La science
La logique
La logique et les mathématiques constituent ce qu’on appelle les sciences formelles parce
qu’elles ne s’occupent d’aucun contenu concret. La logique établit la forme des
raisonnements valides (rigoureux) indépendamment de tout contenu. On peut en effet faire
abstraction du contenu. D’un raisonnement pour n’en retenir que la forme, comme dans
l’exemple suivant :
- Tout homme est mortel
- Or Socrate est un homme
- Donc Socrate est mortel
Tout raisonnement de cette forme est valide, quel que soit son contenu. C’est le cas même si
ce contenu n’est pas en accord avec le réel, comme dans l’exemple suivant :
- Tout ce qui est rare est cher
- Or un âne boiteux est rare
- Donc un âne boiteux est cher
Les mathématiques
Les mathématiques sont vraies par la forme de leurs raisonnements, c’est-à-dire par leur
rigueur logique et non par leur accord avec la réalité concrète. Les mathématiques peuvent
certes s’appliquer au réel, mais leurs raisonnements concernent des idées abstraites qui
n’existent que dans l’esprit qui les conçoit. Par exemple, on chercherait vainement dans le
réel un cercle parfait ou un point mathématique (sans extension).
De plus, les démonstrations mathématiques reposent sur des principes (postulats ou
axiomes) dont le statut est problématique. Par définition, ceux-ci ne peuvent être démontrés
puisqu’ils constituent les points de départ de toute démonstration. On les considérait
autrefois comme des évidences. Pascal affirme ainsi que les principes sont connus de
manière immédiate et intuitive : ce sont, dit-il, des « connaissance du cœur et de l’instinct ».
Il existerait ainsi deux sortes de certitudes : celles des propositions que l’on démontre, que
l’on établit par une déduction rigoureuse, et celles des principes qui se fonde sur ce que l’on
« sent ». « Les principes se sentent, les propositions se concluent ; et le tout avec certitude,
quoique par différentes voies », écrit Pascal.
Mais les travaux de Lobatchevski puis de Riemann ont conduit à reconsidérer le statu de ces
principes. En effet, ces mathématiciens du XIX siècle ont montré qu’il était possible de
concevoir des géométries différentes de celle d’Euclide (les géométries non euclidienne)
reposant sur des définitions et des postulats différents et démontrant des théorèmes eux
aussi différents. Par exemple, dans la géométrie d’Euclide (la géométrie « classique »), la
somme des angles d’un triangle est égale à deux angles droits (180°), alors qu’elle peut être
supérieure ou inférieure à deux angles droits dans les géométries non euclidiennes, selon les
postulats choisis.
Les principes sont donc des hypothèses qu’on peut parfois changer sans qu’il en résulte
aucune contradiction. On parle de système hypothético-déductif. Cela signifie que les
démonstrations mathématiques n’établissent pas des vérités absolues, mais des vérités
relatives à un système de postulats ou d’axiomes et de définitions. « La somme des angles
d’un triangle est égale à 180° » n’est pas une vérité absolue.
Contrairement aux science formelles, les sciences expérimentales, comme la physique, la
chimie ou la biologie, se réfèrent au monde réel. Elles se fondent sur l’observation et
l’expérimentation. Elles ne sont pas seulement vraies formellement mais aussi
matériellement, c’est-à-dire parce que leur contenu est en accord avec le réel (ou supposé
tel). Par exemple, la loi de l’attraction universelle est vraie parce qu’on peut observer que
tous les corps s’attirent elle est conforme à la réalité observable.
Bernard : la méthode expérimentale
Claude Bernard, un physiologiste du XIX siècle, a dégagé les étapes de la méthode
expérimentale. La première consiste à observer les phénomènes sans idées préconçues. La
deuxième consiste à formuler des hypothèses ou idées expérimentales capables d’expliquer
s’opposent en cela aux spéculations des métaphysiciens (au sujet de Dieu ou de l’âme, par
exemple). La troisième étape consiste à vérifier les hypothèses par l’expérimentation. Mais
cette démarche est sans fin car l’expérimentation fait naître de nouveaux phénomènes qu’il
faut observer…
Popper : les critères de la scientificité
Mais Karl Popper, un épistémologue du XX siècle, montre que l’expérimentation ne vérifie
pas à proprement parler les hypothèses scientifiques. Une théorie scientifique n’est pas à
proprement parler vérifiable, mais testable ou falsifiable. La falsifiabilité est donc le critère
de la scientificité. Les théories non scientifique (comme le marxisme ou la psychanalyse) ne
sont pas testables, elles sont à la fois invérifiables et irréfutables.
Une théorie vraie n’est donc pas vérifiée pas l’expérience, mais on la tient pour vraie jusqu’à
preuve du contraire parce qu’aucune expérience n’a permis de la réfuter. La vérité des
théories scientifiques n’est pas absolue et éternelle, mais seulement relative et provisoire.
Bachelard : « Rien n’est donné. Tout est construit »
Pour les anciens, connaître, c’est contempler l’Univers. Pour la science moderne, il s’agit
plutôt d’en construire une représentation possible. Bachelard souligne ainsi le rôle que
jouent les constructions théoriques à chaque étape de la démarche expérimentale : même
les faits sont construits, c’est-à-dire que le phénomène scientifique est une production de
l’esprit. En effet, l’observation n’est pas un phénomène passif : « l’observation scientifique
est toujours une observation polémique, elle confirme ou infirme une thèse antérieure »
écrit Bachelard. De plus, les phénomènes scientifiques sont générés par des machines ou
mesurés par des instruments qui sont comme des théorie matérialisées : « il en sort des
phénomènes qui portent de toutes parts la marque théorique ». Enfin, le rôle de la
construction théorique est évident dans l’expérimentation, puisque celle-ci sert à vérifier une
hypothèse. « La connaissance du réel n’est jamais immédiate […]. Rien ne va de soi. Rien
n’est donné. Tout est construit », écrit Bachelard.
Bachelard souligne également que les concepts et les théories scientifiques se forment par
rectifications successives, en surmontant des obstacles épistémologiques : « On connaît
contre une connaissance antérieure, en détruisant des connaissances mal faites ». Par
exemple, la masse a d’abord été confondue avec le poids (un objet a la même masse sur
Terre que sur la Lune, mais pas le même poids).
Kuhn : les révolutions scientifiques
Thomas Samuel Kuhn, un épistémologue américain du XX siècle, souligne que l’histoire des
sciences est marquée par des révolutions au cours desquelles un paradigme scientifique
différent (incommensurable). Ce dernier impose un vocabulaire et des concepts nouveaux,
ainsi qu’une véritable conversion intellectuelle qui engendre des conflits et des débats
(comme le montre l’exemple de la révolution copernicienne).
Constater que la science construit successivement des cadres théoriques radicalement
différents conduit à remettre en cause la conception commune de la vérité comme accord
avec le réel. La science n’est pas vraie parce que ses théories sont conformes au réel. Une
théorie scientifique est donc une construction de l’esprit qui rend les phénomènes
intelligibles, permet de les anticiper et de les maîtriser.
Dans une perspective voisine, Einstein compare le physicien à un horloger qui aurait à
expliquer le mécanisme d’une montre sans pouvoir l’ouvrir. La vérité dite objective n’est que
la théorie qui explique le plus simplement possible l’ensemble des phénomènes qu’on a pu
observer jusqu’à présent.
Le positivisme
Auguste Comte est considéré comme le père du positivisme. Sa philosophie s’appuie sur la
loi des trois états qui affirme que notre compréhension du monde passe par trois étapes ou
états : l’état théologique (ou fictif), l’état métaphysique (ou abstrait) et l’état scientifique (ou
positif). Dans le premier état, les hommes expliquent les phénomènes naturels par
l’intervention d’êtres surnaturels, de divinité ou d’un Dieu unique. Dans le deuxième état,
des entités abstraites (comme la « vertu dormitive » de l’opium) remplaçant les êtres
surnaturels. Dans le dernier état, l’esprit humain, parvenu à maturité, s’en tient à observer
les faits et à établir entre eux des relations invariables : des lois (comme celle de la gravité)
qui permettent d’anticiper et d’agir.
Pour Comte, l’esprit doit se limiter à ce qu’il peut connaître de manière certaine et renoncer
aux spéculation métaphysiques. Il doit notamment renoncer à s’interroger sur la raison
d’être des choses (pourquoi ?) et s’en tenir à la recherche des lois scientifiques. Comte
prétend confier la politique, c’est-à-dire l’organisation de la société, à la science (la
sociologie).
Le scientisme
Le scientisme prolonge et radicalise le positivisme. Il se caractérise par une confiance
immense dans le progrès scientifique, supposé capable de résoudre tous les problèmes de
l’humanité (notamment les problèmes sociaux), et prétend étendre l’esprit et les méthodes
scientifiques à tous les domaines. Ernest Renan, figure emblématique du scientisme, espère
ainsi « organiser scientifiquement l’humanité ». Il est convaincu que la science remplacera un
jour la philosophie, la religion et même la poésie en dévoilant ce qu’il y a de merveilleux dans
l’Univers
Le terme de scientisme a été utilisé pour la première fois par le biologiste Félix Le Dantec.
Celui-ci estime que la science est la seule connaissance légitime. « Je crois que la Science et la
Science seule résoudra toutes les questions qui ont un sens », écrit-il. Il croit ainsi possible de
faire de la psychologie une véritable science capable de pénétrer « jusqu’aux arcanes de
notre vie sentimentale ». Toutefois, la science ne peut répondre à toutes les questions parce
que « les hommes se posent bien des questions qui ne signifient rien ». A ses yeux, les
questions auxquelles la méthode scientifique ne peut apporter de réponses sont donc
absurdes et doivent être négligées.
La science ne répond pas à toutes les questions
Bien des questions se posent auxquelles la science ne peut répondre : est-il légitime de
cloner un être humain ? Doit-on cultiver des organismes génétiquement modifiés ? Peut-on
utiliser les découvertes scientifiques et techniques pour améliorer la condition humaine en
augmentant noc capacités physiques et mentales comme le veut le transhumanisme ?
« Science sans conscience n’est que ruine de l’âme » écrit Rabelais. La science et la technique
nous offrent les moyens d’atteindre nos objectifs, mais elles ne disent rien de la valeur
morale de ces objectifs ou de leur légitimité. Ces questions relèvent de la morale ou de
l’éthique.
La science ne nous dit pas non plus comment organiser la société humaine parce que cette
organisation doit être guidée par des valeurs et des idéaux, comme la liberté ou la justice, qui
ne peuvent être validés scientifiquement. De plus, le scientisme conduit à la technocratie, qui
retire le pouvoir au peuple pour le confier aux experts. En effet, si on estime qu’il est possible
de déterminer scientifiquement la meilleure manière d’organiser la société, il devient
absurde de permettre au peuple d’en décider.
La science ne peut donc pas tenir lieu de morale ni de politique. Elle conduit même à poser
des questions qui ne relèvent pas de sa compétence, mais de celle de la philosophie : des
questions éthiques, politiques, mais aussi métaphysiques, comme celle de l’existence de
Dieu. Un astrophysicien peut par exemple se demander si l’histoire de l’Univers réalise un
projet divin. On ne peut pas apporter de réponse vérifiable à ce genre de questions, mais
doit-on pour autant renoncer à se les poser ?
Kant observe que la raison est naturellement conduite à dépasser les limites de l’expérience
possible et donc de la science. Elle se pose alors des questions métaphysiques insolubles : le
monde a-t-il un commencement ? L’univers est-il infini ? La liberté est-elle possible ou tout
se produit-il nécessairement en s’appuyant sur l’expérience. La métaphysique ne peut donc
pas être une science. Mais ce qu’on ne peut pas savoir ou connaître, on peut quand même le
penser et même l’admettre pour des raisons morales. Par exemple, la liberté est concevable
et Kant estime que nous devons nous considérer comme des êtres libres et responsables.
Russell : la philosophie vaut par son incertitude
On peut aussi estimer, comme Bertrand Russell, que la philosophie vaut par son incertitude
parce qu’elle libère l’esprit de ses préjugés en y introduisant le questionnement et le doute.
Par exemple, nous sommes spontanément convaincus de l’existence d’un monde d’objets
matériels extérieurs à notre esprit, mais Descartes montre qu’il s’agit d’une hypothèse en
droit discutable. La vie pourrait ainsi n’être qu’un rêve.
Des vérités non-scientifiques sont concevables
On peut espérer atteindre la vérité ou certaines vérités par d’autres voies que la science. Le
dialogue, par exemple, peut être considéré comme une méthode permettant d’établir une
vérité au moins probable par l’échange et la confrontation rationnelle des points de vue.
Platon estime ainsi que la vérité est scellée par l’accord des interlocuteurs au terme d’une
discussion ben conduite.
Habermas soutient que la discussion permet de déterminer si une règle de conduite et
d’action ou un comportement sont moraux. Il élabore ainsi une éthique de la discussion qui
vise à établir les normes qui doivent permettre à un débat de se dérouler de manière
satisfaisante. Dans une perspective voisine, la théorie de la démocratie délibérative fait de la
délibération publique le fondement de la légitimité politique : la confrontation rationnelle de
conception différente du bien commun permet de prendre des décisions bien-fondés et
légitimes.
On peut également chercher et trouver une forme de vérité intuitive dans l’art, comme le
pense Bergson : l’artiste voit mieux que le commun des mortels parce qu’il voit la réalité nue
et sans voiles, écrit-il. L’art nous permettrait ainsi de saisir ce qu’il y a d’unique et
d’inexprimable dans les choses et d’accéder par là même à une vérité qui échapperait à la
science.
Il existe enfin une vérité subjective, que les relativistes comme Protagoras considèrent même
comme la seule possible. Chacun aurait ainsi sa propre vérité, fondée sur des impressions
subjectives dont il serait le seul juge : « j’ai froid », « j’ai mal », « j’ai peur ». La psychologie
affirme ainsi qu’on ne peut mesurer la gravité d’un traumatisme en fonction de ses seules
causes objectives. Comme le dit Protagoras : « l’homme est la mesure de toute choses ».