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Dissertation

L'Anomalie de Hervé Le Tellier explore la duplication des personnages et ses implications sur l'identité narrative, remettant en question les notions de soi à travers des crises identitaires. Le roman illustre comment la duplication crée des tensions entre l'identité idem et ipse, tout en révélant que le soi est une construction sociale et affective, dépendant des relations avec autrui. En fin de compte, il souligne que l'identité est moins une essence fixe qu'un accord instable façonné par les interactions humaines.

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L'Anomalie de Hervé Le Tellier explore la duplication des personnages et ses implications sur l'identité narrative, remettant en question les notions de soi à travers des crises identitaires. Le roman illustre comment la duplication crée des tensions entre l'identité idem et ipse, tout en révélant que le soi est une construction sociale et affective, dépendant des relations avec autrui. En fin de compte, il souligne que l'identité est moins une essence fixe qu'un accord instable façonné par les interactions humaines.

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Yağızcan Kök

2200342010

Introduction
L'Anomalie de Hervé Le Tellier est un roman qui mélange plusieurs genres : roman
d'anticipation, récit philosophique, thriller, satire politique et roman psychologique. Au début,
on peut croire que l'événement principal est surtout spectaculaire : un avion Paris-New York,
le vol AF006, traverse une tempête très violente et se retrouve, quelques mois plus tard,
dupliqué avec les mêmes passagers. Pourtant, le vrai choc du roman n'est pas seulement
scientifique. Il est intime. Chaque personnage doit comprendre qu'il existe maintenant un
autre lui-même, avec le même corps, les mêmes souvenirs jusqu'au moment de la divergence,
mais avec une autre suite de vie.
La duplication pose donc une question très profonde : qu'est-ce qui fait qu'une personne est
elle-même ? Est-ce le corps ? La mémoire ? Le regard des autres ? Les actes ? Ou bien le récit
que chacun construit pour donner un sens à son existence ? Dans le roman, aucune réponse
simple ne tient longtemps. Le double n'est pas seulement une copie : il devient une menace,
un miroir, parfois une chance, parfois une condamnation. Il révèle que le « soi » n'est pas un
noyau solide, caché au fond de l'individu. Il ressemble plutôt à une histoire toujours racontée,
modifiée, reconnue ou refusée par les autres.
La problématique sera donc la suivante : Dans quelle mesure la duplication des personnages
dans L'Anomalie remet-elle en question les fondements de l'identité narrative, en révélant que
le « soi » n'est qu'une construction fragile, sociale et affective ?
Pour répondre à cette question, on verra d'abord que la duplication provoque une crise de
l'identité personnelle, car deux corps peuvent porter une même histoire. Ensuite, on étudiera
l'identité narrative à partir de Ricoeur, en montrant que la fidélité à soi et la continuité d'une
vie deviennent presque impossibles. Enfin, on montrera que le double révèle surtout la
dimension sociale et affective de l'identité : on est soi par les autres, par l'amour, par la
famille, et aussi par les conflits.
I. La duplication comme crise identitaire
A. L'idem mis en question : deux corps, une histoire
La duplication met d'abord en crise ce que Ricoeur appelle l'identité idem, c'est-à-dire la
permanence du même à travers le temps. Normalement, une personne est reconnue parce
qu'elle a un seul corps, un seul nom, une mémoire continue. Dans L'Anomalie, ces critères
deviennent insuffisants. Les passagers de mars et de juin sont biologiquement les mêmes. Ils
ont les mêmes souvenirs jusqu'à la tempête. Ils peuvent donc tous dire : je suis l'original. Le
roman détruit ainsi l'idée confortable qu'un individu est unique seulement parce qu'il a une
continuité matérielle.
Le cas de Blake est très parlant, parce qu'avant même l'anomalie, il vit déjà dans plusieurs
identités. Il est tueur à gages, mais aussi mari, père et entrepreneur. Le narrateur dit : «
L'étanchéité entre ses deux identités est totale » (Blake). Cette phrase montre que Blake s'est
construit comme un ensemble de rôles séparés. Il n'est pas une personne unifiée, mais une
organisation de masques. La duplication ne fait que rendre visible ce qui existait déjà : le soi
peut être divisé, caché, fabriqué.
Mais avec l'apparition de son double, cette division devient insupportable. Blake June dit à
Blake March : « Je suis toi, tu es moi » (Blake). La phrase semble confirmer une identité
parfaite, mais elle produit en réalité le contraire. Si l'autre est moi, alors il prend ma place. Le
même devient rival. Le roman montre donc que l'identité ne supporte pas facilement la
répétition. Le double ne rassure pas, il fait peur, parce qu'il prouve que l'individu n'est pas
irremplaçable.
Victor Miesel connaît une crise différente. Son double s'est suicidé et a écrit un livre devenu
célèbre. Quand on lui demande si ce livre est le sien, il répond : « Définissez : « vous » »
(Victor Miesel). Cette réponse ironique est centrale. Si Victor a le même style, les mêmes
souvenirs, la même histoire avant mars, mais n'a pas écrit le livre, est-il l'auteur ? L'identité
littéraire devient alors incertaine. Le texte appartient à un autre lui-même, mais cet autre est
aussi lui. On voit que l'idem ne suffit pas : être le même homme ne veut pas dire avoir vécu
les mêmes actes.
B. Le regard des autres comme miroir identitaire brisé
La crise ne reste pas seulement intérieure. Elle vient surtout du regard des autres. Dans le
roman, personne n'existe seul. Un personnage est reconnu par sa famille, par ses collègues,
par l'État, par les médias. Quand la duplication arrive, tous ces regards deviennent instables.
Les proches ne savent plus qui ils voient : l'être aimé, une copie, un revenant, ou une menace.
Victor dépend beaucoup de ce regard social. Avant sa mort, il est un écrivain presque
invisible. Après le suicide de son double, il devient un auteur culte. Sa célébrité est donc
construite par l'absence, par la mort, par le récit médiatique. Quand il revient, il doit entrer
dans une identité que les autres ont préparé sans lui. Il dit simplement : « Je m'adapte comme
je peux » (Victor Miesel). Cette formule est modeste, mais elle montre une chose grave : il
n'est plus totalement maître de lui-même. Il doit s'adapter au Victor que les autres racontent.
Lucie montre encore plus clairement cette dépendance sociale. Face à son double, la question
n'est pas seulement : qui est la vraie Lucie ? La question devient : qui est la mère de Louis ?
Lucie June affirme : « C'est mon fils... Autant que le tien. » (p. 207). Ici, la maternité n'est pas
une donnée purement biologique. Les deux femmes peuvent se dire mères, mais l'enfant ne
peut pas vivre simplement avec deux versions identiques de sa mère. Il faut décider, négocier,
organiser. Le soi devient une place dans une famille.
Le regard amoureux est aussi brisé. André aime Lucie, mais quelle Lucie ? Celle qui l'a quitté,
ou celle qui n'a pas encore vécu la rupture ? Lucie, de son côté, ne se réduit pas à un visage ou
à un passé commun. Elle est aussi la manière dont elle a souffert, désiré, refusé. La
duplication rend visible que l'amour ne s'adresse jamais seulement à une personne abstraite. Il
s'adresse à une histoire précise, à un moment, à une fragilité. C'est pour cela que le miroir du
double est cassé : il renvoie une image vraie, mais pas complète.
II. L'identité narrative selon Ricoeur : l'ipse face au double
A. La promesse et la fidélité à soi-même rendues impossibles
Ricoeur remarque que l'identité ne se réduit pas au même. Il distingue l'idem, la permanence
des traits, et l'ipse, la fidélité à soi dans le temps. L'ipse apparaît surtout dans la promesse : je
reste moi parce que je réponds de mes actes, de mes paroles, de mes engagements. Or, dans
L'Anomalie, la duplication rend cette fidélité presque impossible. Si deux personnes ont le
même passé, qui doit répondre de la promesse ? Celui qui l'a continuée, ou celui qui aurait pu
la continuer ?
L'histoire d'André et Lucie pose cette question avec beaucoup de finesse. André March a aimé
trop fort, trop vite, et Lucie lui reproche : « Ton désir m'opprime. Tu as réussi à tuer le mien »
(André). Cette phrase fait du désir une force destructrice. Mais André June reçoit en quelque
sorte l'expérience de son autre. Il connaît l'échec avant de l'avoir vraiment vécu. Dans son
message à Lucie June, il écrit : « Je veux avoir une seconde chance » (André). Cette seconde
chance est troublante. Est-ce une vraie fidélité à soi, parce qu'il apprend de ses fautes ? Ou
est-ce une triche, parce qu'il utilise la vie de son double comme brouillon ?
La duplication transforme donc la promesse en problème. Le sujet ne peut plus dire
simplement : j'ai changé. Il doit dire : un autre moi a changé à ma place, et moi je regarde ce
changement. Bien que les personnages gardent les mêmes souvenirs, ils n'ont pas la même
responsabilité. Le roman montre que la fidélité à soi n'est pas naturelle. Elle doit être
reconstruite, parfois avec honte.
Joanna vit une situation aussi douloureuse. Une version d'elle est enceinte, l'autre non. Une
version porte l'avenir familial, l'autre se sent exclue de sa propre vie. L'amour d'Aby ne peut
pas être partagé de manière égale, même si les deux Joanna ont un droit affectif sur lui. L'ipse
devient donc fragile : vouloir rester soi-même peut signifier partir, renoncer, ou accepter que
l'autre soi possède une partie de la vie qui devait être la nôtre.
B. Le récit de vie interrompu par l'anomalie
L'identité narrative signifie que chacun comprend sa vie comme une histoire. Nous relions les
événements, nous choisissons des causes, nous imaginons une direction. L'anomalie casse ce
récit. Elle introduit une bifurcation brutale. Après elle, les personnages ne peuvent plus
raconter leur vie comme une ligne continue. Il y a désormais deux récits possibles, deux
suites, deux mémoires qui se ressemblent puis s'opposent.
Victor Miesel est le personnage le plus métatextuel. Il est écrivain, donc son identité est liée à
la narration. Quand il lit le livre écrit par son double, il reconnaît son style mais ne s'y
reconnaît pas entièrement. Il parle d'« Un autre moi » (Victor Miesel). Cette formule simple
contient tout le paradoxe : l'autre n'est pas un étranger, mais il n'est pas exactement lui. Le
récit de sa vie a continué sans lui pendant quelques mois, et cette suite lui revient comme une
œuvre étrangère.
Le symbole des briques de Lego est très important. Victor reçoit la brique de son double et la
met avec la sienne. Le texte dit : « La mémoire s'emboîte parfaitement sur le souvenir »
(Victor Miesel). La phrase est belle car elle montre une possible réparation. Les deux objets
ne résolvent pas la crise, mais ils permettent une nouvelle narration. Victor ne choisit pas
entre les deux versions : il les assemble. Son identité devient plus ouverte, mais aussi plus
bizarre.
David, lui, découvre une autre forme d'interruption. Son double est en train de mourir d'un
cancer. Il voit alors son futur possible, ou probable. Le récit de vie, qui normalement reste
incertain, devient presque un diagnostic. La phrase « La mort a pris ses quartiers » (David)
montre que le corps de l'autre David est déjà habité par la fin. David June ne reçoit pas
seulement une information médicale. Il reçoit une histoire de mort qui peut devenir la sienne.
Comme l'analyse Anikó Radvánszky à propos des mondes de fiction et de simulation, le
roman brouille la frontière entre réalité vécue et scénario possible. Les personnages ne savent
plus si leur vie est une vraie liberté ou une variante déjà écrite.
III. Le double comme révélateur social et affectif
A. Les relations amoureuses et familiales comme terrain de l'identité
Le roman ne traite jamais le double seulement comme un problème abstrait. Il l'inscrit dans
des relations concrètes. Être soi, c'est être aimé par quelqu'un, être parent, être ami, être
attendu quelque part. C'est pourquoi les scènes familiales et amoureuses sont parfois plus
violentes que les scènes scientifiques. Les autorités veulent classer les passagers, les protéger,
les cacher. Mais les proches doivent vivre avec eux. C'est beaucoup plus difficile.
Lucie est définie par son travail, par son corps, par son passé amoureux, mais surtout par
Louis. Quand deux Lucie existent, la maternité devient une scène de négociation. Il ne suffit
pas que les deux femmes aient le même amour pour l'enfant. Il faut que Louis puisse habiter
cette situation. L'identité affective dépend donc d'un accord collectif. Sans cet accord, elle
blesse tout le monde.
Avec André, le « nous » amoureux est aussi fragile. Avant même la duplication, Lucie sent
que la relation est déjà cassée : « il y a désormais lui et elle, et plus aucun nous » (Lucie).
Cette phrase montre que le couple est une petite narration commune. Quand ce récit disparaît,
les deux personnes redeviennent séparées. L'anomalie rend cette séparation plus étrange, car
un autre André et une autre Lucie peuvent peut-être recommencer. Mais recommencer
n'efface pas la blessure. Le double offre une nouvelle chance, mais il n'efface pas ce qui s'est
passé.
Joanna montre que l'amour peut devenir jalousie envers soi-même. Elle regarde l'autre Joanna
comme une voleuse de vie, alors qu'elle est pourtant son double. Sa lettre dit : « retrouver la
personne que je suis » (Joanna). Cette formule est importante, car elle signifie que l'identité ne
se trouve pas dans la ressemblance parfaite. Elle se trouve dans une distance possible. Pour
redevenir elle-même, Joanna doit s'éloigner de celle qui lui ressemble trop.
B. L'impossibilité de coexister : vers une identité négociée ou détruite
Le roman propose plusieurs réponses à la coexistence des doubles. Certaines sont violentes.
Blake choisit la suppression. Sa phrase « on ne peut pas être deux » (Blake) résume une
logique de possession : une identité est une place unique, donc l'autre doit disparaître. Chez
lui, il n'y a pas de négociation, parce que son existence est fondée sur le secret, les comptes
cachés, les contrats, les noms faux. Le double rend impossible cette architecture. Blake ne
peut survivre qu'en détruisant l'autre, et cela montre la part meurtrière de l'identité quand elle
refuse le partage.
D'autres personnages cherchent une forme de négociation. Victor accepte en partie l'héritage
de son double. Les Lucie doivent inventer une organisation autour de Louis. André tente de
modifier sa manière d'aimer. Joanna choisit de partir, et c'est aussi une façon de répondre à la
situation. Aucune solution n'est parfaite. Mais toutes montrent que le soi n'existe que dans un
espace commun, avec des règles, des affects et des limites.
Comme le dit Rosset, le double est souvent insupportable parce qu'il fait douter du réel lui-
même. Si je peux être répété, alors ma présence perd son évidence. Norbert Berger voit aussi
dans L'Anomalie une réactivation moderne du motif du Doppelgänger. Mais Le Tellier ne fait
pas seulement un roman fantastique traditionnel. Il transforme le double en expérience
sociale. Le problème n'est pas seulement : suis-je réel ? Le problème est : qui a droit à ma
maison, à mon amour, à mon nom, à mon futur ?
La duplication révèle donc que l'identité est moins une essence qu'un accord instable. Elle
dépend de documents administratifs, de récits médiatiques, de souvenirs partagés, de corps
désirés ou rejetés, d'enfants à protéger. Cette vérité est difficile, parce qu'elle enlève à
l'individu l'illusion d'être totalement maître de lui-même. Mais elle ouvre aussi une
possibilité : si le soi est construit, il peut parfois être reconstruit autrement.
Conclusion
Dans L'Anomalie, la duplication des personnages remet profondément en question l'identité
narrative. Elle montre d'abord que l'identité idem, fondée sur le même corps et les mêmes
souvenirs, ne suffit pas. Deux êtres peuvent être identiques et pourtant devenir étrangers l'un à
l'autre. Ensuite, elle fragilise l'identité ipse, celle de la fidélité à soi, parce que les promesses,
les fautes et les choix se divisent entre plusieurs versions d'une même personne. Enfin, elle
révèle que le « soi » est social et affectif : on est soi parce que des autres nous reconnaissent,
nous aiment, nous attendent ou nous refusent.
Le roman ne dit pas seulement que l'identité est fragile. Il montre comment elle se fabrique
chaque jour. Elle se fabrique dans un couple, dans une famille, dans un livre, dans un nom,
dans une mémoire. La duplication montre donc les faiblesses de l'identité de chaque
personnage. Certains ne supportent pas cette lumière, comme Blake. D'autres cherchent à
vivre avec elle, comme Victor ou André. La réponse à la problématique est donc nuancée : la
duplication détruit l'idée d'un soi stable et naturel, mais elle ne détruit pas toute possibilité
d'identité. Elle oblige plutôt les personnages à comprendre que le soi est un récit fragile, oui,
mais aussi un récit qu'on peut encore continuer, avec les autres, ou contre eux.
Bibliographie
Le Tellier, Hervé. L'Anomalie. Paris : Gallimard, 2020.
Ricoeur, Paul. Soi-même comme un autre. Paris : Seuil, 1990.
Rosset, Clément. Le réel et son double. Paris : Gallimard, 1976.
Berger, Norbert. "Hervé Le Telliers Bestseller L'Anomalie und das Motiv des
Doppelgängers." Germanisch-Romanische Monatsschrift, 2022.
Radvánszky, Anikó. "Mondes de la fiction et de la simulation." Verbum - Analecta Neolatina,
2023.
Nombre de mots : environ 2520.

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