LA RÉPRESSION DES CRIMES INTERNATIONAUX PAR LES JURIDICTIONS
CONGOLAISES
Application du Statut de Rome et principe de complémentarité en République démocratique
du Congo
INTRODUCTION
Les crimes internationaux les plus graves — notamment le génocide, les crimes contre
l’humanité et les crimes de guerre — constituent des atteintes majeures à la conscience de
l’humanité et à l’ordre juridique international. Afin de lutter contre l’impunité de ces crimes,
la communauté internationale a adopté le Statut de Rome de 1998, instituant la Cour pénale
internationale (CPI).
La République démocratique du Congo (RDC) a ratifié ce traité le 11 avril 2002, acceptant
ainsi la compétence de la CPI pour juger les auteurs de ces crimes. Toutefois, la CPI n’est pas
destinée à remplacer les juridictions nationales. Elle intervient seulement lorsque les États ne
peuvent ou ne veulent pas exercer leur compétence pénale.
Cette relation entre juridictions nationales et la CPI repose sur le principe de complémentarité,
qui donne la priorité aux juridictions nationales dans la poursuite des crimes internationaux.
Pour se conformer au Statut de Rome et renforcer la capacité de ses juridictions à juger ces
crimes, la RDC a adopté un arsenal législatif majeur le 31 décembre 2015, comprenant
notamment :
La loi n°15/022 modifiant et complétant le Code pénal
La loi n°15/023 modifiant le Code judiciaire militaire
La loi n°15/024 modifiant le Code de procédure pénale
Ces réformes ont permis d’intégrer les crimes internationaux dans le droit congolais et de
renforcer la lutte contre l’impunité.
L’expérience congolaise est souvent présentée comme un véritable laboratoire du droit
international pénal, car la RDC combine :
poursuites nationales,
coopération avec la CPI,
mécanismes de réparation pour les victimes.
I. LE PRINCIPE DE COMPLÉMENTARITÉ ENTRE LA CPI ET LES JURIDICTIONS
NATIONALES
1. Notion du principe de complémentarité
Le principe de complémentarité constitue le fondement du système de la Cour pénale
internationale.
Contrairement aux tribunaux internationaux ad hoc (comme ceux pour le Rwanda ou l’ex-
Yougoslavie) qui avaient la primauté sur les juridictions nationales, la CPI est une juridiction
de dernier recours.
Selon l’esprit du Statut de Rome :
les États ont la responsabilité première de poursuivre les auteurs de crimes internationaux ;
la CPI n’intervient qu’à titre subsidiaire.
Ainsi, la Cour agit en complément et non en substitution des juridictions nationales.
2. Les conditions d’intervention de la CPI
Conformément à l’article 17 du Statut de Rome, la CPI peut intervenir lorsque :
l’État n’engage pas de poursuites ;
l’État manque de volonté réelle de juger les responsables ;
le système judiciaire national est incapable de fonctionner ;
les poursuites nationales sont menées de manière non sincère ou destinées à protéger les
auteurs.
Dans le cas contraire, si les juridictions nationales mènent des poursuites effectives, la CPI
devient irrecevable.
3. L’importance du principe pour les États
Le principe de complémentarité poursuit plusieurs objectifs :
renforcer la souveraineté judiciaire des États ;
encourager les réformes législatives nationales ;
assurer une lutte efficace contre l’impunité.
La RDC a ainsi dû adapter son droit interne pour permettre à ses juridictions de juger les
crimes internationaux.
II. LE CADRE JURIDIQUE DE LA RÉPRESSION DES CRIMES INTERNATIONAUX
EN RDC
1. La Constitution de 2006
La Constitution congolaise de 2006 reconnaît la valeur des traités internationaux ratifiés par la
RDC et les intègre dans l’ordre juridique interne.
Cette disposition facilite l’application du Statut de Rome dans le système judiciaire congolais.
2. Les lois de mise en œuvre de 2015
La réforme de 2015 a constitué un tournant majeur.
Avant cette réforme, les juges congolais appliquaient souvent directement le Statut de Rome,
ce qui posait des difficultés au regard du principe de légalité des délits et des peines.
Les trois lois adoptées le 31 décembre 2015 ont permis :
d’intégrer les définitions précises des crimes internationaux dans le droit national ;
d’établir la compétence des juridictions nationales ;
d’adapter les procédures pénales.
Ces lois ont harmonisé le droit congolais avec les standards du droit international pénal.
III. LES CRIMES INTERNATIONAUX DANS LE DROIT CONGOLAIS
La réforme de 2015 a intégré dans le Code pénal plusieurs crimes relevant du Statut de Rome.
1. Le crime de génocide
Le génocide consiste en des actes commis dans l’intention de détruire un groupe national,
ethnique, racial ou religieux, notamment :
meurtre de membres du groupe ;
atteinte grave à l’intégrité physique ou mentale ;
soumission à des conditions de vie entraînant la destruction du groupe ;
mesures visant à empêcher les naissances ;
transfert forcé d’enfants.
2. Les crimes contre l’humanité
Les crimes contre l’humanité comprennent notamment :
meurtre
extermination
esclavage
déportation
torture
viol et violences sexuelles
persécution
disparition forcée
Ces actes doivent être commis dans le cadre d’une attaque généralisée ou systématique dirigée
contre une population civile.
3. Les crimes de guerre
Les crimes de guerre sont les violations graves du droit international humanitaire,
notamment :
attaques contre les civils ;
recrutement d’enfants soldats ;
pillage ;
torture de prisonniers de guerre.
4. Le crime d’agression
La réforme de 2015 a également intégré le crime d’agression, bien que sa mise en œuvre reste
juridiquement complexe.
IV. LA RESPONSABILITÉ PÉNALE EN MATIÈRE DE CRIMES INTERNATIONAUX
La responsabilité pénale concerne :
les auteurs directs ;
les complices ;
les instigateurs ;
les supérieurs hiérarchiques.
1. La responsabilité du supérieur hiérarchique
La réforme de 2015 a introduit la responsabilité du supérieur hiérarchique.
Un chef militaire ou civil peut être tenu responsable si :
il exerçait un contrôle effectif sur ses subordonnés ;
il savait ou aurait dû savoir que ces crimes étaient commis ;
il n’a pas pris les mesures nécessaires pour les empêcher ou les punir.
2. L’exclusion de l’ordre du supérieur
L’ordre d’un supérieur ne peut plus être invoqué pour justifier :
un génocide ;
un crime contre l’humanité.
3. L’absence d’immunité
La qualité officielle d’un individu (chef d’État, ministre, élu) ne constitue pas un motif
d’exonération de responsabilité pénale, bien que les privilèges de juridiction puissent ralentir
certaines poursuites.
V. L’IMPRESCRIPTIBILITÉ DES CRIMES INTERNATIONAUX
La réforme de 2015 a consacré un principe essentiel : l’imprescriptibilité.
Ainsi, les crimes suivants ne se prescrivent jamais :
génocide ;
crimes contre l’humanité ;
crimes de guerre.
Cette règle permet de poursuivre les auteurs même plusieurs décennies après les faits.
VI. LES JURIDICTIONS COMPÉTENTES EN RDC
La compétence pour juger les crimes internationaux est partagée entre juridictions militaires
et civiles.
1. Les juridictions militaires
Historiquement, les juridictions militaires sont les plus actives dans la répression des crimes
internationaux.
Elles comprennent :
Tribunal militaire de garnison
Cour militaire
Haute cour militaire
Ces juridictions jugent notamment :
les militaires ;
les membres des groupes armés.
2. Les juridictions civiles
Depuis la réforme de 2013, les juridictions civiles sont également compétentes.
Cours d’appel : jugent les civils accusés de crimes internationaux
Cour de cassation : juge les pourvois et certaines hautes personnalités
Cour constitutionnelle : peut juger le Président ou le Premier ministre pour certaines
infractions graves
VII. LES CRITÈRES D’ORIENTATION DES DOSSIERS
L’orientation d’une affaire vers la justice civile ou militaire dépend de plusieurs critères :
1. Le critère de la personne (ratione personae)
militaire → juridiction militaire
civil → juridiction civile
civil impliqué avec militaires → juridiction militaire
2. Le critère de la nature de l’infraction (ratione materiae)
crimes de guerre → généralement jugés par les juridictions militaires
crimes contre l’humanité ou génocide → peuvent relever des juridictions civiles.
3. Le privilège de juridiction
Certaines personnalités sont jugées par des juridictions spécifiques :
ministres ou députés → Cour de cassation
officiers généraux → Haute cour militaire
Président ou Premier ministre → Cour constitutionnelle.
VIII. L’APPLICATION PRATIQUE EN RDC
La RDC illustre une complémentarité active entre justice nationale et CPI.
Elle a même été le premier pays à déférer lui-même une situation à la CPI en 2004.
Plusieurs procès nationaux ont marqué la lutte contre l’impunité :
procès de Bukavu
procès de l’Ituri
affaire de Minembwe
procès de Kavumu (2017-2018) concernant des viols massifs de fillettes.
Ces procès ont permis de qualifier certains actes de crimes contre l’humanité, démontrant
l’application concrète des réformes de 2015.
IX. LES INNOVATIONS PROCÉDURALES
Les réformes ont également introduit plusieurs innovations :
1. Audiences foraines
Les tribunaux se déplacent sur les lieux des crimes pour rapprocher la justice des victimes.
2. Protection des victimes et témoins
Les procédures peuvent inclure :
huis clos partiel
anonymat
modification de la voix
usage de paravents.
X. LA RÉPARATION DES VICTIMES
La justice congolaise reconnaît plusieurs formes de réparation :
réparations matérielles (indemnisation financière)
réparations morales
réparations symboliques
réhabilitation médicale et psychologique.
1. Responsabilité civile de l’État
Lorsque les crimes sont commis par des agents publics (militaires ou policiers), l’État peut
être déclaré civilement responsable.
2. Le FONAREV
La RDC a créé le Fonds national des réparations des victimes (FONAREV) pour indemniser
les victimes de violences sexuelles et de crimes internationaux.
Ce fonds constitue une innovation importante en matière de justice réparatrice.
XI. LES DÉFIS DE LA RÉPRESSION DES CRIMES INTERNATIONAUX
Malgré les progrès, plusieurs défis subsistent :
1. Les difficultés institutionnelles
manque de formation spécialisée des magistrats
insuffisance de moyens matériels.
2. Les défis sécuritaires
Les conflits persistants dans l’Est du pays rendent difficile l’arrestation des suspects.
3. Les difficultés de preuve
Le manque de laboratoires scientifiques complique l’établissement des preuves.
4. Les pressions politiques
L’indépendance judiciaire peut être fragilisée lorsque des acteurs politiques ou militaires
influents sont impliqués.
XII. PERSPECTIVES D’AVENIR
Plusieurs réformes sont envisagées pour renforcer la justice pénale internationale en RDC :
création de chambres spécialisées pour les crimes internationaux ;
renforcement de la coopération régionale pour arrêter les fugitifs ;
mise en place de mécanismes de justice transitionnelle.
CONCLUSION
La répression des crimes internationaux constitue un enjeu majeur pour la consolidation de
l’État de droit en République démocratique du Congo.
L’adoption des lois de 2015 a marqué une étape décisive dans l’intégration du Statut de Rome
dans l’ordre juridique congolais. Elle a permis aux juridictions nationales de poursuivre les
auteurs de génocide, de crimes contre l’humanité et de crimes de guerre.
L’expérience congolaise montre que le principe de complémentarité n’est pas seulement une
règle juridique, mais un instrument de souveraineté judiciaire.
Toutefois, l’efficacité de ce système dépend encore :
de l’indépendance de la magistrature,
du renforcement des capacités judiciaires,
et d’une volonté politique constante de lutter contre l’impunité.