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Let. Fr. 30
HEEK GENT
0032089
FABLES
DE Let. Fr, 30 .
LA FONΤΑΙΝΕ .
STEREOTYPE D'HERHAN.
Suttenbera
Fuft
Bchoetter
A PARIS ,
CHEZ MME VEUVE DABO ,
A la Librairie Stéréotype , rue Hautefeuille.
1822.
BIBL. UNIV .
GONT .
1944 B./349
*
A MONSEIGNEUR
LE DAUPHIN.
MONSEIGNEUN,
S'il y a quelque chose d'ingénieux dans la ré-
publique des lettres , on peut dire que c'est la
manière dont Ésope a débité sa morale. Il seroit
véritablement à souhaiter que d'autres mains que
les mienues y eussent ajouté les ornements de la
poésie , puisque le plus sagedes anciens a jugé
qu'ils n'y étoient pas [Link], monseigneur,
vous en présenter quelques essais. C'est un entre-
tien convenable à vos premières années. Vous êtes
t en un âge où l'amusement et lesjeux sontpermis
La Fontaine. Fables. BIBL UNIV.
GANT
3 A MONSEIGNEUR
aux princes ; mais en même temps vous devez
donner quelques unes de vos pensées à des re-
flexions sérieuses. Tout cela se rencontre aux fables
que nous devons àÉsope. L'apparence en est pué-
rile , je le confesse; mais ces puérilités servent
d'enveloppe à des vérités importantes.
Je ne doute point , monseigneur, que vous ne
regardiez favorablement des inventions si utiles
et tout ensemble si agréables : car que peut-on
souhaiterdavantageque ces deux points ? Ce sont
eux qui ont introduit les sciences parmi les hom-
mes.Ésope a trouvé un art singulier de les joindre
J'un avec l'autre : la lecture de son ouvrage ré
pand insensiblement dans une ame les semences
de la vertu , et lui apprend à se connoître , sans
qu'elle s'aperçoive de cette étude , et tandis
qu'elle croit faire tout autre chose. C'est une
adresse dont s'est servi très heureusement celui
sur lequel sa majesté a jeté les yeux pour vous
donner des instructions. Il fait en sorte que vous
appreniez sans peine , ou, pour mieux parler ,
avec plaisir , tout ce qu'il est nécessaire qu'un
prince sache. Nous espérons beaucoup de cette
conduite. Mais , à dire la vérité , il y a des choses
dont nous espérons infiniment davantage: cesont,
'
monseigneur , les qualités que notre invincible
monarque vous a données avec la naissance ; c'est
l'exempleque tous les jours il vous donne. Quand
LE DAUPHIN. ij
vous le voyez former de si grands desseins;quand
vous le considérez qui regarde sans s'étonner l'a
gitation de l'Europe et les machines qu'elle remue
pour le détourner de son entreprise; quand il
pénètre dès sa première démarche jusques dans
le cœur d'une province où l'on trouve à chaque
pas des barrières insurmontables , et qu'il en sub-
jugue une autre en huit jours , pendant la saison
la plus ennemie de la guerre , lorsque le repos et
les plaisirs règnent dans les cours des autres
princes ; quand , non content de domter les
hommes , il veut triompher aussi des éléments ;
et quand, au retour de cette expédition où il a
vaincu comme un Alexandre , vous le voyez gou-
verner ses peuples comme un Auguste : avouez le
vrai , monseigneur, vous soupirez pour la gloire
aussi-bien que lui , malgré l'impuissance de vos
années ; vous attendez avec impatience le temps
où vous pourrez vous déclarer son rival dans l'a-
mour de cette divine maîtresse. Vous ne l'attendez
pas , monseigneur, vous le prévenez. Je n'en veux
pour témoignageque ces noblesinquiétudes, cette
vivacité , cette ardeur, ces marques d'esprit, de
courage et de grandeur d'ame, que vous faites
paroître à tous les moments. Certainement c'est
une joie bien sensible à notre monarque; mais
c'est un spectacle bien agréable pour l'univers ,
que de voir ainsi croître une jeune plante qui
iv A MONSEIGNEUR LE DAUPΠΙΝ.
couvrira un jour de son ombre tant de peuples
et de nations .
Je devrois m'étendre sur ce sujet ; mais comme
le dessein que j'ai de vous divertir est plus pro-
portionné à mes forces que celui de vous louer, je
me hâte de venir aux fables , et n'ajouterai aux
vérités que je vous ai dites que celle-ci : c'est,
monseigneur, queje suis, avec unzèle respectueux ,
votre très humble , très obéissant ,
et très fidèle serviteur,
DE LA FONTAINE,
PRÉFACE
DE LA FONTΑΙΝΕ.
L'INDULGENCE
L'INDULGENCE que l'on a cue pour quelques unes
de mes fables me donne lieu d'espérer la même
grâce pour ce recueil. Ce n'est pas qu'un des maî-
tres de notre éloquence n'ait désapprouvé le
dessein de les mettre en vers : il a cru que leur
principal ornement est de n'en avoir aucun; que
d'ailleurs la contrainte de la poésie, jointe à la
sévérité de notre langue , m'embarrasseroit en
beaucoup d'endroits, et banniroit de la plupart
de ces récits la brièveté , qu'on peut fort bien
appeler l'ame du conte, puisque sans elle il faut
nécessairement qu'il languisse. Cette opinion ne
sauroit partir que d'un homme d'excellent goût;
jedemanderois sculement qu'il en relâchât quel-
que peu , et qu'il crût que les grâces lacédémo-
niennes ne sont pas tellement ennemies des muses
françoises , que l'on ne puisse souvent les faire
marcher de compagnie.
Après tout, je n'ai entrepris la chose que sur
Patru , célèbre avocat au parlement de Paris , et
membre de l'académie françoise.
a
BIBL, UNIV.
vj PREFACE.
l'exemple , je ne veux pas dire des anciens , qui
ne tire point à conséquence pour moi , mais sur
celui des modernes. C'est de tout temps, et chez
tous les peuples qui font profession de poésie ,
que le Parnasse a jugé ceci de son apanage. A
peine les fables qu'on attribue à Ésope virent
le jour, que Socrate trouva à propos de les ha-
biller des livrées des muses. Ce que Platon en
rapporte est si agréable , que je ne puis m'em-
pêcher d'en faire un des ornements de cette
préface. II dit que , Socrate étant condamné au
dernier supplice, l'on remit l'exécution de l'ar-
rêt à cause de certaines fêtes. Cébès l'alla voir
le jour de sa mort. Socrate lui dit que les dieux
l'avoient averti plusieurs fois,pendant son som-
meil , qu'il devoit s'appliquer à la musique
avant qu'il mourût. Il n'avoit pas entendu d'a-
Lord ce que ce songe signifioit : car comme la
musique ne rend pas l'homme meilleur , à quoi
bon s'y attacher ? Il falloit qu'il y eût du mys-
tère là-dessous, d'autant plus que les dieux ne
se lassoient point de lui envoyer la même inspi-
ration . Elle lui étoit encore venue une de ces
fêtes. Si bien qu'en songeant aux choses que le
ciel pouvoit exiger de lui, il s'étoit avisé que la
musique et la poésie ont tant de rapport , que
possible étoit-ce de la dernière qu'il s'agissoit.
Il n'y a point de bonne poésie sans harmonie :
mais il n'y en a point non plus sans fictions ; et
Socrate ne savoit que dire la vérité. Enfin il
PREFACE. vij
avoit trouvé un tempérament : c'étoit de choisir
des fables qui continssent quelque chose de vé
ritable , telles que sont celles d'Ésope. Il em-
ploya donc à les mettre en vers les derniers
moments de sa vie.
Socrate n'est pas le seul qui ait considéré
comme sœurs la poésie et nos fables. Phèdre a
témoigné qu'il étoit de ce sentiment ; et par
l'excellence de son ouvrage nous pouvons juger
'
decelui du prince des philosophes. Après Phèdre ,
Aviénus a traité le même sujet. Enfin les mo-
dernes les ont suivis : nous en avons des exem-
ples non seulement chez les étrangers, mais chez
nous. Il est vrai que, lorsque nos gens y ont
travaillé , la langue étoit si différente de ce
qu'elle est, qu'on ne les doit considérer que
comme étrangers. Cela ne m'a point détourné
de mon entreprise ; au contraire , je me suis
flatté de l'espérance que si je ne courois dans
cette carrière avec succès , on me donneroit au
moins la gloire de l'avoir ouverte.
Il arrivera possible que mon travail fera naître
à d'autres personnes l'envie de porter la chose
plus loin. Tant s'en faut que cette matière soit
épuisée , qu'il reste encore plus de fables à
mettre en vers que je n'en ai mis. J'ai choisi
véritablement les meilleures , c'est-à-dire celles
qui m'ont semblé telles : mais outre que je puis
m'être trompé dans mon choix, il ne sera pas
biendifficile de donner un autre tour à celles-là
PREFACE.
même que j'ai choisies; et si ce tour est moins
long , il sera sans doute plus approuvé. Quoi
qu'il en arrive, on m'aura toujours obligation ,
soit que ma témérité ait été heureuse, et que je
ne me sois point trop écarté du chemin qu'il
falloit tenir , soit que j'aie seulement excité les
autres à mieux faire.
Je pense avoir justifié suffisamment mon des-
sein : quant à l'exécution , le public en sera
juge. On ne trouvera pas ici l'élégance ni l'ex-
trême brièveté qui rendent Phèdre recomman-
dable; ce sont qualités au-dessus de ma portée.
Comme il m'étoit impossible de l'imiter en cela,
S'ai cru qu'il falloit en récompense égayer l'ou-
vrage plus qu'il n'a fait. Non que je le blâmė
d'en être demeuré dans ces termes a la langue
latine n'en demandoit pas davantage; et si l'on
y veut prendre garde , on reconnoîtra dans cet
auteur le vrai caractère et le vrai génie de Té-
rence. La simplicité est magnifique chez ces
grands hommes : moi , qui n'ai pas les perfec-
tions du langage comme ils les ont eues , je ne
la puis élever à un si haut point. Il adonc fallu
se récompenser d'ailleurs : c'est ce que j'ai fait
avec d'autant plus de hardiesse, que Quintilien
dit qu'on ne sauroit trop égayer les narrations.
Il ne s'agit pas ici d'en apporter une raison : c'est
assez que Quintilien l'ait dit. J'ai pourtant con-
sidéré que ces fables étant sues de tout le monde,
je ne ferois riep si je ne les rendois nouvelles par
PREFACE. ix
quelques traits qui en relevassent le goût. C'est
ce qu'on demande aujourd'hui on veut de la
nouveauté et de la gaieté. Je n'appelle pas gaieté
ce qui excite le rire, mais un certain charme , un
air agréable qu'on peut donner à toutes sortes
de sujets, même les plus sérieux.
Mais ce n'est pas tant par la forme que j'ai
donnée à cet ouvrage qu'on en doit mesurer le
prix, que par son utilité et par sa matière. Car
qu'y a-t-il de recommandable dans les produc-
tions de l'esprit qui ne se rencontre dans l'apo-
logue ? C'est quelque chose de si divin, que
plusieurs personnages de l'antiquité ont attribué
Ja plus grande partie de ces fables à Socrate, choi-
sissant , pour leur servir de père , celui des mor-
zels qui avoit le plus de communication avec les
dieux. Je ne sais comme ils n'ont point fait des-
cendre du ciel ces mêmes fables , et comme ils ne
leur ont point assigné un dieu qui en eût la di-
rection , ainsi qu'à la poésie et à l'éloquence. Ce
que je dis n'est pas tout-à-fait sans fondement ;
puisque, s'il m'est permis de mêler ce que nous
avons de plus sacré parmi les erreurs du paga-
nisme, nous voyons que la Vérité a parlé aux
hommes parparaboles : et la parabole est-elle autre
chose que l'apologue , c'est-à-dire un exemple
fabuleux, et qui s'insinue avec d'autant plus de fa-
cilité et d'effet , qu'il est plus commun et plus
familier? Qui ne nous proposeroit à imiterque les
maîtres de la sagesse, nous fourniroit un sujet
K
PREFACE.
d'excuse : il n'y en a point, quanddes abeilles et
des fourmis sontcapables decela même qu'on nous
1
demande.
C'est pour ces raisons que Platon , ayant banni
Homère de sa république, y a donné àÉsope une
place très honorable. Il souhaite que les enfants
sucent ces fables avec le lait; il recommande aux
nourrices de les leur apprendre : car on ne sau-
roit s'accoutumer de trop bonne heure à la sagesse
et à la vertu. Plutôt que d'être réduits à corriger
nos habitudes , il faut travailler à les rendre
bonnes,pendant qu'elles sont encore indifférentes
au bien ou au mal. Or quelle méthode y peut con-
tribuer plus utilement que ces fables ? Dites à un
enfantque Crassus , allant contre les Parthes, s'en-
gageadans leur pays sans considérer comment il
en sortiroit ; que cela le fit périr lui et son armée ,
quelque effort qu'il fit pour se retirer. Dites au
même enfantque le renard et le bouc descendirent
au fond d'un puits poury éteindre leur soif ; que
lerenard en sortit s'étant servi des épaules et des
cornes de son camarade comme d'une échelle; au
contraire, le boucydemeurapour n'avoir pas eu
tant de prévoyance; et parconséquentil faut con-
sidérer en toute chose la fin. Je demande lequel
'
de ces deux exemples fera le plus d'impression sur
cet enfant. Ne s'arrêtera-t-il pas au dernier , comme
plusconformeetmoinsdisproportionnéquel'autre
àlapetitessedesonesprit? Il nefautpas m'alléguer
que les pensées de l'enfance sont d'elles-mêmes
PRÉFACE.
assez enfantines , sans y joindre encorede nou-
velles badineries, Ces badineries nesonttellesqu'en
apparence; car dans lefond elles portent un sens
très solide. Et comme, par la définition du point ,
de la ligne, de la surface, et par d'autres principes
très familiers , nousparvenons àdes connoissances
qui mesurent enfin le ciel et la terre; de même
aussi , par les raisonnements et conséquences que
l'on peut tirer de ces fables , on se forme le juge-
ment et les mœurs ,on se rend capable des grandes
choses..
Elles ne sont pas seulementmorales , elles don-
nent encored'autres connoissances : les propriétés
des animaux et leurs divers caractères y sont ex-
primés; par conséquent les nôtres aussi , puisque
nous sommes l'abrégé de ce qu'il y a de bon et de
mauvais dans les créatures irraisonnables. Quand
Prométhée voulut former l'homme, il prit la qua-
lité dominante de chaque bête : de ces pièces si
différentes il composa notre espèce; il fit cet ou-
vrage qu'on appelle le Petit-Monde. Ainsi ces
fables sont un tableau où chacun denous se trouve
dépeint. Ce qu'elles nous représentent confirme
les personnes d'âge avancé dans les connoissances
que l'usage leur a données , et apprend aux en-
fants ce qu'il faut qu'ils sachent. Comme ces der-
niers sont nouveau - venus dans le monde , ils n'en
connoissent pas encore les habitants , ils ne se
connoissent pas eux-mêmes : on ne les doit laisser
dans cette ignorance que le moins qu'on peut; il
BIDL, UNIV.
xij PREFACE.
leur faut apprendre ce que c'est qu'un lion , un
renard , ainsi du reste, et pourquoi l'on compare
quelquefois un homme à ce renard ou à ce lion.
C'est à quoi les fables travaillent : les premières
notions de ces choses proviennent d'elles.
J'ai déjà passé la longueur ordinaire des pré-
faces ; cependant je n'ai pas encore rendu raison
de la conduite de mon ouvrage.
L'apologue est composé de deux parties , dont
on peut appeler l'une le corps , l'autre l'ame. Le
corps est la fable; l'ame est la moralité. Aristote .
n'admet dans la fable que les animaux; il en ex-
clut les hommes et les plantes. Cette règle est..
moins de nécessité que de bienséance , puisque ni
Ésope , ni Phèdre, ni aucun des fabulistes , ne la
gardée; tout au contraire de la moralité , dont au-
cun ne se dispense. Que s'il m'est arrivé de le
faire, ce n'a été que dans les endroits où elle n'a
pu entrer avec grace , et où il est aisé au lecteur
de la suppléer. On ne considère en France que ce
qui plaît : c'est la grande règle, et, pour ainsi
dire , la seule. Je n'ai donc pas cruque ce fûtun
crimedepasserpar-dessus les anciennes coutumes,
lorsque je ne pouvois les mettre en usage sans leur
faire tort. Du temps d'Ésope la fable étoit contée
simplement; la moralité séparée , et toujours en-
suite. Phèdre est venu, qui ne s'est pas assujetti à
cet ordre : il embellit la narration , et transporte
quelquefois la moralité de la fin au cominence-
ament. Quand il seroit nécessaire de lui trouver .
PREFACE. xiij
place, je ne manque à ce précepte que pour en
observer un qui n'est pas moins important : c'est
Horace qui nous le donne. Cet auteur ne veut pas
qu'un écrivain s'opiniâtre contre l'incapacité de
son esprit , ni contre celle de sa matière. Jamais , à
ce qu'il prétend , un homme qui veut réussir n'en
vient jusque-là; il abandonne les choses dont il
voit qu'il ne sauroit rien faire de bon :
Etquæ
Desperat tractata nitescereposse relinquit.
C'est ce que j'ai fait à l'égard de quelques mora.
lités du succès desquelles je n'ai pas bien espéré..
Il ne reste plus qu'à parler de la vie d'Ésope.
Je ne vois presque personne qui ne tienne pour
fabuleuse celle que Planude nous a laissée. On
s'imagine que cet auteur a voulu donner à son
héros un caractère et des aventures qui répon-
dissent à ses fables. Cela m'a paru d'abord spé-
cieux : mais j'ai trouvé à la fin peu de certitude
en cette critique. Elle est en partie fondée sur ce
qui se passe entre Xantus et Ésope : on y trouve
trop de niaiseries. Eh! qui est le sage à qui de
pareilles choses n'arrivent point ? Toute la vie de
Socrate n'a pas été sérieuse. Ce qui me confirme
en mon sentiment, c'est que le caractère que Pla-
nude donne à Ésope est semblable à celui que
Plutarque lui adonné dans son Banquet des sept
Sages , c'est-à-dire d'un homme subtil, et qui ne
laisse rien passer. On me dira que le Banquet des
La Fontaine. Fables. b
xiv PREFACE.
sept Sages est aussi une invention. Il est aisé de
douter de tout : quant à moi, je ne vois pas bien
pourquoi Plutarque auroit voulu imposer à la
postérité dans ce traité-là, lui qui fait profession
d'être véritable partout ailleurs , et de conserver
à chacun son caractère. Quand cela seroit , je ne
saurois que mentir sur la foi d'autrui : me croira-
t-on moins que si je m'arrête à la mienne ? Car ce
que je puisest de composer un tissude mes conjec-
tures , lequel j'intitulerai : VIE D'ÉSOPE. Quelque
vraisemblable que je le rende, on ne s'y assurera
pas; et , fable pour fable , le lecteur préférera
toujours celle de Planude à lamienne.
LA VIE D'ÉSOPE
LE PHRYGIEN.
Nous n'avons rien d'assuré touchant la naissance
d'Homère etd'Ésope : àpeinemême sait-on ce qui leur
est arrivé de plus remarquab'e. C'est de quoi il y a lieu
de s'étonner , vu que l'histoire ne rejette pas des chosos
moinsagréables et moins nécessaires que celle-là. Tant de
destructeurs de nations ,tautde princes sans mérite , ont
trouvédes gens qui nous ont appris jusqu'aux moindres
particularités de leur vie; et nous ignorons les plus in-
portantes de celles d'Ésope et d'Homère , c'est-à-dire des
deux personnages qui ont le mieux mérité des siècles
suivants ! Car Homère n'est pas seulement le père des
dieux, c'est aussi celui des bons poë[Link] à Ésope ,
ilme semblequ'on ledevoit mettre au nombre des sages
dont la Grèce s'est tant vantée , lui qui enseignoit la véri-
table sagesse, et qui l'enseignoit avec bien plus d'art que
ecux qui endonnent des définitions et des règles. On a
véritablementrecueilli les viesdecesdeuxgrands hommes ;
mais la plupart des savants les tiennent toutes deux fabu-
leuses , particulièrement celle que Planude a écrite. Your
moi, je n'ai pas voulu m'engager dans cette critique.
Comme Planude vivoit dans un siècle où la mémoire des
choses arrivées àÉsope nedevoitpas être encore éteinte ,
j'ai cru qu'il savoit par tradition ce qu'il a laissé. Dans
cette croyancerjel'ai suivi, sansretrsucher de cequ'ila
BIBL, UNIV .
xvj LA VIE D'ESOPE
dit d'Ésope que ce qui m'a semblé trop puéril ou qui s'é
cartoit enquelque façon de la bienséance.
Ésope étoit Phrygien , d'un bourg appelé Amorium.
Il naquit vers la cinquante-septième olympiade, quelque
deux cents ans après la fondation de Rome. On ne sau-
roit dire s'il eut sujet de remercier la nature , ou bien de
se plaindre d'eile : car, en le douant d'un très bel esprit ,
elle le fit naître difforme et laid de visage, ayant à peine
figure d'homme, jusqu'à lui refuser presque entièrement
l'usage de la parole. Avec ces défauts , quand il n'auroit
pas été de condition à être esclave, il ne pouvoit man-
quer de le devenir. Au reste son ame se maintint toujours
libre et indépendante de la fortune.
Le premier maître qu'il eut l'envoya aux champs
labourer la terre, soit qu'il le jugeât încapable de toute
autre chose , soit pour s'ôter de devant les yeux un objet
si désagréable. Or il arriva que ce maître étant allé voir
sa maison des champs , un paysan lui donna des ſigues :
il les trouva belles , et les fit serrer fort soigneusement ,
donnant ordre à son sommelier , appelé Agathopus , de
les lui apporter au sortir du bain. Le hasard voulut
qu'Ésope eût affaire dans le logis. Aussitôt qu'il y fut
entré , Agathopus se servit de l'occasion, et mangea les
figues avec quelques uns de ses camarades : puis ils
rejetèrent cette friponnerie sur Ésope , ne croyant pas
qu'il sepût jamais justifier, tant il étoit bègue et paroissoit
idiot. Les châtiments dont les anciens usoient envers leurs
esclaves étoient fort cruels , et cette faute très punissable.
Le pauvre Ésope se jeta aux pieds de son maître ; et se
faisant entendre du mieux qu'il put , il témoigna qu'il
demandoit pour toute grâce qu'on sursît de quelques
moments sa punition. Cette grâce lui ayant été accordée,
LE PHRYGIEN. xvij
il alla querir de l'eau tiède , la but en présence de son
seigneur, se mit les doigts dans la bouche , et ce qui
s'ensuit , saus rendre autre chose que cette eau seule.
Après s'être ainsi justifié, il fit signe qu'on obligeât les
autres d'en faire autant. Chacun demeura surpris : on
n'auroit pas cra qu'une telle invention pût partir d'Ésope.
Agathopus et ses camarades ne parurent point étonnés.
Ils burentde l'eau comme le Phrygien avoit fait, et se
mirent les doigts dans la bouche; mais ils se gardèrent
biende les enfoncer trop avant. L'eau ne laissa pas d'agir ,
et de mettre en évidence les figues toutes crues encore et
toutes vermeilles. Par ce moyen Ésope se garantit ; ses
accusateurs furent punis doublement , pour leur gour-
mandise, et pour leur méchanceté.
Le lendemain, après que leur maître fut parti , et le
Phrygien étant à son travail ordinaire, quelques voyageurs
égarés (aucuns disent que c'étoient des prêtres de Diane)
le prièrent , au nom de Jupiter hospitalier , qu'il leur
enseignât le chemin qui conduisoit à la ville. Ésope les
obligea premièrement de se reposer à l'ombre ; puis leur
ayant présenté une légère collation , il voulut être leur
guide , et ne les quitta qu'après qu'il les eut remis dans
leur chemin. Les bonnes gens levèrent les mains au ciel ,
et prièrent Jupiter de ne pas laisser cette action chari-
table sans récompense. A peine Ésope les eut quittés ,
que le chaud et la lassitude le contraignirent de s'endor-
mir. Pendant son sommeil , il s'imagina que la Fortune
étoitdebout devant lui , qui lui délioit la langue , et par
même moyen lui faisoit présent de cet art dont on peut
dire qu'il est l'auteur. Réjoui de cette aventure , il s'é-
veilla en sursaut; et en s'éveillant : Qu'est ceci ? dit-il :
ma voix est devenue libre ; je prononce bien un râteau ,
b .
BIBL. UNIV.
xviij LA VIE D'ESOPE
une charrue , tout ce que je veux. Cette merveille fat
cause qu'il changea de maître. Car comme un certain
Zénas , qui étoit là en qualité d'économe et qui avoit l'œil
sur les esclaves , en eut battu un outrageusement pour
une faute qui ne le méritoit pas,Ésope ne put s'empêcher
de le reprendre, etle menaçaque sus mauvais traitements
seroient sus. Zénas , pour le prévenir, et pour se vengen
de lui , alla dire au maître qu'il étoit arrivé un prodige
dans sa maison; que le Phrygien avoit recouvré la pa-
role, maisque le méchant ne s'en servoit qu'àblasphémer
et àmédire de leur seigneur. Le maître le crut, ei passa
bienplus avant; car il lui donnaÉsope, avec liberté d'eu
faire ce qu'il voudroit. Zénas de retour aux champs , un
marchand l'alla trouver, et lui demanda si pour de l'ary
gent il le vouloit accommoderde quelque bête de somme:
Non pas cela, dit Zénas, je n'en ai pas le pouvoir;mais
je te vendrai , si tu 'eux, un de nos esclaves. Là-dessus ,
ayant fait venir Ésope, le marchanddit : Est-ce afinde
te moquer quetu me proposes l'achat de ce personnage ?
on le prendroit pour une outre. Dès que le marchand eut
ainsi parlé, il prit congé d'eux, partie murmurant, partie
riant de ce bel objet. Ésope le rappela, et lui dit : Achète
moi hardiment , je ne te serai pas inutile. Si tu as des
enfants qui crient et qui soient méchants , ma mine les
fera taire : on les menacera de moi comme de la bête.
Cette raillerie plut au marchand. Il acheta notre Phry-
gientrois oboles, et dit en riant : Les dieux soient loués !
je n'ai pas fait grande acquisition , à la vérité; aussi u'ai-
je pas déboursé grand argent.
Entre autres denrées , ce marchand trafiquoit d'es-
claves : si bien qu'allant àÉphèse pour se défaire de ceux
qu'il avoit, ce que chacun d'eux devoit porter pour la
LE PIIRYGIEN. xix
commodité du voyage fut départi selon leur emploi et
selon leurs forces. Ésope pria que l'on eût égard à sa
taille; qu'il étoit nouveau-venu, et devoit être traité dou-
cement. Tu ne porteras rien, si tu veux , lui repartirent
ses camarades. Ésope se piquad'honneur, et voulut avoir
sa charge comme les autres. On le laissa donc choisir. Il
prit le panier au pain; c'étoit le fardeau le plus pesant.
Chacun crut qu'il l'avoit fait par bêtise : mais dès la
dinée le panier fut entamé,etle Phrygien déchargé d'au-
tant; ainsi le soir, et de même le lendemain; de façon
qu'au bout de deux jours ii marchoit à vide. Le bon
sens et le raisonnement du personnage furent admirés.
Quant au marchand,il sedéfit de tous ses esclaves , à
la réserve d'un grammairien, d'un chantre, etd'Ésope',
lesquels il alla exposer en vente à Samos. Avant que de
les menersur la place,il fit habiller les deux premiers le
plus proprement qu'il put,comme chacun farde sa mar-
chandise : Ésope, au contraire, ne fut vêtu que d'un sac,
etplacé entre ses deux compagnons, afinde leur donner
lustre. Quelques acheteurs se présentèrent , entre autres
un philosophe appelé Xantus. Ildemanda au grammai-
rien et au chantre ce qu'ils savoient faire : Tout , re-
prirent-ils. Cela ſit rire le Phrygien , on peut s'imaginer
de quel air. Planude rapporte qu'il s'en fallut peu qu'ou
ne prit la fuite, tant il fit une effroyable grimace. Le
marchand fit son chantre mille oboles; son grammai-
rien trois mille : et en cas que l'on achetât l'un des deux,
il devoit donner Ésope par-dessus le marché. La clierté
du grammairien et du chantre dégoûta Xantus. Mais
pour ne pas retourner chez soi sans avoir fait quelque
emplette , ses disciples lui conscillèrent d'acheter ce petit
bout d'onume qui avoit ti de si bonne grâce : on en
XX LA VIE D'ESOPE
feroit un épouvantail , il divertiroit les gens par samine.
Xantus se laissa persuader, et fit prix d'Ésope à soixante
oboles. Il lui demanda , devant que de l'acheter, à quoi il
lui seroit propre , comme il l'avoit demandé à ses cama-
rades. Ésope répondit , A rien, puisque les deux autres
avoient tout retenu pour eux. Les commis de la douane
remirent généreusement à Xantus le sou pour livre , et
lui en donnèrent quittance sans rien payer.
Xantus avoit une femme de goût assez délicat , et à
qui toutes sortes de gens ne plaisoient pas : si bien que
de lui aller présenter sérieusement son nouvel esclave , il
n'y avoit pas d'apparence , à moins qu'il ne la voulût
mettre en colère et se faire moquer de lui. Il jugea plus
à propos d'en faire un sujet de plaisanterie, et alla dire
au logis qu'il venoit d'acheter un jeune esclave le plus
beau du monde et le mieux fait. Sur cette nouvelle , les
filles qui servoient sa femme se pensèrent battre à qui
l'auroit pour son serviteur; mais elles furent bien éton-
nées quand le personnage parut. L'une se mit la main
devant les yeux , l'autre s'enfuit, l'autre fit un cri. La
maîtresse du logis dit que c'étoit pour la chasser qu'on
lui amenoit un tel monstre ; qu'il y avoit long-temps que
le philosophe se lassoitd'elle. De parole en parole le dif-
férent s'échauffa jusqu'à tel point, que la femme demanda
son bien et voulut se retirer chez ses parents. Xantus fit
tant par sa patience , et Ésope par son esprit, que les
choses s'accommodèrent. On ne parla plus de s'en aller,
et peut-être que l'accoutumance effaça à la fin une partie
de la laideur du nouvel esclave.
Je laisserai beaucoup de petites choses où il fit pa-
roître la vivacité de son esprit; car , quoiqu'on puisse
juger par-là de son caractere , elles sont de trop peu de
LE PHRYGIEN. xxj
conséquence pour en informer la postérité. Voici seule-
ment un échantillon de son bon sens et de l'ignorance
de son maître. Celui-ci alla chez un jardinier se choisir
lui-même une salade. Les herbes cueillies , le jardinier le
pria de lui satisfaire l'esprit sur une difficulté qui regar-
doit la philosophie aussi-bien que le jardinage ; c'est que
les herbes qu'il plantoit et qu'il cultivoit avec un grand
soinne profitoient point, tout au contraire de celles que
laterre produisoit d'elle-même sans culture ni amende-
ment. Xantus rapporta le tout à la providence , comme
on acoutume de faire quand on est court. Ésope se mit à
rire; et ayant tiré son maître à part, il lui conseilla de
dire à ce jardinier qu'il lui avoit fait une réponse ainsi
générale, parceque la question n'étoit pas digne de lui ;
il le laissoit donc avec son garçon , qui assurément le sa-
tisferoit. Xantus s'étant allé promener d'un autre côté du
jardin, Ésope compara la terre à une femme qui , ayant
des enfants d'un premier mati , en épouseroit un second
qui auroit aussi des enfants d'une autre femme : sa nou-
velleépousenemanquercit pas de concevoir de l'aversion
pour ceux-ci , et leur úteroit la nourriture afin que les
siens en profitassent. Il en étoit ainsi de la terre, qui
n'adoptoit qu'avec peine les productions du travail et de
la culture, et qui réservoit toute sa tendresse et tous ses
bienfaits pour les siennes seules : elle étoit marâtre des
unes , et mère passionnée des autres. Le jardinier parut
si contentde cette raison, qu'il offrit à Ésope tout ce qui
étoitdans son jardin. :
Il arriva quelque temps après un grand différent entre
lephilosopheetsafemme. Le philosophe, étant de festin,
mit à part quelques friandises , et dit à Ésope : Va porter
ceci à ma bonne amie. Ésope l'alla donner à une petite
xxij LA VIE D'ESOPE
chienne qui étoit les délices de son maître. Xantus , de
retour, ne manqua pas de demander des nouvelles de son
présent, et si on l'avoit trouvé bon. Sa femme ne com-
prenoit rien à ce langage : on fit venir Ésope pour l'é-
claircir. Xantus , qui ne cherchoit qu'un prétexte pour le
faire battre, lui demanda s'il ae lui avoit pas dit expres-
"sément : Va-t'en porter de ma part ces friandises à ma
bonue amie. Ésope répondit là-dessus que la bonne amie
n'étoit pas la femme, qui , pour la moindre parole , me-
naçoit de faire un divorce; c'étoit la chienne , qui endu-
soit tout , et qui revenoit faire caresse après qu'on l'avoit
battue. Le philosophe demeura court; mais sa femme
entra dans une telle colère , qu'elle se retira d'avec lui. II
n'y eut parent ni ami par qui Xantus ne lui fit parler,
sans que les raisons ni les prieres y gagnassent rien.
Esope s'avisa d'un stratagème. Il acheta force gibier ,
comme pour une noce considérable, et fit tant qu'il fut
rencontré par un des domestiques de sa maitresse. Celui-
ci lui demanda pourquoi tant d'apprêts. Ésope lui dit
que son maître, ne pouvant obliger sa femme de revenir,
en alloit épouser une autre. Aussitôt que la dame sut
cette nouvelle, elle retourna chez sou nari , par esprit
de contradiction ou par jalousie, Ce ne fut pas sans la
garder bonne à Ésope, qui tous les jours faisoit de nou-
velles pièces àson maître , et tous les jours se sauvoit du
châtiment par quelque trait de subtilité. Il n'étoit pas
possible au philosophe de le confondre.
Un certain jour de marché , Xantus , qui avoit dessein
de régaler quelques uns de ses amis , lui commanda d'a-
cheter ce qu'il y avoit de meilleur, et rien autre chose.
Je t'apprendrai , dit en soi-même le Phrygien , à spécifier
ce que tu souhaites , sans t'en remettre à la discrétion
LE PHRYGIEN. xxiij
d'un esclave. Il n'acheta donc que des langues , lesquelles
il fit accommoder à toutes les sauces : l'entrée, le second,
l'entremets, tout ne fut que langues. Les conviés louèrent
d'abord le choix de ce mets ; à la fin ils s'en dégoûtèrent.
Ne t'ai-je pas commandé , dit Xantus , d'acheter ce qu'il
yanroitdemeilleur? Eh ! qu'y a-t-il de meilleur que la
langue? reprit Ésope. C'est le lien de la vie civile , la
clef des sciences , l'organe de la vérité et de la raison :
par elle on bâtit les villes et on les police; on instruit ,
on persuade , on règne dans les assemblées ; on s'acquitte
dupremierde tous les devoirs, qui est de louer les dieux.
Eh bien, dit Xantus ( qui prétendoit l'attraper ) , achète-
moi demain ce qui est de pire : ces mêmes personnes
viendront chez moi , etje veux diversifier.
Le lendemain Ésope ne fit encore servir que le même
mets, disant que la langue est la pire chose qui soit au
monde. C'est la mère de tous débats, la nourricedes pro-
cès, la source des divisions et des guerres. Si on dit
qu'elle est l'organe de la vérité, c'est aussi celui de l'er-
reur, et , qui pis est, de la calomnie. Par elle on détruit
les villes , on persuade de méchantes choses. Si d'un côté
elle loue les dieux , de l'autre elle profère des blasphèmes
contre leur puissance. Quelqu'un de la compagnie dit à
Xantus que véritablement ce valet lui étoit fort néces-
saire, car il savoit le mieux du monde exercer lapatience
d'un philosophe. De quoi vous mettez-vous cu peine?
reprit Ésope..Eh ! trouve-moi , dit Xantus , un nomine
qui ne se mette on peine de rien.
Ésope alla le lendemain sur la place ; et voyant un
paysan qui regardoit toutes choses avec la froideur ot
Findifférence d'une statue, il amena ce paysan av logis,
Voilà, dit-il à Xantus , Thomme sans souci que vous
xxiv LA VIE D'ESOPE
demandez . Xantus commanda à sa femme de faire chauffer
de l'eau , de la mettre dans un bassin , puis de laver elle-
même les pieds de son nouvel hôte. Le paysan la laissa
faire , quoiqu'il sut fort bien qu'il ne méritoit pas cet
honneur ; mais il disoit en lui-même : C'est peut-être la
coutume d'en user ainsi. On le fit asseoir au haut bout , il
prit sa place sans cérémonie. Pendant lerepas ,Xantus ne
fit autre chose que blâmer son cuisinier; rien ne lui plai-
soit : ce qui étoit doux , il le trouvoit trop salé; et ce qui
étoit trop salé , ille trouvait doux. L'homme sans souci le
laissoit dire , et mangeoitde toutes ses dents. Au dessert ,
on mit sur la table un gâteau que la femme du philosophe
avoit fait : Xantus le trouva mauvais , quoiqu'il fût très
bon. Voilà , dit-il , la pâtisserie la plus méchante que j'aie
jamais mangée; il faut brûler l'ouvrière , car elle ne fera
de sa vie rien qui vaille : qu'on apporte des fagots. Atten-
dez , dit le paysan , je m'en vais querir ma femme , on ne
fera qu'un bûcher pour toutes les deux. Ce dernier trait
désarçonna le philosophe , et lui ôta l'espérance de jamais
attraper le Phrygien.
Or, ce n'étoit pas seulement avec son maître qu'Ésope
trouvoit occasion de rire et de dire de bons mots. Xantus
l'avoit envoyé en certain endroit : il rencontra enchemin
lemagistrat, qui lui demanda où il alloit. Soit qu'Ésope
fût distrait, ou pour une autre raison , il répondit qu'il
n'en savoit rien. Le magistrat, tenant àmépris et irrévé-
rence cette réponse , le fit mener en prison. Comme les
huissiers le conduisoient : Ne voyez-vous pas , dit-il , que
j'ai très bien répondu ? Savois-je qu'on me feroit aller où
je vais ? Le magistrat le fit relâcher , et trouva Xantus
heureuxd'avoir un esclave si plein d'esprit.
Xantus, de sa part, voyoit par-là dequelle importance
LE PHRYGIEN. XXV
Il lui étoit de ne point affranchir Ésope , et combien la
possessiond'untel esclave lui faisoit d'honneur. Même un
jour, faisant la débauche avec ses disciples, Ésope, qui les
servoit, vit que les fumées leur échauffoient déjà la cer
velle, aussi-bien au maître qu'aux écoliers. La débauche
de vin , leur dit-il , a trois degrés : le premier, de volupté;
le second , d'ivrognerie ; le troisième , de fureur. On se
moqua de son observation , et on continua de vider les
pots. Xantus s'en donna jusqu'à perdre la raison , et à se
vanter qu'il boiroit la mer. Cela fit rire la compagnie.
Xantus soutint ce qu'il avoit dit, gagea sa maison qu'il
boiroit la mer tout entière ; et, pour assurance de la ga-
geure , il déposa l'anneau qu'il avoit au doigt.
Le jour suivant, que les vapeurs de Bacchus furent dissi-
pées , Xantus fut extrêmement surpris de ne plus trouver
son anneau, lequel il tenoit fort cher. Ésope lui dit qu'il
étoit perdu , et que sa maison l'étoit aussi par la gagcure
qu'il avoit faite. Voilà le philosophe bien alarmé : il pria
Ésope de lui enseigner unedéfaite. Ésope s'avisa decelle-ci.
Quand le jour que l'on avoit pris pour l'exécution de
la gageure fut arrivé, tout le peuple de Samos accourut
au rivage de la mer pour être témoin de la honte du phi-
losophe. Celui de ses disciples qui avoit gagé contre lui
triomphoit déjà. Xantus dit à l'assemblée : Messieurs , j'ai
gagé véritablement que je boirois toute la mer, mais non
pas les fleuves qui entrent dedans : c'est pourquoi , que
celui qui a gagé contre moi détourne leur cours , et puis
ja ferai ce que je me suis vanté de ſaire. Chacun admira
l'expédient que Xantus avoit trouvé pour sortir à son
honneur d'un si mauvais pas. Le disciple confessa qu'il
étoit vaincu , et demanda pardon à son maître. Xantus
fut reconduit jusqu'en son logis avec acclamation.
C
La Fontaine. Fables
xxvj LA VIE D'ESOPE
Pour récompense , Ésope lui demanda la liberté. Xan-
tus la lui refusa, et dit que le temps de l'affranchir n'étoit
pas encore venu; sí toutefois les dieux l'ordonnoient ainsi ,
il y consentoit : partant , qu'il prît garde au premier pré-
sage qu'il auroit étant sorti du logis; s'il étoit heureux ,
et que, par exemple, deux corncilles se présentassent à sa
vue, la liberté lui seroit donnée ; s'il n'en voyoit qu'une,
qu'il ne se lassât point d'être esclave.Ésope sortit aussitôt.
Son maître étoit logé à l'écart , et apparemment vers un
licu couvert de grands arbres.A peine notre Phrygien fut
hors , qu'il aperçut deux corneilles qui s'abattirent sur
le plus haut. Il en alla avertir son maître, qui voulut voir
Jui îmême s'il disoit vrai. Tandis que Xantus venoit, l'une
des corneilles s'envola. Me tromperas-tu toujours? dit-il à
Esope: qu'on lui donne les étrivières. L'ordre fut exécuté.
Pendant le supplice du pauvre Ésope, on vint inviter
Xantus à un repas ; il promit qu'il s'y trouveroit. Hélas !
s'écriaÉsope, les présages sontbienmenteurs!moi,qui
ai vu deux corneilles, je suis battu; mon maître, qui n'en
a vu qu'une , est prié de noces. Ce mot plut tellement à
Xantus , qu'il commanda qu'on cessât de fouetter Ésope ;
mais quant à la liberté, il ne se pouvoit résoudre à la
lui donner, encore qu'il la lui promît en diverses occa-
sions.
Un jour ils se promenoient tous deux parmi de vicux
monuments , considérant avec beaucoup de plaisir les
inscriptions qu'on y avoit mises. Xantus en aperçut une
qu'il ne put entendre , quoiqu'il demeurât long-temps à
enchercher l'explication. Elle étoit composée des premières
lettres de certains mots. Le philosophe avoua ingénument
que cela passoit son esprit. Si je vous fais trouver un
trésor par le moyen de ces lettres , lui dit Ésope, quelle
LE PHRYGIEN. xxvij
récompense aurai-je? Xantus lui promit la liberté et la
moitié du trésor. Elles signifient , poursuivit Ésope , qu'à
quatre pas de cette colonne nous en rencontrerous un. En
effet, ils le trouvèrent après avoir creusé quelque peu
dans terre. Le philosophe fut sommé de tenir parole;
mais il reculoit toujours. Les dieux me gardent de t'affran-
chir, dit-il à Ésope,que tu ne m'aies donné avant cela
l'intelligence de ces lettres ! ce me sera un autre trésor
plus précieux que celui lequel nous avons trouvé. On les
nici gravées, poursuivitÉsope,commeétant les premières
lettresdeces mots : Αποβας βημαία, etc. c'est-à-dire : « Si
vous reculez quatre pas,et que vous creusiez, vous trou-
verez un trésor ». Puisque tu es si subtil, repartit Xantus ,
j'aurois tort de me défairede toi; n'espère donc pas que
jet'affranchisse. Et moi, répliqua Ésope, je vous dénon-
cerai au roi Denys; car c'est à lui que le trésor appartient,
ct ces mêmes lettres commencent d'autres mots qui le
signifient. Le philosophe intimidé dit au Phrygien qu'il
prit sa part de l'argent , et qu'il n'en dit mot; de quoi
Ésopedéclara ne lui avoir aucune obligation, ces lettres
ayant été choisiesde telle manière qu'elles enfermoientun
triple sens , et signifioient encore : « En vous en allant
vous partagerez le trésor que vous aurez rencontré ». Dès
qu'il fut de retour, Xantus commanda qu'on enfermât le
Phrygien, et que l'on lui mît les fers aux pieds, de crainte
qu'il n'allât publier cette aventure. Hélas ! s'écria Ésope ,
est-ce ainsi que les philosophes s'acquittentde leurs pro-
inesses ? Mais faites ce que vous voudrez, il faudra que
vous m'affranchissiez malgré vous.
Sa prédiction se trouva vraie. Il arriva un prodige qui
mit fort eu peine les Samiens. Un aigle enleva l'anneau
public ( c'étoit apparemment quelque sceau que l'on
xxviij LA VIE D'ESOPE
apposoit aux délibérations du conseil), et le fit tomber
au seind'un esclave. Le philosophe fut consulté là-dessus ,
et comme étant philosophe, et comme étant un des pre-
miers de la république. Il demanda temps , et eut recours
à son oracle ordinaire : c'étoit Ésope. Celui-ci lui conseilla
de le produire en public; parceque s'il rencontroit bien ,
T'honneur en seroit toujours à son maître; sinon , il n'y
auroit que l'esclave de blamé. Xantus approuva la chose ,
et le fit monter à la tribune aux harangues. Dès qu'on le
vit, chacun s'éclata de rire: personne ne s'imagina qu'il
pût rien partir de raisonnable d'un homme fait de cette
manière. Ésope leur dit qu'il ne falloit pas considérer
la forme du vase, mais la liqueur qui y étoit enfermée.
Les Samiens lui crièrent qu'il dit donc sans crainte ce
qu'il jugeoit de ce prodige. Ésope s'en excusa sur ce qu'il
n'osoit le faire : La fortune , disoit-il , avoit mis un débat
de gloire entre le maître et l'esclave : si l'esclave disoit
mal , il seroit battu; s'il disoit mieux que le maître , il
seroit battu encore. Aussitôt on pressa Xantus de l'affran
chir. Le philosophe résista long-temps. Ala fin le prevôt
de ville lemenaça de le faire de son office , et en vertu du
pouvoir qu'il en avoit comme magistrat; de façon que le
philosophe fut obligé de donner les mains. Cela fait ,
Ésope dit que les Samiens étoient menacés de servitude
par ce prodige ; et que l'aigle enlevant leur sceau ne signi,
fioit autre chose qu'un roi puissant qui vouloit les assu
jettir.
Peu de temps après , Crésus , roi des Lydiens , fit
dénoncer à ceux de Samos qu'ils eussent à se rendre ses
tributaires; sinon , qu'il les y forceroit par les armes. La
plupart étoient d'avis qu'on lui obéît. Ésope leur dit que
la fortune présentoit deux chemins aux hommes : l'un,
{
CE PHRYGIEN xxix
de liberté, rude et épineux au commencement, mais dans
lasuite très agréable ; l'autre , d'esclavage , dont les com-
mencements étoient plus aisés , mais la suite laborieuse.
C'étoit conseiller assez intelligiblement aux Samiens de
défendre leur liberté. Ils renvoyèrent l'ambassadeur de
Crésus avecpeu de satisfaction.
Crésus se mit en état de les attaquer. L'ambassadeur
lui dit que , tant qu'ils auroient Ésope avec eux , il auroit
peine à les réduire à ses volontés , vu la confiance qu'ils
avoient au bonsens du personnage. Crésus le leur envoya
demander , avec promesse de leur laisser la liberté s'ils le
lui livroient. Les principaux de la ville trouvèrent ces
conditions avantageuses, et ne crurent pas que leur repos
leur coûtât trop cher quand ils l'achèteroient aux dépens
d'Ésope. Le Phrygien leur fit changer de sentiment , en
leur contant que les loups et les brebis ayant fait untraité
depaix, celles-ci donnèrent leurs chiens pour [Link]
elles n'eurent plus de défenseurs , les loups les étran-
glèrent avec moins de peine qu'ils ne faisoient. Cet apo-
logue fit son effet : les Samiens prirent une délibération
toute contraire à celle qu'ils avoient prise. Ésope voulut
toutefois aller vers Crésus, et dit qu'il les serviroit plus
utilement étant près du roi , que s'il demeuroit à Samos.
Quand Crésus le vit , il s'étonna qu'une si chétive
créature lui eût été un si grand obstacle. Quoi ! voilà celui
qui fait qu'on s'oppose à mes volontés ! s'écria-t-il. Ésope
se prosterna à ses pieds. Un homme prenoit des saute-
relles , dit-il : une cigale lui tomba aussi sous la main. Il
s'en alloit la tuer comme il avoit fait les sauterelles. Que
vous ai-je fait ? dit-elle à cet homme; je ne ronge point
vos blés ; je ne vous procure aucun dommage ; vous
he trouverez en moi que la voix, dont je me sers fort
) BIBL. UNIV .
GONT
XXX LA VIE D'ESOPE
innocemment. Grand roi, je ressemble à cette cigale; je
n'ai que lavoix, etnem'en suispoint servi pourvous offen-
[Link]ésus , touché d'admiration etde pitié,non seulement
lui pardonna , mais il laissa en repos les Samiens à sa
considération.
En cetemps-là lePhrygien composasesfables,lesquelles
il laissa au roi de Lydie, et fut envoyé par lui vers les
Samiens , qui décernèrent à Ésope de grands honneurs. II
lui prit aussi envie de voyager et d'aller par le monde;
s'entretenant de diverses choses avec ceux que l'on appe-
loit philosophes. Enfin il se mit en grand crédit près de
Lycérus , roi de Babylone. Les rois d'alors s'envoyoient
les uns aux autres des problèmes à soudre sur toutes sortes
dematières, à conditionde se payer une espèce de tribut
ou d'amende, selon qu'ils répoudroient bien ou mal aux
questions proposées ; en quoi Lycérus , assisté d'Ésope ,
avoit toujours l'avantage, et se rendoit illustre parmi les
autres , soit à résoudre , soit à proposer.
Cependant notre Phrygien se maria; et ne pouvant
avoir d'enfants , il adopta un jeune homme d'extraction
noble, appelé Ennus. Celui-ci le paya d'ingratitude , et
fut si méchantque d'oser souiller le lit de son bienfaiteur.
Cela étant venu à la connoissance d'Ésope , il le chassa.
L'autre, afin de s'en venger, contrefit des lettres par les-
quelles il sembloit qu'Ésope eût intelligence avec les rois
qui étoient émules de Lycérus. Lycérus , persuadé par le
cachet et par la signature de ces lettres , commanda à un
de ses officiers nommé Hermippus , que, sans chercher
de plus grandes preuves , il fit mourir promptement le
traître Ésope. Cet Hermippus, étant ami du Phrygien,
lui sauva la vie; et , à l'insu de tout le monde , le nourrit
long-temps dans un sépulere,jusqu'à ce que Necténabo,
LE PHRYGIEN. xxxj
roi d'Egypte , sur le bruit de la mort d'Ésope, crut à
l'avenir rendre Lycérus son tributaire. Il osa le provoquer,
et ledéfiade lui envoyer des architectes qui sussent bâtir
une tour en l'air, et , par même moyen, un homme prêt
à répondre à toutes sortes de questions. Lycérus ayant lu
les lettres et les ayant communiquées auxplus habiles de
son état, chacun d'eux demeura court; ce qui fit que le
roi regretta Esope, quand Hermippus lui dit qu'il n'étoit
pas mort, et le fit venir. Le Phrygien fut très bien reçu ,
se justifia, et pardonna à Ennus. Quant à la lettre du roi
d'Égypte, il n'en fitque rire, et manda qu'il enverroit au
printemps les architectes et le répondant à toutes sortes
dequestions. Lycérus remit Ésope en possession de tous
ses biens , et lui fit livrer Ennus pour en faire ce qu'il
voudroit. Ésope le reçut comme son enfant; et, pour toute
punition, lui recomumanda d'honorer les dieux et son
prince; se rendre terrible àses ennemis,facileet commode
aux autres ; bien traiter sa femme , sans pourtant lui
confier son secret; parler peu, et chasser de chez soi les
babillards; ne se point laisser abattre au malheur ; avoir
soindu lendemain, car il vaut micux enrichir ses enuemis
par sa mort, que d'être importun à ses amis pendant son
vivant; surtout n'être point envieux du bonheur ni de la
vertu d'autrui , d'autant que c'est se faire du mal à soi-
même. Ennus, touché de ces avertissements et de la bonté
d'Esope, comme d'un traitqui lui auroit pénétré le cœur,
mourut peude temps après.
Pour revenir au défi de Necténabo, Ésope choisitdes
aiglons, et les fit instruire (chose difficile à croire ); il les
fit, dis-je, instruire à porter en l'air chacun un panier
dans lequel étoit un jeune enfant. Le printemps venu , il
s'enalla en Égypte avec tout cet équipage; non sanstenir
xxxή LA VIE D'ÉSOPE
engrandeadmirationetenattentede sondesseinlespeuples
chez qui il passoit. Necténabo , qui , sur le bruit de sa
mort , avoit envoyé l'énigme , fut extrêmement surpris de
son arrivée. Il ne s'y attendoit pas, et ne se fût jamais en-
gagé dans un tel défi contre Lycérus , s'il eût cru Ésope
vivant. Il lui demanda s'il avoit amené les architectes et
le répondant. Ésope dit que le répondant étoit lui-même ,
et qu'il feroit voir les architectes quand il seroit sur le
lieu. On sortit en pleine campagne , où les aigles enle-
vèrent les paniers avec les petits enfants , qui crioient
qu'on leur donnât du mortier , des pierres et du bois.
Vous voyez , dit Ésope à Necténabo , je vous ai trouvé
dcs ouvriers ; fournissez-leur des matériaux. Necténabo
avoua que Lycérus étoit le vainqueur. Il proposa toute
fois ceci à Ésope : J'ai des cavales en Égypte qui con-
çoivent au hennissement des chevaux qui sont devers Ba-
bylone. Qu'avez-vous à répondre là-dessus ? Le Phrygien
remit sa réponse au lendemain ; et , retourné qu'il fut au
logis, il commanda à des enfants de prendre un chat , et
de le mener fouettant par les rues. Les Égyptiens qui
adorent cet animal , se trouvèrent extrêmement scanda-
lisés du traitement que l'on lui faisoit. Ils l'arrachèrent
des mains des enfants , et allèrent se plaindre au roi. On
fit venir en sà présence le Phrygien. Ne savez-vous pas ,
lui dit le roi , que cet animal est un de nos dieux ? Pour-
quoi donc le faites-vous traiter de la sorte ? C'est pour
l'offense qu'il a commise envers Lycérus , reprit Ésope :
car la nuit dernière il lui a étranglé un coq extrêmement
courageux , et qui chantoit à toutes les heures. Vous êtes
un menteur , repartit le roi : comment seroit-il possible
que ce chat eût fait en si peu de temps un si long voyage?
Et comment est-il possible,reprit Ésope, que vos juments
LE PHRYGIEN xxxiij
entendent de si loin nos chevaux hennir, et conçoivent
pour les entendre ?
Ensuite de cela, le roi fit venir d'Héliopolis certains
personnages d'esprit subtil , et savants en questions énig-
matiques. Il leur fit un grand régal où le Phrygien fut
invité. Pendant le repas, ils proposèrent à Ésope diverses
choses , celle-ci entre autres : il y a un grand temple qui
est appuyé sur une colonne entourée de douze villes ,
chacune desquelles a trente arcs-boutants ; et autour de
ces arcs-boutants se promènent , l'une après l'autre , deux
femmes , l'une blanche, l'autre noire. Il faut renvoyer, dit
Ésope, cette question aux petits enfants de notre pays.
Le temple est le monde; la colonne, l'an; les villes, ce sont
lesmois; et les arcs-boutants , les jours , autour desquels
se promènent alternativement le jour et la nuit.
Le lendemain Necténabo assembla tous ses amis. Souf-
frirez-vous , leur dit-il , qu'une moitié d'homme , qu'un
avorton , soit la cause que Lycérus remporte le prix , et
que j'aie la confusion pour mon partage? Und'eux s'avisa
de demander à Esope qu'il leur fit des questions de choses
dont ils n'eussent jamais entendu parler. Ésope écrivit
une cédule, par laquelle Necténabo confessoit devoir deux
mille talents à Lycérus. La cédule fut mise entre les mains
de Necténabo toute cachetée. Avant qu'on l'ouvrît, les amis
du prince soutinrent que la chose contenue dans cet écrit
étoit de leur connoissance. Quand on l'eut ouverte , Nec-
ténabo s'écria : Voilà la plus grande fausseté du monde ;
je vous en prends à témoins tous tant que vous êtes. Il
est vrai , repartirent-ils , que nous n'en avons jamais en-
tendu parler. J'ai donc satisfait à votre demande , reprit
Ésope. Necténabo le renvoya comblé de présents , tant
pour lui que pour son maître.
xxxiv LA VIE D'ESOPE
Le séjour qu'il fit en Egypte est peut-être cause que
quelques uns ont écrit qu'il fut esclave avec Rhodopé ;
celle-là qui , des libéralités de ses amants, fit élever une
des trois pyramides qui subsistent encore , et qu'on voit
avec admiration; c'est la plus petite, mais celle qui est
bâtie avec le plus d'art.
Ésope, à son retourdans Babylone, fut reçude Lycérus
avec de grandesdémonstrationsde joie etde bienveillance :
ce roi lui fit ériger une statue. L'envie de voir et d'ap-
prendre le fit renoncer à tous ces honneurs. Il quitta la
cour de Lycérus , où il avoit tous les avantages qu'on
peut souhaiter, et prit congé de ce prince pour voir la
Grèce encore une fois. Lycérus ne le laissa point partic
sans embrassements et sans larmes , et sans le faire pro-
mettre sur les autels qu'il reviendroit achever ses jours
auprès de lui
Entre les villes où il s'arrêta, Delphes fut une desprin-
cipales. Les Delphiens l'écoutèrent fort volontiers , mais
ils ne lui rendirent point d'honneurs. Ésope , piqué de ce
mépris , les compara aux bâtons qui flottent sur l'onde :
on s'imagine de loin que c'est quelque chosede considé
rable; de près on trouve que ce n'est rien. La comparai-
son lui coûta cher. Les Delphiens en conçurentune telle
haine et un si violent désir de vengeance ( outre qu'ils
craignoient d'être décriés par lui) , qu'ils résolurent de
l'ôter dumonde. Pour y parvenir, ils cachèrent parmi ses
hardes unde leurs vases sacrés, prétendant que par ce
moyenils convaincroient Ésopede vol et de sacrilège, et
qu'ils le condamneroient à la mort.
Comme il fut sorti de Delphes, et qu'il eut pris le che-
min de la Phocide, les Delphiens accoururent comme gens
qui étoient en peine. Ils l'accusèrent d'avoir dérobé leur
/
LE PHRYGIEN. XXXV
vase; Esope le nia avec des serments : on chercha dans
son équipage , et il fut trouvé. Tout ce qu'Ésope putdire
n'empêcha pointqu'on ne le traitất comme uncriminel
infâme. Il fut ramené à Delphes, chargé de fers, mis dans
des cachots , puis condamné à être précipité. Rien ne lui
servit de se défendre avec ses armes ordinaires, et de
raconter des apologues : les Delphiens s'en moquèrent.
La grenouille , leur dit-il , avoit invité le rat à la venir
voir. Afin de lui faire traverser l'onde, elle l'attacha à son
pied. Dès qu'il fut sur l'eau , elle voulut le tirer au fond ,
dans le dessein de le noyer, et d'en faire ensuite un repas.
Le malheureux rat résista quelque peu de temps. Pendant
qu'il se débattoit sur l'eau , un oiseau de proie l'aperçut ,
fondit sur lui ; et l'ayant enlevé avec la grenouille qui ne
se put détacher , il se reput de l'un et de l'autre. C'est
ainsi , Delphiens abominables , qu'un plus puissant que
nous me vengera : je périrai , mais vous périrez aussi.
Comme onle conduisoit au supplice, il trouva moyen
de s'échapper , et entra dans une petite chapelle dédiée à
Apollon. Les Delphiens l'en arrachèrent. Vous violez
cet asile , leur dit-il , parceque ce n'est qu'une petite
chapelle : mais un jour viendra que votre méchanceté
ne trouvera point de retraite sûre, non pas même dans
les temples. Il vous arriverà la même chose qu'à l'aigle ,
laquelle, nonobstant les prières de l'escarbot , enleva un
lièvre qui s'étoit réfugié chez lui : la génération de
l'aigle en fut punie jusquesdans le giron de Jupiter. Les
Dolphiens , peu touchés de tous ces exemples , le précipi
tèrent.
Peu de temps après sa mort , une peste très violente
exerça sur cux ses ravages. Ils demandèrent à l'oracle par
quels moyens ils pourroient apaiser le couroux des
xxxvj LA VIE D'ESOPE.
dieux. L'oracle leur répondit qu'il n'y en avoit point
d'autreque d'expier leur forfait, et satisfaire aux mânes
d'Esope. Aussitôt une pyramide fut élevée. Les dieux ne
témoignèrent pas seuls combien ce crime leur déplaisoit :
les hommes vengèrent aussi la mort de leur sage. LaGrèce
envoya des commissaires pour en informer, et en fit une
punition rigoureuse.
FIN DE LA VIE D'ÉSOPE.
FABLES
DE
LA FONΤΑΙΝΕ .
LIVRE PREMIER .
FABLE I.
LA CIGALE ET LA FOURMI .
LA
A cigale, ayant chanté
Tout l'été ,
Se trouva fort dépourvue
Quand la bise fut venue:
Pas un seul petit morceau
De mouche ou de vermisseau :
Elle alla crier famine
Chez la fourmi sa voisine ,
La Fontaine .
Fables . BIBL. UNIV .
2
FABLES.
La priant de lui préten
Quelque grain pour subsisten
Jusqu'à la saisom nouvelle :
Je vous pairai ; lui dit-elle ,
Avant l'oût , foi d'aniaml,
Intérêt et principal ,
La fourmi n'est pas prêteuse ;
C'est là son moindre défaut:
Que faisiez-vous au temps chaud ?
Dit-elle à cette emprunteuse. =
Nuit et jour à tout venant
Je chantois , ne vous déplaise. =
Vous chantiez ! j'en suis fort aise.
Hé bien , dansez maintenant.
11.
LE CORBEAU ET LE RENARD.
MAÎTRE corbeau, sur un arbré perché,
Tenoit en son bec un fromage.
Maître renard , par l'odeur alléché ,
Lui tint à peu près ce langage:
Hé! bon jour, nousieurdu corbeau!
Que vous êtes joli ! que vous me semblez beau !
Sans mentir, si votre ramage
Se rapporte à votre plumage ,
Vous êtes le phénix des hôtes de ces bois.
A ces mots le corbeau ne se sent pas de joie
Et , pour montrer sa belle voix ,
Il ouvre un large bec, laisse tomber sa proie.
Le renard s'en saisit, et dit : Mon bon monsieur,
Apprenez que tout flattenr
LIVRE 1. 3
Vit aux dépens de celui qui l'écoute :
Cette leçon vaut bienun fromage, sans douve,
Le corbeau , honteux et confus ,
Jura, mais un peu tard, qu'on ne l'y prendroitplus.
IIL
LA GRENOUILLE QUI SE VEUT FAIRE AUSSI CROSSE
QUE LE BOEUF.
UNE grenouille vit un bœuf
Qui lui sembladebelle taille.
Elle, qui n'étoit pas grosse en tout comme un œuf,
Envieuse , s'étend , et s'enfle , et se travaille ,
Pour égaler l'animal en grosseur ;
Disant : Regardez bien , ma sœur ,
Est ce assez ? dites-moi ; n'y suis-je point encore ? =
Nenni. =M'y voici donc ?= Point du tout. = M'y voilà ? =
Vous n'en approchez point. La chétive pécore
S'enfla si bien qu'elle creva.
Lemonde est plein de gens qui ne sont pas plus sages ;
Tout bourgeois veut bâtir comme les grands seigneurs ,
Tout petit prince a des ambassadeurs ;
Tout marquis veut avoir des pages.
IV.
LES DEUX MULETS .
DEUX mulets cheminoient,l'un d'aveine charge ,
L'autre portant l'argent de la gabelle.
Celui-ci , gloricux d'une charge si belle,
Neát voulu pour beaucoup en the soulage.
FABLES .
Il marchoit d'un pas relevé,
Et faisoit sonner sa sonnette :
Quand l'ennemi se présentant,
Comme il en vouloit à l'argent ,
Sur le mulet du fisc une troupe se jette ,
Le saisit au frein, et l'arrête.
Le mulet, en se défendant ,
Se sent percer de coups ; il gémit, il soupire :
Est-ce donc là , dit-il , ce qu'on m'avoit promis?
Ce mulet qui me suit du danger se retire ;
Etmoi, j'y tombe , et je péris !
Ami, lui dit son camarade ,
Il n'est pas toujours bou d'avoir un haut emploi :
Si tu n'avois servi qu'un meûnier , comme moi ,
Tu ne serois pas si malade.
V.
LE LOUP ET LE CHIEN.
Un loup n'avoit que les os et la peau,
Tant les chiens faisoient bonne garde :
Ce loup rencontre un dogue aussi puissant que beau,
Gras, poli , qui s'étoit fourvoyé par mégarde.
L'attaquer , le mettre en quartiers ,
Sire loup l'eût fait volontiers :
Mais il falloit livrer bataille ;
Et le mâtin étoit de taille
A se défendre hardiment.
Le loup donc l'aborde humblement ,
Entre en propos , et lui fait compliment
Sur son embonpoint qu'il admire,
Il ne tiendra qu'à vous , beau sire ,
LIVREI. 5
D'être aussi gras que moi , lui repartit le chien.
Quittez les bois , vous ferez bien :
Vos pareils y sont misérables ,
Cancres , hères , et pauvres diables ,
Dont la condition est de mourir de faim.
Car , quoi ! rien d'assuré ! point de franche lipée !
Tout à la pointe de l'épée !
Suivez-moi , vous aurez un bien meilleur destin.
Le loup reprit : Que me faudra-t-il faire ?
Presque rien, dit le chien : donner la chasse aux gens
Portant bâtons , et mendiants ;
Flatter ceux du logis , à son maître complaire :
Moyennant quoi votre salaire
Sera force reliefs de toutes les façons ,
Os de poulets , os de pigeons ;
Sans parler de mainte caresse.
Le loup déjà se forge une félicité
Qui le fait pleurer de tendresse.
Chemin faisant, il vit le cou du chien pelé :
Qu'est-cela? lui dit- il. Rien. Quoi! ricn!= Peu de chose.=
Mais encor ? = Le collier dont je suis attaché
De ce que vous voyez est peut-être la cause.
Attaché dit le loup : vous ne courez donc pas
Où vous voulez ? = Pas toujours: mais qu'importe? =
II importe si bien , que de tous vos repas
Je ne veux en aucune sorte,
Et ne voudrois pas même à ce prix un trésor.
Cela dit , maître loup s'enfuiť, et court encor.
1.
6 FABLES.
VI.
LA GÉNISSE , LA CHEVRE ET LA BREBIS EN SOCIÉTÉ
AVEC LE LION.
La génisse, la chèvre, et leur sœur la brebis ,
Avec un fier lion , seigneur du voisinage ,
Firent société , dit-on , au temps jadis ,
Etmirent en commun le gain et le dommage.
Dans les lacs de la chèvre un cerfse trouva pris.
Vers ses associés aussitôt elle envoie.
Eux venus , le lion par ses ongles compta ,
Etdit : Nous sommes quatre à partager la proie.
Puis en autant de parts le cerf il dépeça ;
Prit pour lui la première en qualité de sire :
Elle doit être à moi , dit-il; etla raison,
C'est que je m'appelle lion :
Acela l'on n'a rien à dire.
La seconde , par droit , me doit échoir encor :
Ce droit , vous le savez , c'est le droit du plus fort.
Comme le plus vaillant, je prétends la troisième.
Si quelqu'une de vous touche à la quatrième ,
Je l'étranglerai tout d'abord.
VLL
LA BESACE.
JUPITER dit un jour : Que tout cequi respire
S'en vienne comparoître aux pieds de ma grandeur :
Si dans son composé quelqu'un trouve à redire ,
Il peut le déclarer sans peur;
LIVRE I. 7
Je mettrai remède à la chose.
Venez, singe; parlez le premier, et pour cause :
Voyez ces animaux,faites comparaison
De leurs beautés avec les vôtres.
Etes-vous satisfait? Moi ! dit-il, pourquoi non ?
N'ai-je pas quatre pieds aussi-bien que les autres ?
Monportrait jusqu'ici ne m'a rien reproché :
Mais pour mon frère l'ours on ne l'a qu'ébauché;
Jamais , s'il me veut croire , il ne se fera peindre.
L'ours venant là-dessus , on crut qu'il s'alloit plaindre.
Tant s'en faut : de sa forme il se loua très fort ;
Glosa sur l'éléphant , dit qu'on pourroit encor
Ajouter à sa queue , ôter à ses oreilles ;
Que c'étoit une masse informe et sans beauté.
L'éléphant étant écouté,
Tout sage qu'il étoit, dit des choses pareilles :
Il jugea qu'à son appétit
Dame baleine étoit trop grosse.
Dame fourmi trouva le ciron trop petit ,
Se croyant, pour elle , un colosse.
Jupin les renvoya s'étant censurés tous ,
Du reste, contents d'eux. Mais parmi les plus fous
Notre espèce excella; car tout ce que nous sommes ,
Lynx envers nos pareils , et taupes envers nous
Nous nous pardonnons tout, et rien aux autres hommes :
On se voitd'un autre cœil qu'on ne voit son prochain.
Le fabricateur souverain
Nous créa besaciers tous de même manière ,
Tant ceux du temps passé que du temps d'aujourd'hui :
Il fit pour nos défauts la poche de derrière ,
Et celle de devant pour les défauts d'autrui.
8 FABLES.
VIII.
L'HIRONDELLE ET LES PETITS OISEAUX.
UNE hirondelle en ses voyages
Avoit beaucoup appris. Quiconque a beaucoup vu
Peut avoir beaucoup/retenu.
Celle-ci prévoyoit jusqu'aux moindres orages ,
Et, devant qu'ils fussent éclos ,
Les annonçoit aux matelots.
Il arriva qu'au temps que la chanvre se sème
Elle vit un manant en couvrir maints sillons .
Ceci ne me plaît pas, dit-elle aux oisillons :
Je vous plains; car, pour moi , dans ce péril extrême ,
Je saurai m'éloigner, ou vivre en quelque coin.
Voyez-vous cette mainqui par les airs chemine ?
Un jour viendra , qui n'est pas loin ,
Que ce qu'elle répand sera votre ruine.
De lànaîtront engins à vous envelopper,
Etlacets pour vous attraper ,
Enfin mainte et mainte machine
Qai causera dans la saison
Votre mort ou votre prison :
Gare la cage ou le chaudron !
C'est pourquoi, leur dit l'hirondelle ,
Mangez ce grain;et croyez-moi.
Les oiseaux se moquèrent d'elle :
Ils trouvoient aux champs trop de quoi.
Quand la chenevière fut verte ,
L'hirondelle leur dit : Arrachez brin à brin
Ce qu'a produit ce maudit grain ;
Ou soyez sûrs de votre perte.
LIVRE Ι. 9
Prophète de malheur ! babillarde ! dit-on ,
Le bel emploi que tu nous donnes !
Il nous faudroit mille personnes
Pour éplucher tout ce canton.
La chanvre étant tout-à-fait crûe ,
L'hirondelle ajouta : Ceci ne va pas bien;
Mauvaise graine est tôt venue.
Mais, puisque jusqu'ici l'on ne m'a crue en rien ,
Dès que vous verrez que la terre
Sera couverte, et qu'à leurs blés
Les gens n'étant plus occupés
Feront aux oisillons la guerre ,
Quand reginglettes et réseaux
Attraperont petits oiseaux ,
Ne volez plus de place enplace ,
Demeurez au logis; ou changez de climat ,
Imitez le canard, la grue , et la bécasse.
Mais vous n'êtes pas en état
De passer , comme nous , les déserts et les ondes ,
Ni d'aller chercher d'autres mondes :
C'estpourquoi vous n'avez qu'un parti qui soit sûr;
C'est de vous renfermer aux trous de quelque mur.
Les oisillons , las de l'entendre ,
Semirent à jaser aussi confusément
Que faisoient les Troyens quand la pauvre Cassandre
Ouvroit la bouche seulement.
Il en prit aux uns comme aux autres :
Maint oisillon se vit esclave retenu.
Nous n'écoutons d'instincts que ceux qui sont les nôtres ,
Et ne croyons le mal que quand il est venu.
10 FABLES .
I X.
LE RAT DE VILLE ET LE RAT DES CHAMPS
AUTREFOIS le rat de ville
Invita le rat des champs ,
D'une façon fort civile ,
A des reliefs d'ortolans.
Sur un tapis de Turquie
Le couvert se trouva mis.
Je laisse à penser la vie
Que firent ces deux amis.
Le régal fut fort honnête ;
Rien ne manquoit au festin:
Mais quelqu'un troubla la fête
Pendant qu'ils étoient en train.
Ala portede la salle
Ils entendirent du bruit:
Le rat de ville détale;
Son camarade le suit.
Lebruit cesse , on se retire
Rats en campagne aussitôt ;
Et le citadin de dire :
Achevons
' tout notre rốt.
C'est assez, dit le rustique:
Demain vous viendrez chez moi.
Cen'estpas que je me pique
De tous vos festins de roi.
LIVRE L
Mais rien ne vient m'interrompre
Je mange tout-à-loisir.
Adieu donc. Fi du plaisir
Que la crainte peut corrompre !
X.
LE LOUP ET L'AGNEAU.
LAA raison du plus fort est toujours la meilleure :
Nous l'allons montrer tout-à-l'heure.
Un agneau se désaltéroit
Dans le courant d'une onde pure.
Un loup survient à jeun, qui cherchoit aventure ,
Etque la faim en ces lieux attiroit.
Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage ?
Dit cet animal plein de rage :
Tu seras châtié de ta témérité.
Sire, répond l'agneau , que votre majesté
Ne se mette pas en colère ;
Mais plutôt qu'elle considère
Que je me vas désaltérant
Dans le courant ,
Plus de vingt pas au-dessous d'elle ;
Etque, par conséquent , en aucune façon ,
Je ne puis troubler sa boisson.
Tu la troubles ! reprit cette bête cruelle;
Etje sais que de moi tu médis l'an passé.
Comment l'aurois-je fait si je n'étois pas né ?
Reprit l'agneau; je tette encor ma mère. =
Si ce n'est toi , c'est donc ton frère. =
Je n'en ai point. = C'est donc quelqu'un des tiens ;
2 FABLES.
Car vous ne m'épargnez guère ,
Vous , vos bergers , et vos chiens.
On me l'a dit : il faut que je me venge.
Là-dessus , au fond des forêts
Le loup l'emporte , et puis le mange ,
Sans autre forme de procès.
X I.
L'HOMME ET SON IMAGE.
Pour M. le duc de la Rochefoucauld.
Un homme qui s'aimoit sans avoir derivaux
Passoit dans son esprit pour le plus beau du monde :
Il accusoit toujours les miroirs d'être faux ,
Vivant plus que content dans son erreur profonde.
Afin de le guérir, le sort officieux
Présentoit partout à ses yeux
Les conseillers muets dont se servent nos dames :
Miroirs dans les logis , miroirs chez les marchands ,
Miroirs aux poches des galants ,
Miroirs aux ceintures des femmes.
Que fait notre Narcisse ? Il se va confiner
Aux lieux les plus cachés qu'il peut s'imaginer,
N'osant plus des miroirs éprouver l'aventure.
Mais un canal , formé par une source pure ,
Se trouve en ces lieux écartés :
Il s'y voit , il se fûche; et ses yeux irrités
Pensent apercevoir une chimère vaine.
'Il fait tout ce qu'il peut pour éviter cette eau :
Mais quoi ! le canal est si beau ,
Qu'il ne le quitte qu'avec peine.
LIVRE D 13
On voit bien où je veux venir.
Je parle à tous; et cette erreur extrême
Est un mal que chacun se plaît d'entretenir.
Notre ame , c'est cet homme amoureux de lui- même :
Tant de miroirs , ce sont les sottises d'autrui ,
Miroirs , de nos défauts les peintres légitimes :
Et quant au canal , c'est celuj
Que chacun sait , le livre des Maximes.
XIL
LE DRAGON A PLUSIEURS TÊTES , ET LE DRAGON
A PLUSIEURS QUEUES.
Un envoyé du grand-seigneur
Préféroit, dit l'histoire , un jour chez l'empereur ,
Les forces de son maître à celles de l'empire.
Un Allemand se mit à dire :
Notre prince a des dépendants
Qui, de leur chef, sont si puissants ,
Que chacun d'eux pourroit soudoyer une armée.
Le chiaoux, homme de sens ,
Lui dit : Je sais par renommée
Ce que chaque électeur peut de monde fournir ;
Et cela me fait souvenir
D'une aventure étrange , et qui pourtant est vraie.
J'étois en un lieu sûr, lorsque je vis passer
Les cent têtes d'une hydre au travers d'une haie:
Monsang commence à se glacer :
Et je crois qu'à moins on s'effraie.
Je n'en eus toutefois que la peur sans le mai :
Jamais lecorps de l'animal
2
La Fontaine. Fables.
14 FABLES .
Neputvenir vers moi, ni trouver d'ouverture.
Je rêvois à cette aventure ,
Quandun autre dragon, qui n'avoit qu'un seul chef,
Etbien plus d'une queue , à passer se présente.
Me voilà saisi derechef
D'étonnement et d'épouvante.
Ce chef passe , et le corps , et chaque queue aussi :
Rien ne les empêcha, l'un fit chemin à l'autre.
Je soutiens qu'il en est ainsi
De votre empereur et du nôtre.
XIII.
LES VOLEURS ET L'ANE.
Pourunâne enlevé deuxvoleurs se battoient :
L'un vouloit le garder, l'autre le vouloit vendre.
Tandis que coups de poing trottoient ,
Et que nos champions songeoient à se défendre ,
Arrive un troisième larron ,
Qui saisit maître Aliboron.
L'âne, c'est quelquefois une pauvre province :
Les voleurs sont tel et tel prince,
Comme le Transilvain , le Turc et le Hongrois.
Au lieu de deux , j'en ai rencontré trois :
Il est assez de cette marchandise.
De nul d'eux n'est souvent la province conquise ;
Un quart voleur survient qui les accorde net
En se saisissant du baudet.
LIVRE I 15
XIV.
SIMONIDE PRÉSERVÉ PAR LES DIEUX.
ONN ne peut trop louer trois sortes de personnes
Les dieux , sa maîtresse, et son roi.
Malherbe le disoit :j'y souscris quant à moi;
Ce sont maximes toujours bonnes.
La louange chatouille et gagne les esprits :
Les faveurs d'une belle en sont souvent le prix.
Voyons comme les dieux l'ont quelquefois payée.
Simonide avoit entrepris
L'éloge d'un athlète; et, la chose essayée ,
Iltrouva son sujet pleinde récits tout nus.
Les parents de l'athlète étoient gens inconnus;
Son père, un bonbourgeois; lui ,sans autre mérite :
Matière infertile etpetite.
Le poëte d'abord parla de sonhéros.
Après en avoir dit ce qu'il en pouvoit dire ,
Il se jette à côté , se met sur le propos
De Castor et Pollux ; ne manque pas d'écrire
Que leur exemple étoit aux lutteurs glorieux ;
Élève leurs combats , spécifiant les lieux
Où ces frères s'étoient signalés davantage :
Enfin, l'éloge de ces dieux
Faisoit les deux tiers de l'ouvrage.
L'athlète avoit promis d'en payer un talent:
Mais quand il le vit , le galant
N'endonna que le tiers; et dit, fort franchement,
Que Castoret Pollux acquittassent le reste :
16 FABLES.
Faites-vous contenter par ce couple céleste.
Je vous veux traiter cependant;
Venez souper chez moi : nous ferons bonne vie ;
Les conviés sont gens choisis ,
Mes parents , mes meilleurs amis.
Soyez donc de la compagnie.
Simonide promit. Peut-être qu'il eut peur
De perdre , outre son dû , le gré de sa louange.
Il vient : l'on festine, l'on mange.
Chacun étant en belle humeur,
Un domestique accourt, l'avertit qu'à la porte
Deux hommes demandoient à le voir promptement.
Il sort de table; et la cohorte
N'en perd pas un seul coup de dent.
Ces deuxhommes étoient les gémeaux de l'éloge.
Tous deux lui rendent grâce; et, pour prix de ses vers ,
Ils l'avertissent qu'il déloge ,
Et que cette maison va tomber à l'envers.
Laprédiction en fut vraie.
Unpilier manque ; et le plafond ,
Ne trouvant plus rien qui l'étaie ,
Tombe sur le festin, brise plats et flacons ,
N'en fait pas moins aux échansons.
Ce ne fut pas le pis : car, pour rendre complète
La vengeance due au poëte ,
Une poutre cassa les jambes à l'athlète ,
Et renvoya les conviés
Pour la plupart estropiés.
La renommée eut soin de publier l'affaire :
Chacun cria , Miracle ! On doubla le salaire
Que méritoient les vers d'un homme aimé des dieux.
Il n'étoit fils de bonne mère
LIVRE I. 17
Qui, les payant à qui mieux mieux ,
Pour ses ancêtres n'en fit faire.
Je reviens àmon texte etdis premièrement
Qu'on ne sauroit manquer de louer largement
Les dieuxet leurs pareils; de plus , que Melpomène
Souvent, sans déroger, trafique de sa peine;
Enfin, qu'on doit tenir notre art en quelque prix.
Les grands se fonthonneur,dès-lors qu'ilnous fout gi ace
Jadis l'Olympe et le Parnasse
Étoient frères et bons amis.
XV.
LA MORT ET LE MALHEUREUX .
Un malheureux appeloit tous les joms
La Mort à son secours.
-Mort, lui disoit-il , que tu me sembles belle!
Viens vite, viens finir ma fortune cruelle !
La Mort crut, en venant, l'obliger en effet.
Eile frappe à sa porte , elle entre , elle se montre.
Que vois-je ! cria-t-il : ôtez-moi cet objet !
Qu'il est hideux ! que sa rencontre
Me cause d'horreur et d'effroi !
N'approche pas , ô Mort ! ◊ Mort , relie-toi !
Mécénas fut un galant homme :
Il a dit quelque part : Qu'on me rende impotent ,
Cul-de-jatte , goutteux , manchot, pourvu qu'en somme
Je vive , c'est assez , je suis plus que content.
Ne viens jamais , o Mort, on t'en dit tout autant.
Ce sujet a été traité d'une autre façon par Ésope , comme la
fable suivante le fera voir. Je composal [Link] pouraneraison
BIBL. UNIV. 2.
CABIN'T
18 FABLES.
qui me contraignoit de rendre la chose ainsi générale. Mais
quelqu'un me fit connoître que j'eusse beaucoup mieux fait
de suivre mon original, et que je laissois passer un des plus
beaux traits qui fûtdans Ésope. Cela m'obligea d'y avoir recours.
Nous ne saurions aller plus avant que les anciens : ils ne nous
ont laissé pour notre part que la gloire de les bien suivre. Je
joins toutefois ma fable àcelle d'Ésope , non que la mienne le
mérite,mais à cause du mot de Mécénas que j'y fais entrer , et
qui est si beau et si à propos, que je n'ai pas cru le devoir
omettre.
XVL
LA MORT ET LE BÜCHERON.
Un pauvre bûcheron,tout couvert de ramée ,
Sous le faix du fagot aussi-bien que des ans
Gémissantet courbé , marchoit à pas pesants ,
Et tâchoit de gagner sa chaumine enfumée.
Enfin , n'en pouvant plus d'effort et de douleur,
Ilmet bas son fagot, il songe à son malheur.
Quel plaisir a-t-il cu depuis qu'il est au monde ?
En est-il un plus pauvre en la machine ronde ?
Pointde pain quelquefois , et jamais de repos :
Sa femme , ses enfants , les soldats, les impôts ,
Le créancier , et la corvée ,
Lui font d'un malheureux la peinture achevée.
11 appelle la Mort. Eile vient sans tarder,
Lui demande ce qu'il faut faire.
C'est, dit-il , afin de m'aider
A recharger ce bois; tu ne tarderas guère.
Le trépas vient tout guérir :
Mais ne bougçons d'où nous sommes :
LIVRE I 19
PLUTÔT SOUFFRIR QUE MOURIA,
C'est la devise des hommes.
XVIL
L'HOMME ENTRE DEUX AGES, ET SES DEUX MAÎTRESSES.
Un homme demoyen âge ,
Et tirant sur le grison ,
Jugea qu'il étoit saison
De songer au mariage.
Il avoit du comptant,
Etpartant
De quoi choisir; toutes vouloientlui plaire.
En quoi notre amoureux ne se pressoit pas tant
Bien adresser n'est pas petite affaire. 1
Deux veuves sur son cœur eurent le plus de part:
L'une encor verte; et l'autre un peu bien mûre ,
Mais qui réparoit par son art
Ce qu'avoit détruit la nature.
Ces deux veuves en badinant,
En riant, en lui faisant fête,
L'alloient quelquefois testonnant ,
C'est-à-dire ajustant sa tête.
La vieille, à tout moment,de sa part emportoit
Un peu du poil noir qui restoit ,
Afin que son amant en fût plus à sa guise.
La jeune saccageoit les poils blancs à son tour.
Toutes deux firent tant, que notre tête grise
Demeura sans cheveux , et sedouta du tour.
Je vous rends , leur dit-il , mille grâces , les belles ,
Qui m'avez si Liortondu
BISL, UNIV.
CONT
20 FABLES.
J'ai plus gagné que perdu;
Card'hymenpoint de nouvelles.
Celle que je prendrois voudroit qu'à sa façon
Je vécusse , et non à la mienne.
Il n'est tête chauve qui tienne :
Je vous suis obligé, belles , de la leçon.
XVIIL
LE RENARD ET LA CIGOGNE .
GOMPÈRE
OMPÈRE le renard se mit unjouren frais,
Et retint à dîner commère la cigogne.
Le régal fut petit et sans beaucoup d'apprêts :
Le galant , pour toute besogne ,
Avoitunbrouet clair; il vivoit chichement.
Ce brouet fut par lui servi sur une assiette :
La cigogne au long bec n'en put attraper miette
Et le drôle eut lapé le tout en un moment.
Pour se venger de cette tromperie,
Aquelque temps de lå, la cigogne le prie.
Volontiers , lui dit-il; car avec mes amis
Je ne faispoint cérémonie.
Al'heure dite, il courut au logis
De la cigogne son hôtesse ;
Loua très fort sa politesse ;
Trouva ledîner cuit à point:
Bon appétit surtout; renards n'en manquent point.
Il se réjouissoit à l'odeur de la viande
Mise en menus morceaux, et qu'il croyoit friande.
On servit , pour l'embarrasser ,
En un vase à long tol et d'étroite embouchure.
LIVRE Ι. 21
Le bec de la cigogne y pouvoit bienpasser;
Mais le museau du sire étoit d'autre mesure.
Il lui fallut à jeun retourner au logis ,
Honteux comme un renard qu'une poule auroit pris ,
Serrant la queue , et portant bas l'oreille.
Trompeurs , c'est pour vous que j'écris :
Attendez-vous à la pareilie,
ΧΙΧ.
L'ENFANT ET LE MAÎTRE D'ÉCOLE.
DANS
ANS ce récit je prétends faire voir
D'un certain sot la remontrance vaine.
Unjeune enfant dans l'eau se laissa choir,
Enbadinant sur les bords de la Seine.
Le ciel permit qu'un saule se trouva ,
Dont le branchage , après Dieu, le sauva:
S'étant pris , dis-je , aux branches de ce saule ,
Par cet endroit passe un maître d'école;
L'enfant lui crie: Au secours! je péris !
Le magister, se tournant à ses cris ,
D'un ton fort grave à contre-temps s'avise
De le tancer : Ab ! le petit babouin!
Voyez , dit-il, où l'a mis sa sottise !
Etpuis, prenez de tels fripons le soin !
Queles parents sont malheureux, qu'il faille
Toujours veiller à semblable canaille!
Qu'ils ont de maux ! et que je plains leur sort !
Ayanttoutdit, il mit l'enfant àbord.
Jeblâme iciplus de gens qu'on ne pense.
Toutbabillard, tout ceuseur, tout pédant,
22 FABLES.
Se peut connoître au discours que j'avance .
Chacundes trois fait un peuple fort grand:
Le créateur en a béni l'engeance.
En toute affaire ils ne font que souger
Au moyen d'exercer leur langue.
IIé ! mon ami , tire-moi de danger ;
Tu feras , après , ta harangue.
X X.
LE COQ ET LA PERLE.
UnN jour un coq détourna
Une perle , qu'il donna
Au beau premier lapidaire.
Je la crois fine , dit-il ;
Mais le moindre grain de mil
Seroit bien mieux mon affaire.
Un ignorant hérita
D'un manuscrit , qu'il porta
Chez son voisin le libraire.
Je crois , dit-il , qu'il est bon:
Mais le moindre ducaton
Seroit bien mieux mon affaire.
XXI.
LES FRÊLONS ET LES MOUCHES A MIEL.
AL'OEUVRE ON connoît l'artisan.
Quelques rayons de miel sans maître se trouvèrent :
Des frêlons les réclamèrent ;
Des abeilles s'opposant,
LIVRE L 23
Devant certaine guêpe on traduisit la cause.
Il étoit malaisé de décider la chose :
Les témoins déposoient qu'autour de ces rayons
Des animaux ailés , bourdonnants , un peu longs ,
De couleur fort tannée, et tels que les abeilles ,
Avoient long-temps paru. Mais quoi ! dans les frêlons
Ces enseignes étoient pareilles.
La guêpe , ne sachant que dire à ces raisons ,
Fit enquête nouvelle , et , pour plus de lumière ,
Entendit une fourmilière.
Le point n'en put être éclairci.
De grâce , à quoi bon tout ceci ?
Ditune abeille fort prudente.
Depuis tantôt six mois que la cause est pendante ,
Nous voici comme aux premiers jours.
Pendant cela le miel se gâte.
Il est temps désormais que le juge se hâte :
N'a-t- il point assez léché l'ours ?
Sans tant de contredits , et d'interlocutoires ,
Et de fatras , et de grimoires ,
Travaillons , les frêlons et nous :
Onverra qui sait faire , avec un suc si doux ,
Des cellules si bien bâties .
Le refus des frêlons fit voir
Que cet art passoit leur savoir ;
Et la guêpe adjugea le miel à leurs parties.
Plût à Dieu qu'on réglât ainsi tous les procès !
Que des Turcs en cela l'on suivit la méthode !
Le simplesens commun nous tiendroit licu de code ;
Il ne faudroit point tant de frais.
Au lieu qu'on nous mange, on nous gruge ;
On nous mine par des longueurs ;
24 FABLES.
Onfaittant, à la fin, que l'huître est pour le juge,
Les écailles pour les plaideurs.
XXII.
LE CHÊNE ET LE ROSEAU .
LEE chêne un jourdit au roseau
Vous avez bien sujet d'accuser la nature ;
Un roitelet pour vous est un pesant fardeau;
Le moindre vent qui d'aventure
Fait rider la face de l'eau
Vous oblige à baisser la tête ;
Cependant que mon front, au Caucase pareil ,
Non content d'arrêter les rayons du soleil ,
Brave l'effort de la tempête.
Tout vous est aquilon, tout me semble zephyr.
Encor si vous naissiez à l'abri du feuillage
Dontje couvre le voisinage,
Vous n'auriez pas tant à souffrir ;
Je vous défendrois de l'orage :
Mais vous naissez le plus souvent
Sur les humides bords des royaumes du vent.
La nature envers vous me semble bien injuste.
Votre compassion , lui répondit l'arbuste ,
Part d'un bon naturel : mais quittez ce souci ;
Les vents me sont moins qu'à vous redoutables ;
Je plie, et ne romps pas. Vous avez jusqu'ici
Contre leurs coups épouvantables
Résisté sans courber le dos :
Mais attendons la fin. Comme il disoit ces mots ,
Du bout de l'horizon accourt avec furie
Le plus terrible des enfants
LIVRE L 25
Que le nord eût portés jusque-là dans ses flancs.
L'arbre tient bon ; le roseau plie.
Le vent redouble ses efforts ,
Et fait si bien qu'il déracine
Celui de qui la tête au ciel étoit voisine ,
Etdont les pieds touchoient à l'empire des morts.
FIN DU PREMIER LIVRE ,
La Fontaine. Fables. 3
26 FABLES.
LIVRE SECOND .
FABLE Ι.
CONTRE CEUX QUI ONT LE GOUT DIFFICILE.
QUANDj'aurois ennaissant reçu de Calliope
Les dons qu'à ses amants cette muse a promis ,
Je les consacrerois aux mensonges d'Ésope :
Lemensongeet les vers de tout temps sont amis.
Mais je ne me crois pas si chéri du Parnasse
Que de savoir orner toutes ces fictions.
On peut donner du lustre à leurs inventions :
On le peut; je l'essaie; un plus savant le fasse.
Cependant jusqu'ici d'un langage nouveau
J'ai fait parler le loup et répondre l'agneau :
J'ai passé plus avant; les arbres et les plantes
Sont devenus chez moi créatures parlantes.
Qui ne prendroit ceci pour un enchantement ?
Vraiment, me diront nos critiques ,
Vous parlez magnifiquement
De cing on six contes d'enfant.
Censeurs , en voulez-vous qui soient plus authentiques
Et d'un style plus haut? En voici. Les Troyens ,
Après dix ans de guerre autour de leurs murailles ,
Avoient lassé les Grecs , qui , par mille moyens ,
Par mille_assauts , par cent batailles ,
N'avoient pu mettre à bou cette fière citè ;
LIVRE IL 27
Quand un cheval de bois , par Minerve inventé,
D'un rare et nouvel artifice ,
Dans ses énormes flancs reçut le sage Ulysse ,
Le vaillantDiomède, Ajax l'impétueux ,
Que ce colosse monstrueux
Avec leurs escadrons devoit porter dans Troie ,
Livrant à leur fureur ses dieux mêmes en proie :
Stratagème inouï , qui des fabricateurs
Paya la constance et la peine....
C'est assez, me dira quelqu'un de nos auteurs :
La période est longue, il faut reprendre haleine.
Etpuis, votre cheval de bois ,
Vos héros avec leurs phalanges ,
Cesontdes contes plus étranges
Qu'un renard qui cajole un corbeau sur sa volx.
De plus , il vous sied mal d'écrire en si haut style.
Eh bien, baissons d'un ton. La jalouse Amarylle
Songeoit à son Alcippe , et croyoit de ses soins
N'avoir que ses moutons et son chien pour témoins.
Tircis , qui l'aperçut, se glisse entre des saules :
Il entend la bergère adressant ces paroles
Au doux zéphyr, et le priant
De les porter à son amant....
Je vous arrête à cette rime ,
Dira mon censeur à l'instant ;
Je ne la tiens pas légitime,
Ni d'une assez grande vertu :
Remettez , pour le mieux , ces deux vers à la fonte.
Maudit censeur ! te tairas-tu?
Ne saurois-je achever mon conte ?
C'est un dessein très dangereux
Qued'entreprendre de te plaire.
23 FABLES.
Les délicats sont malheureux ;
Rien ne sauroit les satisfaire.
I I.
CONSEIL TENU PAR LES RATS .
Un chat, nommé Rodilardus,
Faisoit de rats telle déconfiture ,
Que l'on n'en voyoit presque plus ;
Tant il en avoit mis dedans la sépulture.
Le peu qu'il en restoit , n'osant quitter son trou ,
Ne trouvoit à manger que le quart de son soû ;
Et Rodilard passoit, chez la gent misérable ,
Nonpour un chat, mais pour un diable.
Or, un jour qu'au haut et au loin
Le galant alla chercher femme ,
Pendant tout le sabbat qu'il fit avec sa dame ,
Le demeurant des rats tint chapitre en un coin
Sur la nécessité présente.
Dès l'abord , leur doyen , personne fort prudente ,
Opina qu'il falloit, et plus tôt que plus tard ,
Attacher un grelot au cou de Rodilard ;
Qu'ainsi , quand il iroit en guerre ,
De sa marche avertis ils s'enfuiroient sous terre ;
Qu'il n'y savoit que ce moyen.
Chacun fut de l'avis de monsieur le doyen :
Chose ne leur parut à tous plus salutaire.
La difficulté fut d'attacher le grelot.
L'un dit , Je n'y vas point, je ne suis pas si sot :
L'autre, Je ne saurois. Si bien que sans rien faire
On se quitta. J'ai maints chapitres vus ,
Qui pour néant se sont ainsi tenus ;
LIVRE 11. 20
Chapitres , non de rats, mais chapitres de moines ,
Voire chapitres de chanoines.
Ne faut-il que délibérer?
La cour en conseillers foisonne :
Est-il besoin d'exécuter ?
L'on ne rencontre plus personne:
III.
LE LOUP PLAIDANT CONTRE LE RENARD , PARDEVANT
LE SINGE .
T
N loupdisoit que l'on l'avoit volé :
Un renard , son voisin, d'assez mauvaise vie ,
Pour ce prétendu vol par lui fut appelé.
Devant le singe il fut plaidé ,
Non point par avocats , mais par chaque partie.
Themis n'avoit point travaillé,
Demémoire de singe , à fait plus embrouillé.
Le magistrat suoit en son lit de justice.
Après qu'on eut bien contesté ,
Répliqué, crié, tempêté,
Lejuge, iustruitde leur malice ,
Leur dit : Je vous connois de long-temps , mes amis ;
Et tous deux vous paîrez l'amende :
Car toi , loup, tu te plains , quoiqu'on ne t'ait rien pris :
Et toi, renard , as pris ce que l'on te demande.
Lejuge prétendoit qu'à tort et à travers
On ne sauroit manquer condamnant un pervers.
Quelques personnes de bon sens ont cruque l'impossibilité
et la contradiction qui est dans le jugement de ce siage étoit
3
30 FABLES .
une chose à censurer : mais je ne m'en suis servi qu'après
Phèdre; c'est en cela que consiste le bon mot, selon mon avis.
IV.
LES DEUX TAUREAUX ET LA GRENOUILLE.
DEUX taureaux comhattoient à qui passèderoit
Une génisse avec l'empire.
Une grenouille en soupiroit.
Qu'avez-vous ? se mit à lui dire
Quelqu'un du peuple coassant.
Eh! ne voyez-vous pas, dit-elle ,
Que la fin de cette querelle
Sera l'exil de l'un; que l'autre le chassant
Le fera renoncer aux campagnes fleuries ?
Il ne règnera plus sur l'herbe des prairies ,
Viendra dans nos marais régner sur les roseaux ;
Et, nous foulant aux pieds jusques au fond des eaux ,
Tantôt l'une, et puis l'autre , il faudra qu'on pâtisse
Du combat qu'a causé madame la génissa.
Cette crainte étoit de bon sens .
L'un des taureaux en leur demeure
S'alla cacher , à leurs dépens :
Ii en écrasoit vingt par heure.
Hélas ! on voit que de tout temps
Les petits ont pâti des sottises des grands.
LIVRE IL 31
V:
LÀ CHAUVE - SOURIS ET LES DEUX BELETTES.
UNE Chauve-souris donna tête baissée
Dans un nidde belette : et , sitôt qu'elle y fut ,
L'autre , envers les souris de long temps courroucće ,
Pour la dévorer accourut.
Quoi ! vous osez , dit-elle , à mes yeux vous produire ,
Après que votre race a tâché de me nuire !
N'êtes-vous pas souris ? Parlez sans fiction.
Qui , vous l'êtes ; ou bienje ne suis pas belette.
Pardonnez-moi, dit la pauvrette ,
Cen'est pas maprofession.
Moi, souris! des méchants vous ont dit ces nouvelles,
Grâce à l'auteur de l'univers ,
Je suis oiseau ; voyez mes ailes :
Vive lagent qui fend les airs !
Sa raisonplut, et sembla bonne.
Elle fait si bien , qu'on lui donne
Liberté de se retirer.
Deux jours après , notre étourdie
Aveuglément se va fourrer
Chez une autre belette aux oiseaux ennemie.
La voilà derechef en danger de sa vie.
Ladamedu logis avec son long museau
S'en alloit la croquer en qualité d'oiseau ;
Quand elle protesta qu'on lui faisoit outrage ,
Moi ,pour telle passer! Vous n'y regardez pas.
Qui fait l'oiseau? c'est le plumage.
Je suis souris ; vivent les rats !
Jupiter confonde les chats !
32 FABLES.
Par cette adroite repartie
Elle sauva deux fois sa vie.
Plusieurs se sont trouvés qui, d'écharpe changeants ,
Aux dangers , ainsi qu'elle , ont souvent fait la figue.
Le sage dit , selon les gens ,
Vive le roi ! Vive la ligue !
VI.
L'OISEAU BLESSÉ D'UNE FLÈCHE.
MORTELLEMENT atteint d'une flèche empennée ,
Un oiseau déploroit sa triste destinée,
Et disoit , en souffrant un surcroît de douleur:
Faut-il contribuer à son propre malheur !
Cruels humains ! vous tirez de nos ailes
De quoi faire voler ces machines mortelles !
Mais ne vous moquez point , engeance sans pitie :
Souvent il vous arrive un sort comme le nôtre.
Des enfants de Japet toujours une moitié
Fournira des armes à l'autre.
VIL
LA LICE ET SA COMPAGNE.
UNE lice étant sur son terme ,
Et ne sachant où mettre un fardeau si pressant ,
Fait si bien qu'à la fin sa compagne consent
De lui prêter sa hutte , où la lice s'enferme.
Au bout de quelque temps sa compagne revient.
La lice lui demande encore une quinzaine ;
Ses petits ne marchoient , disoit-elle , qu'à peine .
Pour faire court , elle l'obtient.
LIVRE LI 53
Ce second terme échu , l'autre lui redemande
Samaison, sa chambre , son lit.
La lice cette fois montre les dents,etdit:
Je suis prête à sortir avec toute ma bande ,
Si vous pouvez nous mettre hors.
Ses enfants étoient déjà forts.
Ce qu'on donne aux méchants , toujours on le regrette.
Pour tirer d'eux ce qu'on leur prête ,
Il faut que l'on en vienne aux coups ;
Il faut plaider ; il faut combattre.
Laissez-leur prendre un pied chez vous ,
Ils en auront bientôt prisquatre.
VIIL
L'AIGLE ET L'ESCARBOT.
L'AIGLE donnoit la chasse à maître Jean lapin,
Qui droit à son terrier s'enfuyoit au plus vite.
Le trou de l'escarbot se rencontre en chemin :
Je laisse à penser si ce gîte
Étoit sûr ; mais où mieux? Jean lapin s'y blottit.
L'aigle fondant sur lui nonobstant cet asile ,
L'escarbot intercède, et dit :
Princesse des oiseaux , il vous est fort facile
D'enlever malgré moi ce pauvre malheureux :
Mais ne me faites pas cet affront, je vous prie ;
Etpuisque Jean lapin vous demande la vie,
Donnez- la-lui , de grâce , ou l'ûtez à tous deux :
C'est mon voisin , cest mon compère.
L'oiseau de Jupiter, saus répondre un seul mot ,
34 FABLES.
Choque de l'aile l'escarbot,
L'étcurdit , l'oblige à se taire ,
Enlève Jeanlapin. L'escarbot indigné
Vole au nid de l'oiseau , fracasse en son absence
Ses œufs , ses tendres œufs , sa plus douce espérance :
Pas un seul ne fut épargné.
L'aigle étant de retour , et voyant ce ménage ,
Remplit le ciel de cris; et, pour comble de rage ,
Ne sait sur qui venger le tort qu'elle a souffert.
Elle gémit en vain ; sa plainte au vent se perd.
Il fallut pour cet an vivre en mère affligée.
L'an suivant , elle mit son nid en lieu plus haut.
L'escarbot prend son temps , fait faire aux œufs le saut :
La inort de Jean lapin derechef est vengée.
Ce second deuil fut tel, que l'écho de ces bois
N'en dormit de plus de six mois.
L'oiseau qui porte Ganymède
Damonarquedes dieux enfin implore l'aide,
Dépose en son giron ses œufs ; et croit qu'en paix
Ils seront dans ce lieu; que pour ses intérêts
Jupiter se verra contraint de les défendre :
Hardi qui les iroit là prendre.
Aussi ne les y prit-on pas.
Leur ennemi changea de note ,
Sur la robe du dicu fit tomber une crotte :
Le dieu la seçouant jeta les œufs à bas.
Quand l'aigle sut l'inadvertance ,
Ellemenaça Jupiter
D'abandonner sa cour , d'aller vivre au désert ,
De quitter toute dépendance ;
Avec mainte autre extravagance,
Le pauvre Jupiter se tut.
LIVRE I1. 31
Devant son tribunal l'escarbot comparut,
Fit sa plainte, et conta l'affaire.
On fit entendre à l'aigle, enfin , qu'elle avoit tort.
Mais les deux ennemis ne voulant point d'accord ,
Le monarque des dieux s'avisa, pour bien faire,
De transporter le temps où l'aigle fait l'amour
En une autre saison, quand la race escarbote
Est en quartier d'hiver , et , comme la marmotte ,
Se cache, et ne voit point le jour.
I X.
LE LION ET LE MOUCHERON.
VA-T'EN
A - T'EN , chétif insecte , excrément de la terre !
C'est en ces mots que le lion
Parloit un jour au moucheron .
L'autre lui déclara la guerre :
Perises-tu , lui dit-il, que ton titre de roi
Me fasse peur ni me soucie ?
Un bœuf est plus puissant que toi ;
Je le mène à ma fantaisie.
A peine il achevoit ces mots ,
Que lui-même il sonna la charge ,
Fut le trompette et le héros.
Dans l'abord il se met au large ,
Puis prend son temps, fond sur le con
Du lion qu'il rend presque fou.
Le quadrupède écume , et son œil étincelle ;
Il rugit. On se cache , on tremble à l'environ
Et cette alarme universelle
Est l'ouvrage d'un moucheron.
Un avorton de mouche en cent lieux le harcelle ;
36 FABLES.
Tantôt pique l'échine , et tantôt le museau ,
Tantôt entre au fond du naseau. '
La rage alors se trouve à son faîte montée:
L'invisible ennemi triomphe , et rit de voir
Qu'il n'est griffe ni dent en la bête irritée
Qui de la mettre en sang ne fasse son devoir.
Le malheureux lion se déchire lui-même ,
Fait résonner sa queue à l'entour de ses flancs ,
Bat l'air, qui n'en peut mais; et sa fureur extrême
Le fatigue , l'abat : le voilà sur les dents.
L'insecte du combat se retire avec gloire :
Comme il sonna la charge , il sonne la victoire ,
Va partout l'annoncer , et rencontre en chemin
L'embuscade d'une araignée :
Ily rencontre aussi sa fin.
Quelle chose par-là nous peut être enseignée ?
J'en vois deux; dont l'une est qu'entre nos ennemis
Les plus à craindre sont souvent les plus petits ;
L'autre , qu'aux grands périls tel a pu se soustraire ,
Qui périt pour la moindre affaire.
Χ.
L'ANE CHARGÉ D'ÉPONGES , ET L'ANE CHARGÉ DE SEL.
Un anier, son sceptre à la main,
Menoit, en empereur romain ,
Deux coursiers à longues oreilles.
L'un , d'éponges chargé , marchoit comme un courrier:
Et l'autre , se faisant prier,
Portoit , comme on dit , les bouteilles ;
Sa charge étoit de sel. Nos, gaillards pélerins,
LIVRE II. 37
Par monts , par vaux, et par chemins ,
Au guéd'une rivière àla fin arrivèrent ,
Et fort empêchés se trouvèrent.
L'ânier, qui tous les jours traversoit ce gué-là,
Sur l'âne à l'éponge monta ,
Chassant devant lui l'autre bête ,
Qui, voulant en faire à sa tête,
Dans un trouse précipita,
Revint sur l'eau , pais échappa :
Car au bout de quelques nagées
Tout son sel se fondit si bien ,
Que le baudet ne sentit rien
Sur ses épaules soulagées.
Camarade épongier prit exemple sur lui ,
Gomme un mouton qui va dessus la foi d'autrui.
Voilà mon âne à l'eau; jusqu'au col il se plonge,
Lui , le conducteur, et l'éponge.
Tous trois burent d'autant : l'ânier et le grison
Firent à l'éponge raison.
Celle-ci devint si pesante ,
Et de tant d'eau s'emplit d'abord ,
Que l'âne succombant ne put gagner le bord.
L'ânier l'embrassoit, dans l'attente
D'une prompte et certaine mort.
Quelqu'un vint au secours : qui ce fut, il n'importe ;
C'est assezqu'on aitvu par-là qu'il ne faut point
Agir chacun de même sorte.
J'en voulois venir à ce point.
La Fontaine . Fable
BIBL. UNIV.
GENT
38 FABLES .
X1.
LE LION ET LERAT .
In faut, autant qu'on peut,obliger tout le monde
On a souvent besoind'un plus petit que soi.
De cette véritédeux fables feront foi;
Tant la chose en preuves abonde.
Entre les pates d'un lion ,
Un rat sortit de terre assez à l'étourdie.
Le roi des animaux, en cette occasion ,
Montra ce qu'il étoit , et lui donna la vie.
Ce bienfait ne fut pas perdu.
Quelqu'un auroit-il jamais cru
Qu'un lion d'un rat eût affaire ?
Cependant il avint qu'au sortir des forêts
Ce lion fut pris dans des rets ,
Dont ses rugissements ne le purent défaire.
Sire rat accourut , et fit tant par ses dents ,
Qu'unemaille rongée emporta tout l'ouvrage.
Patience et longueur de temps
Fontplus que force ni que rage.
XII.
LA COLOMBE ET LA FOURMIL
L'AUTRE exemple esttiré d'animauxplus petits ;
Le longd'un clair ruisseau buvoit une colombe :
Quand sur l'eau se panchant une fourmis y tombe;
Etdans cet océan l'on eût vu la fourmis
LIVRE IL 3g
S'efforcer , mais en vain, de regagner la rive.
La colombe aussitôt usa de charité :
Un brin d'herbe dans l'eau par elle étant jeté ,
Ce fut un promontoire où la fourmis arrive.
Elle se sauve. Et là-dessus
Passe un certain croquant qui marchoit les pieds nus :
Ce croquant , par hasard , avoit une arbalète.
Dès qu'il voit l'oiseau de Vénus ,
Il le croit en son pot, et déjà lui fait fête.
Tandis qu'à le tuer mon villageois s'apprête ,
La fourmis le pique au talou.
Le villain retourne la tête :
La colombe l'entend , part , et tire de long.
Le soupé da croquant avec elle s'envole :
Point de pigeon pour une obole.
ΧΙΙΙ.
I'ASTROLOGUE QUI SE LAISSE TOMBER DANS UN PUITS
Un astrologue un jourse laissa choir
Au fond d'un puits. On lui dit : Pauvre bête ,
Tandis qu'à peine à tes pieds tu peux voir ,
Penses- tu live au-dessus de ta tête ?
Cette aventure en soi , sans aller plus avant ,
Peut servir de leçon à la plupart des hommes,
Parmi ce que de gens sur la terre nous sommes ,
Il en est peu qui fort souvent
Ne se plaisent d'entendre dire
Qu'au livre du destin les mortels peuvent lire,
Mais ce livre , qu'Homère et les siens ont chanté,
Qu'est ce,que le hazard parmi l'antiquité,
40 FABLES;
Et parmi nous la providence ?
Orduhasard il n'est point de science :
S'il en étoit, on auroit tort
De l'appeler hasard, ni fortune , ni sort ;
Toutes choses très incertaines.
Quant aux volontés souveraines
De celui qui fait tout , et rien qu'avec dessein ,
Qui les sait, que lui seul ? Comment lire en son sein ?
Auroit-il imprimé sur le front des étoiles
Ceque la nuitdes temps enferme dans ses voiles ?
A quelle utilité ? Pour exercer l'esprit
De ceux qui de la sphère et du globe ont écrit ?
Pour nous faire éviter des maux inévitables ?
Nous rendre , dans le bien , de plaisirs incapables ?
Et, causant du dégoût pour ces biens prévenus,
Les convertir en maux devant qu'ils soient venus ?
C'est erreur , ou plutôt c'est crime de le croire.
Le firmament se meut, les astres font leurs cours ,
Le soleil nous luit tous les jours ,
Tous les jours sa clarté succède à l'ombre noire,
Sans que nous en puissions autre chose inférer
Que la nécessité de luire et d'éclairer ,
'
D'amener les saisons, de mûrir les semences,
De verser sur les corps certaines inquences.
Du reste , en quoi répond au sort toujours divers
Ce train toujours égal dont marche l'univers ?
Charlatans , faiseurs d'horoscope ,
Quittez les cours des princes de l'Europe :
Emmenez avec vous les souffleurs tout d'un temps ,
Vous ne méritez pas plus de foi que ces gens.
Je m'emporte un peu trop: revenons à l'histoire
De ce spéculatcur qui fut contraint de boire.
LIVRE II. 41
Outre la vanité de son art mensonger ,
C'est l'image de ceux qui bâillent aux chimères ,
Cependant qu'ils sont en danger ,
Soit pour eux, soit pour leurs affaires.
XIV.
LE LIÈVRE ET LES GRENOUILLES.
UN lièvre en son gîte songeoit ,
(Car que faire en un gite , à moins que l'on ne songe ?)
Dans un profond ennui ce lièvre se plongeoit :
Cet animal est triste , et-la crainte le ronge.
Les gens de naturel peureux
Sont , disoit-il , bien malheureux !
Ils ne sauroient manger morceau qui leur profite :
Jamais un plaisir par ; toujours assauts divers.
Voilà comme je vis : cette crainte maudite
M'empêche de dormir sinon les yeux ouverts.
Corrigez- vous , dira quelque sage cervelle.
Eh ! la pour se corrige-t-elle ?
Je crois même qu'en bonne foi
Les hommes ont peur comme moi.
Ainsi raisonnoit notre lièvre,
Et cependant faisoit le guet.
Il étoit douteux , inquiet ;
Un souffle, une ombre, un rien,tout luidonnoit la fièvre.
Le mélancolique animal ,
En rêvant à cette matière ,
Entend un léger bruit : ce lui fut un signal
Pour s'enfuir devers sa tanière.
Il s'en alla passer sur le bord d'un étang.
Grenouilles aussitôt de sauter dans les ondes ;
4.
42 FABLES.
Grenouilles de rentrer en leurs grottes profondes .
Oh ! dit-il, j'en fais faire autant
Qu'on m'en fait faire ! Ma présence
Effraie aussi les gens ! Je mets l'alarme au camp !
Et d'où me vient cette vaillance ?
Comment! des animaux qui tremblent devant moi !
Je suis donc un foudre de guerre !
Il n'est , je le vois tien, si poltron sur la terre ,
Qui ne puisse trouver un plus poltron que soi.
X V.
LE COQ ET LE RENARD.
SUn la branche d'un arbre étoit en sentinelle
Un vieux coq adroit et matois.
Frère , dit un renard adoucissant sa voix ,
Nous ne sommes plus en querelle :
Paix générale cette fois.
Je viens te l'annoncer ; descends que je t'embrasse :
Ne me retarde point, de grâce;
Je dois faire aujourd'hui vingt postes sans manquer.
Les tiens et toi pouvez vaquer,
Sans nulle crainte , à vos affaires;
Nous vous y servirons en frères.
Faites-en les feux dès ce soir ;
Et cependant viens recevoir
Le baiser d'amour fraternelle.
Ami , reprit le coq, je ne pouvois jamais
Apprendre une plus douce et meilleure nouvelle,
Quecelle
De cette paix :
LIVRE I1. 43.
Etce m'est une double joie
De la tenir de toi. Je vois deux lévriers ,
Qui , je m'assure, sont courriers
Que pour ce sujet on envoie :
Ils vont vite, et seront dans un moment à nous;
Jedescends : nous pourrons nous entre-baiser tous.
Adieu , dit le renard , ma traite est longue à faire :
Nous nous réjouirons du succès de l'affaire
Une autre fois. Le galant aussitôt
Tire ses grègues , gagne au haut,
Mal content de son stratagème.
Et notre vieux coq en soi-même
Se mit à rire de sa peur ;
Car c'est double plaisirde tromper le trompeur.
XV. I.
LE CORBEAU VOULANT IMITER L'AIGLE.
L'OISEAU de Jupiter enlevant unmouton,
Un corbeau , témoin de l'affaire ,
Et plus foible de reins , mais non pas moins glouton ,
En voulut sur l'heure autant faire.
Il tourne à l'entour du troupeau ,
Marque entre cent moutons le plus gras, le plus beau,
Un vrai mouton de sacrifice :
On l'avoit réservé pour la bouche des dieux:
Gaillard corbeaudisoit, en le couvant des yeux :
Je ne sais qui fut ta nourrice ,
Mais ton corps me paroît en merveilleux état ;
Tu me serviras de pâture.
Sur l'animal bêlant, à ces mots , il s'abat.
La moutonnière créature
44 FABLES .
Pesoitplus qu'un fromage; outre que satoison
Étoit d'une épaisseur extrême ,
Et mêlée à peu près de la même façon
Que la barbe de Polyphème.
Flle empêtra si bien les serres du corbeau,
Que le pauvre animal ne put faire retraite :
Le berger vient, le prend , l'encage bien et beau,
Le donne à ses enfants pour servir d'amusette.
Il faut se mesurer ; la conséquence est nette :
Mal prend aux volereaux de faire les voleurs.
L'exemple est un dangereux leurre :
Tous les mangeurs de gens nesont pas grands seigneurs ;
Où la guêpe a passé, le moucheron demeure.
XVIL
LE PAON SE PLAIGNANT A JUNON.
Le paon seplaignoit àJunon:
Déesse , disoit-il , ce n'est pas sans raison
Que jeme plains ,que je murmure ;
Le chant dont vous m'avez fait don
Déplaît à toute la nature:
Au lieu qu'un rossignol , chétive créature ,
Forme des sons aussi doux qu'éclatants ,
Est lui seul l'honneur du printemps.
Junon répondit, en colère :
Oiseau jaloux, et qui devrois te taire ,
Est-ce à toi d'envier la voix du rossignol ,
Toi que l'on voit porter à l'entour de ton col
Un arc-en-ciel nué de cent sortes de soies ;
Qui te panades, qui déploies
LIVRE II. 45
Une si riche queue et qui semble à nos yeux
La boutique d'un lapidaire ?
Est- il quelque oiseau sous les cieux
Plus que toi capable de plaire ?
Tout animal n'a pas toutes propriétés.
Nous vous avons donné diverses qualités :
Les uns ont la grandeur et la force en partage
Le faucon est léger, l'aigle plein de courage ,
Le corbeau sert pour le présage ,
La corneille avertit des malheurs à venir.
Tous sont contents de leur ramage.
Cesse donc de te plaindre ; ou bien , pour te punir,
Je t'oterai ton plumage.
XVIII
LA CHATTE MÉTAMORPHOSÉE EN FEMME.
Un homme chérissoit éperdumentsachatte;
Il la trouvoit mignonne, et belle , et délicate ,
Qui miaulait d'un ton fort doux :
Il étoit plus fou que les fous.
Cet homme donc, par prières , par larmes ,
Par sortilèges et par charmes ,
Fait tant qu'il obtient du destin
Que sa chatte , en un beau matin ,
Devient femme : et, le matin même ,
Maître sot en fait sa moitié.
Le voilà fou d'amour extrême ,
De fou qu'il étoit d'amitié.
Jamais la dame la plus belle
Ne charma tant son favori ,
46 FABLES.
Que fait cette épouse nouvelle
Son hypocondre de mari.
Il l'amadoue ; elle le flatte :
Il n'y trouve plus rien de chatte;
Et, poussant l'erreur jusqu'au bout ,
La croit femme en tout et partout :
Lorsque quelques souris qui rongeoient de la natte
Troublèrent le plaisir des nouveaux mariés.
Aussitôt la femme est sur piés.
Ellemanqua son aventure.
Souris de revenir , femme d'être en posture :
Pour cette fois , elle accourut à point ;
Car ayant changé de figure ,
Les souris ne la craignoient point.
Ce lui fut toujours une amorce :
Tant le naturel a de force !
Il se moque de tout : certain âge accompli,
Le vase est imbibé, l'étoffe a pris son pli.
En vain de son train ordinaire
On le veut désaccoutumer :
Quelque chose qu'on puisse faire ,
On ne sauroit le réformer.
Coups de fourches ni d'étrivières
Ne lui font changer de manières ;
Et , fussiez-vous embâtonnés ,
Jamais vous n'en serez les maîtres.
Qu'on lui ferane la porte au nez ,
Il reviendra par les fenêtres.
LIVRE II . 47
ΧΙΧ.
LE LION ET L'ANE CHASSANT.
Le roi des animauxse mitun jouren tête
E
De giboyer. Il célébroit sa fête.
Le gibier du lion , ce ne sont pas moineaux,
Mais beaux et bons sangliers, daims et cerfs bons etbeaux.
Pour réussir dans cette affaire ,
Il se servit du ministère
De l'âne , à la voix de Stentor.
L'âne à messer lion fit office de cor .
Le lion le posta, le couvrit de ramée ,
Lui commanda de braire , assuré qu'à ce son
Les moins intimidés fuiroient de leur maison.
Leur troupe n'étoit pas encore accoutumée
Ala tempête de sa voix;
L'air en retentissoit d'un bruit épouvantable :
La frayeur saisissoit les hôtes de ces bois ; :
Tous fuyoient , tous tomboient au piège inévitable
Où les attendoit le lion.
N'ai-je pas bien servi dans cette occasion ?
Dit l'âne en se donnant tout l'honneur de la chasse.
Oui , reprit le lion ; c'est bravement crié :
Si je ne connoissois tapersonne et ta race,
J'en serois moi-même effrayé.
L'âne , s'il eût osé, se fût mis en colère ,
Encor qu'on le raillât avec juste raison.
Car qui pourroit souffrir un âne fanfaron?
Ce n'est pas là leur caractère.
48 FABLES.
XX.
TESTAMENT EXPLIQUÉ PAR ÉSOPE.
StI ce qu'on dit d'Ésope est vrai ,
C'étoit l'oracle de la Grèce :
Lui seul avoit plus de sagesse
Que tout l'aréopage. En voici pour essai
Une histoire des plus gentilles ,
Et qui pourra plaire au lecteur.
)
Uncertainhomme avoit trois filles,
Toutes trois de contraire humeur :
Une buveuse; une coquette ;
La troisième , avare parfaite.
Cet homme par son testament,
Selon les lois municipales ,
Leur laissa tout son bien par portions égales ,
En donnant à leur mère tant ,
Payable quand chacune d'elles
Ne possèderoit plus sa contingente part:
Le père mort , les trois femelles
Courent au testament , sans attendre plus tard:
On le lit; on tâche d'entendre
La volonté du testateur :
Mais en vain; car comment comprendre
Qu'aussitôt que chacune sœur
Ne possèdera plus sa part héréditaire
Il lui faudra payer sa mère ?
Ce n'est pas un fort bon moyen ,
Pour payer , que d'être sans bien.
Que vouloit donc dire le père ?
L'affaire est consultée ; et tous les avocats ,
LIVRE II. 4g
Après avoir tourné le cas
En cent et cent mille manières ,
Yjettent leur bonnet , se confessent vaincus ,
Et conseillent aux héritières
De partager le bien sans songer au surplus.
Quant à la somme de la veuve ,
Voici, leurdirent-ils , ceque le conseil treuve:
Ilfautque chaque sœur se charge par traité
Du tiers , payable à volonté;
Simieux n'aime la mère en créer une rente,
Dès le décès du mort courante.
La chose ainsi réglée , on composa trois lots :
En l'un , les maisons de bouteille ,
Lesbuffets dressés sous la treille ,
La vaisselle d'argent , les cuvettes , les brocs ,
Lesmagasins de malvoisie ,
Les esclaves de bouche, et, pour dire en deux mots ,
L'attirail de la goinfrerie ;
Dans unautre, celuide la coquetterie ,
Lamaison de la ville , et les meubles exquis ,
Les eunuques et les coiffeuses ,
Et les brodeuses ,
Les joyaux, les robes de prix;
Dans le troisième lot, les fermes , le ménage,
Les troupeaux et le pâturage,
Valets et bêtes de labeur.
Ces lots faits , on jugea que le sort pourrcit faire
Que peut-êtrepas une sœur
N'auroit ce qui lui pourroit plaire,
Ainsi chacune prit son inclination ;
Le tout à l'estimation.
Ce fut dans la ville d'Athènes
La Fontaine Fables. 5
50 FABLES.
Que cette rencontre arriva.
Petits et grands , tout approuva
Le partage et le choix. Ésope seul trouva
Qu'après bien du temps et des peines
Les gens avoient pris justement
Le contre-pied du testament.
Si le défunt vivoit , disoit- il, que l'Attique
Auroit de reproches de lui !
Comment! ce peuple,qui se pique
D'être le plus subtil des peuples d'aujourd'hui:
A si mal entendu la volonté suprême
D'un testateur ! Ayant ainsi parlé,
Il fait le partage lui-même ,
Etdonne à chaque scœur un lot contre son gré,
Rien qui pât être convenable ,
Partant rien aux sœurs d'agréable :
Ala coquette, l'attirail
Qui suit les personnes buveuses;
La biberonne eut le bétail ;
La ménagère eut les coiffeuses.
Tel fut l'avis du Phrygien ;
Alléguant qu'il n'étoit moyen
Plus sûr pour obliger ces filles
A se défaire de leur bien;
Qu'elles se mariroient dans les bonnes familles
Quand on leur verroit de l'argent;
Paîroient leur mère tout comptant;
Ne possèderoient plus les effets de leur père ,
Ce que disoit le testament.
Le peuple s'étonna comme il se pouvoit faire
Qu'un homme scul eût plus de seus
Qu'une multitudede gens.
FIN DU DEUXIÈME LIVRE.
LIVRE III. 51
LIVRE TROISIÈME .
-
FABLE I.
LE MEUNIER , SON FILS , ET L'ANE.
A M. D. M.
L'INVENTIONdes arts étant undroitd'ainesse ,
Nous devons l'apologue à l'ancienne Grèce :
Mais ce champ ne se pent tellement moissonner ,
Que les derniers venus n'y trouvent à glener.
La feinte est un pays plein de terres désertes :
Tous les jours nos auteurs y font des découvertes.
Je t'en veux dire un trait assez bien inventé : f
Autrefois à Racan Malherbe l'a conté.
Ces deux rivaux d'Horace , héritiers de sa lyre ,
Disciples d'Apollon , nos maîtres , pour mieux dire ,
Se rencontrant un jour tout seuls et sans témoins ,
(Comme ils se confioient leurs pensers et leurs soins )
Racan commence ainsi : Dites-moi, je vous prie ,
Vous qui devez savoir les choses de la vie,
Qui par tous ses degrés avez déjà passé ,
Et que rien ne doit fuir en cet âge avancé ;
Aquoi me résoudrai-je ? Il est temps que j'y pensé.
Vous connoissez mon bien , mon talent , ma naissance.
Dois-je dans la province établir mon séjour ,
Prendre emploidans l'armée, oubien charge à la cour ?
52 FABLES.
Tout au monde est mêlé d'amertume et de charmes :
La guerre a ses douceurs , l'hymen a ses alarmes.
Si je suivois mon goût , je saurois où buter ;
Mais j'ai les miens , la cour, le peuple , à contenter.
Malherbe là-dessus : Contenter tout le monde !
Écoutez ce récit avant que je réponde.
J'ai lu dans quelque endroit qu'un meûnier et son fils ,
L'un vieillard , l'autre enfant , non pas des plus petits ,
Mais garçon de quinze ans , si j'ai bonne mémoire ,
Alloient vendre leur âne , un certain jour de foire.
Afin qu'il fût plus frais et de meilleur débit ,
On lui lia les pieds , on vous le suspendit :
Puis cet bomme et son fils le portent comme un lustre.
Pauvres gens ! idiots ! couple ignorant et rustre !
Le premier qui les vit de rire s'éclata:
Quelle farce , dit-il , vont jouer ces gens-la .
Le plus âne des trois n'est pas celui qu'on pense.
Le meûnier , à ces mots , connoît son ignorance :
Il met sur pieds sa bête , et la fait détaler.
L'âne , qui goûtoit fort l'autre façon d'aller ,
Se plaint en son patois. Le meunier n'en a cure ;
Il fait monter son fils , il suit : et , d'aventure ,
Passent trois bons marchands. Cet objet leur déplut.
Le plus vieux au garçon s'écria tant qu'il put :
Oh là ! oh ! descendez , que l'on ne vous le dise ,
Jeune homme , qui menez laquais à barbe grise !
C'étoit à vous de suivre , au vieillard de monter.
Messieurs , dit le meûnier, il faut vous contenter.
L'enfant met pied à terre , et puis le vieillard monte.
Quand trois filles passant, l'une dit : C'est grand'honte
Qu'il faille voir ainsi clocher ce jeune fils ,
LIVRE IIL 53
Tandis que ce nigaud , comme un évêque assis ,
Faitle veau sur son âne , et pense être bien sage.
Il n'est , dit le meûnier, plus de veaux à mon âge :
Passez votre chemin, la fille , et m'en croyez.
Après maints quolibets coup sur coup renvoyés ,
L'homme crut avoir tort , et mit son fils en croupe.
A
'uboutde trente pas , une troisième troupe
Trouve encore à gloser. L'un dit: Ces gens sont fous!
Le baudet n'en peut plus ; il mourra sous leurs coups.
Hé quoi ! charger ainsi cette pauvre bourrique !
N'ont-ils point de pitié de leur vieux domestique ?
Sans doute qu'à la foire ils vont vendre sa peau.
Parbleu! dit le meûnier , est bien fou du cerveau
Qui prétend contenter tout le monde et son père.
Essayons toutefois si par quelque manière
Nous en viendrons àbout. Ils descendent tous deux :
L'âne se prélassant marche seul devant eux.
Un quidam les rencontre , et dit : Est-ce la mode
Que baudet aille à l'aise , et meûnier s'incommode ?
Qui de l'âne ou du maître est fait pour se lasser 2
Je conseille à ces gens de le faire enchâsser.
Ils usent leurs souliers , et conservent leur âne !
Nicolas , au rebours : car , quand il va voir Jeanne ,
Ilmonte sur sa bête; et la chanson le dit.
Beau trio de baudets ! Le meûnier repartit :
Je suis ânc, il est vrai,j'en conviens,je l'avoue ;
Mais que dorénavant on me blâme, on me loue,
Qu'on dise quelque chose , ou qu'on ne dise rien ,
J'en veux faire à ma tête. H le fit , et fit bien.
Quant à vous , suivez Mars , ou l'Amour , ou le prince ;
Allez , venez , courez ; demcurez en province ;
5.
54 FABLES .
Prenez femme , abbaye , emploi , gouvernement :
Les gens en parleront , n'en doutez nullement,
II.
LES MEMBRES ET L'ESTOMAC.
Je devois par la royauté
Avoir commencé mon ouvrage;
A la voir d'un certain côté ,
Messer Gaster en est l'image :
S'il a quelque besoin, tout le corps s'en ressent.
De travailler pour lui les membres se lassant ,
Chacun d'eux résolut de vivre en gentilhomme ,
Sans rien faire , alléguant l'exemple de Gaster.
Il faudroit , disoient-ils, sans nous qu'il vécût d'air.
Nous suons , nous peinons comme bêtes de somme ;
Et pour qui ? pour lui seul : nous n'en profitons pas ;
Notre soin n'aboutit qu'à fournir ses repas.
Chômous, c'est un métier qu'il veutnous faireapprendre.
Ainsi dit, ainsi fait. Les mains cessent de prendre ,
Les bras d'agir , les jambes de marcher :
Tous dirent à Gaster qu'il en allât chercher.
Ce leur fut une erreur dont ils se repentirent :
Bientôt les pauvres gens tombèrent en langueur ;
Il ne se forına plus de nouveau sang au cœur ;
Chaque membre en souffiit ; les forces se perdirent.
Par ce moyen les mutins virent
Que celui qu'ils croyoient oisif et paresseux
A l'intérêt comniun contribuoit plus qu'eux.
I L'estomac.
LIVRE 111. 55
Ceci peut s'appliquer à la grandeur royale.
Elle reçoit et donne ; et la chose est égale.
Tout travaille pour elle; et réciproquement
Tout tire d'elle l'aliment.
Elle fait subsister l'artisan de ses peines ,
Enrichit le marchand, gage le magistrat ,
Maintient le laboureur, donne paie au soldat ,
Distribue en cent lieux ses grâces souveraines ,
Entretient seule tout l'état.
Ménénius le sut bien dire.
La commure s'alloit séparer du sénat.
Les mécontents disoient qu'il avoit tout l'empire ,
Le pouvoir, les trésors, l'honneur, la dignité :
Au lieu que tout le mal étoit de leur côté ,
Les tributs, les impôts , les fatigues de guerre.
Le peuple hors des murs étoit déjà posté ,
Laplupart s'en alloient chercher une autre terre ;
Quand Ménénius leur fit voir
Qu'ils étoient aux membres semblables ,
Et par cet apologue , insigne entre les fables ,
Les ramena dans leur devoir.
111.
LE LOUP DEVENU BERGER,
Un loup qui conimençoit d'avoir petite part
Aux brebis de son voisinage ,
Crut qu'il falloit s'aider de la peau du renard,
Et faire un nouveau personnage
Il s'habiiie en berger, endosse un hoqueton ,
Fait sa boulette d'un bâton ,
56 FABLES.
Sans oublier la cornemuse.
Pour pousser jusqu'au bout la ruse ,
Il auroit volontiers écrit sur son chapeau :
« C'est moi qui suis Guillot , berger de ce troupeau.»
Sa personne étant ainsi faite ,
Et ses pieds de devant posés sur sa houlette ,
Guillot le sycophante approche doucement.
Guillot , le vrai Guillot , étendu sur l'herbette,
Dormoit alors profondément;
Son chien dormoit aussi , comme aussi sa musette
La plupart des brebis dormoient pareillement.
L'hypocrite les laissa faire ;
Et, pour pouvoir mener vers son fort les brebis ,
Il voulut ajouter la parole aux habits ,
Chose qu'il croyoit nécessaire.
Mais cela gâta son affaire :
Il ne put du pasteur contrefaire la voixa
Le ton dont il parla fit retentir les bois ,
Et découvrit tout le mystère.
Chacun se réveille à ce son ,
Les brebis , le chien , le garçon.
Le pauvre loup dans cet esclandre ,
Empêché par son hoqueton ,
Ne put ni fuir ni se défendre.
Toujours par quelque endroit fourbes se laissent prendre.
Quiconque cst loup agisse en loup;
C'est le plus certain de beaucoup.
I Trompear:
LIVREI11. 57
IV.
LES GRENOUILLES QUI DEMANDENT UN ROL.
Les grenouilles , se lassant
De l'état démocratique ,
Par leurs clameurs firent tant
Que Jupin les soumit au pouvoir monarchique.
Il ieur tomba du ciei un roi tout pacifique :
Ce roi fit toutefois un tel bruit en tombant,
Que la gent inarécageuse,
Gent fort sotte et fort peureuse ,
S'alla cacher sous les eaux,
Dans les jones , dans les roseaux,
Dans les trous du marécage ,
Sans oser de long-temps regarder au visage
Celui qu'elles croyoient être un géant nouveau,
Or c'étoit un soliveau ,
De qui la gravité fit peur à la première
Qui , de le voir s'aventurant ,
Osabien quitter sa tanière.
Elle approcha , mais en tremblant.
Une autre la suivit , une autre en fit autant ;
Il en vint une fourmilière :
Et leur troupe à la fin se rendit familière
Jusqu'à sauter sur l'épaule du roi.
Lebon sire le souffre , et se tient toujours coi.
Jupin en a bientôt la cervelle rompue :
Donnez-nous , dit ce peuple , un roi qui se remue.
Lemonarque des dieux leur envoie une grue ,
Qui les croque, qui les tue ,
BIBL . UNIV .
GENT
58 FABLES.
Qui les gobe à son plaisir :
Et grenouilles de se plaindre ;
Et Jupin de leur dire : El quoi ! votre désir
Ases lois croit-il nous astreindre ?
Vous avez dû premièrement
Garder votre gouvernement ;
Mais ne l'ayant pas fait, il vous devoit suffire
Que votre premier roi fût débonnaire et doux :
De celui-ci contentez-vous,
De peur d'en rencontrer un pire.
V.
LE RENARD ET LE BOUC.
CAPITAINE renard alloit de compagnie
Avec son ami bouc des plus haut encornés :
Celui-ci ne voyoit pas plus loin que son nez ;
L'autre étoit passé maître en fait de tromperię.
La soif les obligea de descendre en un puits :
Là, chacun d'eux se désaltère.
Après qu'abondamment tous deux en eurent pris ,
Le renard dit au bouc : Que ferons-nous , compère ?
Ce n'est pas tout de boire , il faut sortir d'ici.
Lève tes pieds en haut, et tes cornes aussi ;
Mets-les contre le mur : le long de ton échine
Je grimperai premièrement ;
Puis sur tes cornes m'élevant,
Al'aide de cette machine
De ce licu-ci je sortirai ,
Après quoi je t'en tirerai.
Par ma barbe ! dit l'autre , il est bon; et je loue
Les gens bien sensés comme toi.
LIVRE III. 5g
Jen'aurois jamais , quant à moi ,
Trouvé ce secret , je l'avoue.
Le renard sort du puits , laisse son compagnon ,
Et vous lui fait un beau sermon
Pour l'exhorter à patience :
Si le ciel t'eût, dit-il , donné par excellence
Autant de jugement que de barbe au menton ,
Tu n'aurois pas , à la légère,
Descendu dans ce puits. Or, adieu , j'en suis hors :
Tâche de t'en tirer, et fais tous tes efforts;
Car pour moi j'ai certaine affaire
Qui ne me permet pas d'arrêter en chemin.
En toute chose il faut considérer la fin.
VL
L'AIGLE , LA LAIE , ET LA CHATTE.
L'AIGLE
' AIGLE avoit ses petits auhautd'un arbre creux,
La laic au pied , la chatte entre les deux ;
Et sans s'incommoder , moyennant ce partage,
Mères et nourrissons faisoient leur tripotage.
La chatte détruisit par sa fourbe l'accord :
Elle grimpa chez l'aigle, et lui dit : Notre mort
(Au moins de nos enfants, car c'est tout un aux mères)
Ne tardera possible guères.
Voyez-vous à nos pieds fouïr incessamment
Cettemaudite laie , et creuser une mine?
C'est pour déraciner le chêne assurément ,
Etde nos nourrissons attirer la ruine :
L'arbre tombant, ils seront dévorés ;
Qu'ils s'en tiennent pour assurés.
60 FABLES:
S'il m'en restoit un seul, j'adoucirois ma plainte:
Au partir de ce lieu, qu'elle remplit de crainte,
Laperfide descend tout droit
A l'endroit
Où la laie étoit en gésine.
Mabonne amie et ma voisine ,
Lui dit-elle tout bas , je vous donne un avis:
L'aigle , si vous sortez , fondra sur vos petits.
Obligez-moi de n'en rien dire :
Son courroux tomberoit sur moi .
Dans cette autre famille ayant semé l'effroi ,
La chatte en son trou se retire.
L'aigle n'ose sortir , ni pourvoir aux besoins
De ses petits ; la laie encore moins :
Sottes de ne pas voir que le plus grand des soins ,
Ce doit être celui d'éviter la famine.
Ademeurer chez soi l'une et l'autre s'obstine,
Pour secourir les siens dedans l'occasion :
L'oiseau royal, en cas de mine;
La laie , en cas d'irruption.
La faim détruisit tout ; il ne resta personne
De la gent marcassine et de la gent aiglonne
Qui n'allåt de vie à trépas :
Grand renfort pour messieurs les chats.
Que ne sait point ourdir une langue traîtresse
Par sa pernicieuse adresse!
Des malheurs qui sont sortis
De la boîte de Pandore ,
Celui qu'à meilleur droit tout l'univers abhorre,
C'est la fourbe, à mon avis.
LIVRE III 61
VIL
L'IVROGNE ET SA FEMME.
CHACUN a son défaut,où toujours il revient :
Honte ni peur n'y remédie.
Sur ce propos , d'un conte il me souvient :
Je ne dis rien que je n'appuie
De quelque exemple. Un suppôt de Bacchus
Altéroit sa santé , son esprit et sa bourse :
Telles gens n'ont pas fait la moitié de leur course ,
Qu'ils sont au bout de leurs écus.
Unjourque celui-ci,pleindu jus de la treille ,
Avoit laissé ses sens au fond d'une bouteille ,
Sa femme l'enferma dans un certain tombeau.
Là, les vapeurs du vin nouveau
Cavèrent à loisir. Ason réveil il treuve
L'attirail de la mort à l'entour de son corps ,
Un luminaire , un drap des morts.
Oh! dit-il , qu'est - ceci ? Ma femme est-elle veuve ?
Là-dessus son épouse, en habit d'Alecton ,
Masquée , et de sa voix contrefaisant le ton ,
Vient au prétendu mort , approche de sa bière ,
Lui présente un chaudeau propre pour Lucifer.
L'époux alors ne doute en aucune manière
Qu'il ne soit citoyen d'enfer.
Quellepersonne es-tu ? dit-il à ce fantôme.
La cellérière du royaume
De Satan , reprit-elle; et je porte à manger
Aceux qu'enclôt la tombe noire.
Lemari repart , sans songer :
Tu ne leur portes point à boire ?
La Fontaine. Fables. 6
62 FABLES.
VIII.
LA GOUTTE ET L'ARAIGNÉE.
QUAND
UAND l'enfer eut produit la goutte et l'araignée ,
Mes filles , leur dit- il , vous pouvez vous vanter
D'être pour l'humaine lignée
Egalement à redoüter.
Or avisons aux lieux qu'il vous faut habiter.
Voyez-vous ces cases étroites ,
Et ces palais si grands , si beaux, si bien dorés ?
Je me suis proposé d'en faire vos retraites.
Tenez dorc, voici deux bûchettes :
Accommodez-vous , ou tirez.
Il n'est rien , dit l'aragne , aux cases qui me plaise.
L'autre , tout au rebours , voyant les palais pleins
De ces gens nommés médecins ,
Ne crut pas y pouvoir demeurer à son aise.
Elle prend l'autre lot , y plante le piquet ,
S'étend à son plaisir sur l'orteil d'un pauvre homme ,
Disant : Je ne crois pas qu'en ce poste je chomme ,
Ni que d'en déloger et faire mon paquet
Jamais Hippocrate me somme.
L'aragne cependant se campe en un lambris ,
Comme si de ces lieux elle eût fait bail à vie ,
Travaille à demeurer : voilà sa toile ourdie ,
Voilà des moucherons de pris.
Une servante vient balayer tout l'ouvrage.
Autre toile tissue , autre coup de balai.
Le pauvrebestion tous les jours déménage.
Enfin , après un vain essai ,
LIVRE 111. 63
Il va trouver la goutte. Elle étoit en campagne ,
Plus malheureuse mille fois
Que la plus malheureuse aragne.
Son hôte la menoit tantôt fendre du bois ,
Tantôt fouir, houer : gouttebien tracassée
Est , dit-on , à demi pansée.
Oh! je ne saurois plus , dit-elle , y résister.
Changeons , ma sœur l'aragne. Et l'autre d'écouter :
Elle la prend au mot , se glisse en la cabane :
Point de coup de balai qui l'oblige à changer.
La goutte, d'autre part , va tout droit se loger
Chez un prélat , qu'elle condamne
Ajamais du lit ne bouger.
Cataplasmes , Dieu sait ! les gens n'ont point de honte
De faire aller le mal toujours de pis en pis.
L'une et l'autre trouva de la sorte son compte ,
Et fit très sagement de changer de logis.
IX.
LE LOUP ET LA CÍGOGNE.
Les loups mangentgloutonnement.
Un loup donc étant de frairie
Se pressa , dit-on , tellement ,
Qu'il en pensa perdre la vie.
Un os lui demeura bien avant au gosier.
Debonheur pour ce loup , qui ne pouvoit crier,
Près de là passe une cigogne.
Il lui fait signe ; elle accourt.
Voilà l'opératrice aussitôt en besogne.
Elle retira l'os : puis , pour un si bon tour ,
64 FABLES.
Elle deınanda son salaire.
Votre salaire ! dit le loup :
Vous riez, ma boune commère !
Quoi ! ce n'est pas encor beaucoup
D'avoir de mon gosier retiré votre cou ?
Allez , vous êtes une ingrate :
Ne tombez jamais sous ma pate.
Χ.
LE LION ABATTU PAR L'HOMME
Os exposoitune peinture
Où l'artisan avoit tracé
Un lion d'immense stature
Par un seul homme terrassé.
Les regardants en tiroient gloire.
Un lion en passant rabattit leur caquet :
Je vois bien , dit-il , qu'en effet
On vous donne ici la victoire :
Mais l'ouvrier vous a déçus ;
Il avoit liberté de feindre.
Avec plus de raison nous aurions le dessus
Si mes confrères savoient peindre.
X I.
LE RENARD ET LES RAISIN .
CERTAIN
ERTAIN renard gascon , d'autres disent normand,
Mourant presque de faim , vit au haut d'une treille
Des raisins , mûrs apparemment ,
Et couverts d'une peau vermeille.
LIVRE IIL 65
Le galant en eût fait volontiers un repass
Mais comme il n'y pouvoit atteindre :
Ils sont trop verts , dit-il, et bons pourdes goujats.
Fit-il pas mieux que de se plaindre ?
XIL
LE CYGNE ET LE CUISINIER,
DANS
ANS une ménagerie
De volatiles remplie
Vivoient le cygne et l'oison :
Celui-là destiné pour les regards du maître ;
Celui-ci , pour son goût : l'un, qui se piquoit d'être
Commensal du jardin; l'autre, de la maison.
Des fossés du château faisant leurs galeries ,
Tantôt on les eût vus côte à côte nager,
Tantôt courir sur l'onde, et tantôt se plonger ,
Sans pouvoir satisfaire à leurs vaines envies.
Unjour le cuisinier, ayant trop bu d'un coup ,
Prit pour oison le cygne ; et, le tenant au cou,
Il alloit l'égorger, puis le mettre enpotage.
L'oiseau, près de mourir, se plaint en son ramage.
Le cuisinier fut fort surpris,
Et vit bien qu'il s'étoit mépris,
Quoi ! je mettrois , dit-il, un tel chanteur en soupe S
Non,non, ne plaise auxdieux que jamaismamaincoupe
La gorge à qui s'en sert si bien !
Ainsi danslesdangers qui nous suivent en croupe
Le doux parler nenuit de rien.
6.
66 FABLES.
XIII .
LES LOUPS ET LES BREBIS.
APRÈS mille ans etplus deguerre déclarée,
Les loups firent la paix avecque les brebis.
C'étoit apparemment le bien des deux partis :
Çar si les loups mangeoient mainte bête égarée ,
Les bergers de leur peau se faisoient maints habits.
Jamais de liberté , ni pour les pâturages,
Ni d'autre part pour les carnages :
Ils ne pouvoient jouir, qu'en tremblant, de leurs biens.
La paix se conclut donc : on donne des otages ;
Les loups , leurs louveteaux ; et les brebis, leurs chiens.
L'échange en étant fait aux formes ordinaires ,
Et réglé par des commissaires ,
Au bout de quelque temps que messieurs les louvats
Se virent loups parfaits , et friands de tûrie ,
Ils vous prennent le temps que dans la bergerie
Messieurs les bergers n'étoient pas ,
Étranglent la moitié des agneaux les plus gras .
Les emportent aux dents , dans les bois se retirent.
Ils avoient averti leurs gens secrètement.
Les chiens , qui , sur leur foi , reposoient sûrement ,
Furent étranglés en dormant :
Cela fut sitôt fait , qu'à peine ils le sentirent.
Tout fut mis en morceaux , un seul n'en échappa.
Nous pouvons conclure de là
Qu'il faut faire aux méchants guerre continuelle.
Lapaix est fort bonne de soi ;
J'enconviens : mais de quoi sert -elle
Avec des ennemis sans foi ?
LIVREIII. 67
XIV.
LE LION DEVENU VIEUX.
LE
JE lion , terreur des forêts ,
Chargé d'ans , et pleurant son antique prouesse,
Fut enfin attaqué par ses propres sujets,
Devenus forts par sa foiblesse.
Le cheval s'approchant lui donne un coup de pié ,
Le loup un coup de dents , le bœuf un coup de corne.
Le malheureux lion , languissant , triste , et morne ,
Peut à peine rugir , par l'age estropié.
Il attend son destin sans faire aucunes plaintes ;
Quand voyant l'âne même à son antre accourir :
Ah ! c'est trop , lui dit-il : je voulois bien mourir ;
Mais c'est mourir deux fois que souffrir tes atteintes.
V
XV:
PHILOMÈLE ET PROGNÉ
AUTREFOIS Progné l'hirondelle
De sa demeure s'écarta ,
Et loin des villes s'emporta
Dans un bois où chantoit la pauvre Philomèle.
Ma soeur , lui dit Progné , comment vous portez-vous?
Voici tantôt mille ans que l'on ne vous a vue :
Je ne me souviens point que vous soyez venue ,
Depuis le temps de Thrace, habiter parmi nous.
Dites-moi , que pensez-vous faire ?
Ne quitterez-vous point ce séjour solitaire ?
Ah! repritPhilomèle, en est-il de plus doux ?
68 FABLES:
Progné lui repartit : Eh quoi ! cette musique ,
Pour ne chanter qu'aux animaux ,
Tout au plus à quelque rustique !
Le désert est-il fait pour des talents si beaux ?
Venez faire aux cités éclater leurs merveilles :
Aussi-bien, en voyant les bois ,
Sans cesse il vous souvient que Térée autrefois
Parmi des demeures pareilles
Exerça sa fureur sur vos divins appas.
Etc'est le souvenir d'un si cruel outrage
Qui fait, reprit sa sœur, que je ne vous suis pas :
En voyant les hommes , hélas !
Ilm'en souvient bien davantage.
XVL
LA FEMME NOYÉE.
JEE ne suis pas de ceux qui disent : Ce n'est rien ,
C'est une femme qui se noie.
Je dis que c'est beaucoup : et ce sexe vaut bien
Que nous le regrettions , puisqu'il fait notre joie.
Ce que j'avance ici n'est point hors de propos ,
Puisqu'il s'agit , en cette fable ,
D'une femme qui dans les flots
Avoit fini ses jours par un sort déplorable.
Son époux en cherchoit le corps
Pour lui rendre , en cette aventure ,
Les honneurs de la sépulture.
Il arriva que sur les bords
Du fleuve auteur de sa disgrâce
Des gens se promenoient ignorant l'accident.
LIVRE III
. 66
Cemari donc leur demandant
S'ils n'avoient de sa femine aperçu nulle trace :
Nulle, reprit l'und'eux; mais cherchez-la plus bas ,
Suivez le fil de la rivière.
Un autre repartit : Non , ne le suivez pas ,
Rebroussez plutôt en arrière :
Quelle que soit la pente et l'inclination
Dont l'eau par sa course l'emporte ,
L'esprit de contradiction
L'aura fait flotter d'autre sorte.
Cet homme se railloit assez hors de saison:
Quant à l'humeur contredisante ,
Je ne sais s'il avoit raison :
Mais , que cette humeur soit ou non
Ledéfaut du sexe et sa pente,
Quiconque avec elle naîtra
Sans faute avec elle mourra ,
Etjusqu'au bout contredira ,
Et , s'il peut , encorpar-delà.
XVIL
LA BELETTE ENTRÉE DANS UN GRENIER
DAMOISELLE belette, au corps long et fluet,
Entra dans un grenier par un trou fort étroit :
Elle sortoit de maladie.
Là , vivant àdiscrétion,
La galande fit chère lie ,
Mangea , rongea : Dieu sait la vie ,
Et le lard qui périt en cette occasion !
70 FABLES.
La voilà , pour conclusion ,
Grasse, maflue et rebondie.
Au bout de la semaine , ayant dîné son soû ,
Elle entend quelque bruit,veut sortir par le trou,
Ne peut plus repasser, et croit s'être méprise.
Après avoir fait quelques tours ,
C'est , dit-elle , l'endroit ; me voilà bien surprise :
J'ai passé par ici depuis cinq ou six jours.
Un rat, qui la voyoit en peine ,
Lui dit : Vous aviez lors la panse un peu moins pleine.
Vous êtes maigre entrée , il faut maigre sortir.
Ce que je vous dis là, l'on le dit à bien d'autres :
Mais ne confondons point, par trop approfondir ,
Leurs affaires avec les vôtres.
XVIIL
LE CHAT ET LE VIEUX RAT.
J'AI lu, chez un conteur de fables,
Qu'un second Rodilard, l'Alexandre des chats ,
L'Attila , le fléau des rats ,
Rendoit ces derniers misérables :
J'ai lu, dis-je, en certain auteur ,
Que ce chat exterminateur ,
Vrai Cerbère , étoit craint une licue à la ronde :
Il vouloit de souris dépeupler tout le monde.
Les planches qu'on suspend sur un léger appui ,
La mort-aux-rats , les souricières ,
N'étoient que jeux au prix de lui.
Comme il voit que dans leurs tanières
Les souris étoient prisonnières ,
LIVRE III.
71
Qu'elles n'osoient sortir, qu'il avoit beau chercher,
Le galant fait le mort,et du haut d'un plancher
Se pend la tête en bas : la bête scélérate
Ade certains cordons se tenoit par lapate.
Le peuple des souris croit que c'est châtiment ,
Qu'il a fait un larcin de rôt ou de fromage ,
Égratigné quelqu'un , causé quelque dommage ;
Enfin , qu'on a pendu le mauvais garnement.
Toutes, dis-je, unanimement
Sepromettent de rire à son enterrement ,
Mettent le nez à l'air , montrent un peu la tête ,
Puis rentrent dans leurs nids à rats ,
Puis ressortant font quatre pas ,
Puis enfin se mettent enquête.
Mais voici bien une autre fête :
Lependu ressuscite , et , sur ses pieds tombant ,
Attrape les plus paresseuses.
Nous en savons plus d'un , dit-il en les gobant ,
C'est tour de vieille guerre ; et vos cavernes creuses
Ne vous sauveront pas , je vous en avertis ;
Vous viendrez toutes au logis.
Il prophétisoit vrai : notre maître Mitis ,
Pour la seconde fois , les trompe et les affine ,
Blanchit sa robe et s'enfarine;
Et, de la sorte déguisé,
Se niche et se blottit dans une huche ouverte.
Ce fut à lui bien avisé :
La gent trotte-menu s'en vient chercher sa perte.
Un rat, sans plus , s'abstient d'aller flairer autour;
C'étoit un vieux routier, il savoit plus d'un tour :
Méme il avoit perdu sa queue à la bataille.
Ce bloc enfariné ne me dit rien qui vaille,
52 FABLES.
S'écria-t-il de loin an général des chats :
Je soupçonnedessous encor quelque machine.
Rien ne te sert d'être farine ;
Car,quandtuserois sac,je n'approcheroispas.
C'étoit bien dit à lui ; j'approuve sa prudence :
Il étoit expérimenté ,
Et savoit que la méfiance
Est mère de la sûreté.
FIN DU TROISIÈME LIVRE
...
LIVRE IV. 73
LIVRE QUATRIÈME.
--
FABLE I.
LE LION AMOUREUX.
A mademoiselle de Sévigné.
SÉVIGNÉ, de qui les attraits
Servent aux Grâces de modèle ,
Et qui naquîtes toute belle ,
Avotre indifférence près ,
Pourriez- vous être favorable
Aux jeux innocents d'une fable ,
Et voir, sans vous épouvanter,
Un lion qu'Amour sut domter ?
Amour est un étrange maître !
Heureux qui peut ne le connoître
Que par récit , lui ni ses coups !
Quand on en parle devant vous
Si la vérité vous offense ,
La fable au moins se peut souffrir :
Celle-ci prend bien l'assurance
De venir à vos pieds s'offrir,
Par zèle et par reconnoissance.
Du temps que les bêtes parloient,
Les lions entre autres vouloient
La Fontaine Fables .
74 FABLES .
Étre admis dans notre alliance.
Pourquoi non? puisque leur engeance
Valoit la nôtre ence temps-là ,
Ayantcourage, intelligence ,
Et belle hure outre cela.
Voici comment il en alla.
Un lionde haut parentage ,
En passant par un certain pré ,
Rencontra bergère à son gré :
Il la demande en mariage.
Le père auroit fort souhaité
Quelque gendre un peu moins terrible .
La donner lui sembloit bien dur;
La refuser n'étoit pas sûr :
Même un refus et fait , possible ,
Qu'on eût vu quelque beau matin
Unmariage clandestin ;
Car, outre qu'en toutemanière
Labelle étoit pour les gens fiers ,
Fille se coiffe volontiers
D'amoureux à longue crinière.
Le père donc ouvertement
N'osant renvoyer notre amant ,
Lui dit : Ma fille est délicate ;
Vos griffes la pourront blesser
Quand vous voudrez la caresser.
Permettez donc qu'à chaque patc
On vous les rogne ; et pour les dents ,
Qu'on vous les lime en même temps ;
Vos baisers en seront moins rudes ,
Etpour vous plus délicieux,
LIVRE IV. 75
Carma filley répondra mieux
Étant sans ces inquiétudes.
Le lion consent à cela :
Tant son ame étoit aveuglée !
Sans dents ni griffes le voilà ,
Comme place démantelée.
On lâcha sur lui quelques chiens
Il fit fort peu de résistance.
Amour ! Amour ! quand tu nous tiens ,
On peut bien dire: Adieu prudence !
1I.
LE BERGER ET LA MER.
Du rapport d'un troupeau , dont il vivoit sans soins,
Se contenta long-temps un voisin d'Amphitrite.
Si sa fortune étoit petite ,
Elle étoit sûre tout au moins.
A la fin, les trésors déchargés sur la plage
Le tentèrent si bien, qu'il vendit son troupeau ,
Trafiqua de l'argent, le mit entier sur l'eau.
Cet argent périt par naufrage.
Son maître fut réduit à garder les brebis ,
Non plus berger en chef comme il étoit jadis
Quand ses propres moutons paissoient sur le rivage :
Celui qui s'étoit vu Coridon ou Tircis,
Fut Pierrotet riendavantage.
Anboutdequelque temps il fit quelques profits ,
Racheta des bêtes à laine ;
Etcomme un jour les vents , retenant leur haleine ,
Laissoient paisiblement aborder les vaisseaux :
Vous voulez de l'argent , ô mesdames les Eaux ,
76 FABLES.
Dit-il; adressez-vous , je vous prie, àquelqueautre:
Ma foi ! vous n'aurez pas le nôtre.
Ceci n'est pas un conte à plaisir inventé:
Jeme sers de la vérité
Pour montrer , par expérience ,
Qu'un sou, quand il est assuré,
Vaut mieux que cinq en espérance ;
Qu'il se faut contenter de sa condition ;
Qu'auxconseils de la mer et de l'ambition
Nous devons fermer les oreilles .
Pour un qui s'en loûra , dix mille s'en plaindront.
La mer promet monts et merveilles :
Fiez-vous-y; les vents et les voleurs viendront.
III.
LA MOUCHE ET LA FOURMAL
Lamouche etlafourmi contestoient de leur prix.
O Jupiter ! dit la première ,
Faut-il que l'amour-propre aveugle les esprits
D'une si terrible manière ,
Qu'un vil et rampant animal
Ala fille de l'air ose se dire égal !
Je hante les palais, je m'assieds à ta table;
Si l'on t'immole un bœuf, j'en goûte devant toi :
Pendant que celle-ci , chétive et misérable ,
Vit trois jours d'un ſétu qu'elle a traîné chez soi.
Mais , ma mignonne , dites-moi ,
Vous campez-vous jamais sur la tête d'un roi ,
D'un empereur , ou d'une belle ?
Je le fais, et je baise un beau sein quandje veux;
LIVREI V. 77
Je me joue entre des cheveux ;
Je rehausse d'un teint la blancheur naturelle ;
Et la dernière main que met à sa beauté
Une femme allant en conquête,
C'est un ajustement des motiches emprunté.
Puis allez-moi rompre la tête
De vos greniers ! Avez-vous dit ?
Lui répliqua la ménagère.
Vous hantez les palais : mais on vous y maudit.
Et quant à goûter la première
De ce qu'on sert devant les dieux ,
Croyez-vous qu'il en vaille mieux ?
Si vous entrez partout, aussi font les profanes.
Sur la tête des rois , et sur celle des ânes ,
Vous allez vous planter, je n'en disconviens pas ;
Et je sais que d'un prompt trépas
Cette importunité bien souvent estpunie.
Certain ajustement , dites-vous , rend jolie ;
J'en conviens : il est noir ainsi que vous et moi.
Je veux qu'il ait nom mouche ; est-ce un sujet pourquoi
Vous fassiez sonner vos mérites ?
Nomme-t-onpas aussi mouches les parasites ?
Cessez donc de tenir un langage si vain :
N'ayez plus ces hautes pensées.
Les mouches de cour sont chassées ;
Les mouchards sont pendus : et vous mourrez de faim ,
De froid , de langueur, de misère ,
Quand Phébus règnera sur un autre hémisphère.
Alors je jouirai du fruit de mes travaux :
Je n'irai , par monts ni par vaux,
M'exposer au vent, à la pluie ;
Je vivrai şans mélancolie :
7.
78 FABLES .
Le soin que j'aurai pris de soin m'exemptera.
Je vous enseignerai par-là
Ceque c'est qu'une fausse ou véritable gloire.
Adieu ; je perds le temps : laissez-moi travailler ,
Ni mon grenier , ni mon armoire ,
Ne se remplit à babiller.
IV.
LE JARDINIER ET SON SEIGNEUR.
Un amateurdujardinage ,
Demi-bourgeois , demi-manant ,
Possédoit en çertain village
Un jardin assez propre , et le clos attenant.
Il avoit de plant vif fermé cette étendue:
Là croissoient à plaisir l'oseille et la laitue,
De quoi faire à Margot pour sa fête un bouquet,
Peu de jasmin d'Espagne , et force serpolet.
Cette félicité par un lièvre troublée
Fit qu'au seigneur du bourg notre homme se plaignit.
Ce maudit animal vient prendre są goulée
Soir et matin, dit-il , et des pièges se rit ;
Les pierres , les bâtons , y perdent leur crédit :
Il est sorcier, je crois. Sorcier ! je l'en défie ,
Repartit le seigneur : fût-il diable , Miraut ,
Endépit de ses tours , l'attrapera bientôt.
Je vous en déferaî , bon homme , sur ma vie ;
Et quand ? Et dès demain, sans tarder plus long-temps.
La partie ainsi faite , il vient avec ses gens.
Çà, déjeunons , dit-il : vos poulets sont-ils tendres ?
La fille du logis, qu'on vous voie , approclicz:
LIVRE IV. 79
Quand la marirons-nous ? quand aurons-nous des gendres?
Bon homme , c'est ce coup qu'il faut , vous m'entendez ,
Qu'il faut fouiller à l'escarcelle.
Disant ces mots , il fait connoissance avec elle,
Auprès de lui la fait asseoir ,
Prendune main, un bras , lève un coin du mouchoir ;
Toutes sottises dont la belle
Se défend avec grand respect :
Tant qu'au père à la fin cela devient suspect.
Cependant on fricasse, on se rue en cuisine.
De quand sont vos jambons ? ils ont fort bonne mine.
Monsieur, ils sont à [Link], dit le seigneur,
Je les reçois , et de bon cœur.
Il déjeune très bien; aussi fait sa famille ,
Chiens , chevaux et valets , tous gens bien endentés :
il commande chez l'hôte , y prend des libertés ,
Boit son vin, caresse sa fille.
L'embarras des chasseurs succède au déjeuné.
Chacun s'anime et se prépare :
Les trompes et les cors font un tel tintamarre
Que le bonhomme est étonné.
Le pis fut que l'on mit en piteux équipage
Le pauvre potager : adieu planches , carreaux ,
Adieu chicorée et poireaux ,
Adieu de quoi mettre au potage.
Le lièvre étoit gîté dessous un maître chou.
On le quête , on le lance : il s'enfuit par an trou ,
Non pas trou , mais trouée, horrible et large plaie
Que l'on fit à la pauvre haie
Par ordre du seigneur ; car il eût été mal
Qu'on n'eût pu du jardin sortir tout à cheval.
Le bon homme disoit : Cejeont làjeux de prince
BIBL. UNIV .
GANT
80 FABLES:
Mais on le laissoit dire ; et les chiens et les gens
Firent plus de dégât en une heure de temp
Que n'en auroient fait en cent ans
Tous les lièvres de la province.
Petits princes , videz vos débats entre vous :
De recourir aux rois vous seriez de grands fous:
Il ne les faut jamais engager dans vos guerres ,
Ni les faire entrer sur vos terres.
V.
L'ANE ET LE PETIT CHIEN.
NE forçons point notre talent;
Nous ne ferioas rien avec grâce :
Jamais un lourdaud , quoi qu'il fasse,
Ne sauroit passer pour galant.
Peu de gens , que le ciel chérit et gratifie ,
Ont le don d'agréer infus avec la vie.
C'est un point qu'il leur faut laisser ,
Et nepas ressembler à l'âne de la fable ,
Qui , pour se rendre plus aimable
Et plus cher à son maître, alla le caresser.
Comment! disoit-il en son ame ,
Ce chien , parcequ'il est mignon ,
Vivra de pair à compagnon
Avec monsieur , avec madame :
Et j'aurai des cour de bâton !
Que fait-il ? il donne la pate,
Puis aussitôt il est baisé :
Si'l enfaut faire auſant afinque l'onme flatte,
Celan'est pas bien malaisé.
LIVRE IV. 8
Dans cette admirable pensée ,
Voyant son maître en joie , il s'en vient lourdement ,
Lève une corne tout usée ,
La lui porte au menton fort amoureusement ,
Non sans accompagner, pour plus grand ornement,
De son chant gracieux cette action hardie.
Oh! oh ! quelle caresse ! etquelle mélodie !
Dit le maître ussitôt. Holà , Martin-bâton !
Martin-bâton accourt : l'âne change de ton.
Ainsi finit la comédie,
VI.
LE COMBAT DES RATS ET DES BELETTES,
La nation des belettes ,
Non plus que celle des chats ,
Ne veut aucun bien aux rats :
Et sans les portes étroites
De leurs habitations ,
L'animal à longue échine
En feroit , je m'imagine ,
De grandes destructions.
Or, une certaine année
Qu'il en étoit à foison ,
Leur roi , nommé Ratapon ,
Mit en campagne une armée.
Les belettes , de leur part ,
Déployèrent l'étendard.
Si l'on croit la renommée ,
La victoire balança :
Plus d'un guéret s'engrissa
82 FABLES.
Du sangdeplus d'une bande.
Mais la perte la plus grande
Tomba presque en tous endroist
Sur le peuple souriquois :
Sa déroute fut entière ,
Quoi que pût faire Artarpax,
Psicarpax , Méridarpax ,
Qui, tout couverts de poussière ,
Soutinrent assez long-temps
Les efforts des combattants.
Leur résistance fut vaine ,
Il fallut céder au sort :
Chacun s'enfuit au plus fort ,
Tant soldat que capitaine.
Les princes périrent tous.
La racaille , dans des trous
Trouvant sa retraite prête,
Se sauva sans grand travail:
Mais les seigneurs sur leur tête
Ayant chacun un plumail,
Des cornes ou des aigrettes ,
Soit comme marques d'honneur ,
Soit afin que les bèlettes
En conçussent plus de peur ,
Cela causa leur malheur.
Trou , ni fente , ni crevasse,
Ne fut large assez pour eux :
Au lieu que la populace
Entroit dans les moindres creux.
La principale jonchée
Fut donc des principaux rats.
Unetête empanachée
LIVRE I V. 83
N'est pas petit embarras.
Le trop superbe équipage
Peut souvent en un passage
Causer du retardement.
Les petits en toute affaire
Esquivent fort aisément :
Les grands ne le peuvent faire.
VII.
LE SINGE ET LE DAUPHIN.
C'ÉTOIT chez les Grecsunusage
Que sur la mer tous voyageurs
Menoient avec eux en voyage
Singes et chiens de bateleurs.
Unnavire en cet équipage
Non loin d'Athènes fit naufrage.
Sans les dauphins tout eût péri.
Cet animal est fort ami
De notre espèce : en son histoire
Pline le dit; il le faut croire.
Il sauvadonc tout ce qu'il put.
Même un singe en cette occurrence ,
Profitant de la ressemblance ,
Lui pensa devoir son salut :
Undauphin le prit pour un homme ,
Etsur son dos le fit asseoir
Si gravement, qu'on eût cru voir
Ce chanteurque tant on renomme.
Le dauphin l'alloit mettre à bord ,
Quand, parhasard,il lui demande:
84 FABLES.
Etes-vous d'Athènes la grande ?
Oui , dit l'antre; on m'y connoît fort :
S'il vous y survient quelque affaire ,
Employez-moi ; car mes parents
Ytiennent tous les premiers rangs :
Unmien cousin est juge maire.
Le dauphin dit , Bien grand merci.
Et le Pirée a part aussi
A l'honneur de votre présence ?
Vous le voyez souvent , je pense!?
Tous les jours : il est mon ami ;
C'est une vieille connoissance.
Notre magot prit , pour ce coup ,
Le nomd'un port pour un nom d'homme.
De telles gens il est beaucoup ,
Qui prendroient Vaugirard pour Rome ;
Et qui , caquetant au plus dru ,
Parlent de tout, et n'ont rien vu.
Le dauphin rit , tourne la tête ,
Et, le magot considéré ,
Il s'aperçoit qu'il n'a tiré
Du fond des eaux rien qu'une bête :
Il l'y replonge , et va trouver
Quelque homme afin de le sauver.
VIII.
L'HOMME , ET L'IDOLE DE BOIS
CERTAIN
JERTAIN paien chez lui gardoit un dieu de bois ,
Decesdieuxqui sont sourds, bien qu'ayant des oreilles :
LIVRE IV. 85
Lepaïencependant s'en promettoit merveilles.
Il lui coûtoit autant que trois :
Ce n'étoit que vœux et qu'offrandes ,
Sacrifices debœufs couronnés de guirlandes.
Jamais idole , quel qu'il fût ,
N'avoit eu cuisine si grasse ;
Sans que, pour tout ce culte , à son hôte il échût
Succession , trésor, gain au jeu , nulle grâce.
Bienplus, si pour un sou d'orage en quelque endroit
S'amassoit d'une ou d'autre sorte ,
L'homme en avoit sa part; et sa bourse en souffroit :
La pitance du dieu n'en étoit pas moins forte.
Ala fin, se fâchant de n'en obtenir rien,
Il vous prend un levier, met en pièces l'idole ,
Le trouve rempli d'or. Quand je t'ai fait du bien ,
M'as-tu valu , dit-il, seulement une obole ?
Va, sörs de mon logis, cherche d'autres autels.
Tu ressembles aux naturels
Malheureux , grossiers et stupides :
On n'en peut rien tirer qu'avecque le bâton.
Plus je te remplissois , plus mes mains étoient vides
J'ai bien faitde changer de ton.
IX
.
LE GEAI PARÉ DES PLUMES DU PAON.
Us paon muoit : un geai prit son plumage ;
Puis après se l'accommoda ;
Puisparmi d'autres paons tout fier se panada ,
Croyant être un beau personnage.
Quelqu'un le reconnut : il se vit bafoué,
Berné, sitllé , moqué , joué,
La Fontaine. Fables. 8
86 FABLES.
Et par messieurs les paons plumé d'étrange sorte :
Même vers ses pareils s'étant réfugié ,
Il fut par eux mis à la porte.
Il est assez de geais àdeux pieds comme lui,
Qui se parent souvent des dépouilles d'autrui,
Etque l'on nomme plagiaires.
Je m'en tais , et ne veux leur causer nul ennui :
Ce ne sont pas làmes affaires.
X.
LE CHAMEAU , ET LES BATONS FLOTTANTS .
Le premier qui vit un chameau
S'enfuit à cet objet nouveau;
Le second approcha ; le troisième osa faire
Un licou pour le dromadaire.
L'accoutumance ainsi nous rend tout familier :
Ce qui nous paroissoit terrible et singulier
S'apprivoise avec notre vue
Quand ce vient à la continue.
Etpuisque nous voici tombés sur ce sujet :
On avoit mis des gens au guet,
Qui, voyant sur les eaux de loin certain objet,
Ne purent s'empêcher de dire
Que c'étoit un puissant navire.
Quelques moments après , l'objet devint brûlot ,
Et puis nacelle , et puis ballot ,
Enfin bâtons flottant sur l'onde.
J'ensais beaucoupde par lemonde
Aqui ceci conviendroit bien :
De loin, c'est quelque chose; etde près , cen'est rien
LIVRE IV. 87
XI.
LA GRENOUILLE ET LE RAT.
TEL, commeditMerlin, cuide engeigner autrui,
Qui souvents'engeigne soi-même.
J'ai regret que cemot soit trop vieux aujourd'hui :
Il m'a toujours semblé d'une énergie extrême.
Mais afind'en venir audessein que j'ai pris :
Un rat plein d'embonpoint , gras , etdes mieux nourris,
Etqui ne connoissoit l'avent ni le carême ,
Sur le bord d'un marais égayoit ses esprits.
Une grenouille approche, et luidit en sa langue;
Venez me voir chez moi , je vous ferai festin.
Messire rat promit soudain :
Il n'étoit pas besoin de plus longue harangue.
Elle allégua pourtant les délices du bain,
La curiosité , le plaisir du voyage ,
Cent raretés à voir le long du marécage :
Un jour il conteroit à ses petits enfants
Les beautés de ces lieux, les mœurs des habitants,
Et le gouvernement de la chose publique
Aquatique.
Unpoint sans plus tenoit le galant empêché :
Il nageoit quelque peu , mais il falloit de l'aide.
La grenouille à cela trouve un très bon remède :
Le rat fut àsonpiedpar la pate attaché;
Unbrinde jonc en fit l'affaire.
Dans le marais entrés , notre bonne commère
S'efforce de tirer son hôte au fond de l'eau ,
Contre ledroit des gens, contre la foijurée;
88 FABLES.
Prétend qu'elle en fera gorge-chaude et curée :
C'étoit , à son avis , un excellent morceau.
Déjà dans son esprit la galande le croque.
Il atteste les dieux ; la perſide s'en moque :
Il résiste ; elle tire. En ce combat nouveau ,
Un milan , qui dans l'air planoit, faisoit la ronde,
Voit d'en-haut le pauvret se débattant sur l'onde.
Il fond dessus , l'enlève , et, par même moyen ,
La grenouille et le lien.
Tout en fut; tant et si bien,
Que de cette double proie
L'oiseau se donne au cœurjoie,
Ayant, de cette façon ,
A souper chair et poisson.
La ruse la mieux ourdie
Peut nuire à son inventeur ;
Et souvent la perfidie
Retourne sur son auteur.
XIL
TRIBUT ENVOYÉ PAR LES ANIMAUX A ALEXANDRE.
UNe fable avoit cours parmi l'antiquité
Et la raison ne m'en est pas connue.
Que le lecteur en tire une moralité :
Voici la fable toute nue,
La Renommée ayant dit en cent lieux
Qu'un fils de Jupiter , un certain Alexandre,
Ne voulant rien laisser de libre sous les cieux ,
Commandoitque , sans plus attendre ,
Tout peuple à ses pieds s'allât rendre ,
LIVRE IV. 89
Quadrupèdes , humains , éléphants , vermisscaux ,
Les républiques des oiseaux :
La déesse aux cent bouches , dis-je ,
Ayant mis partout la terreur
En publiant l'édit du nouvel empereur ,
Les animaux , et toute espèce lige
De son seul appétit, crurent que cette fois
Il falloit subir d'autres lois.
On s'assemble au désert. Tous quittent leur tanière.
Après divers avis , on résout , on conclut
D'envoyer hommage et tribut.
Pour l'hommage et pour la manière ,
Le singe en fut chargé : l'on lui mit par écrit
Ce que l'on vouloit qui fût dit.
Le seul tribut les tint en peine :
Car que donner ? il falloit de l'argent.
On en pritd'un prince obligeant ,
Qui , possédant dans son domaine
Des mines d'or, fournit ce qu'on voulut.
Comme il fut question de porter ce tribut,
Le mulet et l'âne s'offrirent ,
Assistés du cheval ainsi que du chameau.
Tous quatre en chemin ils se mirent,
Avec le singe , ambassadeur nouveau.
La caravane enfin rencontre en un passage
Monseigneur le lion. Cela ne leur plut point.
Nous nous rencontrons tout à point ,
Dit-il , et nous voici compagnons de voyage.
J'allois offrir mon fait à part ;
Mais, bienqu'il soit léger, tout fardeau m'embarrasse.
Obligez-moi de me faire la grâce
Qued'enporter chacun un quart:
8.
FABLES .
go
Ce ne vous sera pas une charge trop grande ;
Et j'en serai plus libre, et bien plus en état,
En cas que les voleurs attaquent notre bande ,
Et que l'on en vienne au combat.
Econduire un lion rarement se pratique.
Le voilà donc admis , soulagé , bien reçu ,
Et , malgré le héros de Jupiter issu ,
Faisant chère et vivant sur la bourse publique.
Ils arrivèrent dans un pré
Tout bordé de ruisseaux , de fleurs tout diapré,
Où maint mouton cherchoit sa vie ,
Séjour du frais , véritable patrie
Des zéphyrs. Le lion n'y fut pas ,qu'à ces gens
Il se plaignit d'être malade.
Continuez votre ambassade ,
Dit-il; je sens un feu qui me brûle au-dedans ,
Et veux chercher ici quelque herbe salutaire.
Pour vous , ne perdez point de temps :
Rendez-moi mon argent ; j'en puis avoir affaire.
On déballe : et d'abord le lion s'écria ,
D'un ton qui témoignoit sa joie:
Que de filles , o dieux ! mes pièces de monnoie
Ont produites ! Voyez : la plupart sont déjà
Aussi grandes que leurs mères.
Le croît m'en appartient. Il prit tout là-dessus ?
Ou bien, s'il ne prit tout, il n'en demeura guères.
Le singe et les sommiers confus ,
Sans oser répliquer, en chemin se remirent.
Au fils de Jupiter on dit qu'ils se plaignirent, ٣٠١
Etn'en eurentpointde raison.
Qu'eût-il fait ? C'eût été lion contre lion.
LIVRE IV. 91
Et le proverbe dit : Corsaires à corsaires ,
L'un l'autre s'attaquant, ne font pas leurs affaires.
XIII.
LE CHEVAL S'ÉTANT VOULU VENGER DU CERF.
DEEtouttempsles chevauxnesontnés pour les hommes.
Lorsque le genre humainde glands se contentoit ,
Ane , cheval , et mule , aux forêts habitoit :
Et l'on ne voyoit point, comme au siècle où nous sommes ,
Tant de selles et tantde bâts ,
Tant de harnois pour les combats ,
Tant de chaises , tant de carrosses ;
Comme aussi ne voyoit-on pas
Tant de festins et tant de noces.
Or un cheval eut alors différent
Avec un cerf plein de vitesse ;
Et ne pouvant l'attraper en courant ,
Il eut recours à l'homme, implora son adresse.
L'homme lui mit un frein, lui sauta sur le dos ,
Ne lui donna point de repos
ue le cerf ne fût pris , et n'ylaissât la vie.
Etcela fait, le cheval remercie
L'homme sonbienfaiteur, disant : Je suis à vous :
Adieu; jem'enretourne en mon séjour sauvage.
Non pas cela, dit l'homme , il fait meilleur chez nous :
Je vois trop quel est votre usage.
Demeurez donc; vous serez bien traité,
Etjusqu'au ventre en la litière.
Hélas! que sert labonne chère
Quand on n'a pas la liberté?
FABLES :
92
Le cheval s'aperçut qu'il avoit fait folie :
Mais il n'étoit plus temps ; déjà son écurie
Étoit prête et toute bâtie.
Il y mourut en traînant son lien :
Sage s'il eût remis une légère offense.
Quel que soit le plaisir que cause la vengeance,
C'est l'acheter trop cher , que l'acheter d'un bien
Sans qui les autres ne sont rien.
XIV.
LE RENARD ET LE BUSTE.
Les grands, pour la plupart,sont masques dethéâtre ,
Leur apparence impose au vulgaire idolâtre.
L'âne n'en sait juger que par ce qu'il en voit .
Le renard , au contraire , à fond les examine ,
Les tourne de tous sens ; et, quand il s'aperçoit
Que leur fait n'est que bonne mine ,
Jl leur applique un mot qu'un buste de héros
Lui fit dire fort à propos.
C'étoit un buste creux , et plus grand que nature.
Le renard , en louant l'effort de la sculpture ,
«Belle tête , dit-il , mais de cervelle point. >>>
Combiende grands seigneurs sont bustes en ce point !
XV.
LE LOUP , LA CHÈVRE ET LE CHEVREAU.
La bique allant remplirsatrainantemamelle,
Et paître l'herbe nouvelle,
LIVRE IV. 93
Ferma sa porte au loquet ,
Non sans dire à son biquet :
Gardez-vous , sur votre vie ,
D'ouvrir , que l'on ne vous die,
Pour enseigne et mot da guet,
Foin duloup et de sa race !
Comme elledisoit cesmots,
Le loup, de fortune , passe :
Il les recueille à propos , 1
Et les garde en sa mémoire.
La bique , comme on peut croire ,
N'avoit pas vu le glouton.
Dès qu'il la voit partie,il contrefait son ton ,
Et, d'une voix papelarde,
Ildemande qu'on ouvre, en disant, Foin du loup !
Et croyant entrer tout d'un coup,
Lebiquet soupçonneux par la fente regarde :
Montrez-moi pate blanche, ou je n'ouvrirai point ,
S'écria-t-il d'abord. Pate blanche est un point
Chez les loups , comme on sait , rarement en usage.
Celui-ci , fort surpris d'entendre ce langage ,
Comme il étoit venu s'en retourna chez soi.
Où seroit lebiquet s'il eût ajouté foi
Au motdu guet, que de fortune
Notre loup avoit entendu ?
Deux sûretés valent mieux qu'nne;
Etletropencelane fut jamais perdu.
94 FABLES.
XVI.
LE LOUP , LA MÈRE , ET L'ENFANT.
CEE loup me remet enmémoire
Unde ses compagnons qui fut encor mieux pris :
Il y périt. Voici l'histoire.
Un villageois avoit à l'écart son logis.
Messer loup attendoit chape-chute à la porte :
Il avoit vu sortir gibier de toute sorte ,
Veauxde lait , agneaux et brebis ,
Régiment de dindons, enfin bonne provende.
Le larroncommençoit pourtant à s'ennuyer.
Il entend un enfant crier.
La mère aussitôt le gourmande,
Lemenace , s'il ne se tait,
De le donner au loup. L'animal se tient prêt ,
Remerciant les dieux d'une telle aventure :
Quand la mère apaisant sa chère géniture
Lui dit : Ne criez point; s'il vient , nous le tûrons.
Qu'est ceci ! s'écria le mangeur de moutons :
Dire d'un , puis d'un autre ! Est-ce ainsi que l'on traite
Les gens faits comme moi ? me prend-on pour un sot?
Que quelque jour ce beau marmot
Vienne au bois cueillir la noisette....
Comme il disoit ces mots , on sort de la maison :
Un chiende cour l'arrête ; épieux et fourches fières
L'ajustent de toutes manières.
Que veniez-vous chercher en ce lieu? lui dit-on.
Aussitôt il conta l'affaire.
Merci de moi ! lui dit la mère,
LIVRE IV. 95
Tumangeras mon fils ! L'ai-je fait à dessein
Qu'il assouvisse un jour ta faim ?
On assomma la pauvre bête.
Unmanant lui coupa le pied droit et la tête :
Le seigneur du village à sa porte les mit;
Etce dicton picard alentour fut écrit:
«Biaux chires leups , n'écoutez mie
Mère tenchent chen fieux qui crie. »
XVII.
PAROLE DE SOCRATE .
SOCRATE unjour faisant bâtir,
Chacuncensuroit son ouvrage :
L'un trouvoit les dedans , pour ne lui point mentir ,
Indignes d'un tel personnage;
L'autre blâmoit la face; et tous étoientd'avis
Que les appartements en étoient trop petits.
Quelle maison pour lui! l'ony tournoit àpeine.
Plût au ciel quede vrais amis ,
Telle qu'elle est, dit-il , elle pût être pleine !
Lebon Socrate avoit raison
De trouver pour ceux-là trop grande sa maison.
Chacun se dit ami; mais fou qui s'y repose:
Rienn'est plus communque ce nom,
Rien n'est plus rare que lachose.
96 FABLES.
XVIII.
LE VIEILLARD ET SES ENFANTS
TOUTE puissancece est foible , à moins que d'être unie.
Écoutez là-dessus l'esclave de Phrygie.
Sij'ajoute du mien à son invention ,
C'est pour peindre nos mœurs , et non point par envie ;
Je suis trop au-dessous de cette ambition.
Phèdre enchérit souvent par un motif de gloire :
Pour moi , de tels pensers me seroient malséants.
Mais venons à la fable ou plutôt à l'histoire
De celui qui tâcha d'unir tous ses enfants.
Un vieillard prèsd'aller où la mort l'appeloit ,
Mcs chers enfants , dit-il ( à ses fils il parloit ),
Voyez si vous romprez ces dards liés ensemble:
Je vous expliquerai le nœud qui les assemble.
L'aîné les ayant pris , et fait tous ses efforts ,
Les rendit , en disant : Je le donne aux plus forts.
Un second lui succède , et se met en posture ;
Mais en vain. Un cadet tente aussi l'aventure.
Tous perdirent leur temps , le faisceau résista s
De ces dards joints ensemble un seul ne s'éclata.
Foibles gens ! dit le père : il faut que je vous montre
Ce que ma force peut en semblable rencontre.
On crut qu'il se moquoit , en sourit , mais à tort :
Il sépare les dards , et les rompt sans effort.
Vous voyez , reprit-il , l'effet de la concorde :
Soyez joints , mes enfants; que l'amour vous accorde.
Tant que dura son mal , il n'eut autre discours.
Enfin se sentantprès de temuiner ses jours ,
LIVRE IV . 97
Mes chers enfants , dit-il , je vais où sont nos pères ;
Adieu, promettez-moi de vivre comme frères ;
Que j'obtienne de vous cette grâce en mourant.
Chacun de ses trois fils l'en assure en pleurant.
Il prend à tous les mains , il meurt. Et les trois frères
Trouvent un bien fort grand, mais fort mêlé d'affaires.
Un créancier saisit, un voisin fait procès :
D'abord notre trio s'en tire avec succès.
Leur amitié fut courte autant qu'elle étoit rare.
Le sang les avoit joints , l'intérêt les sépare :
L'ambition, l'envie , avec les consultants ,
Dans la succession entrent en même temps.
On en vient au partage, on conteste , on chicane :
Le juge sur cent points tour à tour les condamne.
Créanciers et voisins reviennent aussitôt ,
Ceux-là sur une erreur , ceux-ci sur un défaut.
Les frères désunis sont tous d'avis contraire :
L'un veut s'accommoder, l'autre n'en veut rien faire .
Tous perdirent leur bien, et voulurent trop tard
Profiter de ees dards unis, etpris à part.
XIX.
L'ORACLE ET L'IMPIE.
VOULOIR
OULOIR tromper le ciel, c'est folie à la terre.
Le dédale des cœurs en ses détours n'enserre
Rien qui ne soit d'abord éclairé par les dicux ;
Tout ce que l'homme fait, il le fait à leurs yeux ,
Même les actions que dans l'ombre il croit faire.
Un païen , qui sentoit quelque peu le fagot ,
Etqui croyoit en Dieu , pour user de ce mot ,
La Fontaine. Fables . 9
98 FABLES .
Par bénéfice d'inventaire ,
Alla consulter Apollon.
Dès qu'il fut en sou sanctuaire :
Ce que je tiens , dit-il , est-il en vie, ou non?
Il tenoit un moineau , dit-on ,
Prêt d'étouffer la pauvre bête ,
Ou de la lâcher aussitôt,
Pour mettre Apollon en défaut.
Apollonreconnut ce qu'il avoit entête :
Mort ou vif, lui dit-il , montre-nous ton moineau ,
Etne me tends plus de panneau;
Tu te trouverois mal d'un pareil stratagème :
Je vois de loin , j'atteins de même.
X X:
L'AVARE QUI A PERDU SON TRÉSOR.
L'USAGE seulement fait la possession.
Jedemande à ces gens de qui la passion
Est d'entasser toujours , mettre somme sur sommé ,
Quel avantage ils ont que n'ait pas un autre homme.
Diogène là-bas est aussi riche qu'eux ;
Et l'avare ici -haut, comme lui , vit en gueux.
L'homme au trésor caché , qu'Ésope nous propose ,
Servira d'exemple à la chose.
Ce malheureux attendoit
Pour jouir de son bien une seconde vie ;
Ne possédoit pas l'or, mais l'or le possédoit.
Il avoit dans la terre une somme enfouie ,
Son cœur avec, n'ayant autre déduit
Que d'y ruminer jour et nuit ,
LIVRE IV. 99
Et rendre sa chevance à lui-même sacrée.
Qu'il allât ou qu'il vint, qu'il bâût ou qu'il mangeât ,
On l'eût pris de bien court à moins qu'il ne songeât
Al'endroit où gisoit cette somme enterrée.
Il y fit tant de tours, qu'un fossoyeur le vit ,
Se douta du dépôt , l'enleva sans rien dire.
Notre avare un beau jour ne trouva que le nid:
Voilàmon homme aux pleurs : il gémit, il soupire ,
Il se tourmente , il se déchire.
Unpassant lui demande à quel sujet ses cris.=
C'est mon trésor que l'on m'a pris. =
Votre trésor ! où pris ? = Tout joignant cette pierre. =
Eh ! sommes-nous en temps de guerre
Pour l'apporter si loin ? N'eussiez-vous pas mieux fait
Dele laisser chez vous envotre cabinet,
Quede le changer de demeure ?
Vous auriez pu sans peine y puiser àtoute heure. =
Atoute heure ! bon dieu ! ne tient-il qu'à cela ?
L'argent vient- comme il s'en va ?
Je n'y touchois jamais.= Dites-moi donc, de grace ,
Reprit l'autre , pourquoi vous vous affligez tant :
Puisque vous ne touchiez jamais à cet argent ,
Mettezune pierre à la place,
Elle vous vaudra tout autant.
XX I.
L'OEIL DU MAÎTRE.
Un cerf s'étant sauvé dansune étable à boeufs
Fut d'abord averti par eux
Qu'il cherchât un meilleur asile.
Mes frères , leur dit-il , ne me décelez pas :
100 FABLES .
Je vous enseignerai les pâtis les plus gras ;
Ce service vous peut quelque jour être utile ,
Et vous n'en aurez point regret.
Les bœufs , à toute fin, promirent le secret.
Il se cache en un coin , respire , et prend courage.
Sur le soir on apporte herbe fraîche et fourrage ,
Comme l'on faisoit tous les jours.
L'on va, l'on vient , les valets font cent tours ,
L'intendant même ; et pas un d'aventure
N'aperçut ni cor, ni ramure,
Ni cerf enfin, L'habitant des forêts
Rend déjà grâce aux bœufs , attend dans cette étable
Que, chacun retournant au travail de Cérès ,
Il trouve pour sortir un moment favorable.
L'un des bœufs ruminant lui dit : Cela va bien :
Mais quoi ! l'homme aux centyeux n'a pas fait sa revue;
Je crains fort pour toi sa venue :
Jusque-là , pauvre cerf, ne te vante de rien.
Là-dessus le maître entre, et vient faire sa ronde.
Qu'est ceci ? dit-il à son monde ,
Je trouve bien peu d'herbe en tous ces râteliers.
Cette litière est vieille , allez vite aux greniers.
Je veux voir désormais vos bêtes mieux soignées.
Que coûte-t- ild'ôter toutes ces araignées ?
Ne sauroit-on ranger ces jougs et ces colliers ?
En regardant à tout il voit une autre tête
Que celles qu'il voyoit d'ordinaire en ce lieu.
Le cerf est reconnu : chacun prend un épicu ;
Chacun donne un coup à la bête .
Ses larmes ne sauroient la sauver du trépas.
On l'emporte, on la sale , on en fait maint repas,
Dont maint voisin s'éjouit d'être.
LIVRE IV. 10I
Phèdre sur ce sujet dit fort élégamment :
Il n'est , pour voir, que l'œil dumaître.
Quant à moi , j'y mettrois encor l'œil de l'amant.
ΧΧΙΙ.
L'ALQUETTE ET SES PETITS , AVEC LE MAÎTRE D'UN CHAMP.
Ne t'attends qu'àtoi seul:c'est uncommunproverbe.
E
Voici comme Ésope le mit
En crédit.
Les alouettes font leur nid
Dans les blés quand ils sont en herbe ,
C'est-à-dire environ le temps
Que tout aime, et que tout pullule dans le monde ,
Monstres marins au fond de l'onde ,
Tigtes dans les forêts , alouettes aux champs.
Une pourtant de ces dernières
Avoit laissé passer la moitié d'un printemps
Sans goûter le plaisir des amours printanières.
A toute force enfin ellę se résolut
D'imiter la nature , etd'être mère encore
Elle bâtit un nid, pond , couve , et fait éclore,
Alahâte a le tout alla du mieux qu'il put.
Les blés d'alentour mûrs avant que la uitée
Se trouvât assez forte encor
Pour voler et prendre l'essor ,
De mille soins divers l'alouette agitée
S'en va chercher pâture, avertit ses enfants
D'être toujours au guet et faire sentinelle.
Si le possesseur de ces champs
Vient avecque son fils,comme
fils il viendra,dit-elle ,
9
BIBL. UNIV .
ГОД FABLES .
Ecoutez bien : selon ce qu'il dira ,
Chacunde nous décampera.
Sitôt que l'alouette eut quitté sa famille ,
Le possesseur du champ vient avecque son fils.
Ces blés sont mûrs , dit-il; allez chez nos amis
Les prierque chacun , apportant sa faucille ,
Nous vienne aider demain dès la pointe du jour.
Notre alouette de retour
Trouve en alarme sa couvée.
L'un commence : Il a dit que , l'aurore levée ,
L'on fit venir demain ses amis pour l'aider.
S'il n'a dit que cela , repartit l'alouette ,
Rienne nous presse encor de changer de retraite;
Mais c'est demain qu'il faut tout de bon écouter.
Cependant soyez gais : voilà de quoi manger.
Eux repus , tout s'endort , les petits et la mère.
L'aubedu jour arrive, et d'amis point du tout.
L'alouette à l'essor, le maître s'en vient faire
Sa ronde ainsi qu'à l'ordinaire.
Ces blés ne devroient pas , dit-il, être debout.
Nos amis ont grand tort , et tort qui se repose
Sur de tels paresseux, à servir ainsi lents.
Mon fils , allez chez nos parents
Les prier de la même chose.
L'épouvante est au nid plus forte quejamais.
Il a dit ses parents , mère ! c'est à cette heure....
Non, mes enfants , dormez en paix :
Nebougeons de notre demeure.
L'alouette eut raison , car personne ne vint.
Pour la troisième fois, le maître se souvint
De visiter ses blés. Notre erreur est extrême ,
Pit-il , de nous attendre à d'autres gens que nous.
LIVRE IV. 103
Il n'est meilleur ami ni parent que soi-même.
Retenez bien cela , mon fils. Et savez-vous
Ce qu'il faut faire ? Il faut qu'avec notre famille
Nous prenions dès demain chacun une faucille ;
C'est là notre plus court : et nous achèverons
Notre moisson quand nous pourrons.
Dès lors que ce dessein fut su de l'alouette :
C'est ce coup qu'il est bon de partir , mes enfants !
Et les petits , en même temps ,
Voletants , se culebutants ,
Délogèrent tous sans trompette:
FIN DU QUATRIÈME LIVRE .
104 FABLES.
LIVRE CINQUIÈME.
FABLE Ι
.
LE BUCHERON ET MERCURE,
A M. LE C. D. B.
VOTRE goût a servi de règle à mon ouvrage :
J'ai tenté les moyens d'acquérir son suffrage.
Vous voulez qu'on évite un soin trop curieux ,
Et des vains ornements l'effort ambitieux ;
Je le veux comme vous : cet effort ne peut plaire.
Un auteur gâte tout quand il veut trop bien faire.
Non qu'il faille bannir certains traits délicats :
Vous les aimez , ces traits ; et je ne les hais pas.
Quant au principal but qu'Ésope se propose ,
J'y tombe au moins mal que je puis.
Enfin, si dans ces vers je ne plais et n'instruis ,
Il ne tient pas àmoi ; c'est toujours quelque chose.
Comme la force est un point
Dont je ne me pique point,
Je fiche d'y tourner le vice en ridicule ,
Ne pouvant l'attaquer avec des bras d'Hercule.
C'est là tout mon talent : je ne sais s'il suffit.
Tantôt je peins en un récit
La sotte vanité jointe avecquel'envie ,
Deux pivots sur qui roule aujourd'hui notre vie :
LIVRE V. 105
Tel est ce chétif animal
Qui voulut en grosseur au bœuf se rendre égal.
J'oppose quelquefois par une double image
Le vice à la vertu , la sottise au bon sens ,
Les agneaux aux loups ravissants ,
La mouche à la fourmi ; faisant de cet ouvrage
Une ample comédie à cent actes divers ,
Etdont la scène est l'univers.
Hommes , dieux , animaux, tout y fait quelque rôle ,
Jupiter comme un autre. Introduisons celui
Qui porte de sa part aux belles la parole :
Ce n'est pas de cela qu'il s'agit aujourd'hui.
Unbûcheronperdit son gagne-pain ,
C'est sa cognée; et la cherchant en vain
Ce fut pitié là-dessus de l'entendre.
Il n'avoit pas des outils à revendre :
Sur celui-ci souloit tout son avoir.
Ne sachant donc où mettre son espoir,
Sa face étoit de pleurs toute baignée:
O ma coguée ! ô ma pauvre cognée !
S'écrioit-il : Jupiter, rends-la-moi ;
Je tiendrai l'être encore un coup de toi.
Sa plainte fut de l'Olympe entendue.
Mercure vient. Elle n'est pas perdue,
Lui dit ce dieu ; la connoîtras-tu bien ?
Je crois l'avoir près d'ici rencontrée.
Lors une d'or à l'homme étant montrée,
Il répondit : Je n'y demande rien.
Une d'argent succède à la première :
Il la refuse. Enfin une de bois .
Voilà , dit-il , la mienne cette fois.
106 FABLES .
Je suis content si j'ai cette dernière.
Tu les auras , dit le dieu , toutes trois :
Tabonne foi sera récompensée. 1
En ce cas-là je les prendrai ,dit-il.
L'histoire en est aussitôt dispersée :
Et boquillons de perdre leur outil ,
Et de crier pour se le faire rendre.
Le roi des dieux ne sait auquel entendre.
Son fils Mercure aux criards vient encor ;
Achacun d'eux il en montre une d'or.
Chacun eût cru passer pour une bête
Denepas direaussitôt : La voilà !
Mercure , au lieu de donner celle-là ,
Leur en décharge un grand coup sur la tête.
Ne point mentir, être content du sien ,
C'est le plusûr ; cependant on s'occupe
Adire faux pour attraper du bien,
Que sert cela ? Jupiter n'est pas dape,
1 Ι.
LE POT DE TERRE ET LE POT DE FER.
Le potde ferproposa
Au pot de terre un voyage.
Celui-ci s'en excusa ,
Disant qu'il feroit que sage
De garder le coindu feu ;
Car il lui falloit si peu ,
Si peu , que la moindre chose
De son débris seroit cause :
LIVRE V. 107
Il n'en reviendroit morceau:
Pour vous , dit-il , dont la peau
Est plus dure que la mienne ,
Je ne vois rienqui vous tienne.
Nous vous mettrons à couvert ,
Repartit le pot de fer :
Si quelque matière dure
Vous menace, d'aventure ,
Entre deux je passerai ,
Etdu coup vous sauverai.
Cetteoffre le persuade.
Pot de fer son camarade
Se met droit à ses côtés.
Mes gens s'en vont à trois piés
Clopinclopant comme ils peuvent ,
L'un contre l'autre jetés
Aumoindre hoquet qu'ils treuvent.
Lepot de terre en souffre : il n'eut pas fait cent pas,
Que par son compagnon il fut mis en éclats ,
Sans qu'il eût lieu de se plaindre.
Ne nous associons qu'avecque nos égaux ;
Ou bien il nous faudra craindre
Le destin d'un de ces pots. :
111.
LE PETIT POISSON ET LE PÊCHEUR.
PETIT poisson deviendra grand,
Pourvu que Dieu lui prête vie.
Mais le lâcher en attendant ,
Jetiens pour moi que c'est folie:
108 FABLES.
Carde le rattraper il n'est pas trop certain.
Un carpeau , qui n'étoit encore que fretin ,
Fut pris par un pêcheur au bord d'une rivière.
Tout fait nombre, dit l'homme en voyant son butin ;
Voilà commencement de chère et de fcstin :
Mettons-le en notre gibecière.
Le pauvre carpillon lui dit en sa manière :
Que ferez-vous de moi ? je ne saurois fournir
Au plus qu'une demi-bouchée.
Laissez-moi carpe devenir :
Je serai par vous repêchée ;
Quelque gros partisan m'achètera bien cher.
Au lieu qu'il vous en faut chercher
Peut- être encor cent de ma taille
Pour faire un plat: quel plat! croyez-moi , rier qui vaille.
Rien qui vaille ! eh bien, soit, repartit le pêcheur :
Poisson, mon bel ami , qui faites le prêcheur ,
Vous irez dans la poêle ; et, vous avez beau dire ,
Dès ce soir on vous fera frire.
Un Tiens vaut , ce dit-on , mieux que deux Tu l'auras.
L'un est sûr, l'autre ne l'est pas.
IV.
LES OREILLES DU LIÈVRE.
U animal cornu blessa de quelques coups
Le lion , qui , plein de courroux ,
Pour ne plus tomber en la peine ,
Bannit des lieux de son domaine
Toute bête portant des cornes à son front.
Chèvres,beliers, taureaux, aussitôt délogèrent ,
LIVRE V.
109
Daims et cerſs de climat changèrent :
Chacun à s'en aller fut prompt.
Un lièvre , apercevant l'ombre de ses oreilles ,
Craignit que quelque inquisiteur
N'allât interpréter à cornes leur longueur,
Ne les soutînt en tout à des cornes pareilles.
Adieu , voisin grillon , dit-il , je pars d'ici :
Mes oreilles enfin seroient cornes aussi ;
Et quand je les aurois plus courtes qu'une autruche,
Je craindrois même encor. Le grillon repartit :
Cornes cela ! Vous me prenez pour cruche !
Ce sont oreilles que Dieu fit.
On les fera passer pour cornes ,
Dit l'animal craintif, et cornes de licornes.
J'aurai beau protester : mon dire et mes raisons
Iront aux Petites- Maisons.
V.
LE RENARD AYANT LA QUEUE COUPÉE.
UN vieux renard , mais des plus fins ,
Grand croqueur de poulets , grand preneur de lapins ,
Sentant son renard d'une lieue ,
Fut enfin au piège attrapé.
Par grand hasard en étant échappé ,
Non pas franc , car pour gage il y laissa sa queue;
S'étant, dis-je , sauvé, sans queue et tout honteux,
Pour avoir des pareils (comme il étoit habile ) ,
Un jour que les renards tenoient conseil entre eux :
Que faisons-nous , dit-il , de ce poids inutile ,
Et qui va balayant tous les sentiers fangeux?
La Fontaine. Fables . 10
110 FABLES.
Que nous sert cette queue? Il faut qu'on se la coupe :
Si l'on me croit , chacun s'y résoudra.
Votre avis est fort bon, dit quelqu'un de la troupe :
Mais tournez-vous , de grâce ; et l'on vous répondra.
A ces mots il se fit une telle huée ,
Que le pauvre écourté ne put être entendu.
Prétendre ôter la queue eût été temps perdu :
La mode en fut continuée.
V I.
LA VIEILLE ET LES DEUX SERVANTES .
L étoit une vieille ayant deux chambrières :
Elles filoient si bien , que les sœurs filandières
1
Ne faisoient que brouiller au prix de celles-ci.
La vicille n'avoit point de plus pressant souci
Que de distribuer aux servantes leur tâche.
Dès que Tethys chassoit Phébus aux crins dorés ,
Tourets entroient en jeu , fuscaux étoient tirés ,
Deçà , delà , vous en aurez :
Point de cesse , point de relâche.
Dès que l'Aurore , dis-je , en son char remontoit ,
Un misérable coq à point nommé chantoit :
Aussitôt notre vieille , encor plus misérable ,
S'affubloit d'un jupon crasseux et détestable ,
Allumoit une lampe, et couroit droit au lit
Où , de tout leur pouvoir, de tout leur appétit ,
Dorioient les deux pauvres servantes.
L'une entr'ouvroit un œil , l'autre étendoit un bras
Et toutes deux , très mal contentes ,
Disoient en entre leurs dents : Maudit coq!! tu mourias !
८.
LIVRE V. 111
Comme elles l'avoient dit , la bête fut grippée :
Le réveille-matin eut la gorge coupée.
Ce meurtre n'amenda nullement leur marché :
Notre couple , au contraire , à peine étoit couché ,
Que la vieille , craignant de laisser passer l'heure ,
Couroit comme un lutin par toute sa demeure.
C'est ainsi que , le plus souvent ,
Quand on pense sortir d'une mauvaise affaire ,
On s'enfonce encor plus avant :
Témoin ce couple et son salaire,
La vieille , au licu du coq , les fit tomber par là
De Charybde en Scylla.
VII.
LE SATYRE ET LE PASSANT.
Au fond d'un antre sauvage
Un satyre et ses enfants
Alloient manger leur potage
Et prendre l'écuclle aux dents.
On les cût vus sur la mousse ,
Lui , sa femme , et maint petit:
Ils n'avoient tapis ni housse ,
Mais tous fort bon appétit.
Pour se sauver de la pluie ,
Entre un passant morfondu.
Au brouet on le convie :
Il n'étoitpas attendu.
Son hôte n'eut pas la peine
De la semondre deux fois.
BIBL , UNIV .
112 FABLES.
D'abord avec son haleine
Il se réchauſſe les doigts :
Puis sur les mets qu'on lui donne ,
Délicat, il souille aussi.
Le satyre s'en étonne :
Notre hôte ! à quoi bon ceci ?
L'un refroidit mon potage,
L'autre réchauffe ma main.
Vous pouvez , dit le sauvage ,
Reprendre votre chemin :
Ne plaise aux dieux que je couche
Avec vous sous même toit !
Arrière ceux dont la bouche
Souffle le chaud et le froid !
VIII.
LE CHEVAL ET LE LOUP .
Un certain loup , dans la saison
Que les tièdes zéphyrs ont l'herbe rajeunie ,
Et que les animaux quittent tous la maison
Pour s'en aller chercher leur vie ;
Un loup , dis-je , au sortir des rigueurs de l'hiver,
Aperçut un cheval qu'on avoit mis au vert.
Je laisse a penser quelle joie.
Bonne chasse , dit-il, qui l'auroit à son croc !
Eh ! que n'es-tu mouton ! car tu me serois học:
Au lieu qu'il faut ruser pour avoir cette proie.
Rusons done. Ainsi dit , il vient à pas comptés ,
Se dit écolier d'Hippocrate;
LIVRE V. 113
Qu'il connoît les vērtus et les propriétés
De tous les simples de ces prés ;
Qu'il sait guérir , sans qu'il se flatte ,
Toutes sortes de maux. Si don coursier vouloit
Ne point celer sa maladie ,
Lui loup gratis le guériroit :
Carle voir en cette prairie
Paître ainsi sans être lié
Témoignoit quelque mal , selon la médecine.
J'ai , dit la bête chevaline ,
Une apostume sous le pié.
Mon fils , dit le docteur, il n'est point de partie
Susceptible de tant de maux.
J'ai l'honneur de servir nosseigneurs les chevaux,
Et fais aussi la chirurgie.
Mon galant ne songeoit qu'à bien prendre son temps ,
Afinde happer son malade.
L'autre, qui s'en doutoit, lui lâche une ruade
Qui vous lui met en marmelade
Les mandibules et les dents.
C'est bien fait , dit le loup en soi-même, fort triste;
Chacun à son métier doit toujours s'attacher.
Tu veux faire ici l'herboriste ,
Et ne fus jamais que boucher.
I X.
LE LABOUREUR ET SES ENFANTS.
TRAVAILLEZ, prenez de la peine :
C'est le fonds qui manque le moins.
Un riche laboureur , sentant sa mort prochaine ,
Fit venir ses enfants , leur parla sans témoins.
10.
114 FABLES.
Gardez-vous , leur dit-il , de vendre l'héritage
Que nous ont laissé nos parents :
Un trésor est caché dedans.
Je ne sais pas l'endroit : mais un peu de courage
Vous le fera trouver; vous en viendrez à bout.
Remuez votre champ dès qu'on aura fait l'oùt :
Creusez , fouillez , béchez , ne laissez nulle place
Où la main ne passe et repasse.
Le père mort , Ics fils vous retournent le champ,
Deça, delà , partout ; si bien qu'au bout de l'an
Il en rapporta davantage.
D'argent , point de caché. Mais le père fut sage
De leur montrer, avant sa mort ,
Quc le travail est un trésor.
Χ.
LA MONTAGNE QUI ACCOUCHE
UNE
NE montagne en mal d'enfast
Jetoit une clameur si haute ,
Que chacun , au bruit accourant ,
Crut qu'elle accoucheroit , sans faute ,
D'une cité plus grosse que Paris
Elle accoucha d'une souris.
Quand je songe à cette fable,
Dont le récit est menteur
Et le sens est véritable ,
Je me figure un auteur
Qui dit : Je chanterai la guerre
Que firent les Titans au maître du tonnerre.
C'est promettre beaucoup : mais qu'en sort-il souvent?
Du vent,
LIVRE V. 115
XI.
LA FORTUNE ET LE JEUNE ENFANT.
Sun le bord d'un puits très profond,
Dormoit, étendu de son long ,
Un enfant alors dans ses classes :
Tout est aux écoliers couchette et matelas .
Unhonnête homme , en pareil cas ,
Auroit fait un saut de vingt brasses .
Près de là tout heureusement
La Fortune passa , l'éveilla doucement ,
Lui disant: Mon mignon ,je vous sauve la vie :
Soyez une autre fois plus sage ,je vous prie.
Si vous fussiez tombé , l'on s'en fût pris à moi ;
Cependant c'étoit votre faute.
Je vous demande , en bonne foi ,
Si cette imprudence si haute
Provientde mon caprice. Elle part à ces mots.
Pour moi , j'approuve son propos.
Il n'arrive rien dans le monde
Qu'il ne faille qu'elle en réponde :
Nous la faisons de tous écots ;
Elle est prise à garant de toutes aventures.
Est-on sot , étourdi , prend on mal ses mesures ;
Onpense en être quitte en accusant son sort:
Bref, la Fortune a toujours tort
116 FABLES.
XII.
LES MÉDECINS .
Lemédecin Tant-pis alloit voir un malade
Que visitoit aussi son confrère Tant-mieux.
Ce dernier espéroit, quoique son camarade
Soutînt que le gisant iroit voir ses aïeux.
Tous deux s'étant trouvés différents pour la cure ,
Leur malade paya le tribut à nature ,
Après qu'en scs conscils Tant-pis cut été cru.
Ils triomphoient encor sur cette maladie.
L'undisoit : Il est mort ; je l'avois bien prévu.
S'il m'eût cru , disoit l'autre , il seroit plein de vie.
ΧΙΙΙ.
LA POULE AUX OEUFS D'OR.
L'AVARICE perd tout envoulanttoutgagner.
Je ne veux , pour le témoigner,
Que celui dont lapoule , à ce que dit la fable,
Pondoit tous les jours un œuf d'or.
Il crut que dans son corps elle avoit un trésor :
Il la tua , l'ouvrit , et la trouva semblable
Acelles dont les œufs ne lui rapportoient rien ,
S'étant lui-même ôté le plus beau de son bien.
Belle leçon pour les gens chiches !
Pendant ces derniers temps , combien en a-t-on vus
Qui du soir au matin sont pauvres devenus
Pour vouloir trop tôt être riches !
LIVRE V. 117
XIV.
L'ANE PORTANT DES RELIQUES.
Un baudet chargéde reliques
S'imagina qu'on l'adoroit :
Dans ce penser il se carroit ,
Recevant comme siens l'encens et les cantiques.
Quelqu'un vit l'erreur, et lui dit :
Maître baudet , ôtez-vous de l'esprit
Une vanité si folle.
Ce n'est pas vous , c'est l'idole ,
Aqui cet honneur se rend ,
Et que la gloire en est due.
D'un magistrat ignorant
C'est la robe qu'on salue.
XV.
LE CERF ET LA VIGNE.
Un cerf, à la faveur d'une vigne fort haute,
Et telle qu'on en voit en de certains climats ,
S'étant mis à couvert et sauvé du trépas ,
Les veneurs , pour ce coup, croyoient leurs chiens en faute.
Ils les rappellent donc. Le cerf, hors de danger ,
Broute sa bienfaitrice : ingratitude extrême !
On l'entend; on retourne, on le fait déloger :
Il vient mourir en ce lieu même.
J'ai mérité , dit-il , ce juste châtiment :
Profitez-en, ingrats. Il tombe en ce moment.
118 FABLE S.
La meute en fait curée : il lui fut inutile
De pleurer aux veneurs à sa mort arrivés .
Vraie image de ceux qui profanent l'asile
Qui les a conservés.
XVI.
LE SERPENT ET LA LIME.
ΟNconte qu'un
'un serpent, voisin d'un horloger
(C'étoit pour l'horloger un mauvais voisinage) ,
Eatra dans sa boutique , et, cherchant à manger,
N'y rencontra pour tout potage
Qu'une lime d'acier qu'il se mit à ronger.
Cette lime lui dit , sans se mettre en colère :
Pauvre ignorant ! eh ! que prétends-tu faire ?
Tu te prends à plus dur que toi ,
Petit serpent à tête folle :
Plutôt que d'emporter de moi
Seulement le quart d'une obole ,
Tu te romprois toutes les dents.
Je ne crains que celles du temps.
Ceci s'adresse à vous , esprits du dernier ordre ,
Qui , n'étant bons à rien, cherchez sur tout à mordre :
Vous vous tourmentez vainement.
Croyez-vous que vos dents impriment leurs outrages
Sur tant de beaux ouvrages ?
Ils sont pour vous d'airain , d'acier, de diamant.
LIVRE V. 119
XVII.
LE LIÈVRE ET LA PERDRIX.
ILLne se faut jamais moquer des misérables :
Car qui peut s'assurer d'être toujours heureux ?
Le sage Ésope dans ses fables
Nous en donne un exemple ou deux.
Celui qu'en ces vers je propose ,
Et les siens , ce sont même chose .
Le lièvre et la perdrix , concitoyens d'un champ ,
Vivoient dans un état , ce semble , assez tranquille ;
Quand une meute s'approchant
Oblige le premier à chercher un asile :
il s'enfuit dans son fort , met les chiens en défaut ,
Sans même en excepter Brifaut.
Enfin il se trahit lui-même
Par les esprits sortant de son corps échauffé.
Miraut , sur leur odeur ayant philosophé ,
Conclut que c'est son lièvre , et d'une ardeur extrême
Il le pousse ; et Rustaut, qui n'a jamais menti ,
Dit que le lièvre est reparti.
Le pauvre malheureux vient mourir à son gîte.
La perdrix le raille , et lui dit:
Tu te vantois d'ètre si vite !
Qu'as-tu fait de tes pieds ? Au moment qu'elle rit,
Son tour vient, on la trouve. Elle croit que ses ailes
La sauront garantir à toute extrémité :
Mais la pauvrette avoit compté
Sans l'autour aux serres cruelles .
120 FABLES.
XVIIL
L'AIGLE ET LE HIBOU.
L'AIGLE et le chat-huant leurs querelles cessèrent ,
Et firent tant qu'ils s'embrassèrent.
L'un jura foi de roi , l'autre foi de hibou ,
Qu'ils ne se goberoient leurs petits peu ni prou.
Connoissez- vous les miens ? dit l'oiseau de Minerve.
Non , dit l'aigle. Tant pis , reprit le triste oiseau :
Je crains en ce cas pour leur peau ;
C'est hasard si je les conserve.
Comme vous êtes roi , vous ne considérez
Qui ni quoi : rois et dieux mettent, quoi qu'on leur die:
Tout en même catégorie.
Adieu mes nourrissons , si vous les rencontrez.
Peignez-les-moi , dit l'aigle , ou bien me les montrez ;
Je n'y toucherai de ma vie.
Le hibou repartit : Mes petits sont mignons ,
Beaux, bien faits , et jolis sur tous leurs compagnons ,
Vous les reconnoîtrez sans peine à cette marque.
N'allez pas l'oublier : retenez-la si bien
Que chez moi la maudite parque
N'entre point par votre moyen.
Il avint qu'au hibou Dieu donna géniture.
De façon qu'un beau soir, qu'il étoit en pâture ,
Notre aigle aperçut , d'aventure ,
Dans les coins d'une roche dure ,
Ou dans les trous d'une masure ,
(Je ne sais pas lequel des deux , )
De petits monstres fort Lideux ,
LIVRE V. 121
Rechignés , un air triste , une voix de Mégère.
Ces enfants ne sont pas , dit l'aigle , à notre ami :
Croquons-les. Le galant n'en fit pas à demi :
Ses repas ne sont point repas à la légère.
Le hibou , de retour , ne trouve que les piés
De ses chers nourrissons , hélas ! pour toute chose.
Il se plaint; et les dieux sont par lui suppliés
De punir le brigand qui de son deuil est cause.
Quelqu'un lui dit alors : N'en accuse que toi,
Ou plutôt la commune loi
Qui veut qu'on trouve son semblable
Beau,bien fait , et sur tous aimable.
Tu fis de tes enfants à l'aigle ce portrait :
En avoient- ils le moindre trait ?
XIX.
LE LION S'EN ALLANT EN GUERRE.
Le lion danssa tête avoitune entreprise :
Il tint conseil & guerre , envoya ses prevôts ,
Fitavertir les animaux.
Tous furent du dessein , chacun selon sa guise :
L'éléphant devoit sur son dos
Porter l'attirail nécessaire ,
Et combattre à son ordinaire ;
L'ours s'apprêter pour les assauts ;
Le renard ménager de secrètes pratiques ;
Et le singe amuser l'ennemi par ses tours.
Renvoyez , dit quelqu'un, les ânes , qui sont lourds,
Et les lièvres , sujets à des terreurs paniques.
Point du tout , dit le roi , je les veux employer :
Notre troupe sans eux ne seroit pas complète.
La Fontaine. Fables . 11
122 FABLES .
L'âne eſſraira les gens , nous servant de trompette ;
Et le lièvre pourra nous servir de courrier.
Le monarque prudent et sage
De ses moindres sujets sait tirer quelque usage,
Et connoît les divers talents.
Il n'est rien d'inutile aux personnes de sens.
XX:
L'OURS ET LES DEUX COMPAGNONS.
DEUX compagnons, pressés d'argent,
A leur voisin fourreur vendirent
Lapeau d'un ours encor vivant ,
Mais qu'ils tûroient bientôt , du moins à ce qu'ils dirent.
C'étoit le roi des ours : au compte de ces gens
Le marchand à sa peau devoit faire fortune;
Elle garantiroit des froids les plus cuisants ,
On en pourroit fourrer plutôt deux robes qu'une.
Dindenaut prisoit moins ses moutons , qu'eux leur ours :
Leur, à leur compte , et non à celui de la bête.
S'offrant de la livrer au plus tard dans deux jours,
Ils conviennent de prix, et se mettent en quête ,
Trouvent l'ours qui s'avance et vient vers eux au trot.
Voilà mes gens frappés comme d'un coup de foudre.
Le marché ne tint pas, il fallut le résoudre :
D'intérêts contre l'ours , on n'en dit pas un mot.
L'un des deux compagnons grimpe au faîte d'un arbre ;
L'autre , plus froid que n'est un marbre ,
Se couche sur le nez , fait le mort , tient son vent ,
Ayant quelque part ouï dire
(
LIVRE V. 123
Que l'ours s'acharne peu souvent
Sur un corps qui ne vit, ne ineut, ni ne respire.
Seigneur ours , comme un sot, donna dans ce panneau :
Il voit ce corps gisant , le croit privé de vie ;
Et , de peur de supercherie ,
Le tourne, le retourne , approche son museau ,
Flaire aux passages de l'haleine.
C'est, dit- il , un cadavre ; ôtons-nous , car il sent.
A ces mots , l'ours s'en va dans la forêt prochaine.
L'un de nos deux marchands de son arbre descend ,
Court à son compagnon , lui dit que c'est merveille
Qu'il n'ait eu seulement que la peur pour tout mal.
Eh bien , ajouta-t-il , la peau de l'animal ?
Mais que t'a-t-il dit à l'oreille ?
Car il t'approchoit de bien près ,
Te retournant avec sa serre.
Il m'a dit qu'il ne faut jamais
Vendre la peau de l'ours qu'on ne l'ait mis par terre.
XXI.
L'ANE VÊTU DE LA PEAU DU LION.
DEE la peau du lion l'âne s'étanî vêtu
Étoit craint partout à la ronde ;
Et, bien qu'animal sans vertu ,
Il faisoit trembler tout le monde.
Un petit boutd'oreille échappé par malheur
Découvrit la fourbe et l'erreur.
Martin fit alors sonoffice.
Ceuxqui ne savoient pas la ruse et la malice
S'étonnoient de voir que Martin
Chassât les lions au moulin.
124 FABLES.
Force gens font du bruit en France
Par qui cet apologue est rendu familier.
Un équipage cavalier
Fait les trois quarts de leur vaillance.
FIN DU CINQUIÈME LIVRE
LIVRE VL 125
LIVRE SIXIÈME :
FABLE I.
LE PATRE ET LE LION.
LES
LES fables ne sont pas ce qu'elles semblent être ;
Le plus simple animal nous y tient lieu de maître.
Une morale nue apporte de l'ennui :
Leconte faitpasser le précepte avec lui.
En ces sortes de feinte il faut instruire et plaire;
Et conter pour conter me semble peu d'affaire.
C'est par cette raison qu'égayant leur esprit
Nombre de gens fameux en ce genre ont écrit.
Tous ont fui l'ornement et le trop d'étendue ;
Onne voitpoint chez eux de parole perdue.
Phèdre étoit si succinct , qu'aucuns l'en ont blâme.
Ésope en moins de mots s'est encore exprimé .
Mais sur tous certain Grec renchérit , et se pique
D'une élégance laconique;
Il renferme toujours son conte en quatre vers ;
Bien ou mal , je le laisse à juger aux experts.
Voyons-le avec Ésope en un sujet semblable.
L'un amène un chasseur , l'autre un pâtre, en sa fable .
J'ai suivi leur projet quant à l'évènement ,
Ycousant en chemin quelque trait seulement.
Gabrias .
IL
126 FABLES .
Voici comme, à peu près , Ésope le raconte.
Un pâtre , à ses brebis trouvant quelque mécompte ,
Voulut à toute force attraper le larron.
Il s'en va près d'un antre , et tend à l'environ
Des lacs à prendre loups , soupçonnant cette engeance.
Avant que partir de ces lieux ,
Si tu fais , disoit-il , o monarque des dieux ,
Que le drôle à ces lacs se prenne en ma présence ,
Et que je goûte ce plaisir ,
Parmi vingt veaux je veux choisir
Le plus gras , et t'en faire offrande !
Aces mots sort de l'antre un lion grand et fort :
Le pâtre se tapit, et dit , à demi mort :
Que l'homme ne sait guère ,hélas ! ce qu'il demande !
Pour trouver le larron qui détruit mon troupeau ,
Et le voir en ces lacs pris avant que je parte ,
Omonarque des dieux , je t'ai promis un veau ;
Je te promets un bœuf si tu fais qu'il s'écarte !
C'est ainsi que l'adit le principal auteur :
Passons à son imitateur.
I I.
LE LION ET LE CHASSEUR.
Un fanfaron, amateur de lachasse,
Venant de perdre un chien de bonne race,
Qu'il soupçonnoit dans le corps d'un lion,
Vit un berger : Enseigne-moi, de grace ,
De mon voleur, lui dit-il, la maison,
Que de ce pas jeme fasse raison.
Le berger dit : C'est vers cette montagne.
LIVRE VI. 127
En lui payantde tribut un mouton
Par chaque mois , j'erre dans la campagne
Comme il me plaît; et je suis en repos.
Dans le moment qu'ils tenoient ces propos ,
Le lion sort , et vient d'un pas agile.
Le fanfaron aussitôt d'esquiver :
O Jupiter, montre-moi quelque asile ,
S'écria-t-il , qui me puisse sauver !
La vraie épreuve de courage
N'est que dans le danger que l'on touche du doigt :
Tel le cherchoit, dit-il, qui , changeant de langage ,
S'enfuit aussitôt qu'il le voit.
III.
PHÉBUS ET BORÉE.
BORÉE
CORÉE Ct le Soleil virent un voyageur
Qui s'étoit muni par bonheur
Contre le mauvais temps. On entroit dans l'automne ,
Quand la précaution aux voyageurs est bonne :
Il pleut; le soleil luit ; et l'écharpe d'Iris
Rend ceux qui sortent avertis
Qu'ences mois le manteau leur est fort nécessaire :
Les Latins les nommoient douteux, pour cette affaire.
Notrehomme s'étoit donc à la pluie attendu :
Bon manteau biendoublé , bonne étoffe bien forte.
Celui-ci , dit le vent , prétend avoir pourvu
Atous les accidents ; mais il n'a pas prévu
Que je saurai souffler de sorte,
Qu'il n'est bouton qui tienne : il faudra , si je veux,
Que le manteau s'en aille au diable.
128 FABLES.
L'ébattement pourroit nous en être agréable >
Vous plaît-il de l'avoir? Eh bien, gageons nous deux ,
Dit Phébus , sans tant de paroles,
Aqui plus tôt aura dégarni les épaules
Du cavalier que nous voyons.
Commencez : je vous laisse obscurcir mes rayons.
Il n'en fallut pas plus. Notre soufleur a gage
Se gorge de vapeurs , s'enfle comme un ballon,
Fait un vacarme de démon ,
Siffle, souffle , tempête , et brise en son passage
Maint toit qui n'en peut mais , fait périr maint bateau :
Le tout au sujetd'un manteau.
Le cavalier eut soin d'empêcher que l'orage
Ne se pût engouffrer dedans.
Cela le préserva. Le vent perdit son temps ;
Plus il se tourmentoit , plus l'autre tenoit ferme.
Il eut beau faire agir le collet et les plis.
Sitôt qu'il fut au bout du terme
Qu'à la gageure on avoit mis ,
Le Soleil dissipe la nue ,
Récrée et puis pénètre enfin le cavalier,
Sous sonbalandras fait qu'il sue ,
Le contraint de s'en dépouiller :
Encor n'usa-t-il pas de toute sa puissance.
Plus faitdouceur que violence.
IV.
JUPITER ET LE MÉTAYER.
JUPITER eut jadis uneferme à donner.
Mercure en fit l'annonce, etgens se présentèrent ,
LIVRE VL 129
Firent des offres , écoutèrent :
Ce ne fut pas sans bien tourner ;
L'un alléguoit que l'héritage
Étoit frayant et rude; et l'autre un autre si.
Pendant qu'ils marchandoient ainsi ,
Un d'eux , le plus hardi , mais non pas le plus sage ,
Promit d'en rendre tant , pourvu que Jupiter
Le laissât disposer de l'air,
Lui donnât saison à sa guise ,
Qu'il eût du chaud , du froid , du beau temps , de la bise,
Enfindu sec et du mouillé ,
Aussitôt qu'il auroit bâillé.
Jupiter y consent. Contrat passé, notre homme
Tranche du roi des airs , pleut , vente , et fait en somme
Un climat pour lui seul : ses plus proches voisins
Ne s'en sentoient non plus que les Américains.
Ce fut leur avantage : ils eurent bonne année ,
Pleine moisson , pleine vinée.
Monsieur le receveur fut très mal partagé.
L'an suivant, voilà tout changé :
Il ajuste d'une autre sorte
La température des cieux.
Son champ ne s'en trouve pas mieux:
Celui de ses voisins fructifie et rapporte.
Que fait-il ? Il recourt au monarque des dieux;
Il confesse son imprudence.
Jupiter en usa comme un maître fort doux.
Concluons que la Providence
Sait ce qu'il nous faut , mieux que nous.
BIBL. UNIV.
KIENU
130 FABLES .
V.
LE COCHET , LE CHAT , ET LE SOURICEAU .
Un souriceau tout jeune , et qui n'avoit rien vu ,
Fut presque pris au dépourvu.
Voici comme il conta l'aventure à sa mère.
J'avois franchi les monts qui bornent cet état ,
Ettrottois comme un jeune rat
Qui cherche à se donner carrière ,
Lorsque deux animaux m'ont arrêté les yeux :
L'un doux, bénin et gracieux :
Et l'autre turbulent et plein d'inquiétude ;
Il a la voix perçante et rude ,
Sur la tête un morceau de chair ,
Une sorte de bras dont il s'élève en l'air
Comme pour prendre sa volée ,
La queue en panache étalée.
Or c'étoit un cochet dont notre souriceau
Fit à sa mère le tableau
Comme d'un animal venu de l'Amérique.
Il se battoit , dit-il, les flancs avec ses bras ,
Faisant tel bruit et tel fracas ,
Que moi, qui grâce aux dieux de courage me pique ,
En ai pris la fuite de peur,
Le maudissant de très bon cœur.
Şans lui j'aurois fait connoissance
Avec cet animal qui m'a semblé si doux :
Il est velouté comme nous ,
uae hum contenance ,
Marqueté,longue queue , uaehumble
LIVRE VI. 131
Un modeste regard , et pourtant l'œil luisant.
Je le crois fort sympathisant
Avec messieurs les rats : car il a des oreilles
En figure aux nôtres pareilles.
Je l'allois aborder, quand d'un son plein d'éclat
L'autre m'a fait prendre la fuite.
Mon fils , dit la souris , cedoucet est un chat ,
Qui , sous son minois hypocrite ,
Contre toute ta parenté
D'un malin vouloir est porté.
L'autre animal , tout au contraire ,
Bien éloigné de nous mal faire,
Servira quelque jour peut-être à nos repas.
Quant au chat , c'est sur nous qu'il fonde sa cuisine .
Garde-toi, tant que tu vivras ,
De juger des gens sur la mine.
V. I.
LE RENARD , LE SINGE , ET LES ANIMAUX .
Les animaux, audécès d'un lion,
En son vivant prince de la contrée ,
Pour faire un roi s'assemblèrent , dit-on.
De son étui la couronne est tirée :
Dans une chartre un dragon la gardoit.
Il se trouva que , sur tous essayée ,
Apas un d'eux elle ne convenoit :
Plusieurs avoient la tête trop menue ,
Aucuns trop grosse , aucuns même cornue.
Le singe aussi fit l'épreuve en riant;
Et, par plaisir la tiare essayant,
132 FABLES.
Il fit autour force grimaceries ,
Tours de souplesse, et mille singeries ,
Passa dedans ainsi qu'en un cerceau.
Aux animaux cela sembla si beau ,
Qu'il fut élu : chacun lui fit hommage.
Le renard seul regretta son suffrage ,
Sans toutefois montrer son sentiment..
Quand il eut fait son petit compliment ,
Il dit au roi : Je sais , sire , une cache ,
Et ne crois pas qu'autre que moi la sache.
Or tout trésor, par droit de royauté,
Appartient , sire , à votre majesté.
Le nouveau roi bâille après la finance :
Lui-même y court pour n'être pas trompé.
C'étoit un piège : il y fut attrapé.
Le renard dit , au nom de l'assistance :
Prétendrois-tu nous gouverner encor ,
Ne sachant pas te conduire toi-même ?
Il fut démis ; et l'on tomba d'accord
Qu'à pea de gens convient le diadème.
VII.
LE MULET SE VANTANT DE SA GÉNÉALOGIE.
Le mulet d'un prélat se piquoit de noblesse,
Et ne parloit incessamment
Que de sa mère la jument ,
Dont il comptoit mainte prouesse.
Elle avoit fait ceci, puis avoit été là.
Son fiis prétendoit pour cela
Qu'on le dût mettre dans l'histoire.
Il eût cru s'abaisser servant un médecins
LIVRE VI 133
Étant devenu vieux , on le mit au moulin :
Son père l'âne alors lui revint en mémoire.
Quand le malheur ne seroit bon
Qu'à mettre un sot à la raison ,
Toujours sercit-ce à juste cause
Qu'on le dit bon à quelque chose.
VIII.
LE VIEILLARD ET L'ANE.
Un vieillard sur son âne aperçut enpassant
Un pré plein d'herbe et fleurissant ;
Il y lâche sa bête : et le grison se rue
Au travers de l'herbe menue ,
Se vautrant , grattant et frottant ,
Gambadant , chantant et broutant ,
Et faisant mainte place nette.
L'ennemi vient sur l'entrefaite.
Fuyons , dit alors le vieillard.
Pourquoi ? répondit le paillard :
Me fera-t-on porter double bât, double charge ?
Non pas , dit le vieillard , qui prit d'abord le large.
Et que m'importe donc, dit l'âne , à qui je sois ?
Sauvez-vous , et me laissez paître.
Notre ennemi, c'est notre maître :
Je vous le dis en bon françois.
La Fontaine . Fables. 12
134 FABLES .
IX.
LE CERF SE VOYANT DANS L'EAU.
DANS le cristal d'une fontaine
Un cerf se mirant autrefois
Louoit la beauté de son bois ,
Et ne pouvoit qu'avecque peine
Souffrir ses jambes de fuseaux ,
Dont il voycit l'objet se perdre dans les eaux.
Quelle proportion de mes pieds à ma tête !
Disoit-il en voyant leur ombre avec douleur :
Des taillis les plus hauts mon front atteint le faîte ;
Mes pieds he me font point d'honneur.
Tout en parlant de la sorte ,
Un limier le fait partir.
Il tâche à se garantir ;
Dansles forêts il s'emporte :
Son bois , dommageable ornement ,
L'arrêtant à chaque moment ,
Nuit à l'office que lui rendent
Ses pieds, de qui ses jours dépendent.
Il se dédit alors , et maudit les présents
Que le ciel lui fait tous les ans.
Nous faisons cas du beau, nous méprisons l'utile :
Et le beau souvent nous détruit.
Ce cerf blâme ses pieds qui le rendent agile :
Il estime un bois qui lui nuit.
LIVRE V I. 135
LE LIÈVRE ET LA TORTUE.
RIEN
LIEN ne sert de courir : il faut partir à point.
Le lièvre et la tortue en sont un témoignage.
Gageons , dit celle-ci , que vous n'atteindrez point
Sitôt que moi ce but. Sitôt ! êtes-vous sage ?
Repartit l'animal léger:
Ma commère , il vous faut purger
Avec quatre grains d'elléhore .
Sage ou non , je parie encore.
Ainsi fut fait; et de tous deux
Onmit près du but les enjeux.
Savoir quoi , ce n'est pas l'affaire ,
Ni de quel juge l'on convint.
Notre lièvre n'avoit que quatre pas à faire ;
J'entends de ceux qu'il fait lorsque , près d'être atteint,
Il s'éloigne des chiens , les renvoie aux calendes ,
Et leur fait arpenter les landes .
Ayant , dis-je , du temps de reste pour brouter,
Pour dormir, et pour écouter
D'où vient le vent, il laisse la tortue
Aller son train de sénateur.
Elle part , elle s'évertue :
Elle se hâte avec lenteur.
Lui cependant méprise une telle victoire ,
Tient la gageure à peu de gloire ,
Croit qu'il y va de son honneur
De partir tard. Il broute , il se repose ,
Il s'amuse à tout autre chose
136 FABLES.
Qu'à la gageure. A la fin , quand il vit
Que l'autre touchoit presque au bout de la carrière,
Ii partit comme un trait. Mais les élans qu'il fit
Furent vains : la tortue arriva la première.
Hé bien , lui cria-t-elle, avois-je pas raison ?
De quoi vous sert votre vitesse ?
Moi l'emporter ! et que seroit-ce
Si vous portiez une maison ?
X 1.
L'ANE ET SES MAÎTRES.
L'ANE
'ANE d'un jardinier se plaignoit au Destin
De ce qu'on le faisoit lever devant l'aurore.
Les coqs , lui disoit-il , ont beau chanter matin ,
Je suis plus matineux encore.
Et pourquoi ? pour porter des herbes au marché!
Belle nécessité d'interrompre mon somme !
Le Sort, de sa plainte touché ,
Lui donne un autre maître ; et l'animal de somme
Passe du jardinier aux mains d'un corroyeur.
La pesanteur des peaux et leur mauvaise odeur
Eurent bientôt choqué l'impertinente bête.
J'ai regret , disoit-il , à mon premier seigneur :
Encor, quand il tournoit la tête ,
J'attrapois , s'il m'en souvient bien ,
Quelque morceau de chou qui ne me coûtoit rien :
Mais ici point d'aubaine; ou , si j'en ai quelqu'une ,
C'est de coups. Il obtint changement de fortune ;
Et sur l'état d'un charbonnier
Il fut couché tout le dernier.
LIVRE VI.
137
Autre plainte. Quoi done ! dit le Sort en colère ,
Cebaudet-ci m'occupe autant
Quecentmonarques pourroient faire !
Croit- il être le seul qui ne soit pas content ?
N'ai-je en l'esprit que son affaire ?
Le Sort avoit raison. Tous gens sont ainsi faits :
Notre condition jamais ne nous contente ;
La pire est toujours la présente.
Nous fatiguons le ciel à force de placets.
Qu'à chacun Jupiter accorde sa requête ,
Nous lui romprons encor la tête.
XII.
LE SOLEIL ET LES GRENOUILLES .
AUX noces d'un tyran tout le peuple en liesse
Noyoit son souci dans les pots .
Ésope seul trouvoit que les gens étoient sats
De témoigner tant d'allégresse.
Le Soleil , disoit-il , eut dessein autrefois
De songer à l'hyménée.
Aussitôt on ouït , d'une commune voix ,
Se plaindre de leur destinée
Les citoyennes des étangs.
Que ferons-nous s'il lui vient des enfants ?
Dirent-elles au Sort : un seul Soleil à peine
Se peut souffrir ; uue demi-douzaine
Mettra la mer à sec et tous seshabitants.
Adieu joncs et marais : notre race est détruite,
Bientôt on la verra réduite
13.
138 FABLES.
Al'eau du Styx. Pour un pauvre animal ,
Grenouilles , à mon sens , ne raisonnoient pas mal.
ΧΙΙΙ,
LE VILLAGEOIS ET LE SERPENT .
ESOPE
SOPE conte qu'un manant ,
Charitable autant que peu sage ,
Unjour s'hiver se promenant
A
' l'entour de son héritage ,
Aperçut un serpent sur la neige étendu ,
Transi , gelé , perclus , immobile rendu ,
N'ayant pas à vivre un quart d'heure.
Le villageois le prend, l'emporte en sa demeure ;
Et, sans considérer quel sera le loyer
D'une action de ce mérite ,
Il l'étend le long du foyer,
Le réchauffe , le ressuscite.
L'animal engourdi sent à peine le chaud ,
Que l'ame lui revient avecque la colère.
Il lève un peu la tête, et puis siffle aussitôt ,
Puis fait un long repli , pais tâche à faire un saut
Contre son bienfaiteur, son sauveur et son père.
Ingrat, dit le manant , voilà donc mon salaire !
Tu mourras. A ces mots, plein d'un juste courroux ,
Il vous prend sa cognée , il vous tranche la bête ;
Il fait trois serpents de deux coups ,
Un tronçon, la qucue , et la tête .
L'insecte , sautillant, cherche à se réunir ;
Mais il ne put y parvenir.
Il est bon d'être charitable :
Mais envers qui ? c'est là le point.
LIVRE VI 139
Quant aux ingrats , il n'en est point
Qui ne meure enfin misérable.
XIV.
LE LION MALADE , ET LE RENARD.
De par le roi des animaux,
Qui dans son antre étoit malade ,
Fut fait savoir à ses vassaux
Que chaque espèce en ambassade
Envoyât gens le visiter ;
Sous promesse de bien traiter
Les députés , eux et leur suite ,
Foi de lion , très bien écrite :
Bon passe-port contre la dent ,
Contre la griffe tout autant.
L'édit du prince s'exécute :
De chaque espèce on lui députe.
Les renards gardant la maison ,
Un d'eux en dit cette raison :
Les pas empreints sur la poussière
Par ceux qui s'en vont faire au malade leur cour ,
Tous , sans exception, regardent sa tanière ;
Pas un ne marque de retour.
Cela nous met en méfiance.
Que sa majesté nous dispense :
Grand merci de son passe-port.
Je le crois bon : mais dans cet antre
Je vois fort bien comme l'on entre ,
Et ne vois pas comme on en sort.
140 FABLES.
X V.
L'OISELEUR , L'AUTOUR , ET L'ALOUETTE.
LES injustices des pervers
Servent souvent d'excuse aux nôtres.
Telle est la loi de l'univers :
Si tu veux qu'on t'épargne , épargne aussi les autres .
Un manant au miroir prenoit des oisillons.
Le fantôme brillant attire une alouette :
Aussitôt un autour, planant sur les sillons ,
Descend des airs , fond et se jette
Sur celle qui chantoit, quoique près du tombeau.
Elle avoit évité la perfide machine ,
Lorsque, se rencontrant sous la main de l'oiseau ,
Elle sent son ongle maligne.
Pendant qu'à la plumer l'autour est occupé ,
Lui-même sous les rets demeure enveloppé :
Oiseleur , laisse-moi, dit-il en son langage ,
Je ne t'ai jamais fait de mal.
L'oiseleur repartit : Ce petit animal
T'en avoit-il fait davantage ?
XVI
1
LE CHEVAL ET LANE .
En cemonde il se faut l'un l'autre secourir :
Si ton voisin vient à mourir ,
C'est sur toi que le fardeau tombe.
Un ane accompagnoit un cheval peu courtois ,
LIVRE VI. 141
Celui-ci në portant que son simple harnois ,
Et le pauvre baudet si chargé qu'il succombe.
Il pria le cheval de l'aider quelque peu ;
Autrement il mourroit devant qu'être à la ville.
La prière , dit-il , n'en est pas incivile :
Moitié de ce fardeau ne vous sera que jeu.
Le cheval refusa, fit une pétarade ;
Tant qu'il vit sous le faix mourir son camarade ,
Et reconnut qu'il avoit tort.
Du baudet en cette aventure
On lui fit porter la voiture ,
Et la peau par-dessus encor.
XVII.
LE CHIEN QUI LACHE SA PROIE POUR L'OMERE.
CHACUN
HACUN se trompe ici-bas :
On voit courir après l'ombre
Tant de fous , qu'on n'en sait pas ,
La plupart du temps, le nombre ;
Auchiendont parle Ésope il faut les renvoyer.
Ce chien voyant sa proie en l'eau représentée
La quitta pour l'image , et pensa se noyer ;
La rivière devint tout d'un coup agitée ;
Atoute peine il regagna les bords ,
Et n'eut ni l'ombre ni le corps.
142 FABLES.
XVIII
LE CHARTIER EMBOURBÉ..
LEPhaeton d'une voiture àfoin
Vit son char embourbé. Le pauvre homme étoit loin
De tout humain secours : c'étoit à la campagne ,
Près d'un certain canton de laBasse-Bretagne
Appelé Quimper Corentin.
On sait assez que le Destin
Adresse là les gens quand il veut qu'on enrage.
Lieu nous préserve du voyage !
Pour venir au chartier embourbé dans ces lieux ,
Le voilà qui déteste et jure de son mieux ,
Pestant , en sa fureur extrême ,
Tantôt contre les trous , puis contre ses chevaux ,
Contre son char, contre lui-même.
Il invoque à la fin le dieu dont les travaux
Sont si célèbres dans le inonde :
Hercule, luidit-il , aide-moi; si ton dos
Aporté lamachine ronde ,
Ton bras peut me tirer d'ici.
Sa prière étant faite , il entend dans la ntue
Une voix qui lui parle ainsi :
Hercule veut qu'on se reue;
Puis il aide les gens. Regarde d'où provient
L'achoppement qui te retient ;
Ote d'autour de chaque roue
Ce malheureux mortier, cette maudite boue
Qui jusqu'à l'essicu les enduit ;
Prends ton pic , et me romps ce caillou qui te nuit;
LIVRE VI. 143
Comble-moi cette ornière. As-tu fait ? Oui , dit l'homme.
Or bien je vais t'aider, dit la voix : prends ton fouet.
Je l'ai pris.... Qu'est-ce ci ! mon char marche à souhait !
Hercule en soit loué ! Lors la voix : Tu vois comme
Tes chevaux aisément se sont tirés de là.
Aide-toi , le ciel t'aidera.
XIX.
LE CHARLATAN.
Le monde n'ajamais manqué de charlatans:
Cette science , de tout temps ,
Fut en professeurs très fertile.
Tantôt l'un en théâtre affronte l'Acheron;
Et l'autre affiche par la ville
Qu'il est un passe-Cicéron.
Un des derniers se vantoit d'être
En éloquence si grand maître,
Qu'il rendroit disert un badaud ,
Un manant, un rustre , un lourdaud;
Oui , messieurs , un lourdaud , un animal , un âne :
Que l'on m'amène un âne , un âne renforcé,
Je le rendrai maître passé,
Et veux qu'il porte la soutane.
Le prince sut lachose : il manda le rhéteur.
J'ai , dit-il , en mon écurie
Un fort beau roussin d'Arcadie;
J'en voudrois faire un orateur.
Sirë , vous pouvez tout , reprit d'abord notre homme.
On lui donna certaine somme.
144 FABLES .
Ildevoit au bout de dix ans
Mettre son âne sur les bancs :
Sinonil consentoit d'être en place publique
Guinde la hart au col , étranglé court et net,
Ayant au dos sa rhétorique ,
Etles oreilles d'un baudet.
Quelqu'un des courtisans lui dit qu'à la potence
Il vouloit l'aller voir; et que , pour un pendu ,
Il auroit bonne grâce et beaucoup de prestance :
Surtout qu'il se souvint de faire à l'assistance
Un discours où son art fût au long étendu ;
Un discours pathétique , et dont le formulaire
Servît à certains Cicérons
Vulgairement nommés larrons.
L'autre reprit : Avant l'affaire ,
Le roi , l'âne , ou moi , nous mourrons.
Il avoit raison. C'est folie
De compter sur dix ans de vie.
Soyons bien buvants , bien mangeants ;
Nous devons à la mort de trois l'un en dix ans.
X X.
LA DISCORDE.
Adéesse Discorde ayant brouillé les dieux,
Lt fait un grand procès là-haut pour une pomme,
Ou la fit déloger des cieux.
Chez l'animal qu'on appelle homme
On la reçut à bras ouverts ,
Elle et Que-si-que-non , son frère ,
LIVRE VI 145
AvecqueTien-et-mien, sonpère.
Elle nous fit l'honneur en ce bas univers
De préférer notre hémisphère
A celui des mortels qui nous sont opposes ,
Gens grossiers , peu civilisés ,
Et qui , se mariant sans prêtre et sans notaire ,
De la Discorde n'ont que faire.
Pour la faire trouver aux lieux où le besoin
Demandoit qu'elle fût présente ,
La Renommée avoit le soin
De l'avertir ; et l'autre , diligente ,
Couroit vite aux débats , et prévenoit la Paix ;
Faisoit d'une étincelle un feu long à s'éteindre.
La Renommée enfin commença de se plaindre
Que l'on ne lui trouvoitjamais
De demeure fixe et certaine ;
Bien souvent l'on perdoit , à la chercher, sa peine:
Il falloit donc qu'elle eût un séjour affecté ,
Un séjour d'où l'on pût en toutes les familles
L'envoyer à jour arrêté.
Comme il n'étoit alors aucun couvent de filles ,
On y trouva difficulté.
L'auberge enfin de l'hyménée
Lui fut pour maison assignée.
X X I.
}
LA JEUNE VEUVE
LA
A perte d'un époux ne va point sans soupirs :
On fait beaucoup de bruit ; et puis on se console.
13
LaFontaine . Fables.
146 FABLE S.
Sur les ailes du Temps la tristesse s'envole ;
LeTemps ramène les plaisirs.
Entre la veuve d'une année
Et la veuve d'une journée
Ladifférence est grande ; on ne croiroit jamais
Que ce fût la même personne :
L'une fait fuir les gens , et l'autre a mille attraits;
Aux soupirs vrais ou faux celle-là s'abandonne ,
C'est toujours même note et pareil entretien.
Ondit qu'on est inconsolable :
Onle dit; mais il n'en est rien ,
Comme on verra par cette fable ,
Ou plutôt par la vérité.
L'épouxd'une jeune beauté
Partoit pour l'autre monde. Ases côtés sa femme
Lui crioit: Attends-moi,je te suis ; et mon ame ,
Aussi-bien que la tienne , est prête à s'envoler.
Le mari fait seul le voyage.
La belle avoit un père , homme prudent et sage :
Il laissa le torrent couler.
A la fin , pour la consoler :
Ma fille, lui dit-il , c'est trop verser de larmes ;
Qu'a besoin le défunt que vous noyiez vos charmes ?
Puisqu'il est des vivants , ne songez plus aux morts.
Je ne dis pas que tout-à-l'heure
Une condition meilleure
Change en des noces ces transports :
Mais après certain temps souffrez qu'on vous propose
Un époux , beau , bien fait, jeune , et tout autre chose
Que le défunt. Ah ! dit-elle aussitôt ,
Un cloître est l'époux qu'il me faut.
LIVRE VI. 147
Lepère lui laissa digérer sa disgrace.
Unmois de la sorte se passe :
L'autre mois ,'on l'emploie à changer tous les jours
Quelque chose à l'habit , au linge , à la coiffure ;
Ledeuil enfin sert de parure ,
En attendant d'autres atours.
Toute la bande des Amours
Revient au colombier; les jeux, les ris , la danse ,
Ont aussi leur tour à la fin :
On seplonge soir et matin
Dans la fontaine de Jouvence:
Le père ne craint plus ce défunt tant chéri.
Mais comme il ne parloit de rien à notre belle:
Où donc est lejeune mari
Que vous m'avez promis ? dit-elle.
ÉPILOGUE..
BORNONS ici cette carrière ;
Les longs ouvrages me font peur.
Loin d'épuiser une matière ,
On n'en doit prendre que la fleur.
Il s'en va temps que je reprenne
Un peu de forces et d'haleine
Pour fournir à d'autres projets.
Amour, ce tyran de ma vie ,
Veut que je change de sujets :
Il faut contenter son envie,
Retournons à Psyché. Damon, vous m'exhortez
Apeindre ses malheurs et ses félicités :
148 FABLES. LIVRE VI
J'y consens ; peut-être ma veine
En sa faveur s'échauffera .
Heureux, si ce travail est la dernière peine
Que son époux me causera !
FIN DU SIXIÈME LIVRE .
149
AVERTISSEMENT .
VOICI
OICI un second recueil de fables , que je pré-
sente au public. J'ai jugé à propos de donner à la
plupartdecelles-ci un air et un tour un peu différent
de celui que j'ai donné aux premières , tant à cause
de la différence des sujets, que pour remplir de
plus de variété mon ouvrage. Les traits familiers
quej'ai semés avec assez d'abondance dans les deux
autres parties convenoient bien mieux aux inven-
tions d'Ésope qu'à ces dernières , où j'en use plus
sobrement pour ne pas tomber en des répétitions ;
car le nombre de ces traits n'est pas infini. Il adonc
fallu que j'aie cherché d'autres enrichissements ,
et étendu davantage les circonstances de ces récits ,
qui d'ailleurs me sembloient le demander de la
sorte. Pour peu que le lecteuryprenne garde, il le
reconnoîtra lui-même: ainsi jene tienspas qu'il soit
nécessaire d'en étaler ici les raisons , non plus que
de dire où j'ai puisé çes derniers sujets. Seulement
jedirai, par reconnoissance , que j'en dois la plus
grande partie à Pilpay, sage indien. Son livre a été
traduit en toutes les langues. Les gens du pays le
croient fort ancien, et original à l'égard d'Ésope ,
I Ces deux parties contiennent les six premiers Evres de ses
fables.
BIBL. UNIW.
CENT
150 AVERTISSEMENT.
si ce n'est Ésope lui-même sous le nom du sage
Locman. Quelques autres m'ont fourni des sujets
assez heureux. Enfin , j'ai tâché de mettre en ces
deux dernières parties toute la diversité dont
j'étois capable.
Il s'est glissé quelques fautes dans l'impression.
J'en ai fait faire un errata , mais ce sont de légers
remèdes pour un défaut considérable. Si on veut
avoir quelque plaisir de la lecture de cet ouvrage ,
il faut que chacun fasse corriger ces fautes à la
main dans son exemplaire , ainsi qu'elles sont
marquées par chaque errata , aussi bien pour les
deux premières parties que pour les dernières 2.
Outre un errata pour chacune des quatre parties de l'édition
de 1678, revue et publiée par La Fontaine , il y a fait faire
quelques cartons , soit pour ajouter un vers à un autre qui se
trouvoit sans rime, soit pour en changer un par une correction
très heureuse.
2Ces fautes,remarquees par La Fontaine dans l'édition citée
note précédente , ont été corrigées dans celle-ci avec la plus
scrupuleuse exactitude,
151
A MADAME
DE MONTESPΑΝ .
L'AFOLOGUE est un don qui vient des immortels ;
Ou si c'est un présent des hommes ,
Quiconque nous l'a fait mérite des autels :
Nous devons tous , tant que nous somines,
Ériger endivinité
Le sage par qui fut ce bel art inventé.
C'estproprement un charme : il rend l'ame attentive ,
Ou plutôt il la tient captive ,
Nous attachant à des récits
Qui mènent à son gré les cœurs et les esprits.
Ovous qui l'ímitez , Olympe , si ma rouse
Aquelquefois pris place à la table des dieux ,
Sur ces dons aujourd'hui daignez porter les yeux ;
Favorisez les jeux où mon esprit s'amuse.
Le temps qui détruit tout , respectant votre appui ,
Metaissera franchir les ans dans cet ouvrage :
Tout auteur qui voudra vivre encore après lui
Doit s'acquérir votre suffrage.
C'est de vous que mes vers attendent tout leur prix .
Il n'est beauté dans nos écrits
152 A MADAME DE MONTESPAN.
Dont vous ne connoissiez jusques aux moindres traces:
Eh ! qui connoît que vous les beautés et les grâces ?
Paroles et regards , tout est charme dans vous,
Ma muse , en un sujet si doux ,
Voudroit s'étendre davantage :
Mais il faut réserver à d'autres cet emploi;
Et d'un plus grand maître que moi
Votre louange est le partage.
Olympe , c'est assez qu'à mon dernier ouvrage
Votre nom serve un jour de rempart et d'abri ;
Protégez désormais le livre favori
Par qui j'ose espérer une seconde vie :
Sous vos seuls auspices ces vers
Seront jugés , malgré l'envie ,
Dignes des yeux de l'univers.
Je ne mérite pas une faveur si grande ;
La fable en son nom la demande :
Vous savez quel crédit ce mensonge a sur nous.
S'il procure à mes vers le bonheur de vous plaire ,
Je croirai lui devoir un temple pour salaire :
Mais je ne veux bâtir des temples que pour vous.
FABLES . LIVRE VIL 153
LIVRE SEPTIÈME .
FABLE I
LES ANIMAUX MALADES DE LA PESTE.
Unmal qui répand la terreur,
Mal que le ciel en sa fureur
Inventa pour punir les crimes de la terre ,
La peste (puisqu'il faut l'appeler par son nom) ,
Capable d'enrichir en unjour l'Acheron ,
Faisoit aux animaux la guerre.
Ils ne mouroient pas tous ,mais tous étoient frappés :
On n'envoyoit point d'occupés
Achercher le soutien d'une mourante vie ;
Nul mets n'excitoit leur envie :
Ni loups ni renards n'épioient
La douce et l'innocente proie :
Les tourterelles se fuyoient ;
Plus d'amour, partant plus de joie:
Le lion tint conseil , et dit : Mes chers amis,
Je crois que le ciel a permis
Pour nos péchés cette infortune :
Que le plus coupable de nous
Se sacrifie aux traits du céleste courroux ;
Peut-être il obtiendra la guérison commune.
L'histoire nous apprend qu'en de tels accidents
On faitde pareils dévoûments.
154 FABLES .
Ne nous flattons donc point, voyons sans indulgence
L'état de notre conscience.
Pour moi , satisfaisant mes appetits gloutons,
J'ai dévoré force moutons.
Que m'avoient-ils fait? nulle offense.
Même il m'est arrivé quelquefois de manger
Leberger.
Je me dévoûrai donc, s'il le faut : mais je pense
Qu'il est bon que chacun s'accuse ainsi que moi ;
Car on doit souhaiter , selon toute justice,
Que leplus coupable périsse.
Sire, dit le renard , vous êtes trop bon roi;
Vos scrupules font voir trop de délicatesse.
Eh bien , manger moutons , canaille , sotte espèce ,
Est-ce un péché ? Non , non. Vous leur fites , seigneur ,
En les croquant , beaucoup d'honneur.
Et quant au berger, l'on peut dire
Qu'il étoit digne de tous maux ,
Etant de ces gens-là qui sur les animaux
Se font un chimérique empire.
Ainsi dit le renard ; et flatteurs d'applaudir.
On n'osa trop approfondir
Du tigre , ni de l'ours , ni des autres puissances ,
Les moins pardonnables offenses :
Tous les gens querelleurs ,jusqu'aux simples matins ,
Au dire de chacun, étoient de petits saints.
L'âne vint à son tour , et dit : J'ai souvenance
Qu'en un préde moines passant ,
La fain , l'occasion , l'herbe tendre , et , je pense ,
Quelque diable aussi me poussant ,
Je tondis de ce préda largeur de ma langue.
Jen'en avoisnul droit, puisqu'il faut parler net.
LIVRE VII. 155
A ces mots on cria haro sur le baudet:
Un loup, quelque peu clerc, prouva par sa harangue
Qu'il falloit dévouer ce maudit animal ,
Ce pelé, ce galeux , d'où venoit tout leur mal.
Sa peccadille fut jugée un cas pendable.
Manger l'herbe d'autrui ! quel crime abominable !
Rien que la mort n'étoit capable
D'expier son forfait. On le lui fit bien voir.
Selon que vous serez puissant ou misérable ,
Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir.
I I.
LE MAL MARIÉ.
Que le bon soit toujours camarade du beau ,
Dès demain je chercherai fename :
Mais comme le divorce entre eux n'est pas nouveau ,
Et que peu de beaux corps , hôtes d'une belle ame ,
Assemblent l'un et l'autre point ,
Ne trouvez pas mauvais que je ne cherche point.
J'ai vu beaucoup d'bymens, aucuns d'eux ne me tentent:
Cependant des Irumains presque les quatre parts
S'exposent hardiment au plus grand des hasards :
Les quatre parts aussi des humains se repentent.
J'en vais alléguer un , qui , s'étant repenti ,
Ne put trouver d'autre parti
Que de renvoyer son épouse ,
Qucrellcuse , avare , et jalouse.
Rien ne la contentoit , rien n'étoit comme il faut;
On se levoit trop tard, on se couchoit trop tôt ;
156 FABLES.
Puis du blanc, puis du noir, puis encore autre chose.
Les valets enrageoient ; l'époux étoit à bout ;
Monsieur ne songe à rien , monsieur dépense tout ,
Monsieur court , monsieur se repose.
Elle en dit tant , que monsieur à la fin ,
Lassé d'entendre un tel lutin ,
Vous la renvoie à la campagne
Chez ses parents. La voilà donc compagne
De certaines Phyllis qui gardent les dindons
Avec les gardeurs de cochons.
Au bout de quelque temps qu'on la crut adoucie ,
Le mari la reprend. Eh bien , qu'avez- vous fait ?
Comment passiez-vous votre vie ?
L'innocence des champs est-elle votre fait ?
Assez, dit-elle : mais mapeine
Étoit de voir les gens plus paresseux qu'ici ;
Ils n'ont des troupeaux nul souci.
Je leur savois bien dire, et m'attirois la haine
De tous ces gens si peu soigneux.
Eh ! madame , reprit son époux tout-à-l'heure ,
Si votre esprit est si hargueux
Que le monde qui ne demeure
Qu'un moment avec vous , et ne revient qu'au soir,
Est déjà lassé de vous voir ,
Que feront des valets qui, toute la journee ,
Vous verront contre eux déchaînée ?
Et que pourra faire un époux
Que vous voulez qui soit jour et nuit avec vous ?
Retournez au village : adieu. Si de ma vie
Je vous rappelle , et qu'il m'en prenne envie ,
Puissé-je chez les morts avoir, pour mes péchés ,
Deux femmes comme vous sans cesse à mes côtés !
LIVRE VII. 157
III.
LERAT QUI S'EST RETIRÉ DU MONDE.
LESJES Levantins en leur légende
Disent qu'un certain rat , las des soins d'ici-bas ,
Dans un fromage de Hollande
Se retira loin du tracas.
La solitude étoit profonde,
S'étendant partout à la ronde.
Notre ermite nouveau subsistoit là-dedans.
Il fit tant , de pieds et de dents ,
Qu'en peu de jours il eut au fond de l'ermitage
Le vivre et le couvert : que faut-il davantage ?
Il devint gros et gras : Dieu prodigue ses biens
Aceux qui font vœu d'être siens.
Un jour , au dévot personnage
Des députés du peuple rat
S'en vinrent demander quelque aumône légère :
Ils alloient en terre étrangère
Chercher quelque secours contre le peuple chat;
Ratopolis étoit bloquée :
On les avoit contraints de partir sans argent ,
Attendu l'état indigent
De la république attaquée.
Ils demandoient fort peu, certains que le secours
Seroit prêt dans quatre ou cinqjours.
Mes amis , dit le solitaire,
Les choses d'ici-bas ne me regardent plus :
Enquoi peut un pauvre reclus
Vous assister ? que peut-il faire,
La Fontaine . Fables. 14
158 FABLES:
Que de prier le ciel qu'il vous aide en ceci ?
J'espère qu'il aura de vous quelque souci.
Ayant parlé de cette sorte,
Le nouveau saint ferma sa porte.
Qui désigné-je , à votre avis ,
Par ce rat si peu secourable ?
Unmoine ? Non, mais un dervis :
Je suppose qu'un moine est toujours charitable.
IV.
LE HÉRON,
Un jour sur ses longs pieds alloit je ne sais où
Le héron au long bec emmanché d'un long cou:
Il côtoyoit une rivière.
L'onde étoit transparente ainsi qu'auxplus beauxjours ;
Ma commère la carpe y faisoit mille tours
Avec le brochet son compère.
Le héron en eût fait aisément son profit :
Tous approchoientdu bord, l'oiseaun'avoitqu'àprendre.
Mais il crut mieux faire d'attendre
Qu'il eût un peu plus d'appétit;
Il vivoit de régime , et maugeoit à ses heures.
Après quelques moments , l'appétit vint : l'oiseau ,
S'approchant du bord , vit sur l'eau ,
Des tanches qui sortoient du fond de ces demeures.
Le mets ne lui plut pas ; il s'attendoit à mieux ,
Etmontroit un goût dédaigneux
Comme le rat du bon Horace :
Moi , des tanches ! dit-il : moi , héron , que je fasse
LIVRE VIL 159
Une si pauvre chère ! Et pour qui me prend-on ?
La tanche rebutée, il trouva du goujon.
Du goujon! c'est bien là le dîner d'un héron!
J'ouvrirois pour și peu le bec ! aux dieux ne plaise!
Il l'ouvrit pour bien moins; tout alla de façon
Qu'il ne vit plus aucun poisson.
La fa im le prit : il fut tout heureux et tout aise
De rencontrer un limaçon.
Ne soyons pas si difficiles :
Les plus accommodants , ce sont les plus habiles ;
Onu asarde de perdre en voulant trop gagner.
Gardez-vous de riendédaigner,
Surtout quand vous avez à peu près votre compte.
Bien des gens y sont pris. Ce n'est pas aux hérons
Que je parle : écoutez , humains , un autre conte ;
Vous verrez que chez vous j'ai puisé ces leçons.
V.
LA FILLE.
CERTAINE fille, un peu trop fière ,
Prétendoit trouver un mari
Jeune, bien fait, et beau , d'agréable manière ,
Point froidet point jaloux : notez ces deux points-ci.
Cette fille vouloit aussi
Qu'il eût du bien, de la naissance,
De l'esprit , enfin tout. Mais qui peut tout avoir?
Ledestin se montra soigneux de la pourvoir :
Il vint des partis d'importance.
Labelle les trouva trop chétifs de moitié :
Quoi, moi ! quoi, ces gens-là ! l'on radote, je pense .
Amoi les proposer ! helas ! ils font pitié :
160 FABLES:
Voyez un peu la belle espèce !
L'un n'avoit en l'esprit nulle délicatesse ,
L'autre avoit le nez fait de cette façon-là :
C'étoit ceci , c'étoit cela;
C'étoit tout, car les précieuses
Font dessus tout les dédaigneuses.
Après les bons partis , les médiocres gens
Vinrent se mettre sur les rangs.
Elle de se moquer. Ah ! vraiment je suis bonne
De leur ouvrir la porte ! Ils pensent que je suis
Fort en peinede mapersonne :
Grâce à Dieu, je passe les nuits
Sans chagrin , quoiqu'en solitude.
La belle se sut gré de tous ces sentiments.
L'âge la fit déchoir: adieu tous les amants.
Un an se passe et deux avec inquiétude:
Le chagrinvient ensuite; elle sentchaque jour
Dologer quelques Ris,quelques Jeux, puis l'Amour ;
Puis ses traits choquer et déplaire :
Puis cent sortes de fards. Ses soins ne purent faire
Qu'elle échappât au Temps, cet insigne larron.
Les ruines d'une maison
Se peuvent réparer : que n'est cet avantage
Pour les ruines du visage !
Sa préciosité changea lors de langage.
Son miroir lui disoit, prenez vite un mari ;
Je ne sais quel désir le lui disoit aussi :
Le désir peut loger chez une précieuse.
Celle-ci fit un choix qu'on n'auroit jamais cru ,
Se trouvant à la fin tout aise et tout heureuse
De rencontrer un malotru.
LIVRE VII. 161
V I.
LES SOUHAITS.
IL est au Mogol des follets
Qui font office de valets ,
Tiennent lamaison propre, ont soin de l'équipage ,
Et quelquefois du jardinage.
Si vous touchez à leur ouvrage ,
Vous gátez tout. Un d'eux près du Gange autrefois
Cultivoit le jardin d'un assez bon bourgeois.
Il travailloit sans bruit , avec beaucoup d'adresse ,
Aimoit le maître et la maîtresse ,
Et le jardin surtout. Dieu sait si les zéphyrs ,
Peuple ami du démon , l'assistoient dans sa tâche !
Le follet, de sa part, travaillant sans relâche ,
Combloit ses hôtes de plaisirs.
Pour plus de marques de son zèle ,
Chez ces gens pour toujours il se fût arrêté ,
Nonobstant la légèreté
Ases pareils si naturelle:
Mais ses confrères les esprits
Firent tant que le chef de cette république ,
Par caprice ou par politique,
Le changea bientôt de logis.
Ordre lui vientd'aller au fond de la Norvège
Prendre le soin d'une maison
En tout temps couverte de neige:
Etd'Indou qu'il étoit on vous le fait Lappon.
Avant que de partir, l'esprit dit à ses hôtes :
On m'oblige de vous quitter :
BIBL. UNIV.
GENT
162 FABLES .
Je ne sais pas pour quelles fautes ;
Mais enfin il le faut; je ne puis arrêter
Qu'un temps fort court, un mois , peut- être une semaine.
Employez-la : formez trois souhaits; car je puis
Rendre trois souhaits accomplis :
Trois , sans plus. Souhaiter , ce n'est pas une peine
Étrange et nouvelle aux humains.
Ceux-ci , pour premter vœu , demandent l'abondance.
Et l'abondance à pleines mains
Verse en leurs coffres la finance .
En leurs greniers le blé , dans leurs caves les vins :
Tout en crève. Comment ranger cette chevance ?
Quels registres , quels soins , quel temps il leur fallut !
Tous deux sont empêchés si jamais on le fut.
Les voleurs contre eux complotèrent,
Les grands seigneurs leur empruntèrent ,
Leprince les taxa. Voilà les pauvres gens
Malheureux par trop de fortune.
Otez-nous de ces biens l'affluence importune ,
Dirent-ils l'un et l'autre heureux les indigents !
La pauvreté vaut mieux qu'une telle richesse.-
Retirez-vous , trésors; fuyez : et toi , déesse ,
Mère du bon esprit, compagne du repos ,
Omédiocrité, reviens vite ! A ces mots
La médiocrité revient. On lui fait place :
Avec elle ils rentrent en grace ,
Au boutdes deux souhaits , étant aussi chanceux
Qu'ils étoient , et que sont tous ceux
Qui souhaitent toujours, et perdent en chimères
Le temps qu'ils feroient mieux de mettre à leurs affaires.
Le follet en rit avec eux.
Pour profiter de sa largesse,
LIVRE VIL 163
Quand il voulut partir et qu'il fut sur le point,
Ils demandèrent la sagesse.
C'est un trésorqui n'embarrasse point.
V I I.
LA COUR DU LION.
SAAmajesté lionne unjour voulut connoître
De quelles nations le ciel l'avoit fait maître.
Ilmanda donc par députés
Ses vassaux de toute nature ,
Envoyant de tous les côtés
Une circulaire écriture
Avec son sceau. L'écrit portoit
Qu'un mois durant le roi tiendroit
Courplénièrè , dont l'ouverture
Devoit être un fort grand festin ,
Suivi des tours de Fagotin.
Par ce trait de magnificence
Le prince à ses sujets étaloit sa puissance.
En son louvre il les invita.
Quel louvre! unvrai charnier , dont l'odeur se porta
D'abord au nez des gens. L'ours boucha sa narine.
Il se fût bien passé de faire cette mine ;
Sa grimace déplut : le monarque irrité
L'envoya chez Pluton faive
Ledégoûté.
Le singe approuva fort cette sévérité;
Et, flatteur excessif, il loua la colère
Et la griffe du prince , et l'antre , et cette odeur :
Il n'étoit ambre , il n'étoit fleur ,
164 FABLES.
Qui ne fût ail au prix. Sa sotte flatterie
Eut un mauvais succès , et fut encor punię :
Ce monseigneur du lion là
Fut parent de Caligula.
Le renard étant proche : Or çà , lui dit le sire ,
Que sens-tu ? dis-le-moi : parle sans déguiser.
L'autre aussitôt de s'excuser ,
Alléguant un grand rhume : il ne pouvoit que dire
Sans odorat. Bref , il s'en tire.
Ceci vous sert d'enseignement :
Ne soyez à la cour, si vous voulez y plaire,
Ni fade adulateur , ni parleur trop sincère ,
Et tâchez quelquefois de répondre en Normand.
VIII.
LES VAUTOURS ET LES PIGEONS .
MARS autrefois mit tout l'air en énmute.
Certain sujet fit naître la dispute
Chez les oiseaux; non ceux que le printemps
Mène à sa cour , et qui, sous la feuillée ,
Par leur exemple et leurs sons éclatants ,
Font que Vénus est en nous réveillée ;
Ni ceux encor que la mère d'Amour
Met à son char : mais le peuple vautour ,
Au bec retors , à la tranchante serre ,
Pour un chien mort se fit , dit-on, la guerre.
Il plut du sang : je n'exagère point.
Si je voulois conter de point en point
Tout le détail , je manquerois d'haleine.
Maint chef périt , maint héros expira ;
LIVRE VII . 165
Et sur son roc Prométhée espéra
De voir bientôt une fin à sa peine.
C'étoit plaisir d'observer leurs efforts ;
C'étoit pitié de voir tomber les morts.
Valeur , adresse, et ruses , et surprises ,
Tout s'employa. Les deux troupes , éprises
D'ardent coutroux , n'épargnoient nuls moyens
De peupler l'air que respirentles ombres:
Tout élément remplit de citoyens
Le vaste enclos qu'ont les royaumes sombres.
Cette fureur mitla compassion
Dans les esprits d'une autre nation
Au cou changean:, au cœur tendre et fidèle.
Elle employa sa médiation
Pour accorder une telle querelle :
Ambassadeurs par le peuple pigeon
Furent choisis; et si bien travaillèrent,
Que les vautours plus ne se chamaillèrent.
Ils firent trève ; et la paix s'ensuivit.
Hélas! ce fut aux dépens de la race
Aqui la leur auroit dû rendre grace.
La gent maudite aussitôt poursuivit
Tous les pigeons, en fit ample carnage,
En dépeupla les bourgades, les champs.
Peu de prudence eurent les pauvres gens
D'accommoder un-peuple si sauvage.
Tenez toujours divisés les méchants :
La sûreté du reste de la terre
Dépend de là. Semez entre eux la guerre ;
Ou vous n'aurez avec cux nulle paix.
Ceci soit dit en passant. Je me tais.
166 FABLES.
1 X.
LE COCHE ET LA MOUCHE.
1
DANSuncheminmontant,sablonneux, malaise,
Et de tous les côtés au soleil exposé ,
Six forts chevaux tiroient un coche.
Femmes , moine , vieillards , tout étoit descendu :
L'attelage suoit , souffloit , étoit rendu.
Une mouche survient , et des chevaux s'approche ,
Prétend les animer par son bourdonnement ,
Pique l'un, pique l'autre, et pense à tout moment
Qu'elle fait aller la machine ,
S'assied sur le timon, sur le nez du cocher.
Aussitôt que le char chemine,
Et qu'elle voit les gens marcher,
Elle s'en attribue uniquement la gloire ,
Va, vient , fait l'empressée : il semble que ce soit
Un sergent de bataille allant en chaque endroit
Faire avancer ses gens et håter la victoire.
Lamouche, en ce communbesoin ,
Se plaint qu'elle agit seule , et qu'elle a tout le soin ;
Qu'aucun n'aide aux chevaux à se tirer d'affaire.
Le moine disoit son bréviaire :
Il prenoit bien son temps ! Une femme chantoit s
C'étoit bien de chansons qu'alors il s'agissoit !
Dame mouche s'en va chauter à leurs oreilles ,
Et fait cent sottises pareilles.
Après biendu travail,le coche arrive auhaut.
Respirons maintenant! dit la mouche aussitôt :
J'ai tant fait que nos gens sont enfin dans la plaine.
Çà, messicurs les chevaux,payez-moi de ma peine.
LIVRE VII. 167
Ainsi certaines gens, faisant les empressés ,
S'introduisent dansles affaires :
Ils font partout les nécessaires; ..
Et, partout importuns, devroient être chassés.
:
1 X.
LA LAITIÈRE ET LE POT AU LAIT.
PERRETTE, sur satête ayant unpotau lait
Bienposé sur un coussinet ,
Prétendoit arriver sans encombre à la ville:
Légère et court vêtue, elle alloit à grands pas ,
Ayant mis ce jour-là , pour être plus agile ,
Cotillon simple et souliers plats.
Notre laitière ainsi troussée
Comptoit déjà dans sa pensée
Tout le prix de son lait; en employoit l'argent ;
Achetoit un cent d'œufs ; faisoit triple couvée :
La chose alloit à bien par son soin diligent,
Il m'est , disoit-elle , facile
D'élever des poulets autour de ma maison ;
Le renard sera bien habile
S'il ne m'en laisse assez pour avoir un cochon,
Le porc à s'engraisser coûtera peu de son:
Il étoit , quand je l'eus , de grosseur raisonnable ;
J'aurai , le revendant, de l'argent bel et bon.
Etqui m'empêchera de mettre en notre étable,
vu le prix dont il est, une vache et son veau ,
Que je verrai sauter au milieu du troupeau ?
Perrette là-dessus saute aussi , transportée :
Le lait tombe; adieu veau, vache, cochon, couvée.
168 FABLES .
Ladame de ces biens , quittant d'un œil marri
Sa fortune ainsi répandue ,
Va s'excuser à son mari ,
En grand danger d'être battue.
Le récit en farce en fut fait;
On l'appela le Pot au lait.
Quel esprit ne bat la campagne ?
Qui ne fait châteaux en Espagne ?
Picrochole , Pyrrhus , la laitière , enfin tous ,
Autant les sages que les fous.
Chacun songe en veillant; il n'est riende plus doux :
Une flatteuse erreur emporte alors nos ames ;
Tout le bien du monde est à nous ,
Tous les honneurs , toutes les femmes.
Quand je suis seul , je fais au plus brave un défi ;
Je m'écarte , je vais détrôner le Sophi ;
On m'élit roi , mon peuple m'aime ;
Les diadèmes vont sur ma tête pleuvant :
Quelque accident fait-il que je rentre en moi-même ;
Jesuis Gros-Jean comme devant.
X I.
LE CURÉ ET LE MORT.
Unmort s'enalloit tristement
S'emparer de son dernier gîte ;
Un curé s'en alloit gaîment
Enterrer ce mort au plus vite.
Notre défunt étoit en carrosse porté ,
Bien et dûment empaqueté ,
Et vêtu d'une robe, hélas ! qu'on nomme bière ,
Robe d'hiver, robe d'été,
LIVRE VII.
169
Que les morts ne dépouillent guère.
Le pasteur étoit à côté ,
Et récitoit, à l'ordinaire ,
Maintes dévotes oraisons ,
Et des psaumes et des leçons ,
Et des versets et des répons :
Monsieur le mort, laissez-nous faire ,
On vous en donnera de toutes les façons ;
Il ne s'agit que du salaire.
Messire Jean Chouart couvoit des yeux son mort ,
Comme si l'on eût dû lui ravir ce trésor ;
Et, des regards , sembloit lui dire :
Monsieur le mort , j'aurai de vous
Tant en argent, et tant en cire ,
Ettant en autres menus coûts .
Il fondoit là-dessus l'achat d'une feuillette
Du meilleur vin des environs :
Certaine nièce assez proprette
Et sa chambrière Pâquette
Devoient avoir des cotillons.
Sur cette agréable pensée
Un heurt survient : adieu le char.
Voilà messire Jean Chouart
Qui du choc de son mort a la tête cassée :
Le paroissien en plomb entraîne son pasteur ;
Notre curé suit son seigneur ;
Tous deux s'en vont de compagnie.
Proprement toute notre vie
Est le curé Chouart qui sur son mort comptoit ,
Et la fable du Pot au lait.
La Fontaine. Fables. 15
170 FABLES .
XII.
L'HOMME QUI COURT APRÈS LA FORTUNE, ET L'HOMME QUI
L'ATTEND DANS SON LIT.
Qu UI ne court après la Fortune ?
Je voudrois être en lieu d'où je pusse aisément
Contempler la foule importune
De ceux qui cherchent vainement
Cette fille du Sort de royaume en royaume ,
Fidèles courtisans d'un volage fantôme.
Quand ils sont près du bonmoment ,
L'inconstante aussitôt à leurs désirs échappe.
Pauvres gens ! Je les plains ; car on a pour les fous
Plus de pitié que de courroux.
Cet homme , disent-ils , étoit planteur de choux ;
Et le voilà devenu pape!
Ne le valons-nous pas ? Vous valez cent fois mieux:
Mais que vous sert votre mérite?
La Fortune a-t- elle des yeux?
Et puis , la papauté vaut-elle ce qu'on quitte,
Le repos ? le repos , trésor si précieux
Qu'on en faisoit jadis le partage des dieux !
Rarement la Fortune à ses hôtes le laisse.
Ne cherchez point cette déesse ,
Elle vous cherchera : son sexe en use ainsi.
Certain couple d'amis , en un bourg établi ,
Possédoit quelque bien. L'un soupiroit sans cesse
Pour la Fortune; il dit à l'autre un jour:
Si nous quittions notre séjour ?
LIVRE VII. 171
Vous savez que nul n'est prophète
En son pays : cherchons notre aventure ailleurs.
Cherchez , dit l'autre ami : pour moi , je ne souhaite
Ni climats ni destins meilleurs.
Contentez-vous , suivez votre humeur inquiète;
Vous reviendrez bientôt. Je fais vœu cependant
De dormir er
, vous attendant.
L'ambitieux , ou , si l'on veut , l'avare ,
S'en va par voie et par chemin.
Il arriva le lendemain
En un lieu que devoit la déesse bizarre
Fréquenter sur tout autre ; et ce lieu , c'est la cour,
Là donc pour quelque temps il fixe son séjour ,
Se trouvant au coucher , au lever , à ces heures
Que l'on sait être les meilleures ;
Bref, se trouvant à tout, et n'arrivant à rien.
Qu'est-ce ci ? se dit-il : cherchons ailleurs du bien.
La Fortune pourtant habite ces demeures ;
Je la vois tous les jours entrer chez celui-ci ,
Chez celui-là : d'où vient qu'aussi
Je ne puis héberger cette capricieuse ?
On me l'avoit bien dit, que des gens de ce lieu
L'on n'aime pas toujours l'humeur ambitieuse.
Adieu, messieurs de cour ; messieurs de cour , adieu;
Suivez jusques au bout une ombre qui vous flatte.
La Fortune a , dit-on, des temples à Surate :
Allons là. Ce fut un de dire et s'embarquer.
Ames de bronze, humains , celui-là fut sans doute
Armé de diamant, qui tenta cette route ,
Et le premier osa l'abîme défier !
Celui-ci pendant son voyage
Tourna les yeux vers son village
172 FABLE S.
Plus d'une fois , essuyant les dangers
Des pirates , des vents , du calme et des rochers ,
Ministres de la mort : avec beaucoup de peines
On s'en va la chercher en des rives lointaines ,
La trouvant assez tôt sans quitter la maison.
L'homme arrive au Mogol : on lui dit qu'au Japon
La Fortune pour lors distribuoit ses graces.
Ily court. Les mers étoient lasses
De le porter : et tout le fruit
Qu'il tira de ses longs voyages ,
Ce fut cette leçon que donnent les sauvages :
Demeure en ton pays , par la nature instruit.
Le Japon ne fut pas plus heureux à cet homme
Que le Mogol l'avoit été:
Ce qui lui fit conclure en somme
Qu'il avoit à grand tort son village quitté.
Il renonce aux courses ingrates ,
Revient en son pays , voit de loin ses pénates ,
Pleure de joie , et dit : Heureux qui vit chez soi ,
De régler ses désirs faisant tout son emploi !
Il ne sait que par ouï-dive
Ceque c'est que la cour , la mer, et ton empire ,
Fortune, qui nous fais passer devant les yeux
Des dignités , des biens , que jusqu'au bout du monde
On suit, sans que l'effet aux promesses réponde.
Désormais je ne bouge, et ferai cent fois mieux.
En raisonnant de cette sorte ,
Et contre la Fortune ayant pris ce conseil ,
Il la trouve assise à la porte
De son ami plongé dans un profond sommeil.
LIVRE VIL 173
XIII.
LES DEUX COQS .
DEUX
EUX coqs vivoient en paix : une poule survint ,
Et voilà la guerre allumée.
Amour, tu perdis Troie ! et c'est de toi que vint
Cette querelle envenimée
Où du sang des dieux même on vit le Xanthe teint !
Long-temps entrenos coqs le combat se maintint.
Lebruit s'en répandit par tout le voisinage :
La gent qui porte crête au spectacle accourut;
Plus d'une Hélène au beau plumage
Fut le prix du vainqueur. Le vaincu disparut :
Il alla se cacher au fond de sa retraite ,
Pleura sa gloireet ses amours ;
Ses amours, qu'un rival , tout fier de sa défaite,
Possédoit à ses yeux. Il voyoit tous les jours
Cet objet rallumer sa haine et son courage :
Il aiguisoit son bee, battoit l'air et ses flancs ,
Et, s'exerçant contre les vents ,
S'armoit d'une jalouse rage.
Il n'en cut pas besoin. Son vainqueur sur les toits
S'alla percher, et chanta sa victoire.
Un vautour entendit sa voix :
Adieu les amours et la gloire ;
Tout cet orgueil périt sous l'ongle du vautour.
Enfin, par un fatal retour,
Son rival autour de la poule
S'en revint faire le coquet.
Je laisse à penser quel caquet ;
Car il eutdes femmes en foule.
15.
154 FABLES .
La Fortune se plaîtàfaire de ces coups :
Tout vainqueur insolent à sa perte travaille.
Défions-nous du Sort , et prenons garde à nous
Après le gain d'une bataille.
XIV:
L'INGRATITUDE ET L'INJUSTICE DES HOMMES ENVERS
LA FORTUNE.
Us trafiquant surmer, parbonheur, s'enrichit.
N
Il triompha des vents pendant plus d'un voyage ;
Gouffre, banc , ni rocher, n'exigea de péage
D'aucun de ses ballots : le Sort l'en affranchit.
Sur tous ses compagnons Atropos et Neptune
Recueillirent leur droit , tandis que la Fortune
Prenoit soin d'amener son marchand à bon port.
Facteurs , associés , chacun lui fut fidèle.
Il vendit son tabac, son sucre , sa cannelle
Ce qu'il voulut, sa porcelaine encor :
Le luxe et la folie enflèrent son trésor ;
Bref, il plut dans son escarcelle.
On ne parloit chez lui que par doubles ducats :
Et mon homme d'avoir chiens , chevaux et carrosses ;
Ses jours de jeûne étoientdes noces.
Un sien ami , voyant ses somptueux repas ,
Lui dit : Et d'où vient donc un si bon ordinaire ? =
Et d'où me viendroit-il que de mon savoir-faire ?
Je n'en dois rien qu'à moi , qu'à mes soins , qu'au talent
De risquer à propos , et bien placer l'argent.
Le profit lui semblant une fort douce chose,
Il risqua de nouveau le gain qu'il avoit fait.
LIVRE VIL 175
Mais rien, pour cette fois , ne lui vint à souhait.
Son imprudence en fut la cause :
Un vaisseau mal frété périt au premier vent :
Un autre , mal pourvu des armes nécessaires ,
Fut enlevé par les corsaires :
Un troisième au port arrivant ,
Rienn'eut cours ni débit; le luxe et la folie
N'étoient plus tels qu'auparavant.
Enfin, ses facteurs le trompant ,
Et lui-même ayant fait grand fracas , chère lie ,
Mis beaucoup en plaisirs , en bâtiments beaucoup ,
Il devint pauvre tout d'un coup.
Son ami , le voyant en mauvais équipage ,
Lui dit : D'où vient cela ? = De la Fortune, hélas !
Consolez- vous , dit l'autre; et, s'il ne lui plaît pas
Que vous soyez heureux, tout au moins soyez sage:
Je ne sais s'il crut ce conseil ;
Mais je sais que chacun impute , en cas pareil,
Son bonheur à son industrie:
Et si de quelque échec notre faute est suivie ,
Nous disons injures au Sort.
Chose n'est ici plus commune.
Le bien, nous le faisons; le mal , c'est la Fortune.
On a toujours raison , le Destin toujours tort.
X V.
LES DEVINERESSES.
C'EST souvent du hasard que naît l'opinion,
Et c'est l'opinion qui fait toujours la vogue.
176 FABLES .
Je pourrois fonder ce prologue
Sur gens de tous états : tout est prévention ,
Cabale, entêtement; point ou peu de justice.
C'est un torrent : qu'y faire? il faut qu'il ait son cours:
Cela fut et sera toujours.
Une femme , à Paris, faisoit la pythonisse.
On l'alloit consulter sur chaque évènement :
Perdoit-on un chiffon , avoit-on un amant ,
Unmari vivant trop au gré de son épouse ;
Une mère fâcheuse , une femme jalouse ;
Chez la devineuse on couroit
Pour se faire annoncer ce que l'on désiroit.
Son fait consistoit en adresse :
Quelques termes de l'art , beaucoup de hardiesse ,
Du hasard quelquefois , tout cela concouroit,
Tout cela , bien souvent , faisoit crier miracle.
Enfin , quoiqu'ignorante à vingt et trois carats ,
Elle passoit pour un oracle.
L'oracle étoit logé dedans un galetas .
Là , cette femme emplit sa bourse ;
Et , sans avoir d'autre ressource ,
Gagne de quoi donner un rang à son mari ;
Elle achète un office , une maison aussi.
Voilà le galetas rempli
D'une nouvelle hôtesse, à qui toute la ville ,
Femmes , filles , valets,gros messieurs , tout enfin ,
Alloit, comme autrefois , demander son destin ;
Le galetas devint l'antre de la Sibylle:
L'autre femelle avõit achalandé ce lieu.
Cette dernière femme eut beau faire , eut beau dire ,
Moi devine ! on se moque ! eh messieurs , sais-je lire ?
LIVRE VII. 177
Je n'ai jamais appris que ma croix de par Dieu.
Point de raison : fallut deviner et prédire ,
Mettre à part force bons ducats ,
Et gagner, malgré soi , plus que deux avocats.
Le meuble et l'équipage aidoient fort à la chose;
Quatre siéges boiteux, un manche de balai ,
Tout sentoit son sabbat et sa métamorphose.
Quand cette femme auroit dit vrai
Dans une chambre tapissée ,
On s'en seroit moqué : la vogue étoit passée
Au galetas , il avoit le crédit.
L'autrefemme se morfondit.
L'enseigne fait la chalandise.
J'ai vu dans le palais une robe mal mise
Gagnergros : les gens l'avoient prise
Pour maître tel , qui traînoit après soi
Force écoutants. Demandez-moi pourquoi.
XV I.
LE CHAT , LA BELETTE , ET LE PETIT LAPIN .
Du palais d'un jeune lapin
Dame belette un beau matin
S'empara : c'est une rusée.
Le maître étant absent, ce lui fut chose aisée
File porta chez lui ses pénates , un jour
Qu'il étoit alle faire à l'aurore sa cour
Parmi le thym et la rosée.
Après qu'il eut brouté , trotté , fait tous ses tours ,
Jeannot lapin retourne aux souterrains séjours.
178 FABLES.
Labelette avoit mis le nez àla fenêtre.
Odieux hospitaliers ! que vois-je ici paroître ?
Dit l'animal chassé du paternel logis.
Hola! madame la belette ,
Que l'on déloge sans trompette ,
Ouje vais avertir tous les rats du pays.
La dame au nez pointu répondit que la terre
Étoit au premier occupant.
C'étoit un beau sujet de guerre
Qu'un logis où lui-même il n'entroit qu'en rampant !
Etquand ce seroit un royaume,
Je voudrois bien savoir, dit-elle , quelle loi
En a pour toujours fait l'octroi
AJean, fils ou neveu de Pierre ou de Guillaume ,
Plutôt qu'à Paul, plutôt qu'à moi.
Jean lapin allégua la coutume et l'usage :
Ce sont , dit-il , leurs lois qui m'ont de ce logis
Rendu maître et seigneur, et qui , de père en fils,
L'ont de Pierre à Simon , puis à moi Jean, transmis.
Le premier occupant , est-ce une loi plus sage ?
Orbien, sans crier davantage,
Rapportons-nous , dit-elle , à Raminagrobis.
C'étoit un chat vivant comme un dévot ermite ,
Un chat faisant la chattemite ,
Un saint homme de chat, bien fourré , gros et gras ,
Arbitre expert sur tous les cas.
Jeanlapinpour juge l'agrée.
Les voilà tous deux arrivés
Devant sa majesté fourrée.
Grippeminaud leur dit : Mes enfants , approchez ,
Approchez; je suis sourd, les ans en sont la cause.
L'un et l'autre approcha , ne craignantnulle chose.
LIVRE VII. 179
Aussitôt qu'à portée il vit les contestants,
Grippeminaud le bon apôtre ,
Jetant des deux côtés la griffe en même temps,
Mit les plaideurs d'accord en croquant l'un et l'autre.
Ceci ressemble fort aux débats qu'ont parfois
Les petits souverains se rapportant aux rois.
XVII.
LA TÊTE ET LA QUEUE DU SERPENT.
LE serpent a deux parties
Du genre humain ennemies,
Tête et queue ; et toutes deux
Ontacquis un nom fameux
Auprès des Parques cruelles:
Si bien qu'autrefois entre elles
Il survint de grands débats
Pour le pas.
La tête avoit toujours marché devant la queue.
La queue au ciel se plaignit,
Et
lui dit:
Je fais mainte et mainte lieu ,
Comme il plaît à celle-ci:
Croit-elle que toujours j'en veuille user aiusi ?
Je suis son humble servante:
On m'a faite , Dieų merci ,
Sa sœur, et non sa suivante.
Toutes deux de même sang ,
Traitez-nous de même sortes
Aussi bien qu'elle je porte
Unpoison promptet puissant.
180 FABLES.
Enfin , voilàma requête :
C'est à vous de commander
Qu'on me laisse précéder
A mon tour ma sœur la tête.
Je la conduirai si bien ,
Qu'on ne se plaindra de rien.
Le ciel eut pour ces vœux une bonté cruelle.
Souvent sa complaisance a de méchants effets :
Il devroit être sourd aux aveugles souhaits.
Il ne le fut pas lors : et la guide nouvelle ,
Qui ne voyoit , au grand jour ,
Pas plus clair que dans un four ,
Donnoit tantôt contre un marbre ,
Contre un passant , contre un arbre :
Droit aux ondes du Styx elle mena sa sœur.
Malheureux les états tombés dans son erreur !
XVIII.
UN ANIMAL DANS LA LUNE.
PENDANT qu'un philosophe assure
Que toujours par leurs sens les hommes sont dupés ,
Un autre philosophe jure
Qu'ils ne nous ont jamais trompés.
Tous les deux ont raison, et la philosophie
Dit vrai quand elle dit que les sens tromperont
Tant que sur leur rapport les hommes jugeront:
Mais aussi , si l'on rectific
L'image de l'objet sur son éloignement,
Sur le milieu qui l'environne ,
Sur l'organe et sur l'instrument,
LIVRE V11: 181
Les sens ne tromperont personne.
La nature ordonna ces choses sagement :
J'en dirai quelque jour les raisons amplement.
J'aperçois le soleil: quelle en est la figure?
Ici-bas ce grandcorps n'a que trois pieds de tour :
Mais si je le voyois là-haut dans son séjour ,
Que seroit-ce à mes yeux que l'œil de la nature?
Sadistance me fait juger de sagrandeur:
Sur l'angle et les côtés ma main ladétermine:
L'ignorant le croit plat ; j'épaissis sa rondeur :
Je le rends immobile; et la terre chemine.
Bref, je démens mes yeux en toute samachine :
Ce seus ne me nuit point par son illusion.
Mon ame , en toute occasion ,
Développe le vrai caché sous l'apparence;
Je ne suis pointd'intelligence
Avecque mes regards peut-être un peu trop prompts ,
Ni mon oreille, lente àm'apporter les sons.
Quand l'eau courbe un bâton, ma raison le redresse :
La raison décide en maîtresse.
Mes yeux , moyennant ce secours ,
Neme trompentjamais enme mentant toujours.
Si je crois leur rapport , erreur assez commune,
Une tête de femme est au corps de la lune.
Y peut-elle être ? non. D'où vient donc cet objet?
Quelques lieux inégaux font de loin cet effet.
Lalune nulle part n'a sa surface unie :
Montueuse endes lieux, en d'autres aplanie,
L'ombre avec la lumière y peut tracer souvent
Unhomme, un boeuf, un éléphant.
Naguère l'Angleterre y vit chose pareille.
La lunette placée,un animal nouveau
La Fontaine. Fables . 16
FABLES.
182
Farut dans cet astre si beau :
Et chacun de crier merveille.
Il étoit arrivé là-haut un changement
Qui présageoit sans doute un grand évènement.
Savoit-on si la guerre entre tant de puissances
N'en étoit point l'effet ? Le monarque accourut :
ti favorise en roi ces hautes connoissances.
Le monstre dans la lune à son tour lui parut.
C'étoit une souris cachée entre les verres :
Dans la lunette étoit la source de ces guerres.
On en rit. Peuple heureux ! quand pourront les François
Se donner , comme vous , entiers à ces emplois !
Mars nousfait recueillir d'amples moissons de gloire :
C'est à nos ennemis de craindre les combats ,
Anous de les chercher, certains que la Victoire ,
Amante de Louis , suivra partout ses pas.
Ses lauriers nous rendrout célèbres dans l'histoire.
Même les filles de Mémoire
Ne nous ont point quittés ; nous goûtons des plaisirs :
La paix fait nos souhaits , et non point nos soupirs.
Charles en sait jouir : il sauroit dans la guerre
Sigualer sa valeur, et mener l'Angleterre
Aces jeux qu'en repas elle voit aujourd'hui .
Cependant s'il pouvoit apaiser la querelle ,
Qued'encens ! Est-il rien de plus digne de lui ?
La carrière d'Auguste a-t-elle été moins belle
Que les fameux exploits du premier des Césars ?
Opeuple trop heureux ! quand la paix viendra-t-elle
Nous rendre, comme vous , tout entiers aux beaux arts ?
FIN DU SEPTIÈME LIVRE .
LIVRE VIII 183
LIVRE HUITIÈME.
FABLE Г.
LA MORT ET LE MOURANT.
LaMort nesurprendpoint le sage;
Il est toujours prêt à partir,
S'étant su lui-même avertir
Du temps où l'on se doit résoudre à ce passage.
Ce temps, hélas ! embrasse tous les temps :
Qu'on le partage en jours , en heures , en moments ,
Il n'en est point qu'il ne comprenne
Dans le fatal tribut, tous sont de son domaine ;
Et le premier instant où les enfants des rois
Ouvrent les yeux à la lumière ,
Est celui qui vient quelquefois
Fermer pour toujours leur paupière.
Défendez-vous par la grandeur;
Alléguez la beauté, la vertu, la jeunesse ;
La Mort ravit tout sans pudeur :
Un jour le monde entier accroîtra sa richesse.
Il n'est riende moins ignoré;
Et, puisqu'il faut queje le die ,
Rien où l'on soit moins préparé.
Unmourant, qui comptoit plus de cent ans de vie ,
Se plaiguoit à la Mort que précipitamment
Elle lecontraignoit de partir tout-à-l'heure,
184 FABLES
Sans qu'il eût fait son testament ,
Sans l'avertir au moins : Est-il juste qu'on meure
Au pied levé?dit-il : attendez quelque peu ; い
Ma femme ne veut pas que je parte sans elle ;
Il me reste à pourvoir un arrière-neveu ;
Souffrez qu'à mon logis j'ajoute encore unc aile:
Que vous êtes pressante , ô déesse cruelle !
Vieillard, lui dit la Mort, je ne t'ai point surpris.
Tu te plains sans raison de mon impatience :
Eh ! n'as-tu pas cent ans ? Trouve-moi dans Paris
Deux mortels aussi vieux , trouve-m'en dix en France.
Je devois , ce dis-tu , te donner quelque avis
Qui tedisposût à la chose :
J'aurois trouvé ton testament tout fait,
Ton petit-fils pourvu, ton bâtiment parfait.
Ne te donna-t-on pas des avis , quand la cause
Du marcher et du mouvement,
Quand les esprits , le sentiment ,
Quand tout faillit en toi? Plus de goût , plus d'ouïe
Toute chose pour toi semble être évanouie;
Pour toi l'astre du jour prend des soins superflus :
Tu regrettes des biens qui ne tetouchentplus.
Je t'ai fait voir tes camarades ,
Ou morts , ou mourants , ou malades :
Qu'est-ceque tout cela,qu'un avertissement?
Allons , vieillard, et sans réplique,
Il n'importe à la république
Que tu fasses ton testament.
LaMort avoit raison : je voudrois qu'à cet âge
On sortitde lavie ainsi qued'unbanquet,
Remerciant son hôte, et qu'on fit son paquet:
LIVRE VIIL 185
Cardecombienpeut-on retarder le voyage?
Tumurmures , vieillard ! vois ces jeunes mourir;
Vois-les marcher, vois-les courir
Ades morts , il est vrai , glorieuses etbelles ,
Mais sûres cependant, et quelquefois cruelles.
J'ai beau te le crier; mon zèle est indiscret:
Leplus semblable aux morts meurt le plus à regret.
I I.
LE SAVETIER ET LE FINANCIER
Un savetierchantoitdumatinjusqu'au soir:
C'étoit merveille de le voir ,
Merveille de l'ouïr : il faisoit des passages ,
Plus content qu'aucun des sept sages.
Son voisin, au contraire, étant tout cousu d'or ,
Chantoit peu , dormoit moins encor :
C'étoit un homme de finance.
Si sur le pointdu jour parfois il sommeilloit,
Le savetier alors en chantant l'éveilloit :
Et le financier se plaignoit
Que les soinsde la Providence
N'eussent pas au marché fait vendre le dormir ,
Comme lemanger et leboire.
En son hôtel il fait venir
Le chanteur, et lui dit: Or çà, sireGrégoire,
Que gagnez-vous par an? Par an! ma foi , monsieur,
Dit avec un tonde rieur
Le gaillard savetier, ce n'est point ma manière
Decompterdelasorte; et je n'entasse guère
Un jour sur l'autre : il suffit qu'à la fin
J'attrape leboutdel'année.
16,
186 FABLES.
Chaque jour amène son pain. =
Eh bien , que gagnez-vous , dites-moi , par journée ? =
Tantôt plus , tantôt moins : le mal est que toujours
(Et sans cela Los gains seroient assez honnêtes ) ,
Lemal est que dans l'an s'entremêlent des jours
Qu'il faut chômer ; on nous ruine en fêtes :
L'une fait tort à l'autre ; et monsieur le curé
De quelque nouveau saint charge toujours son prône.
Le financier , riant de sa naïveté,
Luidit : Je vous veux mettre aujourd'hui sur le trône .
Prenez ces cent écus : gardez-les avec soin,
Pour vous en servir au besoin.
Le savetier crut voir tout l'argent que la terre
Avoît, depuis plus de cent ans,
Produit pour l'usage des gens.
Il retourne chez lui : dans sa cave il enserre
L'argent , et sa joie à la fois.
Plus de chant : il perdit la voix
Du moment qu'il gagna ce qui cause nos peines.
Le sommeil quittä son logis ;
Il cut pour hôtes les soucis ,
Les soupçons , les alarmes vaines,
Tout le jour il avoit l'œil au guet : et lanuit,
Si quelque chat faisoit du bruit ,
Le chat prenoit l'argent. Ala fiu le pauvre homme
S'en courut chez celui qu'il ne réveilloit plus:
Rendez-moi , lui dit-il , mes chansons et mon somme ;
Et reprenez vos cent écus,
LIVRE VIII. 187
III.
:
LE LION , LE LOUP , ET LE RENARD.
Un lion, décrépit, goutteux,n'enpouvant plus,
Vouloit que l'on trouvât remède à la vieillesse.
Alléguer L'impossible aux rois, c'est un abus.
Celui-ci parmi chaque espece
Manda des médecins : il en est de tous arts.
Médecins au lion viennent de toutes parts ;
De tous côtés lui vient des denneurs de recettes:
Dans les visites qui sont faites ,
Le renard se dispense , et se tient clos et coi
Le loup en fait sa cour , daube , au coucher du roi ,
Soncamarade absent. Le prince tout-à-l'heure
Veut qu'on aille enfumer renard dans sa demeure ,
Qu'on le fasse venir. Il vient, est présenté;
Et sachant que le loup lui faisoit cette affaire:
Je crains, sire , dit-il , qu'un rapport peu sincère
Ne m'ait a mépris imputé
D'avoirdifféré cethommage:
Mais j'étois en pèlerinage,
Et m'acquittois d'un vœu fait pour votre santé.
Même j'ai vudans mon voyage
Gens experts et savants ; leur ai dit la langueur
Dont votre majesté craint à bondroit la suite.
Vous ite manquez que de chaleur,
Le long âge en vous l'adétruite:
D'unloup écorchévif appliquez-vous la peau
Toute chaude et toute fumante :
Le secret sans doute en est beau
Pour la nature défaillante.
188 FABLES
.
Messire loup vous servira ,
S'il vous plaît, de robede chambre.
Le roi goûte cet avis-là :
On écorche , on taille, ondémembre
Messireloup. Le monarque en soupa ,
Etde sa peau s'enveloppa.
Messieurs les courtisans , cessez de vous détruire;
Faites, si vous pouvez , votre cour sans vous nuire 】
Lemal se rend chez vous au quadruple du bien.
Les daubeurs ont leur tour, d'une ou d'autre manière ,
Vous êtes dans une carrière
Où l'onnesepardonne rien:
IV.
LE POUVOIR DES FABLES
.
A M. de Barillon.
Laqualité d'ambassadeur
Peut-elle s'abaisser àdes contes vulgaires ?
Vous puis-je offtir mes vers et leurs grâces légères ?
S'ils osent quelquefois prendre un air de grandeur,
Seront-ils point traités par vous de téméraires ?
Vous avezbien d'autres affaires
'
Adémêler, que les débata
Du lapin et de labelette.
Lisez-les ; ne les lisez pas :
Mais empêchez qu'on ne nous mette
Toute l'Europe sur les bras.
Quedemille endroits de la terre
Il nous vienne des ennemis ,
LIVRE VIII 189
J'y consens : mais que l'Angleterre
Veuilleque nos deux rois se lassent d'être amis ,
J'ai peine àdigérer la chose.
N'est-il point encor temps que Louis se repose ?
Quel autre Hercule enfin ne se trouveroit las
Decombattre cettehydre? et faut-il qu'elle oppose
Une nouvelle tête aux efforts de son bras ?
Si votre esprit plein de souplesse ,
Par éloquence et par adresse ,
Peut adoucir les cœurs , et détourner ce coup ,
Je vous sacrifîrai cent moutons : c'est beaucoup
Pour unhabitant du Parnasse.
Cependant faites-moi la grace
De prendre endon ce peu d'encens :
Prenez en gré mes vœux ardents ,
Et le récit en vers qu'ici je vous dédie.
Sonsujet vous convient; je n'en dirai pas plus:
Sur les éloges que l'envie
Doit avouer qui vous sont dus
Vous nevoulez pas qu'on appuie:
Dans Athèue autrefois, peuple vain et léger,
Un orateur, voyant sa patrie en danger,
Courut à la tribune; et , d'un art tyrannique ,
Voulant forcerles cœurs dans une république ,
Il parla fortement sur le commun salut.
On ne l'écoutoit pas. L'orateur recourut
Aces figures violentes
Qui savent exciter les ames les plus lentes :
Il fit parler les morts , tonna,dit ce qu'il put.
Levent emporta tout; personne ne s'émut.
L'animal aux têtes frivoles
Etant fait à ces traits nedaignoit l'écouter :
190 FABLES.
Tous regardoient ailleurs : il en vit s'arrêter
Ades combats d'enfants , et point à ses paroles.
Que fit le harangueur ? Il prit un autre tour.
Cérès , commença-t-il , faisoit voyage un jour
Avec l'anguille et l'hirondelle :
Un fleuve les arrête ; et l'anguille en nageant ,
Comme l'hirondelle en volant ,
Le traversa bientôt. L'assemblée à l'instant
Cria tout d'une voix : Et Cérès, que fit-elle ?
Ce qu'elle fit ! un prompt courroux
L'anima d'abord contre vous.
Quoi! de contesd'enfants son peuple s'embarrasse ;
Et du péril qui le menace
Lui seul entre les Grecs ilnéglige l'effet !
Que ne demandez-vous ce que Philippe fait ?
Ace reproche l'assemblée ,
Par l'apologue réveillée ,
Se donne entière à l'orateur.
Un trait de fable en eut l'honneur.
Nous sommes tous d'Athène en ce point ; et moi-même ,
Au momentque je fais cette moralité ,
Si Peau-d'âne m'étoit conté,
J'y prendrois un plaisir extrême.
Le monde est vieux, dit-on : je le crois; cependant
Il le faut amuser encor comme un enfant.
V.
L'HOMME ET LA PUCE.
PARAr des vœux importuns nous fatiguons les dieux ,
Souvent pour des sujets même indignes des hommes :
LIVRE VIII ngi
Il semble que le ciel sur tous tant que nous sommes
Soit obligé d'avoir incessamment les yeux ,
Et que le plus petit de la race mortelle ,
Achaque pas qu'il fait , à chaque bagatelle ,
Doive intriguer l'Olympe et tous ses citoyens ,
Comme s'il s'agissoit desGrecs et des Troyens.
Un sot par une puce eut l'épaule mordue.
Dans les plis de ses draps elle alla se loger.
Hercule , ce dit-il , tu devois bien purger
La terre de cette hydre au printemps revenue !
Que fais-tu , Jupiter, que du haut de la nue
Tun'enperdes la raceafin deme venger ?
Pour tuer une puce, il vouloit obliger
Ces dieux à lui prêter leur foudre et leur massue.
LES FEMMES ET LE SECRET.
RIENIEN ne pèse tant qu'un secret :
Le porter loin est difficile aux dames ;
Et je sais même sur ce fait
Bon nombre d'hommes qui sont femmes.
Pour éprouver la sienne un mari s'écria,
La nuit, étant près d'elle : O dieux ! qu'est-ce cela?
Je n'en puis plus ! on me déchire !
Quoi! j'accouche d'un œuf ! = D'un œuf ? = Qui, le voilà
Frais et nouveau pondu : gardez bien de le dive ,
Onm'appelleroit poule. Enfin n'en parlez pas.
La femme , neuve sur ce cas ,
192 FABLES!
Ainsi quesur mainte autre affaire ,
Crutlachose, et promit ses grands dieux de se taire.
Mais ce serment s'évanouit
Avec les ombres de la nuit.
L'épouse , indiscrète et peu fine,
Sortdu lit quand le jour fut à peine levé;
Etde courir chez sa voisine :
Ma commère , dit-elle , un cas est arrivé ;
N'en dites rien surtout , car vous me feriez battre :
Mon mari vientde pondre un œufgros comme quatre,
Au nom de Dieu , gardez-vous bien
D'aller publier ce mystère.
Vous moquez-vous? dit l'autre : ah ! vous ne savez guère
Quelle je suis. Allez , ne craignez rien.
La femme du pondeur s'en retourne chez elle.
L'autre grille déjà d'en conter la nouvelle:
Elle va la répandre en plus de dix endroits ;
Au lieu d'un œuf elle en dit trois.
Ce n'est pas encor tout , car une autre commère
Endit quatre, et raconte à l'oreille le fait :
Précaution peu nécessaire ,
Car ce n'étoit plus un secret.
Comme le nombre d'œufs , grâce à la renommée ,
De bouche en bouche alloit croissant ,
Avant la finde la journée
Ils se montoient à plus d'un cent.
VII.
LE CHIEN QUI PORTE A SON COU LE DINÉ DE SON MAITRE.
Nous n'avons pas les yeux àl'épreuve des belles,
Ni les mains à celle de l'or :
LIVRE VIII 193
Peude gens gardent un trésor
Avec des soins assez fidèles.
Certain chien , qui portoit la pitance au logis ,
S'étoit fait un collier du diné de son maître.
Il étoit tempérant, plus qu'il n'eût voulu l'être
Quand il voyoit un mets exquis ;
Mais enfin il l'étoit : et , tous tant que nous sommes,
Nous nous laissons tenter à l'approche des biens.
Chose étrange ! on apprend la tempérance aux chiens ,
Et l'on ne peut l'apprendre aux hommes !
Ce chien-ci donc étant de la sorte atourné ,
Un mâtin passe , et veut lui prendre le dîné:
Il n'en eut pas toute la joie
Qu'il espéroit d'abord : le chien mit bas la proie
Pour la défendre mieux n'en étant plus chargé.
Grand combat. D'autres chiens arrivent :
Ils étoient de ceux-là qui vivent
Sur le public , et craignent peu les coups.
Notre chien , se voyant trop foible contre eux tous ,
Et que la chair couroit undanger manifeste ,
Voulut avoir sa part : et, lui sage, il leur dit :
Point de courroux , messieurs ; mon lopin me suffit :
Faites votre profit du reste.
Aces mots , le premier il vous happe un morceau 1
Et chacunde tirer, le matin, la canaille ,
Aqui mieux mieux : ils firent tous ripaille ;
Chacun d'eux eut part au gâteau,
Je crois voir en ceci l'image d'une ville
Où l'on met les deniers à la merci des gens.
Échevins , prevôtdes marchands ,
La Fontaine. Fables. 17
194 FABLES.
Tout fait sa main : le plus habile
Donne aux autres l'exemple; et c'est un passe-temps
De leur voir nettoyer un monceau de pistoles.
Si quelque scrupuleux, par des raisons frivoles ,
Veut défendre l'argent , et dit le moindre mot,
On lui fait voir qu'il est un sot .
Il n'a pas de peine à se rendre :
C'est bientôt le premier à prendre.
VIII.
LE RIEUR ET LES POISSONS .
ONcherche les rieurs ; et moi je les évite.
Cet art veut, sur tout autre , un suprême mérite :
Dieu ne créa que pour les sots
Les méchants diseurs de bons [Link].
J'en vais peut-être en une fable
Introduire un : peut-être aussi
Que quelqu'un trouvera que j'aurai réussi.
Un rieur étoit à la table
D'un financier , et n'avoit en son coin
Que de petits poissons : tous les gros étoient loin.
Il prend donc les menus , puis leur parle à l'oreille ,
Et puis il feint . à la pareille ,
D'écouter leur réponse. On demeura surpris :
Cela suspendit les esprits.
Le rieur alors , d'un ton sage ,
Dit qu'il craignoit qu'un sien amai ,
Pour les grandes Indes parti ,
N'eût depuis un an fait naufrage.
LIVRE VIIL 195
Il s'en informoit donc à ce menu fretin :
Mais tous lui répondoient qu'ils n'étoient pas d'un âge
Asavoir au vrai son destin ;
Les gros en sauroient davantage.
N'enpuis-jedonc, messieurs, un gros interroger?
De dire si la compagnie
Prit goût à sa plaisanterie,
J'endoute : mais enfin il les sut engager
A lui servir d'un monstre assez vieux pour lui dire
Tous les noms des chercheurs de mondes inconnus
Qui n'en étoient pas revenus ,
Et que depuis cent ans sous l'abîme avoient vus
Les anciens du vaste empire.
IX.
LE RAT ET L'HUITRE.
Un rat, hôted'un champ,rat de peu de cervelle ,
Des lares paternels un jour se trouva son,
Il laisse là le champ, le grain et la javelle ,
Va courir le pays , abandonne son trou,
Sitôt qu'il fut hors de la case :
Que le monde, dit-il , est grand et spacieux!
Voilà les Apennins , et voici le Caucase !
Lamoindre taupinée étoit mont à ses yeux.
Au bout de quelques jours le voyageur arrive
Enun certain canton où Téthys sur la rive
Avoit laissé mainte huître : et notre rat d'abord
Crut voir, en les voyant , des vaisseaux de haut bord.
Certes , dit-il , monpère étoit un pauvre sire !
Iln'osoit voyager, cra ntif au dernier point.
BIOL . UNIV .
196 FABLES .
Pour moi , j'ai déjà vu le maritime empire :
J'ai passé les déserts , mais nous n'y bûmes point.
D'un certain magister le rat tenoit ces choses ,
Et les disoit à travers champs ;
N'étant pas de ces rats qui, les livres rongeants ,
Se font savants jusques aux dents.
Parmi tant d'huîtres toutes closes
Une s'étoit ouverte; et , bâillant au soleil ,
Par un doux zéphyr réjouie ,
Humoit l'air , respiroit , étoit épanouie ,
Blanche, grasse, et d'un goût, à lavoir, nonpareil.
D'aussi loin que le rat voit cette huître qui bâille :
Qu'aperçois-je ? dit-il; c'est quelque victuaille!
Et, si je ne me trompe à la couleur du mets ,
Je dois faire aujourd'hui bonne chère , oujamais.
Là-dessus maître rat, plein de belle espérance ,
Approche de l'écaille , alonge un peu le cou ,
Sesent pris comme aux lacs ; car l'huître tout d'uncoup
Se referme. Et voilà ce que fait l'ignorance.
Cette fable contient plus d'un enseignement.
Nous y voyons premièrement
Que ceux qui n'ont du monde aucune expérience
Sont, aux moindres objets , frappés d'étonnement
Et puis nous y pouvons apprendre
Que tel est pris qui croyoit prendre.
X.
L'OURS , ET L'AMATEUR DES JARDINS.
CERTAIN
ERTAIN Ours montagnard , ours à demi léché,
Confiné par le sort dans un bois solitaire,
LIVRE VIII. 197
Nouveau Bellérophon , vivoit seul et caché:
Il fût devenu fou : la raison d'ordinaire
N'habite pas long-temps chez les gens séquestrés.
Il est bon de parler, et meilleur de se taire;
Mais tous deux sont mauvais alors qu'ils sont outrés.
Nul animal n'avoit affaire
Dans les lieux que l'ours habitoit
Sibienque, tout ours qu'il étoit,
Il vint à s'ennuyer de cette triste vie.
Pendant qu'il se livroit à la mélancolie ,
Non loin de là certain vieillard
S'ennuyoit aussi de sapart.
Il aimoit les jardins, étoit prêtre de Flore,
Il l'étoit de Pomone encore.
Cesdeux emplois sont beaux; mais je voudrois parmi
Quelque doux et discret ami.
Les jardins parlent peu , si ce n'est dans mon livre.
De façon que , lassé de vivre
Avecdes gens muets,notre homme , un beau matin ,
Va chercher compagnie , et se met en campagne.
L'ours, porté d'un même dessein ,
Venoit de quitter sa montagne.
Tous deux , par un cas surprenant ,
Se rencontrent en un tournant.
L'homme eut peur: mais comment esquiver? etque faire?
Se tireren Gascon d'une semblable affaire
Est le mieux : il sut donc dissimuler sa peur.
L'ours, très mauvais complimenteur ,
Lui dit : Viens-t'en me voir. L'autre reprit : Seigneur ,
Vous voyezmon logis; si vous me vouliez faire
Tantd'honneurqued'y prendre unchampêtre repas,
17.
198 FABLES.
J'ai des fruits, j'ai du lait : ce n'est peut-être pas
De nosseigneurs les ours le manger ordinaire ;
Mais j'offre ce que j'ai. L'ours l'accepte : et d'aller:
Les voilà bons amis avant que d'arriver ;
Arrivés , les voilà se trouvant bien ensemble:
Et bien qu'on soit, à ce qu'il semble ,
Beaucoup mieux seul qu'avec des sots ,
Comme l'ours en un jour ne disoit pas deux mots ,
L'homme pouvoit sans bruit vaquer à son ouvrage.
L'ours alloit à la chasse, apportoit du gibier ;
Faisoit son principal métier
D'être bon émoucheur ; écartoit du visage
De sonami dormant ce parasite ailé
Que nous avons mouche appelé.
Unjourque le vieillard dormoit d'un profond somme,
Sur le bout de son nez une allant se placer
Mit l'ours audésespoir; il eut beau la chasser,
Je t'attraperai bien, dit-il; et voici comme.
Aussitôt fait que dit : le fidèle émoucheur
Vous empoigne un pavé, le lance avec roideur,
Casse la tête à l'homme en écrasant la mouche;
Et , non moins bon archer que mauvais raisonneur,
Roide mort étendu sur la place il le couche.
Rien n'est si dangereux qu'un ignorant ami
Mieux vaudroit un sage ennemi.
XL
LES DEUX AMIS .
DEUXvraisamisvivoientauMonomotapa;
L'unnepossédoit rienqui n'appartînt à l'autre.
LIVRE VIII. 199
Les amis de ce pays-là
Valent bien, dit-on , ceux du nôtre.
Une nuit que chacun s'occupoit au sommeil ,
:
Et mettoit à profit l'absence du soleil ,
Unde nos deux amis sort du lit en alarme;
Il court chez son intime , éveille les valets :
Morphée avoit touché le seuil de ce palais.
L'ami couché s'étonne ; il prend sa bourse , il s'arme ,
Vient trouver l'autre , et dit : Il vous arrive peu
De courir quand ondort; vous me paroissiez homme
Amieuxuserdu temps destiné pour le somme :
N'auriez-vous pointperdu tout votre argent au jeu?
En voici. S'il vous est venu quelque querelle ,
J'ai mon épée , allons. Vous ennuyez-vous point
De coucher toujours seul ? une esclave assez belle
Étoit à mes côtés; voulez-vous qu'on l'appelle?
Non,dit l'ami , ce n'est ni l'un ni l'autre point :
Je vous rends grâce de ce zèle.
Vous m'êtes , endormant, un peu triste apparu :
J'ai craint qu'il ne fûtvrai;je suis vite accouru.
Cemauditsonge enest lacause.
Qui d'eux aimoit le mieux? Que t'en semble , lecteur ?
Cette difficulté vaut bien qu'on la propose.
Qu'un ami véritable est unedouce chose !
Il cherche vos besoins au fond de votre cœur;
Ilvous épargne lapudeur
De les lui découvrir vous-même >
Un songe, un rien,tout lui fait peur,
Quand il s'agitde cequ'il aime.
200 FABLES
XII.
LE COCHON , LA CHÈVRE , ET LE MOUTON
UNE chèvre, un mouton , avec un cochon gras ,
Montés sur même char, s'en alloient à la foire.
Leur divertissement ne les y portoit pas ;
Ons'enalloit les vendre, à ce que dit l'histoire : 1
Le charton n'avoit pas dessein
De les mener voir Tabarin.
Dompourceau crioit en chemin
Comme s'il avoit eu cent bouchers à ses trousses :
C'étoit une clameur à rendre les gens sourds.
Les autres animaux, créatures plus douces ,
Bonnes gens , s'étonnoient qu'il criât au secours;
Ils ne voyoient nul mal à craindre.
Le charton dit au porc : Qu'as-tu tant à te plaindre ?
Tu nous étourdis tous : que ne te tiens-tu coi ?
Cesdeux personnes-ci , plus honnêtes que toi ,
Devroient t'apprendre à vivre , ou du moins à te taire :
Regarde ce mouton, a-t-il dit un seul mot?,
Il est sage. Il est un sot ,
Repartit le cochon : s'il savoit son affaire ,
Il crîroit, comme moi , du haut de son gosier
Et cette autre personne honnête
Crîroit tout du haut de sa tête.
Ils pensent qu'on les veut seulement décharger ,
La chèvre de son lait, le mouton de sa laine:
Je ne sais pas s'ils ont raison;
Mais quant àmoi, qui ne suis bon
Qu'àmanger', ma mortestcertaine
Adieu mon toit et ma maison.
LIVRE VIIL 201
Don pourceau raisonnoit en subtil personnage :
Mais que lui servoit-il ? Quand le mal est certain ,
La plainte ni la peur ne changent le destin;
Et le moins prévoyant est toujours le plus sage.
XIII.
TIRGIS ET AMARANTE
Pour mademoiselle de Sillery.
J'avois Ésope quitté,
Pour être tout à Bocace :
Mais une divinité
Veut revoir sur le Parnasse
Des fables de ma façon.
Or, d'aller lui dire , Non ,
Sans quelque valable excuse :
Ce n'est pas comme on en use
Avecdes divinités ,
Surtout quand ce sont de celles
Que la qualité de belles
Fait reines des volontés.
Car, afin que l'on le sache ,
C'est Sillery qui s'attache
Avouloir que , de nouveau',
Sire loup, sire corbeau,
Chez moi se parlent en rime.
Qui dit Sillery dit tout:
Peu de gens en leur estime
Lui refusent le haut bout ;
Comment le pourroit-onfaire ?
Pour venir à notre affaire ,
202 FABLES.
Mes contes, à son avis ,
Sontobscurs : les beaux esprits
N'entendent pas toute chose.
Faisons donc quelques récits
Qu'elle déchiffre sans glose:
Amenons des bergers ; et puis nous rimerons
Ceque disent entre eux les loups et les moutons.
Tircis disoit un jour à la jeune Amarante:
Ah ! si vous connoissiez comme moi certain mal
Qui nous plaît et qui nous enchante ,
Il n'est bien sous le ciel qui vous parût égal.
Souffrez qu'on vous le communique ;
Croyez-moi , n'ayez point de peur :
Voudrois-je vous tromper ? vous , pour qui je me piquè
Des plus doux sentiments que puisse avoir un cœur !
Amarante aussitôt réplique :
Comment l'appelez-vous , ce mal ? quel est son nom ? =
L'amour. = Cemot estbeau ! dites-moi quelques marques
Aquoi je le pourrai connoître : que sent-on ?
Des peines près de qui le plaisir des monarques
Est ennuyeux et fade : on s'oublie, on se plaît
Toute seule en une forêt.
Se mire-t-on près d'un rivage ,
Cen'estpas soi qu'on voit; on ne voit qu'une image
Qui sans cesse revient, et qui suit en tous lieux:
Pour tout le reste on est sans yeux,
Il est un bergerdu village
Dont l'abord , dont la voix, dont le nom fait rougir :
On soupire à son souvenir ;
On ne sait pas pourquoi , cependant on soupire:
On a peur de le voir,encor qu'on ledésire.
LIVRE VIIL 203
Amarante dit à l'instant :
Oh ! oh ! c'est là ce mal que vous me préchez tant !
Il nem'est pas nouveau: je pense le connoître.
Tircis à son but croyoit être ,
Quand la belle ajouta : Voilà tout justement
Ce que je sens pour Clidaınant.
L'autre pensamourirde dépit et de honte.
Il est force gens comme lui ,
Qui prétendent n'agir que pour leur propre compte ,
Et qui font le marché d'autrui.
XIV.
LES OBSÉQUES DE LA LIONNE.
Lafemme du lion mourut :
Aussitôt chacun accourut
Pour s'acquitter envers le prince
Decertains complimerits de consolation ,
Qui sont surcroît d'affliction.
Il fit avertir sa province
Que les obsèques se fercient
Un tel jour, en tel lieu; ses prevôts y seroient
Pour régler la cérémonie ,
Et pour placer la compagnie.
Jugez si chacun s'y trouva.
Le prince aux cris s'abandonna ,
Et tout son antre en résonna :
Les lions n'ont point d'autre temple.
On entendit , à son exemple ,
Rugir en leur patois messieurs les courtisans.
204 FABLE S.
Je définis la cour , Un pays où les gens ,
Tristes , gais , prêts à tout , à tout indifférents ,
Sont ce qu'il plaît au prince , ou , s'ils ne peuvent l'être ,
Tâchent au moins de le paroître.
Peuple caméléon, peuple singe du maître;
On diroit qu'un esprit anime mille corps :
C'estbien là que les gens sont de simples ressorts,
Pour revenir à notre affaire ,
Le cert ne pleura point. Comment eût-il pu faire ?
Cette mort le vengeoit : la reine avoit jadis
Étranglé sa femme et son fils.
Bref, il ne pleura point. Un flatteur l'alla dire ,
Et soutint qu'il l'avoit vu rire.
La colère du roi, comme dit Salomon ,
Est terrible , et surtout celle du roi lion :
Mais ce cerf n'avoit pas accoutumé de lire.
Le monarque lui dit : Chétif hôte des bois ,
Tu ris ! tu ne suis pas ces gémissantes voix !
Nous n'appliquerons point sur tes membres profanes
Nos sacrés ongles : venez , loups ,
Vengez la reine ; immolez , tous ,
Ce traître à ses augustes mânes.
Le cerf reprit alors : Sire , le temps des pleurs
Est passé : ladouleur est ici superflue.
Votre digne moitié , coucliée entre des fleurs ,
Tout près d'ici m'est apparue ;
Etje l'ai d'abord reconnue.
Ami , m'a-t-elle dit , garde que ce convoi ,
Quand je vais chez les dieux, ne t'oblige à des larmes :
Aux champs élysiens j'ai goûté mille charmes ,
Conversant avec ceux qui sont saints comine moi.
LIVRE VIII. 205
Laisse agirquelque temps le désespoir du roi :
J'y prends plaisir. Apeine on eut ouï la chose ,
Qu'on se mit à crier : Miracle ! Apothéose !
Le cerf eut un présent,bienloin d'être puni.
Amusez les rois par des songes ,
Flattez-les , payez-les d'agréables mensonges :
Quelque indignation dont leur cœur soit rempli ,
Ils goberont l'appât, vous serez leur ami.
XV.
LE RAT ET L'ÉLÉPHANT .
SEE croire un personnage est fort commun en France :
On y fait l'homme d'importance ,
Et l'on n'est souvent qu'un bourgeois.
C'est proprement le mal françois :
Lasotte vanité nous est particulière.
Les Espagnols sont vains , mais d'une autre manière :
Leur orgueil me semble, en un mot,
Beaucoup plus fou , mais pas si sot.
Donnons quelque image du nôtre ,
Qui sans doute en vaut bien un autre.
Un rat des plus petits voyoit un éléphant
Des plus gros , et railloit le marcher un peu lent
De la bête de haut parage,
Qai marchoit à gros équipage.
Sur l'animal à triple étage
Une sultane de renom :
Son chien , son chat, et sa guenon ,
Son perroquet , sa vieille, et toute sa maison ,
S'en alloit en pèlerinage.
La Fontaine . Fables . 18
206 FABLES.
Le rat s'étonnoit que les gens
Fussent touchés de voir cette pesante masse :
Comme si d'occuper ou plus oumoins de place
Nous rendoit , disoit-il,plus oumoins importants.
Mais qu'admirez-vous tant en lui ,vous autres hommes ?
Seroit-ce ce grand corps qui fait peur aux enfants ?
Nous ne nous prisons pas , tout petits que nous sommes,
D'ungrain moins que les éléphants.
Il en auroit dit davantage;
Mais le chat, sortant de sa cage ,
Lui fit voir en moins d'un instant
Qu'un ratn'est pas un éléphant.
XVI.
L'HOROSCOPE.
Os rencontre sadestinée
Souvent pardes chemins qu'on prend pour l'éviter.
Un père eut pour toute lignée
Un fils qu'il aima trop,jusques à consulter
Sur le sort de sa géniture
Les diseurs de bonne aventure.
Un de çes gens lui dit que des lions surtout
Il éloignât l'enfant jusques àcertain age ,
Jusqu'à vingt ans, point davantage.
Le père , pour venir à bout
D'une précaution sur qui rouloit la vie
De celui qu'il aimoit, défendit que jamais
On lui laissât passer le seuil de sonpalais.
It pouvoit, sans sortir, contenter son envie,
LIVRE VIIL 207
Avec ses compagnons tout le jour badiner ,
Sauter, courir, se promener.
Quand il fut en l'âge où la chasse
Plaît le plus aux jeunes esprits ,
Cet exercice avec mépris
Lui fut dépeint. Mais , quoi qu'on fasse ,
Propos , conseil , enseignement ,
Rien ne change un tempérament.
Lejeune homme, inquiet , ardent, pleinde courage,
Apeine se sentit des bouillons d'un tel âge ,
Qu'il soupira pour ce plaisir,-
Plus l'obstacle étoit grand, plus fort fut le désir.
Il savoit le sujet des fatales défenses;
Etcomme ce logis ,pleinde magnificences ,
Aboudoit partout en tableaux,
Et que la laine et les pinceaux
Traçoient de tous côtés chasses et paysages ,
En cet endroit des animaux,
En cet autre des personnages ,
Le jeune homme s'émeut, voyant peint un lion :
Ah! monstre ! cria-t-il , c'est toi qui me fais vivre
'
Dans l'ombre et dans les fers ! A ces mots il se livre
Aux transports violents de l'indignation ,
Porte le poing sur l'innocente bête.
Sous la tapisserie un clou se rencontra a
Çe clou leblesse, il pénétra
Jusqu'aux ressorts de l'ame ; et cette chère tête,
Pour qui l'artd'Esculape envain fit ce qu'ilput ,
Dut saperte à ces soins qu'on prit pour son salut.
Même précaution nuisit au poëte Eschyle.
Quelque devin le menaça, dit-on ,
208 * FABLES:
De la chute d'une maison.
Aussitôt il quitta la ville ,
Mit son lit enpleinchamp, loindes toits, sous les cieux.
Un aigle, qui portoit en l'air une tortue ,
Passa par-lá , vit l'homme , et sur sa tête nue,
Qui parut un morceau de rocher à ses yeux ,
Étant de cheveux dépourvue ,
Laissa tomber sa proie , afinde la casser
Le pauvre Eschyle ainsi sut ses jours avancer.
De ces exemples il résulte
Que cet art, s'il est vrai , fait tomber dans les maux.
Que craint celui qui le consulte :
Mais je l'en justifie , et maintiens qu'il est faux.
Je ne crois point que la Nature
Se soit lié les mains et nous les lie encor
Jusqu'au pointde marquer dans les cieux notre sort :
Il dépend d'une conjoncture
De lieux , de personnes , de temps ,
Nondes conjonctions de tous ces charlatans:
Ce berger et ce roi sont sous même planète;
L'un d'eux porte le sceptre , et l'autre la houlette.
4
Jupiter le vouloit ainsi.
Qu'est-ce que Jupiter ? Un corps sans connoissance.
D'où vient donc que son influence
Agit différemment sur ces deux hommes-ci ?
Puis comment pénétrer jusques à notre monde ?
Comment percer des airs la campagne profonde ?
Percer Mars , le Soleil , et des vides sans fin 2
Un atome la peut détourner en chemin :
Où l'iront retrouver les faiseurs d'horoscope ?
L'état où nous voyons l'Europe
LIVRE VIII. 209
Mérite que du moins quelqu'un d'eux l'ait prévu :
Que ne l'a-t-il donc dit? Mais nul d'eux ne l'a su.
L'immense éloignement, le point , et sa vitesse,
Celleaussi denos passions ,
Permettent-ils à leur foiblesse i
De suivre pas à pas toutes nos actions ?
Notre sort endépend ; sa course entresuivie
Ne va, non plus que nous ,jamais d'un même pas
Et ces gens veulent au compas
Tracer le cours de notre vie !
Il ne se faut point arrêter
Aux deux faits ambigus que je viens de contera
Ce fils par trop chéri , ni le bon homme Eschyle ,
N'y font rien : tout aveugle et menteur qu'est cet art,
Il peut frapper au but une fois entre mille ;
Ce sontdes effets du hasard.
XVIL
LANE ET LE CHIEN.
IL se faut entr'aider,c'est la loi de nature.
L'âne un jour pourtant s'en moqua :
Et ne sais comme il ymanqua ;
Car il estbonne créature. 1
alloit par pays , accompagné du chien,
Gravement sans songer à rien ;
Tous deux suivis d'un commun maître.
Ce maître s'endormit. L'âne se mit à paître :
Il étoit alors dans un pré
Dont l'herbe etoit fort à son gre
Pointde chardons pourtant, ils'en passa pour l'heure :
Il ne faut pas toujours être si délicat ;
18
.
210 FABLES
Et, faute de servir ce plat,
Rarement un festindemeure.
Notre baudet s'en sut enfin
Passerpour cette fois. Le chien, mourant de faim ,
Lui dit : Cher compagnon,baisse-toi , je te prie,
Jeprendraimondînédans le panier au pain.
Point de réponse, mot : le roussin d'Arcadie
Craignitqu'enperdant unmoment
Ilneperdîtun coupdedent.
Il fit long-temps lasourdeoreille:
Enfin il répondit : Ami,je te conseille
D'attendre que tonmaître ait fini son sommeil;
Car il te donnera sans faute àson réveil
Taportionaccoutumées
Il ne sauroit tarder beaucoup:
Surces entrefaites un leup
Sortdu bois , et s'en vient : autre bête affamée.
L'âneappelle aussitôt lechien àson secours.
Lechienne bouge, et dit :Ami, je teconseille
De fuir en attendant que ton maître s'éveille ;
Ilnesauroit tarder : détale vite, etcours.
Quesiceloupt'atteint , casse-lui lamâchoire;
Ont'a ferré de neuf : et, si tu me veux croire ,
Tu l'étendras tout plat. Pendant ce beau discours ,
Seigneur loup étrangla le baudetsans remède.
Jeconclus qu'il fautqu'on s'entr'aide.
XVIIL
LE BASSA ET LE MARCHAND.
U marchand grec en certainecontrée
Faisoit trafie. Un bassa l'appuyoit ;
LIVRE VIII. 211
De quoi leGrec en bassa le payoit ,
Non en marchand : tant c'est chère denrée
Qu'un protecteur. Celui-ci coûtoit tant ,
Que notre Grec s'alloit partout plaignant.
Trois autres Turcs , d'un rang moindre en puissance ,
Lui vont offrir leur support encommun.
Eux trois vouloient moins de reconnoissance
Qu'à ce marchand il en coûtoit pour un.
Le Grec écoute ; avec eux il s'engage.
Et le bassa du tout est averti :
Même on lui dit qu'il joûra , s'il est sage ,
Aces gens-là quelque méchant parti ,
Les prévenant , les chargeant d'un message
Pour Mahomet , droit en son paradis,
Et sans tarder : sinon ces gens unis
Le préviendront, bien certains qu'à la ronde
Il ades gens tout prêts pour le venger;
Quelque poison l'enverra protéger
Les trafiquants qui sont en l'autremonde.
Sur cet avis , le Turc se comporta
Comme Alexandre ; et, plein de confiance,
Chez lemarchand tout droit il s'en alla;
Se mit à table. On vit tant d'assurance
Ensesdiscours etdans tout son maintien ,
Qu'on ne crut point qu'il se doutât de rien.
Ami , dit-il , je sais que tu me quittes ;
Même l'on veut que j'en craigne les suites :
Maisje te crois un trop homme de bien ;
Tu n'as point l'air d'un donneur de breuvage.
Je n'en dis pas là-dessus davantage.
Quant à ces gens qui pensent t'appuyer
Ecoute-moi : sans tant de dialogue
BIBL. UNIV.
GOND
212 FABLES.
Etde raisons qui pourroient t'ennuyer,
Je ne te veux conter qu'un apologue,
Il étoit un berger, son chien , et son troupeau.
Quelqu'un lui demanda ce qu'il prétendoit faire
D'un dogue de qui l'ordinaire
Étoit un pain entier. Il falloit bien et beau
Donner cet animal au seigneur du village.
Lui , berger, pour plus de ménage,
Auroit deux ou trois mâtineaux ,
Qui, lui dépensant moins , veilleroient aux troupeaux
Bien mieux que cette bête seule.
Ilmangeoit plus que trois. Mais on ne disoit pas
Qu'il avoit aussi triple gueule
Quand les loups livroient des combats.
Le berger s'en défait : il prend trois chiens de taille
A lui dépenser moins , mais à fuir la bataille.
Le troupeau s'en sentit : et tu te sentiras
Du choix de seinblable canaille.
:
Si tu fais hien , tu reviendras à moi.
Le Grec le crut.
Ceci montre aux provinces
Que, tout compté,mieux vaut en bonne foi
S'abandonner à quelque puissant roi ,
Que s'appuyer de plusieurs petits princes.
XIX.
L'AVANTAGE DE LA SCIENCE.
ENTRE deuxbourgeois d'une ville
S'émut jadis un différent :
LIVIRU
LIVRE VIII 213
L'un étoit pauvre, mais habile ;
L'autre riche , mais ignorant.
Celui-ci sur son concurrent
Vouloit emporter l'avantage ;
Prétendoit que tout homme sage
Étoit tenu de l'honorer.
C'étoit tout homme sot : car pourquoi révérer
Des biens dépourvus de mérite ?
La raison m'en semble petite,
Mon ami , disoit-il souvent
Au savant,
Vous vous croyez considérable :
Mais , dites-moi , tenez-vous table ?
Que sert à vos pareils de lire incessamment ?
Ils sont toujours logés à la troisième chambre ,
Vêtus au mois de juin comme au mois de décembre ,
Ayant pour tout laquais leur ombre seulement.
La république a bien affaire
De gens qui ne dépensent rien !
Je ne sais d'homme nécessaire
Que celui dont le luxe épand beaucoup de bien.
Nous en usons , Dieu sait ! notre plaisir occupe
L'artisan , le vendeur, celui qui fait la jupe ,
Et celle qui la porte , et vous , qui dédiez
Amessieurs les gens de finance
De méchants livres bienpayés.
Ces mots remplis d'impertinence
Eurent le sort qu'ils méritoient.
L'homine lettré se tut ; il avoit trop àdire.
La guerre le vengea bien mieux qu'une satire.
Mars détruisit le lieu que nos gens habitoient.
L'un et l'autrequitta sa ville. L
214 FABLES
L'iguorant resta sans asile;
Il reçut partout des mépris :
L'autre reçut partout quelque faveur nouvelle.
Celadécida leur querelle,
Laissezdire les sots ; le savoir a son prix.
XX
:
JUPITER ET LES TONNERRES.
JUPITER,voyantnos fautes,
Dit un jour, du haut des airs :
Remplissons de nouveauxhôtes
Les cautons de l'univers
Habités par cette race
Quim'importune et me lasse.
Va-t'en , Mercure, aux enfers ?
Amène-moi la Furie
La plus cruelle des trois.
Raceque j'ai trop chérie ,
Tu périras cette fois !
Jupiter ne tarda guère
Amodérer son transport.
O vous, rois, qu'il voulut faire
Arbitres de notre sort,
Laissez , entre la colère
Et l'orage qui la suit,
L'intervalle d'une nuit,
Ledieudont l'aile est légère
Et la langue ades douceurs
LIVRE VIII. 215
Alla voir les noires sœurs.
ATisiphone et Mégère
Il préféra, ce dit-on ,
L'impitoyable Alectom.
Ce choix la rendit si fière ,
Qu'elle jura par Pluton
Quetoute l'engeance humaine
Seroit bientôt du domaine
Des déités de là-bas.
Jupiter n'approuva pas
Le serment de l'Euménide.
Il la renvoie , et pourtant
Il lance un foudre à l'instant
Sur certain peuple perfide.
Le tonnerre, ayant pour guide
Le père même de ceux
Qu'il menaçoit de ses feux ,
Se contenta de leur crainte;
Il n'embrasa que l'enceinte
D'un désert inhabité :
Tout père frappe à côté.
Qu'arriva-t-il ? Notre engeance
Prit pied sur cette indulgence.
Tout l'Olympe s'en plaignit ;
Et l'assembleur denuages
Jura le Styx ,et promit
De former d'autres orages :
Ils seroient sûrs. On sourit:
On lui dit qu'il étoit père ;
Et qu'il laissât pour lemieux
Aquelqu'un des autres dieux
D'autres tonnères à faire.
216 FABLES.
Vulcain entreprit l'affaire.
Cedieu remplit ses fourneaux
De deux sortes de carreaux :
L'un jamais ne se fourvoie ;
Et c'est celui que toujours
L'Olympe en corps nous envoie :
L'autre s'écarte en son cours ;
Ce n'est qu'aux monts qu'il en coûte,
Bien souvent même il se perd ;
Et ce dernier en sa route
Nous vient du seul Jupiter.
XXI.
LE FAUCON ET LE CHAPON.
UNE traîtresse voix bien souvent vous appelle;
Ne vous pressez donc nullement :
Ce n'étoit pas un sot, non , non , et croyez-m'en ,
Que le chien de Jean de Nivelle.
Un citoyendu Mans , chapon de son métier ,
Étoit sommé de comparoître
Pardevant les lares du maître ,
Au piedd'un tribunal que nous nommons foyer.
Tous les gens lui crioient , pour déguiser la chose,
Petit, petit , petit; mais , loin de s'y fier ,
Se Normand et demi laissoit les gens crier :
Serviteur , disoit-il; votre eppåt est grossier ;
On ne m'y tient pas , et pour cause..
Cependant un faucon sur sa perche voyoit
Notre Manseau qui s'enfuyoit.
LIVRE VIII. 217
Les chapons ont en nous fort peu de confiance ,
Soit instinct , soit expérience.
Celui-ci , qui ne fut qu'avec peine attrapé ,
Devoit, le lendemain , être d'un grand soupé ,
Fort à l'aise en un plat : honneur dont la volaille
Se seroit passée aisément.
L'oiseau chasseur lui dit : Ton peu d'entendement
Me rend tout étonné. Vous n'êtes que racaille ,
Gens grossiers , sans esprit , à qui l'on n'apprend rien.
Pour moi , je sais chasser , et revenir au maître.
Le vois-tu pas à la fenêtre ?
Il t'attend : es-tu sourd ? Je n'entends que trop bien ,
Repartit le chapon : mais que me veut-il dire ?
Et ce beau cuisinier armé d'un grand couteau?
Reviendrois-tu pour cet appeau ?
Laisse-moi fuir ; cesse de rire
De l'indocilité qui me fait envoler
Lorsque d'un ton si doux on s'en vient m'appeler.
Si tu voyois mettre à la broche
Tous les jours autant de faucons
Que j'y vois mettre de chapons ,
Tu ne me ferois pas un semblable reproche.
XXII.
LE CHAT ET LE RAT.
Q UATRE animauxdivers , le chat grippe-fromage ,
Triste oiseau le hibou , ronge-maille le rat ,
Dame belette au long corsage ,
Toutes gens d'esprit scélérat ,
Hantoient le tronc pourri d'un pin vieux et sauvage.
La Fontaine. Fables, 19
218 FABLES.
Tanty furent, qu'un soir à l'entour de cepin
L'homme tendit ses rets. Le chat de grand matin
Sort pour aller chercher sa proie.
Les derniers traits de l'ombre empêchent qu'il ne voie
Le filet; il y tombe , en danger de mourir :
Etmon chat de crier, et le rat d'accourir;
L'un plein de désespoir; et l'autre plein de joie ,
Il voyoit dans les lacs son mortel ennemi.
Le pauvre chat dit : Cher ami,
Les marques de ta bienveillance
Sont communes en mon endroit:
Viens m'aider à sortir du piège où l'ignorance
M'a fait tomber. C'est à bon droit
Que seul entre les tiens, par amour singulière,
Je t'ai toujours choyé, t'aimant comme mes yeux.
Je n'en ai point regret, et j'en rends grâce aux dieux.
J'allois leur faire ma prière ,
Comme tout dévot chat en ase les matins.
Ce réseau me retient : ma vie est en tes mains;
Viens dissoudre ces nœuds. Et quelle récompense
En aurai-je ? reptit le rat.
Je jure éternelle alliance
Avee toi , repartit le chat.
Dispose de ma griffe , et sois en assurance :
Envers et contre tous je te protègerai ;
Et la belette mangerai
Avec l'époux de la chouette :
Ils t'en veulent tous deux. Le rat dit : Idict !
Moi ton libérateur ! je ne suis pas si sot.
Puis il s'en va vers sa retraite:
La belette étoit près du trou.
Le rat grimpe plus haut : ily voit le hibou.
LIVRE VIII. 219
Dangers de toutes parts : le plus pressant l'emporte.
Ronge-maille retourne au chat , et fait en sorte
Qu'il détache un chaînon, puis un autre , et puis tant
Qu'ildégage enfin l'hypocrite.
L'homme paroît en cet instant:
Les nouveaux alliés prennent tous deux la fuite:
Aquelque temps de là , notre chat vit de loin
Son rat qui se tenoit alerte et sur ses gardes :
Ah ! mon frère , dit-il , viens m'embrasser : ton soin
Me fait injure ; tu regardes
Comme ennemi ton allié.
Penses-tu que j'aie oublié
Qu'après Dieu je te dois la vie?
Et moi , reprit le rat, penses-tu que j'oublie
Ton naturel ? Aucun traité
Peut-il forcer un chat à la reconnoissance?
S'assure- t-on sur l'alliance
Qu'a faite la nécessité ?
XX111.
LE TORRENT ET LA RIVIÉNE .
AVEEC grand bruit et grand fracas
Un torrent tomboit des montagnes :
Tout fuyoit devant lui; l'herreur suivoit ses pas,
Il faisoit trembler les campagnes.
Nul voyageur n'osoit passer
Une barrière si puissante:
Un seul vit des voleurs ; et , se sentant presser ,
Il mit entre eux et lai cette onde menacante.
Cen'étoit que menace et bruit sans profondeur:
Notre homme enfin n'eut que la peur.
220 FABLES .
Ce succès lui donnant courage ,
Et les mêmes voleurs le poursuivant toujours ,
Il rencontra sur son passage
Une rivière dont le cours ,
Imaged'un sommeil doux , paisible et tranquille ,
Lui fit croire d'abord ce trajet fort facile :
Pointde bords escarpés , un sable pur et net.
Il entre ; et son cheval le met
A couvert des voleurs , mais non de l'onde noire :
Tous deux au Styx allèrent boite ;
Tous deux à nager malheureux
Allèrent traverser , au séjour ténébreux ,
Biend'autres fleuves que les nôtres.
Les gens sans bruit sont dangereux ;
Il n'en est pas ainsi des autres.
XXIV.
L'ÉDUCATΙΟΝ.
LARIDON etCésar, frères dont l'origine
Venoit de chiens fameux , beaux , bien faits et hardis ,
A deux maîtres divers échus au temps jadis ,
Hantoient, l'un les forêts , et l'autre la cuisine.
Ils avoient eu d'abord chacun un autre nom :
Mais la diverse nourriture
Fortifiant en l'un cette heureuse nature ,
En l'autre l'altérant , un certain marmiton
Nomma celui-ci Laridon.
Son frère ayant couru mainte haute aventure ,
Mis maint cerf aux abois , maint sanglier abattu ,
Fut le premier César que la gent chienne ait cu.
LIVRE VIII. 221
On eut soin d'empêcher qu'une indigne maîtresse
Nefit en ses enfants dégénérer son sang.
Laridon négligé témoignoit sa tendresse
A l'objet le premier passant.
Il peupla toutde son engeance :
Tourne-broches par lui rendus communs en France
Yfont un corps à part, gens fuyant les hasards,
Peuple antipode des Césars.
On ne suit pas toujours ses aïeux ni son père :
Le peu de soin , le temps , tout fait qu'on dégénère.
Faute de cultiver la nature et ses dons ,
Oh ! combien de Césars deviendront Laridons !
XX V.
LES DEUX CHIENS , ET L'ANE MORT.
LES vertus devroient être sœurs,
Ainsi que les vices sont frères :
Dès que l'un de ceux-ci s'empare de nos cœurs ,
Tous viennent à la file , il ne s'en manque guères ;
J'entends de ceux qui , n'étant pas contraires ,
Peuvent loger sous même toit.
A l'égard des vertus , rarement on les voit
Toutes en un sujet éminemment placées
Se tenir par la main sans être dispersées.
L'un est vaillant, mais prompt;l'autre est prudent, mais froid.
Parmi les animaux,le chien se pique d'être
Soigneux, et fidèle à son maître ;
Mais il est sot, il est gourmand 1
Témoin ces deux mâtins qui , dans l'éloignement ,
19.
222 FABLES:
Virent un âne mort qui flottoit sur les ondes.
Le vent de plus en plus l'éloignoit de nos chiens.
Ami , dit l'un , tes yeux sont meilleurs que les miens ,
Porte un peu tes regards sur ces plaines profondes.
J'y crois voir quelque chose. Est-ce un bœuf, un cheval?
Hé ! qu'importe quel animal?
Dit l'un de ces matins , voilà toujours curée.
Le point est de l'avoir : car le trajet est grand ;
Et de plus il nous faut nager contre le vent.
Buvons toute cette eau ; notre gorge altérée
En viendra bien à bout : ce corps demeurera
Bientôt à sec; et ce sera
Provision pour la semaine.
Voilà mes chiens à boire : ils perdirent l'haleine ,
Et puis la vie; ils firent tant
Qu'on les vit crever à l'instant.
L'homme est ainsi bâti : quand un sujet l'enflamme ,
L'impossibilité disparoît à son ame.
Combien fait-il de vœux, combien perd-il de pas ,
S'outrant pour acquérir des biens ou de la gloire !
Si j'arrondissois mes états !
Si je pouvois remplir mes coffres de ducats !
Si j'apprenois l'hébreu , les sciences , l'histoire !
Tout cela, c'est la mer à boire :
Mais rien à l'homme ne suffit.
Pour fouruir aux projets que forme un seul esprit ,
Il faudroit quatre corps ; encor, loin d'y suffire ,
Ami-chemin je crois que tous demeureroient :
Quatre Mathusalem bout à bout ne pourroient
Mettre à fin ce qu'un seul désire.
LIVRE VIII. 223
XXVL
DÉMOCRITE ET LES ABDERITAINS
Que j'ai toujours haï les pensers du vulgaire !
Qu'il me semble profane ,injuste et téméraire ,
Mettant de faux milieux entre la chose et lui ,
Et mesurant par soi ce qu'il voit en autrui !
Le maître d'Épicure en fit l'apprentissage.
Son pays le crut fou. Petits esprits ! Mais quoi !
Aucun n'est prophète chez soi.
Ces gens étoient les fous , Démocrite le sage.
L'erreur alla si loin , qu'Abdère députa
Vers Hippocrate, et l'invita ,
Par lettres et par ambassade ,
A venir rétablir la raison du malade.
Notre concitoyen , disoient-ils en pleurant ,
Perd l'esprit : la lecture a gâté Démocrite.
Nous l'estimerions plus s'il étoit ignorant.
Aucun nombre , dit-il, les mondes ne limite :
1
Peut-être même ils sont remplis
De Démocrites infinis.
Non content de ce songe , il y joint les atômes .
Enfants d'un cerveau creux , invisibles fantômes ;
Etmesurant les cieux sans bouger d'ici- bas ,
Il connoît l'univers , et ne se connoît pas.
Un temps fut qu'il savoit accorder les débats :
Maintenant il parle à lui-même.
Venez, divin mortel ; sa folie est extrême.
Hippocrate n'eut pas trop de foi pour ces gens :
Cependant il partit. Et voyez , je vous prie ,
Quelles rencontres dans la vie
224 FABLES:
Le sort cause ! Hippocrate arriva dans le temps
Que celui qu'on disoit n'avoir raison ni sens
Cherchoit , dans l'homme et dans la bête ,
Quel siège a la raison , soit le cœur, soit la tête.
Sous un ombrage épais , assis près d'un ruisseau ,
Les labyrinthes d'un cerveau
'occupoient. Il avoit à ses pieds maint volume ,
Et ne vit presque pas son ami s'avancer ,
Attaché selon sa coutume.
Leur compliment fut court , ainsi qu'on peut penser :
Le sage est ménager du temps et des paroles.
Ayant donc mis à part les entretiens frivoles ,
Etbeaucoup raisonné sur l'homme et sur l'esprit,
Ils tombèrent sur la morale.
Il n'est pas besoin que j'étale
Tout ce que l'un et l'autre dit.
Le récit précédent suffit
Pour montrer que le peuple est juge recusable .
En quel sens est donc véritable
Ce que j'ai lu dans certain lieu ,
Que sa voix est la voix de Dieu ?
XXVII .
LE LOUP ET LE CHASSEUR
UREUR d'accumuler , monstre de qui les yeux
FUREUR
Regardent comme un point tous les bienfaits des dieux ,
Te combattrai-je en vain sans cesse en cet ouvrage ?
Quel temps demandes-tu pour suivre mes leçons ?
L'homme , sourd à ma voix , comme à celle du sage ,
Ne dira-t-il jamais,C'est assez, jouissons ?
LIVRE VIII. 225
Ilâte-toi , mon ami : tu n'as pas tant à vivre.
Je te rebats ce mot; car il vaut tout un livre :
Jouis. = Je le ferai. = Mais quand done ? = Dès demain.
Eh! mon ami , la mort te peut prendre en chemin;
Jouis dès aujourd'hui : redoute un sort semblable
A celui du chasseur et du loup de ma fable.
Le premier de son arc avoit mis bas undaim.
Un faon de biche passe , et le voilà soudain
Compagnon du défunt; tous deux gisent sur l'herbe.
La proie étoit honnête , un daim avec un faon ;
Tout modeste chasseur en eût été content:
Cependant un sanglier , monstre énorme et superbe ,
Tente encor notre archer , friand de tels morceaux.
Autre habitantdu Styx : la Parque et ses ciseaux
Avec peine y mordoient ; la déesse infernale
Reprit à plusieurs fois l'heure au monstre fatale.
De la force du coup pourtant il s'abattit.
C'étoit assez de biens. Mais quoi ! rien ne remplit
Les vastes appétits d'un faiseur de conquêtes.
Dans le temps que le porc revient à soi , l'archer
Voit le long d'un sillon une perdrix marcher ;
Surcroît chétif aux autres têtes :
De son arc toutefois il bande les ressorts:
Le sanglier , rappelant les restes de sa vie ,
Vient à lui , le découd, meurt vengé sur son corps :
Et la perdrix le remercie.
Cette part du récit s'adresse au convoiteux.
L'avare aura pour lui le reste de l'exemple.
Un loup vit en passant ce spectacle piteux :
O Fortune ! dit- il, je te promets un temple.
226 FABLES.
Quatre corps étendus ! que de biens ! mais pourtant
Il faut les ménager ; ces rencontres sont rares .
(Ainsi s'excusent les avares.)
J'en aurai , dit le loup , pour un mois , pour autant.
Un, deux, trois, quatre corps ; ce sont quatre semaines ,
Si je sais compter, toutes pleines.
Conımençons dans deux jours; etmangeons cependant
La corde de cet are :il faut que l'on l'ait faite
De vrai boyau, l'odeur me le témoigne assez.
Endisant ces mots il se jette
Sur l'arc , qui se détend , et fait de la sagette
Unnouveau mort : mon loup a les boyaux percés.
Je reviens àmontexte. Il faut que l'on jouisse;
Témoin ces deux gloutons punis d'un sort commun :
La convoitise perdit l'un ;
L'an'repérit par l'avarice.
FIN DE HUITIÈME LIVRE ,
LIVRE IX. 227
.
LIVRE NEUVIÈME.
-
FABLE 1.
LE DÉPOSITAIRE INFIDÈLE.
GRACE aux filles deMémoire,
J'ai chanté des animaux;
Peut- être d'autres héros
M'auroient acquis moins de gloire.
Le loup, en langue des dieux ,
Parle au chien dans mes ouvrages :
Les bêtes , à qui mieux mieux ,
Yfont divers personnages ,
Les uns fous , les autres sages ;
De telle sorte pourtant
Que les fous vont l'emportant ,
La mesure en est plus pleine.
Je mets aussi sur la scène
Des trompeurs , des scélérats ,
Des tyrans et des ingrats ,
Mainte imprudente pécore ,
Force sots , force flatteurs :
Je pourrois y joindre encore
Des légions de menteurs,
Touthomme ment, dit le Sage.
S'il n'y mettoit seulement
Que les gens du bas étage,
On pourroit aucunement
228 FABLES.
Souffrir ce défaut aux hommes.
Mais que tous , tant que nous sommes ,
Nous mentions , grand et petit ,
Si quelque autre l'avoit dit ,
Je soutiendrois le contraire.
Et même qui mentiroit
Comme Ésope et comme Homère
Un vrai menteur ne seroit :
Le doux charme de maint songe
Par leur bel art inventé
Sous les habits du mensonge
Nous offre la vérité.
L'un et l'autre a fait un livre.
Que je tiens digne de vivre
Sans fin , et plus s'il se peut.
Comme eux ne ment pas qui veut.
Mais mentir comme sut faire
Un certain dépositaire
Payé par son propre mot ,
Est d'un méchant et d'un sot:
Voici le fait.
Un trafiquant de Perse
Chez son voisin , s'en allant en commerce ,
Mit en dépôt un cent de fer un jour.
Mon fer ? dit-il quand il fut de retour.
Votre fer ! il n'est plus : j'ai regret de vous dire
Qu'un rat l'a mangé tout entier.
J'en ai grondé mes gens : mais qu'y faire? un grenier
Atoujours quelque trou. Le trafiquant admire
Un tel prodige , et feint de le croire pourtant.
Au bout de quelques jours il détourne l'enfant
Du perfide voisin ; puis à souper convie
LIVRE IX. 229
(
Le père , qui s'excuse , et lui dit en pleurant :
Dispensez-moi , je vous supplie;
Tous plaisirs pour moi sont perdus.
J'aimois un fils plus que ma vie:
Je n'ai que lui; que dis-je ! hélas ! je ne l'ai plus !
On me l'a dérobé. Plaignez mon infortune.
Lemarchand repartit : Hier au soir sur la brune
Un chat-huant s'en vint votre fils enlever :
Vers un vieux bâtiment je le lui vis porter.
Le père dit : Comment voulez-vous que je croie
Qu'un hibou pût jamais emporter cette proie ?
Mon fils en un besoin eût pris le chat-huant.
Je ne vous dirai point, reprit l'autre , comment :
Mais enfin je l'ai vu, vu de mes yeux , vous dis-je ;
Et ne vois rien qui vous oblige
D'en douter un moment après ce que je dis.
Faut-il que vous trouviez étrange
Que les chats-huants d'un pays
Où le quintal de fer par un seul rat se mange,
Enlèvent un garçon pesant un demi-cent ?
L'autre vit où tendoit cette feinte aventure :
Il rendit le fer au marchand ,
Qui lui rendit sa géniture.
Même dispute avint entre deux voyageurs.
L'un d'eux étoit de ces conteurs
Qui n'ont jamais rien vu qu'avec un microscope ;
Tout est géant chez eux : écoutez-les , l'Europe
Comme l'Afrique aura des monstres à foison,
Celui-ci se croyoit l'hyperbole permise :
J'ai vu , dit-il , un chou plus grand qu'une maison.
Et moi , dit l'autre , un pot aussi grand qu'une église .
20
La Fontaine . Fables,
230 FABLES.
Le premier se moquant, l'autre reprit : Tout doux :
On le fit pour cuire vos choux.
,
L'homme au pot fut plaisant : l'homme au fer fut habile.
Quand l'absurde est outré, l'on lui fait trop d'honneur
De vouloir, par raison , combattre son erreur :
Enchérir est plus court , sans s'échauffer la bile,
1 I.
LES DEUX PIGEONS.
DEUX pigeons s'aimoient d'amourtendre ;
L'un d'eux, s'ennuyant au logis ,
Fut assez fou pour entreprendre
Un voyage en lointain pays.
L'autre lui dit : Qu'allez-vous faire ?
Voulez-vous quitter votre frère ?
L'absence est le plus grand des maux :
Nou pas pour vous , cruel ! Au moins , que les travaux ,
Les dangers , les soins du voyage ,
Changent un pea votre courage.
Encor, si la saison s'avançoit davantage !
Attendez les zéphyrs : qui vous presse ? un corbeau
Tout-à-l'heure annonçoit malheur à quelque oiseau.
Je ne songerai plus que rencontre funeste,
Que faucons , que réseaux. Hélas ! dirai-je , il pleut :
Mon frère a-t-il tout ce qu'il veut ,
Bon soupé , bon gîte , et le reste ?
Ce discours ébranla le cœur
De notre imprudent voyageur :
Mais le désir de voir et l'humeur inquiète
L'emportèrent enfia. Il dit: Ne pleurez point:
LIVRE IX . 231
Trois jours au plus rendront mon ame satisfaite :
Je reviendrai dans peu conter de point en point
Mes aventures à mon frère ;
Je le désennuîrai. Quiconque ne voit guère
N'a guère à dire aussi. Mon voyage dépeint
Vous sera d'un plaisir extrême.
Je dirai: J'étois là ; telle chose m'avint :
Vous y croirez être vous-mérne.
Aces mots , en pleurant , ils se dirent adieu?
Le voyageur s'éloigne : et voilà qu'un nuage
L'oblige de chercher retraite en quelque lieu.
Un seul arbre s'offrit , tel encor que l'orage
Maltraita le pigeon endépit du feuillage.
L'air devenu serein , il part tout morfondu ,
Sèche du mieux qu'il peut son corps chargé de pluie ;
Dans un champ à l'écart voit du blé répandu ,
Voit un pigeon auprès ; cela lui donne envie;
Il y vole, il est pris : ceblé couvroit d'un lacs
Les menteurset traîtres appâts.
Le lacs étoit usé; si bien que , de son aile,
De ses pieds, de son bec, l'oiseau le rompt enfin:
Quelque plumey périt; et le pis du destin
Fut qu'un certain vautour à la serre cruelle
Vit notre malheureux , qui , traînaut la ficelle
Et les morceaux du lacs qui l'avoit attrapé,
Sembloit un forçat échappé.
Le vautour s'en alloit le lier , quand des nues
Fond à son tour un aigle aux ailes étendues.
Le pigeon profita du conflitdes volcurs ,
S'envola, s'abattit auprès d'une masure ,
Crut pour ce coup que ses malheurs
Finiroient par cette aventure :
232 FABLES.
Mais un fripond'enfant (cet âge est sans pitié)
Prit sa fronde , et du coup tua plus d'à-moitié
La volatille malheureuse ,
Qui , maudissant sa curiosité ,
Traînant l'aile , et tirant le pié ,
Demi-morte , et demi-boiteuse ,
Droit au logis s'en retourna :
Que bien , que mal , elle arriva
Sans autre aventure fâcheuse.
Voilà nos gens rejoints : et je laisse à juger
De combiende plaisirs ils payèrent leurs peines.
Amants, heureux amants, voulez-vous voyager ?
Que ce soit aux rives prochaines.
Soyez-vous l'un à l'autre un monde toujours beau ,
Toujours divers, toujours nouveau ;
Tenez-vous lieu de tout, comptez pour rien le reste.
J'ai quelquefois aimé : je n'aurois pas alors ,
Contre le Louvre et ses trésors ,
Contre le firmament et sa voûte céleste ,
Changé les bois , changé les lieux
Honorés par les pas , éclairés par les yeux
De l'aimable et jeune bergère
Pour qui , sous le fils de Cythèrë ,
Je servis , engagé par mes premiers serments.
Hélas ! quand reviendront de semblables moments ?
Faut-il que tant d'objets si doux et si charmants
Me laissent vivre au gré de mon ame inquiète !
Ah ! si mon cœur osoit encor se renflammer !
Ne sentirai-je plus de charme qui m'arrête?
Ai-je passé le temps d'aimer ?
LIVRE ΙΧ. 233
III.
LE SINGE ET LE LÉOPARD.
LE singe avec le léopard
Gagnoient de l'argent à la foire.
Ils affichoient chacun à part.
L'und'eux disoit : Messieurs, mon mérite et ma gloire
Sont connus en bon lieu : le roi m'a voulu voir;
Et si je meurs , il veut avoir
Un manchon de ma peau , tant elle est bigarrée,
Pleinede taches, marquetée,
Et vergetée , et mouchetée.
La bigarrure plaît : partant chacun le vit.
Mais ce fut bientôt fait ; bientôt chacun sortit.
Le singe de sa part disoit : Venez , de grâce ,
Venez , messieurs : je fais cent tours de passe-passe.
Cette diversité dont on vous parle tant ,
Mòn voisin léopard l'a sur soi seulement :
Moi , je l'ai dans l'esprit. Votre serviteur Gille ,
Cousin et gendre de Bertrand
Singe du pape enson vivant,
Tout fraîchement en cette ville
Arrive en trois bateaux , exprès pour vous parler :
Car il parle , on l'entend; il sait danser , baller ,
Faire des tours de toute sorte ,
Passer en des cerceaux : et le tout pour six blancs;
Non , messieurs , pour un sou : si vous n'êtes contents ,
Nous rendrous à chacun son argent à la porte.
Le singe avoit raison. Ce n'est pas sur l'habit
Que la diversité me plaît; c'est dans l'esprit:
20 .
234 FABLES .
L'une fournit toujours des choses agréables ;
L'autre , en moins d'un moment, lasse les regardants.
Oh ! que de grands seigneurs , au leopard semblables ,
N'ont que l'habit pour tous talents !
I V.
LE GLAND ET LA CITROUILLE.
DIEU faitbience qu'il fait. Sans en chercher la preuse
En tout cet univers , et l'aller parcourant ,
Dans les citrouilles je la treuve.
Un villageois, considérant
Combiencefruit est gros et sa tige menue,
Aquoi songeoit, dit-il, l'auteur de tout cela ?
Il a bienmal placé cette citrouille-là !
Héparbleu! je l'aurois pendue
Al'undes chênes que voilà ;
C'eût été justement l'affaire :
Tel fruit, tel arbre, pour bien faire.
C'est dommag., Garo, que tu n'es point entré
Au conseil de celui que prêche ton cure ;
Tout en eût été mieux : car pourquoi, par exemple ,
Le gland, qui n'est pas gros comme mon petit doigt,
Nepend-il pas en cet endroit?
Dieu s'estmépris : plus je contemple
Ces fruits ainsi placés, plus il semble àGaro
Que l'on a fait unquiproque.
Cette réflexion embarrassant notre homine:
On ne dort point, dit-il, quand on a taut d'esprit.
Sous un chêne aussitôt il va prendre son somme.
Us gland tombe : le nez du dormeur en pâtit.
LIVRE IX. 235
Il s'éveille; et portant la main sur son visage,
Il trouve encor le gland pris au poil du menton.
Son nez meurtri le force à changer de langage :
Oh! oh ! dit-il, je saigne ! Et que seroit-ce donc
S'il fût tombé de l'arbre une masse plus lourde ,
Et que ce gland eût été gourde ?
Dieu ne l'a pas voulu : sans doute il eut raison ;
J'eu vois bien à présent la cause.
Et louant Dieu de toute chose
Garo retourne à la maison.
V.
L'ÉCOLIER, LE PÉDANT , ET LE MAÎTRE D'UN JARDIN.
CERTAIN
ERTAIN enfant qui sentoit soncollège,
Doublement sot et doublement fripon
Par le jeune âge et par le privilège
Qu'ont les pédants de gâter la raison ,
Chez un voisin déroboit , ce dit-on ,
Et fleurset fruits. Ce voisin en automne
Des plus beaux dons que nous offre Pomone
Avoit la fleur, les autres le rebut.
Chaque saison apportoit son tribut:
Car au printemps il jouissoit encore
Des plus beaux dons que nous présente Flore.
Cu jour dans son jardin il vit notre écolier,
Qui , grimpant sans égard sur un arbre fruitier,
Câtoit jusqu'aux boutons , douce et frêle espérance ,
Avaut coureurs des biens que promet l'abondance ;
Blême il ébranchoit l'arbre; et fit tant à la fin
Que le possesseur du jardią
236 FABLES.
Envoya faire plainte au maître de la classe.
Celui-ci vint suivi d'un cortège d'enfants :
Voilà le verger plein de gens
Pires que le premier. Le pédant, de sa grâce ,
Accrut le mal en amenant
Cette jeunesse mal instruite :
Le tout , à ce qu'il dit, pour faire un châtiment
Qui pût servird'exemple , et dont toute sa suite
Se souvînt à jamais comme d'une leçon.
Là-dessus il cita Virgile et Cicéron ,
Avec force traits de science.
Son discours dura tant, que la maudite engeance
Eut le temps de gâter en cent lieux le jardin.
Je hais les pièces d'éloquence
Hors de leur place, et qui n'ont point de fin ;
Et ne sais bête au monde pire
Que l'écolier, si ce n'est le pédant.
Le meilleur de ces deux pour voisin , à vrai dire,
Ne me plairoit aucunement.
V I.
LE STATUAIRE , ET LA STATUE DE JUPITER.
DN bloc de marbre étoit si beau,
Qu'un statuaire en fit l'emplette.
Qu'en fera , dit-il, mon ciseau?
Sera-t-il dieu , table, ou cuvette ?
Il sera dieu : même je veux
Qu'il ait en sa main un tonnerre .
Tremblez , humains; faites des vœux ;
Voilà le maître de la terre.
LIVRE IX: 237
L'artisan exprima si bien
Le caractère de l'idole ,
Qu'on trouva qu'il ne manquoit rien
AJupiter que la parole.
Même l'on dit que l'ouvrier
Eut à peine achevé l'image ,
Qu'on le vit frémir le premier,
Et redouter son propre ouvrage.
Ala foiblesse du sculpteur
Le poëte autrefois n'en dut guère ,
Des dieux dont il fut l'inventeur
Craignant la haine et la colère.
Il étoit enfant en ceci;
Les enfants n'ont l'ame occupée
Que du continuel souci
Qu'on ne fâche point leur poupée:
Le cœur suit aisément l'esprit :
De cette source est descendue
L'erreur païenne , qui se vit
Chez tant de peuples répandue.
Ils embrassoient violemment
Les intérêts de leur chimère :
Pygmaliondevint amant
De la Vénus dont il fut père.
Chacun tourne en réalités ,
Autant qu'il peut , ses propres songes;
L'homme est de glace aux vérités ,
Il est de feu pour les mensonges.
238 FABLES.
VII.
LA SOURIS MÉTAMORPHOSÉE EN FILLE.
UNE Souris tomba du bec d'un chat-huant :
Je ne l'eusse pas ramassée;
Mais un braminle fit: je le crois aisément;
Chaque pays a sa pensée.
La souris étoit fort froissée.
De cette sorte de prochain
Nous nous soucions peu : mais lepeuple bramin
Le traite en frère. Ils ont en tête
Quc notre ame, au sortir d'un roi ,
Entre dans un ciron, ou dans telle autre bête
Qu'il plaît au Sort : c'est là l'un des points de leur loi.
Pythagore chez eux a puisé ce mystère.
Sur un tel fondement le bramin crut bien faire
De prier un sorcier qu'il logeât la souris
Dans un corps qu'elle eût eu pour hôte au temps jadis.
Le sorcier en fit une fille
De l'âge de quinze ans , et telle et si gentille ,
Que le fils de Priam pour elle auroit tenté .
Pius encor qu'il ne fit pour la grecque beauté.
Le bramin fut surpris de chose si nouvelle.
Ildit à cet objet si doux:
Vous n'avez qu'à choisir ; car chacun est jaloux
De l'honneur d'être votre époux.
En ce cas je donne , dit-elle ,
Ma voix au plus puissant de tous,
Soleil , s'écria lors le bramin à genoux ,
C'est toi qui seras notre gendre.
Nou,dit-il , ce nuage épais
EIVRE IX. 239
Estpluspuissantque moi,puisquilcache mes traits:
Je vous conseille de le prendre.
Eh bien, dit le bramin au nuage volant ,
Es-tu né pour ma fille ?= Hélas ! non; car le vent
Me chasse à son plaisir de contrée en contrée :
Je n'entreprendrai point sur les droits de Borée.
Le bramin fâché s'écria:
O vent, donc, puisque vent y a ,
Viens dans les bras de notre belle !
11 accouroit : un mont en chemin l'arrêta.
L'éteuf passant à celui-là ,
Il le renvoie , et dit : J'aurois une querelle
Avec le rat, et l'offenser
Ce seroit être fou, lui qui peut me percer.
Au mot de rat, la demoiselle
Ouvrit l'oreille : il fut l'époux.
Un rat ! Un rat : c'est de ces coups
Qu'Amour fait; témoin telle et telle.
Mais ceci soitdit entre nous.
Ontienttoujoursdu lieu donton vient. Cette fable
Prouve assez bien ce point. Mais , à la voir de près,
Quelque peu de sophisme entre parmi ses traits :
Car quel époux n'est point au Soleil préférable
En s'y prenant ainsi? Dirai-je qu'un géant
Est moins fort qu'une puce ? Elle le mord pourtant.
Le rat devoit aussi renvoyer , pour bien faire ,
Labelle au chat,le chat au chien,
Le chien au loup. Par le moyen
De cet argument circulaire ,
Pilpay jusqu'au Soleil eût enfin remonté;
Le Soleil eût joui de la jeune beauté.
240 FABLES.
Revenons , s'il se peut , à la métempsycose :
Le sorcier du bramin fit sans doute une chose
Qui, loin de la prouver , fait voir sa fausseté.
Je prends droit là-dessus contre le bramin même :
Car il faut , selon son système ,
Que l'homme , la souris , le ver , enfin chacun
Aillepuiser son ame en un trésor commun,
Toutes sont donc de même trempe ;
Mais , agissant diversement
Selon l'orgare seulement ,
L'une s'élève , et l'autre rampe:
D'où vient doncque ce corps si bienorganisé
Ne put obliger son hôtesse
De s'unir au Soleil? Un rat eut sa tendresse.
Tout débattu , tout bien pesé ,
Les ames des souris et les ames des belles
Sont très différentes entre elles ;
Il en faut revenir toujours à son destin ,
C'est-à-dire à la loi par le ciel établie :
Parlez au diable , employez la magie ,
Vous ne détournerez nul être de sa fin .
VIII.
LE FOU QUI VEND LA SAGESS E.
JAMAIS auprès des fous ne te mets à portée :
Je ne te puis donner un plus sage conseil.
Il n'est enseignement pareil
A celui-là de fuir une tête éventée:
On en voit souvant dans les cœurs :
LIVRE IX. 241
Le prince y prend plaisir; car ils donnent toujours
Quelque trait aux fripons , aux sots , aux ridicules.
Un fol alloit criant par tous les carrefours
Qu'il vendoit la sagesse : et les mortels crédules
De courir à l'achat; chacun fut diligent.
On essuyoit force grimaces;
Puis on avoit pour son argent ,
Avec unbonsoufflet , un fil long de deux brasses .
La plupart s'en fâchoient; mais que leur servoit-il ?
C'étoient les plus moqués : le mieux étoit de rire ,
Ou de s'en aller sans rien dire
Avec son soufflet et son fil.
De chercher du sens à la chose ,
On se fût fait siffler ainsi qu'un ignorant.
La raison est-elle garant
De ce que fait un fou ? le hasard est la cause
De tout ce qui se passe en un cerveau blessé.
Du fil et du soufflet pourtant embarrassé ,
Un des dupes un jour alla trouver un sage,
Qui , sans hésiter davantage ,
Lui dit : Ce sont ici hiéroglyphes tout purs :
Les gens bien conseillés , et qui voudront bien faire ,
Entre eux et les gens fous mettront , pour l'ordinaire ,
La longueur de ce fil ; sinon je les tiens sûrs
De quelque semblable caresse.
Vous n'êtes point trompé, ce fou vend la sagesse .
I X.
L'HUÎTRE ET LES PLAIDEURS .
Un jour deux pèlerins sur le sable rencontrent
N
Une huître , que le flot y venoit d'apporter :
La Fontainë . Fables . 21
242 FABLE S.
Ils l'avalent des yeux , du doigt ils se la montrent ;
A l'égard de ladent il fallut contester.
L'un se baissoit déjà pour ramasser la proie ;
L'autre le pousse , et dit : Il estbon de savoir
Qui de nous en aura la joie.
Celui qui le premier a pu l'apercevoir
En sera le gobeur ; l'autre le verra faire.
Si par-là l'on juge l'affaire ,
Reprit son compagnon,j'ai l'eil bon, Dieu merci.
Je ne l'ai pas mauvais aussi ,
Dit l'autre , et je l'ai vue avant vous , sur ma vie.
Eh bien , vous l'avez vue ; et moi je l'ai sentie.
Pendant tout ce bel incident ,
Perrin Dandin arrive : ils le prennent pour juge.
Perrin , fort gravement , ouvre l'huître et la gruge ,
Nos deux messieurs le regardant.
Ce repas fait, il dit, d'un ton de président :
Tenez , la cour vous donne à chacun une écaille ,
Sans dépens ; et qu'en paix chacun chez soi s'en aille,
Mettez ce qu'il en coûte à plaider aujourd'hui;
Comptez ce qu'il en reste à beaucoup de familles :
Vous verrez que Perrin tire l'argent à lai ,
Et ne laisse aux plaideurs que le sac et les quilles.
X.
LE LOUP , ET LE CHIEN MAIGRE .
AUTREFOIS carpillon fretin
Eut beau prêcher, il eut beau dire ,
Onlemit dans la poêle à frire.
Je fis voir que iâcher ce qu'on a dans la main,
LIVRE ΙΧ. 243
Sous espoir de grosse aventure ,
Est imprudence toute pure.
Le pêcheur eat raison : carpillon n'eut pas tort ;
Chacun dit ce qu'il peut pour défendre sa vie.
Maintenant il faut que j'appuie
Ce que j'avançai lors , de quelque trait encor.
Certain loup , aussi sot que le pêcheur fut sage ,
Trouvant un chien hors du village ,
S'en alloit l'emporter. Le chien représenta
Sa maigreur : Jà ne plaise à votre seigneurie
Deme prendre en cet état-là :
Attendez ; mon maître marie
Sa fille unique , et vous jugez
Qu'étant de noce il faut , malgré moi , que j'engraisse.
Le loup le croit, le loup le laisse.
Le loup, quelques jours écoulés ,
Revient voir si son chien n'est pas meilleur à prendre.
Mais le drôle étoit au logis.
Il dit au loup par un treillis :
Ami, je vais sortir ; et si tu veux attendre ,
Le portier du logis et moi
Nous serons tout-à-l'heure à toi.
Ce portier du logis étoit un chien énorme,
Expédiant les loups enforme.
Celui-ci s'endouta. Serviteur au portier,
Dit-il; etde courir. Il étoit fort agile ,
Mais il n'étoitpas fort habile :
Celoupne savoit pas encor bien son métier.
244 FABLES.
X I.
RIEN DE TROP
Je ne vois point de créature
Se comporter modérément.
Il est certain tempérament
Que le maître de la nature
Veut que l'on garde en tout. Le fait-on ? nullement :
Soit enbien, soit en mal , cela n'arrive guère.
Le blé , riche présent de ia blonde Cérès ,
Trop touffu bien souvent épuise les guérets :
En superfluités s'épandant d'ordinaire ,
Et poussant trop abondamment,
Il ôte à son fruit l'aliment.
L'arbre n'en fait pas moins : tant le luxe sait plaire.
Pour corriger le blé , Dieu permit aux moutons
De retrancher l'excès des prodigues moissons.
Tout au travers ils se jetèrent,
Gâtèrent tout, et tout broutèrent ;
Tant que le ciel permit aux loups
D'encroquer quelques uns : ils les croquèrent tous ;
S'ils ne le firent pas, du moins ils y tâchèrent.
Puis le ciel permit aux humains
De punir ces derniers : les humains abusèrent
A leur tour des ordres divins.
De tous les animaux, l'homme a le plus de pente
Ase porter dedans l'excès.
Il faudroit faire le procès
Aux petits comme aux grands. Il n'est ame vivante
Qui ne pèche en ceci. Rien de trop est un point
Dont on parle sans cesse , et qu'on n'observe point.
LIVRE IX. 245
XII.
LE CIERGE.
C'EST du séjour des dieux que les abeilles viennent 1
Les premières , dit-on , s'en allèrent loger
Au mont Hymette , et se gorger
Des trésors qu'en ce lieu les zéphyrs entretiennent.
Quand on eutdes palais de ces filles duciel
Enlevé l'ambrosie en leurs chambres enclose,
Ou , pour dire en françois la chose ,
Après que les ruches sans miel
N'eurent plus que la cire , on fit mainte bougie,
Maint cierge aussi fut façonné.
Un d'eux voyant la terre en brique au feu durcie
Vaincre l'effort des ans , il eut la même envie ;
Et , nouvel Empedocle 2 aux flammes condamné
Par sa propre et pure folie ,
Il se lança dedans. Ce fut mal raisonné :
Ce cierge ne savoit grain de philosophie.
Tout en tout est divers : ôtez-vous de l'esprit
Qu'aucun être ait été composé sur le vôtre.
I Hymette étoit une montagne célébrée par les počtes , située
dans l'Attique , et où les Grecs recueilloient d'excellent miel.
2Empédocle étoit un philosophe ancien qui, ne pouvant comm
prendre lesmerveilles du montEtna, se jeta dedans par une vanité
ridicule, et , trouvant l'action belle , de peurd'en perdre le fruit
et que la postérité ne l'ignorât, laissa ses pantoufles au pied du
mont
21.
SENG UNIV.
CONT
246 FABLES.
L'Empedocle de cire au brasier se fondit :
Il n'étoit pas plus fou que l'autre.
ΧΙΙΙ.
JUPITER ET LE PASSAGER .
On ! combien le péril enrichiroit les dieux,
Si nous nous souvenions des vœux qu'il nous fait faire !
Mais, le péril passé , l'on ne se souvient guère
De cequ'on apromis aux cieux;
On compte seulement ce qu'on doit à la terre.
Jupiter, dit l'impie, est un Lon créancier ;
Il ne se sert jamais d'huissier.
Eh! qu'est-ce donc que le tonnerre?
Comment appelez-vous ces avertissements ?
Un passager pendant l'orage
Avoit voué cent bœufs au vainqueur des Titans.
Il n'en avoit pas un : vouer cent éléphants
N'auroit pas coûté davantage.
Il brûla quelques os quand il fut au rivage.
Au nez de Jupiter la fumée enmonta.
Sire Jupin , dit-il, prends mou vœu; le voilà :
C'est un parfum de bœuf que ta grandeur respire.
La fumée est to part: je ne te dois plus rien.
Jupiter fit semblant de rire :
Mais, après quelques jours , le dieu l'attrapa bien ,
Envoyant un souge lui dire
Qu'un tel trésor étoit en tel lieu. L'homme au ven
Courut au trésor comme au feu.
Il trouva des voleurs; et n'ayant dans sa bourse
Qu'un écu pour toute ressource ,
LIVRE IX. 247
Il leur promit cent talents d'or,
Bien comptés , et d'un tel trésor :
On l'avoit enterré dedans telle bourgade.
L'endroit parut suspect aux voleurs ; de façon
Qu'à notre prometteur l'un dit : Mon camarade,
Tu te moques de nous ; meurs , et va chez Platon
Porter tes cent talents en don.
XIV.
LE CHAT ET LE RENARD,
LE chat et le renard, comme beaux petits saints ,
S'en alloient en pèlerinage.
C'étoient deux vrais tartufs , deux archipatelins ,
Deux fiancspate-pelus , qui , des frais du voyage ,
Croquant mainte volaille , escroquant maint fromage ,
S'indemnisoient à qui mieux mieux.
Le chemin étant long, et partant ennuyeux,
Pour l'accourcir ils disputèrent.
La dispute est d'un grand secours :
Saus elle on dormiroit toujours.
Nos pèlerins s'égosillèrent.
Ayant bien disputé, l'on parla duprochain.
Le renard au chat dit enfin :
Tu prétends être fort babile;
En sais-tu tant que moi ? J'ai cent ruses au sac.
Non , dit l'autre , je n'ai qu'un tour dans mon bissac ;
Mais jesoutiens qu'il en vaut mille.
Eux de recommencer la dispuite à l'envi.
Sur le que si, que non,tous deux étant ainsi,
Une meute apaisa la noise.
248 FABLES.
Le chat dit au renard : Fouille en ton sac, ami;
Cherche en ta cervelle matoise
Un stratagème sûr : pour moi , voici le mien.
A ces mots sur un arbre il grimpa bel et bien.
L'autre fit cent tours inutiles ,
Entradans cent terriers , mit cent fois en défaut
Tous les confrères de Brifaut.
Partout il tenta des asiles;
Et ce fut partout sans succès :
La fumée y pourvut , ainsi que les bassets.
Au sortir d'un terrier deux chiens aux pieds agiles
L'étranglèrent du premier bond.
Le trop d'expédients peut gåter une affaire :
On perd du temps au choix , on tente, on veut tout faire.
N'en ayous qu'un ; mais qu'il soit bon.
XV.
LE MARI , LA FEMME , ET LE VOLEUR.
UN mari fort amoureux ,
Fort amoureux de sa femme ,
Bien qu'il fût jouissant, se croyoit malheureux.
Jamais cœillade de la dame ,
Propos flatteur et gracieux ,
1
Mot d'amitié, ni doux sourire,
Déifiant le pauvre sire ,
N'avoient fait soupçonner qu'il fût vraiment chéri.
Je le crois , c'étoit un mari.
Il ne tint point à l'hymenée
Que, content de sa destinée ,
LIVRE I X. 249
Il n'en remerciât les dieux.
Mais quoi ! si l'amour n'assaisonne
Les plaisirs que l'hymen nous donne ,
Je ne vois pas qu'on en soit mieux.
Notre épouse étant doncde la sorte bâtie ,
Et n'ayant caressé son mari de sa vie ,
Il en faisoit sa plainte une nuit. Un voleur
1
Interrompit la doléance.
La pauvre femme eut si grand' peur,
Qu'elle chercha quelque assurance
Entre les bras de son époux.
Ami voleur, dit-il , sans toi ce bien si doux
Me seroit inconnu ! Prends donc en récompense
Tout ce qui peut chez nous être à ta bienséance :
Prends le logis aussi. Les voleurs ne sont pas
Gens honteux, ni fort délicats :
Celui-ci fit sa main.
J'infère de ceconte
Que la plus forte passion ,
C'est la peur : elle fait vaincre l'aversion ,
Et l'amour quelquefois : quelquefois il la domte ;
J'en ai pour preuve cet amant
Qui brûla sa maison pour embrasser sa dame ,
L'emportant à travers la flamme.
J'aime assez cet emportement;
Le coute m'en a plu toujours infiniment :
Il est bien d'une ame espagnole ,
Et plus grande encore que folle.
250 FABLES.
XV I.
LE TRÉSOR ET LES DEUX HOMMES .
U homme n'ayant plus ni crédit ni ressource,
Et logeant le diable en sa bourse ,
C'est-à-dire n'y logeant rien ,
S'imagina qu'il feroit bien
De se pendre , et finir lui-même sa misère ,
Puisqu'aussi-bien sans lui la faim le viendroit faire :
Genre de mort qui ne duit pas
A gens peu curieux de goûter le trépas.
Dans cette intention, une vieille masure
Fut la scène où devoit se passer l'aventure :
11 y porte une corde , et veut avec un clou
Au haut d'un certain mur attacher le licou.
Lamuraille, vieille et peu forte ,
S'ébranle aux premiers coups , tombe avec un trésor.
Notre désespéré le ramasse, et l'emporte;
Laisse là le licou , s'en retourne avec l'or,
Sans compter : ronde ou non, lasomme plut au sire.
Tandis que le galant à grands pas se retire,
L'homme au trésor arrive , et trouve son argent
Absent.
Quoi! dit-il , sans mourir je perdrai cette somme !
Je ueme pendrai pas ! Eh ! vraiment si ferai ,
Ou de corde je manquerai.
Le lacs étoit tout prêt, iln'y manquoit qu'un homme :
Celui-ci se l'attache, et se pendbien etbeau.
Ce qui le consola, peut-être ,
Fut qu'un autre eût , pour lai, fait les frais du cordeau.
Aussi-bien que l'argent le cou trouva maître.
LIVRE IX. 251
L'avare rarement finit ses jours sans pleurs:
Il ale moins de part au trésor qu'il enserre,
Thesaurisant pour les voleurs ,
Pour ses parents , ou pour la terre.
Mais que dire du troc que la Fortune fit ?
Ce sont là de ses traits; elle s'en divertit:
Plus le tour est bizarre , et plus elle est contente.
Cette déesse inconstante
Se mit alors en l'esprit
De voir un homme se pendre:
Et celui qui se pendit
S'y devoit le moins attendre.
XVII.
LE SINGE ET LF CHAT .
BERTRAND
JERTRAND avec Raton, l'un singe et l'autre chat ,
Commensaux d'un logis , avoient un commun maître.
D'animaux malfaisants c'étoit un très bon plat :
Ils n'y craignoient tous deux aucun , quel qu'il pût être.
Trouvoit-on quelque chose au logis de gâté;
L'on ne s'en prenoit point aux gens du voisinage :
Bertrand déroboit tout ; Raton , de son côté ,
Étoit moins attentif aux souris qu'au fromage.
Unjour, au coin du feu , nos deux maîtres fripons
Regardoient rôtir des marrons.
Les escroquer étoit une très bonne affaire:
Nos galants y veycient double profit à faire ,
Leur bien premièrement , et puis le mal d'autrui.
Bertrand dit à Raton : Frère , il faut cujourd'hui
Que tu fasses un coup de maître :
Tire-moi ces marrons. Si Dieu m'avoit fait naître
252 FABLES.
Propre à tirer marrons du feu ,
Certes , marrons verroient beau jeu.
Aussitôt fait que dit : Raton , avec sa pate ,
D'une manière délicate ,
Écarte un peu la cendre , et retire les doigts ;
Puis les reporte à plusieurs fois ;
Tire un marron, puis deux , et puis trois en escroque ;
Et cependant Bertrand les croque.
Une servante vient : adieu mes gens. Raton
N'étoit pas content, ce dit-on.
Aussi ne le sont pas la plupart de ces princes
Qui , flattés d'un pareil emploi,
Vont s'échauder endes provinces
Pour le profit de quelque roi.
XVIII.
LE MILAN ET LE ROSSIGNOL,
APRÈS que le milan, manifeste voleur,
Eut répandu l'alarme en tout le voisinage ,
Et fait crier sur lui les enfants du village ,
Un rossignol tomba dans ses mains par malheur:
Le héraut du printemps lui demande la vie.
Aussi-bien , que manger en qui n'a que le son ?
Écoutez plutôt ma chanson :
Je vous raconterai Térée et son envie. =
Qui Térée ? est-ce un mets propre pour les milans ? =
Non pas ; c'étoit un roi dont les feux violents
Me firent ressentir leur ardeur criminelle.
Jem'en vais vous en dire une chanson si belle
Qu'elle vous ravira : mon chant plaît à chacun.
Le milan alors lui réplique:
LIVRE IX. 253
Vraiment, nous voici bien ! lorsque je suis à jeun,
Tu me viens parler de musique ! =
J'en parle bien aux rois. = Quand un roi te prendra ,
Tu peux lui conter ces merveilles :
Pour un milan , il s'en rira.
Ventre affamé n'a point d'oreilles.
XIX.
LE BERGER ET SON TROUPEAU!
QUOI ! toujours il me manquera
Quelqu'un de ce peuple imbécile !
Toujours le loup m'en gobera !
J'aurai beau les compter ! Ils étoient plus de mille ,
Et m'ont laissé ravir notre pauvre Robin !
Robin mouton , qui , par la ville ,
Me suivoit pour un peu de pain ,
Et qui m'auroit suivi jusques at bout du monde !
Hélas ! de ma musette il entendoit le son :
Il me sentoit venir de cent pas à la ronde.
Ah ! le pauvre Robin mouton !
Quand Guillot eut fini cette oraison funèbre,
Et rendu de Robin la mémoire célèbre ,
Il harangua tout le troupeau ,
Les chefs , la multitude , et jusqu'au moindre agneau,
Les conjurant de tenir ferme:
Cela seul suffiroit pour écarter les loups.
Foi de peuple d'honneur ils lui promirent tous
De ne bouger non plus qu'un terme.
Nous voulons , dirent-ils , étouffer le glouton
Qui nous a pris Robin mouton.
La Fontaine. Fables. 22
254 FABLES .
Chacun en répond sur sa tête.
Guillot les crut, et leur fit fête.
Cependant, devant qu'il fût nuit,
Il arriva nouvel encombre:
Un loup parut , tout le troupeau s'enfuit.
Ce n'étoit pas un loup , ce n'en étoit que l'ombre.
Haranguez de méchants soldats ,
Ils promettront de faire rage:
Mais, au moindre danger, adieu tout leur courage ;
Votre exemple et vos cris ne les rétiendront pas.
FIN DU NEUVIÈME LIVRE.
LIVRE X. 255
LIVRE DIXIÈME .
FABLE L
LES DEUX RATS , LE RENARD , ET L'OEUE.
Discours à madame de la Sablière.
IRIS, je vous loûrois ; il n'estque trop aisé:
Mais vous avez cent fois notre encens refusé;
En cela peu semblable au roste des mortelles ,
Qui veulent tous les jours des louanges nouvelles.
Pas une ne s'endort à ce bruit si flatteur.
Je ne les blâme point; je souffre cettehumeur:
Elle est commune aux dieux, aux monarques, aux belles.
Cebreuvage vanté par le peuple rimeur ,
Le nectar , que l'on sert au maîtredu tonnerre,
Et dont nous enivrons tous les dieux de la terre .
C'est la louange, Iris. Vous ne la goûtez point.
D'autres propos chez vous récompensent ce points
Propos , agréables commerces ,
Où le hasard fournit cent matières diverses ;
Jusque-là qu'en votre entretien
Labagatelle a part : le monde n'en croit rien.
Laissons le monde et sa croyance.
Labagatelle , la science,
Les chimères , le rien, tout estbon;je soutiens
Qu'il fautde tout aux entretiens :
C'est un parterre où Flore épandses biens;
256 FABLE S.
Sur différentes fleurs l'abeille s'y repose,
Et fait du miel de toute chose.
Ce fondement posé , ne trouvez pas mauvais
Qu'en ces fables aussi j'entremêle des traits
De certaine philosophie ,
Subtile, engageante, et hardie,
On l'appelle nouvelle. En avez-vous , ou non ,
Qui parler? Ils disent donc
Que la bête est une machine;
Qu'en elle tout se fait sans choix et par ressorts ;
Nul sentiment , point d'ame , en elle tout est corps.
Telle est lamontre qui chemine
Apas toujours égaux , aveugle et sans dessein.
Ouvrez-la , lisez dans son seiu:
Mainte rouey tient lieu de tout l'esprit du monde
La première y meut la seconde,
Une troisième suit ; elle sonne à la fin.
Au dire de ces gens , la bête est toute telle.
L'objet la frappe en un endroit :
Ce lieu frappé s'en va tout droit ,
Selon nous , au voisin en porter la nouvelle:
Le sens de proche en proche aussitôt la reçoit.
L'impression se fait Mais comment se fait-elle ?
Selon eux , par nécessité,
Sans passion , sans voloné :
L'animal se sent agité
De mouvements que le vulgaire appelle
Tristesse , joie , amour , plaisir , douleur cruelle ,
Ou quelque autre de ces états.
Mais ce n'est point cela : ne vous y trompéz pas.
Qu'est-cedonc ? Une montre. Et nous ? C'est autre chose,
Voicide la façon que Decartes l'expose :
LIVRE Χ. 25.7
Descartes , ce mortel dont on cût fait un dieu
Chez les païens , et qui tient le milieu
Entrel'homme etl'esprit; comme entre l'huître et l'homme
Le tient tel de nos gens, franche bête de somme.
Voici , dis-je, comment raisonne cet auteur.
Sur tous les animaux, enfants du créateur,
J'ai le don de penser; et je sais que je pense.
Or, vous savez , Iris , de certaine science ,
Que quand la bête penseroit ,
La bête ne réfléchiroit
Sur l'objet ni sur sa pensée.
Descartes va plus loin, et soutient nettement
Qu'elle ne pense nullement.
Vous n'êtes point embarrassée
De le croire ; ni moi. Cependant, quand aux bois
Le bruit des cors , celui des voix ,
N'a donné nul relâche à la fuyante proie ,
Qu'en vain elle a mis ses efforts
Aconfondre et brouiller la voie ,
L'animal chargé d'ans , vieux cerf, et de dix cors ,
En suppose un plus jeune , et l'oblige , par force ,
A présenter aux chiens une nouvelle amorce.
Quc de raisonnements pour conserver ses jours !
Le retour sur ses pas , les malices, les tours ,
Et le change , et cent stratagèmes
Dignes des plus grands chefs , dignes d'un meilleur sora !
On le déchire après sa mort :
Ce sont tous ses honneurs suprêmes
Quand la perdrix
Voit ses petits.
22.
D. UNIV.
CONT
258 FABLES.
En danger, et n'ayant qu'une plume nouvelle
Qui ne peut fuir encor par les airs le trépas ,
Elle fait la blessée , et va traînant de l'aile ,
Attirant le chasseur et le chien sur ses pas ,
Détourne le danger, sauve ainsi sa famille;
Etpuis quand le chasseur croit que son chien lapille,
Elle lui dit adieu , prend sa volée, et rit
De l'homme qui, confus , des yeux en vain la suit.
Non loin du nord il est un monde
Où l'on sait que les habitants
Vivent, ainsi qu'aux premiers temps ,
Dans une ignorance profonde :
Je parle des humains ; car quant aux animaux ,
Ilsyconstruisent des travaux
Qui des torrents grossis arrêtent le ravage ,
Et font communiquer l'un et l'autre rivage.
L'édifice résiste et dure en son entier :
Après un lit de bois est un lit de mortier:
Chaque castor agit; commune en est la tâche :
Le vieux y fait marcher le jeunesans relâche ,
Maint maître d'œuvre y court, et tient haut le bâton;
La république de Platon
Neseroit rien que l'apprentie
Decette famille amphibie.
Ils savent enhiver élever leurs maisons ,
Passent les étangs sur des ponts ,
Fruit de leur art , savant ouvrage :
Et nos pareils ont beau le voir,
Jusqu'à présent tout leur savoir
Est de passer l'onde à lanage.
Que cescastors ne soient qu'un corps vide d'esprit ,
LIVRE 259
Jamais onne pourra m'obliger à le croire.
Mais voici beaucoup plus : écoutez ce récit,
Quejetiens d'un roi pleinde gloire.
Le défenseur du nord vous sera mon garant :
Je vais çiter un prince aimé de la Victoire;
Sonnom seul est un mur à l'empire ottoman :
C'est le roi polonois. Jamais un roi ne ment.
Ildit donc que , sur sa frontière,
Des animaux entre eux ont guerre de tout temps :
Le sangqui se transmet des pères aux enfants
Eu renouvelle la matière.
Ces animaux, dit-il , sont germains du renard.
Jamais la guerre avec tantd'art
Ne s'est faite parmi les hommes,
Non pas même au siècle où nous sommes.
Corps-de-garde avancé, vedettes , espions ,
Embuscades, partis, etmille inventions
D'une pernicieuse et maudite science,
Fille du Styx , et mère des héros ,
Exercent de ces animaux
Lebon sens et l'expérience.
Pour chanter leurs combats , l'Achéron nous devroit
Rendre Homère. Ah ! s'il le rendoit,
Et qu'il rendit aussi le rival d'Épicure ,
Que diroit ce dernier sur ces exemples-ci ?
Ce que j'ai déjà dit; qu'aux bêtes lanature
Peut par les seuls ressorts opérer tout ceci
Que lamémoire est corporelle;
Et que, pour en venir aux exemplesdivers
Descartes.
200 FABLES.
Que j'ai mis en jour dans ces vers ,
L'animal n'abesoin que d'elle.
L'objet , lorsqu'il revient , va dans son magasin
Chercher,par le même chemin ,
L'image auparavant tracée ,
Qui sur les mêmes pas revient pareillement ,
Sans le secours de la pensée,
Causer un même évènement.
Nous agissons tout autrement :
La volonté nous détermine ,
Non l'objet , ni l'instinct. Je parle , je chemine:
Jesens enmoi certain agent;
Tout obéit dans ma machine
Ace principe intelligent.
Il est distinctdu corps , se conçoit nettement ,
Se conçoitmieux que le corps même :
De tous nos mouvements c'est l'arbitre suprême.
Mais comment le corps l'entend-il?
C'est là le point. Je vois l'outil
Obéir à lamain : mais la main , qui la guide?
Eh ! qui guide les cieux et leur course rapide ?
Quelque ange est attaché peut-être à ces grands corps.
Unesprit vit en nous, et meut tous nos ressorts i
L'impression se fait: le moyen, je l'ignore;
On ne l'apprend qu'au seinde la divinité ;
Et, s'il faut en parler avec sincérité,
Descartes l'ignoroit encore.
Nous et lui là-dessus nous sommes tous égaux.
Ce que je sais, Iris, c'est qu'en ces animaux
Dont je viens de citer l'exemple
Cet esprit n'agit pas : l'homme seul est son temple:
Aussi faut-il donner à l'animal un point
LIVRE Χ. 26
Que la plante après tout n'a point:
Cependant la plante respire.
Mais que répondra-t-on à ce que je vais dire ?
Deux rats cherchoient leur vie : ils trouvèrent un œuf.
Le dîné suffisoit à gens de cette espèce :
Il n'étoit pas besoin qu'ils trouvassent un bœuf.
Pleins d'appétit et d'allégresse ,
Ils alloient de leur œuf manger chacun sa part' ,
Quand un quidam parut : c'étoit maître renard.
Rencontre incommode et fâcheuse :
Car comment sauver l'œuf ? Le bien empaqueter,
Puis des pieds de devant ensemble le porter ,
Ou le rouler , ou le traîner ;
C'étoit chose impossible autant quehasardeuse:
Nécessité l'ingénieuse
Leur fournit une invention
Comme ils pouvoient gagner leur habitation.
L'écornifleur étant à demi-quart de lieue ,
L'un se mit sur le dos , prit l'œuf entre ses bras ,
Puis , malgré quelques heurts et quelques mauvais pas ,
L'autre le traîna par la queue.
Qu'onm'aille soutenir, après un tel récit ,
Que les bêtes n'ont point d'esprit !
Pour moi , si j'en étois le maître ,
Je leur en donnerois aussi-bien qu'aux enfants.
Ceux-ci pensent-ils pas dès leurs plus jeunes ans ?
Quelqu'un peut donc penser ne se pouvant connoître.
Par un exemple tout égal,
J'attribûrois à l'animal ,
Nonpoint une raison selon notre manière ,
Mais beaucoup plus aussi qu'un aveugle ressort :
262 FABLES.
Je subtiliserois un morceau de matière ,
Que l'on ne pourroit plus concevoir sans efforts,
Quintessence d'atome, extrait de la lumière,
Je ne sais quoi plus vif et plus mobile encor
Que le feu; car enfin , si le bois fait la flamme ,
La flamme, en s'épurant , peut-elle pas de l'ame
Nous donner quelque idée? et sort-il pas de l'or
Des entrailles du plomb ? Je vendrois mon ouvrage
Capablede sentir, juger, riendavantage,
Et juger imparfaitement ,
Sans qu'un singe jamais fit le moindre argument.
Al'égardde nous autres homines ,
Je ferois notre lot infiniment plus forta
Nous aurions un double trésor :
L'un, cette ame pareille en tous tant que nous sommes,
Sages , fous , enfants , idiots ,
Hôtes de l'univers sous le nom d'animaux :
L'autre, encore une autre ame, entre nous et les anges
Commune enun certain degré;
Et ce trésor à part créé
Suivroit parmi les airs les célestes phalanges ,
Entreroit dans un point sans en être pressé ,
Ne finiroit jamais quoiqu'ayant commencé;
Choses réelles quoiqu'étranges.
Tantque l'enfance dureroit ,
Cette filledu ciel en nous ne paroîtroit
Qu'une tendre et foible lumière :
L'organe étantplus fort, la raison perceroit
Les ténèbres de la matière ,
Qui toujours envelopperoit
L'autre ame imparfaite etgrossière.
LIVRE X. 263
11.
L'HOMME ET LA COULEUVRE .
Un homme vit unecouleuvre :
Ah ! méchante, dit-il, je m'en vais faire une œuvre
Agréable à tout l'univers.
Aces mots l'animal pervers
(C'est le serpent que je veuxdire ,
Etnou l'homme, on pourroit aisément s'y tromper),
Aces mots le serpent, se laissant attraper,
Est pris , mis en un sac; et , ce qui fut le pire ,
On résolut sa mort, fût-il coupable ou non.
Afinde le payer toutefois de raison ,
L'autre lui fit cette harangue :
Symbole des ingrats ! être bon aux méchants ,
C'est être sot; meurs done : ta colère et tes dents
Neme nuiront jamais. Le serpent, en sa langue ,
Reprit du mieux qu'il put : S'il falloit condamuer
Tous les ingrats qui sont au monde,
Aqui pourroit-on pardonner ?
Toi-même tu te fais ton procès: jeme fonde
Sur tes propres leçons ; jette les yeux sur toi.
Mesjours sont en tes mains , tranche-les : tajustice
C'est ton utilité, ton plaisir, ton caprice ;
Selon ces lois condamne-moi.
Mais trouvebon qu'avec franchise
Enmourant au moinsje tedise
Quele symboledes ingrats
Ce n'est point le serpent; c'est l'homme. Ces paroles
Firent arıêter l'autre; il recula d'un pas.
Enfin ilrepartit : Tes raisons sont frivoles:
204 FABLES.
Jepourrois décider, car ce droit m'appartient;
Mais rapportons-nous-en. Soit fait , dit le reptile.
Une vache étoit là : l'on l'appelle; elle vient.
Le cas est proposé. C'étoit chose facile ;
Falloit-il pour cela , dit-elle , m'appeler ?
La couleuvre a raison : pourquoi dissimuler ?
Je nourris celui-ci depuis longues années ;
Il n'a sans mes bienfaits passénulles journées;
Tout n'est que pour lui seul ; mon lait et mes enfants
Le font à la maison revenir les mains pleines ;
Même j'ai rétabli sa santé , que les ans
Avoient altérée ; et mes peines
Ontpour but son plaisir ainsi que son besoin.
Enfin , me voilà vicille; il me laisse en un coin
Sans herbe : s'il vouloit encor me laisser paître !
Mais je suis attachée ; et si j'eusse eu pour maître
Un serpent , eût-il su jamais pousser si loin
L'ingratitude ? Adieu : j'ai dit ce que je pense.
L'homme , tout étonné d'une telle sentence ,
Dit au serpent : Faut-il croire ce qu'elle dit ?
C'est une radoteuse ; elle a perdu l'esprit.
Groyons ce bœuf. Croyons , dit la rampante bête.
Ainsi dit , ainsi fait. Le bœuf vient à pas lents.
Quand il eut ruminé tout le cas en sa tête ,
Ildit que du labeur des ans
Pour nous seuls il portoit les soins les plus pesants,
Parcourant sans cesser ce long cercle de peines
Qui , revenant sur soi , ramenoit dans nos plaines
Ce que Cérès nous donne , et vend aux animaux ;
Que cette suite de travaux
Pour récompense avoit, de tous tantque nous sommes,
Force coups , peu de gré : puis , quand il étoit vieux ,
LIVRE X. 265
On croyoit l'honorer chaque fois que les hommes
Achetoient de son sang l'indulgence des dieux.
Ainsi parla le bœuf. L'homme dit : Faisons taire
Cet ennuyeuxdéclamateur:
Il cherche de grands mots , et vient ici se faire ,
Au lieu d'arbitre , accusateur.
Je le récuse aussi. L'arbre étant pris pour juge ,
Ce fut bien pis encore. Il servoit de refuge
Contre le chaud , la pluie , et la fureur des vents;
Pour nous seuls il ornoit les jardins et les champs :
L'ombragen'étoit pas le seul bien qu'il sût faire ;
11 courboit sous les fruits. Cependant pour salaire
Un rustre l'abattoit , c'étoit là son loyer ;
Quoique, pendant tout l'an , libéral il nous donne
Oudes fleurs au printemps , ou du fruit en automne,
L'ombre l'été , l'hiver les plaisirs du foyer.
Que ue l'émondoit-on , sans prendre la cognée?
De son tempérament , il eût encor vécu.
L'homme , trouvant mauvais que l'on l'eût convaincu ,
Voulut à toute force avoir cause gagnée.
Je suis bien bon , dit-il , d'écouter ces gens-là .
Du sac et du serpent aussitôt il donna
Contre les murs , tant qu'il tua la bête.
On en use ainsi chez les grands :
La raison les offense; ils se mettent en tête
Que tout est né pour eux , quadrupèdes et gens ,
Etserpents.
Si quelqu'un desserre les dents ,
C'est unsot. J'en conviens : mais que faut-il donc faire ?
Parlerde loin ; oubien se taire.
La Fontaine. Fables. 23
266 FABLES.
III.
LA TORTUE ET LES DEUX CANARDS.
UNE tortue étoit, à la tête légère,
Qui , lasse de son trou , voulut voir le pays.
Volontiers on fait casd'une terre étrangère:
Volontiers gens boiteux haïssent le logis.
Deux canards , à qui la commère
Communiqua ce beau dessein ,
1 Lui dirent qu'ils avoient de quoi la satisfaire.
Voyez-vous ce large chemin ?
Nous vous voiturerons , par l'air, en Amérique:
Vous verrezmainte république ,
Maint royaume, maint peuple, et vous profiterez
Des différentes mœurs que vous remarquerez.
Ulysse en fit autant. On ne s'attendoit guère
De voir Ulysse en cette affaire.
La tortue écouta la proposition.
Marché fait, les oiseaux forgent une machine
Pour transporter la pèlerine.
Dans la gueule , en travers , on lui passe un bâton.
Serrez bien, dirent-ils; gardez de lâcher prise.
Puis chaque canard prend ce bâton par un bout.
La tortue enlevée, on s'étonne partout
De voiraller en cette guise
L'animal lent , et sa maison,
Justement au milieu de l'un et l'autre oison.
Miracle ! crioit-on, venez voir dans les nues
Passer la reine des tortues.
La reine ! vraiment oui ; je la suis en effet:
Nevous enmoquez point. Elle eût beaucoup mieux fait
LIVRE X. 267
Depasser sonchemin sans dire aucune chose ;
Car, lâchant le bâton endesserrant les dents,
Elle tombe , elle crève aux pieds des regardants.
Son indiscrétionde sa perte fut cause.
Imprudence, babil, et sotte vanité,
Et vaine curiosité ,
Ont ensemble étroit parentage :
Ce sont enfants tous d'un lignage.
IV.
LES POISSONS ET LE CORMORAN.
ILn'étoit point d'étang dans tout le voisinage
Qu'un cormoran n'eût mis à contribution :
Viviers et réservoirs lui payoient pension.
Sa cuisine alloit bien : mais lorsque le long age
Eut glacé le pauvre animal ,
La même cuisine alla mal.
Tout cormoran se sert de pourvoyeur lui-même:
Le nôtre, un peu trop vieux pour voir au fond des eaux,
N'ayant ni filets ni réseaux ,
Souffroit une disette extrême.
Que fit-il ? Le besoin, docteur en stratagème ,
Lui fournit celui-ci. Sur le bord d'un étang
Cormoran vit une écrevisse .
Ma commère, dit-il , allez tout à l'instant
Porter un avis important
Ace peuple : il faut qu'il périsse ;
Lemaîtrede ce lieu dans huit jours pêchera,
L'écrevisse en hâte s'en va
Conter le cas. Grande est l'émute;
On court, on s'assemble , on députe
268 FABLES.
Al'oiseau : Seigneur cormoran ,
D'où vous vient cet avis ? Quel est votre garant ?
Êtes-vous sûr de cette affaire ?
N'y savez-vous remède ? Et qu'est-il born de faire ?
Changer de lieu, dit-il. = Comment le ferons-nous ? =
N'en soyez point en soin : je vous porterai tous ,
L'un après l'autre , en ma retraite.
Nul que Dieu seul et moi n'en connoît les chemins :
Il n'est demeure plus secrète.
Un vivier que nature y creusa de ses mains ,
Inconnu des traîtres humains ,
Sauvera votre république.
On le crut. Le peuple aquatique
L'un après l'autre fut porté
Sous ce rocher peu fréquenté.
Là, cormoran le bon apôtre,
Les ayant mis en un endroit
Transparent , peu creux , fort étroit ,
Vous les prenoit sans peine, un jour l'un, un jour l'autre.
Il leur apprit à leurs dépens
Que l'on ne doit jamais avoir de confiance
En ceuxqui sont mangeurs de gens.
Ils y perdirent peu , puisque l'humaine engeance
En auroit aussi-bien croqué sa bonne part.
Qu'importe qui vous mange,homme ou loup? toute panse
Me paroît une à cet égard :
Unjour plus tôt, un jour plus tard ,
Ce n'est pas grande difference.
LIVRE X. 269
V.
L'ENFOUISSEUR ET SON COMPÈRE.
Us pincemaille avoittantamassé,
Qu'il ne savoit où loger sa finance.
L'avarice , compagne et sœur de l'ignorance ,
Le rendoit fort embarrassé
Dans le choix d'un dépositaire ;
Car il en vouloit un , et voici sa raison.
L'objet tente : il faudra que ce monceau s'altère
Si je le laisse à la maison ;
Moi-même de mon bienje serai le larron. =
Le larron ' Quoi ! jouir , c'est se voler soi-même ?
Mon ami , j'ai pitié de ton erreur extrême.
Apprends demoi cette leçon :
Lebien n'est bienqu'en tant que l'on s'en peut défaire ;
Sans cela c'est un mal. Veux-tu le réserver
Pour un âge et des temps qui n'en ont plus que faire ?
La peine d'acquérir , le soin de conserver ,
Otent le prix à l'or qu'on croit si nécessaire. お
Pour se décharger d'un tel soin ,
Notre homme eût pu trouver des gens sûrs au besoin ;
Il aima mieux la terre ; et prenant son compère ,
Celui- ci l'aide. Ils vont enfouir le trésor.
Au bout de quelque temps l'homme va voir son or.
Il ne retrouva que le gîte. )
Soupçonnant à bon droit le compère , il va vite
Lui dire : Apprêtez-vous ; car il me reste encor
Quelques deniers : je veux les joindre à l'autre masse.
Le compère aussitôt va remettre en sa place
23.
270 FABLES.
L'argent volé; prétendant bien
Toutreprendre àla fois, sans qu'il ymanquất rien.
Mais pour ce coup l'autre fut sage :
Il retint tout chez lui , résolu de jouir,
Plus n'entasser , plus n'enfouir.
Et le pauvre voleur, ne trouvant plus son gage.
Pensa tomber de sa hauteur.
Il n'est pas malaisé de tromper un trompeur.
VI.
LE LOUP ET LES BERGERS
Un loup rempli d'humanité
(S'il en est de tels dans le monde)
Fitun jour sur sa cruauté ,
Quoiqu'il ne l'exerçât que par nécessité ,
Une réflexion profonde.
Je suis hai , dit-il; et de qui ? de chacun.
Le loup est l'ennemi commun:
Chiens, chasseurs, villageois, s'assemblent pour sa perte;
Jupiter est là-haut étourdi de leurs cris:
C'estpar-làquede loups l'Angleterre est déserte;
Ony mit notre tête à prix.
Il n'est hobereau qui ne fasse
Contre nous tels bans publier:
Iln'est marmot osant crier,
Que du loup aussitôt sa mère ne menace.
Le tout pour un âne rogneux ,
Pour un mouton pourri, pour quelque chienhargneux,
Dont j'aurai passé mon envie.
Eh bien, nemangeons plus de chose ayant eu vie:
LIVRE X. 201
Paissons l'herbe, broutons , mourons de faim plutôt.
Est-ce une chose si cruelle ?
Vaut-il mieux s'attirer la haine universelle?
Disant ces mots, il vitdes bergers, pour leur rôt,
Mangeant un agneau cuit en broche.
Oh ! oh ! dit-il , je me reproche
Le sang de cette gent : voilà ses gardiens
S'en repaissant eux et leurs chiens ;
Et moi , loup , j'en ferai scrupule !
Non, par tous les dieux, non; je serois ridicule :
Thibaut l'agnelet passera ,
Sans qu'à la broche je le mette;
Et non seulement lui , mais la mère qu'il tette ,
Et le père qui l'engendra.
Ce loup aveit raison. Est-il dit qu'on nous voie
Faire festin de toute proie,
Manger les animaux ; et nous les réduirons
Aux mets de l'âge d'or autant que nous pourrons !
Ils n'auront ni croc ni marmite !
Bergers , bergers, le loup n'a tort
Que quand il n'est pas le plus fort:
Voulez-vous qu'il vive en ermite?
VII.
L'ARAIGNÉE ET L'FIRONDELLE.
O JUPITER, qui sus de ton cerveau ,
Pan un secret d'accouchement nouveau ,
Tirer Pallas , jadis mon ennemie ,
Entends ma plainte une fois en ta vie!
Progné me vient enlever les morceaux ;
Caracolant, frisant l'air et les eaux,
272 FABLES
Elle me prend mes mouches à ma porte:
Miennes je puis les dire; etmon réseau
En seroit plein sans ce maudit oiseau ,
Je l'ai tissu de matière assez forte.
Ainsi , d'undiscours insolent ,
Se plaignoit l'araignée autrefois tapissière ,
Et qui lors étant filandière
Prétendoit enlacer tout insecte volant.
La sœur de Philomèle, attentive à sa proie ,
Malgré le bestion happoit mouches dans l'air ,
Pour ses petits , pour elle , impitoyable joie ,
Que ses enfants gloutons , d'un bec toujours ouvert ,
D'un ton demi-formé ,bégayante couvée,
Demandoient par des cris encor mal entendus
La pauvre aragne n'ayant plus
Que latête et les pieds , artisans superſlus ,
Se vit elle- même enlevée :
L'hirondelle , en passant, emporta toile , et tout ,
Et l'animal pendant au bout.
Jupinpour chaque état mitdeux tables au monde,
L'adroit, le vigilant, et le fort , sont assis
A la première; et les petits
Mangent leur reste à la seconde.
VIII.
LA PERDRIX ET LES COQSI
PARMI
ARMI de certainis coqs , incivils , peu galants ,
Toujours en noise et turbulents,
Une perdrix étoit nourtie.
Son sexe et l'hospitalité ,
LIVRE X. 273
Delapart decescoqs, peuple à l'amour porte,
Lui faisoient espérer beaucoup d'honnêteté :
Ils feroient les honneurs de la ménagerie.
Ce peuple,cependant, fort souvent en furie ,
Pour ladame étrangère ayant peu de respect ,
Lui donnoit fort souvent d'horribles coups de bec,
D'abord elle en fut affligée :
Mais sitôt qu'elle eut vu cette troupe enragée
S'entre-battre elle-même, et se percer les flancs ,
Elle se consola. Ce sont leurs mœurs , dit-elle ,
Ne les accusons point; plaignons plutôt ces gens :
Jupiter sur un seul modèle
N'a pas formé tous les esprits ;
Il est des naturels de coqs et de perdrix:
S'il dépendoit de moi ,je passerois ma vie
Enplus honnête compagnie.
Le maître de ces lieux en ordonne autrement;
Il nous prend avec des tonnelles ,
Nous loge avec des coqs , et nous coupe les ailes :
C'estde l'homme qu'il faut se plaindre seulement.
1Χ.
LE CHIEN À QUI ON A COUPÉ LES OREILLES.
QU'AI-JE
U'AI-JE fait , pour me voir ainsi
Mutilé par mon propre maître ?
Le bel état où me voici !
Devant les autres chiens oserai-je paroître 2
O rois des animaux, ou plutôt leurs tyrans , :
Qui vous feroit choses pareilles !
Ainsi crioitMouflar, jeune dogue; et les gens ,
274 FABLES.
Peu touchés de ses cris douloureux et perçants,
Venoient de lui couper, sans pitié, les oreilles.
Mouflar y croyoit perdre. Il vit avec le temps
Qu'il y gagnoit beaucoup : car étant de nature
Apiller ses pareils , mainte mésaventure
L'auroit fait retourner chez lui
Avec cette partie en cent lieux altérée :
Chienhargneux a toujours l'oreille déchirée:
Lemoinsqu'onpeut laisser de prise aux dents d'autrui ,
C'est le mieux. Quand on n'a qu'un endroit à défendre ,
On le munit, de peur d'esclandre.
Témoin maître Mouflar armé d'un gorgerin ,
Du reste ayant d'oreille autant que sur ma main :
Un loup n'eût su par où le prendrea
X:
LE BERGER ET LE NOI.
DEUX
EUX démons à leur gré partagent notre vie,
Et de son patrimoine ont classé la raison ;
Je ne vois point de cœur qui ne leur sacrifie :
Si vous me demandez leur état et leur nom ,
J'appelle l'un , Amour; et l'autre, Ambition,
Cette dernière étend le plus loin son empire :
Car même elle entre dans l'amour.
Je le ferois bien voir : mais mon but est de dire
Comme un roi fit venir un berger à sa cour.
Le conte est du bon temps, nondu siècle où nous sommes.
Ceroi vituntroupeau qui couvroit tous les champs,
Bien broutant , en bon corps, rapportant tous les ans,
Grâce aux soins du berger, de très notables sommes.
LIVRE X. 275
Leberger plut au roi par ces soins diligents:
Tu mérites , dit-il , d'être pasteur de gens:
Laisse là tes moutons , viens conduire des hommes
Je te fais juge souverain.
Voilà notre berger la balance à la main.
Quoiqu'il n'eût guère vu d'autres gers qu'un ermite,
Son troupeau , ses mâtins, le loup, et puis c'est tout ,
Il avoit du bon sens; le reste vient ensuite a
Bref, il en vint fort bien à bout.
L'ermite son voisin accourut pour lui dire :
Veillé-je ? et n'est-ce point un songe que je vois ?
Vous , favori ! vous , grand ! Défiez-vous des rois ;
Leur faveur estglissante; on s'y trompe : et le pire,
C'est qu'il en coûte cher; de pareilles erreurs
Ne produisent jamais que d'illustres malheurs.
Vous ne connoissez pas l'attrait qui vous engage
Je vous parle en ami ; craignez tout. L'autre rit :
Etnotre ermite poursuivit :
Voyez combien déjà la cour vous rend peu sage.
Je crois voir cet aveugle à qui , dans un voyage ,
Un serpent engourdi de froid
Vint s'offrir sous la main : il le prit pour un fouet ;
Le sien s'étoit perdu , tombant de sa ceinture.
Il rendoit grâce au ciel de l'heureuse aventure ,
Quand un passant cria : Que tenez-vous! ô dieux !
Jetez cet animal traître et pernicieux ,
Ce serpent != C'est unfouet. =C'est unserpent! vousdis -je:
A me tant tourmenter quel intérêt m'oblige ?
Prétendez-vous garder ce trésor ? = Pourquoi non?
Mon fouet étoit usé ,j'en retrouve un fort bon ;
Vous n'en parlez que par envie. Il
L'aveugle enfin ne le crut pas;
276 FABLES'
Il enperdit bientôt la vie:
L'animal dégourdi pique son homme au bras.
Quant àvous , j'ose vous prédire
Qu'il vous arrivera quelque chose de pire. =
Eh! que me sauroit-il arriver que la mort ?
Mille dégoûts viendront, dit le prophète ernite.
Ilenvint en effet : l'ermite n'eut pas tort.
Mainte peste de cour fit tant , par maint ressort ,
Que la candeur du juge , ainsi que son mérite ,
Furent suspecis au prince. On cabale , on suscite
Accusateurs , et gens grevés par ses arrêts :
De nos biens , dirent-ils , il s'est fait un palais.
Leprince voulut voir ces richesses immenses.
Il ne trouva partout que médiocrité,
Louanges du désert et de la pauvreté:
C'étoient là ses magnificences.
Son fait , dit- on , consiste en des pierres de prix:
Un grand coffie en est plein, fermé de dix serrures.
Lui-même ouvrit ce coffre , et rendit bien surpris
Tous les machineurs d'impostures.
Le coffre étant ouvert , on y vit des lambeaux ,
L'habit d'un gardeur de troupeaux ,
Petit chapeau , jupon , panetière , houlette ,
Et, je pense , aussi sa musette.
Doux trésors , ce dit-il , chers gages , qui jamais
N'attirâtes sur vous l'envie et le mensonge ,
Je vous reprends : sortons de ces riches palaís
Comme l'on sortiroit d'un songe !
Sire, pardonnez-moi cette exclamation :
J'avois prévu ma chute enmontant sur le faîte.
Jem'y suis trop complu : mais qui n'a dans la tête
Unpetit graind'ambition
LIVRE X. 277
X I.
LES POISSONS , ET LE BERGER QUI JOUE DE LA FLUTE.
TIRCIS , qui pour laseule Annette
Faisoit résonner les accords
D'une voix et d'une musette
Capables de toucher les morts ,
Chantoit uu jour le long des bords
D'une onde arrosant des prairies
Dont Zéphyre habitoit les campagnes fleuries.
Annette cependant à la ligue pêchoit :
Mais nul poisson ne s'approchoit
La bergère perdoit ses peines.
Le berger, qui , par ses chansons,
Eût attiré des inhumaines ,
Crut, et crut mal , attirer des poissons.
Il leúr chanta ceci : Citoyens de cette onde ,
Laissez votre naïade en sa grotte profonde;
Venez voir un objet mille fois plus charmant.
Ne craignez point d'entrer aux prisons de la belle :
Ce n'est qu'à nous qu'elle est cruelle.
Vous serez traités doucement;
On n'en veut point à votre vie :
Un vivier vous attend, plus clair que fin cristal.
Et quand à quelques uns l'appât seroit fatal ,
Mourir des mains d'Annette est un sort que j'envie.
Cediscours éloquent ne fit pas grand effet;
L'auditoire étoit sourd aussi-bienque muet :
Tircis eut beau prêcher. Ses paroles miellées
S'enétant au vent envolées ,
La Fontaine. Fables .
1
24
278 FABLES.
Iltendit un long rets. Voilà les poissons pris :
Voilàles poissons mis aux pieds de la bergère.
O vous , pasteurs d'humains , et non pas de brebis ,
Rois , qui croyez gagner par raison les esprits
D'une multitude étrangère,
Ce n'est jamais par-là que l'on en vient à bout
Ily faut une autre manière :
Servez-vous de vos rets , la puissance fait tout.
XII.
LES DEUX PERROQUETS , LE ROI , ET SON FILS.
DEUX perroquets, l'un père et l'autre fils,
Du rôt d'un roi faisoient leur ordinaire :
Deux demi-dieux , l'un fils et l'autre père ,
De ces oiseaux faisoient leurs favoris.
L'âge lioit une amitié sincère
Entre ces gens: les deux pères s'aimoient;
Les deux enfants , malgré leur cœur frivole ,
L'un avec l'autre aussi s'accoutumoient,
Nourris ensemble, et compagnons d'école.
C'étoit beaucoup d'honneur au jeune perroquet ;
Car l'enfant étoit prince, et son père monarque.
Par le tempérament que lui donna la Parque ,
Il aimoit les ciseaux. Un moineau fort coquet,
Et le plus amoureux de toute la province,
Faisoit aussi sa part des délices du prince.
Ces deux rivaux unjour ensemble se jouants,
Comme il arrive aux jeunes gens ,
Lejeudevintune querelle.
Le passercau peu circonspect
LIVRE X: 279
S'attirade tels coups de bec ,
Que, demi-mort et traînant l'aile,
Oncrutqu'il n'en pourroit guérir:
Le prince indigné fit mourir
Sonperroquet. Le bruit en vint au père.
L'infortuné vieillard crie et se désespère ,
Le tout en vain; ses cris sont superflus ,
L'oiseau parleur est déjà dans la barque;
Pour dire mieux , l'oiseau ne parlant plus
Fait qu'en fureur sur le fils du monarque
Son père s'en va fondre , et lui crève les yeux.
Il se sauve aussitôt; et choisit pour asile
Lehautd'un pin : là, dans le seindes dieux,
Il goûte sa vengeance en lieu sûr et tranquille.
Le roi lui-même y court, et dit pour l'attirer :
Ami , reviens chez moi : que nous sert de pleurer ?
Haine, vengeance etdeuil,laissons tout à la porte,
Je suis contraint de déclarer ,
Encor que ma douleur soit forte ,
Queletort vientde nous : monfils fut l'agresseur !
Monfils ! non; c'est le Sort qui du coup est l'auteur.
La Parque avoit écrit de tout temps en son livre
Que l'un de nos enfants devoit cesser de vivre ,
L'autre de voir, par ce malheur.
Consolons-nous tous deux, et reviens dans tacage.
Le perroquet dit : Sire roi,
Crois-tu qu'après un tel outrage
Jeme doive fier à toi?
Tu m'allègues le Sort : prétends-tu , par ta foi ,
Me leurrer de l'appât d'un profane langage?
Mais que la Providence, ou bien que le Destin
Règle les affaires du monde,
280 FABLES.
Il est écrit là-haut qu'au faîte de ce pin ,
Oudans quelque forêt profonde,
J'achèverai mes jours loindu fatal objet
Qui doit t'être unjuste sujet
De haine et de fureur. Je sais que la vengeance
Est un morceau de roi ; car vous vivez en dieux.
Tu veux oublier cette offense ;
Je lecrois : cependant il me faut , pour le mieux,
Éviter tamain et tes yeux.
Sire roi, mon ami , va-t'en , tu perds tapeine;
Neme parle point de retour:
L'absence est aussi-bien un remède à la haine ,
Qu'un appareil contre l'amour,
XIN
LA LIONNE ET L'OURSE.
MÈRE lionne avoit perdu son faon:
Un chasseur P'avoitpris. La pauvre infortunće
Poussoit un tel rugissement ,
Que toute la forêt étoit importunée..
Lanuit ni son obscurité,
Son silence et ses autres charmes ,
De la reine des bois n'arrêtoient les vacarmes:
Nul animal n'étoit du sommeil visité.
L'ourse enfin lui dit : Ma commère,
Un mot sans plus : Tous les enfants
Qui sont passés entre vos dents
N'avoient- ils ni père ni mère ?
Ils en avoient. S'il est ainsi ,
Et qu'aucun de leur mort n'ait nos têtes rompues,
LIVRE X. 8
Si tantde mères se sont tues ,
Que ne vous taisez-vous aussi ?
Moi,me taire ! moi malheureuse !..
Ah ! j'ai perdu mon fils ! il me faudra traîner
Une vicillesse douloureuse ! =
Dites-moi , qui vous force à vous y condamner ?=
Hélas ! c'est le Destin , qui me hait. || Ces paroles
Ont été de tout temps en la bouche de tous.
:
Misérables humains , ceci s'adresse à vous :
Je n'entends résonner que des plaintes frivoles.
Quiconque, en pareilcas, se croithai des cieux ,
Qu'il considèreHécube, il rendra grâce auxdieux.
XIV:
LES DEUX AVENTURIERS ET LE TALISMAN.
AUCUN cheminde ficurs ne conduit à lagloire.
Je n'en veux pour témoin qu'Hercule et ses travaux:
Ce dieu n'a guèrede rivaux ;
J'en vois peu dans la fable, encor moinsdans l'histoire.
En voici pourtant un , que de vieux talismans
Firent chercher fortune aupays des romans.
Il voyageoit de compagnie.
Son camarade et lai trouvèrent un poteau
Ayant auhaut cet écriteau :
Seigneur aventurier, s'il te prend quelque envie
De voir ceque n'a vu nul chevalier errant ,
Tu n'as qu'à passer ce torrent;
Puis, prenant dans tes bras un éléphant de pierre
Que tu verras couché par terre ,
24.
282 FABLES.
Leporter, d'une haleine,ausommetdecemont
Quimenaceles cieux de son superbe front,>>>
L'un des deux chevaliers saigna du nez : Si l'onde
Estrapideautant que profonde,
Dit-il... et supposé qu'on la puisse passer ,
Pourquoi de l'éléphant s'aller embarrasser ?
Quelleridicule entreprise !
Le sage l'aura fait par tel art et deguise
Qu'on le pourra porter peut-être quatre pas :
Mais jusqu'au hautdu mont! d'une haleine! il n'est pas
Au pouvoir d'unmortel; àmoins que la figure
Ne soit d'un éléphant nain, pygmée , avorton ,
Propre àmettre au bout d'un bâton:
Auquel cas , où l'honneur d'une telle aventure ?
On nous veut attraper dedans cette écriture ;
Ce sera quelque énigme à tromper un enfant:
C'est pourquoi je vous laisse avec votre éléphant;
Le raisonneur parti , l'aventureux se lance ,
Les yeux clos, à travers cette eau.
Ni profondeur ni violence
Në purent l'arrêter; et , selon l'écriteau ,
Il vit son éléphant couché sur l'autre rive.
Il le prend, il l'emporte, au haut du mont arrive,
Rencontre une esplanade , et puis une cité.
Un cri par l'éléphant est aussitôt jeté:
Lepeuple aussitôt sort en armes.
Tout autre aventurier, au bruit de ces alarmes,
Auroit fui: celui-ci , loin de tourner le dos ,
Veutvendre au moins sa vie , et mourir en héros.
Ilfuttout étonné d'ouir cette cohorte
Leproclamer monarque au lieude son roi mort.
Il ne se fit prier que de la bonne sorte :
LIVRE Χ. 283
Encor que lefardeau fût , dit-il , un peu fort.
Sixte en disoit autant quand on le fit saint père:
(Seroit-ce bien une misère
Que d'être pape ou d'être roi ? )
On reconnut bientôt son peu de bonne foi:
Fortune aveugle suit aveugle hardiesse:
Le sage quelquefois fait bien d'exécuter
Avantque de donner le temps à la sagesse
D'envisager le fait, et sans la consulter.
XV:
LES LAPINS.
Discours à M. le duc de la Rochefoucauld.
JE me suis souvent dit , voyant de quelle sorte
L'homme agit , et qu'il se comporte
En mille occasions comme les animaux :
Le roi de ces gens-là n'a pas moins de défauts
Que ses sujets ; et la nature
Amis dans chaque créature
Quelque graind'une masse où puisent les esprits
J'entends les esprits corps , et pétris de matière.
Je vais prouver ce que je dis.
Al'heurede l'affût , soit lorsque la lumière
Précipite ses traits dans l'humide séjour,
Soit lorsque le soleil rentre dans sa carrière ,
Et que , n'étant plus nuit , il n'est pas encor jour,
Aubord de quelque bois sur un arbre je grimpe ,
Et,nouveau Jupiter, du haut de cet Olympe ,
284 FABLES.
Je foudroie à discrétion
Un lapin qui n'y pensoit guère.
Je vois fuir aussitôt toute la nation
Des lapins qui , sur la bruyère ,
L'œil éveillé, l'oreille au guet,
S'égayoient, et de thym parfumoient leur banquet.
Le bruit du coup fait que la bande
S'en va chercher sa sûreté
Dans la souterraine cité.
Mais le danger s'oublie , et cette peur si grande
S'évanouit bientôt : je revois les lapins ,
Plus gais qu'auparavant , revenir sous mes mains:
Ne reconnoît--on pas en cela les humains ?
Dispersés par quelque orage ,
Apeine ils touchent le port ,
Qu'ils vont hasarder encor
Même vent , même naufrage :
Vrais lapins, on les revoit
Sous les mains de la Fortune.
Joignons à cet exemple une chose commune.
Quanddes chiens étrangers passent par quelque endroit
Qui n'estpas de leur détroit ,
Je laisse à penser quelle fête !
Les chiens du lieu, n'ayant en tête
Qu'un intérêt de gueule, à cris . à coups de dents
Vous accompagnent ces passants
Jusqu'aux confins du territoire,
Un intérêt de bien , de grandeur et degloire,
Aux gouverneurs d'états , à certains courtisans ,
LIVRE X. 285
Agens de tous métiers , en faittout autant faire.
On nous voit tous , pour l'ordinaire ,
Piller le survenant , nous jeter sur sa peau.
La coquetteet l'auteur sont de ce caractère
Malheur à l'écrivain nouveau !
Le moins de gens qu'on peut àl'entour du gâteau ;
C'est le droit du jeu , c'est l'affaire.
Cent exemples pourroient appuyer mon discours :
Mais les ouvrages les plus courts
Sont toujours les meilleurs. En cela j'ai pour guide
Tous les maîtres de l'art , et tiens qu'il faut laisser
Dans les plus beaux sujets quelque chose à penser :
Ainsi ce discours doit cesser.
Vous , qui m'avez donné ce qu'il a de solide ,
Etdont la modestie égale la grandeur ,
Qui ne pûtes jamais écouter sans pudeur
La louange la plus permise,
La plus juste et la mieux acquise;
Vous enfin, dont à peine ai-je encore obtenu
Que votre nom reçût ici quelques hommages ,
Du temps etdes censeurs défendant mes ouvrages ,
Commeunnom qui , des ans et des peuples connu ,
Fait honneur à la France , en grands noms plus féconde
Qu'aucun climat de l'univers ,
1
Permettez-moi du moins d'apprendre à tout le monde
Que vous m'avez donné le sujetde ces vers.
286 FABLES.
XVI.
LE MARCHAND, LE GENTILHOMME , LE PATRE,ET LE FILS
DE ROL.
QUATRE chercheurs de nouveauxmondes ,
Presque nus , échappés à la fureur des ondes ,
Un trafiquant, un noble, un pâtre, un fils de roi ,
Réduits au sort de Bélisaire ,
Demandoient aux passants de quoi
Pouvoir soulager leur misère.
De raconter quel sort les avoit assemblés ,
Quoique sous divers points tous quatre ils fussent nés ,
C'estun récitde longue haleine.
Ils s'assirent enfin au bord d'une fontaine :
Là , le conseil se tint entre les pauvres gens.
Le prince s'étendit sur le malheur des grands:
Le pâtre fut d'avis qu'éloignant la pensée
De leur aventure passée
Chacun fit de son mieux, et s'appliquât au soin
De pourvoir au commun besoin.
Laplainte, ajouta-t-il , guérit-elle son homme ?
Travaillons : c'est de quoi nous mener jusqu'à Rome.
Un pâtre ainsi parler ! Ainsi parler ? croit-on
Que le cieln'ait donné qu'aux têtes couronnées
De l'esprit etde la raison;
Bélisaire étoit un grand capitaine , qui , ayant commandé les
armées de l'empereur et perdu les bonnes grâces de son maître,
tomba dans un tel point de misère , qu'il demandoit l'aumône
sur les grands chemins .
LIVRE X. 287
Et que de tout berger, commede tout mouton,
Les connoissances soient bornées?
L'avis de celui-ci fut d'abord trouvé bon
Par les trois échoués aux bords de l'Amérique
L'un, c'étoit le marchand , savoit l'arithmétique ,
Atant par mois , dit-il , j'en donnerai leçon.
J'enseignerai la politique,
Reprit le fils de roi. Le noble poursuivit :
Moi , je sais le blason ; j'en veux tenir école:
Comme si , devers l'Inde , on eût eu dans l'esprit
La sotte vanité de ce jargon frivole !
Le pâtre dit : Amis , vous parlez bien ! mais quoi l
Le mois a trente jours; jusqu'à cette échéance
Jeûnerons-nous , par votre foi ?
Vous me donnez une espérance
Belle , mais éloignée ; et cependant j'ai faim.
Qui pourvoira de nous au dîner de demain ?
Ou plutôt sur quelle assurance
Fondez-vous , dites-moi , le souper d'aujourd'hui ?
Avant tout autre c'est celui
Dont il s'agit. Votre science
Est courte là-dessus : ma mainy suppléera.
A ces mots le pâtre s'en va
Dans un bois : il y fit des fagots , dont la vente ,
Pendant cette journée et pendant la suivante ,
Empêchaqu'un long jeûne à la fin ne fit tant
Qu'ils allassent là-bas exercer leur talent.
Je conclus de cette aventure
Qu'il ne faut pas tant d'art pour conserver ses jours :
Et, grâce aux dons de la nature,
Lamain est le plus sûr et le plus prompt secours.
FIN DU DIXIÈME LIVRE ,
288 FABLES .
LIVRE ONZIÈME .
FABLE I.
LE LION.
S ULTAN léopard autrefois
Eut, ce dit-on , par mainte aubaine,
Force bœufs dans ses prés , force cerſs dans ses bois ;
Force moutons parmi la plaine.
Il t'aquit un lion dans la forêt prochaine.
Après les compliments et d'une et d'autre part ,
Comme entre grands il se pratique ,
Le sultan fit venir son visit le renard ,
Vieux routier et bon politique.
Tucrains, ce lui dit-il , lionceau mon voisin :
Sonpère est mort, que peut-il faire ?
Plains plutôt le pauvre orphelin.
Il a chez lui plus d'une affaire ;
Et devra beaucoup au Destin
S'il garde ce qu'il a, sans tenter de conquête.
Le renarddit, branlant la tête :
Tels orphelius , seigneur, ne me font point pitié;
Il faut de celui-ci conserver l'amitié ,
Ou s'efforcer de le détruire
Avant que la griffe et la dent
Lui soit crue, et qu'il soit en état de nous nuire.
N'y perdez pas un seul moment.
:
LIVRE ΧΙ. 289
J'ai fait son höroscope : il croîtra par la guerre
Ce sera le meilleur lion
Pour ses amis , qui soit sur terre :
Tâchez donc d'en étre ; sinon
Tâchez de l'affoiblir. La harangue ſut vaine.
Le sultandormoit lors; etdedans sondomaine
Chacundormoit aussi , bêtes , gens : tant qu'enfin
Le lionceau devint vrai lion. Le tocsin
Sonne aussitôt sur lui ; l'alarme sepromène
De toutes parts : et le visir,
Consulté là-dessus , dit avec un soupir :
Pourquoi l'irritez-vous ? lachose estsans remède.
En vain nous appelons mille gens à notre aide;
Plus ils sont , plus il coûte, et je ne les tiens bons
Qu'à manger leur part des moutons.
Apaisez le lion : seul il passe en puissance
Cemonde d'alliés vivant sur notre bien.
Le lion en a trois qui ne lui coûtent rien,
Son courage , sa force , avec sa vigilance...
Jetez-lui promptement sous la griffe un mouton ;
S'il n'en est pas content,jetez-endavantage :
Joignez-y quelque bœuf; choisissez , pour ce don ,
Tout le plusgras du pâturage.
Sauvez le reste ainsi. Ce conseil ne plut pas.
Il enpritmal ; et force états
Voisinsdu sultan enpâtirent:
Nul n'y gagna , tous y perdirent.
Quoi que fit ce monde ennemi,
Celui qu'ils craignoient fut le maître.
Proposez-vous d'avoir le lion pour ami ,
-Si vous voulez le laisser croître.
La Fontaine. Fables. 25
290
FABLES.
11.
LES DIEUX VOULANT INSTRUIRE UN FILS DE JUPITER,
Pour monseigneur le duc du Maine.
JUPITER
UPITER eut un fils , qui , se sentant du lieu
Dont il tiroit son origine ,
Avoit l'ame toute divine.
L'enfance n'aime rien : celle du jeune dieu
Faisoit sa principale affaire
Des doux soins d'aimer etde plaire.
En lui l'amour et la raison
Devancerent le temps ,dont les ailes légères
N'amènent que trop tôt , hélas ! chaque saison.
Flore aux regards riants , aux charmantes manières ,
Toucha d'abord le cœur dujeune Olympien.
Ce que la passion peut inspirerd'adresse,
Sentiments délicats et remplis de tendresse ,
Pleurs , soupirs , tout en fut : bref, il n'oublia rien.
Le fils de Jupiter devoit, par sa naissance ,
Avoir un autre esprit , et d'autres dons des cieux,
Queles enfants des autres dieux :
Il sembloit qu'il n'agît que par réminiscence ,
Et qu'il eût autrefois faitle métierd'amant ,
Tant il le fit parfaitement. 1
Jupiter cependant voulutle faire instruire.
Il assembla les dieux, et dit : J'ai su conduire
Seul et sans compagnon jusqu'ici l'univers :
Mais il est des emplois divers
LIVRE XL 29г
Qu'aux nouveaux dieux je distribue.
Sur cet enfant chéri j'ai donc jeté la vue :
C'est mon sang; tout est plein déjà de ses autels.
Afin de mériter le rang des immortels ,
Il faut qu'il sache tout. Le maître du tonnerre
Eut à peine achevé, que chacun applaudit.
Pour savoir tout, l'enfant n'avoit que trop d'esprit.
Je veux, dit le dicu de la guerre , 1
Lui montrer moi-même cet art
Par qui maints héros ont eu part
Auxhonneurs de l'Olympe et grossi cet empire.
Je serai son maitre de lyre,
Dit le blond et docte Apollon.
Et moi , reprit Hercule à la peaude lion ,
Son maître à surmonter les vices ,
Adomter les transports , monstres empoisonneurs ,
Comme hydres renaissant sans cesse dans les cœurs:
Ennemides molles délices ,
Il apprendra demoi les sentiers peu battus
Qui mènent aux honneurs sur les pas des vertus.
Quand ce vint au dieu de Cythère ,
Il dit qu'il lui montreroit tout.
L'Amour avoit raison. De quoi ne vient à bout
L'esprit joint cu désir de plaire ?
III.
LE FERMIER , LE CHIEN , ET LE RENARD.
Le lcup et le renard sont d'étranges voisins:
Je ne bâtirai point autour de leur demeure.
292 FABLES:
Ce dernier guettoit à toute heure
Les poules d'un fermier; et, quoique des plus fins,
Il n'avoit pu donner d'atteinte à la volaille.
D'une part l'appétit, de l'autre le danger ,
N'étoient pas au compère un embarras léger.
Hé quoi ! dit-il , cette canaille
Semoque impunément demoi !
Jevais, je viens , jeme travaille,
J'imagine cent tours : le rustre en paix chez soi ,
Vous fait argent de tout , convertit enmonnoie
Ses chapons , sa poulaille ; il en a même au croc :
Etmoi , maître passé, quand j'attrape un vieux coq
Je suis au comble de lajoie !
Pourquoi sire Jupin m'a-t-il donc appelé
Aumétier de renard ? Je jure les puissances
De l'Olympe et du Styx, il en sera parlé.
Roulant enson cœur ces vengeances ,
Il choisit une nuit libérale en pavots :
Chacun étoit plongé dans un profond repos ;
Jemaître du logis, les valets, le chien même ,
Poules , poulets , chapons , tout dormolt. Le fermier ,
Laissant ouvert son poulailler,
Commit une sottise extrême.
Le voleur tourne tant, qu'il entre au lieu guetté ,
Le dépeuple , remplit de meurtres la cité.
Les marques de sa cruauté
Parurent avec l'aube : on vit un étalage
De corps sanglants et de carnage.
Peu s'en fallut que le soleil
Ne rebroussât d'horreur vers le manoir liquide.
Tel , et d'un spectacle pareil ,
Apollon irrité contre le ſier Atride
LIVRE XL 293
Joncha son camp de morts : on vit presque détruit
L'ost des Grecs ; et ce fut l'ouvrage d'une nuit.
Tel encore autour de sa tente
Ajax, à l'ame impatiente ,
Demoutons et de boucs fit un vaste débris ,
Croyant tuer en eux son concurrent Ulysse
Et les auteurs de l'injustice
Par qui l'autre emporta le prix.
Le renard , autre Ajax aux volailles funeste ,
Emporte ce qu'il peut, laisse étendu le reste.
Le maître ne trouva de recours qu'à crier
Contre ses gens , son chien : c'est l'ordinaire usage.
Ah! maudit animal , qui n'es bon qu'à noyer ,
Que n'avertissois-tu dès l'abord du carnage ? =
Que ne l'évitiez-vous ? c'eût été plus tôt fait :
Si vous , maître et fermier, à qui touche le fait ,
Dormez sans avoir soin que la porte soit close ,
Voulez-vous que moi , chien, qui n'ai rien à la chose,
Sans aucun intérêt je perde le repos ?
Ce chien parloit très à propos :
Son raisonnement pouvoit être
Fort bon dans la bouche d'un maître ;
Mais n'étant que d'un simple chien,
On trouva qu'il ne valoit rien:
On vous sangla le pauvre drille.
Toi donc , qui que tu sois , ô père de famille
(Et je ne t'ai jamais envié cet honneur),
T'attendre auxyeuxd'autrui, quandtu dors, c'est erreur:
Couche-toi le dernier, et vois fermer ta porte.
Que si quelque affaire t'importe ,
Ne la fais point par procureur.
25.1
294 FABLES .
IV.
LE SONGE D'UN HABITANT DU MOGOL
JADIS
DIS certain Mogolvit ensonge un visir
Aux champs élysiens possesseur d'un plaisir
Aussi pur qu'infini tant en prix qu'en durée:
Le même songeur vit en une autre contrée
Un ermite entouré de feux ,
Qui touchoit de pitiémême les malheureux.
Le cas parut étrange et contre l'ordinaire :
Minos en ces deux morts sembloit s'être mépris .
Le dormeur s'éveilla , tant il en fut surpris.
Dans ce songe pourtant soupçonnant du mystère ,
11 se fit expliquer l'affaire.
L'interprète lui dit : Ne vous étonnez point :
Votre songe a du sens ; et si j'ai sur ce point
A'cquis tant soit peu d'habitude ,
C'est un avis des dieux. Pendant l'humain séjour,
Ce visir quelquefois cherchoit la solitude ;
Cet ermite aux visirs alloit faire sa cour.
Si j'osois ajouter au mot de l'interprète ,
J'inspirerois ici l'amour de la retraite :
Elle offre à ses amants des biens sans embarras ,
Biens purs , présents du ciel , qui naissent sous les pas.
Solitude , où je trouve une douceur secrète ,
Lieux que j'aimai toujours , ne pourrai-je jamais .
Loindu monde et du bruit , goûter l'ombre et le frais !
Oh! qui m'arrêtera sous vos sombres asiles !
Quandpourront les neuf sœurs, loin des cours etdos villes,
LIVRE XI. 295
M'occuper tout entier, et m'apprendre des cieux
Les divers mouvements inconnus ànos yeux ,
Les noms et les vertus de ces clartés errantes
Par qui sont nos destins et nos mœurs différentes !
Que si je ne suis né pour de si grands projets ,
Du moins que les ruisseaux m'offrent de doux objets !
Que je peigte en mes vers quelque rive fleurie !
La Parque à filets d'or n'ourdira point ma vie ,
Je ne dormirai point sous de riches lambris:
Mais voit- on que le somme en perde de son prix ?
En est-il moins profond , et moins plein de délices ?
Je lui voue au désert de nouveaux sacrifices.
Quand le moment viendra d'aller trouver les morts ,
J'aurai vécu sans soins , et mourrai sans remords.
V.
LELION , LE SINGE , ETLES DEUX ANES.
Le lion, pour bien gouverner
Voulant apprendre la morale ,
Se fit , un beau jour, amener
Le singe , maître-ès-arts chez la gent animale.
La première leçon que donna le régent
Fut celle-ci : Grand roi , pour régner sagement
Il faut que tout prince préfère
Le zèle de l'état à certa n mouvement
Qu'on appelle communément
Amour-propre; car c'est le père ,
C'est l'auteur de tous les défauts
Que l'on remarque aux animaux.
BIBL . UNIV.
GANT
206 FABLES .
Vouloir que de tout point ce sentiment vous quitte ,
Ce n'est pas chose si petite
Qu'on en vienne à bout en un jour:
C'estbeaucoup de pouvoir modérer cét amour.
Par-là votre personne auguste
N'admettra jamais rien en soi
De ridicule ni d'injuste.
Donne-moi , repartit le roi ,
Des exemples de l'un et l'autre.
Toute espèce , dit le docteur,
Et je commence par la nôtre ,
Toute profession s'estime dans son cœur,
Traite les autres d'ignorantes ;
Les qualifie impertinentes :
Et semblables discours qui ne nous coûtent rien.
L'amour-propre , au rebours , fait qu'au degré suprême
On porte ses pareils ; car c'est un bon moyen
De s'élever aussi soi-même.
De tout ce que dessus j'argumente très bien
Qu'ici-bas maint talent n'est que pure grimace ,
Cabale , et certain art de se faire valoir,
Mieux su des ignorants que des gens de savoir.
L'autre jour, suivant à la trace
Deux ânes qui , prenant tour à tour l'encensoir,
Se louoient tour àtour, comme c'est la manière ,
J'ouïs que l'un des deux disoit à son confrère :
Seigneur, trouvez-vous pas bien injuste et bien sot
L'homme , cet animal si parfait ? Il profane
Notre auguste nom , traitant d'âne
Quiconque est ignorant, d'esprit lourd, idiot:
Il abuse encore d'un mot,
VINU
LIVRE XI. 297
Ettraite notre rire et nos discours de braire.
Les humains sont plaisants de prétendre exceller
Par-dessus nous ! Non , non ; c'est à vous de parler,
A leurs orateurs de se taire :
Voilà les vrais braillards. Mais laissons là ces gens :
Vous m'entendez , je vous entends ;
Il suffit. Et quant aux merveilles
Dont votre divin chant vient frapper les oreilles ,
Philomèle est , au prix , novice dans cet art:
Vous surpassez Lambert. L'autre baudet repart :
Seigneur, j'admire en vous des qualités pareilles.
Ces ânes , non contents de s'être ainsi grattés ,
S'en allèrent dans les cités
L'un l'autre se prôner : chacun d'eux croyoit faire ,
Enprisant ses pareils, une fort bonne affaire ,
Prétendant que l'honneur en reviendroit sur lui.
J'en connois beaucoup aujourd'hui ,
Non parmi les baudets , mais parmi les puissances ,
Que le ciel voulut mettre ende plus hauts degrés ,
Qui changeroient entre eux les simples excellences ,
S'ils osoient, endes majestés.
J'en dis peut-être plus qu'il ne faut , et suppose
Que votre majesté gardera le secret.
Elle avoit souhaité d'apprendre quelque trait
Qui lui fit voir, entre autre chose ,
L'amour-propre donnantdu ridicule aux gens.
L'injuste aura son tour : il y faut plus de temps.
Ainsi parla ce singe. On ne m'a pas su dire
S'il traita l'autre point, car il est délicat;
Et notre maître-ès-arts , qui n'étoit pas un fat ,
Regardoit ce lion comme un terrible sire.
298 FABLES
VI.
LE LOUP ET LE RENARD.
MAIS d'où vient qu'au renardÉsope accorde unpoint,
C'est d'exceller en tours pleinsde matoiserie ?
J'en cherche la raison, et ne la trouve point.
Quand le loup a besoin de défendre sa vie,
Ou d'attaquer celle d'autrui ,
N'en sait-il pas autant que lui?
Je crois qu'il en sait plus; et j'oserois peut-être
Avec quelque raison contredire mon maitre.
Voici pourtant un cas où tout l'honneur échut
A l'hôte des terriers. Un soir il aperçut
La lune au fond d'un puits : l'orbiculaire image
Lui parut un ample fromage.
Deux seaux alternativement
Puisoient le liquide élément :
Notre renard , pressé par une faim canine,
S'accommode en celui qu'auhautde la machine
L'autre seau tenoit suspendu.
Voilà l'animal descendu ,
Tiré d'erreur, mais fort en peine ,
Et voyant sa perte prochaine :
Car comment remonter, si quelque autre aſſamé ,
De la même image charmé,
Et succédant à sa misère ,
Par le même chemin ne le tiroit d'affaire ?
Deux jours s'étoient passés sans qu'aucun vînt au puits.
Le temps, qui toujours marche, avoit pendant deux nuits
LIVRE XI. 299
Échancré, selon l'ordinaire,
De l'astre au front d'argent la face circulaire. 1
Sire renard étoitdésespéré.
Compère loup, le gosier altéré,
Passe par-là : l'autre dit : Camarade ,
Je veux vous régaler ; voyez-vous cet objet ?
C'estun fromage exquis. Le dieu Faune l'a fait ::
La vache lo donna le lait:
Jupiter, s'il étoit malade ,
Reprendroit l'appétit en tâtantd'un tel mets.
J'en ai mangé cette échancture ;
Le reste vous sera suffisante pâture.
Descendez dans un seau que j'ai là mís exprès:
Bienqu'au moins mal qu'il put il ajustat l'histoire,
Leloup fut unsotde le croire :
Il'descend; et son poids ,emportant l'autre part,
Reguinde en haut maître renard.
si
Ne nous enmoquons point: nous nous laissons séduire
Sur aussi peu de fondement;
Et chacun croit fort aisément
Cequ'il craint et ce qu'ildésire.
4
V. I I.
LE PAYSAN DU DANUBE. ppoa sloml
1
IL
L ne faut point juger des gens sur l'apparence.
l'a "
Le conseil en est bon; mais il n'est pas nouveau.
Jadis l'erreur du souriceau It
Me servit a prouver le discours que j'avance :
!
300 FABLES.
J'ai, pour le fonder à présent,
Le bon Socrate , Ésope, et certain paysan
Des rives du Danube, homme dont Marc-Aurèle
Nous fait un portrait fort fidèle.s
Onconnoît les premiers : quant à l'autre , voici
Lepersonnage en raccourci,
Son menton nourrissoit une barbe touffue;
Toute sa personne velue
Représentoit un ours, mais un ours mal léché:
Sous un sourcil épais il avoit l'œil caché ,
Le regard de travers , nez tortu , grosse lèvre ,
Portoit sayon de poil de chèvre ,
Etceinturede joncs marins.
Cethomme ainsi bâti fut députédes villes
Que lave le Danube. Il n'étoit point d'asiles
Où l'avarice des Romains
Ne pénétrât alors et ne portât les mains.
Ledéputévintdonc, et fit cette harangue :
Romains , et vous sénat assis pour m'écouter ,
Je supplie avant tout les dieux de m'assister:
Veuillent les immortels , conducteurs de ma langue ,
Que je ne dise rien qui doive être repris !
Sans leur aide il ne peut entrer dans les esprits
Que tout mal et toute injustice:
Faute d'y recourir on viole leurs lois.
Témoin nous que punit la romaine avarice:
Rome est , par nos forfaits , plus que par ses exploits ,
L'instrumentde notre supplice.
Craignez, Romains , craignez que le cielquelque jour
Ne transporte chez vous les pleurs et la misère ;
'
Et mettant en nos mains, par unjuste retour, 1
Les armes dont se sert sa vengeance sévère ,
:
LIVRE XI. 301
Il ne vous fasse , en sa colère ,
Nos esclaves à votre tour.
Etpourquoi sommes-nous les vôtres ? Qu'on me die
En quoi vous valez mieux que cent peuples divers.
Quel droit vous a rendus maîtres de l'univers ?
Pourquoi venir troubler une innocente vie ?
Nous cultivions en paix d'heureux champs ; et nos mains
Étoientpropres aux arts ainsi qu'au labourage.
Qu'avez-vous appris aux Germains?
Ils ont l'adresse et le courage:
S'ils avoient eu l'avidité,
Comme vous, et la violence,;
Peut-être en votre place ils auroient la puissance ,
Etsauroient en user sans inhumanité.
Celle que vos préteurs ont sur nous exercée
N'entre qu'à peine en lapensée.
Lamajesté de vos autels
Elle-même en est offensée; 1
Carsachezque les immortels 5 f 1
Ont les regards sur nous. Grâces à vos exemples,
Ils n'ont devant les yeux que des objets d'horreur ,
De mépris d'eux et de leurs temples ,
D'avarice qui vajusques à la fureur.
Rien ne suffit aux gens qui nous viennent de Rome :
La terre et le travail de l'homme
Font pour les assouvir des efforts superflus.
Retirez-les : on ne veutplus
Cultiver pour eux les campagnes.
Nous quittons les cités , nous fuyons aux montagnes ;
Nous laissons nos chères compagnes , in
Nous ne conversons plus qu'avec des ours affreux ,
Découragés de mettre au jourdes malheureux ,
LaFontaine. Fables. 26
302 FABLE S:
Etde peupler , pour Rome , un pays qu'elle opprime.
Quant à nos enfants déjà nés,
Nous souhaitons de voir leurs jours bientôt bornés :
Vos préteurs au malheur nous fontjoindre le crime.
:
Retirez-les : ils ne nous apprendront
Que la mollesse et que le vice ;
Les Germains comme eux deviendront
"
Gens de rapine et d'avarice.
C'est tour ce que j'ai vu dans Rome àmon abord.
N'a-t-on point de présent à faire,
Point de pourpre à donner ; c'est en vain qu'on espère
Quelque refuge aux lois : encor leur ministère
A-t-ilmille [Link] un peu fort
Doitcommencer à vous déplaire.
Je finis. Punissez de mort
Uneplainte un peu trop sincère. τον κ
Aces mots , il se couche et chacun étonné
Admire legrandcœur, le bon sens , l'éloquence
Du sauvage ainsi prosterné.
On le créapatrice; et ce fut la vengeance
Qu'on crut qu'un tel discours méritoit. On choisit t
D'autres préteurs ; et par écrit
Le sénat demanda ce qu'avoit dit cet hommie ,
Pour servir de modèle aux parleurs àvenir داد
Onnesut pas long-temps aRome "
Cette éloquence entretenir! 5 10 3713.1
LE VIEILLARD ET LES TROIS JEUNES HOMMES
U*octogénaireplantoindo ano
豪華
Passe encor de hatir; mais planter àcet age!
! 1
LIVRE X I. 303
Disoient trois jouvenceaux, enfants du voisinage:
Assurément il radotoit.
Car, au nom des dieux, je vous prie ,
Quel fruit de ce labeur pouvez-vous recueillir ?
Autantqu'un patriarche il vous faudroit vieillir.
Aquoi bon charger votre vie
Des soins d'un avenir qui n'est pas fait pour vous ?
Ne songez désormais qu'à vos erreurs passées :
Quittez le long espoir et les vastes pensées ;
Tout cela ne convient qu'à nous.
Il ne convient pas à vous-mêmes ,
Repartit le vieillard. Tout établissement
Vient tard et dure peu. La maindes Parques blêmes
De vos jours et des miens se jouc également.
Nos termes sont pareils par leur courte durés.
Quide nous des clartés de la voûte azurée
Doit jouir ledernier ? Est-il aucunmoment
Qui vous puisse assurer d'un second seulement ?
Mes arrière-neveux me devront cet ombrage:
Hé bien, défendez-vous au sage
Dese donnerdes soins pour le plaisir d'autrui ?
Cela même est un fruit que je goûte aujourd'hui : 1
J'en puis jouirdemain, et quelques jours encore ;
Je puis enfin compter l'aurore
Plus d'une fois sur vos tombeaux.
Le vicillard cut raison :l'undes trois jouvenceaux
Se noya dès le port , allant à l'Amérique ;
L'autre, afin de monter aux grandes dignités ,
Dans les emplois de Mars servant la république ,
Par un coup imprévu vit ses jours emportés ;
Le troisième tomba d'un arbre
Que lui-même il veulut enter :
304 FABLES .
Etpleurés du vieillard, il grava sur leur marbre
• Ce que je viens de raconter.
IX.
LES SOURIS ET LE CHAT - HUANT .
IL ne fautjamais dire aux gens ,
Écoutez unbon mot , oyez une merveille.
Savez-vous si les écoutants
En feront une estime à la vôtre pareille ?
Voici pourtant un cas qui peut être excepté :
Je le maintiens prodige, et tel que d'une fable
Il a l'air et les traits , encor que véritable.
On abattit un pin pour son antiquité,
Vieux palais d'un hibou, triste et sombre retraite
De l'oiseau qu'Atropos prend pour son interprète.
Dans son tronc caverneux , et miné par le temps ,
Logeoient, entre autres habitants ,
Force souris sans pieds , toutes rondes de graisse.
L'oiseau les nourrissoit parmi des tas de blé,
Et de son bec avoit leur troupeau mutilé.
Cet oiseau raisonnoit , il faut qu'on le confesse.
En son temps , aux souris le compagnon chassa :
Les premières qu'il prit du logis échappées ,
Pour y remédier, le drôle estropia
Tout ce qu'il prit ensuite; et leurs jambes coupées
Firent qu'il les mangeoit à sa commodité ,
Aujourd'hui l'une et demain l'autre.
Tout manger à la fois , l'impossibilité
S'y trouvoit, joint aussi le soinde sa santé.
Sa prévoyance alloit aussi loin que la nôtre :
LIVRE XI . 305
Elle alloit jusqu'à leur porter
Vivres et grains pour subsister.
Puis , qu'un cartésien s'obstine
Atraiter ce hibou de montre et de machine !
Quel ressort lui pouvoit donner
Le conseilde tronquer un peuple mis en mue?
Si cen'est pas là raisonner,
La raison m'est chose inconnue.
Voyez que d'arguments il fit :
Quand cepeuple est pris , il s'enfuit ;
Donc il faut le croquer aussitôt qu'on le happe.
Tout! il est impossible. Et puis pour le besoin
N'en dois-je point garder? Donc il faut avoir soin
Dele nourrirsans qu'il échappe.
Mais comment ? Otons-lui les pieds. Or trouvez-moi
Chose par les humains à sa fin mieux conduite!
Quel autre art de penser Aristote et sa suite
Enseignent-ils , par votre foi ?
ÉPILOGUE.
C'EST ainsi que mamuse, aux bords d'une onde pure,
Traduisoit en langue des dieux
Tout ce que disent sous les cieux
Tant d'êtres empruntant la voix de la nature.
I Ceci n'est point une ſable; et la chose , quoique merveil-
leuse et presque incroyable , est véritablement arrivée. J'ai
peut-être porté trop loin la prévoyance de ce hibou , car je ne
prétends pas établir dans les bêtes un progrès de raisonnement
tel quecelui-ci : mais ces exagérations sontpermises àla poésie,
surtout dans la manière d'écrire dont je me sers.
26.
306 FABLES.
Truchement de peuples divers ,
Je les faisois servir d'acteurs en mon ouvrage :
Cartout parle dans l'univers ;
Iln'est rien qui n'ait son langage.
Plus eloquents chez eux qu'ils ne sontdans mes vers ,
Si ceux que j'introduis me trouvent peu fidèle ,
Si mon œuvre n'est pas un assez bon modèle,
J'ai du moins ouvert le chemin :
D'autres pourronty mettre une dernière main.
Favoris des neuf sœurs , achevez l'entreprise :
Donnez mainte leçon que j'ai sans doute omise ;
Sous ces inventions il faut l'envelopper.
Mais vous n'avez que trop de quoi vous occuper :
Pendant le doux emploi de ma muse innocente ,
Louis domte l'Europe ; et, d'une main puissante,
Il conduit à leur fin les plus nobles projets
Qu'ait jamaisformés un monarque.
Favoris des neuf sœurs , ce sont là des sujets
Vainqueurs du temps et de la parque.
FIN DU ONZIÈME LIVE.
A MONSEIGNEUR
LE DUC DE BOURGOGNE .
MONSEIGNEUR,
Je ne puis employer, pour mes fables , de pro-
tection qui me soit plus glorieuse que la vôtre.
Ce goût exquis et ce jugement si solide que vous
faites paroîtredans toutes choses au-delà d'un âge
où à peine les autres princes sont-ils touchés de
ce qui les environne avec le plus d'éclat; tout
cela , joint au devoir de vous obéir et à la passion
de vous plaire , m'a obligé de vous présenter un
ouvrage dont l'original a été l'admiration de tous
les siècles , aussi-bien que celle de tous les sages .
Vous m'avez même ordonné de continuer ; et , si
vous me permettez de le dire , il y a des sujets
dont je vous suis rcaevable , et où vous avez jeté
des grâces qui ont été admirées de tout le monde.
308 A M. LE DUC DE BOURGOGNE.
Nous n'avons plus besoinde consulter ni Apollon,
ni les Muses , ni aucune des divinités du Parnasse :
elles se rencontrent toutes dans les présents que
vous a faits la nature , et dans cette science de
bien juger les ouvrages de l'esprit, à quoi vous
joignez déjà celle de connoître toutes les règles
qui y conviennent. Les fables d'Ésope sont une
ample matière pour ces talents ; elles embrassent
toutes sortes d'évènements et de caractères. Ces
mensonges sont proprement une manière d'his-
toire où on ne flatte personne. Ce ne sont pas
choses de peu d'importance que ces sujets : les
animaux sont les précepteurs des hommes dans
mon ouvrage. Je ne m'étendrai pas davantage là-
dessus : vous voyez mieux que moi le profit qu'on
en peut tirer. Si vous vous connoissez maintenant
en orateurs et en poëtes , vous vous connoîtrez
encore mieux quelque jour en bons politiques et
en bons généraux d'armée; et vous vous trom-
perez aussi peu au choix des personnes , qu'au
mérite des actions. Je ne suis pas d'un âge à espé-
rer d'en être témoin. Il faut que je me contente
de travailler sous vos ordres. L'envie de vous
plaire me tiendra lieu d'une imagination que les
ans ont affoiblie : quand vous souhaiterez quel
que fable, je la trouverai dans ce fonds-là. Je
voudrois bien que vous y pussiez trouver des
louanges dignes du monarque qui fait maintenant
le destin de tant de peuples et de nations , et qui
rend toutes les parties du monde attentives à ses
A M. LE DUC DE BOURGOGNE. 309
conquêtes , à ses victoires , et à la paix qui semble
se rapprocher, et dont il impose les conditions
avec toute la modération que peuvent souhaiter
nos ennemis. Je me le figure comme un conqué-
rant qui veut mettre des bornes à sa gloire et à sa
puissance , et de qui on pourroit dire , à meilleur
titre qu'on ne l'a dit d'Alexandre , qu'il va tenir
les états de l'univers , en obligeant les ministres
de tant de princes de s'assembler pour terminer
'
une guerre qui ne peut être que ruineuse à leurs
maîtres. Ce sont des sujets au-dessus de nos pa-
roles : je les laisse à de meilleures plumes que la
mienne; et suis avec un profond respect ,
MONSEIGNEUR ,
ctre très humble , très obéissant,
et très fidèle serviteur ,
DE LA FONTAINE .
FABLES . LIVRE XII. 311
LIVRE DOUZIÈME.
FABLE I.
LES COMPAGNONS D'ULYSSE.
AM. le duc de Bourgogne.
PRINCE,l'unique objetdasoindesimmortels,
Souffrez que mon encens parfume vos autels.
Je vous offre un peu tard ces présents de ma muse :
Les anset les travaux me serviront d'excuse.
Monespritdiminue : au lieu qu'à chaque instant
On aperçoit le vôtre aller en augmentant;
Il ne va pas, il court ; il semble avoir des ailes.
Lehéros dont il tient des qualités si belles
Dans le métier de Mars brûle d'en faire autant
line tientpas àlui que, forçant la victoire, sivel
Il ne marche à pas de géant
Dans la carrière de lagloire.
Quelque dieu le retient:c'est notre souverain, :
Lui qu'un mois arendu maître etvainqueur du Rhin.
Cette rapidité fut alors nécessaire; i
Peut-être elleseroit aujourd'hui téméraire. 1
Je m'en tais : aussi-bien les Ris et les Amours
Ne sont pas soupçonnés d'aimer les longs discours.
De ces sortes de dicux votre cour se compose;
Ils nevous quittent point. Ce n'est pas qu'après tout
1
312 FABLES:
D'autres divinités n'y tiennent le haut bout :
Le sens et la raison y règlent toute chose.
Consultez ces derniers sur un fait où les Grecs,
Imprudents et pet circonspects ,
S'abandonnèrent à des charmes
Qui métamorphosoient en bêtes les humains.
Les compagnons d'Ulysse , après dix ans d'alarmes ,
Erroient au gré du vent, de leur sort incertains.
Ils abordèrent un rivage
Où la fille du dieu du jour ,
Circé, tenoit alors sa cour. ***
Elle leur fit prendre un breuvage
Délicieux , mais pleind'un funeste poison.
D'abord ils perdent la raison;
Quelquesmoments après ,leur corps et leur visage
Prennent l'air et les traits d'animaux différents :
Les voilà devenus ours, lions , éléphants ;
Lesuns sous une masse énorme ,
Les autres sous une autre forme;
Il s'en vit de petits , EXEMPLUM UT TALPA.
Le seul Ulysse en échappa; :
Il sut se défier de la liqueur traîtresse.
Comme il joignoit àla sagesse
Lamine d'un héros et le doux entretien ,
Il fit tant que l'enchanteresse, 1
1
Prit un autre poison peu différentdu sien.
Une déesse dit tout ce qu'elle a dans l'ame :
Celle-ci déclara sa flamme..
Ulysse étoit trop finpour ne pas profiter
D'une pareille conjoncture:
Il obtintqu'on rendroit à ses Grecs leur figure.
LIVRE ΧΙΙ. 313
Mais la voudront-ils bien, dit la nymphe , accepter ?
Allez le proposer de ce pas à la troupe.
Ulysse y court , et dit : L'empoisonneuse coupe
A son remède encore; et je viens vous l'offrir :
Chers amis , voulez-vous hommes redevenir ?
On vous rend déjà la parole.
Le lion dit , pensant rugir,
Je n'ai pas la tête si folle :
Moi renoncer aux dons que je viens d'acquérir !
J'ai griffe et dents, et mets en pièces qui m'attaque :
Je suis roi; deviendrai-je un citadin d'Ithaque ?
Tu me rendras peut-être encor simple soldat :
Je ne veux point changer d'état.
Ulysse du lion court à l'ours : Eh ! mon frère ,
Comme te voilà fait ! je t'ai vu si joli !
Ah ! vraiment nous y voici ,
Reprit l'ours à sa manière :
Comme me voilà fait ! comme doit être un ours.
Qui t'a dit qu'une forme est plus belle qu'une autre ?
Est-ce à la tienne à juger de la nôtre ?
Je m'en rapporte aux yeux d'une ourse mes amours.
Te déplais-je ? va-t'en; suis ta route, et me laisse.
Je vis libre , content, sans nul soin qui me presse
Ettedis tout net et tout plat :
Je ne veux point changer d'état.
Le prince grec au loup va proposer l'affaire :
Il lui dit , au hasardd'un semblable refus :
Camarade, je suis confus
Qu'une jeune et belle bergère
Conte aux échos les appétits gloutons
Qui t'ont fait manger ses moutons.
Autrefois on t'eût vu sauver sa bergerie :
LaFontaine. Fables . 27
FABLES.
314
Tu menois une honnête vie.
Quitte ces bois, et redevien ,
Au lieu de loup, homme de bien.
En est-il ? dit le loup : pour moi, je n'en vois guère.
Tu t'en viens me traiter de bête carnassière ;
Toi qui parles , qu'es-tu ? N'auriez-vous pas, sans moi ,
Mangé ces animaux que plaint tout le village ?
Si j'étois homme , par ta foi ,
Aimerois-je moins le carnage ?
Pour un motquelquefois vous vous étranglez tous :
Ne vous êtes-vous pas l'un à l'autre des loups ?
Toutbien considéré,je te soutiens en somme
Que, scélérat pour scélérat ,
Il vaut mieux étre un loup qu'un homme :
Je ne veux point changer d'état.
Ulysse fit à tous une même semonce :
Chacun d'eux fit même réponse ,
Autant le grand que le petit.
La liberté, les bois, suivre leur appétit ,
C'étoit leurs délices suprêmes :
Tous renonçoient au los des belles actions.
Ils croyoient s'affranchir suivant leurs passions :
Ils étoient esclaves d'eux-mêmes .
Prince, j'aurois voulu vous choisir un sujet
Oùje pusse mêler le plaisant à l'utile :
C'étoit sans doute un beau projet ,
Si ce choix eût été facile.
Les compagnons d'Ulysse enfin se sont offerts:
Ils ont force pareils en ce bas univers ,
Gens à qui j'impose pour peine
Votre censure et votre haine.
LIVRE XIL 315
11.
LE CHAT ET LES DEUX MOINEAUX.
A M. le duc de Bourgogne.
Un chat, contemporaind'un fortjeune moincau ,
Fat logé près de lui dès l'âge du berceau :
Lacage et le panier avoient mêmes pénates.
Le chat étoit souvent agacé par l'oiseau :
L'un s'escrimoit du bec; l'autre jouoit des pates.
- Ce dernier toutefois épargnoit son ami ,
Ne le corrigeant qu'à demi :
Il se fût fait un grand scrupule
D'armer de pointes sa férule.
Le passercau , moins circonspect ,
Lui donnoit force coups de bec.
En sage et discrète personne ,
Maître chat excusoit ces jeux:
Entre amis il ne faut jamais qu'on s'abandonne
Aux traits d'un courroux sérieux.
Comme ils se connoissoient tous deux dès leur bas âge ,
Une longue habitude en paix les maintenoit;
Jamais en vrai combat le jeu ne se tournoit :
Quand un moincau du voisinage
S'en vint les visiter, et se fit compagnon
Du pétulant Pierrot et du sage Raton.
Entre les deux oiseaux il arriva querelle ;
EtRaton de prendre parti :
Cet inconnu , dit-il , nous la vient donner belle ,
D'insulter ainsi notre ami !
316 FABLES.
Le moineau du voisin viendra manger le nôtre !
Non , de par tous les chats ! Entrant lors au con:bat,
Il croque l'étranger. Vraiment , dit maître chat,
Les moineaux ont un goût exquis et délicat !
Cette réflexion fit aussi croquer l'autre.
Quelle morale puis-je inférer de ce fait?
Sans cela, toute fable est un œuvre imparfait.
J'en crois voir quelques traits ; mais leur ombre m'abuse.
Prince, vous les aurez incontinent trouvés :
Ce sont des jeux pour vous, et non point pour ma muse:
Elle et ses sœurs n'ont pas l'esprit que vous avez,
ΙΙΙ.
LE THESAURISEUR ET LE SINGE.
Us homme accumuloit. On sait que cette erreur
Va souvent jusqu'à la fureur.
Celui-ci ne songeoit que ducats et pistoles.
Quandces biens sont oisifs , je tiens qu'ils sont frivolcs .
Pour sûreté de son trésor,
Notre avare habitoit un lieu dont Amphitrite
Défendoit aux voleurs de toutes parts l'abord.
Là, d'une volupté selon moi fort petite ,
Et selon lui fort grande, il entassoit toujours :
Ilpassoit les nuits et les jours
Acompter, calculer, supputer sans relâche ,
Calculant , supputant , comptant comme à la tâche ,
Car il trouvoit toujours du mécompte à son fait.
Un gros singe , plus sage , à mon sens , que son maître,
Jetoit quelques doublons toujours par la fenêtre ,
Et rendoit le compte imparfait ;
LIVRE XII 317
La chambre Lien cadenassée
Permettoitde laisser l'argent sur le comptoir.
Un beau jour don Bertrand se mitdans la pensée
D'en faire un sacrifice au liquide manoir.
Quant à moi , lorsque je compare
Les plaisirs de ce singe à ceux de cet avare,
Jene saisbonnement auqueldonner le prix :
Don Bertrand gagneroit près de certains esprits;
Les raisons en seroient trop longues à déduire.
Un jour donc l'animal, qui ne songeoit qu'à nuire ,
Détachoit du monceau, tantôt quelque doublon ,
Unjacobus , un ducaton ,
Etpuis quelque noble à la rose;
Eprouvoit son adresse et sa force à jeter
Ces morceaux de métal, qui se font souhaiter
Par les humains sur toute chose.
S'il n'avoit entendu son compteur à la fin
Mettre la clef dans la serrure
Lesducats auroient tous pris le même chemin ,
Et couru la même aventure :
Il les auroit fait tous voler jusqu'au dernier
Dans le gouffre enrichi par maint et maint naufrage.
Dieu veuille préserver maint et maint financier
Quin'en faitpas meilleur usage !
I V.
LES DEUX CHÈVRES.
Dèsqueleschèvresontbrouté,
Certain esprit de liberté
27;
318 FABLES.
Leur fait chercher fortune : elles vont en voyage
Vers les endroits du pâturage
Les moins fréquentés des humains.
Là, s'il est quelque lieu sans route et sans chemins ,
Un rocher, quelque mont pendant en précipices ,
C'est où ces dames vont promener leurs capricos :
Rien ne peut arrêter cet animal grimpant.
Deux chèvres donc s'émancipant ,
Toutes deux ayant pate blanche ,
Quittèrent les bas prés , chacune de sa part :
L'une vers l'autre alloit pour quelque bon hasard.
Un ruisseau se rencontre , et pour pont une planche.
Deux belettes à peine auroient passé de front
Sur cepont:
D'ailleurs , l'onde rapide et le ruisseau profond
Devoient faire trembler de peur ces amazones.
Malgré tant de dangers , l'une de ces personnes
Pose un pied sur la planche, et l'autre en fait autant.
Je m'imagine voir, avec Louis-le-Grand ,
Philippe-Quatre qui s'avance
Dans l'île de la Conférence.
Ainsi s'avançoient pas à pas ,
Nez à nez , nos aventurières ,
Qui, toutesdeux étant fort fières ,
Vers le milieu du pont ne se voulurent pas
L'une à l'autre céder. Elles avoient la gloire
De compter dans leur race , à ce que dit l'histoire ,
L'une, certaine chèvre , au mérite sans pair.
Dont Polyphème fit présent à Galatée ;
Et l'autre, lachèvre Amalthée
Par qui fut nourri Jupiter.
Faute de reculer, leur chute fut commune:
LIVRE ΧΙΙ. 319
Toutes deux toibèrent dans l'eau.
Cet accident n'est pas nouveau
Dans le chemin de la fortune.
A M. LE DUC DE BOURGOGNE ,
qui avoit demandé à M. de la Fontaine une fable
qui fût nommée LE CHAT ET LA SOURIS.
Pourplaire au jeune prince àqui la renommée
Destine un temple en mes écrits ,
Comment composerai-je une fable nommée
Le chat et la souris ?
Dois-je représenter dans ces vers une belle
Qui, douce en apparence , et toutefois cruelle,
Vase jouant des cœurs que ses charmes ont pris
Comme le chat de la souris ?
Prendrai-je pour sujet les jeuxde la Fortune?
Rien ne lui convient mieux : et c'est chose commune
Quede lui voir traiter ceux qu'on croit ses amis
Comme le chat fait la souris.
Introduirai-je un roi qu'entre ses favoris
Elle respecte scul , roi qui fixe sa roue ,
Qui n'est point empêché d'un monde d'ennemis ,
Et qui des plus puissants , quand il lui plaît, se joue
Comme le chat de la souris ?
Mais insensiblement , dans le tour que j'ai pris ,
Mon desseiu se rencontre ; et , si je ne m'abuse ,
Je pourrois tout gâter par de plus longs récits :
320 FABLES .
Le jeuneprince alors se joûroit da ma muse
Comme le chat de la souris.
V.
LE VIEUX CHAT ET LA JEUNE SOURIS.
UNE jeune souris , de peu d'expérience,
Crut fléchir un vieux chat, implorant sa clémencs ,
Etpayant de raisons le Raminagrobis :
Laissez-moi vivre; une souris
Dema taille et de ma dépense
Est-elle à charge en ce logis ?
Affamerois-je , à votre avis ,
L'hôte , l'hôtesse , et tout leur monde?
D'un grain de blé je me nourris :
Une noix ne rend toute ronde.
Aprésent je suis maigre ; attendez quelque temps :
Réservez de repas à messieurs vos enfants.
Ainsi parloit au chat la souris attrapée.
L'autre lui dit : Tu t'es trompée :
Est-ce à moi que l'on tient de semblables discours ?
Tu gagnerois autant de parler à des sourds.
Chat , et vieux , pardonner ! cela n'arrive guères.
Selon ces lois , descends là-bas ;
Meurs , et va-t'en tout de ce pas
Haranguer les sœurs filandières :
Mes enfants trouveront assez d'autres repas.
Il tint parole. Et pour ma fable
Voici le sens moral qui peut y convenir :
Lajeunesse se flatte , et croit tout obtenir:
Lavieillessé est impitoyable.
LIVRE XII. 321
V I.
LE CERF MALADE.
E pays plein de cerfs un cerf tombamalade.
Incontinent maint camarade
Accourt à son grabat le voir , le secourir ,
Le consolerdu moins : multitude importune.
Eh ! messieurs , laissez-moi mourir:
Permettez qu'en forme commune
La Parque m'expédie, et finissez vos pleurs.
Point du tout : les consolateurs
De ce triste devoir tout au long s'acquittèrent ,
Quand il plut à Dieu s'en allèrent ;
Ce ne fut pas sans boire un coup ,
C'est-à-dire sans prendre un droit de pâturage.
Tout se mit à brouter les bois du voisinage.
Lapitance du cerf en déchut de beaucoup.
Il ne trouva plus rien à frire:
D'unmal il tomba dans un pire ,
Et se vit réduit,à la fin,
Ajeûner et mourir de faim.
Il en coûte à qui vous réclame ,
Médecins du corps et de l'ame !
O temps ! ô mœurs ! j'ai beau crier ,
Toutlemonde se fait payer.
322 FABLES.
VII.
LA CHAUVE- SOURIS , LE BUISSON , ET LE CANARD.
Le buisson, le canard, etla chauve-souris,
Voyant tous trois qu'en leur pays
Ils faisoient petite fortune ,
Vont trafiquer au loin, et font bourse commune.
Ils avoient des comptoirs ,des facteurs , des agents
Non moins soigneux qu'intelligents ,
Des registres exacts de mise et de recette,
Tout alloit bien : quand leur emplette ,
Enpassant par certains endroits
Remplis d'écueils et fort étroits ,
Etde trajet très difficile ,
Alla tout emballée au fonddes magasins
Qui du Tartare sont voisins.
Notre trio poussa maint regret inutile ;
Ou plutôt il n'en poussa point :
Le plus petit marchand est savant sur ce point :
Pour sauver son crédit, il faut cacher sa perte.
Celle que, par malheur, nos gens avoient souſſerte
Ne put se réparer : le cas fut découvert.
Les voilà sans crédit, sans argent , sans ressource,
Prêts à porter le bonnet vert.
Aucun ne leur ouvrit sa bourse.
Et le sort principal , et les gros intérêts ,
Etles sergents, et les procès ,
Et le créancier à la porte
Dès devant la pointe du jour,
N'occupoient le trio qu'à chercher maint détour
Pour contenter cette cohorte.
LIVRE XII 323
Lebuisson accrochoit les passants à tous coups:
Messieurs , leur disoit-il , de grâce , apprenez-nous
En quel lieu sont les marchandises
Que certains gouffres nous ont prises.
Le plongeon sous les eaux s'en alloit les chercher.
L'oiseau chauve-souris n'osoit plus approcher
Pendant le jour nulle demeure :
Suivi de sergents à toute heure,
En des trous il s'alloit cacher.
Je connois maint detteur, qui n'est ni souris-chauve ,
Ni buisson , ni canard , ni dans tel cas tombé ,
Mais simple grand seigneur, qui tous les jours se sauve
Par un escalier dérobé.
VIII.
LA QUERELLE DES CHIENS ET DES CHATS , ET CELLE
DES CHATS ET DES SOURIS.
LaDiscorde a toujours régné dans l'univers ;
Notre monde en fournit mille exemples divers :
Cliez nous cette déesse a plus d'un tributaire.
Commençous par les éléments :
Vous serez étonnés de voir qu'à tous moments
Ils seront appointés contraire.
Outre ces quatre potentats ,
Combiend'êtres de tous états
Se font une guerre éternelle !
Autrefois un logis plein de chiens et de chats ,
Par cent arrêts rendus en forme solennelle,
Vit terminer tous leurs débats.
Le maître ayant réglé leurs emplois , leurs repass
324 FABLES:
Etmenacé du fouet quiconque auroit querelle ,
Ces animaux vivoient entre eux comme cousins
Cette union si douce , et presque fraternelle ,
Édifioit tous les voisins.
Enfin elle cessa. Quelque plat de potage,
Quelque os, par préférence, à quelqu'un d'eux donné,
Fit que l'autre parti s'en vint tout forcené
Représenter un tel outrage.
J'ai vu des chroniqueurs attribuer le cas
Aux passe-droits qu'avoit une chienne en gésine.
Quoi qu'il en soit , cet altercas
Miten combustion la salle et la cuisine :
Chacun se déclara pour son chat , pour son chien.
On fit unrèglement dont les chats se plaignirent .
Ettout lequartier étourdirent.
Leur avocat disoit qu'il falloit bel et bien
Recourir aux arrêts . En vain ils les cherchèrent
Dans un coin où d'abord leurs agents les cachèrent ;
Les souris enfin les mangèrent.
Autre procès nouveau. Le peuple souriquois
En pâtit : maint vieux chat, fin, subtil et narquois ,
Etd'ailleurs en voulant à toute cette race ,
Les guetta, les prit , fit main-basse.
Le maître du logis ne s'en trouva que mieux.
J'en reviens à mon dire. On ne voit sous les cieux
Nul animal , uul être , aucune créature ,
Qui n'ait son opposé : c'est la loi de nature.
D'en chercher la raison, ce sont soins superflus.
Dieu fit bien ce qu'il fit, et je n'en sais pas plus.
Ce que je sais , c'est qu'aux grosses paroles
On en vient, sur un rien, plus des trois quarts du temps,
LIVRE ΧΙΙ . 325
Humains , il vous faudroit encore à soixante ans
Renvoyer chez les barbacoles.
IX.
LELOUP ET LE RENARD .
D'où vient que personne en la vie
N'est satisfait de son état?
Tel voudroit bien être soldat,
Aqui le soldat porte envie.
Certain renard voulut , dit-on ,
Se faire loup. Hé! qui peut dire
Que pour le métier de mouton
Jamais aucun loup ne soupire ?
Ce qui m'étonne est qu'à huit ans
Unprince en fable ait mis la chose ,
Pendant que sous mes cheveux blancs
Je fabrique à force de temps
Des vers moins sensés que sa prose.
Les traits dans sa fable seinés
Ne sont en l'ouvrage du poete
Ni tous ni si bien exprimés :
Sa louange en est plus complète.
also rusil
De la chanter sur la musette ,
C'estmontalent; mais je m'attends
Que mon héros, dans peu de temps ,
Me fera prendre la trompette.
Je ne suis pas un grand prophète
La Fontaine . Fables. 23
326 FABLES.
Cependant je lis dans les cieux
Que bientôt ses faits glorieux
Demanderont plusieurs Homères :
Et ce temps-ci n'en produit guères.
Laissant à part tous ces mystères ,
Essayons de conter la fable avec succès.
Lerenarddit au loup : Notre cher, pour tous mets
J'ai souvent un vieux coq, ou de maigres poulets :
C'est une viande qui me lasse.
Tu fais meilleure chère avec moins de hasard :
J'approche des maisons ; tu te tiens à l'écart.
Apprends-moi ton métier, camarade, de grace ;
Rends-moi le premier de ma race
Qui fournisse son croc de quelque mouton gras :
Tu ne me mettras point au nombre des ingrats.
Je le veux, dit le loup : il m'est mort un mien frère ,
Allons prendre sa peau, tu t'en revêtiras.
Ils vont; et le loup dit : Voici comme il faut faire,
Si tu veux écarter les matins du troupeau.
Le renard, ayant mis la peau ,
Répétoit les leçons que lui donnoit son maître.
D'abord il s'y prit mal ,puis un peu mieux, puis bien ,
Fuis enfin il n'y manqua rien.
Apeine il fut instruit autant qu'il pouvoit l'être ,
Qu'un troupeau s'approcha. Le nouveau loup y court ,
Et répand la terreur dans les lieux d'alentour.
Tel , vêtu des armes d'Achille ,
Patrocle mit l'alarme au camp et dans la ville :
Mères , brus et vieillards , au temple couroient tous.
L'ost du peuple bêlant crut voir cinquante loups :
Chien, berger, et troupeau, tout fuit vers le village,
LIVRE XII. 327
Et laisse seulement une brebis pour gage.
Le larron s'en saisit. A quelques pas de là
Il entendit chanter un coq du voisinage:
Le disciple aussitôt droit au coq s'en alla ,
Jetant bas sa robe de classe ,
Oubliant les brebis, les leçons , le régent ,
Et courant d'un pas diligent.
Que sert-il qu'on se contrefasse ?
Prétendre ainsi changer est une illusion :
L'on reprend sa première trace
Ala première occasion.
De votre esprit, que nul autre n'égale ,
Prince, ma muse tient tout entier ce projet :
Vous m'avez donné le sujet,
Ledialogue et la morale.
Χ.
* L'ÉCREVISSE ET SA FILLE.
LES sages quelquefois , ainsi que l'écrevisse,
Marchent à reculons, tournent le dos au port.
C'est l'art des matelots : c'est aussi l'artifice
De ceux qui , pour couvrir quelque puissant effort ,
Envisagent un point directement contraire ,
Et font vers ce licu-là courir leur adversaire.
Mon sujet est petit , cet accessoire est grand :
Je pourrois l'appliquer à certain conquérant
Qui tout seul déconcerte une ligue à cent têtes.
Ce qu'il n'entreprend pas , et ce qu'il entreprend,
N'est d'abord qu'un secret , puis devient des conquêtes.
328 FABLE S.
En vain l'on a les yeux sur ce qu'il veut cacher,
Ce sont arrêts du Sort qu'on ne peut empêcher :
Le torrent à la fin devient insurmontable.
Cent dieux sont impuissants contre un seul Jupiter:
Louis et le Destin me semblent de concert
Entraîner l'univers. Venons à notre fable.
Mère écrevisse un jour à sa fille disoit :
Comme tu vas , bon Dieu ! ne peux-tu marcher droit?
Et comme vous allez vous-même ! dit la fille :
Puis-je autrement marcher que ne fait ma famille ?
Veut-on que j'aille droit quand on y va tortu ?
Elle avoit raison : la vertu
De tout exemple domestique
Est universelle , et s'applique
En bien , en mal , en tout; fait des sages, des sots ;
Beaucoup plus de ceux-ci. Quant à tourner le dos
A son but, j'y reviens ; la méthode en est bonne ,
Surtout au métier de Bellone :
Mais il faut le faire à propos.
X I.
L'AIGLE ET LA PIE
L'AIGLE, reine des airs , avec Margot la pie ,
Différentes d'humeur , de langage et d'esprit,
Et
d'habit ,
Traversoient unbout de prairie.
Lehasard les assemble en un coin détourné.
L'agace eut peur : mais l'aigle , ayant fort bien diné ,
La rassure , et lui dit : Allons de compagnie :
Si le maître des dieux assez souvent s'ennuie ,
LIVRE XIL 329
Lui qui gouverne l'univers ,
J'en puis bien faire autant , moi qu'on sait qui le sers.
Entretenez-moi donc, et sans cérémonie.
Caquet-hon-bec alors de jaser au plus dru ,
Sur ceci , sur cela, sur tout. L'homme d'Horace,
Disantle bien, le mal , à travers champs , n'eût su
Ce qu'en fait de babil y savoit notre agace.
Elle offre d'avertir de tout ce qui se passe ,
Sautant, allant de place en place ,
Bon espion, Dieu sait. Son offſte ayant déplu ,
L'aigle lui dit tout en colère :
Ne quittez point votre séjour ,
Caquet-bon-bec , m'amie : adieu ; je n'ai que faire
D'une babillarde à ma cour :.
C'est un fort méchant caractère.
Margot ne demandoit pas mieux.
Ce n'est pas ce qu'on croit, que d'entrer chez les dieux :
Cet honneur a souvent de mortellcs angoisses .
Rediseurs , espions , gens à l'air gracieux ,
Au cœur tout différent , s'y rendent odieux :
Quoiqu'ainsi que la pie il faille dans ces lieux
Porter habit de deuxparoisses.
XII.
LE ROI , LE MILAN , ET LE CHASSEUR.
A S. A. S. M. le prince de Conti.
COMME
COMME les dieux sont bous, ils veulentque les rois
Le soient aussi c'est l'indulgence
28.
330 FABLES.
Quí fait leplus beau de leurs droits ,
Non les douceurs de la vengeance.
Prince , c'est votre avis. On sait que le courroux
S'éteint en votre cœur sitôt qu'on l'y voit naître.
Achille, qui du sien ne put se rendre maître ,
Futpar-làmoins héros que vous.
Cetitre n'appartient qu'à ceux d'entre les hommes
Qui , comme en l'âge d'or , font cent biens ici-bas.
Peu de grands sont nés tels en cet âge où nous sommes :
L'univers leur sait gré du mal qu'ils ne font pas.
Loin que vous suiviez ces exemples ,
Mille actes généreux vous promettent des temples.
Apollon, citoyende ces augustes lieux ,
Prétend y célébrer votre nom sur sa lyre.
Je sais qu'on vous attend dans le palais des dieux
Un siècle de séjour doit ici vous suffire.
Hymen veut séjourner tout un siècle chez vous.
Puissent ses plaisirs les plus doux
Vous composer des destinées
Par ce temps à peine bornées !
Et la princesse etvous n'en méritez pas moins :
J'enprends ses charmes pour témoins;
Pour témoins j'en prends les merveilles
Par qui le ciel , pour vous prodigue en ses présents ,
De qualités qui n'ont qu'en vous seul leurs pareilles
Voulut orner vos jeunes ans.
Dourbon de son esprit ses grâces assaisonne :
Le ciel joignit en sa personne
Ce qui sait se faire estimer
Ace qui sait se faire ainter.
Ilnem'appartient pas d'étaler votre joie:
Je me tais donc, et vais rimer
LIVRE XII. 331
Ceque fit un oiseau de proie.
Un milan , de son nid antique possesseur ,
Étant pris vif par un chasseur,
D'en faire au prince undon cet homme se propose.
La rareté du fait donnoit prix à la chose.
L'oiseau , par le chasseur humblement présenté ,
Si ce conte n'est apocryphe ,
Va tout droit imprimer sa griffe
Sur le nez de sa majesté. =
Quoi ! sur le nez du roi ! = Du roi même en personne. =
Il n'avoit donc alors ni sceptre ni couronne ? =
Quand il en auroit eu , ç'auroit été tout un :
Le nez royal fut pris comme un nez du commun.
Dire des courtisans les clameurs et la peine
Seroit se consumer en efforts impuissants.
Le roi n'éclata point: les cris sont indécents
Alamajesté souveraine.
L'oiseau garda son posie : on ne put seulement
Håter son départd'unmoment.
Son maître le rappelle , et crie , et se tourmente ,
Lui présente le leurre , et le poing , mais ce vain.
On crutquc jusqu'au lendemain
Le maudit animal à la serre insolente
Nicheroit là malgré le bruit ,
Et sur le nez sacré voudroit passer la nuit:
Tâcher de l'en tirer irritoit son caprice.
Il quitte enfin le roi, qui dit : Laissez aller
Ce milan , et celui qui m'a cru régaler.
Ils se sont acquittés tous deux de leur office ,
L'un en milan, et l'autre en citoyen des bois :
Pour moi , qui sais comment doivent agir les rois ,
Je les affranchis du supplice.
BIBL . UNIV .
CENT
332 FABLES .
Et la cour d'admirer. Les courtisans ravis
Elèvent de tels faits par eux si mal suivis.
Bien peu, même des rois , prendroient un tel modèle.
Et le veneur l'échappa belle ;
Coupables seulement, tant lui que l'animal ,
D'ignorer le danger d'approcher trop du maître :
Ils n'avoient appris à connoître
Que les hôtes des bois ; étoit-ce un si grand mal ?
Pilpay fait près du Gange arriver l'aventure.
Là, nulle humaine créature
Ne touche aux animaux pour leur sang épancher :
Le roi même feroit scrupule d'y toucher.
Savons-nous , disent-ils , si cet oiseau de proie
N'étoit point au siège de Troie ?
Peut-être y tint-il lieu d'un prince ou d'un héros
Des plus huppés etdes plus hauts :
Ce qu'il fut autrefois il pourra l'être encore.
Nous croyons , après Pythagore ,
Qu'avec les animaux de forme nous changeons ;
Tantôt milans , tantôt pigeons ,
Tantór humains , puis volatilles
Ayant dans les airs leurs familles.
Comme l'on conte en deux façons
L'accident du chasseur, voici l'autre manière.
Un certain fauconnier ayant pris , ce dit-on ,
A la chasse un milan (ce qui n'arrive guère )
En voulut au roi faire un don ,
Commede cliose singulière :
Ce cas n'arrive pas quelquefois en cent ans ;
C'estle NON PLUS ULTRA de la fauconnerie.
LIVRE XII: 333
Ce chasseur perce donc un gros de courtisans ,
Plein de zèle , échauffé , s'il le fut de sa vie.
Par ce parangon des présents
Il croyoit sa fortune faite :
Quand l'animal porte-sonnette ,
Sauvage encore et tout grossier,
Avec ses ongles tout d'acier,
Prend le nez du chasseur, Lappe le pauvre sire
Lui de crier; chacun de rire ,
Monarque et courtisans. Qui n'eût ri ? Quant à moi ,
Je n'en eusse quitté ma part pour un empire.
Qu'un pape rie, en bonne foi ,
Je ne l'ose assurer; mais je tiendrois un roi
Bien malheureux s'il n'osoit rire :
C'est le plaisir des dieux. Malgré son noir souci,
Jupiter et le peuple immortel rit aussi :
Il en fitdes éclats , à ce que dit l'histoire ,
Quand Vulcain , clopinant, lui vint donner à boirez
Que le peuple immortel se montrât sage ou non ,
J'ai changé mon sujet avec juste raison ;
Car, puisqu'il s'agit de morale ,
Que nous eût du chasseur l'aventure fatale
Enseigné de nouveau ? L'ou a vu de tout temps
Plus de sots fauconniers que de rois indulgents.
XIII.
LE RENARD , LES MOUCHES , ET LE HÉRISSON,
ux traces de son sang , un vieux hôte des bois ,
Renard fin , subtil et matois ,
Blessé par des chasseurs , et tombé dans la fange ,
Autrefois attira ce parasite ailé
334 FABLES.
Que nous avons mouche appelé.
Il accusoit les dieux, et trouvoit fort étrange
Que le sort à tel point le voulût affliger ,
Et le fit aux mouches manger.
Quoi! se jeter sur moi , sur moi le plus habile
De tous les hôtes des forêts !
Depuis quand les renards sont-ils unsi bon mets ?
Etque me sert ma queue ? est-ce un poids inutile ?
Va, le ciel te confonde, animal importun!
Que ne vis-tu sur le commun ?
Un hérisson du voisinage ,
Dans mes vers nouveau personnage ,
Voulut le délivrer de l'importunité
Du peuple plein d'avidité :
Je les vais de mes dards enfiler par centaines ,
Voisin renard , dit-il , et terminer tes peines.
Garde-t'en bien , dit l'autre; ami , ne le fais pas :
Laisse-les , je te prie , achever leur repas.
Ces animaux sont soûls ; une troupe nouvelle
Viendroit fondre sur moi, plus âpre et plus cruelle.
Nous ne trouvons que trop de mangeurs ici-bas :
Ceux-ci sont courtisans , ceux-là sont magistrats.
Aristote appliquoit cet apologue aux hommes.
Les exemples en sont communs ,
Surtout au pays où nous sommes.
Plus telles gens sont pleins , moins ils sont importuns.
XIV.
L'AMOUR ET LA FOLIE:
Tour est mystère dans l'Amour,
Ses flèches , son carquois , son flambeau, son enfance :
LIVRE XII . 335
Ce n'est pas l'ouvrage d'un jour
Que d'épuiser cette science.
Je ne prétends donc point tout expliquer ici :
Mon but est seulement de dire , à ma manière ,
Comment l'aveugle que voici
(C'est un dieu), comment , dis-je , il perdit la lumière;
Quelle suite cut ce mal, qui peut-être est un bien.
J'en fais juge un amant , et ne décide rien.
La Folie et l'Amour joyoient un jour ensemble :
Celui-ci n'étoit pas encor privé des yeux.
Une dispute vint : l'Amour veut qu'on assemble
Là-dessus le conseil des dieux :
L'autre n'eut pas la patience ;
Elle lui donne un coup si furieux ,
Qu'il en perd la clarté des cieux.
Vénus endemande vengeance.
Femme et mère , il suffit pour juger de ses cris :
Les dieux en furent étourdis ,
Et Jupiter , et Némésis ,
Et les juges d'enfer , enfin toute la bande.
Llle représenta l'énormité du cas ;
Son fils , sans un bâton , ne pouvoit faire un pas:
Nulle peine n'étoit pour ce crime assez grande :
Le dommage devoit être aussi réparé.
Quand on cui bien considéré
L'intérêt du public , celui de la partie,
Le résultat enon de la suprême cour
Put de condamner la Folie
A servir de guide à l'Amour.
336 FABLES.
X V.
LE CORBEAU , LA GAZELLE , LA TORTUE , ET LE RAT.
A madame de la Sablière.
JE vous gardoisun temple dans mes vers :
Il n'eût fini qu'avecque l'univers.
Déjàma main en fondoit la durée
Sur ce bel art qu'ont les dieux inventé ,
Etsur le nom de la divinité
Quedans ce temple on auroit adorée.
Sur le portail j'aurois ces mots écrits :
PALAIS SACRÉ DE LA DÉESSE IRIS :
Non celle-là qu'a Junon à ses gages ;
Car Junon même et le maître des dieux
Serviroient l'autre , et seroient glorieux
Du seul honneur de porter ses messages.
L'apothéose à la voûte eût paru :
Là , tout l'Olympeen pompe eût été vu
Plaçant Iris sous un dais de lumière.
Les murs auroient amplement content
Toute sa vie; agréable matière,
Mais peu féconde en ces évènements
Qui des états font les renversements.
Au fond du temple eût été son image ,
Avec ses traits , son souris , ses appas ,
Son art de plaire et den'y penser pas ,
Ses agréments à qui tout rend hommage.
J'aurois fait voir à ses pieds des mortels ,
Etdeshéros, des demi- dieux encore ,
LIVRE XII. 337
Même des dieux : ce que le monde adore
Vient quelquefois parfumer ses autels.
J'eusse en ses yeux fait briller de son ame
Tous les trésors , quoiqu'imparfaitement :
Car ce coœur vif et tendre infiniment
Pour ses amis , et non point autrement;
Car cet esprit, qui , né du firmament ,
Abeauté d'homme avec grâce de femme ,
Ne sepeut pas , comme on veut , exprimer.
O vous , Iris , qui savez tout charmer ,
Qui savez plaire en un degré suprême ,
Vous que l'on aime à l'égal de soi-même
(Ceci soit dit sans nul soupçon d'amour ,
Car c'est un mot barni de votre cour ,
Laissons-le donc), agréez que ma muse
Achève un jour cette ébauche confuse.
J'en ai placé l'idée et le projet ,
Pour plus de grâce , au-devant d'un sujet
Où l'amitié donne de telles marques ,
Etd'un tel prix, que leur simple récit
Peut quelque temps amuser votre esprit.
Non que ceci se passe entre monarques:
Ce que chez vous nous voyons estimer
N'est pas un roi qui ne sait point aimer ,
C'est un mortel qui sait mettre sa vie
Pour son ami. J'en vois peu desi bons.
Quatre animaux , vivant de compagnie ,
Yont aux bumains en donner des leçons.
La gazelle , le rat; le corbeau, latortue ,
Vivoient ensemble unis : douce société.
La Fontaine . Fables . 29
338 FABLES.
Le choix d'une demeure aux humains inconnue
Assuroit leur félicité.
Mais quoi ! l'homme découvre enfin toutes retraites .
Scyez au milieudes déserts ,
Au fond des eaux, au hautdes airs ,
Vous n'éviterez point ses embûches secrètes.
La gazelle s'alloit ébattre innocemment;
Quandun chien, maudit instrument
Du plaisir barbaredes hommes ,
Vint sur l'herbe éventer les traces de ses pas.
Elle fuit. Et le rat, à l'heure du repas ,
Dit aux amis restants : D'où vient que nous ne sommes
Aujourd'hui que trois conviés ?
La gazelle déjà nous a t-elle oubliés ?
Aces paroles, la tortue
S'écrie , et dit : Ah ! si j'étois
Comme un corbeau d'ailes pourvue ;
Tout de ce pas je m'en irois
Apprendre au moins quelle contrée ,
Quel accident tient arrêtée
Notre compagne au pied léger:
Car , à l'égard du cœur , il en faut mieux juger.
Le corbeau part à tire d'aile:
Il aperçoit de loin l'imprudente gazelle
Prise au piège et se tourmentant.
Il retourne avertir les autres à l'instant.
Car, de lui demander quand, pourquoi , ni comment
Ce malheur est tombé sur elle ,
Etperdre en vains discours cet utile moment ,
Comme eût fait un maître d'école ,
Il avoit trop de jugement.
Le corbeau donc vole et revole.
LIVRE ΧΙΙ. 339
Sur son rapport les trois amis
Tiennent conseil. Deux sont d'avis
De se transporter sans remise
Aux lieux où la gazelle est prise.
L'autre,dit le corbeau, gardera le logis:
Avec son marcher lent, quand arriveroit-elle ?
Après la mortde la gazelle.
Cesmots à peine dits , ils s'en vont secourir (
Leur chère et fidèle compagne ,
Pauvre chevrette de montagne.
La tortue y voulut courir :
La voilà comme eux en campagne ,
Maudissant ses pieds courts avec juste raison ,
Et la nécessité de porter sa maison.
Rongemaille ( le rat eut à bon droit ce nom)
Coupe les nœuds du lacs : on peut penser la joie.
Le chasseur vient, etdit : Qui m'a ravi ma proie ?
Rongemaille , à ces mots , se retire en un trou ,
Le corbeau sur un arbre , en un bois la gazelle :
Et le chasseur, à demi fou
De n'en avoir nulle nouvelle ,
Aperçoit la tortue, et retient son courroux.
D'où vient , dit-il, que je m'effraie?
Jeveux qu'à mon souper celle-ci me défraie.
Il la mit dans son sac. Elle eût payé pour tous ,
Si le corbeau n'en cût averti la chevrette .
Celle-ci , quittant sa retraite ,
Contrefait la boiteuse , et vient se présenter.
L'homme de suivre , et de jeter
Tout ce qui lui pesoit : si bien que Rongemaille
Autourdes nœuds du sac tant opère et travaille ,
Qu'il délivre encor l'autre sœur
340 FABLES.
Sur qui s'étoit fondé le souper du chasseur,
Pilpay conte qu'ainsi la chose s'est passée.
Pour peu que je voulusse invoquer Apollon ,
J'en'ferois , pour-vous plaire , un ouvrage aussi long
Que l'Iliade ou l'Odyssée.
Rongemaille feroit le principal héros ,
Quoiqu'à vrai dire ici chacun soit nécessaire:
Porte-maison l'infantey tient de tels propos ,
Que monsieur du corbeau va faire
Office d'espion , et puis de messager.
La gazelle a d'ailleurs l'adresse d'engager
Le chasseur à donner du temps àRongemaille.
Ainsi chacun en son endroit
S'entremet, agit et travaille.
Aqui donner le prix ? Au cœur, si l'on m'en croit.
Que n'ose et que ne peut l'amitié violente !
Cet autre sentiment que l'on appelle amour
Mérite moins d'honneur ; cependant chaque jour
Je le célèbre et je le chante.
Hélas ! il n'en rend pas mon ame plus contente !
Vous protégez sa sœur, il sufft ; et mes vers
Vont s'engager pour elle à des tons tout divers.
Mon maître étoit l'Amour; j'en vais servir un autre ,
Et porter par tout l'univers
Sa gloire aussi-bien que la vôtre.
XV I.
LA FORÊT ET LE BUCHERON .
UN bûcheron venoit de rompre oud'égarer
Le bois dont il avoit emmanché sa cognée.
LIVRE ΧΙΙ. 341
Cette perte ne put sitôt se réparer
Que la forêt n'en fût quelque temps épargnée .
L'homme enfin la prie humblement
De lui laisser tout doucement
Emporter une unique branche
'
Afin de faire un autre manche :
Il iroit employer ailleurs son gagne-pain;
Il laisseroit debout maint chêne et maint sapin
Dont chacun respectoit la vieillesse et les charmes.
L'innocente forêt lai fournit d'autres armes .
Elle en eut du regret. Il emmanche son fer :
Le misérable ne s'en sert
Qu'à dépouiller sa bienfaitrice
De ses principaux ornements.
Elle gémit à tous moments :
Son propre don fait sonsupplice.
Voilà le train du monde et de ses sectateurs :
On s'y sert du bienfait contre les bienfaiteurs.
Je suis las d'en parler. Mais que de doux ombrages.
Soient exposés à ces outrages ;
Qui ne se plaindroit là-dessus ?
Hélas ! j'ai beau crier et me rendre incommode ,
1
L'ingratitude et les abus
N'en seront pas moins à la mode.
XVII.
LE RENARD , LE LOUP , ET LE CHEVAL .
Un renard,jeune encor quoique des plus madrés ,
Vit le premier cheval qu'il eût vu de sa vie.
Il dit à certain foup, franc novice ; Accourez ,
29
342 FABLES.
Un animal paît dans nos prés ,
Beau, grand; j'en ai la vue encor toute ravie.
Est- il plus fort que nous ? dit le loup en riant :
Fais-moi son portrait , je te prie.
Si j'étois quelque peintre ou quelque étudiant,
Repartit le renard, j'avancerois la joie
Que vous aurez en le voyant.
Mais venez. Que sait-on? peut être est-ce une proie
Que la fortunenous envoie.
Ils vont; et le cheval, qu'à l'herbe on avoit mis ,
Assez peu curieux de semblables amis ,
Fut presque sur le point d'enfiler la venelle.
Seigneur, dit le renard, vos humbles serviteurs
Apprendroient volontiers comment on vous appelle.
Le cheval , qui n'étoit dépourvu de cervelle ,
Leur dit : Lisez mon nom , vous le pouvez , messieurs ,
Mon cordonnier l'a mis autour de ma semelle.
Le renard s'excusa sur son peu de savoir :
Mes parents , reprit-il , ne m'ont point fait instruire ;
Ils sont pauvres , et n'ont qu'un trou pour tout avoir :
Ceux du loup, gros messieurs , l'ont fait apprendre à lire ,
Le loup , par ce discours flatté ,
S'approcha. Mais sa vanité
Lui coûta quatre dents : le cheval lui desserre
Un coup; et haut le pied. Voilà mon loup par terre.
Mal en point , sanglant , et gâté.
Frère , dit le renard, ceci nous justifię
Ceque m'ontdit des gens d'esprit :
Cet animal vous a sur la mâchoire écrit
Que de tout inconnu le sage seméfie.
LIVRE XII 343
XVIII
LE RENARD , ET LES POULETS D'INDE,
CONTRE les assauts d'un renard
Un arbre à des dindons servoit de citadelle.
Le perfide ayant fait tout le tour du rempart,
Et vu chacun en sentinelle ,
S'écria : Quoi ! ces gens se moquerontde moi!
Eux seuls seront exempts de la commune loi !
Non, par tous les dieux ! non. Il accomplit son dire.
La lune , alors luisant, sembloit, contre le sire ,
Vouloir favoriser la dindonnière gent.
Lui , qui n'étoit novice au métier d'assiégeant ,
Eut recours à son sac de ruses scélérates ,
Feignit vouloir gravir, se guinda sur ses pates ,
Puis contrefit le mort , puis le ressuscité.
Arlequin n'eût exécuté
Tantde différents personnages.
11 élevoit sa queue , il la faisoit briller,
Et cent mille autres badinages ,
Pendant quoi nul dindon n'eût osé sommeiller.
L'ennemi les lassoit en leur tenant la vue
Surmême objet toujours tendue.
Les pauvres geus étant à la longue éblouis ,
Toujours il en tomboit quelqu'un; autant de pris ,
Autant de mis à part : près de moitié succombe.
Le compagnon les porte en son garde-mauger.
Le tropd'attentionqu'on apour le danger
Fait le plus souvent qu'on y tombe.
344 FABLES .
XIX.
LE SINGE .
ILestun singe dans Paris
Aqui l'on avoit donné femme:
Singe en effet d'aucuns maris,
Il la battoit. La pauvre dame
En a tant soupiré , qu'enfin elle n'est plus.
Leur fils se plaint d'étrange sorte ,
Il éclate en cris superflus :
Le père en rit , sa femme est morte
Il a déjà d'autres amours ,
Que l'on croit qu'il hattra toujours ;
Il hante la taverne , et souvent il s'enivre.
N'attendez rien de hondu peuple imitateur ,
Qu'il soit singe , ou qu'il fasse un livre :
La pire espèce c'est l'auteur.
X X.
LE PHILOSOPHE SCYTHE .
Us philosophe austère, et né dans la Scythie ,
Se proposant de suivre une plus douce vie ,
Voyagea chez lesGrecs , et vit en certains lieux
Un sage , assez semblable au vieillard de Virgile ,
Homme égalant les rois , homme approchant des dieux ,
Et, comme ces derniers , satisfait et tranquille.
Son bonheur consistoit aux beautés d'un jardin.
Le Scythe l'y trouva qui , la serpe à la main,
De ses arbres à fruit retranchoit l'inutile ,
LIVRE ΧΙΙ. 345
Ébranchoit, émondoit , ôtoit ceci , cela ,
Corrigeant partout la nature ,
Excessive à payer ses soins avec usure.
Le Scythe alors lui demanda
Pourquoi cette ruine : étoit-il d'homme sage
De mutiler ainsi ces pauvres habitants ?
Quittez-moi votre serpe , instrument de dommage ;
Laissez agir la fauxdu temps :
Ils iront assez tôt border le noir rivage.
J'ôte le superflu , dit l'autre; et l'abattant ,
Le reste en profite d'autant.
Le Scythe , retourné dans sa triste demeure ,
Prend la serpe à son tour , coupe et taille à toute heure
Conseille à ses voisins , prescrit à ses amis
Un universel abatis .
II ôte de chez lui les branches les plus belles ,
Il tronque son verger contre toute raison ,
Sans observer temps ni saison ,
Lunes ni vieilles ni nouvelles.
Tout languitet tout meurt.
Ce Scythe exprime bien
Un indiscret stoïcien :
Celui-ci retranche de l'ame
Désirs et passions,lebon et le mauvais,
Jusqu'aux plus innocents souhaits.
Contre de telles gens , quant à moi , je réclame.
Ils ôtent à nos cœurs le principal ressort;
Ils font cesser de vivre avant que l'on soit mort.
346 FABLES.
XXI.
L'ÉLÉPHANT , ET LE SINGE DE JUPITER,
A UTREFOIS l'éléphant et le rhinocéros ,
En dispute du pas et des droits de l'empire ,
Voulurent terininer la querelle en champ clos.
Le jour en étoit pris , quand quelqu'un vint leur dire
Que le singe de Jupiter,
Portant un caducée , avoit paru dans l'air.
Ce singe avoit nom Gille , à ce que dit l'histoire.
Aussitôt l'éléphant de croire
Qu'en qualité d'ambassadeur
Il venoit trouver sa grandeur.
Tout fier de ce sujet de gloire ,
Il attend maître Gille , et le trouve un peu lent
Alui présenter sa créance.
Maître Gille enfin , en passant ,
Va saluer son excellence.
L'autre étoit préparé sur la légation :
Mais pas un mot. L'attention
Qu'il croyoit que les dieux eussent à sa querelle
N'agitoit pas encor chez eux cette nouvelle.
Qu'importe à ceux du firmament
Qu'on soit mouche ou bien éléphant ?
Il se vit donc réduit à commencer lui-même :
Mon cousin Jupiter , dit-il , verra dans peu
Un assez beau combat, de son trône suprême ;
Toute sa cour verra beau jeu.
Quel combat ? dit le singe avec un front sévère.
L'éléphant repartit : Quoi ! vous ne savez pas
LIVRE ΧΙΙ. 347
Quele rhinocéros me dispute le pas ,
Qu'Eléphantide a guerre avecque Rhinocere ?
Vous connoissez ces lieux , ils ont quelque renom.
Vraiment je suis ravi d'en apprendre le nom ,
Repartit maître Gille : on ne s'entretient guère
De semblables sujets dans nos vastes lambris.
L'éléphant , honteux et surpris ,
Lui dit : Eh ! parmi nous que venez-vous donc faire ? =
Partager un brin d'herbe entre quelques fourmis :
Nous avons soin de tout. Et quant à votre affaire ,
On n'en dit rien encor dans le conseil des dieux :
Les petits et les grands sont égaux à leurs yeux.
XXII.
UN FOU ET UN SAGE.
CERTAIN fou poursuivoit à coups de pierre un sage.
Le sage se retourne , et lui dit : Mon ami ,
C'est fort bien fait à toi , reçois cet écu-ci.
Tu fatigues assez pour gagner davantage ;
Toute peine , dit-on , est digne de loyer ;
Vois cet homme qui passe, il a de quoi payer;
Adresse-lui tes dons , ils auront leur salaire.
Amorcé par le gain , notre fou s'en va faire
Même insulte à l'autre bourgeois.
On ne le paya pas en argent cette fois.
Maint estafier accourt : on vous happe notre homme,
On vous l'échine , on vous l'assomme.
Auprès des rois il est de pareils fous :
A vos dépens ils font rire le maître.
348 FABLES .
l'our réprimer leur babil, irez-vous
Les maltraiter ? vous n'êtes pas peut-être
Assez puissant. Il faut les engager
A s'adresser à qui peut se venger.
XXIII
LE KENARD ANGLOIS .
Amadame Harvey.
LEJE bon cœur est chez vous compagnon du bon sens ,
Avec cent qualités trop longues à déduire ,
Une noblesse d'ame, un talent pour conduiru
Et les affaires et les gens ,
Une humeur franche et libre , et le don d'être amie
Malgré Jupiter même et les temps orageux.
Tout cela méritoit un éloge pompeux :
Il en ent été moins selon votre génie ;
La pompe vous déplaît , l'éloge vous ennuie.
J'ai donc fait celui-ci court et simple. Je veux
Y coudre encore un mot ou deux
En faveur de votre patrie :
Vous l'aimez. Les Anglois pensent profondément ;
Leur esprit , en cela , suit leur tempérament :
Creusant dans les sujets , et forts d'expériences ,
Ils étendent partout l'empire des sciences.
Je ne dis point ceci pour vous faire ma cour :
Vos gens , à pénétrer, l'emportent sur les autres ;
Même les chiens de leur séjour
Ont meilleur nez que n'ont les nôtres.
Vos renards sont plus fins; je m'en vais le prouver
Par un d'eux , qui , pour se sauver,
LIRVE ΧΙΙ. 349
Mit enusage un stratagème
Non encor pratiqué , des mieux imaginés.
Le scélérat, réduit en un péril extrême ,
Et presque mis à bout par ces chiens au bon nez ,
Passa près d'un patibulaire :
Là, des animaux ravissants ,
Blaireaux , renards , hiboux , race encline à mal faire,
Pour l'exemple pendus , instruisoient les passants.
Leur confrère , aux abois , entre ces morts s'arrange.
Je crois voir Annibal , qui , pressé des Romains ,
Met leur chef en défaut , ou leur donne le change ,
Et sait , en vieux renard , s'échapper de leurs mains.
Les clefs de meute , parvenues
A l'endroit où pour mort le traître se pendit,
Remplirent l'air de cris : leur maître les rompit,
Dienque de leurs abois ils perçassent les nues.
Il ne put soupçonner ce tour assez plaisant.
Quelque terrier, dit-il , a sauvé mon galant :
Mes chiens n'appellent point au-delà des colonnes
Où sont tant d'honnêtes personnes.
Il y viendra , le drôle ! Il y vint, à son dam.
Voilàmaintbasset clabaudant;
Voilà notre renard au charnier se guindant.
Maître pendu croyoit qu'il en iroit de même
Que le jour qu'il tendit de semblables panneaux ;
Mais le pauvret, ce coup,y laissa ses houseaux :
Tant il est vrai qu'il faut changer de stratagème.
Le chasseur, pour trouver sa propre sûreté,
N'auroitpas cependant un tel tour inventé;
Nonpoint par peu d'esprit : est- il qusiqu'un qui nie
Que tout Anglois n'en ait bonne provision ?
La Fontaine . Fables. 30
350 FABLES.
Mais le peu d'amour pour la vie
Leur nuit en mainte occasion.
Je reviens à vous , non pour dire
D'autres traits sur votre sujet ;
•Tout long éloge est un projet
Peu favorable pour ma lyre :
Peude nos chants, peu de nos vers ,
Par un encens flatteur amusent l'univers ,
Et se font écouter des nations étranges.
Votre prince vous dit un jour
Qu'il aimoit mieux un trait d'amour
Que quatre pages de louanges.
Agréez seulement le don que je vous fais
Des derniers efforts de ma muse:
C'est peu de chose ; elle est confuse
De ces ouvrages imparfaits.
Cependant ne pourriez-vous faire
Que le même hommage pût plaire
Acelle qui remplit vos climats d'habitants
Tirés de l'île de Cythère ?
Vous voyez par-là que j'entends
Mazarin , des Amours déesse tutélaire.
XXIV.
LE SOLEIL ET LES GRENOUILLES.
LES filles du limon tiroient du roi des astres
Assistance et protection:
Guerre ni pauvreté , ni semblables désastres ,
Ne pouvoient approcher de cette nation;
Elle faisoit valoir en cent lieux son empire. 1
Les reines des étangs , grenouilles veux-je dire,
LIVRE XII. 35
(Car que coûte-t-il d'appeler
Les choses par noms honorables ?)
Contre leur bienfaiteur osèrent cabaler ,
Et devinrent insupportables.
L'imprudence, l'orgueil , et l'oubli des bienfaits ,
Enfants de labonne fortune ,
Firent bientôt crier cette troupe importune :
On ne pouvoit dormir en paix.
Si l'on eût cru leur murmure ,
Elles auroient , par leurs cris ,
Soulevé grands et petits
Contre l'œil de la nature.
Le soleil , à leur dire , alloit tout consumer;
Il falloit promptement s'armer
Et lever des troupes puissantes.
Aussitôt qu'il faisoit un pas ,
Ambassades coassantes
Alloient dans tous les états :
Ales ouïr, tout le monde ,
Toute la machine ronde
Rouloit sur les intérêts
Dequatre méchants marais.
Cette plainte téméraire
Dure toujours : et pourtant
Grenouilles doivent se taire ,
Et ne murmurer pas tant;
Car si le soleil se pique ,
Il le leur fera sentir;
La république aquatique
Pourroit bien s'en repentir.
352 FABLES:
X X V.
L'HYMÉNÉE ET L'AMOUR
A LL. AA. SS. mademoiselle de Bourbon
et M. le prince de Conti.
HYMÉNÉE et l'Amour vont conclure un traité
Qui les doit rendre amis pendant longues années :
Bourbon , jeune divinité ,
Conti , jeune héros , joignent leurs destinées.
Condé l'avoit, dit-on , en mourant souhaité :
Ce guerrier , qui transmet à son fils en partage
Son esprit , son grand cœur , avec unhéritage
Dont la grandeur non plus n'est pas à mépriser ,
Contemple avec plaisir de la voûte éthérée
Que ce nœud s'accomplit , que le prince l'agrée ,
Que Louis aux Condé ne peut rien refuser.
Hyménée est vêtu de ses plus beaux atours :
Tout rit autour de lui , tout éclate de joie.
Il descend de l'Olympe , environné d'Amours
Dont Conti doit être la proie ;
Vénus à Bourbon les envoie.
Ils avoient l'air moins attrayant
Le jour qu'elle sortit de l'onde ,
Et rendit surpris notre monde
De voir un peuple și brillant.
Le chœur des muses se prépare:
On attend de leurs nourrissons
Ce qu'un talent exquis et rare
Fait estimer dans nos chansons.
Apollonyjoindra ses sons ,
LIVRE XII 353
Lui-même il apporte sa lyre.
Déjà l'amante de Zéphyre
Et la déesse du matin
Des dons que le printemps étale
Commencent à parer la salle
Où se doit faire le festin.
O vous pour qui les dieux out des soins si pressants ,
Bourbon, aux charmes tout-puissants ,
Ainsi qu'à l'ame toute belle;
Conti , par qui sont effacés
Les héros des siècles passés:
Conservez l'un pour l'autre une ardeur mutuelle.
Vous possédez tous deux ce qui plaît plus d'un jour,
Les grâces et l'esprit , seuls soutiens de l'amour.
Dans la carrière aux époux assignée ,
Prince et princesse , on trouve deux chemins :
L'un de tiédeur , commun chez les humains,
La passion à l'autre fut donnée.
N'en sortez point, c'est un état bien doux,
Mais peu durable en notre ame inquiète:
L'amour s'éteint par le bien qu'il souhaite ;
L'amant alors se comporte en époux.
Ne sauroit-on établir le contraire ,
Etrenverser cette maudite loi ?
Prince et princesse , entreprenez l'affaire:
Nul n'osera prendre exemple sur moi.
De ce conseil faites expérience ,
Soyez amants fidèles et constants :
S'il faut changer, donnez-vous patience,
Et ne soyez époux qu'à soixante ans.
Vous nechangerez point. Écoutez Calliope;
Elle a pour votre hymendressé cet horoscope:
30.
354 FABLES.
Pratiquer tous les agrements
Qui des époux font des amants ,
1
Employer sa grâce ordinaire ,
C'est ce que Conti saura faire.
Rendre Conti le plus heureux
Qui soit dans l'empire amoureux ,
Trouver cent moyens de lui plaire ,
C'est ce que Bourbon saura faire.
Apollon m'apprit l'autre jour
Qu'il naîtroit d'eux un jeune Amour
Plus beau que l'enfant de Cythère ,
En un mot, semblable à son père.
Former cet enfant sur les traits
Des modèles les plus parfaits ,
C'est ce que Bourbon saura faire ;
Mais de nous priver d'un tel bien ,
C'est à quoi Bourbon n'entend rien.
XXVL
LA LIGUE DEŞ RATS.
UNE souris craignoit un chat
Qui dès long-temps la guettoit au passage.
Que faire en cet état? Elle , prudente et sage ,
Consulte son voisin : c'étoit un maître rat ,
Dont la rateuse seigneurie
S'étoit logée en bonne hôtellerie,
Et qui cent fois s'étoit vanté , dit- on ,
De ne craindre ni chat ni chatte ,
Ni coup de dent , ni coup de pate.
Dame souris , lui dit ce fanfaron .
LIVRE ΧΙΙ. 355
Ma foi! quoi que je fasse ,
Seul, je ne puis chasser le chat qui vous menace :
Mais assemblons tous les rats d'alentour,
Je lui pourrai jouer d'un mauvais tour.
La souris fait une humble révérence ;
Et le rat court en diligence
A l'office , qu'on nomme autrement la dépense ,
Où maints rats assemblés
Faisoient , aux frais de l'hôte , une entière bombance.
Il arrive , les sens troublés ,
Et tous les poumons essoufflés.
Qu'avez-vous donc? lui dit un de ces rats; parlez.
En deux mots , répond-il , ce qui fait mon voyage ,
C'est qu'il faut promptement secourir la souris ;
Car Raminagrobis
Fait en tous lieux un étrange carnage.
Ce chat, leplus diable des chats ,
S'il manque de souris, voudra manger des rats.
Chacun dit : Il est vrai. Sus ! sus ! courons aux armes !
Quelques rates , dit-on , répandirent des larmes.
N'importe , rien n'arrête un si noble projet :
Chacun se met en équipage;
Chacun met dans son sac un morceau de fromage :
Chacun promet enfin de risquer le paquet.
Ils alloient tous comme à la fête ,
L'esprit content , le cœur joyeux.
Cependant le chat, plus fin qu'eux ,
Tenoit déjà la souris par la tête.
Ils s'avancèrent à grands pas
Pour secourir leur bonne amie :
Mais le chat , qui n'en démord pas ,
Gronde, et marche au-devant de la troupe ennemie .
356 FABLE S.
A ce bruit , nos très prudents rats ,
Craignantmauvaise destinée ,
Font , sans pousser plus loin leur prétendu fracas ,
Une retraite fortunée.
Chaque rat rentre dans son trou :
Et si quelqu'un en sort , gare encor le matou.
XXVII.
DAPHNIS ET ALCIMADURE.
Imitation de Théocrite.
Amadame de la Mésangère.
AIMABLE filled'unemère
Aqui seule aujourd'hui mille cœurs font la cour,
Sans ceux que l'amitié rend soigneux de vous plaire ,
Etquelques uns encor que vous garde l'amour,
Je nepuis qu'en cette préface
Je ne partage entre elle et vous
Un peu de cet encens qu'on recueille au Parnasse ,
Et que j'ai le secret de vendre exquis et doux.
Je vous dirai donc.... Mais tout dire ,
Ce seroit trop; il faut choisir,
Ménageant ma voix et ma lyre,
Qui bientôt vont manquer de force et de loisir.
Je lotrai seulement un cœur plein de tendresse ,
Ces nobles sentiments, ces grâces , cet esprit :
Vous n'auriez en cela ni maître ni maîtresse ,
Sans celle dont sur vous l'éloge rejaillit.
Gardez d'environner ces roses
De trop d'épines , si jamais
LIVRE XIL 357
L'Amour vous dit les mêmes choses :
*Illesditmieux que je ne fais ;
Aussi sait-il punir ceux qui ferment l'oreille
A ses conseils. Vous l'allez voir.
Jadis une jeune merveille
Méprisoit de ce dieu le souverain pouvoir ;
On l'appeloit Alcimadure :
Fier et farouche objet, toujours courant aux bois ,
Toujours sautant aux prés , dansant sur la verdure ,
Et ne connoissant autres lois
Que son caprice ; au reste , égalant les plus belles ,
Et surpassant les plus cruelles ;
N'ayant trait qui ne plût , pas même en ses rigueurs :
Quelle l'eût-on trouvée au fort de ses faveurs !
Le jeune et beau Daphnis , berger de noble race ,
L'aima pour son malheur : janiais la moindre grace ,
Ni le moindre regard, le moindre mot enfin ,
Ne lui fut accordé par ce cœur inhumain.
Las de continuer une poursuite vaine ,
Il ne songea plus qu'à mourir.
Le désespoir le fit courir
Ala porte de l'inhumaine.
Hélas ! ce fut aux vents qu'il raconta sa peine ;
On ne daigna lui faire ouvrir
Cette maison fatale , où , parmi ses compagnes ,
L'ingrate', pour le jour de sa nativité,
Joignoit aux fleurs de sa beauté
Les trésors des jardins et des vertes campagnes.
J'espérois , cria-t-il , expirer à vos yeux;
Mais je vous suis trop odieux ,
Et ne m'étonne pas qu'ainsi que tout le reste
Vous me refusiez même un plaisir si funeste.
358 FABLES:
Mon père , après ma mort, et je l'e ai chargé,
Doit mettre à vos pieds l'héritage
Que votre cœur a négligé.
Je veuxque l'on y joigne aussi le pâturage,
Tous mes troupeaux, avec mon chien ;
Etquedu restede mon bien
Mes compagnons fondent un temple
Où votre image se contemple ,
Renouvelant de fleurs l'autel à tout moment.
J'aurai , près de ce temple, un simple monument :
On gravera sur la bordure :
«Daphnis mourut d'amour : Passant , arrête-toi ;
Pleure , et dis : Celui-ci succomba sous la loi
De la cruelle Alcimadure. »
Aces mots, par la Parque it se sentit atteint :
Il auroit pourszivi; la douleur le prévint.
Son ingrate sortit triomphante et parée.
Onvoulut, mais envain, l'arrêter un moment
Pour donner quelques pleurs au sort de son amant:
Elle insulta toujours au/fils de Cythérée ,
Menant dès ce soir même , au mépris de ses lois ,
Ses compagnes danser autour de sa statue.
Le dieu tomba sur elle , et l'accabla du poids :
Une voix sortit de lanue,
Écho redit ces mots dans les airs épandus :
«Que tout aime à présent : l'insensible n'est plus. »
Cependant de Daphnis l'ombre au Styx descendue
Frémit et s'étonna la voyant accourir.
Tout l'Érèbe entendit cette belle homicide
S'excuser au berger, qui ne daigna l'ouïr ,
Non plus qu'Ajax Ulysse, et Didon sonperfide.
LIVRE ΧΙΙ . 359
XXVIII.
LE JUGE ARBITRE . L'HOSPITALIER , ET LE SOLITAIRE.
TROIS saints , également jalouxde leur salut ,
Portés d'un même esprit , tendoient à même but.
Ils s'y prirent tous trois pardes routes diverses :
Tous chemins vont à Rome ; ainsi nos concurrents
Crurent pouvoir choisir des sentiers différents.
L'un, touché des soucis , des langueurs , des traverses,
Qu'en apanage on voit aux procès attachés ,
S'offrit de les juger sans récompense aucune ,
Peu soigneux d'établir ici-bas sa fortune.
Depuis qu'il est des lois, l'homme , pour ses péchés ,
Se condamne àplaider la moitié de sa vie :
Lamoitié ! les trois quarts, et bien souvent le tout.
Le conciliateur crut qu'il viendroit à bout
De guérir cette folle et détestable envie.
Le second de nos saints choisit les hôpitaux.
Je le loue ; et le soin de soulager les maux
Est une charité que je préfère aux autres.
Les malades d'alors , étant tels que les nôtres,
Donnoient de l'exercice au pauvre hospitalier;
Chagrins , impatients , et se plaignant sans cesse :
Il a pour tels et tels un soin particulier ,
Ce sont ses amis; il nous laisse. »
Ces plaintes n'étoient rien au prix de l'embarras
Où se trouva réduit l'appointeur de débats.
Aucun n'étoit content ; la sentence arbitrale
A nul des deux ne convenoits
Jamais le juge ne tenoit
A leur gué labalance égale.
360 FABLES .
De semblablesdiscours rebutoient l'appointcur :
Il court auxhôpitaux, va voir leur directeur.
Tous deux ne recueillant que plainte et que murmure,
Affligés , et contraints de quitter ces emplois ,
Vont confierleur peine au silence des bois.
Là , sous d'âpres rochers , près d'une source pure ,
Lieu respecté des vents , ignoré du soleil ,
Ils trouvent l'autre saint , lui demandent conseil.
Il faut , dit leur ami , le prendre de soi-même.
Qui, mieux que vous , sait vos besoins ?
Apprendre à se connoître est le premier des soins
Qu'impose à tous mortels la majesté suprême.
Vous êtes-vous connus dans le monde habité?
L'on ne le peut qu'aux lieux pleins de tranquillité :
Chercher ailleurs ce bien est une erreur extrême.
Troublez l'eau : vous y voyez-vous ?
Agitez celle-ci . Comment nous verrions-nous ?
La vase est un épais nuage
Qu'aux effets du cristal nous venons d'opposer. =
Mes frères , dit le saint, laissez-la reposer ,
Vous verrez alors votre image.
Pour vous mieux contempler, demeurez au désert. !!
Ainsi parla le solitaire.
Il fut cre : l'on suivit ce conseil salutaire.
Cen'est pas qu'un emploi ne doive être souffert.
Puisqu'on plaide etqu'on meurt , etqu'on devient malade,
Il faut des médecins , il faut des avocats.
Ces secours , grâce à Dicu , ne nous manqueront pas :
Les honneurs et le gain , tout me le persuade.
Cependant on s'cublic en ces communs besoins.
O vous , dont le public emporte tous les soins
LIVRE XIL 36
Magistrats , princes et ministres ,
Vous que doivent troubler mille accidents sinistres ,
Que le malheur abat, que le bonheur corrompt,
Vous ne vous voyez point, vous ne voyez personne.
Si quelque bonmoment à ces pensers vous donne ,
Quelque flatteur vous interrompt.
Cette leçonsera la finde ces ouvrages :
Puisse-t-elle être utile aux siècles à venir !
Je la présente aux rois ,je lapropose aux sages:
Par où saurois-je mieux finir2
Fin des Fables.
LaFontaine. Fables. BIBL. JUΝΙV.
GENT
1010101000000000000000
PHILÉMON ET BAUCIS .
SUJET TIRÉ DES MÉTAMORPHOSES D'OVIDE .
A M. LE DUC DE VENDÔME.
NI l'or ni la grandeur ne nous rendent heureux. 1
Ces deux divinités n'accordent à nos vœux
Que des biens peu certains, qu'un plaisir peu tranquille:
Des soucis dévorants c'est l'éternel asile ;
Véritables vautours , que le fils de Japet
Représente, enchaîné sur son triste sommet.
L'humble toit est exempt d'un tribut si funeste.
Le sagey vit en paix , et méprise le reste :
Content de ses douceurs , errant parmi lesbois,
Il regarde à ses pieds les favoris des rois ;
Il lit au front de ceux qu'un vain luxe environne
Que la Fortune vend ce qu'on croitqu'elle donne.
Approche-t-il du but , quitte-t-il ce séjour ;
Rien ne trouble sa fin, c'est le soir d'un beau jour.
Philémon et Baucis nous en offrent l'exemple :
Tous deux virent changer leur cabane enun temple.
Hyménée et l'Amour , par des désirs constants ,
Avoientuni leurs cœurs dès leur plus doux printemps:
Ni le temps ni l'hymen n'éteignirent leur flamme;
Clothonprenoitplaisir àfilercettetrame.
364 PHILEMON
Ils surent cultiver , sans se voir assistés ,
Leur enclos et leur champ par deux fois vingt étés.
Eux seuls ils composoient toute leur république :
Heureux de ne devoir à pas un domestique
Le plaisir ou le gré des soins qu'ils se rendoient!
Tout vieillit : sur leur front les rides s'étendoient ;
L'amitié modéra leurs feux sans les détruire ,
Et par des traits d'amour sut encor se produire.
Ils habitoient un bourg plein de gens dont le cœur
Joignoit aux duretés un sentiment moqueur.
Jupiter résolut d'abolir cette engeance.
Il part avec son fils , le dieu de l'éloquence ;
Tous deux en pèlerins vont visiter ces lieux.
Mille logis y sont, un seul ne s'ouvre aux dieux,
Près enfin de quitter un séjour si profane ,
Ils virent à l'écart une étroite cabane ,
Demeure hospitalière, humble et chaste maison:
Mercure frappe : on ouvre. Aussitôt Philémon
Vient au-devant des dieux, et leur tient ce langage :
Vous me semblez tous deux fatigués du voyage ,
Reposez-vous. Usez du peu que nous avons ;
L'aide des dieux a fait que nous le conservons :
Usez-en. Saluez ces pénates d'argile:
Jamais le ciel ne fut aux humains si facile,
Que quand Jupiter même étoit de simple bois ;
Depuis qu'on l'a fait d'or, il est sourd à nos voix.
Baucis, ne tardez point, faites tiédir cette onde :
Encorque lepouvoir audésirne réponde,
Nos hôtes agréront les soins qui leur sont dus:
Quelques restes de ſcu sous la cendre épandus
D'un souffle haletant par Baucis s'allumèrent :
Des branches de bois séc aussitôt s'enflammèrent.
ET BAUCIS . 365
L'onde tiède, on lava les pieds des voyageurs.
Philémon les pria d'excuser ces longueurs :
Et pour tromper l'ennui d'une attente importune,
11 entretint les dieux , non point sur la fortune ,
Sur ses jeux , sur la pompe et la grandeur des rois ,
Mais sur ce que les champs , les vergers et les bois
Ont de plus innocent, de plus doux , de plus rare.
Cependant par Baucis le festin se prépare.
La table où l'on servit le champêtre repas
Fut d'ais non façonnés à l'aide du compas :
Encore assure-t-on , si l'histoire en est crue ,
Qu'en un de ses supports le temps l'avoit rompue.
Baucis en égala les appuis chancelants
Du débris d'un vieux vase , autre injure des ans.
Un tapis tout usé couvrit deux escabelles :
Il ne servoit pourtant qu'aux fêtes solennelles.
Le linge orné de fleurs fut couvert , pour tous mets ,
D'un peu de lait , de fruits , et des dons de Cérès,
Les divins voyageurs , altérés de leur course ,
Mêloient au vin grossier le cristal d'une source.
Plus le vase versoit, moins il s'alloit vidant.
Philémon reconnut ce miracle évident;
Baucis n'en fit pas moins : tous deux s'agenouillèrent ;
Ace signe d'abord leurs yeux se dessillèrent.
Jupiter leur parut avec ces noirs sourcils
Qui font trembler les cieux sur leurs pôles assis.
Grand Dieu , dit Philémon , excusez notre faute :
Quels humains auroient cru recevoir un tel bôte?
Ces mets , nous l'avouons , sont peu délicieux :
Mais , quand nous serions rois, que donner à des dieux ?
C'est le cœur qui fait tout : que la terre et que l'onde
Apprêtent un repas pour les maîtres du monde ;
31
.
366 PHILEMON
Ils lui préfèreront les seuls présents du cœur.
Baucis sort à ces mots pour réparer l'erreur.
Dans le verger couroit une perdrix privée ,
Et par de tendres soins dès l'enfance élevée ;
Elle en veut faire un mets , et la poursuit en vain :
La volatille échappe à sa tremblante main;
Entre les pieds des dieux elle cherche un asile.
Ce recours à l'oiseau ne fut pas inutile :
Jupiter intercède. Et déjà les vallons
Voyoient l'ombre en croissant tomberduhaut des monts.
Les dieux sortent enfin, et font sortir leurs hôtes.
De cebourg, dit Jupin, je veux punir les fautes :
Suivez-nous. Toi , Mercure , appelle les vapeurs.
Ogens durs ! vous n'ouvrez vos logis ni vos cœurs !
Ildit : et les autans troublent déjà la plaine.
Nos deux époux suivoient , ne marchant qu'avec peine;
Un appui de roseau soulageoit leurs vieux ans :
Moitié secours des dieux, moitié peur, se hâtants ,
Sur un mont assez proche enfin ils arrivèrent.
Aleurs pieds aussitôt cent nuages crevèrent.
Des ministres du dieu les escadrons flottants
Entraînèrent , sans choix, animaux, habitants,
Arbres , maisons , vergers , toute cette demeure ;
Sans vestiges du bourg , tout disparut sur l'heure.
Les vieillards déploroient ces sévères destins.
Les animaux périr ! car encor les humains ,
Tous avoient dû tomber sous les célestes armes :
Baucis en répandit en secret quelques larmes.
Cependant l'humble toit devient temple, et ses murs
Changent leur frêle enduit aux marbres les plus durs,
De pilastres massifs les cloisons revêtues
En moins de deux instants s'élèvent jusqu'aux nues ;
ET BAUCIS. 307
Le chaume devient or, toutbrille en ce pourpris:
Tous ces évènements sont peints sur le lambris.
Loin, bien loin les tableaux de Zeuxis et d'Apelle !
Ceux-ci furent tracés d'une main immortelle.
Nos deux époux, surpris , étonnés , confondus,
Se crurent , par miracle , en l'Olympe rendus.
Vous comblez, dirent-ils , vos moindres créatures :
Aurions-nous bien le cœur et les mains assez pure
Pour présider ici sur les honneurs divins ,
Et prêtres vous offrir les vœux des pèlerins ?
Jupiter exauça leur prière innocente.
Hélas ! dit Philémon , si votre main puissante
Vouloit favoriser jusqu'au bout deux mortels ,
Ensemble nous mourrions en servant vos autels,
Clothon feroit d'un coup ce double sacrifice;
D'autres mains nous rendroient un vain et triste office:
Je ne pleurerois point celle-ci , ni ses yeux
Ne troubleroient non plus de leurs larmes ces lieux.
Jupiter à ce vœu fut encor favorable.
Mais oserai-je dire un fait presque incroyable ?
Un jour qu'assis tous deux dans le sacré parvis
Ils contoient cette histoire aux pèlerins ravis ,
La troupe à l'entour d'eux debout prêtoit l'oreille;
Philémon leur disoit : Ce lieu plein de merveille
N'a pas toujours servi de temple aux immortels :
Un bourg étoit autour ennemi des autels ,
Gens barbares , gens durs , habitacle d'impies;
Du céleste courroux tous furent les hosties.
Il ne resta que nous d'un si triste débriss
Vous en verrez tantôt la suite en nos lambris :
Jupiter l'y peignit. En contant ces annales ,
Philémon regardoit Baucis par intervalles ;
368 PHILEMON
Elle devenoit arbre , et lui tendoit les bras :
Il veut lui tendre aussi les siens , et ne peut pas.
Il veut parler , l'écorce a sa langue pressée.
L'un et l'autre se dit adieu de la pensée :
Lecorpsn'est tantôt plus que feuillage etque bois.
D'étonnement la troupe, ainsi qu'eux, perd la voix.
Même instant , même sort à leur fin les entraîne ;
Baucis devient tilleul, Philémon devient chêne.
On les va voir encore , afin de mériter
Les douceurs qu'en hymen Amour leur fit goûter:
Ils courbent sous le poids des offrandes sans nombre.
Pour peu que des époux séjournent sous leur ombre ,
Ils s'aiment jusqu'au bout, malgré l'effort des ans.
Ah ! si... Mais autre part j'ai porté mes présents.
Célébrons seulement cette métamorphose.
De fidèles témoins m'ayant conté la chose ,
Clio me conseilla de l'étendre en ces vers ,
Quipourrontquelque jour l'apprendre àl'univers.
Quelque jour on verra chez les races futures ,
Vous l'appui d'un grand nom , passer ces aventures.
Vendôme, consentez au los que j'en attends ;
Faites-moi triompher de l'Envie et du Temps :
Enchaînez ces démons , que sur nous ils n'attentent ,
Ennemis des héros et de ceux qui les chantent.
Jevoudrois pouvoirdire enun style assez haut
Qu'ayant mille vertus vous n'avez nul défaut.
Toutes les célébrer seroit œuvre infinie;
L'entreprise demande un plus vaste génie :
Carquel mérité enfin ne vous fait estimer ?
Sans parler de celui qui force à vous aimer.
Vous joignez à ces dons l'amour des beaux ouvrages ;
Vous y joignez un goût plus sûr que nos suffrages ;
ET BAUCIS: 369
Dondu ciel, qui peut seul tenir lieu des présents
Que nous font à regret le travail et les ans.
Peu de gens élevés , peu d'autres encor même , 1
Font voir par ces faveurs que Jupiter les aime.
Si quelque enfant des dieux les possède , c'est vous
Je l'ose dans ces vers soutenir devant tous.
Clio, sur son giron , à l'exemple d'Homère ,
Vientde les retoucher, attentive à vous plaire :
On dit qu'elle et ses sœurs , par l'ordre d'Apollon ,
Transportent dans Anet tout le sacré vallon :
Je le crois. Puissions-nous chanter sous les ombrages
Des arbres dont ce lieu va border ses rivages !
Puissent-ils tout d'un coup élever leurs sourcils ,
Comme on vit autrefois Philémon et Baucis !
ioioioioioioioioioioioioioioioioio
LES FILLES DE MINÉE.
SUJET TIRÉ DES MÉTAMORPHOSES D'OVIDE.
JE chante dans ces vers les filles de Minée,
Troupe aux arts de Pallas dès l'enfance adonnée,
Et de qui le travail fit entrer en courroux
Bacchus , à juste droit de ses honneurs jaloux.
Tout dieu veut aux humains se faire reconnoître :
On ne voit point les champs répondre aux soins du maître,
Si dans les jours sacrés , autour de ses guérets ,
Il ne marche en triomphe à l'honneur de Cérès.
LaGrèce étoit en jeux pour le fils de Sémèle.
Seules on vit trois sceurs condamner ce saint zèle.
Alcithoé l'aînée , ayant pris ses fuseaux,
Ditauxautres: Quoidonc! toujours des dieux nouveaux!
L'Olympe ne peut plus contenir tant de têtes ,
Ni l'an fournir de jours assez pour tant de fêtes.
Je ne dis rien des vœux dus aux travaux divers
De ce dieu qui purgea de mõustres l'univers.
Mais à quoi sert Bacchus , qu'à causer des querelles,
Affoiblir lesplus sains , entaidir les plus belles ,
Souventmener au Styx par de tristes chemins ?
Et nous irons chômer la peste des humains !
Pour moi , j'ai résolu de poursuivre ma tâche.
Sedonne, qui voudra, ce jour-ci , du reláche;
Cesmains n'enprendront point. Je suis encor d'avis
Quenous rendions le temps moins long par des récits :
372 LES FILLES
Toutes trois, tour à tour, racontons quelque histoire.
Je pourrois retrouver sans peine enma mémoire
Du monarquedes dieux les divers changements ;
Mais , comme chacun sait tous ces évènements ,
Disons ce que l'Amour inspire à nos pareilles :
Non toutefois qu'il faille , en contant ses merveilles ,
Accoutumer nos cœurs à goûter son poison ;
Car, ainsi que Bacchus , il trouble la raison.
Récitons-nous les maux que ses biens nous attirent.
Alcithoé se tut, et ses sœurs applaudirent.
Après quelques moments , haussant un peu la voix :
Dans Thèbes , reprit-elle , on conte qu'autrefois
Deuxjeunes cœurs s'aimoient d'une égale tendresse :
Pyrame , c'est l'amant , eut Thisbé pour maîtresse.
Jamais couple ne fut si bienassorti qu'eux:
L'un bien fait , l'autre belle , agréables tous deux ,
Tous deuxdignes de plaire, ils s'aimèrent sans peine,
D'autant plus tôt épris,qu'une invincible haine
Divisant leurs parents ces deux amants unit,
Et concourut aux traits dont l'Amour se servit.
Le hasard , non le choix , avoit rendu voisines
Leurs maisons , où régnoient ces guerres intestines :
Ce fut un avantage à leurs désirs naissants.
Le cours en commença par des jeux innocents :
La première étincelle eut embrasé leur ame ,
Qu'ils ignoroient encor ce que c'étoit que flamme.
Chacun favorisoit leurs transports mutuels ,
Mais c'étoit à l'insu de leurs parents cruels.
La défense est un charme : on dit qu'elle assaisonne
Les plaisirs , et surtout ceux que l'Amoar nous donne
D'undes logis àl'autre , elle instruisit du moins
Nos amants àse dire avec signes leurs soins
DE MINÉE: 373
Celéger reconfort ne les put satisfaire ;
Il fallut recourir à quelque autre mystère.
Un vieux mur entr'ouvert séparoit leurs maisons ;
Le temps avoit miné ses antiques cloisons :
Là , souvent de leurs maux ils déploroient la cause ;
Les paroles passoient , mais c'étoit peu de chose.
Se plaignant d'un tel sort, Pyrame dit un jour :
Chère Thisbé , le ciel veut qu'on s'aide en amour.
Nous avons à nous voir une peine infinie;
Fuyons de nos parents l'injuste tyrannie :
J'en ai d'autres en Grèce ; ils se tiendront heureux
Que vous daigniez chercher un asile chez eux ;
Leur amitié, leur bien, leur pouvoir , tout m'invite
Aprendre le parti dont je vous sollicite.
C'est votre seul repos qui me le fait choisir ,
Car je n'ose parler , hélas ! de mon désir.
Faut-il à votre gloire en faire un sacrifice?
De crainte des vains bruits faut-il que je languisse?
Ordonnez : j'y consens ; tout me semblera doux :
Je vous aime , Thisbé , moins pour moi que pour vous.
J'eu pourrois dire autant , lui repartit l'amante.
Votre amour étant pure , encor que véhémente ,
Je vous suivrai partout : notre commun repos
Me doit mettre au-dessus de tous les vains propos.
Tant que de ma vertu je serai satisfaite ,
Je rirai des discours d'une langue indiscrète ,
Et m'abandonnerai sans crainte à votre ardeur ,
Contente que je suis des soins de ma pudeurt
Jugez ce que sentit Pyrame à ces paroles.
Je n'en fais point ici de peintures frivoles :
Suppléez au peu d'art que le ciel mit en moi;
Vous-mêmes peignez-vous cet amant hors de soi .
La Fontaine . Fables. 32
374 LES FILLES
Demain , dit-il , il faut sortir avant l'aurore;
N'attendez point les traits que son char fait éclore;
Trouvez-vous aux degrés du terme de Cérès;
Là , nous nous attendrons : le rivage est tout près ,
Une barque est aubord; les rameurs , le vent même ,
Tout pour notre départ montre une hâte extrême ;
L'augure en est heureux , notre sort va changer;
Et les dieux sont pour nous , si je sais bien juger.
Thisbé consent à tout : elle en donne pour gage
Deux baisers , par le mur arrêtés au passage.
Heureux mur! tu devois servir mieux leur désir ;
Ils n'obtinrentde toi qu'une ombrede plaisir.
Le lendemainThisbé sort , et prévient Pyrame ;
L'impatience , hélas! maîtresse de son ame,
La fait arriver seule et sans guide aux degrés.
L'ombre et le jour luttoientdans les champs azurés.
Une lionne vient, monstre imprimant la crainte ;
D'un carnage récent sa gueule est toute teinte.
Thisbé fuit; et son voile, emporté par les airs ,
Source d'un sort cruel, tombe dans ces déserts.
La lionne le voit, le souille , le déchire;
Et, l'ayant teint de sang , aux forêts se retire.
Thisbé s'étoit cachée en un buisson épais.
Pyrame arrive , et voit ces vestiges tout frais.
O dieux ! quc devient-il ! Un froid court dans ses veines.
Il aperçoit le voile étendu dans ces plaines ,
Il le lève; et le sang , joint aux traces des pas ,
L'empêche de douter d'un funeste trépas.
Thisbé , s'écria-t- il, Thisbé,je t'ai perdue !
Te voilà , par ma faute, aux enfers descendue!
Je l'ai voulu; c'est moi qui suis le monstre aficax
Par qui tu t'en vas voir le séjour ténébreux :
DE MINÉE: 375
Attends-moi , je te vais rejoindre aux rives sombres.
Mais m'oserai-je à toi présenter chez les ombres ?
Jouis au moins du sangque je te vais offrir,
Malheureux de n'avoir qu'une mort à souffrir.
Il dit , et d'un poignard coupe aussitôt sa trame:
Thisbé vient ; Thisbé voit tomber son cher Pyrame:
Que devient-elle aussi ! Tout lui manque à la fois ,
Les sens et les esprits aussi-bien que la voix.
Elle revient enfin; Clothon,pour l'amour d'elle ,
Laisse à Pyrame ouvrir sa mouranteprunelle.
Il ne regardepoint la lumière des cieux;
Sur Thisbé seulement il tourne encor les yeux.
Il voudroit lui parler; sa langue est retenue :
Il témoigne mourir content de l'avoir vue.
Thisbé prend le poignard; etdécouvrant son sein
Je n'accuserai point, dit-elle , ton dessein ,
Bienmoins encor l'erreur de ton ame alarmée :
Ce seroit t'accuser de m'avoir trop aimée.
Je ne t'aime pas moins : tu vas voir que mon cœur
N'a, non plus que le tien, mérité son malheur.
Cher amant ! reçois donc ce triste sacrifice.
Samainet le poignard font alors leur office :
Elle tombe, et, tombant , range ses vêtements ;
Dernier trait de pudeur même aux derniers moments.
Les nymphes d'alentour lui donnèrent des larmes ,
Et du sang des amants teignirent par des charmes
Le fruit d'un mûrier proche , et blanc jusqu'à ce jour,
Éternel monument d'un si parfait amour.
Cette histoire attendrit les filles de Minée.
L'une accusoit l'amant , l'autre la destinée ;
Et toutes , d'une voix , conclurent que nos cœurs
De cette passion devroient être vainqueurs.
376 LES FILLES
Ellemeurt quelquefois avant qu'être contente
L'est-elle ; elle devient aussitôt languissante :
Sans l'hymen on n'en doit recueillir aucun fruit;
Et cependant l'hymen est ce qui la détruit.
Il y joint , dit Clymène , une âpre jalousie ,
Poison le plus cruel dont l'ame soit saisie :
Je n'en veux pour témoin que l'erreur de Procris:
Alcithoé ma sœur, attachant vos esprits ,
Des tragiques amours vous a conté l'élite :
Celles que je vais dire ont aussi leur mérite.
J'accourcirai le temps , ainsi qu'elle , à mon tour.
Peu s'en faut que Phébus ne partage le jour ;
Ases rayons perçants opposons quelques voiles :
Voyons combien nos mains ont avancé nos toiles.
Je veux que sur la mienne , avant que d'être au soir,
Un progrès tout nouveau se fasse apercevoir.
Cependant donnez-moi quelque heure de silence :
Ne vous rebutez point de mon peu d'éloquence ;
Souffrez-en les défauts , et songez seulement
Au fruit qu'on peut tirer de cet évènement.
Céphale aimoit Procris : il étoit aimé d'elle :
Chacun se proposoit leur hymen pour modèle.
Cequ'amour fait sentir de piquant et de doux
Combloit abondamment les vœux de ces époux,
Ils ne s'aimoient que trop ! leurs soins et leur tendresse
1
Approchoient des transports d'amant et de maîtresse.
Le ciel même envia cette félicité :
Céphale eut à combattre une divinité,
Il étoit jeune et beau; l'Aurore en fut charmée ,
N'étant pas à ces biens chez elle accoutumée.
Nos belles cacheroient un pareil sentiment :
Chez les divinités on en use autrement.
DE MINÉE. 377
Celle-ci déclara son amour à Céphale.
Il eut beau lui parler de la foi conjugale :
Les jeunes déités qui n'ont qu'un vieil époux
Ne se soumettent point à ces lois comme nous.
La déesse enleva ce héros si fidèle.
De modérer ses feux il pria l'immortelle :
Elle le fit; l'amour devint simple amitié.
Retournez , dit l'Aurore , avec votre moitié ;
Je ne troublerai plus votre ardeur ni la sienneş
Recevez seulement ces marques de lamienne.
(C'étoit un javelot toujours sûr de ses coups.)
Unjour cette Procris qui ne vit que pour vous
Fera le désespoir de votre ame charmée ,
Etvous aurez regret de l'avoir tant aimée.
Tout oracle est douteux , et porte un double sens :
Celui-ci mit d'abord notre époux en suspens.
J'aurai regret aux vœux que j'ai formés pour elle !
Et comment ? n'est-ce point qu'elle m'est infidèle ?
Ah! finissent mes jours plutôt que de le voir!
Éprouvons toutefois ce que peut son devoir.
Des mages aussitôt consultant la science ,
D'un feint adolescent il prend la ressemblance ,
S'en vatrouver Procris , élève jusqu'aux cieux
Sés beautés , qu'il soutient être dignes des dieux ;
Joint les pleurs aux soupirs , comme un amant sait faire ,
Et ne peut s'éclaircir par cet art ordinaire.
Il fallut recourir à ce qui porte coup ,
Auxprésents : il offrit, donna , promit beaucoup ;
Promit tant, que Procris lui parut incertaine.
Toute chose a son prix. Voilà Céphale enpeine s
Il renonce aux cités , s'en va dans les forêts ;
Conte auxvents,conte aux bois,ses déplaisirs secrets ;
32
.
378 LES FILLES
S'imagine en chassant dissiper son martyre;
C'étoit pendant ces mois où le chaud qu'on respire
Oblige d'implorer l'haleine des zéphyrs.
Doux vents , s'écrioit-il , prêtez-moi des soupirs !
Venez , légers démons par qui nos champs fleurissent!
Aure, fais-les venir, je sais qu'ils t'obéissent :
Tonemploidans ces lieux est de tout ranimer.
On l'entendit: on crut qu'il venoit de nommer
Quelque objet de ses vœux, autre que son epouse:
Elle en est avertie, et la voilà jalouse.
Maint voisin charitable entretient ses ennuis.
Je ne le puis plus voir,dit-elle , que les nuits ;
Il aime donc cetteAure, et me quitte pour elle ?=
Nous vous plaignons : il l'aime, et sans cesse il l'appelle;
Les échos de ces lieux n'ont plus d'autres emplois
Que celui d'enseigner le nom d'Aure à nos bois ;
Dans tous les environs le nom d'Aure résonne.
Profitez d'un avis qu'en passant on vous donne :
L'intérêt qu'on y prend estde vous obliger.
Elle en profite,hélas ! et ne fait qu'y songer.
Les amants sont toujours de légère croyance :
S'ils pouvoient conserver un rayon de prudence ,
(Je demande un grand point, la prudence en amours ! )
Ils seroient aux rapports insensibles et sourds.
Notre épouse ne fut l'une ni l'autre chose.
Elle se lève un jour; et lorsque tout repose ,
Que de l'aube au teint frais la charmante douceur
Force tout au sommeil,hormis quelque chasseur,
Elle cherche Céphale : unbois l'offre à sa vue.
Il invoquoit déjà cette Aure prétendue :
Viens me voir, disoit-il , chère déesse , accours;
Je n'enpuis plus , je meurs; fais que par ton secours
DE MINEE. 379
La peine que je sens se trouve soulagée.
L'épouse se prétend par ces mots outragée :
Elle croit y trouver, non le sens qu'ils cachoient ,
Mais celui seulement que ses soupçons cherchoient:
O triste jalousie ! ô passion amère !
Fille d'un fol amour, que l'erreur a pour mère !
Ce qu'on voit par tes yeux cause assez d'embarras ,
Sans voir encor par eux ce que l'on ne voit pas !
Procris s'étoit cachée en la même retraite
Qu'un faon debiche avoit pour demeure secrète.
Il en sort; et le bruit trompe aussitôt l'époux.
Céphale prend le dard toujours sûr de ses coups ,
Lelance en cet endroit, et perce sa jalouse :
Malheureux assassin d'une si chère épouse !
Un cri lui fait d'abord soupçonner quelque erreur :
Il accourt , voit sa faute; et, tout plein de fureur,
Dumême javelot il veut s'ôter la vie.
L'Aurore et les Destins arrêtent cette envie.
Cet officelui fut plus cruel qu'indulgent :
L'infortuné mari , sans cesse s'affligeant ,
Eût accru par ses pleurs le nombre des fontaines ,
Si ladéesse enfin , pour terminer ses peines ,
N'eût obtenu du Sort que l'on tranchât ses jours :
Triste fin d'un hymen biendivers en son cours !
Fuyons ce nœud , mes sœurs , je ne puis trop ledire ;
Jugez par le meilleur quel peut être le pire.
S'il ne nous est permis d'aimer que sous ses lois ,
N'aimons point. Ce dessein fut pris par toutes trois :
Toutes trois , pour chasser de si tristes pensées ,
Arevoir leur travail se montrent empressées.
Clymène , en un tissu riche,pénible et grand ,
Avoit presque achevé fameux différend
380 LES FILLES
D'entre le dieu des eaux et Pallas la savante.
On voyoit en lointain une ville naissante.
L'honneur de la nommer, entre eux deux contesté,
Dépendoit du présent de chaque déité.
Neptune fit le sien d'un symbole de guerre :
Un coup de son trident fit sortir de la terre
Un animal fougueux , un coursier plein d'ardeur.
Chacun de ce présent admiroit la grandeur.
Minerve l'effaça , donnant à la contrée
L'olivier, qui de paix est la marque assurée.
Elle emporta le prix , et nomma la cité :
Athène offrit ses vœux à cette déité.
Pour les lui présenter on choisit cent pucelles ,
Toutes sachant broder, aussi sages que belles.
Les premières portoient force présents divers ;
Tout le reste entouroit la déesse aux yeux pers.
Avec un doux souris elle acceptoit l'hommage.
Clymène ayant enfin reployé son ouvrage ,
La jeune Iris commence en ces mots son récit :
Rarement pour les pleurs mon talent réussit ;
Je suivrai toutefois la matière imposée.
Télamon pour Chloris avoit l'ame embrasée :
Chloris pour Télamon brûloit de son côté.
La naissance , l'esprit , les grâces , la beauté,
Tout se trouvoit en eux, hormis ce que les hommes
Font marcher avant tout dans ce siècle où nous sommes :
Ce sont les biens , c'est l'or, mérite universel.
Ces amants , quoiqu'épris d'un désir mutuel ,
N'osoient aublond Ilymen sacrifier encore,
Faute de ce métal que tout le monde adore.
Amour s'en passeroit ; l'autre état ne le peut :
Soit raison , soit abus, le Sort cinsi le veut,
DE MINÉE. 381
Cetteloi , qui corrompt les douceurs de la vie ,
Fut par le jeune amant d'une autre errcur suivie.
Le démon des combats vint troubler l'univers :
Un pays contesté par des peuples divers
Engagea Telamon dans un dur exercice ;
Il quitta pour un temps l'amoureuse milice.
Chloris y consentit, mais non pas sans douleur.
Il voulut mériter son estime et son cœur.
Pendant que ses exploits terminent la querelle ,
Un parent de Chloris meurt , et laisse à la belle
D'amples possessions et d'immenses trésors :
Il habitoit les lieux où Mars régnoit alors.
La belle s'y transporte ; et partout révérée ,
Partout des deux partis Chloris considérée
Voit de ses propres yeux les champs où Télamon 1
Venoit de consacrer un trophée à son nom.
Lui de sa part accourt ,et, tout couvert de gloire ,
Il offre à ses amours les fruits de sa victoire.
Leur rencontre se fit non loin de l'élément
Qui doit être évité de tout heureux amant.
Dès ce jour l'âge d'or les eût joints sans mystère;
L'âge de fer en tout a coutume d'en faire.
Chloris ne voulut donc couronner tous ces biens
Qu'au sein de sa patrie , et de l'aveu des siens .
Tout chemin, hors la mer, alongeant leur souffrance ,
Ils commettent aux flots cette douce espérance.
Zéphyre les suivoit : quand, presque en arrivant,
Un pirate survient, prend le dessus du vent ,
Les attaque , les bat. En vain , par sa vaillance,
Télamon jusqu'au bout porte la résistance ;
Après un long combat sonparti fut défait ,
Lui pris; et ses efforts n'eurent pour tout effet
382 LES FILLES
Qu'un esclavage indigne. Odieux ! qui l'eût pu croire!
Le Sort , sans respecter ni son sang , ni sa gloire ,
Ni son bonheur prochain , ni les vœux de Chloris,
Le fit être forçat aussitôt qu'il fut pris.
Le Destin ne fut pas à Chloris si contraire.
Un célèbre marchand l'achète du corsaire :
Il l'emmène ; et bientôt la belle, malgré soi ,
Aumilieu de ses fers range tout sous sa loi.
L'épouse du marchand la voit avec tendresse :
Ils en font leur compagne , et leur fils sa maîtresse,
Chacun veut cet hymen : Chloris à leurs désirs
Répondoit seulement parde profonds soupirs.
Damon, c'étoit ce fils , lui tient ce doux langage :
Vous soupirez toujours; toujours votre visage
Baigné de pleurs nous marque un déplaisir secret :
Qu'avez-vous ? vos beaux yeux verroient-ils à regret
Ceque peuvent leurs traits et l'excès de ma flamme ?
Rienne vous force ici , découvrez-nous votre ame :
Chloris , c'est moi qui suis l'esclave , et non pas vous
Ces lieux, à votre gré, n'ont-ils rien d'assez doux 2
Parlez , nous sommes prêts à changer de demeure :
Mes parents m'ont promis de partir tout-à-l'heure.
Regrettez-vous les biens que vous avez perdus ?
Tout le nôtre est à vous , ne le dédaignez plus.
J'en sais qui l'agréroient; j'ai su plaire à plus d'une :
Pour vous , vous méritez toute une autre fortune,
Quelleque soitla nôtre, usez-en : vous voyez
Ceque nous possédons et nous même à vos pieds.
Ainsi parle Damon : etChloris tout en larmes
Lui répondences mots accompagnés de charmes :
Vos moindres qualités et cet heureux séjour
Même aux filles des dieux donneroient de l'amour :
DE MINÉE. 383
Jugez donc si Chloris, esclave et malheureuse ,
Voit l'offre de ces biens d'une ame dédaigneuse.
Je sais quel est leur prix : mais de les accepter ,
Je ne puis ; et voudrois vous pouvoir écouter.
Ce qui me le défend , ce n'est point l'esclavage :
Si toujours la naissance éleva mon courage,
Je me vois , grâce aux dieux , en des mains où je puis
Garder ces sentiments , malgré tous mes ennuis ;
Je puis même avouer (hélas ! faut-il le dire?)
Qu'un autre a sur mon cœur conservé son empire.
Je chéris un amant, ou mort, ou dans les fers;
Je prétends le chérir encor dans les enfers.
Pourriez- vous estimer le cœur d'une inconstante ?
Je ne suis déjà plus aimable ni charmante ;
Chloris n'a plus ces traits que l'on trouvoit si doux ,
Et, doublement esclave , est indigne de vous.
Touché de ce discours , Damon prend congé d'elle :
Fuyons , dit-ilen soi , j'oublîrai cette belle;
Tout passe', et même un jour ses larmes passeront :
Voyons ce que l'absence et le temps produiront.
Aces mots il s'embarque , et , quittant le rivage ,
Il court de mer en mer, aborde en licu sauvage,
Trouve des malheureux de leurs fers échappés ,
Et sur le bord d'un bois à chasser occupés.
Télamon , de ce nombre , avoit brisé sa chaîne :
Aux regards de Damon il se présente à peine ,
Que son air, sa fierté , son esprit , tout enfin
Fait qu'à l'abord Damon admire sondestin ,
Puis le plaint, puis l'emmène, et puis lui dit sa flamme.
D'une esclave , dit-il,je n'ai pu toucher l'ame :
Elle chérit un mort ! Un mort , ce qui n'est plus ,
L'emportedans son cœur ! mes vœux sont superflus.
384 LES FILLES
Là-dessus , de Chloris il lui fait la peinture.
Télamon dans son ame admire l'aventure,
Dissimule , et se laisse emmener au séjour
Où Chloris lui conserve un si parfait amour.
Comme il vouloit cacher avec soin sa fortune,
Nulle peine pour lui n'étoit vile et commune.
On apprend leur retour et leur débarquement.
Chloris , se présentant à l'un et l'autre amant ,
Reconnoît Télamon sous un faix qui l'accable.
Ses chagrins le rendoient pourtant méconnoissable ;
Un œil indifférent à le voir eût erré ,
Tant la peine et l'amour l'avoient défiguré.
Le fardeau qu'il portoit ne fut qu'un vain obstacle ;
Chloris le reconnoît, et tombe à ce spectacle :
Elle perd tous ses sens et de honte et d'amour.
Télamon, d'autre part , tombe presque à son tour.
On demande à Chloris la cause de sa peine :
Elle la dit; ce fut sans s'attirer dehaine.
Son récit ingénu redoubla la pitié
Dans des cœurs prévenus d'une juste amitić.
Damonditque son zèle avoit changé de face ,
On le crut. Cependant, quoi qu'on dise et qu'on fasse,
D'un triomphe si doux l'honneur et le plaisir
Ne se perd qu'en laissant des restes de désir.
On crut pourtant Damon. Il restreignit son zèle
Asceller de l'hymen une union si belle ;
Et, par un sentiment àqui rien n'est égal,
Il pria ses parents de doter son rival.
H l'obtint, renonçant dès-lors à l'hyménée.
Le soir étant venu de l'heureuse journée,
Les noces se faisoient à l'ombre d'un ormeau :
L'enfant d'un voisin vit s'y percher un corbeau ;
DE MINÉE. 385
In faitpartir de l'arc une flèche maudite,
Perce les deux époux d'une atteinte subite.
Cbloris mourut du coup , non sans que son amant
Attirât ses regards en ce dernier moment.
Il s'écrie , en voyant finir ses destinées :
Quoi ! la Parque a tranché le cours de ses années !
Dieux , qui l'avez voulu , ne suffisoit-il pas
Que la haine du Sort avançat mon trépas ?
En achevant ces mots , il acheva de vivre :
Son amour, non le coup, l'obligea de la suivre ;
Blessé légèrement, il passa chez les morts :
Le Styx vit nos époux accourir sur ses bords.
Même accident finit leurs précieuses trames ;
Même tombe eut leurs corps , même séjour leurs ames.
Quelques uns ont écrit (mais ce fait est peu sûr)
Que chacun d'eux devint statue et marbre dur.
Le couple infortuné face a face repose.
Je ne garantis point cette métamorphose :
On en doute. On le croit plus que vous ne pensez ,
Dit Clymène ; et cherchant dans les siècles passés
Quelque exemple d'amour et de vertu parfaite ,
Tout ceci me fut dit par le sage interprète.
J'admirai , je plaignis ces amants malheureux :
On les alloit unir; tout concouroit pour eux ;
Ils touchoient au moment; l'attente en étoit sûre.
Hélas ! il n'en est point de telle en la nature :
Sur le point de jouir, tout s'enfuit de nos mains ;
Les dieux se font un jeu de l'espoir des humains.
Laissons , reprit Iris, cette triste pensée.
La fête est vers sa fin , grâce au ciel , avancée ;
Et nous avons passé tout ce temps en récits
Capables d'affliger les moins sombres esprits :
La Fontaine. Fables . 33
386 LES FILLES
Effaçons, s'il se peut, leur image funeste.
Je prétends de ce jour mieux employer le reste ,
Et dire un changement, non de corps , mais de cœur.
Le miracle en est grand, Amour en fut l'auteur .
Il en fait tous les jours de diverse manière.
Je changerai de style en changeant de matière,
Zoon plaisoit auxyeux; mais cen'est pas assez :
Son peu d'esprit , son humeur sombre,
Rendoient ces talents mal placés.
Il fuyoit les cités , il ne cherchoitque l'ombre ,
Vivoit parmi les bois ,concitoyen des ours ,
Et passoit , sans aimer, les plus beaux de ses jours.
Nous avons condamné l'amour , m'allez-vous dire.
J'en blâme en nous l'excès ; mais je n'approuve pas
Qu'insensible aux plus doux appas
Jamais un homme ne soupire.
Hé quoi ! ce long repos est-il d'un si grand prix ?
Les morts sont donc heureux? Ce n'est pas mon avis:
Je veux des passions ; et si l'état le pire
Est le néant, je ne sais point
Denéant plus complet qu'un cœur froid à ce point.
Zoon n'aimant donc rien , ne s'aimaut pas lui-même ,
Vit Iole endormie , et le voilà frappé :
Voilà son cœur développé.
Amour, par son savoir suprême ,
Ne l'eut pas fait amant qu'il en fit unhéros.
Zoon rend grâce au dieu qui troubloit son repos :
Il regarde en tremblant cette jeune merveille.
A la fin Iole s'éveille.
Surprise et dans l'étonnement ,
Elle veut fair; mais son amant
DE MINÉE. 387
L'arrête, et lui tient ce langage:
Rare et charmant objet, pourquoi me fuyez-vous ?
Je ne suis plus celui qu'on trouvoit si sauvage :
C'est l'effet de vos traits aussi puissants que doux ;
Ils m'ont l'ame et l'esprit et la raison donnée.
Souffrez que , vivant sous vos lois ,
J'emploie à vous servir des biens que je vous dois.
Iole, à ce discours , encor plus étonnée,
Rougit, et sans répondre elle court au hameau ,
Et raconte à chacun ce miracle nouveau,
Ses compagnes d'abord s'assemblent autourd'elle:
Zoon suit en triomphe , et chacun applaudit.
Je ne vous dirai point , mes sœurs , tout ce qu'il fit,
Ni ses soins pour plaire à la belle :
Leur hymen se conclut. Un satrape voisin ,
Le propre jour de cette fête ,
Enlève à Zoon sa conquête :
On ne soupçonnoit point qu'il eût un tel dessein:
Zoon accourt au bruit , recouvre ce cher gage ,
Poursuit le ravisseur, et le joint, et l'engage
En un combat de main à main.
Iole en est le prix aussi bien que le juge.
Le satrape , vaincu, trouve encor du refuge
En la bonté de son rival.
Hélas ! cette bonté lui devint inutile ;
Il mourut du regret de cet hymen fatal :
Auxplus infortunés la tombe sert d'asile.
Ilprit pour héritière , en finissant ses jours ,
Lole, qui mouilla de pleurs son mausolée.
Que sert-il d'être plaint quand l'ame est envolée ?
Ce satrape eût mieux fait d'oublier ses amours.
Lajeune Iris à peine echevoitcette histoire;
388 LES FILLES DE MINÉE.
Et ses sœurs avouoient qu'un chemin à la gloire ,
C'est l'amour. On fait tout pour se voir estimé :
Est-il quelque chemin plus court pour être aimé ?
Quel charme de s'ouïr louer par une bouche
Qui , même sans s'ouvrir, nous enchante et nous touche!
Ainsi disoient ces sœurs. Un orage soudain
Jette un secret remords dans leur profane sein.
Bacchus entre , et sa cour, confus et long cortège :
Où sont, dit-il , ces sœurs à la main sacrilège ?
Que Pallas les défende, et vienne en leur faveur
Opposer son égide à ma juste fureur :
Rien ne m'empêchera de punir leur offense.
Voyez : et qu'on se rie , après , de ma puissance !
Il n'eut pas dit , qu'on vit trois monstres au plancher,
Ailés , noirs et velus , en un coin s'attacher.
Oncherche les trois sœurs ; on n'en voit nulle trace.
Leurs métiers sont brisés ; on élève à leur place
Une chapelle au dieu père du vrai nectar.
Pallas a beau se plaindre , elle a beau prendre part
Au destin de ces sœurs par elle protégées ;
Quand quelque dieu , voyant ses bontés négligées ,
Nous fait sentir son ire , un autre n'y peut rien :
L'Olympe s'entretient en paix par ce moyen.
Profitons , s'il se peut , d'un si fameux exemple.
Chômons : c'est faire assez qu'aller de temple en temple
Rendre à chaque immortel les vœux qui lui sont dus :
Les jours donnés aux dieux ne sontjamais perdus.
FIN.
TABLE ALPHABÉTIQUE
DES FABLES.
LES ABDÉRITAINS et Démocrite. Liv. VIII. Fable 26.
l'Agneau et le Loup. I. 10.
l'Aigle et l'Escarbot. II. 8.
l'Aigle et le Hibou. V. 18. :
l'Aigle , la Laie et la Chatte. III. 6.
l'Aigle et la Pie. XII. 11.
l'Alouette etsespetits , avec le Maîtred'unchamp. IV. 22.
l'Alouette , l'Autour et l'Oiseleur. VI. 15.
Amarante et Tircis. VIII. 13 .
Amateur des jardins et l'Ours. VIII. 10,
les deux Amis. VIII. 11.
l'Amour et la Folie. XII. 14.
l'Amour et l'Hyménée. XII. 25.
l'Ane et le Cheval. VI. 16.
l'Ane et le Lion chassant. II. 19.
l'Ane , le Meûnier et son Fils. III. 1.
l'Ane et le Vieillard. VI. &
l'Ane et les Voleurs. I. 13.
l'Ane chargé d'éponges , et l'Ane chargé de sel. II. 10,
l'Ane et le Chien. VIII. 17:: .
l'Ane et le petit Chien. IV. 5.
l'Ane et ses Maîtres. VI. 11.
l'Ane portant des reliques. V. 14.
l'Ane vêtu de la peau du Lion. V. 21 .
un Animal dans la lune. VII. 18.
Jes Animaux malades de la peste. VII. 1.
33 .
390 TABLE
lesAnimaux, leSinge et le Renard. Liv. VI. Fable6.
lesAnimaux (tribut envoyé par)àAlexandre, IV. 12;
'lAraignée et la Goutte. III. 8.
I'Araignée et l'Hirondelle. X. 7.
l'Astrologue qui se laisse tomber dans un puits. 1. 13.
l'Avantage de la Science. VIII. 19.
l'Avare qui a perdu son trésor. IV. 20.
les deux Aventuriers et le Talisman. X. 14.
"Autour , l'Alouette et l'Oiseleur. VI. 15.
leBassa et le Marchand. VIII. 18.
laBelette entréedans un grenier. III. 17.
la Belette , le Chat , et le petit Lapin. VII. 16.
lesdeuxBelettes et la Chauve-Souris. II. 5.
Belettes. (combat des Rats etdes) IV. 6.
le Berger et la Mer. IV. 2.
le Berger et le Roi. X. 10.
le Berger et son Troupeau. IX. 19..
le Berger qui joue de la flûte, et les Poissons. X. II.
les Bergers et le Loup. X. 6.
laBesace. I. 7 .
Borée et Phébus. VI. 3.
le Bouc et le Renard. III. 5.
la Brebis , la Chèvre et la Genisse , en société avec
Lion. I. 6.
Ics Brebis et les Loups. III, 13.
Je Bûcheron et Mercure. V. r.
le Bûcheron et la Mort. I. 16.
le Buisson , la Chauve-Souris et le Canard. XII. 7.
le Buste et le Renard. IV. 14:
le Canard, le Buissonet la Chauve-Souris. XII.
les deux Canards et la Tortue. X. 3
le Cerf malede. XII. 6.
ALPHABETIQUE 391
leCerf sevoyantdans l'eau. Liv. VI. Fable 9.
leCerf et la Vigne. V. 15.
le Chameau et les Bâtons flottants. IV. 10.
le Chapon et le Faucon. VIIL 2.1.
le Charlatan. VI. 19.
le Chartier embourbé. VI. 18:
le Chasseur et le Lion. VI. 2.
le Chasseur et le Loup. VIII. 27.
le Chasseur , le Roi et le Milan. XII. 12.
le Chat et le Singe. IX. 17 .
le Chat , le Cochet et le Souriceau. VI. 5.
le Chat , la Belette et le petit Lapin. VII. 16.
leChatet les deux Moineaux. XII. 2.
le Chat et le vieux Rat. III. 18.
le Chatet le Rat. VIII. 22.
le Chat et le Renard. IX. 14.
le vieux Chat et la jeune Souris. XII. 5.
leChat-huantet les Souris. XI. 9.
Chats (la querelle des) et des Souris. XII. 8.
la Chatte métamorphosée en femme. II. 18.
la Chauve-Souris et les deux Belettes. II. 5.
la Chauve-Souris, leBuissonetle Canard. XII. 7.
le Chêne et le Roseau. I. 22.
le Cheval s'étant voulu venger du Cerf. IV. 13.
le Cheval et l'Ane. VI. 16.
le Cheval et le Loup. V. 8.
le Cheval , le Renard et le Loup. XII. 17 .
laChèvre, le Mouton et le Cochon. VIII. 12. i
la Chèvre , la Génisse et la Brebis , en société avec le
Lion. J. 6.
laChèvre, le Chevreau et le Loup. IV. 15.
les deux Chèyres. XII. 4.
392 TABLE
le Chien à qui on a coupé les oreilles. Liv. X. Fable 9.
le Chien qui lâche sa proie pour l'ombre. VI. 17.
leChienqui porte àson cou le dînéde son maî[Link]. 7.
le Chien , le Renard et le Fermier. XI. 3 .
le Chien et l'Ane. VIII. 17:
le petit Chien et l'Ane. IV. 5.
le Chien et le Loup. I. 5.
le Chien maigre et le Loup. IX. 10:
Chiens (la querelle des ) et des Chats. XII. 8.
les deux Chiens et l'Ane mort. VIII. 25.
la Cigogne et le Renard. I. 18.
la Cigogne et le Loup. III. g.
le Cierge. IX. 12.
la Cigale et la Fourmi. I. 1.
la Citrouille et le Gland. IX. 4.
le Coche et la Mouche. VII. 9.
le Cochet , le Chat et le Souriceau. VI. 5.
le Cochon , la Chèvre et le Mouton. VIII. 12.
la Colombe et la Fourmi. II. 12.
le Combat des Rats et des Belettes. IV. 6.
les Compagnons d'Ulysse. XII. 1.
les deux Compagnons et l'Ours. V. 20.
Conseil tenu par les Rats. II. 2.
le Coq et la Perle. 1. 30.
leCoq et le Renard. II. 15.
les deux Coqs. VII. 13.
les Coqs et la Perdrix. X. 8.
le Corbeau , la Gazelle, la Tortue et le Rat. XII. 15.
le Corbeau voulant imiter l'Aigle. II. 1.6.
le Corbeau et le Renard. I. 2.
le Cormoran et les Poissons. X. 4.
la Couleuvre et l'Homme. X. 2.
ALPHABETIQUE. 393
laCour du Lion. VII. 7.
le Cuisinier et le Cygne. III. 12.
le Curé et le Mort. VII. II.
le Cygne et le Cuisinier. III. 12.
Daphnis et Alcimadure. XII. 27 .
le Dauphin et le Singe. IV. 7.
Démocrite et les Abdéritains. VIII. 26.
leDépositaire infidèle. IX. 1 .
les Devineresses. VII. 15.
les Dieux voulant instruire un fils de Jupiter. XI. 2.
la Discorde. VI. 20.
le Dragon à plusieurs têtes , et le Dragon à plusieurs
queues. I. 12.
l'Écolier, le Pédant, et le Maître d'un jardin. IX. 5.
l'Écrevisse et sa Fille. XII. 10.
l'Éducation. VIII. 24.
l'Éléphant et le Singe de Jupiter. XII. 2 г.
l'Éléphant et le Rat. VIII. 15.
l'Enfant et le Maître d'école. I. 19.
Enfants. (le Vieillard et ses) IV. 18:
Enfants. (le Laboureur et ses) V. 9.
l'Enfouisseur et son Compère. X. 5.
l'Escarbot et l'Aigle. II. 8.
l'Estomac et les Membres. III. 2:
Fables (le pouvoir des) VIII. 4.
le Faucon et le Chapon. VIII. 2 17
laFemme noyée. III. 16.
la Femme , le Mari et le Voleur. IX. 15:
Femme. (l'Ivrogne et sa) III. 7.
les Femmes et le Secret. VIII. 6.
le Fermier , le Chien et le Renard. XI. 3.
V
la Fille. VII. 5. BIBL , UNI .
NT
CE
TABLE
394
Fille. (laSouris métamorphosée en) Liv. IX. Fable 7.
le Fils de Roi , le Gentilhomme, le Pâtre et leMarchand.
Χ. 16.
le Financier et le Savetier. VIII. 2,
la Folie et l'Amour. XII. 14.
la Forêt et le Bûcheron. XII. 16.
la Fortune et le jeune Enfant. V. II.
Fortune, (l'Homme qui court après la) et l'Homme qui
l'attend dans son lit. VII. 12.,
Fortune. (ingratitude et injustice des hommes envers la)
VII. 14.
le Fouqui vend la Sagesse. IX. 8.
un Fou et un Sage. XII. 22 .
la Fourmi et la Cigale. I. 1.
Ja Fourmi et la Colombe . II, 12,
la Fourmi et la Mouche. IV. 3.
les Frêlons et les Mouches à miel. I. 21.
la Gazelle, laTortue, le Rat et leCorbeau. XII. 15.
le Geai paré des plumes du Paon. IV. 9.
la Génisse, la Chèvre et la Brebis, en société avec le Lion.
I. 6.
le Gentilhomme, le Pâtre , le Fils de roi et leMarohand.
Χ. 16.
leGland et la Citrouille. IX. 41
Goût difficile. (contre ceux qui ont le) II. r.
la Goutte et l'Araignée. III. 8.
laGrenouille qui veut se faire aussi grosse que le Bœuf.
I. 3.
la Grenouille et le Rat. IV. 12
laGrenouille et les deux Taureaux. IL 4.
les Grenouilles et le Lièvre. II. 14.
les Grenouilles et le Soleil. VI. 12. XII. 24,
ALPHABETIQUE. 395
lesGrenouilles qui demandent un roi. Liv. III. Fable 4 .
le Hérisson , le Renard et les Mouches. XII. 13.
le Héron. VII. 4.
le Hibou et l'Aigle. V. 18.
l'Hirondelle et l'Araignée. X. 7.
l'Hirondelle et les petits Oiseaux. 1. 8.
l'Homme et la Coulcuvre. X. 2.
l'Homme et la Puce. VIII. 5.
l'Homme et son Image. I. 11 .
l'Homme entre deux âges , et ses deux Maîtresses. I. 17.
l'Homme et l'Idole de bois. IV. 8.
l'Homme qui court après la Fortune , et l'Homme qui
l'attend dans son lit. VII. 12.
les deux Hommes et le Trésor. IX. 16.
les trois jeunes Hommes et le Vieillard. XI. 8.
l'Horoscope. VIII. 16.
l'Hospitalier, le Juge arbitre et le Solitaire. XII. 28.
l'Huître et le Rat. VIII. 9.
l'Huître et les Plaideurs. IX. 9.
l'Hyménée et l'Amour. XII. 25.
l'Impie et l'Oracle. IV. 19.
l'Ingratitude et l'injustice des Hommes envers laFortune.
VII. 14.
l'Ivrogne et sa Femme. III. 7.
le Jardinier et son Seigneur. IV. 4.
le Juge arbitre , l'Hospitalier et le Solitaire. XII. 28.
Jupiter et le Métayer. VI . 4.
Jupiter et le Passagei. IX. 13 .
Jupiter et les Tonnerres. VIII. 20.
le Laboureuret ses Enfants V. 9.
la Laie , la Chatte et l'Aigle. 111. 6.
la Laitière et le Pot au lait. VII. 10.
396 TABLE
le petit Lapin, leChat et la Belette. Liv. VII. Fable 16.
ول
les Lapins. X. 15.
le Léopard et le Singe. IX. 3.
la Lice et sa Compagne. II. 7.
Lièvre. ( les oreilles du ) V. 4.
le Lièvre et les Grenouilles. II. 14.
le Lièvre et la Perdrix. V. 17 .
le Lièvre et la Tortue. VI. 10 .
la Ligue des Rats. XII. 26,
la Lime et le Serpent. V. 16.
le Lion. XI. I.
le Lion et le Pâtre. VI. r.
le Lion en société avec la Génisse, la Chèvre et la Brebis,
1. 6.
le Lion abattu par l'Homme. III. I0 .
le Lion amoureux. IV. Ι .
le Lion devenu vieux. III. 14.
le Lion malade et le Renard. VI. 14.
le Lion s'en allant en guerre. V. 19.
le Lion et l'Ane chassant. II. 19.
le Lionet le Chasseur. VI. 2 .
le Lion , le Loup et le Renard. VIII. 3.
le Lion et le Moucheron. II. 9.
le Lion et le Rat. 11. 11 .
Lion. (la cour du) VII. 7 .
le Lion, le Singe et les deux Anes. XI. 5.
Ja Lionne et l'Ourse. X. 13 .
le Loup et l'Agneau. I. 10.
le Loup devenu Berger. III. 3.
le Loup et les Bergers. X. 6.
Is foupet le Chasseur. VIII. 27.
Jour et le Chien. I. 5.
ALPHABETIQUE. 397
le Loup et le Chien maigre. Liv. IX. Fable 10,
le Loup et la Cigogne. III. 9.
le Loup, la Chèvre et le Chevreau. IV. 15.
de Loupet le Cheval. V. 8.
le Loup, le Lion et le Renard. VIII. 3.
le Loup, le Renard et le Cheval. XII. 17,
le Loup , la Mère et l'Enfant. IV. 16.
leLoupplaidantcontrele Renard, pardevantle Singe. II. 3.
le Loup et le Renard. XI. 6. XII. 9.
les Loups et les Brebis. III. 13 .
le Maître d'école et l'Enfant. I. 19.
le Maître d'un champ , l'Alouette et ses Petits. IV. 22.
le Maître d'un jardin , l'Écolier et le Pédant. IX. 5.
le Malheureux et la Mort. I. 15.
le Marchand et le Bassa. VIII. 18.
le Marchand , le Gentilhomme , le Pâtre et le Fils de roi.
Χ. 16.
le Mari , la Femme et le Voleur. IX: 15,
le mal Marié. VII. 2:
les Médecins. V. 12:
les Membres et l'Estomac. 111. 2.
laMer et le Berger. IV. 2.
Mercure et le Bûcheron. V. 1 .
laMère , l'Enfant et le Loup. IV. 16.
leMétayer et Jupiter. VI. 4.
le Meûnier , son Fils et l'Ane. III. r.
le Milan et le Rossignol. IX. 18.
le Milan , le Chasseur et le Roi. XII . 12.
les deux Moineaux et le Chat. XII. 2.
la Montagne qui accouche. V. 10.
laMort et le Bûcheron. I. 16.
laMort et le Malheureux. I. 15
.
La Fontaine. Fables. 34
TABLE
398
la Mort et le Mourant. Liv. VIII. Fable r.
la Mouche et le Coche. VII. 9.
la Mouche et la Fourmi. IV. 3 ..
les Mouches à miel et les Frêlons. I. 2 1:
les Mouches , le Hérisson et le Renard. XII. 13.
le Moucheron et le Lion. II. 9.
le Mourant et la Mort. VIII. г.
le Mouton , la Chèvre et le Cochon. VIII. 12,
le Mulet se vantant de sa généalogie. VI. 7.
les deux Mulets. I. 4.
les Obsèques de la Lionne. VIII. 14.
l'Oeil du Maître. IV. 21 .
l'Oeuf , les deux Rats et le Renard. X. r.
l'Oiseau blessé d'une flèche. II. 6.
les petits Oiseaux et l'Hirondelle. I. 8.
l'Oiseleur , l'Autour et l'Alouette. VI. 15.
l'Oracle et l'Impie. IV. 19:
les Oreilles du Lièvre. V. 4:
l'Ours et l'Amateur des jardins. VIII. 10.
l'Ours et les deux Compagnons. V. 20.
l'Ourse et la Lionné. X. 13 .
le Paon se plaignant à Junon. II. 17.
Parole de Socrate. IV. 17 .
le Passager et Jupiter. IX. 13 .
le Passant et le Satyre. V. 7.
le Pâtre , le Marchand, le Gentilhomme et le Fils de roi.
Χ. 16.
le Pâtre et le Lion. VI.' r:
le Paysan du Danube. XI. 7:
le Pêcheur et le petit Poisson. V. 3 .
le Pédant , l'Écolier et le Maître d'un jardin. IX. 5.
la Perdrix et le Lièvre. V. 17.
ALPHABETIQUE.
laPerdrix et les Coqs. Liv. X. Fable 8.
les deux Perroquets, le Roi et son Fils. X. 12.
Phébus et Borée. VI. 3,
Philomèle et Progné. III. 15:
le Philosophe Scythe. XII. 20.
la Pie et l'Aigle. XII. 11 .
les Pigeons et les Vautours. VII. 8.
les deux Pigeons. IX. 2.
les Plaideurs et l'Huître. IX. 9.
le petit Poisson et le Pêcheur. V. 3.
les Poissons et le Berger qui joue de la flûte. X. и г.
les Poissons et le Cormoran. X. 4.
les Poissons et le Rieur. VIII. 8.
le Pot de terre et le Pot de fer. V. 2.
Ja Poule aux œufs d'or. V. 13 :
les Poulets d'Inde et le Renard. XII. 18:
le Pouvoir des Fables. VIII. 4.
Progné et Philomèle. III. 15.
la Querelle des Chiens et des Chats,et celle des Chats et
des Souris . XII. 8.
le Rat qui s'est retiré du monde. VII. 3.
le Rat et l'Éléphant. VIII. 15.
le Rat , le Corbeau , la Gazelle et la Tortue. XII. 15.
le Rat et la Grenouille. IV. гг.
le Rat et l'Huître. VIII. 9.
le Rat de ville et le Rat des champs. I. 9.
le Ratet le Chat. VIII. 22.
le vieux Rat et le Chat. III. 18.
Rats.(combatdes Belettes et des) IV. 6.
Rats. (conseil tenu par les ) II. 2.
les deux Rats , le Renard et l'Oeuf. X. г.
leRenard qui a laqueue coupée. V. 5.
TABIE
leReñard anglois. Liv. XII. Fabie
le Renard et le Bouc. III. 5.
le Renard et le Buste. IV. 14.
le Renard et la Cigogne. I. 18.
le Renard , le Loup et le Cheval. XII; τη.
le Renard, les Mouches et le Hérisson. XII, 13 .
le Renard et les Poulets d'Inde. XII. 18.
le Renard et les Raisins. III. II.
le Renard , le Singe et les Animaux. VI. 6.
le Renard et le Corbeau. I. 2.
le Renard , le Chien et le Fermier. XI. 3,
le Renard et le Lion malade. VI. 14,
leRenard plaidant contre le Loup, pardevant le Singe.
II. 3.
le Renard et le Loup. XI. 6. XII. 9.
le Renard , le Lion et le Loup. VIII. 3.
le Renard et le Chat. IX. 14.
le Renard et le Coq. II. 15.
Rien de trop. IX. 1г.
le Ricur et les Poissons. VIII. 8.
la Rivière et le Torrent. VIII. 23.
le Roi , son Fils et les deux Perroquets. X. 1 .
le Roi , le Milan et le Chasseur. XII. 19.
le Roi et le Berger. X. 10:
le Roseau et le Chêne. I. 22.
le Rossignol et le Milan. IX. 18.
un Sage et un Fou. XII. 22.
le Satyre et le Passant. V. 7:
le Savetier et le Financier. VIII. 2.
le Serpent et la Lime. V. 16.
leSerpent et le Villageois. VI. 13.
Serpent. (la tête et la queue du) VII. 17.
ALPHABETIQUE.
Iesdeux Servantes et la Vieille. Liv. V. Fable 6:
Simonide préservé par les Dieux. I. 14.
le Singe. XII. 19.
leSingede Jupiter et l'Éléphant, XII. 21.
le Singe et le Chat. IX. 17 .
le Singe et le Dauphin. IV. 7.
le Singe, le Renard et les Animaux. VI. 6. 1
Singe. (le Loup plaidant contre le Renard, pardev
II. 3.
le Singe, le Lion et les deuxAnes. XI. 5.
le Singe et le Léopard. IX. 3.
leSinge et le Thesauriseur. XII. 35
Socrate. (Parole de) IV. 17.
le Soleil et les Grenouilles. VI. 12. XII. 24.
leSolitaire, le Juge arbitre et l'Hospitalier. XII. 28
le Songe d'unhabitant du Mogol. XI. 4.
lęs Souhaits. VII, 6.
leSouriceau , le Cochet et le Chat. VI. 5.
lajeune Souris et le vieux Chat. XII. 5.
la Souris métamorphosée en Fille. IX. 7.
Souris.(laquerelledes)etdesChats. XII, 8.
les Souris et le Chat-huant. XI. 9:
le Statuaire et la Statue de Jupiter. IX. 6.
les deux Taureaux et la Grenouille. II. 4.
Testament expliqué par Ésope. II. 20.
la Tête et la Queue du Serpent. VII. 17,
le Thésauriseur et le Singe. XII. 3.
Tircis et Amarante. VIII . 13.
le Torrent et la Rivière. VIIІ. 23.
laTortue et les deux Canarde. X. 3.
la Tortue, le Rat, le Corbeau et la Gazelle. XII. 15
laTortue et le Lièvre. VL 101
B. U. G.
Syst atal
1944
foa TABLE ALPHABETIQUE.
leTrésor et les deux Hommes. IX. 16.
Tribut envoyé par les Animaux à Alexandre. IV. 12 .
les Vautours et les Pigeons. VII. 8.
lajeune Veuve. VI. 21.
le Vieillard et l'Ane. VI. 8.
le Vieillard et ses Enfants. IV. 18.
leVieillard et lestroisjeunesHommes. XI. 8.
laVieille et les deux Servantes. V. 6.
le Villageois et le Serpent. VI. 13.
Ulysse. (les Compagnonsd') XII. т.
le Voleur, le Mari et la Femme. IX. 15.
les Voleurs et l'Ane. I. 13.
PHILEMON ET BAUCIS. 363
LES FILLES DE MINÉE. 371
FIN DE LA TABLE.