USAGES DES MOUSTIQUAIRES IMPREGNEES
D’INSECTICIDES DANS LA LUTTE CONTRE LE
PALUDISME A BAFIA DANS LA REGION DU
CENTRE-CAMEROUN : PANACEE OU DEBOIRES ?
Pascal NYAM
Département de sociologie
Université de Yaoundé 1
E-mail : pascalpa188@[Link]
Résumé
Le paludisme reste encore un défi majeur de santé publique au Cameroun. Ce pays est classé au
neuvième rang parmi les pays les plus touchés par cette maladie. Conscients de cette situation, les
pouvoirs publics ont axé son combat sur la prévention. C’est ainsi que la distribution gratuite des
moustiquaires imprégnée d’insecticides (MII) fut instaurée en 2010, ainsi que la gratuité de son
traitement aux enfants de 0 à 05 ans. Suivant la concrétisation de cette décision, le gouvernement va
organiser les campagnes de distribution de masse de cet outil en 2011 et en 2016.12 millions de
MILDA ont été distribuées lors de la dernière campagne où, la ville de Bafia a reçu 28000. Toutefois,
malgré cela, la solution reste toujours introuvable. Bien que cet outil soit une panacée pour les pouvoir
publics dans la lutte contre le paludisme, son usage reste encore embryonnaire par les populations
bénéficiaires qui, quant à elles, l’orientent plutôt à d’autres fins pour satisfaire leurs multiples besoins
quotidiens.
Mots clés : usages des moustiquaires imprégnées, paludisme, panacée, déboires
Abstract
Malaria remains a major public health challenge in Cameroon. The country is ranked 9th among the
countries most affected by this disease. Aware of this situation, the government has focused its fight on
prevention. Thus, the free distribution of impregnated mosquito nets was introduced in 2010, as well as
free treatment for children aged 0 to 05 years. Following the implementation of this decision, the
government will organize the distributions campaigns of this tool in 2011 and in 2016. More than 12
million impregnated mosquito nets were distributed in this lass campain where, the city of Bafia received
28,000. However, despite this, the solution is still not found. Although this tool is a panacea for the
public authorities in the fight against malaria, its use is still in its infancy by the beneficiary
populations, who, for their part, tend to use it for other purposes in order to satisfy their many daily
needs.
Key words: use of impregnated mosquito nets, malaria, panacea, setbacks
94
Introduction
Le Paludisme demeure encore très endémique au Cameroun malgré les
efforts des pouvoirs publics et des partenaires au développement pour
lui barrer la route. Les multiples programmes, projets et politiques mis
en place pour éradiquer cette maladie ne connaissent pas encore un
regain de vitalité sur le terrain. Cette maladie reste la première cause de
consultations (24,3%) dans les formations sanitaires, la première cause
d’hospitalisation et la première cause de décès (12,8%), surtout chez les
enfants de 0 à 05 ans (PNLP, 2019).
Convaincu que la meilleure façon d’aller en croisade contre celle-ci
serait de s’enliser dans sa prévention, l’Etat du Cameroun, dans son
souci d’améliorer le bien-être des populations, va instaurer la
distribution gratuite des moustiquaires imprégnées d’insecticides (MII)
vu son efficacité dans la lutte anti vectorielle. Cet outil était déjà
« préconisé en 1911 par Ross comme une méthode de prévention du paludisme »
(Carneval, 1995 : 59). C’est ainsi que le pays va organiser la première
campagne de distribution de masse de cet outil en 2011 où, 8,7 millions
des moustiquaires imprégnées à longue durée d’action (MILDA) ont été
distribuées à la population. En plus du fait que la couverture universelle
des populations en cet outil après dotation soit mièvre, soit 35% (EPC-
MILDA, 2013), il a également été noté un faible taux d’utilisation, soit
32%. Vu cette tendance, un accent sera mis sur la communication
sociale ou de changement de comportement avec pour objectif
d’amener les populations à adopter l’usage de cet outil de prémunition
dans leurs habitudes, leurs schèmes comportementaux, leurs us et
coutumes. C’est ainsi que les campagnes de sensibilisation fut
instaurées.
Toutefois, malgré ce dispositif, la solution restera toujours introuvable.
L’usage de cet outil pour se prémunir contre la malaria restera encore
un luxe pour la population. Une seconde campagne de distribution sera
annoncée en 2015 mais exécutée en 2016 où, plus de 12 millions de
MILDA ont étés distribuées. La ville de Bafia en a reçu environ 28 000
MILDA selon les données du PNLP. Cependant, l’enquête post
campagne va souligner seulement 47% de taux d’utilisation sur le Plan
général. N’ayant pas de donnés exact sur le taux d’utilisation de cet outil
dans la ville de Bafia, il est évident que celui-ci soit davantage revu à la
95
baisse vu les données glanées dans cette contrée (environ 29535 cas ont
été testés positif du paludisme simple en 2015, près de 10176 cas
suspect de paludisme grave ont été hospitalisés, avec 58 décès. Entre
janvier et juillet 2018, 17001 cas ont été testés du paludisme simple,
13090 cas suspect de paludisme grave ont été hospitalisés, avec 29
décès selon les données du District de Santé de Bafia). Si la MILDA se
trouve être une panacée pour les pouvoirs publics dans la lutte contre le
paludisme, la précarité dans laquelle vivent les populations de Bafia
porte ombrage à l’usage de cet outil pour se prémunir contre cette
maladie. Il est paradoxalement observé son usage à d’autres fins.
En posant le problème de mauvais et sous usages des MII par les
populations de cette ville pour se prémunir contre le paludisme, ce
présent article vise à montrer les facteurs exogènes mais surtout
endogènes qui expliquent cette conjoncture. Ainsi, en passant en revue
ces facteurs, ce travail se propose également de faire des observations
sur les déboires de cet outil dans cette prémunition chez les populations
du champ social Bafia. Il sera également question d’expliquer comment
cet outil est passé de la panacée aux déboires dans cette lutte ; pourquoi
les communautés préfèrent l’utiliser au contraire à d’autres fins ;
comment sa banalisation influence son usage dans la prévention du
paludisme ; comment à partir de leurs pratiques quotidiennes, les
populations, vu le mépris qu’elles accordent à cet outil, « réinventent
leur quotidien » en le mobilisant pour répondre à leurs multiples besoins
quotidiens. Ainsi, l’objectif de ce travail n’est donc plus à démontrer.
Méthodologie
Les données analysées ici sont tirées des investigations de terrain que
nous avons mené dans les villes de Bafia et Yaoundé en 2019 en vue de
la rédaction de l’analyse situationnelle de la lutte contre le paludisme à
Bafia. L’élaboration de ce travail a nécessité de nouvelles visites de
terrain en Juin 2020. Le choix de ce territoire a été sous-tendu en raison
non seulement de sa forte endémicité, mais aussi, en raison de son
cosmopolitisme. C’est une ville qui regorge à son sein plusieurs ethnies,
attirées par des travaux miniers, forestiers, agricoles, avec ses vastes
étendus de forêts et savanes inoccupées. Deux techniques qui, « loin de
s’opposer, se complètent » (Gérard, 1998 :4) ont été mobilisées pour creuser
en profondeur les facteurs qui obstruent le bon usage des MILDA (ou
96
ses déboires) par ces populations à savoir : les techniques qualitative et
quantitative. Leur exploitation simultanée est connue sous le nom de
triangulation.
La technique d’échantillonnage mobilisée a été celle par quotas,
consistant à obtenir une représentativité suffisante en cherchant à
reproduire dans l’échantillonnage, les distributions de certaines variables
importantes telles que ces distributions existent dans la population à étudier. Ainsi,
le questionnaire nous a permis d’obtenir auprès de 125 chefs de
ménages, des informations factuelles sur cette thématique. Les
entretiens approfondis (35), administrés auprès des malades du
paludisme (15) dans les formations sanitaires de la ville, ainsi que le
personnel soignant (05), les usagers (10), les acteurs institutionnels (03)
et (02) leaders de la communauté dans moult endroits dans la ville, ont
permis d’approfondir les données issues de l’observation et du
questionnaire. Cependant, bien que le séjour de recherche soit
relativement long, permanant et parfois quotidien dans cette contrée,
l’enquête a mobilisé l’observation directe en vue de questionner pour
percevoir le sens et la signification des faits exécutés, vécus et partagés
in situ. Car, « Le sociologue observe en même temps qu’il questionne » (Ndzana et
Ngo Likeng, 2012 : 64). En effet, cette technique a sa particularité d’être
« plus efficace pour pallier les défauts des méthodes fondées sur le recueil de discours,
sur les pratiques comme l’entretien ou le questionnaire » (Arborio et Fournier,
1999 :20). Les entretiens ont quant à eux permis d’approfondir les
données issues de l’observation et du questionnaire. L’âge des
répondants était compris entre 17 à 86 ans. Toutefois, le fait d’aller
jusqu’à 86 ans se justifie par la nécessité de savoir les pratiques
culturelles d’antan des populations de cet outil, leurs perceptions et
leurs logiques face au paludisme. S’inscrivant dans l’approche genre,
l’enquête par questionnaire a mobilisée 71 hommes et 51 femmes, les
entretiens ont mobilisé 18 hommes et 17 femmes.
En pôle théorique, le culturalisme (Mead, 1930, Benedict, 1934,
Linton, 1936), et le constructivisme structuraliste (Bourdieu, 1980) ont
été mobilisés pour analyser, comprendre et expliquer à la fois le faible
usage, mais surtout les mauvais ou autres modes d’usages des MII par
ces populations pour subvenir à leurs besoins quotidiens. En réalité, ce
pôle théorique a permis de montrer que le poids des habitudes, de la
97
socialisation, des pratiques sociales et culturelles, des appréhensions des
populations, des savoirs, des habitus mis en relief dans l’usage de la MII
sont des constructions historiques et quotidiennes des acteurs
individuels et collectifs (Corcuff, 1995 :17). Les données qualitatives
ont fait l’objet des retranscriptions verbatim et analysées suivant la
technique d’analyse de contenu. Celles quantitatives ont été manipulées
manuellement, et Excel 2007 a été mobilisé pour construire les tableaux
et les graphiques.
1- Légitimité et usage de la MILDA dans la prévention du
paludisme
1.1. Légitimité de la MILDA dans la prévention du
paludisme
L’Etat du Cameroun, à la sortie de multiples sommets et conférences
consacrés soit à la santé ou à la maladie, a pris la résolution de prendre
la question paludisme avec tout le sérieux possible. C’est ainsi qu’il va
adopter en s’appuyant sur les recommandations de l’OMS et les
résolutions de ces sommets, la mise en place des moustiquaires
imprégnées d’insecticides comme outil de prévention du paludisme.
Sachant que dans nos familles « priorité est donnée au traitement plutôt qu’à
la prévention notamment par la moustiquaire » (Carneval et Mouchet, 2000 :
206), cet outil de prémunition sera instauré comme méthode officielle
de prévention du paludisme car, son efficacité n’était plus à récuser. En
effet, un des avantages de la moustiquaire imprégnée est justement de restaurer
l’efficacité « physique » de la tulle en y associant l’effet insecticide ou insectifuge du
produit imprégnant qui entraine une réduction « spectaculaire » du nombre de «
moustique » (et autres nuisances) dans la maison, et qui est une promotion de lutte
contre la nuisance et le paludisme (Carneval et Mouchet, Ibid.).
Cette importance des moustiquaires sera également prouvée dans les
travaux de Karch et Coll au Zaïre, (Carneval et Mouchet, [Link]. : 60).
C’est en s’appuyant sur ces succès des MII que l’Etat du Cameroun va
certainement en 2004 :
bénéficier la première subvention pour les moustiquaires. Et à cette époque, c’était les
moustiquaires simples qu’on imprégnait nous-même. Donc on achetait les
moustiquaires à part et les insecticides. Les moustiquaires là ! On donnait seulement
aux enfants et aux femmes enceintes, on a commencé avec les enfants, après quelques
98
années plus tard, on a avancé chez les femmes enceintes. Donc c’était les deux
premières cibles. Bon depuis disons après 2004, nous avons eu en 2007, 2008
toujours une nouvelle subvention avec les mêmes types de moustiquaires1
Selon les recommandations de l’OMS contenues dans son rapport de
2012, le Cameroun va adhérer à l’initiative « Faire reculer le paludisme », et
va également organiser sa première campagne de distribution de masse
des MILDA en 2011, puis, la seconde campagne en 2015, mais, ne sera
effective qu’entre 2016/2017. Cet outil se trouvait donc être une
panacée. Toutefois, au niveau local, l’importance de la MILDA est
restée mitigée. Dans la mémoire collective des populations de la ville de
Bafia, cet outil n’est pas perçu comme une nécessité pour leur bien-être.
Elles vivent sous l’emprise des pratiques culturelles en vigueur dans
leurs communautés qui, leurs imposent inconsciemment le recourt aux
habitus séculaires en matière de promotion de santé, acquis dès la
tendre enfance à travers la socialisation. Le capital culturel dont
disposent les individus leur amène à appréhender la MILDA comme un
outil qui n’a pas une grande portée dans la prévention du paludisme.
Non seulement parce que cet outil pose en lui-même des soucis, mais
également parce que, celui-ci est perçu comme stérile dans la
prévention d’une maladie dont l’importance n’y est pas accordée. Sous
le prisme de leurs imaginaires socialement construits, cette maladie ne
saurait être bannie dans cette ville, encore moins avec la MILDA. Ayant
donc cette perception simpliste du paludisme tributaire de leur culture,
les populations ne peuvent qu’accorder du discrédit aux initiatives
sensées le prévenir. La non prise au sérieux du paludisme, et par
ricochet de cet outil, a finalement abouti à la construction de l’habitus
de passivité, reproduit de génération en génération. Cependant,
comment et pourquoi cette discréditation des MII influence-t-elle son
usage ?
1.2. Usage de la moustiquaire imprégnée d’insecticides
à Bafia
Dans la ville de Bafia, l’usage de cet outil est lacunaire car, le
comportement des communautés à l’égard de celui-ci obéit à un
ensemble de logique de champ, et est étroitement lié au système de
1 Entretien avec Dr X1, Yaoundé le 24/07/2020.
99
valeur culturel qui leur a été inculqué. En effet, « les représentations
mentales et significations que les individus attribuent au paludisme, à sa cause, etc
[…], peuvent avoir une influence significative sur leurs attitudes et leurs
comportements vis-à-vis de l’acceptation et l’utilisation de la MII pour prévenir cette
maladie » (Tchinda et al, 2012 : 126). C’est ainsi qu’à la question de
savoir, adressée aux chefs de ménage, utilisez-vous la MILDA
systématiquement tous les jours dans votre ménage pour se prémunir
contre le paludisme ? Des réponses variées, comme le présente le
tableau ci-dessous :
Tableau et graphique 1: usage de la moustiquaire imprégnée
Oui Non Total
58 67 125
70
65
Oui
60
Non
55
50
Source : enquête de terrain
D’après ce tableau, 53.6% (n=67) d’enquêtés ont déclaré ne pas utiliser
la MILDA pour se prémunir des piqures des moustiques qui causent le
paludisme, pour des raisons socioculturelles et des contraintes liées au
dénombrement des ménages. 46.4% (n=58) ont déclaré utiliser la
MILDA, certainement à cause de la sensibilisation qui est faite dans les
formations sanitaires, en ce qui concerne les femmes enceintes lors des
visites prénatales. C’est également le cas de ceux dont leurs portefeuilles
ont pris un coup à cause des dépenses liées au traitement du paludisme.
En plus, cet outil apparait pour ceux-là comme une couverture de plus.
Comme l’attestent ces paroles, « pendant la saison de pluie comme c’est le cas
actuellement, c’est pratiquement une couverture de plus, on se sent à l’aise2 » ou
2
Entretien avec A26, Bafia le 10/06/2020
100
alors, « la moustiquaire est comme une première couverture3». Dans ce cas, la
MILDA peut être utilisée pour avoir un sommeil paisible. Cet outil
dans un contexte de fraicheur, leur soit d’une nécessité indéniable. Ils
utilisent également la MILDA pour dormir à l’abri des nuisances
sonores des moustiques qui troublent le sommeil et non dans le sens de
se prémunir contre la maladie. C’est dans ce sens que les propos ci-
après peuvent être lus : « j’utilise ça dans le sens de dormir tranquillement car,
quand je dois dormir, je n’aimerai pas écouter les bruits des moustiques qui vont
faire partir mon sommeil. Lorsque je les écoute, je baisse vite la moustiquaire si non
mon sommeil va partir4», ou alors, « avec le bruit des enfants là toute la journée,
personne ne peut se reposer. C’est pour quoi quand je pars dormir, je ne veux même
pas que quelque chose dérange mon sommeil5». Nous avons écouté les propos
similaires lors de nos entretiens non structurés avec certains habitants
de la ville dans les débits de boisson, au marché, partout ailleurs dans
cette contrée.
En réalité, la MILDA n’est pas perçue par les populations comme un
outil de choix dans le processus de prévention du paludisme d’après
leurs conditions socioculturelles de vie et leurs savoirs socialement
construit vis-à-vis de cet outil. L’insouciance de leur santé, surtout en ce
qui concerne le paludisme, perçu comme une « petite maladie » dont la
guérison peut s’obtenir à moindre coût chez les colporteurs de santé ou
dans la « médecine douce » (Mbonji, 2009 : 19), renchérit cette posture.
Elles se raffolent dans leur situation présente. Les travaux de Tchinda
et al, (2012) l’ont d’ailleurs démontré.
En réalité, cette logique fait suite, à l’ensemble durable de schèmes de
perceptions, d’appréciation, de penser et d’action, acquis et intériorisé
de la culture du milieu. Ces populations ne sont pas conscientes du fait
que dormir sous la MILDA uniquement pour être à l’abri des nuisances
sonores des moustiques, ne les protège pas du paludisme. Aucun intérêt
d’utiliser cet outil sans nuisances sonores n’y est donc envisagé. Or
l’anophèle femelle principale cause de la maladie est silencieuse et
indolore. En plus, dormir sous la MILDA n’est pas forcement
l’accepter et l’intégrer dans les comportements, les habitudes ou les
schèmes culturels du milieu. Parfois c’est souvent à la suite de certaines
3
Entretien avec A32, Bafia le 25/06/2020
4
Entretien avec A30, Bafia le 25/06/2020
5
Entretien avec D19, Bafia le 10/06/2020
101
contraintes, ou pour avoir été victime de la maladie, que les individus le
font contre leur gré, comme le souligne ces paroles : « moi j’ai été victime,
je suis obligé de supporter la moustiquaire6». Ainsi, ce n’est qu’après avoir été
malade que l’individu se sent obligé de dormir sous cet outil, afin de ne
plus subir l’amaigrissement de son portefeuille. Dans ce cas, « je préfère
prendre cette peine de baisser la moustiquaire tous les jours et remonter pour ma
protection et aussi pour éviter les dépenses7». Toutefois, quelles sont les raisons
de non usage de la MILDA pour se prémunir contre le paludisme que
les populations évoquent ?
1.3. Les raisons de non usage de la moustiquaire
imprégnée dans cette ville
Elles sont multiples, allant de ceux exogènes puisque, ne relevant pas de
leurs cognitions, (climat très chaud de la ville), à celles endogènes
(culture, habitudes, comportement, mode de vie). A la suite des travaux
de Ngouo Djoumessi (2015), Tchinda et al (2012), Bintu Bategeka
(2012), Bekedeck (2011), faisant déjà état des raisons telles que : la
sensation de chaleur, l’étouffement, la mauvaise odeur de la MII, les
difficultés d’installations, l’inadaptation de la MII au lit, le faible niveau
d’instruction, les chefs de ménages du champ social Bafia étant réticent
au bon usage de la MILDA, évoquent les raisons suivantes :
Tableau et graphique 2 : Raison de la non utilisation de la
MILDA
Pas Gene le Procure la E T
l’habitude sommeille chaleur touffe otal
2 5 15 2 6
5 2 7
30
25
Pas l’habitude
20
Gene le sommeille
15
Procure la chaleur
10
Étouffe
5
6 0
Entretien avec A31, Bafia le 25/06/2020
7
Entretien avec A31, [Link].
102
Source : enquête de terrain
A la lecture de ce tableau, 20% (n=25) enquêtés non utilisateurs ont
déclaré l’absence d’habitude, 17.6% (n=22) ont déclaré l’étouffement,
12% (n=15) ont déclaré qu’il procure la chaleur, et 04% (n=05) ont
déclaré que cet outil gêne le sommeil. D’après ce qui précède, le poids
des habitudes est dominant, justifié par les dispositions durables
acquises précédemment évoquées. Intériorisées dès la tendre enfance,
celles-ci rejettent ou sont passives systématiquement à tous les « made
in ailleurs » dans leur champ culturel, dans leurs perceptions et
aspirations. Les propos suivants justifient cette posture lorsqu’ils
déclarent que : « moi je n’utilise pas par manque d’habitude, puisque, je ne suis
pas habituée, ça n’entre pas dans mes habitudes8», ou, «je n’utilise pas […] par
manque d’habitude9». En effet, l’incorporation de cet outil dans les
comportements des individus de ce champ bute sur un arsenal de
perceptions, des savoirs socialement élaborés qui influencent
significativement les pratiques sociales et quotidiennes des populations.
De même, l’appropriation est aussi limitée suite à certains malaises
qu’inflige cet outil, obligeant la construction d’un habitus de rejet.
En outre, certaines autres raisons, pouvant être rangées dans la variable
« manque d’habitude », sont également mobilisées par les populations à
savoir : l’oubli, le manque d’aération, la négligence. C’est en parlant de
l’oubli comme raison de non usage de la MILDA que les propos ci-
dessous en donnent plus amples informations :
Non je ne dors pas tous les jours sous les MILDA, il y a des jours où on oublie
[…]. Il a carrément les jours où on oublie. C’est quand on entend le
bourdonnement de l’anophèle dans les oreilles qu’on se dit qu’il y a quand même
ce geste mécanique que nous avons oublié, parfois c’est tard dans la nuit voilà !10
En réalité, cet oubli n’est pas anodin, il intervient suite au fait que, dans
le système socioculturel, dans le mode de vie des populations de cette
8
Entretien avec A35, Bafia le 27/06/2020
9
Entretien avec A28, Bafia le 15/06/2020
10 Entretien avec A26, [Link].
103
contrée, cet outil à partir des expériences antérieures, n’est pas vu
comme un outil de choix dans leurs habitudes prémonitoires. L’habitus
spécifique de ce champ impose un certain nombre de perception sur cet
outil, et ne facilite pas son adaptation dans l’univers comportemental
des populations. Quant au manque d’aération, les paroles de ce
répondant ressortent la quintessence lorsqu’elles opinent que : « ce qui
me pousse à ne pas l’utiliser si je peux dire en période de froid, parfois c’est
l’aération, parce qu’elle attire la lumière de mon ampoule et me pousse à ne plus voir
à l’intérieur. Elle biffe les rayons de ma lumière11». De ce fait, l’on pourrait se
poser la question de savoir, comment la MILDA peut-être à l’origine du
manque d’aération en biffant les rayons lumineux dans une pièce ?
Cette raison ne peut qu’être évoquée par manque d’habitude vu les
pratiques sociales en vigueur dans cette ville. Ce manque d’habitude est
renchérit dans ces propos : « l’utilisation de la moustiquaire m’a déjà dépassé
ici, je ne le fais pas, non parce qu’elle procure la chaleur, mais aussi par manque
d’habitude, la négligence12». La négligence évoquée ici, dénote à l’évidence
d’un manque d’habitude.
De ces déclarations, il en ressort que le manque d’habitude qui, est à la
base du caractère « gênant », paie le plus grand tribut en ce qui concerne
l’accommodation de cet outil. Celui-ci (outil) s’apparentent à une charge
quotidienne dans les pratiques sociales des individus, d’où son rejet
dans les schèmes comportementaux du milieu. D’autres individus par
manque d’habitude également, estiment que cet outil est une calamité
pour eux, et dont ils font des efforts au quotidien bon gré malgré pour
s’adapter, tel que le soulignent ces paroles : « On fait beaucoup d’effort pour
s’accommoder, puisque ça ne fait pas partie de nos habitudes et cultures, et la réalité
c’est que quand tu n’as pas été habitué à dormir sous moustiquaire et quand tu
commences à le faire, tu te trouves gêné pour nous autre. C’est vraiment gênant13».
De même, l’étouffement prononcé ici est dû à certains méfaits, et à
certains discours construits sur cet objet. C’est ainsi que certains
répondants expliquent : « bon ! Moi j’ai toujours été mal à l’aise avec la
moustiquaire […] je ne suis jamais à l’aise sous une moustiquaire14», ou encore,
11
Entretien avec E23, Bafia le 12/6/2020
12
Entretien avec D16, Bafia le 9/6/2020
13
Entretien avec A30, [Link].
14
Entretien avec E22, Bafia le 12/6/2020
104
certaines personnes disent que c’est encombrant15», ou, « il y a ceux qui étouffent,
d’autre ne se sentent pas à l’aise, ils ne respirent pas bien16». De ces discours, il
en découle des savoirs populaires savamment construits pour mettre
outsiders la MILDA dans les pratiques sociales des individus. Un habitus
de méfiance peut donc être construit vis-à-vis de ce qui est convenu
d’appeler aujourd’hui la « chose du blanc » à partir de ses frasques. Les
propos ci-après soulignent les réticences qu’ont les populations de cet
outil lorsqu’ils déclarent que : « j’ai des réticences à cet outil, j’ai eu une à deux
heures de temps un peu défiguré17».
En outre, de nos jours, les individus doutent de plus en plus de
l’efficacité de cet outil dans la lutte préventive du paludisme. Non
seulement parce que ces derniers ont une conception simpliste de la
maladie, ou du fait que cette maladie est naturelle et que point n’est
besoin de la prévenir, mais également parce que, plusieurs individus
bien que dormant sous la MILDA, finissent par contracter cette
maladie. Dans cette logique, la MILDA serait un outil inefficace,
passager. C’est dans cette mouvance que les écrits ci-après soulignent ce
dilemme : « moi je dors sous la moustiquaire tous les jours et je suis encore malade
donc je ne sais pas18», ou encore,
je connais même les femmes qui ont pris pendant une période de 03 ans, trois fois
les moustiquaires : en consultation prénatale, pendant l’accouchement, et
reviennent après 01 an prendre la MILDA. Mais jusque-là, elles sont toujours
venues en consultation avec leurs bébés pour le paludisme. Et nous leur
demandons ce qui se passe, elles nous répondent que, vous voulez que même
quand nous regardons les feuilletons au salon qu’on sorte avec les moustiquaires
pour les placer aux pieds ?19
A y comprendre, les individus non seulement doutent de son efficacité,
mais aussi, selon leurs modes de vie et leurs habitats parsemés des
ouvertures, utiliser la MILDA serait une initiative vaine pour se
prémunir contre le paludisme. C’est en allant dans la même sagacité de
15
Entretien avec E24, Bafia le 13/6/2020
16
Entretien avec E21, Bafia le 12/6/2020
17
Entretien avec D15, Bafia le 9/6/2020
18
Entretien avec A32, Bafia le 25/6/2019
19 Entretien avec X, Bafia le 14/6/2020
105
doute, de nullité ou d’inefficacité de la MILDA que les données de
terrain ci-après soulignent cette conjoncture : « on ne peut pas éradiquer le
palu vu que nous sommes dans les forêts, et on ne combat pas les moustiques. Je ne
pense pas que ce sera avec les moustiquaires qu’on va combattre le palu. Donc je
doute de son efficacité20» ; données renchéris avec celles-ci : « je doute sur son
efficacité à prévenir ou à stopper le palu car, lorsque tu veilles dehors il y a les
moustiques qui viennent te piquer, les moustiques peuvent finir dans la maison mais
pas dehors21» ; ou encore,
L’année dernière mes enfants se sont succédés dans la même salle
d’hospitalisation à cause du paludisme. Et naturellement on a une petite
pharmacie d’attaque à la maison constituée d’un peu de médicaments de
prévention parce que, le paludisme quelles que soient les dispositions qui sont
prises l’enjeu est énorme car, vous allez beau dormir sous la MILDA […]
mais elle n’assure pas à 100%22.
De ce fait, l’adoption de la MILDA comme outil de prévention du
paludisme dans le contexte et le mode de vie actuel des populations
reste opaque, compte tenu de son manque d’importance accordé. En
plus, les populations estiment qu’elles sont constamment exposées aux
piqures de moustiques en longueur de journée. Or, la MILDA n’est
serviable qu’au coucher. Ainsi, l’on ne peut qu’assister à la construction
et au renforcement de l’habitus de doute, de passivité et de nullité. Ces
doutes observés sur cet outil sont aussi dus au fait que, les populations
ont une conception culturelle du paludisme qui, selon elles, cette
maladie a toujours existé malgré tout.
Les autres causes de non usage de la MILDA sont également évoquées
à savoir : absence de moustiques, la non possession de cet outil qui, en
réalité, ne sont que tributaires de son refus d’intégration dans leur
système socioculturel. De toute évidence, cette complaisance des
populations de dormir sans MILDA est sans doute parce que ces
populations ignorent les mobiles réels de transmission de la maladie.
Elles ignorent également le poids de leurs pratiques quotidiennes dans
la propagation de celle-ci. De même, les mentalités de rejet observées,
20
Entretien avec A31, [Link].
21
Entretien avec A29, Bafia le 15/6/2020
22 Entretien avec A26, [Link].
106
traduisent par ricochet un refus d’appropriation de cet outil. Les
populations la conçoivent comme hors norme dans leurs pratiques
quotidiennes à partir de leur culture qui, nivèle leurs comportements.
Ce n’est que dans des situations de contraintes que ces populations sont
obligées de l’arborer. Les savoirs socialement construits en sont aussi
une cause non négligeable du non usage considérable de cet outil pour
se prémunir contre le paludisme dans ce champ, favorisant la
construction des clichés ou des stéréotypes.
Par ailleurs, certaines pratiques sociales et culturelles des populations
sont aussi responsables du non usage des MILDA. En effet, dans nos
observations de terrains et nos entretiens non structurés avec les
individus de ce champ social, certains nous ont faire part de ce que,
dans leurs villages, la MILDA est utilisé comme un outil servant à
protéger les cadavres exposés dans la cour à l’attente de l’arbre à
palabre. En effet, dans l’attente de cette cérémonie ou durant son
déroulement, le cadavre du défunt est exposé dans la cour. Pour éviter
que les mouches ne viennent s’interposer sur celui-ci, on le quadrille
avec cet outil. A partir des pareils clichés issus du système coutumier,
les populations ne peuvent que se construire des préjugés, des habitus
de réticence.
Au final, il convient en réalité de retenir que l’ensemble des raisons de
non usage de cet outil pour se prémunir de la malaria traduisent son
refus d’acceptation, d’affiliation ou d’insertion par les communautés
dans leurs sociocultures. Les acteurs de la biopolitique, en appréhendant
cet outil comme une panacée, n’ont pas tenu compte des logiques
culturelles et coutumières des communautés. Ils ne l’ont pas
contextualisé. Par conséquent, l’on a assisté à ses déboires. Ils ont
adopté cette politique de prévention, sans mise en place de mécanismes
pouvant conduire à son bon fonctionnement (intégration des
bénéficiaires). Ce qui a donc annihilé la panacée de cet outil. Les
fonctions sociales des habitus créées à partir de la morosité de cette
politique, n’ont que pour rôle de rejeter cet outil dans et par les
communautés, en ce qui concerne la lutte contre le paludisme.
Il faut cependant relever qu’en dépit des allégations et turpitudes de cet
outil, une proportion certes congrue, l’utilise pour se prémunir contre la
maladie. Hormis ceux qui utilisent seulement pour éviter les bruits
107
sonores des moustiques, il existe ceux qui l’utilisent véritablement, et
perçoivent comme, très important dans cette logique préventive du
paludisme. Comme le soulignent ces paroles, « je perçois la moustiquaire
comme un outil très important23», même si c’est pour éviter les dépenses
c’est déjà un pas appréciable. De même, « la moustiquaire représente pour
moi un élément préventif pour ma santé24», ou encore, « je perçois la moustiquaire
comme un outil bien serviable25». Ces extraits non exhaustifs, montrent
qu’au-delà de certaines pesanteurs, la MILDA fait l’objet d’une
utilisation pour se prémunir du paludisme. Mais, cette utilisation reste
encore mièvre. Elle est au contraire, davantage utilisée à d’autres fins
pour améliorer le quotidien des communautés.
2. Les autres modes d’usage de la MILDA par les populations de
la ville de Bafia
Si pour les pouvoirs publics la MILDA se trouve être une panacée dans
la lutte contre le paludisme et dont il devrait y avoir une adhésion
massive dans son usage, les populations de la ville de Bafia quant à
elles, à partir de leurs dispositions socialement constituées, vont au-delà
des attentes des acteurs du biopouvoir, invitant ainsi à les « comprendre
autrement ». Celles-ci faisant face à des multiples difficultés quotidiennes,
utilisent leur capital culturel qui leur confère un savoir-faire pour
améliorer leurs conditions de vie. En effet, il s’agit des pratiques
quotidiennes mises en œuvre par ces populations pour donner sens aux
situations qu’elles vivent et qui ne sont pas toujours compréhensives
par les acteurs institutionnels. Elles s’inscrivent dans la mouvance de la
recherche absolue d’optimisation de leur satisfaction. Pour élucider cela,
il convient de commencer d’abord par donner quelques caractéristiques
sociodémographiques des chefs de ménages de la ville de Bafia, pour
montrer comment ceux-ci sont favorables à la meilleur compréhension
et intelligibilité de cette initiative, et chuter afin sur les différents autres
modes d’usage malgré ces caractéristiques.
2.1. Quelques caractéristiques sociodémographiques
favorables au bon usage de la MILDA
23
Entretien avec A31, Idem.
24
Entretien avec E24, Bafia le 11/6/2020
25
Entretien avec A32, Idem.
108
Un certain nombre d’éléments dont disposent les populations de la ville
de Bafia sont pourtant favorables à l’usage correct, efficace et efficient
de la MILDA. C’est ainsi que nous avons :
2.1.1. Le niveau d’instruction et la profession
Les tableaux ci-après en donnent amples informations sur ces variables
des chefs de ménages :
Tableau et graphique 3 : Niveau d’instruction
Primaire Secondaire Supérieur Aucun Total
19 50 44 12 125
60
Primaire
40
Secondaire
Supérieur
20
Aucun
0
Source : enquête de terrain
Il en est ressort que le niveau scolaire dominant est celui secondaire,
soit 40% (n=50), suivi du niveau supérieur, soit 35.2% (n=44), le
niveau primaire en troisième position avec 15.2% (n=19), et 9.6%
(n=12) qui n’ont pas déclaré leur niveau scolaire. De ce qui précède, les
populations de cette contrée ont un niveau relativement favorable à la
compréhension des intérêts des initiatives de promotion de la santé. Ce
niveau leur permet également de savoir que, ne pas utiliser la MILDA
pour se prémunir contre le paludisme est un choix regrettable. A partir
de ce niveau, il peut être estimé que la profession est relativement
favorable à la compréhension et à l’intégration de la MILDA. Etant une
résultante du niveau d’instruction, elle est une variable favorable à la
facilitation des initiatives du développement humain. Elle peut
109
permettre une meilleure compréhension de ces initiatives. Examinons-
la actuellement afin confronter les données.
Tableau et graphique 4 : Profession des populations de la ville de
Bafia
Tota
l
Enseigna Cultivate Commerça
Agent de l’Etat Autres
nt ur nt
33 8 63 125
13 8
80
Enseignant
60
Cultivateur
40 Commerçant
20 Agent de l’Etat
Autres
0
Source : enquête de terrain
D’après ce qui précède, 50.4% (n=63) d’enquêtés ont des professions
autres, comprises entre, cadres de l’Etat, juristes, infirmiers, aides-
soignants, docteurs, employés du secteur privé, ménagères, moto
110
taximen, ministres de culte, forestiers, miniers etc…, 26.4% (n=33) des
commerçants, 10.4% (n=13) des enseignants, 6.4% (n=08) des
cultivateurs, idem pour les agents de l’Etat. De ces données, il peut être
estimé que ces populations ont un mode de vie relativement moyen.
Leurs professions laissent penser qu’elles sont à même de comprendre
et de participer aux initiatives de promotion de la santé prônées par les
pouvoirs publics. Toutefois, leurs logements sont-ils propices au bon
usage des MII ?
2.1.2 Les types et la qualité de logements
Le type et la qualité de logement sont des raisons souvent évoquées par
nos enquêtés pour justifier leur non usage de cet outil afin se prémunir
contre le paludisme et par ricochet, leurs mauvais usages. En effet,
certains contrats de bail ne favorisent pas les réaménagements et
modifications des logements (interdiction totale de modifier quoique ce
soit dans une pièce). D’autres enquêtés ont déclaré que le plafond de
leur domicile serait très éloigné, si bien qu’ils ont des difficultés à placer
cet outil. Ils ont également évoqué le manque d’assistance dans
l’installation de celui-ci. Le tableau suivant en donne des précisions :
Tableau et graphique 5 : Types de logement habité
Maison à Total
Immeuble à Maison
Villa Concession plusieurs
appartements isolée
logements
16 59 30 6 14 125
70 Villa
60
50 Concession
40 Maison à plusieurs
30 logements
Immeuble à
20
appartements
10 Maison isolée
0
111
Source : enquête de terrain
A la lecture de ce tableau, 47.2% (n=59) ont déclaré habiter les
concessions, 24% (n=30) des maisons à plusieurs logements ou des
logements collectifs, 12.8% (n=16) ont déclaré des villas, 11.2% (n=14)
des maisons isolées ou des logements individuels et séparés des autres,
et 4.8% (n=06) des immeubles à appartements. De ce qui précède, les
logements sont favorables à l’installation et au bon usage de la MILDA.
Car, très peu sont les concessions en Afrique où les individus habitent
seul. L’hypothèse de manque d’assistance pouvant aider à installer cet
outil est donc peu envisageable. En plus, la domination des concessions
laisse présager que, les individus habitent en majorité dans leurs
domiciles personnels, et qu’il n’a y pas possibilité d’une prise de bec
avec les bailleurs.
Par contre, de notre observation, il est en ressort que la qualité de
l’habitat de cette ville est approximative, essentiellement constitué des
logements archaïques, avec de nombreux espaces non couverts. Ceux-ci
sont favorables à l’infiltration des moustiques. Ce qui devrait pourtant
être propice à l’installation et au bon usage des MILDA. Cependant, si
ces variables sont réunies, qu’est-ce qui peut expliquer que l’on assiste
aux déboires, autrement dit, aux mauvais usages ou aux autres modes
d’usage de cet outil par les populations de cet univers social ?
2.2. Les autres modes d’usage de la moustiquaire imprégnée
d’insecticides
Les autres modes d’usage de cet outil que se prémunir du paludisme
sont nombreux dans la ville de Bafia. En faisant un tour dans les
quartiers de cette contrée, l’on est particulièrement appâté par une
multitude d’usages. Interrogés sur la question de savoir s’il y a usage ou
pas des MILDA à d’autres fins, voici les propos des répondants : « la
MILDA est une bonne chose pour la lutte contre le paludisme, sauf que les
populations l’utilisent à d’autres choses comme les grillades pour fenêtres26». De
même, « on sait que certaines personnes utilisent pour la pèche et autres choses27»,
ou encore, « la MILDA est utilisée comme voile de mariage, protection des poules
26
Entretien avec A33, Bafia le 25/6/2020
27
Entretien avec N, Yaoundé le 10/7/2020
112
et ses poussins, ou comme goals où jouent les enfants28». De ces propos, il en
ressort la diversité de trajectoires empruntées par la MILDA,
contrairement aux attentes des pouvoirs publics qui, voudront voir les
populations dormir sous cet outil afin de barrer la voie au paludisme.
Ces acteurs, n’ont certainement pas pesé le poids déterminant du capital
culturel des individus, capital acquis par la socialisation du milieu, afin
subvenir à leur besoin.
Pour montrer cette réalité, il a été nécessaire de commencé par chercher
à savoir l’utilisation des tiers observée dans la ville. Car, dès les
questions testes, nous nous sommes rapidement rendu compte que, les
populations savent qu’utiliser la MILDA à d’autres fins est une pratique
qui peut être répréhensive, nous soupçonnant alors d’être un agent de
renseignement de l’Etat. C’est ainsi que nous avons reformulé la
question, et voici la proportion des réponses des chefs de ménages dans
ce tableau :
Tableau et graphique 6 : Utilisations des tiers à d’autres fins
Oui Non Total
110 15 125
150
100 Oui
50 Non
Source : enquête de terrain
A la lecture de ce tableau, la majorité des enquêtés, soit 88% (n=110)
ont déjà vu dans les pratiques quotidiennes, la MILDA être utilisée à
d’autres fins que celle initialement prévue par les acteurs de la biopolitique
28
Entretien avec Dr X1, [Link].
113
dans la ville Bafia. Cette proportion élevée est la résultante de la
banalisation de cet outil qui, œuvre dans la prémunition d’une une
maladie qui, elle-même, est aussi banalisée. Nonobstant le fait que les
populations doutent de son efficacité, cet outil leur pose également des
malaises.
2.2.1. Les pratiques malsaines de la MILDA par les
populations
A la question à savoir : quels sont les autres modes d’usages de la
MILDA que vous avez vu dans la ville ? Voici les réponses des chefs de
ménages dans ce tableau :
Tableau et graphique 7 : Autres usages de la MILDA
Total
Clotures Rideau de Fenêtres
Filet de pêche
plants toilettes Salon
14 15 125
90 6
100
80
Filet de pêche
60 Clotures plantes
40 grillage toilettes
Fenêtres salon
20
114
Source : enquête de terrain
72% (n=90) d’enquêtés ont déclaré avoir vu la MILDA être utilisée
comme filet de pêche, 12% (n=15) comme rideau des toilettes, 11.2%
(n=14) comme clôtures des plants, et 4,2% (n=06) comme grillage de
fenêtre. Ces données sont dues au fait que les populations n’y accordent
pas un intérêt à cet outil, ne le perçoivent pas comme celui pouvant leur
prémunir contre la maladie. En plus, cet outil, leur imposant une
resocialisation, ne saurait être la bienvenue dans ce champ social. Elles
préfèrent utiliser ces MILDA à d’autres fins, afin de subvenir à leur
besoin. C’est parlant de cette satisfaction des besoins que ce cas
pratique présenté par un répondant essayant d’interpréter un flyer de
sensibilisation, peut être compris :
Nous voyons cette photo là au mur, une moustiquaire imprégnée qui protège
plutôt les poussins au lieu de protéger les hommes. La dame voie là un résultat.
Elle cherche un résultat plus pratique. Elle lutte contre la pauvreté. Une poule
fait dix poussins, si ceux-ci poussent et deviennent des adultes, on peut acheter
une chèvre et celle-ci en deux, trois ans, peut avoir une descendance de dix et tu
peux acheter un bœuf, donc c’est capitaliste. C’est le capitalisme qu’elle fait là,
elle investit. C’est le choix qu’elle a fait, en ce disant, comme quand j’étais petit
le palu ne m’a pas tué donc ça ne va pas me tuer. La MILDA doit empêcher
qu’on ne prenne mes poussins. Elle le fait ainsi peut être pour acheter les livres et
cahiers à ses enfants qui iront à l’école29.
De ces propos, il en ressort clairement que, la précarité dans laquelle
vivent les populations porte ombrage au bon usage de la MILDA. Cet
outil est plutôt utilisé pour améliorer leurs conditions de vie et non
pour se prémunir d’une maladie qui, pour celles-ci, fait partie de leur
quotidien et donc ne saurait être combattue d’après leurs imaginaires.
En plus de cet enjeu économique, cet outil est discrédité, celle-ci faisant
suite à son efficacité mitigée tel que précédemment souligné. De ce fait,
les populations le perçoivent comme un outil passif dans ce processus
de prévention. C’est en allant dans cette mouvance que les écrits ci-
dessous peuvent être lus :
29 Entretien avec Dr X2, Yaoundé le 24/7/2020
115
Je vais vous racontez une histoire, et c’est comme si je savais que vous allez
passer. Il y a une mère dans nos causeries qui m’a dit qu’elle préfère plutôt que
l’Etat distribue les sacs de riz, au lieu de donner les MILDA qui ne servent à
rien. Donc il y a déjà cette conception traditionnelle qui voudrait que, la
MILDA ne sert à rien, et que le seigneur est là pour faire son travail. C’est le
seigneur qui nous garde. Le jour où le seigneur dit que le glas a sonné pour vous,
que vous dormez sous la MILDA ou non vous partez. Donc il y a des
conceptions des familles qui pensent que, la distribution des MILDA est nulle et
de nul effet, et que l’Etat aurait pu réfléchir à faire autre chose comme la
distribution des sacs de riz. Parce que, la norme voudrait que le chef de famille
voit ce qui va dans son ventre. Quelqu’un va te dire que quand je suis dans mes
plantations, je dors sur un tronc d’arbre et je ne suis pas encore mort30.
A la lecture de ces propos, la MILDA est un outil oisif/passif dans la
lutte contre le paludisme dans cette ville où, la précarité a fait son nid. Il
semble évident que, c’est cette conception qui pousse les individus à
l’utiliser à d’autres fins où elle serait plus efficace. Cette utilisation à
d’autres fins est davantage confirmée dans ces propos : « J’en ai vu dans
la ville comme on l’utilise comme rideau, on utilise comme grillage, on utilise même
comme draps dans les lits des enfants, on utilise comme nappe sur table et que sais-je
encore !31», ou alors, « oui je l’ai déjà utilisé à d’autre fin. Nombreux l’utilise à la
pêche, comme draps, rideau même, la moustiquaire de fenêtre quoi !32».
A la lecture, ces propos présentifient certains savoirs faires socialement
construits par des populations afin de reconstruire leur quotidien. Ce
sont des ethnométhodes, mieux, des « méthodes ordinaires, indigènes,
quotidiennes, mises en œuvre par chacun pour donner un sens aux situations »
(Beitone et al, 2000 : 112) qu’il vit, et qui ne sont pas toujours
compréhensibles pour un étranger. Dans ce sens, seules les populations
de la ville de Bafia sont habilitées à témoigner du sens de l’expérience
de leur vie sociale, leur vécu quotidien. Ces savoirs faires, sont
tributaires de la culture des communautés. Ils se répercutent comme
allant de soi. Les individus s’appuient sur leur capital culturel qui, face à
leurs multitudes problèmes, trouvent en la MILDA des voies de sortie.
30 Entretien avec A26, [Link].
31
Entretien avec A26, Ibid.
32
Entretien avec E23, [Link].
116
Ce faisant, il est donc légion de retrouver les MILDA issues de la
dernière campagne de distribution ou pas, être utilisées comme
rideaux ; en remplacement de murs des maisons ; comme porte des
waters closed ; comme instrument de protection des plants etc…. En
effet, ces usages ne sont pas le fruit des actions spontanées, ils relèvent
des perceptions que les individus se font de la MILDA, et du degré
d’estime qu’ils ont du paludisme. Car, « un individu est susceptible de poser
des gestes pour prévenir une maladie s’il possède des connaissances minimales en
matière de santé et s’il considère cette dernière comme une dimension importante de sa
vie » (Herzlich et Pierret, 1988 : 1109-1134). De même, le choix des
populations du moyen de prévention de cette maladie « s’effectue en
fonction des considérations diverses qui tiennent tant aux croyances qu’au système de
référence des modèles de représentations du paludisme » (Tezi, 2010 : 350). Cet
outil à ne point douter, ne fait pas partie du système de valeur des
populations. N’entrant pas dans les habitudes des individus, et leur
posant de difficultés suite à certains méfaits, crée l’habitus de passivité à
son égard. Il semble que c’est cet habitus qui fait l’objet de son abandon
dans les ménages.
2.2.2. Les moustiquaires imprégnées d’insecticides non
utilisées et abandonnées
Les populations de ce champ social, n’utilisent pas forcement les
MILDA pour se prémunir contre le paludisme ni les utiliser à autres
fins. Mais, choisissent tout simplement de les garder à la maison en vue
d’une éventuelle utilisation un jour incertain. Certains font des dons à
leurs familles au village, où elles iront subir des usages pluriels, surtout
qu’elles sont obtenues gracieusement, sans aucun effort. Par
conséquent, elles peuvent faire l’objet d’une négligence, d’un autre
traitement impunément. En effet,
la population ne perçoit pas la nécessité de cet outil. Plusieurs fois les MILDA
sont restées là personne n’est allé les reconnaitre. Et ceux qui sont allés les
reconnaitre les ont parfois virés sur le marché, parfois c’est contre quelques kilos
de maquereaux ou grains de riz, ou alors ont envoyé à une tante au village qui
va par la suite l’utiliser comme une nappe. Donc, voilà la réalité33.
33 Entretien avec A26, Idem.
117
De ce qui précède, le mépris que les populations accordent à cet outil à
partir de leur précarité est manifeste. Il n’est pas perçu avec toute sa
valeur que lui confère sa notoriété, vu son importance et son efficacité
dans la lutte anti vectorielle. Dans ce cas, il est courant d’entendre dans
les communautés des propos du genre : « pour moi cet outil ne représente rien
du tout comme on nous force de prendre, je prends aussi je mets là-dedans34». Ce
caractère d’imposition, est également à l’origine de la création d’un
habitus social. Perçu comme une obligation, une contrainte, l’usage de
la MILDA pour se prémunir contre le paludisme donne lieu à un
champ agonistique où, la superstructure essaye d’imposer des manières
d’agir, de penser et de sentir aux populations, et celles-ci interagissent
par le rejet, à travers les normes et les valeurs socialement élaborées,
guidant et orientant leurs conduites. Les populations sont des agents
sociaux qui reproduisent ce que leurs dictent leurs valeurs sociales.
Ainsi, les mentalités de rejet, de non appropriation ou réfractaires à la
MILDA, se construisent à partir des préconstructions passées, des
dispositions antérieures acquises par la socialisation. Il n’est pas donc
rare de retrouver dans des maisons, des MII déposées sur les chaines
avec les petits paquets de cordes servant à les installer, bien emballés les
accolant, montrant que, ces outils, depuis leurs obtentions, n’ont jamais
fait l’objet d’une utilisation. Certains autres finissent simplement les
courses dans des rigoles et les fumiers.
Conclusion
Ce travail interrogeait les facteurs non seulement qui obstruent l’usage
des MILDA pour se prémunir du paludisme, mais surtout, les logiques
qui sous-tendent les mauvais ou autres modes d’usage de cet outil par
les populations de la ville de Bafia pour « réinventer leurs quotidiens ». Dans
cette ville tout comme dans plusieurs autres de ce pays et même
d’Afrique, l’usage de cet outil pour se prémunir contre le paludisme
reste problématique. Cet usage but sur un arsenal de perceptions, des
appréhensions et des logiques subjectives construites par les
bénéficiaires qui, refusent d’intégrer la MILDA dans leurs manières de
penser, d’agir et de sentir. Les principaux résultats indiquent que cet
outil apparait pour bon nombre d’individus comme un outil « gênant »,
34
Entretien avec A35, [Link].
118
qui « étouffe », qui « procure la chaleur », un outil dont les « populations
ne sont pas habituées », un outil qui donne la « sensation d’être dans
le cercueil », « d’être emballé », un outil donc l’efficacité est récusée
etc… malgré la communication sociale mobilisée à cet effet pour
déconstruire ces clichés. En effet, les populations refusent d’accepter,
d’affilier ou d’insérer considérablement cet outil dans leurs
sociocultures pour lutter efficacement contre le paludisme qui, apparait
aussi pour eux comme une maladie délétère. Par conséquent, il est
observé non seulement une sous-utilisation de cet outil, mais, surtout
ses usages à d’autres besognes (utilisé comme rideau, grillage de fenêtre,
drap, nappe de table, filet de pêche).
Quand les acteurs institutionnels, dans leur rôle régalien de promotion
de la santé des populations ont trouvé en la MII une panacée, la
pathologie on dirait congénitale dont connaissent les politiques et
systèmes de santé camerounais à savoir, sa verticalité, a prédisposé
l’échec de l’appropriation et l’adaptation de cet outil dans la
socioculture Bafia. Les populations n’ayant pas été impliquées et
intégrées dans la mise en œuvre de cette initiative, n’ayant participé que
de façon salariée à défaut d’être courtier, n’ont pas intégré la MILDA
dans leurs schèmes comportementaux. Par conséquent, l’on a assisté à
ses déboires dans cette lutte, avec à la manette, soit la création des
habitus, soit le renforcement de ceux séculaires. La MILDA a plutôt été
orientée vers d’autres destinations pour faire face à la précarité qui
papillonne les habitants de cette contrée. La réussite de cette initiative
implique nécessairement l’intégration des communautés. A contrario de
faire quelque chose pour eux, il s’avère indéniable de faire avec eux car,
le meilleur moyen de réussite d’un projet exige l’adhésion
inconditionnelle des bénéficiaires.
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