0% ont trouvé ce document utile (0 vote)
4 vues25 pages

L'Inflation

L'inflation est définie comme une hausse durable et généralisée des prix, entraînant une perte de pouvoir d'achat de la monnaie, et se distingue de la déflation et de la stagflation. Ce document explore les théories, mécanismes, mesures et politiques monétaires liées à l'inflation, en s'appuyant sur des sources historiques et contemporaines. Les défis de la mesure de l'inflation, notamment en raison de la numérisation et des variations des coûts de logement, sont également abordés.

Transféré par

hassinematteo
Copyright
© All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats DOCX, PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd
0% ont trouvé ce document utile (0 vote)
4 vues25 pages

L'Inflation

L'inflation est définie comme une hausse durable et généralisée des prix, entraînant une perte de pouvoir d'achat de la monnaie, et se distingue de la déflation et de la stagflation. Ce document explore les théories, mécanismes, mesures et politiques monétaires liées à l'inflation, en s'appuyant sur des sources historiques et contemporaines. Les défis de la mesure de l'inflation, notamment en raison de la numérisation et des variations des coûts de logement, sont également abordés.

Transféré par

hassinematteo
Copyright
© All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats DOCX, PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd

Économie monétaire — L'Inflation

ÉCONOMIE MONÉTAIRE
Sous-chapitre :

L'INFLATION
Théories, mécanismes, mesure et politique monétaire

D'après : Banque de France (2024) · Emerson A. Jackson (2024) · George L. Perry (1980)
Bent Hansen (1951/2016) · Clayton & Schaab (2022) · EEB Banque de France (2023)

Mai 2026

Page 1 / 25
Économie monétaire — L'Inflation

Introduction : L'inflation au cœur de l'économie


monétaire
L'inflation constitue l'un des phénomènes économiques les plus fondamentaux et les
plus étudiés de la théorie macroéconomique moderne. Définie comme une hausse
durable et généralisée du niveau des prix des biens et des services — et non la hausse
isolée ou provisoire d'un seul produit —, elle traduit une perte progressive du pouvoir
d'achat de la monnaie. À l'inverse, la déflation désigne une baisse durable et généralisée
des prix, phénomène tout aussi redouté par les économistes car susceptible
d'enclencher une spirale récessionnaire auto-entretenue.
L'histoire économique offre des illustrations saisissantes de ces deux extrêmes.
L'hyperinflation allemande de 1923 — où le taux d'inflation atteignait 100 % par jour —
ou celle du Venezuela en 2021 (686,4 %) illustrent les effets dévastateurs d'une
émission monétaire incontrôlée. À l'opposé, le Japon a connu entre 1999 et 2012 une
baisse cumulée des prix de 3,7 %, engendrant une décennie de stagnation économique.
Entre ces deux extrêmes, la zone euro a affiché en 2022 un taux d'inflation de 8,4 % —
niveau inédit depuis la création de la BCE —, révélant la vulnérabilité des économies
contemporaines aux chocs d'offre exogènes.
Ce sous-chapitre explore l'inflation sous tous ses angles : la mesure statistique du
phénomène, ses fondements théoriques pluriels, ses mécanismes de propagation à
court et à long terme, le rôle des anticipations, les réponses de politique monétaire, et
enfin les enjeux contemporains liés à la digitalisation et aux inégalités distributives. Les
sources mobilisées couvrent un spectre temporel et analytique large : de la théorie
générale de l'inflation par excès de demande de Bent Hansen (1951) aux travaux
récents de Clayton et Schaab (2022) sur les cibles d'inflation dynamiques, en passant
par la synthèse néo-keynésienne de George Perry (1980) et les apports pédagogiques
de la Banque de France (2023-2024).

Page 2 / 25
Économie monétaire — L'Inflation

I. Définitions et concepts fondamentaux


1.1 L'inflation : définition et variantes terminologiques
L'inflation se définit, dans sa formulation la plus rigoureuse, comme une augmentation
durable et généralisée du niveau général des prix. Cette définition appelle deux
précisions essentielles. D'une part, la hausse doit être durable : une flambée
conjoncturelle des prix de l'énergie suite à une crise géopolitique, si elle se résorbe
rapidement, ne constitue pas en elle-même une inflation au sens macroéconomique du
terme. D'autre part, la hausse doit être généralisée : une augmentation isolée du prix du
pétrole ou de l'immobilier ne suffit pas ; c'est le mouvement d'ensemble du panier de
biens et services qui compte.
Plusieurs concepts voisins doivent être soigneusement distingués. La désinflation
désigne une diminution du taux d'inflation : les prix continuent d'augmenter, mais à un
rythme moindre qu'auparavant. La déflation correspond à une baisse durable et
généralisée des prix — phénomène dangereux car il conduit les agents à différer leurs
achats dans l'anticipation de prix futurs encore plus bas, déclenchant ainsi une spirale
récessionnaire. Enfin, la stagflation — concept apparu lors des chocs pétroliers des
années 1970 — désigne la conjonction paradoxale d'une stagnation économique (faible
croissance, chômage élevé) et d'une inflation persistante, invalidant la relation de
substituabilité entre chômage et inflation que postulait la courbe de Phillips dans sa
version originelle.
L'hyperinflation, quant à elle, représente un cas extrême où l'inflation dépasse un seuil
conventionnellement fixé à 50 % par mois (définition de Cagan, 1956). Dans ces
épisodes, les effets négatifs habituels de l'inflation sont démultipliés : la monnaie perd sa
fonction de réserve de valeur, les agents économiques cherchent à se débarrasser le
plus vite possible de leur encaisse, accélérant encore le processus inflationniste dans
une boucle autorenforçante.

1.2 L'inflation et la monnaie : une relation consubstantielle


La relation entre inflation et monnaie est au cœur de la théorie économique depuis
plusieurs siècles. Dès le XVIe siècle, Jean Bodin établissait un lien entre les afflux
massifs de métaux précieux en provenance des Amériques et la hausse des prix
constatée en Europe. David Hume, au XVIIIe siècle, formalisera les principes de ce qui
deviendra la théorie quantitative de la monnaie. L'épisode des assignats révolutionnaires
en 1795 — émission excessive de papier-monnaie aboutissant à l'effondrement de sa
valeur — constitue une illustration précoce des effets inflationnistes d'une création
monétaire débridée.
L'inflation traduit en dernière analyse une perte du pouvoir d'achat de la monnaie : une
même quantité de monnaie permet d'acquérir moins de biens et de services. Cette
dégradation de la valeur de la monnaie crée des effets redistributifs complexes : elle
avantage les débiteurs (dont la valeur réelle de la dette diminue) au détriment des
créanciers et des épargnants, pénalise les détenteurs de revenus fixes et favorise ceux
dont les revenus sont indexés sur les prix. Ces asymétries expliquent pourquoi l'inflation,
loin d'être un phénomène purement neutre, est porteur de tensions sociales et politiques
considérables.

Page 3 / 25
Économie monétaire — L'Inflation

Page 4 / 25
Économie monétaire — L'Inflation

II. La mesure statistique de l'inflation


2.1 L'indice des prix à la consommation (IPC)
La mesure empirique de l'inflation repose principalement sur l'Indice des Prix à la
Consommation (IPC), instrument statistique produit mensuellement en France par
l'Institut national de la statistique et des études économiques (INSEE). L'IPC mesure
l'évolution moyenne des prix d'un panier fixe de biens et services représentatif de la
structure de consommation de l'ensemble des ménages résidant en France. Ce panier
est mis à jour chaque année pour tenir compte de l'évolution des habitudes de
consommation.
La collecte des données sous-jacentes à l'IPC mobilise des ressources considérables :
environ 150 000 relevés de prix sont effectués chaque mois auprès de 26 000 points de
vente répartis sur l'ensemble du territoire national. L'indice est calculé à qualité
constante — si le prix d'un véhicule reste inchangé mais que ses caractéristiques
techniques s'améliorent, l'INSEE considère que son prix réel a diminué, afin d'éviter de
confondre hausse de qualité et hausse de prix.
La construction du panier de consommation repose sur une pondération des différentes
catégories de dépenses en fonction de leur importance moyenne dans le budget des
ménages. Les grandes catégories comprennent l'alimentation, le logement, l'habillement,
les transports, la santé et les services. Les prix des actifs immobiliers sont exclus de
l'IPC car ils sont considérés comme un investissement et non comme une dépense de
consommation — un choix méthodologique qui a fait l'objet de débats intenses,
notamment lors des épisodes de forte hausse immobilière.

2.2 IPC et IPCH : les deux indices français


En France coexistent deux indices de référence. L'IPC (Indice des Prix à la
Consommation) est l'indice national, utilisé notamment pour définir l'indexation de
certaines prestations sociales et des contrats. L'IPCH (Indice des Prix à la
Consommation Harmonisé) est quant à lui l'indice européen, calculé selon une
méthodologie harmonisée au niveau de la zone euro et utilisé par Eurostat pour les
comparaisons internationales ainsi que par la BCE pour la conduite de la politique
monétaire.
La principale différence entre ces deux indices réside dans le traitement des services de
santé : l'IPCH retrace les prix nets des remboursements de la Sécurité sociale (prix
effectivement payés par les patients), tandis que l'IPC français suit les prix bruts avant
remboursements. Cette divergence méthodologique explique que le taux d'inflation
mesuré par l'IPCH peut différer sensiblement de celui mesuré par l'IPC pour la France,
notamment lors d'épisodes de réforme du système de santé.

2.3 Les limites et enjeux contemporains de la mesure


La mesure statistique de l'inflation se heurte à plusieurs défis méthodologiques
importants. En premier lieu, la question de l'hédonisme : comment tenir compte de
l'amélioration qualitative continue des produits technologiques ? La baisse relative du
prix des smartphones ou des ordinateurs, ajustée de leurs performances croissantes,

Page 5 / 25
Économie monétaire — L'Inflation

contribue à réduire la mesure de l'inflation du secteur des Technologies de l'Information


et de la Communication (TIC). Depuis 1998, la contribution de cette baisse de prix à
l'inflation en zone euro est estimée à environ -0,15 point de pourcentage par an.
La numérisation croissante de l'économie complexifie encore la mesure : l'émergence
des plateformes de commerce en ligne (e-commerce), la personnalisation des prix (yield
management), les offres couplées (forfaits téléphonie-internet) et surtout l'essor des
services gratuits financés par la publicité (Wikipedia en lieu et place des encyclopédies
payantes, Google Maps en remplacement des cartes papier) constituent autant de défis
pour des méthodes statistiques conçues à l'ère pré-numérique.
La question du coût du logement représente également un enjeu majeur de mesure. Le
coût des logements occupés par leurs propriétaires n'est pas pris en compte dans l'IPCH
de la zone euro, contrairement aux approches retenues dans certains pays (États-Unis,
Royaume-Uni). Or, le logement représente 17,4 % du panier de l'IPCH français et 17,9
% pour la moyenne de la zone euro — et les loyers effectifs n'en constituent qu'une
fraction (7,3 % en France). Cette lacune conduit à une sous-estimation potentielle de
l'inflation perçue par les ménages propriétaires.

Page 6 / 25
Économie monétaire — L'Inflation

III. Les théories de l'inflation : fondements et pluralité


3.1 La théorie de l'inflation par excès de demande (demand-pull)
La première grande famille théorique appréhende l'inflation comme la résultante d'un
déséquilibre entre une demande globale excessive et une offre insuffisante à satisfaire
cette demande au niveau de prix en vigueur. Lorsque la demande agrégée dépasse le
potentiel productif de l'économie — ce que les économistes désignent comme un output
gap positif —, les entreprises en position de force peuvent augmenter leurs prix plutôt
que d'accroître leurs volumes de production, d'autant plus que les tensions sur les
facteurs de production (main-d'œuvre, matières premières, capacités industrielles)
tendent à faire monter les coûts.
Bent Hansen, dans son ouvrage fondateur A Study in the Theory of Inflation (1951), a
systématisé cette analyse en s'appuyant sur la notion d'excès de demande sur les
marchés de biens et de facteurs. Hansen distingue deux gaps : le commodity gap (excès
de demande sur les marchés de biens) et le factor gap (excès de demande sur les
marchés de facteurs de production, notamment le travail). L'interaction entre ces deux
gaps génère une dynamique inflationniste que le modèle de Hansen, s'inscrivant dans la
tradition walrasienne, cherche à formaliser rigoureusement. La contrainte d'équilibre de
Walras implique que la valeur de l'excès de demande de toutes les marchandises —
biens, facteurs, créances et monnaie — est nulle ; l'inflation émerge lorsque cet équilibre
est rompu.
Dans le cadre d'une économie ouverte, l'excès de demande interne peut également
provenir de politiques budgétaires ou monétaires expansionnistes. Une politique
budgétaire fortement déficitaire financée par création monétaire — comme l'illustre
l'épisode des assignats révolutionnaires de 1795 — constitue l'exemple canonique d'une
inflation par la demande d'origine fiscale.

3.2 La théorie de l'inflation par les coûts (cost-push)


La deuxième famille théorique identifie comme moteur de l'inflation des hausses
autonomes des coûts de production, indépendantes de l'état de la demande. Gordon
(1985), dans une contribution de référence, formalise la théorie de l'inflation par les coûts
: des augmentations de salaires obtenues par les syndicats au-delà des gains de
productivité, des hausses des prix des matières premières importées (pétrole, métaux,
produits agricoles) ou encore des charges fiscales et réglementaires accrues constituent
autant de chocs d'offre susceptibles de provoquer une hausse des prix à la production.
Le mécanisme de transmission est le suivant : face à une hausse de ses coûts
intermédiaires — salaires, énergie, matières premières —, une entreprise dispose de
deux options : absorber la hausse par une réduction de ses marges, ou la répercuter sur
ses prix de vente. Dans des marchés à concurrence imparfaite, la seconde option est
souvent privilégiée, d'autant plus que les entreprises concurrentes font face aux mêmes
pressions de coûts et procèdent aux mêmes ajustements tarifaires, validant ainsi
collectivement la hausse des prix.
Les deux chocs pétroliers des années 1970 (1973 et 1979) constituent les illustrations
les plus marquantes de l'inflation par les coûts à l'échelle internationale. En quelques
mois, le quadruplement puis le doublement du prix du brut a engendré une inflation

Page 7 / 25
Économie monétaire — L'Inflation

importée massive dans les économies industrialisées, combinée à un ralentissement de


l'activité productive — donnant naissance au concept de stagflation qui invalidait les
fondements de la courbe de Phillips dans sa version simpliste.

3.3 L'inflation monétaire et la théorie quantitative


La troisième grande école de pensée fait de la création monétaire excessive la cause
première et ultime de l'inflation. Cette thèse, dont les racines remontent aux travaux de
Jean Bodin et de David Hume, a été systématisée par Irving Fisher en 1911 sous la
forme de l'équation des échanges :
M × V = P × T

où M désigne la quantité de monnaie en circulation, V la vitesse de circulation de la


monnaie (nombre de transactions effectuées par unité monétaire par période), P le
niveau général des prix, et T le volume des transactions (approximé par le PIB réel).
Toutes choses égales par ailleurs — et notamment si V est stable et T déterminé par
des facteurs réels —, une augmentation de M se traduit mécaniquement par une hausse
de P. C'est l'énoncé de la théorie quantitative de la monnaie.
Dans sa formulation dynamique, la théorie quantitative implique une relation directe
entre le taux de croissance de la masse monétaire et l'inflation :
πt = mt − gt

où π représente le taux d'inflation, m le taux de croissance de la masse monétaire


(agrégat M3), g le taux de croissance du PIB en volume, et où la vitesse de circulation
est supposée constante (v = 0). L'excès de croissance monétaire (mt − gt) constitue
ainsi le déterminant fondamental de l'inflation à long terme. Ce lien est empiriquement
robuste sur longue période, mais beaucoup plus difficile à identifier à court terme, ce qui
explique que les banques centrales modernes, si elles surveillent les agrégats
monétaires, leur accordent un rôle secondaire par rapport aux taux d'intérêt directeurs
dans la conduite opérationnelle de leur politique.
Cette vision monétariste, défendue avec constance par Milton Friedman — dont la
célèbre formule « l'inflation est toujours et partout un phénomène monétaire » résume le
programme de recherche —, a profondément influencé les stratégies de désinflation des
années 1980. L'expérience américaine du tournant Volcker (1979-1982), qui a consisté à
freiner brutalement la croissance de la masse monétaire au prix d'une récession sévère,
constitue l'application la plus spectaculaire de cette doctrine.

3.4 L'inflation importée


Une quatrième source d'inflation mérite d'être distinguée analytiquement : l'inflation
importée, qui résulte de la hausse du prix des biens et services acquis à l'étranger. Ce
canal opère à travers deux mécanismes. Premièrement, lorsque les biens importés
entrent directement dans la consommation des ménages (produits pétroliers, biens
manufacturés asiatiques), la hausse de leur prix se répercute immédiatement dans l'IPC.
Deuxièmement, lorsque les importations sont des consommations intermédiaires des
entreprises (énergie industrielle, composants électroniques, matières premières
agricoles), leur renchérissement augmente les coûts de production et peut conduire, si la
demande le permet, à des hausses de prix de vente.

Page 8 / 25
Économie monétaire — L'Inflation

Le taux de change joue ici un rôle de premier plan : une dépréciation de la monnaie
nationale augmente en monnaie domestique le coût de toutes les importations, quel que
soit leur prix en devises étrangères. À l'inverse, une appréciation de la monnaie —
comme celle connue par l'euro dans certaines périodes — exerce un effet
désinflationniste en réduisant le coût des importations. Les économies de petite taille,
fortement ouvertes au commerce international, sont particulièrement vulnérables à ce
canal de transmission.

Page 9 / 25
Économie monétaire — L'Inflation

IV. La courbe de Phillips et la dynamique de court terme


4.1 La courbe de Phillips originelle (1958)
En 1958, l'économiste néo-zélandais A.W. Phillips publie une étude empirique
établissant, à partir de données britanniques couvrant la période 1861-1957, une relation
statistiquement stable entre le taux de variation des salaires nominaux et le taux de
chômage : plus le chômage est faible, plus la croissance des salaires est rapide, et vice
versa. Cette relation non linéaire, connue sous le nom de courbe de Phillips, a
rapidement été interprétée comme offrant aux gouvernements un arbitrage (trade-off) de
politique économique : pour réduire le chômage, il faudrait accepter davantage
d'inflation, et réciproquement.
La transmission de la dynamique salariale à l'inflation se comprend aisément : dans un
régime où les prix sont fixés par les entreprises en appliquant un mark-up sur leurs coûts
de production, et où la composante dominante de ces coûts est la masse salariale,
l'accélération des salaires nominaux se traduit mécaniquement en accélération de
l'inflation si elle dépasse les gains de productivité. La courbe de Phillips reliant le
chômage à l'inflation (et non aux salaires) constitue donc une dérivée de la relation
originelle de Phillips.

4.2 La courbe de Phillips augmentée des anticipations


La courbe de Phillips originelle a été vigoureusement critiquée dans les années 1960-
1970 par Friedman (1968) et Phelps (1968), qui ont démontré l'impossibilité d'un
arbitrage permanent entre inflation et chômage. Leur argument, fondé sur la distinction
entre grandeurs nominales et réelles, postule l'existence d'un taux de chômage naturel
(NAIRU — Non Accelerating Inflation Rate of Unemployment) vers lequel l'économie
converge à long terme indépendamment du taux d'inflation. À court terme, une surprise
inflationniste peut temporairement réduire le chômage en abaissant le salaire réel ; mais
à moyen terme, une fois les anticipations révisées, l'économie revient à son taux de
chômage naturel.
Gordon (1982) a proposé une reformulation de la courbe de Phillips augmentée,
substituant au taux de chômage la variable d'écart de production (output gap), et
incorporant explicitement les anticipations d'inflation. Cette formulation, devenue
standard dans la modélisation macroéconomique néo-keynésienne, s'écrit :
πt = πᵉt+1 + GAP t + st

où πt désigne l'inflation courante, πᵉt+1 les anticipations d'inflation pour la période


suivante, GAP t l'écart de production (différence entre le PIB effectif et le PIB potentiel),
et st d'autres chocs d'offre temporaires (difficultés d'approvisionnement, chocs de
productivité, hausse des prix des matières premières). Cette formulation distingue
clairement trois sources d'inflation : les anticipations (composante inertielle), les
pressions de la demande (via le gap de production), et les chocs d'offre exogènes.

4.3 Le mécanisme de transmission des chocs


La courbe de Phillips augmentée permet de distinguer analytiquement les différents
types de chocs susceptibles d'alimenter l'inflation. Les chocs d'offre — tels que les

Page 10 / 25
Économie monétaire — L'Inflation

flambées de prix des matières premières ou les goulots d'étranglement productifs —


agissent directement sur le terme st et provoquent une inflation dite « de premier tour »
dont l'ampleur dépend du poids des postes concernés dans l'IPC. Les chocs de
demande — impulsions monétaires ou budgétaires, surconsommation des ménages —
agissent via l'output gap et génèrent des tensions inflationnistes progressives mesurées
par le coût marginal de production.
La distinction est importante pour la politique monétaire : face à un choc d'offre
temporaire, la banque centrale peut en principe accommoder le choc de premier tour
(accepter une hausse transitoire de l'inflation) à condition que les anticipations restent
bien ancrées et qu'il n'y ait pas d'effets de second tour (révision à la hausse durable des
anticipations, spirale prix-salaires). Cette logique justifie la définition d'une cible
d'inflation « à moyen terme » plutôt que sur une base mensuelle.
George Perry (1980), dans sa contribution aux Brookings Papers, insiste sur le rôle
crucial de l'inertie salariale dans la dynamique inflationniste américaine des années
1970. L'expérience de la décennie révèle la limitation des politiques de stabilisation pour
ralentir une inflation bien établie : deux récessions ont montré à quel point il est coûteux
de freiner une inflation structurelle en créant du slack économique. Cette inertie résulte
des contrats salarials implicites et explicites, et de la logique des « salaires de référence
» (wage norms) qui ancrent les négociations collectives.

Page 11 / 25
Économie monétaire — L'Inflation

V. Le rôle des anticipations d'inflation


5.1 Anticipations adaptatives versus anticipations rationnelles
La prise en compte des anticipations constitue l'un des apports théoriques majeurs de la
macroéconomie moderne à la compréhension de l'inflation. La première grande
formulation est celle des anticipations adaptatives, formalisée notamment par Cogley et
Sargent : les agents économiques révisent leurs prévisions d'inflation en fonction des
erreurs passées, selon la relation πt = πt−1 + γ(yt − yt−1), où γ est un coefficient
d'ajustement. Ce modèle capture l'idée intuitive que les agents apprennent de
l'expérience, mais implique une correction lente des erreurs de prévision systématiques.
La théorie des anticipations rationnelles, développée par Muth (1961) et Lucas (1972),
rompt avec cette logique adaptative : les agents forment leurs anticipations en utilisant
l'ensemble de l'information disponible et la structure du modèle économique, sans
commettre d'erreurs systématiques. Dans ce cadre, une politique monétaire anticipée
est totalement inefficace à court terme (proposition d'inefficacité des politiques
monétaires de Lucas), car les agents ajustent immédiatement prix et salaires. Seules les
surprises de politique monétaire peuvent avoir des effets réels temporaires.
Le débat entre ces deux approches n'est pas purement académique : il a des
conséquences directes sur l'efficacité des politiques de désinflation. Avec des
anticipations adaptatives, réduire l'inflation exige une récession prolongée pour « briser »
les anticipations passées. Avec des anticipations rationnelles parfaites, une désinflation
annoncée et crédible peut être obtenue à coût de chômage nul, les agents révisant
instantanément leurs anticipations à la baisse.

5.2 L'ancrage des anticipations : un enjeu central de politique


monétaire
La question de l'ancrage des anticipations d'inflation est devenue l'un des pivots de la
politique monétaire contemporaine. Les anticipations sont dites « ancrées » lorsqu'elles
restent proches de la cible d'inflation de la banque centrale, quelle que soit l'inflation
courante observée. Un bon ancrage signifie que les agents font confiance à la capacité
et à la volonté de la banque centrale de ramener l'inflation à sa cible à moyen terme, et
qu'ils intègrent cette conviction dans leurs décisions de fixation des prix et des salaires.
Selon la Banque de France, plusieurs critères définissent des anticipations conformes à
la stabilité des prix : en moyenne, les anticipations doivent être proches de la cible ; elles
ne doivent pas être trop dispersées entre agents (faible désaccord) ; et les agents
doivent être convaincus de leurs propres anticipations (faible incertitude subjective). Ces
critères sont mesurés à partir d'enquêtes auprès des prévisionnistes professionnels
(Survey of Professional Forecasters de la BCE), de ménages, d'entreprises, et des
signaux de marché extraits des produits de protection contre le risque inflationniste
(swaps d'inflation, obligations indexées).
Un désancrage des anticipations constitue l'une des configurations les plus redoutées
par les banques centrales, car il est susceptible d'enclencher des effets de second tour :
une fois que les travailleurs et les entreprises anticipent une inflation durablement
élevée, ils intègrent cette anticipation dans leurs demandes salariales et leurs politiques
de prix, validant ainsi l'inflation qu'ils anticipaient. La spirale prix-salaires — où la hausse

Page 12 / 25
Économie monétaire — L'Inflation

des prix conduit à une hausse des salaires qui alimente à son tour une hausse des prix
— constitue la manifestation concrète de ce mécanisme auto-réalisateur.

5.3 Inflation sous-jacente et inflation totale


La distinction entre inflation totale et inflation sous-jacente (core inflation) est directement
liée à la question des anticipations. L'inflation totale, mesurée par l'IPC ou l'IPCH, inclut
les composantes les plus volatiles : prix de l'énergie, prix alimentaires, prix saisonniers.
Ces composantes peuvent fluctuer très fortement à court terme sans nécessairement
indiquer une tendance inflationniste durable.
L'inflation sous-jacente, calculée par l'INSEE en excluant les produits à prix volatils
(produits pétroliers, produits frais, produits laitiers, viandes, fleurs et plantes), permet
d'isoler la composante tendancielle de l'inflation, représentative des tensions durables
sur les prix des biens manufacturés et des services. C'est cette inflation sous-jacente qui
traduit le mieux l'état des anticipations et le degré de tension dans l'économie réelle — et
c'est à elle que les banques centrales prêtent la plus grande attention pour calibrer leur
réponse de politique monétaire.

Page 13 / 25
Économie monétaire — L'Inflation

VI. Politique monétaire et lutte contre l'inflation


6.1 Le mandat de stabilité des prix et la cible de 2 %
La mission première des grandes banques centrales modernes est le maintien de la
stabilité des prix. Dans la zone euro, le mandat confié à l'Eurosystème — composé de la
Banque Centrale Européenne (BCE) et des banques centrales nationales des États
membres, dont la Banque de France pour la France — est défini par les traités
européens : maintenir une inflation proche de, mais inférieure à, 2 % à moyen terme. La
révision stratégique de 2021 a précisé cet objectif comme une cible symétrique de 2 %,
signifiant que des déviations à la hausse et à la baisse sont également indésirables.
Le choix de 2 % plutôt que 0 % répond à plusieurs impératifs. D'abord, une marge de
sécurité vis-à-vis de la déflation : une cible nulle implique que des chocs négatifs
peuvent facilement basculer l'économie en territoire déflationniste, et les instruments
conventionnels de politique monétaire (baisses de taux directeurs) deviennent
inopérants à la borne zéro des taux. Ensuite, l'inflation constitue une mesure statistique
sujette à des biais de mesure (biais de substitution, biais de qualité) qui tendent à
surestimer l'inflation effective ; une cible légèrement positive compense partiellement ces
biais. Enfin, une inflation modérément positive facilite les ajustements de prix relatifs et
de salaires réels sans nécessiter de baisses de prix ou de salaires nominaux, qui sont
psychologiquement et institutionnellement très difficiles à accepter.

6.2 Les instruments conventionnels de politique monétaire


Le principal outil de la politique monétaire conventionnelle est la manipulation des taux
d'intérêt directeurs. La BCE fixe trois taux : le taux de soumission minimum pour les
opérations principales de refinancement, le taux de la facilité de prêt marginal (taux
plafond), et le taux de la facilité de dépôt (taux plancher). En relevant ces taux, la
banque centrale augmente le coût du crédit pour les banques commerciales, qui
répercutent cette hausse sur les taux pratiqués vis-à-vis de leurs clients ; la demande de
crédit fléchit, la consommation et l'investissement ralentissent, l'output gap se réduit ou
devient négatif, et l'inflation recule.
La règle de Taylor (Taylor, 1993 ; Taylor, 2016) constitue un cadre de référence normatif
pour la conduite de la politique monétaire : le taux d'intérêt directeur nominal devrait être
ajusté en réponse aux déviations de l'inflation par rapport à sa cible et aux écarts de
production par rapport au PIB potentiel. Formellement : i = r* + π* + α(π − π*) + β(y −
y*), où r* est le taux d'intérêt réel d'équilibre, π* la cible d'inflation, α et β des coefficients
de réactivité. La règle de Taylor offre ainsi une discipline systématique à la politique
monétaire, réduisant le risque de discrétionnaire et renforçant la prévisibilité et la
crédibilité de la banque centrale.
La relation entre taux d'intérêt nominaux et réels est au cœur de la politique monétaire
anti-inflationniste. L'équation de Fisher établit que le taux d'intérêt réel ex ante est
approximativement égal à la différence entre le taux nominal et le taux d'inflation anticipé
: r ≈ i − πᵉ. Pour maîtriser l'inflation, il convient d'élever le taux d'intérêt réel, c'est-à-dire
soit de relever le taux nominal plus rapidement que l'inflation anticipée ne monte, soit de
maintenir le nominal élevé une fois l'inflation refluante. L'épisode Volcker (1979-1982)
illustre cette logique : en faisant monter les taux directeurs américains jusqu'à 20 %, la

Page 14 / 25
Économie monétaire — L'Inflation

Fed a imposé des taux réels très élevés qui ont finalement cassé les anticipations
inflationnistes au prix d'une récession sévère.

6.3 Les politiques non conventionnelles face aux défis contemporains


La crise financière de 2008 a conduit les banques centrales à la borne zéro des taux
d'intérêt nominaux, rendant la politique monétaire conventionnelle inopérante. Pour parer
au risque déflationniste, la Fed, la BCE et d'autres grandes banques centrales ont eu
recours à des outils non conventionnels : assouplissement quantitatif (QE — quantitative
easing), forward guidance (orientation prospective sur la trajectoire future des taux), et
opérations de refinancement à long terme (LTRO, TLTRO en zone euro). Ces politiques
ont mis en cause le postulat de neutralité à long terme de la politique monétaire et
suscité des débats sur leurs effets redistributifs (faveur accordée aux détenteurs d'actifs
financiers au détriment des épargnants).
La résurgence de l'inflation en 2021-2022, dans le contexte de la reprise post-Covid et
du choc pétrolier induit par la guerre en Ukraine, a imposé un retournement brutal de
politique monétaire. La BCE a relevé ses taux directeurs à un rythme sans précédent
dans son histoire, passant du taux de dépôt de -0,5 % en juillet 2022 à 4 % en
septembre 2023, illustrant la priorité accordée à la réancrage des anticipations d'inflation
même au prix d'un ralentissement de la croissance.

Page 15 / 25
Économie monétaire — L'Inflation

VII. Cibles d'inflation dynamiques : les apports


théoriques récents
7.1 La problématique des cibles statiques
La théorie classique des cibles d'inflation repose sur l'idée qu'une cible fixe et
symétrique, communiquée clairement au public, suffit à ancrer les anticipations et à
résoudre le problème de cohérence temporelle de la politique monétaire. Ce problème,
formalisé par Kydland et Prescott (1977) et Barro et Gordon (1983), désigne le biais
inflationniste inhérent à une banque centrale discrétionnaire qui, en l'absence
d'engagement crédible, sera toujours tentée de créer des surprises inflationnistes pour
stimuler à court terme l'activité. Une règle d'inflation fixe élimine ce biais.
Cependant, les économies réelles sont soumises à des chocs persistants et à des
changements structurels (aplatissement de la courbe de Phillips, variations du taux
d'intérêt naturel r*, modifications de la structure concurrentielle) qui rendent sous-
optimale une cible rigide. La question se pose donc : les cibles d'inflation des banques
centrales devraient-elles évoluer dans le temps en réponse à ces changements ?
L'observation empirique montre que de nombreuses banques centrales ont en pratique
révisé leurs cibles : la Reserve Bank of New Zealand a effectué au moins quatre
révisions majeures depuis 1990 ; la Banque du Canada révise régulièrement sa cible
dans le cadre de renouvellements quinquennaux de son mandat.

7.2 Le modèle de Clayton et Schaab (2022)


Clayton et Schaab (2022), dans un article de recherche publié par le Toulouse School of
Economics, apportent une contribution théorique originale à cette question en formulant
un problème de conception de mécanisme dynamique entre un gouvernement (le
principal) et une banque centrale (l'agent). La banque centrale dispose d'une information
privée persistante sur l'état de l'économie (le paramètre θt, processus de Markov), et
cette information est pertinente pour la détermination optimale du niveau d'inflation et
d'output. Le gouvernement doit concevoir un mécanisme incitatif qui conduit la banque
centrale à révéler véridiquement son information privée.
Le résultat central de leur analyse est la notion de « coïncidence divine informationnelle
» (informational divine coincidence) : une cible d'inflation dynamique — c'est-à-dire une
cible ajustée période par période en fonction de l'état révélé de l'économie — suffit à
surmonter les incitations de la banque centrale à déformer stratégiquement ses rapports
d'information. La cible optimale (τt, bt) comprend un niveau de cible τt et une flexibilité de
cible bt (tolérance admise autour du niveau central), qui ensemble constituent une
statistique suffisante pour l'ensemble de l'information pertinente à la date t.
Ce résultat généralise et unifie la littérature canonique sur les cibles d'inflation (Rogoff,
1985 ; Walsh, 1995 ; Svensson, 1997) aux environnements avec information privée
persistante. Il démontre notamment que des problèmes d'incitation apparemment
complexes, impliquant de longues séquences de décisions interdépendantes, peuvent
être résolus par un mécanisme aussi simple qu'une cible d'inflation révisable — à
condition que les règles de révision soient correctement conçues et publiquement
connues.

Page 16 / 25
Économie monétaire — L'Inflation

7.3 Implications pour les banques centrales contemporaines


Les implications pratiques du modèle de Clayton et Schaab sont significatives.
Premièrement, elles justifient que des révisions périodiques et transparentes des cibles
d'inflation ne décrédibilisent pas nécessairement la politique monétaire, contrairement à
une crainte répandue ; au contraire, elles peuvent améliorer l'efficacité de la
communication et l'alignement des incitations. Deuxièmement, en période de
modification structurelle — aplatissement de la courbe de Phillips, taux d'intérêt naturel
tendanciellement bas —, une cible d'inflation dynamique permet une meilleure
stabilisation de l'économie qu'une cible figée.
La révision stratégique de la BCE en 2021 — qui a officialisé une cible symétrique de 2
% en remplacement de l'objectif asymétrique antérieur de « proche de, mais inférieur à 2
% » — peut être interprétée à la lumière de ce cadre comme une mise à jour de la cible
en réponse aux modifications du régime macroéconomique (décennie de désinflation,
borne zéro des taux). L'annonce explicite de la symétrie renforce les incitations à l'action
en cas de dépassement de la cible dans les deux sens.

Page 17 / 25
Économie monétaire — L'Inflation

VIII. L'épisode d'inflation 2021-2023 : analyse d'un cas


contemporain
8.1 Les origines du choc inflationniste
L'épisode inflationniste de 2021-2023 en zone euro constitue un cas d'école d'interaction
entre chocs d'offre multiples, contraintes de demande refoulées et désancrage partiel
des anticipations. La résurgence de l'inflation après une décennie de désinflation
structurelle a pris de court la majorité des prévisionnistes institutionnels, révélant les
limites des modèles macroéconomiques dans des configurations de chocs inédits.
Les facteurs déclencheurs sont multiples et se sont cumulés de manière exceptionnelle.
La crise sanitaire du Covid-19 a d'abord provoqué des perturbations profondes des
chaînes de valeur mondiales : goulots d'étranglement dans le transport maritime,
pénuries de semi-conducteurs, fermetures d'usines en Asie. La reprise économique
post-pandémique a ensuite généré un surcroît de demande dans un contexte d'offre
contrainte, particulièrement visible dans les prix des biens manufacturés. La flambée des
prix de l'énergie, amplifiée par la guerre en Ukraine à partir de février 2022, a constitué
le second choc majeur, faisant exploser les prix du gaz naturel et de l'électricité en
Europe.
En France, l'analyse des composantes de l'IPCH révèle la séquence de diffusion du
choc : les prix de l'énergie ont été les premiers à s'envoler, suivis des prix alimentaires
(via la chaîne agroalimentaire et les coûts d'engrais liés au gaz), puis des biens
manufacturés (coûts logistiques et de production), et enfin des services (avec un
décalage lié à la plus grande rigidité des prix dans ce secteur). Cette séquence
correspond aux prédictions théoriques d'une propagation de choc d'offre à travers la
structure de l'IPC.

8.2 Dynamique salariale et risque de spirale prix-salaires


L'une des préoccupations majeures de la Banque de France et de la BCE durant cet
épisode a été le risque d'effets de second tour, c'est-à-dire une révision durable à la
hausse des anticipations d'inflation et l'enclenchement d'une spirale prix-salaires. Les
données de la zone euro montrent que la rémunération par tête a effectivement
augmenté significativement en 2022-2023, partiellement en rattrapage de la perte de
pouvoir d'achat.
Cependant, les indicateurs disponibles à fin 2023 suggèrent que le risque de spirale a
été maîtrisé : les anticipations d'inflation des agents professionnels, des ménages et des
marchés financiers ont généralement continué de pointer vers un retour à 2 % à moyen
terme, sans désancrage durable. Ce résultat est partiellement attribué à la réponse
ferme et rapide de la BCE, dont la communication a fortement souligné la détermination
à ramener l'inflation à la cible, et qui a conduit le resserrement monétaire le plus rapide
de son histoire (de -0,5 % à +4 % entre juillet 2022 et septembre 2023).

8.3 Les projections et le retour vers la cible


Les projections de la Banque de France indiquaient, à l'horizon 2025, un retour de
l'inflation autour de 2 % en l'absence de nouveau choc sur les matières premières

Page 18 / 25
Économie monétaire — L'Inflation

importées. Cette projection repose sur une généralisation de la tendance


désinflationniste initiée en 2023 — d'abord sur les prix industriels, puis alimentaires,
enfin sur les services. Le ralentissement des prix des services, composante la plus rigide
et la plus inertielle de l'IPCH (représentant environ 46 % du panier), représentait le
principal défi pour les derniers kilomètres de la désinflation.
Cet épisode illustre la pertinence du cadre analytique de la courbe de Phillips
augmentée (πt = πᵉt+1 + GAP t + st) : l'inflation de 2021-2023 a été principalement
alimentée par des chocs d'offre exogènes (st) — ruptures d'approvisionnement, choc
énergétique — et non par une surchauffe prolongée de la demande. La distinction est
importante pour la politique monétaire : un resserrement excessif destiné à contrer un
choc d'offre purement temporaire aurait généré une récession inutile sans accélérer la
désinflation.

Page 19 / 25
Économie monétaire — L'Inflation

IX. Effets distributifs et inégalités face à l'inflation


9.1 L'impact sur le pouvoir d'achat
L'inflation exerce des effets redistributifs profonds entre les différents agents
économiques, dont la complexité dépasse la simple évolution du niveau général des
prix. Pour un ménage donné, l'impact réel de l'inflation dépend de la structure de ses
dépenses comparée à la structure du panier moyen de l'IPC, de l'évolution de ses
revenus nominaux, et de la composition de son patrimoine.
La Banque de France distingue plusieurs canaux de redistribution de l'inflation. Le canal
des dépenses opère différemment selon le niveau de revenu : les ménages modestes
consacrent une part plus importante de leur budget à des biens de première nécessité
(alimentation, énergie, logement) dont les prix ont été les plus volatils et les plus
fortement impactés lors de l'épisode 2021-2023. Les ménages aisés, disposant d'une
structure de dépenses plus pondérée vers les services et les loisirs, ont été moins
exposés à la composante la plus violente du choc.
Le canal de la substitution joue également en défaveur des ménages à faibles revenus :
les ménages aisés disposent d'une plus grande marge de manœuvre pour amortir la
hausse des prix en réduisant certaines dépenses non essentielles, en puisant dans leur
épargne ou en se reportant vers des substituts moins onéreux. Les ménages à revenus
modestes, dont les dépenses sont concentrées sur des postes peu substituables (loyer,
alimentation de base, transports contraints), sont bien moins flexibles.

9.2 Inflation et patrimoine


Sur le plan patrimonial, l'inflation crée une redistribution systématique des créanciers
vers les débiteurs. Toute inflation non anticipée réduit la valeur réelle des actifs
financiers à rendement fixe (obligations, dépôts à terme, livrets non indexés) et allège
symétriquement la charge réelle des dettes. Les emprunteurs à taux fixe (notamment les
propriétaires immobiliers avec crédits immobiliers à long terme) bénéficient directement
de l'érosion inflationniste, tandis que les épargnants détenant des placements
monétaires voient leur patrimoine réel diminuer.
Cette logique implique que l'inflation tend à favoriser les classes moyennes propriétaires
endettées au détriment des classes aisées détentrices d'obligations et des classes
populaires dont l'épargne est liquide. C'est l'une des raisons pour lesquelles une inflation
modérée a parfois été présentée, dans un contexte de surendettement, comme un
mécanisme de « taxe implicite » sur les créanciers — argumentation qui fait écho aux
propositions keynésiennes sur l'euthanasie du rentier.

9.3 Le rôle des politiques publiques : l'exemple du bouclier tarifaire


Face à l'épisode inflationniste de 2021-2022, plusieurs gouvernements européens ont
mis en place des dispositifs de protection des consommateurs. En France, le bouclier
tarifaire sur l'énergie — qui a plafonné les hausses de tarifs réglementés du gaz et de
l'électricité — a significativement réduit l'impact de l'envolée des prix énergétiques sur
l'inflation mesurée et sur les budgets des ménages. Cette intervention a eu pour effet de
comprimer artificiellement le différentiel d'inflation entre quintiles de revenus.

Page 20 / 25
Économie monétaire — L'Inflation

Les données de la Banque de France montrent que, malgré ces dispositifs, l'écart
d'inflation entre le premier et le dernier quintile de revenu a atteint son point haut fin
2022 dans la zone euro — au niveau le plus élevé depuis le milieu des années 2000 —
avant de se résorber progressivement en 2023 avec le reflux des prix de l'énergie. Cette
dynamique confirme la sensibilité particulière des ménages à faibles revenus aux chocs
inflationnistes portant sur les biens essentiels, et justifie des politiques de protection
ciblées sur les segments de population les plus vulnérables.

Page 21 / 25
Économie monétaire — L'Inflation

X. L'inflation et la déflation : les deux spirales


symétriques
10.1 La spirale inflationniste
La spirale inflationniste désigne un processus auto-entretenu dans lequel une hausse
initiale des prix déclenche une séquence de réactions en chaîne qui amplifient et
pérennisent le phénomène inflationniste. Le mécanisme type est le suivant : une hausse
des prix réduit le pouvoir d'achat des travailleurs, qui réclament des hausses salariales
compensatoires ; ces hausses salariales augmentent les coûts des entreprises, qui les
répercutent dans leurs prix de vente ; la nouvelle hausse des prix érode à nouveau les
salaires réels, relançant les revendications salariales — et ainsi de suite.
Bent Hansen (1951) avait formalisé cette dynamique dans son modèle d'inflation
ouverte, en analysant comment l'interaction entre le commodity gap et le factor gap
génère une dynamique explosive en l'absence de mécanismes stabilisateurs. La
condition d'équilibre de Walras garantit que si le marché des biens est en excès de
demande, le marché monétaire doit être en excès d'offre (surplus d'encaisses), ce qui
fournit le carburant monétaire de la spirale inflationniste.
Dans des épisodes d'hyperinflation — Allemagne 1923, Zimbabwe 2008, Venezuela
2021 — les effets négatifs habituels de l'inflation sont démultipliés et l'économie entre
dans une dynamique explosive : la monnaie perd successivement ses fonctions d'unité
de compte, d'intermédiaire des échanges et de réserve de valeur. Les agents cherchent
à se débarrasser le plus rapidement possible de leurs encaisses (vitesse de circulation
de la monnaie V dans l'équation de Fisher explose), convertissant la monnaie en actifs
réels ou en devises étrangères. Cette dynamique valide ex post les prédictions de la
théorie quantitative et justifie les politiques de stabilisation monétaire draconniennes qui
ont mis fin historiquement à ces épisodes.

10.2 La spirale déflationniste et ses dangers


La spirale déflationniste, phénomène symétrique en apparence mais aux effets tout
aussi dévastateurs, se caractérise par une baisse des prix qui conduit les agents à
différer leurs achats et investissements dans l'anticipation de prix futurs encore plus bas.
Cette contraction de la demande pousse les entreprises à réduire leur production et
leurs effectifs, ce qui augmente le chômage, déprime les revenus et les salaires, réduit
encore la demande — amplifiant la déflation dans un cercle vicieux dont il est
extrêmement difficile de sortir.
La déflation est particulièrement pernicieuse pour plusieurs raisons. Premièrement, elle
accroît le poids réel des dettes contractées en termes nominaux : une entreprise
endettée qui voit ses revenus baisser avec les prix se retrouve dans une situation de
détresse financière croissante, même si son activité en volume reste stable (debt
deflation de Fisher, 1933). Deuxièmement, la borne zéro des taux d'intérêt nominaux
(zero lower bound) limite la capacité de la banque centrale à stimuler l'économie par des
baisses de taux : si l'inflation est négative, le taux réel reste positif même avec des taux
nominaux nuls. L'expérience japonaise des années 1999-2012 (baisse cumulée des prix
de -3,7 %) illustre la difficulté pour une banque centrale à sortir seule d'un régime
déflationniste ancré dans les anticipations.

Page 22 / 25
Économie monétaire — L'Inflation

Page 23 / 25
Économie monétaire — L'Inflation

Conclusion : L'inflation comme enjeu permanent de la


politique économique
L'inflation est une réalité économique pluridimensionnelle qui ne se laisse pas réduire à
une formule simple. Sa compréhension exige de mobiliser simultanément plusieurs
cadres théoriques complémentaires : la théorie de l'excès de demande (Hansen, 1951),
la théorie des coûts (Gordon, 1985), la théorie quantitative de la monnaie (Fisher, 1911 ;
Friedman), et la synthèse néo-keynésienne représentée par la courbe de Phillips
augmentée. Aucune de ces approches ne suffit seule à expliquer tous les épisodes
inflationnistes ; c'est leur articulation qui permet une analyse rigoureuse.
La mesure de l'inflation, loin d'être une opération purement technique, est traversée par
des choix conceptuels qui influencent les résultats et les politiques qui en découlent. Les
débats sur la prise en compte des prix immobiliers, des services numériques gratuits ou
du biais de substitution alimentent une réflexion permanente sur l'adéquation des outils
statistiques à la réalité économique contemporaine.
Le rôle des anticipations d'inflation, mis en évidence par Friedman et Phelps dans les
années 1960, est devenu central dans la conduite de la politique monétaire moderne. La
crédibilité de la banque centrale — sa capacité à convaincre les agents que l'inflation
convergera vers sa cible — est l'actif le plus précieux qu'une institution monétaire peut
détenir. Sa préservation justifie parfois des coûts économiques à court terme (récession,
hausse du chômage) dont les bénéfices à moyen terme, sous forme d'anticipations bien
ancrées et de primes de risque inflationniste faibles, sont difficiles à quantifier mais
considérables.
Les développements récents de la théorie économique — notamment les travaux de
Clayton et Schaab (2022) sur les cibles d'inflation dynamiques — enrichissent la
réflexion en intégrant les problèmes d'information asymétrique et d'incitation dans le
design institutionnel des banques centrales. Ils suggèrent que la rigidité des cibles n'est
pas toujours une vertu, et qu'une flexibilité réglée et transparente peut améliorer
l'efficacité de la politique monétaire sans compromettre la crédibilité.
Enfin, la dimension distributive de l'inflation — longtemps négligée dans les modèles
représentatifs à agent représentatif — est désormais reconnue comme un enjeu majeur
de politique économique. L'inflation frappe inégalement : elle pénalise les ménages
modestes dont les revenus et le patrimoine sont peu protégés, et crée des tensions
sociales et politiques qui peuvent à leur tour alimenter des spirales inflationnistes via des
revendications salariales. Cette interdépendance entre inflation, inégalités et tensions
distributives rappelle que la stabilité des prix n'est pas seulement un objectif
macroéconomique technique : elle est au cœur du contrat social entre la monnaie, les
institutions et les citoyens.

Références bibliographiques
Banque de France (2023). Inflation et Déflation. ABC de l'Économie, septembre 2023.
Banque de France (2024). Les mécanismes de l'inflation et la politique monétaire.
Support de cours, octobre 2024.

Page 24 / 25
Économie monétaire — L'Inflation

Clayton, C. & Schaab, A. (2022). A Theory of Dynamic Inflation Targets. TSE Working
Paper n°1389, décembre 2022.
Fisher, I. (1911). The Purchasing Power of Money. Macmillan, New York.
Friedman, M. (1968). The Role of Monetary Policy. American Economic Review, 58(1),
1-17.
Gordon, R.J. (1982). Price Inertia and Policy Ineffectiveness in the United States, 1890-
1980. Journal of Political Economy, 90(6).
Gordon, R.J. (1985). Understanding Inflation in the 1980s. Brookings Papers on
Economic Activity, 1985(1).
Hansen, B. (1951). A Study in the Theory of Inflation. George Allen & Unwin Ltd,
Londres. Réédité par Routledge (2016).
Jackson, E.A. (2024). Economic Theory of Inflation. ZBW - Leibniz Information Centre for
Economics, Kiel.
Kydland, F.E. & Prescott, E.C. (1977). Rules Rather Than Discretion: The Inconsistency
of Optimal Plans. Journal of Political Economy, 85(3).
Perry, G.L. et al. (1980). Inflation in Theory and Practice. Brookings Papers on Economic
Activity, 1:1980.
Phelps, E.S. (1968). Money-Wage Dynamics and Labor-Market Equilibrium. Journal of
Political Economy, 76(4).
Phillips, A.W. (1958). The Relation Between Unemployment and the Rate of Change of
Money Wage Rates in the United Kingdom, 1861-1957. Economica, 25(100).
Taylor, J.B. (1993). Discretion Versus Policy Rules in Practice. Carnegie-Rochester
Conference Series on Public Policy.

Page 25 / 25

Vous aimerez peut-être aussi