UNIVERSITÉ SORBONNE NOUVELLE Enseignement à distance
Licence 2 Cours F4DFD01
Année 2025-2026
INITIATION
AUX
LITTÉRATURES FRANCOPHONES
Cours 6
Aimé Césaire : Cahier d’un retour au pays natal (1)
Écrivain, militant politique, député, maire de Fort-de-France et fondateur du Parti
Progressiste Martiniquais, Aimé Césaire (1913-2008) est avant tout connu comme
poète. On songe évidemment au célèbre Cahier d’un retour au pays natal que nous
étudierons, mais sa production poétique est bien plus vaste. Césaire est l’auteur de
six recueils publiés, Les Armes miraculeuses (1946), Soleil Cou Coupé (1948), Corps
perdu (1949), Ferrements (1960), Cadastre (1961), Moi… laminaire1 (1982), mais
également de deux inédits parus dans ses œuvres complètes, Noria (1976) et
Comme un malentendu de salut (1994). Essayiste, il a pensé les expériences
coloniales et postcoloniales dans Discours sur le colonialisme (1950) et Toussaint
Louverture. Étude historique sur la révolution et le problème colonial (1962). Peut-
être le titre de l’essai publié en 1962 vous rappelle-t-il le Cahier (p. 25-26). Le héros
de l’indépendance haïtienne, Toussaint Louverture (1743-1803), y apparaît en effet,
emprisonné au Fort de Joux, après sa défaite contre les armées napoléoniennes.
Aimé Césaire s’est également intéressé au théâtre. Composée de La Tragédie du roi
Christophe2 (1963), Une saison au Congo (1967) et Une tempête (1969), sa
« trilogie3 » dramatique, qui explore respectivement les sociétés antillaises, africaines
et américaines, a remporté un vif succès. En 1991, La Tragédie du roi Christophe est
entrée au répertoire de la Comédie-Française.
Ces quelques jalons soulignent l’importance d’un écrivain considéré comme un
« classique ». Aimé Césaire fait figure de père des littératures antillaises
francophones avec toutes les contradictions qu’une telle charge symbolique
implique. Si l’écrivaine guadeloupéenne Maryse Condé (1934-2024) a été une
fervente lectrice d’Aimé Césaire, sa trajectoire s’est toutefois fondée sur une rupture
avec le courant de la Négritude qu’il incarne exemplairement. L’écrivain n’a jamais
reçu le prix Nobel de littérature, mais son nom a plusieurs fois été cité parmi les
favoris, en particulier en 1969, année où c’est un autre auteur francophone qui le
1
Le terme désigne une algue marine brune aux feuilles en forme de longs rubans aplatis.
2
L’histoire débute après la révolution haïtienne. Une fois l’indépendance conquise et le règne de
Jean-Jacques Dessalines (1758-1806) achevé (1804-1806), Henri Christophe (1767-1820) est nommé
président de la République par le Sénat. Il refuse ce titre, fonde un royaume au Nord dont il devient le
roi. Mais il pousse le peuple vers des conditions de travail extrêmes et cruelles qui le conduisent à la
révolte et il se donne la mort.
3
Aimé Césaire a qualifié ses trois pièces de « trilogie » dans un entretien avec François Beloux,
« Aimé Césaire, Un poète politique », Magazine littéraire, n° 34, novembre 1969, à l’adresse
[Link]
1
reçoit, Samuel Beckett, d’origine irlandaise4. Mais, au moment de son décès, la
France l’honore par des funérailles nationales5. En 2011, une plaque à son nom est
apposée au Panthéon.
Son poème Cahier d’un retour au pays natal est quant à lui une œuvre majeure de
la littérature francophone reconnue mondialement. Malgré une minoration persistante
des littératures francophones dans les programmes d’enseignement français, il a été
proposé au bac français en 2023 et mis au programme du concours des ENS en
2015. Dans les universités américaines plus encore, le poème de Césaire est une
« valeur obligée6 » des études littéraires en langue française ; le succès des
postcolonial studies et des black studies y assure plus généralement une forte
représentation des littératures francophones7. Afin d’évoquer le succès africain du
Cahier, on peut lire cette anecdote rapportée par le critique Christopher Miller :
Quel qu’en soit l’ancrage culturel, et malgré les difficultés posées par les
difficultés de la langue, le Cahier est un véritable phénomène dans les pays
d’Afrique francophone depuis les années 1950. Et si nul n’est prophète en son
pays, le poème de Césaire n’en est pas moins l’une des pierres angulaires de la
culture africaine. En 2005, un étudiant rapportait que, dans le cadre d’un cours
donné à l’université Cheikh Anta Diop de Dakar, à la demande du professeur,
tout l’amphithéâtre s’était mis à réciter un passage du Cahier à l’unisson8.
Aimé Césaire est bien entendu une importante figure de la Négritude qu’il a
inventée au milieu des années trente, à Paris, avec quelques-uns de ses amis. Avant
de définir ce néologisme qu’il a conçu juste avant l’écriture de son poème, il nous
faut prendre en considération des réalités historiques qui sont par ailleurs liées à la
Négritude. Cahier d’un retour au pays natal, long poème de près de 60 pages, n’est
pas un livre d’histoire, ce n’est pas davantage un texte strictement autobiographique,
mais il est nourri d’un contexte collectif et personnel très chargé.
I. Une trajectoire mise en perspective avec l’histoire
Sans doute avez-vous vu que le Cahier fait de nombreuses références à la traite
négrière, à l’esclavage et à une réalité martiniquaise minée par ce passé. On songe
précisément à la présence du mot nègre et de ses dérivés, à l’instar de « négraille »
(10), « négrillon » (10), « négritude » (8 occurrences en 24, 40, 47, 56, 59 et 60),
« négrerie » (38), « négrier » (39 et 61) ou à l’utilisation ironique de clichés coloniaux,
comme le « bon nègre » (59 et 60). Le poème de Césaire doit être en effet étudié à
l’aune d’un « héritage historique et culturel grevé par la race9 ».
4
« Malraux, Beckett, Senghor, Césaire, quatre noms parmi les plus cités pour le Nobel de Littérature.
Le jury fera connaître son choix aujourd’hui », La Nouvelle République, 23 octobre 1969, p. 1.
5
Les écrivains français ayant eu cet honneur ne sont pas si nombreux : Hugo en 1885, Pierre Loti et
Maurice Barrès en 1923, Paul Valéry en 1945, Colette en 1954. Césaire est le premier écrivain
francophone qui a cet honneur.
6
Dominique Combe, Aimé Césaire, Cahier d’un retour au pays natal, Paris, PUF, coll. Études
littéraires, 1993, p. 110.
7
Cela dit, la situation pourrait changer suite à la réélection de Donald Trump en 2024.
8
Christopher Miller, Le Triangle atlantique français. Littérature et culture de la traite négrière [2008],
traduit de l’anglais par Thomas Van Ruymbeke, Paris, Les Perséides, 2012, p. 400.
9
Nous empruntons cette formule à la critique Tina Harpin, dans un article qui porte sur l’écrivaine
guadeloupéenne Maryse Condé (1934-2024). Voir Tina Harpin, « Repenser l’identité au-delà de la
“race”. Des insolentes autobiographies de Maryse Condé à l’énigmatique J. M. Coetzee », dans
2
La chronologie suivante met en perspective l’histoire dans laquelle plonge le
Cahier et elle permet de prendre la mesure de l’événement politique et littéraire que
constitue le poème. Quand Césaire le publie, il est peu question du passé
esclavagiste tant l’État français, après la seconde abolition (1848), a mené une
politique d’occultation. Du point de vue littéraire, avec sa forte charge critique, le
poème se situe à rebours d’une veine littéraire antillaise parfois qualifiée de
« doudouiste » conjuguant imitation de la poésie qui s’écrit en France et thématiques
exotisantes.
Certaines références sont surlignées en jaune car elles apparaissent dans le
Cahier :
1594. Première expédition d’un navire négrier10 attestée entre la Rochelle, l’Angola
et le Brésil. Citations du Cahier : « Nous vomissure de négrier » (39), « le négrier
craque de toute part… » (61).
1635. Début de la colonisation de la Martinique et de la Guadeloupe.
1654. Les colons français repoussent une attaque contre Saint-Pierre (Martinique) de
Caraïbes11 et d’esclaves marrons12. Citation du Cahier : « J’accepte […] le jarret
coupé à mon audace marronne » (53).
1663. Les Français prennent définitivement possession de la Guyane.
1664. Colbert fonde la Compagnie des Indes Occidentales, qu’il charge de mettre en
place le commerce triangulaire13 incluant le transport d’esclaves vers les Antilles.
Déploiement de l’Exclusif14 par Colbert : les colonies exportent des matières
premières uniquement vers la métropole, toutes leurs productions sont tournées ainsi
vers les denrées coloniales, ce qui empêche d’autres formes d’industrialisation ; les
produits importés aux colonies viennent de la métropole. Citations du Cahier : « fatal
calme triangulaire » (63), « je te livre l’intourist15 du circuit triangulaire » (64).
1685. Promulgation du Code Noir16. Citation du Cahier : « J’accepte […] la fleur de
lys qui flue du fer rouge sur le gras de mon épaule » (53).
Sylvain Lloret, Marine Cellier, Amina Damerdji (dir.), La Fabrique de la race dans la Caraïbe de
l’époque moderne à nos jours, Paris, Classiques Garnier, 2021, p. 119.
10
Terme qui désigne le navire transportant les captives/captifs des côtes africaines aux colonies.
Négrier désigne également le négociant qui pratique la traite négrière.
11
Nom donné par les Européens aux populations autochtones Kalinas. Les Caraïbes occupent les
petites Antilles.
12
Esclave fugitif.
13
Les navires partent d’Europe chargés de marchandises de traite (textile, armes, alcool), les
échangent, sur les côtes africaines, contre des captives/captifs, ces dernières étant ensuite
échangées/ces derniers étant ensuite échangés contre des produits coloniaux (tabac, sucre, indigo,
café…) dans les colonies d’Amérique. Les navires vendent ensuite leur cargaison dans les ports
européens.
14
Christiane Taubira, femme politique et écrivaine guyanaise née en 1952, citée par Christopher
Miller : « Nous savons, d’outre-mer, ce que c’est que de buter sur les vestiges de l’Exclusif colonial
qui, du sud au nord, relient les anciennes colonies à leurs anciennes métropoles, sans facilités de
contacts avec les pays voisins, sans possibilités de rayonnement régional. Nous savons pourquoi les
flux migratoires suivent les chemins des langues et des anciennes dominations. Nous savons ce qu’il
en coûte de tenter de transgresser l’interdit d’industrialisation formulé par Colbert (pas un clou ne doit
sortir des colonies) » (Christiane Taubira, « Introduction », André Castaldo, Codes noirs de
l’esclavage aux abolitions, Paris, Dalloz, 2006).
15
L’Intourist (en russe : Интурист, contraction de Иностранный турист ; en français « touriste
étranger »), est une agence de voyages créée en 1929 en Union soviétique pour l’organisation des
voyages des étrangers en URSS, et des Russes à l’étranger. Avec la dislocation de l’URSS au
tournant des années 1990, la société est privatisée en 1992.
16
Le « Code Noir » désigne l’édit royal de mars 1685 – et l’ensemble de la législation qui l’a suivi – qui
organise pendant plus d’un siècle et demi la société esclavagiste dans les colonies françaises des
Caraïbes, ainsi que dans l’Océan Indien et en Louisiane, grâce à ses adaptations de 1723 et 1724.
3
1697. Colonisation du territoire qui sera appelé Saint-Domingue (Haïti). Le « triangle
atlantique » (Christopher Miller) est mis en scène. Citation du Cahier : « Ce qui est à
moi, ces quelques milliers de mortiférés… » (24-25).
26 août 1789. Déclaration des Droits de l’homme et du citoyen adoptée par
l’Assemblée constituante.
31 août 1789. Rassemblement d’esclaves à Saint-Pierre réclamant la liberté
générale.
1791-1802. Les esclaves de la partie nord de Saint-Domingue se soulèvent (22-23
août), tandis que des révoltes de libres de couleur éclatent dans la partie ouest. La
métropole ne pouvant envoyer de renforts, les colons font appel aux Espagnols et
aux Anglais. Sonthonax, Commissaire de la République, proclame l’abolition de
l’esclavage afin de s’assurer l’appui des troupes « indigènes » dans la lutte contre les
étrangers. Leur commandant en chef, l’ancien esclave Toussaint Louverture, se
rallie, expulse les Anglais et occupe la partie espagnole de l’île au nom de la
République française. Il exerce en réalité le pouvoir absolu et l’île devient
indépendante de facto sinon de jure. Citation du Cahier : « Haïti où la Négritude se
mit debout pour la première fois et dit qu’elle croyait à son humanité » (24),
« (TOUSSAINT, TOUSSAINT LOUVERTURE) » (25).
1802-1804. Bonaparte, Premier consul et bientôt empereur, envoie un corps
expéditionnaire sous les ordres de son beau-frère, le général Leclerc, rétablir, avec
l’autorité de la métropole, la traite et l’esclavage en Haïti. Toussaint Louverture est
emprisonné au Fort de Joux (Jura), où il meurt de froid et de privations. Les
généraux noirs et mulâtres se soulèvent sous le commandement de Jean-Jacques
Dessalines : le corps expéditionnaire est défait, Jean-Jacques Dessalines proclame
l’indépendance de la partie française de Saint-Domingue sous le nom d’Haïti.
Citation du Cahier : « l’impératrice Joséphine des Français17 » (10).
1802. L’esclavage est rétabli dans les autres colonies : la Guadeloupe, la Guyane,
Tobago et Sainte-Lucie. En Guadeloupe, afin d’échapper au général Richepance
envoyé par Bonaparte, Louis Delgrès et ses troupes font exploser leur camp fortifié
situé à Matouba : cet acte de résistance désespéré est resté dans les mémoires.
Citation du Cahier : « le morne oublié, oublieux de sauter » (10).
1825. La France impose par la force à la république haïtienne un traité par lequel, en
échange de la reconnaissance de son indépendance, Haïti s’engage à payer 150
millions de francs d’indemnités aux anciens propriétaires d’esclaves ayant quitté l’île
au cours de la Révolution. L’État haïtien n’a pu s’acquitter de cette somme colossale
qu’en empruntant aux banques françaises.
27 avril 1848. En France, le gouvernement provisoire prend le décret d’abolition de
l’esclavage.
22 mai 1848. Révolte des esclaves de la Martinique.
23 mai 1848. Proclamation de l’abolition immédiate de l’esclavage en Martinique. Le
gouverneur provisoire de la Martinique, Rostolan, formule cette phrase : « Je
recommande à chacun l’oubli du passé ». Voulue par l’État français, cette
construction d’une amnésie collective est ainsi commentée par l’anthropologue Jean-
Près de 4 millions de personnes, déportées d’Afrique ou nées sur place, ont été réduites en servitude
en application des dispositions inhumaines de cet ensemble de textes.
17
Napoléon Bonaparte épouse Marie Josèphe Rose Tascher de La Pagerie, veuve de Beauharnais,
en 1796. Issue d’une famille de békés (colons européens de la Martinique), Joséphine grandit sur une
habitation-sucrerie située aux Trois-Ilets. Elle hérite également de plantations à Saint-Domingue et ne
cesse jamais d’avoir des esclaves, jusqu’à sa mort en 1814. Rien, cependant, dans les témoignages
de ses contemporains, ni dans sa correspondance ne l’associe formellement au rétablissement de
l’esclavage.
4
Luc Bonniol : « Du côté de l’État, cet oubli était nécessaire à la constitution du récit
de la Nation unie et glorieuse, dont l’ethos collectif prenait justement naissance à
l’Abolition, en 184818 ».
27 mai 1848. Proclamation de l’abolition immédiate de l’esclavage en Guadeloupe.
10 juin 1848. Le décret émancipateur est publié en Guyane et conformément à son
contenu est appliqué deux mois après, le 10 août.
23 juin 1848. Proclamation de l’abolition de l’esclavage à Gorée et Saint-Louis
applicable au 23 août 1848. Citoyens et électeurs, les anciens esclaves votent pour
la première fois en août 1848 ; quant aux femmes, il leur faudra attendre 1944, tout
comme cela se déroule dans la France hexagonale.
19 mars 1946. La Guadeloupe, la Martinique, la Réunion et la Guyane Française
deviennent officiellement des départements français. Portée notamment par Aimé
Césaire, député et maire de Fort-de-France, cette loi vise à une égalité réelle avec la
France hexagonale.
10 mai 2001. Vote de la « loi Taubira », du nom de sa rapporteure, la députée
guyanaise Christiane Taubira. La traite et l’esclavage sont reconnus comme des
crimes contre l’humanité.
II. Vie d’Aimé Césaire
Cette présentation biographique évoque essentiellement la première partie de la
trajectoire de l’écrivain car il s’agit avant tout de contextualiser le Cahier.
Voici tout d’abord quelques dates qui peuvent servir de points de repère dans
l’ensemble du parcours de Césaire :
26 juin 1913 : Naissance d’Aimé Césaire à Basse-Pointe (Martinique).
1924-1931 : Études secondaires au lycée Schœlcher de Fort-de-France.
1931-1934 : Départ à Paris. Classes préparatoires, au lycée Louis-Le-Grand.
Rencontre avec Léopold Sédar Senghor (1906-2001).
1934 : Fondation du journal L’Étudiant noir avec notamment le Guyanais Léon-
Gontran Damas (1912-1978) et les Sénégalais Léopold Sédar Senghor et Birago
Diop (1906-1989).
1935-1938 : Élève à l’École normale supérieure.
1937 : Mariage avec Suzanne Roussi (1915-1966), étudiante martiniquaise, avec
laquelle il aura six enfants19.
1939 : Publication du Cahier d’un retour au pays natal dans la revue Volontés.
Retour en Martinique.
1941-1945 : Publication de la revue Tropiques avec Suzanne Césaire, René Ménil
(1907-2004) et Aristide Maugée (1914-1967).
1941 : Rencontre avec André Breton, lors de son escale à Fort-de-France.
1945 : Élu maire de Fort-de-France, mandat qu’il conservera jusqu’en 2001.
18
Jean-Luc Bonniol, « Échos politiques de l’esclavage colonial, des départements d’outre-mer au
cœur de l’État », dans Claire Andrieu, Marie-Claire Lavabre, Danielle Tartakowsky (dir.), Politiques du
passé. Usages politiques du passé dans la France contemporaine, Aix-en-Provence, Presses
universitaires de Provence, coll. Le temps de l’histoire, 2017, p. 59-69, à l’adresse
[Link]
19
Sur Suzanne Césaire, qui fut également écrivaine et dont l’importance littéraire est réévaluée depuis
quelques années, à l’instar d’autres autrices proches de la Négritude : Anny-Dominique Curtius,
Suzanne Césaire. Archéologie littéraire et artistique d’une mémoire empêchée, Paris, Karthala, coll.
Lettres du Sud, 2020, à l’adresse [Link] Son
œuvre a été récemment rééditée : Suzanne Césaire, Le grand camouflage : Écrits de dissidence
(1941-1945), édition établie par Daniel Maximin, Paris, Le Seuil, 2009.
5
1946 : Élu député de la Martinique à l’Assemblée nationale, où il siège jusqu’en
1993. Rapporteur de la loi de départementalisation.
1947 : Collaboration à la revue Présence africaine, fondée par Alioune Diop puis à la
maison d’édition du même nom dès 1949.
1956 : Participation au Premier Congrès international des écrivains et artistes noirs
(Paris). Démission du Parti communiste français, après la répression de l’insurrection
de Budapest (Hongrie) par l’armée soviétique.
1958 : Création du Parti progressiste martiniquais (Ppm).
1963 : Divorce avec Suzanne Césaire.
1966 : Décès de Suzanne Césaire. Participation au Premier Festival mondial des arts
nègres (Dakar).
1976 : Réédition des Œuvres complètes de Césaire, avec un recueil inédit, Noria,
aux Éditions Désormeaux.
1982 : Lauréat du Grand prix national de la poésie.
1983-1988 : Président du conseil régional de la Martinique.
1989 : Invité d’honneur du Festival d’Avignon.
1991 : Entrée au répertoire de la Comédie-Française avec La Tragédie du roi
Christophe.
1994 : Réédition de l’œuvre poétique d’Aimé Césaire, avec un recueil inédit : Comme
un malentendu de salut, aux Éditions du Seuil.
17 avril 2008 : Décès d’Aimé Césaire, à Fort-de-France, à l’âge de 94 ans.
Funérailles nationales le 20.
1. Basse-Pointe ; Fort-de-France (1913-1931)
Quand Césaire naît à la Martinique en 1913, l’abolition de l’esclavage est
récente et l’économie de l’île reste fortement marquée par des inégalités tout à la fois
raciales et économiques. D’après Romuald Fonkoua, l’enfance à Basse-Pointe a une
influence considérable sur la trajectoire littéraire et politique de l’écrivain. Aimé
Césaire vit sur la plantation Eyma où son père, Fernand Elphège Césaire, exerce la
fonction d’intendant. Si la famille est à l’abri du besoin, les hiérarchies héritées du
passé sont omniprésentes. Dans le Cahier, la modeste maison où résident les
Césaire est évoquée, avec sa « coiffure de tôle ondulant au soleil comme une peau
qui sèche » (13).
Fernand Elphège Césaire change d’emploi et devient contrôleur des contributions
directes ; grand lecteur, il est désireux de faire connaître à ses enfants une
ascension sociale par l’école. La mère d’Aimé Césaire, Marie Félicité Éléonore, qui
s’occupe des sept enfants de la famille, est animée par cette même volonté. Ces
deux figures apparaissent dans le poème : sans doute vous rappelez-vous du portrait
d’un père mystérieux et d’une mère contrainte de s’affairer, jour et nuit, à la couture
(18).
Aimé Césaire obtient une bourse en raison de ses excellents résultats scolaires :
en 1924, la famille emménage à Fort-de-France où l’adolescent poursuit ses études
secondaires au sein du collège-lycée Schoelcher. « Dans cette ville inerte » (8-9), les
conditions de vie sont difficiles tant y règnent la promiscuité et la pauvreté. Les
critiques soulignent toutefois que l’existence des Césaire à Fort-de-France est moins
rude que la peinture proposée par le poème, quand il évoque la « maison minuscule
qui abrite en ses entrailles de bois pourri des dizaines de rats » (18). D’indéniables
références à l’expérience de Césaire apparaissent dans le Cahier mais il faut être
avant tout attentives/attentifs au projet littéraire et politique qui s’y déploie. Comme
6
l’affirme Dominique Combe, le poème ne convoque nullement un « pacte
autobiographique » : le « je » qui s’y exprime dépasse la seule subjectivité du poète
et désigne une figure plus générale, celle de cette négritude avilie avant que ne se
lève un espoir.
Amorcé à Basse-Pointe, le brillant parcours d’Aimé Césaire se poursuit. En 1931,
il est diplômé du baccalauréat et obtient une nouvelle bourse d’études lui permettant
de continuer sa formation à Paris. Lors d’entretiens, le poète a insisté sur le désir
qu’il éprouvait alors de quitter la Martinique : la volonté d’assimilation le rebute et tout
lui semble artifice. En 1931, son arrivée à Paris coïncide avec l’Exposition coloniale
internationale.
2. Paris (1931-1939)
Ces années parisiennes correspondent à une trajectoire académique (Louis-le-
Grand, 1931-1935 ; École normale supérieure, 1935-1939) tout autant qu’à une
entrée en littérature. Aimé Césaire noue des amitiés littéraires, notamment avec le
Sénégalais Léopold Sédar Senghor (1906-2001) et le Guyanais Léon-Gontran
Damas (1912-1978), un temps son condisciple au lycée Schoelcher de Fort-de-
France. En 1934, il devient le président de l’Association des étudiants martiniquais et
contribue à la création de la revue L’Étudiant noir qui constitue un laboratoire de la
Négritude. Avant que nous n’envisagions la genèse du Cahier et de la Négritude, il
faut évoquer l’effervescence intellectuelle des mondes noirs depuis la fin du
XIXe siècle : comme Aimé Césaire a pu le souligner, l’apparition de la Négritude est à
inscrire dans un contexte politique et culturel transnational.
Des réflexions sur la question noire circulent dans les Amériques. Dans Les Âmes
du peuple noir (1903), l’essayiste africain-américain William Du Bois (1868-1963)
théorise une expérience fondée sur une puissante aliénation et des logiques de
domination : il s’agit de la « double conscience » qui consiste à se voir avec ses
propres yeux mais également de l’extérieur, à travers un regard déformant blanc.
L’un des inspirateurs du rastafarisme 20, le penseur jamaïcain Marcus Garvey (1887-
1940), crée la Black Star Line en 1919 : cette compagnie maritime devait aider au
développement de relations commerciales entre les communautés noires
américaines et africaines, mais également faciliter le retour en Afrique des
[Link] d’esclaves. À Paris, les autrices martiniquaises Paulette Nardal
(1896-1985) et Jane Nardal (1902-1993) jouent un rôle important dans la théorisation
et la diffusion d’une pensée noire21, via articles et récits. Avec le docteur haïtien Léo
Sajous, Paulette Nardal crée la Revue du monde noir en 1931 qui promeut une fierté
20
Le rastafarisme est un mouvement social, culturel et spirituel qui s’est développé à partir de la
Jamaïque dans les années 1930. Le nom du mouvement vient de ras (tête, en langue amharique,
mais aussi haut responsable politique) Tafari Makonnen couronné en 1930 empereur d’Éthiopie sous
le nom d’Haïlé Sélassié Ier. Il s’agit d’un mouvement essentiellement dérivé du judéo-christianisme.
Marcus Garvey est considéré comme le premier animateur du mouvement rastafari. Il annonce la fin
des souffrances du peuple africain en mettant en avant la reconnexion des africains outre-Atlantique
avec leurs racines par le double retour à la Terre promise, à la fois spirituel (rédemption biblique) et
physique (rapatriement en Afrique). Plus tard, ce mouvement a été mondialement popularisé par le
chanteur jamaïcain Bob Marley (1945-1981).
21
Voir Paulette Nardal, Écrire le monde noir. Premiers textes, 1928-1939, textes rassemblés et
présentés par Brent Hayes Edwards et Ève Gianoncelli, Sète, Ròt-Bò-Krik, 2024. Pour plus de
précisions : Tanella Boni, « Femmes en négritude : Paulette Nardal et Suzanne Césaire », Rue
Descartes, n° 83, 2014, p. 62-76, à l’adresse [Link] ; Léa
Mormin-Chauvac, Les Sœurs Nardal. À l’avant-garde de la cause noire, Préface d’Alain Mabanckou,
Paris, Autrement, 2024.
7
raciale et des échanges transnationaux. Le Salon de Clamart qu’elles animent toutes
deux est un haut lieu de la sociabilité noire. En désaccord avec la Revue du monde
noir qu’ils jugent trop modérée, les Martiniquais René Ménil et Étienne Léro, tous
deux proches du marxisme et des Surréalistes, lancent la revue Légitime défense
dont l’unique numéro, en 1932, prend pour cible « l’Antillais bourré à craquer de
morale blanche, de culture blanche, de préjugés blancs ».
Dans ce riche contexte, et alors qu’il se trouve à l’aube de l’écriture du Cahier,
Césaire développe sa vision de la Négritude à partir de 1935. La Négritude
césairienne est avant tout une quête identitaire rendue nécessaire par l’horreur
absolue de la traite et de l’esclavage. Issu du vocabulaire esclavagiste, le terme de
Négritude inverse le stigmate et ouvre un espace de revendication. De L’Étudiant
noir au Cahier, une question le hante alors : « Qui et quels nous sommes ? » (28).
Afin de se défendre de tout essentialisme, le poète a précisé tout au long de sa
trajectoire que la Négritude n’a guère été une métaphysique à ses yeux : elle fut un
engagement militant et pragmatique ancré dans une histoire, dirigé contre les
politiques impériales et visant une désaliénation.
L’écriture du Cahier correspond à une crise. Le normalien, qui a assimilé une
culture encyclopédique en grande partie occidentale, finit par se détourner de son
parcours académique afin de composer son poème qu’il commence à rédiger
pendant un séjour en Croatie en 1935. Deux entretiens, l’un mené avec Georges
Ngal, l’autre avec Anne Guérin, restituent un projet poétique « cannibale ». Je donne
une citation de chacun de ces deux entretiens :
Je l’ai commencé vers 1936, comme un cahier. Un cahier, parce que j’avais
renoncé à écrire des poèmes : toute la métrique traditionnelle me gênait
beaucoup, me paralysait, je n’étais pas content, un beau jour, je m’étais dit : «
Après tout, fichons tout en l’air », puis je m’étais mis à écrire sans savoir ce qui
en sortirait, vers ou prose, il m’importait de dire ce que j’avais sur le cœur, il est
devenu en réalité un poème, autrement dit, j’ai découvert la poésie à partir du
moment où j’ai tourné le dos à la poésie formelle. […] Le Cahier, c’est le premier
texte où j’ai commencé à me reconnaître ; je l’ai écrit comme anti-poème. Il
s’agissait pour moi d’attaquer au niveau de la forme la poésie traditionnelle
française, d’en bousculer les structures établies. (Ngal, 64 et 69)
[…] au commencement, il fallait tout briser, créer de toutes pièces une littérature
antillaise. Ce qui supposait une violence de cannibale. (Guérin, 35)
Ainsi peut-on lire dans le Cahier lui-même, en écho à ce qu’écrit aussi Suzanne
Césaire22 : « Parce que nous vous haïssons vous et votre raison, nous nous
réclamons de la démence précoce de la folie flambante du cannibalisme tenace »
(27). Les échos de Rimbaud, Lautréamont ou les Surréalistes sont certains, mais ce
cannibalisme littéraire en partage constitue l’une des caractéristiques de la relation
postcoloniale (ingurgitation / assimilation / régurgitation)23.
En août 1939, la première version du Cahier est publiée dans la revue Volontés ;
quelque temps après, Aimé Césaire, Suzanne Césaire, qu’il a épousée en 1937, et
leur fils Jacques, quittent Paris et rejoignent la Martinique.
22
« Allons, la vraie poésie est ailleurs. Loin des rimes, des complaintes, des alizés, des perroquets.
Bambous, nous décrétons la mort de la littérature doudou. Et zut à l’hibiscus, à la frangipane, aux
bougainvilliers. La poésie martiniquaise sera cannibale ou ne sera pas. » (Suzanne Césaire, « Misère
d’une poésie. John-Antoine Nau », Tropiques, n° 4, Janvier 1942).
23
Cf. Manifeste anthropophage (1928) du Brésilien Oswaldo de Andrade (1890-1954).
8
3. Retour à la Martinique ; les différentes éditions du Cahier
La publication du Cahier passe inaperçue en France, alors qu’éclate la Seconde
Guerre mondiale. De retour en Martinique, les Césaire font l’expérience du pouvoir
autoritaire de l’amiral Georges Robert (1875-1965) qui a été nommé par le régime de
Vichy. Aimé Césaire est professeur au lycée Schoelcher où il avait été élève ;
Suzanne Césaire enseigne au collège technique de Bellevue. Le couple crée la
revue Tropiques dont la dissidence politique et culturelle avec le pouvoir de l’amiral
Robert lui vaudra un temps d’être interdite. Aimé Césaire y publie des poèmes qui
sont lus en 1941 par André Breton (1896-1966) : ce dernier, dans sa fuite aux États-
Unis où il s’exile, fait une escale en Martinique, découvre par hasard un numéro de
Tropiques et en fait une lecture enthousiaste.
Comme a pu l’expliquer Dominique Combe, différentes éditions du Cahier ont été
publiées, dont deux d’entre elles présentent des préfaces rédigées par André Breton
sous le titre « Un grand poète noir » (rédigée en 1943 et publiée pour la première fois
comme préface en 1947). Le texte est si important aux yeux de Breton lui-même qu’il
est intégré à son propre livre Martinique, charmeuse de serpents (1948). Notre travail
se fondera sur la version publiée par Présence Africaine en 1956 et rééditée depuis
lors chez le même éditeur.
III. Cahier d’un retour au pays natal : présentation générale
1. Thème principal
Le titre du poème livre de premières indications. Son thème principal, auquel nous
nous intéresserons dans le cours n°2, est celui d’un « retour au pays natal » dont on
sait qu’il a été effectué une première fois par Aimé Césaire en 1936. On ne peut
manquer de songer aux résonances du terme Cahier : sa modestie affichée (univers
de l’école, avec la figure du « négrillon » devant l’instituteur, 11), son attention à la
matérialité de l’écriture et sa proximité avec l’univers du journal intime. Évoqué lors
de l’entretien avec Georges Ngal, « l’anti-poème » se caractérise par son hybridité
générique, car alternent des séquences tantôt en prose, tantôt en vers libres.
Comme Dominique Combe nous y invite, on peut penser que l’unité du Cahier réside
également dans le retour de formules et d’images (« Au bout du petit matin… », etc.).
La figure de l’exil y est centrale : retour au « pays natal » qui suit l’exil hexagonal,
dédoublement de l’exil avec l’épisode du tramway (40-41), expérience de l’exil depuis
les temps de l’esclavage et l’Afrique perdue, « passage du Milieu24 » dans le négrier,
exils tout à la fois physiques, existentiels et spirituels, exil intérieur et surconscience
de voir son « âme […] couchée » devant les humiliations.
2. Structure
Même si Daniel Delas affirme que le découpage du texte est vain en raison même
de la scansion des refrains, on peut, à l’instar de Dominique Combe, distinguer deux
temps dans le poème :
[…] le poème comporte deux grands mouvements, en quelque sorte ascendants,
du désespoir vers l’espoir : de l’anathème lancé contre la Martinique, les
24
Cette formule désigne la traversée de l’océan Atlantique par les esclaves.
9
Martiniquais et la « race » noire, qui inclut le regard introspectif porté sur
l’enfance, à la révolte positive étayée sur le sentiment de la « négritude »
acceptée. L’abjection apparaît alors comme la nécessaire « ordalie » pour que
les Antillais prennent conscience de leur identité noire, se débarrassant de
l’image méprisante que leur renvoient les Blancs (la « vieille négritude » des
« bons nègres » qui ont honte de leur couleur de peau). L’itinéraire ainsi retracé
va d’une image dégradée, avilie de la « race » noire, introjectée par les Antillais,
à la projection triomphante d’une « négritude » assumée.
Aussi peut-on dégager quelques scènes ou thèmes essentiels dans ce parcours,
dont l’unité est assurée par le retour de certaines formules incantatoires (Combe,
7-8)25.
Ces deux temps peuvent eux-mêmes être détaillés :
1. L’ANATHÈME
- Panoramique sur l’île (7-9).
- Vision rapprochée de l’île : la ville (8), la foule (9), le morne26 (10), la misère (12).
- Souvenirs d’enfance : Noël (14-15), la maison familiale (14), la machine à coudre
de la mère (18), la rue Paille, lieu de débauche (19).
- Aspiration à l’idéal : « Partir » (20 sq.) et retour au présent douloureux (22).
- Confession et révolte grandissante (22 sq.).
- Les Noirs vus par les Blancs (35-36), le Nègre du tramway (40-41).
2. LA RÉVOLTE ET LA « NÉGRITUDE »
- Acceptation de la « race » (43 sq.).
- La « négritude » enracinée (46-47).
- La « négritude » debout et la révolte constructrice, mouvement vers l’espoir (56-57
sq.).
- La fin de la « vieille négritude » (60) et l’assomption de l’homme nouveau (60-61).
3. Vocabulaire
Dans son livre de 1982, Lilyan Kesteloot a constitué un lexique pour les
é[Link] de l’université Cheikh Anta Diop de Dakar. Je vous propose d’en prendre
connaissance ci-dessous en annexe. Vous verrez que la critique y propose
notamment des définitions précises de réalités typiquement antillaises ainsi que des
néologismes inventés par Césaire. Je me contente ici d’en extraire quelques
exemples.
On voit bien que certains mots renvoient à des réalités typiquement antillaises,
comme le mot « caye » (26), qui désigne une petite île basse principalement
composée de sable et de corail. Le mot est principalement utilisé dans les Antilles.
Est aussi à noter le recours à la néologie, comme le montre l’adjectif « impaludé »
(10), qui désigne quelqu’un qui est atteint du paludisme.
Je vous propose pour finir de nous arrêter plus longuement sur deux néologismes,
« Calebars » et « verrition », car les réflexions de Christopher Miller complètent les
indications de Lilyan Kesteloot et mettent en perspective des passages complexes.
25
Voir Daniel Delas, Aimé Césaire, Paris, Hachette supérieur, 1991, p. 36.
26
Le mot signifie « colline, mont ». Étymologiquement ce terme est issu du créole des Antilles
françaises. Il pourrait provenir de l’espagnol morro, qui désigne un monticule ou une élévation
rocheuse.
10
« Calebars »
Nous vomissure de négrier
Nous vénerie des Calebars
quoi ? Se boucher les oreilles ?
Nous, soûlés à crever de rouis, de risées, de brume humée !
Pardon tourbillon partenaire ! (Cahier, 39)
Voici l’analyse de Christopher Miller :
À la deuxième ligne de ce même extrait, se produit quelque chose d’étrange :
Césaire réunit, sur un plan métaphorique et lexical, le continent africain et la
traite, en un néologisme frappant : les « Calebars ». Le Calabar est un ancien
comptoir de commerce situé sur la côte du Nigeria, la première syllabe du
néologisme, cale, renvoyant au lieu de détention des captifs, d’où partira la
révolte ultérieure. Mais que signifie « vénerie des Calebars » ? Césaire semble
faire allusion, de façon très obscure, à une complicité africaine dans la traite. En
raison de sa forme plurielle, le substantif « Calebars » résonne comme le nom
d’une tribu africaine, dont la pratique de la chasse (la « vénerie ») serait à la
source de la traite. (Miller, 397)
« Verrition »
« C’est là que je veux pêcher maintenant la langue maléfique de la nuit en son
immobile verrition ! » (Cahier, 65)
Analyse de Christopher Miller :
Néologisme construit à partir du latin verri ou vertere, qui signifie balayer ou (plus
pertinemment scruter, « verrition » s’inscrit dans le champ sémantique de
l’évasion, celle de l’esclave marron qui trouve refuge dans la forêt. Mais ce mot
fait également apparaître un désir de balayer le triangle et d’échapper à sa
logique pour une autre, entièrement différente, délivrées des relations
violemment imposées par le triangle. Vertere signifie aussi renverser, ravager,
détruire ; ainsi est-ce un acte de verrition lorsque ces captifs, dans la cale du
vaisseau négrier, au moment paroxysmique du poème, se soulèvent contre
l’oppresseur et s’en affranchissent. (Miller 20)
Le mot fait aussi penser à vérine (ou verrine). Selon la terminologie maritime, il
s’agit d’un filin muni d’un croc ou d’une griffe, qui sert à manier les chaînes
d’ancre. Mais la verrine est aussi une petite lampe servant à éclairer la boussole
d’un navire. En ancien français, verri est par ailleurs synonyme de diaphane ou
translucide. De la combinaison de ces divers éléments sémantiques résulte l’idée
d’un mouvement de radar circulaire, visant à scruter l’horizon, chercher une
direction, empoigner l’ancre de l’identité. En brandissant les « armes
miraculeuses » de la modernité littéraire […], en usant de néologismes qui
donnent un caractère à la fois opaque et impérieux à sa pensée, Césaire invente
une nouvelle manière de redarder la traite et le monde qu’elle a inventé. (Miller,
396-397)
11
Bibliographie
1. Sur Aimé Césaire et Cahier d’un retour au pays natal
- Dominique Combe, Aimé Césaire, Cahier d’un retour au pays natal, Paris, PUF,
coll. Études littéraires, 1993.
- Maryse Condé, Cahier d’un retour au pays natal d’Aimé Césaire, analyse critique,
Paris, Hatier, coll. Profils, 1978.
- Véronique Corinus, Aimé Césaire, Paris, PUF, coll. Biographies, 2019.
- Romuald Fonkoua, Aimé Césaire, Paris, Perrin, 2010.
- Anne Guérin, « Aimé Césaire : le cannibale s’est tassé », L’Express, 19 mai 1960.
- Lilyan Kesteloot, Comprendre Cahier d’un retour au pays natal d’Aimé Césaire
[1982], Paris, L’Harmattan, 2008.
- Germain Kouassi, La Poésie de Césaire par la langue et le style : l’exemple du
« Cahier d’un retour au pays natal », Paris, Publibook, 2006.
- Pierre Laforgue, « Le Cahier d’un retour au pays natal de 1939 à 1947 (de l’édition
Volontés à l’édition Bordas) : étude de génétique césairienne », Études françaises,
vol. 48, no 1, 2012, p. 131-179, à l’adresse
[Link]
- Victor Marcellin Hountondji, Le « Cahier » d’Aimé Césaire, événement littéraire et
facteur de révolution, Paris, L’Harmattan, 1993.
- Georges Ngal, Aimé Césaire, un homme à la recherche d’une patrie, Dakar-
Abidjan-Paris, Nouvelles éditions africaines-Hachette, 1975.
2. Pour aller plus loin
- Léon-François Hoffmann, « Chronologie », dans Jack Corzani, Léon-François
Hoffmann, Marie-Lyne Piccione (dir.), Littératures francophones II. Les Amériques,
Haïti, Antilles-Guyane, Québec, Paris, Belin, coll. Lettres sup, 1998.
- Christopher Miller, Le Triangle atlantique français. Littérature et culture de la traite
négrière [2008], traduit de l’anglais par Thomas Van Ruymbeke, Paris, Les
Perséides, 2012.
- Frédéric Regent, La France et ses esclaves, de la colonisation aux abolitions (1620-
1848), Paris, Grasset, 2008.
- Site de la Fondation pour la Mémoire de l’esclavage, à l’adresse [Link]
[Link]/notre-histoire.
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Annexe
Lexique proposé par Lilyan Kesteloot, Comprendre Cahier d’un retour au pays
natal d’Aimé Césaire [1982], Paris, L’Harmattan, 2008.
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