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Lila, en visite en Tunisie, est profondément touchée par les récits de son oncle Mounir sur les émeutes et la souffrance de son pays, ce qui la pousse à remettre en question son identité et son engagement. Sa rencontre avec Donia, qui choisit de lutter pour les opprimés malgré sa position privilégiée, l'inspire à vouloir agir et à mieux comprendre son héritage. En explorant Tunis, Lila se confronte à la réalité sociale et économique du pays, ce qui l'amène à réfléchir sur son rôle et ses aspirations personnelles.

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Lila, en visite en Tunisie, est profondément touchée par les récits de son oncle Mounir sur les émeutes et la souffrance de son pays, ce qui la pousse à remettre en question son identité et son engagement. Sa rencontre avec Donia, qui choisit de lutter pour les opprimés malgré sa position privilégiée, l'inspire à vouloir agir et à mieux comprendre son héritage. En explorant Tunis, Lila se confronte à la réalité sociale et économique du pays, ce qui l'amène à réfléchir sur son rôle et ses aspirations personnelles.

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%

T,   , 

Deux choses importantes bouleversent mon séjour en


Tunisie : mon amitié naissante avec Donia et le récit choc
de l’oncle Mounir sur son implication dans les émeutes du
pain de ( et sur son emprisonnement. Je sens que je
ne peux plus rester la même. Je ne suis plus la même Lila,
indi)érente et impassible, qui regarde de loin et observe en
silence. « L’étrangère », comme on l’appelle ici, qui se fout
du pays de sa mère et qui ne le visite que par politesse ou
pour faire plaisir à sa maman. La sou)rance et le courage
de l’oncle Mounir m’émeuvent jusqu’au fond de l’âme. La
patience de tante Neila et son amour presque sans limites
pour son mari me sidèrent. Mais c’est aussi la passion de
Donia, son désir de changer son pays, de changer les choses
autour d’elle qui m’interpellent. Elle qui a de l’argent et du
pouvoir. Elle qui a une voiture, une maison, des serviteurs
qui l’appellent madame, des amis qui l’admirent, et qui
choisit pourtant autre chose. Elle a décidé de faire de la
dissidence, d’aider les pauvres, les sans-voix, les démunis.
Pourquoi ? Oncle Mounir et Donia sont soudainement
devenus pour moi deux grands noms.
!
TUNIS, LE  DÉCEMBR E ,--

C’est drôle, il y a peu de temps, je comptais les jours


avant mon retour à Ottawa. Et là, je me retrouve ici, à Tunis,
en train de réfléchir à ce que je pourrais bien faire pour
aider les gens de cette ville. Comment ma mère prendra-
t-elle tout cela ? Je n’en suis pas sûre. Comprendra-t-elle ma
métamorphose subite ? Pourra-t-elle voir en moi la nouvelle
Lila qui commence à poindre le bout de son nez ? Pas la
Lila qui maîtrise mieux l’arabe, comme elle le souhaite
ardemment, mais plutôt la Lila qui ne pense plus seulement
à ses petits bobos, mais celle à qui la douleur des autres a
ouvert les yeux sur un monde plus vaste. Peut-être qu’elle
me comprendra, peut-être qu’elle me soutiendra, peut-être
qu’elle est passée par là, elle aussi ? Mais pour le moment,
j’ai pris ma première décision. Une décision sereine, non
pour faire plaisir à Donia ou à oncle Mounir, mais pour
m’aider à me découvrir moi-même. Aujourd’hui, je suis
convaincue qu’au cours des quelques jours qu’il me reste
à passer ici, j’arriverai à mieux me connaître. À répondre
aux questions qui m’ont tout le temps tracassée. Qui suis-
je ? Qu’est-ce que je veux faire de ma vie ? Où est-ce que
je veux aller ? Je n’aurais jamais cru qu’en venant dans ce
pays inconnu, parfois dingue, parfois bizarre, un pays qui
m’est étranger, j’arriverais non seulement à confronter mes
perpétuelles angoisses, mais à les dompter.
« J’accepte la proposition de Donia. » Je me surprends
à murmurer cette résolution, comme pour me prouver que
je suis déjà prête.
Je prends mon sac à dos, qui m’accompagne partout
où je vais, m’assure que j’ai mon téléphone portable et sors
de l’appartement déjà vide. Tante Neila et oncle Mounir
sont partis tous les deux tôt ce matin pour aller au mar-
ché. Ils me l’ont dit hier soir. De ma chambre, j’ai entendu
leurs chuchotements et les bruits de leur pas feutrés dans
!
DU PA IN ET DU JASMIN

la cuisine et dans le salon qui me parvenaient à travers la


porte entrouverte de ma chambre. Je ne veux pas aller à
mon cours d’arabe. Je pars découvrir la ville de mes propres
yeux. Je veux me faire une idée sans attendre le regard ou
les impressions des autres.
Dehors, il fait doux. Un soleil d’hiver faible et cares-
sant m’enveloppe d’une nouvelle couche de bienveillance.
Je marche sur le trottoir, ou plutôt sur ce qu’il en reste.
Des voitures sont garées l’une derrière l’autre, à la queue
leu leu. La rue, déjà étroite, paraît minuscule. Parfois, faute
de trouver un espace étroit où me faufiler, je descends du
trottoir et marche dans la rue. La venue d’une voiture en
trombe me fait aussitôt regagner le trottoir en sursaut.
J’attends une seconde que le danger passe, puis reprends
mon chemin. Comme dans un jeu vidéo où je devrais
arriver à destination sans me faire écraser par les obstacles
en cours de route : une voiture roulant à toute vitesse,
une motocyclette zigzaguant entre les voitures, des pié-
tons cherchant tout comme moi un passage sûr dans ce
labyrinthe urbain. Sur mon chemin, je passe devant la
maison de Donia. Le gardien, la tête emmitouflée dans le
capuchon de son burnous, profite des rayons de soleil et
somnole sur sa chaise en plastique comme un chat frileux.
Mes yeux cherchent la véranda de Donia. Les persiennes
sont fermées, peut-être qu’elle dort encore.
Am Mokhtar fume une cigarette devant son café. Une
jeune fille en jeans serré, sans doute la femme de ménage,
verse un seau rempli d’eau tout en manipulant une sorte de
raclette avec un bord en caoutchouc pour tirer l’eau et net-
toyer le parterre crasseux. Les mégots de cigarettes nagent
dans la flaque d’eau savonneuse. Am Mokhtar ne m’a pas
vue passer ou a fait semblant d’être trop occupé à se jouer
dans le nez. Son œil louche vicieusement vers le postérieur
!./
TUNIS, LE  DÉCEMBR E ,--

de la femme de ménage. Du fond du café parvient la voix


d’un cheikh qui psalmodie des versets de Coran sur cas-
sette ou à la radio. Je continue mon chemin.
Enfin, j’arrive devant la station d’autobus. Une vieille
dame drapée d’un safsari traditionnel attend l’autobus. Elle
tient un couffin en paille dans la main. Elle me salue de la
tête. Je lui souris en retour. Devant l’arrêt, il y a un grand
centre commercial. J’y suis allée à quelques reprises pour
faire des courses. Les boutiques ne sont pas encore ouvertes,
mais les vendeuses, pantalons retroussés laissant paraître
leurs mollets, pieds glissés dans des sandales en plastique,
nettoient avec nonchalance le devant des boutiques en
papotant bruyamment. Des boutiques de vêtements pour
femmes et des magasins de jouets côtoient des pizzerias et
des kiosques à journaux. Des marchands ambulants tirant
sur une sorte de grande brouette s’a)airent à remplir leurs
étalages de fortune de jouets, de babioles, de nécessaires
à manucure, de bandeaux pour cheveux, de cigarettes de
contrebande et de paquets de chewing-gum. De loin, deux
policiers en uniforme regardent tout ce beau monde en
parlant tout bas.
Mon autobus arrive enfin. La dame monte en pre-
mier. Son safsari lui tombe jusqu’aux épaules, découvrant
sa chevelure grisonnante. D’un geste habituel du menton,
elle attrape le tissu pour qu’il ne glisse pas davantage. Je
paie mon billet et vais m’asseoir sur l’un des sièges encore
intacts. Les autres sont à moitié cassés, chancelants, sales
ou arrachés. À peine quelques passagers. La plupart se
tiennent debout. La vieille dame est allée s’asseoir derrière
le chau)eur. Une vitre les sépare, mais c’était comme si
aucun obstacle ne se trouvait entre eux. Une conversa-
tion familière s’est ouverte. Ils doivent bien se connaître,
j’imagine. Je regarde par-dessus mon épaule. Des nuées de
!.!
DU PA IN ET DU JASMIN

voitures nous suivent de toute part comme un essaim de


guêpes. Notre autobus reste un instant immobilisé par le
trafic, puis redémarre.
Cela me donne plus de temps pour mieux observer
les rues, les maisons et les immeubles. Je connais le che-
min par cœur. Je le fais tous les matins pour aller suivre
mes cours d’arabe à l’Institut des langues vivantes. Mais
aujourd’hui, j’ouvre une nouvelle page, j’y écris ce que je
veux et j’apprends selon mon rythme. Pas de M. Latif pour
sourire et pas de jeunes Allemandes pour me raconter leurs
escapades. Tout ça, c’est chose du passé. Je réfléchis à la vie
d’oncle Mounir en prison et à ses études interrompues de
force. « Comment a-t-il pu survivre à tant d’humiliation
et d’injustice ? Comment a-t-il pu tenir debout et vivre
normalement, après ça ? » Je ne trouve pas de réponses à
mes questions. Et maman, dans tout ça, pourquoi ne m’en
a-t-elle jamais soufflé mot ? Avait-elle peur pour moi ou
pour ses amis ? Voulait-elle me préserver du côté noir de
son pays ? Pourquoi voulait-elle que j’apprenne seulement
l’arabe, alors que tout un pan de l’histoire m’est caché ?
Plus je réfléchis et plus je suis convaincue que j’ai
besoin de voir Donia et de lui parler. Elle est le présent de
ce pays. Elle est la face visible de ce pays qui se cherche.
C’est elle qui pourra m’aider à mieux comprendre les gens
d’ici et peut-être les motifs de ma mère. Je lui ai promis
de répondre à sa proposition et je compte lui téléphoner
aujourd’hui pour en discuter.
Mon autobus est entré dans les grandes rues de la
capitale. La vue des vieux immeubles délabrés capte mon
attention. Comment les gens vivaient-ils ici, auparavant ?
Comment organisaient-ils leur vie ? Qui vit dans ces
immeubles ? Des cordes à linge qui attendent des vêtements,
des pots de géranium rangés sur les balcons, contrastant
!.
TUNIS, LE  DÉCEMBR E ,--

avec l’air lugubre et triste de la ville. À Ottawa, le centre-


ville est propre, les tours de bureaux, hautes et luxueuses,
les gens sérieux et guindés dans leur complet sur mesure
déambulent dans les rues en essayant d’attraper un taxi
au vol ou en retenant une porte d’entrée pour s’engou)rer
dans un immeuble et fuir le froid polaire de nos hivers.
Les gens que je vois ici ont l’air résigné et malheureux.
Une tristesse devenue une seconde nature. Une autre façon
de vivre. Un masque que les gens portent chaque jour en
s’éveillant le matin pour aller travailler et gagner leur vie.
À chaque coin de rue, il y a un policier. Je ne com-
prends pas ce qu’ils font là. Ils sont là, debout, portant le
même masque que le reste de la population. Regardent-ils
les oiseaux voler au-dessus de leur tête ? Pensent-ils à leur
vie monotone ?
Les cris de la vieille dame me ramènent à la réalité.
Je me lève et m’approche d’elle. Son safsari est par terre,
dévoilant son corps grassouillet. Elle porte une robe fleurie
qui lui arrive jusqu’aux genoux. Son visage est rouge de
colère. Elle parle à haute voix. Un monsieur assis à côté
d’elle essaie de la calmer et une jeune fille lui tend une fiole
d’eau de Cologne pour la détendre. Elle y approche le nez
et s’adresse à la jeune fille.
— Ah, ce bâtard, un zoufri ! Tu as vu comment il m’a
bousculée et s’est emparé de mon couffin ? Et mon porte-
monnaie avec. Il a failli m’arracher la main…
Elle frappe sa jambe de sa main et tourne la tête de
gauche à droite. Le chau)eur de l’autobus a quitté son
véhicule en courant pour essayer de rattraper le délinquant
qui s’est vite esquivé et a pris la poudre d’escampette. Dis-
crètement, je sors de l’autobus et continue mon chemin
à pied. La scène de la vieille femme en pleurs me boule-
verse. Je n’ai pas vu le jeune homme qui lui a arraché son
!.
DU PA IN ET DU JASMIN

couffin, mais pourquoi a-t-il fait cela ? Peut-être avait-il


trop faim, peut-être lui fallait-il nourrir sa famille ? Mais
aller jusqu’à voler ?
Les rues grouillent de monde. Je connais à peine
l’endroit. Je ne sais pas où aller, je veux prendre quelques
photos, marcher dans les rues, puis rentrer à la maison. Je
passe devant un grand jardin public entouré d’une clôture
en fer. Des arbres centenaires se dressent sagement. Un
jeune homme, à peine la vingtaine, se tient debout à côté
de la clôture. Il a devant lui un amas de boîtes en car-
ton posé sur un étalage de fortune. Il vend des cigarettes.
Un autre jeune homme, non loin, vend des ceintures qui
pendent de ses deux bras ouverts. J’ai l’impression que
tous ces hommes se ressemblent. Rien de particulier ne les
distingue, sauf leur regard suppliant les passants d’acheter
leur marchandise. Les mots qui sortent de leur bouche
pour vanter la qualité de leur produit me poursuivent.
Mon regard curieux se pose sur eux, mais aussitôt, je les
fuis. La vue de cette misère me perturbe. Une moustache
mal taillée, un œil ensommeillé, une dent cassée, un pull-
over froissé. Je me sens gênée de ma vie confortable. Mon
attitude de voyeuse qui, une fois sa curiosité assouvie, ne
sait plus que faire de ces visages, de ces mains tendues, de
ce monde que je vois en plein jour pour la première fois.
M’attrister, détourner mon regard, ou simplement conti-
nuer mon chemin ?
Les passants déferlent de toutes parts et je marche droit
devant moi, enivrée par tant d’images, l’esprit confus, ne
sachant si je dois rentrer ou continuer ce voyage improvisé
dans les rues de la ville. Soudain, je me trouve sur une
place. Un carrefour où le métro léger, les voitures et les
passants se disputent la rue. Mon regard est attiré par un
jardin perdu au milieu duquel trône la statue en bronze
!..
TUNIS, LE  DÉCEMBR E ,--

d’un homme portant une longue cape et un turban, un


grand livre dans les mains. Personne ne s’arrête. Tout le
monde est occupé par quelque chose d’autre. L’homme de
la statue observe la scène du haut de ces quelques mètres.
Encore des étalages de fortune, encore des policiers
en uniforme. Une marée de voitures et de motocyclettes
inonde les rues. Je m’approche doucement de la statue,
insouciante, je marche sur le beau gazon vert. Personne
ne me regarde, je veux savoir de qui il s’agit. « Ibn Khal-
doun - ,-(-% », puis-je lire en français sur une plaque
en marbre, au-dessus de laquelle il y a des mots en arabe
que je n’arrive pas à lire.
Qui est cet homme ? Mes cours d’histoire se sont éva-
porés de ma mémoire. « Un savant ou un héros des temps
anciens », pensais-je. Je sors mon appareil photo. Mon
regard est tout à coup attiré par une immense cathédrale,
juste à ma gauche. Un groupe de touristes pose devant les
marches. Je suis surprise. « Maman ne m’en a jamais parlé,
une cathédrale, en plein centre de Tunis ! » Je traverse la
rue pour m’approcher de l’édifice aux murs beiges et gris.
Des mendiants se dirigent vers moi, me tendent la main en
balbutiant des prières incompréhensibles. Une mendiante
porte un bébé et une autre, sans pieds, est assise dans un
fauteuil roulant. « Surtout ne donne rien aux mendiants,
ils appartiennent à des groupes criminels », m’a sans cesse
répété tante Neila, chaque fois que je m’apprête à sortir.
Mais aujourd’hui, je ne quitte pas la misère des yeux,
j’hésite une seconde, puis sors des pièces de monnaie de
ma poche et les donne aux deux mendiants. Ils arrachent
-. Ibn Khaldoun est né à Tunis. C’est un historien, philosophe,
diplomate et homme politique. Il est considéré comme le père de la
sociologie moderne.

!.
DU PA IN ET DU JASMIN

presque l’argent de ma paume, puis me lancent des remer-


ciements et finissent par disparaître dans la foule. Encore
sous l’e)et de la surprise, je reste là, en silence. Le visage
tendu. Choquée par tant de misère. Un autre groupe de
touristes, avec leur guide au milieu, s’approche de moi. Je
les suis discrètement en essayant de capter quelques mots
de la bouche du guide. Il parle anglais : « !e Cathedral
of Saint Vincent de Paul was built in the  th century, it
opened in Christmas in , as you can see from outside, this
magnificent cathedral has several architecture styles: moorish,
neobyzantine and gothic… » Attentive, l’air détaché pour
ne pas attirer l’attention, je vole les mots du guide, un à
un. Comme dans un vieux disque rayé, les syllabes dis-
paraissent à l’intérieur de la cathédrale, aspirées par les
hauteurs des lieux. Les flashs des photos brillent dans le
noir de la voûte. Les cliquetis des appareils photo chantent
en chœur.
La vue des passants indi)érents et résignés me ramène
à la réalité de cette ville. Je poursuis mon chemin en
essayant d’attraper un autobus bondé qui n’arrête pas pour
me prendre. L’avenue Habib-Bourguiba me happe dans ses
bras ouverts. Les arbres bien taillés, les cafés qui, malgré
l’hiver, exhibent leurs tables et chaises pour les clients qui
s’attardent en buvant un expresso ou un verre de thé. Je
me croirais presque dans la rue Sparks en été, avec les
badauds, admirant les vitrines et mangeant aux terrasses
des restaurants. « Où étais-je tout ce temps, depuis mon
arrivée à Tunis ? Enfermée dans les salles étou)antes de
mes cours d’arabe ou à la maison ? Pourquoi ne suis-je pas
partie à la découverte de cette ville et n’ai-je pas cherché à
mieux connaître ses trésors cachés ? »
La sonnerie de mon téléphone me sort de ma rêverie.
Je regarde le numéro. C’est Donia. Je réponds rapidement.
!.
TUNIS, LE  DÉCEMBR E ,--

— Salut Lila, comment vas-tu ?


— Bien, je me balade dans les rues de Tunis, je joue
aux touristes.
— Lila, peut-on se voir, cet après-midi ? J’ai vraiment
besoin de te parler…
— D’accord. Ah, Donia, j’ai une nouvelle pour toi…
Encore un silence à l’autre bout de la ligne.
« Donia, j’accepte ta proposition, je vais t’aider dans
tes activités… Dès aujourd’hui, je serai, ton…, disons ton
amie-assistante… »
J’entends un long cri de joie.
— Je le savais… je le savais, Lila. On commence tout
de suite. J’ai très hâte de collaborer avec toi. Tu verras ce
dont on est capable…
— Moi aussi, je suis contente, Donia. Je suis contente
de pouvoir enfin découvrir le vrai sens de mon voyage…
De nouveau, elle éclate de rire.
— On doit fêter ça, c’est la meilleure nouvelle que j’ai
entendue depuis quelques jours.
— J’accepte, c’est d’accord.
Nous convenons de nous revoir bientôt. Je raccroche.
Un énorme poids se détache de mes épaules. Je me sens
soulagée. Comme si je venais de partager un gros secret
avec une amie d’enfance. Cette ville est certainement
enchantée. Elle m’a ensorcelée et me fait faire des choses
dont je ne me croyais pas capable quelques semaines aupa-
ravant. Que me réserve-t-elle encore ?

!.


T,  

C’est au centre culturel américain de Tunis que j’ai rencon-


tré Alexandre, ou Alex, comme on le surnomme. J’y venais
chaque vendredi pour lire des livres en anglais, écouter
des cassettes au laboratoire de langues ou même feuilleter
des magazines que je comprenais difficilement. Parfois,
j’y allais juste pour relaxer dans les fauteuils de la salle de
lecture, réfléchir à ma vie et fuir les ordres de ma mère et
les silences de mon père.
Alex travaillait là comme technicien informaticien. Il y
installait les premiers ordinateurs. Son père était Canadien
et sa mère, Américaine. Il vivait à Ottawa. L’année précé-
dente, il avait déniché ce poste et il avait sauté sur l’occa-
sion pour venir y travailler pendant un an. Depuis l’été
précédent, il vivait à Tunis. J’ai appris tous ces détails lors
de nos échanges hebdomadaires. C’est lui qui m’a souri, la
première fois, alors que je cherchais un titre sur l’une des
étagères de la bibliothèque. Je pensais qu’il était bibliothé-
caire. Je n’avais aucune idée comment il fallait s’y prendre
pour chercher des livres. Je lisais tous les titres et essayais
de trouver le mien au milieu de dizaines et dizaines de
livres les uns serrés contre les autres.
!.
TUNIS, FÉV R IER (

— Est-ce que c’est ici que je peux trouver… ? ai-je


demandé tout bas, de peur de déranger les lecteurs assis
dans la salle voisine.
Alex avait l’air d’un Méditerranéen. Je l’aurais faci-
lement pris pour un Tunisien, n’eût été quelque chose
d’unique dans sa démarche. J’étais à mille lieues d’imagi-
ner qu’il était Canadien ou Américain. Dans ma tête, un
Américain était quelqu’un qui ressemblait aux acteurs de
cinéma, comme Clark Gable, Marlon Brando ou Rambo.
Alex n’avait rien de ces acteurs. Il était de taille moyenne,
les cheveux bruns et courts. Ses yeux étaient bleu foncé,
presque noirs. Son visage ovale, toujours souriant, et ses
épaules, larges. Il se tenait bien droit. Ses manières douces
contrastaient avec son pas rapide et sa démarche sérieuse.
La première fois que je lui ai parlé, je me suis adressée à lui
en français. J’avais trop peur de mon accent anglais, mais
il m’a répondu dans un bon français, avec un soupçon
d’accent provençal. J’ai compris plus tard qu’il s’agissait
d’un accent canadien-français.
Il a pris un livre au hasard dans la rangée en face de
nous et m’a montré une petite étiquette sur le dos du livre
où figuraient des lettres et des chi)res.
— Tu dois chercher ce code-là dans la rangée des
livres, m’a-t-il expliqué.
J’ai rougi, mon ignorance était exposée au grand jour
par ce jeune homme.
« Tu as vu la dame assise, là-bas ? Je suis sûr qu’elle
pourra t’aider mieux que moi, c’est elle la bibliothécaire
principale, moi je m’occupe de l’installation du réseau
informatique… »
Je la reconnaissais, cette dame, c’était Mme Williams.
C’était elle qui s’occupait des emprunts et des retours. Je
lui trouvais l’air sévère, presque intimidant. J’étais un peu
!.
DU PA IN ET DU JASMIN

gênée d’aller lui poser des questions. Je voulais apprendre


par moi-même. Évidemment, ça ne marchait pas bien et je
n’étais pas aussi intelligente que je le pensais !
Alex a compris ma gêne.
« Je pourrais t’aider plus tard, si tu veux, mais je dois
filer à mon travail maintenant, brancher des fils et connec-
ter des ordinateurs… »
Je suis restée là, un peu interloquée. Alex paraissait
tellement jeune, comme s’il allait encore au lycée. Les gar-
çons de mon école parlaient toujours de foot et proféraient
des obscénités à propos des filles. D’autres se taisaient et je
ne savais pas s’ils étaient incapables de dire ces injures ou
trop bien élevés pour en faire autant. Une fois, alors que je
me tournais pour parler à Samir, un garçon de ma classe
calme et gentil qui s’asseyait derrière Neila et moi, j’ai vu
qu’il regardait la photo d’une femme presque nue déposée
sur la page de son cahier. Les seins nus et un string minus-
cule lui cachant à peine les fesses. Samir a vite caché la
photo dans son sac. Il a fait comme si rien ne s’était passé.
Mais j’avais tout compris. J’étais dégoûtée. Je ne pouvais
plus le regarder en face. Quand j’en ai fait part à Neila
pendant la récré, elle a beaucoup ri.
— Alors, tu penses que tous ces garçons sont chastes
comme nous, des collets montés… Ils explorent la vie,
ma chère. Tous ces garçons, a-t-elle continué en traçant
un demi-cercle de son index pour couvrir toute la cour
du lycée… ils ont tous couché avec une fille ou rêvent
de le faire. Ceux qui n’en ont ni le courage ni les moyens
se contentent des photos pornos, comme ce gros bêta de
Samir.
— Et comment le sais-tu, toi ? lui ai-je demandé,
défiante, pour m’accrocher à ce qui restait du monde idéal
et romantique de l’amour que je m’étais construit.
!/
TUNIS, FÉV R IER (

— Mounir m’en a glissé quelques mots, une fois…


J’étais abasourdie. Sa franchise m’agaçait.
— Alors, tu parles de ça avec lui ! lui ai-je dit, en
empruntant l’air réprobateur de ma mère.
Elle a haussé les épaules, indi)érente à ma mine défaite.
— Oui, parfois on en parle, et pourquoi pas ? C’est
normal, tu ne trouves pas ? Il faut qu’on en parle. Un jour,
je vais me marier avec Mounir et je vais avoir des enfants
avec lui.
Neila savait me choquer et m’éduquer tout à la fois. Je
me suis tue et elle a continué à rire de mon air o)usqué.
Je me suis promis de ne plus jamais parler à aucun gar-
çon de ma classe. Depuis l’épisode du magazine de photos
osées, je ne pouvais plus supporter d’en regarder un seul.
Je les trouvais tous vulgaires et vicieux. Par contraste, Alex,
qui semblait avoir presque leur âge, était tellement poli,
di)érent. Tout d’un coup, je me suis sentie attirée vers lui.
Je voulais lui parler et lui poser plein de questions, comme
si je le connaissais depuis des années, mais je n’en ai rien
fait. J’ai attendu de le revoir.
Je n’ai pas soufflé mot de ma rencontre à Neila. Je
ne voulais pas remuer la plaie béante qu’avait laissée l’ar-
restation de Mounir, ni lui parler de quelque chose que
je n’arrivais ni à cerner ni à définir. En plus, je ne savais
pas pourquoi j’étais attirée par cet étranger, qui ne parlait
même pas ma langue. Plus je réfléchissais à lui, et moins je
comprenais ce qui m’arrivait.

Le pays avait retrouvé son calme d’avant la révolte du


couscous. La poussière était retombée. Mes parents avaient
repris leur routine. Neila ne parlait plus de Mounir. Seul
son regard en disait long. Et comme pour essayer d’oublier,
!!
DU PA IN ET DU JASMIN

j’évitais le plus possible son regard. Les premiers signes du


printemps perçaient la morosité quotidienne qui s’était
installée depuis les émeutes. Les chauds rayons de soleil
annonçaient l’arrivée prochaine d’un été précoce. Cette
idée me rappelait chaque jour que j’allais bientôt passer le
baccalauréat, et alors, des crampes me tordaient le ventre.
Bien sûr, je voulais réussir, mais je ne savais plus ce que
je ferais après. Avant les émeutes, j’étais une sorte d’auto-
mate. Je vivais pour les études. Mais depuis que Mounir
avait été arrêté et que mon monde avait basculé, j’avais
perdu cette obsession.
J’avais repris ma vie entre mes mains. J’aimais lire et
écrire. Je me découvrais une passion pour l’anglais, une
passion que je n’avais jamais soupçonnée auparavant. Je
lisais les livres que j’empruntais au centre culturel et y
retournais chaque vendredi pour en emprunter d’autres.
Je découvrais des auteurs comme Steinbeck, Dickens et
Fitzgerald. Je me plongeais corps et âme dans des époques
di)érentes : la Révolution industrielle britannique et ses
e)ets pervers sur les classes ouvrières, la Grande Dépres-
sion en Amérique et les changements sociaux qu’elle avait
provoqués, et puis les années folles, qui avaient emboîté le
pas à ces années noires, répandant le goût du luxe, l’extra-
vagance et les escapades. Je ne comprenais pas tous les mots
que je lisais, mais j’adorais ces histoires. Un dictionnaire
à côté de moi, étendue sur mon lit, je restais des heures à
savourer mes nouvelles lectures et les nouveaux mondes
qui s’o)raient à moi. Mes lectures et mes visites au centre
étaient devenues une véritable échappatoire. Était-ce mes
nouvelles lectures ou la vue d’Alex qui me faisait le plus de
bien ? Pour être honnête, je ne savais pas trop.
La deuxième fois que je l’ai rencontré, il était encore
occupé par son travail. En me voyant, il a souri de nouveau,
!
TUNIS, FÉV R IER (

mais contrairement à notre rencontre initiale, j’ai pu cette


fois lui retourner son sourire. Il travaillait au système infor-
matique du centre. Il allait et venait entre la salle principale
et une autre pièce qu’on apercevait par la porte entrou-
verte. Il y avait du monde dans la salle de lecture. Des étu-
diants de l’université qui parlaient sans cesse d’examens.
Je gardais le nez plongé dans mon livre et levais les yeux
de temps à autre pour regarder autour de moi. Et c’est à ce
moment-là que nos regards se sont rencontrés. J’ai aussitôt
baissé les yeux et fait mine de continuer ma lecture. Mais
mes pensées étaient ailleurs. À quoi pensait-il, lui ? Pour-
quoi était-il venu en Tunisie ? Pourquoi quitter son pays
et venir travailler ici ? Comment vivait-on dans son pays ?
Quand je me suis levée, m’apprêtant à partir, Alex s’est
approché de moi et m’a fait signe de la main. Il désignait
quelque chose par terre.
— Je crois que tu as laissé tomber des feuilles…
« Quel joli accent ! » ai-je pensé, oubliant presque de
regarder vers l’endroit qu’il me désignait.
— Ah oui, c’est vrai, ce sont mes notes, je les ai mises
par terre, je comptais les reprendre, mais vois-tu, j’ai failli
les oublier…
Fébrile, je continuais à parler, tout en me penchant
pour ramasser mes notes.
— Au fait, je n’ai pas oublié ma promesse de te montrer
à chercher des livres. J’ai un peu de temps libre aujourd’hui,
veux-tu qu’on le fasse maintenant ?
J’ai rangé machinalement mes feuilles éparpillées dans
mon sac et, sans même réfléchir, j’ai répondu par l’affir-
mative. Il semblait heureux comme un garçon ému qui
montre à un ami un trésor caché.
!
DU PA IN ET DU JASMIN

« Mon nom est Alexandre, je suis Canadien, je travaille


ici depuis quelques mois, puis l’été prochain je retournerai
à Ottawa, où j’habite. »
Il parlait avec aisance. Quel contraste avec ma nervo-
sité ! Nos deux mondes étaient bel et bien séparés par un
océan. Deux cultures se rencontraient. Alexandre m’a fait
toute une présentation sur la signification des codes qu’on
utilisait sur les livres. Il m’a expliqué aussi comment les
petites boîtes contenant des fiches classées par ordre alpha-
bétique allaient bientôt être remplacées par un système
informatique sophistiqué.
« Par exemple, tu écris le nom de l’auteur que tu
cherches et en quelques secondes tu obtiens tous les titres
qui lui correspondent. Tiens, je vais te faire une démons-
tration, quel auteur veux-tu lire ? »
— Fitz… Fitzgerald, ai-je répondu en bégayant.
Il m’a regardée avec des yeux ronds, j’ai cru m’être
trompée de prononciation.
« Tu sais, celui qui a écrit Tender is… the Night, si tu
comprends ce que je veux dire… »
Je n’étais pas très sûre de moi.
— Oui c’est bien Fitzgerald, un grand auteur améri-
cain, que j’adore moi aussi…
Il s’est assis et a tapé rapidement sur le clavier, puis m’a
montré toute la liste des titres de Fitzgerald.
— Tu vois, c’est comme de la magie, tu as tous les
autres titres de Fitzgerald : !e Side of Paradise, !e Beau-
tiful and the Damned, !e Great Gatsby… Devant chaque
titre, il y a un code que tu dois noter et que tu chercheras
sur les étagères.
Je l’écoutais attentivement. Sa prononciation des titres
originaux en anglais me laissait béate d’admiration. Et
puis tout cet engouement pour m’expliquer les choses.
!.
TUNIS, FÉV R IER (

Pourquoi était-il si content de me montrer son travail, de


m’expliquer comment faire une recherche ? Les questions
se succédaient dans ma tête.
— Merci beaucoup de ta gentillesse, tes explications
sont claires, heureusement que tu travailles ici et que tu as
si bien pu m’expliquer tout ça… ai-je murmuré.
Il m’a interrompue.
— Mais ce système n’est pas encore disponible au
grand public, ça va prendre quelques mois avant sa mise en
service. J’y travaille avec mes collègues, mais ça va venir !
— Je te souhaite bon courage pour le terminer.
— Merci, m’a-t-il répondu en souriant à nouveau, tu
ne m’as pas dit comment tu t’appelles…
— Nadia… Merci, merci bien…
J’ai ressenti le besoin de partir. Je ne savais plus ce que
je faisais ni ce que je disais. Je ne cessais de répéter merci
comme une vieille cassette qui bloquait sur le même mot.
Mais Alex ne semblait pas s’en formaliser.
— Bienvenue, Nadia !
« Quelle drôle d’expression ! » ai-je pensé en répétant
ses derniers mots. Puis il m’a fait signe de la main. Je suis
sortie du centre, l’esprit embrumé par cette rencontre. Je
suis partie vers la station d’autobus. Le sourire d’Alex ne
me quittait pas. Il me suivait partout. Le lendemain, en
allant à mes cours avec Neila, je n’ai pas pu m’empêcher
de lui parler d’Alexandre. Je m’attendais à ce qu’elle me
taquine ou se moque de moi. Son visage a blêmi.
— Ne me dis pas que tu aimes un gaouri, Nadia ! Un
étranger, est-ce que tu t’en rends compte ? Tes parents vont
te tuer, s’ils le savent…
Sa réaction m’a surprise. Je n’avais pas encore pensé à
mes parents, je n’arrivais pas à croire qu’un garçon pouvait
occuper mes pensées d’une manière aussi soutenue.
!
DU PA IN ET DU JASMIN

— Mais pourquoi as-tu l’esprit si tordu, Neila, qui te


dit que je l’aime ? Qui te dit que je vais en parler à mes
parents ?
Elle m’a regardé d’un air étrange.
— Mais alors, pourquoi m’en parles-tu si tu ne l’aimes
pas…
Elle avait raison. Pourquoi parler de lui à ma meilleure
amie si je n’étais pas attachée à lui ?
— Disons plutôt que je pense à lui, que j’ai l’impres-
sion de voir son image me suivre dans mes pensées, ai-je
rectifié.
Neila m’a fait un signe d’exaspération.
— Bon, ce n’est pas une dissertation de philo, ça se
voit sur ton visage que tu l’aimes. Si tu en parles, c’est qu’il
y a quelque chose dans ton cœur…
Neila gagnait toujours. Je m’en voulais presque de lui
en avoir parlé.
« Pourquoi tu te tais ? » m’a-t-elle lancé après quelques
pas en silence.
Je faisais la gueule. Je ne voulais pas répondre.
« Est-ce que tu connais son nom ? »
— Alexandre…
Elle a hésité un moment
— Iskander !… C’est ça ! Tu pourras l’appeler Iskan-
der, il deviendra Tunisien, au moins par le nom…
J’ai pou)é de rire. Elle souriait elle aussi de sa propre
blague. Nous étions arrivées presque à côté du muret, prêtes
à sauter par-dessus pour rejoindre notre salle de classe. De
loin, on voyait Botti faire le va-et-vient. Sa veste débou-
tonnée laissait apparaître son gros ventre. Sa présence nous
refroidissait et nous avons laissé tomber l’idée et fait le tour
de la clôture pour entrer par la porte principale.
Tout à coup, Neila me dit :
!
TUNIS, FÉV R IER (

« Il semble que nous n’ayons pas de chance en amour,


toi et moi. Moi, j’aime un garçon qui est en prison et toi,
tu aimes un Américain, quel zhar  ! »
Nous avons éclaté de rire. Neila était ma meilleure
amie, j’en avais la conviction chaque jour davantage. Elle
avait parfaitement raison. Oui, décidément, nous n’avions
pas de chance.

. Terme tunisien qui signifie chance.

!


T,   , 

Désormais, je connais la cité Ettadamoun. Je m’y suis ren-


due avec Donia. Les rues sont pleines de nids-de-poule.
La boue colle à nos souliers, les rendant lourds et pesants.
Nous essayons péniblement de sauter par-dessus les flaques
formées par une pluie qui s’est déversée comme un seau
d’eau sur nos têtes. Une douche froide et cinglante, en
quelques minutes. De la pluie et du vent comme je n’en ai
jamais vu à Tunis. On ne discerne plus rien. J’aide Donia
dans ses activités depuis quelques jours. Notre pacte
marche à merveille. Chaque jour, je comprends un peu
mieux les enjeux politiques de ce pays et je me convaincs
que j’ai pris la bonne décision en m’impliquant dans cette
cause.
Les choses ne me semblent pas toujours simples à com-
prendre. À cheval entre le noir et le blanc ? Entre le tuni-
sien et le canadien ? Prise en otage dans cet espace à peine
perceptible dont je ne peux me détacher. C’est la paix et le
chaos. C’est l’histoire et le présent. C’est pour cela que j’ai
peut-être trouvé ma place ici. Et que je me suis blottie dans
cet espace extrêmement étroit, presque invisible.
!
TUNIS, LE  DÉCEMBR E ,--

Aujourd’hui, Donia est venue me chercher pour aller


chez Jamel. « Quelque chose de grave s’est passé », m’a-t-elle
dit, les yeux écarquillés, un pli sérieux sur la bouche. Je n’ai
pas cherché à en savoir plus, elle va bientôt tout me racon-
ter. Je le sais. Dans la voiture, on ne voit plus rien. Maintes
fois, sur la route, je sens que la voiture va emboutir les
véhicules devant nous. La pluie nous embrouille la vue.
Mais Donia garde tout son calme. Son torse penché vers
le volant, le regard perçant, la mâchoire crispée qui remue
sans arrêt. Les essuie-glaces dansent à un rythme saccadé.
Un, deux, trois, quatre mouvements en quelques secondes !
Quand nous arrivons à la cité, la pluie s’arrête abrup-
tement. Le vent se tait. Tout redevient normal. Donia gare
la voiture à côté d’un terrain vague. On peut voir les rails
du métro qui émergent du sol en se courbant. Des sacs de
plastique traînent partout, des amas de déchets aplatis par
la force de la pluie.
— Nous allons voir Jamel, il habite dans la rue paral-
lèle à celle-ci.
Donia lève le doigt pour me montrer une rangée de
maisons, au loin. Je ne fais pas trop attention à ce qu’elle
me dit. Je trouve toutes les maisons semblables. Impré-
gnées de misère et de saleté. Je les regarde les unes collées
aux autres. Des portes en fer peintes en vert, en noir ou
en bleu. Quelques habitants devant leur maison, le dos
arqué, tirent de l’eau avec une grande raclette de la porte
vers l’extérieur.
— Qu’est-ce qui se passe, que font ces gens ? demandai-
je d’un air étonné.
— Ils retirent l’eau qui est entrée dans leurs maisons…
Dieu merci, la pluie s’est arrêtée, sinon il y aurait eu des
inondations.
!
DU PA IN ET DU JASMIN

Cette cité sent la pauvreté. Je le vois aux maisons


minuscules entassées les unes contre les autres. Une épice-
rie, Supermarquet le Bonheur, des bouteilles de gaz empri-
sonnées dans une cage grillagée rendent le décor encore
plus lugubre. Quelques enfants agglutinés devant l’épicerie
se partagent une petite bouteille de yaourt buvable en la
passant d’une bouche à l’autre. Non loin de l’épicerie, un
garage pour voitures d’occasion avec des pneus entassés
dehors qui attendent patiemment leur tour pour rempla-
cer un pneu crevé. Des immeubles délabrés à la peinture
décollée, des craquelures sur les murs comme des balafres
géantes sur un visage. La rue se confond avec le trottoir. Je
ne sais pas trop où marcher. Je suis Donia en silence. Nous
sommes arrivées devant une petite maison. La clôture plus
haute que nous cache la façade principale. Un arbre qui
ressemble à un caoutchouc miniature étend ses larges
feuilles devant nos yeux. Mes chaussures sont trempées, je
sens le froid monter graduellement dans tout mon corps.
Jamel ouvre la porte. La moitié de son visage reste
caché, je n’arrive pas à déchi)rer son air. Donia et moi
entrons rapidement. Nous traversons une petite véranda.
Un arbre se tient bien droit sur un bout de terre entouré
de carrelages cassés et de pierres. Des filets d’eau tombent
des gouttières comme des petites chutes timides. Donia a
l’air chez elle. La maison est obscure, je ne vois ni chambre
ni couloir, je me trouve soudain dans une pièce avec deux
lits, chacun poussé d’un côté du mur, quelques chaises en
plastique traînent dans la pièce, une table est placée au
milieu, avec un ordinateur allumé. Donia s’assied sur le
bord d’un des lits, je l’imite.
Jamel parle lentement, les yeux cernés, les cheveux
décoi)és comme un jeune garçon qui vient de se réveiller.
!/
TUNIS, LE  DÉCEMBR E ,--

— Les choses bougent à grande vitesse depuis hier, un


jeune homme s’est immolé par le feu sur la place publique à
Sidi-Bouzid. Il voulait attirer l’attention sur son sort après
qu’une policière l’eut giflé et empêché de garer son étalage
ambulant dans la rue.
Je vois Donia enfoncer ses doigts dans le matelas. Je ne
sais pas si elle veut se retenir pour ne pas glisser ou si c’est
la nouvelle qui lui fait cet e)et.
— Est-ce qu’il est mort ?
— Il est gravement brûlé, on ne sait pas ce qui advien-
dra de lui, répond Jamel, l’air toujours abattu.
— Qu’allons-nous faire ? demande Donia en essayant
de trouver une meilleure position sur le lit.
— Il faut faire quelque chose.
Elle me regarde avec des yeux interrogateurs, comme
si j’avais la réponse.
— Peut-être écrire une pétition ou sortir manifester ? Je
me rappelle, quand un promoteur immobilier a voulu bâtir
un grand immeuble dans notre rue, ma mère et nos voisins
ont résisté. Ma mère m’avait demandé de faire signer la
pétition par mes camarades. J’ai refusé. Au début, je trou-
vais ces demandes ridicules et je ne voulais pas que mes
amis me prennent pour une folle. Ces histoires d’adultes
ne nous concernaient pas, nous les jeunes. J’ai fini par
accepter, nous avons récolté des centaines de signatures et
le projet a été bloqué. Mais ici, je ne suis pas sûre que la
même tactique fonctionne. On parle d’injustice, de vies
enlevées, de policiers qui sèment la terreur.
Jamel et Donia me regardent comme si je venais de
faire exploser une bombe.
— Lila, es-tu vraiment sérieuse ? Mais ça ne marche
pas comme ça, ici ! me lance Donia avec une grimace. Per-
sonne ne signera son nom. Les gens ont trop peur.
!!
DU PA IN ET DU JASMIN

L’air penaud, je me tais, mais Jamel s’exclame :


— Et pourquoi pas, Donia ? On pourrait faire quelque
chose de semblable en s’assurant de rester anonyme. Envoyer
un communiqué sur Facebook à tous nos amis sur ce qui
s’est passé et leur demander de partager avec les leurs, ce
serait génial, non, les filles ?
— Oui, absolument, on peut le faire !
Je me surprends à parler de nouveau. Les mots de
Jamel m’ont redonné confiance.
« Je pourrais traduire le texte en anglais. Il y aura plus
de partage et les gens d’ailleurs pourront comprendre ce
que nous sommes en train de faire ici… »
Soudain, le visage de Jamel s’assombrit encore une fois.
— Mais on doit se méfier, on peut se faire arrêter à
tout moment, Sami m’a répété hier que tous les comptes
Facebook et les blogues sont sous haute surveillance par le
palais présidentiel de Carthage… Ils sont prêts à arrêter
tout le monde. Ils ont perdu la boussole.
Le visage d’oncle Mounir m’apparaît. Son visage durci
par les années d’injustice me sourit à présent. Avait-il peur
d’agir quand il faisait sa tournée des chantiers et parlait
avec les jeunes apprentis maçons de l’époque pour les
mobiliser et les informer de leurs droits ? Était-il paralysé
par la peur ? Mais bien sûr que non. Il croyait à ce qu’il fai-
sait. Malheureusement, il a payé chèrement de sa liberté. Je
m’apprête à raconter l’expérience de l’oncle Mounir quand
Jamel m’interrompt.
— Mais il y a déjà un homme qui l’a payé chèrement,
il est entre la vie et la mort. Je ne veux pas que, dans
quelques années, mes enfants me jugent pour n’avoir rien
fait. La peur, vous voulez savoir ce que j’en pense ? Je la
dé-tes-te. Oui, j’ai peur, j’ai trop peur même, mais je m’en
fous, car j’en ai assez d’être toujours hanté par cette peur,
!
TUNIS, LE  DÉCEMBR E ,--

elle nous a paralysés pendant des années. Plus jamais. Dès


aujourd’hui, je vous regarde dans les yeux et je vous dis
que je suis un homme libre !
J’ai la chair de poule. Je n’avais plus besoin de raconter
l’histoire de l’oncle Mounir. L’histoire de Jamel nous suffit.
Donia se retient pour ne pas pleurer. Elle renifle. Mainte-
nant, elle a les jambes repliées sur le matelas. Je suis d’ac-
cord avec ce que dit Jamel. J’ose espérer que nous sommes
au début d’un grand bouleversement. Un bouleversement
avec un dénouement heureux. Donia sort soudain de son
mutisme.
— Mais Jamel, si on te découvre et qu’on t’arrête, on
sera derrière toi, on fera tout pour te revoir.
Donia me regarde et je la vois sourire pour la première
fois depuis qu’on s’est rencontrées cet après-midi-là. Jamel
se met devant son ordinateur. Assises sur nos chaises en
plastique, nous nous approchons lentement de lui.
Jamel et Donia écrivent une lettre ouverte sur l’im-
molation du jeune vendeur et sur la réaction abjecte des
autorités.
— J’ai créé un nouveau compte Facebook et je l’ai
nommé Tunisie libre. Cette lettre sera mon premier billet.
Je commence par donner des informations. Mais demain,
je vais demander qu’on commence à agir…
Donia l’interrompt.
— Comme sortir dans les rues, brandir des slogans,
stopper la brutalité policière, qu’en penses-tu ?
— Là, c’est toi qui encourages Jamel à aller de l’avant ?
lui dis-je avec sarcasme.
— C’est un sentiment de solidarité qui me pousse, je
sens qu’il me pousse des ailes…
Malgré la nervosité, Jamel et moi rions de bon cœur.
L’enthousiasme de Donia lui redonne sa vigueur des jours
!
DU PA IN ET DU JASMIN

passés, elle redevient telle que je l’ai connue la première


fois. Elle sourit à son tour.
« Tu sais, Lila, je n’ai aucun regret, je suis tellement
contente d’avoir fait ta connaissance. Il y a quelque chose
dans ta présence qui me procure “un je ne sais quoi”… Une
innocence, une bravoure, quelque chose de magique ! »
Je rougis, personne ne m’a jamais tenu de tels propos.
— Merci, Donia, mais je te rassure, je n’ai rien de
magique. Il faudrait remercier oncle Mounir, c’est lui qui
m’a réellement inspirée. C’est son courage qui m’a guidée
vers toi. Je sens sa présence parmi nous. Je vous le jure !
Donia et Jamel ne savent pas vraiment de quoi je parle.
Ils pensent que je divague. Nous sommes tous les trois
dans cette chambre sombre, dans un quartier populaire de
Tunis. L’un des plus défavorisés que j’aie vu de ma vie, loin
de mon Canada natal. Qui aurait pensé que je ferais ce
que je fais aujourd’hui avec mes nouveaux amis ? Maman
en aurait les cheveux dressés sur la tête. C’est drôle, jamais
je ne me suis sentie aussi heureuse que dans cette chambre
obscure, dans cette maison pauvre, dans ce quartier de la
solidarité, l’un des plus pauvres de Tunis, à des milliers de
kilomètres d’Ottawa.

!.


T, , 

Mounir restera sept ans en prison. Encore une fois, nous


l’avons su de la bouche du petit Mohamed sur le chemin
de l’école. Neila ne parlait plus de Mounir, ou presque
jamais. Elle voulait oublier, disait-elle, mais je savais qu’elle
mentait. Mounir était toujours dans ses pensées. Nous
n’avions pas vu Mohamed depuis le jour où il nous avait
appris l’arrestation de son frère. Neila et moi avions cru
que la famille avait déménagé. Mais un jour, sur le chemin
de l’école, nous avons rencontré de nouveau le frère de
Mounir. La même démarche enfantine mélangée cette fois
à un regard d’homme grandi avant son heure. Il sifflait, les
mains dans les poches. Le cartable toujours retenu au dos
par des bouts de ficelle.
— Eh, Mohamed, que fais-tu là ?
— Je vais à l’école, comme tu vois, a-t-il répondu d’un
air neutre, presque indi)érent.
— Comment va Mounir ? lui a demandé Neila, qui
sortait lentement de sa surprise, comprenant tout à coup
de quoi il s’agissait.

!
DU PA IN ET DU JASMIN

Le nom de son frère l’a arrêté net. C’était comme s’il


revenait de loin. De très loin. Il s’est immobilisé et nous a
regardées longuement.
Puis il s’est approché de nous et a chuchoté, le visage
grave :
— Mounir est encore en prison. Je ne peux pas aller
le voir. C’est interdit aux enfants. Ma mère lui rend visite
chaque vendredi. Il me manque cruellement. La dernière
fois, mon père m’a dit que Mounir restera en prison sept
ans…
— C’est faux, ce sont des mensonges, l’a interrompu
Neila. Qui t’a raconté ces mensonges ?
Je me suis hâtée de la faire taire.
Le petit Mohamed a regardé Neila avec des yeux éton-
nés, puis a continué :
— Oui, moi aussi je ne crois pas à ces histoires. Sept
ans, c’est trop. Je vais presque terminer le lycée quand il
sortira. Je ne reconnaîtrai plus mon propre frère.
Neila, encore sous le choc, a réussi à balbutier :
— Est-ce qu’on peut lui rendre visite ? C’est quoi, le
nom de la prison où on le garde ?
— Je ne sais pas. Il faudrait demander à mon père.
Mais je l’ai entendu plusieurs fois parler de « la nouvelle
prison »…
Neila et moi nous ne disions plus rien. Nous savions
que c’était le nom de la grande prison de Tunis. Tout le
monde le savait, sauf les enfants comme Mohamed.
Neila a ouvert la bouche pour parler, puis s’est tue.
Mohamed a repris son chemin de sa démarche enfantine.
— Est-ce que tu veux aller lui rendre visite, ai-je
demandé à Neila une fois que nous avons repris notre
marche.
!
TUNIS, M A RS (

— Es-tu sérieuse ? En tant que quoi veux-tu que je me


présente en prison ? Fiancée en attente ? Future épouse ?
Ou veux-tu que je sois franche avec les gardiens et que je
leur dise que je suis sa petite amie ? C’est bien ça, tu veux
faire un autre scandale ? Comme si son emprisonnement
ne suffisait pas…
Je me suis étonnée du ton agressif de Neila. Je ne m’at-
tendais pas qu’elle me réponde de la sorte.
— Neila, calme-toi, je ne voulais pas t’o)enser. Je te
jure qu’il ne m’est rien venu à l’esprit de tout cela. Je suis
idiote, je ne pense jamais à ce genre de chose. C’est vrai
que toutes ces précautions m’échappent.
Neila n’a rien dit. Elle me paraissait déboussolée. Nous
étions presque arrivées à notre école. Tout à coup, Neila
s’est retournée vers moi et m’a dit :
— Nadia, je ne veux plus aller à l’école. Je sens que ma
tête va exploser. C’est trop pour moi. C’est injuste pour
Mounir…
Puis elle a éclaté en sanglots. Je l’ai prise dans mes bras
et j’ai essayé de la réconforter. Elle tremblait de tout son
corps. Jamais elle ne m’avait paru si menue, si vulnérable
et si confuse. Même pas quand elle me parlait des coups de
son père. Le départ de Mounir était une tout autre tragé-
die. Une tragédie qui n’avait ni début ni fin. Une tragédie
qui la consumait de l’intérieur.
Je continuais à calmer Neila, mes bras autour de ses
épaules. J’ai vu Sonia garer sa BMW dans le stationnement
réservé aux professeurs. Elle se fichait pas mal des règle-
ments. Son père travaillait au ministère de l’Intérieur. Il
était directeur de la police. Celui-là même, peut-être, qui
avait ordonné l’arrestation de Mounir. Sait-on jamais ? Je
la méprisais encore plus.
!
DU PA IN ET DU JASMIN

Neila est restée blottie dans mes bras quelques secondes.


Puis doucement, elle s’est dégagée.
« Je ne veux plus étudier, m’a-t-elle dit, les yeux rou-
gis et le visage défait par l’émotion. Étudier pour quoi
faire ? Pour devenir comme tous les autres… perpétuer
l’injustice… »
— Et l’injustice, tu veux la combattre comment ? Par
l’ignorance, par l’inertie et la bêtise… Hein, tu veux te
cacher et laisser les autres faire ce qu’ils veulent ? Non,
Neila. Je ne pense pas que Mounir se soit retrouvé en
prison pour que tu arrêtes ta vie et que tu sombres dans
le déni.
Elle ne me regardait pas. Ses yeux cherchaient au loin.
« Écoute-moi, Neila. Mounir est en prison. Il y restera
un, deux, trois ou sept ans. Je sais que c’est trop, mais un
jour, il sortira. Il faut que tu résistes pour le revoir. C’est
ce qu’il veut de toi. »
Son regard s’est dérobé encore une fois. Nous enten-
dions la sonnerie, un bruit qui nous arrachait à notre rêve-
rie. Il fallait faire vite. Les cours allaient commencer dans
quelques minutes. Neila a baissé la tête, elle marchait à
mes côtés. La résignation a pris le dessus. Le monde de
l’injustice a gagné. Je voyais Sonia rire aux éclats avec l’un
des garçons de la classe. Je grinçais des dents. Mais ce
n’était pas le moment de penser à Sonia. Je savais que je
devais résister aux mauvais coups de la vie, mon amitié
avec Neila l’exigeait, mais aussi ma propre survie.
Botti nous attendait de pied ferme devant la porte
principale. Il retenait l’une des portes. Son sifflet pendait
de son cou comme celui d’un arbitre de soccer sur un
terrain de jeu. Il se prenait pour la police de l’école et il
jouait son rôle à merveille. Nous vivions dans la peur. En
fait, il nous préparait au monde extérieur. À la crainte de
!
TUNIS, M A RS (

l’autorité, à l’humiliation quotidienne et à l’abus du pou-


voir. Botti faisait tout ça à la fois. Et nous, les élèves ? Nous
étions un troupeau discipliné qui suivait les ordres sans
vraiment y croire. La crainte et la peur nous retenaient.
Derrière son dos, on le détestait, on se moquait de lui et on
n’attendait que sa chute pour piétiner son corps et désobéir
aux règlements. Mais on vivait néanmoins dans la peur.
Peur de nos parents, peur pour notre future carrière, peur
de braver l’injustice. Mounir avait essayé de défier la peur.
Il avait voulu changer les choses. Il avait essayé de contes-
ter le régime. Mais il s’était retrouvé en prison. Seuls ses
parents pouvaient lui rendre visite. Ni ami, ni camarade
n’était autorisé à le voir. En compagnie des cafards, des
rats, il croupissait avec les autres qui, comme lui, avaient
aussi osé. Nous, nous restions de l’autre côté. Du côté de la
peur. Feignant l’ignorance ou ignorant carrément tout ce
qui se passait autour de nous. Impuissantes comme nous
l’étions, Neila et moi, ne sachant comment terminer le
travail inachevé de Mounir.
— Allez dépêchez-vous, les filles, je vais bientôt fermer
la porte. Dépêchez-vous, vos cours commencent… C’est
quoi cette histoire, pourquoi tout le monde est en retard
aujourd’hui ?
Je n’ai même pas voulu le regarder. Il me dégoûtait.
Ses doigts qui retenaient la porte me répugnaient. Des
élèves écrasaient leurs mégots de cigarettes fumées pas loin
de l’entrée, ils arrivaient en vitesse pour se faufiler devant
nous. L’odeur des cigarettes mélangée à la sueur nous enva-
hissait. Botti s’impatientait.
Neila et moi avons franchi la porte. Botti a laissé
glisser ses gros doigts qui ressemblaient à des cigares. La
porte s’est refermée derrière nous avec fracas. Nous nous
sommes dirigées vers notre classe. Le professeur n’était
!
DU PA IN ET DU JASMIN

pas encore arrivé. Les élèves attendaient à l’intérieur. La


pagaille régnait. Des éclats de rire, des sifflements, des cris
stridents. Deux garçons se sont levés et se sont mis à jouer
avec un ballon en plastique à l’arrière de la classe. Sonia,
comme à son habitude, était assise en avant, devant le
bureau du professeur. Elle avait sorti un miroir et arran-
geait ses cheveux. Je n’osais plus la regarder. Son arrivisme
et son égoïsme me sautaient aux yeux. Je la sentais respon-
sable de notre malheur. Son bonheur nous avait enlevé
Mounir. Son visage me rappelait l’injustice dans laquelle
nous vivions. Est-ce que je me trompais ? Je l’ignorais. Je
sentais que je bouillais de l’intérieur. Plus je la regardais et
plus son indi)érence au malheur qui s’était abattu sur nos
vies me nouait les entrailles.
En passant devant sa table pour aller m’asseoir à ma
place habituelle, je n’ai pu m’empêcher de lui lancer :
— Tu te fais belle pour monsieur Kamel, ce pauvre
type. Il est gros et il sent mauvais. Quand même, tu vaux
mieux que ça !
Neila m’a frappée du coude.
— Tais-toi !
Sonia a laissé tomber son petit miroir. Ses yeux badi-
geonnés de mascara me dévisageaient comme si j’étais
une revenante. Elle s’est levée, a cambré le dos comme une
féline prête à l’attaque
— De quoi parles-tu, salope ! Occupe-toi de tes gue-
nilles et des bonniches comme toi qui te suivent partout.
Tu n’as pas de leçon à me donner…
Il faut dire que j’avais sous-estimé la réaction de Sonia.
Je voulais jouer dans la cour des grands, mais cette fille
était mieux préparée à la bagarre que moi. Je ne savais que
répondre. Mais j’étais fière de l’avoir fait tomber de son
piédestal. Je cherchais comment répliquer à ses insultes.
!/
TUNIS, M A RS (

Mais Neila m’a poussée fort avec le coude. Un silence


de mort enveloppait toute la classe. Tout le monde avait
entendu l’échange, même les deux garçons qui jouaient au
ballon s’étaient assis, curieux d’observer ma dispute avec
Sonia. Nous étions devenues le match à suivre.
— Le prof arrive, tu dois te taire maintenant, m’a chu-
choté Neila à l’oreille.
Mais j’étais déchaînée contre Sonia et contre les pri-
vilèges qu’elle affichait avec insolence. Contre son désir de
réussite, en usant de ses charmes et de la position de son
père.
— Si tu es tellement sûre de toi, pourquoi ne dis-tu
pas à tout le monde que tu n’es qu’une petite idiote et
que tu réussis tes études en séduisant monsieur Kamel,
ce pauvre bougre, gros et débile, hein ! Pourquoi tu ne dis
pas ça à toute la classe, tu ne réponds pas, tu as trop peur
n’est-ce pas ?
J’avais pris ma revanche. J’avais fait taire cette vani-
teuse de Sonia. Je voulais parler encore, mais Neila a mis
sa main sur ma bouche. Je me suis retournée pour l’arrêter
et c’est à ce moment que j’ai vu M. Kamel, qui déposait son
cartable noir sur la table. Ses yeux me scrutaient. Il fulmi-
nait. Il avait tout entendu, tout vu. Mes mots accusateurs
résonnaient encore dans la salle comme un joyeux tinta-
marre. La classe attendait la suite. Neila s’est a)alée sur la
chaise à côté de moi. Le désespoir baignait son regard. Je
ne bougeais pas.
Sonia pleurait tout haut.
— Avez-vous entendu, monsieur, ce que cette vermine
a dit ? a demandé Sonia. Je n’arrive pas à croire qu’elle ait
eu cette bassesse… Oh, mon Dieu, quelle impolie !
!!
DU PA IN ET DU JASMIN

Sonia hochait la tête de droite à gauche, l’air o)usqué.


Elle essuyait délicatement le mascara qui dégoulinait sur
ses joues.
— Mademoiselle Mabrouk, prenez vos a)aires et sor-
tez. Je n’ai pas besoin d’élèves comme vous dans ma classe.
Je vais faire un rapport sur votre comportement ignoble.
J’ai pris mon sac. Neila avait le visage pâle. Elle me
regardait avec des yeux suppliants.
— Va lui demander pardon ! Vas-y tout de suite ! m’a-
t-elle suppliée.
J’ai fait semblant de ne rien entendre. Pour la première
fois de ma vie, je me sentais fière et confiante. Je venais
de dire la vérité que tout le monde connaissait, mais que
tout le monde faisant semblant d’ignorer. Ce n’était pas
de mes a)aires. Oui. Mais je voulais venger Mounir et
Neila. J’étais une version féminine d’Etienne Lantier. Le
sang bouillonnait dans mes veines. J’étais devenue une
héroïne. Mais pas pour longtemps. J’allais payer cher mon
insolence. Bientôt, je serais ramenée à l’ordre, car ce pays
ne pouvait vivre que dans l’ordre.

!
,-

T,   , 

Ce soir, en rentrant d’une longue journée passée en com-


pagnie de Donia et de Jamel à rédiger des textes, à les
publier sur Facebook et à répondre aux commentaires des
internautes, je trouve l’appartement plongé dans un silence
de mort. Je pense que tante Neila et oncle Mounir sont
sortis, peut-être pour rendre visite aux voisins de l’étage
au-dessous. Ils ont fait la même chose, il y a quelques
semaines. Mais après avoir refermé la porte, j’entends des
murmures qui arrivent du salon et je perçois une faible
lumière. Je les trouve assis côte à côte, devant la télé, en
silence, en train de regarder les nouvelles. Sans faire de
bruit, je m’assieds en leur compagnie. Je sens que je suis
chez moi. Je fais partie de la famille. Je ne suis plus l’étran-
gère qui se cherche. Tante Neila me sourit sans un mot et
oncle Mounir fait un geste de la tête qui veut dire à la fois
qu’il m’a vue et qu’il me salue. J’acquiesce avec un sourire
et un geste semblable.
À l’écran, je vois le président Zine Al-Abidin Ben
Ali dans une chambre d’hôpital, entouré de médecins et
d’infirmiers. Sur le lit, une personne enveloppée de la tête
aux pieds de bandages blancs. Une momie vivante. Le
!
DU PA IN ET DU JASMIN

président se tient à l’écart tout en arborant un air soucieux.


Il écoute la troupe de médecins qui l’accompagne.
— Quel hypocrite ! s’exclame soudain oncle Mounir.
Pourquoi est-il allé au chevet d’un homme que les sbires du
régime ont poussé au suicide ? Quelle mascarade !
Il ne me faut pas longtemps pour comprendre que le
malade est Mohamed Bouazizi, celui dont nous suivons
l’histoire de près, Donia, Jamel et moi. L’homme qui s’est
immolé par le feu pour sauvegarder ce qui lui restait de
dignité.
Tante Neila se mouche et pleure en silence.
— Pour se faire pardonner auprès de la population,
peut-être, suggérais-je avec calme.
Oncle Mounir me sourit.
— Oui, mais cette fois, je ne pense pas que ça va passer.
Le peuple n’est plus ce qu’il était il y a vingt-cinq ans. Les
jours de ce régime sont comptés. Moi, je le sens. Certains
de mes amis à l’UGTT m’ont dit que des manifestations
s’organisent partout au pays et ça ne fait que commencer…
Je vois tante Neila pâlir. Elle n’a rien dit jusque-là. Elle
pousse un soupir, puis lâche :
— C’est ce que tu espères, mais ce n’est pas sûr que les
gens vont finalement briser le mur de la peur…
— Neila, ne sois pas pessimiste, je t’en prie. Les choses
ont changé. Ce n’est plus comme à notre époque. Ne vois-
tu pas que même Lila, qui vient du Canada, s’intéresse à ce
qui se passe ici ? Et ses amis s’y intéressent eux aussi.
Oncle Mounir me scrute de son regard grave.
— Je ne sais pas comment étaient les choses à votre
époque. Mais d’après les commentaires que nous recevons
sur le blogue de Jamel, et si je me fie à ce que Donia et
Jamel m’ont dit ces derniers jours, il est évident que tout le
!.
TUNIS, LE , DÉCEMBR E ,--

monde veut du changement, mais je ne sais pas si ce chan-


gement aura lieu. La police contrôle tout. Internet n’est
toujours pas libre. Jamel utilise un prête-nom pour afficher
ses textes. Il est menacé d’emprisonnement à tout moment.
Tante Neila semble trouver cet argument de taille.
— Tu vois Mounir, les choses ne sont pas aussi simples
que tu le souhaites. Ben Ali contrôle tout : Internet, la
police et le peuple. Fais attention à ce que tu fais, Lila. Tes
amis, Donia et Jamel, semblent être sincères, mais si jamais
ils se faisaient arrêter et si jamais, que Dieu te protège,
quelque chose t’arrivait à toi, qu’est-ce qui adviendrait ?
As-tu seulement songé aux conséquences ? Et ta maman ?
Nadia ne me le pardonnerait jamais…
Le nom de ma mère me fait un léger pincement au
cœur. Je ne lui ai encore rien dit. Ses craintes d’il y a
quelques jours sont bien fondées. Si elle savait ce que je
suis en train de faire, elle serait morte de peur.
— S’il te plaît, ne lui dis rien ! Elle va avoir peur pour
rien. Je connais ma mère, elle voulait que j’apprenne
l’arabe, mais m’impliquer dans un soulèvement populaire,
c’est la dernière chose à laquelle elle s’attendrait…
Le visage de tante Neila se crispe. Oncle Mounir a
fermé la télé et est parti dans la cuisine. J’entends des tin-
tements de vaisselle. Il prépare sans doute du thé. De la
cuisine, il lance :
— Laisse-la tranquille, Neila, ne lui fais pas peur. Elle
sait se débrouiller et en plus elle est Canadienne, ces chiens
de policiers ne pourront rien lui faire. Ils ont bien trop peur
de toucher aux étrangers…
Tante Neila est de plus en plus confuse.
— Mais ne penses-tu pas que Nadia nous a fait con-
fiance en laissant sa fille avec nous ? Il faut qu’on s’en
!
DU PA IN ET DU JASMIN

occupe. Il ne faut rien lui cacher. Je ne me sens pas bien


comme ça. Si les choses s’embrasent, ce sera trop tard.
Moi, je vous le dis, je ne me sens pas bien, je ne veux pas
lui mentir.
Je comprends tante Neila. Elle se rappelle l’arrestation
d’oncle Mounir et ne veut pas que la même chose arrive
à la fille de sa meilleure amie. Elle ne veut pas que je me
retrouve en prison comme ce fut le cas pour son mari,
vingt-cinq ans plus tôt.
— Les choses ont bien changé. Nous sommes très pru-
dents. Nous utilisons Internet pour di)user l’information,
car les jeunes se sentent marginalisés. On parle avec tous
les autres jeunes du pays. Je pense que c’est fantastique. Tu
devrais être contente…
Oncle Mounir est revenu avec un plateau et trois sou-
coupes fumantes remplies d’une crème grise, légèrement
verdâtre. À ma moue interrogatrice, il me répond :
— C’est du drôo, ou du sorgho, si tu veux. C’est
comme du pudding. On le prépare avec du lait, du sucre et
de la farine de sorgho. On mange ça l’hiver. Tiens, prends
une cuillère et mange. C’est bon, tu verras. Ça te tiendra
au chaud.
Tante Neila ne touche pas à sa soucoupe. Elle est
trop préoccupée par notre discussion. Oncle Mounir
veut détendre l’atmosphère. Je mets une cuillerée de cette
crème bizarre dans ma bouche. Son goût me paraît inté-
ressant, j’en prends une autre cuillerée. Déjà, je sens que je
ne peux plus m’arrêter. La crème chaude me réchau)e et
me réconforte.
Tante Neila me regarde avec une douceur toute mater-
nelle, comme si elle venait d’oublier que, quelques minutes
plus tôt, elle n’était pas d’accord pour ne rien dire à ma
mère de mes nouvelles activités avec Donia et Jamel.
!
TUNIS, LE , DÉCEMBR E ,--

— Et si tu envoyais un message à ta mère lui racontant


ce que tu fais, sans trop de détails, ne penses-tu pas que ça
serait mieux pour tout le monde ? Hein, qu’en penses-tu,
Lila ?
Je ne veux pas répondre, trop occupée à déguster le
savoureux drôo, mais aussi parce que je ne suis pas sûre de
cette tactique. Un message ne suffirait pas. Elle voudrait en
savoir plus et ne se contenterait jamais de quelques phrases
vagues et vides.
— Elle ne comprendra jamais ce que je suis en train
de faire. Mon message lui fera peur. Elle va paniquer, je
le sais.
Oncle Mounir regarde tante Neila avec des yeux
réprobateurs.
— Neila, arrête donc d’avoir des idées négatives. Tout
ira bien. Je te l’ai dit. Lila est une grande fille…
Je l’interromps brusquement :
— Après tout, il ne me reste plus qu’une dizaine de
jours, puis je repars au Canada. Je ne pense pas que d’ici
là, les choses auront énormément changé.
Un air de tristesse s’est peint sur son visage. Mon
départ prochain lui fait déjà de la peine.
— C’est vrai, tu as peut-être raison…
Elle ne me paraît pas trop convaincue, mais elle ne
dit plus rien. Elle se penche vers le plateau et me tend une
deuxième soucoupe :
— Prends-en une autre. Tu sembles aimer le drôo. Je
t’en ferai tous les jours, si tu veux !
Je prends la soucoupe et l’entame sans me faire prier.
La bouche pleine et la langue brûlante, je lui demande :
— Et toi, tu n’aimes pas ça ? C’est vrai que je le trouve
délicieux… C’est un nouvel arôme que je n’ai jamais senti
auparavant, on dirait des noisettes grillées…
!
DU PA IN ET DU JASMIN

Son visage s’assombrit soudain, puis elle me sourit


tristement :
— J’en ai trop mangé quand j’étais jeune. Ma mère,
qu’Allah bénisse son âme, ne faisait que ça les matins d’hi-
ver. Mon père…
Elle se tait, puis continue :
« Il nous forçait à en manger pendant tout l’hiver. Et
moi qui n’aimais pas trop ce goût particulier, ça me don-
nait des nausées. Je remplissais ma bouche de drôo, puis je
m’esquivais pour aller le recracher dans les toilettes. »
Elle frissonne et je m’abstiens de lui poser d’autres
questions.
Oncle Mounir sourit :
— Tu vois, Lila, tante Neila est trop délicate, elle
n’aime que les mets raffinés : du chocolat suisse, des crois-
sants au beurre, des oranges confites, des trucs du genre…
Chez nous, on mangeait de tout, même du pain moisi. Le
même qu’on donnait aux animaux. Pas de di)érence. On
n’avait pas le choix, il fallait bien vivre…
Je comprends, à l’air sarcastique d’oncle Mounir, qu’il
veut taquiner sa femme. Et d’ailleurs, elle sourit à présent :
— Oui, c’est ça, tu joues aux victimes maintenant,
comme si mes parents étaient riches…
— Par rapport aux miens, ils l’étaient certainement !
— D’accord, je te le concède, mais je ne suis pas aussi
délicate que tu le dis. Je ne suis pas une princesse… Le
goût du drôo me rappelle de mauvais souvenirs, voilà tout !
Puis, elle se tourne vers moi.
« Un jour, tu demanderas à ta mère de te parler de moi
et tu sauras la vérité. Oncle Mounir a le cœur de m’en
vouloir ce soir. Je ne vais plus rien dire… »
Je finis ma deuxième soucoupe.
!
TUNIS, LE , DÉCEMBR E ,--

— Oui, c’est sûr que je lui demanderai de tout me


raconter.
Oncle Mounir prend le plateau et repart à la cuisine.
Notre soirée s’achève. Une ambiance mélancolique nous
berce. Je prends congé et me retire dans ma chambre.
Donia m’a envoyé un texto :
« Passe me voir demain à - h, la fête commence ! »
Que veut-elle dire par « la fête commence » ? De quelle
fête parle-t-elle ? Qu’est-ce qui va arriver ? Et si tante Neila
avait raison et qu’il valait mieux que j’en parle à ma mère ?
Je ne suis plus sûre de rien. À peine ai-je enfilé mon pyjama
que je tombe dans un sommeil perturbé. Un sommeil peu-
plé d’hommes en cagoules, de policiers qui courent après
eux. Je me vois en train de nager dans une piscine de drôo.
Le liquide visqueux m’attire vers le fond. Je me débats pour
me tenir à la surface. De loin, tante Neila et oncle Mounir
m’observent en silence.

!
,

T,  

J’avais été expulsée du lycée. De manière définitive. Je ne


pouvais plus y retourner. À cause de mon impolitesse et de
mes insultes odieuses à l’encontre d’un membre du corps
professoral. La nouvelle avait eu l’e)et d’un coup d’assom-
moir sur ma tête. M. Kamel avait écrit un rapport sur ce
que j’avais dit le jour où j’avais engueulé Sonia. Immédia-
tement après, mon cas était passé devant le conseil de disci-
pline. Le « conseil du ridicule et de l’injustice », devrait-on
plutôt l’appeler. Je ne pouvais pas me défendre. Du jour au
lendemain, j’étais devenue la pestiférée que tout le monde
fuyait. Celle qu’on pointait du doigt parce qu’elle avait
faussement accusé son professeur de choses abominables.
De choses qu’on ne pouvait prononcer à haute voix comme
je l’avais fait, mais qu’on chuchotait à voix basse dans les
couloirs et derrière le dos des professeurs et des surveillants.
Et pourtant, tout le monde savait bien que Sonia uti-
lisait ses charmes pour séduire M. Kamel et gonfler ses
notes. Tout le monde savait que ce dernier se plaisait à ces
jeux enfantins et dangereux. Mais personne ne disait un
mot. Tous les élèves voulaient réussir et aller à l’université.
Tous avaient compris comment il fallait faire dans ce pays.
!/
TUNIS, AV R IL (

Tout le monde, sauf moi. Je voulais jouer à l’héroïne. Je


voulais lutter contre l’injustice. Je voulais venger l’empri-
sonnement de Mounir. Et j’avais échoué. Tous les membres
du conseil s’étaient rangés du côté de M. Kamel et contre
la paria que j’étais devenue : une élève frivole et mal élevée.
Le représentant des parents, qui était aussi membre de la
cellule destourienne de notre quartier, avait déclaré que
j’étais « un microbe » et qu’il fallait « m’éradiquer de peur
des risques de contagion que je représentais pour les autres
élèves ». C’est mon père qui me l’avait raconté. Parce que
lui, il avait pu y assister, à ce conseil. Le pauvre, il avait
bien essayé de me défendre. En vain. Il avait parlé de mes
bonnes notes, de mon parcours scolaire sans faute. Il avait
fait valoir que c’était une erreur de jeunesse, que je parlais
sans trop savoir ce que je disais et qu’il fallait me pardon-
ner cette bêtise et me donner une seconde chance.
Mais les paroles de mon père s’étaient évaporées dans
la salle sans laisser de traces dans les esprits. La décision
était déjà prise, tout le reste n’était que formalité. Nadia
Mabrouk était une proie facile. Père : fonctionnaire sans
affiliation politique connue (cas douteux). Mère : femme
au foyer (cas encore plus douteux). Je me battais contre
deux ennemis de taille : M. Kamel : professeur d’arabe
depuis vingt ans. Père de famille, marié, sans histoire.
Mon deuxième obstacle était encore plus puissant : Sonia
Chérif. Père : directeur de la police de Tunis et membre
du comité central du parti du Destour. Mère : femme au
foyer de nationalité française, venue vivre à Tunis après son
mariage avec un Tunisien. Le match était perdu d’avance.
Je n’aurais pas dû me hasarder dans le camp ennemi. Trop
tard. J’avais perdu. Ma place était maintenant la prison
familiale.
!!
DU PA IN ET DU JASMIN

En apprenant la nouvelle, ma mère avait manqué faire


une crise cardiaque. Elle avait failli mourir. Elle qui pen-
sait que ma réussite certaine au bac lui procurerait un meil-
leur statut social dans le quartier. Elle qui avait commencé
d’emblée à faire des plans pour la petite fête qu’elle voulait
organiser à l’occasion de l’obtention de mon bac. Tout le
monde savait que j’étais bonne élève et que j’allais réussir
sans problème. Mais la révolte du couscous avait fait de
moi une autre personne. Personne n’avait vu le change-
ment venir. J’étais devenue une cancre. Une élève expulsée.
Une semblable aux zoufris. La honte du quartier.
Mon père était resté silencieux. Ma mère, entre crises
de larmes, cris de rage et symptômes d’arrêt cardiaque, ne
cessait de répéter :
— Mais qu’est-ce qui t’a pris ? Tu es devenue folle ou
quoi ? Pourquoi t’es-tu attaquée à cette Sonia ? Pourquoi ne
te mêles-tu pas de tes a)aires ? Tu vas à l’école pour étudier
et puis tu rentres chez toi. C’est tout ! Tout le monde fait
ça ! Pourquoi n’es-tu pas comme les autres ? Hein ?
— Parce que c’est la vérité, j’ai dit la vérité ! Tout le
monde sait que c’est la vérité, mais personne n’ose la dire…
Ma mère a laissé échapper un juron… Elle s’est levée
du fauteuil où elle s’était a)alée quelques minutes aupara-
vant, elle voulait m’attraper par les cheveux. Elle voulait
me frapper. Jamais elle ne m’avait frappée jusqu’alors. Mais
ce jour-là, c’était di)érent. J’avais détruit ses rêves. Il fallait
en finir avec ma rébellion.
Mon père, qui avait l’air d’être dans un autre monde,
l’a arrêtée brusquement en la retenant par le bras.
— Nadia a dix-huit ans, c’est une grande fille, tu ne
peux pas la frapper.
— Oui, c’est ça ! Tu vois bien le résultat de ton édu-
cation. Tu l’as toujours gâtée et voilà le résultat. Elle a été
!
TUNIS, AV R IL (

expulsée du lycée à quelques mois du bac. Qu’est-ce qu’elle


va devenir, maintenant ? Secrétaire ? Femme de ménage ?
Même aujourd’hui, il faut un bac pour faire ces travaux
minables.
Ma mère exagérait. Je le savais. La femme de ménage
de ma tante Rafika avait une sixième année primaire. Elle
savait lire et écrivait des lettres d’amour à son cousin resté
au bled. Je le savais parce que je corrigeais ses lettres. Elle
les écrivait en darija, le dialecte que tout le monde parlait,
et non pas en arabe classique, qu’on étudiait à l’école, mais
c’était mieux que rien. Elle lisait les faits divers dans le
journal qui rapportait constamment des histoires de viol
ou de vol. Elle m’en parlait chaque fois que nous rendions
visite à ma tante et qu’elle était là à étendre le linge dans la
véranda en chantant la même ancienne ballade qui parlait
de deux amoureux se retrouvant le soir à côté du puits.
Mais je ne voulais pas devenir femme de ménage ou
secrétaire. Je savais que je pouvais continuer mes études.
En fait, j’étais résolue à les continuer.
Et comme si mon père avait lu dans mes pensées, il a
lancé à ma mère :
— Demain, j’irai à l’école privée La réussite. Je connais
le mari de la directrice. C’est un ancien ami. Il a grandi
dans la même ruelle que moi. On jouait au ballon ensemble
dans l’allée du quartier. Je lui demanderai si sa femme
accepterait Nadia dans son école. C’est délicat. Nous
sommes à deux mois de la fin de l’année scolaire. Je ne sais
pas si elle va accepter. Mais je vais essayer…
Ma mère l’a interrompu :
— Et tu paieras pour inscrire Nadia, par qui le mal-
heur arrive, dans une école privée ? Elle commet des erreurs
et nous, nous payons !
!
DU PA IN ET DU JASMIN

Je pleurais. De joie. Mon père allait me sauver. Je ne


voulais plus écouter les dures paroles de ma mère. De toute
façon, elle n’était jamais contente. Mais j’allais lui prouver
que j’étais capable de réussir et que mon expulsion était
le geste le plus injuste au monde, que ma révolte aurait au
moins servi à quelque chose. À humilier Sonia, la fille du
directeur de police de Tunis. Celui qui avait sans doute
ordonné l’arrestation de Mounir.
Soudain, je me rappelai Neila. Qu’allait-elle devenir
sans moi ? Qu’allais-je devenir sans elle ? Nous allions être
séparées. Et dire que c’était elle qui ne voulait plus étudier !
Comment allait-elle vivre deux séparations simultanées :
celle de Mounir, puis la mienne ?

!.
,,

T,   , 

Tunis est en pleine tourmente. La révolte approche à grands


pas. Je le sens dans l’air et dans le regard des gens. Les
manifestations ont atteint les quartiers pauvres de Tunis,
c’est Donia qui me l’a dit. Il faut nous préparer pour sortir
manifester. Maman avait bel et bien raison. Ou plutôt,
disons que ses sources sont plus fiables que les nouvelles
d’ici. Internet n’est pas filtré au Canada. Ici, c’est une autre
histoire. Dans les journaux, à la télé et à la radio, c’est tou-
jours le même vieux disque qui tourne. « Notre président
est le meilleur, notre pays connaît une grande réussite éco-
nomique. » « La Tunisie est le rempart contre l’intégrisme
et l’obscurantisme. » Et ce n’est pas moi qui dis ça. C’est
oncle Mounir qui l’affirme ce matin. Nous sommes dans
la cuisine. La radio est allumée. J’entends la voix nasillarde
du président. Il parle comme un robot.
— Que dit-il ? demandai-je avec curiosité. Je ne saisis
pas tout ce qu’il raconte.
— C’est une reprise de son discours d’hier. On l’a
manqué à la télé. Il dit que la violence ne sera pas tolérée
et que la loi s’appliquera avec fermeté à quiconque y aura
recours…
!
DU PA IN ET DU JASMIN

— Et qu’en est-il de la brutalité policière et de ceux qui


brutalisent les manifestants ?
Oncle Mounir sourit tristement :
— Il n’en souffle pas un mot… Ce n’est pas son pro-
blème. Lui même était flic avant de devenir président…
Je ne dis rien. Il y a quelques semaines, ce discours
et ces mots ne voulaient rien dire pour moi. Mais main-
tenant, c’est di)érent. On dirait que j’appartiens un peu
plus à ce pays et aux gens d’ici. Je ne sais pas si j’ai adopté
Tunis ou si c’est elle qui m’a adoptée. Une chose est sûre :
je ne suis plus cette étrangère qui vivait dans son monde
douillet. Est-ce parce que j’aime tante Neila et oncle Mou-
nir ? Parce que je comprends mieux leur histoire et leurs
difficultés que je me sens plus proche d’eux ?
Est-ce parce que je me suis rapprochée de Donia et
Jamel et de leur lutte pour la liberté que l’indi)érence des
premières semaines s’est métamorphosée en une curiosité,
un intérêt et peut-être même une passion émergente ? Je ne
saurais le dire.
— Il y a des manifestations qui sont prévues dans le
centre-ville. Comptes-tu y aller ?
Je veux voir sa réaction. Il a fermé la radio. Il se
tient debout devant la cuisinière, tendant la main vers la
zézoua ,. Le bruit des bulles de café l’oblige à retirer brus-
quement sa main. Le café turc est prêt. L’odeur embaume
la cuisine. Oncle Mounir ne me répond toujours pas.
Je pose à nouveau la question, doucement :
« Vas-tu aller à la manifestation aujourd’hui ? »
— Quelle manifestation ? me répond-il, le regard sou-
dain revenu sur terre.
,. Petite tasse en métal avec un long manche pour préparer le
café turc.

!
TUNIS, LE , DÉCEMBR E ,--

— Donia m’a dit qu’il y a un grand rassemblement de


travailleurs et de syndicalistes devant le siège de la centrale
syndicale, l’UGTT, dont tu as parlé l’autre jour… Je ne me
rappelle plus exactement le nom de l’endroit.
Le visage d’oncle Mounir s’illumine.
— Ah oui, c’est la place Mohamed-Ali. Je connais
l’endroit parfaitement. C’est un lieu symbolique de la lutte
des travailleurs. La place a été nommée d’après Mohamed
Ali El Hammi, un grand syndicaliste du e siècle qui est
considéré comme le père du syndicalisme tunisien. C’est
un de mes héros…
Je sens oncle Mounir déborder d’enthousiasme en évo-
quant la vie de cet homme et sa lutte dont j’ignore toute
l’histoire.
« On pourrait y aller ensemble, je vais demander à
Neila. Peut-être qu’elle voudra venir elle aussi. Ça réveillera
de vieux souvenirs en elle. Elle fera les choses qu’elle n’a pu
faire dans sa jeunesse… »
Tante Neila vient d’entrer discrètement dans la cuisine.
Les yeux bouffis. Elle aussi semble ne pas avoir bien dormi.
— Aller où ? demande-t-elle sans trop de conviction.
— À la place Mohamed-Ali… Il y a une grande
manifes…
Elle l’arrête tout court. Son visage blêmit.
— Es-tu vraiment sérieux, Mounir ? Et la police ? Et
si jamais il y a de la casse, penses-tu que c’est un jeu d’en-
fants ? C’est peut-être dangereux pour Lila ! Non, il ne faut
pas y aller…
Oncle Mounir me fait un clin d’œil comme pour me
dire que tante Neila exagère, qu’elle a trop peur et qu’il ne
faut pas trop s’en faire.
J’observe ce couple en silence. Deux êtres qui s’aiment,
mais qui voient la vie d’une façon di)érente. Lui fonce
!
DU PA IN ET DU JASMIN

vers les défis sans penser aux conséquences, tandis qu’elle


se montre prudente et se méfie de tout. Chacun est ancré
dans ses convictions. Même après toutes ces années de
séparation et de sou)rance, les âmes n’ont pas trop changé.
Je ne dis rien. Je ne veux pas créer de problème entre
eux. Je termine mon verre de lait en silence. Je sens mon
téléphone vibrer dans ma poche. Je vérifie, c’est Donia.
« Je t’attends chez moi dans un quart d’heure. »
— Je vais aller voir Donia, dis-je sans vraiment laisser
transparaître d’émotion.
Oncle Mounir ne dit rien.
— Fais attention, appelle-moi et surtout ne va pas à
cette place Mohamed-Ali. C’est plein de zoufris et de gens
du syndicat, ce n’est pas un endroit pour les jeunes filles.
C’est moi qui te le dis, Lila. Je sais de quoi je parle, n’y va
pas, d’accord…
Elle me supplie. Mais ma décision est déjà prise. Déci-
dément, tante Neila devient trop protectrice, quoique je la
comprenne un peu mieux. Maman lui fait confiance, elle
ne veut pas que quelque chose m’arrive.
Que peut-il vraiment m’arriver ?
Je me sens pleine d’énergie et de confiance, prête à
changer le monde. Les bouleversements qui s’annoncent
soufflent un vent de changement. Je ne veux plus faire
marche arrière.
Donia m’attend devant chez elle. Elle vérifie son cellu-
laire. Quand elle me voit avancer vers elle, elle me sourit,
me tend les bras et me dit :
— J’ai promis de rencontrer Jamel au centre-ville. Il va
prendre des photos et je vais écrire un article pour le mettre
sur Facebook. Tu viens avec nous, n’est-ce pas ?
J’hésite encore un peu. La voix de tante Neila résonne
encore à mes oreilles. Donia lit dans mes yeux.
!
TUNIS, LE , DÉCEMBR E ,--

« Tu sais, Lila, tu n’es pas obligée de dire oui. Mais la


dernière fois, chez Jamel, j’ai senti que nous nous enten-
dions bien. Quoi que tu choisisses de faire, tu seras tou-
jours la bienvenue… »
Et si la police nous arrêtait ? Et si c’est vrai que l’en-
droit est dangereux et rempli de zoufris, ces vauriens qui
embêtent les filles et volent les sacs à main ? Les paroles de
tante Neila ne veulent pas me quitter.
Et puis ma mère, que ferait-elle si elle savait que je
participe à des manifestations ? Donia devine mon appré-
hension.
« Oui, c’est dangereux, je le sais. Mais tu te rappelles,
on en a discuté avec Jamel. On est prêt pour le change-
ment, n’est-ce pas ? Rien ne nous arrêtera ! »
Elle me regarde d’un air défiant. Am Mokhtar, le vieux
renard, fait toujours le guet devant son cybercafé. La petite
brise matinale qui souffle soulève les quelques rares che-
veux qu’il a coi)és avec soin sur le côté gauche de son
crâne dégarni pour masquer sa calvitie luisante. Je l’ignore.
Mes doutes ont disparu. L’optimisme a repris le dessus.
Les paroles de tante Neila se sont dissoutes dans le vent
d’enthousiasme qui me transporte.
— Tu as raison, rien ne nous arrêtera. Je suis prête à
tout. On ira ensemble.
Donia pousse un cri de joie qui fait sursauter Am
Mokhtar alors qu’il s’apprête à s’asseoir sur son habituelle
chaise en plastique.
— Tout va bien, binti Donia ? demande-t-il sournoi-
sement.
— Tout va bien, Am Mokhtar… lui lance-t-elle machi-
nalement, sans même le regarder.
!
DU PA IN ET DU JASMIN

— Je te souhaite une matinée pleine de jasmin et de


joie, ma fille, répond-il tout en ouvrant le journal et en
faisant semblant de lire.
La prière d’Am Mokhtar n’a pas été exaucée. Il n’y a eu
ni joie ni jasmin au cours de notre journée. Donia a garé
sa voiture dans un parking, puis nous avons marché. Je ne
sais plus où je vais. Je suis Donia sans la questionner. Je ne
reconnais aucune rue. Les rues et les ruelles se succèdent.
Un défilé de personnes, de voitures, de boutiques et de
cafés. Je me sens perdue dans un déluge de visages et d’en-
droits inconnus. Un bon quart d’heure de marche et nous
arrivons à la fameuse place. De vieux bâtiments à l’archi-
tecture coloniale l’entourent. Les persiennes et les balcons
sont peints en bleu ciel virant au gris, conséquence des
intempéries. Quelques drapeaux rouges, avec le croissant
et l’étoile au milieu, flottent allègrement. Les boutiques au
rez-de-chaussée des immeubles sont fermées. Les rideaux
de fer baissés nous cachent l’intérieur. Mais on peut lire
les enseignes. Je reconnais l’une d’elles : Tunisiana. La
boutique où j’achète mes cartes d’appels. Tante Neila a
bien raison. Je suis en face d’une marée d’hommes. J’ai
l’impression qu’ils se ressemblent tous. Moustaches noires,
jeans bleus, blousons en cuir noir. Parfois, une tête recou-
verte d’un bonnet en laine rayé, d’un béret gris ou d’une
chéchia rouge. Les gens se bousculent. Des pancartes en
carton émergent de la foule. Je ne reconnais aucun mot.
Du coup, je comprends que ma connaissance de l’arabe
est trop rudimentaire. Puis Jamel surgit de je ne sais d’où.
Le visage fier, il tient son cellulaire d’une main et filme le
mouvement de la foule.
— Quel courage d’être venues, les filles ! Dites-vous
bien que ce sont des moments historiques, je le sens. Je vais
!/

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