RECUEIL DE TEXTES POUR L'EXPLICATION LINÉAIRE
Extrait 3 : La mort de Manon
Abbé Prévost, Manon Lescaut, 1731
Pardonnez si j'achève en peu de mots un récit qui me tue. Je vous raconte un malheur qui n'eut jamais
d'exemple ; toute ma vie est destinée à le pleurer. Mais, quoique je le porte sans cesse dans ma mémoire,
mon âme semble reculer d'horreur chaque fois que j'entreprends de l'exprimer. Nous avions passé
tranquillement une partie de la nuit. Je croyais ma chère maîtresse endormie, et je n'osais pousser le
moindre souffle, dans la crainte de troubler son sommeil. Je m'aperçus, dès le point du jour, en touchant
ses mains, qu'elle les avait froides et tremblantes ; je les approchai de mon sein pour les échauffer. Elle
sentit ce mouvement, et, faisant un effort pour saisir les miennes, elle me dit d'une voix faible qu'elle se
croyait à sa dernière heure. Je ne pris d'abord ce discours que pour un langage ordinaire dans l'infortune, et
je n'y répondis que par les tendres consolations de l'amour. Mais ses soupirs fréquents, son silence à mes
interrogations, le serrement de ses mains, dans lesquelles elle continuait de tenir les miennes, me firent
connaître que la fin de ses malheurs approchait. N'exigez point de moi que je vous décrive mes sentiments,
ni que je vous rapporte ses dernières expressions. Je la perdis ; je reçus d'elle des marques d'amour au
moment même qu'elle expirait : c'est tout ce que j'ai la force de vous apprendre de ce fatal et déplorable
événement. Mon âme ne suivit pas la sienne. Le ciel ne me trouva sans doute point assez rigoureusement
puni ; il a voulu que j'aie traîné depuis une vie languissante et misérable. Je renonce volontairement à la
mener jamais plus heureuse.
Extrait 4 : L'Adultère
Gustave Flaubert, Madame Bovary, 1857
D'abord, ce fut comme un étourdissement ; elle voyait les arbres, les chemins, les fossés, Rodolphe, et
elle sentait encore l'étreinte de ses bras, tandis que le feuillage frémissait et que les joncs sifflaient.
Mais, en s'apercevant dans la glace, elle s'étonna de son visage. Jamais elle n'avait eu les yeux si
grands, si noirs, ni d'une telle profondeur. Quelque chose de subtil épandu sur sa personne la transfigurait.
Elle se répétait : "J'ai un amant ! un amant !" se délectant à cette idée comme à celle d'une autre
puberté qui lui serait survenue. Elle allait donc posséder enfin ces joies de l'amour, cette fièvre du bonheur
dont elle avait désespéré. Elle entrait dans quelque chose de merveilleux où tout serait passion, extase,
délire ; une immensité bleuâtre l'entourait, les sommets du sentiment étincelaient sous sa pensée, et
l'existence ordinaire n'apparaissait qu'au loin, tout en bas, dans l'ombre, entre les intervalles de ces
hauteurs.
1
Alors elle se rappela les héroïnes des livres qu'elle avait lus, et la légion lyrique de ces femmes
adultères se mit à chanter dans sa mémoire avec des voix de sœurs qui la charmaient. Elle devenait elle-
même comme une partie véritable de ces imaginations et réalisait la longue rêverie de sa jeunesse, en se
considérant dans ce type d'amoureuse qu'elle avait tant envié. D'ailleurs, Emma éprouvait une satisfaction
de vengeance. N'avait-elle pas assez souffert ! Mais elle triomphait maintenant, et l'amour, si longtemps
contenu, jaillissait tout entier avec des bouillonnements joyeux. Elle le savourait sans remords, sans
inquiétude, sans trouble.