Novak Mod14
Novak Mod14
Édition électronique
URL : [Link]
DOI : 10.4000/volume.6330
ISSN : 1950-568X
Éditeur
Association Mélanie Seteun
Édition imprimée
Date de publication : 5 décembre 2018
Pagination : 119-133
ISBN : 978-2-913169-45-6
ISSN : 1634-5495
Référence électronique
David Novak et Edouard Degay Delpeuch, « Feedback global et mort du son : une anthropologie de la
Japanoise », Volume ! [En ligne], 15 : 1 | 2018, mis en ligne le 01 janvier 2021, consulté le 13 novembre
2021. URL : [Link] ; DOI : [Link]
Tribune
a été effectué à l’occasion de sa venue à Paris Lorsque je parle de la noise dans un
pour le colloque international « Spectres de contexte universitaire, en général je com-
l’audible : sound studies, cultures de l’écoute mence par présenter le concept de mondialisa-
et arts sonores » organisé par la Fabrique des tion en évoquant mon terrain ethnographique. 119
David Novak
À ce stade, la plupart de mes auditeurs hochent ce truc, à quoi ça sert ? », « est-ce que les gens
la tête, montrant par-là qu’ils comprennent. écoutent vraiment ça ? » Des deux côtés, ils
Puis je diffuse de la noise, à un volume sonore semblent surpris de découvrir l’existence
modéré. Et là, ils s’agrippent à leurs fauteuils, d’une telle chose. Se dessine alors l’idée que
ont un mouvement de retrait ; certains se même s’ils n’ont jamais entendu parler de la
bouchent les oreilles ; d’autres grimacent. noise, c’est quelque chose qui existe bel et bien.
À chaque fois, j’observe leurs visages et les
réactions sont les mêmes. Il se passe quelque
chose dans la pièce, et à partir de ce moment, Mikawa Toshiji
des Incapacitants,
la conférence n’est plus la même. À la fin de hypnotisé par le bruit
l’allocution, il y a généralement deux types (photo de
John Cameron)
de personnes qui viennent me parler. Il y a
ceux qui viennent me dire : « Vous savez, je
dois vous avouer quelque chose, je n’aime pas
du tout ces sons. » Je réponds généralement :
« Évidemment ; c’est de la noise, des sons
très abrasifs… » Mais ils insistent : « Mais
non je vous assure ! Je ne suis pas fermé d’es-
prit, j’écoute John Cage et toutes sortes de
choses… » Je vois qu’ils sont bien intentionnés,
et c’est un peu comme s’ils me disaient : « Je La noise comme
n’y peux rien, et je me sens coupable de ne
pouvoir apprécier quelque chose que vous musique
trouvez si important. »
Ce type de réaction en dit long sur la Si la noise est une chose qui existe, en
culture de l’écoute telle qu’elle existe dans quel sens s’agit-il de musique ? Il y a toutes
ce genre de contexte. La noise met à mal les ces questions générales autour du statut
normes, reconfigure les positions habituelle- de la noise comme musique. Mais au-delà
ment constitutives de l’écoute, et elle le fait de ces questions, on observe une contra-
sur un plan viscéral. Elle transforme l’écoute diction profonde entre le vocabulaire du
en expérience sonore. Ensuite, il y a ceux « genre » musical, et celui de l’expérience
qui viennent me dire : « Il faut que je vous sonore. Certains parlent de « son noise »,
dise quelque chose, je trouve ça génial ! Où mais personnellement je ne suis pas sûr que
est-ce que je peux trouver d’autres choses de l’on puisse trouver une telle cohérence au
ce genre ? » Mais au-delà de leurs différences, sein de la noise. Ce que fait Merzbow est
ces deux profils d’auditeurs sont susceptibles communément décrit comme de la harsh
de me poser la même question : « Qu’est-ce noise, et dans le programme du colloque 1 ,
qui a bien pu arriver à ces gens [les artistes
de noise] pour qu’ils en viennent à faire ces
sons ? » Que cela les intéresse ou non, tous 1 Colloque « Spectres de l’audible : sound studies,
120 auront ce sentiment : « Non mais c’est quoi cultures de l’écoute et arts sonores », organisé par
Romain Perrot était présenté comme le est difficile voire impossible de prendre la
Tribune
la Fabrique des arts sonores (Labex Arts H2H) et la
Philharmonie de Paris/Cité de la musique, Je me suis donc posé un ensemble de ques-
les 7-8-9 juin 2018. tions à propos de la réception de la musique
2 Voir le « Manifeste du mur bruitiste » de Romain
à travers un médium, questions auxquelles
Perrot (2013). je voulais répondre à partir de cet exemple. 121
David Novak
« Réaliser » le son connaissent pas : ils arrivent au même endroit,
se mettent à écouter et à réagir ensemble, se
La question de la relation entre enre- voient les uns les autres, accédant collective-
gistrement et performance est cruciale pour ment à leurs souvenirs d’écoutes médiatisées.
comprendre non seulement la circulation Et dans le cas de ce genre inventé, fantasmé
mondiale des musiques populaires en général, qu’est la Japanoise, c’est comme si le public se
mais aussi la réception des groupes de noise disait : « J’ai toujours rêvé que ce genre existe,
devenus célèbres – ou plutôt notoires 3 – aux et à présent il existe. »
États-Unis grâce à leurs enregistrements. Pour Le public aux États-Unis aurait tout à
les fans américains, les concerts étaient rares ; fait pu se dire : « C’est simplement une nou-
l’idée de la « Japanoise » existait surtout de
manière fantasmée dans une sorte de médias-
phère mondiale. Donc, quand il y avait des
concerts, les gens venaient donner une réalité
à la noise, ils « réalisaient » la circulation des
enregistrements. On utilise ce terme à propos
des concerts de musique électroacoustique :
« réaliser » une pièce, c’est la jouer dans un
espace-temps déterminé. Une scène musicale
imaginée au niveau mondial devient « réalité »
grâce à ces moments rares au cours desquels
tous ces auditeurs « réalisent » ensemble leur
expérience. C’est vraiment quelque chose Incapacitants vs. le public, au No Fun Fest à
qui, plus généralement, me fascine à propos Brooklyn, en 2007 (capture par David Novak)
Tribune
concerts, mais constituaient aussi la source cela simplement en partant de la spatialité
d’un imaginaire social autour du Japon chez perçue dans l’enregistrement. Sur ce point,
ces auditeurs qui n’avaient qu’un accès très j’ai été très influencé par le travail de Louise
limité à cette culture. Et puis, la manière Meintjes sur le live dans Sound of Africa. 123
David Novak
L’enregistrement de terrain, le field recording, Quand bien même il s’agirait de l’en-
en est un très bon exemple. Le terrain est registrement d’une performance que l’on
ce qui vient avant, qu’on enregistre, pour s’efforcerait de percevoir comme la captation
pouvoir enfin l’imaginer, le visualiser, pour d’un concert, l’impression n’est pas du tout la
entrer en contact avec le son en tant qu’il est même que, disons, pour le live de Coltrane au
un environnement social. Si on écoute les Village Vanguard : avec la noise, on a plutôt
grands disques de jazz comme Live At The l’impression d’être directement mis en rap-
Village Vanguard de John Coltrane, on peut port avec un environnement technologique.
imaginer le club, les créateurs, avec Rudy Ce caractère « mort » du son invite
Van Gelder affairé à la console, ou encore à un autre type d’écoute – une manière
d’autres ingénieurs comme Geoff Emerick d’éprouver le son comme s’il n’y avait pas
en studio avec les Beatles. Le contexte his- d’espace entre lui et nous, comme si nos sens
torique de la création de l’enregistrement étaient mis en contact direct avec lui. C’est
est même parfois fétichisé par sa réception quelque chose que j’ai beaucoup entendu
culturelle. chez les auditeurs de noise. Lorsque je les
Donc, quand on décrit un son comme interrogeais sur leur expérience du son, ils
« mort », ce n’est ni une qualification esthé- me décrivaient simplement une réaction
tique, ni un jugement moral, mais simplement immédiate : « J’ai senti mes dents grincer. » Ils
une assignation technique : on veut dire me parlaient de leurs corps, de quelque chose
qu’il ne fournit aucune information sur son d’assez extrême, de douloureux même ; les
contexte d’enregistrement. Et de même que descriptions faisaient davantage penser à
la noise est l’opposé de la musique, la dead- une expérience d’électrocution qu’à une
ness, le son mort, est l’opposé du concept rencontre avec une œuvre d’art. Cette sensa-
de liveness sur un plan sonore : il n’y a pas tion de son « mort » est celle que procure une
de son ambiant, il n’y a pas de réverbéra- technologie œuvrant à créer un accès direct
tion – comme si cette forme voulait être à l’expérience sonore. Mais ce caractère
appréhendée hors de l’histoire, sans que des « mort » du son n’est pas propre à la Japanoise.
coordonnées spatio-temporelles lui soient Il caractérise plus fondamentalement le rap-
attribuées, ce qui rend difficile le fait de lui port social que l’on entretient aujourd’hui
associer un imaginaire social. Pour moi, avec les sons enregistrés.
l’emploi de ce terme n’était pas seulement La plupart du temps, la musique élec-
métaphorique : il décrivait également la noise tronique est « morte ». Pour la « réaliser », la
sur le plan acoustique, parce que la plupart rendre réelle et vivante, il faut la déplacer
des enregistrements de noise, à l’époque, pro- dans un contexte social : dans une boîte de
cédaient par « injection directe », c’est-à-dire nuit, avec des gens qui dansent… Ce carac-
qu’on branchait la source électronique – un tère « mort » du son n’est donc pas propre
microphone de contact, une table de mixage aux musiques électroniques ni même à la
bouclée sur elle-même – directement dans Japanoise. Il caractérise plus fondamenta-
l’enregistreur : il n’y avait pas de microphone lement le rapport social que l’on entretient
venant capturer les vibrations de l’air, il n’y aujourd’hui avec les sons enregistrés. On
124 avait pas d’ambiance. est constamment pris dans cette relation
créative qui consiste à donner une réalité au le feedback sonore. Je n’ai donc pu penser
Tribune
mais de machines qui ne parvenaient même de communication et de circulation, si bien
pas à communiquer proprement. Ce sont des que ces dysfonctionnements du dialogue
dispositifs de transmission ou d’amplification finissent par occuper une place centrale
défectueux ou surchargés qui produisent au sein du réseau de communication. Dans 125
David Novak
ce contexte, le feedback est donc comme réagit. Le feedback relie les sujets dans une
un décalage temporel, créant une rupture sorte de confusion qui crée de nouvelles
au cœur du système de communication, et formes culturelles.
non pas un simple accident ou une erreur,
comme on peut généralement le percevoir.
Ces erreurs de communication fructueuses La Japanoise et la culture
influencent fondamentalement notre façon de la cassette
de concevoir le fonctionnement de la com-
munication interculturelle et du dialogue à Je pense que la noise n’a pu émerger
un niveau mondial. comme genre musical qu’à travers ce feedback,
Ce qui m’intéresse, c’est de penser cette boucle qu’était l’échange de cassettes
à nouveaux frais les effets culturels de la par envoi postal dans les années 1980 entre
circulation des médias. Je me suis attardé le Japon, l’Amérique du Nord et l’Europe.
sur le concept de « réception », que je trouve Je vise ici spécifiquement la manière dont
très problématique au sein des media studies. les cassettes de noise étaient appréhendées
Ce terme est gênant sur le plan conceptuel par ceux qui les écoutaient sans disposer
parce qu’il ne prend pas en compte la manière d’éléments contextuels pour en expliquer le
dont la circulation mondiale des médias contenu. La situation de nos médias contem-
entraîne une mise en relation des subjectivi- porains est bien différente : quelqu’un qui
tés, une interaction et une transformation de entend du Merzbow pour la première fois
celles-ci. Il me semble aussi que ce concept peut facilement obtenir des informations
laisse trop de place aux objets que sont les sur ce dont il s’agit, trouver un appareil cri-
médias, et qu’il assigne des positions fixes tique qui lui permettra d’interpréter le son.
aux agents, positions qui sont déterminées Dans la culture de l’échange de cassettes, il
culturellement, et définies par le cadre d’une n’y a aucun appareil critique. Les artistes
communication dialogique. Dans une telle ont délibérément effacé tout élément de
perspective, le médium n’est rien d’autre compréhension extérieur : il n’y a ni photo
qu’un « intermédiaire » entre des parties : ni de livret de présentation… La noise est
un troisième terme entre deux parties qui tributaire pour son émergence de ce contexte
communiquent ensemble, et qui, de ce fait, précis. Je ne dis pas qu’aujourd’hui une autre
ne soulève que des questions de sémiotique. forme de noise ne pourrait pas émerger, mais
Mais de nos jours, alors que les médias évo- ce serait nécessairement sous une forme
luent rapidement, les positions des agents très différente.
changent également, ce qui entraîne à chaque Au-delà de cette enquête historique
fois des modifications écologiques com- sur la culture de la cassette, ce qui m’intéres-
plexes au sein du réseau. C’est pourquoi sait également était le retour de la cassette
je mets l’accent sur la circulation comme comme format dans les années 20 0 0, et
production relationnelle, sur le modèle du l’équilibre très délicat entre numérique et
feedback, qui n’est pas un système dialo- analogique qui s’est alors mis en place : des
gique de va-et-vient dans lequel un groupe formats physiques analogiques circulent
126 « reçoit » le « message » d’un autre puis y dans un contexte de distribution numérique,
ce qui est une manière de réinventer les numérique propose, du point de vue de
Tribune
Cassette en provenance du Generator Sound Art archive
(photo de David Novak) 127
David Novak
cause les labels, les disquaires, les clubs et les Je pense qu’il est de nos jours plus fré-
obligeait à se transformer. La cassette m’est quent de questionner les termes de l’accès à la
donc d’abord apparue comme une réaction circulation numérique. Mais quand internet
absurde à la circulation numérique : pourquoi est apparu, tout le monde était tellement
en revenir à une technologie bas de gamme, fasciné ; on pensait qu’internet rendrait pos-
inaccessible et bon marché ? Bien évidem- sible des formes de démocratie totalement
ment, il y avait le fétichisme du vinyle, mais participative. On pensait aussi que l’accès
je ne pense pas que ça ait trait à la circulation libre au numérique allait compenser les iné-
des cassettes telle qu’elle a lieu dans la scène galités d’accès à la culture et à l’éducation,
noise. C’est un problème de médium, et non permettre de développer des alternatives
une question de qualité sonore comme on a aux modes de production capitalistes, et que
pu le dire à propos du vinyle. tout cela allait également rendre possible la
Or du point de vue de l’accès à la formation de nouveaux réseaux musicaux.
musique, c’est en réalité ce caractère limité D’une certaine façon, cela résonnait vérita-
de la circulation – en l’occurrence des cas- blement avec ce qu’on disait de la cassette
settes – qui permet de créer une forme de dans les années 1980, c’est pourquoi je me
lien social entre les auditeurs. Et puis, la suis penché sur ce cas historique. Quand
cassette est également liée à une forme de la cassette est apparue et est devenue un
tradition. Les amateurs de noise au Japon objet commercialisable pour l’industrie
dans les années 1980 n’étaient pas jeunes, musicale, cela a permis à tout le monde de
ils avaient la trentaine, maintenant ils ont produire un objet en tous points similaire
plutôt la cinquantaine ou la soixantaine et à la production industrielle. Auparavant il
ils ont gardé certaines habitudes. Au Japon, fallait presser un disque vinyle, ce qui était
les habitudes ne changent pas facilement ; très compliqué à faire. Mais avec la cassette,
soit elles sont naturalisées et s’intègrent à les milieux alternatifs pouvaient produire
la « culture japonaise », soit, dans le cas de des objets au même format que l’industrie
certaines modes très populaires, elles dispa- musicale. Le même processus s’est enclenché
raissent au sein d’une même génération. Les avec le MP3 et la distribution numérique.
musiciens noise que j’ai étudiés au Japon ne Je me suis donc demandé : puisque tout cela
sont pas vraiment dans la transmission de ce s’est déjà produit par le passé, cela a-t-il
qu’ils font. Bien sûr, il y a une nouvelle scène débouché sur une démocratie participative
qui émerge après eux, et qui utilise aussi la radicale à l’époque ? Certains diront que,
cassette. Mais en ce qui concerne ce groupe, dans une certaine mesure, c’est ce qui s’est
ils ont tout simplement continué à utiliser passé : on ne peut en effet pas nier le fait
la cassette comme ils le faisaient depuis que la cassette a permis l’émergence et la
le début. Ce choix rendait leur noise plus circulation de formes musicales majeures
mystérieuse et permettait aux amateurs de à un niveau mondial.
devenir collectionneurs, et en fin de compte, Il est cependant évident – en parti-
leur musique a, grâce à ces cassettes, circulé culier si l’on se penche sur la culture de la
davantage qu’elle ne l’aurait fait s’ils avaient cassette dans la scène noise – que le réseau
128 juste balancé leurs morceaux sur internet. musical underground international qui s’est
développé par ce biais s’est surtout construit ce fait la réception de sons qui circulaient
Tribune
apparu : de plus en plus d’internautes occi- cette relation affective qui donne aux gens
dentaux ont investi internet pour diffuser l’envie de se procurer l’enregistrement.
leurs informations et connaissances autour
de la noise, expliquant et conditionnant de 129
David Novak
Au-delà de la postmodernité : arabe, et d’une certaine manière, je ne pou-
le feedback comme processus créatif vais faire autrement que de reconnaître le
pouvoir subversif et créatif généré par un
À bien des égards, il s’agissait de son séparé de sa source, par un signe dont
penser le feedback comme une réaction à on aurait changé le contexte, sans traduc-
ce qu’on pourrait appeler un « postmoder- tion – comme dans un cycle créatif. Mon
nisme vulgaire ». Quand j’ai commencé mes propos sur les sources et les significations
recherches, le postmodernisme en tant que originales est donc en cela différent, et peut-
théorie avait déjà fait son temps et avait été être plus diffus. Même si je ne pense pas que
écarté du champ des sciences sociales, car la Japanoise soit un signifiant « vague » ou
l’idée d’un détachement sémiotique par « flottant », ni que l’étudier requiert parti-
rapport au contexte culturel d’origine posait culièrement d’avoir recours aux théories
problème. En ethnomusicologie, la critique postmodernes, je me suis tout de même
ciblait plus particulièrement l’appropriation attaché à développer cette analyse en usant
culturelle et, à ce titre, le postmodernisme d’exemples historiques et ethnographiques
gênait car il faisait abstraction des sub- qui puisent leurs sources dans ce moment
jectivités des producteurs culturels. En postmoderne, au tournant du nouveau mil-
outre, il était aveugle aux dommages que lénaire, entre le Japon et les États-Unis, et
pouvaient causer des représentations cultu- plus particulièrement dans ce mouvement
relles erronées dans la prétendue ouverture de vaste expansion puis de dissolution des
des « flux » postmodernes – ce que Steven industries musicales mondiales.
Feld (1996) a qualifié de « mimesis schizo- La littérature ethnomusicologique dont
phonique ». Son travail sur le sampling et le j’avais connaissance se montrait très critique
remix se concentre essentiellement sur les à l’égard de la production industrielle et de la
problèmes éthiques du détachement du son consommation des musiques du monde, mais
de sa source, mais ce qui m’intéressait aussi voyait aussi parfois les circulations mondiales
avec la noise, c’était d’étudier la manière dont d’un très mauvais œil. L’ethnomusicologie a
une communication défectueuse engendre très longtemps considéré que la technologie
quelque chose et rend possible le contact. corrompait les musiques traditionnelles et
La Japanoise est de toute évidence un cas de leurs identités culturelles. On peut à ce titre
malentendu culturel et de communication mentionner, en guise d’analyse typique, la
défectueuse, mais il me semblait que c’était notion de « ternissement culturel » d’Alan
aussi une forme créative et fructueuse, qui Lomax 4 , qui exprime bien cette peur de la
mettait en valeur des nouvelles formes de modernisation comme force ravageuse de
culture à l’échelle mondiale et qui complexi- la culture mondiale. Je pense aussi à cette
fiait la question de la circulation médiatique. illustration stupide dans le livre de Wallis et
Dans le champ des cultural studies, Stuart Malm (1984), Big Sounds From Small Peoples,
Hall et Paul Gilroy ont fourni des analyses
similaires de ce jeu de circulations impré-
visibles, comparant les circulations de la 4 Nous traduisons ainsi la notion de « cultural grey-
130 culture populaire à un grand jeu de téléphone out » développée par Alan Lomax (1980).
The Music Industry in Small Countries, pré- culturelle et les technologies mondiales, de
Tribune
5 On désigne par « Nihonjinron » (日本人論,
culture postmoderne idéale et inauthentique, littéralement : discours/théories sur les Japonais) un
dépourvue de mémoire historique, ou du genre littéraire qui décolle après la Seconde Guerre
mondiale et dont le sujet de prédilection est le Japon
moins une culture qui entretiendrait une et les Japonais, les discours qu’ils développent ont
relation étrange et cassée entre la mimesis donc une forte dimension identitaire. 131
David Novak
culturels, d’histoire de l’art, avec d’autres voulais décrire ce qu’était l’expérience des
principes postmodernes du même ordre, gens face à la Japanoise à un certain point de
ce qui a créé une sorte d’ouragan autour de cette boucle, décrire ce qu’ils ressentaient
la Japanoise, contribuant à prouver à tout le à un instant précis, lors d’un événement
monde que la Japanoise pouvait réellement particulier, et comment cela se connectait
exister en tant que forme musicale. à d’autres perceptions du son et de l’écoute.
Dans un esprit moderniste, la tech- Il aurait été facile de dire que la Japanoise
nologie est généralement perçue comme n’était rien de plus qu’un malentendu créé
une source de violence déshumanisante à par la mauvaise interprétation américaine
laquelle l’art doit résister. Évidemment les de la culture japonaise, mais d’un point de
Japonais ne sont pas les seuls impliqués dans vue technologique, elle était également pro-
une telle dialectique ; c’est aussi le cas des fondément liée à des perspectives culturelles
Américains, des Européens, et de tous les typiques et des expériences de la musique
pays engagés dans des projets de modernité électronique spécifiques à l’histoire du Japon
à l’échelle mondiale. Mais, ironiquement, on d’après-guerre. Le feedback est un processus
en parlait constamment comme de quelque générateur, et il nous donne à penser ce
chose de « japonais ». De ce fait, la Japanoise concept, très fonctionnel mais aussi très
devenait « bonne à penser » en ces termes. creux de « culture japonaise », que l’on remplit
Or il m’est apparu que les musiciens de noise, avec l’objet ténu qu’est la Japanoise, comme
quel que soit le contexte culturel dont ils élément de différence culturelle sur le plan
sont issus, semblent de manière générale mondial.
très hostiles au fait d’être désignés comme
des musiciens « électroniques », bien qu’ils
utilisent constamment la technologie – et
que certains d’entre eux auraient sans doute
acheté un synthétiseur électronique s’ils en
avaient eu les moyens, au lieu de connecter
un tas de pédales d’effet bon marché dans
une boucle de feedback. Dans la noise, il y a
comme une vague connaissance de la pro-
duction technologique et un refus de savoir
comment ça fonctionne, invitant à envisager
le sujet de la création et de la circulation
mondiale dans de nouvelles directions. Avec
la Japanoise, beaucoup de musiciens ont
dû se considérer comme Japonais pour la
première fois, et devaient faire face à cette
question dans un cadre musical. L’idée de
la boucle de feedback pourrait tout à fait être
une conception deleuzienne du sujet, mais
132 ce n’est pas ce que je voulais analyser ; je
Feedback global et mort du son : une anthropologie de la Japanoise
Bibliographie sélective Bibliographie Ross Alex (2010), The Rest is
de David Novak Noise : À l’écoute du xxe siècle, la
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html [consulté le 5 novembre 2018].
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