal
indispensable pour des gens qui ne comprennent pas et qui n'écoutent même
pas - 8. la plupart n'écoutent pas, mais applaudissent comme personne...). Si
d'aventure tu traverses la Basilique et si tu veux savoir comment chacun
plaide, inutile de monter sur l'estrade du tribunal132, inutile de prêter
attention ; on devine aisément : la plus forte ovation est pour le plus
mauvais orateur, sache-le bien.
9. Le premier à avoir suscité ce genre d'audience a été Larcius Licinius133,
mais il n'allait que jusqu'à inviter des auditeurs. C'est du moins ce que je me
souviens d'avoir entendu dire à mon maître Quintilien*, qui le racontait
ainsi : « J'accompagnais partout Domitius Afer*. 10. Il s'adressait un jour
aux centumvirs avec gravité et componction (car telle était sa manière
oratoire), quand il entendit un vacarme épouvantable dans les parages.
Surpris, il se tut. Le silence revenu, il reprit au point où il s'était arrêté. 11.
Derechef les cris, derechef arrêt et reprise quand le silence revient. Même
jeu une troisième fois. A la fin, il demanda qui plaidait. On lui répondit :
« Licinius ». Alors, abandonnant son affaire, il dit : « Centumvirs, c'en est
fini de notre profession ». 12. En fait quand Afer croyait tout fini, ce n'était
encore que le commencement de la fin, mais aujourd'hui cette profession a
bel et bien été ruinée de fond en comble. Je rougirais de rapporter ce qu'on
dit et avec quelle prononciation minaudante, et par qui c'est écouté et avec
quelles mièvres acclamations . 13. Il ne manque que l'accompagnement à
ces rengaines, des battements de mains ou plutôt la cymbale ou les
tambourins. Car pour les youyous (je ne trouve pas d'autre mot pour
exprimer ces hourras qui seraient indécents même au théâtre), il y en a plus
qu'assez. 14. Moi, pourtant, les intérêts de mes amis et la considération de
mon âge m'arrêtent et me retiennent encore (on pourrait trouver, je le crains,
non que je me suis soustrait à ces infamies, mais que j'ai fui le travail) ;
mais j'y vais moins souvent qu'autrefois : c'est le début d'une retraite
progressive. Adieu.
Pline le Jeune*, Lettres, 2. 14.
TEXTE N° 69. Conseils au débutant
Une satire des excès de la Sophistique.
16. Pour commencer, tu dois surtout veiller à ton apparence et au joli
tombant de ton manteau ; ensuite rassembler une quinzaine de mots
attiques, vingt au maximum, pris où tu voudras : apprends-les bien et tâche
de les avoir toujours à portée de langue : « diverses choses », « et puis »,
« serait-ce », « en quelque façon », « beau sire », etc. Et dans chaque
discours saupoudre ces épices. Ne t'en fais pas s'ils jurent avec le reste qui
n'est pas du même genre et ne s'accorde pas avec : pourvu que la bande de
pourpre brille d'un bel éclat, peu importe que le manteau ne soit que grosse
couverture. 17. Cherche ensuite des mots obscurs et obsolètes, rarement
employés par les Anciens, et garde ta provision sous la main pour les
balancer sur l'auditoire. Voilà comment la multitude ne te quittera pas des
yeux et te trouvera épatant, et d'une érudition qui la dépasse si tu dis
strigille pour racloir, héliothérapie pour bain de soleil, arrhes pour
avances, crépuscule pour point du jour. A l'occasion, fais des mots
nouveaux et bizarres, toi aussi, et décrète qu'on dira eulocuteur pour bien
disant, mentalosage pour astucieux et gesticologue pour danseur. Si tu as
lâché un barbarisme ou un solécisme, un seul remède : l'impudence, avoir
toujours sous la main le nom de quelqu'un qui n'existe pas et n'a jamais
existé, un poète ou un prosateur qui a approuvé cette façon de s'exprimer et
qui était un savant et un grand puriste. Quant à lire les Anciens, pas toi bien
sûr, ni ce bavard d'Isocrate*, ni ce disgracié de Démosthène, ni ce froid
Platon* ; lis les discours de nos prédécesseurs immédiats, ce qu'on appelle
déclamations, pour en tirer un supplément de vivres utilisables à propos,
comme qui dirait en puisant au garde-manger.
18. Quand tu devras parler et que les auditeurs te proposeront des sujets et
thèmes de discours, rejette tout ce qui est difficile en le dénigrant comme
indigne d'un homme, un vrai. Mais si leur choix est fait, n'hésite pas à dire
tout ce qui te viendra à contre-temps sur la langue, ne te donne pas de peine
pour que le début, sous prétexte que c'est le début, soit dit au moment
convenable, et la deuxième chose ensuite, et la troisième après, mais dis
d'abord ce qui te passe par la tête, et en cas de besoin, mets-toi la jambière
sur la tête et le casque sur le mollet. Simplement, va vite, enchaîne, évite
juste de te taire. Si tu parles d'une agression ou d'un adultère à Athènes,
parle de ce qui se fait aux Indes et à Ecbatane. Sur tout sujet, Marathon et
Cynégire, hors desquels point de salut ! Et toujours qu'on passe l'Athos à la
voile et l'Hellespont à pied, que les flèches des Mèdes voilent le soleil, que
Xerxès prenne la fuite, que Léonidas soulève l'admiration, que l'inscription
d'Othryades soit déchiffrée, que Salamine, l'Artémision, Platée tombent à
pleins seaux134. Et sur tout sujet, pullulement et floraison de tes mots
choisis, « quelque chose », « m'est avis », sans trêve, même si l'on n'en a
pas besoin. Car ils sont beaux, même dits au hasard. 19. Si d'aventure il te
prend fantaisie de chanter, chante tout et change tout en chanson. Et si tu ne
trouves rien à chanter, dis « Messieurs les juges » mélodieusement, et
considère que rien ne manque à l'harmonie. Le « hélas malheur », à tout
bout de champ ; frappe-toi la cuisse, rugis, postillonne ce que tu dis, et
marche en tortillant les fesses. Et s'ils n'applaudissent pas, mets-toi en
colère et engueule-les. S'ils se lèvent pour sortir, dégoûtés, ordonne-leur de
s'asseoir, et bref, mène-les à la baguette.
Lucien*, Le maître de rhétorique, 16.
TEXTE N° 70. Un Sophiste
Portrait d'Adrien de Tyr.
586. Adrien était si plein de jactance quand il accéda à la chaire
d'Athènes, que le prologue de son adresse aux Athéniens roula non sur leur
sagesse, mais sur la sienne, avec ce début : 587. « Une fois encore, les
lettres arrivent de Phénicie ! »135 - ce prologue était d'un être respirant à
cent coudées au-dessus des Athéniens, un être qui leur faisait une grâce,
bien loin de la leur devoir. Il tint sa chaire d'Athènes de la façon la plus
grandiose, portant les vêtements les plus coûteux, couvert des pierres les
plus précieuses, et allant donner ses leçons sur un char aux rênes d'argent ;
puis, la leçon finie, rentrant chez lui enveloppé d'admiration, avec le
cortège d'Hellénistes venus de partout. Ils en étaient à l'aduler comme les
familles d'Éleusis font pour le hiérophante quand il conduit
cérémonieusement les rites136. Au reste, il les gagnait par des jeux,
beuveries, chasses, et participations aux festivals helléniques, et en
s'adaptant aux intérêts de chacun, si bien qu'ils avaient envers lui les
sentiments qu'ont des enfants pour un père aimable et indulgent qui mène la
ronde avec eux jusqu'au bout. J'en ai connus, moi, qui pleuraient quand leur
revenait son souvenir, d'autres qui imitaient sa façon de parler, d'autres sa
démarche, d'autres l'élégance de sa robe. [...]
589. Quand il accéda à la plus haute chaire, il fut si bien le point de mire
à Rome qu'il inspira un vif désir de l'entendre même aux gens qui ne
savaient pas le grec. Ils l'écoutaient tel le mélodieux rossignol, frappés par
sa volubilité, la tournure et la flexibilité de sa voix, et les rythmes qu'il
mettait en prose et dans la mélopée137. Si bien que quand ils assistaient aux
spectacles ordinaires - généralement donnés par des danseurs - l'apparition
sur scène d'un messager annonçant qu'il allait déclamer suffisait pour faire
lever les Sénateurs, faire lever les chevaliers, non seulement ceux qui
s'intéressaient à l'Hellénisme, mais même ceux qui étudiaient dans l'autre
langue à Rome, et ils se précipitaient au pas de course vers l'Athenaeum138,
débordant d'enthousiasme et bousculant ceux qui n'allaient qu'au pas.
Philostrate*, Vies des Sophistes, 2. 10, 586.
TEXTE N° 71. Rivalité de Sophistes
Deux vedettes se disputent la faveur du public. Mais l'une bénéficie d'une
aide surnaturelle.
30. Une sorte d'homoncule égyptien avait fait irruption vers ce temps-là
dans la ville139, corrompu quelques-uns des membres du Conseil et produit
chez certains parmi la foule la croyance illusoire qu'il se conduirait en
citoyen et répandrait, sur ses propres biens, des largesses incroyables ; il
bondissait au théâtre à tout moment ; bref, tandis qu'un tel objet de honte
s'emparait de la ville - je n'avais pas eu la moindre connaissance de ces
choses, sauf de temps à autre, après coup, par ouï-dire, vu que je tenais les
séances chez moi pour mes intimes, alors que lui se disposait à se rendre à
l'Odéon proche du port pour y établir une école, par décret du peuple ou je
ne sais comment - il me vint un songe. 31. Je rêvai que je voyais le soleil se
lever de dessus l'agora et que j'avais ces mots dans la bouche : « Aristide
déclamera aujourd'hui au Conseil à la quatrième heure. » Je me réveillai
prononçant ces mots et les entendant, si bien que je me demandai si c'était
songe ou état de veille. 32. J'appelle les principaux de mes amis et je leur
rapporte l'ordre. A l'heure même on posa une affiche : de fait, l'heure
indiquée par le rêve approchait ; nous fûmes bientôt au lieu même. Or, bien
que mon entrée en scène se fît ainsi à l'improviste et que la plupart eussent
été tenus dans l'ignorance, néanmoins voilà la salle du Conseil si pleine
qu'on ne pouvait rien voir que des têtes et qu'on n'eût même pas fait passer
la main nulle part au travers de la foule. 33. Alors certes, la clameur
populaire, la bienveillance et plutôt même, s'il faut dire le vrai,
l'enthousiasme furent tels de tous côtés qu'on ne voyait personne qui restât
assis ni pour le prélude ni quand, m'étant levé, je concourus moi-même ;
mais, dès le premier mot, les voilà tous dressés, qui expriment des
angoisses d'enfantement, marquant leur joie, sont frappés de stupeur, font
de la tête des signes d'approbation, poussent des cris comme jamais encore
auparavant, chacun tenant pour un gain personnel tout ce qu'il peut
m'attribuer des plus importants honneurs. 34. Alors que j'eus quitté le
Conseil et que je me trouvais au bain, quelqu'un m'apprend que l'autre
individu, bien qu'il eût affiché son affaire trois jours à l'avance pour ce jour
même, n'avait réuni à l'Odéon que dix-sept auditeurs en tout. De vrai, c'est
à partir de ce jour-là qu'il commença de se modérer.
Aelius Aristide*, Discours sacrés, 5. 30, trad. A. J. Festugière, Paris,
Macula, 1986.
TEXTE N° 72. Ovide à l'école
Le poète Ovide est passé par l'école des rhéteurs, et ses oeuvres en ont
gardé des traces. Sénèque le Père le signale à propos d'une controverse
particulièrement « sentimentale » (« Un mari et sa femme jurèrent que, si
quelque chose arrivait à l'un d'eux, l'autre mourrait. Le mari, parti à
l'étranger, envoya à sa femme un message disant qu'il était mort. La femme
se jeta dans le vide. Ranimée, elle reçoit de son père l'ordre de quitter son
mari. Elle refuse. Il la renie »).
8. Je me souviens de la façon dont Ovide déclama cette controverse chez
le rhéteur Arellius Fuscus, dont il était l'élève. Il faut dire qu'il était un
admirateur de Latron*, tout en ayant un style à l'opposé du sien. Il avait
déjà ce talent fait d'élégance, de bonne grâce et de charme : dès ce temps-là
un discours d'Ovide ne pouvait être regardé que comme de la poésie en
prose. Mais, d'un autre côté, en auditeur assidu de Latron*, il est allé
jusqu'à transposer dans ses vers nombre de formules de son modèle. Dans
« Le jugement des armes », Latron avait dit : « Jetons les armes au milieu
des ennemis et allons les chercher ». Voir Ovide :
« Que les armes du héros soient jetées au milieu des ennemis ! et
commandez-nous donc d'aller les y chercher »140.
Il emprunta aussi une autre idée que Latron avait eue dans cette même
suasoire. Je me souviens que dans une sorte de préambule Latron avait dit
une chose que les étudiants apprirent comme une rengaine : « Ne vois-tu
pas comme la torche immobile languit, mais comme elle jette des flammes
quand on la brandit ? Le loisir amollit les hommes, le fer est rongé par
l'inaction et se couvre de rouille, la paresse fait oublier. » Et Ovide :
« J'ai vu, moi, les flammes secouées s'accroître avec la torche agitée et
mourir à nouveau nul ne la brandissant »141.
9. En ces temps où il était étudiant, Ovide passait pour un bon
déclamateur. En tout cas quand il déclama cette controverse devant Arellius
Fuscus, il le fit bien plus adroitement que lui, à mon avis, sauf qu'il courait
à travers les lieux communs sans suivre un ordre précis. [...] 12. Du reste il
ne déclamait que rarement des controverses, et seulement celles qui
demandent qu'on compose un caractère. Il aimait mieux dire des suasoires :
toute argumentation l'ennuyait. Il ne se permettait pas de licence avec les
mots, sinon dans ses poèmes, mais là, tout en ayant bien conscience de ses
défauts, il les aimait.
Sénèque le Père*, Controverses et suasoires, 2. 2. 8.
1. Ennius (poète latin), Annales, fr. 308.
2. Orateur romain archaïque.
3. Gorgias, 453a.
4. Quintilien désigne par là l'Invention.
5. L'affaire est rapportée en détail dans le dialogue Sur l'orateur, 2. 124, 188, 194.
6. Voir Sur l'orateur, 1. 227-228 et le discours de Caton* (conservé par Fronton*), Oratorum
Romanorum fragmenta, éd. Malcovati, p. 79 : Galba, accusé du massacre des Lusitaniens, montre ses
enfants et institue le Peuple romain tuteur des futurs orphelins.
7. Orateur athénien contemporain de Démosthène ; histoire de la courtisane Phryné dans Athénée,
Deipnosophistes, 13. 590.
8. Gorgias, 452e.
9. Cf. Rhétorique, 1355b25.
10. Cf. Rhétorique, 1355b15.
11. Personnage d'identité incertaine ; les manuscrits donnent aussi Patroclès.
12. Personnage d'identité incertaine (Eudore d'Alexandrie, de l'époque d'Auguste ?) ; les manuscrits
donnent aussi Théodore.
13. Gorgias, 455a.
14. Ariston « le Jeune », qui est aussi cité à propos de rhétorique par Sextus Empiricus* et
Philodème*.
15. Chef de l'école péripatéticienne à Athènes au milieu du IIe s. av.
16. Cf. Gorgias, 462c.
17. Gorgias, 463d. Quintilien résume la célèbre théorie de Socrate dans Gorgias 463a-466a, qui
oppose : quatre arts véritables : médecine, gymnastique, législation, justice quatre contrefaçons :
cuisine, cosmétique, sophistique, rhétorique
18. En grec dans le texte ; Gorgias, 500c.
19. . Ibid. 460c.
20. Ibid. 508c.
21. Dans le Ménéxène, 236-249, dialogue presque entièrement occupé par l'oraison funèbre
prononcée par Aspasie, la maîtresse de Périclès, un pastiche railleur de Platon que la postérité a pris
au sérieux et beaucoup admiré.
22. Phèdre, 267a.
23. Rhéteur qui n'est connu que par deux passages de Quintilien, celui-ci et 3. 1. 16 (ici, texte
n°46) ; parfois identifié, à tort semble-t-il, avec Areius Didyme d'Alexandrie, philosophe ami
d'Auguste.
24. Rhéteur de l'époque d'Auguste, souvent cité dans le recueil de Sénèque le Père*.
25. Poète grec qui commence ainsi son poème sur les astres (Phénomènes).
26. Iliade, 21. 196.
27. Iliade, 18. 18.
28. Iliade, 9. 529.
29. Iliade, 24. 486.
30. Cf. Sur l'orateur, 2. 28-32.
31. Phoenix dans Iliade, 9. 442 ; les trois styles, cf. texte n°3 ; tournois d'éloquence dans Iliade, 15.
284 ; bouclier d'Achille, ibid. 18. 497-508.
32. Historien grec, dans La guerre du Péloponnèse, 8. 68.
33. Information qui ne semble pas vérifiée.
34. Le terme latin est eloquentia, première traduction de rhètorikè et qui en garde l'ambiguïté.
35. Aux Mystères.
36. Proverbe ; le nom propre Corax signifie « corbeau » en grec.
37. Parodie de la formule homérique, « orateur de parole et acteur d'actions ».
38. En 161 av. J.-C.
39. En 92 av. J. -C. Ce Crassus est l'un des interlocuteurs du dialogue Sur l'orateur de Cicéron*.
40. Consuls en 43 av. J.-C.
41. En 43 av. J.-C.
42. Les tribuns de la plèbe, Tiberius et Gaius Gracchus, dont l'éloquence était célèbre et qui n'en
furent pas moins assassinés pour leurs tentatives de réformes agraires.
43. Noms d'eunuques persans.
44. Célèbre statue de Polyclète (le « porteur de lance »).
45. Un ami, dédicataire de plusieurs opuscules.
46. En 323 av. J.-C.
47. Poète grec, fragment 159 Bergk.
48. Philosophe académicien ; cf. texte n° 25.
49. Philosophe grec, 470-380 av.
50. Anaximène parle ici du synégore qui prête son concours à l'une des parties, en principe
gatuitement, soit en disant quelques mots en sa faveur, soit en prononçant tout un discours.
51. Désignation populaire de celui qui se spécialise dans l'accusation (calomnieuse).
52. En grec dans le texte.
53. Verrines, 2. 4. 3 ; Cicéron fait semblant d'avoir oublié le nom du célèbre sculpteur grec.
54. Dans un procès privé, on a discours de l'accusation, discours de la défense, réplique et contre-
réplique.
55. Pro Milone, 102.
56. En 52 av., Cicéron défend Milon qui a tué Clodius, membre de la noble gens Claudia, et qui
soutiendrait volontiers qu'il a bien fait de débarrasser l'État d'un fauteur de trouble.
57. Pro Milone, 94.
58. L. Licinius Crassus (140-91), le principal interlocuteur du dialogue Sur l'orateur de Cicéron*,
accusait en 119 Gaius Papirius Carbo (consul en 120) de s'être fait le défenseur de L. Opimius,
meurtrier de Gaius Graccus ; Carbo se suicida.
59. César, en 77, accusait de concussion Gnaeus Cornelius Dolabella, revenant de son poste de
gouverneur de Macédoine ; Dolabella fut acquitté.
60. Gaius Asinius Pollio (75 av.-5ap. ) accusait, en 54, Caton qui, en tant que tribun de la plèbe, en
56, s'était opposé à la tenue des comices ; Caton fut acquitté.
61. Lucius Licinius Calvus (82-47) accusait, en 58, Publius Vatinius (consul en 47), à propos de la
ratification des actes de Pompée.
62. Cf. texte n°12 ; Crassus parle d'« école d'effronterie » dans Cicéron*, Sur l'orateur, 3. 94.
63. Célèbres tragiques grecs, Ve s. av. J.-C.
64. Le plus illustre des poètes lyriques grecs, ve s. av. J.-C.
65. Poètes grecs des VIIe-Ve s. av. J.-C. Probablement Alcée, Alcman, Anacréon, Bacchylide,
Corinne, Ibycus, Sappho, Simonide, Stésichore ; mais il y a d'autres listes.
66. Le plus célèbre orateur grec, IVe s. av. J.-C.
67. Historien grec, IVe s. av. J.-C.
68. Orateur grec, IVe s. av. J.-C.
69. Personnage du roman, professeur de rhétorique.
70. Cicéron, Pro Caelio (Défense de Caelius), 41.
71. Augustin s'adresse à Dieu.
72. Voir texte n°4.
73. Célèbres hommes d'État athéniens.
74. Il pourrait s'agir de Critolaos ou d'un de ses élèves.
75. Philiscos de Milet, élève d'Isocrate*, auteur d'une technè dont il ne reste rien.
76. Céphisodore d'Athènes, élève d'Isocrate*, auteur de Répliques à Aristote, où il défendait son
maître.
77. Hypéride et Lycurgue, deux des « orateurs attiques ».
78. Marcus Porcius Cato, 95-46, le parangon du stoïcisme romain, oncle de Brutus ; le dialogue a
dû être écrit juste avant son suicide à Utique, en avril 46.
79. Trois orateurs romains de tendance « stoïcienne ».
80. L'« Ancienne Académie » (éclectique en fait) d'Antiochus d'Ascalon, qui prétend revenir à
Platon* en reniant la « Nouvelle Académie » de Carnéade* et de Philon*.
81. Lettre apocryphe participant à la tentative de « récupération » de Démosthène (cf. texte
précédent).
82. Cf. 206d (en fait, Apulée songe sans doute plutôt à Sophiste, 261-262, où Théétète est un
interlocuteur).
83. Définition.
84. Distinction de la thèse et de l'hypothèse.
85. Division des états de cause rationnels.
86. Division des états de cause légaux.
87. Les trois genres de discours (judiciaire, délibératif, épidictique).
88. Les cinq tâches de l'orateur (invention, disposition, élocution, mémorisation, action).
89. Les parties du discours (exorde, narration, confirmation, réfutation, péroraison).
90. Les qualités du style (correction, clarté, élégance, convenance).
91. Évathlus, élève de Protagoras*, à propos duquel on raconte la même histoire de procès qu'à
propos de Corax* et Tisias* (Apulée*, Florides, 18 ; cf. ici texte n°9).
92. Platon, Phèdre, 261d6, où Palamède désigne en réalité Zénon d'Élée (erreur de Quintilien).
93. En 2. 17. 4 ; Polycrate avait aussi écrit des éloges paradoxaux de Busiris et de Clytemnestre.
94. Phèdre, 266e ; cf. texte n°47.
95. Cicéron, Brutus, 27.
96. Euripide (fragment 796 Nauck) dit « ... laisser parler les Barbares. »
97. Cf 2. 15. 36, ici texte n°1.
98. C. Valgius est sans doute le poète C. Valgius Rufus, consul en 12 av. ; Atticus est sans doute
Dionysius Atticus, cité comme élève d'Apollodore* par Sénèque le Père*, Controverses, 2. 5. 11, et
par Strabon, 625c ; Matius pourrait être C. Matius, chevalier ami d'Auguste, et Domitius, Domitius
Marsus, poète protégé de Mécène.
99. L'Invention, ainsi qualifiée dans Sur l'orateur, 1. 5.
100. Peut-être le Maximus Stertinius cité par Sénèque le Père*, Controverses, 2. 1. 36.
101. L. Junius Gallion, ami de Sénèque le Père* (dont il a adopté un fils), sénateur persécuté par
Tibère, orateur et déclamateur.
102. Laenas Popilius, qui n'est connu que par trois passages de Quintilien*.
103. Verginius Flavius, maître du poète Perse, chassé de Rome par Néron en 65.
104. Peut-être le Tutilius nommé par Martial, 5. 56. 6, et Pline le Jeune, 6. 32. 1.
105. Licymnius de Chios, maître de Polus*, poète et rhéteur également cité par Aristote*.
106. Thrasymaque*.
107. La mémoire des mots fonctionne comme un rébus ; pour mémoriser le vers, on forme deux
images : une scène (imaginaire) avec un certain Domitius et des membres de la famille des (Marcii)
Reges peut évoquer quelque chose qui ressemble à Domitionem reges ; une scène avec deux acteurs
qui se préparent à jouer les rôle d'Atrides peut évoquer quelque chose comme Atridae parant.
108. . Sur l'orateur, 3. 222 et L'orateur, 55.
109. Xénophon d'Athènes (c. 430-355), l'historien et philosophe disciple de Socrate.
110. Au § 37.
111. Philosophe grec, 470-380.
112. Fragment des Annales où le poète Ennius (239-169) se moque de l'ancien vers saturnien et se
vante d'être le premier à employer l'hexamètre en latin.
113. En grec dans le texte.
114. Au sens d'exercices préliminaires, cf. ici p. 134.
115. En grec dans le texte.
116. Hortensius est un orateur contemporain et rival de Cicéron ; le fait historique visé est
l'exécution sans jugement des complices de Catilina.
117. Bouc-cerf vient de la tradition aristotélicienne des mots que l'on peut former mais qui ne
correspondent à aucun être ; skindapsos, sorte d'onomatopée (genre tralala), vient de la tradition
stoïcienne du signifiant articulé mais dépourvu de signifié.
118. Fragment d'un poète lyrique inconnu (86 A Bergk).
119. Philoxène, Fragments, 6 (Bergk).
120. Terme dérivé d'un verbe grec signifiant « tourner ».
121. Un grammairien, commentateur de textes poétiques.
122. Célèbre « serment » de Démosthène, Sur la couronne, 208 (le texte grec dit en fait « par ceux
de Marathon »).
123. Il s'agit du siège de Sardes raconté par l'historien grec Ctésias (FGH III C. 688, n°9).
124. Thucydide, 7. 44 ; Philistos, FGH III B. 556, n°20.
125. Le lieu commun.
126. Un rhéteur grec cité aussi par Sénèque le Père*.
127. L'orateur, 57.
128. Instrument des cultes orientaux orgiastiques.
129. Tribunal permanent, divisé en quatre sections, qui siégeaient dans la basilique Julia et
traitaient surtout des affaires de propriété et d'héritage.
130. Les surnoms, Sophokleis en grec, Laudiceni en latin, évoquent des noms propres, celui de
Sophocle et celui des habitants de Laodicée, Laodiceni.
131. Environ dix-sept ans. Le nomenclateur nomme à son maître les personnes qu'il rencontre.
132. Les auditeurs de marque pouvaient être invités à prendre place sur l'estrade avec les juges.
133. Larcius Licinius est connu comme orateur « asiatique » et auteur d'une critique de Cicéron*, le
Ciceromastix (Fouet de Cicéron).
134. Allusions à la glorieuse histoire ancienne : Ecbatane est la capitale de la Médie ; à Marathon,
victoire sur les Perses en 490, Cynégire, un des héros favoris des déclamateurs, a retenu un vaisseau
perse alors qu'il avait eu une main coupée, ou les deux (avec les dents !) ; Xerxès a fait percer
l'isthme joignant le mont Athos à la Chalcidique et établi un pont de bateaux sur l'Hellespont ;
Léonidas et les trois-cents ont arrêté l'invasion aux Thermopyles ; Salamine et l'Artémision sont des
victoires de 480, Platée de 479 ; Othryades est un Spartiate seul survivant d'une bataille rangée entre
trois cents Spartiates et trois cents Argiens (c. 550), et qui a dressé un trophée et y a placé une
inscription écrite de son sang.
135. Rappel de l'importation de l'alphabet en Grèce par le Phénicien Cadmus.
136. Le hiérophante est le prêtre présidant les Mystères d'Éleusis.
137. Sorte de récitatif dans la péroraison d'un discours.
138. Une salle de déclamation construite à Rome par l'empereur Hadrien.
139. Smyrne.
140. Métamorphoses, 13. 121-122. Le jugement des armes est l'histoire d'Ajax et Ulysse se
disputant les armes d'Achille. C'est un thème de suasoire qu'Ovide a repris dans son grand poème.
141. Amours, 1. 2. 11-12.
RÉPERTOIRE DES AUTEURS
Pour plus de détails, le lecteur est invité à se reporter aux articles des
grands ouvrages de référence, particulièrement :
RE = Paulys Realencyclopädie der classischen Altertumswissenchaft,
neue Bearbeitung von G. Wissowa, Stuttgart, 1894-1980 (première série,
1894-1963 ; deuxième série, 1914-1972 ; suppléments 1-15, 1903-1978 ;
index, 1980).
Der Kleine Pauly. Lexikon der Antike, 5 vols, Stuttgart, 1964-1975.
Oxford Classical Dictionary (N. G. L. Hammond/H. H. Scullard),
Oxford, 2e éd. 1970.
Se reporter également aux ouvrages généraux (marqués ..) de la
Bibliographie, p. 288, qui n'ont pas été repris dans les notices du répertoire.
Pour les textes cités, les renvois aux recueils et aux collections sont
développés dans la Bibliographie, 1. , p. 279.
Teubner (disp.) indique les ouvrages figurant comme disponibles dans le
dernier catalogue (1994).
(L) = latin ; (G) = grec.
Adrien de Tyr (G) - IIe s. ap.
Sophiste, élève de Hérode Atticus*, obtient une chaire de rhétorique
grecque à Athènes, puis à Rome. C'est une star de la Seconde Sophistique,
très populaire et très spectaculaire.
TEXTES : RGW I, 526-533 [déclamations]. Id. dans l'éd. Teubner de
Polémon*.
ÉTUDES : Philostrate*, Vies des Sophistes, 2. 10 ; Bowersock (1969),
Rothe (1989) ; ici texte n°70.
Aelius Stilo (Lucius) (L) - c. 154-90 av.
Doit son surnom, Stilo, au fait qu'il écrivait des discours pour les nobles,
sans être orateur lui-même (est surtout connu pour ses travaux de
dialectique et de grammaire).
Alcidamas (G) - fin Ve s. - IVe s. av.
Originaire d'Elaia, disciple de Gorgias*, orateur et rhéteur à Athènes. On
possède toujours son opuscule Sur ceux qui écrivent des discours ou sur les
Sophistes, défense de l'improvisation, et peut-être (attribution contestée) un
discours épidictique (Ulysse accusant Palamède).
TEXTES : Radermacher, B XXII. Dans l'éd. Teubner d'Antiphon* (F.
Blass), 183-205. Alcidamante, Orazioni e frammenti, (G. Avezzù), Rome,
1982 [texte, trad. it. , comm.]. S. Gastaldi, « La retorica del IV secolo tra
oralità e scrittura : « Sugli scrittori di discorsi » diAlcidamante » : Quaderni
di Storia 7,14, 1981, 189-225 [217-224 : trad. it.].
ÉTUDES : Blass II (1892), Gerke (1897), Shorey (1909), Trédé (1992) ;
ici, texte n° 17.
Alciphron (G) - IIe /IIIe s. ap.
Auteur de 122 courtes lettres, esquisses rhétoriques de caractères (elles
sont censées avoir été écrites par des pêcheurs, paysans, parasites ou
courtisanes du IVe s. av.).
TEXTES : Alciphronis epistularum libri IV (M. A. Schepers), Teubner
(disp.), 1905, repr. 1969. Alciphron, Aelian, Philostratus, The letters (A. R.
Benner/ F. H. Fobes), Loeb, 1949.
Alcuin (L) - c. 735-804 ap.
Alcuinus (Alchwine), originaire de Northumbria, le plus célèbre
intellectuel européen de son temps. Professeur à la cathédrale d'York à
partir de 778. Charlemagne fait appel à lui en 781 et le met à la tête de
l'École du Palais. En 796 il est nommé abbé de Saint-Martin de Tours.
Parmi ses travaux, contribuant à la Renaissance carolingienne, un dialogue
sur la rhétorique, entre lui-même et Charlemagne (c. 792) : le prince pose
des questions et Alcuin répond à l'aide de matériaux tirés de L'inuention de
Cicéron* et de Julius Victor*.
TEXTES : PL 101, 919-946. Halm, 523-550. W. S. Howell, The rhetoric
of Alcuin and Charlemagne, Princeton, 1941, repr. New York, 1965 [texte,
trad. angl.]. ÉTUDES : Wallach (1959).
Alexandre, fils de Noumenios (G) - IIe s. ap.
Auteur d'une Technè perdue et d'un traité Sur les figures de pensée et
d'expression, conservé, inspiré de Caecilius* et suivi à son tour par
Hérodien*, Apsines*, Phoibammon*, Tibérius*, Zonaios*. Contient, outre
la liste des figures, une importante introduction sur les questions soulevées
par la notion de figure. TEXTES : RGW VIII, 414-486. RGS III, 1-40 [1-6,
fragment sur l'éloge]. ÉTUDES : Pernot (1993b), Schwab (1916).
Anaximène de Lampsaque (G) - c. 380-320 av.
Historien, rhéteur et logographe, élève de Zoïle*, semble bien être l'auteur
de la Rhétorique à Alexandre conservée dans le corpus aristotélicien. Cette
technè (c. 340), de caractère pratique et non « philosophique », serait
antérieure à celle d'Aristote* et la première conservée. Le titre provient
d'une lettre-dédicace d'Aristote à Alexandre le Grand (apocryphe).
TEXTES : Radermacher, B XXXVI [fragments]. RGS I, 169-242. RGS-H
I, 2. Ars rhetorica quae uulgo fertur Aristotelis ad Alexandrum (M.
Fuhrmann), Teubner (disp.), 1966. Rhetorica ad Alexandrum (H. Rackham),
Loeb, 1937 [précédé de Aristotle, Problems XXII-XXXVIII]. J. Barthélemy
Saint-Hilaire, Rhétorique d'Aristote traduite en français, avec la Rhétorique
à Alexandre et un appendice sur l'enthymème, 2 vols, Paris, 1870, tome II,
153-342.
ÉTUDES : Barczat (1904), Beck (1970), Buchheit (1960) [contre
l'authenticité], Cope (1867), Fuhrmann (1960, 1964), Wendland (1905) ; ici
textes n° 29, 32.
Anonymus Iamblichi (G) - Ve /IVe s. av.
Fragment d'un Sophiste anonyme (on a parlé d'Antiphon*, à tort semble-t-
il ; plutôt Hippias* ?), conservé dans le Protreptique de Jamblique
(philosophe néoplatonicien du IIIe /IVe s. ap.).
TEXTES : DK II, 400-404. Untersteiner III, 110-147. Pléiade, 1160-1166.
ÉTUDES : Gomperz (1912), Untersteiner (1949).
Anonymus Seguerianus (G) - fin IIe s. ? /IIIe s. ap.
Une compilation intitulée Technique du discours politique, publiée par
Séguier en 1843 (d'où son nom). Serait d'inspiration « théodorienne ».
Comporte un chapitre pour chacune des quatre parties du discours, avec des
remarques sur invention, arrangement et style.
TEXTES : RGS I, 425-460. RGS-H I, 2, 352-398. Cornuti Artis
rhetoricae epitome (J. Graeven), Berlin, 1891, repr. Dublin/Zurich, 1973
[attribution arbitraire]. ÉTUDES : Schanz (1890).
Antiphon (G) - c. 480-411 av.
On tend aujourd'hui à ne voir qu'un seul Antiphon, là où, dès l'Antiquité,
on en voyait deux (et parfois trois) : un sophiste « démocrate », dont on
aurait des fragments (La vérité et Sur la concorde), un orateur compromis
dans le coup d'ÉTAT oligarchique et condamné à mort en 411, malgré une
défense qui était, nous dit-on, son meilleur discours (on en a retrouvé de
minces fragments sur papyrus, et l'on a aussi trois discours complets,
travaux de logographie), un professeur de rhétorique, auteur de trois
Tétralogies, trois séries de quatre discours (deux pour l'accusation et deux
pour la défense), où l'on a vu des exercices d'école ou même une technè ; on
peut penser aussi qu'Antiphon a utilisé là une forme judiciaire, attestée à
Athènes, pour mettre en évidence les problèmes posés par l'administration
de la justice dans le cadre des lois de Dracon-Solon sur l'homicide - ce qui
serait à rapprocher de fragments du « Sophiste » qui traitent du « droit
naturel ». TEXTES : Radermacher, B X [frag. et Tétralogies]. DK II, 334-
370 [Antiphon le Sophiste]. Untersteiner IV, 2-211 [id.]. Pléiade, 1091-1125
[id.]. Antiphontis orationes et fragmenta, adiunctis Gorgiae, Antisthenis,
Alcidamantis declamationibus (F. Blass), Teubner (disp.), 1871, 2e éd. corr.
1881, éd. rev. Thalheim, 1914, repr. 1982 [Antiphon seul]. Discours, suivis
des Fragments d'Antiphon le Sophiste (L. Gernet), Budé, 1923. Antiphontis
Tetralogiae (F. Decleva Caizzi), Milan, 1969 [texte, trad. it., comm.].
Antipho (F. Decleva Caizzi), in Corpus dei papiri filosofici greci e latini, I,
1, Florence, 1989, 176-236 [Vérité, Apologie : texte, trad. it. ,comm.].
ÉTUDES : Ps. Plutarque*, Vie d'Antiphon, Philostrate*, Vies des
Sophistes, 1. 15 ; Blass (1887), Gomperz (1912), Hamberger (1914),
Heitsch (1984), Kübler (1944), Solmsen (1931), Untersteiner (1949).
Antisthène (G) - c. 455-c. 360 av.
Athénien, élève de Gorgias*, ami de Socrate, hostile à Platon*, à l'origine
de l'École Cynique. Restent, entre autres, quelques fragments qu'on peut
assigner à une activité de Sophiste (discours d'Ajax et d'Ulysse).
TEXTES : Radermacher, B XIX. Dans l'éd. Teubner d'Antiphon* (F.
Blass), 175-182. Antisthenis fragmenta (F. Decleva Caizzi), Milan, 1966.
ÉTUDES : Lulofs (1900) [avec éd. d'Ajax et d'Ulysse].
Antoine (L) -143-87 av.
Marcus Antonius, homme politique (consul en 99) et l'un des plus
célèbres orateurs de son temps. Interlocuteur du dialogue Sur l'orateur de
Cicéron*. Premier auteur latin d'une Ars (perdue).
ÉTUDES : Calboli (1972).
Aphthonius d'Antioche (G) - IVe -Ve s. ap.
Élève de Libanius*. Auteur de Progymnasmata (Exercices préliminaires)
qui ont supplanté ceux d'« Hermogène », très célèbres à Byzance, traduits
en latin à la Renaissance et influents jusqu'au XIXe s. Propose 14 exercices
avec, à chaque fois, la définition et un modèle.
TEXTES : RGW I, 59-120. RGS II, 19-56. Aphthonii Progymnasmata.
Accedunt Anonymi Aegyptiaci, Sopatri, aliorum fragmenta (H. Rabe),
Teubner, 1926. R. Nadeau, « The Progymnasmata of Apthonius in
translation » : Speech Monographs 19, 1952, 264-285. Adaptation fr. dans
Patillon (1990), 141-155.
ÉTUDES : Hoppichler (1884), Kustas (1973), Margolin (1979).
Apollodore de Pergame (G) - c. 104-22 av.
Enseigne à Rome depuis au moins 45 ; maître d'Octavien (le futur
Auguste). Sa Technè est perdue, ainsi que la traduction latine ; mais il aurait
eu une grande influence sur Caecilius*, Alexandre* et, en général, sur ceux
qu'on appelle les Apollodoriens, plus rigides, opposés aux Théodoriens,
plus accueillants à la circonstance particulière.
ÉTUDES : Ballaira (1968), Grube (1959), Schanz (1890).
Apollonius Molon (G) - Ier s. av.
Rhéteur de Rhodes dont Cicéron* et César ont reçu des leçons ; auteur
d'un Contre les philosophes (perdu).
Apsines de Gadara (Valerius) (G) - c. 190-250 ap.
Professeur à Athènes, ami de Philostrate*. Auteur d'une Technè rhètorikè
dont on possède une version mal éditée (par ses étudiants ?) avec un
appendice sur les « problèmes figurés » ; dernier traité grec original (mais
influencé par Hermogène*).
TEXTES : RGW IX, 467-562. RGS I, 329-414. RGS-H I, 2, 217-339.
Apulée (L) - IIe s. ap. époque des Antonins
Célèbre pour son roman, Les métamorphoses (ou L'âne d'or), Apulée,
originaire d'Afrique du Nord et ayant fait des études à Carthage, Athènes et
Rome, se disait « Philosophe platonicien » et était un rhéteur-conférencier
dont on possède encore quelques restes, les Florides (morceaux de discours
ou courts « préludes »).
TEXTES : Apulei Platonici Madaurensi Opera quae supersunt, II, 2
Florida (R. Helm), Teubner (disp.), 1910, 4e éd. , 1963, repr. 1993.
Apologie, Florides (P. Vallette), Budé, 1924. Opuscules philosophiques et
fragments (J. Beaujeu), Budé, 1973, 161-168 [5 fragments de Florides
rattachés à tort au Démon de Socrate]. Voir ici texte n° 44 (tiré de son traité
de dialectique).
Aquila Romanus (L) - IIe -IIIe s. ap.
Auteur d'un Traité des figures (illustré par des exemples de Cicéron*)
dans la lignée de celui d'Alexandre* et utilisé par Martianus Capella*.
TEXTES : Halm, 22-37.
ÉTUDES : Ganz (1909) ; ici texte n° 43.
« Aristénète » (G) - début du VIe s. ap.
Nom donné traditionnellement à l'auteur de deux livres de « lettres
d'amour », exercices rhétoriques.
TEXTES : Aristaeneti Epistularum libri II (O. Mazal), Teubner (disp.),
1971. Aristénète, Lettres d'amour (J. -R. Vieillefond), Budé, 1992.
Aristide (Aelius) (G) -117-c. 180 ap.
Publius Aelius Aristides Theodorus d'Hadriani (Mysie). Sophiste, élève
de Polémon* (à Smyrne) et d'Hérode Atticus* (à Athènes). Voyageur
(Égypte, Grèce, Rome) basé à Smyrne et célèbre hypocondriaque (passe
neuf ans à Pergame pour se soigner au temple d'Asclépios). On possède 53
oeuvres sous son nom (dont deux discours apocryphes, 25 et 35), allant de
la déclamation sur sujet historique (5-16) au discours d'ambassade et aux
curieux Discours sacrés où il raconte sa maladie et sa guérison par cure de
sommeil esculapien. Du point de vue de la théorie rhétorique, on retiendra
surtout un ensemble antiplatonicien : 2, Défense de la rhétorique, 3, Pour
les quatre (Miltiade, Cimon, Périclès et Thémistocle, attaqués dans le
Gorgias), 4, Réponse à Capiton (réponse aux objections faites à 2) ; voir
aussi 33,A ceux qui le critiquent parce qu'il ne déclame pas, et 34, Contre
ceux qui profanent les Mystères (de la rhétorique, en pratiquant une
éloquence « corrompue »). Son oeuvre a été très admirée et utilisée dans les
écoles (voir les scholies et les prolégomènes).
TEXTES : Aristides (W. Dindorf), 3 vols, Leipzig, 1829, repr.
Hildesheim, 1964 [éd. complète ; scholia et prolegomena dans le vol 3 ;
discours platoniciens sous les n° 45-47]. Aelii Aristidis Smyrnaei quae
supersunt omnia (B. Keil), vol II, Berlin1898, repr. 1958 [discours 17-53 ; à
compléter par l'ouvrage suivant, le vol I n'ayant jamais paru]. P. Aelii
Aristidis Opera quae exstant omnia (C. A. Berh/F. W. Lenz), vol I, Leyde,
1976-1980 [discours 1-16 ; fasc. I, 1976 : dise. 1 ; fasc. II, 1978 : dise. 2-3
(début) ; fasc. III, 1978 : dise. 3 (fin)-8 ; fasc. IV, 1980 : dise. 9-16].
Aristides in four volumes (C.A. Behr), Loeb, vol. 1, 1973 [dise 1-2 ; seul
volume paru]. Aelius Aristides, The complete works (C. A. Behr), 2 vols,
Leyde, 1981-1986 [trad. angl.]. Aelius Aristide, Discours sacrés. Rêve,
religion, médecine au IIe siècle après J. -C. (A. J. Festugière/H. D. Saffrey),
Paris, 1986 [trad. fr.]. Aristide, Les discours siciliens (or. 5-6) (L. Pernot),
New York, 1981 [étude, texte, trad. fr.]. F. W. Lentz, The Aristeides
Prolegomena, edited with introduction and notes, Leyde, 1959. ÉTUDES :
Philostrate*, Vies des Sophistes, 2. 9 ; Boulanger (1923), Bowersock
(1969), Cassin (1990), Hubbell (1913), Lenz (1964), Pernot (1993a et
1993b), Reardon (1971), Schmid II (1889) ; ici texte n° 71.
(pseudo) Aristide (G) - IIe s. ap.
Une technè, conservée à tort sous le nom d'Aristide, en deux parties, Sur
le discours politique et Sur le discours simple (entendu comme style non
oratoire des historiens, des philosophes et de la conversation) ; s'intéresse
surtout aux « idées » ou catégories du style - peut-être une source
d'Hermogène* ? ou l'inverse ? TEXTES : RGW IX, 340-467. RGS II, 457-
554. Aristidis qui feruntur libri rhetorici II (W. Schmid), Teubner, 1926.
ÉTUDES : Pernot (1993b), Reardon (1971), Schmid (1917).
Aristote (G) - 384-322 av.
Né à Stagire. Fils d'un médecin d'Amyntas II, roi de Macédoine, élève de
Platon* à Athènes de 367 à 347, précepteur d'Alexandre de Macédoine à
partir de 343, fondateur du Lycée en 335. S'exile d'Athènes à la mort
d'Alexandre en 323 et meurt l'année suivante en Eubée. S'intéresse à la
rhétorique, dans sa période platonicienne, pour la condamner dans le
Gryllus (c. 362), écrit à propos des éloges funèbres composés à la mort de
Gryllus, le fils de Xénophon (oeuvre polémique perdue) ; puis, de façon
scientifique, dans la Synagôgè technôn (Recueil de techniques, perdu) où il
rassemblait et mettait en ordre les préceptes des anciens rhéteurs. Sa propre
Rhétorique est constituée de notes pour les cours qu'il donnait à la fin de sa
carrière et porte témoignage de plusieurs étapes de sa recherche, parfois
difficilement compatibles.
TEXTES : éditions et traductions de la Rhétorique abondent ; voir, entre
autres : RGS I, 1-162. RGS-H I, 1. Aristote, Rhétorique, Budé, vol I et II
(M. Dufour), 1938, 1931, vol. III (M. Dufour/A. Wartelle), 1973. The
Rhetoric of Aristotle with a commentary (E. M. Cope/J. E. Sandys), 3 vols
Cambridge, 1877, repr. Hildesheim, 1970. Aristotelis Ars rhetorica (W. D.
Ross), Oxford, 1959. AristotelisArs rhetorica (R. Kassel), Berlin/New York,
1976. Rhétorique (C. E. Ruelle), Paris, 1991 [Livre de poche, trad. fr. de
1882]. Aristotle on rhetoric. A theory of civil discourse (G. A. Kennedy),
Oxford, 1991 [trad. angl.]. Aristotelis Rhetorica. Translatio anonyma siue
uetus et translatio Guilielmi de Moerbeke (B. Schneider), Leyde, 1978
[=Aristoteles Latinus, 31.1-2, trad. lat. médiévales]. Anonymi et Stephani in
Aristotelis Artem rhetoricam commentaria (H. Rabe), Berlin, 1896, repr.
1960 [= Commentaria inAristotelem Graeca, 21. 2 ; commentaires grecs du
XIIe s.]. [Pour la Poétique, voir, par exemple, l'éd. avec trad. fr. et comm. de
J. Lallot et R. Dupond-Roc, Paris, 1980 ; pour les Topiques et les
Réfutations sophistiques, l'éd. de W. D. Ross, Oxford, 1958 ; tr. fr. de J.
Tricot, Paris, 1936 ; éd., tr. fr. et importante intro. de J. Brunschwig pour
Topiques, I-IV, Budé, 1967]. ÉTUDES : Anhart (1981), Brandes (1989),
Buchheit (1960), Conley (1984), Cope (1867), Douglas (1955), Erickson
(1974), Gastaldi (1981), Grimaldi (1972, 1980), Hellwig (1973), Moraux
(1951), Owen (1968), Romilly (1975), Solmsen (1929, 1941), Stark
(1968) ; ici textes n° 5, 48.
Voir aussi A. Wartelle, Lexique de la Rhétorique d'Aristote, Paris, 1982.
Arusianus Messius (L) - fin IVe s. ?
Auteur d'un recueil alphabétique de termes à constructions diverses pris
aux meilleurs auteurs (Virgile, Salluste, Térence, Cicéron) et destinés à
enrichir les discours.
TEXTES : GL VII, 449-513. Exempla elocutionum (A. Della Casa),
Milan, 1977.
Asconius Pedianus (Quintus) (L) - Ier s. ap. Écrit entre 54 et 57 un
commentaire historique des discours de Cicéron*, retrouvé dans un
manuscrit de Saint-Gall pour cinq discours (Contra L. Pisonem, Pro
Scauro, Pro Milone, Pro Cornelio, In toga candida). D'autres scholies lui
ont été attribuées à tort (Pseudasconiana).
TEXTES : Orationum Ciceronis quinque enarratio (A. C. Clark), Oxford,
1907, repr. 1966. Q. Asconii Pediani Commentarii (C. Giarratano), Rome,
1920, repr. 1965. Voir à Scholies de Cicéron.
Athénée (G) - IIe s. av.
Rhéteur dont la théorie des états de cause (perdue) était en concurrence
avec celle d'Hermagoras* ; il avait aussi écrit sur les figures et sur l'action
oratoire.
Augustin (L) - 354-430 ap.
Aurelius Augustinus, né à Thagaste en Afrique du Nord. Enseigne la
rhétorique jusqu'en 386 à Carthage, Rome et Milan (où il obtient la chaire
municipale sur recommandation de Symmaque, préfet de Rome) ; baptisé
en 387, prêtre en 391, évêque d'Hippone (Afrique) en 395. Le
commencement d'un traité de rhétorique dans la lignée d'Hermagoras*
(Principia rhetorices), conservé sous son nom, pourrait faire partie des
Disciplinarum libri inachevés dont il parle, dans ses Retractationes (1, 6),
comme d'une entreprise encyclopédique des années 386-387. La rhétorique
est en tout cas directement mise à contribution dans le De doctrina
christiana (La doctrine chrétienne) commencé en 396 mais achevé
seulement en 427 : les trois premiers livres sont consacrés à l'interprétation
du texte biblique, le quatrième à la manière d'enseigner la doctrine
chrétienne. TEXTES : Principia rhetorices : PL 32, 1439-1443. Halm, 135-
151. Readings, 6-24.
De doctrina christiana : PL 34, 16-122. Sancti Aureli Augustini Opera,
Sect. VI, Pars VI, De doctrina Christiana libri quattuor (G. M. Green),
CSEL, 80, 1963. Sancti Aurelii Augustini, De doctrina christiana (J.
Martin), CCL, XXXII, IV, 1, 1962. Saint Augustin, Le magistère Chrétien
(De catechizandis rudibus ; De doctrina christiana) (G. Combès/F. Farges),
Paris, 1949 [Bibl. augustinienne, XI ; texte, trad. fr.].
[Pour les Confessions, voir, par exemple, éd. et trad. fr. de P. de Labriolle,
Budé, 1925-1926].
ÉTUDES : Barwick (1961), Finaert (1939), Johnson (1976), Leff (1982),
Marrou (1958), Testard (1958) ; ici textes n° 24, 36, 41.
Ausone (L) - 310-c. 394 ap.
Decimus Magnus Ausonius, né à Bordeaux et professeur de grammaire
puis de rhétorique en cette ville, c. 337-367 ; appelé à la cour de Valentinien
Ier à Trêves en 367, pour y être tuteur de Gratien ; haut fonctionnaire sous le
règne de Gratien, à partir de 375 (préfet du prétoire des Gaules, consul en
379, etc.) ; revient à Bordeaux en 388 après le meurtre de Gratien. Dans son
abondante production poétique, on retiendra ses souvenirs sur les
professeurs de Bordeaux (Commemoratio professorum Burdigalensium),
d'un grand intérêt pour l'histoire et la sociologie de l'enseignement.
TEXTES : Decimi Magni Ausonii Burdigalensis Opuscula (S. Prete),
Teubner (disp.), 1978. Ausonius (H. G. Evelyn-White), 2 vols, Loeb, 1919-
1921. The works of Ausonius (R. P. H. Green), Oxford, 1991 [texte, comm.].
Ausone, Oeuvres en vers et en prose (M. Jasinski), 2 vols, Garnier, 1934-
1935.
ÉTUDES : Cole (1909), Etienne/Prete/Desgraves (1986), Glover (1901),
Roger (1905).
Basile le Grand (G) - c. 330-379 ap.
Né dans une riche famille chrétienne de Césarée (Cappadoce) ; études à
Constantinople et Athènes (avec Himerius* et Prohairesius*) ; rencontre
avec Libanius* ; évêque de Césarée en 370 ; imprégné de rhétorique et
disposé à sauvegarder la culture profane. On verra surtout à cet égard sa
lettre « Aux jeunes gens sur la manière de tirer profit des lettres
helléniques ».
TEXTES : PG 30-31 [discours et homélies], 32 [lettres]. The letters (R. J.
Deferrari), 4 vols, Loeb, 1926-1934. Aux jeunes gens sur la manière de tirer
profit des lettres helléniques (F. Boulenger), Budé, 1935. Correspondance
(Y. Cour-tonne), 3 vols, Budé, 1957-1966.
Bède le Vénérable (L) - 672-735 ap.
Originaire de Northumbria, prêtre à 30 ans, ce grand érudit passe sa vie
au monastère de Yarrow. Dans son abondante production, on retient ici son
opuscule sur les figures et les tropes (701-702), où la doctrine empruntée à
Donat est illustrée d'exemples bibliques.
TEXTES : PL 90, 175-186. Halm, 609-618. Bedae Venerabilis Opera VI :
Opera didascalica I (C. B. Kendall), CCL, CXXIII A, 1975, 142-171.
Bede, Libri II De arte metrica et De schematibus et tropis/The art of poetry
and rhetoric (C. B. Kendall), Sarrebruck, 1991 [texte, trad. angl.]. G. H.
Tannenhaus, « Bede's De schematibus et tropis. A translation » : Quarterly
Journal of Speech 48, 3, 1962, 237-253. Readings, 96-122, Concerning
figures and tropes [repr. du précédent].
ÉTUDES : Schindel (1968).
Boèce (L) - c. 480-524 ap.
Anicius Manlius Seuerinus Boethius, membre d'une grande famille, fait
une brillante carrière sous Théodoric (consul en 510, Magister officiorum
en 522) mais est finalement accusé de haute trahison et exécuté sans
jugement. Il avait entrepris un vaste programme de latinisation des
disciplines grecques, avec des traductions et commentaires. Il s'intéresse à
la rhétorique (sous son aspect logique) dans ses six livres de commentaires
sur les Topiques de Cicéron* (un septième livre est perdu), et ses quatre
livres sur les différents topiques (trois sur la dialectique, un sur la
rhétorique).
TEXTES : PL 64, 1039-1169, In topica Ciceronis commentariorum libri
sex ; 1173-1216, De differentiis topicis libri quattuor. Boethius's De topicis
differentiis (E. Stump), Ithaca (N. Y.)/Londres, 1978 [trad. angl.]. Boethius's
In Ciceronis Topica-(E. Stump), Ithaca (N. Y)/Londres, 1988 [trad. angl.].
Readings, 69-76, An overview of the structure of rhetoric [trad. de
Speculatio de cognatione rhetoricae Boethii, PL 64, 1218-1222, dont
l'authenticité est douteuse]. Voir à Scholies de Cicéron.
ÉTUDES : Chadwick (1981), Courcelle (1943), Crocco (1970), Leff
(1978,1983), Masi (1981), Obertello (1974).
Caecilius de Calè Actè (G) - Ier s. av. époque d'Auguste
Disciple d'Apollodore* ( ?), enseigne à Rome. Tous ses ouvrages sont
perdus mais semblent avoir eu une grande influence, en particulier son
traité sur les figures ; on cite aussi, entre autres, un Sur le Sublime, auquel
répond celui de « Longin »*, une technè, une étude des Dix orateurs
attiques, etc.
TEXTES : Caecilii Calactini Fragmenta (E. Ofenloch), Teubner (disp.),
1907, repr. 1967. ÉTUDES : Barczat (1904), Blass (1865), Caccialanza
(1890), Schwab (1916).
Callippos (G) - Ve s. -IVe s.
Auteur d'une technè qui n'est connue que par les citations d'Aristote*,
Rhétorique, 1399a et b.
TEXTES : Radermacher, B XXIX.
Callistrate (G) - IIIe /IVe s. ap.
Sophiste, auteur de Descriptions de 14 statues, à l'imitation des
Philostrates* ; fait aussi l'éloge de l'artiste.
TEXTES : dans l'éd. Teubner de Philostrate*, 2, 421-438. Philostrati
minoris Imagines et Callistrati Descriptiones (C. Schenkl /E. Reisch),
Teubner, 1902. Philostratus, Imagines. Callistratus, Descriptiones (A.
Fairbanks), Loeb, 1931 [illustrations]. Descriptions (S. Follet), annoncé
chez Budé.
Calpurnius Flaccus (L) - début du IIe s. ap. ( ?)
On possède sous ce nom de maigres extraits de 53 déclamations.
TEXTES : Calpurnii Flacci Declamationes (G. Lehnert), Teubner, 1903.
Calpurnii Flacci Declamationum excerpta (L. Hâkanson), Teubner (disp.),
1978. The declamations of Calpurnius Flaccus (L. A. Sussman),
Leyde/New York/Copenhague/Cologne, 1994 [texte, trad. angl. , comm.].
ÉTUDES : Winterbottom (1980).
Capella (Martianus) (L) - Ve s. ap.
Auteur d'une encyclopédie des arts libéraux, Les noces de Mercure et de
Philologie, dont le livre V est consacré à la rhétorique, avec des matériaux
empruntés à plusieurs sources, L'invention de Cicéron*, Aquila Romanus*
pour les figures, le commentaire perdu de Marcomannus* sur l'Inuention.
TEXTES : Halm, 449-492. Readings,1-5, The book of Rhetoric [trad. du
début, portrait de la dame rhétorique, Halm 449-451]. De nuptiis
Philologiae et Mercurii (A. Dick), 1925, Teubner (disp.), éd. revue par J.
Préaux, Stuttgart,1969, repr. 1978. De nuptiis Philologiae et Mercurii (J.
Willis), Teubner (disp.), 1983. The marriage of Philology and Mercury, (W.
H. Stahl/R. Johnson/E. L. Burge), New York, 1977 [trad. angl. = vol II de
Martianus Capella and the Liberal arts]. ÉTUDES : Cole (1909), Fischer
(1936), Reuter (1893).
Carmen de figuris uel schematibus (L) - c. 400 ap.
Un poème sur une soixantaine de figures (trois hexamètres pour chacune),
dont le début est inspiré de Rutilius*.
TEXTES : Halm, 63-70. Poetae Latini Minores (A. Baehrens), Leipzig,
1881, vol 3, 272-285. De figuris uel schematibus (M. Squillante), Rome,
1993 [texte, trad. it. , comm.].
ÉTUDES : Squillante (1990), Viparelli (1990).
Carnéade (G) - 213-128
Philosophe platonicien ( à la tête de l'Académie), vient en ambassade à
Rome en 155 et fait grand effet en prononçant deux discours antithétiques
« pour et contre » la justice. Orientation « probabiliste » de la philosophie,
proche de la rhétorique ; mais pour lui la rhétorique n'est pas une technique.
ÉTUDES : Philostrate*, Vies des Sophistes, 1. 4.
Cassiodore (L) - c. 485-c. 580 ?
Flauius Magnus Aurelius Cassiodorus Senator, haut fonctionnaire au
service de Théodoric et de ses successeurs, consul en 514, Magister
officiorum en 523, préfet du prétoire en 533 ; séjourne à Constantinople
entre 540 et 554 (et y apprend le grec) ; rentré en Italie, il fonde le
monastère de Vivarium, en Calabre. Il y écrit, entre autres, à l'intention de
ses moines, un résumé des arts libéraux (le livre II de ses Institutions) qui
est en même temps une sorte de catalogue descriptif des livres qu'il a réunis
pour chacun de ces arts. Pour la rhétorique, il s'inspire surtout de l'Inuention
de Cicéron* (avec le commentaire de Marius Victorinus*) et de
Fortunatianus*. TEXTES : PL 70, 1157-1168 [rhétorique]. Halm, 493-504.
Cassiodori Senatoris Institutiones (R. A. B. Mynors), Oxford, 1937, repr.
1961. An introduction to divine and human readings by Cassiodorus
Senator (L. W. Jones), New York, 1946, repr. New York, 1969 [trad. angl.].
ÉTUDES : Courcelle (1949), Holtz (1989), O'Donnell (1979).
Caton l'Ancien (L) - 234-149
Marcus Porcius Cato, célèbre homme d'État romain. Aurait parlé de
rhétorique dans un recueil de préceptes sur divers sujets adressé à son fils.
On n'en conserve que deux aphorismes, la définition de l'orateur comme uir
bonus dicendi peritus (homme de bien sachant parler) et ce conseil
dédaigneux des raffinements de l'expression : rem tene verba sequentur
(occupe-toi du sujet et les mots viendront tout seuls).
Celse (L) - Ier s. ap. sous Tibère
Aulus Cornelius Celsus. Encyclopédiste, auteur de six livres sur les arts
(la rhétorique, l'art militaire, l'agriculture, la médecine, la philosophie et le
droit) ; seul le traité de médecine a été conservé. Celse rhéteur est souvent
cité (et contredit) par Quintilien*, dont il pourrait être une source
importante.
Choeroboscos (Georges) (G) - date toujours discutée, entre le Ve et le
IXe s. ap. Diacre et professeur à Byzance, auteur d'ouvrages de grammaire,
dont un traité des tropes poétiques (le premier texte traduit en slavon, au Xe
s.).
TEXTES : RGW VIII, 799-820. RGS III, 244-256.
Choricius de Gaza (G) - VIe s.
Élève et successeur de Procope* à Gaza, dont on possède encore des
déclamations sur des sujets mythologiques et historiques, ou « éthiques »,
dans la manière de Libanius*, ainsi que des dialexeis (conférences
épidictiques).
TEXTES : Choricii Gazaei Opera (R. Foerster/E. Richtsteig), Teubner
(disp.), 1929, repr. 1972.
ÉTUDES : Seitz (1892).
Chrysippe (G) - c. 280-c. 205 av.
Troisième chef et principal représentant de l'École stoïcienne. Son oeuvre,
considérable, ne subsiste que par fragments.
TEXTES : fragments sur la rhétorique dans SVF II, n° 288-298, p. 95-96.
ÉTUDES : Atherton (1988), Barwick (1957), Smiley (1906), Striller
(1886).
Cicéron (L) - 106-43 av.
Orateur et homme politique romain (consul en 63), qui a joint la théorie à
la pratique. Il étudie le droit, la philosophie et la rhétorique à Rome, à
Rhodes en 87 (avec Apollonius Molon*), dans un « tour de Grèce » en 79,
et se lance parallèlement dans une carrière d'avocat (ou plutôt de patronus)
qui le conduit à la magistrature suprême. Contemporain de la fin agitée de
la République romaine, il voit la maîtrise des événements échapper à sa
parole souveraine. Pendant les dernières années de sa vie (46-43), il écrit un
grand nombre d'ouvrages théoriques, avec l'ambition de donner une version
« romaine » de la philosophie. Son retour sur la scène politique après
l'assassinat de César lui vaut finalement d'être victime des proscriptions du
Second Triumvirat. Ses ouvrages de rhétorique sont : L'inuention (années
80), Sur l'orateur (55), Brutus (46), L'orateur (46), Partitions oratoires
(45), Topiques (44), Le meilleur genre d'orateurs (44).
TEXTES : Éditions, traductions, commentaires innombrables. Voir, dans
les grandes collections : Teubner (disp.) : M. Tulli Ciceronis scripta quae
manserunt omnia, fasc. 2, Rhetorici libri duo qui uocantur De inuentione
(E. Stroebel), 1915, repr. 1991 ; fasc. 3, De oratore (K. F. Kumaniecki),
1969, repr. 1994 ; fasc. 4, Brutus (H. Malcovati), 1965, 2e éd. 1970 ; fasc. 5,
Orator (P. Reis), 1932, repr. 1993 [le fasc. 1 contient la Rhétorique à
Hérennius*, longtemps attribuée à Cicéron]. Budé : De l'orateur, I-II (E.
Courbaud), 1922-1928, III (E. Courbaud /H. Bornecque), 1930 ; Brutus (J.
Martha), 1923 ; L'orateur. Du meilleur genre d'orateurs (A. Yon), 1964
[excellente introduction générale à la rhétorique] ; Divisions de l'art
oratoire. Topiques (H. Bornecque), 1921 [pour L'invention, se reporter à la
coll. Garnier (H. Bornecque), 1932]. Loeb : Brutus (G. L. Hendrickson),
Orator (H. M. Hubbell), 1954 ; De inuentione, De optimo genere oratorum,
Topica (H. M. Hubbell), 1949 ; De oratore I-II (E. W. Sutton/H. Rackham),
1942 ; De oratore III, De fato, Paradoxa Stoicorum, De partitione oratoria
(H. Rackam), 1942.
Voir aussi : De oratore (K. W. Piderit/O. Harnecker), 3 vols, Leipzig,
1886-1890, repr. Amsterdam, 1965 [comm.]. De oratore libri III,
Kommentar, vol 1 (Buch I, 1-165) (A. D. Leeman /H Pinkster), Heidelberg,
1981 ; vol 2 (Buch I, 166-265 ; II, 1-98) (A. D. Leeman/H. Pinkster/H. L.
Nelson), ibid. , 1985 ; vol 3 (Buch II, 99-290) (A. D. Leeman/H.
Pinckster/E. Rabbie), ibid. , 1989. M. T. Ciceronis Orator (W. Kroll),
Berlin, 1913, repr. 1964 [comm.]. Brutus (J. Martha), Paris, 1892 [texte,
comm.]. Brutus (A. E. Douglas), Oxford, 1966 [texte, comm.]. Topica (A.
Riposati), Milan, 1947.
ÉTUDES : Barwick (1963), Bornecque (1907), Classen (1985),
Desmouliez (1976), Douglas (1955), Hubbell (1913), Humbert (1925),
Kaimio (1976), Leeman (1974), Michel (1960), Primmer (1968), Riposati
(1947), Winterbottom (1982), Wisse (1989) ; ici textes n° 6, 7, 22, 23, 25,
38, 40, 45, 51, 52, 63.
Voir aussi K. M. Abbot/W. A. Oldfather/H. V. Canter, Index uerborum in
Ciceronis rhetorica necnon incerti auctoris libros ad Herennium, Urbana,
1964.
Cléanthe d'Assos (G) - c. 331-c. 230 av.
Disciple de Zénon* et son successeur à la tête de l'École stoïcienne.
TEXTES : deux fragments sur la rhétorique dans SVF I, n° 491-492,
p. 110.
ÉTUDES : voir à Chrysippe.
Corax (G) - Ve s. av.
Sicilien auquel la tradition antique attribue l'« invention » de la
rhétorique, en collaboration avec son disciple Tisias.
TEXTES : Radermacher, A V et B II.
ÉTUDES : Hamberger (1914), Hinks (1940), Kuebler (1944), Wilcox
(1942, 1943) ; ici textes n° 6, 9.
Cornificius (L)
Quintilien* cite un Cornificius comme auteur d'une Ars. Pour certains (G.
Calboli, p. ex.), ce serait l'auteur de la Rhétorique à Hérennius*.
Cornutus (L et G) - Ier s. ap. époque de Néron
Lucius Annaeus Cornutus de Leptis, maître des poètes Perse et Lucain à
Rome, stoïcien exilé par Néron. Travaux rhétoriques (une technè, un traité
des figures de pensée) perdus. Ce n'est en tout cas pas l'Anonymus
Seguerianus*, ni (on l'a dit !) l'auteur de la Rhétorique à Hérennius*.
ÉTUDES : Reppe (1906).
Critias (G) - c. 460-403 av.
Parent de Platon*, oligarque et le plus acharné des 30 Tyrans (tué dans la
bataille au retour des démocrates). Passe pour « Sophiste » (ce qui est
contestable), écrit des poèmes et des tragédies. Aurait écrit des exordes pour
discours d'assemblée. Serait, pour certains, l'auteur du Peri Politeias (Sur la
constitution) attribué à Hérode Atticus* ( ?).
TEXTES : Radermacher, B XVII. DK II, 371-399. Untersteiner IV, 214-
363. Pléiade, 1126-1159.
ÉTUDES : Philostrate*, Vies des Sophistes, 1, 16 ; Untersteiner (1949).
Démétrius de Phalère (G) - c. 350-c. 283 av.
Élève de Théophraste*, régent d'Athènes pour le compte des
Macédoniens (317-307) ; puis, retiré à Alexandrie chez Ptolémée Soter, a
sans doute participé à la fondation de la Bibliothèque et du Musée. On parle
d'une technè (perdue) et de ses déclamations, synonymes pour les Anciens
du commencement de la décadence de l'éloquence. Le Peri Hermèneias
(Sur l'expression) qu'on a voulu lui attribuer est certainement plus tardif.
TEXTES : fragments dans F. Wehrli, Die Schule des Aristoteles, IV :
Demetrios von Phaleron, Bâle, 1949, 2e éd., 1968 [frag. 156-173].
ÉTUDES : Heldmann (1982), Norden (1898).
Démétrius (G) - Ier s. av. ?
Auteur d'un Peri Hermèneias (Sur l'expression) de date incertaine (voir
l'introduction de P. Chiron dans l'éd. Budé pour l'état actuel des
spéculations). Inspiration péripatéticienne. Après un préambule sur la
structure de la phrase, il étudie quatre styles, le grand, l'élégant, le simple et
le véhément, en analysant, pour chacun, le contenu et l'expression (du point
de vue du choix des mots, de leur arrangement et des figures).
TEXTES : RGW IX, 1-126. RGS III, 257-323. Russell-Winterbottom,
171-215. Demetrii Phalerei qui dicitur De elocutione libellus (L.
Radermacher), Teubner (disp.), 1901, repr. 1967. Demetrios, Du style (P.
Chiron), Budé, 1993. Demetrius, On style, (W. R. Roberts), Loeb, 1927, éd.
rev. 1932 [avec Aristote, Poétique et Longin, Sublime]. Demetrius
Phalereus, On style (W. R. Roberts), Cambridge, 1902, repr. Hildesheim,
1969, New York, 1979 [texte, trad. angl. , comm.]. G. M. A. Grube, A
Greek critic : Demetrius on style, Toronto, 1961 [trad. angl. , comm.].
ÉTUDES : Morpurgo-Tagliabue (1980), Quadlbauer (1958), Schenkeveld
(1964), Stark (1968).
Denys d'Halicarnasse (G) - c. 68-c. 8 av.
Rhéteur installé à Rome c. 30. A côté d'une monumentale oeuvre
d'histoire (Antiquités romaines), il a produit de nombreuses monographies,
principalement consacrées à la critique stylistique des grands auteurs et
destinées à prôner un retour au classicisme et au modèle attique en matière
d'éloquence. Principaux ouvrages : Sur les anciens orateurs : première
série : Lysias, Isocrate, Isée (conservée) ; d'une seconde série, annoncée
mais sans doute inachevée : Démosthène, Hypéride, Eschine, subsiste
seulement une dissertation Sur le style de Démosthène. Trois lettres qui sont
en fait de petits traités : Première lettre à Ammée (sur les dates relatives de
Démostène et Aristote*) ; Seconde lettre à Ammée (compléments au traité
sur Thucydide) ; Lettre à Pompée Geminos (sur Platon et les historiens).
Essais sur Thucydide, Dinarque (critique d'authenticité), L'imitation (perdu
en grande partie), Sur l'arrangement des mots (important traité de
stylistique). Cités mais perdus : Sur la philosophie politique (la rhétorique
au sens d'Isocrate*), Sur les figures, Sur le choix des mots...
TEXTES : Dionysii Halicarnasei quae exstant, vols V-VI (= Opuscula I-
II), (H. Usener/L. Radermacher), Teubner (disp.), 1899-1929, repr. 1985.
Opuscules rhétoriques, Budé, T. I Les orateurs attiques (Lysias, Isocrate,
Isée) (G. Aujac), 1978 ; T. II Démosthène (G. Aujac), 1988 ; T. III La
composition stylistique (G. Aujac/M. Lebel), 1981 ; T. IV Thucydide et
Deuxième lettre à Ammée (G. Aujac), 1991 ; T. V L'imitation, Première
lettre à Ammée, Lettre à Pompée Géminos, Dinarque, (G. Aujac), 1992. The
critical Essays (S. Usher), Loeb, vol I, 1974 ; vol II, 1985. On litterary
composition (W. R. Roberts), Londres, 1910, repr. New York, 1985 [texte,
trad. angl. , comm.]. The three literary letters (W. R. Roberts), Cambridge,
1901, repr. New York, 1985 [texte, trad. angl. , comm.]. ÉTUDES : Blass
(1865), Bonner (1939), Egger (1902), Hubbell (1913), Hurst (1982), Smiley
(1906) ; ici textes n° 20, 39, 57.
(pseudo) Denys (G) - IIe /IIIe s. ap.
Sous le nom de Denys d'Halicarnasse*, une « technè » qui est en fait une
compilation tardive, sans doute de plusieurs mains : chapitres 1-7, le genre
épidictique ; 8-9, les « problèmes figurés » ; 10, les fautes en déclamation ;
11, comment critiquer le style.
TEXTES : Dionysii Halicarnasei quae fertur Ars rhetorica (H. Usener),
dans D. H. , Quae exstant, VI, 253-387. Pseudo-Dionysius, On epideictic
speeches, dans éd. de Ménandre* de Russell/Wilson, 362-381 [trad. angl.].
ÉTUDES : Pernot (1993b).
Didyme Chalcentère (G) - Ier s. av.
Philologue alexandrin. Dans une immense production (perdue), on note
des fragments d'un commentaire des Philippiques de Démosthène,
conservés sur papyrus du IIe s. ap.
TEXTES : Didymi in Demosthenem commenta (L. Pearson/S. Stephens),
Teubner (disp.), 1983.
Diogène de Babylonie (G) - c. 240-c. 150 av.
Stoïcien, disciple de Chrysippe*, dont la doctrine en matière de rhétorique
est assez bien connue grâce à Philodème* qui le cite souvent. Vient en
ambassade à Rome en 155. Maître, entre autres, de Panétius*, et aussi de
Carnéade* (pour la dialectique).
TEXTES : fragments sur la rhétorique dans SVF III, n° 91-126, p. 235-
243.
ÉTUDES : voir à Chrysippe.
Dion Chrysostome (G) - c. 40-c. 120 ap.
Dion de Pruse (Bithynie), surnommé Cocceianus (par référence à son
protecteur Cocceius Nerva, le futur empereur, qui lui fait accorder la
citoyenneté romaine), et Chrysostome (Bouche d'or). Célèbre orateur et
ardent helléniste, il se lie à Rome avec l'empereur Titus, est exilé par
Domitien, puis est réhabilité par Nerva et connaît une grande faveur sous
Trajan (théoricien du pouvoir impérial). Grand voyageur, sophiste tendant à
la philosophie cynico-stoïcienne. 80 discours ou opuscules conservés (mais
deux sont sans doute de son élève Favorinus*). On notera en particulier la
lettre 18, Sur l'entraînement oratoire, peut-être destinée à Titus avant son
accession au trône, et, dans le discours 7 (1-80) une sorte de roman,
traditionnellement appelé « Les chasseurs d'Eubée ».
TEXTES : Dionis Prusaensis quem uocant Chrysostomum quae exstant
omnia (H. von Arnim), 2 vols, Berlin, 1893-1896, repr. 1962. Dionis
Chrysostomi Orationes (G. de Budé), 2 vols, Teubner, 1916-1919. Dio
Chrysostom (J. W. Cohoon/H. L. Crosby), 5 vols, Loeb, 1932-1951. Éd.
Budé annoncée.
ÉTUDES : Synésius*, Dion ; Philostrate*, Vies des Sophistes, 1. 7 ;
Arnim (1898), Asmus (1900), Desideri (1978, 1991a, 1991b), François
(1921), Harris (1991), Jones (1978), Lemarchand (1926), Salmeri (1982),
Schmid I (1887).
Voir aussi R. Koolmeister/T. Tallmeister/J. F. Kindstrand, An index to Dio
Chrysostomus, Uppsala, 1981.
Dissoi Logoi (G) - c. 400 av.
Titre traditionnel (on dit aussi Dialexeis, Conférences) d'un écrit anonyme
du début du IVe s. av. en dialecte dorien, peut-être écrit par un Sophiste
ionien pour un public de Doriens. Largement influencé par Protagoras*,
mais aussi Hippias*, Gorgias*, peut-être Socrate. Contient neuf textes (le
dernier interrompu après un court début) ; les cinq premiers opposent des
discours pour et contre l'idée d'une identité du juste et de l'injuste, du vrai et
du faux, etc. - d'où le titre général « discours opposés » ; 6 : si la vertu peut
s'enseigner ; 7 : s'il faut tirer au sort les magistratures ; 8 : qualités de
l'orateur ; 9 : art de la mémoire.
TEXTES : DK II, 405-416. Untersteiner III, 148-191. Pléiade, 1167-1178,
Doubles dits. T. M. Robinson, Contrasting arguments : an edition of the
Dissoi Logoi, New York, 1979, repr. Salem (N. H.), 1984 [texte, trad. angl. ,
comm.].
ÉTUDES : Gomperz (1912), Untersteiner (1949) ; ici texte n° 8.
Domitius Afer (Gnaeus) (L) - Ier s. ap.
Originaire de Nîmes, fait une carrière de délateur, puis d'orateur et
magistrat respectable (consul sous Caligula) ; maître de Quintilien*, qui
l'admire beaucoup.
Doxopatros (Jean) - XIe s. ap.
(on trouve aussi Doxapatres, Doxapater, Doxopatres, etc.). Maître de
rhétorique byzantin, auteur de Conférences sur les Exercices préliminaires
d'Aphthonius* (qui reprennent Jean de Sardes*) et de commentaires aux
Etats de cause, à L'Invention et aux Catégories stylistiques du corpus
d'Hermogène*.
TEXTES : RGW II, 81-564 [Conférences sur les Exercices
d'Aphthonius]. RGW VI, 1-32 [prolégomènes à la rhétorique = Rabe, n° 4,
à dater plutôt des IVe /Ve s.]. Rabe, n° 9 [prolégomènes des Conférences],
n° 20 [pr. des Etats], n° 27 [pr. de L'invention], n° 33 [pr. des Catégories].
ÉTUDES : Gloeckner (1901).
Élien (G) - c. 170-c. 230 ap.
Claudius Aelianus, de Préneste, enseigne la rhétorique à Rome, puis se
contente d'écrire des recueils d'anecdotes et faits curieux à l'usage des
écoles. Serait aussi l'auteur de 20 lettres « rustiques », censées exprimer la
sagesse des antiques paysans. Son style simple était très admiré.
TEXTES : Claudii Aeliani Varia historia (M. R. Dilts), Teubner,1974.
Élien, Histoire variée (A. Lukinovich/A. -F. Morand), Paris, 1991 [trad. fr. ,
comm.]. Alciphron, Aelian, Philostratus, The letters (A. R. Benners/F. H.
Fobes), Loeb, 1949, 343-383.
ÉTUDES : Philostrate*, Vies des Sophistes, 2. 31 ; Reardon (1971),
Schmid III (1889).
Empédocle (G) - Ve s. av.
Poète, philosophe, médecin, et théurge sicilien, « inventeur » de la
rhétorique (aurait dit Aristote*).
TEXTES : Radermacher, BI.
Emporius (L) - date inconnue (tardive, Ve /VIe s. ?)
Auteur d'opuscules scolaires ou courts chapitres sur l'éthopée, le lieu
commun, le genre délibératif et le genre épidictique.
TEXTES : Halm, 561-574. Readings, 33-36.
Ennodius (Magnus Felix) (L) - 473-521 ap.
Professeur de rhétorique en Gaule, évêque de Pavie (en 511), dont on
possède encore, entre autres, des déclamations (dictiones) de type classique,
avec des échos de Virgile, Horace, Lucain... Reste fondamentalement
rhéteur (voir un éloge de la rhétorique mère de tous les arts dans sa
Paraenesis didascalica, conseil à deux jeunes gens).
TEXTES : PL 63, 249-256, Paraenesis didascalica ad Ambrosium et
Beatum ; 263-308, Dictiones [controuersiae, n° 14-23, ethicae, n° 24-28].
Magni Felicis Ennodi Opera omnia (G. Hartel), CSEL, 6,1882. Magni
Felicis Ennodi Opera (F. Vogel), Berlin, 1885 [= Monumenta Germaniae
Historica, Auctores antiquissimi, VII].
Épicure (G) - 341-270 av.
Philosophe, auteur, entre autres, d'un Sur la rhétorique (perdu), dont
Philodème* peut donner une idée : hostilité foncière à la rhétorique, et
affirmation que ce n'est pas une technique, sauf pour sa branche épidictique.
Eschine (G) - c. 397-c. 322 ap.
Un des « Dix orateurs attiques » ; acteur avant d'être politicien et rival de
Démosthène (pro-macédonien) ; se retire à Rhodes où il enseigne la
rhétorique. On le met, sans doute abusivement, à l'origine d'une « École
rhodienne ». [pour les discours conservés voir en Budé, 2 vols, G. de
Budé/V. Martin, 1927-1928].
ÉTUDES : ps. Plutarque*, Vie d'Eschine ; Philostrate*, Vies des
Sophistes, 1.18.
Eunape (G) - 347/348-mort après 414 ap.
Historien néoplatonicien, originaire de Sardes, élève de Prohairesius* à
Athènes. Enseigne la rhétorique à Sardes à partir de 367 ; auteur, entre
autres, d'un ouvrage sur les Vies des Philosophes et des Sophistes (399) qui,
après un intervalle, prend la suite de Philostrate*.
TEXTES : Lives of the philosophers and sophists (W. C. Wright), Loeb,
1921[avec Philostrate]. Eunapii vitae Sophistarum (I. Giangrande), Rome,
1956. Ed. P. Paschoud à par. chez Budé.
ÉTUDES : Penella (1990).
Voir aussi I. Avotins/M. M. Avotins, Index in Eunapii Vitas sophistarum,
Hildesheim,1983.
Évenos de Paros (G) - ve s. av.
Contemporain de Socrate, poète et rhéteur cité par Platon* comme
inventeur de sous-divisions du discours.
TEXTES : Radermacher, B XX.
Favorinus d'Arles (G) - c. 85-c. 150 ap.
Un Gaulois, encyclopédiste et Sophiste célèbre, se disant philosophe.
Élève à Rome de Dion de Pruse*, ami de Plutarque* et Hadrien, maître
d'Hérode Atticus* et Aulu-Gelle, rival de Polémon* à Smyrne (ce qui lui
vaut d'être exilé par Hadrien). On lui attribue deux discours conservés sous
le nom de Dion* (n° 37 et 64, description de Corinthe et discussion de l'idée
de destin) ; restes d'un discours sur l'exil, conservés sur papyrus, publiés en
1931.
Textes : Favorino di Arelate, Opere (A. Barigazzi), Florence, 1966 [texte,
comm. ; discours, 245-346]. Dans éd. Loeb de Dion* (Cohoon/Crosby), IV,
1-47 et V, 43-71. Il papiro Vaticano greco 11 : Phabôrinou peri phygès (G.
Vitelli/M. Norsa), Vatican, 1931 [Studi e testi n° 53]. ÉTUDES :
Philostrate*, Vies des Sophistes, 1. 8 ; Bowersock (1969), Colardeau (1903),
Legré (1900).
Fortunatianus (Consultus) (L) - IVe s. ap.
Auteur d'une importante Ars en trois livres (sous forme de questions et
réponses), qui montre la grande place que tient la théorie des états de cause
dans l'enseignement.
TEXTES : Halm, 81-134. Consulti Fortunatiani ars rhetorica (L. Calboli
Montefusco), Bologne, 1979 [texte, trad. it. , comm.]. Readings, 25-32,
[trad. du début du livre I (Halm 81-84)].
ÉTUDES : Gloeckner (1901), Leff (1982), Reuter (1893) ; ici texte n° 54.
Fronton (L) - c. 100-c. 175 ap.
Marcus Cornelius Fronto, né à Cirta (Afrique), orateur célèbre, professeur
du futur empereur Marc-Aurèle entre 139 et 146, et à ce titre fait consul en
143. Dans un palimpseste retrouvé au début du XIXe s. on lit, en mauvais
état et en désordre, une importante correspondance de Fronton avec Marc-
Aurèle et d'autres personnages entre 139/140 et 165/166. Jusqu'à 146
(conversion de Marc-Aurèle à la philosophie), les lettres donnent une idée
de l'enseignement rhétorique reçu par le prince. À noter aussi cinq lettres
(en mauvais état) formant un petit traité sur l'éloquence et une autre sur les
discours.
TEXTES : M. Cornelii Frontonis et M. Aurelii Imperatoris epistulae (S.
A. Naber), Teubner, 1867. M. Cornelii Frontonis epistulae (M. P. J. Van den
Hout), Teubner (disp.), 1988 [133-152 : De eloquentia ; 153-160 : De
orationibus]. The correspondence of Marcus Cornelius Fronto (C. R.
Haines), 2 vols, Loeb, 1919-1920.
ÉTUDES : Brock (1911) [avec choix et trad. de lettres], Champlin (1980),
Marache (1952), Smiley (1906).
Voir aussi A. Pennacini, Lessico del De orationibus e del De eloquentia di
M. C. Frontone con rilevazioni statistiche, Hildesheim, 1976.
Gorgias de Leontium (G) - c. 483-c. 376 av.
Très célèbre Sophiste sicilien, peut-être disciple d'Empédocle*, venu en
ambassade à Athènes en 427 et y ayant produit la plus forte impression par
son éloquence exotique (figures « gorgianiques »). Parmi ses auditeurs on
cite Critias*, Alcibiade, Thucydide, Isocrate*, Polus*, Antisthène*,
Alcidamas*... On possède encore son Éloge d'Hélène, sa Défense de
Palamède, un fragment d'Oraison funèbre, et un écrit philosophique (à
moins que ce ne soit un pastiche) Sur le non-être ou sur la nature. Voir
aussi le Gorgias de Platon*.
TEXTES : Radermacher, B VII. DK II, 271-307. Untersteiner II, 2-149.
Pléiade, 1009-1050. Dans l'éd. Teubner d'Antiphon* (F. Blass), 150-174
[Hélène, Palamède]. W. Vollgraff, L'oraison funèbre de Gorgias, Leyde,
1952 [texte, comm.].
ÉTUDES : Philostrate*, Vies des Sophistes, 1. 9 ; Barczat (1904), Blass
(1887), Buchheit (1960), Gomperz (1912), Hamberger (1914),
Montoneri/Romano (1986), Norden (1898), Romilly (1975), Segal (1962),
Untersteiner (1949) ; ici textes n° 14, 15.
Gorgias le Jeune (G) - Ier s. av.
Rhéteur, maître (à Athènes, en 44) du fils de Cicéron*, auteur d'un Sur les
figures, en quatre livres (perdu mais connu par l'adaptation latine de
Rutilius*).
Grégoire de Corinthe (G) - XIIe s. ap.
Grégoire Pardos, Byzantin, métropolite de Corinthe, qui a auparavant
enseigné à Constantinople et auquel on attribue un court traité des tropes
(qui remonterait peut-être, en fait, à Tryphon*) et un commentaire,
compilation composite, de la Méthode de la virtuosité attribuée à
Hermogène*.
TEXTES : RGW VIII, 761-778 [tropes]. RGS III, 215-226 [tropes]. RGW
VII, 2, 1086-1352 [méthode].
ÉTUDES : Donnet (1966).
Grégoire de Naziance (G) - c. 330-390 ap.
Après des études de rhétorique, en particulier à Alexandrie et Athènes
(avec Prohairesius* et Himerius*), il est baptisé et ordonné prêtre en 361.
Par la suite il sera brièvement évêque de Constantinople et de Naziance,
mais préfère la retraite. Il passe pour le modèle de l'éloquence chrétienne.
On a 45 Orationes (pour la plupart de 379-381, date de son séjour à
Constantinople), où il se montre un bon élève des rhéteurs.
TEXTES : PG 35-36, discours ; 37, lettres et poèmes. Discours (J.
Bernardi/J. Mossay/P. Gallay/C/Moreschini), 7 vols, Paris, 1978-1990
[Sources chrétiennes, éd. du Cerf]. Correspondance (P. Gallay), 2 vols,
Budé,1964-1967.
ÉTUDES : Benoit (1876), Guignet (1911), Jüttner (1898), Ruether
(1969).
Grégoire de Nysse (G) - c. 335-c. 395 ap.
D'abord professeur de rhétorique, il est fait évêque de Nysse (371) par son
frère, Basile le Grand*, puis métropolite de Sébaste en 379. La rhétorique
imprègne toujours ses oeuvres chrétiennes.
TEXTES : PG 46, 434-990, discours ; 999-1108, lettres.
ÉTUDES : Méridier (1906a).
Grillius (L) - IVe /Ve s. ?
Ce personnage n'est connu que par deux brèves citations de Priscien* (GL
II, 35, 27 et 36,2). Il est l'auteur d'un commentaire sur L'invention de
Cicéron*, dans la lignée des commentaires grecs sur les États de cause
d'Hermogène* ; le commentaire conservé va jusqu'à 1. 22 du texte de
Cicéron (mais devait se poursuivre car on a retrouvé un fragment portant
sur 1. 24).
TEXTES : Halm, 596-606 [ne donne que des extraits du texte conservé].
J. Martin, Grillius. Ein Beitrag zur Geschichte der Rhetorik, Paderborn,
1927, repr. Meisenheim, 1968 [avec éd. complète, 1-94]. P Courcelle,
« Pages inédites de Grillius sur le De inuentione » : Revue de Philologie 29,
1955, 34-38 [fragments].
Harpocration (Valerius) (G) - IIe s. ap.
Rhéteur d'Alexandrie, auteur d'un très utile Lexique des X orateurs
(conservé en deux versions), donnant dans l'ordre alphabétique, toute sorte
d'informations historiques et littéraires.
TEXTES : Harpocrationis Lexicon in Decem oratores Atticos (W.
Dindorf), 2 vols, Oxford, 1853-1854. Lexeis of the Ten orators (J. J.
Keaney), Amsterdam, 1991.
Hégésias de Magnésie (G) - IIIe s. av.
Historien et orateur, passe pour le père de l'« Asianisme » et à ce titre sert
de bouc émissaire chez Cicéron*, Denys d'Halicarnasse*...
Hermagoras de Temnos (G) - c. moitié du IIe s. av.
Rhéteur d'inspiration stoïcienne dont la technè est perdue, mais a exercé
une grande influence (voir Rhétorique à Hérennius*, Cicéron*, Inuention,
Hermogène*, Fortunatianus*, Augustin*), en particulier par sa doctrine des
états de cause.
TEXTES : Hermagorae Temnitae Testimonia et Fragmenta (D. Matthes),
Teubner (disp.), 1962.
ÉTUDES : Barwick (1961), Calboli Montefusco (1984), Matthes (1958),
Patillon (1988), Thiele (1893) [avec fragments].
Hermagoras le Jeune (G) - époque d'Auguste
Disciple de Théodore de Gadara*.
TEXTES : fragments dans Matthes (= Hermagoras II).
Hermias - ve s. ap.
Néoplatonicien alexandrin, auteur d'un commentaire du Phèdre de
Platon* (notes des cours de Syrianus* qu'il a suivi à Athènes ?).
TEXTES : Hermiae Alexandrini in Platonis Phaedrum scholia (P.
Couvreur), Paris, 1901, repr. Hildesheim, 1971.
Hermogène (de Tarse ?) (G) - fin IIe s. - début IIIe s. ap.
Une vue sommaire, inspirée de Philostrate* et de la tradition, ferait
d'Hermogène un enfant prodige, orateur célèbre à 15 ans, puis auteur de
cinq ouvrages conservés faisant un cours complet de rhétorique :
Progymnasmata (Exercices préliminaires), Peri staseôn (Les états de
cause), Peri heureseôs (L'invention), Peri ideôn (Les catégories stylistiques
du discours), Peri methodou deinotètos (Méthode de la virtuosité). En fait,
il semble bien que la légende du prodige ne puisse pas tenir et que, d'autre
part, on ne peut attribuer à Hermogène, auteur du IIe s., que deux ouvrages
de l'ensemble, les États de cause et les Catégories stylistiques, le reste étant
plus tardif. L'ensemble a eu beaucoup de succès dans les écoles et a été
abondamment commenté.
TEXTES : RGW I, 9-54 [Progymnasmata]. RGW III, 1-445 [les quatre
autres traités]. RGS II, 1-18 [Progymnasmata] et 131-456 [les quatre autres
traités]. Hermogenis Opera (H. Rabe), Teubner (disp.), 1913, repr. 1985 [les
cinq traités]. Trad. intégrale du corpus hermogénien dans M. Patillon
(1985), I, 35-330 et III, 834-874. R. E. Nadeau, « Hermogenes' On stases. A
translation with an introduction and notes » : Speech monographs 31, 1964,
361-424. Hermogenes' On types of style (C. W. Wooten), Chapel
Hill/Londres, 1987 [trad. angl.]. Trad. des Progymnasmata dans Baldwin
(1928), 23-38. Trad de passages des Catégories dans Russell/Winterbottom,
561-579.
ÉTUDES : Philostrate*, Vies des Sophistes, 2. 7 ; Calboli Montefusco
(1984), Gloeckner (1901), Hagedorn (1964), Hoppichler (1884), Kustas
(1973), Patillon (1988) ; ici textes n° 27, 60.
Hérode Atticus (G) - IIe s. ap.
Lucius Vibullius Hipparchus Tiberius Claudius Herodes Atticus, rhéteur
athénien célèbre, élève de Favorinus* et de Polémon*, maître d'Aristide*
ainsi que des princes Marc-Aurèle et Lucius, consul en 143, richissime
mécène qui a embelli Athènes. Auteur présumé d'un Peri politeias (De la
constitution), déclamation à sujet historique si pleinement archaïsante qu'on
se demande si ce ne serait pas un texte du Ve s. av. (voir Critias*).
TEXTES : Peri politeias, ein politisches Pamphlet aus Athen 404 v. Chr.
(E. Drerup), Paderborn, 1908 [texte, 7-16]. Peri politeias (U. Albini),
Florence, 1968 [texte, comm.].
ÉTUDES : Philostrate*, Vies des Sophistes, 2. 1 ; Ameling (1983),
Bowersock (1969), Graindor (1930), Schmid I (1887).
Hérodien (G) - Ve s. ap. ( ?)
Auteur inconnu d'un traité des figures partiellement inspiré d'Alexandre*.
TEXTES : RGW VIII, 578-610. RGS III, 83-104.
Himérius (G) - c. 310-c. 390 ap.
Fils d'un rhéteur de Bithynie, professeur à Constantinople (343-352), puis
à Athènes (352-361) ; rejoint l'empereur Julien, puis se tient à l'écart après
sa mort, jusque c. 369 où il reprend son enseignement àAthènes. A eu entre
autres élèves Grégoire de Naziance* et Basile le Grand*. L'édition de
Colonna comporte 75 titres et des fragments, mais beaucoup de discours ont
été transmis en mauvais état ou ne sont connus que par des extraits du
patriarche Photius (IXe s.), souvent même par leur seul titre ; ce sont des
discours de cérémonie ou de circonstance, ou des déclamations à sujets
historiques (du genre discours de Thémistocle contre le roi des Perses),
dans un style fleuri et poétique.
TEXTES : Himerii Declamationes et orationes cum deperditarum
fragmentis (A. Colonna), Rome, 1951. Himerii Sophistae Declamationes (F.
Duebner), dans Philostrate, Callistrate, Eunape, Himerius, Paris, 1849
[coll. Didot].
ÉTUDES : Eunape*, Vies des philosophes, 494 ; Barnes (1987), Norden
(1898), Rizzo (1898), Teuber (1882).
Hippias d'Elis (G) - c. 443-343 av.
Sophiste atypique en ce qu'il enseigne aussi les sciences et se vante de
pratiquer toutes les techniques. Serait à l'origine de la mnémotechnique.
TEXTES : Radermacher, B XI. DK II, 326-334. Untersteiner III, 38-109.
Pléiade, 1078-1090.
ÉTUDES : Philostrate*, Vies des Sophistes, 1. 11 ; Gomperz (1912),
Untersteiner (1949).
Homère (G) - VIIIe s. av.
L'« auteur » de l'Iliade et de l'Odyssée auquel une tradition attribue
l'invention de la rhétorique et les premiers témoignages sur son exercice.
TEXTES : Radermacher A III Homerus testis heroum rhetoricae ; A IV
Homerus rhetoricae inuentor (Homère témoin de la rhétorique des héros ;
Homère inventeur de la rhétorique).
ÉTUDES : Kennedy (1957), Schoepsdau (1969) ; ici textes n° 2, 3, 4.
Isée (G) - c. 420-350 av.
Originaire d'Eubée, métèque à Athènes, élève d'Isocrate*, professeur (de
Démosthène en particulier) et logographe, spécialiste des questions
d'héritage (11 discours subsistent) : un des « Dix orateurs attiques ». Aurait
écrit une technè [pour les discours, voir en Budé (P. Roussel), 1922].
TEXTES : Radermacher, B XXVIII.
ÉTUDES : Denys d'Halicarnasse*, Isée ; ps. Plutarque*, Vie d'Isée.
Isidore de Séville (L) - c. 560-636 ap.
Archevêque érudit, auteur d'une encyclopédie en vingt livres, Les
étymologies, qui a eu une immense portée au Moyen Âge. Le livre II est
consacré à la rhétorique et à la dialectique (après la grammaire au livre I, et
avant les quatre autres arts libéraux au livre III) et fait une mosaïque
d'emprunts à la tradition latine. TEXTES : PL 82, 123-154 [livre II]. Halm,
505-522 [rhétorique]. Isidori Hispalensis Episcopi Etymologiarum siue
originum libri XX (W. M. Lindsay), 2 vols, Oxford, 1911, repr. 1985.
Isidorus Hispalensis, Etymologiae. Book II, (P. K. Marshall), Paris, 1983
[texte, trad. angl.]. Readings, 79-95 [Etymologies, II 1-15].
ÉTUDES : Fontaine (1959).
Isocrate (G) - 436-338 av.
Athénien, élève de Gorgias*, logographe de 402 à 390 puis professeur
jusqu'à sa mort. La tradition lui attribue, sans doute à tort, une technè .
Parmi ses « discours » (qu'il écrit avec grand soin, mais ne prononce pas),
on notera des exercices d'école (Busiris, Hélène), un Contre les Sophistes
(c. 390) qui est le programme de son école, une oeuvre de la fin de sa vie,
Sur l'échange, où il récapitule les grands thèmes de ce qu'il appelle
« philosophie ». Longue et profonde influence.
TEXTES : Radermacher, B XXIV [recueil des passages théoriques tirés
des discours,163-187]. Discours (G. Mathieu/E. Brémond), 4 vols, Budé, 1,
1929 [Contre les Sophistes, Hélène, Busiris] ; II, 1938 ; III, 1942 [Sur
l'échange] ; IV, 1962.
ÉTUDES : Denys d'Halicarnasse*, Isocrate, Ps. Plutarque*, Vie
d'Isocrate, Philostrate*, Vies des Sophistes, 1. 17 ; Blass (1892), Cahn
(1989), Gerke (1897), Hubbell (1913), Marrou (1948), Mikkola (1954),
Shorey (1909) ; ici texte n° 31.
Jean de Sardes (G) - IXe s. ap.
Joannes Sardanios, évêque de Sardes, auteur de Prolégomènes à
Hermogène* (Invention) et de commentaires des Progymnasmata
d'Aphthonius*, qui reprenaient des matériaux néoplatoniciens du VIe s.
TEXTES : Commentarium in Aphthonii Progymnasmata (H. Rabe),
Teubner, 1928. RW VI, 507-512 [prolégomènes]. Rabe, n° 26
[prolégomènes].
ÉTUDES : Gloekner (1901).
Julius Victor (Gaius) (L) - IVe s. ap.
Auteur d'une Ars rhetorica inspirée de Cicéron* et Quintilien*.
TEXTES : Halm, 371-448. Ars rhetorica (R. Giomini/M. S. Celentano),
Teubner (disp.), 1980. Voir à Scholies de Cicéron.
ÉTUDES : Leff (1982), Reuter (1909).
Kokondrios (G) - ?
Auteur inconnu (byzantin) d'un petit traité des tropes (prologue,
définitions, exemples homériques).
TEXTES : RGW VIII, 782-798. RGS III, 230-243.
Lacharès (G) - Ve s. ap.
Professeur de rhétorique à Athènes, maître de Nicolas le Sophiste*, dont
il reste un fragment sur le rythme oratoire, citant Denys d'Halicarnasse*,
Longinus* et Hermogène*.
TEXTES : H. Graeven, « Ein Fragment des Lacharès » : Hermes 30,
1895, 289-313 [texte, 281-298 ; comm.].
Latron (L) - Ier s. av.
Marcus Porcius Latro, ami de Sénèque le Père*, venu à Rome avec lui,
célèbre professeur et déclamateur.
TEXTES : témoignages et extraits dans le recueil de Sénèque le Père*.
Lesbonax de Mytilène (G) - IIe s. ap.
Auteur de trois suasoires conservées. Est sans doute différent du
grammairien Lesbonax [édité par D. L. Blank dans Sammlung griechischer
und lateinischer Grammatiker, vol7, Berlin/New York, 1988, 129-216].
TEXTES : Lesbonactis sophistae quae supersunt (F. Kiehr), Teubner,
1907.
Libanius (G) - 314-c. 393 ap.
Originaire d'Antioche, étudiant à Athènes, professeur à Constantinople
(340-343), Nicée (343-344), Nicomédie (344-349), Constantinople (349-
354), Antioche enfin, où il a une école florissante à partir de 354 et jusqu'à
la fin de sa vie. C'est un défenseur du paganisme et un proche de l'empereur
Julien, dont la mort, en 363, est pour lui un coup grave. Il laisse une
imposante production : 65 discours, 1600 lettres, des déclamations, des
exercices, etc. En 374, il rédige son autobiographie (= disc. I), important
témoignage sur la vie universitaire.
TEXTES : Opera (R. Foerster), 12 vols, Teubner, 1903-1927, repr.
Hildesheim, 1963 [vols IX et XII par E. Richtsteig ; discours en I-IV,
déclamations en V-VII, exercices préliminaires en VIII, modèles
épistolaires en IX, 27-47]. Libanius (A. F. Norman), Loeb, 1, The Julianic
orations, 1969 ; 2 Selected orations, 1977 ; 3 Autobiography and selected
letters (2 vols), 1992. Éd. Budé en cours (P. Petit/ J. Martin) : I, 1979 (dise.
1, [autobiographie]) ; II, 1988 (dise. 2-10).
ÉTUDES : Discours 1 (autobiographie), Eunape*, Vies des Philosophes,
495-496 ; Harrent (1898), Petit (1955, 1956), Schouler (1984), Wolf (1952).
Lollianus d'Ephèse (G) - IIe s. ap.
P. Hordeonius Lollianus, professeur de rhétorique et archonte à Athènes
sous Hadrien. On a parfois songé à l'identifier au Lollianus, auteur d'un
roman, Phoenikika, dont on a retrouvé récemment des fragments sur
papyrus. On possède en tout cas des restes d'au moins trois de ses ouvrages
théoriques.
TEXTES : O. Schissel, « Lollianos aus Ephesos » : Philologus
82,1927,181-201 [fragments : 185-188].
ETUDES : Philostrate*, Vies des Sophistes, 1. 23 ; Avotins (1975),
Gloeckner (1901), Rothe (1989).
Longinus (Cassius) (G) - c. 200-273 ap.
Rhéteur platonisant, critique d'Homère, professeur de Porphyre* à
Athènes, une « bibliothèque vivante » selon Eunape* et l'auteur d'une
oeuvre importante, en grande partie perdue. Vers 268 il est conseiller de la
reine Zénobie à Palmyre et périt dans la défaite infligée par Aurélien. On a
des restes de sa technè.
TEXTES : RGW IX, 543-596. RGS I, 297-328. RGS-H I, 2, 179-216.
Libellus De sublimitate Dionysio Longino fere adscriptus. Accedunt
excerpta quaedam e Cassii Longini operibus (A. O. Prickard), Oxford,
1906.
ÉTUDES : Bidez (1913), Brisson/Patillon (1994) [avec traduction des
fragments philosophiques et annonce d'une traduction des fragments
philologiques et rhétoriques].
« Longin (G) - Ier s. av/Ier s. ap. époque d'Auguste
L'auteur du célèbre Traité du sublime (Peri Hypsous) n'est toujours pas
identifié (ce n'est en tout cas pas Cassius Longinus*). Ce traité (dont il
manque une partie) se présente comme une réplique à un traité de
Caecilius* sur le même sujet. Plus qu'un traité de rhétorique, à proprement
parler, c'est un remarquable ouvrage de stylistique, qui voit l'essence de la
poésie et de l'éloquence dans la passion et l'imagination émanant d'une
grande âme.
TEXTES : RGS I, 243-296. RGS-H I, 2, 105-178. Russell/Winterbottom,
460-503. Dionysii uel Longini De sublimitate libellus (O. Jahn/J. Vahlen),
Teubner (disp.), 4e éd. corr. ,1910, repr. 1967. Pseudo-Longin, Du sublime
(H. Lebègue), Budé, 1939. On the sublime (W. H. Fyfe) Loeb, 1932 [avec
Poétique d'Aristote et Démétrius]. Longinus, On the Sublime (W. R.
Roberts), Cambridge, 1899, repr. New York, 1985 [texte, trad. angl.].
Longinus, On the Sublime (D.A. Russell), Oxford, 1964 [texte, comm.].
Longin, Du Sublime (J. Pigeaud), Paris,1991 [trad. fr.]. On rappelle
l'importante traduction de Boileau, 1674.
ÉTUDES : Bühler (1964), Lana (1951) [l'auteur serait Théon-douteux],
Martano (1984), Mutschmann (1913) ; ici texte n° 59.
Voir aussi R. Neuberger-Donath, Longini De sublimitate Lexicon,
Hildesheim, 1987.
Lucien de Samosate (G) - c. 120-180 ap.
Avocat à Antioche, puis Sophiste voyageur en Asie, Grèce, Italie, Gaule ;
séjours prolongés à Athènes. Renonce au métier de sophiste vers 160 pour
devenir non pas philosophe, mais « satiriste ». Parmi les 85 textes conservés
sous son nom, on a des doutes sur l'authenticité d'une douzaine. On notera
des déclamations d'école (Le fils déshérité, Le tyrannicide, Phalaris I et II,
L'éloge de la mouche), des ekphraseis (La salle, Hippias), des prolalies
(L'ambre, Les dipsades, etc.), des critiques de la rhétorique, (Le maître de
rhétorique, La double accusation). Mais Lucien est un grand écrivain qui a
su tirer parti de la rhétorique pour créer de nouvelles formes littéraires.
TEXTES : Lucianus (C. Jacobitz), 4 vols, Leipzig, 1836-1841, repr.
Hildesheim, 1966 [editio maior ; editio minor en 3 vols, Teubner, 1851-
1857]. Ausgewählte Schriften (J. Sommerbrodt), 3 vols en 5 fasc. , Berlin,
1886-1899. Lucian (A. M. Harmon/K. Kilburn/M. D. Macleod), 8 vols,
Loeb, 1913-1967. Luciani Opera (M. D. Macleod), 4 vols, Oxford, 1972-
1987. Lucien, Oeuvres (J. Bompaire), Budé, I, 1993 [Introduction générale,
opuscules 1-10]. Oeuvres complètes (E. Chambry), 3 vols, Garnier, 1934
[trad. fr.].
ÉTUDES : Anderson (1976), Bompaire (1958), Schwartz (1965) ; ici
texte n° 69.
Lysias (G) - c. 459-c. 380 av.
Né à Athènes d'une famille syracusaine, a peut-être rencontré Tisias* à
Thurii c. 430. Ruiné par la révolution oligarchique, il se fait professeur puis
logographe. Un des Dix orateurs attiques. On a 35 discours sous son nom.
Aurait écrit une technè et des lieux communs ( ?). [voir les discours en
Budé (L. Gernet/ M. Bizos), 2 vols, 1924-1926].
TEXTES Radermacher, B XXIII.
ÉTUDES Denys d'Halicarnasse*, Lysias ; ps. Plutarque*, Vie de Lysias.
Marcomannus (L) - IIe /IIIe s. ap. ?
Commentaire perdu de l'Inuention de Cicéron*, dans la lignée
d'Hermagoras*, qui a influencé Sulpitius Victor* et Julius Victor*.
ÉTUDES : Gloeckner (1901), Reuter (1893).
Markellinos (G) - IVe -Ve s.
Rhéteur néo-platonicien, auteur de Prolégomènes et commentaires à
Hermogène*.
TEXTES : RGWIV,1-38 [prolégomènes]. Rabe, n° 17 [id.]. RGW IV 39-
864 [Scholies de Syrianus, Sopatros et Markellinos aux États de causes
d'Hermogène].
Maxime de Byzance (G) - IVe s. ap.
Précepteur de l'empereur Julien, qui pourrait être l'auteur de l'opuscule
Sur les objections irréfutables (examinant comment Démosthène s'y prend
pour réfuter).
TEXTES : RGW V, 577-590. Rabe, n° 34 Appendix.
Maxime de Tyr (G) - IIe s. ap.
Orateur-philosophe, installé à Rome sous Commode (180-192),
platonicien, dont on possède 41 dialexeis (conférences sur des lieux
communs, exhortations à la vertu, pour public lettré).
TEXTES : Maximi Tyrii Philosophumena (H. Hobein), Teubner, 1910.
Maximus Tyrius, Dissertationes (M. B. Trapp), Teubner (disp.), 1994.
ÉTUDES : Puiggali (1983), Szarmach (1985).
Ménandre de Laodicée (G) - IIIe s. ap.
Sous ce nom, on a deux ouvrages très détaillés sur le genre épidictique
(qui ne sont sans doute pas du même auteur).
TEXTES : RGW IX,127-330. RGS III, 329-446. Russell-Winterbottom,
579-585 [extraits]. Menander Rhetor (D. A. Russell/N. G. Wilson), Oxford,
1981 [texte, trad. angl., comm.].
ÉTUDES : Burgess (1902), Pernot (1993b), Reardon (1971).
Minucien l'Ancien (G) - IIe s. ap. époque d'Antonin
Rhéteur à Athènes, écrit un commentaire de Démosthène et des
Progymnasmata (exercices préliminaires) ; propose aussi une théorie des
états de cause différente de celle d'Hermogène* (travaux perdus, sauf
fragments).
ÉTUDES : Calboli Montefusco (1984), Gloeckner (1901) [avec
fragments], Kustas (1973).
Minucien le Jeune (G) - milieu du IIIe s. ap.
Sans doute descendant du précédent, auteur d'un traité sur les
épichérèmes (au sens de « preuves »), très influencé par Aristote* (la plus
grande partie consiste à énumérer 35 topiques formels semblables à ceux
d'Aristote en les illustrant avec des exemples des orateurs attiques).
TEXTES : RGW IX, 597-613. RGS 1,415-424. RGS-H 1,2,340-351. P.
A. Meador Jr. , « Minucian, On Epicheiremes : an introduction and a
translation » : Speech monographs 31, 1964, 54-63.
Néoclès (G) - Ier /IIe s. ap.
Rhéteur dont le travail est la source principale de l'Anonymus
Seguerianus*, sans doute « théodorien ».
Nicétès (G) -Ier s. ap.
Professeur à Smyrne puis à Rome sous les Flaviens, serait, d'après
Philostrate*, à l'origine du renouveau de la Seconde Sophistique.
ÉTUDES : Philostrate*, Vies des Sophistes, 1. 19.
Nicolas le Sophiste (G) - Ve s. ap.
Originaire de Myra (en Lycie), étudiant à Athènes puis professeur à
Constantinople, auteur de Progymnasmata (exercices préliminaires)
conservés.
TEXTES : RGW I, 263-420. RGS III, 447-498. Progymnasmata (J.
Felten), Teubner, 1913.
Olympiodore (G) - VIe s. ap.
Néoplatonicien d'Alexandrie, auteur, entre autres, d'un commentaire du
Gorgias de Platon*.
TEXTES : Olympiodori philosophi in Platonis Gorgiam commentaria
(W. Norvin), Teubner, 1936, repr. Hildesheim, 1966. In Platonis Gorgiam
commentaria (L. G. Westerink), Teubner (disp.), 1970.
P. Hamb 131 (G) - milieu du IIIe s. av.
Papyrus de Hambourg. Fragment de technè de type archaïque : quelques
lignes sur le lieu commun du témoignage obtenu par la torture et sur
l'épilogue.
TEXTES : R. Merkelbach, « 131 Rhetorik », in B. Snell & al. éds,
Griechische Papyri der Hamburger Staats-und Universitäts-Bibliothek mit
einiger Stücken aus der Sammlung Hugo Ibscher, 1954, p. 77. R. N. Gaines,
« On the rhetorical significance of P. Hamb 131 » : Rhetorica 7, 1989, 329-
340 [texte p. 330].
P. Oxyrrhynchos III n° 410 (G)
Fragment sur papyrus, publié en 1903. Dialecte proche des DissoiLogoi*,
même époque et peut-être même école. Sur l'art de construire un caractère
« grand ». TEXTES : Radermacher, D.
Panégyriques latins (L) -100 ap. et IVe s. ap.
Une collection de 12 discours de cérémonie adressés à des empereurs. Le
premier est le Panégyrique de Trajan par Pline (qui sert de modèle) ; les
autres vont du Panégyrique de Maximien par Mamertin (289 ap.) au
Panégyrique de Théodose par Pacatus (380 ap.). Bon témoignage sur la
rencontre entre la culture scolaire et la politique impériale.
TEXTES : XII Panegyrici Latini (R. A. B. Mynors), Oxford, 1964.
Panégyriques latins (E. Galletier), 3 vols, Budé, 1949-1955 [sans Pline].
Voir à Pline.
ÉTUDES : MacCormack (1981).
Panétius de Rhodes (G) - c. 185-109 av.
Philosophe stoïcien, chef de l'École à Athènes de 129 à 110. Fait
auparavant un long séjour à Rome dans le « cercle des Scipions » où il met
en vogue une forme de stoïcisme adoptable par les Romains. Importante
réflexion sur le « convenable » (voir le De officiis et les oeuvres rhétoriques
de Cicéron*).
ÉTUDES : Pohlenz (1933).
Philodème de Gadara (G) - c. 110-c. 35 av.
Épicurien, élève à Athènes de Zénon de Sidon, vient en Italie dans les
années 70, protégé de Pison, le beau-père de César. Dans la villa de Pison, à
Herculanum, on a retrouvé toute une bibliothèque de textes de Philodème,
en mauvais état, certes, mais très importants, en particulier un ouvrage
polémique sur la rhétorique (restes d'au moins sept livres).
TEXTES : Philodemi volumina rhetorica (S. Sudhaus), Teubner, 1, 1892 ;
II, 1896 ; Supplementum, 1895, repr. Amsterdam 1964. Philodèmou Peri
rhètorikès Libri primus et secundus (F. Longo Auricchio), Naples 1977
[texte, trad. it.]. M. Ferraio, « Frammenti del V libro della Retorica di
Filodemo (P. Herc. 1669) » : Cronache Ercolanesi 10, 1980, 55-124. H. M.
Hubbell, « The rhetorica of Philodemus » : Transactions of the Connecticut
Academy of arts and Sciences 23, 1920, 243-382 [paraphrase angl.].
ÉTUDES : Arnim (1898), Brandstätter (1893), Dorandi (1990), Gigante
(1987), Grube (1965), Longo Auricchio (1983), Schoepsdau (1969) ; ici
texte n° 28.
Philon de Larissa (G) - c. 160-c. 80 av.
Est à la tête de l'Académie d'Athènes, puis ouvre à Rome, en 88, une
école de rhétorique et philosophie fréquentée par Cicéron* (voir la
rhétorique académicienne des Partitions oratoires).
Philostrate (Flavius) (G) - c. 170-c. 249 ap.
Sophiste athénien (a vécu à Lemnos, Tyr, Athènes, Antioche), familier de
l' impératrice Julia Domna à la demande de laquelle il écrit la Vie
d'Apollonius de Tyane. Sous ce nom, on a aussi des Vies des Sophistes, des
lettres, deux dialexeis (conférences), un dialogue, L'héroïque, dans le genre
des dialogues de Lucien, deux séries d'Eikones (images). Mais il y a trois
(ou quatre) Philostrate qui se disputent les attributions. En général on
attribue à Philostrate l'Athénien la plupart de ces oeuvres, sauf quelques
lettres, l'une des dialexeis et la seconde série des Images.
TEXTES : Flauii Philostrati Opera auctiora, accedunt apollonii
Epistolae, Eusebius Aduersus Hieroclem, Philostrati iunioris Imagines,
Callistrati Descriptiones (C. L. Kayser), 2 vols, Teubner, 1870-1871, repr.
Hildesheim, 1964, 1985 [avec les lettres attribuées à Apollonius de Tyane et
le traité d'Eusèbe contre Hiéroclès qui faisait un parallèle entre Apollonius
et le Christ]. Flavii Philostrati Heroicus (L. De Lannoy), Teubner (disp.),
1977. Philostratus, Lives of the Sophists (W. C. Wright), Loeb, 1921 [avec
Eunape]. Philostratus, Imagines (A. Fairbanks), Loeb, 1931 [avec
Philostrate le Jeune et Callistrate ; illustrations]. Alciphron, Aelian,
Philostratus, The letters (A. R. Benner/F. H. Fobes), Loeb, 1949.
Philostratos, Die Bilder (E. Kalinka/O. Schönberger), Munich, 1968 [texte.,
trad. all., comm.]. Philostrate, La galerie de tableaux (A. Bougot), Paris,
1881, éd. rev. par F. Lissarague, Paris, 1991[trad. fr.]. Rappel de la célèbre
traduction française de Blaise de Vigenère, Les images ou tableaux de
platte peinture (1578). Philostrate, Vie D'Apollonius de Tyane (P. Grimal),
in Romans grecs et latins, Paris, Bibl. de la Pléiade,1025-1338 [trad. fr.].
ÉTUDES : Anderson (1986), Bertrand (1882), Bowersock (1969), Rothe
(1989), Schmid IV (1896) ; ici texte n° 70.
Voir aussi I. Avotins/M. M. Avotins, An index to the Lives of the Sophists
of Philostratus, Hildesheim/New York, 1978.
Philostrate le Jeune - IIIe s. ap.
Parent du précédent (petit cousin ?). Autre série d'Images.
TEXTES : Philostrati Minoris Imagines et Callistrati Descriptiones (C.
Schenkl /A. Reisch), Teubner, 1902.
Voir supra.
Phoibammon (G) - Ve ou VIe s. ap.
Sophiste mal identifié, peut-être chrétien, peut-être d'Alexandrie ou
d'Antinoopolis, auteur d'un commentaire perdu sur les États de cause, de
Prolègomènes conservés sur les Catégories stylistiques d'Hermogène*
(avec des considérations sur l'imitation) et d'un petit traité des figures dans
la lignée de Caecilius*, systématisant le classement formel par addition,
soustraction, mutation, métathèse.
TEXTES : RGW VII, 1, 91-103 [Catégories, sous le nom de Syrianus].
Rabe, n° 28 [id.]. Dans l'éd. Teubner de Syrianus*, I, 96-112 [id.]. RGW
VIII, 487-519 [figures]. RGS III, 41-56 [figures].
Planude (Maxime) (G) - c. 1255-c. 1305 ap.
Moine byzantin, enseignant entre autres la rhétorique et la grammaire,
grand érudit et excellent latiniste. Immense production. Ses commentaires
sur Hermogène* sont des compilations de travaux antérieurs.
TEXTES : RGW V, 212-576 [commentaires d'Hermogène]. Rabe, n° 7
[prolégomènes des commentaires].
Platon (G) - c. 427-347 av.
Athénien de famille noble, disciple de Cratyle puis de Socrate, fonde
l'Académie en 387, fait trois voyages à Syracuse pour tenter, en vain, de
réaliser son rêve du gouvernement des philosophes avec le tyran Denys le
Jeune. Il est hostile à la rhétorique des Sophistes, mais songe à une
rhétorique philosophique au service du vrai. Parmi ses dialogues, Gorgias
(années 380) et Phèdre (c. 370) traitent directement de la rhétorique ; voir
aussi Protagoras, Hippias, Politique,
Sophiste, République, Euthydème, Ménéxène, Lois...
TEXTES : Très nombreuse éditions et traductions ; on signale en
particulier : Gorgias (E. R. Dodds), Oxford, 1959, repr. 1990 [texte,
comm.]. Oeuvres complètes, III, 2 (Gorgias, Ménon) (A. Croiset/L. Bodin),
Budé, 1923. Gorgias (M. Canto), Paris, 1987 [trad. fr. , Garnier-
Flammarion]. Oeuvres complètes, IV, 3 (Phèdre) (L. Robin), Budé, 1933.
Oeuvres complètes, IV, 3 (Phèdre) (L. Robin/C. Moreschini/P. Vicaire),
Budé, 1985. Phèdre (L. Brisson), 1989 [trad. fr. , Garnier-Flammarion]. A
commentary on the Phaedrus of Plato (G. J. de Vries), Amsterdam, 1969.
Platon, Oeuvres complètes (L. Robin), Paris 1940 [trad. fr. , Pléiade].
ÉTUDES : Buchheit (1960), Cole (1991), Erickson (1979), Gercke
(1897), Hellwig (1973), Kucharski (1961), Levi (1984), Morrow (1953),
Popper (1945) ; ici textes n° 10, 15, 47.
Pline l'Ancien (L) - 23-79 ap.
Gaius Plinius Secundus, auteur d'une Histoire naturelle gigantesque, avait
aussi écrit un ouvrage sur la formation de l'orateur depuis le berceau ;
oeuvre perdue qui a sans doute influencé Quintilien*, qui la critique.
Pline le Jeune (L) - 62-c. 114 ap.
Neveu du précédent, grand personnage, avocat et homme public (consul
en 100), élève de Quintilien* dont il a bien retenu les leçons. Voir ses lettres
et son Panégyrique de l'empereur Trajan.
TEXTES : C. Plinii Caecilii Secundi Epistularum libri nouem,
Epistularum ad Traianum liber, Panegyricus (M. Schuster), Teubner (disp.),
3e éd. corr. 1958 (R. Hanslik), repr. 1992. Lettres, Budé, I-III (A. M.
Guillemin), 1927-1928 [livres I-IX] ; IV (M. Durry),1948 [livre X +
Panégyrique]. A. N. Sherwin-White, The letters of Pliny, a historical and
social commentary, Oxford, 1966, repr. 1985.
ÉTUDES : Aubrion (1989), Gamberini (1983), Picone (1978), Smiley
(1906) ; ici textes n° 30, 68.
Plotius Gallus (L) - Ier s. av.
Un des premiers à enseigner la rhétorique en latin à Rome, malgré la
résistance aristocratique (blâme de l'école en 92 par les censeurs) ; avait
écrit un traité sur l'action oratoire.
ÉTUDES : Manfredini (1976).
Plutarque (G) - c. 50-c. 120 ap.
Né à Chéronée (Béotie), de bonne famille ; études à Athènes, voyages à
Alexandrie et Rome (sous Vespasien et Domitien) ; réside dans sa ville
natale où il participe à l'administration. De son oeuvre considérable, restent
les Vies parallèles et les Moralia, ensemble composite de traités sur tous
sujets, d'inspiration platonicienne. Touche un peu partout à la rhétorique.
Voir en particulier des déclamations, sur La fortune des Romains, La
fortune ou la vertu d'Alexandre, La gloire des Athéniens ; un intéressant
traité sur l'art d'administrer une cité grecque sous domination romaine,
Préceptes politiques. Les Vies des Dix orateurs transmises dans le corpus de
Plutarque sont apocryphes, ainsi, probablement, qu'un important traité De
l'éducation des enfants.
TEXTES : éd. complète en Teubner et en Loeb, presque complète en
Budé. On trouvera : De l'éducation des enfants dans Moralia, Teubner
(disp.), I (W. R. Paton /I. Wegehaupt), 1925, repr. 1993 ; Budé, I,1 (J.
Sirinelli), 1987 ; Loeb, 1 (F. C. Babbitt), 1927. La fortune des Romains, La
fortune ou la vertu d'Alexandre, La gloire des Athéniens : Teubner (disp.), II
(W. Nachstâdt), 1934, repr. 1972 ; Budé V, 1 (F. Frazier /C. Froidefond),
1990 ; Loeb, 4 (F. C. Babbitt), 1936. Préceptes politiques, Teubner, V, 1 (C.
Hubert/H. Drexler), 1960 ; Budé XI, 2 (J. C. Carrière), 1984 ; Loeb, 10 (H.
N. Fowler), 1936. Vies des Dix orateurs, Teubner (disp.), V, 2 (J. Mau),
1971 ; Budé, XII,1 (M. Cuvigny), 1981 ; Loeb, 10 (H. N. Fowler),1936.
ÉTUDES : Jeuckens (1907) ; ici texte n° 37.
(pseudo) Plutarque (G)
Sous le nom de Plutarque, une compilation Sur Homère (aussi appelée, à
tort, Sur la vie et la poésie d'Homère), en deux livres d'inégale valeur : I,
petit texte byzantin sans grand intérêt ; II, étude de la fin du IIe s. qui fait
d'Homère* la source et le modèle de la rhétorique (15-71 exposé sur les
figures venant de Caecilius*).
TEXTES : Plutarchi Chaeronensis Moralia, vol VII : Plutarchi
Fragmenta uera et spuria multis accessionibus locupletata continens (G. N.
Bernardakis), Teubner, 1896 [Homère, 329-462]. [Plutarchus], De Homero
(J. F. Kindstrand), Teubner (disp.), 1990. Homeri Opera (T. W. Allen),
Oxford, 1912, V, 238-244 [contient De Homero 1, cc. 1-5 et 2, cc. 1-3].
ÉTUDES : Schrader (1902).
Polémon (Antonius) (G) - c. 88-144 ap.
Marcus Antonius Polémo de Laodicée, Sophiste, chef de l'école de
Smyrne, ambassadeur à Rome et proche des empereurs Trajan, Hadrien,
Antonin. On a encore de lui deux déclamations « marathoniennes » et un
traité de physiognomonie (en version arabe).
TEXTES : Polemonis Sophistae Declamationes quae exstant duae.
Accedunt Excerpta e Callinici, Adriani, Iamblichi, Diodori libris et Isaaci
Porphyrogenneti quae uulgo dicuntur scripta (H. Hink), Teubner, 1873.
Scriptores Physiognomonici I, Physiognomonica Pseudaristotelis, graece et
latine, Adamantii cum epitomis graece, Polemonis e recensione Georgii
Hoffmannii arabice et
latine continens (R. Foerster), Teubner (disp.), 1893, repr. 1994.
ÉTUDES : Philostrate*, Vies des Sophistes, 1. 25 ; Boulanger (1923),
Bowersock (1969), Jüttner (1898), Stegemann (1942).
Pollux (Julius) (G) - IIe s. ap.
Élève d'Adrien*, puis professeur à Athènes ; enseigne la rhétorique à
l'empereur Commode, auquel il dédie l'Onomasticon, thesaurus de termes
choisis ; pourrait être le modèle du Maître de rhétorique raillé par Lucien*.
TEXTES : Pollucis Onomasticon (E. Bethe), 3 vols, Teubner (disp.),
1900-1937, repr. 1967.
ÉTUDES : Philostrate*, Vies des Sophistes, 2.12 ; Rothe (1989).
Polus d'Agrigente (G) - Ve s. av.
Disciple de Gorgias*, interlocuteur du Gorgias de Platon*, auteur de
travaux sur la technique rhétorique.
TEXTES : Radermacher, B XIV.
ÉTUDES : Philostrate*, Vies des Sophistes, 1. 13.
Polybe de Sardes (G) - entre 100 et 300 ap.
Grammairien dont il reste quelques fragments, entre autres, quelques
pages sur les figures.
TEXTES : RGW VIII, 611-616. RGS III, 105-109.
Porphyre (G) - c. 233-305 ap.
Porphyrius Malchus, né à Tyr, disciple de Longinus* et de Minucien II* à
Athènes, de Plotin à Rome (à partir de 263), éditeur de Plotin, néo-
platonicien savant et prolifique. Outre son oeuvre philosophique, s'est
occupé de rhétorique : commentaire sur les états de cause, commentaire de
Minucien I*, réplique à Aristide* (en 7 livres)... ; oeuvres perdues (des
traces dans les commentaires d'Olympiodore* et dans les Prolégomènes). A
contribué à l'introduction définitive de la rhétorique dans l'enseignement
néoplatonicien.
ÉTUDES : Eunape*, Vies des Philosophes, 455-457 ; Bidez (1913).
Posidonius d'Apamée (G) - c. 135-c. 50 ap.
Né en Syrie, élève de Panétius*, installé à Rhodes, grand voyageur (en
Gaule, ambassade à Rome...) ; Cicéron* a été son auditeur. Stoïcien
« encyclopédiste », qui a aussi touché à la rhétorique (théorie des états de
cause).
TEXTES : Poseidonios, Die Fragmente (W. Theiler), 2 vols, Berlin/New
York, 1982 [texte, comm.]. Posidonius, 1. The fragments (L. Edelstein/I. G.
Kidd), Cambridge,1972 ; 2. The commentary (I. G. Kidd), 2 vols,
Cambridge, 1988 [texte, comm.].
ÉTUDES : Laffranque (1964).
Priscien (L) - VIe s.
Le grand grammairien, né à Césarée de Mauritanie (Cherchel) et
enseignant à Constantinople, a aussi adapté en latin les Progymnasmata
(Exercices préliminaires) attribués à Hermogène* (en latin
Praeexercitamina ex Hermogene uersa). TEXTES : Halm, 551-560. GL III,
430-440. Readings, 52-68. Prisciani Caesariensis Opuscula, I, De figuris
numerum, De metris Terentii, Praeexercitamina (M. Passalacqua), Rome,
1987.
Procope de Gaza (G) - c. 465-c. 527 ap.
Tient la chaire officielle de rhétorique à Gaza après des études
àAlexandrie. C'est un chrétien (commentateur de l'Ancien Testament), mais
un rhéteur de l'ancienne école, dont on possède des déclamations
parfaitement païennes, où il est toujours question d'Aphrodite et d'Adonis,
de Phoenix et d'Achille, mais aussi des charmes de la rose et de l'arrivée du
printemps ; et des ekphraseis d'oeuvres d'art (un tableau représentant
Hippolyte et Phèdre, une horloge de Gaza).
TEXTES : Procopii Gazaei Epistolae et Declamationes (A. Garzya/R. J.
Loenertz), Ettal (Bavière), 1963.
ÉTUDES : Seitz (1892).
Prodicus de Ceos (G) - Ve s. av.
Sophiste, venu à Athènes, peut-être disciple de Protagoras*. Recherches
sur la synonymie, discours d'apparat (la fameuse histoire d'Héraklès entre le
vice et la vertu).
TEXTES : Radermacher, B VIII. DK II, 308-319. Untersteiner II,156-
201. Pléiade, 1054-1069.
ÉTUDES : Philostrate*, Vies des Sophistes, 1. 12 ; Gomperz (1912),
Mayer (1913), Untersteiner (1949).
Prohairesius (G) - c. 275-c. 367 ap.
Originaire de Cappadoce, très célèbre professeur à Athènes (a pour élèves
Eunape*, Basile*, Grégoire de Naziance*, l'empereur Julien, peut-être...) ;
chrétien que Julien aurait voulu exempter du décret de 362 interdisant
l'enseignement aux chrétiens, mais qui refusa l'exception. Excellent
improvisateur dont il ne reste rien.
ÉTUDES : Eunape*, Vies des Philosophes, 485-493.
Protagoras (G) - c. 485, mort peu après 411 av.
Originaire d'Abdère, fait plusieurs séjours à Athènes où il est l'ami de
Périclès qui le charge de la constitution de la colonie de Thurii (444/443).
Mais, accusé d'impiété, il doit fuir Athènes où ses livres sont brûlés (attaque
des cercles oligarchiques en 411) ; se serait noyé dans sa fuite vers la Sicile.
Sophiste célèbre, en particulier pour sa formule sur « l'homme mesure de
toutes choses ». TEXTES : Radermacher, B III. DK II, 253-271.
Untersteiner I,14-117. Pléiade, 983-1007. A. Capizzi, Protagora. Le
testimonianze e i frammenti, Florence 1955. Platon, Protagoras (M.
Trédé/P. Demont), Paris, 1993 [Livre de Poche, trad. fr. du texte de Platon
ainsi que d'un dossier complet des textes de ou sur Protagoras].
ÉTUDES : Philostrate*, Vies des Sophistes, 1. 10 ; Cassin (1990),
Gomperz (1912), Untersteiner (1949).
Quintilien (L) - c. 35-c. 95 ap.
Marcus Fabius Quintilianus, né en Espagne, avocat puis professeur,
nommé par Vespasien à la première chaire publique de rhétorique à Rome,
précepteur des petits neveux de Domitien. Un ouvrage perdu sur les causes
de la décadence de l'éloquence. Son grand oeuvre est l'Institution oratoire,
somme en 12 livres de tout ce que doit faire et savoir l'orateur « idéal ».
TEXTES : très nombreuses éditions et traductions intégrales ou
partielles ; on signale en particulier : M. Fabi Quintiliani Institutionis
oratoriae libri XII (L. Radermacher), 2 vols, Teubner (disp.), 1907-1935,
éd. rev. V. Buchheit, 1959, repr. 1971. M. Fabi Quintiliani Institutionis
oratoriae libri duodecim (M. Winterbottom), 2 vols, Oxford, 1970.
Institution oratoire (J. Cousin), 7 vols, Budé, 1975-1980. The Institutio
oratoria of Quintilian (H. E. Butler), 4 vols, Loeb,1920-1922. M. F.
Quintiliani Institutionis oratoriae liber I (F. H. Colson), Cambridge, 1924,
repr. Hildesheim, 1973 [texte, comm.]. M. F. Quintiliani Institutionis
oratoriae liber III (J. Adamietz), Munich, 1966 [texte, comm.]. M. F.
Quintiliani Institutionis oratoriae liber X (W. Peterson), Oxford, 1891, repr.
Hildesheim, 1967 [texte, comm.]. Quintiliani Institutionis oratoriae liber
XII (R. G. Austin), Oxford, 1948, repr. 1965 [texte, comm.].
ÉTUDES : Adamietz (1986), Brinton (1983), Cousin (1936), Dingel
(1988), Kennedy (1969), Lana (1951), Maier-Eichhorn (1989), Seel (1977),
Smiley (1906) ; ici textes n° 1, 2, 4, 16, 19, 26, 33, 46, 50, 53, 58, 66, 67.
Voir aussi E. Bonell, Lexicon Quintilianeum, Leipzig, 1834, repr.
Hildesheim, 1963. J. J. Iso Echegoyen, Index uerborum y concordancia de
las Institutiones oratoriae de Quintiliano, Barcelone, 1989 ; E. Zundel,
Clauis Quintilianea. Quintilians' « Institutio oratoria » aufgeschlüsselt
nach rhetorischen Begriffen, Darmstadt, 1989.
(pseudo) Quintilien (L)
Sous le nom de Quintilien*, un recueil de 145 Declamationes minores
(Petites déclamations, numérotées de 244 à 388 - le début du recueil est
perdu), qui peut remonter, sinon à Quintilien lui-même, du moins à son
école ; et un recueil de 19 Declamationes maiores (Grandes déclamations),
constitué avant le IVe s. , mais qui ne remonte pas à Quintilien et qui peut
contenir des restes de plusieurs auteurs.
TEXTES : Quintiliani quae feruntur declamationes XIX maiores (G.
Lehnert), Teubner, 1905. Declamationes XIX maiores Quintiliano falso
ascriptae (L. Hâkanson), Teubner (disp.), 1982. L. A. Sussman, The major
declamations ascribed to Quintilian, Francfort, 1987 [texte, trad. angl.].
Rappel : Les grandes et entières déclamations du fameux orateur Quintilien
mises en français par le Sieur du Teil, Paris, 1659. M. Fabii Quintiliani
declamationes quae supersunt CXLV (C. Ritter), Teubner, 1884, repr. 1965.
Declamationes minores (D. R. Shackleton Bailey), Teubner (disp.), 1989.
The minor declamations ascribed to Quintilian (M. Winterbottom),
Berlin/New York, 1984 [texte, comm.].
ÉTUDES : Bonner (1949), Dingel (1988), Hâkanson (1986), Reitzenstein
(1909), Schamberger (1917), Winterbottom (1980) ; ici textes n° 64, 65.
Rhétorique à Hérennius (L) - c. 80 av.
Traité généralement daté des années 80 av. , ce qui en fait le premier traité
latin conservé (mais il y a des tentatives pour le dater des années 50 av.).
Auteur non identifié malgré de nombreuses tentatives (on a pensé en
particulier au Cornificius* cité par Quintilien*).
TEXTES : Incerti auctoris De ratione dicendi ad C. Herennium libri IV
(F. Marx), Teubner, 1894, repr. Hildesheim,1965 [editio maior, importante
préface ; editio minor = fasc. 1 de Ciceronis quae manserunt omnia,
Teubner (disp.) 1923, repr. 1993]. Rhétorique à Hérennius (G. Achard),
Budé, 1989. Rhétorique à Hérennius (H. Bornecque) Garnier, 1932. Ad C.
Herennium libri IV de ratione dicendi (H. Caplan), Loeb, 1954. Cornifici
Rhetorica ad C. Herennium (G. Calboli), Bologne, 1969 [texte, comm.].
ÉTUDES : Fuhrmann (1960), Matthes (1958) ; ici texte n° 49.
[pour index, voir à Cicéron*].
Rufinianus (lulius) (L) - IVe s. ap.
Auteur d'un traité des figures, qui se propose de parler des figures
oubliées par Aquila* ; on a trois livres sous son nom, mais le premier est
seul authentique (les deux autres sont des compilations tardives).
TEXTES : Halm, 37-62.
ÉTUDES : Ganz (1909).
Rufin d'Antioche (L) - Ve /VIe s. ap.
Rufinus. Grammairien, auteur d'un opuscule de métrique, contenant des
remarques sur le nombre oratoire (une compilation de Cicéron* surtout).
TEXTES : Halm, 575-584. GL VI, 554-565 [opuscule complet : 547-
578]. Readings, 37-51. Voir à Scholies de Cicéron.
ÉTUDES : Bornecque (1907).
Rufus de Perinthus (G) - fin IIe s. ap.
Élève d'Hérode Atticus*, qui n'est connu que par Philostrate* ; sans doute
l'auteur d'une technè subsistante (abrégé élémentaire).
TEXTES : RGW III, 447-460. RGS I, 461-470. RGS-H I, 2, 399-407.
ÉTUDES : Philostrate*, Vies des Sophistes, 2. 17.
Rutilius Lupus (Publius) (L) - début du Ier s. av.
Adaptateur latin du traité des figures de Gorgias le Jeune* (dont il a aussi
traduit les exemples - Démosthène, Hypéride, Hégésias*, etc. , en latin).
TEXTES : Halm, 1-21. P. Rutili Lupi Schemata dianoeas et lexeos. (G.
Barrabino), Gênes, 1967 [texte, trad. it.]. P. Rutili Lupi De figuris
sententiarum et elocutionis liber, (E. Brooks Jr.), Leyde, 1970 [texte,
comm.].
ÉTUDES : Krieg (1896).
(pseudo)Salluste (L)
Sous le nom de Salluste on a deux adresses à César sur la manière dont le
dictateur devrait gouverner ; on a aussi une invective contre Cicéron* (avec
une réponse attribuée à Cicéron). On a des doutes sur ces textes, qui
pourraient être des produits de l'école de déclamation.
TEXTES : Appendix Sallustiana (A. Kurfess), 2 vols, Teubner, 1962.
Lettres à César. Invectives (A. Ernout), Budé, 1962. Sallust (J. C. Rolfe),
Loeb, 1921, 444-521. Invektive und Episteln (K. Vretska), 2 vols,
Heidelberg, 1961 [texte, trad. all., comm., index].
Schemata dianoeas (L) - VIIe /VIIIe s. ap.
Compilation sur les figures de pensées (éditée par F. A. Eckstein en
1852), incorporée dans une encyclopédie médiévale des arts libéraux ;
comprend un traité anonyme du IVe s. remontant peut-être à une traduction
latine de Caecilius* (45 figures), un extrait des livres VIII et IX de
Quintilien* (22 figures) et le chapitre 21 du livre II d'Isidore de Séville* (32
figures).
TEXTES : Halm, 71-77 [partiel]. Anonymus Ekcsteinii, Scemata
dianoeas quae ad rhetores pertinent (U. Schindel), Göttingen, 1987 [=
Nachrichten der Akademie der Wissenschaften in Göttingen, I,
Philologisch-historische Klasse, 7,1987, 111-173 (texte, 153-169)].
Scholies de Cicéron (L)
Commentaires des discours de Cicéron, de dates diverses et transmis
selon des filières diverses. Outre Asconius*, les plus importants sont les
scholies du IVe s. (auteur : Volcacius ?) retrouvées dans un palimpseste de
Bobbio, qui portent sur 12 discours et s'inspirent d'un commentaire
rhétorique du IIe s. De façon plus large (Baiter/Orelli), on entend par
Scholiastes de Cicéron les auteurs qui le commentent ou le démarquent.
TEXTES : Scholia in Ciceronis orationes Bobiensia (P. Hildebrandt),
Teubner (disp.), 1907, repr. 1971. Ciceronis orationum Scholiastae,
Asconius, Scholia bobiensia, Scholia Ps. -Asconii Sangallensia, Scholia
Cluniacensia et recentiora Ambrosiana ac Vaticana, Scholia Lugdunensia
siue Gronouiana et earum excerpta Lugdunensia (T. Stangl),
Vienne/Leipzig, 1912, repr. Hildesheim, 1964 [vol II d'un ensemble projeté
mais jamais réalisé]. M. T. Ciceronis Scholiastae (J. C. Orelli/J. G. Baiter),
Zurich, 1833 [= Opera, V, 1 et 2 ; contient C. Marius Victorinus*, Rufinus*,
C. Julius Victor*, Boethius*, Favonius Eulogius, Asconius Pedianus*,
Scholia Bobiensia, Scholiasta Gronovianus].
Scholies de Démosthène (G)
TEXTES : Scholia Demosthenica (M. R. Dilto), 2 vols, Teubner (disp.),
1983-1986.
ÉTUDES : Lossau (1964).
Sénèque le Père (L) - c. 55av. -c. 39 ap.
Lucius Annaeus Seneca, originaire de Cordoue, venu à Rome vers 42 av. ,
sans doute riche dilettante, auteur d'une histoire de Rome depuis les guerres
civiles ; passionné de déclamation, il laisse à ses enfants un recueil
d'extraits de plus de cent rhéteurs et déclamateurs qu'il a eu l'occasion
d'entendre, Oratorum et rhetorum sententiae diuisiones colores : 10 livres
de controverses (74 sujets) (livres 3, 4, 5, 6, 8 en extraits seulement) et 7
suasoires.
TEXTES : L. Annaei Senecae Maioris Oratorum et rhetorum sententiae
diuisiones colores (A. Kiessling), Teubner (disp.), 1872, repr. 1967.
Oratorum et rhetorum sententiae diuisiones colores (L. Hâkanson), Teubner
(disp.), 1989. The Elder Seneca, I, Controversiae I-VI ; II, Controversiae
VII-X, Suasoriae (M. Winterbottom), 2 vols, Loeb, 1974. Controverses et
suasoires (H. Bornecque), 2 vols, Garnier, 1902, 2e éd. , 1932, repr. Paris,
Aubier, 1992. The Suasoriae of Seneca the Elder (W. A. Edward),
Cambridge, 1928 [texte, trad. angl. , comm.].
ÉTUDES : Bonner (1949), Bornecque (1902), Fairweather (1981, 1984),
Sussman (1978), Winterbottom (1980) ; ici textes n° 21, 62, 72.
Voir aussi L. A. Sussman, « The Elder Seneca and déclamation since
1900 : a bibliography » : ANRW 2. 32. 1, 1984, 557-577.
Severianus (Julius) (L) - Ve s. ?
Auteur d'un bref manuel, Praecepta artis rhetoricae. A utilisé Celse* ?
TEXTES : Halm, 353-370.
Sextus Empiricus (G) - IIe s. ap.
Médecin et philosophe sceptique. On a de lui deux ouvrages, Esquisses
Pyrrhoniennes (3 livres) et Contre les dogmatiques (11 livres : 5 livres
attaquant les philosophes et 6 livres attaquant les arts libéraux, Contre les
professeurs, - la rhétorique au livre II).
TEXTES : Sexti Empirici Opera (H. Mutschmann/J. Mau) : III Aduersus
mathematicos I-VI, Teubner (disp.), 1954, repr. 1961. Sextus Empiricus,
IV : Against the professors (R. G. Bury), Loeb, 1949.
ÉTUDES : Barnes (1986), Smiley (1906) ; ici textes n° 9, 18.
Sopatros (G) - deuxième moitié du IVe s. ap.
Rhéteur athénien, peut-être élève d'Himérius*. On a de lui des
prolégomènes à Aristide* et divers fragments (en particulier de
Progymnasmata, Exercices préliminaires) ; son commentaire des États de
cause d'Hermogène* semble perdu en tant que tel, même s'il a inspiré des
compilations ; mais on a surtout son recueil de 82 thèmes de déclamations
traités dans l'ordre des états de cause. TEXTES : fragments de
Progymnasmata dans l'éd. Teubner d'Aphthonius*, 59-70. RGW IV, 39-
846, Syriani, Sopatri, Marcellini scholia ad Hermogenis status [version
amplifiée]. RGW V, 1-211[version abrégée]. RGW VIII, 1-385, Diairesis
zètèmatôn, [classement des déclamations]. D. Innes/M. Winterbottom,
Sopatros the rhetor. Studies in the text of the Diairesis Zètèmatôn, Londres,
1988 [comm.]. Voir à Aristide* pour les prolégomènes.
ÉTUDES : Gloeckner (1901), Schilling (1903).
Suétone (L) - c. 75-160 ap.
Gaius Suetonius Tranquillus, secrétaire et archiviste des empereurs Trajan
et Hadrien, auteur de biographies, entre autres celles des grammairiens et
rhéteurs romains, à caractère plus anecdotique que doctrinal (pour la
rhétorique, il ne reste que l'introduction et les premières biographies).
TEXTES : C. Suetoni Tranquilli, Praeter Caesarum libros Reliquiae,
Pars prior : De grammaticis et rhetoribus (G. Brugnoli), Teubner, 1960, 2e
éd. 1963. Grammairiens et rhéteurs (M. -C. Vacher), Budé,1993. Suetonius
(J. C. Rolfe), Loeb, Londres, 1914, [II, 394-449]. R. L. Enos,« When
rhetoric was outlawed in Rome : a translation and commentary of
Suetonius's Treatise on early Roman rhetoricians » : Speech Monographs
39, 1972, 37-45.
Voir ici texte n° 12.
Sulpitius Victor (L) - début du IIIe s. ap.
Auteur d'Institutiones oratoriae adaptant en latin l'enseignement de
Zénon d'Athènes* et de Marcomannus* ; courant stoïcien.
TEXTES : Halm, 311-352.
ÉTUDES : Gloeckner (1901), Leff (1982), Reuter (1893).
Synésius de Cyrène (G) - c. 370-c. 415 ap.
Philosophe, poète, prêtre, soldat, élève d'Hypathie à Alexandrie, rhéteur
(mal) repenti, évêque de Ptolémaïs en 410... , une vie mouvementée qui
séduit les biographes. Auteur d'un Dion qui célèbre l'union de la
philosophie et de la rhétorique réalisée par Dion* et qui justifie son propre
attachement à l'hellénisme (il a aussi composé un éloge de la calvitie pour
répondre à celui de la chevelure par Dion).
TEXTES : PG 66. Synesii Cyrenensis Opuscula (N. Terzaghi), Rome,
1944 [Dion, 233-278]. Opere di Sinesio di Cirene : Epistole, Operette, Inni
(A. Garzya), Turin, 1989 [trad. it.]. Oeuvres de Synesius traduites
entièrement en français (H. Druon), Paris, 1878. The essays and hymns of
Synesius of Cyrene (A. Fitzegerald), 2 vols, Londres, 1930 [trad. angl.].
Synesios von Kyrene. Ein Kommentar zu seinem « Dion » (K. Treu), Berlin,
1958.
ÉTUDES : Asmus (1900), Bregman (1982), Lacombrade (1951), Roos
(1991).
Syrianus (G) - Ve s. ap. (mort c. 450)
Philosophe néoplatonicien d'Alexandrie, chef de l'école à Athènes dans le
2 quart du Ve s. , commentateur d'Aristote*, mais aussi d'Hermogène*.
e
TEXTES : RGW IV, 35-846 [Syriani, Sopatri, Marcellini Scholia ad
Hermogenis Status]. Syriani in Hermogenem commentaria (H. Rabe), 2
vols, 1, Commentarium in libros Peri ideôn, accedit Syriani quae fertur in
Hermogenis libros Peri ideôn Praefatio ; 2, Commentarium in librum Peri
staseôn, accedunt indices,
Teubner, 1892-1893.
ÉTUDES : Gloeckner (1901), Kustas (1973), Schilling (1903).
Tacite (L) - c. 55-120 ap.
Cornelius Tacitus, historien latin. On lui attribue, et ce serait son premier
ouvrage (mais tout cela se discute), un Dialogue des orateurs, où l'on
examine s'il faut donner la préférence à l'éloquence ou à la poésie, puis si
l'éloquence moderne l'emporte ou non sur l'ancienne, et où l'on discute
finalement les causes de la décadence de l'éloquence.
TEXTES : P. Corneli Taciti Libri qui supersunt, II, 4, Dialogus de
oratoribus (H. Heubner), Teubner (disp.), 1983. Dialogue des orateurs (H.
Goelzer/H. Bornecque), Budé, 1936. Dialogus (W. Peterson/M.
Winterbottom), Loeb, 1970 [avec Agricola et Germanie]. Dialogue des
orateurs (A. Michel), Paris, 1962
[Texte, comm. ; collection Érasme].
Études : Barwick (1954), Murphy (1991), Smiley (1906) ; ici textes n° 13,
34.
Thémistius (G) - c. 317-c. 388
Né en Paphlagonie, appartient à une famille de professeurs de
philosophie, enseigne la philosophie à Nicomédie puis à Constantinople,
considéré comme le plus grand professeur de son temps. Haut fonctionnaire
qui, bien que païen, a la faveur des empereurs chrétiens Constance, Valens,
Théodose (sénateur en 355, préfet de Constantinople en 384, chargé de
l'éducation du fils de Théodose, Arcadius). Surtout connu comme
commentateur d'Aristote* ; a aussi laissé 34 discours (n° 12 apocryphe),
dont 19 discours officiels (à l'Empereur, au Sénat) ; plusieurs discours
« privés » et conférences témoignent des efforts de Thémistius pour sortir la
philosophie de son obscurité studieuse et en faire une rivale efficace de la
rhétorique dans l'éducation des foules.
TEXTES : Themistii Orationes XXXIV (W. Dindorf), Leipzig, 1830, repr.
Hildesheim, 1961. Orationes quae supersunt (H. Schenkl/G. Downey/A. F.
Norman), 3 vols, Teubner (disp.), 1965-1974. H. Kesters, Plaidoyer d'un
Socratique contre le Phèdre de Platon. XXVI° discours de Thémistius,
Louvain, 1959 [texte, trad. fr. ; thèse abusive du plagiat d'un contemporain
de Platon].
ÉTUDES : Dagron (1968), Downey (1955), Maisano (1986), Méridier
(1906 b).
Théodecte (G) - IVe s. av.
Disciple d'Isocrate*, Platon* et Aristote*, connu comme auteur de
tragédies, qui serait peut-être l'auteur d'une technè rhètorikè dont Aristote
fait mention sous le terme Theodectea et qui serait alors antérieure à sa
propre Rhétorique. Mais le statut de cet ouvrage perdu était déjà discuté
dans l'Antiquité : ouvrage où Aristote résume ou fait résumer les idées de
Théodecte, ouvrage d'Aristote lui-même ?
TEXTES : Radermacher, B XXXVII. Aristotelis fragmenta (V. Rose),
Teubner, 1886, repr. 1967, 114-118.
ÉTUDES : Barwick (1922), Moraux (1951).
Théodore de Byzance (G) - Ve s. av.
Sophiste mentionné par Platon* et Aristote*, spécialiste des divisions du
discours.
TEXTES : Radermacher, B XII.
Théodore de Gadara (G) - Ier s. av.
Rhéteur, célèbre pour avoir été le maître de Tibère et pour être à l'origine
des « Théodoriens » en polémique contre les « Apollodoriens ». Pourrait
avoir influencé Alexandre*, fils de Noumenios, et la technè faussement
attribuée à Denys*.
ÉTUDES : Grube (1959), Schanz (1890).
Théon (Aelius) (G) - Ier s. ap.
Rhéteur d'Alexandrie dont on possède encore, probablement sous une
forme modifiée et tronquée, les Progymnasmata (Exercices préliminaires),
qui furent supplantés par ceux d'Hermogène* puis d'Aphthonius* (Théon
était moins « scolaire »).
TEXTES : RGW I, 145-257. RGS II, 57-130. Éd. M. Patillon à par. en
Budé.
ÉTUDES : Hoppichler (1884), Lana (1951, 1959), Smith (1974) ; ici texte
n° 61.
Théophraste (G) - c. 370-c. 287 av.
Élève et successeur d'Aristote* à la tête du Lycée, il poursuit les
recherches de son maître dans leurs diverses branches. De ses nombreux
ouvrages de rhétorique il ne reste que des titres ou des fragments, mis à
part, peut-être, les Caractères (s'ils ont été conçus d'un point de vue
rhétorique, ce qui se discute). La tradition a surtout retenu son rôle dans les
progrès de l'étude du style.
TEXTES : Theophrastus of Eresus, Sources for his life, writings, thought
and influence (W W. Fortenbaugh & al.), 2 vols, Leyde, 1992 [texte, trad.
angl.]. Characteres (O. Immisch), Teubner, 1923. Caractères (O. Navarre),
Budé, 1920. Rappel de la traduction de La Bruyère. Peri lexeos libri
fragmenta (A. Meyer), Teubner, 1910.
ÉTUDES : Barczat (1904), Fortenbaugh (1985), Krumbacher (1920),
Stroux (1912) ; ici texte n° 42.
Thrasymaque de Chalcédoine (G) - ve s. av.
Sophiste à Athènes, un des interlocuteurs de la République de Platon*, où
il défend « le droit du plus fort ». La tradition lui attribue une « grande
technique » (megalè technè), ou du moins des éléments de doctrine
rhétorique, en particulier à propos des moyens de faire naître les émotions.
TEXTES : Radermacher, B IX. DK II, 319-326. Untersteiner III, 2-37.
Pléiade, 1070-1077.
ÉTUDES : Philostrate*, Vies des Sophistes, 1. 14 ; Gomperz (1912).
Tiberius (G) - IIIe /IVe s. ap. ?
Auteur d'un ouvrage sur les figures de Démosthène, sans doute influencé
par Caecilius* et Apsines*.
TEXTES : RGW VIII, 520-577. RGS III, 57-82. Tiberii De figuris
Demosthenis libellus cum deperditorum operum fragmentis (G. Ballaira),
Rome, 1968. Dans Patillon (1990), 87-99 [adaptation fr.]. ÉTUDES :
Schwab (1916).
Tisias (G)
Voir Corax.
Troilus (G) - ve s. ap.
Rhéteur, professeur à Constantinople, auteur de prolégomènes à
Hermogène*.
TEXTES : RGW VI, 42-55. Rabe, n° 5.
Trophonius (G) - VIe s. ap.
Rhéteur chrétien, auteur de prolégomènes à la rhétorique.
TEXTES : Rabe, n° 1.
Tryphon (G) - Ier s. av.
Grammairien célèbre sous le nom duquel est transmis un petit traité des
tropes ; selon West, il faudrait plutôt lui attribuer le traité transmis sous le
nom de Grégoire de Corinthe*.
TEXTES : RGW VIII, 726-760. RGS III, 189-206. Tryphonis grammatici
Alexandrini fragmenta (A. de Velsen), Berlin, 1853, repr. Amsterdam,
1965. M. L. West, « Tryphon De tropis » : Classical Quarterly 15, 1965,
230-248 [texte et discussion de l'authenticité].
Valère-Maxime (L) - Ier s. ap. époque de Tibère
Valerius Maximus. Auteur d'un recueil d'anecdotes et exempla destinés
aux orateurs et classés par sujet (recueil très célèbre encore à la
Renaissance). Il en existe deux abrégés, de Julius Paris et de Januarius
Nepotianus, datant probablement du IVe s. , bons témoins du rétrécissement
et de l'utilitarisme de la culture scolaire.
TEXTES : Valerii Maximi Factorum et dictorum memorabilium libri
nouem cum Julii Paridis et Januarii Nepotiani Epitomis (K. Kempf),
Teubner, 1854, 2e éd. 1888, repr. 1966. Dits et faits mémorables (P.
Constant), 2vols, Garnier, 1936. ÉTUDES : Alewell (1913), Cornes (1950),
Guerrini (1981), Norden I (1898).
Victorinus (Gaius Marius) (L) - né entre 281 et 291, mort c. 365 ap.
Africain, titulaire de la chaire publique de rhétorique à Rome, avant de
devenir chrétien sur le tard et de se retirer en 362 (réformes de Julien) ;
traducteur d'Aristote*, mais aussi commentateur de Cicéron*. On a encore
son commentaire de l'Inuention en deux livres, mais plus celui des Topiques
(qui a influencé Capella*, Boèce*, Cassiodore*).
TEXTES : Halm, 153-304. Voir à Scholies de Cicéron.
ÉTUDES : Hadot (1971) ; ici texte n° 55.
Zénon de Citium (G) - c. 335-c. 263 av.
Installé à Athènes à partir de 312 et fontateur de l'École stoïcienne.
TEXTES : Fragments sur la rhétorique dans SVF I, n° 74-84, p. 21-23.
ÉTUDES : voir à Chrysippe.
Zénon d'Athènes (G) - IIe s. ap.
Rhéteur contemporain d'Hermogène* et de Minucien I*. Pas de texte
conservé, mais sa doctrine, proche de celle de Minucien, a influencé
Sulpitius Victor*. ÉTUDES : Gloeckner (1901).
Zoïle (G) - IVe S. av.
Le célèbre « détracteur » d'Homère* (mais aussi d'Isocrate*, de
Platon*...). Pourrait être à l'origine de la conception de la figure de pensée
comme fait de dire autre chose que ce qu'on veut faire comprendre, idée
qu'on trouve chez Anaximène* puis Caecilius*, Quintilien*, Phoibammon*,
etc.
TEXTES : Radermacher, B XXXV.
Zonaios (G) - Ve /VIe s. ap.
Rhéteur auquel on attribue un traité des figures de mots et de pensée.
TEXTES : RGW VIII, 671-690. RGS III, 161-170.
BIBLIOGRAPHIE
1. Recueils et collections
Budé = Collection des Universités de France, Paris, Les Belles Lettres
[collection de textes grecs et latins avec traduction française et annotation,
souvent importante dans les plus récentes publications].
CCL = Corpus Christianorum. Series Latina, Turnhout, 1954 sq.
[éditions en cours des oeuvres complètes des écrivains latins chrétiens, de
Tertullien à Bède].
CSEL = Corpus Scriptorum Ecclesiasticorum Latinorum , Vienne, 1866
sq. [écrivains latins chrétiens ; 89 vols en 1990, l'ensemble dit aussi Corpus
de Vienne].
DK = Die Fragmente der Vorsokratiker (H. Diels/W. Kranz), 3 vols, 6e
éd. Dublin/Zurich, 1951-1952, nombreuses rééditions [texte, trad. all. ; les
textes des Sophistes sont dans le vol II ; index dans le vol III].
DK n° 80 Protagoras, 253-271. n° 86 Hippias, 326-334.
II
n° 81 Xeniades, 271. n° 87 Antiphon [Sophiste], 334-370.
n° 82 Gorgias, 271-307. n° 88 Kritias, 371-399.
n° 83 Lykophron, 307-308. n° 89 Anonymus Iamblichi, 400-
404.
n° 84 Prodikos, 308-319. n° 90 Dissoi Logoi, 405-416.
n° 85 Thrasymachos, 319-
326.
Garnier = Éditions Garnier, Paris [collection de textes grecs et latins
avec traduction française, restée inachevée].
GL = Grammatici Latini (H. Keil), 8 vols, Leipzig, 1855-1880, repr.
Hildesheim, 1961.
Halm = Rhetores Latini minores ex codicibus maximam partem primum
adhibitis (C. Halm), Leipzig, 1863, repr. Francfort sur le Main, 1964.
I. P. Rutilius Lupus, Schemata lexeos [figures de mots], 4-21.
II. Aquila Romanus, De figuris sententiarum et elocutionis liber [figures
de pensée et de mots], 22-37.
III. Julius Rufinianus, De figuris sententiarum et elocutionis liber [figures
de pensée et de mots], 38-62 [38-47, De figuris sententiarum, puis,
apocryphe, 48-58, De schematis lexeos, 59-62, De schematis dianoeas].
IV. Carmen de figuris uel schematibus [Anonyme, poème sur les figures],
63-70.
V. Schemata dianoeas quae ad rhetores pertinent [Anonyme, figures de
pensée des rhéteurs], 71-77.
VI. C. Chirius Fortunatianus, Artis rhetoricae libri III [= Consultius
Fortunatianus, traité de rhétorique], 79-134.
VII. Aurelius Augustinus, De rhetorica quae supersunt [Augustin ?
fragment de rhétorique], 135-151.
VIII. Q. Fabius Laurentius Victorinus, Explanationum in rhetoricam M.
Tullii Ciceronis libri duo [= Gaius Marius Victorinus, commentaire de
l'Invention de Cicéron], 153-304.
IX. Tractatus de adtributis personae et negotio siue commentarius in
Ciceronis de inuentione libri I capita 24-28. [Anonyme, commentaire d'un
passage de l'Invention de Cicéron], 305-310.
X. Sulpitius Victor, Institutiones oratoriae [traité de rhétorique], 311-352.
XI. Julius Severianus, Praecepta artis rhetoricae summatim collecta de
multis [préceptes de rhétorique], 353-370.
XII. C. Iulius Victor, Ars rhetorica Hermagorae, Ciceronis, Quintiliani,
Aquili, Marcomanni, Tatiani [traité de rhétorique], 371-448.
XIII. Martianus Minneus Felix Capella, Liber de arte rhetorica [livre de
rhétorique extrait des Noces de Mercure et de Philologie], 449-492.
XIV. Cassiodorus, Humanarum institutionum pars quae de arte rhetorica
agit [partie des Institutions traitant de la rhétorique], 493-504.
XV. Isidorus, Ex Originum libro secundo capita quae sunt de rhetorica
[chapitres du livre II des Origines (= Etymologies) portant sur la
rhétorique], 505-522.
XVI. Disputatio de rhetorica et de uirtutibus sapientissimi regis Karli et
Albini magistri [= Alcuin, dialogue sur la rhétorique], 523-550.
XVII. Priscianus, Praeexercitamina ex Hermogene uersa [exercices
préliminaires traduits d'Hermogène], 551-560.
XVIII. Emporius, De ethopoeia. Praeceptum loci communis. Praeceptum
demonstratiuae materiae. Praeceptum deliberativae [sur l'éthopoia, le lieu
commun, l'épidictique et le délibératif], 561-574.
XIX. Versus de compositione et de metris oratorum [sur le rythme
oratoire], 575-584.
XX. Excerpta rhetorica e codice Parisino 7530 edita [extraits d'un
manuscrit], 585-589.
XXI. Ars rhetorica Clodiani. De statibus [quelques lignes sur les états de
cause, suivies de ce qui est peut-être un fragment d'un commentaire perdu
de Boèce sur les Catégories d'Aristote], 590-592.
XXII. De attributis personis et negotiis ex Ciceronis De inuentione libro
primo [ paraphrase anonyme d'un passage de l'Invention de Cicéron], 593-
595.
XXIII. Excerpta ex Grilli commento in primum librum De inventione
[extraits du commentaire de Grillius sur l'Invention de Cicéron], 596-606.
XXIV. Beda Venerabilis, Liber de schematibus et tropis [figures et
tropes], 607-618.
Loeb = The Loeb classical library, Londres/Cambridge (Mass. ), W.
Heinemann/Harvard University Press [collection de textes grecs et latins
avec traduction anglaise et annotation].
PG = Patrologiae cursus completus. Series Graeca accurante J. P. Migne,
Paris, 1857-1866, repr. [Patrologie grecque, 166 vols, texte grec et trad.
latine].
PL = Patrologiae cursus completus. Series Latina accurante J. P. Migne,
Paris,1844-1864 repr. [Patrologie latine, 221 vols].
Pléiade = « Les Sophistes », textes traduits, présentés et annotés par J. -L.
Poirier, dans Les Présocratiques (J. -P. Dumont), Paris, Gallimard, Bibl. de
la Pléiade, 1988, [éd. repr. en « Folio », 1992].
Protagoras, 983-1007. Hippias, 1078-1090.
Xéniade, 1008. Antiphon, 1091-1125.
Gorgias, 1009-1050. Critias, 1126-1159.
Lycophron, 1051-1053. Anonyme de Jamblique, 1160-
1166.
Prodicos, 1054-169. Doubles dits, 1167-1178.
Thrasymaque, 1070-
1077.
Rabe = Prolegomenon sylloge. Accedit Maximi libellus de obiectionibus
insolubilibus (H. Rabe), Leipzig, Teubner, 1931 (= Rhetores Graeci XIV)
[collection de prolégomènes à la rhétorique ; W renvoie aux Rhetores
Graeci de Walz, P au corpus manuscrit de Paris édité par Walz].
A. Introductiones artis rhetoricae [introductions à la rhétorique]
1 Prolégomènes de Trophonius, 1-14.
2 Prolégomènes anonymes [XIe s., source plus ancienne], 14-16.
3 Extrait du commentaire de Palladius sur Gallien, 16-17.
4 Prolégomènes (W VI, 4-30) [Ve s. ? ], 18-43.
5 Prolégomènes de Troilus (W VI 42-54 ), 44-58.
6 Extraits de P (W II, 682-684 et 1-4) [682-684 = 6A, 1-4 = 6B], 59-64.
7 Prolégomènes de Maxime Planude (W V, 212-221), 64-73.
B. Prolegomena Aphthonii Progymnasmatôn [prolégomènes à
Aphthonius]
8 Prolégomènes anonymes, 73-80.
9 Prolégomènes de Doxapatros (W II, 81-144), 80-155.
10 Prolégomènes de Jean Argyropoulos, [VXe s. ], 156-158.
11 Prolégomènes (W II, 69-80),158-170.
C. Prolegomena in Hermogenis l. Peri staseôn [prolégomènes aux États
de cause d'Hermogène]
12 Résumé des prolégomènes d'Athanase d'Alexandrie, 171-183.
13 Extrait de P (W VII, 1-20), avec des annexes (W VII, 20-34), 183-228.
14 Résumé conservé dans cod. Paris. 3032 f 143 r sq. , 228-237.
15 Extrait de P (W VII, 34-49) [attribué parfois à Eustathe], 238-255.
16 Extrait deP (W VII, 49-51), 255-258.
17 Prolégomènes attribués à Markellinos (W IV, 1-38), 258-296.
18 Extraits conservés dans cod. Paris. 3032 f 60 r sq. , 296-300.
19 Extraits conservés dans cod. Matrit. 4687 (ol. 58), 300-303.
20 Prolégomènes de Doxapatros, 304-318.
21 Compilation anonyme, 318-328.
22 Extraits conservés dans cod. Paris. 3032 f 122 r sq. (W V, 591-597),
328-336.
23 Prolégomènes en trois parties de la collection Π (Pars III : W V, 605-
610), 336-347.
24 Extraits des manuscrits Marc. 430 et Vat. 900, 347-350.
25 Extrait conservé dans P, 351.
D. Prolegomena in l. Peri heureseôs [prolégomènes à l'Invention
attribuée à Hermogène]
26 Prolégomènes attribués à Jean de Sardes (W VI, 507-512) [avec des
sources anciennes],
351-360.
27 Prolégomènes de Doxapatros, 360-374.
E. Prolegomena in Hermogenis l. Peri ideôn [prolégomènes aux
Catégories stylistiques d'Hermogène]
28 Prolégomènes attribués à Phoibammon (W VII, 91-103), 375-388.
29 Prolégomènes (W V, 437-439),366-390.
30 Sur l'ordre des Catégories, 391-393.
31 Fragment de préface dans cod. Ambros. 523, 393.
32 Prolégomènes de Jean de Sicile (W VI, 56-79) [XIe s. ], 393-420.
33 Prolégomènes de Doxapatros, 420-426.
Appendix 34 Maxime, Sur les objections irréfutables, 427-447.
Radermacher = Artium scriptores (Reste der voraristotelischen
Rhetorik) (LRadermacher), Vienne, Rohrer, 1951 = Österreichische
Akademie der Wissenschaften, phil. -hist. Klasse, Sitzungsberichte, 227, 3
[recueil de témoignages et fragments sur la rhétorique avant Aristote].
A. Initia artis [débuts de l'art]
I Rhetorice penes deos [rhétorique chez les dieux], 1-3.
II Heroum rhetorice [rhétorique des héros], 3-6.
III Homerus testis heroum rhetoricae [Homère témoin de la rhétorique des
héros],6-9.
IV Homerus rhetoricae inuentor [Homère inventeur de la rhétorique], 9-
10.
V Initia uera [véritables débuts], 11-27.
B Artium magistri et scriptores [maîtres et auteurs]
I Empédocle, 28. XX Évenus de Paros, 127-128.
II Corax et Tisias, 28-35.
XXI Polycrates, 128-132.
III Protagoras, 35-41. XXII Alcidamas, 132-147.
IV Nicias, 42. XXIII Lysias, 147-153.
V Erginus, 42. XXIV Isocrate, 153-187.
VI Éuathlus, 42. XXV Bryson, 187-189.
VII Gorgias, 42-66. XXVI Lycophron, 189.
VIII Prodicus, 66-669. XXVII Héraclide du Pont, 189-
190.
IX Thrasymaque, 70-76. XXVIII Isée, 190.
XAntiphon, 76-102. XXIX Callippus, 191-192.
XI Hippias, 102-106. XXX Eubulides, 192-193.
XII Théodore, 106-111. XXXI Naucrates, 193-194.
XIII Phaeax, 112. XXXII Philiscus, 194-195.
XIV Polus, 112-114. XXXIII Éphorus, 195-197.
XV Théramène, 114-117. XXXIV Cephisodorus, 197-198.
XVI Licymnius, 117-119. XXXV Zoïle, 198-200.
XVII Critias, 119-120. XXXVI Anaximène, 200-202.
XVIII Céphalus, 120. XXXVII Théodecte, 202-203.
XIX Antisthène, 120- XXXVIII Sibyrtius, 203.
127.
C. Anonyma, 204-230.
D. Anonymus Peri megaloprepeias (Oxyrrhynch. Pap. 410 III 26 sq.)
[papyrus, sur la grandeur], 231-232.
Readings = Readings in medieval rhetoric (J. M. Miller /M. H. Prosser /.
TW. Ben-son), Bloomington, 1973, repr. Davis (Cal), 1988 [recueil de
traductions anglaises].
1 Martianus Capella, De nuptiis Philologiae et Mercuri, V : « The book of
rhetoric » (excerpt), 1-5.
2 (Pseudo) Aurelius Augustine, On rhetoric : additional material, 6-24.
3 C. Chirius Fortunatianus, Artis rhetoricae libri tres, I (excerpt), 25-32.
4 Emporius the orator, Concerning ethopeia, 33-36.
5 Rufmus of Antioch, Verses of the famous scholar Rufinus on word
arrangement and metres in oratory, 37-51.
6 Priscian the grammarian, Fundamentals adaptated from Hermogenes,
52-68.
7 Anicius Manlius Seuerinus Boethius, An overview of the structure of
rhetoric, 69-76.
8 Flauius Magnus Aurelius Cassiodorus, Institutiones diuinarum et
saecularium litterarum II. 2 : « On rhetoric », commentary, 77-78.
9 Isidore of Seville, The Etymologies II. 1-15 : « On rhetoric », 79-95.
10 The Venerable Bede, Concerning figures and tropes, 96-122.
11 Alcuin, The dialogue of Charlemagne and Alcuin concerning rhetoric
and the virtues, commentary, 123-124.
[puis d'autres auteurs plus tardifs]
RGS = Rhetores Graeci (L. Spengel), 3 vols, Leipzig, Teubner,1853-
1856, repr. Francfort-sur-le-Main, 1966.
RGS I, 1853
I Aristote, 1-162.
II « Question et réponse » [technique de discussion], 163-168.
III Anaximène,169-242.
IV Traité du Sublime, 243-296.
V Longinus, 297-320.
Résumé de Longinus [ par Psellos ? ], 321-324.
Extraits de Longinus, 325-328.
VI Apsines, 329-414.
VII Minucien, 415-424.
VIII Anonymus Seguerianus, 425-460.
IX Rufus, 461-470.
RGS II, 1854
X Exercices préliminaires dits d'Hermogène, 1-18.
XI Exercices pr. d'Aphthonius, 19-56.
XII Exercices pr. de Théon, 57-130.
XIII États de cause d'Hermogène, 131-174.
XIV Invention attribuée à Hermogène, 175-262.
XV Catégories stylistiques d'Hermogène, 263-425.
XVI Méthode de la virtuosité attribuée à Hermogène, 426-456.
XVII Pseudo Aristide, 459-554.
RGS III, 1856 [est surtout un recueil de traités des tropes et figures]
XVIII Extraits d'Alexandre -sur l'éloge, 1-6.
XIX Alexandre, 7-40.
XX Phoibammon, 41-56.
XXI Tiberius, 57-82.
XXII Hérodien, 83-104.
XXIII Polybe de Sardes, 105-109.
XXIV Traité anonyme des figures [= RGW VIII, 617-670], 110-160.
XXV Zonaios, 161-170.
XXVI Traité anonyme des figures de construction, 171-173.
XXVII Traité anonyme des figures [= RGW VIII, 698-713], 174-188.
XXVIII Tryphon, 189-206.
XXIX Traité anonyme des tropes [= RGW VIII, 714-725], 207-214.
XXX Grégoire de Corinthe, 215-226.
XXXI Traité anonyme des tropes, 227-229.
XXXII Kokondrios, 230-243.
XXXIII Choiroboskos, 244-256.
XXXIV Démétrius, Sur l'expression, 257-328.
XXXV Ménandre le rhéteur, Sur le genre épidictique, 329-446.
XXXVI Nicolas le sophiste, Exercices préliminaires, 447-498.
RGS-H = Rhetores Graeci ed. C. Hammer ex recognitione Leonardi
Spengel, Leipzig, Teubner [révision de l'édition de Spengel, inachevée]
RGS-H I. 1 Aristotelis ars rhetorica (A. Roemer), 1885, repr. 1898.
RGS-H I. 2 (C. Hammer), 1894 : même contenu (et dans le même ordre)
que RGS I, sauf Aristote.
RGW = Rhetores Graeci ex codicibus Florentinis Mediolanensibus
Mancensibus Neapolitanis Parisiensibus Romanis Venetis Taurinensibus et
Vindobonensibus emendatiores et auctiores edidit suis aliorumque
annotationibus instruxit indices locupletissimos adiecit C. Walz, 9 vols [vol
7 en deux parties], Stuttgart/Tubingen, etc., 1832-1836, repr. Osnabrück,
1968. [Collection de rhéteurs grecs (y compris byzantins), ancienne et assez
désordonnée, mais toujours indispensable pour certains textes].
RGW I
I Exercices préliminaires attribués à Hermogène, 1-54.
II Id. Aphthonius, avec des scholies, 55-137.
III Id. Théon, avec des scholies, 137-262.
IV Id. Nicolas le Sophiste, 263-420.
V Id. Nicephorus Basilaca [rhéteur chrétien, XIIe s.], 421-525.
VI Déclamations d'Adrien, 526-533.
VII Narrations et caractères de Severus d'Alexandrie, Ve s., 534-548.
VIII Exercices préliminaires de Georges Pachymère, XIIIe s., 549-596.
IX Id. anonyme, 597-648.
RGW II
I Prolégomènes aux exercices préliminaires d'Aphthonius [1-4 = Rabe n°
6B], 1-68.
II Prolégomènes de Doxopatros ( ?) à la rhétorique [= Rabe n° 11], 69-80.
III Conférences de Doxopatros sur les exercices d'Aphthonius [81-144 =
Rabe n° 9], 81-564.
IV Scholies sur Aphthonius [682-684 = Rabe n° 6A], 565-684.
RGW III
I Corpus d'Hermogène, 1-445.
II Rhétorique de Rufus, 446-460.
III Fragments anonymes, 461-464.
IV Synopsis de Joseph Rhacendyta, XIVe s., 465-569.
V Anonyme sur les parties du discours, 570-587.
VI Anonyme sur les éléments constitutifs de l'énoncé, 588-609.
VII Résumé anonyme, 610-614.
VIII Résumé anonyme en vers, 615-669.
IX Résumé de Tzétzès, XIIe s., en vers, 670-686.
X Psellos, en vers, XIe s., 687-703.
XI Sur les figures citées par Hermogène, 704-711.
XII Castor de Rhodes [inconnu] sur les mètres rhétoriques, 712-723.
XIII Exposé anonyme de la rhétorique,724-748.
RGW IV
Scholies tirées de divers auteurs pour des prolégomènes à la rhétorique
d'Hermogène [= Rabe n° 17, Markellinos], 1-38.
Commentaires de Syrianus, Sopatros, Markellinos aux États de cause
d'Hermogène, 39-864.
RGW V
I Sopatros sur les états de cause, 1-211.
II Planude [212-221 = Rabe n° 7 ; 437-439 = Rabe n° 29], 212-576.
III Maxime, sur les objections irréfutables [Rabe n° 34], 577-590.
IV Anonyme sur les états de cause [Rabe n° 22], 591-597.
V Psellos, sur l'arrangement des mots, 598-601 ; sur les catégories du
style, 601-605.
VI Prolégomènes anonymes [Rabe n° 23], 605-610.
RGW VI
I Prolégomènes de Doxopatros ? [4-30 = Rabe n° 4], 1-32.
II Prolégomènes anonymes, 32-41.
III Prolégomènes de Troïlus [Rabe n° 5], 42-55.
IV Jean de Sicile, XIe s. commentaire des catégories du style
d'Hermogène [56-79 = Rabe n° 32], 56-504.
V Georges d'Alexandrie ? , commentaire de l'Invention attribuée à
Hermogène [507-512 = Rabe n° 26, Jean de Sardes], 505-543.
VI Plethon, XVe s., 544-598.
VII Résumé de Matthieu Camariota, XVe s., 599-644.
RGW VII,1
I Prolégomènes aux états de cause [Rabe n° 13], 1-34.
II Prolégomènes aux états de cause [Rabe n° 15], 34-49.
III Autres prolégomènes [Rabe n° 16], 49-51.
IV Prolégomènes à l'invention, 52-54.
V Anonyme sur l'Invention d'Hermogène, 55-74.
VI Remarque sur l'Invention, 74-76.
VII Résumé du livre I des Catégories du style, 77-89.
VIII Syrianus ? sur les catégories du style [Rabe n° 28, Phoibammon],
90-103.
IX Scholies anonymes des États de cause, 104-696.
RGW VII,2
X Commentaire anonyme de l'Invention, 697-860.
XI Commentaire anonyme des Catégories du style [Xe s. avec des
matériaux des Ve /VIe s.], 861-1085.
XII Grégoire de Corinthe, sur la Méthode de la virtuosité, 1086-1352.
RGW VIII
I Sopatros, division des états de cause, 1-385.
II Cyrus, sur les états de cause, 386-399.
III 69 sujets de déclamation, 400-413.
IV Alexandre, sur les figures, 414-486.
V Phoibammon, sur les figures, 487-519.
VI Tiberius, sur les figures, 520-577.
VII Hérodien, sur les figures, 578-610.
VIII Polybe de Sardes, 611-616.
IX Anonyme sur les figures, 617-670.
X Zonaios, sur les figures, 671-690.
XI Sur la synecdoque, 691-693.
XII Sur les figures, 694-697.
XIII Sur les figures, 698-713.
XIV Sur les tropes poétiques, 714-725.
XV Tryphon, sur les tropes, 726-760.
XVI Grégoire de Corinthe, sur les tropes, 761-778.
XVII Sur les tropes,779-781.
XVIII Kokondrios, sur les tropes, 782-798.
XIX Choiroboscos, sur les tropes, 799-820.
RGW IX
I Démétrius, Sur l'expression, 1-126.
II Ménandre le rhéteur, 127-330.
III Extraits d'Alexandre, 331-339.
IV Pseudo Aristide, 340-409 & 410-466.
V Apsinès, 467-542.
VI Extraits de Longinus, 543-596.
VII Minucien, 597-613.
Index rerum et auctorum, 614-658 [pour toute la collection].
Index uerborum, 659-717 [id. ].
Addenda et corrigenda, 718-778 [id. ].
Table de la collection, 779-782.
Russell/Winterbottom=Ancient literary criticism. The principal texts in
new translations (D. A. Russell/M. Winterbottom éds), Oxford, 1972
[collection de traductions anglaises des « critiques littéraires » antiques ;
beaucoup de ces textes concernent directement la rhétorique].
Gorgias, Hélène (8-14), 6-8. Aristote, Poétique, 85-132.
Platon, Phèdre (266d-274a), 81-82. Aristote, Rhétorique (III), 134-170.
Démétrius, De l'expression (avec quelques coupures), 171-215.
Cicéron (extraits de Brutus, Sur l'orateur, L'orateur, Le meilleur genre
d'orateur), 216-264. Denys d'Halicarnasse (extraits des Anciens orateurs,
Démosthène, L'arrangement des mots), 305-343.
Textes sur la déclamation (pseudo Quintilien, Sénèque le Père, Pétrone,
Sénèque, Aulu-Gelle), 344-371.
Quintilien (extraits), 372-425.
Pline le Jeune (extraits), 423-431.
Tacite, Dialogue des orateurs, 432-459.
« Longin », Sur le sublime, 460-503.
Hermogène, Les catégories du style (extraits), 561-579.
Ménandre le rhéteur (extraits), 579-583.
SVF = Stoicorum Veterum Fragmenta (I. von Arnim), Leipzig, Teubner*,
3 vols, 1903-1905, 2e éd. 1921-192A, repr. 1978.
I Zeno et Zenonis discipuli.
II Chrysippi fragmenta logica et physica.
III Chrysippi fragmenta moralia. Fragmenta successorum Chrisippi.
IV Indices (M. Adler), 1924.
Teubner = Éditions Teubner, Leipzig et/ou Stuttgart ; éditions de textes
grecs et latins qui font référence, principalement dans la collection intitulée
Bibliotheca scriptorum Graecorum et Romanorum Teubneriana ; l'histoire
des éditions, rééditions et réimpressions est assez chaotique, d'autant plus
qu'après la guerre la maison s'était scindée en deux établissements, un à
Leipzig et l'autre à Stuttgart (réunification en avril 1991), et qu'il y a eu des
réimpressions chez Olms à Hildesheim et chez Hakkert à Amsterdam.
Teubner (disp.) indique les ouvrages figurant comme disponibles au
catalogue Teubner 1994.
Untersteiner = Sofisti. Testimonianze e frammenti, introduzione,
traduzione e commento a cura di M. Untersteiner, Florence, 4 vols, 1949-
1962.
I, 1949
1 Nome e concetto, 2-13. 2 Protagora, 14-117. 3 Seniade, 118-119.
II, 1949
4 Gorgia, 2-149. 5 Licofrone, 150-155. 6 Prodico, 156-201.
III, 1954
7 Trasimaco, 2-37. 8 Ippia, 38-109. 9 Anonimo di Giamblico, 110-147.
10 Ragionamenti duplici, 148-191. 11 Anonimo : intorno alle leggi, 192-
207.
12 Anonimo : intorno alla musica, 208-211.
IV, 1962
13 Antifonte sofista, 2-211. 14 Crizia, 214-363 [A. Battegazore].
2. Études
Le lecteur désireux de se reporter directement aux ouvrages de base
consultera les ouvrages précédés de " (et présentant une perspective
d'ensemble), ou les ouvrages précédés de (monographies importantes).
Notez que ANRW=Aufstieg und Niedergang der rômischen Welt.
Geschichte und Kultur Roms im Spiegel der neueren Forschung (H.
Temporini/W. Haase), Berlin, 1972 - ).
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