Cours Inconscient + Questionnaire
Cours Inconscient + Questionnaire
D’abord, le sujet, chez Descartes, est capable, par méditation, de se saisir lui-même en toute
clarté. Cela signifie que la conscience est capable de balayer de son regard tout son « intérieur »,
de s’entretenir seulement avec elle-même.
Cette méditation demande des efforts de rigueur et surtout d’attention extrêmes. Mais au
fond, rien de ce qui se passe en moi peut échapper à une conscience attentive.
A l’évidence, dans notre existence, on se heurte à toutes sortes de phénomènes qui nous
« emportent » au-delà de nous-mêmes, qui mettent à mal notre statut de sujet.
Le désir, par exemple, mais aussi les emportements comme la colère qui nous font « sortir
de nos gonds », sortir de nous-mêmes. L’ignorance ou les préjugés font qu’on agit parfois « à la
légère », « inconscient » des répercussions de nos actes ou de nos paroles, de ce qui nous
pousse à agir aussi (après coup, on se demande parfois, comme dans un réveil, comment on a
pu agir de telle ou telle façon). Clairement, ici, on agit avec inconscience.
Pour le dire autrement, dans notre existence, on éprouve une différence entre ce qui dépend
de nous et ce qui n’en dépend pas ou pas complètement. Cette distinction, retenue par
Descartes, provient des Stoïciens. Voyons cela.
Cette phrase écrite par Corneille aurait peut-être pu se retrouver sous la plume du
philosophe.
En effet, si la conscience inattentive d’un individu peut mettre à mal la maîtrise de son
existence, Descartes a montré par l’expérience du Cogito que je peux toujours douter de tout.
Concrètement, cela signifie que ma volonté peut me freiner dans mes actions, que je peux
m’abstenir de tel ou tel acte, y compris si tout en moi me pousse à l’accomplir (le désir, la
croyance que cet acte est juste, etc.).
Nous avons vu dans le cours sur le Désir à quel point la volonté était pour Descartes une
force que rien n’arrête. S’il n’y a rien de commun entre Dieu et les hommes du point de vue de la
connaissance, en ce qui concerne cette faculté qu’est la volonté, les hommes ressemblent en
revanche à Dieu même. C’est une faculté divine que l’homme possède ici.
Par conséquent, même si la connaissance que j’ai de moi-même pouvait être mise en
défaut, même si je peux être victime des illusions du désir et des préjugés, ma volonté
sauvegarde en moi la possibilité de la liberté. Je peux m’abstenir d’agir, même si tout en moi me
pousse à telle ou telle action.
Evidence : le monde « entre » constamment en nous par l’intermédiaire de nos sens. Par la
vue, l’ouïe, l’odorat, le toucher, le goût, le monde se reflète à chaque instant en notre esprit. Mais
ces perceptions omniprésentes ne sont pas toujours perçues par la conscience, on n’y est pas
toujours attentifs ; bref, beaucoup de ces perceptions passent inaperçues.
Et alors ? Un effort d’attention, comme le dirait Descartes, ne permettrait-il pas de les
révéler ? Voyons ce que Leibnitz répondrait…
Pour lui, deux grandes raisons font que certaines perceptions ne sont pas perçues par la
conscience :
L’habitude d’abord : à force d’entendre la rivière qui coule non loin de sa maison, on finit par ne
plus y prêter attention. On entend bien le bruit, il entre bien en nous par nos oreilles, mais on ne
l’écoute plus. Il tombe dans ce que Leibnitz appellerait alors l’inconscience. Mais il est toujours
possible de les réécouter, d’en reprendre conscience : il suffit qu’un ami nous fasse remarquer ce
bruit qu’on ne remarquait plus soi-même. Rmq : la théorie de Descartes est sauve…
Mais il y a une autre cause plus radicale et problématique (Cf ; texte ci-dessous) : un nombre
indéfini de perceptions sont trop petites et/ou en trop grand nombre pour être perceptibles. Nos
sens trop grossiers ne pourraient les distinguer. Ex. : sur le rivage, on perçoit « le » bruit de la
mer. Mais ce bruit est en fait la somme d’une addition de milliards de petites perceptions qui
restent hors de notre saisie directe : le bruit de chaque vague, puis le bruit de chaque gouttelette
composant chacune des vagues, ces bruits sont trop fins pour être perçus mais existent bien et
« entrent » dans notre esprit.
Autrement dit, on ne perçoit que les perceptions les plus frappantes, les plus grossières,
mais on reste « inconscient » de la quasi majorité des perceptions qui nous traversent
constamment. Notre esprit est constamment assailli par des perceptions qu’il ne peut saisir et
qui pourtant le déterminent bien souvent ! Et aucun effort d’attention au monde ne peut remédier
à cela. Descartes est-il ici en péril ?
« D’ailleurs il y a mille marques qui font juger qu’il y a à tout moment une infinité de
perceptions en nous, mais sans aperception et sans réflexion, c’est-à-dire des
changements dans l’âme même dont nous ne nous apercevons pas, parce que les
impressions sont ou trop petites et en trop grand nombre ou trop unies, en sorte qu’elles
n’ont rien d’assez distinguant à part, mais jointes à d’autres, elles ne laissent pas de faire
leur effet et de se faire sentir au moins confusément dans l’assemblage. C’est ainsi que
(1)
l’accoutumance fait que nous ne prenons pas garde au mouvement d’un moulin ou d’une
chute d’eau, quand nous avons habité tout auprès depuis quelque temps. Ce n’est pas que
ce mouvement ne frappe toujours nos organes, et qu’il ne se passe encore quelque chose
dans l’âme qui y réponde, à cause de l’harmonie de l’âme et du corps, mais ces
impressions qui sont dans l’âme et dans le corps, destituées des attraits de la nouveauté,
ne sont pas suffisamment fortes pour s’attirer notre attention et notre mémoire, attachées
à des objets plus occupants. Car toute attention demande de la mémoire, et souvent
quand nous ne sommes pas admonestés pour ainsi dire et avertis de prendre garde à
quelques-unes de nos propres perceptions présentes, nous les laissons passer sans
réflexion et même sans être remarquées ; mais si quelqu’un nous en avertit incontinent
après et nous fait remarquer par exemple quelque bruit qu’on vient d’entendre, nous nous
en souvenons et nous nous apercevons d’en avoir eu tantôt quelque sentiment. Ainsi
c’étaient des perceptions dont nous ne nous étions pas aperçus incontinent, l’aperception
ne venant dans ce cas que de l’avertissement après quelque intervalle, tout petit qu’il soit.
Et pour juger encore mieux des petites perceptions que nous ne saurions distinguer dans
(2)
la foule , j’ai coutume de me servir de l’exemple du mugissement ou du bruit de la mer
dont on est frappé quand on est au rivage. Pour entendre ce bruit comme l’on fait, il faut
bien qu’on entende les parties qui composent ce tout, c’est-à-dire les bruits de chaque
vague, quoique chacun de ces petits bruits ne se fasse connaître que dans l’assemblage
confus de tous les autres ensemble, c’est-à-dire dans ce mugissement même, et ne se
remarquerait pas si cette vague qui le fait était seule. Car il faut qu’on en soit affecté un
peu par le mouvement de cette vague et qu’on ait quelque perception de chacun de ces
bruits, quelque petits qu’ils soient ; autrement on n’aurait pas celle de cent mille vagues,
puisque cent mille rien ne sauraient faire quelque chose. »
Gottfried Wilhelm Leibniz, Nouveaux Essais sur l’entendement humain (1704).
ère
(1) L’accoutumance ou l’habitude : 1 cause qui explique l’existence en nous de
perceptions dont on n’a pas conscience. Comme ces perceptions passent
inaperçues à cause de notre manque d’« attention », un surcroît d’attention peut
permettre d’en reprendre conscience.
(2) On passe ici à une autre cause, plus problématique, liée au trop grand
nombre et à la petitesse de perceptions par ailleurs entremêlées. Même avec un
surcroît d’attention, ces perceptions-là resteront imperceptibles dans leur unité ;
seul leur « ensemble » sera détecté.
2/ Alors le problème : est-on bien libre et responsable de nos choix ou nos actes s’ils
sont déterminés par des perceptions qui restent inconnaissables ? Est-on encore sujet ?
Suivons cet exemple fantastique : imaginons un homme égaré dans la forêt face à une
croisée de deux chemins. Imaginons encore que ces deux chemins soient « visiblement »
identiques, cad que nos sens ne puissent noter aucune différence entre eux ! Question que
poserait Leibnitz : qu’est-ce qui va nous décider à prendre à droite plutôt qu’à gauche par
exemple ?
Serait-ce le hasard ? Le destin ou un acte de la Providence (intervention divine qui va nous
déterminer) ? Une sorte d’intuition peut-être (mais comment la définir ?) ? L’affirmation positive
de ma volonté libre, selon Descartes, qui peut trancher hors de toute influence ou même hors de
toute raison.
Tout cela est balayé par la théorie de Leibnitz : ce qui me décide ? L’influence de petites
perceptions dont je n’ai pas conscience mais qui m’ont déterminé. Ainsi, le voyageur aurait perçu
sans s’en apercevoir de très légères différences entre les deux chemins, par exemple une clarté
insensiblement supérieure dans le chemin de droite, plus rassurante.
Cette réponse n’est pas aussi tirée par les cheveux qu’on pourrait le penser. Lorsque les
choses nous paraissent égales, lorsque le « pour » et le « contre » ne peuvent être départagés,
n’y aurait-il pas effectivement « un petit plus » imperceptible qui va nous décider sans qu’on en
soit bien conscient ? Et bien, ces petites perceptions, confuses, mal perçues, trop fines pour être
décelées clairement mais trop présentes pour ne rien peser ne peuvent-elles pas, en effet, nous
déterminer sans qu’on s’en aperçoive ?
« Nous ne nous apercevons pas toujours des causes souvent imperceptibles dont notre
résolution dépend », écrit Leibnitz à ce propos dans ses Essais de Théodicée. Il souligne par là
que rien ne relève du hasard, que tout est déterminé, qu’il y a une cause à tout, y compris à ce
qui semble relever du hasard ou de l’accidentel, de la coïncidence. A chaque choix ou acte, il y a
toujours une cause et si ce n’est pas ma raison ou ma volonté, ce sont ces petites perceptions.
Bilan :
L’intérêt extraordinaire de cette théorie est qu’elle attribue une cause à chacun de nos actes,
nos choix ou nos pensées. Mais une cause qui reste hors de portée du regard de la conscience
même la plus attentive.
Cette théorie met donc en avant un « inconscient » qui pose problème. Il demeurerait au
cœur de l’esprit humain une zone obscure, confuse, dans les replis de la conscience. Dès lors, la
conscience ne peut faire totalement la clarté en elle-même et ne peut se dire maîtresse de ses
pensées ou de ses actes. La leçon de Descartes semble ici directement mise en péril.
Cependant, imaginons encore une hypothèse fantastique. Imaginons un homme aux sens
extrêmement développés, capable de distinguer chacune des petites perceptions qui entrent
constamment en son esprit. L’inconscient au sens leibnitzien disparaîtrait alors. Mais voilà :
FREUD, trois siècles plus tard, répondrait qu’il restera tout de même un inconscient dans le
psychisme humain, radicalement inaccessible.
C’est que chez Freud, l’inconscient n’est pas défini comme un défaut de conscience ou
d’attention, l’inconscient est une partie positive (elle n’est pas manque de conscience, elle existe
par elle-même) qui, par nature, est hors de portée des regards et de la puissance de la
conscience.
Voilà à nouveau mis en péril, pour chacun d’entre nous, le statut de sujet…
Nous savons que l’introspection est le moyen dont dispose l’homme pour entreprendre une
connaissance de soi-même, ses états de conscience, sa vie intérieure.
Pour la psychanalyse, l’introspection ne fait que rester à la « surface » des choses. Elle ne
percevrait de cette vie intérieure que ses manifestations, ses effets, mais les causes se
situeraient dans la « profondeur » du psychisme humain, inaccessible à tout effort
ère
d’introspection. La psychanalyse se veut alors une « psychologie des profondeurs » (1
dénomination de cette discipline).
D’abord l’introspection serait insuffisante à deux égards :
● Le regard qu’on peut porter sur soi-même peut-il être objectif, affranchi, justement,
des émotions qu’on chercherait précisément à mieux comprendre ? Peut-on, par
rapport à soi-même, être lucide, à la fois sujet qui cherche à se connaître et objet
d’étude ?
● Par ailleurs, même si on pouvait faire en soi cet écart entre le sujet connaissant (et
lucide) et l’objet à connaître (plein d’émotions ou de troubles), notre vie psychique est-
elle entièrement close dans ce champ que peut baliser la conscience (ce royaume
intérieur) ou bien n’y a-t-il pas, au sein même de cette vie psychique, une autre partie,
un autre royaume, que la conscience ne pourrait pas parcourir directement ? C’est
l’hypothèse de la psychanalyse : la vie psychique est hétérogène, fracturée en parties,
et la conscience n’est pas chez elle dans une de ces parties, plus profonde, celle de
l’inconscient. Comment alors espérer, par la conscience pouvoir l’explorer ?
Dès lors, la psychanalyse affirme que l’homme reste essentiellement étranger à ce qui se
passe en lui, ignorant de ce mécanisme inconscient qui s’agite en lui et détermine pourtant tout
ce qu’il est…
Pour Freud, non seulement l’inconscient est un autre monde, au-delà ou en-deçà de la
conscience, mais il a des répercussions sur le monde de la conscience, il peut l’investir (quand le
contraire n’est pas vrai), il le détermine.
Selon le père de la psychanalyse, « il ne peut y avoir de faits conscients sans stade
antérieur inconscient », ce qui indique que le monde de la conscience est le résultat de ce qui se
trame dans le monde de l’inconscient, celui-ci informant celui-là. LACAN, psychanalyste français
ème
du 20 siècle, rajoute en ce sens que « l’inconscient ne laisse aucune de nos actions hors de
son champ ».
Cette théorie du « déterminisme psychique » a permis d’expliquer, dans une optique
médicale, que les causes de certains troubles psychiques, sont à chercher dans ce monde
inconscient. Mais elle va plus loin, non seulement les troubles, les malaises ont pour cause des
mécanismes liés à l’inconscient, mais, pour l’homme sain lui-même, pour l’homme en général,
cette loi est également vraie. Rien de ce qui nous fait, fait notre identité, notre personnalité, nos
pensées ou nos choix, n’échapperait à un mécanisme inconscient profond et inconnu.
C’est donc un nouveau monde que découvre FREUD et qui peut remettre en question la
double idée selon laquelle l’homme peut, avec efforts certes, connaître ce qui se trame en lui, et,
grâce à cette connaissance, devenir sujet de son existence.
Mais tout de même, il y a quelque paradoxe à soutenir l’hypothèse d’un inconscient. Comment
affirmer l’existence de l’inconscient qui, par définition, nous échappe, nous est invisible ? Qu’est-
ce qui peut justifier cette hypothèse, quelle preuve peut-on avoir de sa présence si elle est
invisible aux yeux de la conscience ? Au fond, cette hypothèse n’est-elle pas qu’une fiction ?
Contexte : Freud répond dans ce texte aux critiques, venues « de tous côtés », mettant en cause
la légitimité du concept d’inconscient psychique.
Sa ligne directrice est d’affirmer que cette hypothèse d’un inconscient est « nécessaire » et par
conséquent « légitime », recevable. Nécessaire à deux titres :
● elle permet d’expliquer des phénomènes qui, sans elle, resteraient
incompréhensibles. D’un point de vue théorique, donc, l’hypothèse de l’inconscience
représente « un gain de sens et de cohérence ».
● elle a permis aussi de construire des techniques pour guérir un certain nombre de
troubles psychiques. D’un point de vue pratique, donc, ou thérapeutique, l’hypothèse
de l’inconscient est « couronnée de succès ».
Argumentation :
Si certains de nos rêves nous semblent clairs ou cohérents, beaucoup d’autres nous
laissent perplexes parce qu’ils sont confus, inintelligibles, on n’en voit pas bien ni le sens ni la
raison et on a du mal à se les expliquer. C’est dans ce cas que l’hypothèse de l’inconscient, d’un
mécanisme inconscient qui présiderait à la formation des rêves, peut s’avérer éclairante.
La psychanalyse suppose, en effet, que les rêves sont la manifestation de désirs ou de
pulsions inconscients, manifestation déguisée cependant, ce déguisement les rendant
difficilement compréhensibles.
En effet, l’inconscient qui se manifeste par l’intermédiaire des rêves serait d’abord constitué
de désirs ou pulsions « refoulés ». Le « refoulement » s’explique par le fait que s’ils émergeaient
à la conscience, ils procureraient un malaise dans l’individu parce qu’il serait confronté à des
désirs qui se moquent de toute morale, de toute limite, n’ont égard pour aucune règle, pas même
celle que ma conscience morale reconnaîtrait pour juste. Ces désirs se permettent tout, ils sont
parfois immoraux, et ne cherchent qu’à se satisfaire pour en retirer du plaisir.
Ils ne peuvent donc apparaître à la conscience sans provoquer un malaise, un trouble, et se
trouvent donc « refoulés », indésirables, enfouis au plus profond de l’inconscient, loin de toute
possibilité d’émergence.
Cependant, ce refoulement n’est pas un anéantissement de ces désirs : ils existent toujours,
ne renoncent pas à leur force ni à la perspective de se réaliser dans la vie de l’individu. Françoise
DOLTO (psychanalyste française) écrivait à propos de l’inconscient que « comme un fleuve, il
doit trouver à s’écouler ». On a beau construire des digues pour empêcher les débordements
d’un fleuve puissant, son cours n’est pas arrêté pour autant, il doit bien trouver à s’écouler
quelque part. Il en serait de même pour les désirs de l’inconscient ; même refoulés, ils doivent
trouver une issue. On peut aussi rajouter que plus le refoulement est puissant, répété, plus ces
désirs gagnent en énergie, plus ils sont affamés, plus leur « libido » est élevée (la « libido »
désigne l’énergie pulsionnelle de l’inconscient, sa faim, sa fringale).
Par conséquent, l’inconscient, et ses désirs, ne renonce jamais à ses prétentions et doit
trouver un moyen de détourner la « censure » qui l’entrave, par des voies souterraines,
détournées, masquées.
Or, le rêve est la voie royale permettant à ses désirs inconscients refoulés de se réaliser. On
sait évidemment que le sommeil est une atténuation de la conscience, et tout se passe alors
comme si cette censure se trouvait affaiblie. Elle n’est cependant pas tout à fait absente car
cette censure n’est pas entièrement l’œuvre de la conscience, elle est même principalement
inconsciente, comme si l’inconscient était fracturé lui-même, entre un pôle fait de désirs et de
pulsions qui cherchent à se réaliser, se défouler, et un autre pôle qui lui résistait parce qu’il aurait
pris le parti de règles morales.
Quoiqu’il en soit, ces désirs trouvent un espace pour se déployer mais ils doivent
cependant se « travestir » en partie, se « déguiser » pour passer outre la vigilance de la barrière
qui s’oppose d’habitude à eux. C’est pourquoi beaucoup de nos rêves sont confus lorsqu’on
y repense, lorsque notre conscience se penche sur eux : cette confusion est la trace du
déguisement qu’ils portent. Il y a donc, dans les rêves un « contenu manifeste », celui dont on se
souvient au réveil, celui qui se manifeste à nous quand on y pense, et un « contenu latent », fait
de désirs inconscients cachés au fond du rêve. C’est pourquoi un rêve doit être interprété,
l’interprétation consistant à démêler ce qui est manifeste et ce qui est « en-dessous », « latent »,
cad inconscient.
Remarquons, au passage, que le déguisement pris par les désirs pour se développer dans
nos rêves, n’est pas toujours suffisant. Il ne masque pas toujours bien l’immoralité de ces désirs.
Dans ce cas, des systèmes de sécurité, si on veut, se mettent en alerte. Le réveil brutal du
dormeur, accompagné d’angoisse, pourrait s’expliquer ainsi : le rêve masque mal la violence ou
l’immoralité des désirs inconscients, le réveil met un terme au développement de ces désirs et
les renvoie, les refoule. L’impossibilité de se souvenir parfois de ces rêves, au matin, alors même
qu’on les sent tout proches, presque là, s’expliquerait aussi par un retour, un renforcement de la
résistance, de la barrière qui empêche que ces désirs n’apparaissent trop clairement à la
conscience.
Par conséquent, le rêve est, selon la psychanalyse, la réalisation déguisée de l’inconscient.
Sa confusion, son inintelligibilité s’explique donc et le rêve prend un sens par ce concept
d’inconscient. Sans lui, on reste court, on ne comprend pas le côté étrange ou déroutant des
rêves.
Les actes manqués désignent, par exemple, les lapsus (dire un mot pour un autre), les
oublis systématiques de certains noms ou certains rendez-vous, tous ces phénomènes qui nous
intriguent mais qu’on met sur le dos de la fatigue, de l’inattention. Faire tomber son stylo trois
fois dans le cours pourtant passionnant de philosophie ( !), voilà encore un exemple qui a du
sens, si on accepte l’hypothèse de l’inconscient.
En effet, selon FREUD ces actes manqués s’expliquent par le même mécanisme qui préside
à la formation des rêves. Là encore, la fatigue, par exemple, ou l’inattention, ne sont pas les
causes des lapsus, mais sont des circonstances favorables à l’émergence de désirs inconscients
qui s’engouffrent dans cette brèche, ce manque de vigilance, et se réalisent. Nos actes alors
« manquent » leur but (on fait tomber le stylo, on se trompe de mots) mais c’est une réussite
pour l’inconscient. Un acte manqué du point de vue de la conscience (je me suis trompé de mot)
est un acte réussi du point de vue de l’inconscient, une petite victoire, si vous voulez.
Ces troubles sont appelés dans le texte des « symptômes psychiques et phénomènes
compulsionnels ». On peut penser aux fameux T.O.C (Troubles Obsessionnels Compulsifs), qui
s’emparent de ces gens et les obligent, par exemple, à se laver 60 fois les mains dans la journée,
ou bien à vérifier 10 fois de suite qu’ils ont bien fermé leur porte à clef, ou encore à compter
jusqu’à 50 avant de faire tel geste, puis à recompter avant d’enchaîner sur le suivant.
Là encore, selon Freud, c’est le même mécanisme que celui qui apparaît dans les rêves ou
les actes manqués, mais il rend ici la vie impossible. Ces troubles s’expliquent par le
surgissement du mécanisme inconscient dans la vie ordinaire, son débordement. L’inconscient
ne se satisfait plus de ces voies de réalisation ordinaires que peuvent être les rêves ou les
actes manqués. Ils débordent, ils paralysent.
Cependant, si le même mécanisme préside à la vie de l’homme sain et à celle de l’homme
malade, alors on doit constater que FREUD abolit ici la frontière traditionnelle entre le normal et
le pathologique, la santé et la maladie. Au fond, les hommes sains ne sont que des hommes
moins malades que les autres, pour lesquels l’inconscient trouve son compte dans la vie
ordinaire, sans qu’il soit besoin de la parasiter. Mais on voit aussi que la frontière est mince et
que parfois, sans raison apparente, notre vie peut se détraquer. C’est ici que la psychanalyse
peut intervenir, pour trouver, en l’absence de raison apparente, des raisons liées à l’inconscient et
à l’histoire inconsciente du patient.
3/ Conclusion du texte :
Par des arguments d’ordre théorique et d’ordre pratique, FREUD pense avoir justifié dans ce
texte la légitimité de l’hypothèse de l’inconscient. Plus qu’une hypothèse, l’inconscient existe bel
et bien.
Cependant, toute sa vie FREUD devra batailler ferme pour faire reconnaître sa discipline.
Beaucoup de raisons peuvent expliquer ces résistances au concept d’inconscient. FREUD en
privilégie une dans le texte qu’on va lire maintenant.
2/ avec Darwin, l’homme n’est plus au centre des espèces vivantes, il n’est plus au
sommet de la hiérarchie du vivant puisqu’il n’est qu’une évolution de l’espèce animale, parmi
d’autres ;
3/ avec Freud, le « moi » n’est même plus le centre du psychique, il n’est qu’un phénomène
de surface, traversé de forces inconscientes qui pèsent sur lui. Le moi n’est même « pas maître
dans sa propre maison ».
2/ Voici trois extraits d’un texte issu de Nouvelles Conférences de psychanalyse (1932)
de Freud. Ces qqs lignes peuvent expliquer le schéma ci-contre.
« Un adage nous déconseille de servir deux maîtres à la fois. Pour le pauvre Moi la chose est
bien pire, il a à servir trois maîtres sévères et s’efforce de mettre de l’harmonie dans leurs
exigences. Celles-ci sont toujours contradictoires et il parait souvent impossible de les
concilier ; rien d’étonnant dès lors à ce que souvent le Moi échoue dans sa mission. Les trois
despotes sont le monde extérieur, le Surmoi et le Ça. »
● Le Moi ici n’apparaît pas comme « sujet », auteur de ses choix, ses actions, son
existence, mais il est soumis à de nombreuses pressions qui pèsent sur ses choix. En
plus, ces pressions sont en grande partie inconscientes, cad qu’il n’a pas conscience
qu’une lutte a lieu hors de lui ; ce qu’il fait alors relève pour une bonne part de causes qu’il
ne connaît pas et dont il ne soupçonne même pas l’existence. Il peut alors avoir l’illusion
d’être libre, mais ne le serait pas…
● De plus, ces pressions ont des exigences « contradictoires », selon Freud. En effet entre
le Ça qui ne cherche que la satisfaction de ses pulsions (« principe de plaisir », telle est sa
seule règle), le Surmoi qui est essentiellement un principe de censure, et la réalité qui
pose des limites, il peut y avoir des oppositions.
● Le Moi peut alors échouer dans cette « mission » mais il faut remarquer qu’il n’a pas
même conscience de cette mission, car il n’a pas conscience de ces deux maîtres que
sont le Ça et le Surmoi.
« Il [le Moi] se sent comprimé de trois côtés, menacé de trois périls différents auxquels il réagit,
en cas de détresse, par la production d’angoisse. »
● Si ces trois maîtres ne sont pas satisfaits, il y aura sanction, et cette sanction prend la
forme d’une angoisse.
● Mais comme on ne sait pas qu’il y a lutte entre ces trois maîtres, car cela se joue en-
dehors de notre conscience, on peut ressentir de l’angoisse sans justement savoir
pourquoi. Le but de la cure psychanalytique est de ramener ce processus à la conscience
du patient, pour permettre à l’individu, en conscience, de dépasser ces nœuds
inconscients.
« Le Moi ainsi pressé par le Ça, opprimé par le Surmoi, repoussé par la réalité, lutte pour
accomplir sa tâche économique, [c’est-à-dire] rétablir l’harmonie entre les diverses forces et
influences qui agissent en et sur lui : nous comprenons ainsi pourquoi nous sommes souvent
forcés de nous écrier : “Ah, la vie n’est pas facile !”. »
● Notons bien ici qu’on est en effet très loin de l’image d’un Moi sujet de lui-même, auteur
ou acteur, ici le Moi est essentiellement un lieu de pressions énormes, traversé de forces
aveugles et en lutte permanente.
1/ Contre l’idée freudienne que le fond de toute vie psychique se réduit à la « sexualité » :
Freud ne parvient que très tardivement (dans Malaise dans la Civilisation) à élargir sa
vision de l’inconscient pour envisager l’idée d’un inconscient collectif. Tout ne se réduirait pas à
un inconscient individuel, et bien des malaises proviendraient aussi du social, de la pression
sociale dans sa structure et son histoire.
Reich tentera ainsi de combler cette insuffisance de la psychanalyse freudienne en
approfondissant l’idée d’un inconscient collectif. Il a par exemple écrit Psychologie de masse du
fascisme.
On peut alors repenser aux apports de la sociologie pour expliquer cette pression du
social ; tout ne se réduirait pas au fameux triangle freudien « papa, maman et moi », pour
reprendre une expression ironique du philosophe Deleuze, auteur du célèbre Anti-Œdipe (écrit en
collaboration avec Félix Guattari), très critique envers la psychanalyse.
1/ Contre l’idée d’un inconscient psychique tel que Freud le définit : ALAIN
2/ Contre l’idée d’un inconscient psychique tel que Freud le définit : SARTRE
Ici aussi, l’enjeu de la critique de Sartre est moral. L’inconscient ne peut servir d’excuse à
l’individu, lequel ne pourrait pas être tenu pour responsable de ses actes.
Cependant, Sartre choisit de nier toute existence d’un inconscient tel que Freud le définit,
en tout cas. Même si, en effet, on constate que beaucoup de personnes « refoulent » certaines
idées, pensées, vérités parce qu’elles seraient difficiles à supporter, point n’est besoin de forger
l’hypothèse d’un inconscient. Ce « refoulement », selon Sartre, est une attitude de « mauvaise
foi », expression qui désigne ce mensonge tout à fait particulier qu’un individu se fait à lui-
même, et auquel il parvient à croire. Ne peut-on expliquer ainsi, par exemple, la mémoire
sélective, réductrice, voire déformatrice de la réalité de certaines personnes ayant vécu des
situations tragiques (cf. Primo Lévi, Les Naufragés et les rescapés : certains survivants des
camps de concentration semblent avoir complètement occulté certains épisodes de leur
calvaire, d’autres se sont forgés une « vérité » plus vivable, tous se sont mentis à eux-mêmes et
en viennent à croire à leur mensonge ; ils se mentent à eux-mêmes « de bonne foi », selon
l’expression de Primo Lévi).
De plus, s’il y a refoulement, c’est bien parce que ma conscience s’aperçoit que certaines
pensées lui sont insupportables… On ne peut donc parler de refoulement « inconscient ».
Autrement dit, Sartre rétablit les droits de la conscience et l’unité du psychisme : il n’y a
pas en moi de cassure entre la conscience et un inconscient, mais le psychisme est un tout, une
unité.
Deux conséquences : alors il est possible à chacun de se connaître soi-même, il n’y a pas
de zone inaccessible en soi ; alors la responsabilité de l’homme est maintenue.
4/ Contre des schémas qui peuvent sembler arbitraires et réducteurs : DELEUZE (ex du complexe
d’Œdipe)
« Voici un cas. Une femme arrive dans une consultation. Elle explique qu'elle
prend des tranquillisants. Elle demande un verre d'eau. Puis elle parle : "Vous
comprenez, j'ai une certaine culture, j'ai fait des études, j'aime beaucoup lire et voilà :
en ce moment, je passe mon temps à pleurer. Je ne peux plus supporter le métro...
Et puis je pleure dès que je lis quelque chose... Je vois la télévision, je vois les
images du Viêt-nam : je ne peux pas supporter..." Le médecin ne répond pas grand-
chose. La femme poursuit : "J'ai fait de la Résistance... un peu : j'étais boîte aux
lettres." Le médecin demande une explication. "Ben oui, vous ne comprenez pas,
docteur ? J'allais dans un café où je demandais, par exemple : y a-t-il quelque chose
pour René ? On me donnait une lettre à transmettre..." Le médecin entend "René", il
se réveille : "Pourquoi vous dites René ?" C'est la première fois qu'il s'engage sur une
question. Jusqu'ici elle avait parlé du métro, d’Hiroschima, du Viêt-nam, de l'effet
que tout ça lui faisait dans son corps, l'envie d'en pleurer. Mais le médecin demande
seulement : "Tiens tiens René... ça évoque quoi René ? René, quelqu'un qui est re-
né ? La renaissance ? " La résistance ne dit rien au médecin, mais renaissance, on
tombe dans le schéma universel, l'archétype : "Vous voulez renaître." Le médecin s'y
retrouve : enfin son circuit. Et il la force à parler de son père et de sa mère. »
DELEUZE, L'île Déserte, et autres textes. (Extrait de : « Sur le capitalisme et le désir »).
Questionnaire obligatoire
Question 2/ Comment peut-on définir l’inconscience chez Descartes et quelles conséquences a-t-
elle sur le statut de sujet ?
Question 3/ Selon Leibnitz et son texte, comment expliquer que nous ne sommes pas toujours
conscients de tout ce que nous percevons ?
Question-bilan :
Avec Descartes, qu’en est-il du statut de sujet ? Et Pourquoi ?
Avec Leibnitz, qu’en est-il du statut de sujet ? Et Pourquoi ?
[II/ A/ et B/]
Question 5/ Qu’est-ce que le « déterminisme psychique » chez Freud ? Quelle faculté du sujet
semble-t-elle remettre en cause ?
[II/ C/]
Question 7/ En quoi peut-on dire selon Freud que la psychanalyse représente pour l’homme une
« blessure narcissique » ?
[II/D/]
Question 8/ De quelle façon la réalité, mais aussi le Surmoi et enfin le Ça oppressent-ils le Moi ?
Question-bilan :
Avec Freud, qu’en est-il du statut de sujet ? Et Pourquoi ?
[III/ C/]
Question 11/ En quoi peut-on dire que Paul Ricœur fait un éloge de la psychanalyse et sur quel
aspect de la psychanalyse cet éloge porte-t-il ?
Question 12/ Qu’en est-il finalement du statut de sujet avec la psychanalyse, si on distingue le
niveau théorique (la doctrine) et le niveau pratique (la cure psychanalytique, le traitement dans le
cabinet du psychanalyste) ?
● Son THEME :
● Sa THESE :
● Son PLAN :
Le texte :
« Tu crois savoir tout ce qui se passe dans ton âme, dès que c’est
suffisamment important, parce que ta conscience te l’apprendrait alors. Et
quand tu restes sans nouvelles d’une chose qui est dans ton âme, tu
admets, avec une parfaite assurance, que cela ne s’y trouve pas. Tu vas
même jusqu’à tenir « psychique » pour identique à « conscient », c’est-à-dire
connu de toi, et cela malgré les preuves les plus évidentes qu’il doit sans
cesse se passer dans la vie psychique bien plus de choses qu’il ne peut
s’en révéler à la conscience. Tu te comportes comme un monarque absolu
qui se contente des informations que lui donnent les hauts dignitaires de la
cour et qui ne descend pas vers le peuple pour entendre sa voix. Rentre en
toi-même profondément et apprends d’abord à te connaître, alors tu
comprendras pourquoi tu vas tomber malade, et peut-être éviteras-tu de le
devenir (…). Le moi n’est pas le maître dans sa propre maison. »
Freud, Essais de psychanalyse appliquée (1933).
(La connaissance de la doctrine de l’auteur n’est pas requise. Il faut et il
suffit que l’explication rende compte, par la compréhension précise du
texte, du problème dont il est question.)