TEXTE n°13 : « A la musique » d’Arthur Rimbaud, Les Cahiers de
Douai
« Moi, je suis doucement les filles aux yeux doux. » Ce vers, tiré du poème
« Promenades d’hiver » d’Albert Glatigny publié en 1864, est repris et détourné
par Arthur Rimbaud dans « À la Musique », dixième poème des Cahiers de Douai
rédigés en 1870. Situé entre « Les Réparties de Nina » et « Les Effarés », ce
poème brosse un portrait satirique de la bourgeoisie provinciale pour mieux
mettre en lumière la marginalité du poète. En décrivant un concert militaire
banal, donné un jeudi soir sur la place publique de Charleville, Rimbaud dresse
une scène empreinte d’ironie. Pourtant, au-delà de la moquerie sociale, se
dessine l’éveil d’une sensibilité adolescente, marquée par l’attrait pour la
musique, les femmes, l’amour et la sensualité.
COMMENT LA DISTANCE PRISE PAR RAPPORT AU CONCERT CAROLOPOLITAIN
TEMOIGNE-T-ELLE D’UNE EMANCIPATION DU POETE, QUI COMPOSE SON PROPRE
CONCERT ?
Deux mouvements composent ce poème en alexandrins : du vers 1 au vers 24 se
dresse une peinture satirique de la société bourgeoise en province. Du vers 25
au vers 36 nous analyserons le concert libre du poète.
I) Un regard satirique de la société bourgeoise
Place de la Gare, à Charleville L’en-tête place d’emblée le poème dans un cadre spatio-
temporel réaliste : la place de la gare dans la ville natale
de Rimbaud.
(v.1-2) : « Sur la place taillée en On retrouve le champ lexical de la nature qui se déploie,
mesquines pelouses, ainsi ces CCL vont permettre au lecteur d’ancrer sa lecture
Square où tout est correct, les dans une ambiance d’été.
arbres et les fleurs » Circulation du regard du poète
v.5 : « au milieu des jardins »
v.7 : « Autour, aux premiers
rangs »
v.3 : « poussifs » La plume de Rimbaud saisit les personnages de la
bourgeoisie de façon acerbe. Ils sont qualifiés de
« poussifs « , adjectif qualificatif à connotation péjorative
=> semblent suffoquer sous l’effet de la chaleur.
v.4 : « Portent, les jeudis soirs, Leur mode de vie est répétitif comme le suggère le prst
leurs bêtises jalouses » d’habitude et le CCL au pluriel mis en apposition.
Rimbaud pointe du doigt les travers de vie des bourgeois
avec la périphrase personnifiée : commérages qu’ils se
rapportent.
v.10 : « bouffis » L’adjectif fait allusion à l’opéra bouffe, une catégorie
d’opéra-comique. Donc le parc se transforme en vaste
opéra-bouffe où la bétise règne en maitre.
v.11 : « leurs grosses dames » La répétition de l’adjectif s’applique aux hommes et à leurs
épouses ce qui rend la satire patente et prend une
tournure très péjorative
v.11 : « officieux cornacs » Enfin, Rimbaud joue sur les termes avec humour :
l’apposition fait référence à une personne chargée de
guider les éléphants qui représentent les femmes.
v.12 : « Celles dont les volants La périphrase pourrait désigner à la fois les femmes des
ont des airs de réclames » bourgeois et les prostituées qui font office de publicité
(comme l’illustre la ppsr)
On les désigne par le service qu’elles offrent
v.13 : « Sur les bancs verts » CCL montre que le regard du poète commence à dériver.
v.15-16 : « Fort sérieusement Leur conversation d’ordre politique suggérée par le
discutent les traités, complément d’objet « les traités » est en réalité creuse. En
Puis prisent en argent, et effet, Rimbaud crée un contraste entre 2 expressions
reprennent : « En somme !.. » adverbiales : « fort sérieusement » = la théorie // « En
somme ! » = la réalité
La forme exclamative semble mettre un point final à
une discussion qui n’a jamais commencé.
v.18 : « Un bourgeois à boutons L’allitération en b et d accentue l’impression de rondeur
clairs, bedaine flamande » qui se dégage de cette expression
v.20 : « -vous savez c’est de la Il s’adresse directement au lecteur et démontre que tout
contrebande » n’est qu’une vaine apparence, tout est faux chez ces
bourgeois même le tabac.
v.21 : « Le long des gazons Le spectacle des bourgeois est remplacé par celui de
verts ricanent les voyous » voyous
v.24 : « pour enjôler les Bien que ces pioupious soient jeunes et en posture de
bonnes » naïveté, ils sont en train de séduire les femmes.
II) Une émancipation esthétique, sensoriel jouant sur la jeunesse et l’érotisme
Irruption du pronom personnel de la première personne du singulier
« - Moi, je suis, débraillé comme On constate d’emblée un changement d’objectif.
un étudiant » Le tiret (+ le pronom personnel) suggère que le
poète reprend la parole lui-même => vient attirer
l’attention sur lui qui était jusqu’ici dans l’ombre.
v.26 : « Sous les marronniers » CCL permettant un retour de la nature propice aux
aventures amoureuses.
v.27 : « Elles le savent bien » Une complicité se noue comme on peut le distinguer à
travers l’affirmation où le pronom « le » confirme la
naissance d’un jeu de séduction.
v.28 : « leurs yeux pleins de Le retardement du complément d’objet direct mime la
choses indiscrètes » vivacité d’une scène de séduction.
v.29 : « chair » « cous » Le champ lexical du corps émerge peu à peu, la description
« mèches » devient de plus en plus sensuelle.
v.32 : « dos » « épaules »
v. 30 : « blancs » Les termes qui sont associés aux jeunes filles sont
v. 31 : « frêles » révélateurs de l’innocence féminine et d’une certaine
v.32 : « divin » liberté.
+ élève le corps de la femme en objet de culte en
suscitant l’émerveillement silencieux du poète
v.33 : « J’ai bientôt déniché la L’énumération coupée par les points de suspension laisse
bottine, le bas… » aju lecteur la liberté de poursuivre la suite des
découvertes.
On suit le regard du poète qui balaye le corps des femmes
v.35 : « Elles me trouvent drole Le poète est à son tour l’objet de tous les regards et de
et se parlent tout bas… » toutes les discussions comme le suggère le 3 e vers.
v.36 : « -Et je me sens les On observe que les sensations physiques se matérialisent
baisers qui me viennent aux tout comme l’émoi du poète, rendu par les nombreux
lèvres … » points de suspension.
Ce poème oppose deux catégories sociales : d’une part, les bourgeois affichant
leur richesse et leur bêtise ; d’autres part, le poète, libre d’exister et de ressentir. En,
effet, la plume satirique de Rimbaud tourne en ridicule les parures extérieures hideuses
des bourgeois, leurs physiques disgracieux, leurs attitudes irrespectueuses. Par
opposition, le poète s’affirme en s’émancipant de cette société médiocre. En revenant à
la première personne vers la fin du poème, Rimbaud offre des solutions pour s’émanciper
à la médiocrité bourgeoise et à la violence militaire : l’amour, la sensualité et la poésie.