Homelie Saint Mathieu
Homelie Saint Mathieu
Qui d'entre nous n'a pas dû présider à une eucharistie à l'improviste, sans parler du risque de
bavardage, si rien n'a été préparé.
Ces textes courts ou longs sont le résultat d'un ensemble de méditations et de références à
différents commentaires. Il serait fastidieux pour le lecteur de citer chaque fois leurs auteurs;
il s'entend que ces homélies sont destinées à un usage personnel.
Le genre littéraire est celui de la narration qui s'accommode aux différents modèles
littéraires, le récit historique, la fable, la parabole, le proverbe, le mythe... laissant au lecteur
la liberté d'en apprécier le contenu historique.
Le style se veut simple et clair. Un vieux curé disait à son jeune vicaire fraîchement nommé
en paroisse: «Sois simple et clair, clair dans tes paroles, sinon la moitié de l'assemblée
n'écoutera pas et l'autre moitié comprendra de travers.»
S'agissant de textes synoptiques, nous avons donné la préférence à Saint Luc.
Ce travail est un chantier en construction au fil des années.
«Ta parole, Seigneur, je la dévorais; elle faisait les délices de mon cœur. (Jérémie)
L'évangile de ce jour commence par la toute première page de l'évangile de Mathieu: «Livre
de la genèse de Jésus Christ.» C'est une nouvelle création qui commence, une nouvelle bible
qui s'ouvre sur une première page, comme ce fut le cas dans l'Ancien Testament, où il est dit
au début du livre de la Genèse: «Au commencent Dieu créa le ciel et la terre».
Saint Paul nommera Jésus le Nouvel Adam, le nouveau premier né des [Link] serait
tenté de dire qu'une nouvelle espèce humaine est en train de naître, celle qui vivra du Christ
selon son évangile.
Il est étonnant de trouver quatre noms de femmes dans cette généalogie ultra-masculine.
Etonnant aussi que la maternité de ces femmes est irrégulière, soit parce qu'elles sont des
étrangères, alors le mariage est contracté hors de l'alliance de Dieu avec son peuple; soit
quelles sont des prostituées, soit qu'elles ont été prises par violence fusse au prix du meurtre
de leur mari.
Ces irrégularités révèlent tout ce que le plan de Dieu a d'imprévu et de surprenant; d'une
condition de péché, Dieu fait un état de grâce.
La maternité de Marie sera, elle aussi une irrégularité, une surprise, mais d'un tout autre
ordre. Noël nous le dira.
Dieu vient sauver l'humanité et ce salut est pour tout le monde.
3
Mt 1, 18-25: l'annonce à Joseph.
«Dieu des surprises et de l'étonnement, rends mon esprit docile à tous les mouvements de ta
grâce. Dieu qui surgis là où je ne t'attendais pas et qui choisis ce que j'avais ignoré,
renouvelle mon esprit pour que je puisse entendre ta voix tout au long de ma vie.»
5
Mt 1, 18-25 annonce à Joseph (deuxième homélie)
A y regarder de près, dans le récit de l'annonce faite à Joseph, Mathieu ne parle que le
langage de l'Ancien Testament, ou presque: genèse, esprit, homme juste, songe, apparition,
crainte, sauveur, Emmanuel, prophétie d'Isaïe, ce vocabulaire est familier au lecteur de la
Bible.
L'intention de Mathieu est claire; ici comme ailleurs dans son évangile, Jésus vient combler
des siècles d'attente, l'Avent du peuple de Dieu. Pour bien mettre en évidence la mission du
Christ, qui est le don sublime de Dieu au monde, il fallait que le langage merveilleux des
naissances extraordinaires de l'Ancien Testament s'accomplisse en Joseph et Marie.
Nous sommes portés à nous interroger sur l'exactitude des événements; Marie est-elle restée
vierge après la naissance du Christ? L'évangile ne dit ni oui ni non. Cette question lui parait
secondaire, pourvu que la présence de Dieu au sein de son peuple se réalise dans
l'Emmanuel, Dieu avec nous, l'héritier de longs siècles d'attente.
Le peuple de Dieu de l'Ancien Testament était un peuple en état d'attente; il n'avait connu
que l'Avent; il avait vécu d'espérance; parfois il perdait patience et se révoltait. Et toujours la
même question: «Est-il celui qui doit venir ou faut-il attendre un autre,» se demandait-on.
Joseph et Marie partageaient cette attente avec leurs frères croyants.
Chrétiens, nous sommes nous aussi un peuple de l'Avent, un peuple pèlerin, animé d'une
grande espérance, celle d'un ciel nouveau et d'un terre nouvelle, dit la bible.
La banalité du quotidien de la vie, où tout semble recommencer chaque matin, cette grisaille
menace d'obscurcir l'horizon et de nous faire perdre de vue notre vocation d'aller de l'avant
en présence de Dieu, vers un ciel nouveau et une terre nouvelle.
Nul n'a vraiment la foi, s'il ne se laisse bousculer par les événements de la vie. L'avent est le
temps des chercheurs de Dieu, mais il y a toujours Noël au bout du chemin et Noël c'est
l'Emmanuel, Dieu avec nous.
6
Mt 1, 1-16.18-23: nativité de Marie.
7
Mt 2, 2-12: Epiphanie
«Les rois mages? Nulle part dans la Bible leurs noms ne sont mentionnés pas plus que leur
nombre du reste. Comme Mathieu indique qu'ils ont offert de l'or, de l'encens et de la
myrrhe, on en a conclu qu'ils étaient trois. On les a même baptisés: Gaspard, Melchior et
Balthazar. Ne mélangeons pas la légende et le message de l'évangile, l'universalité du salut»
(L. Duflot).
Mathieu est le seul des quatre évangélistes à rapporter la scène de la visite des mages à
Bethléhem. Cela s'explique. Mathieu écrit son évangile pour la jeune Eglise de Jérusalem
composée de juifs convertis au christianisme. Cette jeune communauté passe par une crise
de la foi. Dieu s'était fortement engagé pour Israël, son peuple élu et voici que Jérusalem et
son temple sont détruits par les Romains en 70. Par ailleurs les convertis du paganisme, les
Grecs, les Romains, les Galates créent des problèmes aux judéo-chrétiens. Faut-il circoncire
les non juifs convertis, peut-on manger la viande de porc? S'y ajoute encore les persécutions
des chrétiens. Pierre est crucifié, Paul décapité, Etienne lapidé.
C'est dans ce contexte de crise religieuse que Mathieu écrit le récit de la visite des mages.
Le salut apporté par le Christ est pour tout le monde. Dieu se manifeste à tous les peuples,
un Dieu sans frontières.
Les personnages mis en scène illustrent exactement le message de l'épiphanie. En premier
lieu Hérode. Potentat soupçonneux et jaloux de son pouvoir, il voyait des complots partout.
Il fit tuer ses trois fils, sa belle mère et même sa femme. Rien d'étonnant que la naissance
d'un roi obscur et inconnu l'ait rendu inquiet et ombrageux. La suite, on la connaît, le
massacre des innocents. Il existe des degrés de méchanceté totalement imperméables à la
moindre voix de la conscience.
Ensuite les prêtres et les scribes. Ils sont les savants, les professeurs, les spécialistes des
Saintes Ecritures. Ils trouvent les bonnes références dans la bible mais tout s'arrête là. Sûrs
de leur science, ils ne bougent pas, ne s'engagent pas; ils ne se sentent pas concernés. C'est
le repli sur soi.
Viennent les mages. A l'époque, ils étaient un peu de tous les métiers, sages, médecins,
magiciens, astrologues. Ils devaient être méprisés par les juifs qui
se tenaient à l'écart des païens et condamnaient l'astrologie. N'en déplaise, les mages se
mettent en route; ils viennent s'informer; ils ont la simplicité de demander comme le font
ceux qui savent qu'ils ne savent pas tout. Ils sont disposés à accueillir toute vérité nouvelle,
contrairement aux esprits rassasiés et bornés. Les vrais savants sont modestes; ils savent que
beaucoup de choses leur échappent.
Enfin le roi Jésus. Rien de commun avec la royauté d'Hérode. Il n'est qu'un enfant de
pauvres, faible, totalement à la merci du bon ou du mauvais vouloir des adultes. Mathieu
parlera une deuxième fois de la royauté du Christ, le crucifié livré au pouvoir des hommes.
Le pouvoir de Dieu se révèle dans la
faiblesse d'un petit enfant et dans l'humiliation d'un crucifié. C'est une grande révélation, pas
facile à saisir, même pour les chrétiens. Il n'est pas évident que nous ayons compris ce que
signifie la puissance de Dieu, la puissance d'un amour gratuit, à la merci du bon ou du
mauvais vouloir des hommes.
Revenons à la parabole des mages. Elle nous donne deux enseignements importants.
Les mages se sont mis en route, à la recherche du roi. Ils ont quitté leur sécurité, celle de
leur pays, de leur savoir pour partir à l'inconnu. Ils ont couru le risque de prendre le chemin
du chercheur. Certes, ils ont aperçu un signe, un étoile, mais c'était quand même peu de
8
chose. Chercheurs de Dieu, ils acceptent de cheminer.
La marche à l'étoile est le symbole du parcours du croyant. L'étoile n'éblouit pas, elle ne
contraint pas, mais elle est suffisante pour orienter dans l'obscurité. Si certains croyants
éprouvent la joie d'une foi profonde et stable, d'autres se sentent engagés dans un
douloureux combat de la foi, celui de Jacob contre l'ange de Dieu, parfois pendant toute leur
vie.
Le croyant comme l'agnostique est un chercheur de vérité, de Dieu, un Dieu que personne
ne possède. L'échec serait de s'arrêter en cours de route. Lorsque les mages sont entrés dans
les salons d'Hérode, l'étoile a cessé de briller.
Un autre enseignement de la parabole des mages est la présence active de Dieu en tout
homme, avant même qu'il n'ait fait la connaissance du Christ et même de Dieu. Somme
toute l'épiphanie est la fête de ceux qui ne connaissent ni le Christ, ni Dieu, mais que Dieu
aime comme ses enfants et qu'il éclaire par la voix de leur conscience. Nous avons tous
parmi nos connaissances, notre parenté, des personnes qui mènent un vie correcte, qui ont le
sens de la justice et du service d'autrui, qui ont une belle famille, qui s'acquittent
consciencieusement de leur devoir d'état. Cependant ils se disent non croyants ou
agnostiques. S'ils ne sont pas contre Dieu, ils vivent sans Dieu.
En convoquant le concile Vatican II, le pape Jean XXIII avait senti que le monde actuel, en
particulier l'occident, n'était plus la chrétienté d'auparavant. Désormais il faudra s'adresser à
la conscience et non plus à la foi pour dialoguer et collaborer. Ce fut l'objectif de la
Constitution Gaudium et Spes qui place la conscience morale avant toute démarche
religieuse. On oserait même dire que le terme Dieu est remplacé par celui de conscience. Le
salut est affaire de conscience. Saint Paul écrivait aux Philippiens: «Frères, arrêtez-vous à
tout ce qui est vrai, ce qui est saint, ce qui est juste, ce qui est pur, ce qui est fraternel, ce qui
est noble et à toutes les valeurs morales qu'on peut admirer.» (Phil. 4,8)me du Respecter le
bien et la vérité des autres, s'en réjouir et collaborer.
Edith Stein disait qu'avant sa conversion, la passion de la recherche de la vérité était son
unique prière.
9
Mt 2, 13-23: fuite en Égypte
«Quand les mages furent partis, l'Ange du Seigneur apparaît à Joseph en songe et lui dit:
Lève-toi, prends l'enfant et sa mère et fuis en Égypte.»
Chef de famille, Joseph est responsable du petit foyer, présenté anonymement, «l'enfant et
sa mère». Joseph est à l'avant-scène; c'est à lui que s'adressent tous les messages du ciel,
mais il ne parle pas, il agit. «Lève-toi.» Cet impératif est caractéristique de toutes les
vocations dans la bible. «Lève-toi, dit Dieu à Abraham, et va dans le pays que je
t'indiquerai.» Chrétien, à toi aussi Dieu dit: lève-toi. Dieu veut des hommes debout, des
hommes qui marchent envers et contre tout. Mathieu présente l'exil de Jésus à partir de
l'histoire de Moïse: le pharaon décide de tuer tous les premiers-nés des Hébreux; Moïse
échappe au massacre, fuyant à l'étranger; enfin il est rappelé auprès des siens pour sauver le
peule de Dieu. (Ex1 à 4) Comme Moïse , le Christ est le prophète qui sauve le peuple.
«Lève- toi et prends le chemin de l'exil.» Joseph pouvait laisser tomber les bras, capituler
ou tout au moins demander au Dieu Tout-Puissant une autre solution. Trop c'est trop.
Comme tant de familles, celle de Joseph aura connu des jours d'angoisse. La jeune famille
n'est plus qu'un ménage sans feu ni lieu, sans domicile fixe. C'est déjà le prototype des
innombrables réfugiés au cours des siècles, des expulsés, qui fuient vers l'inconnu, chassés
de leur maison par la famine, la guerre, l'idéologie, par des Hérode qui se plaisent à tuer.
Dieu ne doit pas leur dire: «Lève-toi.» Ils sont déjà en fuite.
Partir en pleine nuit car il faut sauver le sauveur. Paradoxalement Dieu s'est mis entre les
mains des hommes. Il faut sauver le fils de Dieu.
Un jour, Jésus reviendra dans son pays natal mais tous ceux qui en veulent à sa vie ne sont
pas disparus. Jésus reviendra chez les siens, mais il sera mal reçu; il reviendra en Judée pour
y être tué. La passion se profile au bout de la fuite en Égypte.
Dieu dira à nouveau: «lève-toi, sors du tombeau.» La mission continue. L'homme n'est pas
créé à l'image de Dieu pour la destruction mais pour la résurrection.
«Dieu ne cesse de dire: «Lève-toi et marche.»
N.B. Mathieu écrit davantage en théologien qu'en historien. Relisant l'Ancien Testament et
utilisant les procédés littéraires de son temps, Mathieu présente Jésus comme le nouveau
Moïse en lui appliquant, dès la naissance, un ensemble d'événements qui marquèrent la vie
de Moïse. Dès sa naissance, Jésus est le sauveur et le législateur de la nouvelle Alliance.
A. Paul, L'évangile de l'enfance selon saint Mathieu, collection Lire la Bible 1969
10
Mt 3, 13-17: baptême du Christ
Le baptême du Christ, un événement étrange, non seulement par sa mise en scène, mais
aussi et surtout par sa signification pour le Christ en personne comme pour le chrétien.
Rapportons-nous d'abord dans le monde juif du temps du Christ. Les juifs pieux
connaissaient nombre de rites de purification, principalement des bains et des lavements des
mains, pratiques qui devaient protéger de toute souillure rituelle. Pour autant, les Juifs ne
baptisaient pas. Seulement certaines sectes séparatistes et des prophètes non conformistes,
comme Jean Baptiste, pratiquaient un baptême de l'eau.
Le baptême de Jean avait ceci de particulier qu'il n'était pas un rite de plus, mais une
exigence de conversion; il faut changer de comportement, de cœur.
Et voici que le Christ se présente à Jean. Il arrive en inconnu, dans la file des pécheurs pour
recevoir un baptême de conversion, lui le Fils de Dieu. Il se présente parmi les pécheurs,
avec les pécheurs, là où Dieu a du travail.
Jusqu'au jour de son baptême, le Christ avait vécu pendant trente ans de façon inaperçue
dans un petit village de campagne. Nous ne savons rien de sa vie d'adolescent, de jeune
homme et d'adulte. Comment vivait-il, quels étaient ses amis? Nous n'en savons rien. Il
vivait dans l'anonymat, comme si le Père céleste avait attendu pendant trente ans pour se
révéler à son propre fils.
Au moment précis du baptême, tout a changé pour le Jésus de Nazareth; il n'est plus le
même homme qu'auparavant; pour lui aussi le baptême fut un changement, une nouvelle
orientation de vie.
L'évangéliste décrit l'événement du baptême en recourant aux images bibliques bien
connues qui sont autant de symboles des manifestations de Dieu dans l'Ancien Testament.
Leur signification est plus importante que leur aspect visible.
«Les cieux s'ouvrent», dit l'évangile. Qu'est-ce à dire sinon qu'il s'établit un contact direct
entre Dieu et l'homme Jésus et par Jésus avec le monde entier. Il fallait que le Ciel s'ouvre et
parle, autant pour le Christ que pour ceux qui seront
ses disciples. Désormais le Ciel n'est plus fermé. Le prophète Isaïe le priait bien longtemps
avant la venue du Sauveur: «Ah, si tu déchirais les cieux, si tu descendais, les montagnes
frémiraient devant toi.» (Is 63, 19) Nous aussi, que de fois nous voudrions que le Ciel
s'ouvre, que les choses de Dieu soient claires, que Dieu écrive son nom en majuscules dans
les nuages, que nous sentions sa présence dans notre vie, mais ne serait-ce pas éliminer la
foi, dont le propre est de croire en l'invisible.
«L'Esprit descendit». L'Esprit nous le connaissons dans la Bible; l'Esprit des prophètes,
l'Esprit qui va conduire Jésus pendant toute sa vie, l'Esprit de l'Eglise, depuis son baptême à
la Pentecôte, l'Esprit dans le coeur du disciple comme l'écrit saint Paul: «L'amour de Dieu a
été répandu dans nos coeurs par l'Esprit Saint qui nous est donné.» (Rm 8,2) Ce même
Esprit engendre en nous l'homme nouveau, créé à l'image de Dieu. (Eph 4,24) Déjà le
psalmiste de l'Ancien Testament le priait: «Viens Esprit Saint et renouvelle la face de la
terre.»
Puis Dieu prend la parole, mais toute la Bible est parole de Dieu. Dieu dit: «C'est toi mon
fils bien-aimé, en toi j'ai mis tout mon amour.» Paroles bouleversantes et révélatrices pour le
Christ, comme jadis pour Marie, lorsque l'ange lui dit: «Réjouis-toi, Marie, comblée de
grâces, le Seigneur est avec toi.» Le Père donne à Jésus ses lettres de créance.
Nous aussi, nous pouvons penser qu'à chaque lever du jour, Dieu nous adresse les mêmes
paroles: «Réjouis-toi, tu es comblé de mon amour.» Peut-on souhaiter entendre un plus
11
beau bonjour?
Cette expérience spirituelle fut déterminante pour le Christ. Son baptême ne fut pas un rite,
mais un illumination, un intuition intérieure qui lui fit prendre conscience qu'il se passait
quelque chose d'unique entre lui et Dieu son Père, quelque chose qui allait marquer tout sa
vie. Plus tard, il expliquera cette relation privilégiée avec son Père par ces quelques mots:
«Le Père et moi, nous sommes uns.» C'est à ce moment aussi que Jésus décide de quitter
Nazareth, son village, ses parents, ses amis, son métier pour devenir l'envoyé du Père au
monde, le sauveur. Il va montrer aux hommes à quel point Dieu les aime. Il fallait que Jésus
soit confirmé solennellement et publiquement par Dieu dans sa mission pour que l'humanité
puisse croire en lui. Son autorité lui vient de Dieu et de Dieu seul, par la force de 'Esprit
Saint.
Baptême du Christ, baptême du chrétien, l'un engendre l'autre et m'exhorte à réfléchir sur
mon baptême. Mon baptême me rend-il responsable de ma foi, même si je l'ai reçu en bas
âge? Est-il un événement décisif pour ma vie? Y a-t-il une différence entre le baptisé et le
non baptisé? En quoi consiste existe-elle? Suis-je heureux d'être enfant de Dieu et témoin de
ma foi? S'il en est ainsi, je serai à mon tour porte parole d'une bonne nouvelle au monde.
Voilà une belle perspective pour le chrétien d'aujourd'hui et de demain, une bonne nouvelle
pour un monde qui a beaucoup de peine à entendre la voix venant du Ciel: «Toi aussi, tu es
mon fils bien-aimé, en toi j'ai mis tout mon amour.»
En la fête du baptême du Christ, méditons un instant la profession de foi de notre baptême:
Crois-tu en Dieu, Créateur et Père; crois-tu en Jésus Christ, ton sauveur et ton frère, crois en
l'Esprit saint, qui te fait vivre en fils de Dieu et frères des hommes? Je le crois.
Autre introduction. Qui d'entre nous n'a pas été frappé par le regard d'admiration et de
bonheur que les jeunes parents posent sur leur nouveau-né, surtout s'il est le premier. Que de
rêves ne font-ils pas pour son avenir. Il en était de même du Père céleste qui s'émerveilla
devant Jésus le jour de son baptême: «Tu es mon fils bien-aimé; en toi j'ai mis tout mon
amour.»
12
Mt 4, 1-11: les tentations du Christ
Le récit des tentations du Christ suit immédiatement celui de son baptême dans le Jourdain;
il existe un lien entre ces deux récits.
Le jour de son baptême, Jésus avait été confirmé par son Père dans sa mission d'évangéliser
le monde. Ce jour-là dût être une fête, une grande joie de sa vie, un de ces jours de bonheur
que nous avons tous connus, le jour du baptême, du mariage, ou des vœux religieux; ce sont
des moments bénis de la vie qui ne cessent d'entretenir notre courage et notre fidélité.
Reste que la vie est longue et difficile; l'enthousiasme d'un jour de fête n'arrange pas tout; il
en faut davantage. Une vie d'homme ne passe pas sans épreuve, même celle du Christ. Il y a
des choix à faire. C'est un chemin de crête. C'est pourquoi, après son baptême, Jésus
éprouve le besoin de réfléchir sur sa vocation, de vérifier ses convictions. Il se retire au
désert, le lieu de l'aridité, de la solitude, de la faim et de la soif, le lieu où rien n'existe
hormis Dieu et l'homme qui s'y aventure. C'est aussi le lieu du questionnement, de l'épreuve,
le lieu de la vérité.
Peu importe le scénario que l'évangéliste Mathieu échafaude, ces transports aériens du
Christ, cette montagne fictive avec une vue sur tous les royaumes de la terre. Peu importe
que l'évangéliste condense dans ce récit toutes les épreuves qui ont jalonné la vie du Christ.
Il n'en est pas moins vrai que ce récit est hautement symbolique et significatif pour le Christ
et pour ceux qui croient en lui. On a expliqué l'épisode des tentations du Christ comme un
combat sur trois fronts, celui de l'avoir, celui de la gloire et celui du pouvoir, trois faux
dieux souvent dénoncés dans la bible. Ceux qui interprètent ainsi les tentations du Christ ne
se trompent pas. L'avoir, la nourriture, par exemple, quel problème pour l'humanité. Ceux
qui ont connu la faim savent que le mot pain peut soulever des cris vers le Ciel. Ne dirions-
nous pas comme Satan: «Seigneur, regarde tous les affamés de la terre; puisque tu es le fils
de Dieu, use de ton pouvoir pour tous ces malheureux. Tu n'as qu'un mot à dire et le désert
se couvrira de verdure et la manne tombera à nouveau du ciel. De grâce que ton Dieu se
montre, s'il nous aime.» Et ainsi de suite. Dominer, maîtriser, voilà la tentation de Jésus et
de tout le monde.
Jésus, qui avait la mission de sauver l'humanité, devait ressentir, en ce moment, un besoin
crucial de clarifier l'objectif de sa vocation; pendant toute sa vie il aura connu la tentation de
céder au succès par les moyens faciles des prodiges et du jeu de la toute puissance. Son
choix est clair, sans détours, sans équivoque: la prospérité économique, le pouvoir, les
honneurs, ne sont pas son affaire. Jésus n'est pas venu et ne viendra jamais cultiver les
champs à notre place, ni guérir toutes les malades de la terre à coups de miracles, ce que
Satan aurait voulu et nous aussi sans oser le dire. Celui qui veut adorer un Dieu parachutiste
de solutions toutes faites, celui-là n'adorera jamais le Dieu de Jésus Christ et comme son
attente ne sera jamais satisfaite, il finira par nier Dieu.
Jésus n'est pas venu résoudre nos problèmes; il est venu nous apprendre à les affronter. Je
me souviens d'une secte qui portait un grand écriteau à l'entrée de son temple: «Si ton Dieu
est mort, essaie le mien.» Une tromperie de plus.
Après le baptême et la retraite au désert, Jésus sait qu'il va consacrer sa vie à montrer le vrai
visage de Dieu, à dire que tout homme est fils de Dieu et frère de son prochain. S'il fallait
résumer les trois tentations en une seule, nous dirions que l'unique enjeu concernait la
mission à accomplir. Ce furent des tentations messianiques. C'est pourquoi à la troisième
tentation Satan enlève son masque et intime Jésus de choisir entre Dieu et lui, l'anti-Dieu.
Il est de ces heures de vérité dans toute vie qui ne tolèrent pas le double langage, le double
13
Cette page d'évangile nous enseigne bien des choses, même l'essentiel du message du Christ
et de ses oeuvres de bienfaisance.
Jésus déménage; il sort d'un long silence à Nazareth, ce village paisible où il a vécu près de
trente ans, partageant avec ses parents et les habitants les bonheurs et les soucis d'un village
de campagne.
Jésus se met en route; sa vie sera celle des itinérants; il connaît les routes, les étapes, les
villes, les villages, les rencontres. Jésus a dû prendre la route dès sa petite enfance; il est
venu au monde, au hasard d'un déplacement; à peine né, il est déjà en fuite. Son apostolat ne
sera qu'une tournée de prédication. Il monte à Jérusalem pour un chemin de croix. Il ne
restera pas au tombeau; il donnera rendez-vous à ses disciples en Galilée, avant de quitter ce
monde. Jésus se déplaçait sans cesse pour accomplir sa mission.
Si j'ai compris que Dieu existe pour moi, que je suis son bien-aimé alors je ne pourrai pas ne
pas lui témoigner mon attachement et ma reconnaissance, à n'importe quel prix. La
conversion selon le Christ est précisément ce nouvel état d'esprit et de coeur, qui n'est autre
que la foi. Si la bonne nouvelle vient en premier lieu, le reste suivra.
La vocation du chrétien est d'être, en paroles et en actes, le messager de cette bonne
nouvelle.
Seigneur Jésus
Tu as voulu que ta mission de sauver soit toute de bonté, de bienfaisance, de libération.
Nous t'en remercions.
Aide-nous à lire les événements de notre vie à la lumière de la Bonne Nouvelle, afin d'y
déceler ton amour et de le faire passer dans nos actes. Tu es venu pour être notre sauveur.
16
Mt 4, 18-23: appel des premiers disciples (pour vocationnels)
Vous aurez saisi l'opportunité de cette lecture pour notre cheminement vocationnel.
Notons les termes clé souvent employés dans les récits de vocation: voir, appeler, suivre,
aller. Ce sont des verbes, des actions à réaliser.
Jésus voit, qu'est-ce à dire? L'élection vient de Dieu et non d'ailleurs. Le prophète Jérémie
l'explique dans le récit de sa vocation: «Avant de te façonner dans le sein de ta mère, je te
connaissais, je t'ai consacré, j'ai fait de toi un prophète pour les nations.» (Je 1, 5) Saint Paul
s'est inspiré de Jérémie pour expliquer sa vocation: «Celui qui m'a mis à part dès le sein de
ma mère et m'a appelé par sa grâce, a jugé bon de me révéler son Fils afin que je l'annonce
parmi les païens.» (Gl 1, 15-16). Remarquons le même parcours: mis à part, révéler ou
appeler, connaître, annoncer.
La première étape est l'élection de Dieu.
Nous sommes des élus et non nos propres électeurs. De toute éternité, Dieu nous connaît par
notre nom; de toute éternité Dieu a fait un projet pour son élu. Dieu veut que nous soyons
des vocationnels heureux, chacun selon sa personnalité et ses grâces. Nous sommes les bien-
aimés de Dieu, ses élus. «Dieu nous a aimés le premier, dit la bible, alors que nous étions
encore pécheurs.» Etre aimé de Dieu de toute éternité inspire la confiance et la joie; c'est
une bonne nouvelle. Saint Paul écrivait aux chrétiens de Rome: «Tous ceux qu'anime
l'Esprit de Dieu sont fils de Dieu. Aussi n'avez-vous pas reçu un esprit d'esclave pour
retomber dans la crainte; vous avez reçu un esprit de fils adoptifs qui nous fait dire Abba,
Père.» (Rm 8,15) On n'entre pas dans un séminaire pour vivre dans la crainte et la peur, mais
dans la confiance et la joie. Rappelons- nous les paroles du Christ au jeune homme riche
qu'il voulait appelé à sa suite; l'évangile dit: «Jésus l'aima.»
Election puis vocation. Jésus appelle; il fait connaître le projet d'amour de Dieu. C'est le
Christ qui prend l'initiative; nous ne nous choisissons pas nous-mêmes. C'est un don gratuit
qui nous est fait, indépendamment de nos mérites et de nos limites.
C'est ici qu'intervient l'étape importante du discernement. Comment savoir et être sûr que le
Christ m'appelle? Nous ne cesserons d'y réfléchir dans la prière, dans l'entretien spirituel,
mais aussi dans un climat de sérénité et d'ouverture qui caractérise une maison de formation.
C'est important, car Dieu veut nous rendre heureux. L'un se sentira confirmé dans sa
vocation religieuse, un autre suivra une autre voie, toujours selon le projet bienveillant de
Dieu. Toute vocation, qu'elle soit pour la vie religieuse ou pour le mariage, mène à la
sainteté, qui n'est autre que l'amour de Dieu et du prochain. J'entre dans une maison
formation avec l'assurance que Dieu m'aime infiniment, qu'il veut mon bonheur et qu'il me
donnera son Esprit Saint pour bien discerner mon projet de vie.
Election, vocation, puis suivre. «Venez à ma suite, dit le Christ, venez et voyez.» Lorsque
les deux premières étapes sont franchies, je m'engage à suivre Jésus, à vivre en sa
compagnie, à faire sa connaissance. Saint Jean le décrit dans le récit de la vocation des
premiers disciples. «Deux disciples de Jean demandent à Jésus: Maître, où demeures-tu?»
Bonne question! Jésus répond: «Venez et voyez.» Ils allèrent donc virent où il demeurait. Ils
restèrent auprès de lui, ce jour-là». Suivre Jésus, c'est aller habiter chez lui, faire sa
connaissance, l'observer, l'écouter, le prier, s'attacher à lui. C'est fondamental. Avant de
17
(Introduction éventuelle: Le jour où il prononce son premier grand discours qu'on appelle le
Sermon sur la Montagne, Jésus est déjà connu. Les foules accourent des villes et des
campagnes pour l'écouter et être guéries de leurs souffrances. Jésus a déjà inauguré le Règne
de Dieu par ses miracles et la proclamation de la Bonne Nouvelle. Des disciples le suivent
(Mt 4, 20-25). Le Sermon su la Montagne n'est pas un début; Jésus s'adresse à des croyants
déjà saisis par la grâce et disposés à accepter les exigences du Royaume de Dieu. Ils ont
déjà entendu la toute première annonce de la Bonne Nouvelle, le kérygme comme il est dit
en Mathieu: «Le Royaume de Dieu est proche; convertissez -vous et croyez à la
BonneNouvelle (Mat 4, 17). Suit maintenant une catéchèse pour l'approfondissement de leur
foi.
«Jésus gravit la montagne», dit l'évangile. Laquelle? Rien n'est dit mais la mise en scène est
significative. On pense évidemment à Moïse qui a reçu sur la montagne du Sinaï, le
Décalogue, la table des dix commandements qui devait servir de charte de bonne conduite
pour Israël, le peuple élu de Dieu. Jésus se présente, sans le dire , comme le nouveau Moïse,
chargé d'enseigner la nouvelle charte, celle du Royaume de Dieu, appelée Bonne Nouvelle,
évangile. Accomplir, selon Mathieu signifie transformer et conserver, perfectionner et
sauvegarder. Il va dire comment Dieu est avec nous et nous ensemble avec Dieu.)
Les premières paroles du Sermon sur la Montagne sont les Béatitudes: heureux, heureux!
Dieu veut le bonheur de l'homme et Jésus a envie de nous dire quelque chose du bonheur, le
vrai bonheur, celui qui dure sans nous décevoir.
Le bonheur qui va le donner? On parle de marchands de bonheur, de recettes de bonheur;
toutes les publicités nous promettent le meilleur. En tout cela il y a au moins une vérité: le
bonheur vrai et durable, tout homme le cherche et veut en vivre. Le Christ se devait
d'aborder ce sujet, caution de sa crédibilité.
Les béatitudes nous fascinent et nous font peur. Beaucoup d'hommes croyants et non
croyants se plaisent à les lire. Elles sont d'une exceptionnelle qualité spirituelle, un joyau du
patrimoine spirituel de l'humanité. N'en déplaise, elles sont difficiles à lire, plus difficiles
encore à commenter. On voudrait se taire, les méditer dans un silence de contemplation. Ces
paroles viendraient-elles d'ailleurs, d'une transcendance?
Ecoutons-les, car elles sont l'âme du Sermon sur la Montagne.
«Heureux ceux qui ont un âme de pauvre, le Royaume des cieux est à eux.»
On s'accorde à dire que la première béatitude contient les sept suivantes. Les pauvres sont
les croyants qui témoignent du vrai bonheur, parce qu'ils font leur vie ailleurs que dans
l'argent, la renommée et le pouvoir. Ils ont plus de chance de comprendre le Christ que les
nantis. Plus que d'un manque de biens, ils connaissent la pauvreté qui rend libre. Dès lors
ces pauvres sont bienheureux parce qu'ils sont tout à Dieu qui fait leur bonheur. Aux jours
de souffrances, ils sont disposés à mettre en Dieu leur confiance. Jésus qui a voulu être
l'homme pour tout homme n'a pas caché son amour préférentiel pour les petits, les prostrés,
les exclus, les malades, tous ceux qui n'en peuvent plus. Saint Paul l'avait compris, dans sa
lettre aux Philippiens: «De toute manière, je sais vivre dans le manque comme dans
l'abondance...Je peux tout en celui qui me fortifie.» (Ph 4, 12-13) La loi de la richesse, c'est
19
la vente. La loi de l'amour, c'est la gratuité.Le salut est un don, non un dû.
La menace qui pèse sur les nantis est de penser qu'ils ont tout, qu'ils savent tout, qu'ils
n'ont besoin de rien ni de personne, qu'ils ont le droit de se donner tous les droits. La
poétesse Marie Noël écrit dans ses Notes Intimes: «Ils n'ont pas besoin de Dieu. Ils ont tout:
la beauté, le charme, l'intelligence, le talent, les amitiés, les biens, la réputation, les
honneurs. C'est sans doute une grande misère que d'être constamment rassasié, repu. Celui
qui n'a besoin de rien, tout lui manque; c'est la mort du désir. Misère de l'homme qui se
suffit, de l'esprit comblé de lui-même. Toute la valeur de l'homme est dans sa recherche, son
chemin, son désir, son sens de la gratuité.» Elle nomme Dieu l'amour qui, comme une
source, a soif et donne soif. «Mon âme a soif de Dieu, dit le psalmiste, du Dieu vivant.
Quand le verrai-je face à face? Yahvé, je n'ai pas de coeur fier, ni mes yeux haussés. Je n'ai
pas pris un chemin de grandeurs, ni de prodiges qui me dépassent. Non, je tiens mon âme en
paix et silence, comme un enfant contre sa mère.» (Ps 132)
A chaque époque d'inventer son humanisme de pauvreté.
«Heureux ceux qui ont faim et soif de justice; ils seront rassasiés.»
Depuis que sur la terre il y a le péché, l'oppression, Dieu, Père de l'humanité, a mis dans le
coeur des hommes la faim et la soif de justice. Ces affamés, ce sont les croyants et les non
croyants, qui de tout leur être aspirent et s'engagent à l'avènement des droits de la justice
dans le monde, fusse au risque d'être éliminé. Dieu sera toujours de leur côté.
Ils sont les frères et sœurs disciples du Christ qui se pardonnent mutuellement, condition du
Ils croient à l'humble pardon qui renoue les liens et rend le sourire, qui guérit les blessures,
les petites et les profondes, les leurs et celles de toute l'humanité, car leur Dieu sait ce que
signifie pardonner.
La miséricorde est aussi l'aide donnée aux nécessiteux. La règle d'or du Christ dit: «Tout ce
que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le vous-mêmes pour eux; voilà la
loi et les prophètes.» (Mt 7, 12)
Les miséricordieux ne calculent pas, ils ne mesurent pas; ils donnent. Ils donnent à chaque
instant, ils donnent tant que bientôt ils ne savent même plus qu'ils donnent. «Que ta main
gauche ignore ce que donne ta main droite.» (Mt 6, 3) Les miséricordieux sont heureux de
pouvoir faire plaisir, à tel point qu'ils oublient complètement d'accorder le pardon, comme
le père du fils prodigue de l'évangile, si heureux de «retrouver son fils qui était mort», qu'il
oublie le pardon et passe tout de suite à la fête.
«Heureux les persécutés pour la justice, car le Royaume de Dieu est à eux.» Tout ce qui est
dit précédemment ne s'obtient pas sans peine. La dernière béatitude le rappelle. Les pires
seront les artisans de la domination, de l'exploitation, de la violence, de la haine. Pour eux
un règne de paix, de justice et de pardon est inacceptable. Heureux les martyrs de la
persécution; ils seront à jamais les prophètes qui annoncent par leur sang l'espérance en un
monde où l'homme ne sera plus déshumanisé.
Sans oublier le martyre à petit feu infligé par la perversion de la langue. «Elle est petite mais
les effets sont terribles.» (Jc 3, 5) Il y a des paroles qui construisent et des paroles qui
détruisent, des paroles qui guérissent et des paroles qui blessent, des paroles qui font plaisir
et des paroles qui font souffrir, des paroles de vérité et des paroles de mensonge.
Tel est le programme des béatitudes, la nouvelle ligne de conduite que le Christ propose,
21
pour que Dieu puisse habiter chez les hommes, pour que le Père puisse se réjouir du
bonheur de ses enfants.
Ce programme fait peur. N'est-il pas utopiste? Ne va-t-il pas à l'encontre des nos aspirations
légitimes au succès, au bien-être? Qui oserait prétendre que les pauvres sont les riches, que
les doux sont les forts, que les miséricordieux et les pacifiques sont les vainqueurs, que les
affligés sont les bienheureux. Etrange logique! La douceur, la pureté de cœur, la miséricorde
sont des valeurs peu rentables. Certains écrivains ont sévèrement critiqué Jésus, le traitant
d'illusionniste, de doux rêveur galiléen, de prédicateur d'une morale d'esclave et le reste. Le
théologien réformateur Martin Luther était convaincu que le Christ prêchait une morale
utopique, impraticable, pour que l'homme prenne conscience de son état de pécheur et se
confie à la miséricorde de Dieu, seule voie du salut. D'où ses fameuses affirmations: « Pèche
beaucoup mais crois plus encore. Seules la foi et la grâce peuvent sauver l'homme.»
Et pourtant le Christ affiche ses couleurs, quitte à ramer à contre courant. Pour y arriver, il
faut penser autrement, changer de tête et de coeur, car ce qu'il dit est une bonne nouvelle à la
portée de l'homme. Il a confié l'homme à l'Esprit Saint pour qu'il le conduise sur le chemin
du salut. «A Dieu rien n'est impossible.» Faire du bien au malfaiteur témoigne d'une
grandeur d'âme et d'un bonheur que Dieu donne à ceux qui misent sur lui. Pardonner c'est
rendre à l'offenseur sa dignité d'homme et de frère; pardonner c'est libérer le coeur de la
victime des entraves de la rancune et de l'aigreur qui détruisent le bonheur de vivre.
Vraiment le Christ a raison; si les hommes ne s'acceptent pas, ne se pardonnent pas, ne
marchent pas ensemble dans la bonne direction, leur espèce finira par s'autodétruire.
Les béatitudes ne sont pas un programme de démission mais bien de mission.
22
Mt 5, 13-16: lumière et sel
Parler de sel est du langage quotidien. Au temps du Christ, le sel servait autant à la
fertilisation des sols qu'à la conservation des aliments. Qui des aînés ne se souvient des
harengs salés des années 40 à 45? Si le sel protège de l'avarie, son appoint le plus apprécié
est de donner du goût; sans sel, tout est fade.
Un document important de Vatican II intitulé «La joie et l'espérance» a abordé la question
du salut sous un angle plutôt nouveau, pour nous éclairer dans notre monde sécularisé, un
monde sans Dieu. L'homme croyant ou non croyant est doté d'une instance suprême, la
conscience responsable qui lui dit de faire le bien et d'éviter la mal; elle est commune à toute
l'humanité et prioritaire par rapport à la foi. La conscience sauve l'homme. Alors à quoi sert
la foi dont le Christ ne cesse de parler? Qu'est ce que croire en Dieu change dans la vie des
hommes? D'ailleurs beaucoup de gens qui se disent non croyants mènent une vie correcte,
ont une belle famille, s'engagent pour plus de justice et d'entraide dans la société. Jésus
répond: la foi, comme le sel et la lumière, donne du goût à la vie, la paix et la joie dans la
monotonie du quotidien, le bonheur de vivre. Elle nous dit que nous sommes les bien aimés
de Dieu d'un amour infini et éternel. C'est tout dire; cela change toute une vie.
Ce n'est pas une mince affaire à notre époque. Sans vouloir sombrer dans le pessimisme,
nous devons reconnaître que notre époque est à la fois exaltante et inquiétante; exaltante par
ses progrès scientifiques, presque miraculeux, inquiétante en raison de son incapacité à
répondre aux vrais problèmes de l'homme et de la création. On est effrayé par les ravages
des épidémies, les incendies gigantesques, les inondations, les guerres sans fin et personne
n'ose dire ce qu'il pense: tout cela peut nous arriver d'année en année. Un avenir est-il
encore possible, quel sens lui donner, la vie a-t-elle encore un bon goût? Pour éviter toute
interpellation de la conscience, on serait tenté par la solution de la fuite en avant, en
accélérant le train de vie, sans s'interroger sur un avenir à long terme. Consommons,
consommons, demain s'occupera de lui-même. A chaque génération ses problèmes et ses
solutions. Suis-je responsable d'un avenir qui m'échappe?
C'est dans ce monde quelque peu survolté ou blasé que le Christ nous dit: «A vous, les
chrétiens, de donner du goût à la vie; engagez-vous avec la conviction qu'un monde
nouveau est encore possible; vous êtes les témoins de l'espérance. Mettez-vous debout,
relevez le défi d'un monde qui tourne en rond sans savoir vers où il va. Ne soyez pas comme
les caméléons qui adoptent à tout moment les couleurs de l'environnement. Ne dites pas que
tout est comme cela, c'est la tendance. Aux chrétiens tentés par la banalisation le Christ dit:
«Soyez différents pour donner de la sauveur au monde.»
«Si votre justice ne dépasse pas celle des scribes et des pharisiens, vous n'entrerez pas dans
le Royaume de Dieu.» Quelques lignes plus haut, Mathieu venait d'écrire: «Ne croyez pas
que je suis venu abolir la loi et les prophètes, dit le Christ; je ne suis pas venu abolir mais
accomplir.» Mathieu semble embarrassé et se contredire. En fait il écrit son évangile pour
des chrétiens venus du judaïsme, encore très attachés aux multiples lois et pratiques juives;
il veille à ne pas les offusquer, bien que vers la fin de son évangile il critique sévèrement le
pharisiens. Le Christ n'est pas un anarchiste ou un rêveur angélique d'un monde où tout
serait parfait, sans loi aucune. Il n'a pas dit: «Dorénavant vous pouvez tuer un innocent.» Il
n'a pas proposé une morale au rabais ni un surcroît de lois mais un dépassement, un
accomplissement. Le Christ n'est pas venu annoncer une nouvelle loi, mais une Bonne
Nouvelle et c'est très différent.
Avancer sans heurter est un problème de l'Eglise de tous les temps. Déjà Saint Paul, l'apôtre
par excellence, en a fait l'expérience dans les controverses entre les judéo-chrétiens et les
pagano-chrétiens. Il écrit dans l'épître aux Romains: «Soyez compréhensifs avec celui qui
n'a pas une foi assurée; celui qui mange de tout ne doit mépriser l'autre et celui qui ne me
mange pas de tout, ne doit pas le critiquer.» Ce qui ne l'empêche pas de conclure que le
Royaume de Dieu n'est pas une affaire d'aliments et de boissons, mais de vie droite, de paix
et de joie dans l'Esprit.»(Rm 14)
Le pape Jean XXIII a toujours défendu sa conviction que l'homme est meilleur que son
erreur ou le mal qu'il fait.
Mathieu s'explique en citant six mémorables paroles du Christ, les six antithèses du Sermon
sur la Montagne. «Vous avez appris qu'il a été dit: tu aimeras ton prochain et tu haïras ton
ennemi; moi je vous dis: aimez vos ennemis». De même pour les cinq suivantes.
Ces exigences du Christ illustrent bien ce qu'on appelle le radicalisme de la Bonne
Nouvelle. Si le terme radicalisme dérange, remplaçons-le par générosité ou amour. La
réalité est la même. Comment le comprendre et que faire? Le Christ a raison; notre vraie
dignité d'homme et de chrétien est à ce prix, mais n'en demande-t-il pas trop? Cette morale
n'est-elle pas utopique, impossible à pratiquer. Le Christ ne radicalise-il pas trop ses
exigences, comme Pierre pensait que pardonner septante fois sept fois c'est impossible.
Présenter la joue gauche quand on a reçu une gifle sur la joue droite, là vraiment c'est trop.
Nous ne pouvons pas dire non plus que Jésus est sublime puis tourner la page et laisser la
vie reprendre son train train, ni chaud ni froid.
Pour la petite histoire, le réformateur Martin Luther, qui se sentait fortement interpellé par
le Sermon sur la Montagne, n'y voyait qu'un idéal impossible à atteindre, qui ne sert qu'à
humilier le croyant et lui faire prendre conscience de son mal. Le péché a cloué l'homme au
sol; il ne faut espérer aucun changement; seuls le pardon gratuit de Dieu et la foi peuvent
sauver. D'où ses fameuses affirmations: «Pèche beaucoup mais crois plus encore. Seules la
foi et la grâce peuvent sauver l'homme.»
Luther oubliait deux choses. D'abord Dieu nous donne son Esprit qui réalise
de grandes choses en nous et par nous; il suffit de regarder le témoignage des
saints et des martyrs. A Dieu rien n'est impossible, disait le Christ à Pierre.
Ensuite le Christ est venu annoncer un bonne nouvelle, l'amour infini de Dieu,
un amour qui transforme le croyant, le divinise. Quand on se sait aimé, on ne
peut pas ne pas aimer de
24
26
27
Mt 5, 38-48: le pardon
28
Dans l'évangile de hier, Jésus nous apprenait à pardonner pour pouvoir dire le
Notre Père. Il s'agissait bien de Notre Père et non de mon Père, qui est au
Cieux.
Aujourd'hui le Christ nous dit: «Accumulez-vous un trésor dans le Ciel.» C'est
encore une constante de sa pensée, comme le pardon. Sans cesse et de toutes
sortes de manières, Jésus revient sur cette question. Mieux que personne, il sait
que l'argent devenu dieu détruit les corps et les âmes. Le Christ n'a pas hésité à
placer l'argent et Dieu côte à côte, et non l'argent et le pauvre, l'argent et le sans
logis. C'est que l'Argent écrit avec majuscule est trop souvent vénéré à l'égal de
Dieu. On le recherche, on est séduit, envoûté par lui; on l'adule, on l'adore, on
tue pour lui, on se fait la guerre pour lui; on se vend pour lui.
Le Christ nous demande de choisir entre lui et Lui; on ne pourra pas servir les
deux à la fois, Dieu et l'Argent.
Les maîtres de toutes les religions et les sages de toutes les philosophies ont
donné des conseils de modération et nous savons d'expérience que si l'argent est
nécessaire pour vivre,ce n'est pas lui qui fait le bonheur. L'argent donne les
moyens de vivre, mais pas les raisons de vivre.
Jésus parle de trésor dans le Ciel. Un trésor est quelque chose de précieux,
d'absolu, ce à quoi on tient pardessus tout, ce pour quoi on consent d'importants
sacrifices. Une père, une mère iraient jusqu'à donner leur vie pour sauver celle
de leur enfant.
Attention, dit le Christ, tout dépend de ce que tu considères comme trésor. Les
biens de consommation, si nécessaires soient-ils, n'arrangent pas tout dans la
vie. D'abord ils sont très fragiles; une ridicule thermite suffit pour abîmer la
plus belle des robes; un moment de distraction sur la route et voilà ma voiture
déclassée, si je n'y laisse pas ma vie.
De plus celui qui accumule l'argent est toujours inquiet, préoccupé et parfois
injuste. Alors le Christ revient à la charge: «Estime, dit-il, ce qui a du prix et ne
périt jamais; le fruit de ton travail, tes énergies, tes passions, place tout ce
capital à la banque du bien-être des hommes, qui est aussi la banque de Dieu,
hors d'atteinte des dangers et des abus. Qu'est-ce à dire sinon se donner
entièrement à rendre le monde toujours plus humain et plus près de Dieu. Est-ce
là mon bonheur, la raison d'être de mon travail? Dis-moi où tu places tes
ambitions et tes sécurités et je te dirai si tu as compris ce que j'ai dit, nous
rappelle le Christ.
30
Mt 7, 1-5: la paille et la poutre
Depuis deux semaines, nos lisons dans le Sermon sur la Montagne les grandes
orientations de la conduite du disciple du Christ.
Une des constantes du message du Christ est le pardon sans limite. Sans cesse
et de toutes sortes de manières, il revient sur cette exigence. S'il est autorisé de
parler de radicalisme à propos du message du Christ, c'est bien dans le pardon
sans limite qu'il est le plus clair et le plus exigeant.
Soucieux de suivre son Maître, le chrétien ne court-il pas le danger de se croire
arrivé au sommet, d'être le meilleur et de s'attribuer le droit de juger les autres?
Ce serait tomber dans le travers des pharisiens qui, eux aussi, étaient très
attachés à l'idéal de perfection et de ce fait se permettaient de juger tout le
monde. On connaît la parabole du pharisien et du publicain. «Merci, Seigneur,
priait le pharisien, de ne pas être un pécheur comme ce publicain.»
Jésus nous avertit et c'est l'histoire de la paille et de la poutre.
Certes, le Christ ne nous interdit pas de poser des jugements aussi objectifs que
possible et d'apprécier les hommes et les événements à leur juste valeur. Ce
n'est pas le Christ qui nous conseillera d'être naïf et d'appeler le mal bien et le
bien mal. Cela dit, contrairement à cet état d'esprit avec lequel nous cherchons
parfois à débusquer les torts des autres, Jésus demande d'ouvrir l'oeil du coeur
pour discerner en tout homme ce qu'il y a de beau, de bien, de vrai, de grand.
Le fait de ne pas juger est d'abord une question de bonne éducation. Une
personne qui se respecte, respecte son prochain. Un auteur africain, Camara
Laye écrit dans son livre L'Enfant Noir que «la mère est la première à connaître
les défauts de son enfant; elle est la dernière à en parler.» Dans un interview à la
TV, Le cardinal Danneels disait qu'il n'avait entendu sa mère dire du mal de
quelqu'un. Faut le faire!
De plus l'évangile nous rappelle que nous avons nous-mêmes besoin d'un
jugement indulgent, à cause de nos propres fautes. Nous ne pouvons pas forcer
Dieu à user de deux poids et de deux mesures.
S'y ajoute que nous sommes incapables de lire dans la conscience des autres
pour juger de leur responsabilité. Certaines données peuvent nous échapper.
Seul Dieu lit dans nos consciences. Seul Dieu juge ses enfants et son jugement
est toujours miséricordieux. Le pape Jean XXIII disait: «S'il faut condamner le
péché, on se gardera de condamner le pécheur.» Bien souvent le malfaiteur est
moins mauvais que son méfait.
Dénigrer c'est s'autodétruire, tandis que bien parler d'autrui et le respecter c'est
s'assurer une bonne santé psychique et spirituelle.
31
Mt 7, 12-14: règle d'or
32
Mt 7, 21-27: le dire et le faire
33
Mt 8, 1-4: guérison d'un lépreux
Ce récit de guérison est d'une brièveté déconcertante; nous l'aurions voulu plus
étoffé, plus éloquent, comme le récit de la résurrection de Lazare; l'enjeu en
valait le prix. Rien de cela. Aucune émotion, aucune prière. Pas d'exclamation
ni de l'un, ni de l'autre. Aucun détail pittoresque, aucun geste expansif. L'auteur
n'a retenu que le strict minimum de mots pour composer le récit.
Un lépreux s'approcha, se prosterna devant lui et lui dit: «Seigneur, si tu le
veux, tu peux me purifier.» Jésus étend la main, le touche et lui dit: «Je le veux,
sois purifié.» Aussitôt il est purifié de sa lèpre.
La sobriété délibérée du récit met d'autant plus en évidence l'intervention
surprenante de la toute puissance de Dieu, la radicalité de l'irruption de Dieu
dans le monde. Jésus annonce et actualise un renversement, une rupture, une
situation toute nouvelle et unique qui fait l'effet d'une bonne nouvelle à tout
jamais.
Le ton est donné dès la première phrase du récit. «Un lépreux s'approche».
Dans la société juive de l'époque, le lépreux devait se tenir à l'écart, signaler sa
présence par un son de clochette, porter un voile sur son visage et crier impur,
impur. Il n'était plus qu'un anonyme, un inconnu sans visage. De plus, sa
maladie entraînait une impureté religieuse; tout qui le touchait devenait impur.
Et voici que notre exclu surprend la foule toute étonnée de le trouver dans ses
rangs, près du Christ. Dieu va surprendre, bouleverser les traditions et les
tabous des hommes. Dieu fait sauter les barrières. Avec Jésus une communauté
nouvelle est en train de naître.
Le lépreux avait entendu parler de ce Jésus de Nazareth, un homme pas comme
les autres. Il avait entendu parler de son pouvoir de guérir, surtout de sa
commisération à l'égard des malades et des marginaux. Il lui demande, avec
l'audace de celui qui n'a plus rien à perdre, de le purifier. Le mot purifier en dit
plus que celui de guérir. Dans la tradition religieuse juive, tout handicap
physique affectait autant l'âme que le corps. Qui a péché pour que cela soit
arrivé, telle était la question.
Surprise! Non seulement Jésus répond à sa supplication, mais il ose le toucher,
lui tendre la main, un geste incompréhensible et inadmissible dans la société
juive. Jésus touche l'intouchable. Tendre la main est une banalité pour nous, un
miracle pour le lépreux, une manifestation de la compassion du Dieu de Jésus
Christ. Dieu prend part à la souffrance des hommes, comme la souffrance d'un
père et d'une mère. Le bonheur de Dieu Père ne peut pas être monstrueux dans
un paradis égoïste. Ce serait son malheur absolu, le malheur d'être Dieu. Pour
Dieu Père, seul compte son enfant qui souffre. Le Dieu de Jésus Christ est un
Dieu compatissant, un Dieu qui est un coeur.
Jésus a rendu à ce lépreux sa dignité d'homme; il lui a donné de pouvoir
réintégrer sa famille, son village, sa synagogue.
Le récit de Mathieu n'est pas un reportage de journaliste. Mathieu souhaite que
le chrétien se sente interpellé par l'exemple de son Maître, car chaque fois qu'il
boude son frère, qu'il exclut une personne de ses relations, il crée un lépreux.
De plus le disciple du Christ a, lui aussi, besoin de guérison, comme il le dit
avant à l'eucharistie: «Seigneur, je ne suis pas digne de te recevoir, mais dis
seulement une parole et je serai guéri.»
34
Mt 8, 5-13: la foi du centurion
Nous lisons cet évangile pendant l'Avent, le temps de l'attente. Pour nous y
aider, l'Eglise, éducatrice de notre foi, nous propose le récit de la guérison de
deux aveugles. Eux aussi et bien plus que d'autres attendaient quelque chose. Ils
savaient qu'autour d'eux tout le monde voyait; ils avaient de la peine à
s'imaginer ce que signifie voir; ils en avaient une certaine expérience lorsqu'ils
cognaient de la tête contre un mur.
Nos devrions nous mettre dans leur peau, nous bander les yeux pendant trois
jours et essayer de nous déplacer, de marcher, de travailler. Excellent exercice
pour apprécier notre chance d'avoir deux yeux qui voient, deux oreilles qui
entendent, deux jambes qui marchent.
Les deux aveugles de l'évangile criaient. Le cri est le signe d'une grande
détresse. «Prends
pitié de nous, Seigneur, prends pitié de nous.» C'est leur seule prière, celle qui
dit tout, celle qui sort droit de leur souffrance. Nous le disons aussi à la messe,
calmement, paisiblement, par habitude, sans crier notre détresse. Les deux
aveugles criaient; ils savaient ce que signifie implorer. L'évangile souligne leur
insistance. Alors que Jésus semble mettre leur prière à l'épreuve, en continuant
sa route, les deux malheureux s'obstinent, le poursuivent de rue en rue jusqu'à la
maison, comme un mendiant qui nous collerait au dos.
Jésus leur dit alors: «Croyez-vous que je puisse faire cela? Me connaissez-
vous?» L'évangile ne dit rien de la qualité de leur foi. Question superflue!
L'enjeu est grave et trop urgent pour s'attarder à des discussions ou à un examen
de passage. On va droit à l'essentiel; ils prennent le risque de dire: «Oui,
Seigneur».
Un acte de foi sans catéchuménat, un acte de foi qui sort droit d'un coeur qui a
trop souffert pour ne pas être sincère. D'ailleurs Jésus n'avait-il pas dit que
«C'est la miséricorde que Dieu veut et non le sacrifice; ce ne sont pas les bien-
portants qui ont besoin du médecin, mais les malades.» (Mt 9, 12-13)
Jésus a toujours aimé qu'on prenne ses paroles à la lettre. A ces deux
malheureux, il ne pouvait répondre: «Que tout s'accomplisse selon votre foi.»
36
Mt 9, 36 - 10, 4: La vocation des douze apôtres
37
Mt 10, 1-15: l'évangile de la mission
Le Christ est venu annoncer au monde une bonne nouvelle, une grande joie,
l'amour infini du Dieu, père de tous les hommes. Il en a donné des preuves par
son style de vie, sa prédication, en particulier par sa compassion pour les
malheureux. Un bonne nouvelle qui devrait convertir et réjouir le coeur des
hommes. S'ils ont Dieu pour père, et quel père, ils devraient vivre dans la bonne
entente. Mais voilà! Le monde ne l'entend pas cette oreille. Les gens de bonne
volonté, les opprimés, les victimes de toute catégorie se trouvent parfois comme
des brebis au milieu des loups. L'histoire de l'humanité ne cesse de le montrer.
Les disciples du Christ chargés d'annoncer la bonne nouvelle de Dieu ne seront
pas seulement éconduits, essuyant le refus ou l'indifférence au lieu de l'accueil.
Ils seront parfois livrés à la cruauté des loups, condamnés à la persécution.
Les raisons peuvent en être multiples. Il reste que le message de l'évangile
dérange. Un prophète dérangera toujours parce que par vocation, il est destiné à
dénoncer le mal sous toutes ses formes, comme Jean Baptiste face à Hérode,
comme le Christ contre Pilate, comme Martin Luther King, John Kennedy,
Mandela contre le racisme, Anouarite contre la sauvagerie. C'est l'histoire des
martyrs depuis 20 siècles.
Par le témoignage des martyrs, c'est Dieu qui est crucifié.. On se souvient
d'une scène du camp d'Auschwitz, le camp d'extermination des juifs et d'autres
peuples. Un matin les prisonniers sont convoqués à la place publique pour
assister à la pendaison de trois d'entre eux. Deux des condamnés meurent sur le
coup, tandis que le troisième, un adolescent, se débat à la corde pendant un long
moment. Dans la foule on entend dire à haute voix: «Mais où est Dieu?»
Quelqu'un répond: «Il est là, au gibet.» Dieu est crucifié car le Dieu de Jésus
Christ sera toujours un gêneur, un intrus qui dénonce le mensonge, l'oppression,
la haine, la brutalité le fanatisme. Pour ne plus être dérangé, il n'y a qu'une
solution: fermer la bouche du gêneur, du prophète.
Quoi qu'il lui arrive, le chrétien peut compter sur la assistance de l'Esprit Saint
comme jadis Dieu l'avait promis à Moïse: «Je serai avec ta bouche et je
t'indiquerai ce que tu devras répondre.» (Ex 4, 12) L'évangile de la persécution
est toujours d'actualité, pour l'Eglise et ses fidèles, même pour tout homme de
conscience, qu'il s'agisse d'une persécution en raison de la foi ou de toute autre
valeur qui fait la dignité de l'homme, en particulier de la vérité et de la justice.
Que de journalistes sont tués parce qu'ils veulent faire connaître la vérité et
dénoncer l'injustice, l'oppression, le fanatisme. Que de défenseurs des droits de
l'homme subissent le même sort.
Les genres d'oppressions sont [Link] pense le plus souvent aux
persécutions violentes et aveugles, qui s'attaquent à la religion, à la justice, à la
liberté.
Il y a aussi les persécutions non sanglantes qui s'infiltrent dans les cultures,
comme des parasites; il en est ainsi de l'indifférence, de l'égoïsme, de l'ironie et
même de la négation du sens de la vie. «Soyez courageux, malgré l'absurdité de
la vie», disait un professeur athée à ses étudiants. Sans oublier nos persécutions
personnelles qui habitent notre esprit et notre coeur, nos faux pas, nos
complexes, le refus de se pardonner et la pire de toute qui porte le nom de
tié[Link] d'épreuves auxquelles les chrétiens n'échappent pas. «Ayez
confiance, dit le Christ, l'Esprit Saint sera votre dé[Link] sauverez votre
vie par votre constance.»Pour terminer, ne soyons pas nous-mêmes des petits
persécuteurs par des paroles de commérage.
39
Mt 10, 26-33: soyez sans crainte
Jésus vient de dire à ses disciples qu'ils devront s'attendre à des difficultés,
même à des persécutions dans l'exercice de leur mission. Un évangile qui ne
dérange pas ne vient pas de Jésus Christ. Il n'a jamais été facile d'être chrétien,
disait Jean Paul II, surtout quand ça va mal. Cependant certaines expressions
reviennent souvent dans les évangiles: «N'ayez pas peur, soyez sans crainte, le
Père prend soin de vous». A Marie, à Joseph, à Zacharie, lors de la marche sur
les eaux, de la tempête apaisée, de la transfiguration, des annonces de
persécutions on entend toujours le «soyez sans crainte».
Il y a tant de peurs, de craintes, d'inquiétudes possibles dans la vie des
hommes. Les turbulences ne manquent pas dans le monde, dans l'Eglise, dans
notre esprit et notre coeur. La peur est une incontournable compagne de la vie.
Une certaine peur est même nécessaire à notre maturité. Un homme qui n'a pas
jamais eu peur, s'est-il jamais engagé dans la vie? A-t-il osé prendre des risques,
des responsabilités? A-t-il osé affronter l'imprévisible? Il existe des peurs qui
nous sont nécessaires et que normalement nous arrivons à gérer. Un étudiant a
peur la veille d'un examen, mais il l'affrontera, parce que cette épreuve est le
passage obligé du succès. Une mère peut gémir au moment de mettre au monde,
mais cet enfant, elle le veut; il fera son bonheur.
Ces peurs, nous pouvons les canaliser; elles provoquent notre courage et font
partie de la croissance humaine.
Il y a d'autres peurs individuelles ou collectives, qui nous surprennent et qui
provoquent un gamme de réactions, comme la panique, la dépression, la
violence ou encore la fuite en avant au risque de tout gâcher.
Qui n'a pas entendu dire: «Jamais je ne m'étais imaginé que cela m'arriverait.
Qu'ai-je pu faire de mal pour que cela m'arrive?»
Le Christ, lui aussi, fut envahi par la tristesse et l'angoisse au mont des Oliviers,
dit l'évangile. Quand il nous dit: «Soyez sans crainte» il ne s'agit pas d'une
euphorie béate ou d'une crédulité naïve, qui voudraient gommer les heures
cruciales de toute vie d'homme. L'euphorie et son opposé le dolorisme n'ont rien
d'évangélique.
A ces drames de notre condition humaine, il n'y a pas de solution miracle, ni
pour la science, ni pour la religion. Le Christ n'est pas descendu de la croix et
chaque fois que la foule a voulu exploiter son don de thaumaturge, il s'en est
allé pour prier, parler à son Père. Par son exemple, il nous a enseigné que nous
sommes astreints à vivre avec nos problèmes, nos souffrances, nos peurs,
parfois dans l'incertitude du lendemain.
C'est alors que la foi intervient; elle est l'unique réponse constructive qui
s'offre à nous quand nos calculs et nos assurances se sont envolés. La foi opère
un travail de pâque, de résurrection et non un travail de deuil qui nous laisserait
sans rien au bout du chemin. Un travail de pâque, qu'est-ce à dire, sinon de
percevoir au coeur même de nos appréhensions la certitude d'une espérance,
d'une résurrection. Lorsque l'orage se déchaîne, la foi nous invite à nous abriter
là où le Seigneur nous attend, dans sa maison, à l'église. Restons y un bon
moment; laissons parler nos états d'âme. La présence silencieuse du Christ aura
raison de nos troubles. Essayons cette thérapie; elle ne coûte pas chère; elle
nous rend la sérénité et la confiance, ce que les antidépressifs ne connaissent
pas. Savoir accepter de se laisser sauver! Accepter de se laisser sauver!
Le travail de pâque sera aussi la présence du chrétien auprès du frère dans la
souffrance: un coup de main, un écoute bienveillante, une prière partagée, tous
ces menus gestes
40
Il est étonnant de constater le nombre de fois qu'il est écrit dans la Bible:
«Soyez sans crainte; n'ayez pas peur; le Père prend soin de vous». A Marie, à
Joseph, à Zacharie, il est dit: sois sans crainte. Lors de la tempêté apaisée, des
annonces de la passion, des apparitions après la résurrection, bref on ne compte
plus les occasions où Dieu, le Christ et leurs messagers doivent apaiser les
peurs. Ne serait-ce pas pour nous inviter à méditer aujourd'hui sur la peur, sur
nos peurs?
La peur semble faire honte. Un adulte se doit de ne pas avoir peur comme un
enfant. Le courage, qui est l'apanage de la maturité, ne tolère pas la peur qui est
une faiblesse. En fait, notre amour propre nous pousse à reculer la peur au plus
profond de nous-mêmes, à la cacher, alors qu'elle nous saisit aux entrailles.
Commençons par admettre que la peur est naturelle et justifiée; elle est une
compagne têtue de notre vie, malgré nos efforts pour la dépasser. Un homme
dur et intransigeant est un homme qui a peur; il se défend.
Un auteur français dit que les hommes portent des gris-gris, des amulettes; les
animaux n'en portent pas. Qu'est-ce à dire? Les animaux ne craignent qu'une
chose, être dévoré, tandis que la vie de l'homme est piégée par toutes sortes de
peurs. Nos amulettes soigneusement cachées nous trahissent. Même une
médaille religieuse mal comprise protège contre je ne sais quoi. Le philosophe
Jean Paul Sartre disait que tous les hommes ont peur. Tous. Celui qui n'a pas
peur n'est pas normal. Cela n'a rien à faire avec le courage.
Il y a tant de craintes, de peurs, de frayeurs possibles dans notre quotidien. Les
turbulences ne manquent pas en nous-mêmes, dans nos familles, dans l'Eglise,
dans le monde d'aujourd'hui. Bien sûr, nous pouvons maîtriser certaines peurs
mais d'autres nous surprennent et provoquent une gamme de réactions comme
la panique, l'angoisse, la dépression, la violence ou encore la fuite en avant, au
risque de tout gâcher. Le progrès, l'économie, le bien-être nous donnent les
moyens de vivre, mais pas les raisons de vivre
Les Grecs de l'Antiquité voyaient dans la peur une puissance plus forte que
les hommes, une punition dont les dieux souvent chamailleurs et capricieux se
défoulaient sur les terrestres. Pour les Grecs des temps anciens, la peur était une
fatalité invincible. Il s'agissait de se concilier ces dieux ombrageux par des
offrandes, des rites religieux, des temples. On
adorait Phobos, le dieu de la peur et Deimos le dieu de la crainte. Nos ancêtres
eux-aussi rendaient un culte aux esprits des défunts; il ne fallait pas les irriter
sinon cela allait tourner mal. Sans parler de la sorcellerie pratiquée dans le
monde entier depuis toujours.
Certaines peurs sont bénéfiques, même nécessaires pour avancer dans la vie.
Un homme qui n'a jamais connu la peur, s'est-il vraiment engagé dans la vie? A-
t-il osé prendre des risques, des responsabilités? Il existe des peurs que nous
arrivons à gérer. Un étudiant a peur la veille des examens, mais il les affronte,
parce que cette épreuve est le passage obligé de la réussite de sa carrière de
demain. Une mère peut trembler à l'heure de l'accouchement, mais cet enfant
qui va naître, elle le veut; il fera sa joie et son bonheur. Ces peurs et bien
d'autres font partie de la vie; nous les assumons; elles stimulent le courage; elles
contribuent à notre maturité.
Hélas, il existe d'autres peurs qui nous surprennent et que nous n'arrivons pas
à surmonter; elles surgissent d'événements qui nous dépassent. C'est le chômage
du jeune marié, le désarroi des parents au vu du comportement de leur enfant
qui fait honte à la famille, la maladie qui détruit toute une vie, sans parler des
conflits et d'autres calamités, et finalement mort qui se tient à l'affût pour tout le
monde. Dans de telles situations nous sommes
42
dépassés, nous ne savons pas comment en sortir. Contre ces maux, il n'y a pas
de solution miracle, ni par la science, ni par la religion. Le Christ n'est pas
descendu de la croix; il a
voulu montrer que nous devons apprendre à vivre avec nos problèmes, souvent
dans
l'incertitude du lendemain. C'est alors que la foi intervient. Elle est l'unique
réponse qui s'offre à nous quand nos recours se sont envolés. «Ayez confiance,
je suis là», dit le Seigneur. Lorsque la tempête fait rage, allons nous abriter là où
Dieu nous attend, dans sa maison, à l'église. Restons-y un bon moment; crions
nos états d'âme. La présence silencieuse de Dieu aura raison de notre désarroi.
Essayons ce médicament; il ne coûte pas cher; il nous rendra la santé de l'esprit.
Cet apaisement, les malades et les agonisants le connaissent. Dès qu'ils ont reçu
les sacrements des malades, ils ne sont plus agités; ils remettent leur vie dans
les mains de Dieu.
Disons cette prière pour notre propre compte: Seigneur, donne-moi le courage
de changer ce qui peut être changé; donne-moi la patience d'accepter ce qui ne
peut pas être changé; donne-moi la sagesse de savoir distinguer l'un de l'autre.
43
Mt 10, 34 - 11, 1: le renoncement du disciple
Méditons un instant sur l'amour préférentiel de Dieu que Jésus exige de ses
disciples et de tous les chrétiens.
«Qui aime son père ou sa mère plus que moi n'est pas digne de moi.» Ces
paroles du Christ doux et humble de coeur sont surprenantes,voire
inadmissibles. Quel maître spirituel oserait exiger des ses disciples un tel
attachement inconditionnel à sa personne? Commençons par rappeler que toute
parole de l'évangile doit être comprise dans le contexte de l'ensemble du
message de l'évangile, sinon on pourrait leur opposer une autre parole du
Décalogue: «Honore ton père et ta mère» ou encore «L'aide que tu leur dois
passe avant l'offrande du temple, le corban. (Mc 7, 11) Il y a toujours un risque,
même une tentation à exploiter une parole isolée de l'Ecriture pour contester le
Christ ou le justifier.
Jésus n'est pas dupe de son langage. Plus d'une fois il recourt à des paroles
surfaites pour provoquer un sursaut et donner un enseignement important.
Quand il dit: «Coupe ta main droite ou arrache ton oeil, s'ils te scandalisent, il
veut, par ce langage hyperbolique, donner un enseignement incontournable qui
traverse tout l'évangile, à savoir le radicalisme ou si l'on préfère le don de soi
sans réticence pour Dieu et pour le prochain.
Il fut un temps où les religieuses de certaines congrégations ne pouvaient pas
rendre visite à leurs parents, qui allaient mourir; elles pouvaient entrer dans la
maison du voisin, mais pas dans leur propre maison paternelle. Une telle forme
de rigorisme répondait-elle aux véritables exigences de l'évangile? Le Christ
n'est pas un promoteur de la souffrance qu'il n'a cessé de [Link] n'était pas
un doloriste ou un masochiste. Ce qui n'est pas humain ne peut pas être divin,
dit-ton aujourd'hui.
Le Christ propose le bon choix pour une bonne cause, même si le prix à payer
est élevé. Pas de doute possible, le grand commandement de l'Evangile est et
reste l'amour de Dieu et du prochain. À commencer par les parents. Cela dit, les
paroles du Christ de l'évangile d'aujourd'hui disent qu'il existe pour le chrétien
des décisions dans la vie où il faut prendre parti pour Dieu, même si elles
causent des incompréhensions et des résistances. A sa famille qui le cherche
parce qu'il a perdu le sens, dit l'évangile, le Christ répond: «Ma mère et mes
frères sont ceux qui écoutent la parole de Dieu et la mettent en pratique.» Qui
de nous n'a pas souffert d'incompréhension, peut-être même d'ironie, lorsqu'il a
dit qu'il entrait au séminaire. Toute l'histoire de l'Eglise témoigne des
innombrables martyrs qui ont sacrifié leur vie pour la cause de leur foi.
Il y a aussi le martyre pour la cause de la vérité, de la justice. Rappelons, à titre
d'exemple, les manifestations des jeunes pour une nouvelle écologie. Que de
moqueries et d'insultes n'ont-ils pas entendues. Pourtant ils ne faisaient que dire,
de leur manière, ce que le Pape François avait déjà dit dans Laudato si. Qui dit
la vérité sera exécuté et Dieu est vérité autant qu'amour. En plus du martyre du
sang, existe le martyre de l'ironie, du mensonge, de la calomnie, du fanatisme,
de l'exclusion.
A y regarder de près, l'amour premier de Dieu n'est pas de mauvaise
concurrence; l'amour de Dieu nous rend heureux. Lorsque Jésus dit au jeune
homme riche de tout laisser et de le suivre, n'était-ce pas pour une vie de
bonheur, car, dit l'évangile, «il n'y a pas de plus grand amour et donc de
bonheur que donner sa vie pour autrui,» à commencer par Dieu. Le jeune
homme refusa l'offre parce qu'il avait beaucoup de biens. Il s'en alla tout triste,
dit l'évangile? N'est-il pas resté triste pendant toute sa vie parce qu'il a manqué
la chance de sa
44
On a dit que l'accueil est le visage souriant de l'amour. «Qui vous accueille
m'accueille,» dit le Christ. L'accueil fait partie des belles valeurs de l'humanité.
Certains peuples ont acquis la renommée de pays du bon accueil. Preuve que
l'accueil est une valeur chère à tout homme, en quelque sorte une valeur sacrée.
C'est dire aussi que l'accueil est chargé de risque, dès la première démarche.
Regard attentif, regard distrait, coeur ouvert, coeur fermé, esprit ouvert, esprit
fermé, foyer ouvert, foyer barricadé. La Bible ne l'ignorait pas. Déjà l'Ancien
Testament posait comme une exigence fondamentale du croyant l'hospitalité en
particulier l'attention à l'étranger, la veuve et l'orphelin, trois catégories sociales
particulièrement exposées à l'exploitation et au rejet. Avant même d'en parler, le
Christ s'est montré attentif envers toute personne, surtout le faible, le malade,
l'exclu, en un mot le petit, dit l'évangile d'aujourd'hui.
Cette vertu du bon accueil, le Christ la recommande instamment à son
entourage, comme si la qualité de l'accueil était une des pierres de touche du
christianisme, comme une reconnaissance de la présence de Dieu en toute
homme. Dieu a pris visage d'homme.
L'accueil est d'abord un question de présence physique. Certains tempéraments
aiment le social, la rencontre, d'autres ont tendance à s'isoler, s'enfermer. A
chacun de se connaître.
Je me souviens d'un foyer connu pour son bon accueil. Les visiteurs ne
sonnaient pas à la porte d'entrée; ils passaient directement à l'arrière de la
maison, à la cuisine ou au living où tout le monde se sentait chez soi, en
famille.
Nos yeux, pour ne citer que ces deux acteurs, expriment nos dispositions de
coeur. Un regard serein et attentif ou un regard évasif et vague, c'est déjà toute
une conversation qui dit en clair notre bienveillance ou notre agacement
intérieur. Présence des yeux mais aussi présence de bonnes oreilles. Le monde
d'aujourd'hui se plaint d'une carence d'écoute. On ne m'écoute pas, entend-on
dire de tous côtés, à telle enseigne que des scientifiques se sont spécialisés dans
la relation d'écoute pour nous enseigner une chose aussi élémentaire que de
tendre l'oreille. Le chrétien devrait tirer profit de son expérience de l'écoute de
Dieu dans la prière pour une bonne écoute de son prochain.
Présence aussi de la parole. Nous apprécions l'entourage de personnes qui ont
de la conversation; leur bouche parle de l'abondance du coeur, pas toujours de
celle de l'intelligence. Certaines circonstances requièrent une parole adaptée,
sentie et réfléchie. Le cas le plus délicat est la visite à une personne affligée par
un deuil. Souvent nous nous sentons embarrassés et démunis. Que dire? Dire
que le défunt n'avait plus rien à attendre de ce monde ne console pas la
personne en deuil. Il vaut mieux évoquer quelques belles qualités du défunt; il
était un homme charmant; il adorait sa famille; il possédait une conscience
droite et intègre.
Finalement l'accueil est une question de bienveillance à l'égard de tout
homme, ce qui n'est pas évident en toute circonstance. Nous connaissons des
gens qui nous sont antipathiques, qui nous ont fait souffrir. Le Christ ne s'en
cachait pas. Sur la croix il priait: «Père pardonne-leur; ils ne savent pas ce qu'ils
font.» il demande à ses disciples de pardonner, de faire du bien à ceux qui leur
ont fait du mal. Le cardinal Danneels disait que si tu te trouves en présence
d'une personne désagréable, fâchée, souviens-toi d'une
circonstance de ta vie où toi-même tu as été agressif et tu trouveras l'attitude
qui convient pour l'écouter. C'est une question d'empathie qui n'est rien d'autre
que la disposition d'esprit
46
et de coeur pour écouter et comprendre autrui tel qu'il se présente. «Que votre
maison soit toujours accueillante, disait saint Paul». Ajoutons-y aussi votre
personne.
47
48
dans le sable, les siennes et celles de Dieu. Mais dans le moments difficiles, il
n'y en avait plus que deux. Très surpris et peiné il dit à Dieu: je vois que c'est
juste dans les moments difficiles que tu m'as laissé seul. Mais non, lui répondit
Dieu; dans les moments difficiles, il y avait seulement les traces de mes pas,
parce que dans je te portais dans mes bras.»
Dans l'évangile de ce jour, Jésus parle de Jean Baptiste. C'est l'occasion de nous
rappeler pendant l'Avent que trois grandes figures bibliques, trois guides
spirituels vont nous accompagner sur le chemin vers Betlehem. D'abord le
grand prophète Isaïe qui, six siècles avant la venue du sauveur, prédit des temps
nouveaux, un retour à la paix paradisiaque, si le coeur de l'homme se convertit.
Marie c'est l'accueil; elle nous invitera à la crèche. Puis Jean Baptiste qui, dans
le style des prophètes anciens, nous rappelle l'urgence de la conversion.
Jésus a une grande estime pour son cousin Jean Baptiste. Il le considère
comme le plus grand prophète de l'Ancien Testament. Jean le baptisera. Comme
Jean, Jésus mourra martyr pour la cause de Dieu.
Dans l'évangile d'aujourd'hui, Jésus est déçu par les réactions de la foule à
l'égard de Jean Baptiste et de lui-même, une foule capricieuse, volage,
inconsciente, ne sachant pas ce qu'elle veut. Il la compare à des enfants qui
jouent aux noces puis aux obsèques, mais rien ne concerne personne. Ce n'est
que du jeu. A cette foule on ne peut pas parler des choses de la vie, des choses
de Dieu; rien n'entre dans les oreilles et les yeux sont aveugles. Ces gens sont
des distraits, des instables, sinon des blasés. Pire encore! N'étant capables de
rien de valable, ils ne font que critiquer. Ils ne sont que des démolisseurs. Jean
Baptiste vit en ascète; donc il est fou, dit-on. Jésus mange et boit avec tout le
monde; il n'est qu'un glouton amis des pécheurs. Pour le prédicateur de l'ascèse
comme pour Jésus homme avec les hommes, on n'y a que des reproches et des
critiques.
Cet évangile nous enseigne une leçon importante. Devant la vie, les
événements, les hommes, on peut tout critiquer et démolir et on trouvera
toujours des raisons pour le faire. Ne dit-on pas que celui qui veut battre son
chien trouvera toujours un bâton. Si on refuse de s'engager, on aura toujours des
excuses.
Par contre, devant la vie, les événements, les hommes, on peut aussi vouloir
trouver du positif, du constructif, du bien, trouver tout ce qui est porteur d'un
message de vérité, d'humanité et d'espérance et ces messages existent.
Cette disposition fondamentale de l'esprit et du coeur est un préalable si nous
voulons rencontrer notre prochain, tel qu'il se présente. Si je reste enfermé dans
mes idées, mes a-priori, mes ressentiments, je ne verrai pas les hommes et les
événements de la bonne façon. Par contre, si je suis habité par une attitude
d'ouverture, de bienveillance, de recherche de la vérité, je les verrai mieux tels
qu'ils sont et ce que j'ai faire.
Faire la vérité en moi-même, accepter la vérité de l'autre, ne serait-pas à la fois
la plus exigeante et la plus libératrice des conversions . «La vérité vous rendra
libre,» disait le Christ (Jn 8, 31) Alors et alors seulement l'évangile sera la
bonne nouvelle de ma vie. Jésus est venu embaucher des constructeurs, non des
démolisseurs.
50
Mt 11, 20-24: impénitence des villes galiléennes.
Après les instructions aux disciples, dans son discours de mission, Jésus
retourne à son apostolat au milieu des gens et, faut-il le dire, à la confrontation
avec les impénitents.
Les griefs de Jésus à l'encontre des villes riveraines du lac de Galilée rappellent
le style des prophètes qui ne se privaient pas de dénoncer le matérialisme et
l'orgueil des villes païennes. Dans l'évangile de ce jour, Jésus emprunte la
manière de parler des prophètes et veut être reconnu comme tel. Ici les
réprimandes sont adressées aux villes juives gravement coupables devant Dieu.
Elles ont bénéficié de nombreux miracles; Dieu n'a cessé de leur faire signe,
pour qu'elles se convertissent.
Il s'agit d'un enseignement important sur l'impact du miracle dans le ministère
du Christ. Le miracle nous invite à nous décider devant Dieu, bien plus qu'à
retrouver une bonne santé, comme le montre le récit de la guérison des dix
lépreux. Neuf des dix se réjouissent de la guérison de leur corps; un seul est
venu confesser sa foi en Jésus Christ. Pourtant tous ont bénéficié du même
miracle.
Les signes de Dieu, en l'occurrence les miracles, ne forcent pas la liberté de
l'homme; le miraculé peut encore ignorer ou refuser Dieu, ce que le Christ
constate. Dieu ne s'impose pas, il propose. Notre liberté devrait nous inviter à
réfléchir, à chercher le sens caché du miracle, la parole que Dieu nous adresse.
Les habitants de ces villes, en particulier ceux de Capharnaüm ont eu cette
opportunité; malheureusement, comme le dit l'évangile, ils avaient des yeux et
n'ont pas vu, des oreilles et n'ont pas entendu.
Cet évangile s'adresse aussi à nous. Ne sommes-nous pas ces privilégiés,
comblés de grâces? Demandons à Dieu la foi du centurion.«Seigneur je n'en
suis pas digne, pas capable, mais dis seulement une parole pour m'ouvrir les
yeux et les oreilles.» On encore comme la cananéenne qui ne demandait que les
miettes qui tombent de la table. Cela me suffira comme signe de Dieu, sachant
que foi et l'amour ne riment pas avec puissance.
51
Mt 11, 25-30: l'évangile révélé aux simples.
52
Mt 11, 28-30: le joug
L'image du joug que les paysans posaient sur le cou des bêtes de somme et qui
plus d'une fois écorchait la peau, cette image était bien connue du temps du
Christ comme symbole de la Loi.
Le joug n'était pas nécessairement ressenti comme pensant et blessant.
L'Ecclésiastique écrivait en son temps: «Mettez votre cou sous le joug, que vos
âmes reçoivent l'instruction; elle est tout près, à votre portée. Voyez de vos yeux
comme j'ai eu peu mal, pour me procurer beaucoup de repos.» Dans le
judaïsme, on parlait volontiers de la joie du joug. Cette intuition était juste, car
la finalité de toute loi est de rendre l'homme responsable, libre et heureux.
Malheureusement le judaïsme perfectionniste et légaliste des pharisiens avait
surchargé la Loi de Moïse de quantités de prescriptions et d'interdits, plus de six
cents. Toutes ces pratiques devenaient lourdes à observer pour le peuple, les
bergers, les paysans, les ouvriers et même pour tout homme de bon sens.
Ici aussi, comme dans tout le Sermon sur la Montagne, Jésus veut nous
enseigner que la loi de Dieu engendre le repos, la sérénité, la joie.
L'enseignement du Christ n'a aucun rapport avec le laxisme, les goûts du jour
de tout un chacun. Le Sermon sur la Montagne ne perdra jamais quoi que ce
soit de sa rigueur. Précisément c'est le prix de sa fascination. Le paradoxe de
l'évangile est que le sacrifice et le détachement doivent engendrer la liberté des
enfants de Dieu, le repos de l'âme, le bonheur des béatitudes. Déjà le bon sens
de la sagesse enseigne que le sacrifice est le signe de la crédibilité de toute
valeur, de tout acte, en particulier de l'amour. Qui aime sait se sacrifier.
Devant toute loi, posons-nous la question: cette obligation me rend-elle libre
et heureux ou bien triste et esclave, qu'il s'agisse de ma vie familiale, de ma
profession, de ma foi chrétienne, de tout ce qui fait ma vie? Si en tout cela je
suis persuadé de répondre aux exigences de l'évangile, je serai comblé de paix
et de joie. L'évangile ne peut être que libérateur et source de rayonnement. S'il
n'en est pas ainsi, fermons la Bible une fois pour toute. C'est aussi à cette liberté
heureuse d'une vie de sacrifice par amour que le monde reconnaîtra les disciples
du Christ.
Le bien est léger; par lui naît la vraie liberté du coeur, qui chasse toute
contrainte et toute peur. Accomplir le bien est source de forces toujours neuves.
Il est la joie pour les coeurs qui le cherchent, bonheur pour ceux qui le trouvent,
paix pour les hommes qui l'aiment.
53
Mt 12, 14-21: le serviteur non violent
54
Mt 12, 38-42: un signe du Ciel
Le contexte de cette page d'évangile, selon saint Luc, est la montée de Jésus
vers Jérusalem. Il marche vers sa Pâque, sa mort et sa résurrection. Au fil des
jours et des déplacements, Jésus se préoccupe en priorité de la préparation de
ses disciples aux événements qui approchent. Il prévient ses disciples, les
reprend parfois sévèrement, comme Pierre qui s'est entendu dire: «Arrière
[Link] pensées ne sont pas celles de Dieu.» Il les rassure par des entretiens,
des enseignements, plus que par des miracles. La guérison d'un lépreux fera
l'exception.
Le climat s'alourdit de jour en jour. Le Christ est mis en question et même
menacé. Il se sent seul pour se défendre. Au jour du jugement qui pointe à
l'horizon, tous l'abandonneront. Pierre reviendra dans la cour du tribunal pour le
renier. C'est dans cette atmosphère lourde que le Christ en arrive aux reproches
qu'il adresse aux pharisiens venus une fois de plus pour le tenter. Preuve qu'ils
ne sont pas bien disposés. Les à priori ont la vie dure. Les pharisiens réclament
des signes, comme au jour de la multiplication des pains, des guérisons et autres
prodiges. «Jésus, encore un miracle, s'il te plaît». Au calvaire on entendra dire
avec ironie: «Qu'il descende de la croix et nous croirons en lui.»
Nous aussi nous aimerions tellement que le Christ use de son pouvoir divin
pour guérir nos malades, nourrir les affamés, ramener la paix dans le monde. Là
est l'éternel malentendu entre Dieu et l'homme; là se pose la question de la foi.
Le Christ s'abstient de tout miracle, parce que son entourage, en particulier les
pharisiens ne veulent pas comprendre qu'un miracle n'est qu'un signe qui
renvoie à autre chose. Et cette autre chose est la personne du Christ, son
témoignage,son message. «Je suis le chemin, la vérité et la vie.» Comme les
gens de Ninive ont cru sur la parole de Jonas, sans autre signe aucun, le Christ
le demande à nous aussi.
Mais voilà, les pharisiens s'obstinent à le mettre à l'épreuve. Jésus, dit Marc
dans son évangile, poussa un gémissement voulant dire qu'ils ne le
comprendront jamais. Il en souffre; il pleurera sur Jérusalem, l'incrédule, qui tue
les prophètes.
Cet évangile nous interpelle à un double titre. Son premier enseignement se
trouve dans la suite de l'évangile de Luc qui dit: «La lampe de ton corps, c'est
l'oeil. Quand ton oeil est sain, ton corps tout entier est dans la lumière. Examine
donc la lumière qui est en toi si elle n'est pas ténèbres». (Lc11,33) N'apprécie le
bien, ne voit la vérité que celui qui est bien disposé, qui se méfie des à priori, de
l'aveuglement. Qui sait écouter avec attention, connaît la vérité et le bien d'où
qu'ils viennent.
Le deuxième enseignement de cet évangile concerne la foi, nos raisons de
croire. Nous croyons pourquoi, à partir de quoi, de qui et pour qui. Jésus nous
invite à purifier notre foi. Est-ce lui, sa personne, son message, son témoignage
qui nous convainc ou quelques gestes de bienveillance que nous lui
demandons? Nous n'avons rien à craindre du combat de la foi, souvent les non-
croyants nous y acculent. Plus notre foi sera débarrassée des croyances, des
fausses sécurités, plus la personne du Christ deviendra attachante.
Le Christ n'est pas venu remplacer nos boulangeries par d'incessantes
multiplications de pain. Il n'est pas venu nous enseigner une prière qui nous
empêchera de mourir. Il est venu nous révéler la gratuité de l'amour de Dieu.
Celui que demande sans cesse des signes démontre son incrédulité. La foi est un
appel du coeur, une illumination de l'esprit devant la présence de Dieu sans
autre garantie qu'une invitation aimer quelqu'un et ce quelqu'un c'est à moi de
lui donner un nom.
55
M 12, 46-50: la famille du Christ.
56
Mt 13, 1ss: les paraboles
57
Mt 13, 1-23: La parabole du semeur
Un premier constat qui étonne dans cette parabole est le gaspillage sur le
chemin, dans la rocaille et les ronces. Dans la Palestine ancienne, on semait à la
volée avant le labour; d'où l'éventualité de différents sols, comme celui du
sentier raccourci qui traverse un champ.
Quand on sème selon ce procédé, il y a du gaspillage. Pourtant malgré le
constat d'une perte importante, la récolte promet; une semence pour cent et
même une pour trente est encore un rendement considérable.
Un premier message de cette parabole est l'importance d'une vue d'ensemble sur
tout le champ et à travers toutes le saisons. Si on se limite à regarder le sentier
inculte, on éprouve un sentiment d'échec, de découragement. On ne juge pas un
homme à partir d'un moment de sa vie, mais de toute sa vie. On ne juge pas un
peuple à partir d'une décennie de son existence, mais de toute son histoire.
D'ailleurs, lorsque Jésus prononce cette parabole, il est arrivé à un tournant
décisif de son ministère; les autorités religieuses ont déjà décidé de le
supprimer. Son oeuvre à travers les siècles et les continents permettent d'évaluer
son influence.
Cette succession d'échecs, le sentier battu, les ronces, la rocaille qui font bloc
contre la bonne terre, veut prévenir les disciples et les chrétiens de toutes les
générations qu'ils rencontreront de l'opposition, qu'ils vivront des mauvais
jours. A eux tous, Jésus adresse une parole d'espérance. Malgré les obstacles et
les sacrifices, la récolte aura lieu. Le Christ nous invite à regarder loin à travers
les temps et les générations.
Semer est un geste d'aventure et d'espoir. La graine poussera-t-elle, ne sera-t-
elle pas dévorée par les parasites? Pleuvra-t-il, ni trop ni trop peu? Le semeur ne
le sait pas, mais une chose est certaine; il doit semer, sinon rien ne se produira.
Semer c'est investir dans une avenir qui nous échappe; semer est un geste de
confiance et d'espérance. Quoi qu'il advienne, la semence germera par sa propre
vitalité; sa croissance ne dépend pas du semeur. Ainsi en va-t-il de la parole de
Dieu.
Saint Paul écrivait aux chrétiens de Corinthe qui se plaisaient à des
discriminations entre apôtres; «Moi, j'ai semé, Apollos a arrosé, mais c'est Dieu
qui donne la croissance.» Voilà pour les semeurs que nous sommes à la suite du
Christ.
Ensuite le Christ s'intéresse à la qualité des sols. Comment se fait-il que la
semence, la même parole de Dieu produise des merveilles chez les uns et reste
inefficace chez les autres? Le Christ répond en citant une prophétie d'Isaïe: «Ils
ont beau entendre, ils ne comprennent pas, car le coeur de ce peuple s'est
endurci. Ils sont devenus durs
d'oreilles; ils se sont bouché les yeux, pour ne pas voir, ne pas entendre de leurs
oreilles, ne pas comprendre avec leur coeur, pour ne pas se convertir et je les
aurais guéris.»
Ces paroles énigmatiques pourraient heurter nos oreilles, comme si Dieu voulait
l'endurcissement des coupables. En fait, ceux que visent l'évangile, sont les
auditeurs qui ont entendu la parole de Dieu sans la comprendre, entendez sans
se sentir concernés, interpellés. Mathieu revient trois fois sur le mot
comprendre. Il s'agit d'une disposition d'accueil, d'une disponibilité. Dire à
quelqu'un je te comprends, c'est partager ses idées, son point de vue, ses
sentiments. Mais Dieu ne s'impose pas, il propose; il ne force ni les coeurs, ni
les têtes. Il respecte la liberté qu'il a donnée à l'homme.
Les premiers cités, ceux du chemin battu, n'ont aucun désir sincère de vouloir
comprendre; ils ne se sentent pas concernés par la parole de Dieu; ce sont les
indifférents. Les seconds, ceux de la rocaille, craquent à la moindre épreuve. Ils
sont les superficiels, les hommes d'un
58
moment, des plantes sans racines. Ils passent d'une église à l'autre. On connaît
l'enseigne d'une certaine église: «Si ton Dieu est mort, essaie le mien.»
Les troisièmes, ceux des ronces, écoutent la parole de Dieu, mais se laissent
accaparer par les passions, le profit immédiat, qui les empêchent d'être rentables
pour Dieu, alors que Jésus avait dit de chercher d'abord le royaume de Dieu, le
reste sera donné en surplus. Ce sont les hommes qui n'arrivent jamais à
maturité, faute d'engagement; ils stagnent, ils s'agitent, discutent, pointent les
autres du doigt, font passer l'accessoire avant l'essentiel. Ils ne prennent pas
position. Ils refusent d'entrer dans le royaume de Dieu.
A chaque chrétien d'identifier ses choix, son parcours, ses sentiers battus, sa
rocaille, mais aussi et surtout sa bonne terre.
Persévérons à semer, en nous et en dehors de nous, travaillons la terre, à
temps et à contretemps, avec foi et confiance et Dieu donnera la croissance,
souvent à notre insu.
N'exigeons pas de Dieu des plantes toutes faites et la croissance n une nuit. Le
Royaume de Dieu n'est pas dans le spectaculaire. Une branche qui tombe d'un
arbre fait beaucoup de bruit, mais on entend pas une forêt qui pousse ne fait pas
de fracas.
59
Mt 13, 24-43: patience de Dieu, patience de l'homme
60
Mt 13, 24-43: l'ivraie (Variante)
61
Mt 13, 44-52: le trésor, la perle
62
Mt 13, 47-53: parabole du filet
La petite parabole du filet parle du même sujet que celle de l'ivraie et du bon
grain. Dans la période terrestre du Royaume de Dieu, le bien et le mal
cohabitent dans le monde et en tout homme. Les deux paraboles insistent sur les
deux temps, celui de la pèche et du semis et celui des récoltes. Ainsi en est-il
dans le Royaume; ici-bas, le bien et le mal vont ensemble. Au jour du jugement
s'opérera la séparation; d'un côté les bons, de l'autre les méchants.
Ce sévère avertissement correspond bien à la manière de l'évangile de
Mathieu qui semble davantage faire confiance à la menace du jugement qu'à la
promesse de bonheur pour influencer le comportement de ses lecteurs. On
pense à la porte étroite, aux vierges insensées, à la condamnation des scribes et
des pharisiens, à la mise en scène apocalyptique du jugement dernier.
Alors que Jésus sent de plus en plus l'opposition des chefs religieux et
l'indifférence d'une partie de la foule, par ces paraboles, il veut provoquer une
ultime réaction, adresser un dernier avertissement pour faire comprendre que le
moment présent est décisif; demain il sera trop tard. Pour ce faire il recourt aux
oracles de menace et de jugement bien connus dans la prédication des
prophètes. Jésus était de son temps. Parler des bons et des méchants était une
façon simple et adaptée d'enseigner dans la tradition juive et même chrétienne
pendant des siècles, une prédication qui a effrayé des générations de croyants.
Cette représentation de Dieu choque la mentalité contemporaine. Le Dieu de
miséricorde et d'amour tolérerait-il qu'un seul de ses enfants soit condamné à
l'enfer à tout jamais? Le Christ n'a-t-il pas cessé de prêcher et de pratiquer le
pardon? Mystère de Dieu, mystère de l'homme, mystère de la foi. Mystère du
bien et du mal. La réflexion que je ferais volontiers n'est autre que la prière du
Christ: «Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu'ils font.» Ils ne savaient pas
ce qu'ils faisaient.
63
Mt 13, 54-58: Jésus et Nazareth.
64
66
Plus encore, le Christ vient répondre à la faim d'absolu qui s'exprime
confusément dans nos coeurs en mal d'amour et dans nos têtes en quête de sens.
Le miracle de la multiplication des pains renvoie la foule à la personne même
Christ, à sa présence et à son message, à son Père. Après la multiplication des
pains, il a dit à la foule: «Je suis le pain de la vie. Qui mange mon corps et boit
mon sang, qui me reçoit et marche avec moi, celui-là a la vie de Dieu ici-bas et
pour l'éternité.»
Chrétiens, soyons le pain du partage et de l'amitié, le pain du travail pour un
monde meilleur, le pain du courage et de la joie de vivre, le pain du pardon et
de la réconciliation, le pain qui rassasie le corps, le coeur et l'esprit. Il faut que
cela se voie sur le visage du chrétien. Il faut que les hommes se doutent de
quelque chose, qu'ils pressentent que nous avons communié au corps du Christ,
qui nourrit notre vie, qui nous unit à Dieu et à toute l'humanité.
67
Mt 14, 22-33: la marche sur les eaux
L'évangile de la marche sur les eaux est en lien étroit avec le précédant, celui de
la multiplication des pains qui avait soulevé l'euphorie des foules et des
disciples. Enfin, on a trouvé le sauveur, se disait-on, le messie tant attendu qui a
la réponse à tous les problèmes, à commencer par le pain quotidien. Avec Jésus,
plus de malheurs, plus de misères.
Jésus veut soustraire ses disciples à la séduction des aventures politico-
religieuses des solutions toutes faites qui se contentent souvent des avantages
matériels. Il les oblige à remonter en barque, à s'éloigner, à prendre du recul
pour réfléchir, tandis qu'il renvoie les foules à leurs occupations quotidiennes, à
leur travail, à leurs bonheurs et leurs soucis.
Puis Jésus se retire sur la montagne. Il est seul, seul contre les malentendus de
tout le monde; ni les foules, ni les disciples ne le comprennent. Il n'est de pire
solitude que de n'être pas compris par les siens.
A vrai dire, le Christ n'est pas seul; il prie, il s'entretient avec son Père. Il prend
lui aussi du recul pour réfléchir à sa mission, conforter ses convictions, se
ressourcer. Il revoie les scènes des premières tentations au désert: le pouvoir, la
fortune, le prestige, tentations qui sont aussi celles de l'Eglise et des chrétiens
de tous les temps.
Chez les disciples c'est le découragement après l'enthousiasme de la
multiplication des pains. Il peinent sur le lac sans avancer. La nuit, la mer
agitée, les vents contraires, tous ces éléments de la nature symbolisent les
puissances du mal qui s'acharnent contre l'homme misérable, sans force, ballotté
en tous sens, menacé de naufrage, cet homme que nous sommes tous certains
jours de notre vie Quand tout va mal, nous convoquons Dieu au tribunal; nous
le sommons de s'expliquer. Qui d'entre nous ose dire n'avoir jamais douté de la
bonté de Dieu, de ne pas avoir souffert de son absence, aux moments difficiles
de la vie.
Les premiers chrétiens ont reconnu dans la baque le symbole de l'Eglise, la
barque de Pierre. Mathieu l'évangéliste pense aux persécutions des chrétiens par
les Juifs et les Romains. Il en est encore ainsi aujourd'hui dans de nombreux
pays. L'auteur de l'évangile de la barque pense aussi à l'avenir de l'Eglise,
toujours menacée par la tentation du pouvoir, de la fortune, des querelles, du
séparatisme.
La peur des disciples dans la barque a duré tout la nuit. On pense entre autre
aux interminables nuits d'insomnie des malades qui gémissent en attendant
l'aurore; chaque
minute semble durer une heure.
Jésus vient; il marche sur les puissances du mal. Curieusement les disciples ne
reconnaissent pas leur maître. Ils croient apercevoir un fantôme. «Pris de
panique ils se mirent à crier» dit l'évangile.
Que voulait Pierre en demandant de marcher sur les eaux? Voulait-il rejoindre
immédiatement Jésus, comme il le fera plus tard à l'heure de son martyre, ou
bien demande-t-il à Jésus une preuve qu'il ne voit pas un fantôme? Un jour
l'apôtre Thomas demandera, lui aussi, une preuve de la résurrection du Christ:
«Si je ne vois pas dans ses mains la marque des clous, disait-il, je ne croirai
pas.» (Jn 20, 25). Jésus donne son accord. Pierre toujours si spontané se lance
mais il perd pied; il s'enfonce il crie au secours.
Pourquoi cette mise en scène? Mathieu veut nous enseigner que même Pierre, le
rocher fondement de l'Eglise, le premier pape, le martyr, ce Pierre a souvent
manqué de foi, en particulier lors de son reniement, la nuit de la passion du
Christ.
Pierre, c'est l'Eglise, c'est le chrétien de tous les temps. Quand le chrétien pense
à Dieu, qu'il garde les yeux levé ver le Ciel, il est fort,il avance; dès qu'il se
regarde lui-même et cette eau
68
dangereuse sous ses pieds, il s'enfonce, il coule. Mais le Christ sera toujours
présent pour lui tendre la main.
Ainsi en est-il, entre autre dans les conflits qui divisent les hommes. En toute
circonstance, il faut que l'on puisse reconnaître le chrétien à ses pensées, ses
sentiments, ses paroles et ses actes.
(Jean relate à sa manière le récit de la marches les eaux. Selon lui, Jésus refuse
de monter dans la barque Qu'est-ce-à dire? Dès que Jésus est là, devant les yeux
du chrétien a atteint le but du voyage; la barque est arrivée à bon port. Le Christ
est l'aboutissement de la vie du chrétien. Il s'est dit être le chemin,la vérité, la
vie. Si le chrétien perd vue cet objectif, la présence du Seigneur, il vit dans
l'allusion, il s'enfonce.)
69
Mt 14, 22-23: les demeures de Dieu.
70
L'évangile d'aujourd'hui commence par dire que Jésus s'est retiré dans la région
de Tyr et de Sidon, dans l'actuel Sud Liban, en dehors de la Palestine juive.
Pourquoi le fait-il alors qu'il dit être envoyé pour Israël, le peuple élu. En fait
Jésus s'est retiré à l'étranger pour plusieurs raisons. En ce moment il est arrivé à
un tournant dans son ministère. Depuis la multiplication des pains, il ressent
dramatiquement un malentendu avec le peuple qui s'attendait à être comblé de
miracles et d'autres bienfaits. Jésus ne veut pas qu'on le suive sur un
malentendu, car le vrai pain qu'il veut donner au monde, c'est sa propre
personne. «Qui mange ma chair et boit mon sang aura la vie éternelle.» De plus
il se met à l'abri de la police d'Hérode et des pharisiens qui cherchent à
l'éliminer.
Désormais Jésus va éviter les foules et se consacrer à la formation de ses
disciples; pour ce faire, il cherche le calme à l'étranger. C'est là qu'il rencontre
une cananéenne qui avait sans doute entendu parler de ce Jésus de Nazareth, de
son enseignement qui faisait impression et de son pouvoir de thaumaturge. La
femme se met à crier, à hurler dit exactement le texte de l'évangile. Le cri est
l'expression d'une grande détresse, d'une profonde misère. On ne se gène plus,
la souffrance est trop grande. «Seigneur prend pitié de moi, crie-t-elle.» Nous
aussi nous le disons à la messe, calmement, par habitude, parce que nous ne
sentons pas la souffrance nous écraser, tandis que cette mère criait; elle savait
ce que signifie implorer. «Ma fille est cruellement éprouvée par un démon.»
Jésus ne répond pas un mot. Peut-être ne veut-il pas être considéré comme un
faiseur de miracles, à tour de bras. Il semble plutôt vouloir mettre à l'épreuve la
foi de la cananéenne et dénoncer par une sorte de joute oratoire la réaction que
cette païenne devait attendre d'un juif. Rien n'y fait, elle insiste, elle dérange.
Les disciples supplient le Christ de lui donner satisfaction; elle casse les
oreilles. C'est évidemment la solution facile mais le Christ en veut plus. La
mère s'obstine, elle lui colle à la peau comme un mendiant dans la rue.
C'est alors que Jésus engage un dialogue étonnant. «Je n'ai été envoyé qu'aux
brebis d'Israël.» Il avait commencé par ne pas répondre et voilà qu'il lui oppose
un refus catégorique. Lui, Jésus, le doux et humble de coeur, si proche des
souffrants. Cette attitude étonne.
C'est vrai que Jésus n'a été envoyé qu'aux brebis perdues d'Israël; il ne pouvait
pas être partout à la fois. Ses apôtres iront annoncer la bonne nouvelle aux
nations. La pauvre femme ne comprend rien de ces raisonnements; elle souffre,
elle continue à supplier. C'est alors que le dialogue prend une allure
désagréable. Jésus lui répond: «Il n'est pas bon de prendre le pain des enfants,
entendez les juifs, pour les donner aux petits chiens, les païens.» C'est l'attitude
typique du juif à l'égard des païens que le Christ va dénoncer. Il s'agit d'une
mise en scène de deux acteurs habiles, comme cela arrive dans certaines
cultures. Lorsqu'un jeune homme s'adresse à des parents pour demander la main
de leur fille, les parents s'adonnent volontiers à des joutes oratoires, pour dire
implicitement qu'ils sont d'accord. «Cette petite brebis nous est chère; elle est
d'un grand prix pour nous. Quel jeune homme peut prétendre en être digne? Au
jeune homme de comprendre le langage.
La cananéenne s'y connaît; elle saisit la balle au vol et la renvoie à Jésus: «C'est
vrai, Seigneur, mais précisément les petits chiens mangent les miettes qui
tombent de la table de leur maître.» Et voila Jésus désarmé; il renonce à
discuter; il va droit à l'essentiel, là où de part et d'autre on est d'accord. Il
adresse cette belle parole à la femme: «Femme ta foi est
71
grande; Que tout se passe pour toi comme tu le veux.» Voilà manifestement où
Jésus voulait en arriver. Ce fut un moment de bonheur pour tous, pour Jésus,
pour la mère, pour la fille et pour les disciples qui ont suivi la scène.
Laissons-nous interroger par cet évangile. J'ai la chance de pourvoir manger à la
table du Seigneur, je suis enfant de la famille de Dieu. Le Christ ne veut pas que
je ramasse les miettes tombées de la table. Est-ce que je n'oublie pas trop
souvent les bienfaits dont Dieu me gratifie, bienfaits matériels et spirituels, en
particulier d'être invité à manger à sa table du pain de l'eucharistie?
Interrogeons-nous; la foi que nous avons reçue par le baptême fait-elle le
bonheur de ma vie, mon secret que j'ose dire à ceux qui veulent en savoir
quelque chose? Que le Christ ne doive pas nous adresser le reproche qu'il fit à
ses disciples: hommes de peu fois. La femme cananéenne a cru sans avoir suivi
des cours de religion; nous qui avons si souvent entendu parler de Dieu, du
Christ et de son évangile, quelle est notre foi?
72
Mt 15, 32: j'ai pitié de cette foule, les affamés
74
Mt 16, 13-20: tu es le Fils de Dieu.
Le moment es venu pour le Christ de demander ce qu'on pense de lui. Pour qui
le prend-ton? Il commence par poser une question vague: «Les gens que disent-
ils de moi?» Les réponses vont dans tous les sens, mais elles parlent toutes du
passé: un prophète, peut-être Elie qu'on attendait, ou même Jean Baptiste. Ces
réponses ne dérangent personne; c'est du passé.
Le Christ insiste. «Pour vous, mes disciples, Pierre, Jacques, Jean et les autres,
qui suis-je?
Voue êtes avec moi depuis des mois et des mois. Alors que dites-vous de moi?»
Pierre croit connaître la bonne réponse sans hésiter: «Tu es le Christ, le Fils du
Dieu vivant.» Ces paroles que Mathieu a écrites vers les années 80 sont déjà un
credo, une profession de foi des communautés chrétiennes en la divinité du
Christ. Pierre en pensait-il autant? Quoi qu'il en soit, le Christ le félicite, le dit
bienheureux parce qu'une telle réponse ne vient pas de la sagesse d'un homme
mais de la grâce de Dieu.
Belle profession de foi qui n'a pas fait de Pierre une héros, un croyant hors du
commun. Pierre premier des Douze et volontiers leur porte parole, était un
homme simple, spontané, hardi dans ses propos, généreux. Il se jetait facilement
à l'eau pour aller à la rencontre du Christ sur le lac, mais il s'enfonçait aussi vite
dans ses contradictions et ses faiblesses; il se croyait sûr de ses convictions. Il
croyait connaître Jésus mais sa foi était encore imparfaite. Il s'en rendit compte
la nuit de reniement du Christ au tribunal. Après sa résurrection, le Christ
demanda à Pierre: «Pierre m'aimes-tu?» Pierre se senti embarrassé par une
question si pertinente. Il ne répondit pas: «Tu es le messie, le Fils de Dieu, mais
tu sais que je t'aime.» Une profession qui ne vient pas d'un catéchisme, mais qui
dit toute la grandeur et la faiblesse d'un homme, toute sa vérité.
Pierre grandira dans la foi jusqu'au témoignage du martyre. L'histoire de Pierre
et des apôtres est l'histoire du croyant, celle aussi de Eglise, l'histoire de toute
évangélisation, une histoire de fragilité et de solidité, l'histoire millénaire des
enfants de Dieu.
75
Mat 16, 21-27: passion du Christ, passion du disciple
L'évangile que nous venons de lire montre que le Christ prend un tournant
décisif dans son ministère comme dans sa vie. C'est clairement dit dans le texte:
«A partir de ce moment là, Jésus commença à enseigner à ses disciples qu'il
allait souffrir.» Il est dit: il commença. Il s'agit de quelque chose d'inattendu
pour ses disciples.
Depuis quelque temps, Jésus s'est retiré à l'étranger, dans la région du nord de la
Palestine, à l'endroit le plus éloigné de Jérusalem, cette Jérusalem qui tue les
prophètes, dit l'évangile. (Mt 23, 27) Alors que Jésus consacrait ses journées à
former ses disciples loin des foules, soudain il fait demi tour pour prendre le
chemin vers Jérusalem. Cette décision n'est pas un coup de tête, une envie de
changer de lieu. Il a du y réfléchir. «Il faut partir, dit-il.» Il est conscient qu'il
doit accomplir la volonté de son Père, à laquelle il n'a jamais renoncé. N'a-t-il
pas dit à ses disciples: «Le Père et moi nous sommes un. Tout ce que veut le
Père, je le fais.» Il sait qu'aller Jérusalem c'est prendre le chemin du calvaire.
Le moment est venu de prévenir ses disciples. Par trois fois il annonce sa
passion et sa résurrection. «Il faut partir à Jérusalem dit-il, souffrir beaucoup de
la part des anciens, des chefs, des prêtres et des scribes, être tué et ressusciter le
troisième jour.
Rappelons-nous que dans l'évangile du dimanche passé Pierre proclamait
hautement que Jésus est le messie, le Fils du Dieu vivant. Aujourd'hui le
langage est tout autre. Pierre rabroue Jésus. «Que Dieu t'en garde, dit-il;
Seigneur, cela n'arrivera pas.» La réaction de
Pierre montre la gravité de la situation. Personne ne pouvait supporter l'idée
d'un Dieu souffrant. On ne comprend plus Jésus. Nous aussi nous sommes
enclins à adorer un dieu qui n'est pas celui du Christ. L'éternelle tentation
religieuse de l'homme est de fabriquer un dieu selon ses idées, ses goûts, ses
besoins, ses volontés. Nous adorons tellement un dieu à notre image, un dieu
inventé par nous et pour nous, alors que le vrai Dieu est tout autre.
Jésus envoie la riposte à Pierre, une réprimande sévère dans le style agressif des
prophètes de l'Ancien Testament. «Passe derrière moi, Satan, tu es un obstacle
sur ma route; tes pensées ne sont pas celles de Dieu mais des hommes.» Passe
dernière moi, qu'est-ce à dire? Prends la place du disciple, qui suit son maître et
ne le devance pas. Tu as encore beaucoup de choses à apprendre. Satan est le
même personnage que celui des tentations du Christ dans le désert. Sa ruse est
de détourner le Christ de Dieu en lui offrant la séduction des bonnes oeuvres.
Changer les pierres en pain, sauter d'un mur sans se casser la figure, bref un
monde où tout est miraculeusement accordé aux hommes. Le scénario était le
même après la multiplication des pains. Les foules s'accrochaient à Jésus, le
suppliant de continuer à faire des prodiges. Jésus les fuit, laissant entendre que
la famine n'est pas son problème mais celui des hommes. S'il y avait un
véritable amour entre les hommes il n'y aurait pas de famine. La réponse que
Jésus donna aux foules était le pain de l'eucharistie, le pain du partage, de la
communion des hommes entre eux et avec Dieu.
Avouons-le, la souffrance, la mort son une énorme pierre d'achoppement qui
détourne beaucoup d'hommes de la foi. Saint Paul l'avait vivement ressenti
lorsqu'il écrivait aux chrétiens de Corinthe: «Nous annonçons un Christ
crucifié, scandale pour les juifs et folie pour les païens.» (1 Cor,1, 23)
Après l'incident avec Pierre, Jésus s'adresse aux chrétiens de toutes les
générations à venir. «Si quelqu'un veut marcher à ma suite, qu'il renonce à lui-
même, qu'il prenne sa croix et
76
qu'il me suive.» Souvenons-nous aussi que les évangélistes ont écrit leur livre
vers les
années 80 à l'époque des premières persécutions. Devenir catéchumène c'était
s'exposer au martyre.
Nous voilà au cœur de nos vies! Nous rêvons d'épanouissement, de liberté, de
bien-être, de bonheur. Je veux vivre ma vie, dit-on volontiers. C'est bien mais
tout à coup les épreuves et la souffrance nous tombent dessus, sans
avertissement, sans pitié.
Face à ce drame, Jésus propose sa logique. Il ne nie pas la cruauté de la
souffrance causée tantôt par la méchanceté des hommes, tantôt par les violences
de la nature, pas plus qu'il ne l'explique. Sa logique est celle de la foi au prix de
l'incompréhension, de l'amour au prix du sacrifice. Sans cela ses paroles ne
seraient que du masochisme.
Nous connaissons tous des situations douloureuses où la foi et l'amour ne vont
pas de soi. Pardonner et pardonner encore à un malfaiteur qui nous a blessés.
Avoir le courage de se dire chrétien dans un entourage de septiques, garder les
mains propres parce que le cœur est propre, rester correct dans les affaires
quand les règles de l'économie et de la politique sont celles de la jungle.
Et finalement devant l'inévitable de la vie, souvenons-nous de cette prière d'un
sage: «Seigneur, aide-moi à changer ce qui peut être changé, à accepter ce qui
ne peut pas être changé, à savoir distinguer l'un de l'autre.»
77
Mt 17, 10-13: dialogue à propos d'Elie
80
Mt 18, 15-23: la correction fraternelle
81
compte.
Même dans le cas d'obstination du frère pécheur, le Christ nous demande de ne
garder aucun ressentiment, d'aimer nos ennemis, de prier pour ceux qui font le
mal. Le Christ nous a servi à d'exemple. Face à Judas, à l'heure de la trahison, il
aurait pu dire «tu ne seras à jamais qu'un traître.» au Contraire, il lui «mon
amis.» sans autre commentaire.
Chrétiens soyons la chance, ou tout au moins une des chances de montrer au
monde que pardon finit par avoir raison, si nous ne désespérons de personne.
82
Mt 18, 21-35: pardonner toujours et de tout coeur.
«Seigneur combien de fois dois-je pardonner? Aimez vos ennemis, priez pour
ceux qui vous persécutent. C'est ainsi que mon Père vous traitera si vous ne
pardonnez-pas de tout votre coeur.»
Ce langage nous est familier depuis nos premières leçons de catéchisme. Jadis
nous l'avions enregistré dans notre mémoire d'enfant, avec tant d'autres
matières. Actuellement, au vu de toutes les méchancetés qui éclaboussent le
monde, ce même langage nous indispose; c'est de l'utopie. Et pourtant Jésus
nous parle de pardonner encore et toujours. Pour ce faire, il est seul,
impitoyablement seul, à tenir ce langage. Le Christ ne serait-il qu'un rêveur qui
ignore toutes les atrocités de notre monde? Pire encore, ne se donne-t-il pas des
allures d'anarchiste inconscient qui couvrirait du pardon les récidives des
criminels? Quand même, pardonner septante sept fois, non c'est trop.
Ce n'est pas tout. Ce qui dérange le plus, c'est qu'il a signé du sang de son
martyre son obstination à crier au pardon. De son dernier souffle sur la croix, il
gémissait:«Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu'il font.» Il était
convaincu, jusqu'au sacrifice de sa vie, qu'en pardonnant, on ne se trompe pas,
que les hommes doivent se pardonner mutuellement sinon leur race finira par
s'autodétruire et disparaître, au profit des animaux et des plantes.
Certes, le Christ n'ignorait pas le péché dans le monde. L'Ecriture rapporte
qu'il connaissait ce qu'il y a dans le coeur de l'homme. Il a pris la mesure exacte
de l'horreur du mal et de la souffrance qu'elle engendre. Plus que personne, il a
expérimenté dans la douleur jusqu'où reculer les frontières du pardon. Septante
sept fois. Chose impossible à l'homme, disait saint Pierre.
Mais alors, Dieu, comment voit-il le pardon? Telle est exactement la question
que le chrétien se pose. Si le Christ donne mission à ses disciples d'annoncer et
de pratiquer un pardon impossible à l'homme, ne serait-ce pas un indice que ce
Jésus de Nazareth est l'homme qui vient d'ailleurs, qui vient de Dieu, le porte-
parole de Dieu? Le pardon est incontestablement un don du Ciel qui manifeste
clairement l'intervention de Dieu dans l'homme. Le pardon ne peut venir que du
coeur de Dieu; il relève du miracle; il crée un homme nouveau. A Dieu, tout est
possible, répondit le Christ à Pierre.
Dès lors le pardon est un acte de foi, une certitude de la foi. Seule une longue
expérience de la proximité de Dieu dans la prière arrive à nous rapprocher du
pardon. Avant de se prononcer sur le malfaiteur, le chrétien devrait passer par
l'église et en parler au Seigneur septante sept fois. Le pardon est le fruit d'une
longue durée de maturation. Il faut du temps pour passer de la vengeance à
l'intransigeance, de l'intransigeance à la justice, de la justice au pardon.
Maintenir le malfaiteur à distance, hors de notre vie, n'est pas encore avoir
pardonné. Oui vraiment, le pardon est un acte de foi; il faut croire qu'avec l'aide
Dieu tout est possible.
Acte de foi, le pardon est aussi et surtout un acte de charité. Il est gratuit
comme tout acte de charité. Il ne s'achète pas; il ne se vend pas; il ne subit pas
d'influence; il ne se mérite pas par l'expiation d'une peine arrivée à terme; il est
tout bonnement gratuit. Pardonner c'est aimer, ni plus ni moins. Le coeur du
chrétien ne connaît pas d'exclusion; il est créé à l'image du coeur de Dieu.
Le pardon serait imparfait sil n'était aussi un acte d'espérance. Là encore la
surprise de
83
Les jeunes communautés chrétiennes fondées par les apôtres devaient se poser
beaucoup questions; comment se comporter envers le pouvoir romain, envers la
Loi juive, comment vivre la foi en communauté, qu'en est-il de la famille, du
mariage et du divorce.
Ce fut une opportunité pour l'évangéliste Mathieu de rappeler la pensée du
Christ sur le mariage, le divorce et le célibat.
Chez les pharisiens, il y avait un désaccord fondamental sur les motifs légitimes
du divorce. Selon la tendance laxiste (Hillel), l'homme pouvait renvoyer sa
femme pour un quelconque prétexte, comme un repas mal préparé. Par contre la
tendance rigoriste ne reconnaissait que l'adultère pour justifier la répudiation.
Jésus ne se laisse pas prendre dans le piège; au lieu de se lancer dans des
discussions de casuistique, il nous invite à nous situer à nouveau devant les
grandes orientations de l'évangile, comme dans les béatitudes, le grand
commandement, le pardon.
«Au commencement Dieu les fit homme et femme et il leur dit: voilà pourquoi
l'h !omme quittera son père et sa mère, il s'attachera à sa femme pour toujours.
Ce que Dieu a uni que l'homme ne le sépare pas».
Quand Dieu créa l'homme, il ne créa pas un célibataire confiné à vie dans la
solitude; il le créa homme et femme. L'homme et la femme vont apprendre l'un
de l'autre qu'ils sont destinés à s'aimer et de ce fait montrer qui est Dieu, le Dieu
amour. Si le mariage est sacré, c'est parce que l'union de l'homme et de la
femme sont un de ces lieux par excellence où Dieu se révèle.
Jésus ne parle pas du mariage civil ou coutumier, mais d'une révélation que
Dieu fait à l'homme. Lorsqu'il se réfère à la législation de Moïse dans le récit de
la création de l'homme et de la femme, Jésus ne légifère pas pour un Etat, pour
un groupe social; il ne se prononce pas non plus sur des situations d'exception;
il rappelle avec vigueur le dessein de Dieu sur l'homme. Le chrétien est capable
de Dieu, il est à son image; il est appelé à rendre visible l'amour de Dieu, un
amour absolu.
La fidélité dans le mariage des chrétiens a sa justification dans le foi; c'est
différent du mariage civil. Il est un sacrement, il est sacré; il conduit à Dieu et
révèle la présence de Dieu dans l'amour des conjoints.
Les chrétiens sont-ils vraiment conscients de leur vocation, de la grandeur de ce
mystère disait saint Paul?
Prions pour que les foyers chrétiens soient le sel de la terre, le levain dans la
pâte, comme le dit l'évangile, la lumière du monde.
Dieu notre Père, tu as créé l'homme et la femme à ton image; tu as mis dans leur
coeur l'amour qui les attache l'un à l'autre, pour qu'ils ne soient plus qu'un. A
travers les peines et les joies de leur vie, au long des fatigues et des merveilles
quotidiennes, tu leur dis que tu es proche. Par la communion de leur amour et
de leur destin, tu fais grandir en eux ta propre vie maintenant et pour toujours.
(Liturgie du mariage)
85
Mt 19, 13-15: Jésus et l'enfant
La parabole des ouvriers de la dernière heure est bien connue; il arrive même
qu'on la critique. Que veut-elle dire exactement? Jésus, qu'avait-il dans la tête?
Tout commence par une histoire de la vie à la campagne. Nous sommes en
Palestine, tôt le matin, dans une bourgade. Les journaliers se présentent sur la
place du village, dans l'attente d'être embauchés. Une situation précaire
d'hommes qui n'ont aucune sécurité sociale, sans emploi stable, une situation
encore d'actualité pour beaucoup de pères et de mères de famille et de jeunes.
Et voilà une bonne nouvelle qui traverse le village à la vitesse du bouche à
oreille. «Vous savez, le patron Josaphat embauche aujourd'hui; il n'impose pas
le montant du salaire à prendre ou à laisser; il en convient avec les ouvriers: un
denier pour la journée. Il paie bien» Les pères de familles arrivent avec leur
grand garçon, à toutes les heures du jour, jusqu'à la fin du travail. Et le patron
embauche, sans rechigner sur le montant de la paie. L'occasion est en or; tous
espèrent bien obtenir quelque chose. Pour le patron, il y va de l'urgence des
travaux à faire dans sa vigne et de la compassion pour ceux qui ne cessent
d'arriver.
L'embauche de la dernière heure est surprenante. C'est bientôt la tombée de la
nuit; les derniers arrivés n'auront été d'aucune utilité dans la vigne; tout juste le
temps d'être sur place. Le patron devine la souffrance de ces pères de famille
qui n'auraient pas connu la dignité et la joie de travailler pour nourrir leur
famille. Josaphat n'est pas seulement un bon patron; il est aussi un homme qui
est bon.
A l'heure de la paie ce n'est que surprise et étonnement. La situation devient
franchement inadmissible. Normalement le patron aurait dû commencer par les
premiers venus, les payer et les laisser partir, surtout s'il avait l'intention de
favoriser les derniers venus. Pas du tout! Il veut que les premiers venus assistent
à quelque chose d'inattendu, qu'ils en soient les témoins et qu'ils s'en
réjouissent. Retenons bien ces mots: en être témoin et s'en réjouir.
Le patron donne au derniers venus autant qu'aux premiers. On murmure à
l'arrière de la file; on entend des voix s'élever: «Patron, ce n'est pas juste. Si tu
veux être généreux pour les uns, sois-le pour tous; si tu veux t'en tenir à la loi,
pour les uns, fais-le pour tous. A travail égal, salaire égal. D'autant plus que
nous avons travaillé dur pendant toute la journée.»
Si on se cantonne dans la justice sociale, il faut reconnaître que la procédure du
patron est arbitraire. Il devrait respecter la juste échelle des salaires basée sur
les prestations accomplies. A travail égal, salaire égal. D'ailleurs les hommes
d'affaires diront qu'imiter ce patron conduit tout droit à la faillite. Rentabilité
n'est pas générosité.
Jésus n'est pas venu annoncer l'injustice, qu'elle soit sociale ou divine.
Il doit y avoir une autre lecture de cette parabole, qui soit une bonne nouvelle.
Le patron, qui est Dieu, déplace le terrain du débat en posant aux journaliers
mécontents la question décisive: «Ton oeil est-il mauvais parce que je suis
bon?» Ce n'est pas une parabole de la justice et de la revendication, mais de la
bonté du coeur de Dieu. Il invite les mécontents à considérer leurs propres
motivations. Est-ce bien la justice qui les inspire? Ont-ils compris qui est Dieu?
Savent-ils se réjouir du bonheur d'autrui et du bien qui leur est fait?
On l'aura deviné, cette parabole nous renvoie à une autre, la plus étonnante de
toutes, celle du fils prodigue, celle qui nous dit qui est Dieu. Le père supplie son
fils aîné en colère de prendre part à sa joie causée par le retour du cadet égaré.
87
A l'arrière plan de ces paraboles se cache l'aristocratie religieuse juive, en
particulier les pharisiens, qui étaient convaincus que le salut n'est qu'une affaire
de justice, de mérite et de récompense. Pour eux le Ciel s'achète. Face à eux,
Jésus met constamment à l'avant plan de
la scène les pauvres, les exclus, les lépreux, les pécheurs.
La parabole des ouvriers de la onzième heure est la révélation du
comportement de Dieu à l'égard de tout homme. Dieu est bonté et compassion;
il accueille à toutes les heures, sans exiger la carte de baptême. Tous sont
bienvenus. Ce qu'il attend des journaliers qui ont peiné toute la journée, c'est
qu'ils considèrent les derniers venus comme des frères et qu'ils se réjouissent du
bien qui leur est fait. Qu'ils soient les témoins de la bonté de Dieu et qu'ils
entrent dans sa joie. Etre témoin, se réjouir. La joie de Dieu est la joie de
pouvoir aimer gratuitement.
Un avertissement aussi pour nous, prêtres, défenseurs de la morale et du droit.
Un des principaux objectifs du pape François est d'avoir substitué à la rigueur
du jugement et de la sanction la miséricorde au sein même de l'Eglise. Dans une
moindre mesure, ne nous arrive-t-il pas facilement d'ironiser au lieu de nous
réjouir, de ne dire que du mal d'autrui et du monde, sans apercevoir le bien que
font beaucoup d'hommes de toute religion et de toute opinion philosophique.
Puis-je dire avec le Père Sertillanges: «Athées, mes frères.»
Mon langage est-il plutôt ironique ou plutôt constructif?
88
Mt 20, 20-28: les fils de Zébédée
89
Mt 21, 8-32: le fils qui dit non et celui qui dit oui
Jésus disait aux chefs des prêtres et des anciens: «Que pensez-vous de ceci?»
La parabole qui commence ainsi est effectivement adressée aux classes
dirigeantes du temps de Jésus. Jésus vient de chasser les vendeurs du Temple
(M 21, 12-17). Les autorités de Jérusalem sont indignées; elles lui demandent
de quel droit il a fait ces gestes provocateurs.
Jésus leur répond par trois paraboles, les vignerons homicides et les invités au
festin qui s'y refusent (Mt 21 et 22) que nous avons lues ces jours passés, et
maintenant par la parabole de deux fils. Jésus sait que sa passion est toute
proche, qu'il va être condamné; cela ne l'empêche pas de dire la vérité.
«Un homme avait deux fils. Il vint trouver le premier et lui dit: mon enfant,
aujourd'hui, va travailler à ma vigne. Il répondit: je ne le veux pas. Mais ensuite
s'étant repenti, il y alla.» Notre première réaction est de trouver bien impoli cet
enfant qui parle à son père avec une telle désinvolture. Puis nous le trouvons
meilleur. Il change d'avis honnêtement et va accomplir la volonté du père. Dans
cette histoire symbolique Jésus veut montrer quelqu'un qui se convertit. C'est
une parabole importante pour les chrétiens. Souvent nous mettons nos
difficultés, nos échecs, nos fautes sur le compte des autres, de Dieu ou même de
Satan. S'il nous arrive un accident, nos disons que Dieu l'a voulu; si nous
commettons un péché, nous disons que Satan nous a tentés, sans parler de notre
propre responsabilité. Jésus nous intime de pointer du doigt non plus les autres
mais nous-même, pour que nous puissions prendre conscience de notre propre
responsabilité et ainsi pouvoir changer, nous convertir.
Vient le second fils qui dit oui, mais ne va pas au travail. Dans le contexte de
cet évangile de controverse et d'agressivité, ce sont les autorités religieuses, les
pharisiens et les prêtres qui sont visés, mais c'est à nous que la question est
posée aujourd'hui. Les belles paroles ne suffisent pas. Ce sont les actes qui
comptent et non le verbiage bien connu de notre époque. On se méfie à juste
titre des beaux parleurs, des prédicateurs, des prometteurs de paradis terrestres.
Attention, nous pouvons ressembler au second fils. Nous sommes avertis; il
importe moins de dire que de faire. «Ce ne sont pas ceux qui disent Seigneur,
Seigneur, dit Jésus, qui entreront dans le royaume de Dieu, mais ceux qui font
la volonté de mon Père qui est dans les cieux.» (Mt 7, 21) Et saint Jean
d'ajouter: «N'aimons pas en parole ni en langue, mais en action et en vérité.»
(1Jn 3,18).
Jésus insiste à tel point que sa parole devient choquante, presque scandaleuse. Il
ose dire que les pécheurs professionnels, les prostituées, les mafieux vous
précéderont dans le royaume des Cieux. Le pire des péchés, celui des
pharisiens, est la suffisance, l'orgueil. Ils se disent être les justes et méprisent les
exclus, les pécheurs. Ils se passent de Dieu; ils n'ont pas besoin de pardon, de
conversion. Par contre les pécheurs, qui n'ont jamais eu accès après de
pharisiens, ces pécheurs s'approchaient volontiers de Jésus, lui qui n'avait ni
diplôme ni mandat. Jésus avait du travail dans le monde des pécheurs; là il
pouvait montrer le coeur miséricordieux du Père. «Je ne suis pas venu pour
condamner le monde, dit-il, mais pour le sauver sauver.» Ce qu'il demande, c'est
que le pécheur reconnaisse sa faute et accepte la miséricorde de Dieu. A travers
ses contemporains, Jésus nous interpelle aujourd'hui; il nous invite à reconnaître
nos fautes pour que Dieu puisse les pardonner.
90
Mt 21, 33-43: les vignerons homicides
C'est à nouveau dans le Temple que Jésus raconte cette parabole. Il y rencontre
inévitablement les chefs religieux qui ont décidé depuis longtemps de
supprimer ce prophète qui dérange, qui s'attaque à leurs privilèges, pire encore à
leur religion. Jésus n'a cessé de les avertir; toutes leurs pratiques sont vaines si
elles ne proviennent pas d'un coeur humble et fraternel. Aujourd'hui Jésus leur
adresse un denier avertissement dans la parabole des vignerons homicides.
La vigne, le vigneron, les bons vins, ces mots devaient revenir souvent dans les
conversations du monde palestinien du temps du Christ. «Le vin réjouit le coeur
de l'homme,» dit la Bible. La viticulture était aussi le gagne-pain de nombreuses
familles, encore aujourd'hui.
Pratiquer la viticulture requiert une compétence, un art et surtout une histoire
d'amour. Le vigneron connaît les terres bien exposées au soleil, la qualité des
sols, la juste mesure des pluies. Il sait sélectionner les plans, les greffer, les
élaguer; il attend la bonne saison pour commencer les récoltes. Il sait traiter les
cuves pour obtenir un vin de qualité.
Quoi de plus normal que de citer la vigne et le vigneron comme symbole de
l'amour de Dieu pour son peuple. On connaissait le chant de la vigne du
prophète Isaïe: «Je chanterai pour mon ami le chant du bien-aimé pour sa vigne.
Mon ami avait une vigne sur un coteau plantureux...»
Le Christ s'y réfère en accentuant le caractère dramatique d'une histoire d'amour
et de lâcheté, l'amour de Dieu confronté à la dureté de l'homme, l'histoire d'un
père confronté au meurtre de son fils. Dieu, le vigneron a tout fait, tout donné à
son peuple jusqu'à l'envoi de son propre fils pour le supplier de croire en lui, de
l'aimer de retour. Mais Dieu n'oblige personne; il compte sur la confiance
réciproque et la collaboration.
En son absence, le propriétaire confie sa vigne à des serviteurs chargés de
l'entretenir et de la protéger jusqu'au jour de la récolte. Dieu voudrait que ses
serviteurs prennent soin de sa vigne avec autant d'amour que lui le fait. Si Dieu
fait l'essentiel, il ne fait pas tout; il confie des responsabilités aux hommes, il
leur fait confiance. Le maître de la vigne part, dit l'évangile. Il laisse ses
serviteurs entièrement libres et responsables de gérer au mieux ce qu'il leur
confie.
La vigne de Dieu, c'est nous-mêmes, notre foi, notre vie, notre travail, notre
pays, notre Eglise. Chaque homme devra rendre compte à Dieu de sa gestion.
L'absence momentanée du propriétaire de la vigne, en d'autres termes, la liberté
que Dieu donne, n'autorise pas à faire n'importe quoi. Tout n'est pas permis.
Pour que les hommes le sachent clairement, Dieu leur a envoyé son propre fils
venu les éclairer, les guider, leur apprendre à aimer. Pourquoi les serviteurs ont-
ils tué l'envoyé de Dieu, son propre fils? Dans la parabole il n'est pas dit qu'ils
n'ont pas travaillé. Ils ont certainement eu soin de la vigne. Leur faute est
d'avoir voulu s'accaparer de la vigne en éliminant l'héritier. Ils ont voulu chasser
Dieu pour prendre sa place. C'est la question du rejet de Dieu depuis les
origines de l'humanité. C'était la proposition de Satan au Christ, aux jours des
tentations dans le désert. C'est la tentation de tout homme. Que se passe-t-il
quand l'homme est tenté de commettre le mal? Il entend deux voix; l'une lui dit
de voler car il est dans le besoin; l'autre lui dit de ne pas le faire. Si l'homme
cède à la tentation, il étouffe la voix de sa conscience, la voix de Dieu; il
91
s'approprie ce qui ne lui appartient pas; il est sur le chemin des vignerons
homicides. Le péché est de ne plus reconnaître la juste place de l'homme devant
Dieu, de vouloir se rendre maître de tout surtout de lui-même, alors que tout
vient de Dieu. La bonne gestion de la vigne est de faire fructifier tout ce qui est
bien et d'avoir la certitude que tout est dans les mains de Dieu, le seul
propriétaire de la vigne.
Ma vigne est ma vie, mon affaire, aussi l'affaire des autres et surtout celle de
Dieu à qui je devrai rendre compte.
92
Mt 22, 1-14: la parabole du festin
«Le Royaume de Dieu est comparable à un roi qui célèbre les noces de son
fils.» L'évangile ne donne jamais des définitions savantes de Dieu, du Ciel, de
l'Eglise. L'évangile est un livre d'histoires, de poésies, de symboles.
Aujourd'hui, Jésus raconte l'histoire d'un Dieu qui marie son fils; c'est une des
plus charmantes histoires des hommes, une histoire d'amour.
Dieu, Créateur et Père, s'est passionné pour sa petite créature, l'homme; il en
est tombé amoureux. L'image des noces de Dieu avec l'humanité traverse toute
la Bible. Les relations de Dieu avec l'humanité sont des fiançailles, des
épousailles, des alliances, celle que le Christ scellera dans son sang, comme il
l'a dit à la dernière cène: «L'alliance de mon sang qui sera versé pour vous». Il
dit encore: «Il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux
qu'on aime.»
Le roi envoie ses serviteurs appeler les invités aux noces. Dieu rêve d'un
banquet royal, d'une fête mondiale. Demandez à n'importe qui quel jour fut
celui d'un grand bonheur dans sa vie, il répondra: «le jour où il y eut beaucoup
d'invités à la fête.» Le repas de fête est tout un symbole de joie partagée. Tout
est soigné: mets choisis, boissons de qualité, musique, danses, photos,
compliments, cadeaux, rien n'est trop beau pour ce jour de bonheur.
«Venez, dit Dieu, la table est servie; faisons la fête.» On pense à la prière
eucharistique pour la réconciliation: «Comme tu nous rassembles ici dans la
communion des saints du ciel, autour de la table du Christ, daigne rassembler
un jour les hommes de tout pays, de toute race, de toute langue, de toute culture
au banquet de ton Royaume.»
Mais voilà, les noces tournent au drame. Les invités d'honneur refusent de
venir. Certains vont même jusqu'à maltraiter les messagers du roi. Pris de
colère, le roi n'hésite pas à leur infliger une peine des plus sévères. Il tient à
laver l'affront qui lui a été fait. Les chrétiens des premières générations ont vite
compris l'allusion à la destruction de Jérusalem par les armées romaines en l'an
70. Les invités ingrats sont les autorités religieuses d'Israël qui ont refusé
d'écouter la Bonne Nouvelle de l'envoyé de Dieu. Refuser une telle invitation
équivaut à insulter la générosité divine. Un crime de lèse-majesté.
Dieu se trouvera-t-il seul pour le festin? Va-t-il éteindre les bougies sur les
tables du banquet? Bien au contraire, le roi envoie ses serviteurs inviter tout le
monde, n'importe qui et même à l'improviste. Tout est prêt; il faut que la salle
soit remplie et que la fête commence. C'est ce que le Christ a fait tout au long
de son ministère, malgré les oppositions et les incompréhensions. Il s'est mis à
table chez Mathieu, un publicain, un exclu du judaïsme. Il a demandé
l'hospitalité à Zachée, un pécheur public; il causait avec les lépreux, les
pécheurs, les étrangers. Il a donné du bon vin en abondance aux noces de Cana.
Tout le monde avait accès à sa personne. Ce témoignage était très important
pour les premiers chrétiens; parmi eux il y avait de plus en plus de non juifs,
des Grecs, des Romains, des Syriens, des esclaves. Tous étaient invités aux
noces du Fils.
Si le Christ est le Fils par excellence de Dieu, l'Eglise, dit saint Paul, est son
épouse. Elle est la famille des enfants de Dieu. Cette Eglise, le Christ l'a voulue
universelle, accessible au monde entier. A l'entrée de l'église, personne ne nous
demande si nous sommes baptisés, si nous sommes de gauche ou de droite.
Nous sommes tous invités à la table du Seigneur; c'est la fierté et le bonheur de
nos assemblées. La vocation de l'Eglise est d'accueillir, portes ouvertes.
93
Les eucharisties des communautés chrétiennes sont une école de convivialité,
de communication, de confiance, de joie, de gratuité. La vocation de l'Eglise est
d'offrir aux monde cet espace de convivialité.
Il nous arrive de penser que notre époque est la plus difficile à vivre. Que
d'incompréhensions, d'oppositions parfois violentes, de carences de moralité et
autres fléaux qui nous inquiètent.
Si nous lisons attentivement l'évangile, nous constatons que l'époque du Christ
était aussi difficile que la nôtre. Les armées romaines occupaient la Palestine et
la résistance juive ne cessait de gronder. Les zélotes, objecteurs de conscience,
s'opposaient aux Romains en refusant de leur payer l'impôt. Les hérodiens, au
contraire, collaboraient avec l'occupant par opportunité; les pharisiens, eux
s'employaient à sauvegarder la liberté religieuse, en supportant tant bien que
mal l'autorité de l'occupant.
Une délégation composée de frères ennemis, d'hérodiens et de pharisiens, qui
s'entendent un instant, vient tendre un traquenard à Jésus. Il commencent par
des compliments flatteurs, une mise en confiance pour cacher un piège. Il
reconnaissent en Jésus un homme indépendant, correct et profondément
religieux. Vient ensuite la question diaboliquement habile: faut-il payer l'impôt
à l'empereur romain. Ils n'interrogent pas le Christ pour savoir mais pour le
prendre en défaut. Quelle que soit la réponse, Jésus est acculé à se condamner
aux yeux des uns et des autres. S'il répond oui, il perd sa popularité auprès du
peuple qui attendait un libérateur pour se débarrasser des Romains. S'il répond
non, il sera dénoncé par les hérodiens comme agitateur dangereux contre Rome.
Collaborateur ou révolutionnaire, le Christ est acculé à s'engager dans un camp
ou dans l'autre.
Pour déjouer le piège, Jésus se fait montrer une pièce de monnaie romaine.
Sans hésiter ils en tirent une de leur poche. Preuve qu'ils s'en servaient eux-
mêmes. Ainsi Jésus commence par démasquer leur hypocrisie. Il leur dit
ensuite: «Cette effigie et cette inscription, de qui sont-elles?» Il répondent de
l'empereur romain. Les Romains se réservaient le droit de frapper monnaie pour
marquer leur souveraineté. Les juifs pieux avaient toutes les raisons de se
scandaliser. C'était une monnaie de Rome qui occupait injustement la Terre
Sainte; donc une monnaie de péché, une offense de Dieu et de son peuple élu.
Pire encore cette monnaie portait l'effigie de l'empereur romain adoré comme
une divinité. Donc une monnaie de l'idolâtrie, du blasphème. De plus cette
monnaie servait à payer un impôt exorbitant qui réduisait le peuple à la
pauvreté. Une monnaie d'injustice, d 'exploitation sociale. Vraiment les
pharisiens et les hérodiens auraient du avoir honte de montrer au Christ une
monnaie maudite.
Jésus n'est naïf; il passe à la contre-attaque tout en donnant un enseignement
pour toutes les générations. «Rendez à César ce qui est à César, dit-il, et à Dieu
ce qui est à Dieu.» Cette réplique est devenue proverbiale; elle figure dans les
dictionnaires. Pourtant on la comprend mal comme si Jésus reconnaissait à
l'Etat un pouvoir absolu et demandait à ses disciples de ne pas prendre parti
dans les affaires temporelles.
Alors qu'en est-il? La bible considère que tout pouvoir vient de Dieu. Saint
Paul appliquera ce principe aux premiers chrétiens en leur demandant de
respecter l'autorité civile et de s'y soumettre. Il n'y a pas de concurrence entre
pouvoir politique et autorité divine. Le chrétien ne peut pas se soustraire à ses
responsabilités civiques; ce serait mal interpréter l'évangile que d'enfermer la
religion dans les églises et d'abandonner au pouvoir politique les affaires de la
société. Cela dit, Jésus a toujours refusé d'intervenir dans les
95
affaires du droit social et politique. C'était déjà l'enjeu des tentations au désert,
au début de
son ministère. La deuxième partie de sa réponse est décisive: «Rendez à Dieu
ce qui est à Dieu.» En clair, César n'est pas Dieu, un être absolu qu'il faut
adorer. L'Etat ne peut pas disposer t de tout à sa guise, comme si l'homme
n'avait pas de droit. Si la monnaie est à César, l'homme est à Dieu. Le pouvoir
civil est tenu à respecter la voix de la conscience , qui est l'instance suprême de
l'homme comme de la société. Dieu seul est absolu, de même celui qu'il a créé à
son image. L'homme est sacré, tout entier à Dieu. Le Christ a désacralisé l'Etat,
dé-divinisé César. Il lui a enlevé le pouvoir de disposer de l'homme à sa guise.
Compris de cette manière,le Christ n'est pas venu construire un mur de
séparation entre l'Etat et la religion; il rappelle à l'état de ne pas prendre la place
de Dieu et au croyant de s'engager dans la société, de respecter les autorité et les
institutions. Etre chrétien ne dispense pas d'être un bon citoyen.
Compte tenu de tout ce que nous voyons et entendons, le Christ n'avait-il pas
raison, une fois de plus?
96
Mt 22, 34 : le grand commandement
97
98
Mt 23, 1-12: scribes et pharisiens
Commençons par jeter un coup d'oeil sur la carte d'identité religieuse des
scribes et des pharisiens. Les scribes étaient des intellectuels, des spécialistes en
matière de Bible. Les pharisiens étaient des fervents; on dirait aujourd'hui des
militants engagés dans la transformation spirituelle de la société. La tentation
des savants et des zélés est de devenir trop exigeant pour le autres, en leur
appliquant de nombreuses règles au lieu de faire leur propre révision de vie. Ne
dit-on pas qu'il est plus facile de vouloir changer le monde que se convertir soi-
même.
Le Christ ne conteste pas l'autorité des scribes et des pharisiens, ni leur
devoir d'enseigner; il dénonce leur incohérence entre le dire et l'agir. Ils ne
donnent pas le bon exemple. Ils imposent aux gens des règles pesantes sans s'y
soumettre eux-mêmes, alors que le Christ prêche pour la douceur, l'humilité, la
compréhension et la miséricorde envers ceux qui peinent. (Mt 11, 28-30)
Les scribes et les pharisiens sont des hommes de façade, façade de la piété,
façade des honneurs, façade de titres. «N'agissez pas d'après leurs actes, dit-le
Christ, car ils disent et ne font pas.»
Mais attention, il ne s'agit pas de s'emparer des paroles du Christ pour justifier
le laisser aller. Les chrétiens ne sont pas meilleurs que les autres, dit-on; ils se
réclament de l'évangile, mais voyez leur comportement; ils sont les nouveaux
pharisiens. Etre chrétien ne signifie pas être parfait, mais il y a aussi du
pharisaïsme à accuser le chrétien pour se donner bonne conscience et ne pas
s'engager. Cela dit, le Christ nous demande d'être bon pour autrui et exigeant
pour nous-mêmes. Ne chargeons les autres de fardeaux lourds à porter et
acceptons de porter les fardeaux dont on charge nos épaules.
«Ils disent et ne font pas.» S'il fallait résumer ce reproche en un mot,
j'emploierais volontiers le mot tricher. Que personne ne triche derrière le dot de
sa conscience. Un objectif exigeant. S'il m'arrive de commettre une faute, que
j'aie la franchise de la reconnaître en âme et conscience.
Revenons un instant au texte de l'évangile. Porter des phylactères au front et
aux poignets, des franges au vêtement était une tenue coutumière, comme
aujourd'hui porter des colliers, une petite croix, une bague. Jésus portait lui-
même des franges à son vêtement. Il s'en prend à la gloriole de se vanter de ses
dévotions, de chercher à être vu, de se mettre en avant, d'apprécier de honneurs
et les privilèges. Jésus se sent mal à l'aise dans une société où s'affichent les
titres, rabbi, maître comme aujourd'hui sainteté, éminence, excellence,
béatitude...et j'en passe. A chaque époque sa petite vanité. Jésus rêvait d'une
église où tous sont frères, pour la raison aussi simple que difficile de
reconnaître que nous n'avons qu'un seul et même Père. Personne n'a le droit de
se mettre à la place de Dieu, de se prendre pour Dieu, le Père.
Voyons une application de cet évangile. Le 31 octobre 1999, l'Eglise luthérienne
et l'Eglise catholique ont signé une déclaration commune sur la justification,
comment Dieu nous sauve. Il y est dit entre autre: «Pendant cinq siècles nous
nous sommes disputés et excommuniés, pas toujours pour l'amour de Dieu,
mais trop souvent pour la défense de nos intérêts personnels et de nos idées.»
«Que le plus grand d'entre vous, dit le Christ, soit votre serviteur.» (Mt 23,11)
99
Mt 23, 27-32: «Malheureux êtes-vous.
100
Mt 23, 31-46: jugement dernier
Nous sommes avertis; plus que les questions, nous connaissons le réponse
pour le grand examen. Qui est mon prochain? Qu'est-ce que je fais du prochain
et pour le prochain?
Le Christ est réaliste; pas de longs discours; il va droit au but. Les premiers de
mes proches sont les malheureux, les victimes de la nature et de la société. Le
Christ conclut: «Faites quelque chose.» Ne vous contentez pas de quelques
sentiments ou de paroles généreuses; agissez, faites. Il ne suffit pas de ne pas
faire du tort à son prochain, il faut encore lui faire du bien, à l'exemple du bon
samaritain qu ne s'est pas posé la question s'il devait, s'il pouvait aider le
malheureux dans le fossé.
La principale application de notre charité est la qualité de nos relations
interpersonnelles, en premier lieu notre présence auprès des malheureux, le
temps, l'attention, l'écoute que nous leur donnons, l'empathie qui nous pousse à
entrer dans leur esprit et leur cœur.
Dans le monde de nos relations, nous allons de temps à autre rendre visite à des
amis, partager le verre de l'amitié. Qu'en est-il de nos visites chez les
malheureux, les isolés? Les quelles des deux pèseront le plus dans la balance,
les visites aux amis ou celles chez les malheureux? Si nous sommes moins
souvent présents chez les malheureux que chez les amis, posons-nous une
question sur le sens de nos engagements et de notre témoignage.
Le pape François parle souvent de la proximité. Etre proche du prochain. La
qualité de présence auprès du prochain suppose que nous soyons débarrasés de
tout jugement, de toute vanité, de tout bavardage, de tout ce qui fausserait la
sincérité de notre présence.
Etre vrai, ni plus ni moins.
101
Mt 24, 37-44: Noé et l'arche
Qu'est-ce que la bonne vieille histoire de Noé et de son arche peut nous
apporter, au début du temps de l' Avent? Certes l'image de l'arche et de tous les
animaux qui y seraient entrés a charmé nos rêves d'enfants, mais en quoi cette
légende peut-elle nous éclairer aujourd'hui?
Pour le comprendre, il faut se rappeler le thème qui est sous-jacent à tout ce
récit biblique.
Il s'agit, en fait, de la disparition d'un monde devenu de plus en plus méchant,
disparition symbolisée par le déluge, mais tout autant de l'apparition d'un
monde nouveau, une humanité réconciliée avec Dieu, avec elle-même et avec la
création. Le signe de cette nouvelle alliance est un immense arc-en-ciel aux sept
couleurs, signe merveilleux d'un monde nouveau. L'arche de Noé est le berceau
d'une humanité renouvelée, d'un monde recréé selon le projet de Dieu. Par
conséquent, dans ce récit, ce n'est pas le catastrophisme qui prédomine, la
frayeur devant un épouvantable cataclysme, mais bien l'émerveillement surgi
d'un création nouvelle.
Peut-on faire un parallèle entre la situation décrite dans la Genèse et notre
monde d'aujourd'hui? Dans le récit de la Genèse, on mangeait, on buvait, sans
se soucier ni du bien commun, ni de l'avenir. On ne se doute de rien. Nous aussi
nous vivons dans une société où l'on est préoccupé de l'immédiat sans
considérer l'avenir, un avenir que nous pensions pouvoir programmer et nous
l'approprier. On pense aux grandes réalisations scientifiques, aux grandes
industries, à la consommation, bref un paradis terrestre. Et voilà qu'il faut
désenchanter. Des menaces inquiétantes pèsent sur l'avenir de l'humanité, un
monde de riches et de pauvres, une dangereuse pollution de l'atmosphère, le
dérèglement du climat, les épidémies, des guerres sans fin de-ci de-là.
Alors devant cet horizon menaçant, on préfère ne pas penser à l'avenir et
continuer le même train train de vie, sans se préoccuper du demain. Chacun se
recroqueville dans la tranquillité de sa petite bulle.
La foi nous invite à rompre ce cercle fermé et même à ramener à contre courant.
C'est précisément le message du pape François qui nous invite à nous engager,
être proche des des hommes, en particulier des malheureux, de nous engager
dans un projet écologique, de mener un train de vie plus modeste. Chrétiens,
nous sommes les messagers de l'espérance, de la Bonne nouvelle. Nous ne
pouvons pas nous confiner dans une petite bulle au goût de chacun.
Dieu ne se laisse pas enfermer dans un passé; il est en avant; il est celui qui fait
advenir des choses nouvelles. Encore faut-il que nous soyons prêts à collaborer
pour le service de l'humanité. Si nous sommes ouverts à la venue du Seigneur,
engageons-nous, avec tous les hommes de bonne volonté, pour un monde plus
juste, un monde où les riches seront moins riches et les pauvres moins pauvres,
pour un style de vie plus modeste, pour la protection de la création. Dieu sera
avec nous, dès à présent.
102
Mt 24, 42-44: veiller
«Soyez prêts car le Fils de l'homme viendra à l'heure que vous ne pensez pas.»
Rien n'est plus sûr que sa venue, rien n'est plus incertain que le moment de sa
venue. Notre dernier jour viendra, c'est chose certaine, mais quand, où et
comment, cela reste très incertain. D'ailleurs nous constatons que la mort c'est
par les autres. Nous savons seulement, comme on le dit, que vis-à-vis des
vieillards enfin de vie, elle se tient sur le seuil, tandis que vis-à-vis des jeunes,
elle se tient à l'affût pour les surprendre.
La seule certitude, c'est de ne jamais s'estimer en sécurité. Alors tiens-toi prêt
à marcher à la rencontre du Seigneur. Non seulement sois prêt à lui ouvrir la
porte quand il frappera, mais va allègrement à sa rencontre, avec pleine
confiance.
Et toi Seigneur, viens à ma rencontre et vois s'il ne reste pas en moi un
chemin d'égarement. Si tu le trouves, alors que je l'ignore, écarte-le de moi et
conduis-moi sur le chemin de la vie. Entre tes mains, Seigneur, je remets mon
esprit.
Nous devons non seulement croire, mais veiller, non seulement aimer mais
veiller, non seulement nous dévouer, mais veiller. Veiller pourquoi? Pour ce
grand événement: la venue du Christ.
Qu'est-ce donc que veiller? On peut l'expliquer ainsi. Savez-vous ce que c'est
d'attendre un ami, d'attendre qu'il vienne et de le voir tarder? Savez-vous ce que
c'est d'être dans l'anxiété d'une chose qui peut arriver ou ne pas arriver? Savez-
vous ce que c'est d'avoir un proche au loin, d'attendre de ses nouvelles et de
vous demander jour après jour s'il va bien?
Veiller dans l'attente du Christ est un sentiment qui ressemble à ceux-là, autant
que des sentiments de ce monde soient capables de figurer ceux d'un autre
monde.» (J.H. Newman)
Deuxième homélie:veiller
Dans la suite des paraboles rapportées par Mathieu, le Seigneur exhorte les
disciples à une grande vigilance, dans l'attente du maître de la maison. Savoir
durer car il va venir. C'est certain, mas il viendra de façon imprévue, comme un
voleur. Quelle est alors la vraie préparation pour la rencontre finale avec le
Seigneur qui est déjà en cours de route? Tout est dit en deux mots; veiller,
servir, si bien sûr, notre coeur s'est attaché au vrai trésor, si nous y mettons le
prix car la venue du Seigneur n'a pas de prix. Le Christ insiste sur la vigilance;
il parle de tenue de service, de lampes allumées, d'attente, de veille, de se tenir
prêt, du retour du Seigneur à l'improviste.
Le serviteur sera-t-il heureux de vivre son service dans la vigilance? Attend-il
vraiment? Est-il un veilleur heureux car la circonstance devrait être joyeuse?
«Heureux les serviteurs que le maître, à son retour, trouvera en train de veiller.
Il les fera passer à table et les servira chacun à son tour.» Du jamais vu ni
entendu. Un maître qui, à son retour d'un voyage fatigant, se met à servir ses
domestiques! C'est de l'imagination de Dieu.
On se souvient qu'à l'approche de la passion, alors que les disciples se
disputaient pour les premières places, Jésus leur dit: «Le plus grand est celui qui
sert.» C'est quand le disciple,
103
toujours vigilant est en tenue de service, qu'il est grand, qu'il ressemble à son
maître, qu'il est heureux. Le disciple du Christ sait que la vie connaît des
avancées marquées par des
interventions de Dieu, si discrètes soient-elles. Le Seigneur est venu, le
Seigneur vient, le
Seigneur reviendra, disons-nous à l'eucharistie.
Les chrétiens des premières générations le souhaitaient ardemment et priaient
pour hâter cette venue. «Viens, Seigneur Jésus» (1Co 16, 22; Apo 22, 17.20).
Les humoristes disent qu'ils n'ont pas peur de la mort mais qu'ils ne sont pas
pressés de mourir. Laissons. Dans une des prières eucharistiques nous disons:
«Nous attendons que tu viennes, Seigneur Jésus.»
Pour en être imprégnés, nous devrions rester attentifs aux multiples visites du
Seigneur, visites personnelles au jour le jour. «Voici que je me tiens à la porte
et que je frappe. Si quelqu'un entend ma voix et ouvre la porte, j'entrerai chez
lui et je prendrai le repas avec lui et lui avec moi,» dit le livre de l'Apocalypse
(3, 20). Etre avec le Seigneur, manger à sa table chaque joure. Dès le réveil
matinal ne devrions-nous pas être à l'écoute de la voix du Seigneur qui nous le
bonjour: «Réjouis-toi; je suis avec toi; tu es comblé de mes bienfaits; tu est mon
bien-aimé en qui je mets tout mon amour.»
Etre vigilant est aussi un responsabilité, en particulier pour les apôtres. En
l'absence du maître de la maison, ils ont la charge de la maisonnée à nourrir.
Heureux serons-nous si le Seigneur nous trouve à notre travail, faut-il le
rappeler. Dieu nous attend dans le quotidien de nos journées. La question est
d'avoir un esprit attentif, une âme de veilleur, de garder les lampes allumées,
d'être à l'écoute de la voix du Seigneur.
Une foi faite de vigilance, de service et de joie, tel sera notre examen de
passage pour avoir accès à la table du Seigneur dès ici-bas et pour l'éternité.
104
Mt 25, 1-33: l'attente du Seigneur; les dix vierges
105
Mt 25, 31-46: le Christ roi, l'homme roi, le Dieu roi
106
Mt 26, 36-46: l'agonie du Christ
107
Mt 26, 14-25: Judas
Dans l'évangile que nous venons de lire, nous voyons l'implication de Judas
dans le condamnation du Christ. Judas prend l'initiative et va à la rencontre du
Christ, accompagné de soldats et d'une troupe armée d'épées et de gourdins. Il
dit: Salut maître et l'embrassa. C'est ainsi qu'un disciple saluait son maître,
selon les convenances juives. C'est Juda qui prend l'initiative. Comment Jésus
a-t-il pu choisir, après une nuit de prière, celui qui allait le trahir? Jésus n'a pas
triché avec sa condition d'homme limitée ni avec le respect de la liberté de
Judas qui, comme les autres disciples rêvait d'un libérateur terrestre; il finit par
s'enfoncer dans son erreur. Certes le Christ avait dit, selon l'évangile de Jean,
que l'un d'entre ses apôtres allait le trahir. A la dernière Cène, Jésus avait encore
fait un geste de communion en invitant Judas à se servir avec lui. C'est alors que
Juda décide de se séparer de lui. Jésus met Judas devant sa responsabilité. Ami,
fais ce qui t'amène ici.
Pendant le procès du Christ, Pierre a renié trois fois son maître: Je ne connais
pas cet homme, dit-il, devant une petite servante. Se souvenant de
l'avertissement que Jésus lui avait donné, Tu me renieras trois fois, Pierre sortit
de la cours et pleura amèrement.
Histoire de deux trahisons; l'une aboutit au désespoir, l'autre à un nouveau
départ dans une amitié éprouvée et retrouvée.
L'amertume et le remords enchaînent, le repentir et le pardon libèrent.
108
Mt. 28, 16-20: ascension du Seigneur
En la solennité de l'ascension, Jésus monte vers son Père et notre Père, vers
son Dieu et notre Dieu. Le terme ascension pourrait tromper nos imaginations
trop pressées de se représenter une montée du Christ dans les nuages, comme le
départ d'un être cher qu'on accompagne à l'aéroport avant le décollage de
l'avion. D'ailleurs les récits de l'ascension sont approximatifs. En Mathieu et en
Marc elle a lieu en Galilée, en Luc à Béthanie, Jean n'en parle pas; dans les
Actes, ce sera à Jérusalem.
L'ascension du Christ est un mystère de la foi; il faut laisser de côté nos
imaginations et écouter le message du texte.
Loin de parler de départ, le Christ parle de présence; il ne regarde pas vers le
ciel mais vers la terre, vers ses disciples et l'Eglise de demain. «Je serai avec
vous jusqu'à la fin des temps.» Suivons le Christ en ce dernier moment; chaque
parole de l'évangile a son importance.
Les onze disciples, dit l'évangile. Cela fait peu de monde pour un événement
important. Dieu aime les contrastes; il répugne à recourir aux grands moyens; il
est discret et modeste. Seule la foi et l'amour gratuit doivent convaincre.
Mathieu les appelle disciples. Ils resteront à jamais les élèves de Jésus, ceux qui
suivent et écoutent le maître. Le pouvoir dont ils vont être investis n'est pas le
leur, mais celui de Dieu. «Nous ne sommes que des intendants», dira saint Paul.
Ils s'en allèrent en Galilée. Galilée, carrefour des nations, lieu de rencontre
des races, cultures et religions. C'est lieu tout indiqué où le Christ veut
inaugurer l'immense oeuvre de l'évangélisation des peuples. Jésus est toujours
allé vers les gens; il a voulu que ses disciples sortent du cénacle. L'Eglise doit
quitter Jérusalem pour passer sans cesse d'un lieu à l'autre. Le siège de l'Eglise
est partout où il y a des hommes.
A la montagne où le Christ leur avait fixé le rendez-vous. La montagne est le
lieu de la rencontre de Dieu, là où Dieu se montre et prend la parole. Au
sommet d'une montagne, on voit loin. De plus on y entend la voix du silence,
loin du bruit des cités. Les montagnes du Sinaï, du Tabor, des béatitudes, la
montagne où Jésus allait prier. A nous aussi, Dieu donne rendez-vous dans le
silence de notre montagne, loin du vacarme des idées et des sentiments.
Quand ils le virent, ils se prosternèrent, mais certains eurent des doutes.
Adorer et douter, deux attitudes totalement opposées que l'évangéliste réunit en
une seule phrase, comme si cela allait de soi. Sur la montagne de la rencontre de
Dieu, il y a place pour le doute et l'adoration à la fois. C'est le lieu de la foi et
non de la vision béatifique. Les disciples du Christ se posent encore des
questions. Mais qui est-il? Que de bouleversements ces derniers jours, depuis le
soir de la cène. Douter c'est interroger pour mieux savoir, pour s'approcher
toujours plus de la vérité. Pour reconnaître le sauveur dans le Nazaréen, il faut
commencer par le chercher. Pendant toute sa vie le chrétien sera un chercheur
de Dieu et il y aura des heures d'épreuves et d'obscurité. Cependant si le doute
obstrue le chemin de la foi, tant pis pour lui, car le Seigneur se portera à notre
secours. Sa présence nous est acquise.
C'est alors que Jésus s'approcha d'eux et leur adressa la parole.
La distance jusqu'au divin est telle pour l'homme qu'il est nécessaire que Dieu
s'approche de lui. La foi nous dépasse. Nous en sommes incapables. Dieu et lui
seul prend l'initiative de venir à nous et nous invite à lui faire confiance. La foi
restera toujours un risque et c'est par l'engagement dans la vie, dans la mission
avec la force de l'Esprit Saint, que les disciples vont vaincre leur doute. Ce que
Jésus va leur dire.
109
Tout pouvoir m'a été donné au ciel et sur la terre. C'est en Jésus Christ et en
lui seul qu'il faut placer la confiance, car Dieu l'a investi de son pouvoir. Les
hommes de toute nation et de toute culture, les saints comme les pécheurs,
pourront se confier à lui. Il est le sauveur. C'est pourquoi il détient le pouvoir
d'envoyer ses disciples en mission.
Allez donc. De toutes les nations faites des disciples et apprenez-leur à garder
tous les commandements que je vous ai donnés.
Le Christ voit grand, très grand et très loin, à travers les continents et les
siècles. Cette mission inouïe de changer le monde, il l'a confiée à ces onze
disciples, des hommes encore fragiles et hésitants. Jésus leur demande
d'annoncer la Bonne Nouvelle au monde entier. Une audace humainement
incompréhensible.
Rassurez-vous; je serai avec vous jusqu'à la fin du monde. «Je serai avec vous,»
une parole précieuse que nous disons souvent à nous-mêmes. Tout baptisé,
disciple du Christ est invité, avec sa communauté chrétienne, à dire et à montrer
au monde où est le chemin, la vérité, la vie.
Allons à la rencontre du monde où le Christ nous a donné rendez-vous; il nous
attend partout où il y a des hommes. Ne reléguons pas le Christ là-haut dans un
ciel où on l'encense, où il est pensionné, à la retraite pour bons services rendus.
Je serai avec vous, toujours présent parmi vous, dit-il, jusqu'à la fin des
temps. Le départ du Christ n'a pas été un moment de tristesse pour les disciples;
il a suscité en eux la louange et l'action de grâce.
Avec la Pentecôte viendra l'engouement pour la mission.