Transition :
La justice
La question de la justice pose un problème fondamental : celui de son rapport avec le droit, c’est-à-
dire avec les lois. En effet, il est difficile de savoir si la justice est une valeur qui existe
indépendamment des lois, ou si elle est au contraire produite par celles-ci.
D’un côté, on peut penser que la justice est une valeur universelle, valable en tout temps et en tout
lieu. Dans ce cas, elle constituerait le fondement du droit : les lois devraient alors être conformes à
cette idée de justice préexistante. Cette conception correspond à ce que l’on appelle le droit naturel.
D’un autre côté, on peut soutenir que la justice n’existe pas en dehors des lois. Elle serait alors le
résultat d’un système juridique donné : ce sont les lois qui définissent ce qui est juste ou injuste.
Cette position correspond au droit positif.
On peut alors se demander s’il existe une idée de justice universelle à laquelle les lois devraient se
référer, ou si, au contraire, la justice ne peut être pensée qu’à travers les systèmes juridiques
existants. Autrement dit, faut-il juger les lois au nom de la justice, ou bien considérer que la justice
découle des lois ?
Pour répondre à ces questions, nous étudierons d’abord la distinction entre droit naturel et droit
positif. Nous examinerons ensuite le cas de la Déclaration des droits de l’homme, avant d’analyser
les réflexions de philosophes comme Kelsen et Rawls sur la justice et le droit.
I - Droit naturel et droit positif
Le droit peut être compris de deux manières différentes : soit comme fondé sur une justice qui
existe indépendamment des lois, soit comme un ensemble de lois créées par les hommes. Cette
distinction correspond à l’opposition entre droit naturel et droit positif. Il ne faut pas confondre le
droit naturel avec les lois de la nature : il s’agit plutôt de dire que les lois humaines reposeraient sur
un fondement naturel. Le droit positif, lui, désigne simplement l’ensemble des lois telles qu’elles
sont établies dans une société.
a) Le droit naturel
Le droit naturel repose sur l’idée que la justice existe avant les lois. Cette conception remonte à
l’Antiquité grecque. Pour les philosophes comme Platon, la justice correspond à un ordre
harmonieux, à la fois dans le monde et dans la société. Chacun doit occuper la place qui lui
correspond, selon ses capacités. Ainsi, la justice consiste à respecter un ordre naturel où chaque
individu remplit son rôle. Par exemple comme en Inde ou la population est soumis à un ordre
établie.
Cette idée est également développée par Aristote, qui considère que certaines hiérarchies sont
naturelles. Par exemple, il pense que certains hommes sont faits pour commander et d’autres pour
obéir. Dans cette perspective, les inégalités ne sont pas perçues comme injustes, mais comme
faisant partie de l’ordre naturel des choses.
Cependant, à partir du XVIIe siècle, la conception du droit naturel évolue. Des philosophes comme
Hugo Grotius et Thomas Hobbes affirment que le droit naturel ne repose plus sur l’ordre du monde,
mais sur la nature humaine, et en particulier sur la raison. Tous les hommes étant dotés de raison, ils
peuvent distinguer le juste de l’injuste. La justice devient alors ce qui est conforme à la raison.
Cependant, cette idée d’une justice universelle pose problème. En effet, les lois varient selon les
pays et les époques. Comme le souligne Blaise Pascal, ce qui est considéré comme juste dans un
endroit peut être considéré comme injuste ailleurs. Cela remet en question l’existence d’une justice
universelle valable pour tous.
C’est dans ce contexte que se développe le droit positif. Selon cette conception, il n’existe pas de
justice en dehors des lois. Comme l’explique Thomas Hobbes, il n’y a pas de justice à l’état de
nature : ce sont les lois qui définissent ce qui est juste ou injuste. Le droit positif correspond donc à
l’ensemble des règles établies par une société pour organiser la vie collective.
Ainsi, la justice n’est plus une valeur absolue, mais le résultat d’un système juridique. Un système
est considéré comme juste lorsqu’il est cohérent, c’est-à-dire lorsque ses lois ne se contredisent pas.
Cependant, cette conception pose un problème majeur : elle peut conduire à considérer comme
justes des lois pourtant moralement condamnables, comme ce fut le cas dans certains régimes du
XXe siècle.
b) Le droit positif
Le droit positif correspond à l’ensemble des lois créées par les hommes pour organiser la vie en
société. Contrairement au droit naturel, il ne repose pas sur une idée de justice universelle ou sur un
ordre naturel. Les lois sont simplement considérées comme des règles établies par une société à un
moment donné.
Cette conception se développe progressivement avec des philosophes comme Thomas Hobbes.
Selon lui, il n’existe pas de justice à l’état de nature. Avant l’existence des lois et de l’État, rien
n’est réellement juste ou injuste. La justice apparaît seulement lorsque des règles communes sont
mises en place pour permettre aux hommes de vivre ensemble.
Dans le droit positif, les lois ne sont donc pas fondées sur la morale ou sur une vérité universelle.
Elles dépendent des décisions humaines et peuvent varier selon les pays, les époques ou les
cultures. Ce qui est considéré comme juste dans une société peut être vu comme injuste dans une
autre.
Le droit positif cherche surtout à garantir la cohérence du système juridique. Une société paraît juste
lorsque ses lois sont organisées de manière logique et ne se contredisent pas. La justice devient
alors une conséquence du bon fonctionnement des lois plutôt qu’une valeur absolue située au-
dessus d’elles.
Cependant, cette conception pose un problème important. Si l’on considère que toute loi valide est
juste simplement parce qu’elle existe, alors même des lois très violentes ou discriminatoires peuvent
être acceptées juridiquement. C’est ce qui s’est produit avec certains régimes du XXe siècle, comme
le nazisme ou l’apartheid, qui reposaient pourtant sur des lois officielles.
II – La Déclaration des droits de l’homme est-elle universalisable ?
La question des droits de l’homme permet de réfléchir concrètement au problème de la justice
universelle. Les déclarations des droits de l’homme de 1789 et de 1793 affirment que certains droits
sont naturels et appartiennent à tous les hommes. Elles défendent notamment la liberté, l’égalité et
la propriété privée comme des droits fondamentaux. Et les droit universelle des droit de l’homme en
1848. Donc est se que La Déclaration des droits de l’homme est-elle universalisable ?
Dans ces textes, la liberté est définie comme le fait de pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui.
Chaque individu possède donc des droits que la loi doit protéger. La propriété privée est également
présentée comme un droit essentiel et inviolable. Ces déclarations reposent donc sur l’idée qu’il
existe des droits universels fondés sur la nature humaine.
Cependant, Karl Marx critique fortement cette conception. Selon lui, il n’existe pas de nature
humaine abstraite identique pour tous les hommes. Les idées de justice et de liberté dépendent en
réalité de la société dans laquelle on vit et des conditions matérielles de cette société.
Marx explique que les droits de l’homme défendus par les révolutionnaires correspondent surtout
aux valeurs de la société bourgeoise. La liberté y est pensée comme une liberté individuelle, centrée
sur l’intérêt personnel. Chaque individu cherche avant tout à protéger ses biens et sa propriété
privée. Ainsi, derrière l’apparence d’universalité, ces droits défendent en réalité une certaine
organisation économique et sociale.
Il y a des similitude sur les deux texte par exemple sur la nuisant d’autrui.
Pour Marx, cette conception de la liberté isole les individus les uns des autres au lieu de les unir.
Autrui apparaît comme une limite à ma liberté plutôt que comme une aide ou un partenaire. Cela
montre donc que les droits de l’homme ne sont pas forcément universels, mais liés à une époque et
à une société particulières.
III – Le droit positif comme réponse à l’absence de norme universelle
Face aux difficultés du droit naturel, certains philosophes défendent le droit positif. C’est
notamment le cas de Hans Kelsen. Selon lui, le droit ne doit pas dépendre de la morale ou d’une
idée de justice universelle. Les lois doivent simplement être valides juridiquement.
Kelsen compare le droit à une pyramide de normes. Chaque règle doit être conforme à une règle
supérieure : les décrets doivent respecter les lois, les lois doivent respecter la Constitution, etc. La
justice ne dépend donc plus d’une valeur morale extérieure, mais de la cohérence du système
juridique.
Pour Kelsen, il est impossible de définir une justice universelle car les conceptions de la justice
diffèrent selon les individus et les sociétés. Si l’on voulait fonder le droit sur une idée absolue de
justice, aucun système juridique ne pourrait être accepté par tous. Il préfère donc séparer totalement
le droit et la morale.
Cependant, cette théorie pose un problème important. Si une loi est légalement valide, alors elle doit
être considérée comme du droit, même si elle paraît moralement horrible. Cela signifie que des
régimes comme le nazisme ou l’apartheid peuvent être considérés comme juridiques puisqu’ils
reposaient sur des lois. Cette conséquence choque de nombreux philosophes car elle semble
empêcher de condamner certains systèmes au nom de la justice.
Le droit positif permet donc d’assurer la cohérence des lois, mais il semble incapable d’expliquer
pourquoi certaines lois paraissent profondément injustes.
IV – Droit naturel et théorie des jeux : John Rawls
John Rawls cherche à retrouver une idée de justice sans revenir à un droit naturel classique. Pour
lui, la justice doit être le fondement des institutions politiques. Cependant, il sait qu’il est difficile
de définir une justice universelle valable pour tous.
Rawls remarque que dans toutes les sociétés, deux valeurs importantes s’opposent : la liberté et
l’égalité. Trop de liberté peut créer des inégalités, tandis que trop d’égalité peut limiter la liberté
individuelle. Il faut donc trouver un équilibre entre les deux.
Pour réfléchir à cette question, Rawls utilise la théorie des jeux et notamment l’exemple du
dilemme du prisonnier. Dans cette situation, deux individus doivent prendre une décision sans
connaître le choix de l’autre. Chacun agit de manière rationnelle pour éviter le pire résultat possible.
Rawls imagine alors une « position originelle » dans laquelle les individus choisiraient les règles de
la société sans savoir quelle place ils occuperont dans cette société. Il appelle cela le « voile
d’ignorance ». Les individus ignorent s’ils seront riches ou pauvres, puissants ou faibles. Dans cette
situation, chacun cherchera à construire une société la plus juste possible afin de ne pas être
désavantagé plus tard.
Selon Rawls, cette réflexion conduit à privilégier un système démocratique qui protège à la fois la
liberté et l’égalité. La justice ne vient donc pas d’un ordre naturel ou divin, mais d’un choix
rationnel fait par des individus placés dans une situation équitable.
Conclusion
Nous avons vu qu’il est difficile de définir la justice de manière universelle. Le droit naturel affirme
que la justice existe avant les lois et qu’elle doit guider le droit. Au contraire, le droit positif
considère que la justice dépend des lois établies par les sociétés.
Cependant, chacune de ces conceptions rencontre des limites. Le droit naturel repose souvent sur
une idée abstraite et difficile à prouver de la justice universelle. Le droit positif, lui, risque
d’accepter comme légales des lois pourtant moralement condamnables.
Enfin, John Rawls propose une solution originale : la justice doit être pensée à partir d’un choix
rationnel et équitable entre les individus. La démocratie apparaît alors comme le système qui
cherche le mieux à concilier liberté et égalité.