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Joël Bizingre, Joseph Paumier, Pascal Rivière, Les Référentiels...
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Rappelons que
« pouvoir...
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Certains des phénomènes que l’informatique provoque sont évidents pour tous, d’autres sont moins
1 visibles et ce sont les plus importants. Ce qui est évident, c’est ce que chacun expérimente lorsqu’il
connecté à l'Internet : ce sont autant d’interfaces vers une ressource informatique composée de
processeurs, programmes et documents accessibles depuis partout grâce à l'Internet. Elle constitue
un gigantesque automate programmable ubiquitaire [1] dont la mise à disposition se concrétise par
la messagerie, le Web, les réseaux sociaux, etc. et le déploiement d’usages qui ont des conséquences
psychologiques, cognitives, sociologiques, culturelles, etc.
Ces phénomènes invitent à la réflexion : n’existe-t-il pas par exemple un rapport entre l’ubiquité de
la 2 ressource informatique et la globalisation de l’économie ? Pour répondre à une telle question, il
faut
quitter la sphère de l’usage personnel et examiner ce qui se passe dans le système productif. La
réflexion
sur les usages reste d’ailleurs partielle si elle se limite aux conséquences de l’informatisation sans
voir ce
qui les a rendus possibles : pour être complet, le raisonnement doit considérer, en même temps que
les usages, leur cause matérielle. Derrière la messagerie, le Web, les réseaux sociaux, se trouvent
des institutions qui légifèrent, régulent et normalisent, des entreprises qui construisent et
programment des plateformes informatiques et qui s’appuient, pour rentabiliser leur
investissement, sur des modèles d’affaires (business model) d’un nouveau type.
Si l’informatique n’avait pas supprimé nombre des effets de la distance, les entreprises auraient
hésité à 3 délocaliser leur production car elles n’auraient pas pu aussi aisément partager leur
documentation,
recevoir des comptes rendus, former les agents, traiter les incidents, etc. C’est encore l’informatique
qui
rend possible la logistique des containers avec l’automatisation des chargements et déchargements :
le
coût du transport ayant été divisé par un facteur de l’ordre de cinquante, la globalisation du marché
des biens en est résultée. L’informatique a été enfin la cause matérielle de la financiarisation : son
ubiquité a ouvert aux banques l’accès simultané à toutes les places financières, les salles de marché
se sont équipées d’algorithmes qui automatisent les transactions. Les risques que présentent la
globalisation et la financiarisation sont la contrepartie des possibilités qu’offre l’informatisation : elle
a transplanté la société sur un continent où elle rencontre des possibilités et des dangers nouveaux.
Pour comprendre la situation actuelle il faut donc ouvrir la boîte noire de l’entreprise [2] et observer
comment elle s’y déploie. Cette observation ne doit pas arrêter la flèche du temps : on ne peut
comprendre la situation actuelle que si on la situe sur une trajectoire dont on peut, tout en donnant
sa place à l’incertitude, anticiper le futur.
Une dynamique
Certains des phénomènes que provoque l’informatisation sont communs à toute « révolution 4
industrielle ». Celles qui l’ont précédée ont été abondamment décrites [3]. Bertrand Gille [4] a par
exemple
découpé l’histoire en périodes caractérisées chacune par un « système technique » fondé sur la
synergie
de quelques techniques fondamentales. Pour qu’une société puisse passer d’un système technique à
l’autre, il faut que plusieurs conditions anthropologiques soient réunies : que l’évolution historique
ait modifié les rapports de pouvoir, légitimé les schèmes qui représentent des choses nouvelles,
bousculé l’architecture des valeurs, déstabilisé enfin les institutions de sorte qu’elles puissent se
résoudre à entendre les inventeurs puis à innover [5]. Le nouveau système technique fait alors
émerger [6] un monde dans lequel la nature à laquelle les intentions et les actions humaines sont
confrontées n’est plus la même, et où se déploient des conséquences anthropologiques auparavant
imprévisibles.
La première révolution industrielle fait naître vers 1775 le « système technique moderne » avec la 5
synergie de la mécanique et de la chimie ; la deuxième, qui leur ajoute l’énergie (électricité et
pétrole),
fait naître vers 1875 le « système technique moderne développé » et la grande entreprise. Chacune
de ces
L’informatique, née dans les années 1940, ne s’est véritablement déployée dans le système
productif que 6 lorsqu’il est devenu possible de la sortir des mains jalouses des informaticiens en
ouvrant son accès aux
utilisateurs grâce à la dissémination de terminaux dans les années 1970, puis avec les micro-
ordinateurs
et les réseaux locaux dans les années 1980. Dans les années 1960, les entreprises avaient commencé
à
informatiser des opérations administratives : la comptabilité, la paie, la gestion des stocks, etc., et
s’étaient équipées d’« applications » mutuellement indépendantes. Pour les fédérer, le « système
d’information » apparaît au début des années 1970. Une entreprise, dit alors Jacques Mélèse [7],
doit être analysée en distinguant ses règles de gestion et de comportement (système de décision),
les procédés qu’elle met en œuvre (système de production) et son utilisation du langage (système
d’information) : ces trois systèmes ont chacun une logique propre mais ils communiquent entre eux.
Cette théorie a permis de mettre de l’ordre dans les applications en les articulant toutes autour d’un
même référentiel [8] (catalogue des concepts qui définissent la grille selon laquelle l’entreprise
observe le monde réel) et en les organisant autour de bases de données. Dans les années 1990,
l’informatisation, tirant parti du déploiement de l’informatique de communication, s’est éloignée
des applications pour donner la priorité aux « processus [9] ». Ce mot désigne un processus de
production qui, partant d’un événement extérieur à l’action productive (commande d’un client,
constat du faible niveau des stocks), aboutit à un événement qui lui répond (livraison et facturation
du produit, alimentation du stock). Dans un tel processus, la décision, la production et l’information
s’entrelacent de façon intime et même si l’expression « système d’information » désigne
l’architecture des données, traitements et interfaces qui résulte de l’informatisation des processus,
sa définition ne se sépare pas de la dynamique de l’action productive.
L’informatisation des processus a fait naître le couple que forment le cerveau humain et l’automate
7 programmable ubiquitaire. Les tâches répétitives que demande la production sont en effet pour
l’essentiel automatisées, qu’elles soient physiques ou mentales : dans les usines des robots
remplacent la main-d’œuvre, dans les bureaux et les laboratoires des automates effectuent les tests
et recherches
documentaires. L’action humaine n’est plus alors sollicitée que pour concevoir des choses nouvelles,
traiter des cas particuliers, répondre à des imprévus, accomplir enfin les tâches qui exigent du
discernement et du jugement : le travail étant essentiellement mental, la main-d’œuvre est
remplacée par le cerveau-d’œuvre. Le couple du cerveau-d’œuvre et de l’automate est exactement
désigné par le mot « informatique » ou, mieux, par « informatisation » qui connote une dynamique :
ces mots associent en effet à l’automate l’information qui, donnant une « forme intérieure » au
cerveau humain, lui confère une capacité d’action [10]. Le mot « numérique », qui souligne
l’universalité du codage binaire des documents, est utilisé par certains pour désigner la diversité des
usages de l’ordinateur, mais son étymologie semble cependant trop pauvre pour porter l’ensemble
du phénomène. L’informatisation, qui fait obéir les choses à la parole inscrite dans un programme,
accomplit certaines des promesses de la magie : le pilote automatique maintient un avion de ligne
dans la position qui permet d'économiser le carburant et qui, étant très instable, serait aussi difficile
pour un pilote humain que de tenir une assiette en équilibre sur la pointe d’une épingle.
nature est plus complexe que ce que l’on peut prévoir : les experts d’EDF estiment qu’un incident se
produira une fois tous les trois ans environ. Mais si les opérateurs de la salle de contrôle n’ont rien à
faire pendant trois ans, ils seront incapables de réagir lorsqu'un incident se produira. La solution est
donc de sous-automatiser la centrale afin qu’ils aient de temps à autre un incident à traiter. Celui qui
modélise un processus, puis programme les automatismes, doit donc être à la fois le logicien qui
conçoit des algorithmes corrects, le physicien qui tient compte du dimensionnement des
processeurs, mémoires et réseaux et enfin le sociologue qui anticipe le comportement des
opérateurs humains. C’est difficile et les errements sont fréquents. Certaines directions générales
estiment par exemple que l’agent opérationnel est incompétent et utilisent l’informatique pour
l’empêcher de prendre des initiatives qui, croient-elles, ne pourraient être que néfastes. Le client
rencontrera alors dans les agences, derrière les guichets, des agents auquel « l’ordinateur » interdit
de traiter les cas particuliers avec bon sens. Les concepts que propose le vocabulaire courant
contribuent d’ailleurs à égarer l’intuition : « numérique », qui est utilisé malgré son étymologie pour
désigner des usages, obscurcit leur rapport avec la cause matérielle qui les rend possibles ; «
intelligence artificielle », qui suggère que les aptitudes du cerveau humain et celles de l’automate
sont identiques, invite à ne pas considérer leur articulation. Examiner de près un processus
informatisé aide à classer les errements et à dégager quelques règles.
Un processus est constitué par la succession des « activités » qui aboutissent à un produit, bien ou 9
service élaboré par une entreprise ou, plus généralement, par une institution. Une activité est le
triplet
que forment des inputs (matières premières et produits intermédiaires), une technique
(équipements et compétences) et un output (produit fini ou intermédiaire) : ainsi des caisses sont
produites à partir de
planches et de clous qu’un ouvrier soumet à la scie et au marteau. Les processus sont aussi anciens
que la production : ce qui est nouveau, c’est l’élucidation qu’exige leur informatisation. Celle-ci
commence par deux questions : « que produisons-nous ? », puis « comment produisons-nous ? » La
première est parfois étonnamment difficile : que produit l’état-major des armées ? que produit
l’Éducation nationale ? que produit la direction des achats d’une entreprise ? Ces entités produisent
assurément quelque chose, mais il arrive que l’on peine à préciser en quoi elle consiste [11].
Une fois le produit défini, on peut examiner l’enchaînement des activités qui contribuent à sa 10
production ou, plus précisément, l’enchaînement des « tâches » accomplies chacune par un être
humain
et qui regroupent quelques activités élémentaires. Cet examen fait souvent apparaître les défauts
que le
processus comporte : erreur d’aiguillage lorsqu’un dossier est envoyé à une personne qu’il ne
concerne
pas ; redondance quand une même tâche est accomplie parallèlement par deux personnes ; bras
morts dans lesquels les dossiers se perdent ; piles LIFO (last in, first out) des dossiers posés sur un
bureau qui provoquent des délais aléatoires car le dossier le plus ancien, placé sous la pile, risque de
n’être jamais traité (c’est une des causes des « bras morts ») ; erreur de traduction lorsque le dossier
passe d’une entité à une autre dont le vocabulaire est différent, etc. L’informatisation corrige ces
défauts et programme l’enchaînement des tâches que les agents doivent accomplir, le format des
documents qu’ils consultent et alimentent, les traitements qu’ils lancent, les tables d’adressage qui
balisent le parcours des dossiers, les alertes qui annoncent leur arrivée, les horloges qui permettent
de s’assurer qu’ils sont traités dans un délai raisonnable, leur reroutage vers un autre agent en cas
de dépassement de ce délai, enfin les indicateurs de délai, qualité et charge de travail qui
permettent à l’administrateur du processus de vérifier son efficacité et d’animer le travail des
agents.
Il faut souvent redéfinir les êtres que l’entreprise observe (clients, produits, matières premières,
entités 11 de l’organisation, agents, etc.), la façon dont ils sont identifiés et les attributs observés sur
chacun
d’entre eux, ainsi que les nomenclatures utilisées pour le codage. Cette ingénierie sémantique, qui
conçoit
la grille conceptuelle de l’entreprise, suppose une pratique de l’abstraction car elle fait abstraction
des êtres
et des attributs qui ne seront pas observés. Dans une première étape, formelle, elle supprime les
synonymes et les homonymes et combat les jargons qui, entourant chaque spécialité d’une muraille
protectrice, s’opposent à la communication et à la coopération. Puis elle définit des concepts qui
doivent être pertinents en regard des exigences de l’action et qui, résultant d’une sélection dans la
complexité du monde réel, focalisent l’attention des agents sur un nombre fini de phénomènes (tout
comme un conducteur sélectionne, dans l’image qui s’imprime sur sa rétine, la représentation des
voies, obstacles et signaux qui seuls sont utiles à son action). Cette abstraction à finalité pratique
concrétise, dans l’entreprise, l’articulation de la pensée et de l’action mais celle-ci conduit à d’autres
réflexions. Si les concepts sont pertinents en regard de l’action, comment s’assurer que celle-ci soit
judicieuse en regard de l’intention, plus générale et moins précise, qui l’oriente ? Cette intention est-
elle elle-même fidèle aux valeurs souvent implicites qui animent l’entreprise et qui, à travers ce
qu’elle dit vouloir faire, indiquent ce qu’elle veut être ? De telles interrogations ne s’expriment
jamais clairement mais elles opèrent comme le soc d’une charrue qui, retournant le sol, travaille
sourdement les esprits en faisant apparaître au grand jour l’incohérence des habitudes, l’arbitraire
des préjugés, le cloisonnement des spécialités. L’inquiétude qui en résulte contrarie naturellement
ceux pour qui la pérennité de l’organisation importe plus que tout : l’ingénierie sémantique n’est pas
toujours la bienvenue.
leur enchaînement [12]. Il est souvent utile de l’illustrer aussi par un dessin animé qui montre des
agents
au travail : l’accueil et le traitement d’un patient dans un hôpital, l’instruction d’un prêt immobilier
dans
une banque, le recrutement d’une personne, la maintenance d’un gros équipement sont ainsi
rendus visibles par autant de scénarios qui, consultables sur l’intranet de l’entreprise, facilitent la
compréhension du processus par le comité de direction comme par les agents et servent de support
à l’autoformation de ces derniers. Un processus ainsi modélisé est élucidé : chacun des agents
connaît le produit auquel le processus aboutit, identifie sa propre contribution et connaît aussi celle
de ceux qui le précèdent et le suivent dans l’enchaînement des tâches.
L’élucidation des processus fait apparaître l’entreprise comme une interface entre le monde de la 13
nature, dans laquelle elle puise ses ressources et injecte ses déchets, et une société à laquelle elle
fournit
des artefacts qui contribuent au bien-être matériel de la population, but ultime de l’activité
productive [13]. Cette représentation entre en conflit avec d’autres conceptions de la mission de
Comme tous les arts, l’informatisation demande du bon sens, une intuition exacte et un sens 14
esthétique : plutôt que de rechercher un optimum ou de prétendre respecter une rationalité
formelle, il
s’agit d’être raisonnable, ce qui répond d’ailleurs à une exigence supérieure de rationalité. Le
système
d’information doit être sobre car sa complexité et son coût, ainsi que celui de sa maintenance, sont
approximativement proportionnels au carré de sa taille, que celle-ci soit évaluée selon le nombre de
lignes de code, de données ou de traitements [16]. Le couple qu’il forme avec le cerveau humain ne
sera par ailleurs efficace que si on laisse à celui-ci sa part d’initiative. Il ne convient donc pas d’exiger
que l’informatique traite automatiquement tous les cas particuliers qui peuvent se présenter : mieux
vaut confier les plus rares d’entre eux à la sagacité de l’agent opérationnel, qui ne doit pas être
contraint dans sa réponse aux clients ni dans son évaluation des situations. Ce qui précède permet
d’entrevoir à quel point l’entreprise informatisée diffère de l’entreprise mécanisée de naguère,
autour de laquelle les intuitions et représentations restent cependant encore figées : nous allons
tenter de les assouplir.
L’entreprise informatisée
L’entreprise, désormais informatisée, est confrontée à deux faits qui contraignent son organisation
et 15 son fonctionnement :
Quand la production répétitive est automatisée, le coût de production se condense dans la phase 17
d’investissement, de conception, d’organisation et de programmation. Le travail se concentrant ainsi
dans l’accumulation d’un capital, l’entreprise informatisée est hypercapitalistique. Cela saute aux
yeux
dans les industries fondamentales : le coût de production d’un microprocesseur ou d’un système
d’exploitation est pratiquement le même, quel que soit le nombre de puces produites ou de CD
pressés. Cette forme de la fonction de coût s’impose, de proche en proche, aux produits qui
s’informatisent : ordinateurs d’abord, puis téléphones, avions, automobiles, équipements ménagers,
tous les biens enfin qui sont ou seront connectés par l’« Internet des objets [17] ». Les économistes
disent dans leur langage que « le coût marginal est négligeable » (ou nul, cela revient au même pour
leur raisonnement), certains disent que « la fonction de production est à coût fixe ».
Il en résulte plusieurs conséquences. Lorsque le coût marginal est nul on ne peut pas supposer que
le 18 marché obéisse au régime de la concurrence parfaite, car celui-ci implique la tarification au
coût
marginal : l’entreprise ne peut pas survivre si le prix de son produit est nul. Le régime du marché
sera
celui du monopole ou celui de la concurrence monopolistique [18] selon laquelle chaque produit se
diversifie
en variétés. Il permet aux entreprises d’échapper à l’emprise d’un monopole en conquérant sur un
segment des besoins un monopole local à la frontière duquel elles sont en concurrence par le prix
avec les monopoles locaux voisins : il concernera les produits qui répondent à des besoins
diversifiés, c’est-à- dire en fait la plupart des produits.
Il en résulte aussi que l’économie informatisée est l’économie du risque maximum car l’essentiel du
coût de 19 production est dépensé avant que l’entreprise n’ait vendu la première unité du produit :
il se peut qu’elle
perde sa mise à cause à l’initiative d’un concurrent. Ce coût est d’ailleurs élevé car il faut concevoir
non
seulement le produit mais aussi l’ingénierie de sa production, les automates et leur programmation,
le dimensionnement et l’organisation des services que le produit suscite. Cette économie du risque
maximum présente un potentiel de violence plus élevé que celui de l’économie mécanisée, qui
n’était pourtant pas paisible : corrompre les acheteurs ou espionner les concurrents sont des
tentations d’autant plus fortes que l’informatique, habilement utilisée, aide à dissimuler les
pratiques illicites sous un voile de complexité.
Pour limiter les risques, la plupart des produits seront élaborés par un réseau de partenaires
organisé, 20 d’une part, selon un contrat qui précise le partage des responsabilités, dépenses et
recettes, et, d’autre
part, autour d’une plateforme informatique qui assure l’interopérabilité des processus et la
organisé le partenariat ; il occupe une position centrale. Il faut, pour que le partenariat soit pérenne,
qu’il se comporte en « dictateur bienveillant », comme le font ceux qui animent la production d’un
logiciel libre [19]. La véritable entreprise est alors en fait, sur le plan technique, le réseau de
partenaires qui coordonne l’investissement et la production. Une même entreprise juridique peut
adhérer à plusieurs entreprises techniques et varier dans le temps les partenariats auxquels elle
participe. L’organisation autour d’une plateforme se retrouve aussi dans les réseaux sociaux qui
assurent une intermédiation entre personnes et documents (Google, etc.), personnes et produits
(Amazon, etc.), personne et personne (Facebook, Linkedin, etc.).
Pour satisfaire des besoins divers, les produits doivent être diversifiés selon leurs attributs
qualitatifs. 21 C’est le cas depuis longtemps sur le marché des livres, de la musique, des
automobiles, où chaque
produit vise un segment particulier. Ce qui est nouveau, c’est que cette diversification s’impose
désormais à la plupart des produits. Elle est obtenue soit en différenciant un bien, objet doté d’une
masse et qui occupe un volume dans l’espace, soit plus souvent en différenciant les services qui
l’accompagnent : conseil avant-vente, formule tarifaire, financement d’un prêt, garantie, assurance,
location, maintenance, remplacement et recyclage en fin de vie, etc. Les services étant
dimensionnés selon l’anticipation des besoins (taille d’un réseau d’agence, effectifs de la
maintenance, etc.), leur coût est fixe, comme celui de la production automatisée des biens, tant que
les besoins n’excèdent pas leur dimensionnement. Les entreprises qui fournissent des machines se
font ainsi concurrence par la rapidité de leurs dépannages ; la qualité des concessionnaires est un
argument essentiel de la concurrence entre constructeurs automobiles, etc. Chaque produit est ainsi
dans l’économie informatisée soit un service, « mise à disposition temporaire d’un bien ou d’une
compétence [20] » (consultation médicale, chambre d’hôtel, voyage en avion, etc.), soit
l’assemblage d’un bien et de services (automobile, équipement ménager, ascenseur, moteur d’un
avion de ligne, etc.). L’informatisation assure l’interopérabilité du partenariat et la cohésion de
l’assemblage des biens et services qui composent le produit.
L’autre fait qui contraint l’entreprise informatisée est l’extension progressive du domaine du
possible. 22 Elle n’est pas due à la seule « loi de Moore [21] » selon laquelle la performance des
circuits intégrés double
tous les dix-huit mois depuis 1959 : la transformation du téléphone mobile en ordinateur
(smartphone) a
fait émerger de nouveaux usages à partir de 2000 ; l’informatique en nuage (cloud computing)
favorise
Cette extension du possible est relayée dans les entreprises par une maturation qui aide à tirer parti
de 23 l’informatisation. Elle est aiguillonnée par la concurrence : le monopole que l’entreprise
conquiert sur
un segment des besoins, et qui procure le surprofit nécessaire pour rentabiliser le coût fixe de
l’innovation, est en effet temporaire. Les concurrents imitent bientôt le procédé qui a permis
d’abaisser
les coûts, les fonctionnalités nouvelles qu’offre le produit. La baisse du prix qui en résulte transmet
au consommateur le bénéfice de l’innovation et l’entreprise doit innover de nouveau : le moteur de
l’innovation tourne ainsi à plein régime. Le découpage du marché en segments, soumis à une
dynamique intense, ressemble à la surface d’un liquide bouillonnant où des cellules se forment, se
bousculent, croissent, éclatent et se forment de nouveau. La stratégie de l’entrepreneur consiste à
anticiper les besoins pour définir, par un effort qui combine le design, l’ingénierie de la production et
l’ingénierie d’affaire, un produit qui sera présenté avec emphase au public. Steve Jobs [22] a été un
des maîtres de la stratégie de conception, d’ingénierie et de communication qui a entouré d’une
auréole de prestige les ordinateurs d’Apple, puis la famille de produits qui, amorcée par l’iPod
(2001), s’est poursuivie par l’iPhone (2007) et l’iPad (2010). Après avoir procuré à son entreprise un
énorme surprofit, Apple a cependant été rapidement concurrencée par Samsung, Huawei, Lenovo,
etc.
d’intermédiation qui aident le consommateur à trouver la variété qui lui convient, ainsi que des
services
qui lui permettent de bénéficier d’« effets utiles [23] » grâce à la maintenance du produit, à son
remplacement en fin de vie (laquelle peut être raccourcie par l’obsolescence) et à un recyclage qui
réponde à ses préoccupations écologiques tout en limitant le volume des déchets que la production
injecte dans la nature. Tout cela compose un programme ambitieux que les entreprises atteignent
difficilement, mais qui du moins leur indique une orientation.
Nous avons parlé des entreprises mais les institutions non marchandes n’échappent pas à l’exigence
25 d’efficacité : l’informatisation concerne donc aussi les grands systèmes d’une nation (éducation,
santé,
défense, justice, etc.) et l’État lui-même, « institution des institutions [24] ». Elle est impliquée dans
toutes les dialectiques qui agitent la vie d’une institution : entre son organisation et sa mission, entre
son organisation et les agents humains, entre son organisation et le marché, etc. Plutôt que d’en
faire la théorie nous nous contenterons ici de les éclairer par quelques coups de sonde. Une
question en particulier se pose avec insistance : que devient le travail dans l’économie
informatisée ?
L’économie de la compétence
Quand les tâches répétitives sont automatisées, le travail réside, avons-nous dit, dans ce qui n’est
pas 26 répétitif : la conception de nouveaux produits, les services que les produits comportent.
Tandis que
comme disent les économistes, du « travail mort ». Cependant, comme l’innovation se répète en
raison
de l’extension du possible, le flux de travail qui alimente la conception est constant : contrairement à
l’entreprise mécanisée qui investit dans des machines puis les utilise tout au long de leur cycle de
vie, l’investissement ne cesse jamais dans l’entreprise informatisée. Les services, obéissant à un
dimensionnement qui, comme l’investissement initial, répond à une anticipation des besoins,
remplissent pour leur part des fonctions qui elles aussi exigent un flux de travail : conforter la qualité
du produit en contribuant à la satisfaction des utilisateurs ; reporter les incidents pour améliorer la
définition des produits ; apporter des informations utiles à l’anticipation des besoins futurs, etc.
On se représente classiquement l’entreprise comme une cellule vivante qui baigne dans son 27
environnement, le marché, et dont l’intérieur est organisé et non pas marchand [25]. Elle est
entourée par
une membrane qui assure sa relation avec le monde extérieur de la nature physique et
psychosociale en
réalisant un filtrage. Les personnes qui assurent les services travaillent sur cette membrane en
remplissant une fonction d’interprétariat : la demande d’un client, une réclamation, un événement
constaté lors d’une opération de maintenance doivent être traduits dans le langage de l’entreprise
pour pouvoir être traités. Les personnes qui assurent la conception des nouveaux produits travaillent
elles aussi sur la membrane, mais leur relation avec le monde extérieur comporte une anticipation et
une expérimentation alors que celle des services est immédiate. La direction générale remplit pour
sa part la fonction stratégique qui oriente l’entreprise, une fonction d’animation et de
communication (système d’information, messagerie, intranet, etc.) et une fonction de support
(gestion des compétences, informatique, etc.) : ces fonctions internes sont qualitativement
importantes mais n’occupent que 10 % environ des effectifs.
Les personnes qui travaillent sur la membrane, en relation avec le monde extérieur, sont bien
placées 28 pour savoir ce qui s’y passe : les clients sont satisfaits ou non, ils aimeraient que le
produit possédât telle
ou telle qualité, un partenaire ou un fournisseur rencontre des difficultés, etc. Elles traduisent ces
événements dans le langage de l’entreprise pour que celle-ci en nourrisse sa stratégie. Mais cela ne
peut
se faire que si l’entreprise sait les écouter : c’est pourquoi un « commerce de la considération »
s’impose dans l’entreprise informatisée, en prenant « commerce » au sens d’« échange équilibré »
et
« considération » au sens de « faire un effort sincère pour comprendre ce que veut dire une
personne ». Le rapport social du cerveau-d’œuvre diffère ainsi fondamentalement de celui de la
main-d’œuvre : alors que l’entreprise mécanisée ne demandait à cette dernière que la répétition
réflexe d’un même geste, il est demandé au cerveau-d’œuvre d’exercer une compétence, un savoir
orienté vers l’action responsable.
en lit l’énoncé. Étant la décharge d’un potentiel, cette intuition a la rapidité d’un éclair : elle n’exige
aucun travail autre que celui qui a été nécessaire pour accumuler la compétence. L’action exige
cependant aussi l’intuition méthodique. C’est elle qui guide l’écrivain, le programmeur, l’artisan et,
de façon générale, ceux dont l’action nécessite, outre l’intuition immédiate, une démarche qui passe
par le fil d’une exécution. Le travail demande alors un délai mais sa qualité ne se mesure pas selon le
temps qui lui a été consacré : la compétence qui se manifeste dans l’intuition immédiate et
l’intuition méthodique de deux écrivains, par exemple, provoque un écart immense dans la qualité
des textes qu’ils composent. Il en est de même pour les médecins, les programmeurs, etc.
Au total, la qualité d’un produit, et donc sa valeur, résulte moins du temps de travail consacré à son
30 élaboration que de la compétence qu’avaient accumulée auparavant les personnes qui l’ont
élaboré. À la
limite, et pour schématiser comme le font les économistes, on peut supposer que tout le travail du
faisant dans l’instant : il apparaît alors que l’économie informatisée est une économie de la
compétence. On rencontre déjà dans les entreprises des personnes dont l’emploi consiste en
l’exercice d’une compétence. On voit dans leur bureau une bibliothèque d’ouvrages de référence et
des revues professionnelles, car elles se tiennent au courant de l’état de l’art de leur discipline.
Lorsqu’on les consulte, la réponse vient presque toujours immédiatement : elles nous indiquent la
solution ou extraient de leur bibliothèque un document qui la contient. Il arrive parfois que la
réponse leur demande du temps mais elles savent comment la trouver.
Cette forme d’emploi sera fréquente pour le cerveau-d’œuvre. Les conséquences de la division du
travail 31 diffèrent alors de celles qu'elle avait chez la main-d’œuvre : alors que l’on a pu parler
d’aliénation à
propos de celle-ci, l’expert compétent et responsable peut, à condition de ne pas s’enfermer dans un
des penseurs, des chercheurs, des artisans partagent cette expérience. Certaines entreprises croient
cependant pouvoir employer dans les services des personnes faiblement qualifiées et peu
rémunérées. C’est une erreur car la qualité du service requiert des compétences relationnelles
élevées qui, amorcées par une formation, se perfectionnent avec l’expérience. Les entreprises qui
mettent dans leurs agences, à l’accueil téléphonique ou dans les équipes de maintenance des
personnes qui n’ont pas acquis une compétence relationnelle négligent la qualité des services,
composante essentielle de la qualité de leurs produits, et cela compromet leur survie.
L’économie informatisée est en effet une économie de la qualité, qu’il s’agisse de celle des produits
ou de 32 celle des compétences. Comme il n’est pas possible d’assigner une limite aux besoins
lorsqu’ils
s’expriment en termes de qualité, cette économie recèle un potentiel de croissance illimité et donc,
contrairement à ce qui se manifeste dans la conjoncture actuelle, la possibilité d’un plein emploi de
la
force productive humaine. Mais ce potentiel ne peut se concrétiser que si les consommateurs
répondent au système productif en étant sobres en quantité et exigeants en termes de qualité. C’est
là, disent les pessimistes, le point faible de l’économie informatisée car ils estiment que les
consommateurs ne s’intéresseront jamais à la qualité et préféreront se gaver de quantité. Cela
dépendra de l’évolution de la subjectivité collective, si l’on peut dire, qui détermine la fonction
d’utilité du consommateur. Le fait est par exemple que les livres ne sont pas chers : chacun peut,
pour un budget relativement modique, consacrer s’il le souhaite tout son temps à la lecture, et celui
qui aime à lire peut atteindre ainsi un niveau élevé de « satisfaction », pour parler le langage des
économistes. Il en est de même, dans l’économie informatisée, pour le consommateur sensible à la
qualité des produits.
et un temps hors travail. Sa rémunération doit donc être détachée de la mesure du temps qu’elle
passe
dans l’entreprise. Mais comment mesurer la compétence ? Les diplômes ne permettent pas
d’évaluer ce
que l’expérience et la réflexion apportent, et qui est souvent l’essentiel. Peut-on supposer que le
salaire soit forfaitaire, donc indépendant du niveau de compétence qui procurerait une
rémunération d’une autre nature (plaisir au travail, prestige professionnel, reconnaissance par les
pairs) ? Le modèle économique du logiciel libre donne déjà un exemple de ce phénomène. Si l’on
accepte ce raisonnement, il apparaît que l’économie informatisée devrait donner naissance à une
société de classe moyenne, mais il est trop évident que notre société n’évolue pas aujourd’hui dans
cette direction. Il ne convient cependant pas d’anticiper le futur en extrapolant la conjoncture
actuelle, qui est celle d’une économie immature et en transition : il faut plutôt élucider la situation
présente en montrant les possibilités et les dangers qu’elle recèle et ces derniers ne sont pas ceux
auxquels on pense communément.
La tentation de la prédation
Nous devons aborder ici un phénomène que beaucoup d’économistes ne veulent pas considérer : ils
le 34 jugent négligeable parce que leur théorie, née à la fin du XVIIIe siècle à l’occasion de la
première
révolution industrielle, ne considère que l’échange marchand. Le constat des faits est cependant
significatif.
L’« économie du risque maximum » est, avons-nous dit, inévitablement tentée par la violence : la 35
situation est tellement périlleuse qu’un entrepreneur personnellement honnête peut croire devoir
corrompre pour acquérir ou conserver un marché, espionner les concurrents, débaucher leurs
collaborateurs les plus compétents, etc. [26] De façon significative, la pensée néoclassique qui s’est
déployée à partir des années 1970 a fourni des alibis à ces comportements en prenant pour slogans
la
« création de valeur pour l’actionnaire », l’autorégulation des marchés, le retrait de l’État [27] : tout
s’est passé alors comme si le politique, confronté à une nature que l’informatisation transformait et
qu’il ne pouvait plus comprendre, avait estimé qu’il fallait ne pas se soucier des risques qu’apporte
l’informatisation. Il a ainsi libéré des tendances aujourd’hui évidentes dans la Banque et qui se sont
répandues de façon épidémique dans les autres entreprises.
L’ubiquité qu’apporte l’informatique et la puissance des algorithmes ont transformé les conditions
36 pratiques du métier de la Banque en lui permettant de jouer à toute vitesse sur tous les marchés.
Il en
est résulté un changement de ses priorités : alors que son métier historique était l’intermédiation du
crédit fondée sur un arbitrage entre le rendement et le risque, la sensation de puissance a altéré la
perception du risque et déchaîné la course au rendement, à la « production d’argent [28] ». Ceux des
professionnels de la Banque qui étaient attentifs aux risques ont été chassés par des dirigeants qui
ont préféré promouvoir des personnes moins prudentes. Ni les auteurs des algorithmes, ni moins
encore les dirigeants ne peuvent cependant maîtriser intellectuellement l’effet de l’empilage de
calculs sur lesquels s’appuient les automatismes : les incidents sont nombreux, une crise systémique
aléatoire est inévitable, même s’il est impossible d’en prévoir la date. Cependant les acteurs se
rassurent en prélevant des rémunérations très élevées : ils veulent croire que quelqu’un qui gagne
beaucoup d’argent ne peut pas avoir tort.
La puissance qu’apporte l’informatisation a fait ainsi déraper la Banque vers la délinquance selon la
37 règle « pas vu, pas pris ». La crise des subprimes résulte d’un abus de confiance massif, le trading
de haute
fréquence favorise un « délit d’initié systémique [29] ». Le marché des devises est manipulé, les
profits
illicites sont blanchis, des montages combinant abus de biens sociaux, fraude fiscale et blanchiment
sont proposés aux chefs d’entreprise. La banque reconnue coupable d’un de ces délits (JPMorgan
Chase, Goldman Sachs, BNP Paribas, Bank of America, Société Générale, Crédit Agricole, UBS, Royal
Bank of Scotland, HSBC, Rabobank, Deutsche Bank, etc.) passe un compromis (settlement) avec ses
victimes, la justice et le régulateur : la publicité d’un procès est alors évitée et l’affaire est classée
moyennant le paiement d’une amende qui se chiffre en milliards d’euros.
Le dérapage des valeurs s’est répandu à partir de la Banque, dont l’enrichissement est jugé
admirable. 38 Les dirigeants des grandes entreprises réclament eux aussi des rémunérations,
parachutes dorés et
retraites dont le montant, équivalent à une fortune, représente l’appropriation d’un patrimoine [30].
Il est
à la mode, parmi les cadres et les politiques, de proclamer « je suis un tueur (ou une tueuse) » : ils
adhèrent ainsi à l’esthétique de l’adolescent napolitain qu’a cité Saviano [31]. La commodité que
l’informatique procure à la corruption et au blanchiment permet d’ailleurs d’établir un système de
vases communicants entre le crime organisé et l’économie marchande : des entreprises légales sont
achetées par des familles de la Camorra, de la ’Ndrangheta, de Cosa Nostra, etc. et deviennent alors
très
[26]
[27]
[28]
[29]
[30]
[31]
Roberto Saviano,
[32]
Ibid.
[33]
[34]
[35]
L’esclavage peut être « pareto-optimal ».
[36]
[37]
[38]
[39]
[40]
[1]
[2] [3]
[11] [12]
[13] [14]
[15] [16]
[17]
par des familles de la Camorra, de la ’Ndrangheta, de Cosa Nostra, etc. et deviennent alors très
compétitives car elles n’auront plus jamais de problème de trésorerie [32].
Ces phénomènes, tous encouragés par la puissance et la discrétion qu’offre l’informatique, relèvent
de la 39 prédation [33], comportement qui consiste à s’emparer d’une chose sans rien donner en
échange.
L’économie de la société féodale était fondée sur l’équilibre approximatif et global entre une
prédation
guerrière et la charité que motivait la peur de l’enfer [34] : « sans cesse je me bats, m’escrime, me
défends
et me bagarre », disait Bertran de Born au XIIe siècle, « celui-là sera riche qui prendra de bon cœur
». Dans la société marchande que la première révolution industrielle a fait émerger, chaque échange
est équilibré, car personne n’est contraint par la force à vendre ni à acheter. Cette société n’est
certes pas équitable [35] mais elle confine en principe la prédation dans la marge où perdure une
rémanence criminelle de la société féodale. Dans le monde des idées, cependant, la féodalité fait
l’objet d’une nostalgie romanesque alors que la société marchande, « bourgeoise », est dénigrée. La
perspective d’un retour à la féodalité sous une forme ultramoderne invite aujourd’hui à réévaluer la
société marchande car l’informatisation risque de déstabiliser, avec elle, la démocratie et l’État de
droit.
Le raisonnement répugne cependant, nous l’avons dit, à considérer la prédation. C’est pour partie
parce 40 que l’on préfère ne pas voir la cruauté qui l’accompagne. C’est aussi parce que l’on estime
qu’elle a
toujours existé, et qu’elle n’a pas plus d’importance aujourd’hui qu’hier : mais s’il est vrai qu’elle
répond
à une des tendances de la nature humaine, cela ne doit pas masquer l’ampleur systémique qu’elle a
prise. C’est enfin parce que la science économique, née dans la seconde moitié du XVIIIe siècle pour
explorer la société marchande, l’ignore par principe : aujourd’hui encore les économistes la jugent
tout juste bonne à exercer la sagacité de journalistes à l’affût d’anecdotes scandaleuses.
Le déploiement de la prédation place la société devant un choix. Soit elle souhaite maintenir la 41
démocratie et l’État de droit, nés après la première révolution industrielle pour répondre aux
besoins de
la mécanisation ; mais il faut qu’elle fasse l’effort de les reconcevoir pour tenir compte des
changements
que l’informatisation apporte à la mission des institutions, à leur organisation, aux relations entre les
personnes, il faut aussi qu’elle se donne les moyens législatifs et les compétences judiciaires
nécessaires pour contenir la prédation. Soit elle se refuse à cet effort, et alors elle accepte
implicitement un retour à l’organisation féodale sous une forme ultramoderne, les institutions se
dissolvant, les relations entre personnes obéissant à de purs rapports de force. Ce choix n’est
cependant perçu ni par les économistes, ni par des dirigeants qui subissent l’informatisation sans
avoir une intuition exacte des possibilités, risques et contraintes qu’elle comporte [36], ni par les
thuriféraires du « numérique », dont l’attention se focalise sur les seuls « usages coopératifs » dans
lesquels ils croient voir un développement de la démocratie. Des dangers évoqués avec
complaisance (« trop d’information tue l’information »,
L’irruption d’un nouveau système technique et la nouvelle nature qu’il fait émerger provoquent 42
naturellement une crise : les institutions sont prises à contrepied, le comportement des entreprises,
des consommateurs et de l’État ne répond pas aux possibilités ni aux risques nouveaux. Les
décisions,
d’action, une mode qui semble irrésistible. Les penseurs ont alors une mission : montrer qu’il s’agit
d’une crise de transition en comparant celle-ci aux crises du passé, en démontant son ressort
historique, en éclairant le choix auquel la société est confrontée. Cela suppose de faire apparaître la
dynamique de notre situation, et donc d’en bâtir la théorie, mais cela répugne à ceux qui prétendent
être des
« pragmatiques » : « Nous n’avons pas besoin d’une grande théorie, disent-ils, ce qu’il faut, c’est
avancer à petits pas dans la bonne direction. » Mais comment trouver « la bonne direction » si l’on
n’a pas examiné la situation et tiré au clair des relations de cause à effet, ce qui, qu’on le veuille ou
non, constitue une théorie ?
Il s’agit de placer à l’horizon du futur un repère qui propose une orientation au politique, une
stratégie aux 43 institutions, de sorte que la société puisse tirer parti des ressources qu’apporte
l’informatisation tout en
maîtrisant les dangers qui les accompagnent. Ce repère, nous l’avons nommé « iconomie [37] »
(eikon,
image, et nomos, organisation), mot qui nous semble adéquat pour désigner un monde que son
image
informatique entoure et renforce comme le fait la doublure d’un vêtement. Il s’agit d’acquérir une
claire conscience des possibilités ouvertes, des contraintes physiques et logiques qui les
accompagnent, de la dynamique qu’exige le plein développement du couple que forment l’être
humain et l’automate programmable ubiquitaire. Cela permet de relativiser des questions qui, étant
propres à la crise de transition, ne se posent plus à terme : si l’iconomie est par définition efficace,
elle connaît ipso facto le plein emploi car le sous-emploi de la force productive humaine est l’une des
manifestations de l’inefficacité – mais ce plein emploi suppose l’émergence de l’économie de la
compétence, la transformation de la fonction de commandement et donc le commerce de la
considération, une redéfinition de la mission et de l’organisation du système éducatif, toutes choses
qui supposent résolues nombre de difficultés que la seule orientation n’indique pas de façon précise.
Il ne faut d’ailleurs pas sous-estimer ce qui nous attend. Brynjolfsson et McAfee, professeurs au MIT,
44 disent que nous n’en sommes qu’« à la moitié de l’échiquier [38] ». Ils font allusion à une légende
indienne : un maharadjah voulant récompenser l’inventeur du jeu d’échecs, celui-ci demande que
l’on
mette un grain de riz sur la première case, deux sur la deuxième, quatre sur la troisième et ainsi de
suite
en doublant à chaque étape, puis qu’on lui donne le riz qui se trouvera sur l’échiquier. À la trente-
deuxième case l’échiquier contient 140 tonnes de riz, récolte annuelle d’une rizière de quarante
hectares : cela reste à l’échelle humaine. Mais si l’on va jusqu’à la soixante-quatrième case
l’échiquier contient 600 milliards de tonnes de riz, soit mille fois la production annuelle mondiale :
tels sont les effets d’une exponentielle !
Ce que nous connaissons aujourd’hui avec nos iPhones, iPads, systèmes d’information, informatique
en 45 nuage, messagerie, Web, etc., est pour ainsi dire rien en regard de ce qui arrivera au XXIe
siècle. Il ne
semble pas que les politiques soient prêts aujourd’hui à comprendre ce phénomène ni à prendre les
dispositions qu’il réclame. Par contre, les institutions, les entreprises, tâtonnent – à l’échelle certes
Les penseurs du XIXe siècle ont vu dans l’avenir un carrefour vers deux orientations [40] : socialisme
ou 46 barbarie pour Marx, libéralisme ou tyrannie pour Tocqueville. Saint-Simon et Auguste Comte
cherchaient à restaurer dans la société industrialisée la cohésion des valeurs que procure une
religion.
L’histoire a par la suite cheminé en oscillant entre ces orientations polaires, non sans connaître des
catastrophes et sacrifices humains. Nous anticipons qu’elle connaîtra de telles catastrophes, de tels
sacrifices, tandis qu’elle oscillera entre deux pôles : la société raisonnablement efficace sinon
pleinement équitable que nous nommons « iconomie », et la société néoféodale dont l’amorce est
aujourd’hui trop évidente pour que l’on puisse refuser de la voir. La mission du penseur, modeste
mais cruciale, est alors de limiter la casse.
Alors qu’un automate, comme le métier à tisser de Jacquard (1801), n’accomplit qu’une opération
spéciale, l’ordinateur exécute automatiquement toute opération qui peut être commandée par un
programme informatique. Les ordinateurs reliés par l'Internet constituent un automate unique dont
l’accès par des terminaux (PC, tablette, téléphone mobile, etc.) est ubiquitaire.
Blanche Segrestin, Baudoin Roger, Stéphane Vernac, L’Entreprise. Point aveugle du savoir, Éditions
Sciences Humaines, 2014. Nous dirons « entreprise » par souci de simplicité mais le raisonnement
concerne, de façon plus générale, les institutions dont l’« entreprise » est un cas particulier.
Par exemple dans les ouvrages d’Eric [Link], L’Ère des révolutions. 1789-1848, Fayard, 2011 ;
L'Ère du Capital. 1848-1875, Fayard, 2010 ; L'Ère des empires. 1875-1914, Fayard, 2012 ; L’Âge des
extrêmes. Histoire du cours du XXe siècle, André Versaille éditeur, 2008.
Bertrand Gille, Histoire des techniques, Gallimard, 1978.
Jacques Mélèse, L’Analyse modulaire des systèmes de gestion. AMS, Hommes et Techniques, 1972 ;
Mélèse avait été influencé par Herbert [Link], The Sciences of the Artificial, The MIT Press, 1969.
Joël Bizingre, Joseph Paumier, Pascal Rivière, Les Référentiels du système d’information. Données de
référence et architecture d’entreprise, Dunod, 2013.
Michel Volle, « Des vieilles applications aux nouveaux processus », in Jean Rohmer, Des tabulatrices
aux tablettes, CIGREF et Nuvis, 2014.
Alors que la théorie de l’information de Shannon répond aux besoins des télécommunications en
considérant la qualité de la transmission des messages, la théorie de l’information de Simondon
répond aux besoins de l’informatisation : « L’information n’est pas une chose, mais l’opération d’une
chose arrivant dans un système et y produisant une transformation. L’information ne peut pas se
définir en dehors de cet acte d’incidence transformatrice et de l’opération de réception. » (Gilbert
Simondon, Communication et information. Cours et conférences, Éditions de la Transparence, 2010,
p. 159.)
Il apparaît par exemple qu’une direction des achats produit (1) des contrats avec les fournisseurs, (2)
le suivi de l’exécution de ces contrats.
Cette démarche, devenue classique dans les entreprises, a fait l’objet d’un effort de normalisation
qui a notamment conduit à la définition du langage UML (Unified Modeling Language) (Pascal
Roques, UML 2. Modéliser une application web, Eyrolles, 2008).
Plus un logiciel est gros, plus sont nombreuses toutes choses égales d’ailleurs les relations entre ses
diverses parties,
et plus une modification risque de créer un incident dans une autre partie du programme.
L’« Internet des objets » résulte de l’insertion de puces électroniques dans les « objets » de la vie
courante (équipement ménager, bien de consommation, corps humain, etc.), associée à un système
qui collecte et traite les données. Ses effets dans la traçabilité, la logistique, la maintenance et la
médecine (réseau de prothèses) en font une innovation prometteuse (Pierre-Jean Benghozi, Sylvain
Bureau, Françoise Massit-Folléa, L’Internet des objets. Quels enjeux pour l’Europe ?, MSH, 2009).
Robert [Link], Monopolistic Competition and Macroeconomic Theory, Cambridge University
Press, 1998. L’exemple le plus couramment cité est celui de Linus Torvalds qui anime le projet du
noyau de Linux.
Gordon E. Moore, « Cramming more components onto integrated circuits », Electronics, vol. 38, n° 8,
19 avril 1965. Walter Isaacson, Steve Jobs, Simon & Schuster, 2011.
Le salaire se négocie sur le marché du travail, mais une fois le contrat signé le salarié obéit à
l’organisation. La comptabilité analytique suppose que les entités de l’entreprise ont des rapports
marchands, mais comme les échanges internes sont évalués selon des prix d’ordre purement
conventionnels, il en résulte des effets pervers qui altèrent la cohésion de l’entreprise.
En 1970, le prix Nobel d’économie est attribué à Milton Friedman, le grand théoricien du
néolibéralisme. Parmi les nombreux témoignages, citons celui de Michael Lewis, The Big Short,
Penguin, 2011. Jean-François Gayraud, Le Nouveau Capitalisme criminel, Odile Jacob, 2014.
Roberto Saviano, Gomorra. Dans l’empire de la camorra, Gallimard, coll. Folio, 2009, p. 141. Il faut
méditer ce petit texte car il est exemplaire : « Je veux devenir un parrain, je veux avoir des centres
commerciaux, des boutiques et des usines, je veux avoir des femmes. Je veux trois voitures, je veux
que les gens me respectent quand j’entre quelque part, je veux des magasins dans le monde entier.
Et puis je veux mourir. Mais comme meurent les vrais, ceux qui commandent pour de bon : je veux
mourir assassiné. »
Ibid.
« Ils ne lisent pas et ne s’informent pas à fond, ils naviguent dans la totale confiance de l’instinct. »
(Carlos Fuentes, La Volonté et la Fortune, Gallimard, 2013.)
Erik Brynjolfsson, Andrew McAfee, Race Against the Machine, Digital Frontier Press, 2012. Claude-
Henri de Saint-Simon, Du système industriel, 1820-1821.
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