Texte 6 Rousseau
Texte 6 Rousseau
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importante de toutes, et que c'est en un sens à Que mes lecteurs ne s'imaginent donc pas
force d'étudier l'homme que nous nous sommes que j'ose me flatter d'avoir vu ce qui me paraît si
mis hors d'état de le connaître. difficile à voir. J'ai commencé quelques
Il est aisé de voir que c'est dans ces raisonnements; j'ai hasardé quelques conjectures,
changements successifs de la constitution moins dans l'espoir de résoudre la question que
humaine qu'il faut chercher la première origine dans l'intention de l'éclaircir et de la réduire à son
des différences qui distinguent les hommes, véritable état. D'autres pourront aisément aller
lesquels d'un commun aveu sont naturellement plus loin dans la même route, sans qu'il soit facile
aussi égaux entre eux que l'étaient les animaux de à personne d'arriver au terme. Car ce n'est pas une
chaque espèce, avant que diverses causes légère entreprise de démêler ce qu'il y a
physiques eussent introduit dans quelques-unes d'originaire et d'artificiel dans la nature actuelle
les variétés que nous y remarquons. En effet, il de l'homme, et de bien connaître un état qui
n'est pas concevable que ces premiers n'existe plus, qui n'a peut-être point existé, qui
changements, par quelque moyen qu'ils soient probablement n'existera jamais, et dont il est
arrivés, aient altéré tout à la fois et de la même pourtant nécessaire d'avoir des notions justes pour
manière tous les individus de l'espèce; mais les bien juger de notre état présent. Il faudrait même
uns s'étant perfectionnés ou détériorés, et ayant plus de philosophie qu'on ne pense à celui qui
acquis diverses qualités bonnes ou mauvaises qui entreprendrait de déterminer exactement les
n'étaient point inhérentes à leur nature, les autres précautions à prendre pour faire sur ce sujet de
restèrent plus longtemps dans leur état originel; et solides observations; et une bonne solution du
telle fut parmi les hommes la première source de problème suivant ne me paraîtrait pas indigne des
l'inégalité, qu'il est plus aisé de démontrer ainsi en Aristotes [philosophe grec] et des Plines
général que d'en assigner avec précision les [philosophe romain] de notre siècle. Quelles
véritables causes. expériences seraient nécessaires pour parvenir à
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connaître l'homme naturel; et quels sont les de faire de ces deux principes, sans qu'il soit
moyens de faire ces expériences au sein de la nécessaire d'y faire entrer celui de la sociabilité,
société ? Loin d'entreprendre de résoudre ce que me paraissent découler toutes les règles du
problème, je crois en avoir assez médité le sujet, droit naturel; règles que la raison est ensuite
pour oser répondre d'avance que les plus grands forcée de rétablir sur d'autres fondements, quand
philosophes ne seront pas trop bons pour diriger par ses développements successifs elle est venue
ces expériences, ni les plus puissants; concours à bout d'étouffer la nature.
auquel il n'est guère souverains pour les faire; De cette manière, on n'est point obligé de
raisonnable de s'attendre surtout avec la faire de l'homme un philosophe avant que d'en
persévérance ou plutôt la succession de lumières faire un homme; ses devoirs envers autrui ne lui
et de bonne volonté nécessaire de part et d'autre sont pas uniquement dictés par les tardives leçons
pour arriver au succès. de la sagesse; et tant qu'il ne résistera point à
[…] l'impulsion intérieure de la commisération, il ne
Laissant donc tous les livres scientifiques fera jamais du mal à un autre homme ni même à
qui ne nous apprennent qu'à voir les hommes tels aucun être sensible, excepté dans le cas légitime
qu'ils se sont faits, et méditant sur les premières et où sa conservation se trouvant intéressée, il est
plus simples opérations de l'âme humaine, j'y obligé de se donner la préférence à lui-même. Par
crois apercevoir deux principes antérieurs à la ce moyen, on termine aussi les anciennes disputes
raison, dont l'un nous intéresse ardemment à notre sur la participation des animaux à la loi naturelle.
bien-être et à la conservation de nous-mêmes, et Car il est clair que, dépourvus de lumières et de
l'autre nous inspire une répugnance naturelle à liberté, ils ne peuvent reconnaître cette loi; mais
voir périr ou souffrir tout être sensible et tenant en quelque chose à notre nature par la
principalement nos semblables. C'est du concours sensibilité dont ils sont doués, on jugera qu'ils
et de la combinaison que notre esprit est en état doivent aussi participer au droit naturel, et que
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l'homme est assujetti envers eux à quelque espèce inégalité morale, ou politique, parce qu'elle
de devoirs. Il semble, en effet, que si je suis dépend d'une sorte de convention, et qu'elle est
obligé de ne faire aucun mal à mon semblable, établie, ou du moins autorisée par le
c'est moins parce qu'il est un être raisonnable que consentement des hommes. Celle-ci consiste dans
parce qu'il est un être sensible; qualité qui, étant les différents privilèges, dont quelques-uns
commune à la bête et à l'homme, doit au moins jouissent, au préjudice des autres, comme d'être
donner à l'une le droit de n'être point maltraitée plus riches, plus honorés, plus puissants qu'eux,
inutilement par l'autre. ou même de s'en faire obéir.
On ne peut pas demander quelle est la
Introduction
source de l'inégalité naturelle, parce que la
C'est de l'homme que j'ai à parler, et la réponse se trouverait énoncée dans la simple
question que j'examine m'apprend que je vais définition du mot. On peut encore moins chercher
parler à des hommes, car on n'en propose point de s'il n'y aurait point quelque liaison essentielle
semblables quand on craint d'honorer la vérité. Je entre les deux inégalités; car ce serait demander,
défendrai donc avec confiance la cause de en d'autres termes, si ceux qui commandent
l'humanité devant les sages qui m'y invitent, et je valent nécessairement mieux que ceux qui
ne serai pas mécontent de moi-même si je me obéissent, et si la force du corps ou de l'esprit, la
rends digne de mon sujet et de mes juges. sagesse ou la vertu, se trouvent toujours dans les
Je conçois dans l'espèce humaine deux mêmes individus, en proportion de la puissance,
sortes d'inégalité; l'une que j'appelle naturelle ou ou de la richesse: question bonne peut-être à
physique, parce qu'elle est établie par la nature, et agiter entre des esclaves entendus de leurs
qui consiste dans la différence des âges, de la maîtres, mais qui ne convient pas à des hommes
santé, des forces du corps, et des qualités de raisonnables et libres, qui cherchent la vérité.
l'esprit, ou de l'âme, l'autre qu'on peut appeler
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De quoi s'agit-il donc précisément dans ce transporté à l'état de nature des idées qu'ils
Discours ? De marquer dans le progrès des choses avaient prises dans la société. Ils parlaient de
le moment où le droit succédant à la violence, la l'homme sauvage, et ils peignaient l'homme civil.
nature fut soumise à la loi; d'expliquer par quel Il n'est pas même venu dans l'esprit de la plupart
enchaînement de prodiges le fort put se résoudre à des nôtres de douter que l'état de nature eût
servir le faible, et le peuple à acheter un repos en existé, tandis qu'il est évident, par la lecture des
idée, au prix d'une félicité réelle. Livres Sacrés, que le premier homme, ayant reçu
Les philosophes qui ont examiné les immédiatement de Dieu des lumières et des
fondements de la société ont tous senti la préceptes, n'était point lui-même dans cet état, et
nécessité de remonter jusqu'à l'état de nature, qu'en ajoutant aux écrits de Moïse la foi que leur
mais aucun d'eux n'y est arrivé. Les uns n'ont doit tout philosophe chrétien, il faut nier que,
point balancé à supposer à l'homme dans cet état même avant le déluge, les hommes se soient
la notion du juste et de l'injuste, sans se soucier de jamais trouvés dans le pur état de nature, à moins
montrer qu'il dût avoir cette notion, ni même qu'ils n'y soient retombés par quelque événement
qu'elle lui fût utile. D'autres ont parlé du droit extraordinaire. Paradoxe fort embarrassant à
naturel que chacun a de conserver ce qui lui défendre, et tout à fait impossible à prouver.
appartient, sans expliquer ce qu'ils entendaient Commençons donc par écarter tous les
par appartenir; d'autres donnant d'abord au plus faits, car ils ne touchent point à la question. Il ne
fort l'autorité sur le plus faible, ont aussitôt fait faut pas prendre les recherches, dans lesquelles on
naître le gouvernement, sans songer au temps qui peut entrer sur ce sujet, pour des vérités
dut s'écouler avant que le sens des mots d'autorité historiques, mais seulement pour des
et de gouvernement pût exister parmi les raisonnements hypothétiques et conditionnels;
hommes. Enfin tous, parlant sans cesse de besoin, plus propres à éclaircir la nature des choses, qu'à
d'avidité, d'oppression, de désirs, et d'orgueil, ont en montrer la véritable origine, et semblables à
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ceux que font tous les jours nos physiciens sur la nature qui ne ment jamais. Tout ce qui sera d'elle
formation du monde. La religion nous ordonne de sera vrai. Il n'y aura de faux que ce que j'y aurai
croire que Dieu lui-même ayant tiré les hommes mêlé du mien sans le vouloir. Les temps dont je
de l'état de nature, immédiatement après la vais parler sont bien éloignés. Combien tu as
création, ils sont inégaux parce qu'il a voulu qu'ils changé de ce que tu étais! C'est pour ainsi dire la
le fussent; mais elle ne nous défend pas de former vie de ton espèce que je te vais décrire d'après les
des conjectures tirées de la seule nature de qualités que tu as reçues, que ton éducation et tes
l'homme et des êtres qui l'environnent, sur ce habitudes ont pu dépraver, mais qu'elles n'ont pu
qu'aurait pu devenir le genre humain, s'il fût resté détruire. Il y a, je le sens, un âge auquel l'homme
abandonné à lui-même. Voilà ce qu'on me individuel voudrait s'arrêter; tu chercheras l'âge
demande, et ce que je me propose d'examiner auquel tu désirerais que ton espèce se fût arrêtée.
dans ce Discours. Mon sujet intéressant l'homme Mécontent de ton état présent, par des raisons qui
en général, je tâcherai de prendre un langage qui annoncent à ta postérité malheureuse de plus
convienne à toutes les nations, ou plutôt, oubliant grands mécontentements encore, peut-être
les temps et les lieux, pour ne songer qu'aux voudrais-tu pouvoir rétrograder; et ce sentiment
hommes à qui je parle, je me supposerai dans le doit faire l'éloge de tes premiers aïeux, la critique
lycée d'Athènes, répétant les leçons de mes de tes contemporains, et l'effroi de ceux qui
maîtres, ayant les Platons et les Xénocrates auront le malheur de vivre après toi. […]
[philosophes grecs] pour juges, et le genre
Première Partie
humain pour auditeur.
O homme, de quelque contrée que tu sois, […]
quelles que soient tes opinions, écoute. Voici ton En dépouillant [l’être humain], ainsi
histoire telle que j'ai cru la lire, non dans les livres constitué, de tous les dons surnaturels qu'il a pu
de tes semblables qui sont menteurs, mais dans la recevoir, et de toutes les facultés artificielles qu'il
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n'a pu acquérir que par de longs progrès, en le vous voulez voir un combat plus inégal encore,
considérant, en un mot, tel qu'il a dû sortir des mettez-les nus et désarmés vis-à-vis l'un de
mains de la nature, je vois un animal moins fort l'autre, et vous reconnaîtrez bientôt quel est
que les uns, moins agile que les autres, mais, à l'avantage d'avoir sans cesse toutes ses forces à sa
tout prendre, organisé le plus avantageusement de disposition, d'être toujours prêt à tout événement,
tous. Je le vois se rassasiant sous un chêne, se et de se porter, pour ainsi dire, toujours tout entier
désaltérant au premier ruisseau, trouvant son lit avec soi.
au pied du même arbre qui lui a fourni son repas, […]
et voilà ses besoins satisfaits. Si [la nature] nous a destinés à être sains,
[…] j'ose presque assurer que l'état de réflexion est un
Le corps de l'homme sauvage étant le seul état contre nature, et que l'homme qui médite est
instrument qu'il connaisse, il l'emploie à divers un animal dépravé. Quand on songe à la bonne
usages, dont, par le défaut d'exercice, les nôtres constitution des sauvages, au moins de ceux que
sont incapables, et c'est notre industrie qui nous nous n'avons pas perdus avec nos liqueurs fortes,
ôte la force et l'agilité que la nécessité l'oblige quand on sait qu'ils ne connaissent presque
d'acquérir. S'il avait eu une hache, son poignet d'autres maladies que les blessures, et la
romprait-il de si fortes branches ? S'il avait eu une vieillesse, on est très porté à croire qu'on ferait
fronde, lancerait-il de la main une pierre avec tant aisément l'histoire des maladies humaines en
de raideur ? S'il avait eu une échelle, grimperait-il suivant celle des sociétés civiles. C'est au moins
si légèrement sur un arbre ? S'il avait eu un l'avis de Platon, qui juge, sur certains remèdes
cheval, serait-il si vite à la course ? Laissez à employés ou approuvés par Podalyre et Macaon
l'homme civilisé le temps de rassembler toutes ses [médecins grects] au siège de Troie [conflit grec
machines autour de lui, on ne peut douter qu'il ne légendaire], que diverses maladies, que ces
surmonte facilement l'homme sauvage; mais si
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remèdes devaient exciter, n'étaient point encore Gardons-nous donc de confondre l'homme
alors connues parmi les hommes. sauvage avec les hommes, que nous avons sous
Avec si peu de sources de maux, l'homme les yeux. La nature traite tous les animaux
dans l'état de nature n'a donc guère besoin de abandonnés à ses soins avec une prédilection, qui
remèdes, moins encore de médecins; l'espèce semble montrer combien elle est jalouse de ce
humaine n'est point non plus à cet égard de pire droit. Le cheval, le chat, le taureau, l'âne même
condition que toutes les autres, et il est aisé de ont la plupart une taille plus haute, tous une
savoir des chasseurs si dans leurs courses ils constitution plus robuste, plus de vigueur, de
trouvent beaucoup d'animaux infirmes. Plusieurs force, et de courage dans les forêts que dans nos
en trouvent-ils qui ont reçu des blessures maisons; ils perdent la moitié de ces avantages en
considérables très bien cicatrisées, qui ont eu des devenant domestiques, et l'on dirait que tous nos
os, et même des membres, rompus et repris sans soins à bien traiter et nourrir ces animaux
autre chirurgien que le temps, sans autre régime n'aboutissent qu'à les abâtardir. Il en est ainsi de
que leur vie ordinaire, et qui n'en sont pas moins l'homme même: en devenant sociable et esclave,
parfaitement guéris, pour n'avoir point été il devient faible, craintif, rampant, et sa manière
tourmentés d'incisions, empoisonnés de drogues, de vivre molle et efféminée achève d'énerver à la
ni exténués de jeûnes. Enfin, quelque utile que fois sa force et son courage. Ajoutons qu'entre les
puisse être parmi nous la médecine bien conditions sauvage et domestique la différence
administrée, il est toujours certain que si le d'homme à homme doit être plus grande encore
sauvage malade abandonné à lui-même n'a rien à que celle de bête à bête; car l'animal et l'homme
espérer que de la nature, en revanche il n'a rien à ayant été traités également par la nature, toutes
craindre que de son mal, ce qui rend souvent sa les commodités que l'homme se donne de plus
situation préférable à la nôtre. qu'aux animaux qu'il apprivoise sont autant de
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causes particulières qui le font dégénérer plus voit pas pourquoi il n'eût pu supporter, homme
sensiblement. fait, un genre de vie qu'il supportait dès son
Ce n'est donc pas un si grand malheur à ces enfance.
premiers hommes, ni surtout un si grand obstacle Seul, oisif, et toujours voisin du danger,
à leur conservation, que la nudité, le défaut l'homme sauvage doit aimer à dormir, et avoir le
d'habitation, et la privation de toutes ces inutilités, sommeil léger comme les animaux, qui, pensant
que nous croyons si nécessaires. S'ils n'ont pas la peu, dorment, pour ainsi dire, tout le temps qu'ils
peau velue, ils n'en ont aucun besoin dans les ne pensent point. Sa propre conservation faisant
pays chauds, et ils savent bientôt, dans les pays presque son unique soin, ses facultés les plus
froids, s'approprier celles des bêtes qu'ils ont exercées doivent être celles qui ont pour objet
vaincues, s'ils n'ont que deux pieds pour courir, ils principal l'attaque et la défense, soit pour
ont deux bras pour pourvoir à leur défense et à subjuguer sa proie, soit pour se garantir d'être
leurs besoins; leurs enfants marchent peut-être celle d'un autre animal: au contraire, les organes
tard et avec peine, mais les mères les portent avec qui ne se perfectionnent que par la mollesse et la
facilité; avantage qui manque aux autres espèces, sensualité doivent rester dans un état de
où la mère, étant poursuivie, se voit contrainte grossièreté, qui exclut en lui toute espèce de
d'abandonner ses petits, ou de régler son pas sur délicatesse; et ses sens se trouvant partagés sur ce
le leur. Enfin, à moins de supposer ces concours point, il aura le toucher et le goût d'une rudesse
singuliers et fortuits de circonstances, dont je extrême; la vue, l'ouïe et l'odorat de la plus
parlerai dans la suite, et qui pouvaient fort bien ne grande subtilité. Tel est l'état animal en général, et
jamais arriver, il est clair en tout état de cause que c'est aussi, selon le rapport des voyageurs, celui
le premier qui se fit des habits ou un logement se de la plupart des peuples sauvages. Ainsi il ne
donna en cela des choses peu nécessaires, faut point s'étonner, que les Hottentots [terme
puisqu'il s'en était passé jusqu'alors, et qu'on ne raciste désignant des groupes d’Afrique australe]
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du cap de Bonne-Espérance [en Afrique du Sud] un acte de liberté; ce qui fait que la bête ne peut
découvrent, à la simple vue des vaisseaux en s'écarter de la règle qui lui est prescrite, même
haute mer, d'aussi loin que les Hollandais quand il lui serait avantageux de le faire, et que
[Hollande: province des Pays-Bas] avec des l'homme s'en écarte souvent à son préjudice. C'est
lunettes, ni que les sauvages de l'Amérique ainsi qu'un pigeon mourrait de faim près d'un
sentissent les Espagnols à la piste, comme bassin rempli des meilleures viandes, et un chat
auraient pu faire les meilleurs chiens, ni que sur des tas de fruits, ou de grain, quoique l'un et
toutes ces nations barbares supportent sans peine l'autre pût très bien se nourrir de l'aliment qu'il
leur nudité, aiguisent leur goût à force de piment, dédaigne, s'il s'était avisé d'en essayer. C'est ainsi
et boivent des liqueurs européennes comme de que les hommes dissolus se livrent à des excès,
l’eau. qui leur causent la fièvre et la mort; parce que
Je n'ai considéré jusqu'ici que l'homme l'esprit déprave les sens, et que la volonté parle
physique. Tâchons de le regarder maintenant par encore, quand la nature se tait.
le côté métaphysique et moral. Tout animal a des idées puisqu'il a des sens,
Je ne vois dans tout animal qu'une machine il combine même ses idées jusqu'à un certain
ingénieuse, à qui la nature a donné des sens pour point, et l'homme ne diffère à cet égard de la bête
se remonter elle-même, et pour se garantir, que du plus au moins. Quelques philosophes ont
jusqu'à un certain point, de tout ce qui tend à la même avancé qu'il y a plus de différence de tel
détruire, ou à la déranger. J'aperçois précisément homme à tel homme que de tel homme à telle
les mêmes choses dans la machine humaine, avec bête; ce n'est donc pas tant l'entendement qui fait
cette différence que la nature seule fait tout dans parmi les animaux la distinction spécifique de
les opérations de la bête, au lieu que l'homme l'homme que sa qualité d'agent libre. La nature
concourt aux siennes, en qualité d'agent libre. commande à tout animal, et la bête obéit.
L'un choisit ou rejette par instinct, et l'autre par L'homme éprouve la même impression, mais il se
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reconnaît libre d'acquiescer, ou de résister; et c'est primitif, et que, tandis que la bête, qui n'a rien
surtout dans la conscience de cette liberté que se acquis et qui n'a rien non plus à perdre, reste
montre la spiritualité de son âme: car la physique toujours avec son instinct, l'homme reperdant par
explique en quelque manière le mécanisme des la vieillesse ou d'autres accidents tout ce que sa
sens et la formation des idées; mais dans la perfectibilité lui avait fait acquérir, retombe ainsi
puissance de vouloir ou plutôt de choisir, et dans plus bas que la bête même ? Il serait triste pour
le sentiment de cette puissance on ne trouve que nous d'être forcés de convenir, que cette faculté
des actes purement spirituels, dont on n'explique distinctive, et presque illimitée, est la source de
rien par les lois de la mécanique. tous les malheurs de l'homme; que c'est elle qui le
Mais, quand les difficultés qui environnent tire, à force de temps, de cette condition
toutes ces questions, laisseraient quelque lieu de originaire, dans laquelle il coulerait des jours
disputer sur cette différence de l'homme et de tranquilles et innocents; que c'est elle, qui faisant
l'animal, il y a une autre qualité très spécifique éclore avec les siècles ses lumières et ses erreurs,
qui les distingue, et sur laquelle il ne peut y avoir ses vices et ses vertus, le rend à la longue le tyran
de contestation, c'est la faculté de se de lui-même et de la nature. Il serait affreux d'être
perfectionner; faculté qui, à l'aide des obligés de louer comme un être bienfaisant celui
circonstances, développe successivement toutes qui le premier suggéra à l'habitant des rives de
les autres, et réside parmi nous tant dans l'espèce l’Orénoque [fleuve du Vénézuela] l'usage de ces
que dans l'individu, au lieu qu'un animal est, au ais qu'il applique sur les tempes de ses enfants, et
bout de quelques mois, ce qu'il sera toute sa vie, qui leur assurent du moins une partie de leur
et son espèce, au bout de mille ans, ce qu'elle était imbécillité, et de leur bonheur originel.
la première année de ces mille ans. Pourquoi L'homme sauvage, livré par la nature au
l'homme seul est-il sujet à devenir imbécile ? seul instinct, ou plutôt dédommagé de celui qui
N'est-ce point qu'il retourne ainsi dans son état lui manque peut-être, par des facultés capables
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d'y suppléer d'abord, et de l'élever ensuite fort au- dernière espèce; ses désirs ne passent pas ses
dessus de celle-là, commencera donc par les besoins physiques; les seuls biens, qu'il connaisse
fonctions purement animales: apercevoir et sentir dans l'univers sont la nourriture, une femelle et le
sera son premier état, qui lui sera commun avec repos; les seuls maux qu'il craigne sont la douleur
tous les animaux. Vouloir et ne pas vouloir, et la faim; je dis la douleur et non la mort; car
désirer et craindre, seront les premières, et jamais l'animal ne saura ce que c'est que mourir,
presque les seules opérations de son âme, jusqu'à et la connaissance de la mort, et de ses terreurs,
ce que de nouvelles circonstances y causent de est une des premières acquisitions que l'homme
nouveaux développements. ait faites, en s'éloignant de la condition animale.
Quoi qu'en disent les moralistes, Il me serait aisé, si cela m'était nécessaire,
l'entendement humain doit beaucoup aux d'appuyer ce sentiment par les faits, et de faire
passions, qui, d'un commun aveu, lui doivent voir que chez toutes les nations du monde, les
beaucoup aussi: c'est par leur activité que notre progrès de l'esprit se sont précisément
raison se perfectionne; nous ne cherchons à proportionnés aux besoins que les peuples avaient
connaître que parce que nous désirons de jouir, et reçus de la nature, ou auxquels les circonstances
il n'est pas possible de concevoir pourquoi celui les avaient assujettis, et par conséquent aux
qui n'aurait ni désirs ni craintes se donnerait la passions, qui les portaient à pourvoir à ces
peine de raisonner. Les passions, à leur tour, tirent besoins. Je montrerais en Égypte les arts
leur origine de nos besoins, et leur progrès de nos naissants, et s'étendant avec les débordements du
connaissances; car on ne peut désirer ou craindre Nil [fleuve]; je suivrais leur progrès chez les
les choses que sur les idées qu'on en peut avoir, Grecs, où l'on les vit germer, croître, et s'élever
ou par la simple impulsion de la nature; et jusqu'aux cieux parmi les sables et les rochers de
l'homme sauvage, privé de toute sorte de l'Attique, sans pouvoir prendre racine sur les
lumières, n'éprouve que les passions de cette bords fertiles de l’Eurotas [fleuve]; je
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remarquerais qu'en général les peuples du Nord tant de travail et de prévoyance; qui tient à
sont plus industrieux que ceux du Midi [partie d'autres arts, qui très évidemment n'est praticable
sud de la France], parce qu'ils peuvent moins se que dans une société au moins commencée, et qui
passer de l'être, comme si la nature voulait ainsi ne nous sert pas tant à tirer de la terre des
égaliser les choses, en donnant aux esprits la aliments qu'elle fournirait bien sans cela qu'à la
fertilité qu'elle refuse à la terre. forcer aux préférences, qui sont le plus de notre
[…] goût ? Mais supposons que les hommes eussent
Plus on médite sur ce sujet, plus la distance tellement multiplié que les productions naturelles
des pures sensations aux plus simples n'eussent plus suffi pour les nourrir; supposition
connaissances s'agrandit à nos regards; et il est qui, pour le dire en passant, montrerait un grand
impossible de concevoir comment un homme avantage pour l'espèce humaine dans cette
aurait pu par ses seules forces, sans le secours de manière de vivre; supposons que sans forges, et
la communication, et sans l'aiguillon de la sans ateliers, les instruments du labourage fussent
nécessité, franchir un si grand intervalle. tombés du ciel entre les mains des sauvages; que
Combien de siècles se sont peut-être écoulés, ces hommes eussent vaincu la haine mortelle
avant que les hommes aient été à portée de voir qu'ils ont tous pour un travail continu; qu'ils
d'autre feu que celui du ciel ? Combien ne leur a- eussent appris à prévoir de si loin leurs besoins,
t-il pas fallu de différents hasards pour apprendre qu'ils eussent deviné comment il faut cultiver la
les usages les plus communs de cet élément ? terre, semer les grains, et planter les arbres; qu'ils
Combien de fois ne l'ont-ils pas laissé éteindre, eussent trouvé l'art de moudre le blé, et de mettre
avant que d'avoir acquis l'art de le reproduire ? Et le raisin en fermentation; toutes choses qu'il leur a
combien de fois peut-être chacun de ces secrets fallu faire enseigner par les dieux, faute de
n'est-il pas mort avec celui qui l'avait découvert ? concevoir comment ils les auraient apprises
Que dirons-nous de l'agriculture, art qui demande d'eux-mêmes; quel serait après cela, l'homme
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assez insensé pour se tourmenter à la culture d'un cette métaphysique, qui ne pourrait se
champ qui sera dépouillé par le premier venu, communiquer et qui périrait avec l'individu qui
homme ou bête indifféremment, à qui cette l'aurait inventée ? Quel progrès pourrait faire le
moisson conviendra; et comment chacun pourra- genre humain épars dans les bois parmi les
t-il se résoudre à passer sa vie à un travail animaux ? Et jusqu'à quel point pourraient se
pénible, dont il est d'autant plus sûr de ne pas perfectionner, et s'éclairer mutuellement des
recueillir le prix qu'il lui sera plus nécessaire ? En hommes qui, n'ayant ni domicile fixe ni aucun
un mot, comment cette situation pourra-t-elle besoin l'un de l'autre, se rencontreraient, peut-être
porter les hommes à cultiver la terre, tant qu'elle à peine deux fois en leur vie, sans se connaître, et
ne sera point partagée entre eux, c'est-à-dire tant sans se parler ?
que l'état de nature ne sera point anéanti ? […]
Quand nous voudrions supposer un homme Quoi qu'il en soit de ces origines, on voit
sauvage aussi habile dans l'art de penser que nous du moins, au peu de soin qu'a pris la nature de
le font nos philosophes; quand nous en ferions, à rapprocher les hommes par des besoins mutuels,
leur exemple, un philosophe lui-même, et de leur faciliter l'usage de la parole, combien
découvrant seul les plus sublimes vérités, se elle a peu préparé leur sociabilité, et combien elle
faisant, par des suites de raisonnements très a peu mis du sien dans tout ce qu'ils ont fait, pour
abstraits, des maximes de justice et de raison en établir les liens. En effet, il est impossible
tirées de l'amour de l'ordre en général, ou de la d'imaginer pourquoi, dans cet état primitif, un
volonté connue de son Créateur: en un mot, homme aurait plutôt besoin d'un autre homme
quand nous lui supposerions dans l'esprit autant qu'un singe ou un loup de son semblable, ni, ce
d'intelligence et de lumières qu'il doit avoir, et besoin supposé, quel motif pourrait engager
qu'on lui trouve en effet de pesanteur et de l'autre à y pourvoir, ni même, en ce dernier cas,
stupidité, quelle utilité retirerait l'espèce de toute comment ils pourraient convenir entre eux des
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conditions. Je sais qu'on nous répète sans cesse misère. Rien au contraire n'eût été si misérable
que rien n'eût été si misérable que l'homme dans que l'homme sauvage, ébloui par des lumières,
cet état; et s'il est vrai, comme je crois l'avoir tourmenté par des passions, et raisonnant sur un
prouvé, qu'il n'eût pu qu'après bien des siècles état différent du sien. Ce fut par une providence
avoir le désir et l'occasion d'en sortir, ce serait un très sage, que les facultés qu'il avait en puissance
procès à faire à la nature, et non à celui qu'elle ne devaient se développer qu'avec les occasions
aurait ainsi constitué. Mais, si j'entends bien ce de les exercer, afin qu'elles ne lui fussent ni
terme de misérable, c'est un mot qui n'a aucun superflues et à charge avant le temps, ni tardives,
sens, ou qui ne signifie qu'une privation et inutiles au besoin. Il avait dans le seul instinct
douloureuse et la souffrance du corps ou de l'âme. tout ce qu'il fallait pour vivre dans l'état de nature,
Or je voudrais bien qu'on m'expliquât quel peut il n'a dans une raison cultivée que ce qu'il lui faut
être le genre de misère d'un être libre dont le cœur pour vivre en société.
est en paix et le corps en santé. Je demande […]
laquelle, de la vie civile ou naturelle, est la plus N'allons pas surtout conclure avec Hobbes
sujette à devenir insupportable à ceux qui en que pour n'avoir aucune idée de la bonté, l'homme
jouissent ? Nous ne voyons presque autour de soit naturellement méchant, qu'il soit vicieux
nous que des gens qui se plaignent de leur parce qu'il ne connaît pas la vertu, qu'il refuse
existence, plusieurs même qui s'en privent autant toujours à ses semblables des services qu'il ne
qu'il est en eux, et la réunion des lois divine et croit pas leur devoir, ni qu'en vertu du droit qu'il
humaine suffit à peine pour arrêter ce désordre. Je s'attribue avec raison aux choses dont il a besoin,
demande si jamais on a ouï dire qu'un sauvage en il s'imagine follement être le seul propriétaire de
liberté ait seulement songé à se plaindre de la vie tout l'univers. Hobbes a très bien vu le défaut de
et à se donner la mort ? Qu'on juge donc avec toutes les définitions modernes du droit naturel:
moins d'orgueil de quel côté est la véritable mais les conséquences qu'il tire de la sienne
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montrent qu'il la prend dans un sens qui n'est pas l'homme est faible quand il est dépendant, et il est
moins faux. En raisonnant sur les principes qu'il émancipé avant que d'être robuste. Hobbes n'a pas
établit, cet auteur devait dire que l'état de nature vu que la même cause qui empêche les sauvages
étant celui où le soin de notre conservation est le d'user de leur raison, comme le prétendent nos
moins préjudiciable à celle d'autrui, cet état était jurisconsultes, les empêche en même temps
par conséquent le plus propre à la paix, et le plus d'abuser de leurs facultés, comme il le prétend
convenable au genre humain. Il dit précisément le lui-même; de sorte qu'on pourrait dire que les
contraire, pour avoir fait entrer mal à propos dans sauvages ne sont pas méchants précisément, parce
le soin de la conservation de l'homme sauvage le qu'ils ne savent pas ce que c'est qu'être bons car
besoin de satisfaire une multitude de passions qui ce n'est ni le développement des lumières, ni le
sont l'ouvrage de la société, et qui ont rendu les frein de la loi, mais le calme des passions, et
lois nécessaires. Le méchant, dit-il, est un enfant l'ignorance du vice qui les empêche de mal faire;
robuste; il reste à savoir si l'homme sauvage est tanto plus in illis proficit vitiorum ignoratio,
un enfant robuste. Quand on le lui accorderait, quàm in his cognitio virtutis [«L’ignorance des
qu'en conclurait-il ? Que si, quand il est robuste, vices est plus utile chez eux que chez d’autres la
cet homme était aussi dépendant des autres que connaissance de la vertu»]. Il y a d'ailleurs un
quand il est faible, il n'y a sorte d'excès auxquels autre principe que Hobbes n'a point aperçu et qui,
il ne se portât, qu'il ne battît sa mère lorsqu'elle ayant été donné à l'homme pour adoucir, en
tarderait trop à lui donner la mamelle, qu'il certaines circonstances, la férocité de son amour-
n'étranglât un de ses jeunes frères lorsqu'il en propre, ou le désir de se conserver avant la
serait incommodé, qu'il ne mordît la jambe à
l'autre lorsqu'il en serait heurté ou troublé; mais
ce sont deux suppositions contradictoires dans
l'état de nature qu'être robuste et dépendant;
16
naissance de cet amour1, tempère l'ardeur qu'il a on observe tous les jours la répugnance qu'ont les
pour son bien-être par une répugnance innée à chevaux à fouler aux pieds un corps vivant; un
voir souffrir son semblable. Je ne crois pas avoir animal ne passe point sans inquiétude auprès d'un
aucune contradiction à craindre, en accordant à animal mort de son espèce; il y en a même qui
l'homme la seule vertu naturelle, qu'ait été forcé leur donnent une sorte de sépulture; et les tristes
de reconnaître le détracteur le plus outré des mugissements du bétail entrant dans une
vertus humaines. Je parle de la pitié, disposition boucherie annoncent l'impression qu'il reçoit de
convenable à des êtres aussi faibles, et sujets à l'horrible spectacle qui le frappe. On voit avec
autant de maux que nous le sommes; vertu plaisir l'auteur de la fable des Abeilles, forcé de
d'autant plus universelle et d'autant plus utile à reconnaître l'homme pour un être compatissant et
l'homme qu'elle précède en lui l'usage de toute sensible, sortir, dans l'exemple qu'il en donne, de
réflexion, et si naturelle que les bêtes mêmes en son style froid et subtil, pour nous offrir la
donnent quelquefois des signes sensibles. Sans pathétique image d'un homme enfermé qui
parler de la tendresse des mères pour leurs petits, aperçoit au-dehors une bête féroce arrachant un
et des périls qu'elles bravent pour les en garantir, enfant du sein de sa mère, brisant sous sa dent
1 [Note de Rousseau] Il ne faut pas confondre l'amour-propre et l'amour de soi-même ; deux passions très différentes par
leur nature et par leurs effets. L'amour de soi-même est un senti- ment naturel qui porte tout animal à veiller à sa propre
conservation et qui, dirigé dans l'homme par la raison et modi é par la pitié, produit l'humanité et la vertu. L'amour-propre
n'est qu'un sentiment relatif, factice et né dans la société, qui porte chaque individu à faire plus de cas de soi que de tout
autre, qui inspire aux hommes tous les maux qu'ils se font mutuellement et qui est la véritable source de l’honneur
Ceci bien entendu, je dis que dans notre état primitif, dans le véritable état de nature, l'amour-propre n'existe pas. Car,
chaque homme en particulier se regardant lui-même comme le seul spectateur qui l'observe, comme le seul être dans
l'univers qui prenne intérêt à lui, comme le seul juge de son propre mérite, il n'est pas possible qu'un sentiment qui prend
sa source dans des comparaisons qu'il n'est pas à portée de faire, puisse germer dans son âme, par la même raison cet
homme ne saurait avoir ni haine ni désir de vengeance, passions qui ne peuvent naître que de l'opinion de quel- que
offense reçue
17
fi
.
meurtrière les faibles membres, et déchirant de La bienveillance et l'amitié même sont, à le bien
ses ongles les entrailles palpitantes de cet enfant. prendre, des productions d'une pitié constante,
Quelle affreuse agitation n'éprouve point ce fixée sur un objet particulier: car désirer que
témoin d'un événement auquel il ne prend aucun quelqu'un ne souffre point, qu'est-ce autre chose
intérêt personnel ? Quelles angoisses ne souffre-t- que désirer qu'il soit heureux ? Quand il serait
il pas à cette vue, de ne pouvoir porter aucun vrai que la commisération ne serait qu'un
secours à la mère évanouie, ni à l'enfant sentiment qui nous met à la place de celui qui
expirant ? souffre, sentiment obscur et vif dans l'homme
Tel est le pur mouvement de la nature, sauvage, développé, mais faible dans l'homme
antérieur à toute réflexion: telle est la force de la civil, qu'importerait cette idée à la vérité de ce
pitié naturelle, que les mœurs les plus dépravées que je dis, sinon de lui donner plus de force ? En
ont encore peine à détruire, puisqu'on voit tous les effet, la commisération sera d'autant plus
jours dans nos spectacles s'attendrir et pleurer aux énergique que l'animal spectateur s'identifiera
malheurs d'un infortuné tel, qui, s'il était à la intimement avec l'animal souffrant. Or il est
place du tyran, aggraverait encore les tourments évident que cette identification a dû être
de son ennemi. Mandeville a bien senti qu'avec infiniment plus étroite dans l'état de nature que
toute leur morale les hommes n'eussent jamais été dans l'état de raisonnement. C'est la raison qui
que des monstres, si la nature ne leur eût donné la engendre l'amour-propre, et c'est la réflexion qui
pitié à l'appui de la raison: mais il n'a pas vu que le fortifie; c'est elle qui replie l'homme sur lui-
de cette seule qualité découlent toutes les vertus même; c'est elle qui le sépare de tout ce qui le
sociales qu'il veut disputer aux hommes. En effet, gêne et l'afflige: c'est la philosophie qui l'isole;
qu'est-ce que la générosité, la clémence, c'est par elle qu'il dit en secret, à l'aspect d'un
l'humanité, sinon la pitié appliquée aux faibles, homme souffrant: péris si tu veux, je suis en
aux coupables, ou à l'espèce humaine en général ? sûreté. Il n'y a plus que les dangers de la société
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entière qui troublent le sommeil tranquille du qui détournera tout sauvage robuste d'enlever à un
philosophe, et qui l'arrachent de son lit. On peut faible enfant, ou à un vieillard infirme, sa
impunément égorger son semblable sous sa subsistance acquise avec peine, si lui-même
fenêtre; il n'a qu'à mettre ses mains sur ses espère pouvoir trouver la sienne ailleurs; c'est elle
oreilles et s'argumenter un peu pour empêcher la qui, au lieu de cette maxime sublime de justice
nature qui se révolte en lui de l'identifier avec raisonnée: Fais à autrui comme tu veux qu'on te
celui qu'on assassine. L'homme sauvage n'a point fasse, inspire à tous les hommes cette autre
cet admirable talent; et faute de sagesse et de maxime de bonté naturelle bien moins parfaite,
raison, on le voit toujours se livrer étourdiment au mais plus utile peut-être que la précédente: Fais
premier sentiment de l'humanité. Dans les ton bien avec le moindre mal d'autrui qu'il est
émeutes, dans les querelles des rues, la populace possible. C'est, en un mot, dans ce sentiment
s'assemble, l'homme prudent s'éloigne: c'est la naturel, plutôt que dans des arguments subtils,
canaille, ce sont les femmes des halles, qui qu'il faut chercher la cause de la répugnance que
séparent les combattants, et qui empêchent les tout homme éprouverait à mal faire, même
honnêtes gens de s’entr'égorger. indépendamment des maximes de l'éducation.
Il est donc certain que la pitié est un Quoiqu'il puisse appartenir à Socrate, et aux
sentiment naturel, qui, modérant dans chaque esprits de sa trempe, d'acquérir de la vertu par
individu l'activité de l'amour de soi-même, raison, il y a longtemps que le genre humain ne
concourt à la conservation mutuelle de toute serait plus, si sa conservation n'eût dépendu que
l'espèce. C'est elle qui nous porte sans réflexion des raisonnements de ceux qui le composent. […]
au secours de ceux que nous voyons souffrir: c'est Sans prolonger inutilement ces détails,
elle qui, dans l'état de nature, tient lieu de lois, de chacun doit voir que, les liens de la servitude
mœurs, et de vertu, avec cet avantage que nul n'étant formés que de la dépendance mutuelle des
n'est tenté de désobéir à sa douce voix: c'est elle hommes et des besoins réciproques qui les
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unissent, il est impossible d'asservir un homme J'avoue que les événements que j'ai à
sans l'avoir mis auparavant dans le cas de ne décrire ayant pu arriver de plusieurs manières, je
pouvoir se passer d'un autre; situation qui ne puis me déterminer sur le choix que par des
n'existant pas dans l'état de nature, y laisse chacun conjectures; mais outre que ces conjectures
libre du joug et rend vaine la loi du plus fort. deviennent des raisons, quand elles sont les plus
Après avoir prouvé que l'inégalité est à probables qu'on puisse tirer de la nature des
peine sensible dans l'état de nature, et que son choses et les seuls moyens qu'on puisse avoir de
influence y est presque nulle, il me reste à découvrir la vérité, les conséquences que je veux
montrer son origine, et ses progrès dans les déduire des miennes ne seront point pour cela
développements successifs de l'esprit humain. conjecturales, puisque, sur les principes que je
Après avoir montré que la perfectibilité, les vertus viens d'établir, on ne saurait former aucun autre
sociales et les autres facultés que l'homme naturel système qui ne me fournisse les mêmes résultats,
avait reçues en puissance ne pouvaient jamais se et dont je ne puisse tirer les mêmes conclusions.
développer d'elles-mêmes, qu'elles avaient besoin
Deuxième partie
pour cela du concours fortuit de plusieurs causes
étrangères qui pouvaient ne jamais naître, et sans Le premier qui, ayant enclos un terrain,
lesquelles il fût demeuré éternellement dans sa s'avisa de dire: «Ceci est à moi», et trouva des
condition primitive; il me reste à considérer et à gens assez simples pour le croire, fut le vrai
rapprocher les différents hasards qui ont pu fondateur de la société civile. Que de crimes, de
perfectionner la raison humaine, en détériorant guerres, de meurtres, que de misères et d'horreurs
l'espèce, rendre un être méchant en le rendant n'eût point épargnés au genre humain celui qui,
sociable, et d'un terme si éloigné amener enfin arrachant les pieux ou comblant le fossé, eût crié
l'homme et le monde au point où nous les voyons. à ses semblables: Gardez-vous d'écouter cet
imposteur; vous êtes perdus, si vous oubliez que
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les fruits sont à tous, et que la terre n'est à aveugle, dépourvu de tout sentiment du cœur, ne
personne. Mais il y a grande apparence, qu'alors produisait qu'un acte purement animal. Le besoin
les choses en étaient déjà venues au point de ne satisfait, les deux sexes ne se reconnaissaient
pouvoir plus durer comme elles étaient; car cette plus, et l'enfant même n'était plus rien à la mère
idée de propriété, dépendant de beaucoup d'idées sitôt qu'il pouvait se passer d’elle.
antérieures qui n'ont pu naître que […]
successivement, ne se forma pas tout d'un coup A mesure que le genre humain s'étendit, les
dans l'esprit humain. Il fallut faire bien des peines se multiplièrent avec les hommes. La
progrès, acquérir bien de l'industrie et des différence des terrains, des climats, des saisons,
lumières, les transmettre et les augmenter d'âge put les forcer à en mettre dans leurs manières de
en âge, avant que d'arriver à ce dernier terme de vivre. Des années stériles, des hivers longs et
l'état de nature. Reprenons donc les choses de rudes, des étés brûlants qui consument tout,
plus haut et tâchons de rassembler sous un seul exigèrent d'eux une nouvelle industrie. Le long de
point de vue cette lente succession d'événements la mer, et des rivières, ils inventèrent la ligne et
et de connaissance., dans leur ordre le plus l'hameçon, et devinrent pêcheurs et ichtyophages
naturel. [mangeurs de poisson]. Dans les forêts ils se
Le premier sentiment de l'homme fut celui firent des arcs et des flèches, et devinrent
de son existence, son premier soin celui de sa chasseurs et guerriers. Dans les pays froids ils se
conservation. Les productions de la terre lui couvrirent des peaux des bêtes qu'ils avaient
fournissaient tous les secours nécessaires, tuées. Le tonnerre, un volcan, ou quelque heureux
l'instinct le porta à en faire usage. La faim, hasard, leur fit connaître le feu, nouvelle
d'autres appétits lui faisant éprouver tour à tour ressource contre la rigueur de l'hiver: ils apprirent
diverses manières d'exister, il y en eut une qui à conserver cet élément, puis à le reproduire, et
l'invita à perpétuer son espèce; et ce penchant
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enfin à en préparer les viandes qu'auparavant ils pas même au lendemain. S'agissait-il de prendre
dévoraient crues. un cerf, chacun sentait bien qu'il devait pour cela
[…] garder fidèlement son poste; mais si un lièvre
Instruit par l'expérience que l'amour du venait à passer à la portée de l'un d'eux, il ne faut
bien-être est le seul mobile des actions humaines, pas douter qu'il ne le poursuivit sans scrupule, et
il se trouva en état de distinguer les occasions qu'ayant atteint sa proie il ne se souciât fort peu
rares où l'intérêt commun devait le faire compter de faire manquer la leur à ses compagnons.
sur l'assistance de ses semblables, et celles plus […] Ces premiers progrès mirent enfin
rares encore où la concurrence devait le faire l'homme à portée d'en faire de plus rapides. Plus
défier d'eux. Dans le premier cas il s'unissait avec l'esprit s'éclairait, et plus l'industrie se
eux en troupeau, ou tout au plus par quelque sorte perfectionna. Bientôt cessant de s'endormir sous
d'association libre qui n'obligeait personne, et qui le premier arbre, ou de se retirer dans des
ne durait qu'autant que le besoin passager qui cavernes, on trouva quelques sortes de haches de
l'avait formée. Dans le second chacun cherchait à pierres dures et tranchantes, qui servirent à couper
prendre ses avantages, soit à force ouverte s'il du bois, creuser la terre et faire des huttes de
croyait le pouvoir, soit par adresse et subtilité s'il branchages, qu'on s'avisa ensuite d'enduire
se sentait le plus faible. d'argile et de boue. Ce fut là l'époque d'une
Voilà comment les hommes purent première révolution qui forma l'établissement et
insensiblement acquérir quelque idée grossière la distinction des familles, et qui introduisit une
des engagements mutuels, et de l'avantage de les sorte de propriété; d'où peut-être naquirent déjà
remplir, mais seulement autant que pouvait bien des querelles et des combats. Cependant
l'exiger l'intérêt présent et sensible; car la comme les plus forts furent vraisemblablement
prévoyance n'était rien pour eux, et loin de les premiers à se faire des logements qu'ils se
s'occuper d'un avenir éloigné, ils ne songeaient sentaient capables de défendre, il est à croire que
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les faibles trouvèrent plus court et plus sûr de les par une vie un peu plus molle à perdre quelque
imiter que de tenter de les déloger; et quant à chose de leur férocité et de leur vigueur: mais si
ceux qui avaient déjà des cabanes, chacun dut peu chacun séparément devint moins propre à
chercher à s'approprier celle de son voisin, moins combattre les bêtes sauvages, en revanche il fut
parce qu'elle ne lui appartenait pas que parce plus aisé de s'assembler pour leur résister en
qu'elle lui était inutile et qu'il ne pouvait s'en commun.
emparer, sans s'exposer à un combat très vif avec Dans ce nouvel état, avec une vie simple et
la famille qui l’occupait. solitaire, des besoins très bornés, et les
Les premiers développements du cœur instruments qu'ils avaient inventés pour y
furent l'effet d'une situation nouvelle qui pourvoir, les hommes jouissant d'un fort grand
réunissait dans une habitation commune les maris loisir l'employèrent à se procurer plusieurs sortes
et les femmes, les pères et les enfants; l'habitude de commodités inconnues à leurs pères; et ce fut
de vivre ensemble fit naître les plus doux là le premier joug qu'ils s'imposèrent sans y
sentiments qui soient connus des hommes, songer, et la première source de maux qu'ils
l'amour conjugal, et l'amour paternel. Chaque préparèrent à leurs descendants; car outre qu'ils
famille devint une petite société d'autant mieux continuèrent ainsi à s'amollir le corps et l'esprit,
unie que l'attachement réciproque et la liberté en ces commodités ayant par l'habitude perdu
étaient les seuls liens; et ce fut alors que s'établit presque tout leur agrément, et étant en même
la première différence dans la manière de vivre temps dégénérées en de vrais besoins, la privation
des deux sexes, qui jusqu'ici n'en avaient eu en devint beaucoup plus cruelle que la possession
qu'une. Les femmes devinrent plus sédentaires et n'en était douce, et l'on était malheureux de les
s'accoutumèrent à garder la cabane et les enfants, perdre, sans être heureux de les posséder.
tandis que l'homme allait chercher la subsistance […]
commune. Les deux sexes commencèrent aussi
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Tout commence à changer de face. Les discorde triomphe et la plus douce des passions
hommes errants jusqu'ici dans les bois, ayant pris reçoit des sacrifices de sang humain.
une assiette plus fixe, se rapprochent lentement, A mesure que les idées et les sentiments se
se réunissent en diverses troupes, et forment enfin succèdent, que l'esprit et le cœur s'exercent, le
dans chaque contrée une nation particulière, unie genre humain continue à s'apprivoiser, les liaisons
de mœurs et de caractères, non par des règlements s'étendent et les liens se resserrent. On
et des lois, mais par le même genre de vie et s'accoutuma à s'assembler devant les cabanes ou
d'aliments, et par l'influence commune du climat. autour d'un grand arbre: le chant et la danse, vrais
Un voisinage permanent ne peut manquer enfants de l'amour et du loisir, devinrent
d'engendrer enfin quelque liaison entre diverses l'amusement ou plutôt l'occupation des hommes
familles. De jeunes gens de différents sexes et des femmes oisifs et attroupés. Chacun
habitent des cabanes voisines, le commerce commença à regarder les autres et à vouloir être
passager que demande la nature en amène bientôt regardé soi-même, et l'estime publique eut un
un autre non moins doux et plus permanent par la prix. Celui qui chantait ou dansait le mieux; le
fréquentation mutuelle. On s'accoutume à plus beau, le plus fort, le plus adroit ou le plus
considérer différents objets et à faire des éloquent devint le plus considéré, et ce fut là le
comparaisons; on acquiert insensiblement des premier pas vers l'inégalité, et vers le vice en
idées de mérite et de beauté qui produisent des même temps: de ces premières préférences
sentiments de préférence. A force de se voir, on naquirent d'un côté la vanité et le mépris, de
ne peut plus se passer de se voir encore. Un l'autre la honte et l'envie; et la fermentation
sentiment tendre et doux s'insinue dans l'âme, et causée par ces nouveaux levains produisit enfin
par la moindre opposition devient une fureur des composés funestes au bonheur et à
impétueuse: la jalousie s'éveille avec l'amour; la l’innocence.
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Sitôt que les hommes eurent commencé à distances égales de la stupidité des brutes et des
s'apprécier mutuellement et que l'idée de la lumières funestes de l'homme civil, et borné
considération fut formée dans leur esprit, chacun également par l'instinct et par la raison à se
prétendit y avoir droit, et il ne fut plus possible garantir du mal qui le menace, il est retenu par la
d'en manquer impunément pour personne. De là pitié naturelle de faire lui-même du mal à
sortirent les premiers devoirs de la civilité, même personne, sans y être porté par rien, même après
parmi les sauvages, et de là tout tort volontaire en avoir reçu. Car, selon l'axiome du sage Locke,
devint un outrage, parce qu'avec le mal qui il ne saurait y avoir d'injure, où il n'y a point de
résultait de l'injure, l'offensé y voyait le mépris de propriété.
sa personne souvent plus insupportable que le mal Mais il faut remarquer que la société
même. C'est ainsi que chacun punissant le mépris commencée et les relations déjà établies entre les
qu'on lui avait témoigné d'une manière hommes exigeaient en eux des qualités différentes
proportionnée au cas qu'il faisait de lui-même, les de celles qu'ils tenaient de leur constitution
vengeances devinrent terribles, et les hommes primitive; que la moralité commençant à
sanguinaires et cruels. Voilà précisément le degré s'introduire dans les ac- tions humaines, et chacun
où étaient parvenus la plupart des peuples avant les lois étant seul juge et vengeur des
sauvages qui nous sont connus; et c'est faute offenses qu'il avait reçues, la bonté convenable au
d'avoir suffisamment distingué les idées, et pur état de nature n'était plus celle qui convenait à
remarqué combien ces peuples étaient déjà loin la société naissante; qu'il fallait que les punitions
du premier état de nature, que plusieurs se sont devinssent plus sévères à mesure que les
hâtés de conclure que l'homme est naturellement occasions d'offenser devenaient plus fréquentes,
cruel et qu'il a besoin de police pour l'adoucir, et que c'était à la terreur des vengeances de tenir
tandis que rien n'est si doux que lui dans son état lieu du frein des lois. Ainsi quoique les hommes
primitif, lorsque placé par la nature à des fussent devenus moins endurants, et que la pitié
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naturelle eût déjà souffert quelque altération, cette quelques canots de pêcheurs ou quelques
période du développement des facultés humaines, grossiers instruments de musique, en un mot tant
tenant un juste milieu entre l'indolence de l'état qu'ils ne s'appliquèrent qu'à des ouvrages qu'un
primitif et la pétulante activité de notre amour- seul pouvait faire, et qu'à des arts qui n'avaient
propre, dut être l'époque la plus heureuse et la pas besoin du concours de plusieurs mains, ils
plus durable. Plus on y réfléchit, plus on trouve vécurent libres, sains, bons et heureux autant
que cet état était le moins sujet aux révolutions, le qu'ils pouvaient l'être par leur nature, et
meilleur à l'homme, et qu'il n'en a dû sortir que continuèrent à jouir entre eux des douceurs d'un
par quelque funeste hasard qui pour l'utilité commerce indépendant: mais dès l'instant qu'un
commune eût dû ne jamais arriver. L'exemple des homme eut besoin du secours d'un autre; dès
sauvages qu'on a presque tous trouvés à ce point qu'on s'aperçut qu'il était utile à un seul d'avoir
semble confirmer que le genre humain était fait des provisions pour deux, l'égalité disparut, la
pour y rester toujours, que cet état est la véritable propriété s'introduisit, le travail devint nécessaire
jeunesse du monde, et que tous les progrès et les vastes forêts se changèrent en des
ultérieurs ont été en apparence autant de pas vers campagnes riantes qu'il fallut arroser de la sueur
la perfection de l'individu, et en effet vers la des hommes, et dans lesquelles on vit bientôt
décrépitude de l'espèce. l'esclavage et la misère germer et croître avec les
Tant que les hommes se contentèrent de moissons.
leurs cabanes rustiques, tant qu'ils se bornèrent à La métallurgie et l'agriculture furent les
coudre leurs habits de peaux avec des épines ou deux arts dont l'invention produisit cette grande
des arêtes, à se parer de plumes et de coquillages, révolution. Pour le poète, c'est l'or et l'argent,
à se peindre le corps de diverses couleurs, à mais pour le philosophe ce sont le fer et le blé qui
perfectionner ou embellir leurs arcs et leurs ont civilisé les hommes et perdu le genre humain;
flèches, à tailler avec des pierres tranchantes aussi l'un et l'autre étaient-ils inconnus aux
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sauvages de l'Amérique qui pour cela sont fusion, aura donné aux observateurs l'idée d'imiter
toujours demeurés tels; les autres peuples cette opération de la nature; encore faut-il leur
semblent même être restés barbares tant qu'ils ont supposer bien du courage et de la prévoyance
pratiqué l'un de ces arts sans l'autre; et l'une des pour entreprendre un travail aussi pénible et
meilleures raisons peut-être pourquoi l'Europe a envisager d'aussi loin les avantages qu'ils en
été, sinon plus tôt, du moins plus constamment et pouvaient retirer; ce qui ne convient guère qu'à
mieux policée que les autres parties du monde, des esprits déjà plus exercés que ceux-ci ne le
c'est qu'elle est à la fois la plus abondante en fer devaient être.
et la plus fertile en blé. Quant à l'agriculture, le principe en fut
Il est très difficile de conjecturer comment connu longtemps avant que la pratique en fût
les hommes sont parvenus à connaître et établie, et il n'est guère possible que les hommes
employer le fer: car il n'est pas croyable qu'ils sans cesse occupés à tirer leur subsistance des
aient imaginé d'eux-mêmes de tirer la matière de arbres et des plantes n'eussent assez promptement
la mine et de lui donner les préparations l'idée des voies que la nature emploie pour la
nécessaires pour la mettre en fusion avant que de génération des végétaux; mais leur industrie ne se
savoir ce qui en résulterait. D'un autre côté on tourna probablement que fort tard de ce côté-là,
peut d'autant moins attribuer cette découverte à soit parce que les arbres, qui avec la chasse et la
quelque incendie accidentel que les mines ne se pêche fournissaient à leur nourriture, n'avaient
forment que dans des lieux arides et dénués pas besoin de leurs soins, soit faute de connaître
d'arbres et de plantes, de sorte qu'on dirait que la l'usage du blé, soit faute d'instruments pour le
nature avait pris des précautions pour nous cultiver, soit faute de prévoyance pour le besoin à
dérober ce fatal secret. Il ne reste donc que la venir, soit enfin faute de moyens pour empêcher
circonstance extraordinaire de quelque volcan les autres de s'approprier le fruit de leur travail.
qui, vomissant des matières métalliques en Devenus plus industrieux, on peut croire qu'avec
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des pierres aiguës et des bâtons pointus ils d'un côté le labourage et l'agriculture, et de l'autre
commencèrent par cultiver quelques légumes ou l'art de travailler les métaux et d'en multiplier les
racines autour de leurs cabanes, longtemps avant usages.
de savoir préparer le blé, et d'avoir les De la culture des terres s'ensuivit
instruments nécessaires pour la culture en grand, nécessairement leur partage, et de la propriété une
sans compter que, pour se livrer à cette fois reconnue les premières règles de justice: car
occupation et ensemencer des terres, il faut se pour rendre à chacun le sien, il faut que chacun
résoudre à perdre d'abord quelque chose pour puisse avoir quelque chose; de plus les hommes
gagner beaucoup dans la suite; précaution fort commençant à porter leurs vues dans l'avenir et se
éloignée du tour d'esprit de l'homme sauvage qui, voyant tous quelques biens à perdre, il n'y en
comme je l'ai dit, a bien de la peine à songer le avait aucun qui n'eût à craindre pour soi la
matin à ses besoins du soir. représaille des torts qu'il pouvait faire à autrui.
L'invention des autres arts fut donc Cette origine est d'autant plus naturelle qu'il est
nécessaire pour forcer le genre humain de impossible de concevoir l'idée de la propriété
s'appliquer à celui de l'agriculture. Dès qu'il fallut naissante d'ailleurs que de la main-d'œuvre; car
des hommes pour fondre et forger le fer, il fallut on ne voit pas ce que, pour s'approprier les choses
d'autres hommes pour nourrir ceux-là. Plus le qu'il n'a point faites, l'homme y peut mettre de
nombre des ouvriers vint à se multiplier, moins il plus que son travail. C'est le seul travail qui
y eut de mains employées à fournir à la donnant droit au cultivateur sur le produit de la
subsistance commune, sans qu'il y eût moins de terre qu'il a labourée lui en donne par conséquent
bouches pour la consommer; et comme il fallut sur le fond, au moins jusqu'à la récolte, et ainsi
aux uns des denrées en échange de leur fer, les d'année en année, ce qui faisant une possession
autres trouvèrent enfin le secret d'employer le fer continue, se transforme aisément en propriété.
à la multiplication des denrées. De là naquirent Lorsque les Anciens, dit Grotius [penseur
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néerlandais], ont donné à Cérès [déesse romaine] permanentes dans leurs effets, et commencent à
l'épithète de législatrice, et à une fête célébrée en influer dans la même proportion sur le sort des
son honneur le nom de Thesmophories [fête particuliers.
grecque en l’honneur de la déesse de Les choses étant parvenues à ce point, il est
l’agriculture], ils ont fait entendre par là que le facile d'imaginer le reste. Je ne m'arrêterai pas à
partage des terres a produit une nouvelle sorte de décrire l'invention successive des autres arts, le
droit. C'est-à-dire le droit de propriété différent de progrès des langues, l'épreuve et l'emploi des
celui qui résulte de la loi naturelle. talents, l'inégalité des fortunes, l'usage ou l'abus
Les choses en cet état eussent pu demeurer des richesses, ni tous les détails qui suivent ceux-
égales, si les talents eussent été égaux, et que, par ci, et que chacun peut aisément suppléer. je me
exemple, l'emploi du fer et la consommation des bornerai seulement à jeter un coup d'œil sur le
denrées eussent toujours fait une balance exacte; genre humain placé dans ce nouvel ordre de
mais la proportion que rien ne maintenait fut choses.
bientôt rompue; le plus fort faisait plus d'ouvrage; Voilà donc toutes nos facultés développées,
le plus adroit tirait meilleur parti du sien; le plus la mémoire et l'imagination en jeu, l'amour-propre
ingénieux trouvait des moyens d'abréger le intéressé, la raison rendue active et l'esprit arrivé
travail; le laboureur avait plus besoin de fer, ou le presque au terme de la perfection, dont il est
forgeron plus besoin de blé, et en travaillant susceptible. Voilà toutes les qualités naturelles
également, l'un gagnait beaucoup tandis que mises en action, le rang et le sort de chaque
l'autre avait peine à vivre. C'est ainsi que homme établi, non seulement sur la quantité des
l'inégalité naturelle se déploie insensiblement biens et le pouvoir de servir ou de nuire, mais sur
avec celle de combinaison et que les différences l'esprit, la beauté, la force ou l'adresse, sur le
des hommes, développées par celles des mérite ou les talents, et ces qualités étant les
circonstances, se rendent plus sensibles, plus seules qui pouvaient attirer de la considération, il
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fallut bientôt les avoir ou les affecter, il fallut que pour se mettre au- dessus des autres, inspire à
pour son avantage se montrer autre que ce qu'on tous les hommes un noir penchant à se nuire
était en effet. Être et paraître devinrent deux mutuelle- ment, une jalousie secrète d'autant plus
choses tout à fait différentes, et de cette dangereuse que, pour faire son coup plus en
distinction sortirent le faste imposant, la ruse sûreté, elle prend souvent le masque de la
trompeuse, et tous les vices qui en sont le cortège. bienveillance; en un mot, concurrence et rivalité
D'un autre côté, de libre et indépendant qu'était d'une part, de l'autre opposition d'intérêt, et
auparavant l'homme, le voilà Par une multitude toujours le désir caché de faire son profit aux
de nouveaux besoins assujetti, pour ainsi dire, à dépens d'autrui, tous ces maux sont le premier
toute la nature, et surtout à ses semblables dont il effet de la propriété et le cortège inséparable de
devient l'esclave en un sens, même en devenant l'inégalité naissante.
leur maître; riche, il a besoin de leurs services; […]
pauvre, il a besoin de leur secours, et la
médiocrité ne le met point en état de se passer
d'eux. Il faut donc qu'il cherche sans cesse à les
intéresser à son sort, et à leur faire trouver en
effet ou en apparence leur profit à travailler pour
le sien: ce qui le rend fourbe et artificieux avec
les uns, impérieux et dur avec les autres, et le met
dans la nécessité d'abuser tous ceux dont il a
besoin, quand il ne peut s'en faire craindre, et qu'il
ne trouve pas son intérêt à les servir utilement.
Enfin l'ambition dévorante, l'ardeur d'élever sa
fortune relative, moins par un véritable besoin
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