1.
L’océan comme organisme vivant et sensible : une métaphysique
relationnelle
Le capitaine Nemo invite Aronnax à concevoir l’océan non comme un simple décor, mais comme un être doué
de vie propre. Il demande de « voir cet océan… n’est-il pas doué d’une vie réelle ? N’a-t-il pas ses colères et
ses tendresses ? ». Par ces mots, Nemo personnifie radicalement la mer : elle « possède un pouls, des
artères… une circulation aussi réelle que la circulation sanguine ». Ce discours vitaliste rappelle
Canguilhem avec Bergson, mais va au-delà en instaurant une ontologie relationnelle.. L'océan de Verne est un
parfait exemple de cette "nature vivante", un immense organisme dont les courants sont les flux relationnels.
Nemo souligne ainsi une continuité ontologique entre le vivant humain et l'élément marin. Ce vitalisme ouvre
un autre rapport à la nature – non mesurable ni purement mécanique – mais à ressentir et à percevoir comme un
être sensible. À travers cette anthropomorphisation, Jules Verne dépasse la technologie pour dévoiler la mer
comme « objet d’expérience » où fleurit une vérité irrationnelle, rejoignant l’intuition bergsonienne ou une
phénoménologie de la mer (Merleau-Ponty) : l’océan se donne dans l’émotion et l’émerveillement autant que
dans les faits.
2. Progrès technique : émancipation et enfermement, le « pharmacon »
moderne
La puissance technologique du Nautilus apparaît en tension entre libération et asservissement. D’un côté,
l’engin offre un refuge contre les « hasards de l’océan » et place son équipage hors de portée des tempêtes.
Nemo y voit « le navire par excellence » : un espace clos et sûr. Cette technique « infinie » – des pompes à air
aux armes électriques – émancipe l’homme de la vulnérabilité du monde naturel. Mais ce progrès enferme
aussi: Aronnax et ses compagnons sont des « prisonniers de son commandant ». De même Nemo sacralise sa
machine par la technique : il « tend un réseau électrique que nul ne pouvait impunément franchir » et
transforme le Nautilus en « une arche sainte ». Cette ambivalence peut être exprimée comme étant la technique
qui est à la fois le remède qui libère Nemo de la société humaine et le poison qui l'isole irrémédiablement et le
rend incapable de compassion, le transformant en être inhumain. L’hétérotopie du sous-marin devient un monde
clos, une conquête par la technique qui garantit la sécurité, mais isole ontologiquement l’homme de la nature
qu’il fuit.
Hétérotopie : désigne un "espace autre", un lieu
réel qui fonctionne comme une contre-
emplacements dans la société, un espace à part qui
possède ses propres règles et qui, par contraste,
révèle et conteste l'espace "normal" de la société
terrestre.
3. Nature inouïe : expérience esthétique et ineffable, la rencontre avec l'Altérité
La plongée du Nautilus ouvre aux marins un spectacle sous-marin d’une beauté inouïe que les mots peinent à
rendre. Aronnax, ébloui, décrit la mer comme « une véritable kaléidoscopie de vert, de jaune, d’orange…
toute la palette d’un coloriste enragé ». Devant ce « splendide spectacle », il éprouve un débordement de
l’imagination : « Que ne pouvais-je communiquer à Conseil les vives sensations qui me montaient au
cerveau… ». Mais il se retrouve livré à une solitude ontologique, « se parlant à lui-même… criant dans la
boîte de cuivre qui coiffait sa tête ». Cette confession ne relève pas seulement du sublime kantien, mais d'une
rencontre avec l'Altérité radicale. La nature se manifeste comme un "Absolument Autre" qui déborde toute
intentionnalité. L'émerveillement est alors une forme de passivité, une dépossession du Moi; Cet
émerveillement opère une rupture radicale avec la position de maitre et de souverain. Face au spectacle sublime
de la nature sous-marine, le Moi d'Aronnax n'est plus un sujet actif qui "prend" des données sur le monde. Il est
saisi, envahi, submergé.
Le contraste entre la profusion chromatique des coraux et l’inhabileté verbale d’Aronnax illustre l'idée d'un
inconnaissable sensible c’est à dire quelque chose qui se donne intensément à nos sens et à notre expérience
vécue, mais qui résiste en même temps à toute tentative de la connaissance rationnelle, de la compréhension
intellectuelle. C'est l'idée que le réel, dans sa plénitude et son immédiateté, excède toujours les catégories de
notre esprit. Le sujet doit alors suivre l’intuition et suspendre le jugement pour recevoir ce que la nature offre
sans médiation, comme un savoir par participation plutôt que par maîtrise intellectuelle.
4. Temporalité naturelle : des ères géologiques à la durée vécue, l'humiliation et
la synchronisation
+Le vertige du temps géologique : une leçon d'humilité
Lorsque Nemo décrit l'histoire de la Terre en quelques phrases - « Durant les époques géologiques... L'océan
fut d'abord universel. Puis, peu à peu... des îles émergèrent, disparurent... »
Cette échelle temporelle est proprement vertigineuse : elle s'étend sur des millions d'années, réduisant l'histoire
humaine à un simple instant. Face à cette immensité, la raison humaine éprouve ce même sentiment
d'écrasement comme face à "deux infinis".
Quand Nemo déclare : « Tel était l'océan que ma destinée m'appelait d'abord à parcourir », il tente
paradoxalement d'inscrire son existence individuelle dans cette durée cosmique. C'est une tentative héroïque et
en un sens désespérée de donner du sens à sa vie en la connectant aux grands cycles naturels.
+ La transformation de la durée vécue : quand le temps devient sensation
L'immersion sous-marine modifie concrètement la perception du temps. Comme le note Aronnax : « Le
Nautilus ne semblait pas bouger. C'est que les points de repère manquaient ».
Privé des repères habituels (mouvement du soleil, paysages qui défilent), le temps n'est plus mesuré mais
ressenti. Il devient une "durée pure" (au sens bergson); un flux continu d'expériences sensorielles plutôt qu'une
succession d'instants mesurables.
+La sagesse de l'attente active : s'accorder aux rythmes naturels
L'épisode où Nemo attend la marée pour dégager le Nautilus est exemplaire : « dans cinq jours la pleine
lune... ce complaisant satellite soulèvera suffisamment ces masses d'eau ».
Au lieu de lutter contre la nature avec sa technologie, Nemo choisit ici de s'y synchroniser. Cette "attente active"
révèle un aspect particulier du comportement de Nemo : le temps n'est pas subi passivement, mais vécu comme
un rythme auquel on participe consciemment.
C'est une forme supérieure de liberté qui consiste non pas à dominer la nature, mais à comprendre et épouser ses
lois.
5. Nature sauvage : altérité irréductible et pulsions archaïques
Les experiences de la nature revele ce cractere d’étrangeté qui met au jour l’animalité humaine. L’escale sur
l’île Gueboroar expose la confrontation homme-sauvage. La forêt tropicale agit comme miroir des instincts
primitifs : Ned Land, d’abord civilisé, se surprend à parler d’anthropophagie avec humour noir – « je
commence à comprendre les charmes de l’anthropophagie ! ». La nature sauvage libère la "part maudite",
l'excès que la civilisation refoule, révélant la continuité ontologique homme-animal (Darwin).
Paradoxalement, la nature luxuriante fait resurgir chez le professeur le sentiment d’aliénation : « prisonniers de
son commandant ». Nemo, quant à lui, refuse la métaphore de la conquête coloniale : « il faut de nouveaux
hommes, pas de nouveaux continents ». Son reproche à Aronnax, "Il ne faut jamais juger les hommes à la
légère": Nemo applique à la nature sauvage (les Papous) une éthique du visage, enjoignant de respecter l'Autre
dans son altérité radicale, sans le réduire à nos catégories ("sauvages"). En somme, la nature apparaît
indomptable et étrangère, signe d’une alterité fondamentale qui force à l’humilité.
Conclusion :
À travers ces cinq expériences de la nature, Jules Verne esquisse une phénoménologie complète du rapport
moderne au monde. Le Nautilus est le lieu où se négocie, sans jamais se résoudre, la tension entre le projet
cartésien de maîtrise et la reconnaissance d'une nature vivante et surabondante. En faisant de l'océan tour à tour
un organisme, un défi technique, un spectacle sublime, une échelle temporelle vertigineuse et un miroir de notre
propre sauvagerie, Verne dépasse le simple roman d'aventure pour offrir une méditation profondément actuelle
sur notre place dans un monde que nous ne pouvons ni pleinement posséder, ni cesser d'explorer avec un
mélange de raison et d'émerveillement.