100% ont trouvé ce document utile (1 vote)
7 vues134 pages

Homelie Saint Mathieu

Le document présente une série de réflexions et d'homélies sur les Évangiles de Matthieu, mettant en lumière des thèmes tels que la généalogie du Christ, l'annonce à Joseph, et l'importance de la foi face à l'imprévisible. Il souligne la place des femmes dans la généalogie et la mission divine de Marie et Joseph, ainsi que l'universalité du salut apporté par Jésus. L'auteur invite à une compréhension profonde de la foi chrétienne et de l'accueil de la volonté de Dieu dans nos vies.

Transféré par

robatejaime
Copyright
© All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats ODT, PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd
100% ont trouvé ce document utile (1 vote)
7 vues134 pages

Homelie Saint Mathieu

Le document présente une série de réflexions et d'homélies sur les Évangiles de Matthieu, mettant en lumière des thèmes tels que la généalogie du Christ, l'annonce à Joseph, et l'importance de la foi face à l'imprévisible. Il souligne la place des femmes dans la généalogie et la mission divine de Marie et Joseph, ainsi que l'universalité du salut apporté par Jésus. L'auteur invite à une compréhension profonde de la foi chrétienne et de l'accueil de la volonté de Dieu dans nos vies.

Transféré par

robatejaime
Copyright
© All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats ODT, PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd

Mathieu

Qui d'entre nous n'a pas dû présider à une eucharistie à l'improviste, sans parler du risque de
bavardage, si rien n'a été préparé.
Ces textes courts ou longs sont le résultat d'un ensemble de méditations et de références à
différents commentaires. Il serait fastidieux pour le lecteur de citer chaque fois leurs auteurs;
il s'entend que ces homélies sont destinées à un usage personnel.
Le genre littéraire est celui de la narration qui s'accommode aux différents modèles
littéraires, le récit historique, la fable, la parabole, le proverbe, le mythe... laissant au lecteur
la liberté d'en apprécier le contenu historique.
Le style se veut simple et clair. Un vieux curé disait à son jeune vicaire fraîchement nommé
en paroisse: «Sois simple et clair, clair dans tes paroles, sinon la moitié de l'assemblée
n'écoutera pas et l'autre moitié comprendra de travers.»
S'agissant de textes synoptiques, nous avons donné la préférence à Saint Luc.
Ce travail est un chantier en construction au fil des années.

«Ta parole, Seigneur, je la dévorais; elle faisait les délices de mon cœur. (Jérémie)

A votre disposition par internet.


Alex Goffinet
alexandregoffinet32@[Link]
2
Mt 1, 1-17: généalogie du Christ

L'évangile de ce jour commence par la toute première page de l'évangile de Mathieu: «Livre
de la genèse de Jésus Christ.» C'est une nouvelle création qui commence, une nouvelle bible
qui s'ouvre sur une première page, comme ce fut le cas dans l'Ancien Testament, où il est dit
au début du livre de la Genèse: «Au commencent Dieu créa le ciel et la terre».
Saint Paul nommera Jésus le Nouvel Adam, le nouveau premier né des [Link] serait
tenté de dire qu'une nouvelle espèce humaine est en train de naître, celle qui vivra du Christ
selon son évangile.
Il est étonnant de trouver quatre noms de femmes dans cette généalogie ultra-masculine.
Etonnant aussi que la maternité de ces femmes est irrégulière, soit parce qu'elles sont des
étrangères, alors le mariage est contracté hors de l'alliance de Dieu avec son peuple; soit
quelles sont des prostituées, soit qu'elles ont été prises par violence fusse au prix du meurtre
de leur mari.
Ces irrégularités révèlent tout ce que le plan de Dieu a d'imprévu et de surprenant; d'une
condition de péché, Dieu fait un état de grâce.
La maternité de Marie sera, elle aussi une irrégularité, une surprise, mais d'un tout autre
ordre. Noël nous le dira.
Dieu vient sauver l'humanité et ce salut est pour tout le monde.

3
Mt 1, 18-25: l'annonce à Joseph.

Dans le récit de l'annonce à Joseph, l'évangéliste Mathieu ne recourt qu'au langage de


l'ancien testament ou presque. Pour bien mettre en évidence la vocation du Christ qui est le
don sublime de Dieu au monde, il fallait que tout le langage merveilleux des naissances
extraordinaires de l'ancien testament s'accomplisse en Joseph et Marie. Laissons de côté les
questions du langage de l'époque et écoutons la parole que Dieu nous adresse dans ce récit
de l'annonce à Joseph.
Mathieu commence par ces mots: «voici la genèse», disons le commencement de Jésus
Christ. Ces mots sont déjà une profession de foi. Dieu va recommencer la création, un
monde nouveau va naître, un miracle pour l'humanité, comme le prophète Isaïe l'avait déjà
prédit.
Mathieu nomme Marie mère; ce titre revêt une grand importance. Il définit l'identité de
Marie, sa mission, sa place dans ce nouveau monde à venir. Marie est promise en mariage à
Joseph, ce qui correspondait dans la société juive de l'époque à des fiançailles d'adolescents,
sans la cohabitation qui a lieu plus tard, à l'occasion du déménagement de la fiancée pour
aller habiter chez son mari. C'est dans ce laps de temps que Marie se trouve enceinte.
Joseph, homme juste, dit l'évangile, s'en rend compte ou est mis au courant par Marie. Il
veut rompre sans bruit. Nous ne pouvons pas en dire plus que l'évangile sur les dispositions
de Joseph qualifié d'homme juste. Il préfère s'effacer devant Dieu en refusant d'assumer un
paternité qui n'est pas la sienne et qu'il pressent être une intervention mystérieuse, une
intervention du divin.
Pour Joseph, la situation est bloquée. Que dire, que faire sinon rompre dans la discrétion.
C'est alors que le messager céleste lui révèle le mystère de l'intervention de Dieu et lui
confie la mission de prendre Marie comme épouse et d'accepter cet acte créateur de Dieu qui
est la conception de Jésus.
L'ange lui demande d'adopter l'enfant et de lui reconnaître une paternité légale et la
descendance de la lignée de David dont devait naître le messie. Joseph ne sera pas père
comme tous les pères; sa paternité sera un acte de foi en Dieu, une vocation unique qu'il
partagera avec Marie son épouse. Ensemble ils répondront à une vocation de couple, de
famille, car Dieu a voulu que son fils soit vraiment homme, naissant et grandissant dans une
famille.
Alors que Joseph voulait renoncer à avoir ce fils de Marie, Dieu lui demande de le
recevoir autrement, comme don de Dieu dans un acte de foi. «L'enfant qui est engendré en
Marie vient du Saint Esprit, dit l'évangile; tu l'appelleras Jésus, ce qui veut dire le Seigneur
sauve. Il sera l'Emmanuel, Dieu avec nous.» Dieu a besoin de Joseph; il lui confie la double
vocation de prendre Marie comme épouse et de donner le nom à l'enfant, c'est à dire en
assumer la paternité légale, civile et religieuse. Ce qui fut une impasse pour Joseph et Marie
devient un grâce du Ciel, parce que ensemble ils ont accueilli, dans une esprit de foi et de
confiance, l'irruption de Dieu dans leur vie. S'il faut une intervention divine pour expliquer
ce qui vient de Dieu, il faut aussi l'accueil de l'homme pour que le projet de Dieu puisse se
réaliser. Le oui du couple de Joseph et Marie était un acte de foi et la foi est toujours une
victoire sur l'imprévisible et dans ce domaine, pour Joseph et Marie, comme pour nous, rien
n'est jamais acquis une fois pour toute. Le oui à Dieu est le oui du déroulement d'une vie
faite souvent d'imprévisibles.
Il nous est difficile d'accepter l'imprévisible action de Dieu dans notre vie. Nous disons que
nous sommes prêts à tout, nous disons «Seigneur je t'ai tout donné» mais quand un
4
événement pénible nous surprend, nous nous replions sur nous-mêmes, sans nous demander
dans la prière s'il n'y a pas du divin dans ce qui nous arrive. Nul n'a une vraie foi, s'il ne se
laisse pas bousculer par la vie, bousculer par le Dieu de l'imprévisible, mais il y aura
toujours Noël au bout de chaque étape et Noël c'est l'Emmanuel, Dieu avec nous.

«Dieu des surprises et de l'étonnement, rends mon esprit docile à tous les mouvements de ta
grâce. Dieu qui surgis là où je ne t'attendais pas et qui choisis ce que j'avais ignoré,
renouvelle mon esprit pour que je puisse entendre ta voix tout au long de ma vie.»

5
Mt 1, 18-25 annonce à Joseph (deuxième homélie)

A y regarder de près, dans le récit de l'annonce faite à Joseph, Mathieu ne parle que le
langage de l'Ancien Testament, ou presque: genèse, esprit, homme juste, songe, apparition,
crainte, sauveur, Emmanuel, prophétie d'Isaïe, ce vocabulaire est familier au lecteur de la
Bible.
L'intention de Mathieu est claire; ici comme ailleurs dans son évangile, Jésus vient combler
des siècles d'attente, l'Avent du peuple de Dieu. Pour bien mettre en évidence la mission du
Christ, qui est le don sublime de Dieu au monde, il fallait que le langage merveilleux des
naissances extraordinaires de l'Ancien Testament s'accomplisse en Joseph et Marie.
Nous sommes portés à nous interroger sur l'exactitude des événements; Marie est-elle restée
vierge après la naissance du Christ? L'évangile ne dit ni oui ni non. Cette question lui parait
secondaire, pourvu que la présence de Dieu au sein de son peuple se réalise dans
l'Emmanuel, Dieu avec nous, l'héritier de longs siècles d'attente.
Le peuple de Dieu de l'Ancien Testament était un peuple en état d'attente; il n'avait connu
que l'Avent; il avait vécu d'espérance; parfois il perdait patience et se révoltait. Et toujours la
même question: «Est-il celui qui doit venir ou faut-il attendre un autre,» se demandait-on.
Joseph et Marie partageaient cette attente avec leurs frères croyants.
Chrétiens, nous sommes nous aussi un peuple de l'Avent, un peuple pèlerin, animé d'une
grande espérance, celle d'un ciel nouveau et d'un terre nouvelle, dit la bible.
La banalité du quotidien de la vie, où tout semble recommencer chaque matin, cette grisaille
menace d'obscurcir l'horizon et de nous faire perdre de vue notre vocation d'aller de l'avant
en présence de Dieu, vers un ciel nouveau et une terre nouvelle.
Nul n'a vraiment la foi, s'il ne se laisse bousculer par les événements de la vie. L'avent est le
temps des chercheurs de Dieu, mais il y a toujours Noël au bout du chemin et Noël c'est
l'Emmanuel, Dieu avec nous.

6
Mt 1, 1-16.18-23: nativité de Marie.

La nativité de la Vierge Marie est le commencement de l'évangile de Mathieu, la généalogie


du Christ, qui remonte jusqu'à Abraham, le premier dépositaire de la promesse du salut,
pour aboutir à Marie, la mère du Sauveur.
Dans cette longue généalogie, figurent cinq noms de femmes dont la dernière est Marie. Ce
qui est remarquable, c'est que la maternité de toutes ces femmes est irrégulière, soit parce
qu'elles sont étrangères, alors le mariage est hors de l'Alliance, de la Loi, soit qu'elle sont
des prostituées, soit encore qu'on les prend avec violence en tuant le mari. La maternité de
Marie, est, elle aussi, irrégulière, mais d'un tout autre ordre.
Ces irrégularités démontrent, en fait, tout ce que le plan de Dieu a d'imprévu et que même
d'une condition de péché peut sortir le meilleur. C'est ce qu'ont vécu Joseph et Marie, à la
différence que la maternité de Marie est explicitement voulue et causée par Dieu.
Cela ne s'est pas fait sans questions ni drames de conscience. Pour Marie, comme pour
Joseph, la surprise fut totale; ils préparaient leur mariage comme le fait tout jeune homme
toute jeune fille.
Marie a donné à Dieu son corps et son mariage. Elle n'a pas exigé de contrat préalable; elle a
dit oui. Elle n'a pas fait de projet ni tracé un chemin de vie chemin à soumettre à Dieu; elle a
cru. Elle n'a pas posé de conditions. Dieu ne s'est pas servi d'elle le temps d'une grossesse, ni
jusqu'à la majorité de son fils. Dieu l'a rendu mère pour toujours, mère de Jésus, mère de
l'Eglise.
Aujourd'hui nous fêtons la nativité de Marie; nous la remercions pour son oui à Dieu; nous
nous confions à elle, mère de l'Eglise et notre mère; nous lui confions notre notre vie,
parfois difficile, jamais simple.
Notre Dame des imprévus, priez pour nous.

7
Mt 2, 2-12: Epiphanie

«Les rois mages? Nulle part dans la Bible leurs noms ne sont mentionnés pas plus que leur
nombre du reste. Comme Mathieu indique qu'ils ont offert de l'or, de l'encens et de la
myrrhe, on en a conclu qu'ils étaient trois. On les a même baptisés: Gaspard, Melchior et
Balthazar. Ne mélangeons pas la légende et le message de l'évangile, l'universalité du salut»
(L. Duflot).
Mathieu est le seul des quatre évangélistes à rapporter la scène de la visite des mages à
Bethléhem. Cela s'explique. Mathieu écrit son évangile pour la jeune Eglise de Jérusalem
composée de juifs convertis au christianisme. Cette jeune communauté passe par une crise
de la foi. Dieu s'était fortement engagé pour Israël, son peuple élu et voici que Jérusalem et
son temple sont détruits par les Romains en 70. Par ailleurs les convertis du paganisme, les
Grecs, les Romains, les Galates créent des problèmes aux judéo-chrétiens. Faut-il circoncire
les non juifs convertis, peut-on manger la viande de porc? S'y ajoute encore les persécutions
des chrétiens. Pierre est crucifié, Paul décapité, Etienne lapidé.
C'est dans ce contexte de crise religieuse que Mathieu écrit le récit de la visite des mages.
Le salut apporté par le Christ est pour tout le monde. Dieu se manifeste à tous les peuples,
un Dieu sans frontières.
Les personnages mis en scène illustrent exactement le message de l'épiphanie. En premier
lieu Hérode. Potentat soupçonneux et jaloux de son pouvoir, il voyait des complots partout.
Il fit tuer ses trois fils, sa belle mère et même sa femme. Rien d'étonnant que la naissance
d'un roi obscur et inconnu l'ait rendu inquiet et ombrageux. La suite, on la connaît, le
massacre des innocents. Il existe des degrés de méchanceté totalement imperméables à la
moindre voix de la conscience.
Ensuite les prêtres et les scribes. Ils sont les savants, les professeurs, les spécialistes des
Saintes Ecritures. Ils trouvent les bonnes références dans la bible mais tout s'arrête là. Sûrs
de leur science, ils ne bougent pas, ne s'engagent pas; ils ne se sentent pas concernés. C'est
le repli sur soi.
Viennent les mages. A l'époque, ils étaient un peu de tous les métiers, sages, médecins,
magiciens, astrologues. Ils devaient être méprisés par les juifs qui
se tenaient à l'écart des païens et condamnaient l'astrologie. N'en déplaise, les mages se
mettent en route; ils viennent s'informer; ils ont la simplicité de demander comme le font
ceux qui savent qu'ils ne savent pas tout. Ils sont disposés à accueillir toute vérité nouvelle,
contrairement aux esprits rassasiés et bornés. Les vrais savants sont modestes; ils savent que
beaucoup de choses leur échappent.
Enfin le roi Jésus. Rien de commun avec la royauté d'Hérode. Il n'est qu'un enfant de
pauvres, faible, totalement à la merci du bon ou du mauvais vouloir des adultes. Mathieu
parlera une deuxième fois de la royauté du Christ, le crucifié livré au pouvoir des hommes.
Le pouvoir de Dieu se révèle dans la
faiblesse d'un petit enfant et dans l'humiliation d'un crucifié. C'est une grande révélation, pas
facile à saisir, même pour les chrétiens. Il n'est pas évident que nous ayons compris ce que
signifie la puissance de Dieu, la puissance d'un amour gratuit, à la merci du bon ou du
mauvais vouloir des hommes.
Revenons à la parabole des mages. Elle nous donne deux enseignements importants.
Les mages se sont mis en route, à la recherche du roi. Ils ont quitté leur sécurité, celle de
leur pays, de leur savoir pour partir à l'inconnu. Ils ont couru le risque de prendre le chemin
du chercheur. Certes, ils ont aperçu un signe, un étoile, mais c'était quand même peu de
8
chose. Chercheurs de Dieu, ils acceptent de cheminer.
La marche à l'étoile est le symbole du parcours du croyant. L'étoile n'éblouit pas, elle ne
contraint pas, mais elle est suffisante pour orienter dans l'obscurité. Si certains croyants
éprouvent la joie d'une foi profonde et stable, d'autres se sentent engagés dans un
douloureux combat de la foi, celui de Jacob contre l'ange de Dieu, parfois pendant toute leur
vie.
Le croyant comme l'agnostique est un chercheur de vérité, de Dieu, un Dieu que personne
ne possède. L'échec serait de s'arrêter en cours de route. Lorsque les mages sont entrés dans
les salons d'Hérode, l'étoile a cessé de briller.
Un autre enseignement de la parabole des mages est la présence active de Dieu en tout
homme, avant même qu'il n'ait fait la connaissance du Christ et même de Dieu. Somme
toute l'épiphanie est la fête de ceux qui ne connaissent ni le Christ, ni Dieu, mais que Dieu
aime comme ses enfants et qu'il éclaire par la voix de leur conscience. Nous avons tous
parmi nos connaissances, notre parenté, des personnes qui mènent un vie correcte, qui ont le
sens de la justice et du service d'autrui, qui ont une belle famille, qui s'acquittent
consciencieusement de leur devoir d'état. Cependant ils se disent non croyants ou
agnostiques. S'ils ne sont pas contre Dieu, ils vivent sans Dieu.
En convoquant le concile Vatican II, le pape Jean XXIII avait senti que le monde actuel, en
particulier l'occident, n'était plus la chrétienté d'auparavant. Désormais il faudra s'adresser à
la conscience et non plus à la foi pour dialoguer et collaborer. Ce fut l'objectif de la
Constitution Gaudium et Spes qui place la conscience morale avant toute démarche
religieuse. On oserait même dire que le terme Dieu est remplacé par celui de conscience. Le
salut est affaire de conscience. Saint Paul écrivait aux Philippiens: «Frères, arrêtez-vous à
tout ce qui est vrai, ce qui est saint, ce qui est juste, ce qui est pur, ce qui est fraternel, ce qui
est noble et à toutes les valeurs morales qu'on peut admirer.» (Phil. 4,8)me du Respecter le
bien et la vérité des autres, s'en réjouir et collaborer.
Edith Stein disait qu'avant sa conversion, la passion de la recherche de la vérité était son
unique prière.

9
Mt 2, 13-23: fuite en Égypte

«Quand les mages furent partis, l'Ange du Seigneur apparaît à Joseph en songe et lui dit:
Lève-toi, prends l'enfant et sa mère et fuis en Égypte.»
Chef de famille, Joseph est responsable du petit foyer, présenté anonymement, «l'enfant et
sa mère». Joseph est à l'avant-scène; c'est à lui que s'adressent tous les messages du ciel,
mais il ne parle pas, il agit. «Lève-toi.» Cet impératif est caractéristique de toutes les
vocations dans la bible. «Lève-toi, dit Dieu à Abraham, et va dans le pays que je
t'indiquerai.» Chrétien, à toi aussi Dieu dit: lève-toi. Dieu veut des hommes debout, des
hommes qui marchent envers et contre tout. Mathieu présente l'exil de Jésus à partir de
l'histoire de Moïse: le pharaon décide de tuer tous les premiers-nés des Hébreux; Moïse
échappe au massacre, fuyant à l'étranger; enfin il est rappelé auprès des siens pour sauver le
peule de Dieu. (Ex1 à 4) Comme Moïse , le Christ est le prophète qui sauve le peuple.
«Lève- toi et prends le chemin de l'exil.» Joseph pouvait laisser tomber les bras, capituler
ou tout au moins demander au Dieu Tout-Puissant une autre solution. Trop c'est trop.
Comme tant de familles, celle de Joseph aura connu des jours d'angoisse. La jeune famille
n'est plus qu'un ménage sans feu ni lieu, sans domicile fixe. C'est déjà le prototype des
innombrables réfugiés au cours des siècles, des expulsés, qui fuient vers l'inconnu, chassés
de leur maison par la famine, la guerre, l'idéologie, par des Hérode qui se plaisent à tuer.
Dieu ne doit pas leur dire: «Lève-toi.» Ils sont déjà en fuite.
Partir en pleine nuit car il faut sauver le sauveur. Paradoxalement Dieu s'est mis entre les
mains des hommes. Il faut sauver le fils de Dieu.
Un jour, Jésus reviendra dans son pays natal mais tous ceux qui en veulent à sa vie ne sont
pas disparus. Jésus reviendra chez les siens, mais il sera mal reçu; il reviendra en Judée pour
y être tué. La passion se profile au bout de la fuite en Égypte.
Dieu dira à nouveau: «lève-toi, sors du tombeau.» La mission continue. L'homme n'est pas
créé à l'image de Dieu pour la destruction mais pour la résurrection.
«Dieu ne cesse de dire: «Lève-toi et marche.»

Selon Noël Quesson, Parole de Dieu pour chaque dimanche, pp 32-36.

N.B. Mathieu écrit davantage en théologien qu'en historien. Relisant l'Ancien Testament et
utilisant les procédés littéraires de son temps, Mathieu présente Jésus comme le nouveau
Moïse en lui appliquant, dès la naissance, un ensemble d'événements qui marquèrent la vie
de Moïse. Dès sa naissance, Jésus est le sauveur et le législateur de la nouvelle Alliance.
A. Paul, L'évangile de l'enfance selon saint Mathieu, collection Lire la Bible 1969

10
Mt 3, 13-17: baptême du Christ

Le baptême du Christ, un événement étrange, non seulement par sa mise en scène, mais
aussi et surtout par sa signification pour le Christ en personne comme pour le chrétien.
Rapportons-nous d'abord dans le monde juif du temps du Christ. Les juifs pieux
connaissaient nombre de rites de purification, principalement des bains et des lavements des
mains, pratiques qui devaient protéger de toute souillure rituelle. Pour autant, les Juifs ne
baptisaient pas. Seulement certaines sectes séparatistes et des prophètes non conformistes,
comme Jean Baptiste, pratiquaient un baptême de l'eau.
Le baptême de Jean avait ceci de particulier qu'il n'était pas un rite de plus, mais une
exigence de conversion; il faut changer de comportement, de cœur.
Et voici que le Christ se présente à Jean. Il arrive en inconnu, dans la file des pécheurs pour
recevoir un baptême de conversion, lui le Fils de Dieu. Il se présente parmi les pécheurs,
avec les pécheurs, là où Dieu a du travail.
Jusqu'au jour de son baptême, le Christ avait vécu pendant trente ans de façon inaperçue
dans un petit village de campagne. Nous ne savons rien de sa vie d'adolescent, de jeune
homme et d'adulte. Comment vivait-il, quels étaient ses amis? Nous n'en savons rien. Il
vivait dans l'anonymat, comme si le Père céleste avait attendu pendant trente ans pour se
révéler à son propre fils.
Au moment précis du baptême, tout a changé pour le Jésus de Nazareth; il n'est plus le
même homme qu'auparavant; pour lui aussi le baptême fut un changement, une nouvelle
orientation de vie.
L'évangéliste décrit l'événement du baptême en recourant aux images bibliques bien
connues qui sont autant de symboles des manifestations de Dieu dans l'Ancien Testament.
Leur signification est plus importante que leur aspect visible.
«Les cieux s'ouvrent», dit l'évangile. Qu'est-ce à dire sinon qu'il s'établit un contact direct
entre Dieu et l'homme Jésus et par Jésus avec le monde entier. Il fallait que le Ciel s'ouvre et
parle, autant pour le Christ que pour ceux qui seront
ses disciples. Désormais le Ciel n'est plus fermé. Le prophète Isaïe le priait bien longtemps
avant la venue du Sauveur: «Ah, si tu déchirais les cieux, si tu descendais, les montagnes
frémiraient devant toi.» (Is 63, 19) Nous aussi, que de fois nous voudrions que le Ciel
s'ouvre, que les choses de Dieu soient claires, que Dieu écrive son nom en majuscules dans
les nuages, que nous sentions sa présence dans notre vie, mais ne serait-ce pas éliminer la
foi, dont le propre est de croire en l'invisible.
«L'Esprit descendit». L'Esprit nous le connaissons dans la Bible; l'Esprit des prophètes,
l'Esprit qui va conduire Jésus pendant toute sa vie, l'Esprit de l'Eglise, depuis son baptême à
la Pentecôte, l'Esprit dans le coeur du disciple comme l'écrit saint Paul: «L'amour de Dieu a
été répandu dans nos coeurs par l'Esprit Saint qui nous est donné.» (Rm 8,2) Ce même
Esprit engendre en nous l'homme nouveau, créé à l'image de Dieu. (Eph 4,24) Déjà le
psalmiste de l'Ancien Testament le priait: «Viens Esprit Saint et renouvelle la face de la
terre.»
Puis Dieu prend la parole, mais toute la Bible est parole de Dieu. Dieu dit: «C'est toi mon
fils bien-aimé, en toi j'ai mis tout mon amour.» Paroles bouleversantes et révélatrices pour le
Christ, comme jadis pour Marie, lorsque l'ange lui dit: «Réjouis-toi, Marie, comblée de
grâces, le Seigneur est avec toi.» Le Père donne à Jésus ses lettres de créance.
Nous aussi, nous pouvons penser qu'à chaque lever du jour, Dieu nous adresse les mêmes
paroles: «Réjouis-toi, tu es comblé de mon amour.» Peut-on souhaiter entendre un plus
11
beau bonjour?
Cette expérience spirituelle fut déterminante pour le Christ. Son baptême ne fut pas un rite,
mais un illumination, un intuition intérieure qui lui fit prendre conscience qu'il se passait
quelque chose d'unique entre lui et Dieu son Père, quelque chose qui allait marquer tout sa
vie. Plus tard, il expliquera cette relation privilégiée avec son Père par ces quelques mots:
«Le Père et moi, nous sommes uns.» C'est à ce moment aussi que Jésus décide de quitter
Nazareth, son village, ses parents, ses amis, son métier pour devenir l'envoyé du Père au
monde, le sauveur. Il va montrer aux hommes à quel point Dieu les aime. Il fallait que Jésus
soit confirmé solennellement et publiquement par Dieu dans sa mission pour que l'humanité
puisse croire en lui. Son autorité lui vient de Dieu et de Dieu seul, par la force de 'Esprit
Saint.
Baptême du Christ, baptême du chrétien, l'un engendre l'autre et m'exhorte à réfléchir sur
mon baptême. Mon baptême me rend-il responsable de ma foi, même si je l'ai reçu en bas
âge? Est-il un événement décisif pour ma vie? Y a-t-il une différence entre le baptisé et le
non baptisé? En quoi consiste existe-elle? Suis-je heureux d'être enfant de Dieu et témoin de
ma foi? S'il en est ainsi, je serai à mon tour porte parole d'une bonne nouvelle au monde.
Voilà une belle perspective pour le chrétien d'aujourd'hui et de demain, une bonne nouvelle
pour un monde qui a beaucoup de peine à entendre la voix venant du Ciel: «Toi aussi, tu es
mon fils bien-aimé, en toi j'ai mis tout mon amour.»
En la fête du baptême du Christ, méditons un instant la profession de foi de notre baptême:
Crois-tu en Dieu, Créateur et Père; crois-tu en Jésus Christ, ton sauveur et ton frère, crois en
l'Esprit saint, qui te fait vivre en fils de Dieu et frères des hommes? Je le crois.

Autre introduction. Qui d'entre nous n'a pas été frappé par le regard d'admiration et de
bonheur que les jeunes parents posent sur leur nouveau-né, surtout s'il est le premier. Que de
rêves ne font-ils pas pour son avenir. Il en était de même du Père céleste qui s'émerveilla
devant Jésus le jour de son baptême: «Tu es mon fils bien-aimé; en toi j'ai mis tout mon
amour.»

12
Mt 4, 1-11: les tentations du Christ

Le récit des tentations du Christ suit immédiatement celui de son baptême dans le Jourdain;
il existe un lien entre ces deux récits.
Le jour de son baptême, Jésus avait été confirmé par son Père dans sa mission d'évangéliser
le monde. Ce jour-là dût être une fête, une grande joie de sa vie, un de ces jours de bonheur
que nous avons tous connus, le jour du baptême, du mariage, ou des vœux religieux; ce sont
des moments bénis de la vie qui ne cessent d'entretenir notre courage et notre fidélité.
Reste que la vie est longue et difficile; l'enthousiasme d'un jour de fête n'arrange pas tout; il
en faut davantage. Une vie d'homme ne passe pas sans épreuve, même celle du Christ. Il y a
des choix à faire. C'est un chemin de crête. C'est pourquoi, après son baptême, Jésus
éprouve le besoin de réfléchir sur sa vocation, de vérifier ses convictions. Il se retire au
désert, le lieu de l'aridité, de la solitude, de la faim et de la soif, le lieu où rien n'existe
hormis Dieu et l'homme qui s'y aventure. C'est aussi le lieu du questionnement, de l'épreuve,
le lieu de la vérité.
Peu importe le scénario que l'évangéliste Mathieu échafaude, ces transports aériens du
Christ, cette montagne fictive avec une vue sur tous les royaumes de la terre. Peu importe
que l'évangéliste condense dans ce récit toutes les épreuves qui ont jalonné la vie du Christ.
Il n'en est pas moins vrai que ce récit est hautement symbolique et significatif pour le Christ
et pour ceux qui croient en lui. On a expliqué l'épisode des tentations du Christ comme un
combat sur trois fronts, celui de l'avoir, celui de la gloire et celui du pouvoir, trois faux
dieux souvent dénoncés dans la bible. Ceux qui interprètent ainsi les tentations du Christ ne
se trompent pas. L'avoir, la nourriture, par exemple, quel problème pour l'humanité. Ceux
qui ont connu la faim savent que le mot pain peut soulever des cris vers le Ciel. Ne dirions-
nous pas comme Satan: «Seigneur, regarde tous les affamés de la terre; puisque tu es le fils
de Dieu, use de ton pouvoir pour tous ces malheureux. Tu n'as qu'un mot à dire et le désert
se couvrira de verdure et la manne tombera à nouveau du ciel. De grâce que ton Dieu se
montre, s'il nous aime.» Et ainsi de suite. Dominer, maîtriser, voilà la tentation de Jésus et
de tout le monde.
Jésus, qui avait la mission de sauver l'humanité, devait ressentir, en ce moment, un besoin
crucial de clarifier l'objectif de sa vocation; pendant toute sa vie il aura connu la tentation de
céder au succès par les moyens faciles des prodiges et du jeu de la toute puissance. Son
choix est clair, sans détours, sans équivoque: la prospérité économique, le pouvoir, les
honneurs, ne sont pas son affaire. Jésus n'est pas venu et ne viendra jamais cultiver les
champs à notre place, ni guérir toutes les malades de la terre à coups de miracles, ce que
Satan aurait voulu et nous aussi sans oser le dire. Celui qui veut adorer un Dieu parachutiste
de solutions toutes faites, celui-là n'adorera jamais le Dieu de Jésus Christ et comme son
attente ne sera jamais satisfaite, il finira par nier Dieu.
Jésus n'est pas venu résoudre nos problèmes; il est venu nous apprendre à les affronter. Je
me souviens d'une secte qui portait un grand écriteau à l'entrée de son temple: «Si ton Dieu
est mort, essaie le mien.» Une tromperie de plus.
Après le baptême et la retraite au désert, Jésus sait qu'il va consacrer sa vie à montrer le vrai
visage de Dieu, à dire que tout homme est fils de Dieu et frère de son prochain. S'il fallait
résumer les trois tentations en une seule, nous dirions que l'unique enjeu concernait la
mission à accomplir. Ce furent des tentations messianiques. C'est pourquoi à la troisième
tentation Satan enlève son masque et intime Jésus de choisir entre Dieu et lui, l'anti-Dieu.
Il est de ces heures de vérité dans toute vie qui ne tolèrent pas le double langage, le double
13

jeu. Qu'il s'agisse de la souffrance ou du bonheur, de la pauvreté ou de la richesse, un jour


ou l'autre, on est acculé à avouer quel Dieu on adore, comme le fit le Christ par sa réplique à
Satan: «C'est devant le Seigneur ton Dieu que tu te prosterneras et c'est lui seul que tu
adoreras». Le Christ refuse de se substituer à son Père et de prendre le pouvoir.
Pour nous, chrétiens, les tentations du Christ posent la question du choix. Certes, nous
connaissons des moments de faiblesse; chrétiens, nous sommes aussi des pécheurs, mais
l'objectif primordial du carême n'est la mortification ni le sacrifice. Le sacrifice et la
pénitence sont nécessaires, nous le savons, mais posons-nous d'abord une question: pour qui
et pour quoi le renoncement. A partir de cette question nous sommes amenés à un choix,
disons même le choix de notre vie. Suis-je décidé de vivre pour Dieu et pour le prochain
dans le quotidien de mes journées, de ma profession, de mes relations, de mes loisirs, de ma
foi? La question est de toute première importance. Nous pouvons courir le risque de
comprendre le carême de façon négative, d'y voir le renoncement plus que l'amour de Dieu
et du prochain. Si j'aime vraiment Dieu, est-ce une pénitence de lui parler de temps à autre,
de le prier? Si j'aime vraiment les hommes que je côtoie, est-ce une mortification de leur
rendre la vie agréable? Le royaume que Jésus est venu inaugurer est marqué par la vérité, la
justice, la paix. Jésus bâtit son règne sur l'amour et la miséricorde.
Comprenons aussi qu'il n'y a pas de honte à être tenté. Le Christ ne l'a-t-il pas été? Toute
épreuve est une grâce de croissance qui nous rend toujours plus adulte dans la foi, qui nous
rapproche de Dieu et des hommes.
Chrétiens, que le carême soit un temps de paix intérieure et de joie et posons-nous la
question: que puis-je faire avec l'aide de Dieu pour donner du bonheur autour de moi? Ce
sera aussi mon propre bonheur. A la fin du carême, nous n'aurons qu'une seule question à
nous poser: est-ce que j'ai aimé pendant ces quarante jours?
14
Mt 4, 12-24: première prédication à Capharnaüm

Cette page d'évangile nous enseigne bien des choses, même l'essentiel du message du Christ
et de ses oeuvres de bienfaisance.
Jésus déménage; il sort d'un long silence à Nazareth, ce village paisible où il a vécu près de
trente ans, partageant avec ses parents et les habitants les bonheurs et les soucis d'un village
de campagne.
Jésus se met en route; sa vie sera celle des itinérants; il connaît les routes, les étapes, les
villes, les villages, les rencontres. Jésus a dû prendre la route dès sa petite enfance; il est
venu au monde, au hasard d'un déplacement; à peine né, il est déjà en fuite. Son apostolat ne
sera qu'une tournée de prédication. Il monte à Jérusalem pour un chemin de croix. Il ne
restera pas au tombeau; il donnera rendez-vous à ses disciples en Galilée, avant de quitter ce
monde. Jésus se déplaçait sans cesse pour accomplir sa mission.

Aujourd'hui, il commence son itinéraire à Capharnaüm, carrefour des nations, lieu de


rencontre des gens de toute culture et de toute religion. Le choix de cette ville n'est pas
gratuit. Capharnaüm, en Galilée avait le statut de ville libre, échappant ainsi au pouvoir
centralisateur et judaïsant de Jérusalem. Sans doute, Jésus a voulu se tenir à l'écart, un temps
donné, après l'arrestation de Jean Baptiste, son précurseur.
C'est à Capharnaüm que Jésus choisit les premiers disciples; c'est là aussi qu'il commence à
prêcher. Alors que son cousin, le prophète Jean Baptiste, prêchait dans le désert de Juda,
Jésus va vers les villes et les villages, là où les gens habitent et vivent au jour le jour; il est
pour la proximité, dirait-on aujourd'hui, loin de Jérusalem, la capitale, loin d'Hérode, des
scribes et des pharisiens. De ce fait il inaugure une situation nouvelle; il lance un grand
mouvement spirituel que les évangélistes appellent Bonne Nouvelle.
Il prend la relève de son prédécesseur, Jean Baptiste, en proclamant à son tour:
«Convertissez-vous, le Royaume de Dieu est proche; croyez à la Bonne Nouvelle.»
Les évangélistes commencent par tracer un topo du ministère de Jésus; il parcourt toute la
Galilée, enseigne dans les synagogues, proclame la Bonne Nouvelle du règne de Dieu,
guérit toute maladie et toute infirmité et finit sa journée par la prière. Aller vers les gens,
enseigner, guérir, prier sera le programme journalier du Christ missionnaire. Tout revient
finalement à faire le bien et à annoncer une grande nouveauté.
Le Christ guérit toute maladie et infirmité, dit l'évangile, tous ces malheureux qui viennent à
lui, les estropiés, les lépreux, les aveugles, même les pécheurs publics, les victimes d'une
religion d'exclusion qui soupçonnait dans l'infirmité des traces de péché, victimes de la
bonne société qui les tenait à l'écart, victimes des injustices de la vie, car les estropiés n'ont
pas demandé à naître ainsi.
Jésus vient guérir l'homme; il rend au malheureux la dignité d'homme, le recrée, le réintègre
dans la famille, dans la société, dans la place publique, dans la synagogue, partout où les
hommes se côtoient. Qui n'a jamais souffert d'avoir été tenu à l'écart, d'avoir manqué du
respect auquel tout homme a droit.
Si le Christ rend à l'homme blessé sa dignité humaine, c'est qu'il a une bonne nouvelle à
communiquer: tous hommes sont les bien-aimés du Père céleste. Parler aux hommes de son
Père, de leur Père, leur enseigner le Notre Père devait être un grand bonheur pour le jeune
prédicateur de Nazareth. Il dit ne pas être envoyé par le son père pour condamner mais pour
sauver.
15

Si j'ai compris que Dieu existe pour moi, que je suis son bien-aimé alors je ne pourrai pas ne
pas lui témoigner mon attachement et ma reconnaissance, à n'importe quel prix. La
conversion selon le Christ est précisément ce nouvel état d'esprit et de coeur, qui n'est autre
que la foi. Si la bonne nouvelle vient en premier lieu, le reste suivra.
La vocation du chrétien est d'être, en paroles et en actes, le messager de cette bonne
nouvelle.

Seigneur Jésus
Tu as voulu que ta mission de sauver soit toute de bonté, de bienfaisance, de libération.
Nous t'en remercions.
Aide-nous à lire les événements de notre vie à la lumière de la Bonne Nouvelle, afin d'y
déceler ton amour et de le faire passer dans nos actes. Tu es venu pour être notre sauveur.
16
Mt 4, 18-23: appel des premiers disciples (pour vocationnels)

Vous aurez saisi l'opportunité de cette lecture pour notre cheminement vocationnel.
Notons les termes clé souvent employés dans les récits de vocation: voir, appeler, suivre,
aller. Ce sont des verbes, des actions à réaliser.
Jésus voit, qu'est-ce à dire? L'élection vient de Dieu et non d'ailleurs. Le prophète Jérémie
l'explique dans le récit de sa vocation: «Avant de te façonner dans le sein de ta mère, je te
connaissais, je t'ai consacré, j'ai fait de toi un prophète pour les nations.» (Je 1, 5) Saint Paul
s'est inspiré de Jérémie pour expliquer sa vocation: «Celui qui m'a mis à part dès le sein de
ma mère et m'a appelé par sa grâce, a jugé bon de me révéler son Fils afin que je l'annonce
parmi les païens.» (Gl 1, 15-16). Remarquons le même parcours: mis à part, révéler ou
appeler, connaître, annoncer.
La première étape est l'élection de Dieu.
Nous sommes des élus et non nos propres électeurs. De toute éternité, Dieu nous connaît par
notre nom; de toute éternité Dieu a fait un projet pour son élu. Dieu veut que nous soyons
des vocationnels heureux, chacun selon sa personnalité et ses grâces. Nous sommes les bien-
aimés de Dieu, ses élus. «Dieu nous a aimés le premier, dit la bible, alors que nous étions
encore pécheurs.» Etre aimé de Dieu de toute éternité inspire la confiance et la joie; c'est
une bonne nouvelle. Saint Paul écrivait aux chrétiens de Rome: «Tous ceux qu'anime
l'Esprit de Dieu sont fils de Dieu. Aussi n'avez-vous pas reçu un esprit d'esclave pour
retomber dans la crainte; vous avez reçu un esprit de fils adoptifs qui nous fait dire Abba,
Père.» (Rm 8,15) On n'entre pas dans un séminaire pour vivre dans la crainte et la peur, mais
dans la confiance et la joie. Rappelons- nous les paroles du Christ au jeune homme riche
qu'il voulait appelé à sa suite; l'évangile dit: «Jésus l'aima.»
Election puis vocation. Jésus appelle; il fait connaître le projet d'amour de Dieu. C'est le
Christ qui prend l'initiative; nous ne nous choisissons pas nous-mêmes. C'est un don gratuit
qui nous est fait, indépendamment de nos mérites et de nos limites.
C'est ici qu'intervient l'étape importante du discernement. Comment savoir et être sûr que le
Christ m'appelle? Nous ne cesserons d'y réfléchir dans la prière, dans l'entretien spirituel,
mais aussi dans un climat de sérénité et d'ouverture qui caractérise une maison de formation.
C'est important, car Dieu veut nous rendre heureux. L'un se sentira confirmé dans sa
vocation religieuse, un autre suivra une autre voie, toujours selon le projet bienveillant de
Dieu. Toute vocation, qu'elle soit pour la vie religieuse ou pour le mariage, mène à la
sainteté, qui n'est autre que l'amour de Dieu et du prochain. J'entre dans une maison
formation avec l'assurance que Dieu m'aime infiniment, qu'il veut mon bonheur et qu'il me
donnera son Esprit Saint pour bien discerner mon projet de vie.
Election, vocation, puis suivre. «Venez à ma suite, dit le Christ, venez et voyez.» Lorsque
les deux premières étapes sont franchies, je m'engage à suivre Jésus, à vivre en sa
compagnie, à faire sa connaissance. Saint Jean le décrit dans le récit de la vocation des
premiers disciples. «Deux disciples de Jean demandent à Jésus: Maître, où demeures-tu?»
Bonne question! Jésus répond: «Venez et voyez.» Ils allèrent donc virent où il demeurait. Ils
restèrent auprès de lui, ce jour-là». Suivre Jésus, c'est aller habiter chez lui, faire sa
connaissance, l'observer, l'écouter, le prier, s'attacher à lui. C'est fondamental. Avant de
17

vouloir devenir franciscain, prêtre diocésain ou missionnaire d'Afrique, je me pose la


question: est-ce que ma vie est construite sur le rocher qui s'appelle le Christ? Est-ce à la
porte de sa maison que je frappe en premier lieu? Le Christ est-il devenu ma joie, mon
bonheur, mon confident? «Là où est ton trésor, là aussi sera ton coeur», dit l'évangile.
Suis-je prêt à mettre tout dans la balance sur le plateau du Christ? Les évangiles rapportent
que les disciples laissant aussitôt leurs filets et leurs barques, le suivirent. Notons bien le
mot aussitôt. Quand on se sait appelé par le Christ, on ne discute plus, on va de l'avant
comme celui qui a trouvé un perle précieuse dans un champ, dit encore l'évangile, vend tout
ce qu'il a et dans la joie -à souligner le mot joie-, il achète ce champ. Celui qui regarde en
arrière quand il a déjà mis la main à la charrue n'est pas prêt à me suivre. C'est ce qu'on
appelle le radicalisme de l'évangile ou en d'autres termes l'excès de générosité. Le
vocationnel est un homme de l'excès; il usurpe le raisonnable; sans un brin de folie dans la
tête et dans le coeur, il ne tiendra pas la route. Le monde a besoin de témoins de l'excès, de
fous de Dieu et de l'humanité. Si le cœur du vocationnel ne brûle pas d'amour, le monde
finira par se refroidir.
Etre élu, être appelé, suivre, reste la mission, l'envoi. «Comme le Père m'a envoyé, je vous
envoie. Allez à toutes les nations annoncer la bonne nouvelle; et remettez l'homme debout,
rendez-lui sa dignité d'homme, de frère, de fils de Dieu.
18
Mt 5, 1-8; Lc 6, 20-23: béatitudes

(Introduction éventuelle: Le jour où il prononce son premier grand discours qu'on appelle le
Sermon sur la Montagne, Jésus est déjà connu. Les foules accourent des villes et des
campagnes pour l'écouter et être guéries de leurs souffrances. Jésus a déjà inauguré le Règne
de Dieu par ses miracles et la proclamation de la Bonne Nouvelle. Des disciples le suivent
(Mt 4, 20-25). Le Sermon su la Montagne n'est pas un début; Jésus s'adresse à des croyants
déjà saisis par la grâce et disposés à accepter les exigences du Royaume de Dieu. Ils ont
déjà entendu la toute première annonce de la Bonne Nouvelle, le kérygme comme il est dit
en Mathieu: «Le Royaume de Dieu est proche; convertissez -vous et croyez à la
BonneNouvelle (Mat 4, 17). Suit maintenant une catéchèse pour l'approfondissement de leur
foi.
«Jésus gravit la montagne», dit l'évangile. Laquelle? Rien n'est dit mais la mise en scène est
significative. On pense évidemment à Moïse qui a reçu sur la montagne du Sinaï, le
Décalogue, la table des dix commandements qui devait servir de charte de bonne conduite
pour Israël, le peuple élu de Dieu. Jésus se présente, sans le dire , comme le nouveau Moïse,
chargé d'enseigner la nouvelle charte, celle du Royaume de Dieu, appelée Bonne Nouvelle,
évangile. Accomplir, selon Mathieu signifie transformer et conserver, perfectionner et
sauvegarder. Il va dire comment Dieu est avec nous et nous ensemble avec Dieu.)

Les premières paroles du Sermon sur la Montagne sont les Béatitudes: heureux, heureux!
Dieu veut le bonheur de l'homme et Jésus a envie de nous dire quelque chose du bonheur, le
vrai bonheur, celui qui dure sans nous décevoir.
Le bonheur qui va le donner? On parle de marchands de bonheur, de recettes de bonheur;
toutes les publicités nous promettent le meilleur. En tout cela il y a au moins une vérité: le
bonheur vrai et durable, tout homme le cherche et veut en vivre. Le Christ se devait
d'aborder ce sujet, caution de sa crédibilité.
Les béatitudes nous fascinent et nous font peur. Beaucoup d'hommes croyants et non
croyants se plaisent à les lire. Elles sont d'une exceptionnelle qualité spirituelle, un joyau du
patrimoine spirituel de l'humanité. N'en déplaise, elles sont difficiles à lire, plus difficiles
encore à commenter. On voudrait se taire, les méditer dans un silence de contemplation. Ces
paroles viendraient-elles d'ailleurs, d'une transcendance?
Ecoutons-les, car elles sont l'âme du Sermon sur la Montagne.

«Heureux ceux qui ont un âme de pauvre, le Royaume des cieux est à eux.»
On s'accorde à dire que la première béatitude contient les sept suivantes. Les pauvres sont
les croyants qui témoignent du vrai bonheur, parce qu'ils font leur vie ailleurs que dans
l'argent, la renommée et le pouvoir. Ils ont plus de chance de comprendre le Christ que les
nantis. Plus que d'un manque de biens, ils connaissent la pauvreté qui rend libre. Dès lors
ces pauvres sont bienheureux parce qu'ils sont tout à Dieu qui fait leur bonheur. Aux jours
de souffrances, ils sont disposés à mettre en Dieu leur confiance. Jésus qui a voulu être
l'homme pour tout homme n'a pas caché son amour préférentiel pour les petits, les prostrés,
les exclus, les malades, tous ceux qui n'en peuvent plus. Saint Paul l'avait compris, dans sa
lettre aux Philippiens: «De toute manière, je sais vivre dans le manque comme dans
l'abondance...Je peux tout en celui qui me fortifie.» (Ph 4, 12-13) La loi de la richesse, c'est
19

la vente. La loi de l'amour, c'est la gratuité.Le salut est un don, non un dû.
La menace qui pèse sur les nantis est de penser qu'ils ont tout, qu'ils savent tout, qu'ils
n'ont besoin de rien ni de personne, qu'ils ont le droit de se donner tous les droits. La
poétesse Marie Noël écrit dans ses Notes Intimes: «Ils n'ont pas besoin de Dieu. Ils ont tout:
la beauté, le charme, l'intelligence, le talent, les amitiés, les biens, la réputation, les
honneurs. C'est sans doute une grande misère que d'être constamment rassasié, repu. Celui
qui n'a besoin de rien, tout lui manque; c'est la mort du désir. Misère de l'homme qui se
suffit, de l'esprit comblé de lui-même. Toute la valeur de l'homme est dans sa recherche, son
chemin, son désir, son sens de la gratuité.» Elle nomme Dieu l'amour qui, comme une
source, a soif et donne soif. «Mon âme a soif de Dieu, dit le psalmiste, du Dieu vivant.
Quand le verrai-je face à face? Yahvé, je n'ai pas de coeur fier, ni mes yeux haussés. Je n'ai
pas pris un chemin de grandeurs, ni de prodiges qui me dépassent. Non, je tiens mon âme en
paix et silence, comme un enfant contre sa mère.» (Ps 132)
A chaque époque d'inventer son humanisme de pauvreté.

«Heureux les doux, car ils recevront la terre en héritage.»


Les doux sont aussi les pauvres, à l'exemple du Christ doux et humble de coeur, ceux qui
refusent d'avoir raison à tout prix, qui refusent de s'imposer, de se rebiffer, de s'entêter, de
casser, ceux qui savent que la fraternité vaut mieux que le triomphe, que la compréhension
vaut mieux que la vertu, qu'être aimé vaut mieux qu'être célèbre. Ils sont les prophètes de la
non violence évangélique. Les états d'âme opposés à la douceur sont entre autres les
complexes de supériorité et d'infériorité. Ils s'équivalent. C'est se regarder, ne pas décoller
de ruminer ses affaires personnelles. On est doux et humble de cœur le jour où l'on brise son
miroir pour tourner le regard vers Dieu et vers les hommes.
Les doux et humbles de cœur ne sont pas des êtres pâles et insignifiants, qui frôlent les
murs comme une ombre, ou des sous produits d'une douceur qui donne des hauts le cœur. Ils
savent que la violence est l'arme du faible. La douceur et l'humilité ne sont pas non plus un
aveu refoulé d'un mécontentement de soi-même; ce n'est même pas un aveu des péchés,
mais le regard admiratif de Dieu et du prochain.

«Heureux les affligés; ils seront consolés.»


Les affligés, nous en sommes tous un jour ou l'autre. Ne seraient-ils pas les croyants qui,
dans les épreuves, gardent la sérénité du cœur, parce que Dieu est leur réconfort, comme
Jésus le dit dans son hymne de jubilation: «Venez à moi vous tous qui peinez, car mon joug
est doux et mon fardeau léger.» (Mt 11,30)
Certes par elle-même la souffrance n'a aucune valeur; elle est plutôt un mal. Le Christ ne
l'explique pas; il ne la supprime pas; il accorde la paix dans l'épreuve.

«Heureux ceux qui ont faim et soif de justice; ils seront rassasiés.»
Depuis que sur la terre il y a le péché, l'oppression, Dieu, Père de l'humanité, a mis dans le
coeur des hommes la faim et la soif de justice. Ces affamés, ce sont les croyants et les non
croyants, qui de tout leur être aspirent et s'engagent à l'avènement des droits de la justice
dans le monde, fusse au risque d'être éliminé. Dieu sera toujours de leur côté.

«Heureux les miséricordieux; ils obtiendront miséricorde.»


20

Ils sont les frères et sœurs disciples du Christ qui se pardonnent mutuellement, condition du
Ils croient à l'humble pardon qui renoue les liens et rend le sourire, qui guérit les blessures,
les petites et les profondes, les leurs et celles de toute l'humanité, car leur Dieu sait ce que
signifie pardonner.
La miséricorde est aussi l'aide donnée aux nécessiteux. La règle d'or du Christ dit: «Tout ce
que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le vous-mêmes pour eux; voilà la
loi et les prophètes.» (Mt 7, 12)
Les miséricordieux ne calculent pas, ils ne mesurent pas; ils donnent. Ils donnent à chaque
instant, ils donnent tant que bientôt ils ne savent même plus qu'ils donnent. «Que ta main
gauche ignore ce que donne ta main droite.» (Mt 6, 3) Les miséricordieux sont heureux de
pouvoir faire plaisir, à tel point qu'ils oublient complètement d'accorder le pardon, comme
le père du fils prodigue de l'évangile, si heureux de «retrouver son fils qui était mort», qu'il
oublie le pardon et passe tout de suite à la fête.

«Heureux les cœurs purs, car ils verront Dieu.»


Ils ont horreur des complications, de la duplicité; ils ont un regard clair; ils aiment
regarder les yeux dans les yeux. Ils ont les mains propres parce que leur cœur est propre.
Jésus revient souvent sur les motivations du cœur, source de toute action. Si cette source est
boueuse et contaminée, les actes qui s'en suivent seront pollués. Ceux qui cultivent cette
limpidité du coeur ont une intimité sans pareille avec Dieu, dès ici-bas. Ils ne cessent
d'ouvrir leur coeur tout entier à Dieu, de façon qu'il puisse tout y voir et les purifier. Leur
récompense sera de voir Dieu.

«Heureux les artisans de paix; ils seront appelés fils de Dieu.»


Faire la paix, dit Jésus, est un art, un travail d'orfèvre. Les artisans de paix sont ceux qui
s'appliquent jour et nuit à la réconciliation, à rétablir la paix entre une personne et son
prochain, la paix dans les coeurs, les familles, les voisins, dans le pays, partout où il y a de
l'homme. Les pacifiques remportent la victoire sans conquête, sans annexion, sans
oppression, la victoire du respect mutuel. Ce n'est pas une paix de paresse, une paix subie,
moins encore une paix des cimetières, mais une paix des combats avec les armes de Dieu,
la justice, patience, le pardon, l'espérance, voire le martyre. Si l'homme a mauvais goût,
l'artisan de paix lui donnera un meilleur goût.

«Heureux les persécutés pour la justice, car le Royaume de Dieu est à eux.» Tout ce qui est
dit précédemment ne s'obtient pas sans peine. La dernière béatitude le rappelle. Les pires
seront les artisans de la domination, de l'exploitation, de la violence, de la haine. Pour eux
un règne de paix, de justice et de pardon est inacceptable. Heureux les martyrs de la
persécution; ils seront à jamais les prophètes qui annoncent par leur sang l'espérance en un
monde où l'homme ne sera plus déshumanisé.
Sans oublier le martyre à petit feu infligé par la perversion de la langue. «Elle est petite mais
les effets sont terribles.» (Jc 3, 5) Il y a des paroles qui construisent et des paroles qui
détruisent, des paroles qui guérissent et des paroles qui blessent, des paroles qui font plaisir
et des paroles qui font souffrir, des paroles de vérité et des paroles de mensonge.

Tel est le programme des béatitudes, la nouvelle ligne de conduite que le Christ propose,
21

pour que Dieu puisse habiter chez les hommes, pour que le Père puisse se réjouir du
bonheur de ses enfants.
Ce programme fait peur. N'est-il pas utopiste? Ne va-t-il pas à l'encontre des nos aspirations
légitimes au succès, au bien-être? Qui oserait prétendre que les pauvres sont les riches, que
les doux sont les forts, que les miséricordieux et les pacifiques sont les vainqueurs, que les
affligés sont les bienheureux. Etrange logique! La douceur, la pureté de cœur, la miséricorde
sont des valeurs peu rentables. Certains écrivains ont sévèrement critiqué Jésus, le traitant
d'illusionniste, de doux rêveur galiléen, de prédicateur d'une morale d'esclave et le reste. Le
théologien réformateur Martin Luther était convaincu que le Christ prêchait une morale
utopique, impraticable, pour que l'homme prenne conscience de son état de pécheur et se
confie à la miséricorde de Dieu, seule voie du salut. D'où ses fameuses affirmations: « Pèche
beaucoup mais crois plus encore. Seules la foi et la grâce peuvent sauver l'homme.»
Et pourtant le Christ affiche ses couleurs, quitte à ramer à contre courant. Pour y arriver, il
faut penser autrement, changer de tête et de coeur, car ce qu'il dit est une bonne nouvelle à la
portée de l'homme. Il a confié l'homme à l'Esprit Saint pour qu'il le conduise sur le chemin
du salut. «A Dieu rien n'est impossible.» Faire du bien au malfaiteur témoigne d'une
grandeur d'âme et d'un bonheur que Dieu donne à ceux qui misent sur lui. Pardonner c'est
rendre à l'offenseur sa dignité d'homme et de frère; pardonner c'est libérer le coeur de la
victime des entraves de la rancune et de l'aigreur qui détruisent le bonheur de vivre.
Vraiment le Christ a raison; si les hommes ne s'acceptent pas, ne se pardonnent pas, ne
marchent pas ensemble dans la bonne direction, leur espèce finira par s'autodétruire.
Les béatitudes ne sont pas un programme de démission mais bien de mission.
22
Mt 5, 13-16: lumière et sel

Parler de sel est du langage quotidien. Au temps du Christ, le sel servait autant à la
fertilisation des sols qu'à la conservation des aliments. Qui des aînés ne se souvient des
harengs salés des années 40 à 45? Si le sel protège de l'avarie, son appoint le plus apprécié
est de donner du goût; sans sel, tout est fade.
Un document important de Vatican II intitulé «La joie et l'espérance» a abordé la question
du salut sous un angle plutôt nouveau, pour nous éclairer dans notre monde sécularisé, un
monde sans Dieu. L'homme croyant ou non croyant est doté d'une instance suprême, la
conscience responsable qui lui dit de faire le bien et d'éviter la mal; elle est commune à toute
l'humanité et prioritaire par rapport à la foi. La conscience sauve l'homme. Alors à quoi sert
la foi dont le Christ ne cesse de parler? Qu'est ce que croire en Dieu change dans la vie des
hommes? D'ailleurs beaucoup de gens qui se disent non croyants mènent une vie correcte,
ont une belle famille, s'engagent pour plus de justice et d'entraide dans la société. Jésus
répond: la foi, comme le sel et la lumière, donne du goût à la vie, la paix et la joie dans la
monotonie du quotidien, le bonheur de vivre. Elle nous dit que nous sommes les bien aimés
de Dieu d'un amour infini et éternel. C'est tout dire; cela change toute une vie.
Ce n'est pas une mince affaire à notre époque. Sans vouloir sombrer dans le pessimisme,
nous devons reconnaître que notre époque est à la fois exaltante et inquiétante; exaltante par
ses progrès scientifiques, presque miraculeux, inquiétante en raison de son incapacité à
répondre aux vrais problèmes de l'homme et de la création. On est effrayé par les ravages
des épidémies, les incendies gigantesques, les inondations, les guerres sans fin et personne
n'ose dire ce qu'il pense: tout cela peut nous arriver d'année en année. Un avenir est-il
encore possible, quel sens lui donner, la vie a-t-elle encore un bon goût? Pour éviter toute
interpellation de la conscience, on serait tenté par la solution de la fuite en avant, en
accélérant le train de vie, sans s'interroger sur un avenir à long terme. Consommons,
consommons, demain s'occupera de lui-même. A chaque génération ses problèmes et ses
solutions. Suis-je responsable d'un avenir qui m'échappe?
C'est dans ce monde quelque peu survolté ou blasé que le Christ nous dit: «A vous, les
chrétiens, de donner du goût à la vie; engagez-vous avec la conviction qu'un monde
nouveau est encore possible; vous êtes les témoins de l'espérance. Mettez-vous debout,
relevez le défi d'un monde qui tourne en rond sans savoir vers où il va. Ne soyez pas comme
les caméléons qui adoptent à tout moment les couleurs de l'environnement. Ne dites pas que
tout est comme cela, c'est la tendance. Aux chrétiens tentés par la banalisation le Christ dit:
«Soyez différents pour donner de la sauveur au monde.»

Dieu, transforme-nous en disciples de lumière et en artisans de vérité. Puisqu'en naissant de


toi, nous sommes devenus des fils de lumière, fais que nous sachions te rendre témoignage
devant les hommes. O.T.P.
23
Mt 5, 20-26: justice ancienne et justice nouvelle

«Si votre justice ne dépasse pas celle des scribes et des pharisiens, vous n'entrerez pas dans
le Royaume de Dieu.» Quelques lignes plus haut, Mathieu venait d'écrire: «Ne croyez pas
que je suis venu abolir la loi et les prophètes, dit le Christ; je ne suis pas venu abolir mais
accomplir.» Mathieu semble embarrassé et se contredire. En fait il écrit son évangile pour
des chrétiens venus du judaïsme, encore très attachés aux multiples lois et pratiques juives;
il veille à ne pas les offusquer, bien que vers la fin de son évangile il critique sévèrement le
pharisiens. Le Christ n'est pas un anarchiste ou un rêveur angélique d'un monde où tout
serait parfait, sans loi aucune. Il n'a pas dit: «Dorénavant vous pouvez tuer un innocent.» Il
n'a pas proposé une morale au rabais ni un surcroît de lois mais un dépassement, un
accomplissement. Le Christ n'est pas venu annoncer une nouvelle loi, mais une Bonne
Nouvelle et c'est très différent.
Avancer sans heurter est un problème de l'Eglise de tous les temps. Déjà Saint Paul, l'apôtre
par excellence, en a fait l'expérience dans les controverses entre les judéo-chrétiens et les
pagano-chrétiens. Il écrit dans l'épître aux Romains: «Soyez compréhensifs avec celui qui
n'a pas une foi assurée; celui qui mange de tout ne doit mépriser l'autre et celui qui ne me
mange pas de tout, ne doit pas le critiquer.» Ce qui ne l'empêche pas de conclure que le
Royaume de Dieu n'est pas une affaire d'aliments et de boissons, mais de vie droite, de paix
et de joie dans l'Esprit.»(Rm 14)
Le pape Jean XXIII a toujours défendu sa conviction que l'homme est meilleur que son
erreur ou le mal qu'il fait.
Mathieu s'explique en citant six mémorables paroles du Christ, les six antithèses du Sermon
sur la Montagne. «Vous avez appris qu'il a été dit: tu aimeras ton prochain et tu haïras ton
ennemi; moi je vous dis: aimez vos ennemis». De même pour les cinq suivantes.
Ces exigences du Christ illustrent bien ce qu'on appelle le radicalisme de la Bonne
Nouvelle. Si le terme radicalisme dérange, remplaçons-le par générosité ou amour. La
réalité est la même. Comment le comprendre et que faire? Le Christ a raison; notre vraie
dignité d'homme et de chrétien est à ce prix, mais n'en demande-t-il pas trop? Cette morale
n'est-elle pas utopique, impossible à pratiquer. Le Christ ne radicalise-il pas trop ses
exigences, comme Pierre pensait que pardonner septante fois sept fois c'est impossible.
Présenter la joue gauche quand on a reçu une gifle sur la joue droite, là vraiment c'est trop.
Nous ne pouvons pas dire non plus que Jésus est sublime puis tourner la page et laisser la
vie reprendre son train train, ni chaud ni froid.
Pour la petite histoire, le réformateur Martin Luther, qui se sentait fortement interpellé par
le Sermon sur la Montagne, n'y voyait qu'un idéal impossible à atteindre, qui ne sert qu'à
humilier le croyant et lui faire prendre conscience de son mal. Le péché a cloué l'homme au
sol; il ne faut espérer aucun changement; seuls le pardon gratuit de Dieu et la foi peuvent
sauver. D'où ses fameuses affirmations: «Pèche beaucoup mais crois plus encore. Seules la
foi et la grâce peuvent sauver l'homme.»
Luther oubliait deux choses. D'abord Dieu nous donne son Esprit qui réalise
de grandes choses en nous et par nous; il suffit de regarder le témoignage des
saints et des martyrs. A Dieu rien n'est impossible, disait le Christ à Pierre.
Ensuite le Christ est venu annoncer un bonne nouvelle, l'amour infini de Dieu,
un amour qui transforme le croyant, le divinise. Quand on se sait aimé, on ne
peut pas ne pas aimer de

24

retour, sans calcul ni demi-mesures. L'amour vrai est toujours absolu. Je ne


peux pas dire à une personne qui m'est chère: je t'aime un jour sur deux. Notre
misère spirituelle ne provient pas des exigences du Christ et de nos faiblesses
mais de ne pas croire que Dieu est un Père qui est avec nous et veut nous
combler de son amour. Précisément l'enseignement du Christ nous rappelle
qu'avant toute loi, il y a cette bonne nouvelle. Sans cela nous ne serions que des
esclaves de la loi, comme le dit saint Paul; il en avait fait l'expérience dans sa
conversion. Il écrira plus tard: «Le règne de Dieu n'est pas une affaire de
nourriture ou de boisson; il est justice, paix et joie dans l'Esprit Saint. (Rm 4,16)
Non, le Christ n'a pas exagéré. Il a montré où se trouve notre bonheur et notre
liberté d'enfants de Dieu et de frères
des hommes. Au coeur de tout ce qui nous faisons, il y a la présence de Dieu.
Au coeur de la présence de Dieu, il y a l'amour. Au coeur de l'amour, il y a
l'absolu. «L'amour de Dieu est
premier dans l'ordre du précepte, mais l'amour du prochain est premier dans
l'ordre de l'excutions». (Saint Augustin).
25
Mt 5, 17-48: justice nouvelle
«Vous avez appris qu'il a été dit, moi je vous dis.»
Cette affirmation six fois reprise dans le Sermon sur la Montagne, le premier
grand discours du Christ, revêt une importance d'autant plus grande que dans la
religion juive de l'époque, la Loi était d'origine divine, donc sacrée,
irréformable jusque dans ses moindres détails. Les enseignants de la religion,
les scribes et les rabbins prenaient grand soin de la transmettre de génération en
génération dans son intégralité; tout au plus pouvaient-ils s'accorder quelques
commentaires.
Jésus a dû étonner, voire choquer en disant: «moi, je vous dis...» L'affirmation
est d'une audace inouïe, proprement divine. Seul Yahvé aurait pu changer la Loi
qu'il a remise à Moïse. Dire «moi, je vous dis» c'est dire «je suis l'envoyé de
Dieu; je parle en son nom.»
N'oublions pas que Mathieu a écrit son évangile pour des chrétiens issus du
judaïsme, encore très attachés à l'observation de toutes les prescriptions de
Moïse. Face à eux se trouvaient les jeunes chrétiens grecs, romains, syriens qui
n'étaient pas juif d'origine. Ils n'avaient que faire de toutes ces prescriptions, la
circoncision, les interdits alimentaires et le reste. Mathieu se voit obligé de
combattre sur deux fronts. En signe de fidélité à l'Ancienne Alliance, le Christ
propose non pas moins mais plus que la Loi de Moïse. Il ne propose pas un
compromis mais un dépassement, un accomplissement. La Loi n'est pas annulée
mais soumise et interprétée par l'avènement de la Bonne Nouvelle, qui n'est
autre que l'avènement de Dieu parmi nous en Jésus Christ. Jésus ne contredit
pas la loi de Moïse il la dépasse. Il n'est pas venu dire «désormais tu pourras
tuer un innocent»; il veut que ses disciples voient les choses différemment. De
ce fait il nous renvoie à ce qu'il y a de plus précieux, de plus sacré en l'homme
sa conscience. Le règne de Dieu commence et croit dans les coeurs. La
conscience est le lieu où tout va se décider.
Pour illustrer cette nouveauté, le Christ cite six exemples, les six antithèses,
qui concernent successivement les actes, le regard et la parole; dans chaque cas,
il s'agira de se référer au coeur, à la conscience.
L'exemple des actes est le meurtre et plus généralement toute forme de
violence, de domination, de conflit et d'agressivité. La colère est un attentat
contre les relations communautaires. «Qui hait son prochain, disait un rabbin
juif, appartient à ceux qui versent le sang.» Le Christ met le doigt sur la plaie; il
faut s'attaquer au mal dans sa source, dans le coeur; si le coeur ne change pas, à
quoi bon les lois. La société restera colérique, agressive et violente. Le coeur
doit pardonner au lieu de se venger. Le Christ l'exige de son disciple; il ne peut
pas se présenter à l'eucharistie avec une rancune dans le coeur. La réconciliation
avec le frère est plus urgente que le culte rendu à Dieu. Cette antithèse se réfère
à la béatitude des miséricordieux.
Le deuxième exemple concerne le regard, en particulier celui que l'homme
jette sur la femme. Là aussi, Jésus invite son disciple à se surpasser. Tout regard
vient du coeur, des affections, des passions. Le Christ exige de son disciple une
regard qui respecte autrui, qui le grandit au lieu de le subjuguer. La conception
juive du corps faisait de l'oeil le canal du coeur, tandis que la main évoque le
passage à l'acte. C'est dans la limpidité du regard posé sur autrui que tout se
joue, et non pas seulement au moment de passer à l'acte. «Si ton oeil est pur, dit
le Christ, ton corps tout entier sera pur» et mieux vaut s'infliger certains
renoncements quoi qu'il en coû[Link] Christ veut que nous regardions l'homme
et la femme,

26

le garçon et la fille comme des personnes et non comme des sujets de


convoitise. Maîtriser le coeur pour humaniser les actes est le projet de la
béatitude des coeurs purs.
La troisième antithèse, qui traite de l'adultère, se présente comme un
complément de la précédente. Le Christ reviendra sur la question du mariage et
du célibat (Mt 19, 1-13). Ici le mariage et exposé en termes de droit. Le mari
qui répudie sa femme la pousse à devenir la propriété illicite d'un autre homme
et par sa deuxième union il agit lui-même en propriétaire illégitime. Dans la
société juive de l'époque du Christ, la condition de la femme répudiée
s'annonçait assez sombre. C'est pourquoi, le Christ défend les droits de la
femme.
Respect du faible, extirpation des germes du mal, respect absolu de l'intention
initiale du législateur divin, tels sont les piliers de la justice nouvelle des trois
premières antithèses.
Le quatrième exemple que le Christ cite, concerne les rapports d'écoute et de
langage dans la communication. Les paroles des hommes sont trop souvent
viciées par de sous entendus, des ruses, voire des [Link] lieu de cacher
ou de trafiquer la vérité, le Christ attend de ses disciples une parole sincère,
vraie, une parole qui éclaire toute chose. «Que votre oui soit oui et votre non
soit non.» Si l'homme parle en âme et conscience il aura soin de dire la vérité.
C'est devant Dieu qui voit dans le secret intérieur de l'homme qu'apparaît la
vérité. La parole est à la conscience qui est son lieu de vérité.
«Oeil pour oeil, dent pour dent et moi je vous dis...» Telle est la cinquième
antithèse. De la méfiance éventuelle entre disciples, Jésus passe au conflit
ouvert et à l'état de la victime de la malveillance du méchant. Sachant combien
est forte l'envie de l'homme de se faire justice soi-même, l'Ancien Testament a
voulu, par la loi du talion (Ex 21, 24; Lv 24, 19) limiter la vengeance et mesurer
la juste revanche d'une offense. Un oeil et non pas deux yeux, une dent et pas
toute la mâchoire. On pense au cri sauvage de Lamek en Gn 4, 23 qui témoigne
de la violence croissante des descendants de Caïn. «Ecoutez ma parole; j'ai tué
un homme pour un blessure,un enfant pour une meurtrissure. C'est que Caïn est
vengé sept fois, mais Lamek septante fois sept fois.» Face à la vengeance, Jésus
énonce une solution radicale: ne pas résister au méchant. Ni rancune, ni riposte.
Ce n'est pas une loi, mais une orientation, une option pour ceux qui ont choisi
les béatitudes comme projet de vie, sachant que le coup «justement porté» n'est
que le début d'une réaction en chaîne de la violence. Donc ni rancune, ni
riposte. Le Christ insiste. Par trois exemples et une sentence, il décrit l'attitude
du disciple: non seulement l'absence de résistance mais une volonté positive de
faire du bien, de pardonner. Un jour Pierre s'avança vers Jésus et lui demanda:
«Seigneur, combien de fois devrai-je pardonner les offenses que mon frère me
fera? Irai-je jusqu'à sept fois?» Jésus lui répondit: « Je ne dis pas sept fois mais
septante fois sept fois.» (Mt 18, 21-22; Lc 17,4). Fidèle à l'enseignement de son
Maître, Paul écrit aux chrétiens de Rome de triompher du mal par le bien.
«Bénissez ceux qui vous persécutent; bénissez,ne maudissez pas. Ne rendez à
personne le mal pour le mal, mais ayez à coeur ce qui est bien devant tous les
hommes; vivez en paix avec tous, si possible autant qu'il dépend de vous, sans
vous faire justice à vous-mêmes. Bien plus si ton ennemi a faim, s'il a soif,
donne-lui à boire; ce faisant, tu amasseras des charbons ardents sur sa tête (tu
brûleras le mal de sa tête). Ne te laisse pas vaincre par le mal, sois vainqueur du
mal par le bien.» (Rm 12, 14ss)
L'impact de ce comportement nouveau vient de l'exemple du Père céleste:
«C'est ainsi que vous serez le fils de votre Père des Cieux, qui fait briller le
soleil sur les méchants comme sur les bons, et qui fait pleuvoir pour les gens
honnêtes comme pour les malhonnêtes... Soyez parfaits comme votre Père
céleste est parfait.» (Mt 5, 48)
De Lamek à Moïse, de Moïse au Christ, tel est le chemin des béatitudes.

27
Mt 5, 38-48: le pardon

Ces dimanches-ci, nous continuons la lecture du Sermon sur la Montagne que


la chrétienté considère comme la Charte du Royaume de Dieu, la feuille de
route du disciple du Christ. Nous nous souvenons des paroles sublimes des
béatitudes: «Heureux ceux qui ont une âme de pauvre, heureux les doux, les
miséricordieux, les artisans de paix.» Cette charte résume l'essentiel du message
du Christ sur Dieu et sur le croyant.
Aujourd'hui nous entendons la cinquième des confrontations entre la Loi de
Moïse et le message si différent de ce nouveau prophète qu'est le Christ. Il a été
dit: «Oeil pour oeil, dent pour dent, et bien moi je vous dis de ne pas résister au
méchant.» C'est clair, il s'agit du pardon.
La manière de parler du Christ a du surprendre et provoquer de l'étonnement.
Les juifs employaient l'expression «il a été dit» pour éviter de citer le nom divin
Jahwe trop saint pour être prononcé par un homme. En clair le Christ dit: «Dieu
vous a dit, moi, je vous dis.» C'est bel et bien à la sainte loi de Moïse que Jésus
ose opposer ses vues personnelles. Aucun prophète, aucun maître de la Loi
n'avaient jamais parlé ainsi. L'évangéliste Mathieu note que «l'enseignement de
Jésus avait beaucoup frappé les foules; c'est qu'il enseignait d'autorité et non pas
comme les maîtres de la Loi.» Les réactions ne se font pas attendre. La parenté
de Jésus tente de le récupérer. «Bon sens, se disent-ils; il perd la raison; il
déshonore la famille; il va nous créer des problèmes.» (Mc 3, 21) Les scribes et
les pharisiens crient au scandale. A Jésus de prouver que son message n'est pas
une envolée d'un esprit surchauffé, mais qu'il puise son inspiration dans son
intimité avec le Père.
Nous le remarquons aujourd'hui à l'idée que Jésus se fait du pardon. Le pardon,
tel qu'il le veut, n'est pas la conclusion d'un raisonnement stoïque ou
opportuniste, ni même le verdict d'un jugement, fut-il bienveillant. Le pardon,
selon le Christ, est de l'ordre du divin, de l'ordre de la grâce et de la gratuité.
C'est pourquoi l'amour des ennemis sera toujours le plus haut sommet de la
conscience du chrétien, de sa ressemblance à Dieu. En termes de comparaison,
disons qu'il est plus louable d'aimer ses ennemis que d'être chaste ou pieux;
encore faut-il pratiquer l'un sans omette l'autre. Le pardon des ennemis est la
garantie infaillible de tout véritable amour. Celui qui n'a jamais pardonné, a-t-il
jamais aimé?
Certes il ne s'agit pas de ne pas avoir des ennemis; il suffit bien souvent d'agir
correctement avec une conscience droite pour s'attirer la critique et l'ironie. Le
bien dérange. Le Christ la dit: «Si le monde vous hait, sachez qu'il m'a haï avant
vous.» Mais voilà, le Christ ne nous intime pas de prier contre nos ennemis,
comme dans certains psaumes de l'Ancien Testament. Jésus nous demande de
prier pour nos ennemis, à ne pas laisser entrer dans nos coeurs le mal qui nous
est infligé de l'extérieur. Le chrétien ne peut pas se présenter à l'eucharistie avec
un coeur entaché par ressentiment. La première démarche est au pardon; c'est
une question d'initiative et de gratuité à l'exemple du Père céleste qui accueille
le pécheur égaré et défiguré. Dieu recrée, accueille, accepte, comprend et
pardonne. Jésus avait le secret de relancer les hommes déchus et défigurés,
installés dans un mal qui les ronge; voyons la femme adultère, Pierre le renégat,
Zachée et Mathieu, des hommes aux affaires douteuses, le larron sur la croix.
Parfois un simple regard de Jésus suffisait pour renverser une situation.
Le pardon est un acte de foi, foi en Dieu qui n'abandonne jamais ses enfants, foi
aussi en la grâce divine qui nous rend capable de pardonner. «A Dieu, rien n'est
impossible.»

28

Finalement le pardon ne relève pas de la justice ni de la morale, il est un


nouveauté, une conversion. Le jour de sa crucifixion, alors que les pharisiens et
passagers badauds se moquaient de lui, Jésus priait: «Père, pardonne-leur, ils ne
savent pas ce qu'ils font.»
A l'eucharistie qui nous rassemble, nous avons peur de suivre le Christ si loin.
Comme le centurion de l'évangile disons: «Seigneur, je ne suis pas digne, ni
capable de te recevoir et suivre sur le chemin du pardon; tu sais ce qui habite
dans mon coeur, mais fais seulement un pas vers moi et je serai guéri.
Seigneur, donne-nous la joie de pardonner et d'être pardonné.
29
Mt 6, 19-23. 24-32: le trésor dans le Ciel

Dans l'évangile de hier, Jésus nous apprenait à pardonner pour pouvoir dire le
Notre Père. Il s'agissait bien de Notre Père et non de mon Père, qui est au
Cieux.
Aujourd'hui le Christ nous dit: «Accumulez-vous un trésor dans le Ciel.» C'est
encore une constante de sa pensée, comme le pardon. Sans cesse et de toutes
sortes de manières, Jésus revient sur cette question. Mieux que personne, il sait
que l'argent devenu dieu détruit les corps et les âmes. Le Christ n'a pas hésité à
placer l'argent et Dieu côte à côte, et non l'argent et le pauvre, l'argent et le sans
logis. C'est que l'Argent écrit avec majuscule est trop souvent vénéré à l'égal de
Dieu. On le recherche, on est séduit, envoûté par lui; on l'adule, on l'adore, on
tue pour lui, on se fait la guerre pour lui; on se vend pour lui.
Le Christ nous demande de choisir entre lui et Lui; on ne pourra pas servir les
deux à la fois, Dieu et l'Argent.
Les maîtres de toutes les religions et les sages de toutes les philosophies ont
donné des conseils de modération et nous savons d'expérience que si l'argent est
nécessaire pour vivre,ce n'est pas lui qui fait le bonheur. L'argent donne les
moyens de vivre, mais pas les raisons de vivre.
Jésus parle de trésor dans le Ciel. Un trésor est quelque chose de précieux,
d'absolu, ce à quoi on tient pardessus tout, ce pour quoi on consent d'importants
sacrifices. Une père, une mère iraient jusqu'à donner leur vie pour sauver celle
de leur enfant.
Attention, dit le Christ, tout dépend de ce que tu considères comme trésor. Les
biens de consommation, si nécessaires soient-ils, n'arrangent pas tout dans la
vie. D'abord ils sont très fragiles; une ridicule thermite suffit pour abîmer la
plus belle des robes; un moment de distraction sur la route et voilà ma voiture
déclassée, si je n'y laisse pas ma vie.
De plus celui qui accumule l'argent est toujours inquiet, préoccupé et parfois
injuste. Alors le Christ revient à la charge: «Estime, dit-il, ce qui a du prix et ne
périt jamais; le fruit de ton travail, tes énergies, tes passions, place tout ce
capital à la banque du bien-être des hommes, qui est aussi la banque de Dieu,
hors d'atteinte des dangers et des abus. Qu'est-ce à dire sinon se donner
entièrement à rendre le monde toujours plus humain et plus près de Dieu. Est-ce
là mon bonheur, la raison d'être de mon travail? Dis-moi où tu places tes
ambitions et tes sécurités et je te dirai si tu as compris ce que j'ai dit, nous
rappelle le Christ.

Selon Ephata, I, pp 1699-1700

30
Mt 7, 1-5: la paille et la poutre
Depuis deux semaines, nos lisons dans le Sermon sur la Montagne les grandes
orientations de la conduite du disciple du Christ.
Une des constantes du message du Christ est le pardon sans limite. Sans cesse
et de toutes sortes de manières, il revient sur cette exigence. S'il est autorisé de
parler de radicalisme à propos du message du Christ, c'est bien dans le pardon
sans limite qu'il est le plus clair et le plus exigeant.
Soucieux de suivre son Maître, le chrétien ne court-il pas le danger de se croire
arrivé au sommet, d'être le meilleur et de s'attribuer le droit de juger les autres?
Ce serait tomber dans le travers des pharisiens qui, eux aussi, étaient très
attachés à l'idéal de perfection et de ce fait se permettaient de juger tout le
monde. On connaît la parabole du pharisien et du publicain. «Merci, Seigneur,
priait le pharisien, de ne pas être un pécheur comme ce publicain.»
Jésus nous avertit et c'est l'histoire de la paille et de la poutre.
Certes, le Christ ne nous interdit pas de poser des jugements aussi objectifs que
possible et d'apprécier les hommes et les événements à leur juste valeur. Ce
n'est pas le Christ qui nous conseillera d'être naïf et d'appeler le mal bien et le
bien mal. Cela dit, contrairement à cet état d'esprit avec lequel nous cherchons
parfois à débusquer les torts des autres, Jésus demande d'ouvrir l'oeil du coeur
pour discerner en tout homme ce qu'il y a de beau, de bien, de vrai, de grand.
Le fait de ne pas juger est d'abord une question de bonne éducation. Une
personne qui se respecte, respecte son prochain. Un auteur africain, Camara
Laye écrit dans son livre L'Enfant Noir que «la mère est la première à connaître
les défauts de son enfant; elle est la dernière à en parler.» Dans un interview à la
TV, Le cardinal Danneels disait qu'il n'avait entendu sa mère dire du mal de
quelqu'un. Faut le faire!
De plus l'évangile nous rappelle que nous avons nous-mêmes besoin d'un
jugement indulgent, à cause de nos propres fautes. Nous ne pouvons pas forcer
Dieu à user de deux poids et de deux mesures.
S'y ajoute que nous sommes incapables de lire dans la conscience des autres
pour juger de leur responsabilité. Certaines données peuvent nous échapper.
Seul Dieu lit dans nos consciences. Seul Dieu juge ses enfants et son jugement
est toujours miséricordieux. Le pape Jean XXIII disait: «S'il faut condamner le
péché, on se gardera de condamner le pécheur.» Bien souvent le malfaiteur est
moins mauvais que son méfait.
Dénigrer c'est s'autodétruire, tandis que bien parler d'autrui et le respecter c'est
s'assurer une bonne santé psychique et spirituelle.
31
Mt 7, 12-14: règle d'or

Dans le Sermon sur la Montagne, la charte de conduite du chrétien, le Christ


insiste particulièrement sur trois enseignements.
En premier lieu comment le chrétien doit se comporter pour être juste, être saint
aux yeux du Père céleste. Ce sont les six antithèses «On vous a dit, je vous dis.»
Et cela sans demi mesure.
En second lieu comment le disciple doit orienter les pratiques religieuses pour
une piété authentique au regard du Père céleste; il s'agit du jeûne, de l'aumône
et de la prière;
le tout couronné par le Notre Père.
En troisième lieu comment le disciple doit se libérer de soi-même, de ses
soucis pour être complètement au Père; il s'agit de l'âme de pauvre déjà annoncé
dans les béatitudes, de la confiance en la Providence, du trésor dans le Ciel, de
ne pas juger à la place de Dieu.
Le visage du Père apparaît de plus en plus nettement au fil de cet
enseignement; le disciple a appris le Notre Père; il sait d'où vient la fraternité.
Pour les enfants d'un même Père, la conclusion s'impose: «Tout ce que vous
voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le vous-mêmes pour eux; voilà
la Loi et les Prophètes.»
Les cultures antiques connaissaient cette maxime que nous appelons la règle
d'or; le judaïsme l'énonçait sous une forme négative: «Ne fais à personne ce que
tu n'aimerais pas subir.» Mais voilà, l'évangile tourne la règle à l'affirmatif. Il
est bien plus exigent de faire que de s'abstenir. C'est l'occasion de rappeler que
le mal rendu pour le bien est diabolique, que bien rendu pour le bien est de
bonne politesse, que le bien rendu pour le mal est divin.
Le Christ dit plus que la loi juive, beaucoup plus. Il renouvelle l'ancienne
règle sur plusieurs points. D'abord il fait de la règle d'or le résumé de la Loi et
des Prophètes. Par là il trace un chemin sûr à travers le dédale du légalisme juif.
Si tu veux suivre une conscience droite, suis cette règle, dit le Christ; tout le
reste devra s'y conformer.
Nous aussi, disciples du Christ, nous cherchons, chacun selon sa grâce, à nous
accrocher à une objectif, une lumière qui nous aide à traverser la multitude des
situations de notre vie. Le Christ veut nous y aider. En toute circonstance, à tout
âge de ta vie, pose-toi la question: est-ce que j'aime.
Une autre nouveauté que le Christ apporte est d'avoir tourné la règle à
l'affirmatif. On a déjà dit qu'il est plus exigent de faire que de s'abstenir. Qui n'a
pas entendu dire: «Moi, je suis chrétien; je ne fais de tort à personne.» Faux, dit
réplique le Christ, dis plutôt: je suis un honnête païen parce que je ne fais rien
pour autrui. Jésus condamne l'abstentionnisme; il attend du chrétien d'assumer
sa vocation d'être un envoyé, d'aller vers autrui pour son bien. La parabole du
bon samaritain est très instructive sur cette question; le samaritain, lui aussi,
aurait pu passer à côté, comme les autres, sans faire du mal au blessé dans le
fossé. Au contraire, il va vers lui pour le secourir. Et sans hésiter.
Le Christ ajoute encore une leçon importante à la règle d'or; il ne s'agit pas de
faire du bien pour en recevoir de retour, mais de prendre l'initiative de faire le
bien sans compter s'il sera rendu. Notons aussi d'un côté le mode verbal
affirmatif, «faites vous-mêmes» et de l'autre le conditionnel «qu'ils vous
fassent.»
Remercions le Seigneur de nous avoir montré là où se trouve l'unité de notre
vie.

32
Mt 7, 21-27: le dire et le faire

Dans la lecture continue de l'évangile aux eucharisties quotidiennes, nous


venons d'entendre la conclusion du Sermon sur la Montagne, qui est la charte
du Royaume de Dieu, le nouveau monde que le Christ est venu inaugurer.
Des paroles à méditer, bien sûr, mais surtout à mettre en pratique. Jésus insiste
sur le faire et non sur le dire. Il avait reproché aux pharisiens qu'ils ne faisaient
pas ce qu'ils prêchaient. La race des pharisiens n'est pas éteinte. Combien
d'hommes de la politique et d'autres puissances n'ont-ils pas promis la paix, la
justice, la prospérité, mais ils n'ont rien fait ou peu de choses.
Dans le domaine de la foi, les belles paroles ne passent pas mieux qu'en
politique. Les gens veulent voir ce que toi, chrétien, tu fais avant de s'entendre
dire ce qu'ils doivent faire. L'évangélisation du monde actuel se fait par
contagion, par témoignage.
Le Christ exige de son disciple la cohérence, une logique entre le dire et le faire,
entre une foi prêchée et une foi vécue, sans éclat ni prétention. Croire en Jésus
Christ ou vivre de Jésus Christ, toute la différence est là. L'Eglise de demain
sera une Eglise humble, une Eglise qui ne représente plus la majorité de la
population; une Eglise qui propose mais n'impose pas, une Eglise accueillante,
bienveillante, jamais autoritaire ni jalouse; une Eglise qui ne revendique pas le
monopole de la charité, ni même de la sainteté; une Eglise qui demande pardon
et pardonne; une Eglise où l'amour de Dieu est accueilli et partagé; une Eglise
proche des bonheurs et des malheurs du monde, engagée dans une société plus
juste et plus humaine.
C'est une interpellation pertinente que l'évangile adresse, entre autres, à ceux et
à celles qui lisent et commentent la Parole de Dieu. S'il m'arrive de le faire, que
je le fasse avec réserve et respect, car je n'en suis pas digne. Cette parole ne
m'appartient; elle appartient à Dieu.
De loin une fleur artificielle peut tromper par sa beauté. De près on constate
qu'il lui manque une grâce essentielle, un parfum; de plus il lui manque la vie,
car elle ne se reproduit pas. Elle n'est qu'un plastic de plus.
Un jour un vieillard d'un village au Congo se rendit en ville pour la première
fois. Selon la coutume de son village, il saluait tout le monde, y compris les
merveilleux mannequins exposés dans le vitrines, mais il s'offusquait de leur
silence et de leur raideur. Sans les oeuvres de la foi, le chrétien ressemble fort à
un mannequin.

33
Mt 8, 1-4: guérison d'un lépreux

Ce récit de guérison est d'une brièveté déconcertante; nous l'aurions voulu plus
étoffé, plus éloquent, comme le récit de la résurrection de Lazare; l'enjeu en
valait le prix. Rien de cela. Aucune émotion, aucune prière. Pas d'exclamation
ni de l'un, ni de l'autre. Aucun détail pittoresque, aucun geste expansif. L'auteur
n'a retenu que le strict minimum de mots pour composer le récit.
Un lépreux s'approcha, se prosterna devant lui et lui dit: «Seigneur, si tu le
veux, tu peux me purifier.» Jésus étend la main, le touche et lui dit: «Je le veux,
sois purifié.» Aussitôt il est purifié de sa lèpre.
La sobriété délibérée du récit met d'autant plus en évidence l'intervention
surprenante de la toute puissance de Dieu, la radicalité de l'irruption de Dieu
dans le monde. Jésus annonce et actualise un renversement, une rupture, une
situation toute nouvelle et unique qui fait l'effet d'une bonne nouvelle à tout
jamais.
Le ton est donné dès la première phrase du récit. «Un lépreux s'approche».
Dans la société juive de l'époque, le lépreux devait se tenir à l'écart, signaler sa
présence par un son de clochette, porter un voile sur son visage et crier impur,
impur. Il n'était plus qu'un anonyme, un inconnu sans visage. De plus, sa
maladie entraînait une impureté religieuse; tout qui le touchait devenait impur.
Et voici que notre exclu surprend la foule toute étonnée de le trouver dans ses
rangs, près du Christ. Dieu va surprendre, bouleverser les traditions et les
tabous des hommes. Dieu fait sauter les barrières. Avec Jésus une communauté
nouvelle est en train de naître.
Le lépreux avait entendu parler de ce Jésus de Nazareth, un homme pas comme
les autres. Il avait entendu parler de son pouvoir de guérir, surtout de sa
commisération à l'égard des malades et des marginaux. Il lui demande, avec
l'audace de celui qui n'a plus rien à perdre, de le purifier. Le mot purifier en dit
plus que celui de guérir. Dans la tradition religieuse juive, tout handicap
physique affectait autant l'âme que le corps. Qui a péché pour que cela soit
arrivé, telle était la question.
Surprise! Non seulement Jésus répond à sa supplication, mais il ose le toucher,
lui tendre la main, un geste incompréhensible et inadmissible dans la société
juive. Jésus touche l'intouchable. Tendre la main est une banalité pour nous, un
miracle pour le lépreux, une manifestation de la compassion du Dieu de Jésus
Christ. Dieu prend part à la souffrance des hommes, comme la souffrance d'un
père et d'une mère. Le bonheur de Dieu Père ne peut pas être monstrueux dans
un paradis égoïste. Ce serait son malheur absolu, le malheur d'être Dieu. Pour
Dieu Père, seul compte son enfant qui souffre. Le Dieu de Jésus Christ est un
Dieu compatissant, un Dieu qui est un coeur.
Jésus a rendu à ce lépreux sa dignité d'homme; il lui a donné de pouvoir
réintégrer sa famille, son village, sa synagogue.
Le récit de Mathieu n'est pas un reportage de journaliste. Mathieu souhaite que
le chrétien se sente interpellé par l'exemple de son Maître, car chaque fois qu'il
boude son frère, qu'il exclut une personne de ses relations, il crée un lépreux.
De plus le disciple du Christ a, lui aussi, besoin de guérison, comme il le dit
avant à l'eucharistie: «Seigneur, je ne suis pas digne de te recevoir, mais dis
seulement une parole et je serai guéri.»
34
Mt 8, 5-13: la foi du centurion

Jésus s'étonne et s'émerveille à propos de la foi du centurion; on pourrait


presque dire qu'à l'attitude du centurion, correspond, de la part de Jésus, une
attitude semblable de grandeur d'âme et de dignité.
Jésus sait qu'il n'est envoyé qu'aux brebis d'Israël, le peuple élu, mais il se
réjouit de la foi et de l'ouverture d'esprit venant d'en dehors d'Israël. Nous aussi,
plus encore que du temps de Jésus et des évangélistes, nous sommes dans un
monde de croyants de différentes religions et d'incroyants qui se côtoient, qui
vivent et travaillent ensemble. Nous sommes quotidiennement invités à
reconnaître, en toute impartialité et avec gratitude, la vérité, le bien, l'honnêteté,
la fidélité, le courage partout où nous les rencontrons. Le chrétien n'a pas le
monopole de la justice, ni de la charité. Il ne faut pas être croyant pour être un
honnête homme et faire du bien. Au 19è siècle le curé d'Ars disait: «Laissez une
paroisse sans prêtre pendant 20 ans et vous y trouverez des bêtes». Un tel
propos n'est plus d'actualité; il est même injuste et humiliant. Le christianisme
n'est plus une culture dominante dans nombre de pays d'Occident et d'ailleurs. Il
ne représente plus l'ensemble de la population. La soumission à une pensée
unique a connu son temps; le pluralisme actif, en particulier la sécularité de la
société, est une valeur à reconnaître. Dans la plupart des pays jadis d'obédience
chrétienne, l'Eglise ne représente aujourd'hui qu'un point de vue, une possibilité
parmi d'autres. A l'Eglise d'accepter que la foi chrétienne n'est plus une évidence
culturelle dominante et que le pluralisme est une valeur.
La vocation du chrétien contemporain, comme de son Eglise, est de rester
ouvert et attentif aux monde, solidaire des hommes de son temps, de leurs
espoirs et de leurs souffrances, de participer au débat public pour un monde
plus humain et plus fraternel; qu'il se souvienne que la grâce de Dieu passe et
souffle à travers toutes les ruelles du monde.
35
Mt 9, 27-31: guérison de deux aveugles

Nous lisons cet évangile pendant l'Avent, le temps de l'attente. Pour nous y
aider, l'Eglise, éducatrice de notre foi, nous propose le récit de la guérison de
deux aveugles. Eux aussi et bien plus que d'autres attendaient quelque chose. Ils
savaient qu'autour d'eux tout le monde voyait; ils avaient de la peine à
s'imaginer ce que signifie voir; ils en avaient une certaine expérience lorsqu'ils
cognaient de la tête contre un mur.
Nos devrions nous mettre dans leur peau, nous bander les yeux pendant trois
jours et essayer de nous déplacer, de marcher, de travailler. Excellent exercice
pour apprécier notre chance d'avoir deux yeux qui voient, deux oreilles qui
entendent, deux jambes qui marchent.
Les deux aveugles de l'évangile criaient. Le cri est le signe d'une grande
détresse. «Prends
pitié de nous, Seigneur, prends pitié de nous.» C'est leur seule prière, celle qui
dit tout, celle qui sort droit de leur souffrance. Nous le disons aussi à la messe,
calmement, paisiblement, par habitude, sans crier notre détresse. Les deux
aveugles criaient; ils savaient ce que signifie implorer. L'évangile souligne leur
insistance. Alors que Jésus semble mettre leur prière à l'épreuve, en continuant
sa route, les deux malheureux s'obstinent, le poursuivent de rue en rue jusqu'à la
maison, comme un mendiant qui nous collerait au dos.
Jésus leur dit alors: «Croyez-vous que je puisse faire cela? Me connaissez-
vous?» L'évangile ne dit rien de la qualité de leur foi. Question superflue!
L'enjeu est grave et trop urgent pour s'attarder à des discussions ou à un examen
de passage. On va droit à l'essentiel; ils prennent le risque de dire: «Oui,
Seigneur».
Un acte de foi sans catéchuménat, un acte de foi qui sort droit d'un coeur qui a
trop souffert pour ne pas être sincère. D'ailleurs Jésus n'avait-il pas dit que
«C'est la miséricorde que Dieu veut et non le sacrifice; ce ne sont pas les bien-
portants qui ont besoin du médecin, mais les malades.» (Mt 9, 12-13)
Jésus a toujours aimé qu'on prenne ses paroles à la lettre. A ces deux
malheureux, il ne pouvait répondre: «Que tout s'accomplisse selon votre foi.»

36
Mt 9, 36 - 10, 4: La vocation des douze apôtres

L'épisode de l'évangile de ce jour, la vocation des douze Apôtres, marque un


tournant dans le ministère du Christ. Jusqu'à présent, le Christ s'est bien engagé
dans son ministère d'évangélisateur pour connaître la renommée mais aussi
l'hostilité. Les évangélistes identifient trois catégories parmi les auditeurs
favorables à Jésus, les foules, les disciples, les Douze choisis personnellement,
nommés apôtres, qui seront chargés de continuer le ministère de
l'évangélisation.
Ce choix marque une étape importante dans l'oeuvre du salut du Christ. Pour ce
faire, l'évangéliste Luc note que Jésus se rendit d'abord sur la montagne, le lieu
de la rencontre de Dieu, son Père, le lieu de la prière silencieuse. «Jésus s'en
alla dans la montagne pour prier, dit l'évangile, et il passa la nuit à prier Dieu.»
A chaque étape importante de sa vie, Jésus s'est mis à prier. Un exemple pour le
chrétien.
Jésus dit ce qui le pousse à faire ce choix des apôtres, sa compassion pour les
hommes abattus qui errent comme des brebis sans pasteur. Jésus a une bonne,
très bonne nouvelle pour ce monde. Il se rend compte que les hommes sont
malheureux, qu'ils ignorent le vrai Dieu, ce Père miséricordieux et bienveillant
qui souffre de voir ses enfants l'ignorer et s'égarer. Le coeur de Jésus bat au
rythme du coeur de son Père. Dieu est humain; tout ce qui est inhumain n'est
pas de Dieu. Jésus pleurera sur la Jérusalem au coeur rebelle, cette ville, qui se
bouche les oreilles. Pire encore, elle le tuera pour ne plus entendre la voix de
Dieu. Oui, le Christ est le visage humain Dieu, de sa bonté, de sa passion pour
l'homme,
Voyant la tâche immense à accomplir, Jésus sent que le moment est venu de
s'associer une équipe, de la former pour que plus tard elle propage l'évangile
jusqu'aux confins du monde. L'évangile de Jean donne plus de précisions sur
l'appel des Douze. Les futurs apôtres font d'abord la connaissance du Christ.
«Qui cherchez-vous, demande Jésus?» Ils répondent: «Maître, où demeures-
tu?» Jésus leur répond: «Venez et voyez.» Ce bref dialogue contient des
éléments fondamentaux de toute vocation, celle de l'apôtre comme celle du
chrétien. On commence par chercher quelqu'un ou quelque chose; on se pose
une question puis on va voir de plus près. Jésus ne peut embaucher celui qui ne
cherche rien. L'étape suivante est de suivre le maître et demeurer avec lui pour
faire sa connaissance.
Jésus et lui seul choisit,comme le dit l'évangile: «Vous avez reçu gratuitement,
donnez gratuitement.» La vocation du chrétien, comme celle de l'apôtre, ne sera
jamais un acquis, une profession basée sur des compétences, mais un appel
gratuit pour une réponse gratuite. Les Douze ne sont pas meilleurs que les
autres; ni la tentation, ni la faiblesse, ni la trahison ne leur seront épargnés. Ce
qu'ils reçoivent ils le reçoivent pour autrui, pas pour leur propre compte. Ce
qu'ils auront à faire ne procède pas d'un naturel généreux. Ils reçoivent des
ordres et des moyens pour les mettre en pratique. La tâche est au-delà des forces
humaines.
Voyons Juda et Pierre. L'un avait trahi Jésus, l'autre l'avait renié. Judas a
regretté son geste; il a été pris de remords; il s'est même confessé; il s'est rendu
au temple chez les prêtres; il leur a dit qu'il avait mal agi; il a rendu l'argent de
la trahison (rares sont ceux qui remboursent un argent mal acquis). N'ayant plus
revu Jésus, il est allé se pendre. Pierre avait renié Jésus, mais après le chant du
coq, il a croisé le regard du Christ au tribunal, un moment seulement et à
distance. Cela a suffi pour qu'il prenne conscience de sa lâcheté.
Il n'y a de vocation de chrétien comme d'apôtre que pour celui qui a rencontré le
Christ, qui a fait sa connaissance, qui lui a dit oui pour toujours, malgré sa
faiblesse.

37
Mt 10, 1-15: l'évangile de la mission

L'évangile d'aujourd'hui nous est familier; il porte le titre d'évangile de la


mission. L'évangéliste Mathieu mentionne d'abord la mission du Maître, le
Christ. La démarche est simple. Jésus proclame l'évangile du Royaume, un
bonne nouvelle; il guérit les malades, un signe parmi d'autres qui authentifie sa
mission aux yeux des hommes et de Dieu, un signe qui ne laisse pas indifférent.
La raison de sa mission sont ses dispositions intérieures, son amour
miséricordieux pour les brebis sans pasteur, sans la sollicitude et la protection
du berger, le Père céleste. C'est pourquoi il lance un appel à la mission et choisit
douze apôtres parmi ses disciples.
Vient tout de suite la première mission des apôtres, la primeur de leur
expérience d'évangélisateur, sans doute un moment d'enthousiasme mais aussi
d'appréhension. Comment les choses vont-elles se passer? Les inconnues font
toujours peur. Jésus leur donne mission de proclamer que le Royaume de Dieu
est proche, que quelque chose de nouveau, d'inattendu s'annonce; il leur intime
de témoigner de la vérité de leur mission par des signes et d'agir avec un esprit
de gratuité.
Ces consignes apparemment claires et simples, fortement schématisées dans le
récit de l'évangéliste, ces consignes sont moins évidentes dans le concret de la
vie des chrétiens, à travers l'histoire des peuples, de leurs cultures, de leurs
espoirs et de leurs détresses. Pensons aux missions au loin, voyons aussi dans
notre entourage. Pour beaucoup de nos proches, de nos amis, de nos
compagnons de travail et de loisir, les mots Dieu, Eglise, évangile, Christ sont
devenus étranges et étrangers, ignorés, même dans les familles d'ascendance
chrétienne. La convention de notre société et le respect des convictions de tout
un chacun et les choses s'arrêtent là.
Et pourtant, un évangile bonne nouvelle qui n'est pas annoncé et un évangile qui
se meurt, comme un amour qui n'est plus vécu a quitté le coeur pour se
cantonner dans la raison. Quelle est alors notre engagement de disciple du
Christ? Nous le savons. Notre première annonce de l'évangile est le témoignage
que nous rendons, pour la cause de la justice, de la paix, du bien-être de
l'homme, bref le don de soi avec joie et simplicité de coeur, sans publicité ni
prosélytisme. Les hommes d'aujourd'hui, en particulier les jeunes, sont plus
attentifs à écouter les témoins que les maîtres et les prédicateurs. En observant
les chrétiens, leur famille, leur travail, leur communauté des croyants qu'est
l'Eglise, ceux du dehors devraient se sentir interpellés. Pourquoi ces hommes
sont-ils ainsi? Pourquoi agissent-ils ainsi? Quel est leur secret? Aux premiers
temps de l'Eglise, après le départ du Christ, les païens disaient des chrétiens
«voyez comme ils s'aiment.» «Qu'ils soient un, disait le Christ la veille de sa
passion, pour que le monde croie, Père, que tu m'as envoyé.»
La deuxième démarche qui accompagnera le témoignage de nos actes sera la
parole, celle de dire en tout simplicité et avec joie le secret de notre vie. Pour
tout dire en quelques paroles: «Le Christ, je l' ai rencontré; depuis lors, on ne
s'est jamais quitté.» Le moment venu, le chrétien rendra compte de sa foi.
38
Mt 10, 16-23: persécution

Le Christ est venu annoncer au monde une bonne nouvelle, une grande joie,
l'amour infini du Dieu, père de tous les hommes. Il en a donné des preuves par
son style de vie, sa prédication, en particulier par sa compassion pour les
malheureux. Un bonne nouvelle qui devrait convertir et réjouir le coeur des
hommes. S'ils ont Dieu pour père, et quel père, ils devraient vivre dans la bonne
entente. Mais voilà! Le monde ne l'entend pas cette oreille. Les gens de bonne
volonté, les opprimés, les victimes de toute catégorie se trouvent parfois comme
des brebis au milieu des loups. L'histoire de l'humanité ne cesse de le montrer.
Les disciples du Christ chargés d'annoncer la bonne nouvelle de Dieu ne seront
pas seulement éconduits, essuyant le refus ou l'indifférence au lieu de l'accueil.
Ils seront parfois livrés à la cruauté des loups, condamnés à la persécution.
Les raisons peuvent en être multiples. Il reste que le message de l'évangile
dérange. Un prophète dérangera toujours parce que par vocation, il est destiné à
dénoncer le mal sous toutes ses formes, comme Jean Baptiste face à Hérode,
comme le Christ contre Pilate, comme Martin Luther King, John Kennedy,
Mandela contre le racisme, Anouarite contre la sauvagerie. C'est l'histoire des
martyrs depuis 20 siècles.
Par le témoignage des martyrs, c'est Dieu qui est crucifié.. On se souvient
d'une scène du camp d'Auschwitz, le camp d'extermination des juifs et d'autres
peuples. Un matin les prisonniers sont convoqués à la place publique pour
assister à la pendaison de trois d'entre eux. Deux des condamnés meurent sur le
coup, tandis que le troisième, un adolescent, se débat à la corde pendant un long
moment. Dans la foule on entend dire à haute voix: «Mais où est Dieu?»
Quelqu'un répond: «Il est là, au gibet.» Dieu est crucifié car le Dieu de Jésus
Christ sera toujours un gêneur, un intrus qui dénonce le mensonge, l'oppression,
la haine, la brutalité le fanatisme. Pour ne plus être dérangé, il n'y a qu'une
solution: fermer la bouche du gêneur, du prophète.
Quoi qu'il lui arrive, le chrétien peut compter sur la assistance de l'Esprit Saint
comme jadis Dieu l'avait promis à Moïse: «Je serai avec ta bouche et je
t'indiquerai ce que tu devras répondre.» (Ex 4, 12) L'évangile de la persécution
est toujours d'actualité, pour l'Eglise et ses fidèles, même pour tout homme de
conscience, qu'il s'agisse d'une persécution en raison de la foi ou de toute autre
valeur qui fait la dignité de l'homme, en particulier de la vérité et de la justice.
Que de journalistes sont tués parce qu'ils veulent faire connaître la vérité et
dénoncer l'injustice, l'oppression, le fanatisme. Que de défenseurs des droits de
l'homme subissent le même sort.
Les genres d'oppressions sont [Link] pense le plus souvent aux
persécutions violentes et aveugles, qui s'attaquent à la religion, à la justice, à la
liberté.
Il y a aussi les persécutions non sanglantes qui s'infiltrent dans les cultures,
comme des parasites; il en est ainsi de l'indifférence, de l'égoïsme, de l'ironie et
même de la négation du sens de la vie. «Soyez courageux, malgré l'absurdité de
la vie», disait un professeur athée à ses étudiants. Sans oublier nos persécutions
personnelles qui habitent notre esprit et notre coeur, nos faux pas, nos
complexes, le refus de se pardonner et la pire de toute qui porte le nom de
tié[Link] d'épreuves auxquelles les chrétiens n'échappent pas. «Ayez
confiance, dit le Christ, l'Esprit Saint sera votre dé[Link] sauverez votre
vie par votre constance.»Pour terminer, ne soyons pas nous-mêmes des petits
persécuteurs par des paroles de commérage.

39
Mt 10, 26-33: soyez sans crainte

Jésus vient de dire à ses disciples qu'ils devront s'attendre à des difficultés,
même à des persécutions dans l'exercice de leur mission. Un évangile qui ne
dérange pas ne vient pas de Jésus Christ. Il n'a jamais été facile d'être chrétien,
disait Jean Paul II, surtout quand ça va mal. Cependant certaines expressions
reviennent souvent dans les évangiles: «N'ayez pas peur, soyez sans crainte, le
Père prend soin de vous». A Marie, à Joseph, à Zacharie, lors de la marche sur
les eaux, de la tempête apaisée, de la transfiguration, des annonces de
persécutions on entend toujours le «soyez sans crainte».
Il y a tant de peurs, de craintes, d'inquiétudes possibles dans la vie des
hommes. Les turbulences ne manquent pas dans le monde, dans l'Eglise, dans
notre esprit et notre coeur. La peur est une incontournable compagne de la vie.
Une certaine peur est même nécessaire à notre maturité. Un homme qui n'a pas
jamais eu peur, s'est-il jamais engagé dans la vie? A-t-il osé prendre des risques,
des responsabilités? A-t-il osé affronter l'imprévisible? Il existe des peurs qui
nous sont nécessaires et que normalement nous arrivons à gérer. Un étudiant a
peur la veille d'un examen, mais il l'affrontera, parce que cette épreuve est le
passage obligé du succès. Une mère peut gémir au moment de mettre au monde,
mais cet enfant, elle le veut; il fera son bonheur.
Ces peurs, nous pouvons les canaliser; elles provoquent notre courage et font
partie de la croissance humaine.
Il y a d'autres peurs individuelles ou collectives, qui nous surprennent et qui
provoquent un gamme de réactions, comme la panique, la dépression, la
violence ou encore la fuite en avant au risque de tout gâcher.
Qui n'a pas entendu dire: «Jamais je ne m'étais imaginé que cela m'arriverait.
Qu'ai-je pu faire de mal pour que cela m'arrive?»
Le Christ, lui aussi, fut envahi par la tristesse et l'angoisse au mont des Oliviers,
dit l'évangile. Quand il nous dit: «Soyez sans crainte» il ne s'agit pas d'une
euphorie béate ou d'une crédulité naïve, qui voudraient gommer les heures
cruciales de toute vie d'homme. L'euphorie et son opposé le dolorisme n'ont rien
d'évangélique.
A ces drames de notre condition humaine, il n'y a pas de solution miracle, ni
pour la science, ni pour la religion. Le Christ n'est pas descendu de la croix et
chaque fois que la foule a voulu exploiter son don de thaumaturge, il s'en est
allé pour prier, parler à son Père. Par son exemple, il nous a enseigné que nous
sommes astreints à vivre avec nos problèmes, nos souffrances, nos peurs,
parfois dans l'incertitude du lendemain.
C'est alors que la foi intervient; elle est l'unique réponse constructive qui
s'offre à nous quand nos calculs et nos assurances se sont envolés. La foi opère
un travail de pâque, de résurrection et non un travail de deuil qui nous laisserait
sans rien au bout du chemin. Un travail de pâque, qu'est-ce à dire, sinon de
percevoir au coeur même de nos appréhensions la certitude d'une espérance,
d'une résurrection. Lorsque l'orage se déchaîne, la foi nous invite à nous abriter
là où le Seigneur nous attend, dans sa maison, à l'église. Restons y un bon
moment; laissons parler nos états d'âme. La présence silencieuse du Christ aura
raison de nos troubles. Essayons cette thérapie; elle ne coûte pas chère; elle
nous rend la sérénité et la confiance, ce que les antidépressifs ne connaissent
pas. Savoir accepter de se laisser sauver! Accepter de se laisser sauver!
Le travail de pâque sera aussi la présence du chrétien auprès du frère dans la
souffrance: un coup de main, un écoute bienveillante, une prière partagée, tous
ces menus gestes

40

d'amitié guérissent les esprits et ramènent le sourire sur le visage. C'est la


première étape de
toute évangélisation.
Un jour l'Abbé Pierre reçut la visite d'un désespéré qui lui parlait de suicide.
Après un moment d'écoute, l'Abbé Pierre lui dit: «Avant d'aller te pendre, aide-
moi à déplacer cette armoire; je n'y arrive pas tout seul.» Pour le malheureux ce
fut une étincelle d'espoir dans sa vie; de désespéré, il s'est senti utile; il est
devenu membre de la famille des Compagnons d'Emmaüs.
Concluons: suis-je bonne nouvelle pour Dieu, pour moi-même, pour autrui?
41
Mt 10, 26-33: soyez sans crainte (aussi pp. 35-36)

Il est étonnant de constater le nombre de fois qu'il est écrit dans la Bible:
«Soyez sans crainte; n'ayez pas peur; le Père prend soin de vous». A Marie, à
Joseph, à Zacharie, il est dit: sois sans crainte. Lors de la tempêté apaisée, des
annonces de la passion, des apparitions après la résurrection, bref on ne compte
plus les occasions où Dieu, le Christ et leurs messagers doivent apaiser les
peurs. Ne serait-ce pas pour nous inviter à méditer aujourd'hui sur la peur, sur
nos peurs?
La peur semble faire honte. Un adulte se doit de ne pas avoir peur comme un
enfant. Le courage, qui est l'apanage de la maturité, ne tolère pas la peur qui est
une faiblesse. En fait, notre amour propre nous pousse à reculer la peur au plus
profond de nous-mêmes, à la cacher, alors qu'elle nous saisit aux entrailles.
Commençons par admettre que la peur est naturelle et justifiée; elle est une
compagne têtue de notre vie, malgré nos efforts pour la dépasser. Un homme
dur et intransigeant est un homme qui a peur; il se défend.
Un auteur français dit que les hommes portent des gris-gris, des amulettes; les
animaux n'en portent pas. Qu'est-ce à dire? Les animaux ne craignent qu'une
chose, être dévoré, tandis que la vie de l'homme est piégée par toutes sortes de
peurs. Nos amulettes soigneusement cachées nous trahissent. Même une
médaille religieuse mal comprise protège contre je ne sais quoi. Le philosophe
Jean Paul Sartre disait que tous les hommes ont peur. Tous. Celui qui n'a pas
peur n'est pas normal. Cela n'a rien à faire avec le courage.
Il y a tant de craintes, de peurs, de frayeurs possibles dans notre quotidien. Les
turbulences ne manquent pas en nous-mêmes, dans nos familles, dans l'Eglise,
dans le monde d'aujourd'hui. Bien sûr, nous pouvons maîtriser certaines peurs
mais d'autres nous surprennent et provoquent une gamme de réactions comme
la panique, l'angoisse, la dépression, la violence ou encore la fuite en avant, au
risque de tout gâcher. Le progrès, l'économie, le bien-être nous donnent les
moyens de vivre, mais pas les raisons de vivre
Les Grecs de l'Antiquité voyaient dans la peur une puissance plus forte que
les hommes, une punition dont les dieux souvent chamailleurs et capricieux se
défoulaient sur les terrestres. Pour les Grecs des temps anciens, la peur était une
fatalité invincible. Il s'agissait de se concilier ces dieux ombrageux par des
offrandes, des rites religieux, des temples. On
adorait Phobos, le dieu de la peur et Deimos le dieu de la crainte. Nos ancêtres
eux-aussi rendaient un culte aux esprits des défunts; il ne fallait pas les irriter
sinon cela allait tourner mal. Sans parler de la sorcellerie pratiquée dans le
monde entier depuis toujours.
Certaines peurs sont bénéfiques, même nécessaires pour avancer dans la vie.
Un homme qui n'a jamais connu la peur, s'est-il vraiment engagé dans la vie? A-
t-il osé prendre des risques, des responsabilités? Il existe des peurs que nous
arrivons à gérer. Un étudiant a peur la veille des examens, mais il les affronte,
parce que cette épreuve est le passage obligé de la réussite de sa carrière de
demain. Une mère peut trembler à l'heure de l'accouchement, mais cet enfant
qui va naître, elle le veut; il fera sa joie et son bonheur. Ces peurs et bien
d'autres font partie de la vie; nous les assumons; elles stimulent le courage; elles
contribuent à notre maturité.
Hélas, il existe d'autres peurs qui nous surprennent et que nous n'arrivons pas
à surmonter; elles surgissent d'événements qui nous dépassent. C'est le chômage
du jeune marié, le désarroi des parents au vu du comportement de leur enfant
qui fait honte à la famille, la maladie qui détruit toute une vie, sans parler des
conflits et d'autres calamités, et finalement mort qui se tient à l'affût pour tout le
monde. Dans de telles situations nous sommes

42

dépassés, nous ne savons pas comment en sortir. Contre ces maux, il n'y a pas
de solution miracle, ni par la science, ni par la religion. Le Christ n'est pas
descendu de la croix; il a
voulu montrer que nous devons apprendre à vivre avec nos problèmes, souvent
dans
l'incertitude du lendemain. C'est alors que la foi intervient. Elle est l'unique
réponse qui s'offre à nous quand nos recours se sont envolés. «Ayez confiance,
je suis là», dit le Seigneur. Lorsque la tempête fait rage, allons nous abriter là où
Dieu nous attend, dans sa maison, à l'église. Restons-y un bon moment; crions
nos états d'âme. La présence silencieuse de Dieu aura raison de notre désarroi.
Essayons ce médicament; il ne coûte pas cher; il nous rendra la santé de l'esprit.
Cet apaisement, les malades et les agonisants le connaissent. Dès qu'ils ont reçu
les sacrements des malades, ils ne sont plus agités; ils remettent leur vie dans
les mains de Dieu.
Disons cette prière pour notre propre compte: Seigneur, donne-moi le courage
de changer ce qui peut être changé; donne-moi la patience d'accepter ce qui ne
peut pas être changé; donne-moi la sagesse de savoir distinguer l'un de l'autre.
43
Mt 10, 34 - 11, 1: le renoncement du disciple

Méditons un instant sur l'amour préférentiel de Dieu que Jésus exige de ses
disciples et de tous les chrétiens.
«Qui aime son père ou sa mère plus que moi n'est pas digne de moi.» Ces
paroles du Christ doux et humble de coeur sont surprenantes,voire
inadmissibles. Quel maître spirituel oserait exiger des ses disciples un tel
attachement inconditionnel à sa personne? Commençons par rappeler que toute
parole de l'évangile doit être comprise dans le contexte de l'ensemble du
message de l'évangile, sinon on pourrait leur opposer une autre parole du
Décalogue: «Honore ton père et ta mère» ou encore «L'aide que tu leur dois
passe avant l'offrande du temple, le corban. (Mc 7, 11) Il y a toujours un risque,
même une tentation à exploiter une parole isolée de l'Ecriture pour contester le
Christ ou le justifier.
Jésus n'est pas dupe de son langage. Plus d'une fois il recourt à des paroles
surfaites pour provoquer un sursaut et donner un enseignement important.
Quand il dit: «Coupe ta main droite ou arrache ton oeil, s'ils te scandalisent, il
veut, par ce langage hyperbolique, donner un enseignement incontournable qui
traverse tout l'évangile, à savoir le radicalisme ou si l'on préfère le don de soi
sans réticence pour Dieu et pour le prochain.
Il fut un temps où les religieuses de certaines congrégations ne pouvaient pas
rendre visite à leurs parents, qui allaient mourir; elles pouvaient entrer dans la
maison du voisin, mais pas dans leur propre maison paternelle. Une telle forme
de rigorisme répondait-elle aux véritables exigences de l'évangile? Le Christ
n'est pas un promoteur de la souffrance qu'il n'a cessé de [Link] n'était pas
un doloriste ou un masochiste. Ce qui n'est pas humain ne peut pas être divin,
dit-ton aujourd'hui.
Le Christ propose le bon choix pour une bonne cause, même si le prix à payer
est élevé. Pas de doute possible, le grand commandement de l'Evangile est et
reste l'amour de Dieu et du prochain. À commencer par les parents. Cela dit, les
paroles du Christ de l'évangile d'aujourd'hui disent qu'il existe pour le chrétien
des décisions dans la vie où il faut prendre parti pour Dieu, même si elles
causent des incompréhensions et des résistances. A sa famille qui le cherche
parce qu'il a perdu le sens, dit l'évangile, le Christ répond: «Ma mère et mes
frères sont ceux qui écoutent la parole de Dieu et la mettent en pratique.» Qui
de nous n'a pas souffert d'incompréhension, peut-être même d'ironie, lorsqu'il a
dit qu'il entrait au séminaire. Toute l'histoire de l'Eglise témoigne des
innombrables martyrs qui ont sacrifié leur vie pour la cause de leur foi.
Il y a aussi le martyre pour la cause de la vérité, de la justice. Rappelons, à titre
d'exemple, les manifestations des jeunes pour une nouvelle écologie. Que de
moqueries et d'insultes n'ont-ils pas entendues. Pourtant ils ne faisaient que dire,
de leur manière, ce que le Pape François avait déjà dit dans Laudato si. Qui dit
la vérité sera exécuté et Dieu est vérité autant qu'amour. En plus du martyre du
sang, existe le martyre de l'ironie, du mensonge, de la calomnie, du fanatisme,
de l'exclusion.
A y regarder de près, l'amour premier de Dieu n'est pas de mauvaise
concurrence; l'amour de Dieu nous rend heureux. Lorsque Jésus dit au jeune
homme riche de tout laisser et de le suivre, n'était-ce pas pour une vie de
bonheur, car, dit l'évangile, «il n'y a pas de plus grand amour et donc de
bonheur que donner sa vie pour autrui,» à commencer par Dieu. Le jeune
homme refusa l'offre parce qu'il avait beaucoup de biens. Il s'en alla tout triste,
dit l'évangile? N'est-il pas resté triste pendant toute sa vie parce qu'il a manqué
la chance de sa

44

vie, le bonheur de servir?


De plus, l'amour de Dieu ouvre nos coeurs à tout amour, même à celui de
l'ennemi. Le
chrétien n'aime pas autrui pour l'amour de Dieu mais avec l'amour de Dieu.
Suivre le Christ, aimer Dieu par dessus tout, c'est entrer dans un monde où les
valeurs sont inversées. «Celui qui perd sa vie, la sauvera, dit l'Ecriture».
Bienheureux les pauvres, les miséricordieux, ceux qui pardonnent 70 fois 7 fois
parce que Dieu habite en eux.
Il existe un critère pour savoir si je suis sur le chemin de l'évangile, une
question à me poser: mes renoncements, mes sacrifices me rendent-ils triste et
malheureux ou bien me rendent-ils libre, responsable et heureux de pouvoir
laisser Dieu agir en moi et par moi. Telle est la Bonne Nouvelle.
Une petite histoire pour conclure; un chrétien libanais est surpris et torturé par
des islamistes. Il dit à son bourreau: «Si ta religion te dit de me torturer, ma
religion me dit de te pardonner. Quelques années plus tard l'islamiste demanda
le baptême.
45
Mt 10, 40-42: l'accueil du frère

On a dit que l'accueil est le visage souriant de l'amour. «Qui vous accueille
m'accueille,» dit le Christ. L'accueil fait partie des belles valeurs de l'humanité.
Certains peuples ont acquis la renommée de pays du bon accueil. Preuve que
l'accueil est une valeur chère à tout homme, en quelque sorte une valeur sacrée.
C'est dire aussi que l'accueil est chargé de risque, dès la première démarche.
Regard attentif, regard distrait, coeur ouvert, coeur fermé, esprit ouvert, esprit
fermé, foyer ouvert, foyer barricadé. La Bible ne l'ignorait pas. Déjà l'Ancien
Testament posait comme une exigence fondamentale du croyant l'hospitalité en
particulier l'attention à l'étranger, la veuve et l'orphelin, trois catégories sociales
particulièrement exposées à l'exploitation et au rejet. Avant même d'en parler, le
Christ s'est montré attentif envers toute personne, surtout le faible, le malade,
l'exclu, en un mot le petit, dit l'évangile d'aujourd'hui.
Cette vertu du bon accueil, le Christ la recommande instamment à son
entourage, comme si la qualité de l'accueil était une des pierres de touche du
christianisme, comme une reconnaissance de la présence de Dieu en toute
homme. Dieu a pris visage d'homme.
L'accueil est d'abord un question de présence physique. Certains tempéraments
aiment le social, la rencontre, d'autres ont tendance à s'isoler, s'enfermer. A
chacun de se connaître.
Je me souviens d'un foyer connu pour son bon accueil. Les visiteurs ne
sonnaient pas à la porte d'entrée; ils passaient directement à l'arrière de la
maison, à la cuisine ou au living où tout le monde se sentait chez soi, en
famille.
Nos yeux, pour ne citer que ces deux acteurs, expriment nos dispositions de
coeur. Un regard serein et attentif ou un regard évasif et vague, c'est déjà toute
une conversation qui dit en clair notre bienveillance ou notre agacement
intérieur. Présence des yeux mais aussi présence de bonnes oreilles. Le monde
d'aujourd'hui se plaint d'une carence d'écoute. On ne m'écoute pas, entend-on
dire de tous côtés, à telle enseigne que des scientifiques se sont spécialisés dans
la relation d'écoute pour nous enseigner une chose aussi élémentaire que de
tendre l'oreille. Le chrétien devrait tirer profit de son expérience de l'écoute de
Dieu dans la prière pour une bonne écoute de son prochain.
Présence aussi de la parole. Nous apprécions l'entourage de personnes qui ont
de la conversation; leur bouche parle de l'abondance du coeur, pas toujours de
celle de l'intelligence. Certaines circonstances requièrent une parole adaptée,
sentie et réfléchie. Le cas le plus délicat est la visite à une personne affligée par
un deuil. Souvent nous nous sentons embarrassés et démunis. Que dire? Dire
que le défunt n'avait plus rien à attendre de ce monde ne console pas la
personne en deuil. Il vaut mieux évoquer quelques belles qualités du défunt; il
était un homme charmant; il adorait sa famille; il possédait une conscience
droite et intègre.
Finalement l'accueil est une question de bienveillance à l'égard de tout
homme, ce qui n'est pas évident en toute circonstance. Nous connaissons des
gens qui nous sont antipathiques, qui nous ont fait souffrir. Le Christ ne s'en
cachait pas. Sur la croix il priait: «Père pardonne-leur; ils ne savent pas ce qu'ils
font.» il demande à ses disciples de pardonner, de faire du bien à ceux qui leur
ont fait du mal. Le cardinal Danneels disait que si tu te trouves en présence
d'une personne désagréable, fâchée, souviens-toi d'une
circonstance de ta vie où toi-même tu as été agressif et tu trouveras l'attitude
qui convient pour l'écouter. C'est une question d'empathie qui n'est rien d'autre
que la disposition d'esprit

46

et de coeur pour écouter et comprendre autrui tel qu'il se présente. «Que votre
maison soit toujours accueillante, disait saint Paul». Ajoutons-y aussi votre
personne.
47

Mt 11, 11-15: le doute du prophète


Pour bien comprendre l'évangile d'aujourd'hui, il convient de lire ce qui le
précède et ce qui le suit, où il est question de Jean Baptiste et de situer cet
évangile dans le ministère du Jésus.
Jésus vient de terminer son important discours de mission pour ses disciples; il
s'en va à nouveau prêcher dans les villes. Des réactions plutôt négatives ne se
font pas attendre. La première est celle de Jean Baptiste en prison. Il envoie ses
disciples demander à Jésus: «Es-tu celui qui doit venir ou devons-nous attendre
un autre»? Jean Baptiste a-t-il ressenti, dans la prison, ce drame de l'esprit qui
s'appelle le doute sur le sens de sa mission et de sa vie?
Dans la bible cette épreuve déchirante fait partie de la vocation du prophète.
Moise a douté de ses capacités, Jérémie a maudit le jour de sa naissance, Paul
parle d'une mystérieuse écharde dans la chair, le Chris a gémi au Mont des
Oliviers et sur la croix, tous ont connu le doute du prophète. Jean Baptiste avait
annoncé la venue d'un messie puissant et justicier, autant politique que spirituel
et voici que Jésus se présente comme celui qui vient guérir et pardonner, un
sauveur pauvre, sans moyens, lui-même victime de la méchanceté des
hommes, un Jésus doux et humble, tout à tous.
Ce Jean si décidé, si audacieux dans son ministère, le voici hésitant, troublé,
emprisonné de corps et d'esprit. Se serait-il trompé? Dieu l'aurait-il séduit pour
l'induire en erreur? Une sorte de voix destructive lui souffle à oreille: «Tout ce
que tu as cru jusqu'à présent, c'est faux. Tu vois, ton cousin Jésus n'est pas le
messie; il est incapable de te sortir de prison. Il est impuissant devant la
méchanceté des hommes.»
On connaît la réponse du Christ à Jean Baptiste: «les aveugles voient, les
estropiés marchent, la bonne nouvelle est annoncée aux pauvres.»
Le doute du prophète est aussi celui du chrétien. Il arrive qu'un jour ou l'autre,
on avance dans le brouillard; on ne voit plus le chemin dans l'obscurité de la
nuit. Bien des causes peuvent provoquer ce malaise de l'esprit: une fatigue
excessive, une faute grave, une ingratitude méchante, un échec dans l'apostolat,
un mal qui s'acharne contre ceux qui me sont chers. Le doute du croyant comme
celui du prophète est chose normale; il ne faut pas s'en scandaliser; il faut s'y
attendre. Certes le doute engendre une crise intérieure, mais toute crise est une
invitation à franchir une nouvelle étape de croissance. Le pape François dit
«qu'une foi qui ne nous met pas en crise est une foi en crise. Une foi qui ne
nous interroge pas est une foi sur laquelle nous devons nous interroger.» (1)
Que faire si le doute m'envahit? D'abord ne jamais prendre une décision grave
par temps de de crise. Les conditions pour un choix réfléchi ne sont pas
réalisées. En parler à Dieu, en toute liberté d'expression, fussent des paroles de
colère. Regarder longuement le Christ en croix, durer au pied de la croix,
comme Marie le fit. S'exprimer, en parler à quelqu'un pour ne pas traîner seul
un poids dans l'âme. Une souffrance exprimée et partagée est une souffrance à
moitié soulagée. Et surtout rester absolument fidèle à l'accomplissement des
tâches quotidiennes. Le laisser aller ne ferait qu'aggraver le doute. Le brouillard
finira par se
dissiper. Avec le recul du temps, on constate que la crise a été une source de
croissance pour plus de maturité humaine et spirituelle. Le Christ nous a promis
qu'il sera avec vous jusqu'à la fin des temps. Nombre de saints ont traversé leur
nuit spirituelle.
«Un jour un homme arriva au paradis et demanda à Dieu de pouvoir revoir
toute sa vie, aussi bien les joies que les moments difficiles. Et Dieu le lui
accorda. Il lui fit voir toute sa vie, comme si elle se trouvait projetée le long
d'une plage. Et lui, l'homme se promenait le long de cette plage. L'homme vit
que tout le long du chemin, il y avait quatre empreintes

48

dans le sable, les siennes et celles de Dieu. Mais dans le moments difficiles, il
n'y en avait plus que deux. Très surpris et peiné il dit à Dieu: je vois que c'est
juste dans les moments difficiles que tu m'as laissé seul. Mais non, lui répondit
Dieu; dans les moments difficiles, il y avait seulement les traces de mes pas,
parce que dans je te portais dans mes bras.»

(1) Pape François, Réformer l'Eglise p.102


49

Mt 11, 16-19: accueil fait à Jésus et à Jean Baptiste

Dans l'évangile de ce jour, Jésus parle de Jean Baptiste. C'est l'occasion de nous
rappeler pendant l'Avent que trois grandes figures bibliques, trois guides
spirituels vont nous accompagner sur le chemin vers Betlehem. D'abord le
grand prophète Isaïe qui, six siècles avant la venue du sauveur, prédit des temps
nouveaux, un retour à la paix paradisiaque, si le coeur de l'homme se convertit.
Marie c'est l'accueil; elle nous invitera à la crèche. Puis Jean Baptiste qui, dans
le style des prophètes anciens, nous rappelle l'urgence de la conversion.
Jésus a une grande estime pour son cousin Jean Baptiste. Il le considère
comme le plus grand prophète de l'Ancien Testament. Jean le baptisera. Comme
Jean, Jésus mourra martyr pour la cause de Dieu.
Dans l'évangile d'aujourd'hui, Jésus est déçu par les réactions de la foule à
l'égard de Jean Baptiste et de lui-même, une foule capricieuse, volage,
inconsciente, ne sachant pas ce qu'elle veut. Il la compare à des enfants qui
jouent aux noces puis aux obsèques, mais rien ne concerne personne. Ce n'est
que du jeu. A cette foule on ne peut pas parler des choses de la vie, des choses
de Dieu; rien n'entre dans les oreilles et les yeux sont aveugles. Ces gens sont
des distraits, des instables, sinon des blasés. Pire encore! N'étant capables de
rien de valable, ils ne font que critiquer. Ils ne sont que des démolisseurs. Jean
Baptiste vit en ascète; donc il est fou, dit-on. Jésus mange et boit avec tout le
monde; il n'est qu'un glouton amis des pécheurs. Pour le prédicateur de l'ascèse
comme pour Jésus homme avec les hommes, on n'y a que des reproches et des
critiques.
Cet évangile nous enseigne une leçon importante. Devant la vie, les
événements, les hommes, on peut tout critiquer et démolir et on trouvera
toujours des raisons pour le faire. Ne dit-on pas que celui qui veut battre son
chien trouvera toujours un bâton. Si on refuse de s'engager, on aura toujours des
excuses.
Par contre, devant la vie, les événements, les hommes, on peut aussi vouloir
trouver du positif, du constructif, du bien, trouver tout ce qui est porteur d'un
message de vérité, d'humanité et d'espérance et ces messages existent.
Cette disposition fondamentale de l'esprit et du coeur est un préalable si nous
voulons rencontrer notre prochain, tel qu'il se présente. Si je reste enfermé dans
mes idées, mes a-priori, mes ressentiments, je ne verrai pas les hommes et les
événements de la bonne façon. Par contre, si je suis habité par une attitude
d'ouverture, de bienveillance, de recherche de la vérité, je les verrai mieux tels
qu'ils sont et ce que j'ai faire.
Faire la vérité en moi-même, accepter la vérité de l'autre, ne serait-pas à la fois
la plus exigeante et la plus libératrice des conversions . «La vérité vous rendra
libre,» disait le Christ (Jn 8, 31) Alors et alors seulement l'évangile sera la
bonne nouvelle de ma vie. Jésus est venu embaucher des constructeurs, non des
démolisseurs.

50
Mt 11, 20-24: impénitence des villes galiléennes.

Après les instructions aux disciples, dans son discours de mission, Jésus
retourne à son apostolat au milieu des gens et, faut-il le dire, à la confrontation
avec les impénitents.
Les griefs de Jésus à l'encontre des villes riveraines du lac de Galilée rappellent
le style des prophètes qui ne se privaient pas de dénoncer le matérialisme et
l'orgueil des villes païennes. Dans l'évangile de ce jour, Jésus emprunte la
manière de parler des prophètes et veut être reconnu comme tel. Ici les
réprimandes sont adressées aux villes juives gravement coupables devant Dieu.
Elles ont bénéficié de nombreux miracles; Dieu n'a cessé de leur faire signe,
pour qu'elles se convertissent.
Il s'agit d'un enseignement important sur l'impact du miracle dans le ministère
du Christ. Le miracle nous invite à nous décider devant Dieu, bien plus qu'à
retrouver une bonne santé, comme le montre le récit de la guérison des dix
lépreux. Neuf des dix se réjouissent de la guérison de leur corps; un seul est
venu confesser sa foi en Jésus Christ. Pourtant tous ont bénéficié du même
miracle.
Les signes de Dieu, en l'occurrence les miracles, ne forcent pas la liberté de
l'homme; le miraculé peut encore ignorer ou refuser Dieu, ce que le Christ
constate. Dieu ne s'impose pas, il propose. Notre liberté devrait nous inviter à
réfléchir, à chercher le sens caché du miracle, la parole que Dieu nous adresse.
Les habitants de ces villes, en particulier ceux de Capharnaüm ont eu cette
opportunité; malheureusement, comme le dit l'évangile, ils avaient des yeux et
n'ont pas vu, des oreilles et n'ont pas entendu.
Cet évangile s'adresse aussi à nous. Ne sommes-nous pas ces privilégiés,
comblés de grâces? Demandons à Dieu la foi du centurion.«Seigneur je n'en
suis pas digne, pas capable, mais dis seulement une parole pour m'ouvrir les
yeux et les oreilles.» On encore comme la cananéenne qui ne demandait que les
miettes qui tombent de la table. Cela me suffira comme signe de Dieu, sachant
que foi et l'amour ne riment pas avec puissance.

51
Mt 11, 25-30: l'évangile révélé aux simples.

La tonalité de l'évangile de ce jour est à la joie, à la douceur,


comme un message qui vient droit du coeur du Christ.
Pour bien comprendre ces paroles du Christ, il faut se rappeler
ce qui précède cet évangile. Jésus vient de condamner
sévèrement certaines villes qui ont refusé de l'écouter, des
villes qui symbolisent l'endurcissement des scribes et des
pharisiens, la classe des gens religieux et instruits; ils se
croyaient trop sûrs de leur science de Dieu, connaissant
parfaitement tous les détails et les arguties des saintes
écritures. Ils n'affichaient que du mépris à l'égard de tous ceux
qui n'observaient pas les multiples prescriptions de la loi.
Souvent le travail, l'analphabétisme et la pauvreté
empêchaient les gens de condition modeste d'observer toutes
les lois et les tabous de le religion juive. Les scribes et les
pharisiens leur imposaient un fardeau impossible à porter et
qui masquait l'essentiel de la religion.
Lorsque Jésus remercie le Père d'avoir caché ces choses aux
sages et de les avoir révélé aux petits, aux simples, il ne prône
pas l'analphabétisme aux dépend du savoir. Ses paroles et ses
actes n'ont d'autre objectif que de révéler aux hommes que le
Père céleste est bon et non pas ombrageux et tatillon.
Connaître la bonté de Dieu n'est pas une affaire d'études
savantes. Au nom de son Père, Jésus déclare heureux les doux
et humbles de coeur. Jamais il n'a jugé les pécheurs.
Rappelons-nous sa soirée chez Zachée, la femme adultère, la
femme aux six maris, Pierre le renégat, la parabole du fils
prodigue qui nous dit si bien qui est Dieu.
Jésus se sentait heureux en compagnie des pauvres et des
pécheurs; tout le monde pouvait s'adresser à lui. A tous, Jésus
proposait une nouvelle manière de croire en Dieu, une
conversion qui est une bonne nouvelle, parce qu'ils
comprenaient d'emblée que Dieu est bonté et miséricorde.
Frères et Soeurs, on a dit que lorsqu'il créa le coeur de l'homme
Dieu y mit d'abord la bonté. Sachons apprécier cette bonté du
Père céleste à l'égard de tout homme, lui qui fait lever le soleil
et donne la pluie aux bons comme aux méchants, dit
l'évangile. Dieu est à l'oeuvre dans le coeur de tout homme, y
compris du non croyant.
De quoi le monde contemporain a-t-il besoin par dessus tout?
Ne serait-ce pas d'humanisme, de respect et bienveillance, en
un mot, de bonté.
La puissance de Dieu est sa bonté, telle est la bonne nouvelle
de Jésus Christ. Pour en témoigner nul besoin de richesse et de
renommée. Dieu donne sa grâce à tout qui s'adresse à lui.

52
Mt 11, 28-30: le joug

L'image du joug que les paysans posaient sur le cou des bêtes de somme et qui
plus d'une fois écorchait la peau, cette image était bien connue du temps du
Christ comme symbole de la Loi.
Le joug n'était pas nécessairement ressenti comme pensant et blessant.
L'Ecclésiastique écrivait en son temps: «Mettez votre cou sous le joug, que vos
âmes reçoivent l'instruction; elle est tout près, à votre portée. Voyez de vos yeux
comme j'ai eu peu mal, pour me procurer beaucoup de repos.» Dans le
judaïsme, on parlait volontiers de la joie du joug. Cette intuition était juste, car
la finalité de toute loi est de rendre l'homme responsable, libre et heureux.
Malheureusement le judaïsme perfectionniste et légaliste des pharisiens avait
surchargé la Loi de Moïse de quantités de prescriptions et d'interdits, plus de six
cents. Toutes ces pratiques devenaient lourdes à observer pour le peuple, les
bergers, les paysans, les ouvriers et même pour tout homme de bon sens.
Ici aussi, comme dans tout le Sermon sur la Montagne, Jésus veut nous
enseigner que la loi de Dieu engendre le repos, la sérénité, la joie.
L'enseignement du Christ n'a aucun rapport avec le laxisme, les goûts du jour
de tout un chacun. Le Sermon sur la Montagne ne perdra jamais quoi que ce
soit de sa rigueur. Précisément c'est le prix de sa fascination. Le paradoxe de
l'évangile est que le sacrifice et le détachement doivent engendrer la liberté des
enfants de Dieu, le repos de l'âme, le bonheur des béatitudes. Déjà le bon sens
de la sagesse enseigne que le sacrifice est le signe de la crédibilité de toute
valeur, de tout acte, en particulier de l'amour. Qui aime sait se sacrifier.
Devant toute loi, posons-nous la question: cette obligation me rend-elle libre
et heureux ou bien triste et esclave, qu'il s'agisse de ma vie familiale, de ma
profession, de ma foi chrétienne, de tout ce qui fait ma vie? Si en tout cela je
suis persuadé de répondre aux exigences de l'évangile, je serai comblé de paix
et de joie. L'évangile ne peut être que libérateur et source de rayonnement. S'il
n'en est pas ainsi, fermons la Bible une fois pour toute. C'est aussi à cette liberté
heureuse d'une vie de sacrifice par amour que le monde reconnaîtra les disciples
du Christ.
Le bien est léger; par lui naît la vraie liberté du coeur, qui chasse toute
contrainte et toute peur. Accomplir le bien est source de forces toujours neuves.
Il est la joie pour les coeurs qui le cherchent, bonheur pour ceux qui le trouvent,
paix pour les hommes qui l'aiment.

53
Mt 12, 14-21: le serviteur non violent

Dans l'épisode qui précède l'évangile d'aujourd'hui, Mathieu rapportait un


nouvel incident de Jésus à propos du sabbat; il avait guéri un paralysé au vu de
tout le monde dans la synagogue.
Jésus essaie de faire évoluer la mentalité des scribes et des pharisiens. Il leur dit
que s'il est normal de sauver une brebis tombée dans un puits le jour du sabbat,
à plus forte raison on a le droit de faire du bien à un homme.
Aveuglés par la stricte observance des lois et tabous du judaïsme, les autorités
religieuses décident de mettre fin aux jours du Christ, cet homme qui déstabilise
leur religion.
Jésus se retire de là et demande à la foule de s'abstenir de toute publicité. C'est
la consigne du secret messianique bien connue dans l'évangile de Marc.
Serait-ce pour le Christ le constat d'un échec, un aveu d'impuissance et de
résignation? Non. Jésus sait qu'il y a un temps pour parler et un temps pour se
taire. Son heure n'est pas encore venue.
Pour justifier la décision de Jésus, Mathieu cite le premier poème du serviteur
souffrant du livre d'Isaïe, en l'adaptant à la situation de la communauté judéo-
chrétienne des années quatre vingt.
Le profil de Jésus serviteur est celui d'un doux courageux. de celui qui s'efface
un temps donné devant l'hostilité des autorités religieuses juives; il se fait l'ami
des faibles, de la mèche qui fume encore, dit le texte d'Isaïe, des opprimés.
La drame du ministère du Christ est aussi celui de l'Eglise, qui se veut servante
et pauvre, démunie de toute puissance à l'heure des persécutions, l'Eglise des
martyrs. A l'heure actuelle, l'Eglise est opprimée dans de nombreux pays.
A mont des Oliviers, peu avant son arrestation, Jésus aurait pu s'enfuir, à la
faveur de la nuit et aller évangéliser en Galilée, en Syrie et ailleurs comme le
fera saint Paul. Il est resté parmi les siens, délibérément. Serviteur à jamais et
souffrant s'il le faut, avec l'espoir qu'un jour la Bonne Nouvelle sera entendue
par tous les hommes.

54
Mt 12, 38-42: un signe du Ciel

Le contexte de cette page d'évangile, selon saint Luc, est la montée de Jésus
vers Jérusalem. Il marche vers sa Pâque, sa mort et sa résurrection. Au fil des
jours et des déplacements, Jésus se préoccupe en priorité de la préparation de
ses disciples aux événements qui approchent. Il prévient ses disciples, les
reprend parfois sévèrement, comme Pierre qui s'est entendu dire: «Arrière
[Link] pensées ne sont pas celles de Dieu.» Il les rassure par des entretiens,
des enseignements, plus que par des miracles. La guérison d'un lépreux fera
l'exception.
Le climat s'alourdit de jour en jour. Le Christ est mis en question et même
menacé. Il se sent seul pour se défendre. Au jour du jugement qui pointe à
l'horizon, tous l'abandonneront. Pierre reviendra dans la cour du tribunal pour le
renier. C'est dans cette atmosphère lourde que le Christ en arrive aux reproches
qu'il adresse aux pharisiens venus une fois de plus pour le tenter. Preuve qu'ils
ne sont pas bien disposés. Les à priori ont la vie dure. Les pharisiens réclament
des signes, comme au jour de la multiplication des pains, des guérisons et autres
prodiges. «Jésus, encore un miracle, s'il te plaît». Au calvaire on entendra dire
avec ironie: «Qu'il descende de la croix et nous croirons en lui.»
Nous aussi nous aimerions tellement que le Christ use de son pouvoir divin
pour guérir nos malades, nourrir les affamés, ramener la paix dans le monde. Là
est l'éternel malentendu entre Dieu et l'homme; là se pose la question de la foi.
Le Christ s'abstient de tout miracle, parce que son entourage, en particulier les
pharisiens ne veulent pas comprendre qu'un miracle n'est qu'un signe qui
renvoie à autre chose. Et cette autre chose est la personne du Christ, son
témoignage,son message. «Je suis le chemin, la vérité et la vie.» Comme les
gens de Ninive ont cru sur la parole de Jonas, sans autre signe aucun, le Christ
le demande à nous aussi.
Mais voilà, les pharisiens s'obstinent à le mettre à l'épreuve. Jésus, dit Marc
dans son évangile, poussa un gémissement voulant dire qu'ils ne le
comprendront jamais. Il en souffre; il pleurera sur Jérusalem, l'incrédule, qui tue
les prophètes.
Cet évangile nous interpelle à un double titre. Son premier enseignement se
trouve dans la suite de l'évangile de Luc qui dit: «La lampe de ton corps, c'est
l'oeil. Quand ton oeil est sain, ton corps tout entier est dans la lumière. Examine
donc la lumière qui est en toi si elle n'est pas ténèbres». (Lc11,33) N'apprécie le
bien, ne voit la vérité que celui qui est bien disposé, qui se méfie des à priori, de
l'aveuglement. Qui sait écouter avec attention, connaît la vérité et le bien d'où
qu'ils viennent.
Le deuxième enseignement de cet évangile concerne la foi, nos raisons de
croire. Nous croyons pourquoi, à partir de quoi, de qui et pour qui. Jésus nous
invite à purifier notre foi. Est-ce lui, sa personne, son message, son témoignage
qui nous convainc ou quelques gestes de bienveillance que nous lui
demandons? Nous n'avons rien à craindre du combat de la foi, souvent les non-
croyants nous y acculent. Plus notre foi sera débarrassée des croyances, des
fausses sécurités, plus la personne du Christ deviendra attachante.
Le Christ n'est pas venu remplacer nos boulangeries par d'incessantes
multiplications de pain. Il n'est pas venu nous enseigner une prière qui nous
empêchera de mourir. Il est venu nous révéler la gratuité de l'amour de Dieu.
Celui que demande sans cesse des signes démontre son incrédulité. La foi est un
appel du coeur, une illumination de l'esprit devant la présence de Dieu sans
autre garantie qu'une invitation aimer quelqu'un et ce quelqu'un c'est à moi de
lui donner un nom.

55
M 12, 46-50: la famille du Christ.

L'appréciation de cet épisode varie sensiblement de Marc à Mathieu; Marc


souligne l'hostilité du clan de Jésus à l'égard de sa mission. Suivons Marc.
La parenté de Jésus s'est mise en route pour venir s'emparer de lui et le ramener
dans le clan familial. Motif: il se laisse déborder par la foule. Il y a un quart
d'heure à peine qu'il vient de débarquer chez Simon, que déjà la maison est
assaillie par des curieux. Cela ne peut pas durer plus longtemps; cela devient de
la folie, de l'idolâtrie. Il laisse faire. Il a perdu le sens. Il va nous attirer des
difficultés; il a déjà fait assez de vagues comme ça.
D'ailleurs comment accepter que celui que l'on avait connu pendant trente ans,
dans la menuiserie de Joseph, parcourt à présent le pays en affichant des
prétentions exorbitantes, en corrigeant la Sainte Loi, en s'attaquant aux autorités
religieuses. Il va finir dans la folie.
Sa mère nous accompagnera pour le faire changer d'avis. Un fils obéit à sa
mère. On s'imagine la situation intenable Marie prise entre deux feux; d'un côté
la pression du clan qui l'accule à raisonner son fils; de l'autre côté les exigences
de sa foi entièrement soumise au dessein de Dieu. Le glaive dont parlait Simon
pénètre dans son coeur. «Cet enfant sera un signe de contradiction. Un glaive
transpercera ton coeur, dit l'évangile.» (Lc 2, 24)
La réponse du Christ est formelle. En fait l'évangéliste rappelle ce que l'enfant
Jésus avait déjà dit à ses parents, quand ils l'ont cherché pendant trois jours.
C'est une prise de distance par rapport aux liens du sang. Sa vraie famille sont
ses disciples, les femmes et les hommes qui écoutent la parole de Dieu. «Celui
qui fait la volonté de Dieu, celui-là est mon frère, ma soeur, ma mère. Celui qui
m'aime gardera ma parole; mon père l'aimera; nous viendrons chez lui et nous
ferons chez lui notre demeure.» Comme ailleurs dans l'évangile, Jésus ne nous
donne pas un code de bonne conduite, en société, en famille. Il nous révèle la
nouvelle famille des enfants du Père céleste, famille immortelle.
Il ne faut pas être trop raisonnable, si l'on veut appartenir à la nouvelle parenté
de Jésus. Qui de nous n'a-t-on jamais essayé de ramener à la raison? Vocation
sacerdotale, fidélité dans le mariage, tout cela c'est du zèle. Même Dieu n'en
demande pas autant. Jésus a fait problème de tous les temps. La question Jésus
exige d'être prise au sérieux: «Pour vous, qui suis-je?» Cet homme sans
diplôme, sans rang ni grade, sans armée ni fortune, mort à 35 ans dans les pires
conditions d'abandon et d'humiliation, cet homme a le plus marqué l'histoire
spirituelle de l'humanité. Impossible de le contourner. Tôt ou tard il oblige celui
qui le rencontre à se positionner face à lui. On ne peut pas regarder la croix
comme n'importe tableau.

56
Mt 13, 1ss: les paraboles

L'évangile de Mathieu, dont nous venons de lire la parabole du semeur, rapporte


qu'«en ces jours-là, Jésus disait beaucoup de choses en paraboles.» Pour bien
comprendre l'enseignement du Christ, rappelons-nous ce que signifie la
parabole. Elle est un récit en images, une comparaison, une histoire symbolique
qui évoque une situation sans tout dire clairement. C'est à l'auditeur d'en
découvrir le sens caché, de le décoder. La parabole suggère plus qu'elle ne dit.
Quand Jésus parle de semeur, de bonne terre, il pense à autre chose; à nous de le
deviner s'il ne l'explique pas lui-même. Quand nous disons: il n'y a pas de
fumée sans feu, nous pensons à autre chose qu'à la fumée et au feu.
Le style de la parabole offre l'avantage d'être compris par tout le monde, par les
analphabètes comme par les universitaires, par l'enfant comme par l'adulte. S'y
ajoute que les récits, les histoires font toujours plaisir aux oreilles.
La parabole du semeur dit que la parole de Dieu est donnée à la terre, à
l'humanité; celle du grain de moutarde que le Royaume est promis à un grand
avenir; celle du levain que peu suffit pour changer le monde; celle du trésor
caché et de la perle enseignent la valeur incomparable de ce que le Christ
apporte; celle de l'ivraie qu'il ne faut pas s'étonner du mélange du bon et du
mauvais en soi et dans le monde. Enfin la parabole du filet parle du tri qui se
fera au jugement final, comme le disait déjà la parabole de l'ivraie.
Le discours du Christ devient menaçant, dans le genre du langage apocalyptique
qui accumule catastrophe sur catastrophe. L'intention du Christ n'est pas de
nous effrayer mais de nous avertir, de nous éveiller, d'attirer notre attention sur
la gravité de la liberté humaine; c'est l'homme lui-même qui prépare son
jugement.
La vocation chrétienne est sérieuse; il faut se décider et la joie sera à la mesure
du renoncement consenti pour trouver le Royaume des Cieux.

57
Mt 13, 1-23: La parabole du semeur

Un premier constat qui étonne dans cette parabole est le gaspillage sur le
chemin, dans la rocaille et les ronces. Dans la Palestine ancienne, on semait à la
volée avant le labour; d'où l'éventualité de différents sols, comme celui du
sentier raccourci qui traverse un champ.
Quand on sème selon ce procédé, il y a du gaspillage. Pourtant malgré le
constat d'une perte importante, la récolte promet; une semence pour cent et
même une pour trente est encore un rendement considérable.
Un premier message de cette parabole est l'importance d'une vue d'ensemble sur
tout le champ et à travers toutes le saisons. Si on se limite à regarder le sentier
inculte, on éprouve un sentiment d'échec, de découragement. On ne juge pas un
homme à partir d'un moment de sa vie, mais de toute sa vie. On ne juge pas un
peuple à partir d'une décennie de son existence, mais de toute son histoire.
D'ailleurs, lorsque Jésus prononce cette parabole, il est arrivé à un tournant
décisif de son ministère; les autorités religieuses ont déjà décidé de le
supprimer. Son oeuvre à travers les siècles et les continents permettent d'évaluer
son influence.
Cette succession d'échecs, le sentier battu, les ronces, la rocaille qui font bloc
contre la bonne terre, veut prévenir les disciples et les chrétiens de toutes les
générations qu'ils rencontreront de l'opposition, qu'ils vivront des mauvais
jours. A eux tous, Jésus adresse une parole d'espérance. Malgré les obstacles et
les sacrifices, la récolte aura lieu. Le Christ nous invite à regarder loin à travers
les temps et les générations.
Semer est un geste d'aventure et d'espoir. La graine poussera-t-elle, ne sera-t-
elle pas dévorée par les parasites? Pleuvra-t-il, ni trop ni trop peu? Le semeur ne
le sait pas, mais une chose est certaine; il doit semer, sinon rien ne se produira.
Semer c'est investir dans une avenir qui nous échappe; semer est un geste de
confiance et d'espérance. Quoi qu'il advienne, la semence germera par sa propre
vitalité; sa croissance ne dépend pas du semeur. Ainsi en va-t-il de la parole de
Dieu.
Saint Paul écrivait aux chrétiens de Corinthe qui se plaisaient à des
discriminations entre apôtres; «Moi, j'ai semé, Apollos a arrosé, mais c'est Dieu
qui donne la croissance.» Voilà pour les semeurs que nous sommes à la suite du
Christ.
Ensuite le Christ s'intéresse à la qualité des sols. Comment se fait-il que la
semence, la même parole de Dieu produise des merveilles chez les uns et reste
inefficace chez les autres? Le Christ répond en citant une prophétie d'Isaïe: «Ils
ont beau entendre, ils ne comprennent pas, car le coeur de ce peuple s'est
endurci. Ils sont devenus durs
d'oreilles; ils se sont bouché les yeux, pour ne pas voir, ne pas entendre de leurs
oreilles, ne pas comprendre avec leur coeur, pour ne pas se convertir et je les
aurais guéris.»
Ces paroles énigmatiques pourraient heurter nos oreilles, comme si Dieu voulait
l'endurcissement des coupables. En fait, ceux que visent l'évangile, sont les
auditeurs qui ont entendu la parole de Dieu sans la comprendre, entendez sans
se sentir concernés, interpellés. Mathieu revient trois fois sur le mot
comprendre. Il s'agit d'une disposition d'accueil, d'une disponibilité. Dire à
quelqu'un je te comprends, c'est partager ses idées, son point de vue, ses
sentiments. Mais Dieu ne s'impose pas, il propose; il ne force ni les coeurs, ni
les têtes. Il respecte la liberté qu'il a donnée à l'homme.
Les premiers cités, ceux du chemin battu, n'ont aucun désir sincère de vouloir
comprendre; ils ne se sentent pas concernés par la parole de Dieu; ce sont les
indifférents. Les seconds, ceux de la rocaille, craquent à la moindre épreuve. Ils
sont les superficiels, les hommes d'un

58

moment, des plantes sans racines. Ils passent d'une église à l'autre. On connaît
l'enseigne d'une certaine église: «Si ton Dieu est mort, essaie le mien.»
Les troisièmes, ceux des ronces, écoutent la parole de Dieu, mais se laissent
accaparer par les passions, le profit immédiat, qui les empêchent d'être rentables
pour Dieu, alors que Jésus avait dit de chercher d'abord le royaume de Dieu, le
reste sera donné en surplus. Ce sont les hommes qui n'arrivent jamais à
maturité, faute d'engagement; ils stagnent, ils s'agitent, discutent, pointent les
autres du doigt, font passer l'accessoire avant l'essentiel. Ils ne prennent pas
position. Ils refusent d'entrer dans le royaume de Dieu.
A chaque chrétien d'identifier ses choix, son parcours, ses sentiers battus, sa
rocaille, mais aussi et surtout sa bonne terre.
Persévérons à semer, en nous et en dehors de nous, travaillons la terre, à
temps et à contretemps, avec foi et confiance et Dieu donnera la croissance,
souvent à notre insu.
N'exigeons pas de Dieu des plantes toutes faites et la croissance n une nuit. Le
Royaume de Dieu n'est pas dans le spectaculaire. Une branche qui tombe d'un
arbre fait beaucoup de bruit, mais on entend pas une forêt qui pousse ne fait pas
de fracas.
59
Mt 13, 24-43: patience de Dieu, patience de l'homme

«Laissez tous deux, le bon grain et l'ivraie, croître ensemble jusqu'à la


moisson», dit le Christ.
L'évangile du dimanche précédant nous enseignait que la croissance du
Royaume de Dieu dépend de la qualité du sol qui reçoit la bonne semence.
Aujourd'hui, le Christ nous met en garde contre la tentation de vouloir trop
intervenir dans cette croissance; c'est l'évangile de la patience. Et pourtant nous
aurions mille et une raisons de nous impatienter devant la ténacité de nos
faiblesses et des contrariétés de la vie. De plus nous vivons dans un monde
pressé. Une génération n'est plus qu'une décennie; nous voulons tout tout de
suite; accélération est la consigne et les nerfs n'ont qu'à suivre.
Quoi qu'il en soit de notre train train quotidien, les circonstances de la vie sont
souvent impitoyables et sans recourt. Alors l'homme, la nature, le monde, tout
cela ne serait-il qu'un étrange brassage de vitalité et de destruction? Laissez
votre jardin à l'abandon, le temps d'une saison et vous constaterez que les
herbes parasites ont le fâcheux privilège d'envahir très vite les belles fleurs et
les légumes.
La parabole du bon grain et de l'ivraie concerne d'abord notre monde
intérieur, ce jardin merveilleux qu'est notre coeur créé à l'image de Dieu et
transfiguré par l'évangile du Christ. C'est là précisément que l'ivraie plonge ses
racines. Nos faiblesses ont la vie dure; elle nous humilient; elles nous font
souffrir. Le grand saint Paul s'en est ouvert dans une lettre écrite aux chrétiens
de Rome: «Quand je veux faire le bien, écrivait-il, c'est le mal qui se présente.
Malheureux homme que je suis.»
Même constat à l'échelle du monde. Tout n'est pas réussite dans ce nouveau
monde dont l'homme se dit être l'artisan. Il y a aussi de la morosité dans l'air, de
la pollution: instabilités politiques dans certains pays, voire des massacres,
récessions économiques de ci, de là, endémies, chômage, solitude, trop de
suicides, même dans les rangs des jeunes. Tous ces indicateurs dans le rouge
poussent les prophètes de malheur à conclure que les temps sont mauvais.
Ce monde est le nô[Link] II a dit que les espoirs et les souffrances des
hommes sont aussi ceux de l'Eglise. Ce monde, nous voulons l'aménager avec
tous les hommes de bonne volonté. Nous voulons être positifs; nous voulons
exprimer sincèrement notre sympathie et notre confiance en ce 21 siècle avec
nos partenaires croyants et non croyants; nous croyons fermement que
l'évangile est une bonne nouvelle pour le monde.
C'est ici qu'intervient la vertu d'espérance, celle qui donne un avenir. Elle ne se
confond pas avec l'optimise qui, lui, est affaire de tempérament et de
conjoncture favorable. L'optimisme mise sur un avenir positif en fonction de la
prospérité du moment présent, mais une affaire même brillante peut s'effondrer
à tout moment. Par contre l'espérance chrétienne s'enracine dans la foi. Elle est
une certitude et non un pari, la certitude de l'amour indéfectible de Dieu. Avant
de quitter ce monde, le Christ a dit à ses disciples: «N'ayez pas peur, je serai
avec vous jusqu'à la fin des temps.»
Paradoxalement le spectacle de l'ivraie dans le champs nous pousse à miser sur
Dieu, à faire confiance au moissonneur qui connaît son champs et les saisons,
qui sait trier le bon grain parmi l'ivraie. Les doutes et autres mauvaises
circonstances, qui pourraient nous impatienter, ne sont qu'une saison de notre
vie comme de l'humanité, un temps de patience et d'espérance, un temps de
maturation. Dieu aime les hommes, ses enfants, malgré la casse qu'ils peuvent
causer. Donnons à Dieu le temps de réussir son oeuvre.

60
Mt 13, 24-43: l'ivraie (Variante)

Dans la parabole du semeur, Jésus avait insisté sur le rendement fabuleux de la


récolte, malgré les semences perdues dans la rocaille et les ronces.
Aujourd'hui l'ivraie fait problème; elle menace d'étouffer une partie du blé. Ne
faudrait-il pas recourir aux grands moyens, parcourir le champ et arracher cette
mauvaise herbe?
L'ivraie rend compte du drame de l'humanité de tous les temps et de tous les
lieux. Le mal existe; il ne cesse de faire des ravages. Pourquoi tout cela? Nous
sommes tentés par la solution radicale d'éliminer de force ce qui ne répond pas
à nos goûts, à nos croyances, à notre sécurité. Même les religions, certaines
encore aujourd'hui, ont succombé à la tentation d'éliminer les autres, les
hérétiques pour aménager une société de purs, de parfaits. Que de persécutions
et d'excommunications de siècle en siècle. Notre monde n'est pas encore guéri
de la maladie de l'intolérance. A chaque fois que l'absolutisme a voulu
s'imposer, le résultat fut un désastre, pire encore une ignorance totale de
l'intention du Dieu que le Christ a révélé aux hommes.
La parabole d'aujourd'hui nous recommande la prudence, l'humilité et la
patience. L'ivraie est tellement mélangée au bon grain qu'on se tromperait en
voulant trop vite les séparer. Ils cohabitent dans la confusion; ils poussent dans
notre coeur. La sagesse ne dit-elle pas que l'homme n'est pas si bon ni si
mauvais qu'on ne le croit. En tout homme il y a du bon et du moins bon et le
discernement n'est pas facile. Prendre patience, ne pas anticiper sur le temps de
la moisson, c'est s'accepter soi-même et accepter les autres. La patience est
l'espoir qu'un arbre majestueux puisse sortir de cette toute petite graine, comme
ce rien de levure fait monter toute la pâte.
Patienter, c'est s'abstenir de juger. Laissons ce droit à Dieu, il en a les moyens.
La Bible dit que l'homme juge selon les apparences; Dieu lit dans les coeurs.
L'ancien testament raconte une histoire édifiante à ce sujet. On connaît l'histoire
de Joseph que ses frères veulent assassiner par jalousie et que grâce aux
supplications de l'un de la fratrie, ils le vendent comme esclave. Arrivé en
Egypte, Joseph se fait remarquer par ses qualités d'intelligence et d'honnêteté.
La pharaon le nomme ministre des affaires économiques. Survient une famine
en Palestine. Les frères de Joseph se rendent en Egypte avec l'espoir d'y trouver
un peu de blé. Quand ils reconnaissent leur frère Joseph, ils tremblent de peur
croyant qu'il va les châtier durement. Emu jusqu'aux larmes, Joseph les rassure:
«Soyez sans crainte, dit-il. Vais-je prendre la place de Dieu?» (Gn 50, 19).
Laissons à Dieu le droit de juger; lui seul sait combien la conscience de
l'homme est complexe. Laissons-le juger; il ne se trompera pas et tout le monde
bénéficiera de son indulgence.
Dans cette parabole et dans quantité d'autres enseignements, Le Christ ne cesse
de nous parler de l'inlassable patience de Dieu qui ne désespère d'aucun homme
et d'aucune situation. Pour Dieu, tout est encore possible, car il se plaît à
pardonner plutôt qu'à juger. Nous lisons dans la bible: «Même si une mère
abandonnait son enfant, moi je ne t'abandonnerai jamais.» (Is 49)
Par sa capacité de prendre patience, Dieu nous apprend à être humain, à
comprendre et à tolérer. Etre patient, répétons-le, c'est s'accepter et accepter le
prochain, savoir gérer le temps. Etre patient, c'est maîtriser des situations
parfois pénibles et coopérer au travail de l'Esprit Saint dans le monde et dans
l'Eglise. Etre patient c'est encore et toujours espérer. Finalement la patience
permet à la charité de durer et de survivre aux épreuves.

61
Mt 13, 44-52: le trésor, la perle

Pédagogue avisé, comme tous les conteurs de belles histoires, Jésus ne


recourrait jamais au langage savant et compliqué des philosophes; bien au
contraire, il avait le goût des belles images, des choses simples de la vie, des
paroles qui vont droit à l'esprit et au coeur. On se rappelle les paraboles du bon
pasteur, du fils prodigue, du semeur, du levain dans la pâte. Ces belles histoires,
nous les connaissons depuis nos premières leçons de catéchisme.
Dans les paraboles, Jésus semble s'adonner à un jeu d'écolier, au jeu des
devinettes. Le Royaume de Dieu c'est cela, dit-il, non ce n'est pas ça ou pas
exactement ça. C'est vrai, Dieu et son Royaume, on n'a jamais fini de les
chercher, à tout âge, moins encore de les posséder.
Jésus ne donne pas de solution toute faite; il invite et encourage à chercher; il
fait des suggestions sans se perdre dans des raisonnements. C'est le cas
aujourd'hui à propos des paraboles du trésor dans un champ et de la perle
précieuse. Sur toute la terre et depuis tous les temps, tous les peuples, tous les
hommes ont rêvé de trouver un jour le trésor qui ferait leur bonheur. A votre
avis, quel serait le trésor que nous chercherions aujourd'hui dans le monde
entier? A quoi pensez-vous? Ne serait-ce pas un vaccin contre le cancer? On est
prêt à y mettre le prix, car n'échappe à ce mal ni le riche ni le pauvre. Au temps
du Christ, il n'y avait pas de banques en Palestine. Faute de mieux, on enterrait
les pièces d'argent dans un coin de champ; la terre servait de coffre fort contre
les pillards. Il arrivait que le propriétaire meure sans avoir révéler le lieu de la
cachette, ce qui explique qu'un cultivateur pouvait tomber dessus, par hasard et
c'était la fortune. Que va faire le chançard qui labourait le champ du
propriétaire? Dans sa joie, dit l'évangile, il vend tout ce qu'il possède et achète
le champ. Telle est la leçon de la parabole en deux ou trois mouvements:
découvrir le trésor, l'apprécier, être comblé de joie, vendre tout pour l'acquérir.
Jésus ne doit pas expliquer la parabole, comme il l'a fait pour celle du semeur;
elle parle d'elle-même. Ce que Jésus cherche, c'est nous provoquer: «Si tu
tombais sur une telle chance, que ferais-tu»? Jésus savait ce qu'il disait; il
connaissait le coeur de l'homme, ce coeur capable de grandes choses. N'est-ce
pas lui qui a dit: «Là où est ton trésor, là aussi sera ton coeur.» Pour le Christ les
choses sont claires et indiscutables; le vrai trésor, celui qui résiste à l'usure des
saisons, celui qui rend profondément heureux, c'est le Royaume de Dieu, qui
n'est autre que l'amour de Dieu et du prochain. Le savoir, le vouloir, le chercher
cause une grande joie, une joie qui justifie tous les sacrifices. La joie est
première; elle passe avant le renoncement. Il est important de le comprendre.
Ma foi chrétienne, mes engagements, mes sacrifices pour la cause du prochain,
me rendent-ils profondément heureux? On dit qu'un saint triste est un triste
saint. Continuons les applications: un prêtre triste est un triste prêtre, un marié
triste est un triste marié; quelque chose a raté dans leur vie. Joie et bonheur à
condition d'y mettre le prix fort. Le Christ n'aime pas les demi mesures. Son
évangile est exigeant parce qu'il sait que la tiédeur et les compromis engendrent
l'insatisfaction et la morosité. Nous sommes créés pour un grand amour qui fait
notre bonheur de vivre, même nos derniers jours. Rappelons les grandes étapes
de la vie spirituelle que le Christ nous propose: chercher, découvrir, se réjouir,
sacrifier tout pour acquérir. Chercher est le secret d'une âme jeune. Soyons des
chercheurs de Dieu et d'humanité. Trouver le trésor de la vie que Dieu nous
offre gratuitement avec tout son amour. Ce cadeau du Ciel nous comble d'une
joie, qui déborde en un coup de coeur prêt à tous les sacrifices. Le psalmiste de
l'Ancien Testament l'avait bien compris: «Mon partage, dit-il, c'est d'observer
tes paroles, Seigneur; mon bonheur c'est la loi de ta bouche, plus qu'un
monceau d'or et d'argent.» (Ps 118.)

62
Mt 13, 47-53: parabole du filet

La petite parabole du filet parle du même sujet que celle de l'ivraie et du bon
grain. Dans la période terrestre du Royaume de Dieu, le bien et le mal
cohabitent dans le monde et en tout homme. Les deux paraboles insistent sur les
deux temps, celui de la pèche et du semis et celui des récoltes. Ainsi en est-il
dans le Royaume; ici-bas, le bien et le mal vont ensemble. Au jour du jugement
s'opérera la séparation; d'un côté les bons, de l'autre les méchants.
Ce sévère avertissement correspond bien à la manière de l'évangile de
Mathieu qui semble davantage faire confiance à la menace du jugement qu'à la
promesse de bonheur pour influencer le comportement de ses lecteurs. On
pense à la porte étroite, aux vierges insensées, à la condamnation des scribes et
des pharisiens, à la mise en scène apocalyptique du jugement dernier.
Alors que Jésus sent de plus en plus l'opposition des chefs religieux et
l'indifférence d'une partie de la foule, par ces paraboles, il veut provoquer une
ultime réaction, adresser un dernier avertissement pour faire comprendre que le
moment présent est décisif; demain il sera trop tard. Pour ce faire il recourt aux
oracles de menace et de jugement bien connus dans la prédication des
prophètes. Jésus était de son temps. Parler des bons et des méchants était une
façon simple et adaptée d'enseigner dans la tradition juive et même chrétienne
pendant des siècles, une prédication qui a effrayé des générations de croyants.
Cette représentation de Dieu choque la mentalité contemporaine. Le Dieu de
miséricorde et d'amour tolérerait-il qu'un seul de ses enfants soit condamné à
l'enfer à tout jamais? Le Christ n'a-t-il pas cessé de prêcher et de pratiquer le
pardon? Mystère de Dieu, mystère de l'homme, mystère de la foi. Mystère du
bien et du mal. La réflexion que je ferais volontiers n'est autre que la prière du
Christ: «Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu'ils font.» Ils ne savaient pas
ce qu'ils faisaient.
63
Mt 13, 54-58: Jésus et Nazareth.

L'évangéliste Mathieu a terminé le grand discours du Christ sur les paraboles; il


aborde maintenant une suite de circonstances et d'actes de la vie du Christ.
L'épisode que nous venons de lire en dit long sur les difficultés des juifs, qui
sont aussi les nôtres, à comprendre et à accepter le Christ. Peut-on croire en un
messie sauveur, envoyé de Dieu, qui soit homme, totalement homme, homme
du peuple? Son père et sa mère, son clan familial, on les connaît. N'a-t-on pas
dit: que peut-il sortir de bon de ce patelin de Nazareth? Tout le monde est
sceptique, non sans raison. L'homme a besoin de mythes grandioses pour vivre,
même si ces mythes se succèdent à la vitesse des produits de consommation.
Faute
de reconnaître Dieu, l'homme se crée son dieu, un veau d'or, comme par le
passé. Les hommes ont de la peine à reconnaître la présence de Dieu dans la
modestie et la simplicité du quotidien de toute vie. Même l'Eglise veut que les
saints aient accompli des miracles; sans cela, l'examen de passage pour la
béatification s'avère difficile. Lorsque qu'on commença à parler de la sainteté de
Thérèse de Lisieux après sa mort, sa supérieur dit: «Mais Thérèse n'a rien fait
d'extraordinaire.»
Jésus s'est fait homme jusqu'à s'effacer dans une menuiserie d'un bled de
campagne. Pendant trente ans, il s'est tu. S'il n'y a rien à dire sur ce long séjour
à Nazareth, c'est qu'il a accompli la volonté de Dieu dans les choses ordinaires
de la vie de tout homme.
Un enseignement pour nous. Rien de ce qui fait le quotidien de nos journées est
insignifiant, indifférent pour le Royaume de Dieu. De chaque instant de nos
vies, nous pouvons dire: cela plaît à Dieu; Dieu le veut ainsi; Dieu est passé par
là. Dieu nous aime à la cuisine comme au bureau. Faut-il alors parler d'héroïcité
pour vivre saintement? Oui, disait Thérèse de Lisieux, faire les choses
ordinaires de façon extraordinaire.
Tenez! Parler de Nazareth, c'est aussi parler de Joseph. Sa vie fut simple, banale
et effacée. A peine quelques versets dans l'évangile à son sujet. En cela, Joseph
et Jésus sont sur la même longueur d'onde. Rien n'est dit dans l'évangile que
Joseph ait accompli des miracles, ni mené une vie d'ascèse à la saint Jean
Baptiste. Joseph n'a pas fait des miracles pour être canonisé par Dieu. Il fut un
homme juste, dit l'évangile, un homme consciencieux.

64

Mt 14, 1-12: Martyre de Jean Baptiste et de Jésus

Jean Baptiste et son cousin le Christ, deux personnalités au service de


l'évangélisation du monde. L'un ne va pas sans l'autre. C'est dire l'impact
qu'avait eu la prédication de Jean Baptiste dans l'opinion publique et chez les
disciples du Christ. Pourtant ce sont deux personnalités bien différentes. Jean
incarne le profil du prophète austère; il vit dans une environnement désertique;
son discours est sévère, dans la tradition des prophètes de l'Ancien Testament.
Le Christ montre un visage humain; il fréquente la société, partage les repas
avec les gens bien et les autres; il va de village en village, à la rencontre des
hommes.
Jean Baptiste comprend sa mission comme une préparation au service du
Christ. Il lui envoie ses disciples. Sa fin de vie sera le signe de ce qui adviendra
au Christ.
Hérode n'avait pas bonne conscience, dit l'évangile. C'est la dérision d'un jour
de fête où en célébrant pompeusement l'anniversaire de sa naissance, il donne la
mort à un autre homme. Il a peur du quand dira-t-on, s'il retire la promesse fait à
sa fille; il est vaincu par la lâcheté.
Hérode pour Jean Baptiste, comme Pilate pour Jésus, incarne l'homme du
respect humain, des marchandages autour de la conscience. L'un et l'autre
sentent un malaise intérieur; l'un et l'autre veulent protéger leur carrière, ne
déplaire à personne et sauver la face.
L'un et l'autre voudraient trouver une porte de sortie pour se tirer d'affaire.
Pilate tente toutes les solutions, sauf l'unique nécessaire, celle de sa liberté et de
sa dignité.
Jean Baptiste et Jésus sont les victimes d'un pouvoir sans scrupule, sans
conscience. Ils sont à la fois la victime et la dénonciation de la méchanceté,
martyrs c'est à dire témoin de la fidélité à la conscience comme instance
suprême de la dignité de l'homme. Ils acceptent la mort pour que vive la
conscience.
Le concile Vatican II a voulu aborder les chemins du dialogue et de la
collaboration avec les non croyants pour un monde qui serait une maison
commune. Dans son enseignement intitulé «la joie et les souffrances des
hommes sont aussi celles de l'Eglise,» Vatican II a placé en tête de toutes les
valeurs commune de l'humanité celle de la conscience, avant même toute
profession de foi. La conscience sauve l'homme. C'est au niveau d'une
conscience commune que le croyant et le non croyant découvrent la dignité
inviolable de l'homme.
La conscience est sacrée; elle habite un sanctuaire; elle exige un culte; elle est
la parole de de Dieu au plus intime du coeur de tout homme de bonne volonté.
65
Mt 14, 13-23: pain pour le monde.

(Nous n'allons pas nous adonner à un examen critique de l'historicité de


l'événement de la multiplication des pains. Nous allons écouter une belle
histoire qui nous fera du bien.)
Faim et pain font un couple, tout au moins devrait-il en être ainsi. A toute
faim devrait répondre du pain, le pain devrait assouvir la faim. En est-il ainsi en
ce monde? Si le tiers de l'humanité vit en-dessous du seuil de la pauvreté, dit-
on, c'est que des hommes, des femmes et des enfants souffrent et meurent de
faim aujourd'hui même. Mais où donc est le pain?
Cette situation, le Christ ne pouvait pas la tolérer de son vivant et pour toutes
les générations. Il a osé un geste fou, un signe franchement déroutant, qui nous
rappelle à tout jamais la gravité de notre responsabilité. Jésus fit une
inimaginable multiplication des pains sans vouloir, pour autant, en faire une
solution miracle pour l'humanité. L'intention du Christ n'était pas de supprimer
les boulangeries; il a voulu nous révéler toutes les dimensions du partage.
«Donnez-leur vous-mêmes à manger», dit-il aux disciples; il leur faudra bien
plus pour qu'ils le comprennent et en soient convaincus. Pour que personne ne
se trompe, en croyant aux solutions toutes faites, Jésus pousse l'inimaginable
jusqu'à s'identifier avec le pain du partage. La multiplication des pains est déjà
l'annonce de l'eucharistie, corps du Christ, pain rompu pour le monde. Les
paroles que le Christ prononce sur le pain de la table des hommes sont les
mêmes qu'il prononcera sur le pain de l'autel. «Il prit le pain et levant les yeux
au ciel, il le bénit, le rompit et le donna à ses disciples.»
Le Christ a engagé toute sa personne, son corps, son esprit, sa mort et sa
résurrection, sa passion pour l'homme, pour que tout pain de la terre soit
matière sainte, consacrée, pain de communion. Du pain de l'autel au pain du
frère, il ne peut y avoir de distance. Le point de départ de cette folie divine n'est
rien de plus qu'un sentiment, un de ces mouvements du coeur qui sommeille
dans tout être humain. Il s'agit de la commisération, de cette bonté faite
d'humilité et de compassion. «Lorsque Dieu créa l'homme, a dit Bossuet, il y
mit d'abord la bonté.» «Voyant la foule, dit l'évangile, Jésus fut saisi de pitié.»
Ailleurs il est dit qu'il fut pris aux entrailles. Chez le Christ, c'était devenu
viscéral.
La commisération du Christ n'a rien d'une pitié sentimentaliste qui fait couler
une larme devant la TV mais qui se garde bien de quitter le fauteuil de peur
d'être envahi par l'insupportable misère du monde. D'ailleurs que peut-on faire
devant cette énormité? La commisération du Christ n'a rien non plus de la
solution raisonnable des disciples. Que les gens rentrent chez eux. Pourquoi
traîner par ici alors qu'il se fait tard. Et puis le maître à droit à un moment de
repos et de prière après un journée harassante sous un soleil de plomb. Trop
c'est trop. Bien sûr les bonnes paroles ne coûtent pas cher.
Commisération n'est pas raison, du moins pour le Christ. Jamais il n'a pu
résister à tout qui s'adressait à lui. Il ne s'est pas encombré la tête de questions
sur les vraies et fausses faims des hommes, faim de nourriture, faim de
curiosité, faim de guérisons, faim de solutions toutes faites. Le Christ a fait le
choix de souffrir avec l'humanité plutôt que d'être distant et sceptique. Le Christ
s'est laissé prendre par le coeur, son point faible, dirions-nous volontiers. Les
foules l'ont vite senti. Il y allait surtout de l'image de marque de son Père. Dès
lors, il s'est empressé d'improviser un formidable resto du coeur en pleine
campagne.
Attention! Si le Christ n'a pas lésiné sur les moyens, c'est qu'il se devait de
révéler la vraie signification de sa présence en ce monde. Et de faire un coup
double. En offrant à la foule du pain à satiété qu'il fait distribuer par les
disciples, il leur enseigne la vocation de frères appelés à partager les vivres du
travail, les peines et les joies, bref tout qui fait la vie des
humains.

66
Plus encore, le Christ vient répondre à la faim d'absolu qui s'exprime
confusément dans nos coeurs en mal d'amour et dans nos têtes en quête de sens.
Le miracle de la multiplication des pains renvoie la foule à la personne même
Christ, à sa présence et à son message, à son Père. Après la multiplication des
pains, il a dit à la foule: «Je suis le pain de la vie. Qui mange mon corps et boit
mon sang, qui me reçoit et marche avec moi, celui-là a la vie de Dieu ici-bas et
pour l'éternité.»
Chrétiens, soyons le pain du partage et de l'amitié, le pain du travail pour un
monde meilleur, le pain du courage et de la joie de vivre, le pain du pardon et
de la réconciliation, le pain qui rassasie le corps, le coeur et l'esprit. Il faut que
cela se voie sur le visage du chrétien. Il faut que les hommes se doutent de
quelque chose, qu'ils pressentent que nous avons communié au corps du Christ,
qui nourrit notre vie, qui nous unit à Dieu et à toute l'humanité.
67
Mt 14, 22-33: la marche sur les eaux

L'évangile de la marche sur les eaux est en lien étroit avec le précédant, celui de
la multiplication des pains qui avait soulevé l'euphorie des foules et des
disciples. Enfin, on a trouvé le sauveur, se disait-on, le messie tant attendu qui a
la réponse à tous les problèmes, à commencer par le pain quotidien. Avec Jésus,
plus de malheurs, plus de misères.
Jésus veut soustraire ses disciples à la séduction des aventures politico-
religieuses des solutions toutes faites qui se contentent souvent des avantages
matériels. Il les oblige à remonter en barque, à s'éloigner, à prendre du recul
pour réfléchir, tandis qu'il renvoie les foules à leurs occupations quotidiennes, à
leur travail, à leurs bonheurs et leurs soucis.
Puis Jésus se retire sur la montagne. Il est seul, seul contre les malentendus de
tout le monde; ni les foules, ni les disciples ne le comprennent. Il n'est de pire
solitude que de n'être pas compris par les siens.
A vrai dire, le Christ n'est pas seul; il prie, il s'entretient avec son Père. Il prend
lui aussi du recul pour réfléchir à sa mission, conforter ses convictions, se
ressourcer. Il revoie les scènes des premières tentations au désert: le pouvoir, la
fortune, le prestige, tentations qui sont aussi celles de l'Eglise et des chrétiens
de tous les temps.
Chez les disciples c'est le découragement après l'enthousiasme de la
multiplication des pains. Il peinent sur le lac sans avancer. La nuit, la mer
agitée, les vents contraires, tous ces éléments de la nature symbolisent les
puissances du mal qui s'acharnent contre l'homme misérable, sans force, ballotté
en tous sens, menacé de naufrage, cet homme que nous sommes tous certains
jours de notre vie Quand tout va mal, nous convoquons Dieu au tribunal; nous
le sommons de s'expliquer. Qui d'entre nous ose dire n'avoir jamais douté de la
bonté de Dieu, de ne pas avoir souffert de son absence, aux moments difficiles
de la vie.
Les premiers chrétiens ont reconnu dans la baque le symbole de l'Eglise, la
barque de Pierre. Mathieu l'évangéliste pense aux persécutions des chrétiens par
les Juifs et les Romains. Il en est encore ainsi aujourd'hui dans de nombreux
pays. L'auteur de l'évangile de la barque pense aussi à l'avenir de l'Eglise,
toujours menacée par la tentation du pouvoir, de la fortune, des querelles, du
séparatisme.
La peur des disciples dans la barque a duré tout la nuit. On pense entre autre
aux interminables nuits d'insomnie des malades qui gémissent en attendant
l'aurore; chaque
minute semble durer une heure.
Jésus vient; il marche sur les puissances du mal. Curieusement les disciples ne
reconnaissent pas leur maître. Ils croient apercevoir un fantôme. «Pris de
panique ils se mirent à crier» dit l'évangile.
Que voulait Pierre en demandant de marcher sur les eaux? Voulait-il rejoindre
immédiatement Jésus, comme il le fera plus tard à l'heure de son martyre, ou
bien demande-t-il à Jésus une preuve qu'il ne voit pas un fantôme? Un jour
l'apôtre Thomas demandera, lui aussi, une preuve de la résurrection du Christ:
«Si je ne vois pas dans ses mains la marque des clous, disait-il, je ne croirai
pas.» (Jn 20, 25). Jésus donne son accord. Pierre toujours si spontané se lance
mais il perd pied; il s'enfonce il crie au secours.
Pourquoi cette mise en scène? Mathieu veut nous enseigner que même Pierre, le
rocher fondement de l'Eglise, le premier pape, le martyr, ce Pierre a souvent
manqué de foi, en particulier lors de son reniement, la nuit de la passion du
Christ.
Pierre, c'est l'Eglise, c'est le chrétien de tous les temps. Quand le chrétien pense
à Dieu, qu'il garde les yeux levé ver le Ciel, il est fort,il avance; dès qu'il se
regarde lui-même et cette eau

68
dangereuse sous ses pieds, il s'enfonce, il coule. Mais le Christ sera toujours
présent pour lui tendre la main.
Ainsi en est-il, entre autre dans les conflits qui divisent les hommes. En toute
circonstance, il faut que l'on puisse reconnaître le chrétien à ses pensées, ses
sentiments, ses paroles et ses actes.

(Jean relate à sa manière le récit de la marches les eaux. Selon lui, Jésus refuse
de monter dans la barque Qu'est-ce-à dire? Dès que Jésus est là, devant les yeux
du chrétien a atteint le but du voyage; la barque est arrivée à bon port. Le Christ
est l'aboutissement de la vie du chrétien. Il s'est dit être le chemin,la vérité, la
vie. Si le chrétien perd vue cet objectif, la présence du Seigneur, il vit dans
l'allusion, il s'enfonce.)
69
Mt 14, 22-23: les demeures de Dieu.

Les premiers chrétiens avaient reconnu, dans la barque de l'évangile, le symbole


de l'église, la barque de Pierre. Aujourd'hui nous commémorons la fête de la
basilique Saints Pierre et Paul, l'église du Vatican à Rome. C'est pour nous une
invitation à méditer sur les lieux de la présence du Seigneur parmi nous.
Les églises bâtiments, nous les connaissons; les chrétiens ne cessent d'en
construire. Le Christ lui-même se rendait à la synagogue le jour du sabbat pour
prier avec ses frères juifs. Un jour une altercation violente éclata entre le Christ
et les commerçants du Temple qui avaient fait de la demeure de Dieu un vaste
marché. Jésus est scandalisé. «Vous avez fait de la maison de mon Père une
maison de commerce.» L'évangéliste dit qu'une parole de l'Ecriture revint à la
mémoire des disciples, «le zèle pour ta maison me dévore» (Jn 2, 13-17). La
maison du Père c'est tout dire. La vocation de nos églises édifices est d'être la
maison paternelle des enfants de Dieu, le lieu de la rencontre du Christ et des
frères. Les édifices religieux servent à accueillir les fidèles, en particulier à la
célébration de l'eucharistie pour qu'ils se souviennent qu'ils ont un même et
unique Père, qu'ils sont tous sœurs et frères dans la famille de Dieu. Sans ces
lieux d'assemblées, nous serions des SDF, des sans domicile fixe, des individus
dispersés et du dispersé à l'égaré il n'y a qu'un bout de chemin. Si les chrétiens
veulent former une communauté, il leur faut un lieu d'accueil, de rencontre, une
maison, une table pour partager le pain de Dieu. Comment imaginer une famille
sans maison? Pourrait-elle subsister? Reste à voir si les chrétiens aiment
fréquenter leur église, le jour du Seigneur, aussi en semaine, simplement pour
dire bonjour à Dieu qui sera heureux de recevoir une visite.
Eglise maison de Dieu, mais aussi Eglise famille, Eglise domestique, disait
volontiers le pape Jean Paul II. Nos familles chrétiennes sont aussi des lieux de
la présence du Seigneur. C'est précisément le sens du sacrement du mariage;
tout le reste de la cérémonie du mariage n'est que du social, du juridique et du
festif. Un famille unie dans la foi témoigne visiblement de la présence du
Seigneur dans la maison, sans cri ni publicité. Il y a dans toute famille unie par
la foi un secret, un plus qui finit par apparaître aux yeux de tout qui sait voir et
s'interroger. S'unir par le sacrement du mariage c'est fonder une Eglise, une
demeure sacrée, lieu de prière et d'amour.
Et Jean Paul II d'en rajouter: «La première demeure de Dieu en ce monde c'est
l'homme.» Saint Paul écrivait aux Corinthiens: «Vous êtes le corps du Christ. (1
Co 12, 27) Ne savez-vous pas que vous êtes le temple de Dieu et que l'Esprit
Saint habite en vous.» 1 Co 3,16). Nous avons tendance à assigner Dieu en
résidence dans des tabernacles, fussent-ils dorés, où il est hors de nos vies. Le
temple Dieu est fait de pierres vivantes, disait saint Pierre. Avant d'être un lieu
de culte, l'Eglise est faite d'hommes. Chaque être humain est une résidence du
Seigneur. Les édifices disparaîtront à la fin des temps, l'homme sera immortel?
Nous devrions mieux ouvrir les yeux de la foi et le coeur de l'amour pour
l'apercevoir. Un confrère avait pris l'habitude de se dire, chaque fois qu'on
frappait à la porte: «c'est le Christ qui vient à moi.»
Prions l'Esprit saint pour qu'il ouvre notre esprit et nous aide à percevoir la
présence de Dieu en nous et parmi nous. Quelle joie si nous pouvions avancer
sur ce chemin de vie spirituelle.

70

Mt 15, 21-28: guérison de la fille de la cananéenne.

L'évangile d'aujourd'hui commence par dire que Jésus s'est retiré dans la région
de Tyr et de Sidon, dans l'actuel Sud Liban, en dehors de la Palestine juive.
Pourquoi le fait-il alors qu'il dit être envoyé pour Israël, le peuple élu. En fait
Jésus s'est retiré à l'étranger pour plusieurs raisons. En ce moment il est arrivé à
un tournant dans son ministère. Depuis la multiplication des pains, il ressent
dramatiquement un malentendu avec le peuple qui s'attendait à être comblé de
miracles et d'autres bienfaits. Jésus ne veut pas qu'on le suive sur un
malentendu, car le vrai pain qu'il veut donner au monde, c'est sa propre
personne. «Qui mange ma chair et boit mon sang aura la vie éternelle.» De plus
il se met à l'abri de la police d'Hérode et des pharisiens qui cherchent à
l'éliminer.
Désormais Jésus va éviter les foules et se consacrer à la formation de ses
disciples; pour ce faire, il cherche le calme à l'étranger. C'est là qu'il rencontre
une cananéenne qui avait sans doute entendu parler de ce Jésus de Nazareth, de
son enseignement qui faisait impression et de son pouvoir de thaumaturge. La
femme se met à crier, à hurler dit exactement le texte de l'évangile. Le cri est
l'expression d'une grande détresse, d'une profonde misère. On ne se gène plus,
la souffrance est trop grande. «Seigneur prend pitié de moi, crie-t-elle.» Nous
aussi nous le disons à la messe, calmement, par habitude, parce que nous ne
sentons pas la souffrance nous écraser, tandis que cette mère criait; elle savait
ce que signifie implorer. «Ma fille est cruellement éprouvée par un démon.»
Jésus ne répond pas un mot. Peut-être ne veut-il pas être considéré comme un
faiseur de miracles, à tour de bras. Il semble plutôt vouloir mettre à l'épreuve la
foi de la cananéenne et dénoncer par une sorte de joute oratoire la réaction que
cette païenne devait attendre d'un juif. Rien n'y fait, elle insiste, elle dérange.
Les disciples supplient le Christ de lui donner satisfaction; elle casse les
oreilles. C'est évidemment la solution facile mais le Christ en veut plus. La
mère s'obstine, elle lui colle à la peau comme un mendiant dans la rue.
C'est alors que Jésus engage un dialogue étonnant. «Je n'ai été envoyé qu'aux
brebis d'Israël.» Il avait commencé par ne pas répondre et voilà qu'il lui oppose
un refus catégorique. Lui, Jésus, le doux et humble de coeur, si proche des
souffrants. Cette attitude étonne.
C'est vrai que Jésus n'a été envoyé qu'aux brebis perdues d'Israël; il ne pouvait
pas être partout à la fois. Ses apôtres iront annoncer la bonne nouvelle aux
nations. La pauvre femme ne comprend rien de ces raisonnements; elle souffre,
elle continue à supplier. C'est alors que le dialogue prend une allure
désagréable. Jésus lui répond: «Il n'est pas bon de prendre le pain des enfants,
entendez les juifs, pour les donner aux petits chiens, les païens.» C'est l'attitude
typique du juif à l'égard des païens que le Christ va dénoncer. Il s'agit d'une
mise en scène de deux acteurs habiles, comme cela arrive dans certaines
cultures. Lorsqu'un jeune homme s'adresse à des parents pour demander la main
de leur fille, les parents s'adonnent volontiers à des joutes oratoires, pour dire
implicitement qu'ils sont d'accord. «Cette petite brebis nous est chère; elle est
d'un grand prix pour nous. Quel jeune homme peut prétendre en être digne? Au
jeune homme de comprendre le langage.
La cananéenne s'y connaît; elle saisit la balle au vol et la renvoie à Jésus: «C'est
vrai, Seigneur, mais précisément les petits chiens mangent les miettes qui
tombent de la table de leur maître.» Et voila Jésus désarmé; il renonce à
discuter; il va droit à l'essentiel, là où de part et d'autre on est d'accord. Il
adresse cette belle parole à la femme: «Femme ta foi est

71

grande; Que tout se passe pour toi comme tu le veux.» Voilà manifestement où
Jésus voulait en arriver. Ce fut un moment de bonheur pour tous, pour Jésus,
pour la mère, pour la fille et pour les disciples qui ont suivi la scène.
Laissons-nous interroger par cet évangile. J'ai la chance de pourvoir manger à la
table du Seigneur, je suis enfant de la famille de Dieu. Le Christ ne veut pas que
je ramasse les miettes tombées de la table. Est-ce que je n'oublie pas trop
souvent les bienfaits dont Dieu me gratifie, bienfaits matériels et spirituels, en
particulier d'être invité à manger à sa table du pain de l'eucharistie?
Interrogeons-nous; la foi que nous avons reçue par le baptême fait-elle le
bonheur de ma vie, mon secret que j'ose dire à ceux qui veulent en savoir
quelque chose? Que le Christ ne doive pas nous adresser le reproche qu'il fit à
ses disciples: hommes de peu fois. La femme cananéenne a cru sans avoir suivi
des cours de religion; nous qui avons si souvent entendu parler de Dieu, du
Christ et de son évangile, quelle est notre foi?
72
Mt 15, 32: j'ai pitié de cette foule, les affamés

Jésus a pour chaque homme un regard de compassion; il connaît le cœur de


chacun, ses blessures, ses faims, ses soifs. Les aveugles, les boiteux, les
lépreux, les pécheurs osent se présenter à lui. «J'ai pitié de cette foule», dit-il à
ses disciples.
Les affamés, qui sont-ils? Un affamé est manifestement un homme qui
manque de l'essentiel, dont il ne saurait se priver. Il n'a au moyen de se le
procurer. Il ne peut plus que descendre la pente qui le conduit à la mort. Il craint
de mourir.
L'essentiel peut être un morceau de pain, ou une poignée de riz. L'essentiel
qui peut faire défaut à un homme est peut être simplement une vie digne d'être
vécue. Ce qu'il voit c'est une vie gâchée, vaine, absurde. Il a faim.
L'essentiel qui lui manque pourrait aussi être un peu de joie. Il regarde autour
de lui et ne trouve absolument rien qui pourrait le réjouir vraiment. Aussi est-il
affamé.
L'essentiel pourrait être une vraie affection que quelqu'un éprouverait pour
lui. Mais personne ne peut l'aimer. Alors il a faim.
Et si l'essentiel dont il maque était une bonne conscience? Qui ne voudrait et
ne devrait avoir une bonne conscience? Et bien, il ne peut être qu'affamé.
Le besoin essentiel pourrait être celui d'être certain, ne serait-ce que d'une
seule chose? Mis il n'a en lui que des incertitudes; le désespoir le menace. C'est
ainsi qu'il a faim.
Alors l'essentiel pour lui serait d'être au clair au sujet de Dieu. Mais ce qu'il a
appris jusqu'ici sur ce dernier ne lui dit rien; il n'en avait que faire; il n'en
voulait pas. Et maintenant c'est de cette chose essentielle qu'il a faim.
C'est de ces faims-là qu'on dit du Christ: «il les a comblés de biens.» Il les a
nourris, désaltérés et réjouis à satiété. Il a fait «pleuvoir des torrents d'amour.»
Puis le Christ dit aussi à ses disciples: «Donnez-leur vous-mêmes à manger.»

Karl Barth, Ce qui demeure, Labor et Fides 1966


73
Mt 16, 13-20: pour vous, qui suis-je?

La scène de cet évangile se situe à Césarée de Philippe, en terre étrangère, en


dehors d'Israël. Le Christ s'est retiré du publique pour éviter un affrontement
prématuré avec ceux qui lui en veulent. Il va consacrer son temps à la formation
de son équipe, les douze Apôtres.
Depuis longtemps, le Christ a prêché et accompli des oeuvres étonnantes,
miraculeuses. Une question intrigue tout le monde, les disciples, les foules, Jean
Baptiste en prison, les scribes et les pharisiens, même Hérode: «Qui est cet
homme dont on connaît le village d'origine, le métier, la famille?»
Jusqu'à présent, le Christ en a fait un secret qu'il avait imposé à ses disciples.
Maintenant il pense que le moment est venu de poser lui-même la question. Il
procède par étape.
D'abord d'une façon générale. «Que dit-on de moi, qui suis-je pour les
hommes, demande-t-il.» Ce n'est qu'une question d'enquête, de sondage
d'opinion comme on le connaît dans les médias. Que dit l'opinion publique?
Dans l'entourage du Christ, les gens le prennent pour un prophète. Ce genre de
messager de Dieu était bien connu en Israël. On en cite plusieurs; on s'attendait
même au retour du prophète Elisée. Bref, on ne sait exactement que dire. Toutes
ces réponses concernent le passé; elles ne dérangent personne. La foi d'Israël
était devenue une tradition, pas un renouveau.
Hérode pense qu'il s'agit du retour de Jean Baptiste qu'il avait fait décapiter. Le
dit-il pour soulager sa conscience? Est-ce la hantise d'une âme culpabilisée?
Personne ne le sait, sinon Hérode lui-même. Chacun y va de sa petite idée; on
reste dans les modèles du passé, des idées courantes, des réponses toutes faites,
des «on dit» qui n'engagent personne.
Vient ensuite la deuxième question, celle que Jésus adresse au petit groupe des
disciples, à Pierre, Jean, Jacques et les autres. Là on se connaît, on est avec le
maître depuis longtemps. Jésus veut se rassurer qu'ils l'ont bien compris, car
bientôt arriveront des événements graves qui mettront leur foi à l'épreuve.
«Pour vous, qui-suis-je, demande le Christ?» Il ne veut plus entendre des
réponses vagues, des citations de la bible; il les interpelle personnellement.
Pour toi qui suis-je, telle est précisément la question que le Christ pose encore
aujourd'hui ( question qui fait, avec le secret messianique, la trame de l'évangile
de Marc). Qui suis-je pour toi, demande le Christ? Ne cite pas ton catéchisme,
sois toi-même. Dans ta vie, ta famille, ta profession, aux jours de bonheurs et de
souffrances, qui suis-je pour toi? Quelle place m'accorde-tu? Donne-moi un
nom, celui que tu auras choisi toi-même. Si je n'étais pas là, s'il n'y avait pas
d'évangile, pas d'eucharistie, de communauté chrétienne cela changerait-il
quelque chose à ta vie? Serais-tu moins heureux?
Beaucoup de gens ne me croient pas, ne me connaissent même pas. Sont-ils
pour autant moins heureux que toi? Alors où se trouve la différence? Je veux
une réponse personnelle, la tienne. Dis-moi ce que tu penses de moi? Qui suis-
je pour toi? Et toi, Seigneur, que penses-tu de moi?

74
Mt 16, 13-20: tu es le Fils de Dieu.

Le moment es venu pour le Christ de demander ce qu'on pense de lui. Pour qui
le prend-ton? Il commence par poser une question vague: «Les gens que disent-
ils de moi?» Les réponses vont dans tous les sens, mais elles parlent toutes du
passé: un prophète, peut-être Elie qu'on attendait, ou même Jean Baptiste. Ces
réponses ne dérangent personne; c'est du passé.
Le Christ insiste. «Pour vous, mes disciples, Pierre, Jacques, Jean et les autres,
qui suis-je?
Voue êtes avec moi depuis des mois et des mois. Alors que dites-vous de moi?»
Pierre croit connaître la bonne réponse sans hésiter: «Tu es le Christ, le Fils du
Dieu vivant.» Ces paroles que Mathieu a écrites vers les années 80 sont déjà un
credo, une profession de foi des communautés chrétiennes en la divinité du
Christ. Pierre en pensait-il autant? Quoi qu'il en soit, le Christ le félicite, le dit
bienheureux parce qu'une telle réponse ne vient pas de la sagesse d'un homme
mais de la grâce de Dieu.
Belle profession de foi qui n'a pas fait de Pierre une héros, un croyant hors du
commun. Pierre premier des Douze et volontiers leur porte parole, était un
homme simple, spontané, hardi dans ses propos, généreux. Il se jetait facilement
à l'eau pour aller à la rencontre du Christ sur le lac, mais il s'enfonçait aussi vite
dans ses contradictions et ses faiblesses; il se croyait sûr de ses convictions. Il
croyait connaître Jésus mais sa foi était encore imparfaite. Il s'en rendit compte
la nuit de reniement du Christ au tribunal. Après sa résurrection, le Christ
demanda à Pierre: «Pierre m'aimes-tu?» Pierre se senti embarrassé par une
question si pertinente. Il ne répondit pas: «Tu es le messie, le Fils de Dieu, mais
tu sais que je t'aime.» Une profession qui ne vient pas d'un catéchisme, mais qui
dit toute la grandeur et la faiblesse d'un homme, toute sa vérité.
Pierre grandira dans la foi jusqu'au témoignage du martyre. L'histoire de Pierre
et des apôtres est l'histoire du croyant, celle aussi de Eglise, l'histoire de toute
évangélisation, une histoire de fragilité et de solidité, l'histoire millénaire des
enfants de Dieu.

75
Mat 16, 21-27: passion du Christ, passion du disciple
L'évangile que nous venons de lire montre que le Christ prend un tournant
décisif dans son ministère comme dans sa vie. C'est clairement dit dans le texte:
«A partir de ce moment là, Jésus commença à enseigner à ses disciples qu'il
allait souffrir.» Il est dit: il commença. Il s'agit de quelque chose d'inattendu
pour ses disciples.
Depuis quelque temps, Jésus s'est retiré à l'étranger, dans la région du nord de la
Palestine, à l'endroit le plus éloigné de Jérusalem, cette Jérusalem qui tue les
prophètes, dit l'évangile. (Mt 23, 27) Alors que Jésus consacrait ses journées à
former ses disciples loin des foules, soudain il fait demi tour pour prendre le
chemin vers Jérusalem. Cette décision n'est pas un coup de tête, une envie de
changer de lieu. Il a du y réfléchir. «Il faut partir, dit-il.» Il est conscient qu'il
doit accomplir la volonté de son Père, à laquelle il n'a jamais renoncé. N'a-t-il
pas dit à ses disciples: «Le Père et moi nous sommes un. Tout ce que veut le
Père, je le fais.» Il sait qu'aller Jérusalem c'est prendre le chemin du calvaire.
Le moment est venu de prévenir ses disciples. Par trois fois il annonce sa
passion et sa résurrection. «Il faut partir à Jérusalem dit-il, souffrir beaucoup de
la part des anciens, des chefs, des prêtres et des scribes, être tué et ressusciter le
troisième jour.
Rappelons-nous que dans l'évangile du dimanche passé Pierre proclamait
hautement que Jésus est le messie, le Fils du Dieu vivant. Aujourd'hui le
langage est tout autre. Pierre rabroue Jésus. «Que Dieu t'en garde, dit-il;
Seigneur, cela n'arrivera pas.» La réaction de
Pierre montre la gravité de la situation. Personne ne pouvait supporter l'idée
d'un Dieu souffrant. On ne comprend plus Jésus. Nous aussi nous sommes
enclins à adorer un dieu qui n'est pas celui du Christ. L'éternelle tentation
religieuse de l'homme est de fabriquer un dieu selon ses idées, ses goûts, ses
besoins, ses volontés. Nous adorons tellement un dieu à notre image, un dieu
inventé par nous et pour nous, alors que le vrai Dieu est tout autre.
Jésus envoie la riposte à Pierre, une réprimande sévère dans le style agressif des
prophètes de l'Ancien Testament. «Passe derrière moi, Satan, tu es un obstacle
sur ma route; tes pensées ne sont pas celles de Dieu mais des hommes.» Passe
dernière moi, qu'est-ce à dire? Prends la place du disciple, qui suit son maître et
ne le devance pas. Tu as encore beaucoup de choses à apprendre. Satan est le
même personnage que celui des tentations du Christ dans le désert. Sa ruse est
de détourner le Christ de Dieu en lui offrant la séduction des bonnes oeuvres.
Changer les pierres en pain, sauter d'un mur sans se casser la figure, bref un
monde où tout est miraculeusement accordé aux hommes. Le scénario était le
même après la multiplication des pains. Les foules s'accrochaient à Jésus, le
suppliant de continuer à faire des prodiges. Jésus les fuit, laissant entendre que
la famine n'est pas son problème mais celui des hommes. S'il y avait un
véritable amour entre les hommes il n'y aurait pas de famine. La réponse que
Jésus donna aux foules était le pain de l'eucharistie, le pain du partage, de la
communion des hommes entre eux et avec Dieu.
Avouons-le, la souffrance, la mort son une énorme pierre d'achoppement qui
détourne beaucoup d'hommes de la foi. Saint Paul l'avait vivement ressenti
lorsqu'il écrivait aux chrétiens de Corinthe: «Nous annonçons un Christ
crucifié, scandale pour les juifs et folie pour les païens.» (1 Cor,1, 23)
Après l'incident avec Pierre, Jésus s'adresse aux chrétiens de toutes les
générations à venir. «Si quelqu'un veut marcher à ma suite, qu'il renonce à lui-
même, qu'il prenne sa croix et

76
qu'il me suive.» Souvenons-nous aussi que les évangélistes ont écrit leur livre
vers les
années 80 à l'époque des premières persécutions. Devenir catéchumène c'était
s'exposer au martyre.
Nous voilà au cœur de nos vies! Nous rêvons d'épanouissement, de liberté, de
bien-être, de bonheur. Je veux vivre ma vie, dit-on volontiers. C'est bien mais
tout à coup les épreuves et la souffrance nous tombent dessus, sans
avertissement, sans pitié.
Face à ce drame, Jésus propose sa logique. Il ne nie pas la cruauté de la
souffrance causée tantôt par la méchanceté des hommes, tantôt par les violences
de la nature, pas plus qu'il ne l'explique. Sa logique est celle de la foi au prix de
l'incompréhension, de l'amour au prix du sacrifice. Sans cela ses paroles ne
seraient que du masochisme.
Nous connaissons tous des situations douloureuses où la foi et l'amour ne vont
pas de soi. Pardonner et pardonner encore à un malfaiteur qui nous a blessés.
Avoir le courage de se dire chrétien dans un entourage de septiques, garder les
mains propres parce que le cœur est propre, rester correct dans les affaires
quand les règles de l'économie et de la politique sont celles de la jungle.
Et finalement devant l'inévitable de la vie, souvenons-nous de cette prière d'un
sage: «Seigneur, aide-moi à changer ce qui peut être changé, à accepter ce qui
ne peut pas être changé, à savoir distinguer l'un de l'autre.»

Seigneur, laisse jaillir en moi la source de l'espérance.


Garde-moi de laisser tomber les bras devant les déceptions et les contrariétés de
la vie.
Que jamais je ne cherche à être satisfait de moi-même et de n'avoir besoin de
personne.
Que je ne refuse à personne le droit à un meilleur avenir, quel que fut son passé.
Garde-moi de passer à côté des pauvres, des sans logis, des enfants à l'avenir
assassiné.
Que je ne reste pas indifférent envers ceux qui vivent au jour le jour, sans
repères.
Que je ne me complaise pas à semer le pessimisme dans les coeurs et les esprits
en dénigrant tout enthousiasme et projet de vie.
Garde-moi de la surenchère des prophètes de malheur qui n'annoncent que des
calamités.
Aide-moi à dessiner sereinement l'avenir sans pour autant effacer les traces du
passé.
Encourage-moi qu'avec les jeunes et le aînés je rêve de lendemains ensoleillés,
car la vie n'a pas d'âge si elle est abordée de bon cœur et dans la vérité.
Que par mon engagement, je donne la fraîcheur du printemps à toutes les
saisons.
Qu'au terme de mon parcours, on dise: il a réchauffé les coeurs et semé du
bonheur.
Qu'au soleil couchant de ma dernière soirée, je puisse croire que la vie n'est
jamais détruite.
Que je n'oublie jamais que je suis l'enfant bien-aimé du Père en qui il a mis tout
amour.

77
Mt 17, 10-13: dialogue à propos d'Elie

L'évangile de Mathieu situe ce bref entretien sujet d'Elie immédiatement après


la transfiguration, où Elie figurait avec Moïse à côté du Christ. Par ailleurs une
tradition juive croyait qu'Elie allait revenir pour préparer la venue du messie. Il
était donc tout indiqué que le Christ oriente cette attente dans la direction de
Jean Baptiste. Le Christ pense aussi à sa propre mission, lui qui est venu
accomplir la Loi et les Prophètes représentés par Moïse et Elie. «Je vous le
déclare, dit-il, Elie est venu et au lieu de le reconnaître, ils ont fait de lui ce
qu'ils ont voulu.» Alors les disciples comprennent qu'il leur parlait de Jean
Baptiste qu'Hérode avait fait décapiter pour le plaisir d'une danse.
Cet événement scandaleux, tout le monde devait en parler. Jésus, quand à lui,
jette un regard plus pénétrant sur cet événement. Il fait une révision de sa vie, à
partir de ce signe; il y va de sa propre mission. Il reconnaît dans le martyre de
Jean Baptiste une prophétie qui annonce ce qu'il venait de dire après la
transfiguration? Il allait souffrir beaucoup et être mis à mort. Le martyre du
prophète Jean Baptiste annonce le martyre du messie.
Dans cet entretien sur Elie et Jean Baptiste, Jésus nous donne un exemple d'une
lecture des signes des temps. Nous sommes toujours à la recherche de signes de
Dieu pour le besoin de notre foi. Rappelons-le, Dieu nous parle de plusieurs
manières. Il parle à notre conscience qui est l'instance suprême de l'homme. La
conscience est sacrée; elle est la voix de Dieu. Dieu s'adresse à nous par les
Saintes Écritures que nous appelons Parole de Dieu. Dieu s'adresse à nous dans
l'Eglise, la communauté des croyants, surtout dans la vie des saints. On entend
aussi sa voix dans les événements qui font notre vie et celle du monde. La
question est de savoir y reconnaître la présence de Dieu, passer du connaître au
reconnaître. Ce qui n'était qu'un fait divers du quotidien de la vie, une question,
devient un signe de Dieu; j'y reconnaît sa présence. Souvent ce n'est qu'en jetant
un regard sur le passé, que nous y reconnaissons la présence de Dieu.
Pour le chrétien aucun événement de la vie, fut-il banal ou exceptionnel, n'est
profane. Dieu fait signe et le plus souvent ces signes sont discrets; il ne
s'impose pas, ils invite.
Tout homme est un signe de la présence de Dieu. Si je rencontre un ami, j'en
suis heureux. Pour le croyant cet ami est bien plus que ce que mes yeux voient.
Il est fils de Dieu, infiniment précieux aux yeux de Dieu. Ce n'est qu'avec le
regard de la foi que je peux l'apercevoir. C'est le passage du connaître au
reconnaître. Les yeux du corps éclairent les yeux de la foi.
Le plus convainquant des signes de Dieu sera toujours le témoignage des saints,
bien plus qu'une guérison miraculeuse d'un bras ou d'un poumon.
78

Mt 17, 14-21: guérison d'un épileptique.

Depuis le récit de la transfiguration, Mathieu suit la montée de Jésus vers


Jérusalem, où se dessine le profil de la croix. Cela ne l'empêche pas d'y insérer
un discours de plus, notamment sur L'Eglise et quelques événements comme la
guérison d'un l'enfant épileptique. Tout la scène est centrée sur l'impuissance
des disciples à guérir l'enfant, à cause de leur manque de foi, au milieu d'une
génération sans foi.
Avec un peu de foi en la puissance de Dieu, le disciple devrait pouvoir
accomplir des merveilles spirituelles.
Mathieu a raisons d'insister; l'heure de la passion approche; ce sera la grande
épreuve des disciples, le désarroi total jusqu'à ce que Jésus ressuscité vienne à
leur rencontre. Petit à petit ils en arrivent à reconnaître leur maître à sa juste
place, celle de sauveur spirituel.
Ce récit enseigne que le guérisseur, l'exorciste, ne doit pas être trop sûr de lui-
même. Même les disciples si proches du Christ ont subi des échecs. L'apôtre ne
doit jamais se glorifier du pouvoir qu'il a reçu; il n'est qu'un intermédiaire, non
le maître. Dieu seul détient la puissance de faire reculer le mal. Jésus entend le
faire comprendre.
Sa première réaction est sévère. «Jusqu'à quand serai-je avec vous? Jusqu'à
quand vous supporterai-je?» Pourquoi cette déception et cette agressivité? Jésus
condamne leur manque de foi. Dans l'évangile, Jésus manifeste sa souffrance et
sa colère chaque fois qu'il se heurte à l'incrédulité, chaque fois qu'il rencontre
un quelqu'un qui n'a pas confiance en lui.
La deuxième réaction du Christ est toute autre. Il est calme; il ne se laisse pas
impressionner par l'esprit qui secoue violemment l'enfant. Il n'est même pas
pressé; il parle paisiblement avec le père de l'enfant. Pourquoi cela? Jésus se
rend compte que non seulement l'enfant est malade, mais que son entourage, les
disciples, le père et les autres ont besoin d'être guéris, ont besoin de foi. Jésus
commence par guérir leur incrédulité. «Je crois, dit le père de l'enfant, mais
viens en aide à mon peu de foi.»
Après la guérison, Jésus dit à ses disciples de prier plus et mieux s'ils veulent
accomplir l'oeuvre de Dieu.
La foi ne considère jamais la vie comme une fatalité.
79

Mt 18, 1-4: comme un enfant

La tradition chrétienne a donné à l'évangile de Mathieu le titre d'évangile


ecclésial, évangile centré sur la vie des communautés chrétiennes. Mathieu est
très préoccupé de la vie des jeunes églises issues de la première Pentecôte.
Comment comment vivre en communauté.
Après l'enthousiasme et la générosité des débuts (Ac 2, 42ss) surgissent les
problèmes de relation dans les communautés: judéo-chrétiens et pagano-
chrétiens, riches et pauvres, supérieurs et inférieurs, charismes et ministères,
hommes, femmes et enfants.
C'est l'occasion pour Mathieu d'écrire un long discours sur l'Eglise, une sorte de
règle de la communauté.
Mathieu insiste sur trois enseignements du Christ qui lui paraissent
fondamentaux pour une communauté de chrétiens, disciples du Christ: une
attention particulière à la condition des petits, l'accueil et le pardon entre frères.
Selon l'évangile de Marc, les disciples se sont disputés sur la question des
premières places dans le royaume des cieux, les priorités et les honneurs, un
problème de tous les temps dans toute communauté humaine, y compris dans
l'Eglise.
Jésus répond par un geste symbolique; il place un enfant au milieu d'eux et leur
dit: «Si vous ne changez pas, pour devenir comme les petits enfants, vous
n'entrerez pas dans le royaume des cieux.» La tentation du prédicateur est de
vouloir attendrir les coeurs à la vue de l'enfant: voyez son innocence, sa
limpidité, son ignorance du mal; un ange. Telle n'était pas la pensée du Christ. Il
ne présente pas l'enfant comme un modèle d'innocence et de transparence.
D'ailleurs les enfants savent se disputer. Les hommes se comparent, se classent
et classent les [Link] est grand ou on est petit, on a de la chance ou on n'en a
pas, on est comme on est et on continue à se comparer les uns les autres.
L'enfant se définit par rapport à ses parents; il n'a pas de prétention, de pouvoir
ni de fortune; il sait qu'il n'est quelqu'un que par son père; il est heureux dans sa
condition de dépendance. Il sait qu'il ne peut rien de lui-même mais que son
père peut tout; il tend la main, se laisse guider par papa et maman. Ainsi
devrait-il en être du chrétien à l'égard de Dieu. Personne n'a reçu un pouvoir de
Dieu pour se substituer à lui.
Par conséquent si Dieu est le père de la communauté chrétienne, chaque frère
sera toujours plus petit que son frère. Le service quotidien de Dieu et du
prochain ne s'identifie pas à une quelconque supériorité affichée ou à une
soumission complexée. Le comportement du chrétien n'est pas une sorte de
statut, en vertu d'une nomination ou d'une promotion, il est un conversion de
tous les jours, pour devenir comme un enfant qui ne compte que sur Dieu, son
père. Ce message est important pour notre Eglise catholique qui est hiérarchisée
et c'est une grâce pour son unité, mais elle cesse d'être évangélique le jour où
elle oublie d'être servante et pauvre. L'histoire est là pour nous le rappeler.

80
Mt 18, 15-23: la correction fraternelle

L'évangile d'aujourd'hui illustre bien les préoccupations des jeunes Eglises au


lendemain du départ du Christ. Ces communautés ont vu le jour dans
l'enthousiasme du renouveau de l'Evangile, une bonne nouvelle dans un monde
en décadence. Tout est à tous est la règle.
A peine quelques dizaines d'années après l'ascension du Christ, les problèmes
surgissent à l'intérieur des communautés. Il y a des tensions et des conflits
comme partout où il y a des hommes. Preuve que les chrétiens ne sont pas à
priori meilleurs que les autres.
Saint Paul adressera des reproches sévères à la jeune chrétienté de Corinthe qui
sème la division dans ses rangs; les uns se réclament de Paul, les autres
d'Apollos comme si le Christ était divisé. Il fustigera aussi leur mauvaise
conduite aux assemblées eucharistiques; pire encore, il dénoncera des histoires
d'inceste et de fornication parmi les nouveaux baptisés.
Troublés par ces relâchements qui menacent la cohésion des jeunes Eglises,
Mathieu tient à rappeler les enseignements du Christ sur l'esprit qui devrait
animer les chrétiens et sauvegarder leur unité. Mathieu les a regroupé en un
chapitre intitulé les instructions sur la vie en communauté.
«Si ton frère a commis un faute, dit le Christ, va lui parler seul à seul.» Tout le
monde connaît ce sage conseil. Et pourtant sa pratique n'est pas évidente, car sa
nouveauté, pour le disciple du Christ, est le climat dans lequel nous place
l'évangile. Reprendre un frère égaré est une démarche d'amour et non de
jugement. La vérité sans l'amour est plus dangereuse qu'un bateau sans
gouvernail.
La démarche de la correction fraternelle exige de l'humilité, du respect et du
courage. «Va lui parler seul à seul», dit le Christ, en tête à tête, dans la
discrétion pour ne pas éclabousser son honneur. Rien de commun avec le
commérage et l'accusation systématique. L'évangile dit tout le contraire:
«Gardez-vous de mépriser quiconque; pardonnez-vous les uns les autres; ne
jugez personne et vous ne serez pas jugés.»
Toute remarque à faire ou bon conseil à donner présuppose une grande maîtrise
de soi. Dans les situations conflictuelles, nous réagissons facilement à chaud,
d'un ton désagréable alors qu'il faudrait prendre du recul, réfléchir aux paroles à
dire et à ne pas dire, et surtout avoir une vraie charité envers le frère égaré, à
défaut de sympathie.
Avant de s'y rendre, le chrétien devrait faire un détour par l'église, en parler à
Dieu. Bien des choses changeraient dans sa tête et le Christ l'accompagnerait
dans sa démarche, ce qui n'est pas le moindre encouragement.
Si le rendez-vous échoue, il reste d'autres voies à explorer, comme le recours à
deux ou trois membres de la communauté pour donner du poids à notre bonne
volonté et nous assurer que nous sommes dans la vérité. Il faut tout mettre en
oeuvre pour éviter l'arbitraire et la précipitation.
Si le frère égaré ne veut rien entendre et s'obstine dans l'aveuglement, le
chrétien se trouve alors dans une situation d'impuissance. Le pécheur s'exclut
lui-même de l'Eglise. Désormais il répondra de ses actes devant la justice du
monde, ce que les premiers chrétiens considéraient comme une pratique
païenne, civile, dirions-nous aujourd'hui. Pour le chrétien, c'est un échec, une
souffrance. Tous les problèmes des relations, les disciples devraient les trancher
à l'intérieur de la communauté chrétienne. C'était le rêve du Christ; saint Paul
avait honte d'apprendre que des chrétiens de Corinthe avaient eu recours aux
tribunaux païens. Après deux mille ans de christianisme, nous sommes encore
loin du

81
compte.
Même dans le cas d'obstination du frère pécheur, le Christ nous demande de ne
garder aucun ressentiment, d'aimer nos ennemis, de prier pour ceux qui font le
mal. Le Christ nous a servi à d'exemple. Face à Judas, à l'heure de la trahison, il
aurait pu dire «tu ne seras à jamais qu'un traître.» au Contraire, il lui «mon
amis.» sans autre commentaire.
Chrétiens soyons la chance, ou tout au moins une des chances de montrer au
monde que pardon finit par avoir raison, si nous ne désespérons de personne.
82
Mt 18, 21-35: pardonner toujours et de tout coeur.

«Seigneur combien de fois dois-je pardonner? Aimez vos ennemis, priez pour
ceux qui vous persécutent. C'est ainsi que mon Père vous traitera si vous ne
pardonnez-pas de tout votre coeur.»
Ce langage nous est familier depuis nos premières leçons de catéchisme. Jadis
nous l'avions enregistré dans notre mémoire d'enfant, avec tant d'autres
matières. Actuellement, au vu de toutes les méchancetés qui éclaboussent le
monde, ce même langage nous indispose; c'est de l'utopie. Et pourtant Jésus
nous parle de pardonner encore et toujours. Pour ce faire, il est seul,
impitoyablement seul, à tenir ce langage. Le Christ ne serait-il qu'un rêveur qui
ignore toutes les atrocités de notre monde? Pire encore, ne se donne-t-il pas des
allures d'anarchiste inconscient qui couvrirait du pardon les récidives des
criminels? Quand même, pardonner septante sept fois, non c'est trop.
Ce n'est pas tout. Ce qui dérange le plus, c'est qu'il a signé du sang de son
martyre son obstination à crier au pardon. De son dernier souffle sur la croix, il
gémissait:«Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu'il font.» Il était
convaincu, jusqu'au sacrifice de sa vie, qu'en pardonnant, on ne se trompe pas,
que les hommes doivent se pardonner mutuellement sinon leur race finira par
s'autodétruire et disparaître, au profit des animaux et des plantes.
Certes, le Christ n'ignorait pas le péché dans le monde. L'Ecriture rapporte
qu'il connaissait ce qu'il y a dans le coeur de l'homme. Il a pris la mesure exacte
de l'horreur du mal et de la souffrance qu'elle engendre. Plus que personne, il a
expérimenté dans la douleur jusqu'où reculer les frontières du pardon. Septante
sept fois. Chose impossible à l'homme, disait saint Pierre.
Mais alors, Dieu, comment voit-il le pardon? Telle est exactement la question
que le chrétien se pose. Si le Christ donne mission à ses disciples d'annoncer et
de pratiquer un pardon impossible à l'homme, ne serait-ce pas un indice que ce
Jésus de Nazareth est l'homme qui vient d'ailleurs, qui vient de Dieu, le porte-
parole de Dieu? Le pardon est incontestablement un don du Ciel qui manifeste
clairement l'intervention de Dieu dans l'homme. Le pardon ne peut venir que du
coeur de Dieu; il relève du miracle; il crée un homme nouveau. A Dieu, tout est
possible, répondit le Christ à Pierre.
Dès lors le pardon est un acte de foi, une certitude de la foi. Seule une longue
expérience de la proximité de Dieu dans la prière arrive à nous rapprocher du
pardon. Avant de se prononcer sur le malfaiteur, le chrétien devrait passer par
l'église et en parler au Seigneur septante sept fois. Le pardon est le fruit d'une
longue durée de maturation. Il faut du temps pour passer de la vengeance à
l'intransigeance, de l'intransigeance à la justice, de la justice au pardon.
Maintenir le malfaiteur à distance, hors de notre vie, n'est pas encore avoir
pardonné. Oui vraiment, le pardon est un acte de foi; il faut croire qu'avec l'aide
Dieu tout est possible.
Acte de foi, le pardon est aussi et surtout un acte de charité. Il est gratuit
comme tout acte de charité. Il ne s'achète pas; il ne se vend pas; il ne subit pas
d'influence; il ne se mérite pas par l'expiation d'une peine arrivée à terme; il est
tout bonnement gratuit. Pardonner c'est aimer, ni plus ni moins. Le coeur du
chrétien ne connaît pas d'exclusion; il est créé à l'image du coeur de Dieu.
Le pardon serait imparfait sil n'était aussi un acte d'espérance. Là encore la
surprise de

83

l'évangile est totale. Si nous observons le comportement Christ à l'égard des


pécheurs, de
Zachée le mafieux, de Mathieu le publicain, de la femme adultère, de Pierre le
renégat, nous constatons qu'il les a tous relancés dans la vie, dès qu'ils ont
montré une volonté de repentir. Le pardon crée un homme nouveau; il rend au
coupable la dignité qu'il avait perdue. Il redevient homme, frère des hommes,
fils de Dieu; il a retrouvé le chemin de la vraie vie.
Le pardon recrée aussi la victime du malfaiteur. Si la victime garde de la
rancune, son coeur ne connaîtra que de l'amertume et de la tristesse. Il ne sera
pas libéré; il étouffera.
A la sortie d'un séjour de 26 ans en prison, Nelson Mandela, futur président de
l'Afrique du Sud, se disait à lui-même: «Si je garde de la rancune dans l'âme, je
serai à jamais son prisonnier.»
Vous avez peut-être entendu l'histoire d'un chrétien libanais tombé aux mains
d'islamistes. Alors qu'un bourreau le bastonnait, il lui dit: «Si ton Dieu te dit de
me frapper, mon Dieu me dit de te pardonner». Surpris et bouleversé par ces
paroles, le bourreau demanda le baptême trois ans plus tard.
Si les hommes ne se pardonnent pas mutuellement,leur espèce finira par
disparaître. Le Christ avait raison, une fois de plus. Le pardon est le langage
intelligent.
84
Mt 19, 3-14: mariage, divorce

Les jeunes communautés chrétiennes fondées par les apôtres devaient se poser
beaucoup questions; comment se comporter envers le pouvoir romain, envers la
Loi juive, comment vivre la foi en communauté, qu'en est-il de la famille, du
mariage et du divorce.
Ce fut une opportunité pour l'évangéliste Mathieu de rappeler la pensée du
Christ sur le mariage, le divorce et le célibat.
Chez les pharisiens, il y avait un désaccord fondamental sur les motifs légitimes
du divorce. Selon la tendance laxiste (Hillel), l'homme pouvait renvoyer sa
femme pour un quelconque prétexte, comme un repas mal préparé. Par contre la
tendance rigoriste ne reconnaissait que l'adultère pour justifier la répudiation.
Jésus ne se laisse pas prendre dans le piège; au lieu de se lancer dans des
discussions de casuistique, il nous invite à nous situer à nouveau devant les
grandes orientations de l'évangile, comme dans les béatitudes, le grand
commandement, le pardon.
«Au commencement Dieu les fit homme et femme et il leur dit: voilà pourquoi
l'h !omme quittera son père et sa mère, il s'attachera à sa femme pour toujours.
Ce que Dieu a uni que l'homme ne le sépare pas».
Quand Dieu créa l'homme, il ne créa pas un célibataire confiné à vie dans la
solitude; il le créa homme et femme. L'homme et la femme vont apprendre l'un
de l'autre qu'ils sont destinés à s'aimer et de ce fait montrer qui est Dieu, le Dieu
amour. Si le mariage est sacré, c'est parce que l'union de l'homme et de la
femme sont un de ces lieux par excellence où Dieu se révèle.
Jésus ne parle pas du mariage civil ou coutumier, mais d'une révélation que
Dieu fait à l'homme. Lorsqu'il se réfère à la législation de Moïse dans le récit de
la création de l'homme et de la femme, Jésus ne légifère pas pour un Etat, pour
un groupe social; il ne se prononce pas non plus sur des situations d'exception;
il rappelle avec vigueur le dessein de Dieu sur l'homme. Le chrétien est capable
de Dieu, il est à son image; il est appelé à rendre visible l'amour de Dieu, un
amour absolu.
La fidélité dans le mariage des chrétiens a sa justification dans le foi; c'est
différent du mariage civil. Il est un sacrement, il est sacré; il conduit à Dieu et
révèle la présence de Dieu dans l'amour des conjoints.
Les chrétiens sont-ils vraiment conscients de leur vocation, de la grandeur de ce
mystère disait saint Paul?
Prions pour que les foyers chrétiens soient le sel de la terre, le levain dans la
pâte, comme le dit l'évangile, la lumière du monde.

Dieu notre Père, tu as créé l'homme et la femme à ton image; tu as mis dans leur
coeur l'amour qui les attache l'un à l'autre, pour qu'ils ne soient plus qu'un. A
travers les peines et les joies de leur vie, au long des fatigues et des merveilles
quotidiennes, tu leur dis que tu es proche. Par la communion de leur amour et
de leur destin, tu fais grandir en eux ta propre vie maintenant et pour toujours.
(Liturgie du mariage)

85
Mt 19, 13-15: Jésus et l'enfant

Dans le précédant évangile, nous avons entendu le radicalisme de la condition


nouvelle du chrétien par rapport au monde. L'amour mutuel des conjoints est un
sacrement, un signe visible de l'amour de Dieu pour l'homme. C'est une
question de foi.
L'enseignement de jésus sur l'enfant va dans le même sens. L'enfant est aussi un
signe de la présence de Dieu. C'est le sens du sacrement du baptême. Jésus
s'oppose à nouveau à la mentalité du monde. Les disciples manifestent à l'égard
de l'enfant une sévérité caractéristique de leur époque.L'enfant ne devait pas
importuner les adultes. Il devait se taire, se tenir à l'écart et obéir.
Jésus voit les choses différemment. Pour lui, un enfant c'est quelqu'un, un fils
de Dieu. Les enfants sont eux aussi des envoyés de Dieu. Jésus saisit l'occasion
pour rappeler un avertissement qu'il avait dit précédemment. Le royaume de
Dieu s'ouvre en priorité à ceux qui se reconnaissent petits, dans un état de
dépendance et de confiance totales du Père.
Nous lisons que les disciples se prenaient à nouveau pour des grands,
s'arrogeant même le droit de décider qui peut ou ne peut pas s'approcher du
Jésus. Ils n'avaient pas compris qu'un l'enfant est une demeure divine, temple
de l'Esprit saint au même titre que le chrétien adulte.
Les jeunes communautés chrétiennes ont dû se poser la question de la place
l'enfant dans l'Eglise. Jésus avait la réponse: «Ne les empêchez pas de venir à
moi.» Comme ailleurs en présence d'autres personnes, Jésus se laisse approcher;
il accueille. Un message toujours d'actualité.
86
Mt 20, 1-16: les ouvriers de la dernière heure

La parabole des ouvriers de la dernière heure est bien connue; il arrive même
qu'on la critique. Que veut-elle dire exactement? Jésus, qu'avait-il dans la tête?
Tout commence par une histoire de la vie à la campagne. Nous sommes en
Palestine, tôt le matin, dans une bourgade. Les journaliers se présentent sur la
place du village, dans l'attente d'être embauchés. Une situation précaire
d'hommes qui n'ont aucune sécurité sociale, sans emploi stable, une situation
encore d'actualité pour beaucoup de pères et de mères de famille et de jeunes.
Et voilà une bonne nouvelle qui traverse le village à la vitesse du bouche à
oreille. «Vous savez, le patron Josaphat embauche aujourd'hui; il n'impose pas
le montant du salaire à prendre ou à laisser; il en convient avec les ouvriers: un
denier pour la journée. Il paie bien» Les pères de familles arrivent avec leur
grand garçon, à toutes les heures du jour, jusqu'à la fin du travail. Et le patron
embauche, sans rechigner sur le montant de la paie. L'occasion est en or; tous
espèrent bien obtenir quelque chose. Pour le patron, il y va de l'urgence des
travaux à faire dans sa vigne et de la compassion pour ceux qui ne cessent
d'arriver.
L'embauche de la dernière heure est surprenante. C'est bientôt la tombée de la
nuit; les derniers arrivés n'auront été d'aucune utilité dans la vigne; tout juste le
temps d'être sur place. Le patron devine la souffrance de ces pères de famille
qui n'auraient pas connu la dignité et la joie de travailler pour nourrir leur
famille. Josaphat n'est pas seulement un bon patron; il est aussi un homme qui
est bon.
A l'heure de la paie ce n'est que surprise et étonnement. La situation devient
franchement inadmissible. Normalement le patron aurait dû commencer par les
premiers venus, les payer et les laisser partir, surtout s'il avait l'intention de
favoriser les derniers venus. Pas du tout! Il veut que les premiers venus assistent
à quelque chose d'inattendu, qu'ils en soient les témoins et qu'ils s'en
réjouissent. Retenons bien ces mots: en être témoin et s'en réjouir.
Le patron donne au derniers venus autant qu'aux premiers. On murmure à
l'arrière de la file; on entend des voix s'élever: «Patron, ce n'est pas juste. Si tu
veux être généreux pour les uns, sois-le pour tous; si tu veux t'en tenir à la loi,
pour les uns, fais-le pour tous. A travail égal, salaire égal. D'autant plus que
nous avons travaillé dur pendant toute la journée.»
Si on se cantonne dans la justice sociale, il faut reconnaître que la procédure du
patron est arbitraire. Il devrait respecter la juste échelle des salaires basée sur
les prestations accomplies. A travail égal, salaire égal. D'ailleurs les hommes
d'affaires diront qu'imiter ce patron conduit tout droit à la faillite. Rentabilité
n'est pas générosité.
Jésus n'est pas venu annoncer l'injustice, qu'elle soit sociale ou divine.
Il doit y avoir une autre lecture de cette parabole, qui soit une bonne nouvelle.
Le patron, qui est Dieu, déplace le terrain du débat en posant aux journaliers
mécontents la question décisive: «Ton oeil est-il mauvais parce que je suis
bon?» Ce n'est pas une parabole de la justice et de la revendication, mais de la
bonté du coeur de Dieu. Il invite les mécontents à considérer leurs propres
motivations. Est-ce bien la justice qui les inspire? Ont-ils compris qui est Dieu?
Savent-ils se réjouir du bonheur d'autrui et du bien qui leur est fait?
On l'aura deviné, cette parabole nous renvoie à une autre, la plus étonnante de
toutes, celle du fils prodigue, celle qui nous dit qui est Dieu. Le père supplie son
fils aîné en colère de prendre part à sa joie causée par le retour du cadet égaré.

87
A l'arrière plan de ces paraboles se cache l'aristocratie religieuse juive, en
particulier les pharisiens, qui étaient convaincus que le salut n'est qu'une affaire
de justice, de mérite et de récompense. Pour eux le Ciel s'achète. Face à eux,
Jésus met constamment à l'avant plan de
la scène les pauvres, les exclus, les lépreux, les pécheurs.
La parabole des ouvriers de la onzième heure est la révélation du
comportement de Dieu à l'égard de tout homme. Dieu est bonté et compassion;
il accueille à toutes les heures, sans exiger la carte de baptême. Tous sont
bienvenus. Ce qu'il attend des journaliers qui ont peiné toute la journée, c'est
qu'ils considèrent les derniers venus comme des frères et qu'ils se réjouissent du
bien qui leur est fait. Qu'ils soient les témoins de la bonté de Dieu et qu'ils
entrent dans sa joie. Etre témoin, se réjouir. La joie de Dieu est la joie de
pouvoir aimer gratuitement.
Un avertissement aussi pour nous, prêtres, défenseurs de la morale et du droit.
Un des principaux objectifs du pape François est d'avoir substitué à la rigueur
du jugement et de la sanction la miséricorde au sein même de l'Eglise. Dans une
moindre mesure, ne nous arrive-t-il pas facilement d'ironiser au lieu de nous
réjouir, de ne dire que du mal d'autrui et du monde, sans apercevoir le bien que
font beaucoup d'hommes de toute religion et de toute opinion philosophique.
Puis-je dire avec le Père Sertillanges: «Athées, mes frères.»
Mon langage est-il plutôt ironique ou plutôt constructif?
88
Mt 20, 20-28: les fils de Zébédée

Le pouvoir c'est comme l'argent; plus on en a plus on en veut. Il fait même


bon ménage avec l'argent. De même que l'argent achète facilement le pouvoir,
le pouvoir de son côté permet de se procurer de l'argent. Le pauvre et le riche le
savent; ils savent aussi que le pouvoir corrompt et que le pouvoir absolu
corrompt absolument.
Alors qu'il y a une minute, pas plus, que Jésus vient d'annoncer sa passion et
sa mort imminente, Jacques et Jean s'approchent de lui, car quelque chose leur
tient à cœur, tellement à coeur qu'ils n'ont pas entendu vraiment ce que Jésus
vient dire.
Faut-il, selon la version de l'évangile de Mathieu, que leur mère Salomé, la
soeur de Marie, s'en mêle? Une mère est toujours soucieuse et fière de la
promotion de ses enfants. Salomé profite de sa parenté avec Jésus pour obtenir
pour ses fils une ministère bien placé dans le Royaume dont parle Jésus. Dans
les compétitions, pour une bonne réputation et une belle place,, il faut agir à
temps, devancer les autres d'une longueur, utiliser le réseau des bonnes
relations. «Seigneur, on se connaît; nous ne sommes pas ambitieux, mais on
aimerait bien que tu ne nous oublies pas quand tu prendras le pouvoir.»
On devine le regard du Christ ému, peiné et amusé à la fois. Il répond avec
une immense compassion: «Savez-vous ce que vous demandez?» Salomon a
dut frémir mais eux, Jacques et Jean, répondent avec empressement. Les autres
disciples avaient parfaitement compris les manoeuvres de la famille de Salomé;
ils s'indignaient. «Quelle audace, quelle impudence. Nous n'aurions pas osé. En
fait n'est-pas la jalousie que les tenaillait?
Jésus va les surprendre tous: gouverner c'est servir et pas se servir. Nous aussi
nous assistons, amusés et peinés au spectacle des rivalités, des luttes pour le
pouvoir entre ceux qui nous gouvernent. Ne jugeons pas trop vite. Ce désir du
pouvoir est ancré dans la nature humaine. Nos critiques des dirigeants peuvent
être une forme subtile de jalousie, tout au moins de malaise. Voyez déjà les
colères de l'enfant quand il n'obtient pas tout de suite ce qu'il veut. Et les luttes
des adultes pour les promotions, l'emploi, sans ignorer les bras de fer dans
certains couples où aucun ne veut être phagocyté par l'autre.
Le comble c'est que le désir du pouvoir, on le retrouve même chez les priants,
qui entendent faire plier la volonté de Dieu, qui réclament du ciel miracle sur
miracle, qui condamnent ceux qui ne pensent pas, qui ne croient pas comme
eux, qui se méfient des non croyants.
Certes le pouvoir n'est pas condamnable en soi; il répond à un besoin de
pouvoir vivre et de s'épanouir. Il faut des chefs dans la cité; l'anarchie ne
produit aucune avancée. Ceux qui capitulent, qui laissent faire, qui ne veulent
pas se salir les mains, n'ont pas droit à la critique. Cependant si la course au
pouvoir est mal ressentie, c'est qu'elle possède des tentations permanentes de
puissance et d'égoïsme, celle de se servir au lieu de servir. Et Dieu sait, si dans
notre monde, il y a place pour le service, à condition de marcher humblement
devant le Seigneur et de connaître que le service est source de joie. Dans les
familles, dans les communautés paroissiales et religieuses, les relations de
fraternité et de service devront toujours avoir la priorité sur celles de la
hiérarchie, de la discipline et du pouvoir.

89
Mt 21, 8-32: le fils qui dit non et celui qui dit oui

Jésus disait aux chefs des prêtres et des anciens: «Que pensez-vous de ceci?»
La parabole qui commence ainsi est effectivement adressée aux classes
dirigeantes du temps de Jésus. Jésus vient de chasser les vendeurs du Temple
(M 21, 12-17). Les autorités de Jérusalem sont indignées; elles lui demandent
de quel droit il a fait ces gestes provocateurs.
Jésus leur répond par trois paraboles, les vignerons homicides et les invités au
festin qui s'y refusent (Mt 21 et 22) que nous avons lues ces jours passés, et
maintenant par la parabole de deux fils. Jésus sait que sa passion est toute
proche, qu'il va être condamné; cela ne l'empêche pas de dire la vérité.
«Un homme avait deux fils. Il vint trouver le premier et lui dit: mon enfant,
aujourd'hui, va travailler à ma vigne. Il répondit: je ne le veux pas. Mais ensuite
s'étant repenti, il y alla.» Notre première réaction est de trouver bien impoli cet
enfant qui parle à son père avec une telle désinvolture. Puis nous le trouvons
meilleur. Il change d'avis honnêtement et va accomplir la volonté du père. Dans
cette histoire symbolique Jésus veut montrer quelqu'un qui se convertit. C'est
une parabole importante pour les chrétiens. Souvent nous mettons nos
difficultés, nos échecs, nos fautes sur le compte des autres, de Dieu ou même de
Satan. S'il nous arrive un accident, nos disons que Dieu l'a voulu; si nous
commettons un péché, nous disons que Satan nous a tentés, sans parler de notre
propre responsabilité. Jésus nous intime de pointer du doigt non plus les autres
mais nous-même, pour que nous puissions prendre conscience de notre propre
responsabilité et ainsi pouvoir changer, nous convertir.
Vient le second fils qui dit oui, mais ne va pas au travail. Dans le contexte de
cet évangile de controverse et d'agressivité, ce sont les autorités religieuses, les
pharisiens et les prêtres qui sont visés, mais c'est à nous que la question est
posée aujourd'hui. Les belles paroles ne suffisent pas. Ce sont les actes qui
comptent et non le verbiage bien connu de notre époque. On se méfie à juste
titre des beaux parleurs, des prédicateurs, des prometteurs de paradis terrestres.
Attention, nous pouvons ressembler au second fils. Nous sommes avertis; il
importe moins de dire que de faire. «Ce ne sont pas ceux qui disent Seigneur,
Seigneur, dit Jésus, qui entreront dans le royaume de Dieu, mais ceux qui font
la volonté de mon Père qui est dans les cieux.» (Mt 7, 21) Et saint Jean
d'ajouter: «N'aimons pas en parole ni en langue, mais en action et en vérité.»
(1Jn 3,18).
Jésus insiste à tel point que sa parole devient choquante, presque scandaleuse. Il
ose dire que les pécheurs professionnels, les prostituées, les mafieux vous
précéderont dans le royaume des Cieux. Le pire des péchés, celui des
pharisiens, est la suffisance, l'orgueil. Ils se disent être les justes et méprisent les
exclus, les pécheurs. Ils se passent de Dieu; ils n'ont pas besoin de pardon, de
conversion. Par contre les pécheurs, qui n'ont jamais eu accès après de
pharisiens, ces pécheurs s'approchaient volontiers de Jésus, lui qui n'avait ni
diplôme ni mandat. Jésus avait du travail dans le monde des pécheurs; là il
pouvait montrer le coeur miséricordieux du Père. «Je ne suis pas venu pour
condamner le monde, dit-il, mais pour le sauver sauver.» Ce qu'il demande, c'est
que le pécheur reconnaisse sa faute et accepte la miséricorde de Dieu. A travers
ses contemporains, Jésus nous interpelle aujourd'hui; il nous invite à reconnaître
nos fautes pour que Dieu puisse les pardonner.

90
Mt 21, 33-43: les vignerons homicides

C'est à nouveau dans le Temple que Jésus raconte cette parabole. Il y rencontre
inévitablement les chefs religieux qui ont décidé depuis longtemps de
supprimer ce prophète qui dérange, qui s'attaque à leurs privilèges, pire encore à
leur religion. Jésus n'a cessé de les avertir; toutes leurs pratiques sont vaines si
elles ne proviennent pas d'un coeur humble et fraternel. Aujourd'hui Jésus leur
adresse un denier avertissement dans la parabole des vignerons homicides.
La vigne, le vigneron, les bons vins, ces mots devaient revenir souvent dans les
conversations du monde palestinien du temps du Christ. «Le vin réjouit le coeur
de l'homme,» dit la Bible. La viticulture était aussi le gagne-pain de nombreuses
familles, encore aujourd'hui.
Pratiquer la viticulture requiert une compétence, un art et surtout une histoire
d'amour. Le vigneron connaît les terres bien exposées au soleil, la qualité des
sols, la juste mesure des pluies. Il sait sélectionner les plans, les greffer, les
élaguer; il attend la bonne saison pour commencer les récoltes. Il sait traiter les
cuves pour obtenir un vin de qualité.
Quoi de plus normal que de citer la vigne et le vigneron comme symbole de
l'amour de Dieu pour son peuple. On connaissait le chant de la vigne du
prophète Isaïe: «Je chanterai pour mon ami le chant du bien-aimé pour sa vigne.
Mon ami avait une vigne sur un coteau plantureux...»
Le Christ s'y réfère en accentuant le caractère dramatique d'une histoire d'amour
et de lâcheté, l'amour de Dieu confronté à la dureté de l'homme, l'histoire d'un
père confronté au meurtre de son fils. Dieu, le vigneron a tout fait, tout donné à
son peuple jusqu'à l'envoi de son propre fils pour le supplier de croire en lui, de
l'aimer de retour. Mais Dieu n'oblige personne; il compte sur la confiance
réciproque et la collaboration.
En son absence, le propriétaire confie sa vigne à des serviteurs chargés de
l'entretenir et de la protéger jusqu'au jour de la récolte. Dieu voudrait que ses
serviteurs prennent soin de sa vigne avec autant d'amour que lui le fait. Si Dieu
fait l'essentiel, il ne fait pas tout; il confie des responsabilités aux hommes, il
leur fait confiance. Le maître de la vigne part, dit l'évangile. Il laisse ses
serviteurs entièrement libres et responsables de gérer au mieux ce qu'il leur
confie.
La vigne de Dieu, c'est nous-mêmes, notre foi, notre vie, notre travail, notre
pays, notre Eglise. Chaque homme devra rendre compte à Dieu de sa gestion.
L'absence momentanée du propriétaire de la vigne, en d'autres termes, la liberté
que Dieu donne, n'autorise pas à faire n'importe quoi. Tout n'est pas permis.
Pour que les hommes le sachent clairement, Dieu leur a envoyé son propre fils
venu les éclairer, les guider, leur apprendre à aimer. Pourquoi les serviteurs ont-
ils tué l'envoyé de Dieu, son propre fils? Dans la parabole il n'est pas dit qu'ils
n'ont pas travaillé. Ils ont certainement eu soin de la vigne. Leur faute est
d'avoir voulu s'accaparer de la vigne en éliminant l'héritier. Ils ont voulu chasser
Dieu pour prendre sa place. C'est la question du rejet de Dieu depuis les
origines de l'humanité. C'était la proposition de Satan au Christ, aux jours des
tentations dans le désert. C'est la tentation de tout homme. Que se passe-t-il
quand l'homme est tenté de commettre le mal? Il entend deux voix; l'une lui dit
de voler car il est dans le besoin; l'autre lui dit de ne pas le faire. Si l'homme
cède à la tentation, il étouffe la voix de sa conscience, la voix de Dieu; il

91

s'approprie ce qui ne lui appartient pas; il est sur le chemin des vignerons
homicides. Le péché est de ne plus reconnaître la juste place de l'homme devant
Dieu, de vouloir se rendre maître de tout surtout de lui-même, alors que tout
vient de Dieu. La bonne gestion de la vigne est de faire fructifier tout ce qui est
bien et d'avoir la certitude que tout est dans les mains de Dieu, le seul
propriétaire de la vigne.
Ma vigne est ma vie, mon affaire, aussi l'affaire des autres et surtout celle de
Dieu à qui je devrai rendre compte.
92
Mt 22, 1-14: la parabole du festin

«Le Royaume de Dieu est comparable à un roi qui célèbre les noces de son
fils.» L'évangile ne donne jamais des définitions savantes de Dieu, du Ciel, de
l'Eglise. L'évangile est un livre d'histoires, de poésies, de symboles.
Aujourd'hui, Jésus raconte l'histoire d'un Dieu qui marie son fils; c'est une des
plus charmantes histoires des hommes, une histoire d'amour.
Dieu, Créateur et Père, s'est passionné pour sa petite créature, l'homme; il en
est tombé amoureux. L'image des noces de Dieu avec l'humanité traverse toute
la Bible. Les relations de Dieu avec l'humanité sont des fiançailles, des
épousailles, des alliances, celle que le Christ scellera dans son sang, comme il
l'a dit à la dernière cène: «L'alliance de mon sang qui sera versé pour vous». Il
dit encore: «Il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux
qu'on aime.»
Le roi envoie ses serviteurs appeler les invités aux noces. Dieu rêve d'un
banquet royal, d'une fête mondiale. Demandez à n'importe qui quel jour fut
celui d'un grand bonheur dans sa vie, il répondra: «le jour où il y eut beaucoup
d'invités à la fête.» Le repas de fête est tout un symbole de joie partagée. Tout
est soigné: mets choisis, boissons de qualité, musique, danses, photos,
compliments, cadeaux, rien n'est trop beau pour ce jour de bonheur.
«Venez, dit Dieu, la table est servie; faisons la fête.» On pense à la prière
eucharistique pour la réconciliation: «Comme tu nous rassembles ici dans la
communion des saints du ciel, autour de la table du Christ, daigne rassembler
un jour les hommes de tout pays, de toute race, de toute langue, de toute culture
au banquet de ton Royaume.»
Mais voilà, les noces tournent au drame. Les invités d'honneur refusent de
venir. Certains vont même jusqu'à maltraiter les messagers du roi. Pris de
colère, le roi n'hésite pas à leur infliger une peine des plus sévères. Il tient à
laver l'affront qui lui a été fait. Les chrétiens des premières générations ont vite
compris l'allusion à la destruction de Jérusalem par les armées romaines en l'an
70. Les invités ingrats sont les autorités religieuses d'Israël qui ont refusé
d'écouter la Bonne Nouvelle de l'envoyé de Dieu. Refuser une telle invitation
équivaut à insulter la générosité divine. Un crime de lèse-majesté.
Dieu se trouvera-t-il seul pour le festin? Va-t-il éteindre les bougies sur les
tables du banquet? Bien au contraire, le roi envoie ses serviteurs inviter tout le
monde, n'importe qui et même à l'improviste. Tout est prêt; il faut que la salle
soit remplie et que la fête commence. C'est ce que le Christ a fait tout au long
de son ministère, malgré les oppositions et les incompréhensions. Il s'est mis à
table chez Mathieu, un publicain, un exclu du judaïsme. Il a demandé
l'hospitalité à Zachée, un pécheur public; il causait avec les lépreux, les
pécheurs, les étrangers. Il a donné du bon vin en abondance aux noces de Cana.
Tout le monde avait accès à sa personne. Ce témoignage était très important
pour les premiers chrétiens; parmi eux il y avait de plus en plus de non juifs,
des Grecs, des Romains, des Syriens, des esclaves. Tous étaient invités aux
noces du Fils.
Si le Christ est le Fils par excellence de Dieu, l'Eglise, dit saint Paul, est son
épouse. Elle est la famille des enfants de Dieu. Cette Eglise, le Christ l'a voulue
universelle, accessible au monde entier. A l'entrée de l'église, personne ne nous
demande si nous sommes baptisés, si nous sommes de gauche ou de droite.
Nous sommes tous invités à la table du Seigneur; c'est la fierté et le bonheur de
nos assemblées. La vocation de l'Eglise est d'accueillir, portes ouvertes.

93
Les eucharisties des communautés chrétiennes sont une école de convivialité,
de communication, de confiance, de joie, de gratuité. La vocation de l'Eglise est
d'offrir aux monde cet espace de convivialité.

«A partir du v. 11, la scène change et il s'agit alors du Jugement dernier, et non


plus des Juifs, les premiers invités. Il semble que Mathieu a combiné deux
paraboles, l'une analogue à celle de Luc 14, 16-24, l'autre dont on trouve la
conclusion au verset 11.» (Bible de Jérusalem). «La parabole de Mathieu n'a de
parallèle que dans Luc 14, 16-24. Les deux textes sont d'ailleurs si différents
que certains doutent qu'ils aient comme origine un même récit.» (Tob)
Une fois la salle remplie de riches, de pauvres, d'endimanchés et de mal
habillés le roi fait un tour de table pour honorer et remercier ses hôtes. S'étant
arrêté devant l'un d'eux qui n'avait pas revêtu la tenue de soirée, il le fait mettre
à la porte sans ménagement. Ce comportement devait étonner les hôtes, disons
même qu'il a du choquer. L'attitude du roi est incompréhensible. Puisqu'il avait
fait ramasser des gens dans la rue, à l'improviste, il n'avait pas le droit d'exiger
des invités qu'ils soient tous endimanchés. L'évangéliste attache cette deuxième
parabole à la première pour prévenir les chrétiens. Qu'ils ne s'imaginent pas que
les fils de l'Eglise ont plus de droits acquis que les juifs qui ont condamné Jésus.
Porter le vêtement blanc du baptême n'est pas une garantie de salut. Il faut se
«changer», revêtir l'homme nouveau, dira saint Paul, celui qui écoute la parole
de Dieu et la met en pratique.
94
Mt 22, 15-21: l'impôt dû à César

Il nous arrive de penser que notre époque est la plus difficile à vivre. Que
d'incompréhensions, d'oppositions parfois violentes, de carences de moralité et
autres fléaux qui nous inquiètent.
Si nous lisons attentivement l'évangile, nous constatons que l'époque du Christ
était aussi difficile que la nôtre. Les armées romaines occupaient la Palestine et
la résistance juive ne cessait de gronder. Les zélotes, objecteurs de conscience,
s'opposaient aux Romains en refusant de leur payer l'impôt. Les hérodiens, au
contraire, collaboraient avec l'occupant par opportunité; les pharisiens, eux
s'employaient à sauvegarder la liberté religieuse, en supportant tant bien que
mal l'autorité de l'occupant.
Une délégation composée de frères ennemis, d'hérodiens et de pharisiens, qui
s'entendent un instant, vient tendre un traquenard à Jésus. Il commencent par
des compliments flatteurs, une mise en confiance pour cacher un piège. Il
reconnaissent en Jésus un homme indépendant, correct et profondément
religieux. Vient ensuite la question diaboliquement habile: faut-il payer l'impôt
à l'empereur romain. Ils n'interrogent pas le Christ pour savoir mais pour le
prendre en défaut. Quelle que soit la réponse, Jésus est acculé à se condamner
aux yeux des uns et des autres. S'il répond oui, il perd sa popularité auprès du
peuple qui attendait un libérateur pour se débarrasser des Romains. S'il répond
non, il sera dénoncé par les hérodiens comme agitateur dangereux contre Rome.
Collaborateur ou révolutionnaire, le Christ est acculé à s'engager dans un camp
ou dans l'autre.
Pour déjouer le piège, Jésus se fait montrer une pièce de monnaie romaine.
Sans hésiter ils en tirent une de leur poche. Preuve qu'ils s'en servaient eux-
mêmes. Ainsi Jésus commence par démasquer leur hypocrisie. Il leur dit
ensuite: «Cette effigie et cette inscription, de qui sont-elles?» Il répondent de
l'empereur romain. Les Romains se réservaient le droit de frapper monnaie pour
marquer leur souveraineté. Les juifs pieux avaient toutes les raisons de se
scandaliser. C'était une monnaie de Rome qui occupait injustement la Terre
Sainte; donc une monnaie de péché, une offense de Dieu et de son peuple élu.
Pire encore cette monnaie portait l'effigie de l'empereur romain adoré comme
une divinité. Donc une monnaie de l'idolâtrie, du blasphème. De plus cette
monnaie servait à payer un impôt exorbitant qui réduisait le peuple à la
pauvreté. Une monnaie d'injustice, d 'exploitation sociale. Vraiment les
pharisiens et les hérodiens auraient du avoir honte de montrer au Christ une
monnaie maudite.
Jésus n'est naïf; il passe à la contre-attaque tout en donnant un enseignement
pour toutes les générations. «Rendez à César ce qui est à César, dit-il, et à Dieu
ce qui est à Dieu.» Cette réplique est devenue proverbiale; elle figure dans les
dictionnaires. Pourtant on la comprend mal comme si Jésus reconnaissait à
l'Etat un pouvoir absolu et demandait à ses disciples de ne pas prendre parti
dans les affaires temporelles.
Alors qu'en est-il? La bible considère que tout pouvoir vient de Dieu. Saint
Paul appliquera ce principe aux premiers chrétiens en leur demandant de
respecter l'autorité civile et de s'y soumettre. Il n'y a pas de concurrence entre
pouvoir politique et autorité divine. Le chrétien ne peut pas se soustraire à ses
responsabilités civiques; ce serait mal interpréter l'évangile que d'enfermer la
religion dans les églises et d'abandonner au pouvoir politique les affaires de la
société. Cela dit, Jésus a toujours refusé d'intervenir dans les

95

affaires du droit social et politique. C'était déjà l'enjeu des tentations au désert,
au début de
son ministère. La deuxième partie de sa réponse est décisive: «Rendez à Dieu
ce qui est à Dieu.» En clair, César n'est pas Dieu, un être absolu qu'il faut
adorer. L'Etat ne peut pas disposer t de tout à sa guise, comme si l'homme
n'avait pas de droit. Si la monnaie est à César, l'homme est à Dieu. Le pouvoir
civil est tenu à respecter la voix de la conscience , qui est l'instance suprême de
l'homme comme de la société. Dieu seul est absolu, de même celui qu'il a créé à
son image. L'homme est sacré, tout entier à Dieu. Le Christ a désacralisé l'Etat,
dé-divinisé César. Il lui a enlevé le pouvoir de disposer de l'homme à sa guise.
Compris de cette manière,le Christ n'est pas venu construire un mur de
séparation entre l'Etat et la religion; il rappelle à l'état de ne pas prendre la place
de Dieu et au croyant de s'engager dans la société, de respecter les autorité et les
institutions. Etre chrétien ne dispense pas d'être un bon citoyen.
Compte tenu de tout ce que nous voyons et entendons, le Christ n'avait-il pas
raison, une fois de plus?
96
Mt 22, 34 : le grand commandement

La condition nouvelle du chrétien, sa vie dans le Christ, se manifeste par un


comportement de charité. «Dans le Christ, ni circoncision ni incirconcision ne
comptent plus, mais la foi opérant par la charité.» (Gl 5,6). Affronté à la funeste
confusion du judaïsme sur l'essence de la moralité (613 commandements et
tabous), Jésus fait preuve d'audace et d'originalité en proclamant sans
équivoque que le devoir de la charité fraternelle est assimilé au commandement
de l'amour de Dieu.
«Apprenant que Jésus avait fermé la bouche aux Sadducéens, dit l'évangile, les
pharisiens se réunirent en groupe et l'un d'eux lui demanda pour l'embarrasser:
«Maître, quel est le plus grand commandement de la Loi? Jésus lui répondit: tu
aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur, de toute ton âme et de tout ton
esprit. Voilà le plus grand et le premier des commandements. Le second lui est
semblable; tu aimeras ton prochain comme toi-même.
A ces deux commandements se rattachent toute la Loi, ainsi que les prophètes.»
(Mt 22 ,34)
De même dans l'évangile de Jean: «Je vous donne un commandement nouveau
de vous aimer les uns les autres, comme je vous ai aimés. A ceci tous
reconnaîtront que vous êtes mes disciples.» Jn 13, 34-35). Jean insiste sur la
nouveauté de ce commandement qui servira de marque d'identité des disciples
des temps nouveaux inaugurés par le Christ. Citons encore saint Paul: «Une
seule formule contient toute la Loi dans sa plénitude: tu aimeras ton prochain
comme toi-même.» (Gl 5, 14; Rm 13 8-10; 1Co 13, 1ss; Col 3, 14)
Qu'y a-t-il de spécifiquement chrétien dans ce commandement nouveau déjà
connu du Deutéronome, du Lévitique et d'autres écrits juifs?
Son universalisme.
Jésus donne d'autorité au commandement de l'amour du prochain une extension
universelle, sans bornes ni frontières. Il exige de manifester de la charité envers
tout homme, sans discrimination aucune. Lorsque le Lévitique parle d'aimer le
prochain, il entend par là l'amour des compatriotes, les fils du peuple élu. Si, en
certaines circonstances, les Israélites se montrent altruistes à l'égard des païens,
c'est par motif de prudence politique et de diplomatie. La grande indigence des
psaumes, pour ne citer que ceux-là, est leur ignorance de l'amour universel
jusqu'au pardon des ennemis. Beaucoup de psaumes nous choquent par leur
agressivité et leurs imprécations. Jésus fait sauter les barrières de la haine en
incluant dans le prochain, l'ennemi comme l'ami. «Aimez vos ennemis, dit le
Christ, faites du bien à ceux qui vous haïssent, bénissez ceux qui vous
maudissent, priez pour ceux qui vous calomnient... Ainsi vous serez les fils du
Très Haut, car il est bon pour les ingrats et les méchants.» (Lc 6, 27ss)
La source et le motif de cet amour l'universel est la bonté du Père céleste qui
fait lever son soleil sur les bons et les méchants. (Mt 5, 45) C'est toute la
question du pardon selon l'évangile, le sommet du message éthique du Christ, le
critère de son originalité et de sa transcendance.
Le Christ fonde l'exigence du pardon sur la Bonne Nouvelle, l'attitude du Père
dont le pardon précède toujours la conversion du pécheur. Sans cette révélation,
car il s'agit de révélation, y aurait-il une chance de pardon sur terre, de pardon
gratuit?
La charité, fondement et critère de toute éthique et spiritualité.
Dans les trois recensions synoptiques du grand commandement, Jésus cite le
Deutéronome

97

et le Lévitique qui contiennent l'un le commandement de l'amour de Dieu et


l'autre celui du
prochain. Le Deutéronome dit: «Tu aimeras Yahvé ton Dieu de tout ton cœur,
de toute ton âme et de tout ton pouvoir». (Dt 6, 4) Le Lévitique cite dans la
foulée des prescriptions morales et cultuelles le précepte de l'amour du
prochain: «Tu aimeras ton prochain comme toi-même.» (Lv19,18) Le Christ a
réuni ces deux préceptes en un seul commandement. Dans la multiplicité des
préceptes et des interdis surchargés d'un fouillis d'interprétations casuistiques, le
judaïsme n'a pas su discerner le sens profond du message du Décalogue et des
Prophètes, en plaçant la charité au coeur du comportement du croyant. A
nouveau, le Christ fait preuve d'audace et d'originalité en affirmant sans
équivoque l'excellence hors pair de la charité, avant toute autre vertu. Elle
détient la place centrale; elle est le critère et le principe de l'unification de la vie
morale du croyant. Elle est le lien de la perfection. «Par dessus tout, la charité
en laquelle se noue la perfection.» Col 3, 13-14) Toutes les lois, les traditions,
les interdits n'ont de raison d'être qu'en référence au grand commandement. Le
disciple du Christ n'a qu'une seule question à se poser: ce que je pense, ce que je
dis, ce que je fais, est-ce conforme à la charité? Tel est l'unique guide de sa
conscience. S'il s'élève un conflit entre différentes obligations ou des choix à
faire, c'est la charité qui tranchera le débat. «Aime et fais ce que tu veux,» disait
saint Augustin.
L'unité du grand commandement.
Le Christ n'en reste pas à l'universalité et à l'excellence de la charité, il donne
un enseignement original en unifiant le commandement du Deutéronome et
celui du Lévitique. C'est ici qu'on sent battre le cœur du christianisme. «Un
second lui est semblable.» L'amour du prochain est semblable à celui de Dieu.
Le mot semblable a fait couler quantité d'encre et non sans raison, car l'enjeu est
capital pour saisir l'essence du christianisme, ce qui fait sa spécificité par
rapport à d'autres courants religieux. L'identification de l'amour du prochain au
commandement de l'amour de Dieu, nous révèle qu'il s'agit d'un amour de
même nature, de même source, de même grandeur. Certes Dieu est et reste Dieu
et le prochain un homme. Cependant Dieu a voulu nous révéler le caractère
divin de la charité fraternelle et le visage humain de l'amour de Dieu. L'un
révèle l'autre. Le chrétien ne pourra prétendre au face à face avec Dieu s'il n'est
pas en coude à coude avec son prochain.
«Aimons-nous les uns les autres, écrit saint Jean, puis que l'amour est de Dieu
et que quiconque aime est né de Dieu et connaît...car Dieu est amour.» (1 Jn 4,
7ss). L'évangile nous révèle à la fois la façon d'exister de Dieu et d'être présent
à l'homme par le «sacrement» du frère. Il y a un identification mystérieuse de
Dieu avec l'homme, qui est caractéristique du christianisme. «La première
demeure de Dieu, disait Jean Paul II, est l'homme.»
Un amour sans frontières.
L'amour de Dieu et du prochain reçoit sa mesure de l'évangile. Aimer comme
le Christ a aimé, jusqu'au sacrifice de sa vie. Tell est aussi le projet du chrétien.
«Ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, Jésus les aima jusqu'à la fin»
sur la croix. (Jn13,1) Aimez-vous comme je vous ai aimés. Soyez parfaits
comme votre Père céleste est parfait.
La connexion étroite entre le commandement de l'amour de Dieu et celui du
prochain révèle ce que Jésus entendait par justice nouvelle, entendons sainteté,
celle qui dépasse la justice des scribes et des pharisiens et même de toute justice
de l'homme livré à lui même.
Tu aimeras Dieu dans ton prochain et ton prochain en Dieu.
Décidément le grand commandement ne se commande pas. Ce qui compte c'est
de compter sur Dieu pour changer nos coeurs.

98
Mt 23, 1-12: scribes et pharisiens

Commençons par jeter un coup d'oeil sur la carte d'identité religieuse des
scribes et des pharisiens. Les scribes étaient des intellectuels, des spécialistes en
matière de Bible. Les pharisiens étaient des fervents; on dirait aujourd'hui des
militants engagés dans la transformation spirituelle de la société. La tentation
des savants et des zélés est de devenir trop exigeant pour le autres, en leur
appliquant de nombreuses règles au lieu de faire leur propre révision de vie. Ne
dit-on pas qu'il est plus facile de vouloir changer le monde que se convertir soi-
même.
Le Christ ne conteste pas l'autorité des scribes et des pharisiens, ni leur
devoir d'enseigner; il dénonce leur incohérence entre le dire et l'agir. Ils ne
donnent pas le bon exemple. Ils imposent aux gens des règles pesantes sans s'y
soumettre eux-mêmes, alors que le Christ prêche pour la douceur, l'humilité, la
compréhension et la miséricorde envers ceux qui peinent. (Mt 11, 28-30)
Les scribes et les pharisiens sont des hommes de façade, façade de la piété,
façade des honneurs, façade de titres. «N'agissez pas d'après leurs actes, dit-le
Christ, car ils disent et ne font pas.»
Mais attention, il ne s'agit pas de s'emparer des paroles du Christ pour justifier
le laisser aller. Les chrétiens ne sont pas meilleurs que les autres, dit-on; ils se
réclament de l'évangile, mais voyez leur comportement; ils sont les nouveaux
pharisiens. Etre chrétien ne signifie pas être parfait, mais il y a aussi du
pharisaïsme à accuser le chrétien pour se donner bonne conscience et ne pas
s'engager. Cela dit, le Christ nous demande d'être bon pour autrui et exigeant
pour nous-mêmes. Ne chargeons les autres de fardeaux lourds à porter et
acceptons de porter les fardeaux dont on charge nos épaules.
«Ils disent et ne font pas.» S'il fallait résumer ce reproche en un mot,
j'emploierais volontiers le mot tricher. Que personne ne triche derrière le dot de
sa conscience. Un objectif exigeant. S'il m'arrive de commettre une faute, que
j'aie la franchise de la reconnaître en âme et conscience.
Revenons un instant au texte de l'évangile. Porter des phylactères au front et
aux poignets, des franges au vêtement était une tenue coutumière, comme
aujourd'hui porter des colliers, une petite croix, une bague. Jésus portait lui-
même des franges à son vêtement. Il s'en prend à la gloriole de se vanter de ses
dévotions, de chercher à être vu, de se mettre en avant, d'apprécier de honneurs
et les privilèges. Jésus se sent mal à l'aise dans une société où s'affichent les
titres, rabbi, maître comme aujourd'hui sainteté, éminence, excellence,
béatitude...et j'en passe. A chaque époque sa petite vanité. Jésus rêvait d'une
église où tous sont frères, pour la raison aussi simple que difficile de
reconnaître que nous n'avons qu'un seul et même Père. Personne n'a le droit de
se mettre à la place de Dieu, de se prendre pour Dieu, le Père.
Voyons une application de cet évangile. Le 31 octobre 1999, l'Eglise luthérienne
et l'Eglise catholique ont signé une déclaration commune sur la justification,
comment Dieu nous sauve. Il y est dit entre autre: «Pendant cinq siècles nous
nous sommes disputés et excommuniés, pas toujours pour l'amour de Dieu,
mais trop souvent pour la défense de nos intérêts personnels et de nos idées.»
«Que le plus grand d'entre vous, dit le Christ, soit votre serviteur.» (Mt 23,11)

99
Mt 23, 27-32: «Malheureux êtes-vous.

Ce que nous venons d'entendre est la suite de l'évangile de samedi dernier,


l'évangile du mauvais pasteur, en contraste avec celui du bon pasteur.
Dans une avalanche de reproches adressés à la classe supérieure des Juifs, le
Christ dit sept fois «Malheureux, vous scribes et pharisiens hypocrites». Il ne
s'agit pas de malédictions; Jésus est venu pour sauver et non pour condamner; il
s'agit d'une plainte, d'une lamentation venant d'une douleur profonde. «Vous
êtes à plaindre, scribes et pharisiens».
Ici comme ailleurs dans l'évangile, le Christ veut défendre les valeurs
fondamentales de la religion, à l'opposé de l'esprit tatillon et casuistique des
pharisiens et des scribes. L'évangile est tout le contraire; il respecte le
cheminement de chacun. Il ne cherche pas des adeptes esclaves ou flatteurs
mais des hommes libres et responsables.
Dans le sixième réquisitoire, célèbre pour son expression sépulcres blanchis, le
Christ se réfère à la tradition juive de chauler les tombeaux pour les rendre
visibles, même pendant la nuit. Toucher un tombeau, lieu du séjour des morts,
entraînait une impureté. Une fois encore le Christ dénonce l'obsession légaliste
du pur et de l'impur qui se substituait à la vraie vénération des défunts.
Sépulcres blanchis! La comparaison est pertinente. Pas besoin de commentaires.
Sous le bel extérieur de l'homme qui se proclame juste peut se cacher la
pourriture de l'hypocrisie et de l'infidélité à la vraie loi de Dieu.
La septième apostrophe se rattache à la précédente, par le recours au mot
tombeau. Il semble même la corriger. Eriger des tombeaux à la mémoire des
prophètes et des saints était un témoignage de repentir et de réparation pour le
mal qu'on leur avait fait. A l'époque du Christ, on racontait qu'Isaïe avait été
scié en deux et Jérémie lapidé. «Au grand jamais, nous les scribes et les
pharisiens, nous n'aurions commis de telles crimes.» Jésus n'en croit rien. Pour
preuve, ils vont bientôt achever ce que leurs pères ont commencé. Jésus pense à
sa propre condamnation.
De nouveau le Christ dénonce la distorsion entre l'exigence de la conscience
et ce qui apparaît à la surface. Ne jugeons pas le passé, occupons-nous de notre
temps. Nous aussi les serviteurs de l'évangile, nous souffrons de cette distorsion
entre un évangile prêché et un évangile vécu. A chaque eucharistie nous prions:
«Seigneur je n'en suis pas digne, mais dis seulement une parole et je serai
guéri.»

100
Mt 23, 31-46: jugement dernier

Nous sommes avertis; plus que les questions, nous connaissons le réponse
pour le grand examen. Qui est mon prochain? Qu'est-ce que je fais du prochain
et pour le prochain?
Le Christ est réaliste; pas de longs discours; il va droit au but. Les premiers de
mes proches sont les malheureux, les victimes de la nature et de la société. Le
Christ conclut: «Faites quelque chose.» Ne vous contentez pas de quelques
sentiments ou de paroles généreuses; agissez, faites. Il ne suffit pas de ne pas
faire du tort à son prochain, il faut encore lui faire du bien, à l'exemple du bon
samaritain qu ne s'est pas posé la question s'il devait, s'il pouvait aider le
malheureux dans le fossé.
La principale application de notre charité est la qualité de nos relations
interpersonnelles, en premier lieu notre présence auprès des malheureux, le
temps, l'attention, l'écoute que nous leur donnons, l'empathie qui nous pousse à
entrer dans leur esprit et leur cœur.
Dans le monde de nos relations, nous allons de temps à autre rendre visite à des
amis, partager le verre de l'amitié. Qu'en est-il de nos visites chez les
malheureux, les isolés? Les quelles des deux pèseront le plus dans la balance,
les visites aux amis ou celles chez les malheureux? Si nous sommes moins
souvent présents chez les malheureux que chez les amis, posons-nous une
question sur le sens de nos engagements et de notre témoignage.
Le pape François parle souvent de la proximité. Etre proche du prochain. La
qualité de présence auprès du prochain suppose que nous soyons débarrasés de
tout jugement, de toute vanité, de tout bavardage, de tout ce qui fausserait la
sincérité de notre présence.
Etre vrai, ni plus ni moins.
101
Mt 24, 37-44: Noé et l'arche

Qu'est-ce que la bonne vieille histoire de Noé et de son arche peut nous
apporter, au début du temps de l' Avent? Certes l'image de l'arche et de tous les
animaux qui y seraient entrés a charmé nos rêves d'enfants, mais en quoi cette
légende peut-elle nous éclairer aujourd'hui?
Pour le comprendre, il faut se rappeler le thème qui est sous-jacent à tout ce
récit biblique.
Il s'agit, en fait, de la disparition d'un monde devenu de plus en plus méchant,
disparition symbolisée par le déluge, mais tout autant de l'apparition d'un
monde nouveau, une humanité réconciliée avec Dieu, avec elle-même et avec la
création. Le signe de cette nouvelle alliance est un immense arc-en-ciel aux sept
couleurs, signe merveilleux d'un monde nouveau. L'arche de Noé est le berceau
d'une humanité renouvelée, d'un monde recréé selon le projet de Dieu. Par
conséquent, dans ce récit, ce n'est pas le catastrophisme qui prédomine, la
frayeur devant un épouvantable cataclysme, mais bien l'émerveillement surgi
d'un création nouvelle.
Peut-on faire un parallèle entre la situation décrite dans la Genèse et notre
monde d'aujourd'hui? Dans le récit de la Genèse, on mangeait, on buvait, sans
se soucier ni du bien commun, ni de l'avenir. On ne se doute de rien. Nous aussi
nous vivons dans une société où l'on est préoccupé de l'immédiat sans
considérer l'avenir, un avenir que nous pensions pouvoir programmer et nous
l'approprier. On pense aux grandes réalisations scientifiques, aux grandes
industries, à la consommation, bref un paradis terrestre. Et voilà qu'il faut
désenchanter. Des menaces inquiétantes pèsent sur l'avenir de l'humanité, un
monde de riches et de pauvres, une dangereuse pollution de l'atmosphère, le
dérèglement du climat, les épidémies, des guerres sans fin de-ci de-là.
Alors devant cet horizon menaçant, on préfère ne pas penser à l'avenir et
continuer le même train train de vie, sans se préoccuper du demain. Chacun se
recroqueville dans la tranquillité de sa petite bulle.
La foi nous invite à rompre ce cercle fermé et même à ramener à contre courant.
C'est précisément le message du pape François qui nous invite à nous engager,
être proche des des hommes, en particulier des malheureux, de nous engager
dans un projet écologique, de mener un train de vie plus modeste. Chrétiens,
nous sommes les messagers de l'espérance, de la Bonne nouvelle. Nous ne
pouvons pas nous confiner dans une petite bulle au goût de chacun.
Dieu ne se laisse pas enfermer dans un passé; il est en avant; il est celui qui fait
advenir des choses nouvelles. Encore faut-il que nous soyons prêts à collaborer
pour le service de l'humanité. Si nous sommes ouverts à la venue du Seigneur,
engageons-nous, avec tous les hommes de bonne volonté, pour un monde plus
juste, un monde où les riches seront moins riches et les pauvres moins pauvres,
pour un style de vie plus modeste, pour la protection de la création. Dieu sera
avec nous, dès à présent.

102
Mt 24, 42-44: veiller

«Soyez prêts car le Fils de l'homme viendra à l'heure que vous ne pensez pas.»
Rien n'est plus sûr que sa venue, rien n'est plus incertain que le moment de sa
venue. Notre dernier jour viendra, c'est chose certaine, mais quand, où et
comment, cela reste très incertain. D'ailleurs nous constatons que la mort c'est
par les autres. Nous savons seulement, comme on le dit, que vis-à-vis des
vieillards enfin de vie, elle se tient sur le seuil, tandis que vis-à-vis des jeunes,
elle se tient à l'affût pour les surprendre.
La seule certitude, c'est de ne jamais s'estimer en sécurité. Alors tiens-toi prêt
à marcher à la rencontre du Seigneur. Non seulement sois prêt à lui ouvrir la
porte quand il frappera, mais va allègrement à sa rencontre, avec pleine
confiance.
Et toi Seigneur, viens à ma rencontre et vois s'il ne reste pas en moi un
chemin d'égarement. Si tu le trouves, alors que je l'ignore, écarte-le de moi et
conduis-moi sur le chemin de la vie. Entre tes mains, Seigneur, je remets mon
esprit.

Nous devons non seulement croire, mais veiller, non seulement aimer mais
veiller, non seulement nous dévouer, mais veiller. Veiller pourquoi? Pour ce
grand événement: la venue du Christ.
Qu'est-ce donc que veiller? On peut l'expliquer ainsi. Savez-vous ce que c'est
d'attendre un ami, d'attendre qu'il vienne et de le voir tarder? Savez-vous ce que
c'est d'être dans l'anxiété d'une chose qui peut arriver ou ne pas arriver? Savez-
vous ce que c'est d'avoir un proche au loin, d'attendre de ses nouvelles et de
vous demander jour après jour s'il va bien?
Veiller dans l'attente du Christ est un sentiment qui ressemble à ceux-là, autant
que des sentiments de ce monde soient capables de figurer ceux d'un autre
monde.» (J.H. Newman)

Deuxième homélie:veiller

Dans la suite des paraboles rapportées par Mathieu, le Seigneur exhorte les
disciples à une grande vigilance, dans l'attente du maître de la maison. Savoir
durer car il va venir. C'est certain, mas il viendra de façon imprévue, comme un
voleur. Quelle est alors la vraie préparation pour la rencontre finale avec le
Seigneur qui est déjà en cours de route? Tout est dit en deux mots; veiller,
servir, si bien sûr, notre coeur s'est attaché au vrai trésor, si nous y mettons le
prix car la venue du Seigneur n'a pas de prix. Le Christ insiste sur la vigilance;
il parle de tenue de service, de lampes allumées, d'attente, de veille, de se tenir
prêt, du retour du Seigneur à l'improviste.
Le serviteur sera-t-il heureux de vivre son service dans la vigilance? Attend-il
vraiment? Est-il un veilleur heureux car la circonstance devrait être joyeuse?
«Heureux les serviteurs que le maître, à son retour, trouvera en train de veiller.
Il les fera passer à table et les servira chacun à son tour.» Du jamais vu ni
entendu. Un maître qui, à son retour d'un voyage fatigant, se met à servir ses
domestiques! C'est de l'imagination de Dieu.
On se souvient qu'à l'approche de la passion, alors que les disciples se
disputaient pour les premières places, Jésus leur dit: «Le plus grand est celui qui
sert.» C'est quand le disciple,

103

toujours vigilant est en tenue de service, qu'il est grand, qu'il ressemble à son
maître, qu'il est heureux. Le disciple du Christ sait que la vie connaît des
avancées marquées par des
interventions de Dieu, si discrètes soient-elles. Le Seigneur est venu, le
Seigneur vient, le
Seigneur reviendra, disons-nous à l'eucharistie.
Les chrétiens des premières générations le souhaitaient ardemment et priaient
pour hâter cette venue. «Viens, Seigneur Jésus» (1Co 16, 22; Apo 22, 17.20).
Les humoristes disent qu'ils n'ont pas peur de la mort mais qu'ils ne sont pas
pressés de mourir. Laissons. Dans une des prières eucharistiques nous disons:
«Nous attendons que tu viennes, Seigneur Jésus.»
Pour en être imprégnés, nous devrions rester attentifs aux multiples visites du
Seigneur, visites personnelles au jour le jour. «Voici que je me tiens à la porte
et que je frappe. Si quelqu'un entend ma voix et ouvre la porte, j'entrerai chez
lui et je prendrai le repas avec lui et lui avec moi,» dit le livre de l'Apocalypse
(3, 20). Etre avec le Seigneur, manger à sa table chaque joure. Dès le réveil
matinal ne devrions-nous pas être à l'écoute de la voix du Seigneur qui nous le
bonjour: «Réjouis-toi; je suis avec toi; tu es comblé de mes bienfaits; tu est mon
bien-aimé en qui je mets tout mon amour.»
Etre vigilant est aussi un responsabilité, en particulier pour les apôtres. En
l'absence du maître de la maison, ils ont la charge de la maisonnée à nourrir.
Heureux serons-nous si le Seigneur nous trouve à notre travail, faut-il le
rappeler. Dieu nous attend dans le quotidien de nos journées. La question est
d'avoir un esprit attentif, une âme de veilleur, de garder les lampes allumées,
d'être à l'écoute de la voix du Seigneur.
Une foi faite de vigilance, de service et de joie, tel sera notre examen de
passage pour avoir accès à la table du Seigneur dès ici-bas et pour l'éternité.
104
Mt 25, 1-33: l'attente du Seigneur; les dix vierges

Cette parabole abonde en invraisemblances; on dirait volontiers que tout


manque de naturel. Quand on se prépare à une fête de noces, on chante, on
danse, on ne dort pas. A minuit, trouver un commerçant d'huile, ce n'est pas
évident. Curieusement l'époux, le seigneur, joue le premier rôle alors qu'aux
noces, le garçon d'honneur vérifie les entrées. Pire encore, au lieu de rester à la
table d'honneur, l'époux joue au portier et renvoie impoliment celles qui ne lui
plaisent pas. Et quel drame pour quelques minutes de retard alors que lui même
tarde à venir. Mathieu a fortement dramatisé la parabole pour n'en retenir que la
leçon.
Cela dit, on comprend mieux cette parabole en la plaçant dans son contexte de
l'évangile de Mathieu. Jésus vient de terminer le discours sur la fin des temps,
avec le signes annonciateurs. Pour éviter toute spéculation sur la date de la fin
du monde, tout en soulignant qu'elle arrivera inévitablement, l'évangile invite
ses lecteurs à gérer le temps présent et à se tenir toujours prêt. Quatre paraboles
illustrent ce motif de la vigilance avec le même refrain: vous ne savez ni le
jour, ni l'heure. Alors agissez en hommes responsables. C'est le sens de la
cinquième parabole, celle des talents.
Dans la parabole d'aujourd'hui, cinq demoiselles d'honneur ont de la suite
dans les idées, les cinq autres sont étourdies, irresponsables. On ne peut plus
rien pour ces dernières. Nul ne peut être vigilant à la place d'un autre. Pour la
fête des noces, être invité ne suffit pas; il faut s'y préparer. Le chrétien ne doit
pas être stressé par l'imminence de la venue de la fin, dont il ne connaît ni le
jour ni l'heure. Il doit prendre ses dispositions pour gérer sa foi aujourd'hui et
les jours à venir. C'est sur point que portera le jugement divin. Ce jugement a
lieu dès aujourd'hui dans nos actions et nos choix quotidiens, comme le
rappellera la paraboles des talents.
Pour vivre au mieux le temps présent à la manière de l'évangile et sous la
mouvance de l'Esprit Saint, nous devons garder deux points de référence devant
les yeux: notre passé dont nous tirons les leçons et notre avenir qui nous offre la
possibilité de grandir en fils de Dieu et frère des hommes Le temps de l'attente
du Seigneur est le temps de la responsabilité.
Une question à nous poser: quelle est la qualité de nos attentes, qu'est ce que
nous attendons dans l'immédiat et pour l'ensemble de notre vie? L'Avent nous y
invite.

105
Mt 25, 31-46: le Christ roi, l'homme roi, le Dieu roi

Les idées, les sentiments, le langage créent et entretiennent les relations


humaines; ils sont aussi la cause de malentendus qui opposent les hommes les
uns aux autres. Le Christ s'est soumis aux exigences de notre langage pour
professer des idées souvent différentes des nôtres.
Aujourd'hui le titre roi, l'image du trône, le geste d'inclination devant sa Majesté
font sourire avec indulgence une large frange de l'humanité qui se veut
républicaine et farouchement attachées aux idées de fraternité, d'égalité et de
liberté. Pour obtenir gain de cause, il fallait immoler le roi, pensait-on en
France, il y a deux siècles. Pourtant, partout les royautés avaient l'âge de
l'humanité; elles incarnaient la conscience des peuples et des idéaux mythiques
de fortune, de grandeur, de pouvoir, d'apothéose, de transcendance aux confins
du divin comme le croyait le Japon de son empereur dieu. Si un roi s'écartait du
modèle conventionnel, s'il s'imposait différemment, il était alors un saint, celui
qui fait l'exception.
Jésus de Nazareth va tenter d'injecter dans nos cerveaux un conversion
fondamentale de la conception de la grandeur et du pouvoir. Cette mutation s'est
avérée si radicale que Jésus lui-même et ses disciples la nommeront une
révélation, une chose qui vient d'ailleurs, une idée qui vient de la tête de Dieu et
non de la nôtre. Jésus redessinera l'image de roi, à l'encontre de nos attentes et
de nos expériences terrestres jusque dans les religions. Dès la naissance de
Jésus, le malentendu éclate. Un des premiers à réagir est Hérode, le modèle du
roi païen, adorateur d'un dieu païen. Dès qu'il entend la rumeur d'une naissance
princière, il tremble de peur et de jalousie; il craint la concurrence. Il se sent
obligé d'user de son pouvoir pour immoler le roi contestataire. Entre Dieu et lui,
on ne se comprendra jamais. Dieu, de son côté, voit les choses bien
différemment. En Jésus, il se révèle homme, semblable à tous les hommes; il
investit sa toute puissance à devenir homme. Dès lors tout homme est une
histoire sacrée, du divin.
Dieu inaugure son règne sur terre dans la fragilité et la faiblesse d'un nouveau
né, livré au bon ou mauvais vouloir des grands. Son berceau royal sera la
mangeoire d'une bergerie
Aussi surprenant fut l'aveu du Christ devant Pilate, cet autre despote de la
Palestine qui condamnera Jésus à la crucifixion. Au moment où il ne signifiait
plus rien, alors que les hommes le flagellaient et le conspuaient en attendant
l'heure sadique de la crucifixion, Jésus assume l'entière responsabilité de ses
paroles comme ultime profession de foi du martyr, en disant: «Je suis le roi.» Le
trône royal passe de la crèche à la croix.
Dans une étrange coïncidence de déclarations, aux paroles de Pilate, «voici
l'homme» font écho celles du Christ «Roi, je le suis.» Jésus se montre le
défenseur désarmé de la condition sacrée de tout homme. Il aura fallu
l'immolation du roi martyr pour que les hommes comprennent qu'il faut voir les
choses autrement. En Jésus Dieu a voulu parler à nos têtes avec l'espoir que les
coeurs suivront.
Dès le début de sa mission, Jésus a cité en exemple les petits, les fragiles, les
moins en vue, les familiers de la précarité, les sans défense. Voici vos rois, dit
Jésus. Voici le royaume de Dieu. C'est dans le visage de l'homme que Dieu
affirme sa royauté. C'est la vocation du chrétien d'assumer le pouvoir pour
servir et partager humblement. C'est ainsi qu'il comprend Dieu, qu'il devient fils
de Dieu et frère des hommes.
Le roi c'est l'homme; il est temps d'y penser, à notre époque de la maximisation
des rendements pour plus de richesse, des inégalités croissantes entre les
hommes et les peuples.

106
Mt 26, 36-46: l'agonie du Christ

L'agonie serait-elle le point culminant de la passion du Christ? L'agonie, c'est


la mort qui vous laisse vivant, la mort au cœur même de la vie, un affrontement
tragique sur lequel l'homme n'a pas de prise, qu'il n'arrive pas à intégrer dans sa
vie. Jésus n' y a pas échappé.
Au Jardin de Gethsémani, le Père est disparaît, le Père qui était le secret de
Jésus, son courage et son confident. Jésus n'avait-il pas dit: «Le Père et moi
nous sommes un. (Jn 10,30) Ma nourriture est de faire la volonté de mon Père.»
(Jn 4, 34) Et voilà que le Père disparaît; la mission du Christ semble se solder
par un échec. Cette agonie est une solitude incompréhensible pour le Christ et
pour beaucoup d'hommes écrasés par une souffrance inattendue et cruelle. Il
nous arrive de dire: Mais où donc est le Dieu de bonté?
Jésus éprouve le tiraillement de ce besoin mystérieux de rester seul et d'être
accompagné. C'est le va-et-vient du rocher dur et froid au Père qui se tait et aux
disciples qui dorment, une sorte de triangle de l'angoisse. A chaque fois qu'il
retourne chez ses disciples, il constate leur inconscience; Jésus s'avère
entièrement dépourvu de leur attention et de leur soutien. Jésus l'éternel
incompris, le solitaire. N'avait-il pas prévenu ses disciples dans les paraboles de
la vigilance? Faut-il croire qu'il est des moments de souffrance dans la vie où
personne ne peut porter la croix à notre place. A l'heure du passage de ce monde
vers la maison du Père, personne ne nous accompagnera sur le chemin.
Il n'est pas facile de rester fidèle à l'appel de Dieu. Appelé à rétablir le droit
sur la terre, Jésus voit ses propres droits foulés au pied. Méprisé et abandonné,
il devait être le chemin de la vérité. Prisonnier, il devait libérer. Aux confins de
la mort, il devait annoncer la vie. Abandonné par son Père, il devait révéler le
vrai visage de Dieu. Plongé dans les ténèbres, il devait être la lumière des
nations. Triste, il devait annoncer la joie.
Jésus prie son Père qui ne répond pas; sa prière est la nôtre, une prière
d'homme et d'un fils de Dieu. Elle est dite en deux temps. Le cri de homme:
«Que ce calice s'éloigne de moi; je n'en peux plus.» Puis la parole du fils de
Dieu: «Que ta volonté soit faite.» Plus qu'une résignation, il s'agit d'une vraie
acceptation. Que la folie de ton amour pour les hommes soit révélée jusque
dans ma mort de supplicié. C'est le fiat de la Bible, le fiat de Marie, le fiat du
Notre Père. A l'heure des angoisses de la vie, de notre mort, puissions-nous
murmurer un fiat.
Un ange lui apparaît, un être mystérieux qui signifie à la fois la présence et
l'absence de Dieu; l'ange n'est pas le Père; il est un messager. Ce consolateur
permet à Jésus de surmonter le désespoir. Conforté par cette mystérieuse
présence, Jésus domine à nouveau la situation; il assume sa vocation et va à la
rencontre du traître.
Aux chrétiens du temps des évangélistes, l'agonie du Christ enseigne
comment affronter le martyre sans abjurer sa foi. Les évangélistes montrent aux
chrétiens persécutés la lutte que le maître lui-même a menée dans la vigilance et
la prière, soumis au mystérieux dessein de Dieu. Au-delà du martyre,
l'évangéliste exhorte tout chrétien à redire sans cesse les demandes du Notre
Père: que ta volonté soit faite; ne nous laisse pas tomber en tentation.
L'agonie du Christ pose la question du sens de la souffrance. Il n'y a pas de
théorie chrétienne de la souffrance à opposer aux théories des hommes et des
religions, mais il y une attitude chrétienne dans la souffrance qui trouve son
exemple dans celle du Christ.

107
Mt 26, 14-25: Judas

Dans l'évangile que nous venons de lire, nous voyons l'implication de Judas
dans le condamnation du Christ. Judas prend l'initiative et va à la rencontre du
Christ, accompagné de soldats et d'une troupe armée d'épées et de gourdins. Il
dit: Salut maître et l'embrassa. C'est ainsi qu'un disciple saluait son maître,
selon les convenances juives. C'est Juda qui prend l'initiative. Comment Jésus
a-t-il pu choisir, après une nuit de prière, celui qui allait le trahir? Jésus n'a pas
triché avec sa condition d'homme limitée ni avec le respect de la liberté de
Judas qui, comme les autres disciples rêvait d'un libérateur terrestre; il finit par
s'enfoncer dans son erreur. Certes le Christ avait dit, selon l'évangile de Jean,
que l'un d'entre ses apôtres allait le trahir. A la dernière Cène, Jésus avait encore
fait un geste de communion en invitant Judas à se servir avec lui. C'est alors que
Juda décide de se séparer de lui. Jésus met Judas devant sa responsabilité. Ami,
fais ce qui t'amène ici.
Pendant le procès du Christ, Pierre a renié trois fois son maître: Je ne connais
pas cet homme, dit-il, devant une petite servante. Se souvenant de
l'avertissement que Jésus lui avait donné, Tu me renieras trois fois, Pierre sortit
de la cours et pleura amèrement.
Histoire de deux trahisons; l'une aboutit au désespoir, l'autre à un nouveau
départ dans une amitié éprouvée et retrouvée.
L'amertume et le remords enchaînent, le repentir et le pardon libèrent.
108
Mt. 28, 16-20: ascension du Seigneur

En la solennité de l'ascension, Jésus monte vers son Père et notre Père, vers
son Dieu et notre Dieu. Le terme ascension pourrait tromper nos imaginations
trop pressées de se représenter une montée du Christ dans les nuages, comme le
départ d'un être cher qu'on accompagne à l'aéroport avant le décollage de
l'avion. D'ailleurs les récits de l'ascension sont approximatifs. En Mathieu et en
Marc elle a lieu en Galilée, en Luc à Béthanie, Jean n'en parle pas; dans les
Actes, ce sera à Jérusalem.
L'ascension du Christ est un mystère de la foi; il faut laisser de côté nos
imaginations et écouter le message du texte.
Loin de parler de départ, le Christ parle de présence; il ne regarde pas vers le
ciel mais vers la terre, vers ses disciples et l'Eglise de demain. «Je serai avec
vous jusqu'à la fin des temps.» Suivons le Christ en ce dernier moment; chaque
parole de l'évangile a son importance.
Les onze disciples, dit l'évangile. Cela fait peu de monde pour un événement
important. Dieu aime les contrastes; il répugne à recourir aux grands moyens; il
est discret et modeste. Seule la foi et l'amour gratuit doivent convaincre.
Mathieu les appelle disciples. Ils resteront à jamais les élèves de Jésus, ceux qui
suivent et écoutent le maître. Le pouvoir dont ils vont être investis n'est pas le
leur, mais celui de Dieu. «Nous ne sommes que des intendants», dira saint Paul.
Ils s'en allèrent en Galilée. Galilée, carrefour des nations, lieu de rencontre
des races, cultures et religions. C'est lieu tout indiqué où le Christ veut
inaugurer l'immense oeuvre de l'évangélisation des peuples. Jésus est toujours
allé vers les gens; il a voulu que ses disciples sortent du cénacle. L'Eglise doit
quitter Jérusalem pour passer sans cesse d'un lieu à l'autre. Le siège de l'Eglise
est partout où il y a des hommes.
A la montagne où le Christ leur avait fixé le rendez-vous. La montagne est le
lieu de la rencontre de Dieu, là où Dieu se montre et prend la parole. Au
sommet d'une montagne, on voit loin. De plus on y entend la voix du silence,
loin du bruit des cités. Les montagnes du Sinaï, du Tabor, des béatitudes, la
montagne où Jésus allait prier. A nous aussi, Dieu donne rendez-vous dans le
silence de notre montagne, loin du vacarme des idées et des sentiments.
Quand ils le virent, ils se prosternèrent, mais certains eurent des doutes.
Adorer et douter, deux attitudes totalement opposées que l'évangéliste réunit en
une seule phrase, comme si cela allait de soi. Sur la montagne de la rencontre de
Dieu, il y a place pour le doute et l'adoration à la fois. C'est le lieu de la foi et
non de la vision béatifique. Les disciples du Christ se posent encore des
questions. Mais qui est-il? Que de bouleversements ces derniers jours, depuis le
soir de la cène. Douter c'est interroger pour mieux savoir, pour s'approcher
toujours plus de la vérité. Pour reconnaître le sauveur dans le Nazaréen, il faut
commencer par le chercher. Pendant toute sa vie le chrétien sera un chercheur
de Dieu et il y aura des heures d'épreuves et d'obscurité. Cependant si le doute
obstrue le chemin de la foi, tant pis pour lui, car le Seigneur se portera à notre
secours. Sa présence nous est acquise.
C'est alors que Jésus s'approcha d'eux et leur adressa la parole.
La distance jusqu'au divin est telle pour l'homme qu'il est nécessaire que Dieu
s'approche de lui. La foi nous dépasse. Nous en sommes incapables. Dieu et lui
seul prend l'initiative de venir à nous et nous invite à lui faire confiance. La foi
restera toujours un risque et c'est par l'engagement dans la vie, dans la mission
avec la force de l'Esprit Saint, que les disciples vont vaincre leur doute. Ce que
Jésus va leur dire.

109

Tout pouvoir m'a été donné au ciel et sur la terre. C'est en Jésus Christ et en
lui seul qu'il faut placer la confiance, car Dieu l'a investi de son pouvoir. Les
hommes de toute nation et de toute culture, les saints comme les pécheurs,
pourront se confier à lui. Il est le sauveur. C'est pourquoi il détient le pouvoir
d'envoyer ses disciples en mission.
Allez donc. De toutes les nations faites des disciples et apprenez-leur à garder
tous les commandements que je vous ai donnés.
Le Christ voit grand, très grand et très loin, à travers les continents et les
siècles. Cette mission inouïe de changer le monde, il l'a confiée à ces onze
disciples, des hommes encore fragiles et hésitants. Jésus leur demande
d'annoncer la Bonne Nouvelle au monde entier. Une audace humainement
incompréhensible.
Rassurez-vous; je serai avec vous jusqu'à la fin du monde. «Je serai avec vous,»
une parole précieuse que nous disons souvent à nous-mêmes. Tout baptisé,
disciple du Christ est invité, avec sa communauté chrétienne, à dire et à montrer
au monde où est le chemin, la vérité, la vie.
Allons à la rencontre du monde où le Christ nous a donné rendez-vous; il nous
attend partout où il y a des hommes. Ne reléguons pas le Christ là-haut dans un
ciel où on l'encense, où il est pensionné, à la retraite pour bons services rendus.
Je serai avec vous, toujours présent parmi vous, dit-il, jusqu'à la fin des
temps. Le départ du Christ n'a pas été un moment de tristesse pour les disciples;
il a suscité en eux la louange et l'action de grâce.
Avec la Pentecôte viendra l'engouement pour la mission.

Vous aimerez peut-être aussi