La Bipolarisation du Monde et les Guerres d'Indochine et du Vietnam
Démocratie & Expertise Citoyenne
Introduction
En 1863, Lincoln définissait la démocratie comme le « gouvernement du peuple, par le
peuple, pour le peuple ». Cette formule, aussi lumineuse que lapidaire, a traversé deux
siècles sans que l'on en épuise véritablement la portée. Car si le vote incarne la traduction
la plus visible de ce principe, il n'en constitue ni l'unique ni la plus complète expression.
Réduire la démocratie au seul acte électoral reviendrait à confondre la façade d'un édifice
avec sa structure portante.
Dans nos sociétés contemporaines traversées par des crises multiples (écologique,
sanitaire, économique ), la question de la compétence et de la légitimité du citoyen à
participer à la décision publique se pose avec une acuité renouvelée. Comment articuler la
souveraineté populaire avec l'exigence croissante d'expertise technique ? La démocratie
est-elle condamnée à osciller entre le règne de l'ignorance populaire et celui d'une
technocratie désincarnée ?
Il s'agira d'abord de comprendre pourquoi le vote reste le fondement irremplaçable de
toute démocratie, avant d'examiner ses limites structurelles, puis de voir comment
l'expertise citoyenne peut le compléter et le dépasser.
Le vote est bien plus qu'un mécanisme procédural : il est l'acte par lequel le peuple
affirme son existence politique. Dans la tradition rousseauiste, la souveraineté est
inaliénable et ne peut être représentée ,chaque citoyen est co-législateur. Si Rousseau se
méfiait de la représentation, il reconnaissait au suffrage une fonction essentielle : celle de
faire émerger la volonté générale à partir des volontés particulières.
Historiquement, la conquête du suffrage universel ( d'abord masculin en France en
1848, puis féminin en 1944 )a constitué une lutte émancipatrice fondamentale. Le droit de
vote n'était pas seulement un droit parmi d'autres : il était la condition d'accès à tous les
autres droits. En ce sens, le vote demeure la pierre angulaire de l'égalité politique
formelle.
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La force du vote tient à sa capacité à organiser l'alternance sans violence. Là où
d'autres systèmes recourent à la force, la démocratie électorale résout les conflits par le
décompte des voix. Joseph Schumpeter, dans Capitalisme, Socialisme et Démocratie
(1942), définissait précisément la démocratie comme une procédure de sélection des
dirigeants par la compétition électorale ,une vision minimaliste, certes, mais qui souligne
la fonction régulatrice fondamentale du suffrage.
Cette logique procédurale garantit également la légitimité de la décision
collective. Une loi votée par des représentants élus possède une autorité que ne saurait
avoir un décret imposé par des experts non mandatés. Le vote confère à la décision
publique cette légitimité démocratique sans laquelle elle demeurerait fragile.
Le bureau de vote est un espace symbolique fort. L'acte de voter (individuel et
secret )incarne la dignité de chaque citoyen reconnu comme égal en droit à tous les autres.
C'est pourquoi la privation du droit de vote (infamie, emprisonnement) est vécue comme
une atteinte à la citoyenneté elle-même. Voter, c'est exister politiquement.
Tocqueville, dans De la Démocratie en Amérique (1835), alertait déjà sur un
paradoxe fondamental : la majorité électorale peut opprimer les minorités au nom même
du peuple. Une démocratie purement électorale risque de produire ce que John Stuart Mill
nommait la « tyrannie de la majorité » ,le règne de l'opinion dominante qui écrase toute
dissidence.
De plus, la délégation électorale crée inévitablement une distance entre le mandant
et le mandataire. L'élu, une fois en poste, jouit d'une autonomie réelle qui peut l'éloigner
des préférences de ses électeurs. Bernard Manin, dans Principes du Gouvernement
Représentatif (1995), montre que la démocratie représentative n'est pas, dans son
principe, un gouvernement du peuple par lui-même, mais un gouvernement par des élites
consenties.
Dans les démocraties contemporaines, l'abstention électorale révèle une crise
profonde. En France, aux élections législatives de 2022, plus de 53 % des électeurs se
sont abstenus au second tour. Ce désengagement massif traduit un sentiment
d'impuissance, voire d'inutilité de l'acte électoral face à la complexité des enjeux
mondiaux ,réchauffement climatique, mondialisation économique, pandémies.
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Cette crise de la représentation est aggravée par la professionnalisation de la
politique. Les élus, issus de milieux sociaux homogènes, formés dans les mêmes grandes
écoles, partagent des représentations du monde qui ne coïncident plus nécessairement
avec celles de la majorité des citoyens. Le fossé entre gouvernants et gouvernés s'élargit,
fragilisant la légitimité du système électoral.
Les grandes décisions contemporaines ,politique énergétique, régulation de
l'intelligence artificielle, gestion des épidémies ,exigent des connaissances techniques que
le citoyen ordinaire ne possède pas. Comment voter de manière éclairée sur un projet de
réforme des retraites sans en maîtriser les mécanismes actuariels ? Comment se prononcer
sur le nucléaire sans comprendre les bilans carbone comparés ?
C'est ce que le philosophe John Dewey appelait le « problème du public » : dans
une société complexe, le public a du mal à se reconnaître lui-même et à identifier ses
propres intérêts. Le vote, acte ponctuel et binaire, semble un outil insuffisant face à cette
complexité.
La théorie de la démocratie délibérative, développée par Jürgen Habermas dans
Droit et Démocratie (1992), propose un déplacement du centre de gravité démocratique :
ce n'est plus l'acte de voter qui prime, mais le processus de délibération qui le précède.
Une décision est légitime non parce qu'elle a reçu le plus de voix, mais parce qu'elle a
émergé d'un débat public rationnel, ouvert à tous les arguments.
Cette délibération suppose des citoyens capables de s'informer, d'argumenter et
d'écouter. Elle transforme le citoyen passif (simple électeur )en citoyen actif,
co-producteur de la décision. L'expertise citoyenne n'est pas la négation de la démocratie :
elle en est l'approfondissement.
Des expériences concrètes montrent que les citoyens ordinaires peuvent produire
une expertise collective de qualité. La Convention Citoyenne pour le Climat (2019-2020)
en France a réuni 150 citoyens tirés au sort qui, après plusieurs mois de travail avec des
experts, ont produit 149 propositions techniques et politiques pour réduire les émissions
de gaz à effet de serre. L'exercice a démontré que des non-spécialistes, convenablement
informés et délibérant en groupe, peuvent se hisser au niveau des décisions complexes.
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Les budgets participatifs, expérimentés à Porto Alegre dès 1989 puis dans des
centaines de villes dans le monde, offrent un autre exemple : les habitants décident
directement de l'affectation d'une partie du budget municipal, développant au passage une
compétence gestionnaire réelle.
La clé n'est pas de choisir entre le vote et l'expertise, mais de les articuler
intelligemment. Le philosophe John Rawls proposait le concept de « raison publique » :
dans une démocratie pluraliste, les décisions politiques doivent pouvoir être justifiées par
des arguments accessibles à tous les citoyens, quelles que soient leurs convictions
particulières.
Cela implique une double exigence : d'un côté, rendre l'expertise intelligible et
accessible ,c'est le rôle de la vulgarisation, de la transparence et des corps intermédiaires ;
de l'autre, élever le niveau de formation civique des citoyens, condition d'une
participation éclairée. L'école, les médias, les associations jouent ici un rôle
irremplaçable.
Enfin, des mécanismes comme le référendum d'initiative citoyenne, le tirage au
sort pour les assemblées délibératives, ou les consultations populaires structurées
permettent d'ouvrir la fabrique de la loi au-delà du seul moment électoral, sans pour
autant sacrifier la légitimité que seul le suffrage peut conférer.
La démocratie ne saurait se réduire au vote sans trahir sa propre ambition. Le
suffrage universel en est la condition nécessaire ,sans lui, point de légitimité populaire
,mais non suffisante. Une démocratie qui s'arrête au bureau de vote est une démocratie
minimale, exposée à la captation par des élites, à la tyrannie des majorités, et à
l'impuissance face à des enjeux qui dépassent l'horizon électoral.
L'expertise citoyenne ,nourrie de délibération, d'information, de participation
directe ,n'est pas l'adversaire du vote : elle en est le complément vital. Elle transforme le
citoyen de simple mandant en acteur permanent de la vie politique. En ce sens, la
question posée appelle une réponse nuancée : non, la démocratie n'est pas seulement le
vote ,elle est un processus continu d'apprentissage collectif, de confrontation d'arguments
et de construction du bien commun, dont le vote n'est que le moment de clôture
provisoire.
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Reste à savoir si nos institutions sont prêtes à faire cette place, et si nos sociétés
ont la volonté de former des citoyens véritablement capables de l'occuper. C'est là le vrai
défi démocratique du XXIe siècle.