DROGUES
Campos, Edemilson
Université de São Paolo
Policarpo, Frederico
Université fédérale Fluminense
Silva, Martinho
Université d’État de Rio de Janeiro
Date de publication : 2026-02-20
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L’altération de l’état de conscience causée par la consommation de substances
est largement discutée dans l’histoire des drogues (Carneiro 2005 ; Escohotado 2002).
L’anthropologie a contribué à la compréhension des pratiques et des processus
impliqués dans cette activité, généralement abordée au niveau collectif. Les exemples
de la marijuana et de l’alcool permettent en premier lieu de saisir ce point de vue. C’est
ainsi que Becker (1953) remet en question la thèse selon laquelle l’usage de la
marijuana découle d’une inclination psychologique individuelle à fuir la réalité ; l’auteur
montre plutôt que son usage dépend de l’accès à la substance psychoactive illicite,
ainsi que de l’acquisition collective d’un ensemble de techniques, celles-ci allant de la
perception des effets de high de la drogue à l’identification de ses effets perçus ou non
comme « agréables ». Ceci est aussi vrai de la perception des « fringales » qui
suivraient la consommation. Menendez (1982), quant à lui, remet en question
l’approche médicale de l’alcoolisme, mettant surtout en lumière les processus
politiques, économiques, idéologiques et culturels qui s’articulent et produisent la
stigmatisation des groupes ethniques et des classes sociales.
L’histoire récente des drogues a grandement contribué à nous éloigner dans le
temps et dans l’espace du régime prohibitionniste mondial qui fut en vigueur au XX e
siècle, régime visant à réprimer la circulation des substances psychoactives illicites.
La pensée anthropologique nous amène moins vers le concept de répression que vers
celui de mise à disposition des drogues, depuis ce que l’on a appelé le « tonneau
d’épices » du XIVe siècle, symbolisant la quête du plaisir, jusqu’à l’invitation à la
consommation de drogues licites, les médicaments en particulier, qui proviennent de
l’industrie pharmaceutique (Vargas 2008). Ainsi les frontières entre normalité et
ISSN : 2561-5807, Anthropen, Université Laval, 2021. Ceci est un texte en libre accès diffusé sous la licence CC-
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pathologie, légalité et illégalité, plaisir et souffrance s’estompent effectivement lorsque
les ethnographies de ces objets sociotechniques entrent en scène, et que leurs
auteurs critiquent avec virulence ce phénomène du partage moral établi, lequel place
nourriture, condiments, médicaments et autres substances – pas toujours
psychoactives – dans des catégories distinctes, de la même manière que cela se fait
pour les substances psychoactives licites et illicites. La priorisation des connaissances
médicales et juridiques sur les drogues contribue à accentuer ce partage, tandis que
les ethnographies qui permettent de situer les liens entre utilisateurs, distributeurs et
producteurs de substances psychoactives révèlent à quel point cette classification est
arbitraire.
Il existe au moins trois façons de concevoir les médicaments (et plus
généralement les drogues) en anthropologie : en tant que substance, en tant que
marchandise ou en tant que technologie. Les approches théoriques et
méthodologiques développées en anthropologie couvrent au moins trois sous-
domaines : l’anthropologie de la santé, celle de la déviance et celle de la science. Nous
disposons de contributions ethnographiques qui permettent de connaître au moins
trois activités économiques autour de la drogue : la consommation, le commerce et la
culture. À ceux-ci s’ajoutent des concepts pour traiter au moins de trois phénomènes
sociaux liés à ces activités : la déviance, l’inégalité et la distinction. S’ajoutent encore
les études anthropologiques sur les politiques associées aux drogues, lesquelles nous
permettent de problématiser la libération, la prohibition et même la réglementation du
cannabis, de l’ayahuasca et d’autres drogues. Enfin, la judiciarisation, la
pharmacologisation et les processus d’alcoolisation entrent dans ce même courant
global de l’anthropologie des drogues.
Biehl (2013) a décrit le processus de judiciarisation de certains médicaments
qui auraient dû être distribués gratuitement par le gouvernement brésilien, et explique
dans quelle mesure les avocats assument indirectement dans ces cas le rôle des
médecins en garantissant par la voie du juridique le droit à la santé. Les politiques
entourant l’administration de certaines plantes et certains produits ont également
occupé d’autres anthropologues, notamment dans des études sur la patrimonialisation
de l’usage rituel de l’ayahuasca (Assis et Labate 2018) et l’interdiction de l’usage du
tabac dans les espaces collectifs fermés (Laguardia et Carrara 2010). Enfin, dans son
étude sur les déclarations publiques concernant les psychédéliques, Sanabria (2021)
aborde la pharmacologisation d’une plante à des fins rituelles : l’ayahuasca, dont la
consommation est aussi devenue de plus en plus médicinale.
Dans cet intervalle entre la prescription de produits et l’interdiction de pratiques,
parmi les substances légales et illicites, l’alcool se distingue. Dans un passage de l’un
de ses principaux ouvrages, Lévi-Strauss (1967 : 69-70) a décrit une scène d’échange
de vin entre les clients d’un petit restaurant du sud de la France et a abordé l’acte de
boire en tant que « fait social total ». Une telle relation ouvre sur la construction d’une
sociabilité dans laquelle l’usage de l’alcool est considéré comme acceptable et
contrôlé. Il existe ainsi des contextes où l’usage des boissons alcoolisées est valorisé
et agit comme une sorte de lubrifiant social (Neves 2004), favorisant la construction
de liens de réciprocité caractéristiques des espaces de sociabilité où il circule. Suivant
la voie ouverte par Douglas (1987), la vision des sciences sociales sur le thème de
l’alcoolisme amène à dépasser la vision biomédicale (qui associe l’alcoolisme à une
maladie) pour définir ce qui serait en quelque sorte une anthropologie de l’alcoolisme.
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Une telle anthropologie vise à comprendre le point de vue de ceux qui se considèrent
ou non comme des malades alcooliques. Bateson (1977) a pu analyser le modèle
thérapeutique des Alcooliques anonymes (AA). Il s’est penché sur la reconstruction
subjective qui s’effectue au sein de ce système cybernétique, système dans lequel
l’individu se reconstruit lui-même comme sujet à travers les échanges d’expériences
entre membres des AA. Le système AA permet à l’alcoolique de replacer son
alcoolisme en lui-même, de l’incorporer, suivant l’idée qu’il est porteur d’une « maladie
incurable », maladie avec laquelle il doit apprendre à vivre. Pour sa part, Fainzang
(1996) a abordé les relations entre les pratiques sociales et les représentations
élaborées par les membres de l’association « Vie libre », un groupe d’anciens buveurs
à Paris. Elle a proposé une analyse des systèmes symboliques au sein desquels se
construisent les significations de la « maladie alcoolique ». Il s’agit de comprendre
l’alcoolisme d’un point de vue émique, c’est-à-dire d’appréhender de quelle façon il est
conçu et vécu par ceux qui se reconnaissent au final comme malades et organisent
leur vie autour d’une culture de l’abstinence. Campos (2010) a examiné également la
vie institutionnelle autour de l’alcool chez les AA, en se concentrant plutôt sur la
sociabilité, la réciprocité et la réparation dans la recherche de l’abstinence.
En plus de la pratique déviante (Becker 1953), du processus d’alcoolisation
(Menendez 1982) et de la mise à disposition des drogues (Vargas 2008), d’autres
concepts ont été créés par des anthropologues pour étudier la consommation d’alcool,
de drogues psychotropes et de stimulants, en les examinant en tant que symboles de
distinction entre groupes sociaux (Velho 1998). Ces produits, souvent coûteux et
difficiles d’accès, sont hiérarchisés, non seulement selon leur valeur monétaire,
comme dans le cas de la cocaïne et du sédatif Mandrax, mais aussi par leur utilisation
non problématique, dans des situations spécifiques et non régulières, comme lors des
fêtes, sorties et voyages.
D’autres études se situent dans une lignée de travaux déjà étendue dans le
domaine des sciences sociales, laquelle s’éloigne des interprétations strictement
pharmacologiques, suivant une critique initiée il y a longtemps par Lindesmith (1947),
et a ouvert la voie à une réflexion approfondie sur les multiples significations entourant
les médicaments. C’est en ce sens que l’anthropologie remet en question les
connaissances médicales sur ce qu’on appelle aujourd’hui le « trouble lié à l’usage de
substances », et qu’elle le fera aussi avec des connaissances juridiques sur ce qu’on
appelle encore les « narcotiques ». L’ethos guerrier des jeunes impliqués dans le trafic
de drogue a été étudiée par Alba Zaluar au Brésil (1994), qui s’était immergée comme
chercheure dans une activité commerciale commune au sein des classes populaires
de Rio de Janeiro jusqu’à aujourd’hui ; son ethnographie a été prolongée par celle de
Grillo (2008) à propos des trafiquants qui circulent dans les classes moyennes. Les
études de Fraga (2007) et plus récemment de Veríssimo (2017) ont encore élargi les
perspectives sur les drogues en dépassant les niveaux de la consommation et du
commerce pour englober le niveau de l’agriculture. Fraga montre ainsi que la drogue
est cultivée dans le « polygone de la marijuana » et examine les pratiques de ces
agriculteurs du nord-est du Brésil ; Veríssimo montre la coexistence, à côté de
cultivateurs ruraux, de cultivateurs urbains qui recourent aux techniques agricoles du
monde rural, et qui exposent leurs « récoltes » dans les foires de Buenos Aires, en
Argentine. Machado (2021) a pour sa part enquêté auprès de membres de
communautés thérapeutiques, alors que Rui (2014) a suivi des noias (accros du crack)
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en compagnie d’équipes de réduction des risques, et a pu rendre visibles des réseaux
non étatiques et des formes de contrôles de cette drogue.
Toutes ces recherches tendent à démontrer à quel point l’anthropologie
contribue à élargir la compréhension de la consommation, du commerce et de la
culture des drogues dans la vie sociale et institutionnelle, ainsi que les processus et
politiques de consommation.
Références
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