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Le commerce équitable est un système de solidarité entre les consommateurs du Nord et les petits producteurs du Sud, visant à établir des relations commerciales justes et durables. Cet article explore l'histoire, les acteurs et les enjeux socio-économiques du commerce équitable, tout en soulignant ses limites et ses atouts dans le contexte de la mondialisation. Il met en avant l'importance d'une forte mobilisation citoyenne pour assurer la pérennité de ce réseau commercial éthique.
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Le commerce équitable est un système de solidarité entre les consommateurs du Nord et les petits producteurs du Sud, visant à établir des relations commerciales justes et durables. Cet article explore l'histoire, les acteurs et les enjeux socio-économiques du commerce équitable, tout en soulignant ses limites et ses atouts dans le contexte de la mondialisation. Il met en avant l'importance d'une forte mobilisation citoyenne pour assurer la pérennité de ce réseau commercial éthique.
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Le commerce équitable

Elisabetta Bucolo
Dans Hermès, La Revue 2003/2 (n° 36) , pages 109 à 118
Éditions CNRS Éditions
ISSN 0767-9513
ISBN 2271061407
DOI 10.4267/2042/9365
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Elisabetta Bucolo
Sociologie economique et democratie (Sed),
Laboratoire de Sociologie du changement des institutions (LSCI), CNRS

LE COMMERCE EQUITABLE

Le commerce equitable est un sysrerne de solidarire concrete entre les consommateurs du


Nord et les petits producteurs du Sud. Les acteurs du commerce equitable du Nord s'engagent
a acheter aux producteurs du Sud leurs produits (produits artisanaux et rnatieres premieres) a
un prix juste tenant compte des cofits reels de production, en limitant le plus possible les inter-
mediaires de la commercialisation, en assurant des relations de longue duree, en participant
directernenr (prefinancement et conseil) ala mise en place de projets, Les producteurs du Sud
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s'engagent aorganiser le travail de production de rnaniere democrarique, en respectant des
conditions environnementales et sociales, et a participer activement au developpement au
niveau local.
Depuis trente ans, ces pratiques de commercialisation repondent adeux soucis conjoints:
d'une part, Iesouci des producteurs du Sud d'etre acteurs de leur propre developpernent et, d'autre
part, le souci des consommateurs du Nord de pouvoir acheter des produits erhiques. Par la mise en
commun de ces deux soucis une multiplicire d'acteurs mobilise, autour d'un projet commun, des
pratiques d'action qui ont pour vocation de montrer la faisabilite et la viabilite d'une demarche
commerciale repondant ades logiques attentives aux valeurs democratiques, solidaires et de jus-
tice sociale, aussi bien au Nord qu'au Sud.
Dans cet article nous essayerons de montrer que1ssont les enjeux du commerce equitable a
partir de son histoire, des acteurs qui y participent et des questionnernents socio-econorniques
qu'il engendre. Nous decrierons ses limites et ses atouts en le situant dans le cadre plus large de la
mondialisation economique. Et ce, pour comprendre jusqu'a quel point ce reseau necessire une
forte trame citoyenne internationale pour continuer aexister.

HERMES 36, 2003 109


Elisabetta Bucolo

Historique et ampleur du phenomene : les acteurs et les criteres


L'histoire du commerce equitable commence en Hollande ou, depuis 1959, une association
catholique, Kerkrade, s'est specialisee dans l'importation de produits en provenance des pays en
developpernent, vendus par correspondance via les eglises et les reseaux tiers-mondistes. Quelques
annees plus tard, des representants des pays du Sud lancent un cri d'alarme ala Conference des
Nations unies pour Ie commerce et Ie developpement (CNUCED) de Geneve en 1964 a l'egard des
politiques d'aide au developpemenr des pays du Nord. Ils sollicitent ces derniers pour qu'ils rem-
placent ces aides financieres ponctuelles et de court terme par de reelles politiques commerciales
avec les pays pauvres : « trade not aid »,

« Traid not aid»


Sur ces idees initiales « fair trade », inspirees de la cooperation pour Ie developpernent
comme « acre quotidien » de solidarite, se sont ensuite greffees d'autres preoccupations portees
par des mouvements proches : les environnementalistes et les mouvements pour les droits de
l'homme. Les uns ont mis en avant l'attention pour I'irnpact environnemental et les cultures bio-
logiques et les autres ont conrribue adevelopper des dynamiques internes pour l' organisation du
travail, Ie role des femmes, la democrarie... (Perna, 1998, p. 86).
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La premiere experience hollandaise de vente directe de produits artisanaux du Sud a connu un
grand succes. Des 1973, apres l'ouverture du premier World Shop en 1969 1 dans la ville neerlan-
daise de Brekelen, Iecommerce s'elargit aux matieres premieres. Lecafe « Indio Solidaritatskaffe »
est importe direcrernent du Guatemala et ses ventes depassent celles des articles artisanaux. Ces
deux types de produits caracteriseront par la suite Ie commerce equitable.

Les structures du commerce equitable: World Shop et centrales d'achat


Dans 18 pays europeens on trouve aujourd'hui plus de 3000 World Shop ou « magasins du
monde », qui sont les points de distribution charges de la vente des produits equirables et geres par
des benevoles (30000 environ) ou, aun moindre degre, par des salaries. La specificite des WorldShop
est que, outre des points de vente, ils sont des lieux privilegies d'information et de sensibilisation :
a la difference des autres produits, les produits du commerce equitable affichent leur origine
(modes er lieux de productions) ainsi que Ie parcours fait jusqu'au consommateur du Nord.
L'importation au Nord des produits dufair trade est assuree par de multiples centrales du
commerce equitable (ATOs - Alternative Trading Organisations). Les ATOs collaborent directement
avec les producteurs du Sud, pour Ie montage des projers, pour la mise en place des productions,
pour la creation de ponts avec Ie Nord, en informant les producteurs sur Ie fonctionnement des
marches internationaux et les consommateurs sur les evolutions des projets locaux. Les centrales

110 HERMES 36, 2003


Le commerce equitable

s'occupent du suivi des contacts de longue duree avec les producteurs (etudes de rnarche, ame-
liorationsdesproductions,evaluationdesprojets de developpemenr...),verifientponctuellement
de part et d'autre le respectdes engagements sociaux et environnementaux. En Europe il y a plus
de 100 centralesd'achac, dont lesdouzeprincipalessont reuniesdans I'EuropeanFairTrade Asso-
ciation - EFTA, creee en 1990 et basee aMaastricht. L'EFTA permet l'importation de produits
provenant de 800 groupes de producteurs du Sud issusde 45 pays differentsdans le Sud, repre-
sentant 800000 familIes de producteurs, soit apeu pres 5 millions de personnes 2.

Les labels, pour une nouvelle approche du commerce equitable


Depuis les annees 1980, certains acteurs du commerce equitable cherchent de nouveaux
debouches pour les produits equirables,repondant ainsi ala demande de certainsproducteurs du
Sud,soucieux d'elargirleur venteau-deladu reseaudes « magasinsdu monde », Pendantla meme
periode, les consommateurs se montrent de plus en plus sensibles aux problernes de I'environne-
ment et aux conditions de production dans les pays en developpemenr.
Compte tenu de cesnouvelles preoccupations citoyenneset de l'envergure prise par le mou-
vement du commerceequitable, une reflexion est enclenchee sur la necessite d'elargir autant que
possiblela distribution desproduits du commerceequitableet de lesmettre aladisposition de tous
les consommateurs - du militant au simple citoyen- par le biais de la grande distribution. C'est
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ainsi que nait, en 1988, aux Pays-Bas, le premier label desproduits du commerce equitable: Max
Havelaar(1990 en Belgique, 1992 enSuisse et France), TransFairen 1993, FairTradedepuis 1994
en Angleterre 3. Les organisations qui octroient deslabelsgarantissent des relationsde long terme
entre les producteurs et les distributeurs du Nord, comme le font les centrales d'achat.
Lesorganisationsconstituent un cahierdeschargeser imposent le paiement d'une redevance
aux importateurs du Nord qui veulent apposerle label/airtrade sur leurs produits. Les produits
ainsilabellises peuvent etre vendusdanslesgrandessurfaces. Les produits du commerceequitable
sont disponibles,grace aux labels, dans 70000 points de vente en Europe, parmi lesquels 50 des
principales chaines de la grande distribution et 33000 superrnarches de moyennedimension 4.
LaPlate-formedu commerceequitable 5, en France,est un exempled'un travailconjointpro-
mouvant desactionsconvergentes pour plus de justicedanslesrelationscommerciales entre Nord
et Sud, rnalgredes methodologiesde travail differentes entre sesmembres. 11 s'agit en effetd'ini-
tiatives citoyennes ayant pour but d'elargir leurs preoccupations socierales au plus grand nombre
de consommateurs.

Les criteres et les regles communes: garde/ous de l'unite du mouvement


Pour affirmeret preserverI'unite du mouvement, des reglesprecises regissentla production,
la distribution et la commercialisation (labellisarion et vente) des produits du Sud. Tous les

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Elisabetta Bucolo

acteurs, au Nord comme au Sud, s'engagent a. respecter les criteres erablis, pour permettre la dura-
bilire de cette experience 6.
En ce qui concerne les criteres de selection des producteurs du commerce equitable, les refe-
rents locaux sont, en general, les cooperatives de travailleurs, les associations, des groupes fami-
liaux ou communautaires, des ONG. Tres souvent, il s'agit de groupes de femmes ou de sujets
socialement exclus, comme les handicapes. Leur dimension est variable, des groupes avec des mil-
liers de travailleurs et des usines avec une dizaine d'ouvriers jusqu'aux petits groupes de femmes
qui travaillent dans leurs maisons (Cies et Coop, 2000, p. 29). 11s s'engagent a. mettre en place une
organisation du travail, au sein de chaque unite de production, qui se fonde sur le respect de con-
ditions democratiques de participation aux decisions concernant la production, la destination des
gains et le montage des projets locaux. Dans cette rnerne logique, les decisions qui concernent les
changements des productions doivent etre examinees par l'assemblee des travailleurs et en accord
avec les principes du commerce equitable.
Pour ce qui est des centrales d'achat du commerce equitable, elles s'engagent a. renverser la
logique de l' echange inegal et introduisent, a. cette fin, une variable erhique pour la definition du
prix. 11 leur est assure, par Ie biais de calculs precis et affiches, ce que l' on appelle le FairTrade Pre-
mium, c'est-a-dire un plus que le commerce equitable paie sur le prix d'origine des produits pour
donner aux producteurs et a. leurs familles de quoi vivre au-dessus du seuil de pauvrete et de quoi
reinvestir pour le bien de la cornmunaute : de meilleures remunerations aux producteurs, des mar-
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ges pour des projets solidaires - services sociaux, eccles 7 - des marges pour ameliorer la produc-
tion selon des clauses environnementales et sociales.
Le systeme de commercialisation respecte, egalemenr, des rnodalires de vente que l' on
retrouve dans 1'ensemble des organismes engages a. cet effet. Tous les produits vendus sont des pro-
duits-projets (Irer, 1997, p. 31). Cela correspond a. un souci de transparence, mais aussi a. la volonte
de raconter 1'histoire de chaque produit et de ses producteurs. Les operateurs des « magasins du
monde » ont, dans ce but, un role majeur. 11s sont Ie dernier interrnediaire entre le produit et le
consommateur et ils ont donc la responsabilite de faire jouer au produit un role d'ambassadeur
entre le Sud et le Nord du monde.

L'amorce d'un espace public international


generateur de changements concrets

L'achat comme acte citoyen


Les pratiques du commerce equitable participent a. la definition d'un espace public inter-
national aurour des questions de la consommation et des modes d' organisation du commerce. La

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Le commerce equitable

a
progression du commerce equitable dans la derniere decennie est due 1'essord'une consomma-
tion plus critique et engagee. Elle integre le fait qu'il ne s'agit pas seulement d'un acte pour les
autres, mais avecles autres acteurs :les operateurs des magasins, les importateurs, les membres adhe-
rents aux associations de support, lesanimateurs des campagnes de sensibilisations, les benevoles, les
producteurs avec leurs familles et comrnunaures d'appartenance, enfin les consommateurs.
Chacune de ces parties contribue aun changement sur le long rerrne. L'impact de ce type de
commerce est modeste sur le plan quantitatif son chiffre d'affaires annuel en Europe, pour la vente
au detail, de plus de 200 millions d'Euros et un taux annuel moyen de croissance de 5 % 8. Mais il
est aussi qualitatif: selon le rapport d'EFTA, au Royaume-Uni, 86 % des consommateurs con-
naissent le commerce equitable, 84 % en Suede, en Belgique 62 % et aux Pays-Bas 66 %. L'interer
que les consommateurs portent aux questions echiques qui sont Iiees au commerce equitable a une
grande importance, car leurs consequences s'etendent bien au-dela des produits equirables. Cela
genere chez Ie consommateur une prise de conscience de la capacite dont il dispose pour faire pres-
sion sur les agents du commerce international et pour peser sur leurs choix de production, de dis-
tribution et de vente. Il constate qu'il est possible pour lefairtrade de commercer de rnaniere viable,
tout en respectant des regles ethiques. Il ne s'agir pas seulement de la reconnaissance des droits
sociaux pour les populations du Sud, mais aussi des regles pour la sauvegarde de l' environnement.
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L'impact sur te marcbe conventionnel

D' ailleurs, les multinationales commencent afaire des efforts pour inregrer des clauses socia-
les et environnementales. Et ce, saufquelques cas isoles, non par reel souci d' equite mais pour satis-
faire les exigences erhiques des consommateurs, eveilles par l'impact des campagnes de
sensibilisation. Aux Etats-Unis des entreprises comme Nike ou Coca-Cola ont ete serieusement
destabilisees par la pression des consommateurs sur leurs politiques sociales au sein de leur entre-
prise et chez leurs sous-traitants etrangers 9. En France, rneme si la pression citoyenne resre peu
presence, le groupe Auchan s'efforce d' appliquer des normes sociales minimales ases achats dans
les pays duSud et collabore directement avec Ie collectif « De I'ethique sur l'etiquette 10» pour la
formation de ses acheteurs et pour Ie programme, dernarre en 1999, d'audits sociaux. Dans le
a
domaine de I'environnement, les groupes Accor et Vivendi se sont engages promouvoir une
demarche de rnaitrise des consommations at' echelle mondiale (Duval, 2000 ; Benchetritt, 2000).
Certes, ce n'est pas un impact direct du commerce equitable, mais les campagnes de sensi-
bilisation ont contribue adonner aux consommateurs les instruments pour prendre acre de leur
droit de revendication aussi bien aupres des grandes marques qu'a l' egard de certaines institutions
nationales et internationales. Les campagnes de sensibilisation « jubile 2000 pour l'elimination
de la dette », « De l' echique sur l' etiquette», « Libere res fringues », « Made in Dignity», ainsi
que d' autres ont pose, aux citoyens et aux institutions, des questions negligees auparavant. L'infor-

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Elisabetta Bucolo

mation a joue,ainsi, un role fondamental de responsabilisation et a active une tres vaste zone de
« resistance sociale » (Perna, 1998, p. 114-115). Une realisationconcrete de ce changement au
niveauinstitutionnel est le pasfranchiavec la Resolution A4-198/98, approuveepar le Parlement
europeenle 2 juillet 1998. Ellea le merite de reconnaitre au commerceequitable une placedans la
politique de cooperationau developpement de 1'Union europeenne. Elle pourrait avoir un effet
levier sur Ie commerce international par 1'engagementdirect de 1'Union dans la mise en place
d'actions communautairesvisant au soutien du commerceequitable. Au niveaumondial, 1'OND
en 1999 a lancel' initiative « GlobalCompact » qui concerne 44 grandesentreprises,dont 4 Fran-
caises. Elless'engagent arespecterles droits de 1'homme,ceuxdes travailleurset de l'environne-
ment, ainsi qu'a rendre compte de leurs effortsdans un rapport public annuel. A un echelonplus
large, l'objectifest de reussir aporter un nouveauregard sur lesechanges internationaux et d'aller
encoreun peu plus loin que la clausesociale de1'OIT 11. EOOn, des pas ont ete faitsau seinde beau-
coup de parlements nationaux 12 et d'administrations locales qui ont choiside consommerdu cafe
equitable, produit symbole de ce commerce.

L'impact sur le Mveloppement local au Sud

Parallelement aces evolutions au Nord, certainspassont franchis danslespaysdu Sud, notam-


ment encequi concerne lesmodesde production(organisation du travailal'interieurdesentreprises
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de petite et moyenne taille, role de la femme et des personnes handicapees, salaires, travail des
enfants,clauses environnementales, etc.),l'erablissemenc desprix ala vente, la valorisation descul-
tures et traditions, le developpemenr local. L'effet d'imitation est rres important au niveau local,
meme si celane touche pas encore le niveauinstitutionnel. Certainsproducteurs,membresd'orga-
nisations adherentes au commerce equitable,adaptent leursmodesde fonctionnement asescriteres,
qu'ils ont definis avec lesacteursdu Nord, et parcebiaisameliorentleursconditionsdevie,ainsique
celles deleursfamilles. Celanerestepasinapercuau niveaucommunautaire. L'ecartavec lesrapports
commerciaux usuels est acet egard constatable pour tous ; rappelons que, dans le commerce inter-
national,lorsqu'un petit producteur accede aux marches du Nord, le prix auquelsa production est
achetee necouvre pas toujourssescofits reels et il toucheune faible partiedu prixauquelsonproduit
seravendu sur lesmarches occidentaux 13. De plus, lesfluctuations constantes desprix desrnatieres
premieres, dont lespaysdu Sudsontlesprincipauxproducteurs,et l'exploitationdelamaind'oeuvre
engendrent des cercles vicieux. L'appauvrissernent limite lespouvoirs de negociation des produc-
teurs du Sud et determine le sous-developpernent, par manque d'investissement local. Comme le
rappelle Francesco Terreri 14 « Les producteursnegagnent pasbeaucoup, non pasacause desprixbas
du rnarche, maisau contraire,lesproduits ont desprix bascarlesproducteurssont tres mal payes »,
En general, les acquis sociaux observes dans les centres de productions au niveaulocal,con-
cernent directement lestravailleurstout en apportant egalemenrdesavantages ala communaute,

114 HERMES 36, 2003


Le commerce equitable

a
Les travailleurs participent davantage la gestion de l'entreprise, ils ont des responsabilites direc-
ternent liees au bon fonctionnement de la production et au developpernent social de leur com-
munaute. Ils ont, par ailleurs, des salaires plus convenables, ils sont plus syndiques et les droits de
la femme sont mieux respectes. Les acquis qu'ils representent ne doivent cependant pas faire
oublier les incertitudes pesant sur le devenir de ces experiences.

Les enjeux pour l'avenir


a
Cet espace civique, qui relie les acteurs sociaux du Nord et du Sud, n'est pas l' ecart d'affron-
a
rements et de negociations en son sein. Cela demontre sa vitalite et la difficulte mener une action
en associant des partenaires aussi divers. Les acteurs, tout en etant lies par des objectifs communs
et ayant tous choisi librement et volontairement de cooperer pour le changement de logiques com-
merciales inegalitaires, sont confrontes ala difficulte de garder une coherence d' ensemble. Les
questionnements se multiplient avec I'elargissement de cet espace varie et son essor.

Un espace public de confrontation


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Les circuits dans lesquels se place Ie commerce equitable sont bien evidemmenr internatio-
naux, et entrent en relation directe avec les grands flux du commerce international. AI' origine de
ce choix, il y a une approche du developpement s'appuyant sur le constat suivant : par le biais des
echanges internationaux,se joue la croissance economique des pays du Nord comme du Sud. Des
critiques sont formulees acet egard, Pour certains ce n'est pas le commerce international qui pro-
duit des effets de developpemenr mais plut8t l'activation locale de flux commerciaux autocentres.
Les impacts peuvent ainsi etre visibles sur le long terme du fait d'un processus de derachement pro-
a
gressifde la dependance l' exportation et done aux fluctuations et variations de la demande sur les
marches errangers du Nord. 11 faut, de ce fait, penser le commerce equitable non seulement comme
commerce international mais aussi comme modele de developpernent local: pour la restrucru-
ration des territoires, des cultures locales, de la protection de l'environnement. La cooperation
entamee, ajuste titre, avec les producteurs du Sud, pourrait s'etendre aux communaures locales du
Nord en mettant en synergie plusieurs dynamiques en faveur dudeveloppement : commerce equi-
table et soutenable, micro-credit, promotion de micro-entreprises et de banques erhiques, inno-
vation locale, partenariat avec les ONG, les entreprises sociales et les acteurs de l'economie
solidaire en general. Cette approche n'est toutefois pas partagee par tout le monde ; elle provoque
en particulier des reticences chez ceux qui concoivent plut8t le commerce equitable dans une opti-
que de cooperation humanitaire avec les populations du Sud.

HERMES 36,2003 115


Elisabetta Bucolo

Entre militantisme et projessionnalisation


De la merne rnaniere, d'autres questions se posent par rapport aux possibles evolutions du
mouvement. De nombreuxacteursdu commerce equitable cherchent amaintenir une dimension
associative et militante au mouvement. Ils sont tres artentifs aux campagnes de sensibilisationet
cherchentmoins asedoter de modelesde commercialisation, pour toucherdespublics plus larges.
En revanche, d'autres souhaitent un renforcementdu marketing, une image de marque commune,
la professionnalisation desventes, le conrrolestrict de la qualite des produits ou des rapports plus
directs avec la grande distribution. Cescontroverses expliquent le developpementplus ou moins
large du/air trade au niveau national ou les differences entre « magasins du monde », AI'heure
actuelle, cesorganisationsont desexigences difficiles [Link] etre attentives aux
besoins desproducteurs du Sud sanspour autant oublier lesreglesdu rnarche, qui impliquent une
adaptation forcee acertainsparametrescommerciauxclassiques. En effet,l'attrait et la fidelisation
de possibles acheteurspassent par des campagnesde sensibilisation, des actionslocalisees au sein
desmagasinsaussibien que par desactionsde marketing et gestion, desaccommodations auxgouts
des clients, des choix stricts en termes de partenariats et de projets.
Des multiples positions,aussi justifiees les unes que lesautres, temoignenr de la difficulte a
animer des demarches qui ont pour vocation de produire des changements tangibles. Des inter-
rogationstelles que: s'agit-il de permettre aux consommateurs d'acheter de maniere critique des
produits « socialement propres », ou, prioritairement, d'intervenir pour satisfaire les besoins de
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producteursen lesaidant avendreleursproduits tout en respectantleur travail? Comment repon-
dre ala demande, d'une part, des consommateurs qui, une fois fidelises au commerce equitable,
demandent un choixplus largeet variede produits et, d'autre part, desproducteursqui exigentune
meilleurepromotion de leursproduits ?Comment respecterlestraditions locales du Sud,l'authen-
ticite desproduits, la specificite des modeslocaux de production, sansnuire ala commercialisation
along terme sur les marches du Nord? Comment fairepour ne pas cederaux logiques mercanti-
listestout en restant unealternativecredible? Les differences reponses possibles acesquestionssont
l'expression, au sein du mouvement du commerce equitable, de l'existence de logiques d'action
contrastees : plutot commerciale, plutot politique, plutot militante, plurot gestionnaire,etc.
Cesconfrontations internes nous paraissent necessaires lorsque se dessinent plus clairement
les enjeux majeurs de ce reseau civique international, rassembleurd'un ensemble d'acteurs aussi
motiveslesuns que lesautres, atrouver des reponses respectueuses desexigences ethiques de tous,
au Nord commeau Sud; d'autant plus que le commerceequitable, qui representeencoreune par-
tie tres faible des echanges commerciauxdans le monde, a des impacts societaux tangibles. Le
debar public autour d'un commerceplus juste est aelargir, A I'heure ou les desequilibresengen-
dres par la mondialisation economique commencent aperturber l'ensemble de l'opinion publi-
que, le commerceequitable a l'avantage de beneficier d'un reseaud'acteurs mobilises de part et
d'autre du globe qui, par le biais de son action commerciale alternative, a reussi as'approprier un
role de denonciarionet de veille al'echelle internationale.

116 HERMES 36, 2003


Le commerce equitable

NOTES

1. 120 autres magasins du monde seront ouvertsdans les deux ans qui suivent.
2. L'EFfA represenre environ60 % des importationsequitablesen Europe.
3. L'ensemble de ces organisations est reuni, depuis 1997, sous le nom de FLO (Fair trade Labelling Organisa-
tions), qui a son siege a Bonn, en Allemagne. La mise en place d'actions communes capables de donner une
image unitaire aux groupes nationaux, en depir des quelques divergences, est la raisonpour laguelle, depuis
1993 deja, la collaboration est reglernenree formellement entre les trois organisations.
4. En Suisse, 90 % des detaillants vendent des produits du commerce equitable, aux Pays-Bas environ 7000
supermarches vendent des produits equirables et en Allemagne dans 25000 points de vente, hors « magasins
du monde », l'on peut trouver cesproduits.
5. En janvier1997, lesacteursdu commerce equitable francais commencenta se rencontrerpour arriver, en 1998,
a donner une definitioncommunede celui-ci, En mentionnant des criteresimperatifser des crireres a atteindre.
C'est ainsi qu'ils mettent en place la Plate-forme du commerce equitable francaise (Revue Peeples en marche,
1998).
6. Les crireres en detail: achat direct a des producteurs du Sud (en general des petits producteurs organises sur
basecollective) ; erablissement d'un registredes produeteurs, respecranr des criteresde production ecologique-
ment er socialement acceptables ; evaluations des projers de developpemenr des producreurs ; prefinancement
des producteurspour couvrirles cones de mise en placede la productionet des projets de developpernenr local;
action de support pour le developpement des entreprises er des actions rnenees par les producteursgrace a des
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micro-financements ou des credits; paiement aux producteursd'un prix equitable qui est fixe selon Iecofit des
matierespremiereset de la production, conforrnement aux standards de vie localeet done qui suffit a garantir
un niveau de vie raisonnable ; limitation des inrerrnediaires qui engendrent des speculations non justifiees ;
maintien de relationscommerciales durablesavec lesproducteurs; action d'informarionaupresdes producteurs
sur Ie fonctionnement du marcheinternationaldes produits qui les concernentpar le biaisde bulletins periodi-
ques d'information; vente aux consornmateurs a un prix, en moyenne, plus eleve que dans Ie marche
traditionnel; action d'inforrnarion dans les « magasins du monde » aupres des consommateurs, sur routes les
actionsdu reseau du commerce equitable er de developpemenr local; organisation de campagnes de sensibilisa-
tion a grande echelle.
7. Pre-invesrissement pour dernarrerles activitespar le biais d'un credit fait au moment de l'ordre.
8. En Espagne, Ie chiffred'affaires au detail a augrnenrede 50 % entre 1995 er 1996 et a doublede 1994 a 1996.
Le raux de croissance en Italie est de plus de 10 % par an. En Franceil a egalement double entre 1994 a 1996
(EFfA, 1998).
9. On fait reference ici aux casde travaildes enfantspour la production de chaussures Nike et aux discriminations
raciales vis-a-vis des travailleurs noirs au sein de Coca-Cola, pour lesquels l'entreprise a paye une importante
amende.
10. Collectifqui veilleau respect des entreprises a l'egard des droits sociaux et environnementaux.
11. Conditions misesau libre acces .desmarchandises produites dans un payssur les aurres marches, en particulier
ceuxdespaysindusrrialises : interdiction du travaildes enfantser du travailforce, droit de s'organiser en syndi-

HERMES 36,2003 117


Elisabetta Bucolo

cats, de negocier des conventions collectives et non-discrimination en matiere d'ernplois (Alternatives Economi-
ques, hors serien" 35, « Le bilan de la planete »).
12. Le Parlement europeen, le Congres des Etats-Unis, le Parlement japonais er, depuis le mois de janvier 2000, le
Parlement canadien. De plus, en Europe beaucoup d'administrations consomment du cafe equitable (Revue
Altreconomia, avril 2000).
13. Nous prenons l'exemple du cafe: 87 % du prix payepour un paquet de cafe reste dans les circuits commerciaux
a
du Nord, les 13 % restants retournent dans le Sud, peu presl O % pour les interrnediaires et seulement 3 ou
4 % pour les producteurs.
14. In Revue Altreconomia, n" 5, novernbre-decembre 1998.

REFERENCES BIBLIOGRAPHIQUES

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© CNRS Éditions | Téléchargé le 27/10/2023 sur [Link] (IP: [Link])

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enBelgique, enSuisse et en France, Quebec, Equiterre, 1999.

118 HERMES 36, 2003


Dossier – Économie sociale et enjeux de société

ÉCONOMIE SOCIALE ET SOLIDAIRE,


QUELQUES RÉFLEXIONS
À PROPOS DE L’UTILITÉ SOCIALE…
par Henry Nogues (*)

L’auteur de cet article invite à un état des lieux sur la question de l’utilité
sociale, notion au cœur de multiples enjeux pour les acteurs de l’économie
sociale et solidaire et pour la société dans son ensemble, et dont les contours
se précisent peu à peu dans un débat sans cesse renouvelé. Pourquoi ce
concept s’est-il imposé ? Quel contexte a favorisé son émergence ? Nouvelles
règles du jeu avec les pouvoirs publics, pression des marchés concurren-
tiels, autant d’éléments qui contraignent les organisations d’économie
sociale à souligner les plus-values sociales générées par leurs activités de
manière à les pérenniser. C’est la question de la place accordée à l’écono-
mie sociale entre secteurs lucratif et public qui est alors posée : secteur
résiduel ou forme originale d’action articulant différentes logiques dans
une grande diversité d’interventions ? Si les apports de ce mode d’entre-
preneuriat à la dynamique globale de la société sont reconnus comme essen-
tiels, ne peut-on pas rapprocher la notion d’utilité sociale de celle d’intérêt
général ? C’est un véritable débat de société qui se profile, les recherches
sur l’utilité sociale rencontrant également les réflexions sur l’utilité
(*) LEN-CEBS-université de Nantes. économique et le développement durable.


et article vise à considérer avec un peu de recul l’effervescence qui

C a saisi les acteurs publics et une partie de ceux de l’économie sociale


et solidaire autour de la question de l’utilité sociale de leurs activités.
En la matière, certains enjeux à caractère stratégique (subventionnement,
assujettissement à l’impôt, distorsion de concurrence) se mêlent inévita-
blement aux débats, rendant le processus de production de connaissance
sur ces réalités beaucoup plus délicat. L’émergence de ce débat au cours des
dernières années n’est évidemment pas le fruit d’un hasard. Elle s’ex-
plique en effet par un contexte particulier qui ouvre la voie à plusieurs inter-
prétations (première partie). Il en ressort que les débats sur l’utilité sociale
dans le champ de l’économie sociale et solidaire se situent au croisement
de deux problématiques complémentaires. D’un côté, la question de
l’utilité sociale est directement liée au positionnement de l’économie sociale
dans l’ensemble du système économique politique et social (deuxième partie).
D’un autre côté, la définition de l’utilité sociale résulte du processus dyna-
mique de construction d’une identité spécifique de l’économie sociale

27
N° 290 RECMA – REVUE INTERNATIONALE DE L’ÉCONOMIE SOCIALE
Économie sociale et solidaire, quelques réflexions à propos de l’utilité sociale…

(troisième partie). Finalement, ce débat ouvre sur une interrogation plus


large portant sur l’échelle des valeurs dans la société et notamment sur les
indicateurs conventionnels de la richesse.


Le contexte de la question de l’utilité sociale
Deux interprétations opposées peuvent être données du développement
récent des débats autour de l’utilité sociale des organisations de l’économie
(1) Dans la suite du texte, on se limi- sociale et de l’économie solidaire (1). La première conduirait à décrire les
tera à l’emploi de l’expression
« économie sociale », mais pour
acteurs de l’économie sociale comme les porteurs d’un étendard sur lequel
l’essentiel, ce qui sera écrit concer- flotteraient les couleurs d’une utilité sociale dont ils seraient les champions.
nera également les initiatives
rassemblées dans l’économie
La seconde y verrait les mêmes acteurs convoqués sur un terrain qu’ils n’ont
solidaire. pas vraiment choisi pour justifier leur accès aux subsides publics et leurs
avantages fiscaux. Selon la première interprétation, une situation offensive
de conquête se développerait, tandis que selon la seconde, une attitude plu-
tôt défensive semblerait s’imposer. Cette ambivalence renvoie à deux aspects
complémentaires de la situation actuelle: d’un côté, les problèmes à résoudre
multiplient la nécessité d’un entrepreneuriat collectif, d’un autre côté, l’idéo-
logie dominante tend à disqualifier les initiatives économiques hors du
secteur marchand lucratif.
Quelle que soit l’interprétation retenue, force est de constater que le débat
actuel sur l’utilité sociale n’est pas le vecteur d’une légitimation deman-
dée par les acteurs eux-mêmes, mais plutôt le champ de bataille où ils se
sont retrouvés à la suite de quelques pratiques « associatives » para-
administratives discutables aux yeux des chambres régionales de la Cour
des comptes et du fait d’une évolution des pratiques publiques de plus en
plus gouvernées par des règles concurrentielles reflétant l’économicisme
ambiant et conduisant les associations à obtenir une part croissante de leurs
ressources par la vente de services.

Un rapport au politique plus délicat


Déléguer des missions de service public à des acteurs privés, reconnaître
et soutenir leur activité est devenu une tâche de plus en plus difficile pour
les responsables politiques. Leur espace de liberté d’action est désormais
singulièrement limité par la transformation progressive des rapports
associations-pouvoirs publics en une simple relation de fournisseur à client.
Les conventions de partenariat susceptibles d’être établies tendent à évo-
luer vers de simples commandes de prestations de service soumises alors
aux règles des marchés publics. Dans ces conditions, seules les actions peu-
vent être financées, mais le cœur de l’organisation ne peut plus compter
que sur les ressources propres de l’association. Malheureusement,
celles-ci (notamment bénévoles) peuvent par ailleurs être écartées par
des réglementations publiques exigeant du personnel dûment qualifié
ou plus subtilement par l’application du principe des subventions d’équi-
libre qui se traduit inévitablement par un impôt implicite au taux marginal

28
RECMA – REVUE INTERNATIONALE DE L’ÉCONOMIE SOCIALE N° 290
Dossier – Économie sociale et enjeux de société

(2) Pour une illustration de ce pro- de 100 % (2) ! Avec la multiplication de ces situations de double contrainte,
cessus pouvant conduire à l’évic-
tion du bénévolat, voir Brovelli G.,
la charge de la preuve du bien-fondé de la réception de financements
Nogues H., 1994, La tutelle au publics s’est trouvée reportée sur les acteurs de l’économie sociale et, sin-
majeur protégé: la loi de 1968 et sa
mise en œuvre, L’Harmattan Paris,
gulièrement, sur ceux dont l’activité s’inscrit dans un cadre associatif dès
pp. 186-187. qu’ils bénéficient d’une subvention ou encore d’un avantage fiscal assimilé
(3) C’est-à-dire le renoncement déli-
béré d’une autorité publique à lever
logiquement à une « dépense fiscale » (3).
un impôt sur un agent dès lors qu’il
remplit certaines conditions ou
assume certaines missions.
Un engagement variable de l’économie sociale dans le marché
Simultanément, la croyance dans les vertus des marchés, supposés parfai-
tement concurrentiels, a fait naître un soupçon grandissant sur l’intérêt ou
sur la performance des services (ou des activités) des acteurs de l’économie
sociale, dans la mesure où ils n’étaient pas soumis au filtre de la concur-
rence, seule capable de faire converger « quasi mécaniquement » l’intérêt
particulier vers l’intérêt général. Sur cette question, il faut commencer
par faire observer que toutes les organisations de l’économie sociale n’échap-
pent pas aux logiques de la compétition. Les sociétés coopératives ouvrières
de production (Scop) sont engagées depuis toujours sur différents
marchés de biens et de services. Les sociétés mutualistes et les organismes
bancaires de l’économie sociale, qui ont contribué largement à l’émergence
de nouvelles activités économiques (crédits aux particuliers, assurance des
personnes, etc.), se trouvent aujourd’hui également sur des marchés concur-
rentiels. De même, les coopératives qui viennent prolonger et conforter
des activités artisanales dans de nombreux secteurs (agriculture, pêche, bâti-
ment, etc.) sont des formes d’entrepreneuriat collectif s’appuyant sur un
esprit de coopération, mais restant présentes également sur des marchés de
compétition.
Pour les autres acteurs de l’économie sociale, le plus souvent des associa-
tions ou des mutuelles, qui interviennent dans de nombreux secteurs (santé,
action sociale, services de proximité, activités culturelles, sportives, etc.),
l’objectif longtemps privilégié par les politiques publiques a été, dans un
souci d’équité, la couverture du territoire la plus complète possible et non
la mise en place d’une régulation par la concurrence. Dans ces condi-
tions, la situation habituelle pour de nombreux services de proximité reste
généralement un monopole spatial. La concurrence n’est donc pas com-
plètement absente, mais elle conserve souvent un caractère marginal.

La démarche d’évaluation, substitut à la régulation par le marché


Dans les années 80, le recours à des démarches d’évaluation s’est développé
lentement en étant envisagé comme une prothèse susceptible de rempla-
cer un marché concurrentiel inexistant et permettant de distinguer,
parmi les actions ou les pratiques des organisations non lucratives, celles
dont l’efficience pouvait être présumée et celles dont l’inefficience avérée
pouvait justifier l’abandon. En conséquence, il est devenu indispensable
pour les organisations de l’économie sociale non seulement de faire la preuve
du bien-fondé de leur activité et de son efficacité, mais également de démon-
trer son efficience. La justification des coûts par les avantages générés et

29
N° 290 RECMA – REVUE INTERNATIONALE DE L’ÉCONOMIE SOCIALE
Économie sociale et solidaire, quelques réflexions à propos de l’utilité sociale…

évalués est devenue une préoccupation forte. Refusant une évaluation


réduite trop facilement à la seule comptabilisation de prestations de ser-
vice, les acteurs de l’économie sociale ont cherché à mettre en avant les
aspects plus qualitatifs de leur activité ainsi que les effets sociétaux qu’elle
générait. Le débat sur les plus-values sociales et sur l’utilité sociale de ces
activités a pénétré dans l’espace public se substituant de plus en plus à la
doctrine des œuvres.
Cette avancée des pratiques d’évaluation est salutaire (quoiqu’un peu tardive
relativement à d’autres pays), mais ce souci de transparence, plus marqué à
l’endroit des organisations d’économie sociale, n’a pas toujours une égale
intensité dans d’autres secteurs où persistent encore bien des zones d’ombre.
On n’insistera pas beaucoup ici sur les désillusions de la dernière décen-
nie en matière de transparence des régulations par les marchés financiers
(l’affaire Enron, par exemple) comme en matière de contribution au bien
commun résultant d’une économie exclusivement animée par un souci
lucratif (marées noires successives frappant les côtes atlantiques). Notons
cependant que la confiance dans les vertus régulatrices du marché est sérieu-
sement mise en cause.
Il faudrait également s’interroger sur la persistance de zones d’opacité du
côté du secteur public. En effet, l’obligation d’évaluation se tourne vers les
organismes sous tutelle des administrations, mais elle ne prend qu’excep-
tionnellement une forme réflexive, c’est-à-dire tournée vers l’administra-
tion ou vers les collectivités publiques elles-mêmes.

L’économie sociale, vecteur de régulation


Enfin, en se souvenant de l’intuition d’Alexis de Tocqueville selon laquelle
une démocratie vivante a peu de chances d’exister sans une réelle capacité
(4) De Tocqueville A., Œuvres des citoyens à s’organiser en association (4), il devient possible de renverser
complètes. De la démocratie en
Amérique, t. 2, Paris, Gallimard,
la problématique du soupçon en direction de l’économie sociale. Celle-ci
3e édition, 1967. est alors vue sous un angle positif dans la mesure où elle est porteuse des
germes nécessaires à une orientation vraiment satisfaisante des activités éco-
nomiques. L’aspect socio-économique de l’activité associationniste vers
lequel la question de l’utilité sociale entraîne implicitement ne doit pas
(5) Comme le rappelle Xabier occulter l’aspect socio-politique (5) et culturel de l’esprit d’association qui
Itçaina, l’économie sociale s’inscrit
depuis le XIXe siècle « dans un large
lui est indissociable et complémentaire. Si l’on entend ne pas confondre
mouvement de transformation « économie de marché » et « société de marché », la régulation nécessaire
sociale et de contestation », géné-
rant ainsi un « espace d’intégration
des activités économiques doit comprendre plusieurs aspects. Bien sûr,
sociale et de participation démo- l’efficience stimulée par la compétition constitue l’un des critères, tout
cratique ». Itçaina X., 2003, « Orga-
nisations, acteurs et territoires: trois
comme la liberté de choix exprimée sur le marché, mais la prise en compte
questions à un objet qui se de l’ensemble des effets sociaux des activités économiques, y compris des
dérobe », in Générer et gérer du
bien collectif en Aquitaine : un
effets pervers de la compétition, est également indispensable. C’est pour-
monde en quête de reconnais- quoi, dans la perspective de la construction de l’avenir, l’économie sociale
sance, rapport de synthèse, CERVL,
IEPP de Bordeaux, programme de
apparaît moins comme une menace pour l’efficience que comme le ferment
recherche-action DIES-Mire, p. 36. nécessaire à la permanence de son caractère civilisé.
La démarche d’évaluation, encore balbutiante, est restée dans l’esprit
de beaucoup un substitut encore très imparfait relativement à la

30
RECMA – REVUE INTERNATIONALE DE L’ÉCONOMIE SOCIALE N° 290
Dossier – Économie sociale et enjeux de société

toute-puissance clairvoyante d’un marché comme on l’a vu souvent trop


idéalisé. Les dérives du pouvoir politique avec le recours à des associa-
tions vassalisées ont contribué à éveiller la méfiance et à faire peser des soup-
çons sur les organisations sans but lucratif. L’idée que la norme devant
présider à la construction de la société tout entière se trouve dans le façon-
nage réalisé par le marché a fait insidieusement son chemin, pénétrant pro-
gressivement une grande partie de l’espace public du niveau local au niveau
mondial et contribuant dans sa version la plus radicale à ne légitimer (en
termes d’efficience et d’utilité) qu’une forme de l’économie : l’entreprise
capitaliste marchande à but lucratif. Il en a résulté une mise en cause plus
ou moins explicite de l’entrée en économie des organismes de l’économie
(6) Medef, 2002, Concurrence : « dite sociale (6) ». La perte de légitimité des acteurs de l’économie sociale et
Marché unique, acteurs pluriels,
pour de nouvelles règles du jeu,
solidaire vient de ce profond basculement de l’opinion, orchestré et exploité
mai, téléchargeable sur le site : par ceux qui trouvent là un moyen pour défendre leurs intérêts. Désor-
[Link]/fr/A/Anav/[Link].
mais, l’autorisation d’une dérogation à la norme est soumise à la nécessité
de faire la démonstration qu’aucune entreprise lucrative ne fait la même
chose, ou encore que l’action conduite se différencie en apportant un « plus »,
une « plus-value sociale », bref, une utilité sociale originale.
Le dilemme pour les organisations de l’économie sociale est délicat. Si elles
sont en compétition, leur marge de manœuvre peut se réduire fortement
et il leur devient alors très difficile d’éviter un certain « isomorphisme ins-
(7) Cf. Enjolras B., 1992, « Services titutionnel » (7). Celles qui sont conçues d’emblée pour affronter la com-
de proximité dans l’action sociale,
l’apport de la théorie du choix ins-
pétition peuvent conserver leur autonomie en s’appuyant sur les atouts
titutionnel », Recma, vol. 72, n° 247, de la participation volontaire de leurs membres et sur leurs ressources auto-
pp. 183-193, ainsi que Badelt C.,
1990, « Institutionnal choice and
nomes. Celles qui contribuent à des missions d’intérêt collectif ou qui déve-
the nonprofit sector », in Anheier loppent des activités avec les populations en situation précaire deviennent
H. K. et Seibel W. (édit.), The third
sector comparative studies of non-
plus fragiles avec la mise en concurrence. Si elles veulent préserver leur
profit organizations, De Gruyter, autonomie, elles sont condamnées à une justification permanente coûteuse
pp. 53-63.
ou à un mouvement et une invention perpétuels. Faire du neuf, de l’inédit,
inventer et construire les choses autrement: voilà un projet valorisant, sus-
ceptible de porter nombre d’enthousiasmes et de bonnes volontés, mais
c’est aussi un redoutable piège condamnant à l’innovation permanente et
réduisant comme peau de chagrin le domaine réservé aux acteurs de
l’économie sociale à ce que, provisoirement du moins, les acteurs de
l’économie lucrative ou parfois de l’économie publique délaissent. Trou-
ver un critère confirmant la spécificité de l’économie sociale, justifiant sa
complémentarité permettrait de définir un espace légitime d’intervention
et d’assurer la pérennité de l’action dans ces domaines. C’est cet enjeu qui
se trouve derrière les débats sur l’utilité sociale.


La recherche d’un positionnement de l’économie sociale
Depuis longtemps, l’analyse de la place des organisations de l’économie
sociale dans la société française a constitué une question théorique et
pratique mêlée à des considérations stratégiques aussi bien du fait des

31
N° 290 RECMA – REVUE INTERNATIONALE DE L’ÉCONOMIE SOCIALE
Économie sociale et solidaire, quelques réflexions à propos de l’utilité sociale…

(8) Voir par exemple Delors J., responsables de ces organisations que de la part des hommes politiques
Gaudin J., 1979, « Pour la création
d’un “troisième secteur”, échange et
ou encore des institutions concurrentes. En effet, derrière la position qui
projets », janvier-mars, repris dans peut être assignée à de telles organisations, se profilent non seulement un
Problèmes économiques sous le titre
encore plus explicite quant au projet
concept visant à les contenir, mais surtout une certaine conception du
de société envisagé: « Pour la créa- rôle qu’elles revendiquent, qu’elles sont en mesure ou même simplement
tion d’un “troisième secteur” coexis-
tant avec celui de l’économie de
en droit d’assumer. Il est vrai que le souci de certains acteurs de leur impo-
marché et celui des administrations », ser des limites précises pour les tenir à distance ou, au contraire, celui
n° 1616, 28 mars 1979, pp. 20-24.
(9) Qui rassemble plusieurs organi-
de les enrôler pour les engager au service d’intérêts qui leur sont exté-
sations : Groupement national de rieurs se sont opposés de manière récurrente dans l’histoire à leur recherche
la coopération (GNC), Fédération
nationale de la Mutualité française
d’un espace d’autonomie.
(FNMF), Union interfédérale des En France, le mot « tiers secteur » apparaît dans le débat public pendant
œuvres privées sanitaires et sociales
(Uniopss), Comité de coordination
les années 70. Conçu d’emblée et de façon prémonitoire comme « une
des œuvres mutualistes et coopéra- réponse partielle » (8) à la crise de l’emploi qui débute, son contour flou a
tives de l’Education nationale (Ccom-
cen). Cf. Rousselière D., Cassier B.,
fait certainement obstacle à sa reconnaissance et à son adoption au niveau
Clerc J.-M. (sous la dir. de Demous- politique comme au niveau scientifique. Conscients de cette ambiguïté, les
tier D.), L’entreprise collective: unité
et diversité de l’économie sociale
animateurs du Comité national de liaison des activités mutualistes, coopé-
et solidaire, rapport final Eseac, ratives et associatives (9) vont préférer en 1977 adopter une référence à l’éco-
programme de recherche-action
DIES-Mire, 2003, p. 9.
nomie sociale (10). Quelques années après, la création d’une Délégation
(10) Ce concept, emprunté au rap- interministérielle à l’économie sociale (DIES) traduit la volonté politique
port de Charles Gide pour l’Exposi-
tion universelle de 1900, fut défendu
d’une forme de reconnaissance institutionnelle et confirme le choix du
par Henri Desroche. Cf. Demous- vocable « économie sociale », sans équivalent dans les pays de tradition
tier D., 2001, L’économie sociale et
solidaire : s’associer pour entre- anglo-saxonne.
prendre autrement, La Découverte
et Syros, Paris, p. 52 ; Desroche H.,
« Rapport de synthèse ou quelques L’économie sociale comme secteur résiduel
hypothèses pour une entreprise Le changement de vocabulaire n’a pourtant pas modifié le positionnement
d’économie sociale », Actes du col-
loque du Cnlamca, 1977. conceptuel de l’économie sociale comme un « entre deux », toujours défini
(11) Weisbrod B. A. [1977], The par rapport aux secteurs lucratif et public. Les constructions théoriques,
voluntary nonprofit sector, D. C.
Heath, Lexington, Mass., 51-76, publiées dans la littérature anglo-saxonne ces dernières décennies, ont même
repris dans Susan Rose-Ackerman contribué à accréditer une telle définition. Elles expliquent, en effet, l’exis-
[1986], The economics of nonpro-
fit institutions, Oxford University tence des organisations sans but lucratif essentiellement par les défaillances
Press, 21-44. des deux autres secteurs. Weisbrod (11) souligne, par exemple, le caractère
(12) En effet, si les électeurs se par-
tagent entre ceux qui considèrent complémentaire du secteur volontaire non lucratif dans la production de
que les pouvoirs publics « en font biens publics structurellement sous optimale dans le cadre d’une décision
trop » et ceux qui, au contraire, esti-
ment qu’ils « n’en font pas assez », collective (12). De son côté, Hansmann (13) met en évidence « l’échec contrac-
les seconds ont la capacité de s’as-
socier et d’engager collectivement
tuel » du marché dans certaines situations où l’asymétrie d’information est
leurs ressources et leurs énergies trop forte. La confiance s’établirait plus facilement en l’absence de la recherche
pour réaliser un complément à l’ac-
tion publique. Quant aux premiers,
d’un but lucratif. L’association des destinataires du service à la création et
il leur reste la possibilité de se à la gestion de celui-ci permettrait de réaliser une coproduction simulta-
constituer en groupe de pression
pour limiter l’intervention publique,
née de l’offre et de la demande. Ainsi, des avantages comparatifs sont attri-
voire pour lui donner un caractère bués aux organisations sans but lucratif et l’analyse théorique conclut à leur
subsidiaire en arguant des bonnes
dispositions des seconds !
rôle plus accentué dans certaines activités comme les services relationnels
(13) Hansmann H., 1980, « The role ou encore pour des activités dont la rentabilité marchande est trop faibleou
of non profit enterprise », The Yale
Law Journal, 89 (avril), 835-898,
beaucoup trop incertaine.
repris dans Susan Rose-Ackerman Du fait de cette représentation, l’économie sociale se trouve enfermée dans
[1986], The Economics of Nonprofit
Institutions, Oxford University
les fonctions que les deux autres secteurs ne sont pas en mesure d’assurer
Press, 21-44. correctement. Le repérage de ces défaillances détermine donc ce qui doit

32
RECMA – REVUE INTERNATIONALE DE L’ÉCONOMIE SOCIALE N° 290
Dossier – Économie sociale et enjeux de société

être sa vocation pour être utile socialement : investir et se risquer dans les
domaines laissés en friche ou encore mal couverts par les autres acteurs.
Bref, l’économie sociale est envisagée comme un secteur résiduel dont l’ac-
tivité économique n’est qu’à peine reconnue ; son rôle se limitant à mettre
en œuvre de façon subsidiaire ce qui ne s’accomplirait pas ou ce qui se réa-
liserait mal dans les deux autres sphères. Cependant, la place ainsi attri-
buée à l’économie sociale et solidaire est davantage concédée qu’acquise
et ne saurait en rien constituer un espace d’action collective véritable-
ment autonome.
Cette conception dominante dans la définition théorique de l’espace légi-
time d’intervention des organisations de l’économie sociale s’appuie prin-
cipalement sur des raisonnements d’ordre microéconomique (imperfections
des marchés, impuissance des acteurs publics). Elle est consolidée par les
analyses à caractère plus macroéconomique développées par la science poli-
tique. Ainsi, certains auteurs voient dans la croissance accélérée du nombre
des organisations de l’économie sociale et solidaire, observée ces trente der-
nières années, l’une des procédures « post-keynésiennes » de régulation de
(14) A l’instar de Claude Vienney la sortie de crise des économies développées (14). L’émancipation rêvée par
[1986], « Les acteurs, activités et
règles de l’économie sociale »,
les promoteurs de l’économie sociale n’est qu’une illusion si les fonctions
polycopié DESup, Paris 1, cité par économiques assurées sont totalement déterminées de manière exogène.
Danièle Demoustier, 2001, L’éco-
nomie sociale et solidaire : s’asso-
La présentation du positionnement de l’économie sociale, adoptée aujour-
cier pour entreprendre autrement, d’hui majoritairement dans la littérature scientifique sur cette question, a
Syros, Alternatives économiques,
p. 106.
été renouvelée par Adalbert Evers au début des années 90 (15). A côté de
(15) Evers A., Wintersberger l’économie sociale, notamment sous sa forme associative, elle fait appa-
H. (édit.) [1990], Shifts in the wel-
fare mix. their impact on work,
raître non seulement les secteurs lucratif et public, mais également la sphère
social services and welfare policies, privée de la famille (16) (voir schéma 1).
Francfort-New York, Campus-West-
view. En réalité, le modèle présenté
ici intègre aussi certains apports
d’Esping-Andersen G. [1990], The

three worlds of welfare capitalism, Schéma 1
Cambridge University Press, traduit
par Merrien F.-X. et alii, 1999, Les
Les quatre sphères du système économique et social
trois mondes de l’Etat-providence :
essai sur le capitalisme moderne,
MARCHÉ
Le lien social, Puf, Paris, 310 p.
(16) Pour une présentation plus
détaillée de la littérature sur ce
modèle, voir par exemple Eme B.,
Laville J.-L., 2000, « Pour une
approche pluraliste du tiers sec- Lucratif
teur », Revue d’anthropologie et de
déguisé
sociologie, n° 7, Presses universi-
taires de Caen, p. 168.

ASSOCIATION

Clan, tribu “Faux-nez” de


l’administration

FAMILLE ÉTAT

33
N° 290 RECMA – REVUE INTERNATIONALE DE L’ÉCONOMIE SOCIALE
Économie sociale et solidaire, quelques réflexions à propos de l’utilité sociale…

Il convient de ne pas se laisser abuser par cette image géométrique parfaite-


ment symétrique. Comme le souligne l’un de ses auteurs, il n’existe pas « une
nette ligne de démarcation entre, d’une part, les territoires du marché, de la sphère
(17) Evers A. [1997], « Le tiers sec- publique ou du domaine communautaire et, d’autre part, le tiers secteur (17) ».
teur au regard d’une conception plu-
raliste de la protection sociale », in
Ainsi, il faut bien reconnaître que l’action collective produite au cœur de la
Produire les solidarités, la part des société civile grâce à la liberté de s’associer est une forme particulière qui ne
associations, actes du séminaire
organisé par la Mire, Paris, p. 55.
se détache pas toujours clairement des autres sphères d’action.

La position centrale de l’économie sociale


Sur cette toile de fond où dominent perméabilité et chevauchements des sphères,
le débat s’est trouvé récemment renouvelé par les pratiques des acteurs comme
au niveau de leur analyse théorique. En effet, le contexte d’un chômage mas-
sif et durable a favorisé l’émergence d’initiatives entreprenantes (associations
intermédiaires, entreprises d’insertion, régies de quartier, systèmes d’échanges
locaux, etc.) qui ont conduit des organisations à vocation sociale, avec parfois
le soutien de collectivités locales, à s’engager plus avant dans le champ des acti-
vités économiques. Tantôt parrainées par une organisation de l’économie sociale
existante, tantôt s’inscrivant dans le cadre neuf du statut des sociétés coopéra-
tives d’intérêt collectif (Scic), ou plus fréquemment isolées, ces initiatives se
positionnent souvent dans le champ de l’économie solidaire.
Sur un plan théorique, cette dynamique de la société civile apparaît « moins
comme un secteur additif que comme une forme originale d’articulation entre les
(18) Eme B., Laville J.-L., 2000, op. différents pôles de l’économie (18) ». L’hybridation des logiques d’action propres
cit., pp. 182-183.
aux différentes sphères devient alors un atout relativement spécifique que les
organismes de l’économie solidaire (et de l’économie sociale) sont seuls en
mesure de mettre en œuvre. Là réside le levier donnant à l’économie sociale
et solidaire une capacité particulière pour répondre efficacement à certains
besoins et occuper une position originale entre les autres sphères d’action.
La position centrale de l’économie sociale dans le schéma 1 est finalement
heuristique. Elle traduit bien sûr l’hybridation des logiques d’action, mais
elle exprime aussi l’ouverture large des champs d’intervention et la diversité
des configurations de l’entrepreneuriat collectif au sein de l’économie sociale.
De même, elle révèle l’existence d’une forte porosité entre ce qu’il est convenu
d’appeler le marché, l’Etat et le secteur de l’économie sociale. Enfin, elle
illustre le continuum entre toutes les formes d’exercice de la liberté d’en-
treprendre (individuelle ou collective, avec ou sans but lucratif, orientée vers
l’intérêt général ou seulement au service d’intérêts particuliers).


L’utilité sociale au cœur de l’identité de l’économie sociale
L’analyse du bilan historique de l’action menée par les acteurs de l’écono-
mie sociale dans de nombreux domaines et l’examen de leurs réalisations
les plus récentes (aide à domicile, accueil d’enfants et d’adultes handicapés,
épargne solidaire, services bancaires aux ménages, aide à la création d’entreprises,
activités sportives, protection de la nature et du patrimoine, mutualisation

34
RECMA – REVUE INTERNATIONALE DE L’ÉCONOMIE SOCIALE N° 290
Dossier – Économie sociale et enjeux de société

des outils de travail, commerce équitable, etc.) conduisent à s’interroger sur


la source d’une telle richesse et d’une telle diversité d’interventions.
Maurice Parodi souligne « que les associations ont des fonctions originales et
nécessaires dans notre société et que pour [les] remplir […], elles disposent
(19) Parodi M., « Les sciences d’atouts ou de qualités spécifiques (19) ». Il distingue notamment trois niveaux
sociales peuvent-elles légitimer les
“spécificités méritoires” des asso-
où les organisations de l’économie sociale font la différence :
ciations ? », in Bloch-Lainé F. (sous • Sur le plan économique. L’économie sociale constitue un espace per-
la direction de), Faire société, Syros,
1999, p. 128.
mettant une organisation de l’entreprise différente construite autour d’un
entrepreneuriat collectif qui représente une forme particulière de la liberté
d’entreprendre. Les principes communs aux organisations de l’économie
sociale peuvent être rappelés pour éclairer les potentialités offertes par
l’économie sociale :
– principe de double rapport de sociétariat et d’activité (la personne n’est pas
réduite à sa capacité de production comme souvent dans le rapport salarial);
– principe de gestion démocratique (société de personnes et non de capi-
taux, modifiant les pratiques de gouvernance et protégeant de la rationa-
lité technico-instrumentale) ;
– principe de non-lucrativité ou de lucrativité limitée (laissant un degré de
liberté pour poursuivre d’autres objectifs et défendre d’autres valeurs).
L’organisation, ainsi libérée des exigences du capital, mais pas forcément
des contraintes d’un marché concurrentiel, devient un outil permettant
de participer à la construction d’une « économie au service de l’homme ».
L’émancipation de la recherche du profit donne un degré de liberté qui
(20) C’est une possibilité largement permet (20) de choisir d’autres priorités. La solidarité, les enjeux éthiques,
dépendante de la qualité du débat
interne à l’organisation.
le développement durable et bien d’autres valeurs peuvent prendre une
place plus grande pour orienter l’action.
• Sur le plan de la solidarité. Les organisations de l’économie sociale
constituent un complément aux formes mécaniques (famille) et organiques
(Sécurité sociale) de solidarité par la mise en œuvre d’une solidarité volon-
taire, horizontale et réciproque (mutualiste) favorisant les liens sociaux et
la cohésion sociale. Ces diverses formes de solidarité sont complémentaires,
mais rarement substituables. En effet, la solidarité construite dans l’éco-
nomie sociale ou solidaire permet d’amplifier les effets des autres formes
de solidarité, par exemple en consolidant l’exercice des responsabilités fami-
liales (association de parents d’enfants handicapés, crèche parentale, asso-
ciation Alzheimer, etc.) ou encore en inspirant l’action publique fondée
sur le droit et en lui permettant de devenir opérationnelle par la mise en
œuvre de réponses aux besoins dans la proximité.
• Sur le plan de l’innovation sociale. L’économie sociale est un espace
d’exploration et de développement de nouveaux styles de vie en matière
d’environnement (protection et mise en valeur de l’environnement), de
consommation (défense des consommateurs, association de malades,
mutualité), d’épargne (Finansol), de production (Scop), d’échanges (com-
merce équitable, système d’échange local), de convivialité (association spor-
tive), de loisirs (tourisme associatif), de citoyenneté (association d’éducation
populaire).

35
N° 290 RECMA – REVUE INTERNATIONALE DE L’ÉCONOMIE SOCIALE
Économie sociale et solidaire, quelques réflexions à propos de l’utilité sociale…

Sur ces trois aspects, l’économie sociale apporte une contribution décisive
à la dynamique globale de la société en lui donnant de la réactivité, de la
souplesse et la possibilité d’une meilleure cohésion sociale.
Un rapport récent rapproche ces réflexions des « spécificités méritoires »
(21) Bloch-Lainé F., « Identifier les décrites déjà par François Bloch-Lainé (21). Ainsi, c’est d’abord parce que les
associations de service social », in
Bloch-Lainé F. (sous la direction de),
organisations d’économie solidaire « adhèrent aux principes et aux valeurs
Faire société, Syros, 1999, p. 63. et au “système de règles” de l’économie sociale et parce qu’elles les mettent en
(22) Parodi M., Roustang G.,
Micheau J., Garnier L., Manoury L.,
œuvre par leurs pratiques et dans leurs activités, qu’elles génèrent volontaire-
Anaya C., 2002, L’utilité sociale dans ment des utilités sociales ou des bénéfices collectifs (22) ».
dix champs d’activité de l’écono-
mie solidaire en Provence-Alpes-Côte
Bien sûr, des entreprises à but lucratif sont capables, elles aussi, de géné-
d’Azur, Collège coopératif-Tremplin, rer de l’utilité sociale, mais celle-ci apparaît alors comme un sous-produit,
Aix-en-Provence, rapport de
recherche final, programme de
comme un « produit fatal » de leur activité principale (23). Au contraire,
recherche-action DIES-Mire, p. 77. l’utilité sociale des organisations de l’économie sociale n’est pas le fruit du
(23) Symétriquement, il est possible
que l’activité d’organisations de
hasard, puisqu’elle s’inscrit logiquement au cœur des règles délibéré-
l’économie sociale puisse provo- ment retenues à cette fin.
quer des effets externes négatifs
(dégradation de l’environnement, Si l’on admet que la contribution fondamentale des organisations de
phénomènes d’assistance). La l’économie sociale consiste dans leur apport à la construction dyna-
question est alors de savoir si leur
mode de fonctionnement permet mique de réponses aux besoins des hommes et des femmes dans la
d’interroger ces pratiques sans société, là réside aussi, pour l’essentiel, leur utilité sociale. Compte
nécessité d’une réglementation.
tenu de son caractère collectif, il devient tentant de la rapprocher de
la notion d’intérêt général (lire l’encadré en page suivante).
Les réflexions théoriques des juristes déplacent donc l’attention vers le pro-
cessus collectif de construction de l’intérêt général. On peut penser qu’il
en va de même pour les règles d’énonciation de l’utilité sociale. Les fisca-
listes et les juristes praticiens, confrontés à la nécessité d’appliquer effecti-
vement des règles fiscales et à la mise en œuvre concrète des principes d’une
concurrence loyale, ont été parmi les premiers à prendre des initiatives.
Ils ont amené la jurisprudence à rechercher des clarifications. C’est pour-
quoi l’exemple des critères fiscaux qui permettent de justifier certaines exo-
nérations fiscales est instructif quant à la doctrine implicite qui sert de guide
aux pouvoirs publics aujourd’hui.
La règle des « 4 P » (lire l’encadré ci-dessous) mérite quelques commen-
taires. Le premier critère s’inscrit dans la logique de la subsidiarité évoquée
précédemment. Elle vise à supprimer les distorsions de concurrence en


Les critères fiscaux ou la règle des « 4 P »
Ces critères sont au nombre de quatre. Leur d’utilité sociale les actes payants réalisés
conjugaison conduit à considérer que l’organi- principalement au profit de personnes justifiant
sation doit être imposée. l’octroi d’avantages particuliers au vu de leur
• Le « produit » : est d’utilité sociale l’activité situation économique et sociale (chômeurs, per-
qui tend à satisfaire un besoin qui n’est pas pris sonnes handicapées, notamment).
en compte par le marché ou qui l’est de façon • L’abstention de « publicité ».
peu satisfaisante. • Le « prix inférieur » à celui des concurrents.
• Le « public » visé : sont susceptibles d’être D’après l’instruction fiscale de 1998 (complétée en 1999).

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RECMA – REVUE INTERNATIONALE DE L’ÉCONOMIE SOCIALE N° 290
Dossier – Économie sociale et enjeux de société


Intérêt général et utilité sociale (*)
[...] Alexandra Euillet soutient que l’utilité fonctionnement. Sa « crise » est régulièrement
sociale est une notion dérivée de celle d’inté- évoquée. La nécessité de sa réforme aussi.
rêt général. Pour elle, « l’utilité sociale corres- Ce contexte est évidemment propice à une
pond à l’intérêt général auquel sont affectés des remise en cause du monopole étatique de la
critères réducteurs qui permettent à la fois de pré- formulation de l’intérêt général : « De nou-
ciser le champ d’activité concerné, mais aussi la veaux acteurs apparaissent, tandis que des pro-
nature des prérogatives exercées par les pouvoirs cédures inédites se développent, qui traduisent
publics en matière de création, de transformation une mutation profonde des modes de détermi-
et de contrôle du bon fonctionnement des éta- nation de l’intérêt général (5) ».
blissements et services du secteur sanitaire, social Les manifestations de cette mutation sont
et médico-social à but non lucratif dont ils assu- polymorphes : décentralisation, réactivation
rent le financement et la régulation notamment du principe de subsidiarité, accent mis sur la
au regard des besoins à satisfaire existants (1) ». nécessité de développer les procédures contrac-
L’intérêt général a lui-même un contenu frappé tuelles, développement du partenariat entre
du sceau de la relativité. Georges Vedel disait personnes publiques et personnes privées dans
de lui qu’il était « à la fois indéfinissable et la définition et la mise en œuvre de l’action
irremplaçable (2) », ce qui ne l’empêche nulle- publique, etc. Nous assistons ainsi à un pro-
ment d’être « l’épine dorsale du droit public (3) ». cessus qui contribue à ce que François Ran-
La vitalité de la notion vient même « de ce geon appelle la « diffusion de l’idéologie de
qu’elle n’a pas de contenu préétabli. Il faut, à l’intérêt général à travers toute la société civile (6) ».
tout moment, préciser ses contours et faire vali- Les organisations de l’économie sociale contri-
der, par des procédures démocratiques, les buts buent bien évidemment à cette « production
retenus comme étant d’intérêt général (4) ». négociée et territorialisée de l’intérêt général (7) »
En France, l’Etat a longtemps été appréhendé qui ne va toutefois pas sans tensions dès lors
comme le seul garant de l’intérêt général. que ce processus pose inévitablement le pro-
Or, ces deux dernières décennies, cet Etat blème des limites des champs de compétences
s’est trouvé confronté à des interrogations des acteurs qui en sont parties prenantes. Dans
croissantes concernant ses missions et son ce contexte, la référence des organismes
d’économie sociale à leur utilité sociale nous
(*) Extrait de Clergeau C., Dussuet A., Nogues H., Prouteau L., Schieb-
paraît traduire leur volonté d’affirmer la
Bienfait N., Urbain C., 2002, L’économie sociale et solidaire et les ser- spécificité de leur apport à cette reconsidé-
vices à domicile aux personnes âgées, rapport final MSH Ange
Guepin-université de Nantes, programme de recherche-action DIES-
ration profonde des modes d’expression de
Mire, pp. 19-21. l’intérêt général.
(1) Euillet A., « L’utilité sociale, une notion dérivée de celle d’intérêt
général », Revue de droit sanitaire et social, 30 (2), 2002, p. 210.
(2) Vedel G., in Rangeon F., 1986, L’idéologie de l’intérêt général, (6) Rangeon F., op. cit., p. 196.
Economica, préface, p. 3. (7) L’expression est empruntée à Jacques Palard (2001), « Introduction :
(3) Conseil d’Etat, L’intérêt général, rapport public 1999, p. 277. intérêt particulier contre cause collective ? », in Actions associatives,
L’expression est empruntée à Marcel Waline. solidarités et territoires, actes du colloque de Saint-Etienne des 18 et
(4) Ibid., p. 261. François Rangeon (op. cit., p. 7) classe l’intérêt géné- 19 octobre 2001, p. 218. Marie Bouchard, Gilles Bourque et Benoît
ral au nombre des « notions fonctionnelles », c’est-à-dire n’ayant Lévesque soulignent eux aussi que « l’économie sociale, au-delà de
aucune homogénéité conceptuelle et se caractérisant uniquement par son insertion dans les espaces laissés vacants par le marché et par
les fonctions qu’elles remplissent qui seules leur confèrent une véri- l’Etat, est appelée à participer à la recomposition des représentations
table unité. Alexandra Euillet considère elle aussi que l’intérêt géné- et des mécanismes de provision de l’intérêt général », dans L’évalua-
ral comme l’utilité sociale ont toutes les deux des origines tion de l’économie sociale dans la perspective des nouvelles formes
fonctionnelles (Euillet A., op. cit., p. 209). de régulation socio-économique de l’intérêt général, « Cahiers du
(5) Conseil d’Etat, L’intérêt général, rapport public 1999, p. 316. Crises », Uqam, Québec, working paper n° 13, 2000, p. 8.

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N° 290 RECMA – REVUE INTERNATIONALE DE L’ÉCONOMIE SOCIALE
Économie sociale et solidaire, quelques réflexions à propos de l’utilité sociale…

soumettant à la même fiscalité toutes les organisations offrant un bien ou


un service sur un même marché. Elle permet de reconnaître un statut
fiscal dérogatoire dès lors qu’aucune entreprise lucrative n’intervient.
Le deuxième critère prend acte de la vocation sociale affirmée par une
partie des organisations d’économie sociale. Indirectement, la dispense d’impôt
est destinée aux bénéficiaires dans le cadre d’une discrimination positive que
les pouvoirs publics ne souhaitent pas contrecarrer. Néanmoins, certaines
associations ou mutuelles dont les visées intégratives sont fortes craignent
parfois que leur réserver la distribution de services à destination de la popu-
lation défavorisée ne conduise à un processus de ségrégation avec un risque
de formation de nouveaux ghettos dont ils deviendraient les instruments.
Le troisième critère est également discutable, en dépit des apparences qui
pourraient conduire à le faire accepter facilement. En effet, son applica-
tion stricte reviendrait à maintenir l’offre dans l’ombre et à attendre d’un
pur hasard la rencontre des bénéficiaires et du service proposé. Malheu-
reusement, les populations les plus démunies dont il est question dans le
critère précédent sont également celles qui manquent souvent le plus d’in-
formations. C’est pourquoi l’expérience montre que la difficulté d’atteindre
les groupes dont les besoins sont les plus grands est souvent considérable.
Aussi, il est légitime de se demander s’il est vraiment pertinent de ne pas
favoriser la diffusion de l’information sur le service.
Enfin, le dernier critère est intéressant. Il peut être interprété comme une
obligation d’efficience mise au service des personnes concernées ou encore
transmise aux pouvoirs publics par l’intermédiaire de subventions ainsi
modérées. Un prix plus faible résulte implicitement soit de l’absence d’une
marge pour rémunérer les apporteurs de capitaux, soit des apports en
ressources bénévoles ou en dons en argent qui minorent les coûts. Ce critère
oriente donc la distribution du service au profit des bénéficiaires ou de la
collectivité. Cette recherche d’un coût le plus faible possible est parfois ins-
crite dans le projet même de l’organisation d’économie sociale, mais elle
peut aussi avoir pour conséquences des conditions de travail et de rému-
nération limites par rapport au droit du travail. L’utilité sociale produite
n’est alors pas distribuée à toutes les « parties prenantes ».

L’introuvable consensus sur l’utilité sociale


Les arcanes des critères fiscaux soulignent bien la difficulté de l’établisse-
ment d’un consensus sur le contenu de l’utilité sociale. Le flottement du
vocabulaire ajoute à la confusion. Le premier terme est parfois remplacé
par « plus-value » ou par « rentabilité » ou encore « halo », tandis qu’au
second est substitué par certains auteurs « communautaire » ou « socié-
tale ». Il faut dire que les deux termes composant l’« utilité sociale » ne man-
quent pas d’interroger.
Le rapprochement avec le concept d’utilité des économistes et avec
les fonctions collectives de bien-être social ou d’utilité collective est
une première piste de réflexion. Toutefois, cette voie n’aide pas à

38
RECMA – REVUE INTERNATIONALE DE L’ÉCONOMIE SOCIALE N° 290
Dossier – Économie sociale et enjeux de société

effacer « les faiblesses intrinsèques du concept d’utilité sociale » ni son


(24) Goulard G., Clarifier le régime caractère éminemment subjectif (24). En effet, les débats théoriques des
fiscal des associations, rapport au
Premier ministre, La Documenta-
économistes depuis plus d’un siècle montrent que la définition de
tion française, 1998, p. 37. l’utilité économique n’apparaît ni plus claire ni moins subjective ni
davantage opérationnelle. Pourtant, son expression libre ou manipu-
lée sur les marchés n’est qu’interrogée très rarement, de façon très
marginale et en référence à un système de valeurs extérieur au champ
économique.
En outre, la distinction entre utilité sociale et utilité économique
pose la question du découpage entre la sphère économique et la sphère
sociale. Cette dichotomie est-elle possible ? Ne faut-il pas reconnaître
avec la socio-économie l’encastrement inévitable de l’économie dans le
social ? Toutes les formes de production économique (marchande, non
marchande, domestique, non lucrative) ont des effets sociaux et peu-
vent donc être la source d’utilité sociale ou de désutilité sociale. La ques-
tion de l’évaluation ne concerne donc pas seulement le secteur de
l’économie sociale et solidaire, mais également toutes les formes de
(25) Viveret P., 2003, « Faire de l’économie (25).
l’économie un espace d’échanges
pacifiés », in L’utilité sociale, Alter-
Un débat existe aussi autour du terme « sociale ». Faut-il l’entendre
natives économiques, hors-série dans un sens large ou le réduire à l’assistance et à la lutte contre la
pratique n° 11, septembre, p. 131.
pauvreté ? Cette seconde acception est tentante, puisque les organi-
sations d’économie sociale affichent fréquemment des projets au ser-
vice de l’homme. Pour autant, s’il s’agit du seul domaine d’intervention
économique autorisé aux organisations d’économie sociale et soli-
daire, celles-ci deviennent alors une forme particulière d’action sociale,
mais bien éloignée des formes d’émancipation collective à l’origine et
au cœur des mouvements qui ont œuvré à sa construction dans
l’histoire.
Quelle que soit la voie envisagée pour évaluer l’utilité sociale,
transparaît implicitement ou non l’affirmation de jugements de
valeur sur lesquels existent des points de vue très opposés. La société
représente-t-elle autre chose qu’une somme d’individus ? Quelle concep-
tion de l’Etat sert à construire la définition de l’utilité sociale ?
Comment s’articulent les intérêts des différents acteurs composant la
société ? Quels critères de justice inspirent la définition de l’utilité
sociale ?…
En conséquence, il devient légitime de se demander si la définition de
l’utilité sociale, par les enjeux dont elle est investie, est vraiment de la
compétence exclusive des chercheurs en tant que tels. Ne devrait-elle
pas être plutôt le résultat d’une activité délibérative au cœur même de
la vie démocratique d’un pays ? Cela signifierait évidemment que la défi-
nition de l’utilité sociale est évolutive et qu’elle résulte des jugements de
valeur sur lesquels des consensus sont établis à un moment et dans un
contexte donnés. Bref, elle serait déterminée par le débat public et les
arbitrages politiques éclairés si nécessaire par les points de vue multiples
des chercheurs.

39
N° 290 RECMA – REVUE INTERNATIONALE DE L’ÉCONOMIE SOCIALE
Économie sociale et solidaire, quelques réflexions à propos de l’utilité sociale…


Conclusion
Il est intéressant de noter que ces réflexions ne sont pas un phénomène seu-
lement français, mais qu’existe également au niveau international un débat
qui s’est amplifié ces dernières décennies autour du bien-fondé des indi-
(26) Pour plus de détails, voir cateurs conventionnels utilisés pour évaluer la richesse économique créée (26).
Gadrey J. (2002), De la croissance
au développement : à la recherche
Ce qui est donc mis en question aujourd’hui, ce n’est pas seulement l’uti-
d’indicateurs alternatifs, disponible lité sociale, mais bien également l’utilité économique.
sur [Link]/
actualites/pdf/[Link].
Depuis les réflexions de Mishan sur les coûts sociaux de la croissance et
les travaux fondateurs de Tobin et Nordhaus sur le PNB visant à élargir la
conception de la richesse (économie domestique, économie souterraine),
les effets externes négatifs ont commencé à être pris en compte plus sérieu-
sement par l’analyse économique.
Plus récemment, la New Economics Foundation a proposé un indicateur
de développement durable (Index of sustainable economic welfare, ISEW).
Les travaux d’Amartya Sen ont conduit les organismes internationaux à
calculer un indicateur de développement humain (IDH) et à ne pas se
contenter du seul PIB par habitant, qui apparaît de plus en plus comme
un pauvre indicateur aveugle quant aux effets réels de la croissance.
Ces réflexions ne concernent pas seulement les macroéconomistes, mais
également les microéconomistes et les gestionnaires, puisque des comp-
tables canadiens, rejoignant des experts comptables anglais, font la pro-
motion d’une norme intégrant des considérations éthiques et sociales
(cf. la norme AA 1000-2000 de l’Institute for social and ethical).
Ainsi, par un effet boomerang, la question adressée aux acteurs de l’éco-
nomie sociale et solidaire se trouve-t-elle renvoyée avec force aux tenants
de l’économie officielle interrogeant la pertinence des indicateurs éco-
nomiques habituels qu’ils retiennent et qui ignorent (comme le mar-
ché, d’ailleurs) les effets sociaux et l’impact environnemental à court
terme, mais également à long terme et pour les générations à venir. D’une
certaine manière, les interrogations aujourd’hui largement partagées parmi
les responsables publics et que l’on résume rapidement autour du concept
de « développement durable » constituent dans une large mesure le
fruit non seulement du progrès des connaissances scientifiques, mais éga-
lement de la capacité des acteurs de la société rassemblés dans le cadre
des statuts juridiques de l’économie sociale à défendre ces valeurs et à
proposer dans le débat public les questions du sens du développement
en inventant de nouvelles pratiques plus proches des valeurs d’huma-
nisme, d’équité et de solidarité. Là réside sans doute, comme le suggère
(27) Foucauld, J.-[Link] (2001), « Une l’ancien commissaire au Plan Jean-Baptiste de Foucauld (27), la meilleure
culture de la résistance, de la régu-
lation et de l’utopie », Informations
preuve de l’utilité (sociale) pour une société : libérer l’énergie des hommes
sociales, n° 90-91, pp. 12-15. en leur permettant d’entreprendre ensemble et dans un autre but que le
lucre, ce qui constitue le cœur des projets nés au sein de l’économie sociale.
Dans cette capacité se trouve sans doute pour l’essentiel l’utilité sociale
de l’économie sociale. ●

40
RECMA – REVUE INTERNATIONALE DE L’ÉCONOMIE SOCIALE N° 290
Fondements de l’Économie Sociale et Solidaire - Page 1 / 2

Fondements de l’Économie
Sociale et Solidaire
L’Économie Sociale et Solidaire est souvent présentée comme complexe et difficile à
définir. Si les structures de l’ESS sont extrêmement variées (taille, secteur d’activité,
statut...), elles respectent toutes plusieurs grands principes de base :

1. Primauté des personnes et de l’objet social sur le capital


Les structures de l’ESS sont des groupements de personnes et non de capitaux. Elles
sont constituées de sociétaires, adhérents, associés, solidaires et égaux en devoirs et
en droits. La personne et le projet social de ces organisations sont au cœur de leur
activité et priment sur la recherche de profits et l’excédent de capital.

2. Utilité collective ou sociale


Une structure de l’Économie Sociale est nécessairement au service d’un projet collectif
et non d’un projet conduit par une seule personne dans son intérêt propre.
Ce « collectif » peut être :
• Un territoire : les sociétés coopératives d’intérêt collectif (SCIC), par exemple, sont
généralement des outils de développement local.
• Un groupe social : les mutuelles et les banques coopératives se sont créées pour
répondre aux besoins spécifiques des artisans, des commerçants, des instituteurs…
• Un groupe de travail : les salariés des sociétés coopératives de production (SCOP)
s’unissent pour valoriser ensemble le fruit de leur travail.
• Une idée : des associations se constituent pour promouvoir un projet…
La notion d’utilité sociale se réfère à une démarche participative associant de multiples
partenaires (usagers, salariés, pouvoirs publics…) à la définition des biens et des
services qui doivent être produits.

3. Non-lucrativité individuelle et juste répartition des excédents


Ce principe n’interdit pas la constitution d’excédents financiers, mais il en interdit
l’appropriation individuelle.
Dans un souci de mesure et d’affirmation de la primauté de l’homme sur le capital, les
structures de l’ESS adoptent les règles suivantes :
• Une rémunération du capital limitée (coopératives) ou nulle (associations et mutuelles)
• Une échelle des salaires encadrée
• La mise en réserve impartageable et l’affectation au développement du projet des
excédents réalisés, partiellement ou totalement.

4. Gouvernance démocratique
Les décisions stratégiques se prennent en assemblée générale, selon le principe « 1
homme = 1 voix ». Chaque membre compte pour une voix, quel que soit son apport (en
capital dans une coopérative ou en temps dans une association ou une mutuelle).

Une démarche portée par la Chambre Régionale de l’Économie Sociale et Solidaire des Pays de la Loire
Fondements de l’Économie Sociale et Solidaire - Page 2 / 2

5. Liberté d’adhésion
Nul ne peut être contraint d’adhérer ou de demeurer adhérent d’une structure de
l’Économie Sociale et Solidaire. Ce principe est au cœur de la vie associative. Dans le
champ coopératif, il a une conséquence importante : les entreprises coopératives sont
nécessairement des sociétés à capital variable, car les salariés, qui sont également des
associés, doivent pouvoir librement vendre leurs parts à la coopérative s’ils veulent la
quitter.

6. Mixité des ressources


Les ressources de ce secteur sont : soit privées (coopératives et mutuelles), soit mixtes
(associations). Les organismes de l’Économie Sociale et Solidaire sont indépendants
des pouvoirs publics, mais ils peuvent être reconnus comme interlocuteur
privilégié dans la mise en œuvre de politiques d’intérêt général (emploi, santé,
développement local, citoyenneté…) et avoir droit en conséquence à des subventions,
des aides spécifiques à l’emploi ou des avantages fiscaux.

Les fondements de l’ESS

Types et finalités des entreprises


 

Une démarche portée par la Chambre Régionale de l’Économie Sociale et Solidaire des Pays de la Loire
Revue de droit comparé du travail et de la
sécurité sociale
3 | 2022
L’économie sociale et solidaire

Introduction. L’internationalisation de l’économie


sociale et solidaire
Isabelle Daugareilh et Mathieu de Poorter

Édition électronique
URL : [Link]
ISSN : 2262-9815

Éditeur
Centre de droit comparé du travail et de la sécurité sociale

Édition imprimée
Date de publication : 21 octobre 2022
Pagination : 6-25
ISSN : 2117-4350

Référence électronique
Isabelle Daugareilh et Mathieu de Poorter, « Introduction. L’internationalisation de l’économie sociale
et solidaire », Revue de droit comparé du travail et de la sécurité sociale [En ligne], 3 | 2022, mis en ligne le
21 octobre 2022, consulté le 09 novembre 2022. URL : [Link]

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Introduction

Isabelle Daugareilh
Directrice de recherche CNRS, COMPTRASEC - UMR CNRS 5114 - Université de
Bordeaux

Mathieu de Poorter
Président du CEDAG (Comité européen des associations d’intérêt général)

L’internationalisation de
l’économie sociale et solidaire

D
epuis le début des années 2010, le secteur coopératif et plus largement
celui de l’économie sociale et solidaire (ESS) connaît un regain d’intérêt
de la part des pouvoirs publics sur les plans national, européen et
international. Le législateur français, dans la foulée de ses homologues
italien et espagnol, adoptait le 31 juillet 2014 la loi relative à l’économie
sociale et solidaire, une loi qui s’est donné pour objectif de créer et reconnaître un
véritable secteur économique et de réformer, pour le moderniser, le droit coopératif.

Les institutions de l’Union européenne (UE) ont adopté, le 25 octobre 2011, la


Communication intitulée « Initiative pour l’entrepreneuriat social ». La Commission
européenne (CE) a publié, le 9 décembre 2021, son Plan d’action pour l’économie
sociale. L’OIT a adopté, le 10 juin 2022, une Résolution concernant le travail
décent et l’économie sociale et solidaire1. Le même jour, l’OCDE s’est dotée d’une
Recommandation du Conseil sur l’économie sociale et solidaire et l’innovation
sociale2. En outre, un groupe d’États membres ont déclaré soutenir une proposition
de Résolution de l’assemblée générale de l’ONU relative à l’ESS et au développement
durable3.
Cette internationalisation normative de l’ESS met ainsi un terme au temps où
d’aucuns écrivaient être frappés par la pauvreté, sinon l’inconsistance, des relations
entre l’ESS et le droit4. L’un des enjeux centraux de l’adoption de la Résolution de
l’OIT était d’élaborer une définition universelle de l’ESS, de dégager les principes et

1 [Link]
[Link]
2 [Link]
3 [Link]
4 M. Borgetto, « L’économie sociale et solidaire : quelle place pour le droit ? », in J. M. Chopart
et al., Les dynamiques de l’économie sociale et solidaire, Ed. La Découverte, coll. Recherches,
2006, p. 205.

6 REVUE DE DROIT COMPARÉ DU TRAVAIL ET DE LA SÉCURITÉ SOCIALE - 2022/3


Introduction

valeurs y relatifs et de donner un mandat clair au BIT. Ainsi, le texte de l’OIT assume
et relève le défi de l’hétérogénéité de l’ESS et rompt l’isolement de la notion unifiée
par le législateur français de 2014. L’ESS reste sans doute « un drôle d’objet »5, mais
dispose grâce à la prouesse de l’OIT d’une assise internationale et d’une portée
universelle incontestable.
Un peu à l’identique du contexte historique du XIXe siècle lors duquel est née
l’utopie coopérativiste basée sur les premières associations ouvrières de production,
qui deviendront des coopératives de production, l’ESS est présentée en ce début de
XXIe siècle comme un ensemble apportant des solutions à des problèmes (maux) de
nature et de portée bien différentes, dessinant un horizon alternatif d’un point de vue
économique, social et environnemental. On y voit un moyen pour des travailleurs
de s’organiser pour sortir de l’informalité, pour s’affranchir des conditions de travail
imposées par les plateformes numériques, pour donner un sens à leur travail ou
pour mutualiser des moyens leur permettant de faire face solidairement à des
risques sociaux. C’est aussi un moyen de créer des entreprises poursuivant un but
social ou contribuant à la transition environnementale. L’ESS s’inscrirait aussi dans
des stratégies institutionnelles globales relatives au travail décent et à la protection
sociale universelle comme dans des politiques publiques nationales vis-à-vis de
publics en difficultés d’insertion sociale et professionnelle ou des politiques locales
de développement d’économie circulaire. L’ESS se présente comme une notion
qui repose sur un ensemble de principes et de valeurs contribuant à une finalité
collective et/ou d’intérêt général, et qui regroupe un vaste éventail d’organisations
très diverses sous des statuts juridiques différents. Seules celles ayant un objectif en
matière d’emploi et de protection sociale seront ici analysées.
D’un point de vue quantitatif, il est impossible d’avoir une vision précise de
l’ESS sur le plan mondial, ne serait-ce que parce que n’existant pas d’un point
de vue institutionnel, aucune statistique ne lui a encore été dédiée. Les chiffres
disponibles sont ceux portant sur les coopératives, dernièrement issus de la
20e Conférence internationale des statisticiens du travail de l’OIT des
10-19 octobre 2018, au cours de laquelle l’Organisation a adopté des directives
à cet effet. Les prochaines statistiques élaborées sur la base des directives seront
présentées lors de la prochaine Conférence internationale des statisticiens en 2023,
au cours de laquelle sera présenté le manuel des statistiques des coopératives.
Les estimations disponibles sont celles de la CICOPA6 (organisation internationale
des coopératives de production industrielle et de services) qui estimait, en 2017,
que 279 millions de personnes dans le monde travaillaient en lien avec des
coopératives ; plus de 1 milliard de personnes et 12% de la population mondiale
seraient membres de coopératives (toutes catégories confondues), 3 millions
d’entreprises dans le monde fournissant près de 9,5% de l’emploi dans le monde. En
outre, selon le World Cooperative Monitor (2020), les 300 principales mutuelles et
coopératives réalisent 2 146 milliards de dollars US de chiffre d’affaires. En Europe,

5 Selon les termes de J. Blanc, « Une théorie pour l’économie sociale et solidaire ? », RECMA,
2014, n°331, p. 118. Essai réalisé par D. Hiez et E. Lavillumière (dir.), Vers une théorie de
l’économie sociale et solidaire, Bruxelles, Ed. Larcier, 2013, 475 p.
6 Cité par B. Fonteneau, I. Pollet, La contribution de l’ESS et de la finance solidaire à l’avenir
du travail, Rapport pour le BIT, Genève, 2019, p. 22 : [Link]
library/cooperatives-and-employment-second-global-report

RDCTSS - 2022/3 7
Isabelle Daugareilh et Mathieu de Poorter

les coopératives représenteraient 176 000 entreprises, 141 millions de membres,


4,7 millions de salariés, 1000 milliards d’euros de CA. Plus largement, le Comité
économique et social européen7 estimait, en 2017, le nombre d’entreprises de l’ESS
à 2,8 millions, employant 13,6 millions de personnes et produisant 8% du PIB de
l’UE.
Estimant que les coopératives ont une activité plus durable et plus résiliente
en temps de crise, qu’elles sont un élément majeur pour atteindre les objectifs de
développement durable de 2030 et qu’elles sont un modèle bien adapté pour faire
progresser l’égalité entre les femmes et les hommes et l’autonomisation des femmes,
la Recommandation n°193 (ci-après R.193) de l’OIT souligne la nécessité d’améliorer
les statistiques nationales sur les coopératives afin d’évaluer leur contribution à
l’économie et au marché du travail8. Le plan d’action de l’Union européenne fixe
parmi ses priorités, celle du renforcement de la reconnaissance académique et
statistique de l’économie sociale.
En retenant l’ESS pour sujet du dossier thématique de la Revue de droit
comparé du travail et de la sécurité sociale, l’ambition n’est pas d’en avoir une vision
exhaustive dans le monde mais de contribuer à la réflexion générale9 sur le sujet,
en se demandant comment et dans quelles conditions l’ESS contribue à créer des
emplois décents dans diverses régions du monde et comment elle vient seconder,
compléter et/ou se substituer aux carences ou renoncements de l’Etat-providence,
spécialement en matière de protection sociale. L’objectif est de mettre en exergue
la diversité (versus diversification) et la singularité des modes et des finalités
de la coopération au XXIe siècle dans une économie mondialisée, financiarisée
et « ubérisée », de façon à proposer une analyse critique de ses usages voulus
alternatifs par les acteurs institutionnels, économiques et sociaux d’un point de vue
juridique et sociologique. Il s’agit également de mettre en avant les spécificités
des questions soulevées par l’ESS, selon que l’on se situe dans un pays doté d’une
économie développée et d’emplois formalisés, ou dans un pays où le poids de
l’économie informelle est important. C’est dans cette double perspective que les
auteurs se sont d’abord livrés à des réflexions sur la notion et l’identité de l’ESS dont
le traçage initié avec la construction et la reconnaissance de l’identité coopérative
va jusqu’à la résolution de 2022 de l’OIT (I) d’une part, et, d’autre part, sur les
promesses, les attentes et les risques de l’ESS dans le siècle de toutes les transitions
et des inégalités (II).

7 CESE, Les évolutions récentes de l’économie sociale, Étude, 2017 : [Link]


eu/fr/our-work/publications-other-work/publications/les-evolutions-recentes-de-leconomie-
sociale-etude
8 Rapport pour discussion sur les statistiques des coopératives pour la 20e Conférence
internationale des statisticiens du travail, 10-19 octobre 2018, Document de séance n°20,
OIT, Genève.
9 Annoncé dans son plan d’action pour l’économie sociale, la CE a notamment lancé une
consultation publique visant à proposer une recommandation du Conseil de l’Europe sur
la définition des conditions-cadres (politiques et juridiques) de l’économie sociale (Ref.
Ares(2022)5798238 - 18/08/2022).

8 REVUE DE DROIT COMPARÉ DU TRAVAIL ET DE LA SÉCURITÉ SOCIALE - 2022/3


Introduction

I - D’ALBERT THOMAS À LA RÉSOLUTION DE L’OIT DE 2022, LE


TRAÇAGE D’UNE NOTION ET D’UNE IDENTITÉ

A - Une définition de l’ESS la recherche d’une portée inclusive


et normative
1. La notion d’économie sociale, vieille de plus de deux siècles, a connu bien
des infortunes en France et en Europe, son berceau historique10. Elle a connu un
sursaut dans les années 1980 du fait de reprises d’entreprises en difficulté tandis
que parallèlement des initiatives d’économie solidaire se développaient pour
lutter contre les exclusions sociales. Réinventée au moment de la crise de l’Etat
providence, et grâce à son institutionnalisation sous des gouvernements de gauche
(1981-2014)11, la notion a pu être remobilisée au prix d’une double tension entre
hétérogénéité de ses composantes et identité commune d’une part, et, d’autre
part, entre banalisation et identité du point de vue du principe de la double qualité,
fondamental dans la construction de l’identité coopérative. L’enjeu du renouveau
de la notion se cristallise autour d’une identité perdue puis retrouvée mais peut-
être émoussée. La notion sera reprise sur le plan européen, spécialement en 1989
par la Communication de la Commission du 18 décembre 1989. Mais elle connaîtra
divers déboires auxquels a échappé la Charte de l’ES adoptée en 2002 par une
coalition européenne d’acteurs de l’économie sociale. L’économie sociale se
heurtera surtout à la posture intangible de la Commission estimant que les
entreprises de l’économie sociale doivent se soumettre aux règles du droit de
la concurrence et ne pas, en conséquence, demander à bénéficier d’avantages
particuliers. Comme le souligne David Hiez, c’est l’exception du règlement de la
société coopérative européenne qui confirme cette règle (de la CE)12. Les années
2010 voient une montée en puissance à l’échelle européenne de la notion
d’entreprise sociale plus en phase avec le référentiel néolibéral de l’UE. « Cette
inflexion participe d’une recomposition des Etats providence dont les missions
sont reprises par des entreprises sociales au risque d’une marchandisation »13. Il faut
attendre le plan d’action adopté en décembre 2021 pour voir un rapprochement avec
la norme française. T. Duverger estime que l’économie sociale en France a été mise à
l’épreuve par le mouvement des entreprises sociales. Quant à l’économie solidaire,

10 Les migrations vers le nouveau continent ont contribué à essaimer hors Europe l’utopie
coopérativiste. Ce fut le cas par exemple au Brésil. Voir L. A. Dissenha et R. Fortunato
Goulard, « Coopérativisme : les impacts du travail solidaire dans le sud du Brésil », dans ce
numéro.
11 Voir aussi D. Hiez, « La richesse de la loi Economie sociale et solidaire », Revue des sociétés,
2015, p. 147.
12 La réponse de la CE à la Résolution du Parlement européen du 17 février 2022 contenant
des recommandations à la Commission sur un statut pour les associations et organisations
à but non lucratif européenne transfrontalières (2020/2026(INL)) confirme par ailleurs cette
lecture stricte selon le droit de la concurrence, tout en abandonnant la proposition du
Parlement de Règlement pour la création d’un statut légal d’association européenne, et sa
possible portée pour un règlement similaire pour les fondations.
13 Voir T. Duverger, « L’invention de l’économie sociale en France et en Europe, un compromis
institutionnel instable », dans ce numéro.

RDCTSS - 2022/3 9
Isabelle Daugareilh et Mathieu de Poorter

elle « porte le projet d’un nouveau contrat social »14 et a été institutionnalisée à la
fin des années 90. Nonobstant ces différences, parfois profondes entre économie
sociale, économie solidaire et entrepreneuriat social, le législateur français réussit le
pari de les unir normativement par la loi de 201415. Pour cela il donne une définition
de l’ESS qui chapeaute les anciennes organisations de l’économie sociale et fait
place à celles nouvelles rattachées à l’économie solidaire, assouplit les principes du
droit coopératif, introduit la notion d’utilité sociale, qu’il ne définit pas mais qui est
proche de l’intérêt général16.
. Selon David Hiez17, le contexte international actuel dans lequel s’inscrit l’ESS
pourrait favoriser un réel changement de perspective de la CE plutôt connue pour
son attachement à la neutralité des entreprises d’une part, et d’autre part pour
son inclinaison très nette en faveur de l’entrepreneuriat social. La Commission
recomposée en 2019 a pour nouveau commissaire en charge de cette question le
ministre de l’ESS au Luxembourg lors de l’adoption de la Déclaration de Luxembourg
en 2015. Tandis que dans la Communication de 2011, les relations entre économie
sociale et entreprise sociale étaient ambiguës au point de flirter avec une possible
interchangeabilité, un premier signe de changement réside dans le plan d’action
adopté en décembre 2021 selon lequel l’entreprise sociale n’est « plus qu’une des
entités de l’économie sociale ». D. Hiez regarde aussi comme une heureuse précision
l’intégration dans le concept d’économie sociale de la notion de charities aux côtés
des associations, ce qui traduit surtout « la pleine consécration de la diversité de
l’économie sociale et solidaire »18 et sa délimitation inclusive.
Ces infléchissements de la Commission depuis 2011 engendrent trois types
d’innovations majeures figurant dans le texte de l’UE de 2021 soulignées par
D. Hiez : la définition de l’ESS comprend la primauté de la personne sur le profit,
l’ESS est un concept englobant et inclusif ce qui peut compenser « la pauvreté
relative des principes »19, comparés à la Charte européenne de l’ESS et aux textes
de 2022 de l’OCDE et de l’OIT. L’ouverture du concept d’ESS pose le problème de
la qualification juridique des entités/entreprises qui souhaitent y être rattachées et
justifie de défendre l’idée d’un label délivré par une autorité publique nationale
indépendante. D. Hiez voit dans le plan d’action de 2021 « un retour en grâce de
l’ESS au niveau européen », même si cela ne va pas jusqu’à modifier le droit de
la concurrence, « le plan d’action laisse transparaitre quelques frémissements en
matière d’aides d’Etat spécialement vis-à-vis des entreprises d’insertion par l’activité
économique ».

14 J. L. Laville et B. Eme (dir.), Cohésion sociale et emploi, Paris, Desclée de Brouwer, 1994,
cité par T. Duverger dans ce numéro.
15 Il faut également relever que le décret relatif à l’économie sociale, adopté par le Parlement
de la Wallonie, le 19 novembre 2008, avait déjà réussi cet exercice de cohérence.
16 D. Hiez, « La loi sur l’économie sociale et solidaire : un regard juridique bienveillant »,
RECMA, n°334, p. 44. S. Grandvuillemin, « Etre ou ne pas être une entreprise de l’économie
sociale et solidaire ? Une qualification entre unité et diversité », JCP, Entreprise et Affaire,
n°46, novembre 2015, p. 1542.
17 D. Hiez, « D’une communication de la Commission européenne à l’autre », dans ce numéro.
18 Ibid.
19 Ibid.

10 REVUE DE DROIT COMPARÉ DU TRAVAIL ET DE LA SÉCURITÉ SOCIALE - 2022/3


Introduction

3. Grâce à son premier directeur, Albert Thomas20 (1919-1932) militant


coopérativiste, proche de l’économiste Charles Gide21, l’OIT disposait d’un héritage
normatif et institutionnel22 favorable à l’unification de l’économie sociale et de
l’économie solidaire. Ayant pour ambition principale de donner une définition
universelle de l’ESS, l’OIT dans la Résolution de 2022 lui assigne le but de mener des
activités économiques, sociales ou environnementales servant un intérêt collectif
et/ou l’intérêt général, et compile expressément et in extenso les principes de
l’ACI, énonçant les valeurs originelles de la coopération avec celles contemporaines
de l’OIT, rappelant le caractère résolument universel, intersectoriel et composite de
l’ESS. « Consciente de la pertinence de l’ESS au regard du mandat qui est le sien
depuis sa création, l’OIT s’est fait le chantre de la promotion de cette économie
dans le système des Nations Unies, notamment par son activité normative »23, sur
base notamment de la R.193 sur la promotion des coopératives (2002), et de la
Recommandation n°204 sur la transition de l’économie informelle vers l’économie
formelle (2015). L’OIT s’est ainsi approprié, en lui restant fidèle, le droit international
coopératif tout en intégrant ses propres défis sociaux et environnementaux. L’OIT a
dynamisé et amplifié, tout en s’en émancipant, la construction française et européenne
de l’ESS pour l’inscrire dans son propre agenda du XXIe siècle. Conformément à
la Déclaration du centenaire, l’OIT s’engage à promouvoir un environnement
favorable aux entités de l’ESS et aux entreprises durables afin de générer du travail
décent, de parvenir au plein emploi productif et d’améliorer les niveaux de vie pour
tous. C’est l’OIT qui a été à l’origine en tant que membre fondateur en 2013 du
Groupe de travail inter-agences de Nations Unies sur l’économie sociale et solidaire
(TFSSE)24. Son objectif est de sensibiliser et de renforcer la visibilité de l’ESS au sein
du système des Nations Unies, et de donner une impulsion plus forte au mouvement

20 M. Dhermy-Mairal, « L’unification du mouvement coopératif au Bureau international du


travail : la révolution silencieuse d’Albert Thomas », RECMA, n°263, 2018/2, p. 15. Pour
ses contemporains, Albert Thomas fut un « coopérateur, et un militant, un doctrinaire, un
organisateur, un théoricien, un propagandiste et un apôtre : un maître de la coopération »,
E. Poisson, cité par M. Dhermy-Mairal, Ibid. p. 17. Très tôt, en 1921, sous son influence, la
Section « Coopération » (aujourd’hui « Unité des Coopératives ») a été créée pour « étudier
différents aspects du coopérativisme liés à l’amélioration des conditions économiques et
sociales des travailleurs ». Document A.C.I., « Albert Thomas at ICA Congress », cité par
P. Guerra (ed.), S. Reyes, G. Montes, L. Maschi et J. García, Estudio de las particularidades
de los procesos de negociación colectiva en entidades de la economía social en el contexto
actual, Montevideo, Cudecoop-Instituto Humanista Cristiano Juan Pablo Terra, 2021, p. 58.
A. Gueslin, L’invention de l’économie sociale. Idées pratiques et imaginaires coopératifs et
mutualistes dans la France du XIXe siècle, Paris, Economica, 1998. M. Dreyfus, Histoire de
l’économie sociale. De la grande guerre à nos jours, Rennes, PUR, 2017.
21 Economiste, titulaire de la Chaire au Collège de France et auteur de la théorie d’économie
sociale.
22 Lors de sa 3e CIT, l’OIT avait adopté une Résolution faisant référence aux différents aspects de
la coopération ; le Conseil d’administration, lors de sa 11e session en 1922, a précisé les liens
du mouvement coopératif avec les différentes formes de l’économie sociale.
23 OIT, Résolution concernant le travail décent et l’économie sociale et solidaire, 2020, I.4, p. 2.
24 Le TFSSE regroupe plus de 209 membres et observateurs et réunit des agences des
Nations Unies et des organisations intergouvernementales ayant un intérêt direct pour
l’ESS, ainsi que des organisations faitières des réseaux internationaux de l’ESS.

RDCTSS - 2022/3 11
Isabelle Daugareilh et Mathieu de Poorter

d’intégration de l’ESS dans les cadres politiques nationaux et internationaux, ce qui


devrait se traduire par l’adoption d’un texte dans les mois qui viennent.
4. L’OCDE s’est aussi dotée le 10 juin 2022 d’une Recommandation sur l’ESS
et l’innovation sociale dans le but de favoriser le développement et l’expansion de
l’ESS et de l’innovation sociale. Sont visées les associations, les coopératives, les
fondations, les mutuelles et les entreprises sociales. Il s’agit de créer un standard
international de l’OCDE. L’approche est holistique et favorable à la diversité des
pratiques et des contextes nationaux. Le texte met en évidence 9 piliers directeurs
considérés comme des conditions nécessaires au développement de l’ESS aux
niveaux local, national et international. Le texte reconnait l’importance acquise
de l’ESS dans son rôle pour l’inclusion, la croissance économique, la durabilité,
la double transition (écologique et numérique). L’OCDE attribue à l’ESS des
fonctions et des capacités si similaires à celles historiquement assignées à l’action
des autorités publiques, qu’il convient de s’interroger sur les ambivalences de la
relation entre l’intérêt collectif porté par les organisations historiques de l’économie
sociale et l’intérêt général versus intérêt social défendu par les nouvelles entités de
l’économie solidaire. Le texte de l’OCDE relativement court énonce cependant une
somme, vertigineuse, de qualités de l’ESS. Non sans surprise cependant s’agissant
de l’OCDE, le texte insiste pour définir l’entreprise sociale et l’innovation sociale.

B - La qu te d’une identité propre l’ESS


1. L’économie sociale et solidaire, résultat d’un assemblage de trois
mouvements25, a-t-elle une identité ? Si la réponse positive ne fait pas de doute,
il n’en demeure pas moins que cette identité est pour le moins plurielle au regard
des textes nationaux que la Résolution de l’OIT n’entend pas ignorer. Du reste c’est
cette pluralité qui a été mise en avant par le penseur de cette union de notions :
« l’économie sociale comme l’économie solidaire en prennent sens que par rapport
à l’économie plurielle c’est à dire une économie ne se réduisant pas à la société
de capitaux et au marché, dans laquelle plusieurs logiques économiques peuvent
se déployer »26. C’est pourquoi l’ESS rassemble une diversité d’entreprises dont les
finalités, les formes juridiques, les modèles économiques, les tailles et les secteurs
d’activité sont variés et multiples. L’hétérogénéité faisait partie de l’ADN de l’ESS,
sa diversité en fait sa richesse, elle est intrinsèque à l’ESS, ce qui n’est peut-être
pas totalement étranger au fait qu’il s’agit de sociétés de personnes - et non de
capitaux - créées pour répondre à des besoins sociaux aussi divers qu’il en existe.
« L’orientation principale de leurs activités n’est pas de réaliser des bénéfices à
distribuer à leurs propriétaires. Ils poursuivent plutôt les intérêts de leurs membres
(comme dans le cas des organisations mutualistes telles que les coopératives et les
mutuelles traditionnelles) et de la communauté dans son ensemble (comme dans le
cas des entreprises sociales) »27.

25 Le concept a été globalisé par J. L. Laville, « Vers une économie sociale et solidaire ?,
RECMA, n°281, 2001, p. 39.
26 Ibid.
27 OIT, L’économie sociale et solidaire et l’avenir du travail, juillet 2017.

12 REVUE DE DROIT COMPARÉ DU TRAVAIL ET DE LA SÉCURITÉ SOCIALE - 2022/3


Introduction

Un des traits identitaires de l’ESS réside peut-être dans le fait qu’elle se


revendique comme une alternative économique, en ce sens qu’elle repose sur un
modèle économique différent, à savoir la primauté de la personne sur le profit,
et sur une gouvernance participative. Elle institue ce qui n’existe pas dans les
sociétés commerciales de l’économie de marché: une démocratie économique
et une démocratie. Toutes les entités de l’ESS sont des sociétés de personnes par
opposition aux sociétés de capitaux. Contrairement aux entreprises classiques,
le pouvoir de décision n’est pas proportionnel au capital détenu. Les statuts
garantissent cette règle tout en la nuançant notamment dans les associations dans
lesquelles les usagers peuvent occuper une place centrale. Ces éléments permettent
de dégager un noyau de traits communs qui figurent dans la loi française de 2014.
L’économie sociale aussi appelée tiers secteur se situe historiquement entre la loi
du marché et l’intervention publique. Elle repose sur l’entraide et la solidarité (tout
le contraire du libéralisme), elle porte des valeurs d’humanisme ; ses entreprises
s’intègrent dans le système capitaliste tout en étant des structures alternatives aux
sociétés de droit commun même si elles en prennent la forme (SA, SARL, etc.) et
sont, comme en France, intégrés dans le code des sociétés. L’ESS se situe ainsi entre
intégration/banalisation et spécificité28. Des auteurs estiment que l’insertion des
entreprises sociales dans l’ESS brouille quelque peu les traits communs, ne serait-ce
que sur les aspects de participation et bénéfice collectif. Quant à la relation établie
dans les lois sur l’ESS avec les principes de l’ACI, elle est très variable selon qu’il
s’agit des textes nationaux, régionaux ou internationaux. Ainsi, D. Hiez fait remarquer
que l’UE ne les reprend pas dans leur intégralité, contrairement à l’OIT et à l’OCDE.
2. Bien différente est la situation des coopératives qui disposent de la
Déclaration de l’ACI sur l’identité coopérative de 1995 et de la R.193 de 2002
de l’OIT sur la promotion des coopératives qui constitue le noyau du droit
international coopératif, ainsi que d’un guide de législation coopérative révisé
en 2013 sous les auspices de l’OIT et approuvé par l’ACI. Face aux évolutions
normatives du droit coopératif dans les Etats, le mouvement coopératif international
porte une attention particulière sur l’identité qui pourrait être ici ou là malmenée
ou qui pourrait être approfondie. Hagen Henrÿ insiste sur l’apport formel de la
R.193 de l’OIT à l’identité coopérative. En effet, elle la consacre en reprenant quasi
intégralement les Principes de l’Alliance et en ajoutant celui de la contribution au
développement durable de la communauté. La R.193 donne à cette identité la
légitimité et la force juridique généralement attribuées aux Recommandations de
l’OIT. L’identité coopérative se trouve aussi intégrée dans la Charte de l’économie
sociale de l’UE29 selon laquelle les entreprises de l‘économie sociale qui sont des
entités de droit privé autonomes ont en commun les caractéristiques structurelles.
Henrÿ estime que si la première phase de la législation coopérative a consisté
à se distinguer des sociétés anonymes (S.A.), la seconde se caractérise par le
rapprochement du droit des coopératives avec le droit général des sociétés. Pour
exemple, c’est le but recherché par les lois réformant le droit coopératif en France
entériné et amplifié avec la loi de 2014. La R.193 de l’OIT va dans ce sens, tout
comme le règlement communautaire sur la société coopérative européenne.

28 S. Grandvuillemin, « Etre ou ne pas être une entreprise de l’économie sociale et solidaire ?


Une qualification entre unité et diversité », op. cit.
29 H. Henry, Guide de législation coopérative, 3e ed. révisée, BIT, 2013, p. 37.

RDCTSS - 2022/3 13
Isabelle Daugareilh et Mathieu de Poorter

Le rapprochement avec les S.A. est censé être un moyen d’assurer l’égalité de
traitement de tous les types d’entreprise et de permettre aux coopératives de devenir
compétitives. Cependant, jusqu’où aller dans l’hybridation ou la flexibilisation des
principes coopératifs ?
Ces glissements ont supposé de s’éloigner des principes traditionnels. Quels
seraient alors les traits irréductibles ? Selon H. Henry les caractéristiques des
coopératives peuvent se résumer de la façon suivante : en premier lieu, l’élément
commun aux organisations de l’ESS est de répondre à des besoins difficiles à
satisfaire dans le secteur privé et dont les institutions publiques s’occupent de moins
en moins ; en deuxième lieu, moins que la réalisation de profits, c’est la finalité et
le mode de répartition des bénéfices qui différencie l’ESS des S.A., ainsi que la
propriété des actifs et la dotation en fonds propres ; en troisième lieu, les S.A. sont
axées sur les capitaux et l’investissement, elles sont dirigées par les investisseurs et
sont déterminées par des rapports d’investissement et doivent posséder un capital
minimal déterminé. Les coopératives sont axées sur les personnes, sont dirigées
par les membres usagers et sont déterminées par les rapports de transaction, son
capital variant en fonction du nombre des membres.
Face au septième principe coopératif stipulant que « les coopératives
contribuent au développement durable de leur communauté dans le cadre
d’orientations approuvées par leurs membres », Henrÿ se demande très
justement si le rapprochement des coopératives avec les SA ne compromettrait
pas la capacité des coopératives à contribuer au développement durable30, ce qui
contreviendrait à un élément très contemporain de l’identité coopérative.

C - Un déploiement législatif national de l’ESS construire


l’échelle mondiale
Bien qu’un mouvement d’internationalisation de l’ESS31 ait largement précédé
l’adoption de la Résolution de l’OIT de 2022, son déploiement d’un point de
vue législatif est resté inégal. En passant en revue les pays sur lesquels portent
les contributions, le tableau comprend une palette de couleurs assez vaste. La
législation est à géométrie variable d’un pays à l’autre et d’un type d’organisation ou
d’entreprise de l’ESS à l’autre. La France dispose d’une loi-cadre sur l’ESS qui définit
clairement son périmètre et d’un droit coopératif très développé. Des équivalents
existent en Espagne, au Portugal, en Belgique, au Luxembourg et dans une moindre
mesure en Italie en raison du caractère disparate et avancé32 du cadre juridique de
l’ESS.

30 Ibid., p. 37.
31 Les Etats membres de l’OHADA ont adopté en 2010 un Acte uniforme relatif aux sociétés
coopératives, directement applicable dans les Etats membres. Le règlement du Conseil
de l’UE relatif au statut de la société coopérative européenne (SEC) n°1435/2003, entré
en vigueur en 2006, directement applicables dans les Etats membres. Le statut commun
des coopératives du Mercosur de 2009 est aussi directement applicable dans les Etats
membres, la loi-cadre sur les coopératives d’Amérique latine de 2008 étant sans force
obligatoire.
32 E. Dagnino, « Travail et économie sociale en Italie : un cadre juridique incertain », dans ce
numéro.

14 REVUE DE DROIT COMPARÉ DU TRAVAIL ET DE LA SÉCURITÉ SOCIALE - 2022/3


Introduction

Ailleurs notamment dans l’Europe centrale et orientale, l’ESS peut pâtir de


la mauvaise image des coopératives associées aux régimes socialistes de l’après
deuxième guerre. Ainsi en Pologne, les auteurs33 rappellent que nonobstant une
tradition forte et ancienne du coopérativisme indépendant, l’image a longtemps
perduré d’un coopérativisme aux ordres de l’Etat au point de voir une baisse
continuelle du nombre de coopératives, y compris ces toutes dernières années.
Sous l’influence de l’UE et face à l’échec patent de l’économie de marché, la Pologne
a inscrit ses réformes sur l’économie sociale (en réalité solidaire) dans le sillage du
coopérativisme en créant la figure de la coopérative sociale et de l’entrepreneuriat
social. Le plan national d’action en vigueur jusqu’en 2023 redéfinit la notion
d’économie sociale sous l’impulsion de l’UE pour lui donner un sens plus large que
celle d’économie solidaire « dont l’objectif est la création d’emplois ainsi que la
réinsertion socio professionnelle des personnes menacées d’exclusion sociale »34.
Aux Pays-Bas, contrairement aux coopératives qui disposent d’un statut général
dans le Code civil néerlandais, l’économie sociale et/ou solidaire ne dispose d’aucun
cadre légal. Seules les entreprises sociales ont une existence juridique mais elles
ne jouissent d’aucun traitement privilégié, exemption ou avantage d’ordre fiscal et
manquent de reconnaissance juridique et de visibilité. Un pré-projet de loi visant
à mettre en place une société privée à responsabilité limitée ayant un objectif
sociétal est en cours de discussion et s’inscrit vraisemblablement dans la lignée du
mouvement sur l’entrepreneuriat social.
La crise de 2008 est dans certains pays comme la Grèce ou Chypre à l’origine
d’une politique législative en matière d’économie sociale même si les entités
traditionnelles de l’économie sociale étaient règlementées par des textes bien
antérieurs à la crise35. En Grèce, c’est la loi de 2011 qui définit l’économie sociale
et non les entreprises sociales pourtant intégrées dans le texte et qui crée la
« coopérative civile à finalité sociale » - d’« insertion », ou « d’aide sociale » ou « à but
collectif et productif ». En 2016, c’est une loi sur l’ESS qui est promulguée, qu’elle
définit et qui comprend les coopératives de travailleurs et « toute autre personne
morale de droit privé qui réunit des caractéristiques listées par le texte ». Les
auteurs classent en 3 catégories les entités de l’ESS, celles dites typiques enregistrées,
les entités atypiques qui satisfont aux critères légaux mais ne sont pas enregistrées
comme telles et les initiatives informelles sans statut légal et qui adoptent de facto
les principes de l’ESS. À Chypre, les acteurs traditionnels du mouvement coopératif
ont été fortement affectés par la crise de 2013 et l’entrepreneuriat social, qui
a fait l’objet d’une loi de 2020, est en attente de l’adoption des règlements
d’application pour pouvoir voir le jour36. Pourtant, un secteur ESS dans ces deux
pays particulièrement touchés par les crises financières pourrait être un allié pour
relever les défis sociaux.

33 B. Godleewska-Bujok et M. Oldak, « Du droit coopératif et de l’emploi social à l’économie


sociale et solidaire en Pologne », dans ce numéro.
34 C’est aussi le but affiché du projet de loi sur l’économie sociale étant actuellement en
discussion depuis juin 2022. Ibid.
35 Voir G. Amitis et F. Marini, « Balbuties de l’économie sociale et solidaire et Etats-providence
rudimentaires Grecs et Chypriotes », dans ce numéro.
36 Ibid.

RDCTSS - 2022/3 15
Isabelle Daugareilh et Mathieu de Poorter

Dans des pays émergents, sur le continent africain ou américain, des lois ont été
adoptées sur l’ESS tout récemment. Ainsi, le Sénégal dispose d’une loi d’orientation
relative à l’ESS du 4 juin 2021, qui vise les « activités économiques menées avec
une approche centrée sur la personne humaine, visant une finalité sociale ou
environnementale, et réalisées par des coopératives ou mutuelles, des associations
entreprenantes, des entreprises sociales ou par des acteurs de l’économie
populaire »37. Pour sa part, l’Uruguay a adopté la loi sur l’ESS le 20 décembre 2019
rassemblant les anciens acteurs, au premier rang desquels figurent les coopératives,
et édictant des principes très proches de ceux du droit coopératif38.
Nonobstant la diversité des niveaux de développement législatifs et du poids
économique des entités de l’économie sociale dans le monde, la notion dans son
expression la plus complète s’est bel et bien imposée sur le plan international
pour plusieurs raisons. La crise de 2008, la pandémie de Covid-19, les catastrophes
écologiques et leurs traces indélébiles, poussent à chercher un modèle alternatif
à l’entreprise capitaliste et au libéralisme, qui permette de sortir du
désenchantement du travail et de faire place au bien-être dans le travail. Comment
les organisations de l’ESS, dans leur diversité, contribuent-elles de manière
innovante à relever les défis d’un monde du travail en mutation et soumis à autant
de maux et d’incertitudes ?

II - L’ESS, UN VECTEUR POUR LE TRAVAIL DÉCENT ET


LA PROTECTION SOCIALE UNIVERSELLE
Au lendemain de l’Appel mondial de l’OIT en vue d’une reprise centrée sur
l’humain inclusive, durable et résiliente pour sortir de la crise pandémique39, l’OIT
reconnait dans plusieurs textes mobilisés au moment d’adopter la Résolution de
2022 que « l’ESS est un bon moyen pour assurer le développement durable, la
justice sociale, le travail décent, l’emploi productif et l’amélioration des niveaux de
vie pour tous ». Pourquoi ? Les économies de marché ont fabriqué des difficultés
dans le domaine de l’emploi (A) et de la protection sociale (B) face auxquelles les
Etats providence, sans exception, se sont dérobés, laissant la place voire appelant à
la rescousse, comme l’OIT, l’économie sociale et solidaire.

A - Les apports de l’ESS aux attentes en mati re de travail décent


Dans sa Déclaration de 2008 sur la justice sociale pour une mondialisation
équitable, l’OIT souligne la nécessité d’avoir une économie sociale solide et un
secteur public viable pour le développement économique et pour des possibilités
d’emplois durables. Dans la Déclaration du centenaire de 2019, l’OIT affirmait
« appuyer le rôle du secteur privé en tant que principale source de croissance
économique et de création d’emplois en promouvant un environnement favorable

37 Voir M. B. Niang, « Economie sociale et solidaire et extension de l’assurance maladie au


Sénégal », dans ce numéro.
38 F. Delgado Soares Netto, « Les relations entre droit du travail, coopérativisme et économie
sociale et solidaire en Uruguay », dans ce numéro.
39 [Link]
[Link]

16 REVUE DE DROIT COMPARÉ DU TRAVAIL ET DE LA SÉCURITÉ SOCIALE - 2022/3


Introduction

à l’entrepreneuriat et aux entreprises durables, en particulier les micro, petites et


moyennes entreprises, ainsi que les coopératives et l’ESS afin de générer du travail
décent, de parvenir au plein emploi productif et d’améliorer les niveaux de vie
pour tous ». Quant à la Résolution de l’OIT de 2022, si elle reprend les éléments
précédents, elle invite les Etats membres à instaurer un environnement propice à
l’ESS, à leur appliquer les mêmes traitements qu’aux entreprises classiques, et à
renforcer l’inspection du travail, encourager les partenaires sociaux à collaborer
pour prévenir la formation de pseudo entités d’ESS. L’OIT, au travers de ces différents
textes, met en exergue tous les atouts de l’ESS en faveur de l’emploi (1), mais fait
preuve de vigilance sur les conditions d’emploi a priori plus favorables d’un point
de vue qualitatif, mais pouvant aussi basculer dans des conditions non décentes (2).
C’est la raison pour laquelle l’OIT attire l’attention sur deux garde-fous possibles, le
dialogue social et la syndicalisation à la fois, pour préserver des conditions de travail
décent (3) et lutter contre les fausses coopératives (4).
1. Acc s à l’emploi. Dans presque tous les pays, les politiques d’ESS sont liées
aux possibilités d’emploi (préservation40 ou création d’emplois, transition de
l’économie informelle vers l’économie formelle, accès à l’emploi des groupes
vulnérables) et au développement territorial qui y est associé.
La Constitution brésilienne de 1988 reconnaît aux coopératives leur rôle dans
le développement national, et en particulier dans sept secteurs économiques. Le
sud Brésil est un exemple de développement économique grâce aux coopératives
implantées très tôt, au XVIIème siècle, à la faveur de l’immigration européenne41. Elles
disposent d’un droit coopératif complet, établi par la loi de 1971 encore en vigueur
et conforme aux Principes de l’ACI sur l’identité coopérative.
Les entreprises « récupérées/empresas recuparadas » sont présentées comme
un phénomène particulièrement important en Amérique latine, spécialement en
Argentine ou en Uruguay, ayant permis de sauvegarder les emplois des entreprises
en faillite, reprises par les travailleurs. Le rachat des entreprises par les travailleurs
est également encouragé par législateur italien. Avec la Legge Marcora qui vise
à promouvoir le rachat d’entreprises au moyen d’incitations économiques et
est,à ce titre,un exemple au niveau [Link] partenaires sociaux italiens se sont
appropriés cette pratique en concluant en 2021 une convention collective dans laquelle
ils assument l’obligation de promouvoir par divers moyens le rachat par les travailleurs43.
L’insertion professionnelle des groupes défavorisés est un important pan de
l’ESS en France et en Europe et abrite des expérimentations très originales comme
celle de Territoires zéro chômeurs, ce qui ne doit pas occulter le risque de faire face

40 En France, la préservation d’emplois est l’un des axes de la loi de 2014 qui comprend
des dispositions sur le rachat d’entreprise (ex. Scopti). C’est aussi le cas en Argentine
avec le mouvement des empresas recuperadas (exemple REd Grafica cooperativa). Voir
B. Fonteneau et I. Pollet, La contribution de l’ESS et de la finance solidaire à l’avenir du
travail, op. cit., p. 29.
41 L. A. Dissenha et R. Fortunato Goulart, « Les impacts du travail solidaire dans le sud du
Brésil », dans ce numéro, op. cit.
42 E. Dagnino, « Travail et économie sociale dans le cadre juridique instable italien », op. cit.
43 Ibid.

RDCTSS - 2022/3 17
Isabelle Daugareilh et Mathieu de Poorter

à l’opportunisme d’Etats renonçant à avoir des politiques publiques en ce domaine.


L’ESS est génératrice d’emplois.
Comme d’autres entreprises celles de l’ESS opèrent sur des marchés très
concurrentiels. Le choix de faire passer l’emploi et la cohésion sociale avant les
solutions strictement économiques peut être un facteur limitant. L’ESS permet aux
acteurs économiques de maintenir et de développer les activités économiques
locales dans leur propre contexte social, ce qui les rend moins vulnérables et plus
aptes à contribuer au développement régional. Elle contribue à (ré)ancrer les activités
économiques dans les systèmes sociaux locaux. Si l’on s’en tient à la question de
l’emploi, l’ESS poursuivrait « un intérêt général qui correspond à la promotion du
plein emploi et de l’emploi stable et un intérêt plus spécifique qui correspond à la
promotion de l’intégration professionnelle des personnes défavorisées »44.
. ualité du travail. Charles Gide estimait que l’indépendance était un des
grands buts de l’économie sociale : « Est considéré comme un progrès tout ce qui
est favorable au statut de producteur indépendant qui peut gagner sa vie sans
employer de salariés et sans l’être lui-même et singulièrement par les ouvriers
maintenus par le salaire “dans une situation dépendante” »45. La traduction juridique
du statut du producteur n’a pas toujours été fidèle à la pensée du théoricien de
l’économie sociale. Ainsi, le statut de la relation de travail dans une entité de l’ESS
soumise au principe de la double qualité peut varier d’une législation nationale à
l’autre.
Dans certains pays, dont la France, la relation est une relation d’emploi salariée
soumise au droit du travail et droit de la sécurité sociale (régime général). Dans
d’autres pays comme l’Espagne, ce n’est pas une relation de travail subordonné
mais « une relation partenariale » selon la formule de la loi du 16 juillet 1999. Valdés
dal Ré affirme que l’obligation de travailler qui pèse sur le membre découle du lien
associatif »46. Il en résulte que le travailleur associé d’une coopérative espagnole
n’est ni un travailleur indépendant ni un travailleur salarié ; il jouit d’un régime
professionnel spécifique établi par les statuts et le règlement intérieur de la
coopérative. Cependant, les observateurs indiquent que le plus souvent les règles de
la coopérative renvoient souvent directement ou non aux règles du droit du travail. Il
y a là une brèche prompte à encourager la pratique de fausses coopératives et partant
de dumping social ou de concurrence déloyale. C’est pourquoi la loi catalane oblige
des coopératives de sous-traitance ayant au moins 25 travailleurs et ayant un client
représentant au moins 75% de son chiffre d’affaires annuels à établir des conditions
de travail au moins à celles prévues par la convention collective de travail applicable
aux salariés de l’entreprise principale ou du même secteur d’activité et la protection
sociale doit aussi être équivalente à celles des travailleurs affiliés au régime général
de sécurité sociale47. F. J. Arrieta Idiakez considère que les coopératives ont pour
but de fournir l’accès à un emploi décent. Il estime que conformément aux principes

44 E. Dagnino, « Travail et économie sociale en Italie, un cadre juridique disparate », dans ce


numéro, op. cit.
45 Cité par G. Rivet, RECMA.
46 Cité par F. J. Arrieta Idiakez, « Le statut professionnel des membres et travailleurs des
coopératives espagnoles », dans ce numéro.
47 Ibid.

18 REVUE DE DROIT COMPARÉ DU TRAVAIL ET DE LA SÉCURITÉ SOCIALE - 2022/3


Introduction

coopératifs et à la R.193 de l’OIT, ces entités doivent favoriser la création d’emplois


stables et de qualité, des emplois décents, ce qui signifie « que les normes de
droit du travail sont considérées comme une référence par les coopératives »48.
Les lois sur les coopératives des Communautés espagnoles renvoient souvent au
droit du travail, soit à titre supplétif, soit au titre de la norme minimale de référence.
Au Brésil si le contrat est formellement et matériellement conforme à la loi de
1971 sur les coopératives alors ce n’est pas une relation de travail subordonné49.
La loi sur les coopératives de 2008 en Uruguay prévoit l’application des règles du
droit du travail et de la sécurité sociale aux travailleurs associés et non associés bien
qu’elle qualifie la relation de coopérative. La doctrine estime pourtant que le lien
étant un acte coopératif, il ne connaît pas de conflits d’intérêts entre les membres
et la coopérative ; « les premiers font partie de l’organe suprême de l’entité
(assemblée) et assument le risque entrepreneurial contrairement aux travailleurs liés
par un contrat de travail en vertu duquel ce risque est assumé par l’employeur »50.
Bien que le statut juridique de la relation de travail subordonné ne soit pas une
garantie complète d’emploi décent, elle agit comme garde-fou face à des projets
de fausses coopératives et comme protection du travailleur en cas de difficultés ou
de différends avec la coopérative.
Par-delà, l’ESS est porteuse par ses valeurs, ses principes et ses finalités d’une
autre vision du travail qui influence largement le vécu des travailleurs concernés.
Dans l’étude du BIT de 201951, le constat est celui d’un très bon niveau de
satisfaction lié aux conditions de travail et au sentiment de travailler à des fins utiles
comparées à des fonctions similaires occupées dans des structures privées ou
publiques classiques. Les salariés de l’ESS ont plus de chances de s’épanouir dans
leur travail (mission sociale, plus grande utilité du travail) que ceux qui travaillent
dans les entreprises privées à but lucratif. C’est pourquoi ils déclarent un niveau de
satisfaction au travail élevé alors que leurs avantages financiers sont plus faibles.
Ils cherchent dans les entités de l’ESS à avoir une expérience de travail qui ait du
sens. Si les salaires sont parfois inférieurs cela ne se traduit pas forcément par une
moindre satisfaction personnelle.
Ceci étant, travaille-t-on réellement autrement dans l’ESS ? Les valeurs
et les principes de l’ESS « supposent que lorsque la dimension travail est prise en
compte, une concurrence loyale et des emplois de qualité soient garantis »52. Le
législateur italien mettant l’accent sur les risques de concurrence déloyale par des
pratiques de dumping social dans les coopératives par abaissement des normes du
travail, impose le respect du montant des salaires fixés par la convention collective
applicable53.

48 Ibid.
49 Ibid.
50 F. Delagado Soares Netto, « Les relations entre droit du travail, coopérativisme et économie
sociale et solidaire en Uruguay », dans ce numéro, op. cit.
51 B. Fonteneau et I. Pollet, La contribution de l’ESS et de la finance solidaire à l’avenir du travail,
op. cit., p. 28.
52 E Dagnino, « Travail et économie sociale dans le cadre juridique instable italien », dans ce
numéro, op. cit.
53 Ibid.

RDCTSS - 2022/3 19
Isabelle Daugareilh et Mathieu de Poorter

L’économie sociale se revendique « génératrice d’emplois de qualité (…).


L’économie solidaire a fait face aux situations d’exclusions durables du marché du
travail et s’est proposée pour recréer un triangle vertueux entre l’emploi, la cohésion
sociale et la démocratie participative et de créer ou consolider les emplois en
veillant à leur qualité, à leur pérennité et à leur professionnalisation »54. Quelles sont
les pratiques et conceptions du travail dans l’ESS ? Pour que l’analyse soit pertinente
il faut la réaliser à des niveaux le moins agrégé possible. Dans ce cas, les résultats
ne sont pas toujours favorables à l’ESS et ne permettent pas en l’état actuel de la
recherche d’en retirer une appréciation globale55.
C’est pour lutter contre la précarité et la dépendance que des travailleurs
des plateformes numériques d’emploi ont, en Europe comme aux USA, opté
pour la création de coopératives. Ces expérimentations s’inscrivent dans un
mouvement d’idées né aux USA sous la terminologie de coopérativisme de
plateformes56. Cependant des auteurs ont relevé trois types de difficultés
rencontrées par ce mouvement : la mobilisation de capitaux, l’hétérogénéité
des travailleurs et le contexte institutionnel57. S’ajoute un autre frein relevé par
M. Figueroa et A. B. Wolf dans ce numéro58 celui de la conviction des travailleurs
concernés que l’aboutissement de leur lutte passe par le coopérativisme. Au
terme de la comparaison de deux cas très proches et comparables portés par des
communautés immigrées dans deux secteurs différents, celui du travail domestique
et celui de la livraison, il ressort entre autres que l’histoire et l’orientation du
mouvement social qui supportent le projet de création d’une coopérative sont
également déterminants. En effet, pour les livreurs de New York, la création d’une
coopérative aurait pu nuire à la poursuite de leur revendication vis-à-vis des
plateformes d’être reconnus comme travailleurs salariés, avec tous les droits y
relatifs, revendication plus proche donc d’une perspective syndicale que
coopérativiste. À l’opposé, l’expérience coopérativiste acquise par les travailleurs
domestiques de New York les plaçait dans des conditions plus favorables pour
gérer des processus de délibération démocratique inhérents à l’hétérogénéité des
opinions auxquelles sont confrontées les organisation coopératives. Ceci renvoie à
une question plus générale du système coopératif et plus largement de l’ESS qui,
forts d’une démocratie économique, peuvent avoir maille à partir avec la démocratie
sociale.

54 Un numéro spécial de la RECMA de 2012 a été consacré à l’ESS et au travail sous la


direction de G. Caire. Cités par G. Caire (coord.), « L’économie sociale et solidaire et le
travail », RECMA, n°323, 2012, p. 42.
55 Voir F. Bailly, K. Chapelle et L. Prouteau, « La qualité de l’emploi dans l’ESS - Etude
exploratoire sur la région des Pays de la Loire », RECMA, 2012, n°323, p. 44.
56 T. Scholz, Pltaform cooperativism. Challenging the corporate sharing economy, New York,
Fondation Rosa Luxembourg, 2016. G. Compain, Le coopérativisme de plateformes : le
projet et l’expérimentation d’alternatives démocratiques au capitalisme numérique, Thèse
de doctorat, Université Paris Dauphine, 29 juin 2021.
57 D. J. Bunders et al., « The feasibility of plateform cooperatives in the gig economy », cité
par M. Figueroa et A. B. Wolf, « Le rejet de l’alternative coopérativiste par les livreurs de
plateformes immigrés de la ville de New York », dans ce numéro.
58 Ibid.

20 REVUE DE DROIT COMPARÉ DU TRAVAIL ET DE LA SÉCURITÉ SOCIALE - 2022/3


Introduction

3. Démocratie économique vs. démocratie sociale. L’ESS fait de la gouvernance


participative l’une de ses principales caractéristiques. Cependant, les rares études
sur le dialogue social dans les entités de l’ESS soulignent que la présence syndicale
et/ou d’instance représentative du personnel est très faible non seulement du fait
de la petite taille de la plupart de ces structures mais peut être et surtout du fait de
la complexité d’un dialogue social dans des organisations dominées par la place
du sociétaire ou du principe de la double qualité. C’est sans doute aussi le résultat
de méfiances réciproques héritées de l’histoire originellement conflictuelle entre
syndicalisme et coopération quant au but poursuivi respectivement, contradiction
qui peut resurgir vivement au moment de la création de la coopérative59. Faut-il
penser autrement la démocratie sociale en économie sociale ? L’idée initiale de la
coopération n’était-il pas d’en finir avec la subordination ? L’activité de salarié est
parfois tout absorbée par le service rendu aux usagers. Les organisations syndicales
ne s’y intéressent pas forcément même si du côté patronal « l’économie sociale se
conçoit comme un champ privilégié d’application de démocratie sociale fondé sur
le sociétariat »60. En contrepartie, il existe de nombreux exemples d’organisations
d’employeurs structurant l’ESS et/ou ses composantes, notamment en Belgique et
en France, dans une finalité de professionnalisation du secteur et de défense du
principe de solidarité et de non-lucrativité.
L’économie sociale est-elle à même de développer des pratiques sociales
innovantes ? G. Rivet61 donne trois explications au problème du dialogue social :
l’incapacité à se penser comme une organisation ou une entreprise ; l’activité au
service d’un projet social (le reste ne serait que trahison de l’idéal de service) ; et la
confusion des situations d’employeurs et de salariés.
Ici ou là, de rares études relèvent des rapprochements voire des alliances
entre syndicats et coopératives. À ce titre, sont cités : le protocole CES - CECOP
selon lequel les SCOP doivent « refuser d’être les instruments de la flexibilisation
ou de la précarisation des conditions de travail des salariés ou de faire office de
bureaux de placement classiques »62 ; le partenariat entre le syndicat américain
United Steelworkers of America avec la coopérative Mondragon international
pour promouvoir l’actionnariat salarié parmi les adhérents du syndicat63.
Des coopératives associées à des syndicats ont été créées dans des pays en
réponse à la nécessité d’améliorer le pouvoir de négociation des travailleurs
indépendants. L’exemple est donné de l’initiative SYNDICOOP en Afrique

59 M. Figueroa et A. B. Wolf, « Le rejet de l’alternative coopérativiste par les livreurs de


plateformes immigrés de la ville de New York », op. cit., dans ce numéro.
60 J. R. Alcaras O. Gianfaldoni, M. Le Friant, V. Ogier-Bernaud, cité par G. Rivet, « Le dialogue
social dans les organisations de l’économie sociale », RECMA, n°323, 2012, p. 82, sp. p. 89.
Voir aussi S. Cottin-Marx, « Les relations de travail dans les entreprises associatives. Salariés
et employeurs bénévoles face à l’ambivalence de leurs rôles », IRES, 2020/2, n°101-102,
p. 29.
61 G. Rivet, « Le dialogue social dans les organisations de l’économie sociale », op. cit.
62 P. Laliberté, Editorial, Journal international de de recherche syndicale, 2013, vol. 5, n°2,
p. 297. Syndicats et coopératives de travail : bilan et prospectives, BIT, p. 191.
63 R. Witherell, « Une solidarité se fait jour : les coopératives de travailleurs, les syndicats
et le nouveau modèle de coopérative de travailleurs syndiqués aux Etats-Unis », Journal
international de de recherche syndicale, 2013, vol. 5, n°2, Syndicats et coopératives de
travail : bilan et prospectives, BIT, p. 275.

RDCTSS - 2022/3 21
Isabelle Daugareilh et Mathieu de Poorter

(faciliter la syndicalisation des travailleurs de l’informel par la création de


coopérative)64. Malgré une histoire commune, il existe des réserves mutuelles
qui sont principalement le fait des ambiguïtés du statut des travailleurs dans les
coopératives et dans l’ESS en général, la double qualité conduisant à « mettre dans le
même panier » économie et travail, ce qui n’est pas sans risques à bien des égards65.
4. Fausses coopératives. Le non-respect du droit coopératif et spécialement
des principes coopératifs constitutifs de l’identité coopérative est une infraction qui
conduit à la nullité du lien social apparent. Le faux coopérativisme se rencontre dans
deux types de situations. La première vise à dissimuler des salariés. La coopérative ne
fait en réalité que céder sa main-d’œuvre à des sociétés cessionnaires qui exercent
effectivement le pouvoir de gestion sur les dits travailleurs associés. Le second
type de détournement consiste à vouloir réduire les coûts pour les entrepreneurs
indépendants tout en leur offrant une plus grande protection sociale comme c’est le
cas dans les coopératives dites de facturation, phénomène relativement développé
en Espagne à l’origine de l’affaire Factoo66.
Le détournement de la législation coopérative et du travail est facilité par
des opérations de décentralisation de la production ou d’externalisation de la
main-d’œuvre, les législations nationales étant souvent peu équipées pour lutter
contre ces pratiques. Ces détournements sont à l’origine d’actions en justice que
les auteurs brésiliens, italiens et espagnols ont documentées67.
En Italie, est particulièrement concerné ici l’emploi de travailleurs migrants dans
l’agriculture, dans les secteurs à forte intensité de main-d’œuvre ou des services
comme vient de le révéler l’affaire Uber à l’origine d’une décision du tribunal de
Milan le 27 mai 2020 condamnant la plateforme pour délit d’intermédiation illégale
et d’exploitation au travail de travailleurs migrants68. Des mesures ont été prises par
les pouvoirs publics en termes d’inspections dont les auteurs relèvent les limites
dues au manque de moyens mais aussi à la complexité d’identifier les responsabilités
dans des organisations structurées par des contrats de sous-traitance en cascade.
En Espagne, les fausses coopératives sont également souvent le fait de processus
de décentralisation de la production permettant de dissimuler des transferts illégaux
de travailleurs. Ces coopératives sont des entreprises fictives dans lesquelles de
faux indépendants sont au service d’entreprises dépendantes les unes des autres.
L’inspection du travail est particulièrement mobilisée tout comme les syndicats qui
ont utilisé les conventions collectives pour limiter le phénomène. Ils revendiquent

64 S. Smith, « L’expérience de SYNDICOOP en Afrique : un modèle pour l’action syndicale ? »,


Journal international de de recherche syndicale, 2013, vol. 5, n°2, p. 297. Syndicats et
coopératives de travail : bilan et prospectives, BIT.
65 B. Fonteneau et I. Pollet, La contribution de l’ESS et de la finance solidaire à l’avenir du travail,
op. cit., sp. p. 50.
66 F. J. Arrieta Idiakez, « Le statut professionnel des membres et travailleurs des coopératives
espagnoles », op. cit., dans ce numéro.
67 Pour le Brésil, Tribunal régional de Rio de Janeiro, du 14 septembre 2017. Voir
L. A. Dissenha et R. Fortunato Goulart, « Les impacts du travail solidaire dans le sud du
Brésil », op. cit., dans ce numéro.
68 L. J. Duenas Herrero et R. Tonelli, « Les difficultés liées aux entreprises constituées sous
forme de sociétés coopératives en Italie et en Espagne », dans ce numéro.

22 REVUE DE DROIT COMPARÉ DU TRAVAIL ET DE LA SÉCURITÉ SOCIALE - 2022/3


Introduction

par ailleurs une réforme légale du droit coopératif qui consisterait à imposer que
la relation de travail dans les coopératives soient expressément soumises au droit
du travail et de la sécurité sociale. C’est ce qui a été réalisé par le législateur catalan
qui, en 2017, a décidé d’imposer que les membres des coopératives bénéficient de
conditions de travail équivalentes à celles reconnues par les conventions collectives
de travail applicables aux salariés du secteur ou de l’entreprise principale pour
laquelle ils fournissent des services69. C’est sans doute la voie la plus efficace,
plus praticable que celle du droit pénal qui pour être efficace n’en est pas moins
restrictive. Plus généralement, la reconnaissance du statut de relation de travail
subordonnée dans les coopératives et le principe de révision coopérative paraissent
être des garanties indispensables contre les dérives susmentionnées.

B - L’av nement d’une relation de partenariat entre l’ESS et l’Etat


providence
L’ESS a été et reste « fille de la nécessité » et vient pallier les carences des
assurances sociales dans les pays émergents (1). À mesure que l’Etat providence
recule, avance l’ESS qui apporte sa contribution à des activités délaissées par les
pouvoirs publics, avec des risques de substitution (2).

1 - L’ESS palliatif des carences des assurances sociales


Dans beaucoup de pays la protection sociale est liée au statut professionnel et
au secteur formel public ou privé. Les travailleurs de l’économie informelle ou ayant
des emplois atypiques ne bénéficient pas des régimes de protection sociale, ce qui
accroît leur vulnérabilité quand ils sont confrontés à des périodes de maladie ou
d’inactivité.
Les mutuelles dans les pays d’Afrique noire francophone particulièrement
affectés par l’informalité sont souvent créées spontanément (sans support législatif
ou institutionnel). La mutualité sociale concourt dans ces pays à la réalisation
du droit fondamental à la protection sociale, à la santé spécialement70. Ainsi, les
mutuelles au Sénégal ont joué un rôle de premier plan dans l’extension de la
protection de la santé. Selon les chiffres officiels mentionnés dans le rapport de
l’OIT, pour 2018, 676 mutuelles de santé opèrent dans tout le pays, couvrant 46,4%
de la population cible (à savoir les travailleurs informels)71. M. B. Niang explique très
clairement que l’ESS « sonne en Afrique comme une promesse de création d’un
lien entre protection sociale et société et donc d’un dépassement du lien historique
entre sécurité sociale et salariat ». À l’opposé du droit français, où la mutuelle est
un complément à la protection sociale de base, elle « figure en premier lieu en
Afrique comme un moyen de première réalisation du droit fondamental à la sécurité
sociale »72, malgré le risques de dérives utilitaristes par les Etats. Ainsi l’ESS au travers
des mutuelles de santé s’inscrit au Sénégal dans la stratégie de l’OIT d’extension du

69 Ibid.
70 M. Bachir Niang, « Economie sociale et solidaire et extension de l’assurance maladie au
Sénégal », op. cit., dans ce numéro.
71 B. Fontenau et I. Pollet, La contribution de l’ESS et de la finance solidaire à l’avenir du travail,
op. cit., sp. p. 34.
72 Ibid.

RDCTSS - 2022/3 23
Isabelle Daugareilh et Mathieu de Poorter

socle de protection sociale dans les pays en développement et plus spécifiquement


de la couverture santé. Elle pourrait permettre de rompre avec les effets plafond de
verre de l’économie formelle et de la sécurité sociale si elles n’étaient entravées par
diverses limites relevées par M. B. Niang.

- L’ESS, support de politiques sociales actives


La Pologne a très nettement pris l’option d’une économie sociale qui est en
réalité solidaire. Les coopératives sociales et les entreprises sociales y ont été créées
pour agir sur l’insertion professionnelle des personnes éloignées de l’emploi. En effet
dans le Plan d’action actuellement en vigueur et dans le projet de loi actuellement en
cours de discussion parlementaire, « les entités de l’économie sociale deviendront
les seuls prestataires de services sociaux d’intérêt général et exécutant des tâches
publiques dans le domaine du développement local »73.
Les entreprises sociales74 aux Pays-Bas sont devenues plus nombreuses et
visibles à la grâce d’un transfert de missions publiques vers les administrations
locales, « ce qui a conduit ces dernières à voir de plus en plus dans la collaboration
avec les entreprises sociales un moyen de réaliser leurs missions publiques »75.
Il faut savoir qu’en vertu de la loi de 2015 sur la participation, toute personne
résidant régulièrement sur le territoire néerlandais qui n’est pas en mesure de
subvenir à ses besoins ou qui risque de se trouver dans une telle situation perçoit
une allocation gérée administrativement par les collectivités locales. En contrepartie,
la personne est tenue d’accepter et de conserver un travail globalement
convenable et d’exploiter les possibilités d’insertion professionnelle proposées
par la collectivité locale. C’est à ce titre que les communes créent ou soutiennent
des « coopératives de participation ». La municipalité peut être co-associée de la
coopérative de participation qui peut avoir des membres non usagers ayant des
droits de vote limités. Ce modèle de coopérative semble relativement proche
de la SCIC en droit français. Les entreprises sociales aux Pays-Bas ont aussi émergé
sous l’effet de la loi sur la participation. Les auteurs soulignent cependant le
manque de considération du législateur néerlandais pour le modèle coopératif
d’insertion socio-professionnelle.
Au Brésil, il existe aux côtés des coopératives dites de performance, des
coopératives d’entraide (ainsi nommées par la loi de 2015) pour faire face aux
problèmes sociaux engendrés par le chômage et la pauvreté. Ces entreprises
solidaires ont gagné en visibilité depuis 1990. L’exemple est donné des coopératives
de déchets soutenues par la loi de 2010 sur la politique nationale de déchets solides.
Ce sont des moyens de lutte contre la pauvreté dans les grands centres urbains.
Toutes les dimensions relatives au travail décent et à la protection sociale
n’ont certainement pas été abordées dans ce dossier spécial sur l’ESS. Le panel
des contributions démontre néanmoins l’idée de la diversité des acteurs et

73 B. Gollewska-Bujok et M. Oldak, « Du droit coopératif et de l’emploi social à l’économie


sociale et solidaire en Pologne », op. cit, dans ce numéro.
74 Pouvant prendre de multiples formes juridiques (association, coopérative, fondation,
société privée à responsabilité limitée.
75 G. J. H. van der Sangen et M. Houwerzijl, « Le rôle des coopératives dans l’insertion
socio-professionnelle aux Pays-Bas », dans ce numéro.

24 REVUE DE DROIT COMPARÉ DU TRAVAIL ET DE LA SÉCURITÉ SOCIALE - 2022/3


Introduction

des entreprises autour de finalité convergentes, mais aussi une diversité des
secteurs et des formes organisationnelles. Ces contributions mettent également
en avant les développements inégaux, les limites et les opportunités des cadres
juridiques de l’ESS, de son instrumentalisation, de son européanisation et de son
internationalisation, grâce à l’OIT. Le panorama juridique, économique et social est à
l’évidence contrasté mais pourrait évoluer vers plus d’homogénéité sous l’impulsion
de la Résolution de l’OIT de 2022.

RDCTSS - 2022/3 25
L’Entreprise Sociale et Solidaire, ou la nécessité de changer
de paradigme
Éric Persais
Dans Annales des Mines - Gérer et comprendre 2017/2 (N° 128), pages 79 à 92
Éditions Institut Mines-Télécom
ISSN 0295-4397
DOI 10.3917/geco1.128.0079
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précisé que son stockage dans une base de données est également interdit.
L’Entreprise Sociale et Solidaire,
ou la nécessité de changer de

Éric PERSAIS
paradigme
Par Éric PERSAIS
CEREGE (EA 1722), Université de Poitiers

Par opposition au modèle classique, l’économie sociale rassemble des entreprises


qui privilégient le service rendu à une collectivité d’acteurs – ceci dans un esprit de
solidarité – à l’intérêt individuel et à la quête du profit au bénéfice d’actionnaires. En
France, la loi ESS de juillet 2014 a donné une nouvelle légitimité à ces organisations
qui bénéficient désormais d’un cadre juridique clair et d’un environnement favorable
pour se développer. De façon paradoxale, ces entreprises (dont certaines étaient
habituées à vivre grâce, notamment, à des financements publics) font désormais face à
une pénurie de ressources tant du côté de l’État que de celui des collectivités locales.
Cette évolution du contexte les oblige, sinon à modifier leur vision habituelle basée
essentiellement sur la promotion de valeurs sociales et humanistes, tout au moins à
mettre en avant leur apport de valeurs à la fois économiques, environnementales et
sociales qui justifierait des contreparties financières de la part des pouvoirs publics. Je
m’attacherai à démontrer ici la nécessité, pour ces entreprises, de changer de paradigme
et de passer d’une logique normative à une approche plus instrumentale de leur vision à
l’égard des parties prenantes. Je recourrai pour ce faire au concept de Business Model,
qui s’avère particulièrement adapté dans un contexte de concurrence et de raréfaction
des ressources financières potentielles pour ces entreprises.
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Introduction fait, une alternative crédible à l’entreprise classique
coupable, selon ses détracteurs, de contribuer aux
L’économie sociale et solidaire (ESS) est un thème à
déséquilibres actuels (chômage, destruction de l’envi-
la mode, si l’on en juge par le nombre des publications
ronnement…) en raison de sa quête incessante de
qui sont consacrées aux entreprises de l’ESS dans la
littérature en sciences de gestion. Il faut dire que le vote profits.
de la loi du 31 juillet 2014 relative à l’économie sociale L’entreprise sociale promeut des valeurs telles que
et solidaire (dite Loi Hamon) a donné une résonnance la liberté, la solidarité ou l’égalité. Ces valeurs sont
particulière à tout ce qui touche, en France, aux entre- généralement revendiquées par les praticiens qui se
prises du « tiers secteur ». Désormais, ces entreprises réclament du modèle ESS, mais elles le sont également
bénéficient d’un cadre juridique spécifique, et les dispo- par des chercheurs généralement militants qui voient
sitions entourant le développement de chacune des dans ce modèle l’une des solutions à l’instauration
familles de l’ESS sont clairement énoncées. d’un monde plus équilibré. Pour eux, d’ailleurs, les
Bien qu’il existe de multiples approches pour définir ce entreprises de l’ESS (comme les associations ou les
qu’est une entreprise sociale, toutes mettent en avant entreprises d’insertion) justifieraient à elles seules
ce qui la différencie fondamentalement de l’entre- les aides accordées par l’État et les collectivités pour
prise classique : alors que la seconde a pour finalité service rendu à la société. Pourtant, le contexte actuel
la rémunération de ses actionnaires/propriétaires, la et ses évolutions prévisibles modifient notablement
première se donne pour unique ambition de servir un la donne. En France, l’endettement de l’État et ses
intérêt social (et donc collectif). Elle constituerait, de conséquences induites en matière de baisse de ses

GÉRER & COMPRENDRE - JUIN 2017 - N° 128 79


dotations aux collectivités territoriales poussent ces NPO) (LAVILLE, 2000). Deux principaux facteurs sont
dernières à être plus parcimonieuses par rapport généralement mis en avant pour expliquer la raison
aux aides attribuées aux organisations relevant de d’être de ces NPO, Outre-Atlantique (DEFOURNY,
l’ESS. 2013) :
Il existe aujourd’hui une forte concurrence dans le • leur rôle en tant que fournisseurs de biens ou de
EN QUÊTE DE THÉORIE

financement public des entités relevant de l’ESS ; quasi-biens publics que les entreprises et l’État ne
ces organisations doivent désormais démontrer leur veulent pas produire (WEISBROD, 1977) ;
apport à la collectivité pour pouvoir les obtenir. Ces • le fait que ces NPO soient le plus à même (compte
éléments impliquent un changement de posture, tenu de la stricte contrainte de non-distribution de béné-
puisqu’il s’agit pour elles de passer d’une vision norma- fices) d’envoyer des signaux de confiance aux ache-
tive basée sur la défense de valeurs à une logique teurs potentiels qui redoutent d’être exploités, du fait
instrumentale basée sur la création de valeur pour la
d’importantes asymétries d’information ou de produits/
société. C’est ce que nous nous attacherons à démon-
services non-standardisés (HANSMANN, 1980).
trer dans cet article, qui est essentiellement basé sur
une démarche théorique de recherche. Un vaste programme de recherche coordonné aux
États-Unis par le Johns Hopkins Institute depuis 1990,
La première partie de ce travail nous permettra de
a permis de caractériser les organisations relevant du
préciser ce qui caractérise l’entreprise sociale, et par
Non Profit Sector (NPS) :
extension l’entreprise de l’ESS, en France. Ce sera
l’occasion pour nous de montrer la nécessité de faire • Elles sont formelles, c’est-à-dire qu’elles ont un
évoluer la vision que l’on a habituellement de ces certain degré d’institutionnalisation, ce qui présuppose
entreprises, notamment dans un contexte de raréfac- une personnalité juridique ;
tion des ressources publiques. Dans la seconde partie, • Elles sont privées, c’est-à-dire distinctes de l’État
nous proposerons une nouvelle vision du modèle et des organisations issues directement des autorités
ESS, qui met en exergue une création de valeur à la publiques ;
fois économique, sociale et environnementale. • Elles disposent de leur propre système de gouver-
nance, dans le sens où elles doivent avoir leurs propres
systèmes de régulation et de prise de décision ;
De l’économie sociale à l’entreprise • Elles ne peuvent distribuer de profit ni à leurs
sociale et solidaire membres ni à leurs dirigeants ou à leurs propriétaires ;
• Elles doivent impliquer un certain niveau de contri-
bution en temps et/ou en argent et elles doivent être
De l’économie sociale à la loi sur l’ESS en France
fondées sur la liberté et l’adhésion volontaire de leurs
Apparue au XIXe siècle, en France, l’économie
membres.
sociale plonge ses racines dans différentes écoles
de pensée : un courant socialiste associationniste qui La grande diversité des circonstances socio-
vise à émanciper les travailleurs d’un « pouvoir capita- politiques, culturelles et économiques au sein de l’Union
liste dominant », une tendance sociale-chrétienne qui européenne n’a pas permis de réaliser à ce jour un
défend l’idée d’une solidarité envers les plus démunis, tel travail de recensement qui mettrait en exergue
une tradition libérale qui encourage les initiatives l’existence d’un tiers secteur véritablement unifié en
d’entraide entre ouvriers et une école solidariste qui Europe (DEFOURNY, 2013)(1). Cela n’empêche pas
prône le coopérativisme et soutient la création d’orga- que les entités économiques pouvant être perçues
nisations fonctionnant selon des principes démocra- comme relevant du secteur de l’économie sociale sont
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tiques. nombreuses dans la plupart des pays européens :
les organisations mutuelles et coopératives existent
À l’origine, l’expression « économie sociale » a été
depuis plus d’un siècle, partout en Europe, et les
utilisée par des auteurs tels que Gide ou Walras, qui
associations basées sur des initiatives économiques
souhaitaient marquer leur différence avec l’analyse
se sont développées depuis bien longtemps dans la
économique dominante d’inspiration classique.
plupart des pays. Comme le montrent Evers et Laville
Selon eux, ce modèle, qui s’intéresse à la manière
(2004), elles plongent aussi leurs racines dans des
de produire le plus efficacement possible, délaisse
traditions propres à chaque pays : philanthropie au
les questions d’ordre moral et néglige les problèmes
Royaume-Uni et en Irlande ; engagement civique dans
sociaux engendrés par le progrès technique. Partant,
les pays scandinaves ; principe de subsidiarité en
le rôle de l’économie sociale consisterait à la fois à
Allemagne, en Belgique et aux Pays-Bas ; mouvements
introduire de l’éthique et à intégrer les aspects sociaux
démocratiques d’inspiration religieuse ou socialiste-
dans la réflexion économique. Les années 1980 ont
associationniste en Italie ou en France ; rôle assigné à
été marquées par un regain d’intérêt pour ce pan de
la famille en Espagne, au Portugal ou en Grèce.
l’économie qui n’appartient ni au secteur public ni au
secteur privé lucratif. C’est la raison pour laquelle
l’expression de « tiers secteur » lui est généralement
attribuée.
Dans la vision américaine, l’économie sociale est définie Notons toutefois le travail effectué en ce sens par le réseau
(1)

comme un secteur regroupant l’ensemble des organi- EMES, le réseau européen de recherche en économie sociale
sations à but non lucratif (Non Profit Organizations, (EMES, 1998).

80 GÉRER & COMPRENDRE - JUIN 2017 - N° 128


Clairement enracinée dans l’histoire de nombreux Selon Laville, l’approche de l’économie solidaire montre
pays, l’économie sociale a d’abord été revitalisée que l’économie ne peut se réduire au marché, mais
en France à la fin des années 1970, puis dans de qu’elle intègre – bien au contraire – des principes de
nombreux pays européens (Belgique, Espagne, Italie) redistribution et de réciprocité. Cet auteur montre toute
et non-européens (Canada, Argentine, Japon, Corée la dimension sociopolitique de l’économie solidaire.
du Sud). Bien qu’il n’existe pas de définition universel- Celle-ci offre un éclairage particulier sur l’inscription

Éric PERSAIS
lement reconnue de l’économie sociale, il est généra- d’initiatives de la société civile dans l’espace public des
lement admis que celle-ci inclut les coopératives et les sociétés démocratiques contemporaines. L’ensemble
sociétés mutuelles, aussi bien que les associations et des interactions qui en résultent se traduisent par
les fondations. des effets mutuels : d’un côté, les initiatives entrepre-
neuriales d’acteurs sociaux diversifiés participent à
Deux approches du tiers secteur nous semblent
l’évolution des formes de régulation publique et, de
pouvoir être distinguées, celle de l’économie sociale et
l’autre, les règles édictées par les pouvoirs publics
celle du Non-Profit Sector (NPS).
influencent les trajectoires des initiatives. Quoi qu’il
Leur point de divergence porte sur deux éléments en soit, isoler les organisations sans comprendre
clés : le contrôle de l’organisation et l’utilisation qui leur rapport à la sphère publique ne permet pas de
est faite des profits (DEFOURNY, 2001). saisir les ressorts de l’économie solidaire.
Sur le premier aspect, l’économie sociale insiste sur L’émergence du concept d’ESS provient finalement
la nécessité d’instaurer un dispositif formel de prise de la volonté de rassembler les deux approches
de décision démocratique, ce qui implique de donner pour décrire un ensemble d’organisations qui bénéfi-
un poids essentiel aux membres et à leurs voix dans cient d’un statut juridique particulier (coopératives,
le processus décisionnel. Cette disposition constitue mutuelles, associations et fondations) et qui inscrivent
un moyen de contrôle de la poursuite de ses activités leur démarche dans le cadre d’une économie solidaire
par l’organisation. Dans l’approche NPS, ce pouvoir de (DEFOURNY et NYSSENS, 2014). Selon Lipietz
contrôle existe en interne, notamment au travers des (2000), l’adjonction du terme « solidaire » vient d’une
structures de gouvernance, mais il n’y a pas d’obliga- volonté de dissocier deux aspects bien distincts
tion démocratique formelle. englobés par l’appellation « économie sociale et
solidaire » : l’économie sociale aurait pour ambition
Sur le second point, le NPS interdit toute distribution
de définir « comment, sous quel statut et en fonction
de bénéfices, ce qui exclut les coopératives et les
de quelles normes d’organisation interne, on le fait »,
mutuelles qui redistribuent généralement une partie
alors que l’économie solidaire permettrait de dire
de leurs surplus entre leurs membres, à l’exemple
« au nom de quoi on le fait ».
des mutuelles d’assurances qui retournent une partie
de leurs gains sous la forme de réductions de la Bien qu’elle ne fasse pas l’unanimité dans l’espace
cotisation de leurs membres pour la période à venir. européen, l’expression ESS fait désormais foi en
Selon Defourny (2013), « une autre façon de résumer France, notamment depuis l’adoption de la loi du
ces différences serait de dire que la base conceptuelle 31 juillet 2014.
de la Non Profit Approach est la contrainte de la non
Cette loi définit l’ESS comme « un mode d’entreprendre
distribution de surplus générés par l’activité, qui donne
et de développement économique adapté à tous les
une pertinence aux associations reconnues d’utilité
domaines de l’activité humaine auquel adhèrent des
publique ; alors que l’économie sociale convient mieux
personnes morales de droit privé qui remplissent les
à la pensée coopérative qui, naturellement, offre un
conditions cumulatives suivantes : 1) un but poursui-
espace plus clair aux organisations d’intérêt mutuel
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vi autre que le seul partage des bénéfices ; 2) une
et donne une place centrale au contrôle démocra-
gouvernance démocratique définie et organisée par les
tique, au-delà des objectifs de l’organisation et de son
statuts, prévoyant l’information et la participation, dont
fonctionnement ».
l’expression n’est pas seulement liée à leur apport en
En résumé, si l’approche américaine assimile l’écono- capital ou au montant de leur contribution financière,
mie sociale au NPS, l’approche européenne promeut des associés, des salariés et des parties prenantes aux
une vision plus large en acceptant que certaines réalisations de l’entreprise ; 3) une gestion conforme
organisations (par exemple, les coopératives) puissent aux principes suivants : a) les bénéfices sont majori-
distribuer une partie de leurs bénéfices à leurs tairement consacrés à l’objectif de maintien ou de
membres. développement de l’activité de l’entreprise ; b) les
réserves obligatoires constituées, impartageables, ne
L’économie sociale européenne se définit par un
peuvent pas être distribuées (…) ». Cette loi résulte
ensemble d’organisations, ce qui laisse ouverte la
avant tout d’une volonté politique de promouvoir un
question plus large de son inscription à la fois dans
modèle alternatif à celui de l’entreprise capitaliste et
l’économie et dans la démocratie contemporaine
de favoriser, par le biais de dispositifs légaux, son
(LAVILLE, 2000). Une interrogation sur ces deux
développement au sein de la société française.
plans a donné naissance à la perspective d’économie
solidaire désormais bien ancrée en Europe. Laville
(2005) la définit de la façon suivante : ‟All economic L’entreprise sociale et solidaire ou la nécessité de
activities subject to a determination to act democrat- changer de paradigme
ically, in which social relations of solidarity have Dans un rapport publié en 1998, l’OCDE a proposé une
priority over individual interest or material profit”. définition de l’entreprise sociale prenant appui sur des

GÉRER & COMPRENDRE - JUIN 2017 - N° 128 81


travaux concernant tout le territoire couvert par l’orga- type » et permettant de se situer au sein de la galaxie
nisation : celle-ci fait référence à « toute activité privée, des entreprises sociales européennes.
d’intérêt général, organisée à partir d’une démarche
En 2011, la Commission européenne a précisé sa
entrepreneuriale et n’ayant pas comme raison princi-
vision de l’entreprise sociale :
pale la maximisation des profits, mais la satisfaction
de certains objectifs économiques et sociaux, ainsi • un objectif social ou sociétal d’intérêt commun est
EN QUÊTE DE THÉORIE

que la capacité de mettre en place, par la production la raison d’être de l’activité ;


de biens ou de services, des solutions innovantes • les profits sont principalement réaffectés à l’objet
aux problèmes d’exclusion et de chômage ». social ;
Pour Clément et Gardin (2000), cette définition présente • le mode d’organisation ou le système de proprié-
un défaut majeur : elle ne fait aucunement référence té (la gouvernance) reflète, d’une manière ou d’une
à un fonctionnement démocratique, ce qui est autre, l’objet d’intérêt général en s’appuyant sur des
aujourd’hui considéré comme une caractéristique principes démocratiques, participatifs ou visant à la
essentielle de l’entreprise sociale. L’OCDE complète justice sociale.
donc cette définition en proposant des mots-clés
Le but était de guider la conception des cadres légaux
censés préciser le concept. En l’occurrence, l’idée de
et financiers européens concernant l’entreprise sociale
démocratie du fonctionnement apparaît alors comme
(ALIX, 2013).
un élément « optionnel » :
En France, la Charte de l’économie sociale élaborée par
• des formes juridiques variables selon les pays ; le Comité national de liaison des activités mutualistes,
• des activités organisées selon une démarche entre- coopératives et associatives(2), ainsi que différents
preneuriale ; rapports (par exemple, LIPIETZ, 2000) ont défini les
• des profits réinvestis dans les activités de l’entre- entités de l’économie sociale et solidaire par le biais
prise pour la réalisation de buts sociaux (et non pas de plusieurs critères : « utilité collective ou sociale
pour la rémunération du capital) ; du projet, liberté d’adhésion, gestion démocratique et
• des parties prenantes plutôt que des actionnaires, participative, lucrativité limitée, mixité des ressources ».
participation et organisation démocratique ;
Depuis, la France est allée plus loin puisqu’elle a
• des objectifs économiques et sociaux (innovation
adopté une loi relative à l’ESS. Avant cette loi, la
économique et sociale) ; référence juridique à l’entreprise sociale n’existait
• le respect des règles du marché ; pas en France. En revanche, celle à l’entreprise solidaire
• la viabilité économique ; avait été introduite par le biais de la loi n° 2008-776 du
• un financement mixte, avec un degré élevé d’autofi- 4 août 2008 de modernisation de l’économie (art. 81) :
nancement ; « Sont considérées comme entreprises solidaires au
• activités principales : insertion de publics en difficulté, sens du présent article, les entreprises dont les titres
apport de réponses à des besoins collectifs insatisfaits, de capital, lorsqu’ils existent, ne sont pas admis aux
activités à haute intensité de main-d’œuvre. négociations sur un marché réglementé et qui soit
emploient des salariés dans le cadre de contrats aidés
Au niveau européen, le réseau EMES a été le premier
ou en situation d’insertion professionnelle, soit, si elles
à avoir offert une base théorique et empirique pour
sont constituées sous forme d’associations, de coopé-
conceptualiser la notion d’entreprise sociale (CLÉMENT
ratives, de mutuelles, d’institutions de prévoyance ou
et GRANDIN, 2000). L’EMES a ainsi défini un ensemble
de sociétés dont les dirigeants sont élus par les
de critères communs pour repérer des réalités diverses
salariés, les adhérents ou les sociétaires, remplissent
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dans chacun des quinze pays étudiés (EMES, 1998).
certaines règles en matière de rémunération de leurs
Ces indicateurs relèvent de deux domaines : écono-
dirigeants et salariés ». Depuis l’adoption de la loi
mique et social. Ainsi, pour attester du caractère
Hamon du 31 juillet 2014, les entreprises de l’ESS
économique et entrepreneurial des initiatives envisa-
bénéficient d’un cadre juridique, qui leur faisait défaut
gées, quatre éléments ont été retenus : une activité
jusqu’alors. En même temps, cette loi définit ce qu’est
continue de production de biens et/ou de services,
une entreprise de l’ESS, et non pas ce qu’est une
un degré d’autonomie élevé, un niveau significatif
entreprise sociale et solidaire. La nuance est certes
de risques économiques et un minimum d’emplois
subtile, mais il n’en reste pas moins qu’elle existe et
rémunérés.
que ce n’est pas neutre.
En ce qui concerne la dimension sociale, cinq indica-
Attachons-nous désormais à décrire le cadre théorique
teurs ont été privilégiés : un objectif explicite de services
de cette recherche afin de passer, ensuite, à l’étude
rendus à la communauté, une initiative émanant d’un
de la question de l’entreprise sociale et solidaire au
groupe de citoyens, un pouvoir de décision non basé
travers du prisme de la valeur. La théorie des parties
sur la détention d’un capital, une dynamique participa-
prenantes nous semble être un cadre adapté pour
tive impliquant différentes parties concernées par
cette analyse, précisément parce que cette dernière
l’activité et une limitation de la distribution de bénéfi-
ces. Les chercheurs du réseau EMES notent
néanmoins que ces indicateurs ne forment pas
l’ensemble des critères que doit remplir une organisa-
tion pour pouvoir être qualifiée d’entreprise sociale. Il (2)
Devenu par la suite le CEGES (Comité des entreprises et
s’agit plutôt d’indicateurs servant à décrire un « idéal- groupements de l’économie sociale).

82 GÉRER & COMPRENDRE - JUIN 2017 - N° 128


Éric PERSAIS
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Carte postale incitant les consommateurs à adhérer à une coopérative, vers 1925.

« La Charte de l’économie sociale élaborée par le Comité national de liaison des activités
mutualistes, coopératives et associatives, ainsi que différents rapports ont défini les entités de
l’économie sociale et solidaire par le biais de plusieurs critères : “utilité collective ou sociale du
projet, liberté d’adhésion, gestion démocratique et participative, lucrativité limitée, mixité des
ressources”.»

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ne poursuit aucun objectif financier(3), mais qu’elle • an independent management,
cherche, au contraire, à satisfaire un intérêt social. • a democratic decision-making process,
Bien que le concept de partie prenante soit antérieur • the primacy of people and labor over capital in the
à son avènement, l’approche stakeholder n’a connu distribution of income.
un véritable succès qu’à partir des travaux de Ces quatre principes couvrent une large palette de
EN QUÊTE DE THÉORIE

Freeman (1984). Les tenants de cette approche règles de fonctionnement, de pratiques, que l’on
critiquent la vision traditionnelle d’une entreprise retrouve chez l’ensemble des acteurs : une rémunéra-
exclusivement axée sur l’intérêt des actionnaires. Cette tion limitée du capital, la distribution des surplus aux
vision leur paraît moralement inacceptable et elle ne salariés ou aux membres/utilisateurs sous la forme
correspond pas à la réalité du fonctionnement d’une de bonus, la création de fonds de réserve pour le
entreprise, dans un contexte d’ouverture et d’abaisse- développement de l’activité, l’utilisation immédiate
ment des frontières organisationnelles (DONALDSON de surplus pour des causes sociales (DEFOURNY
et PRESTON, 1995). Dans l’optique stakeholder, et NYSSENS, 2012). Finalement, ce sont à la fois
l’entreprise est avant tout considérée comme une l’utilité sociale et les valeurs portées par les acteurs
constellation d’intérêts de différentes natures (écono- qui justifieraient que ceux-ci bénéficient de soutiens
mique et non économique). particuliers de la part des pouvoirs publics : « By provi-
ding services, a third sector organisation (TSO) may
Dans l’approche partie prenante, deux visions
obtain more resources and recognition than otherwise
prédominent : l’une, normative, est basée sur le respect
to pursue its key social mission and promote its core
de règles de comportement, et l’autre, instrumentale,
value » (DEFOURNY et PESTOFF, 2008).
est basée sur la notion d’avantage (c’est-à-dire d’intérêt
à se comporter de telle ou telle façon). La première Cette référence aux valeurs et principes de l’ESS
considère que l’ensemble des intérêts en jeu dans une est d’ailleurs implicitement inscrite dans la loi ESS
entreprise sont légitimes et qu’ils doivent être pour- (art. 1er)(4) : « L’économie sociale et solidaire est un
suivis simultanément. Cette vision est généralement mode d’entreprendre et de développement économique
axée sur le respect de valeurs, de principes et de adapté à tous les domaines de l’activité humaine auquel
normes de comportement, chaque intérêt devant adhèrent des personnes morales de droit privé qui
être respecté pour ce qu’il est et non pour ce qu’il induit remplissent les conditions cumulatives suivantes : ... ».
en termes de performance. La deuxième prend en Les conditions énoncées font ici référence aux
quelque sorte le contrepied, puisque la prise en compte principes de l’ESS (un but autre que le seul partage
des intérêts des parties prenantes est une condition des bénéfices, une gouvernance démocratique, une
sine qua non de la réussite de l’entreprise. La gestion lucrativité limitée), des principes eux-mêmes inspirés
des stakeholders constitue un moyen mis au service par les valeurs sous-jacentes.
des objectifs de l’entreprise. Cette vision est donc
Aujourd’hui, en France, les entreprises de l’ESS font
fondée sur la notion d’intérêt.
des valeurs qu’elles portent ou des principes qui les
Au-delà des définitions dont nous nous sommes guident, des éléments de différenciation forts par
fait précédemment l’écho, la posture généralement rapport à celles de l’économie classique. On en retrouve
adoptée concernant l’entreprise sociale s’inscrit dans la d’ailleurs de nombreuses traces ou références dans
droite ligne de la théorie des parties prenantes, dans les stratégies, les plans et les outils de communication
sa vision normative. Même si la poursuite d’un objec- élaborés en direction de différents publics. L’exemple
tif social en constitue l’un des fondements (perspec- du slogan d’une banque mutualiste française, en 2016,
tive instrumentale), l’entreprise sociale est avant tout est, à ce sujet , éloquent : « Une banque qui appartient
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présentée comme porteuse de valeurs qui trouvent à ses clients, ça change tout ! ». (3) (4)
à s’exprimer au travers de principes et de règles de Les entreprises de l’ESS ont compris qu’elles
fonctionnement propres à l’économie sociale et aux pouvaient faire écho à cette demande sociétale
organisations qui la composent (perspective norma- croissante. Pourtant, la référence aux valeurs ne
tive) : « the social economy refers to the principles and nous semble pas être toujours pertinente, notam-
values which are supposed to inspire certain modes ment dans le contexte actuel. Deux principaux points
of operation » (DEFOURNY et NYSSENS, 2014). peuvent être mis en lumière pour montrer le risque
Pour Parodi (2004), ces valeurs sont de l’ordre de la d’une vision exclusivement normative de l’ESS : ils
morale ou de l’éthique : « la solidarité, la liberté (de concernent, d’une part, le pouvoir de décision et, d’autre
s’associer, d’entreprendre, d’agir…), la responsabili- part, les objectifs poursuivis par les structures de l’ESS.
té morale de la personne, la démocratie – elle-même
fondée sur l’égalité – et, aussi, la primauté du dévelop- Tout d’abord, la question du pouvoir de décision,
pement de l’homme sur toute autre finalité, notamment dont la valeur sous-jacente est la démocratie, montre
celle du profit ». qu’il convient d’éviter toute forme d’angélisme à

Pour Defourny et Nyssens (2012), les principes parta-


gés par l’ensemble des acteurs de l’économie sociale (3)
Rappelons simplement que, selon la loi du 31 juillet 2014,
sont de quatre natures : une entreprise classique peut, sous certaines conditions, être
considérée comme relevant de l’ESS.
• the aim of serving members or the community rather (4)
Une mutuelle d’assurance santé complémentaire française
than generating profit (hence a low return on capital and a, par exemple, intitulé son magazine destiné à ses adhérents
joint reserves that cannot be shared), « Valeurs mutualistes ».

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l’égard des organisations du tiers secteur. Bien que reconnaît qu’humanisme et efficacité font rarement
les principes qui guident leur fonctionnement soient bon ménage et que le discours sur les valeurs et les
incontestables, les entreprises de l’ESS ne sont pas principes coopératifs se trouve en tension dès que
toujours exemptes de défauts. Dans un article récent(5), la réalité économique s’impose. Quoi qu’il en soit,
un journaliste dénonçait, par exemple, la santé floris- les détracteurs de l’ESS ont beau jeu de dénoncer
sante des grands groupes coopératifs agricoles, alors un modèle qui, selon eux, ne laisse voir que ce qui

Éric PERSAIS
que leurs adhérents avaient vu, dans le même temps, l’arrange. (5) (6) (7)
leurs revenus s’effondrer : « Ces sociétés, dont le
D’autre part, l’ESS n’est pas une famille aussi unie
principe fondateur est basé sur la règle ‟un homme
que le discours habituel le laisse supposer. Selon
une voix”, sont devenues des mastodontes interna- Defourny (2004), l’appréhension de ce secteur souffre
tionaux dont la gouvernance a fini par échapper aux de deux « tensions majeures ». La première provient
coopérateurs eux-mêmes. Pour une raison simple : les de l’écart entre les entreprises ayant des activités
centres de décision se sont éloignés du niveau local marchandes (comme les coopératives de production)
où se situent les exploitations. La technostructure qu’ils et celles dont les activités sont non marchandes
ont mise en place pour assurer les débouchés de leurs (comme les associations à but non lucratif). Si les
produits les a, en outre, dépassés. Ces coopératives unes ne peuvent s’affranchir des règles du marché et
ont poursuivi leur croissance, comme toute société de s’abstraire des conditions de concurrence, les autres
capitaux, par des fusions entre elles ou des rachats bénéficient d’une plus grande latitude quant à leur
d’entreprises privées ». Cette dernière phrase montre politique globale. Elles risquent donc d’être moins
que le fossé entre certaines organisations de l’ESS et prises en défaut que les premières sur la question
celles de l’économie classique n’est pas aussi grand des valeurs, notamment celles relatives à la primauté
qu’il y paraît(6). de l’homme sur le profit. La seconde résulte de l’écart
L’auteur poursuivait en montrant les conséquences entre les organisations dites d’intérêt général (comme
désastreuses pour les adhérents de ces organisations : les associations de lutte contre la pauvreté) et celles
« Résultat, l’idéal coopératif de créer une entreprise – la dites d’intérêt partagé (comme les mutuelles d’assu-
coopérative – détenue par les agriculteurs eux-mêmes rances). Notons que les deuxièmes sont qualifiées de
afin de mutualiser la vente de leurs productions et « sociales », même si l’objectif qu’elles poursuivent
de leurs achats s’est évaporé. Et, à l’autre bout de la pour le compte de leurs sociétaires est purement
chaîne alimentaire, les coopérateurs, c’est-à-dire les économique. Par exemple, c’est parce qu’ils trouvaient
paysans, n’ont jamais autant souffert. Les crises du lait le prix des assurances trop élevé qu’un groupe
et du porc le démontrent, avec des coopératives qui leur d’instituteurs a créé, en 1934, la MAIF, qui est devenue
proposent des prix inférieurs à leurs coûts de produc- l’une des trois grandes mutuelles sans intermé-
tion, obligeant les éleveurs les plus faibles à courber diaire françaises. C’est ici toute l’ambiguïté du terme
l’échine ». Ironie de l’histoire, selon l’auteur : « La « social », dont la signification oscillerait entre le bien
coopérative ‟x”, leader dans le porc en Bretagne, a déjà commun (par exemple, une association sportive) et
intégré plus de 300 élevages, dont certains adhérents l’intérêt économique d’un collectif (comme la vente
étaient tellement étranglés par les dettes, notamment de produits pour le compte de coopérateurs). Selon
celles sur les aliments qu’elle commercialisait, qu’ils ont Defourny (2004), ces deux tensions sont significatives
préféré devenir salariés de la structure en lui vendant de la difficulté qu’il y aurait à réunir sous une même
leur outil de production. Bref, l’inverse du but recherché
à l’origine… ».
S’il n’est évidemment pas question de généraliser ce
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type de déviance ou de mettre en cause les valeurs et
les principes fondateurs de l’ESS, force est de consta- (5)
Éric de La Chesnais, « Les Coopératives, mastodontes au
ter que ce modèle comporte ses propres limites. En service d’elles-mêmes », Le Figaro Économie, 15 septembre
l’occurrence, le principe démocratique « un homme, 2015, p. 21.
une voix »(7) contribuerait, selon ce même auteur, à (6)
Dans un article consacré à « La Spécificité de l’affectation
un émiettement du pouvoir qui favoriserait l’émer- du résultat en coopératives : entre ristournes et réserves im-
gence d’un contrepouvoir, celui de la technostruc- partageables. Panorama de droit comparé en Europe », Henry
ture, dès lors que la taille de l’entreprise s’accroît. (2009) montre qu’il existe une tendance à l’homogénéisation
des formes d’organisation économique selon les caractéristiques
Couret (2002) livre, pour sa part, une autre explication : des sociétés anonymes. L’auteur, qui résume ses propos par
« Les coopératives actuelles doivent effectivement « perte d’identité », « perte de solidarité » ou « démutualisation
des sociétés coopératives », préfère néanmoins l’expression
naviguer en permanence entre des principes doctrinaux « companization des sociétés coopératives » (in La Lettre du
privilégiant l’homme aux contingences matérielles, et GNC, mars 2009).
une réalité des marchés faite de compétition entre firmes (7)
Remarquons que ce principe est en partie remis en cause,
et de satisfaction du consommateur. (D’autre part), les puisque les statuts de certaines organisations de l’ESS (par
adhérents privilégient la rémunération de leurs apports, exemple, les SCIC) peuvent prévoir l’existence de collèges dont
considérant que la coopérative doit fournir un service, le poids dans le pouvoir de décision est pondéré suivant une
et non dégager un profit. À l’inverse, les dirigeants règle définie dans les statuts, mais qui est différente de la règle
habituellement applicable en ESS (minimum de 3 collèges dans
privilégient l’efficacité économique et financière de la les SCIC et pondération de 10 à 50 % pour les SCIC). Le principe
coopérative, qui, selon eux, passe par sa compétitivité « une personne, une voix » ne s’applique alors qu’à l’intérieur du
sur les marchés » (COURET, 2002). Au final, l’auteur collège.

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bannière des réalités si différentes(8). Le concept prise ». Deux pôles de ce modèle (qualifié de RCOV)
d’ESS jouerait avant tout un rôle d’« intégrateur » nous semblent utiles dans la perspective du change-
pour décrire un ensemble d’entreprises, dont le ment de paradigme que nous suggérons : celui des
dénominateur commun serait la primauté de l’objectif ressources et compétences mobilisées (RC) et celui de
social. En l’occurrence, l’auteur fait ici moins référence l’offre et, par conséquent, de la valeur créée par l’entre-
aux valeurs (perspective normative) qu’à la finalité prise (V). Abordons dans ce premier point la question
EN QUÊTE DE THÉORIE

de ces entreprises (perspective instrumentale). des RC mobilisées.


Sans remettre en cause le fait que ces structures sont Bien qu’elle ne soit pas la seule, la ressource essen-
porteuses de valeurs potentiellement vertueuses, il tielle est ici la ressource financière. Si, de ce point de
reste que la référence aux valeurs n’est pas toujours vue, les structures de l’ESS ne souffrent pas toutes
pertinente pour défendre ce modèle. C’est ce sur quoi d’un handicap par rapport à celles de l’économie
nous allons désormais nous attarder. classique, en revanche l’une des familles est en
position plus délicate : celle des associations. En
France, ces structures sont largement dépendantes
Entreprise de l’ESS : de la défense de des fonds octroyés par l’État et les collectivités locales.
Le contexte financier aujourd’hui particulièrement
valeurs à la création de valeur pour un contraint (endettement de l’État, baisse des dotations
ensemble de parties prenantes aux collectivités) oblige les pouvoirs publics à être
moins dispendieux vis-à-vis des aides octroyées et
plus regardants sur la santé financière des structures
L’importance des ressources et des compétences subventionnées. En dehors de leur utilité sociale qui
mobilisées justifierait leur financement à une certaine hauteur
La perspective normative peut parfois être prise en (nous y reviendrons après), ces organisations doivent
défaut, comme nous l’avons montré dans la première démontrer qu’elles ne vivent pas uniquement des
partie de cet article. La perspective instrumentale subventions publiques. L’hybridation des ressources
s’avère, à notre sens, plus adaptée et fédératrice, constitue désormais un enjeu majeur pour elles. La
bien qu’elle soit souvent ignorée par les partisans de raréfaction des ressources publiques a d’ailleurs
ce « mode d’entreprendre autrement »(9). C’est ce sur pour conséquence que l’on assiste à un rééqui-
quoi nous allons baser notre réflexion dans la deuxième librage progressif vers des sources de financements
partie de cet article, en nous focalisant sur le cas « privés ». Comprenons par là : les dons, les parrai-
français. nages, les cotisations des adhérents ou encore la
Nous venons de le voir au travers d’exemples, l’appro- vente de prestations de services. Quoi qu’il en soit, le
che normative entre parfois en contradiction avec discours sur les valeurs est de peu de poids au regard
certaines pratiques mises en œuvre par des entre- de la vision instrumentale qui prévaut dans l’acquisition
prises de l’ESS. Ce décalage n’a rien d’étonnant : le de ressources financières. (8) (9)
discours est alimenté par des principes de fonction- Remarquons également que la notion d’utilité sociale,
nement, lesquels sont eux-mêmes inspirés par les telle qu’elle est reconnue dans le droit français
valeurs prônées par l’ESS ; les pratiques prennent (voir le chapitre 3 de la loi ESS), fait implicitement
en compte les réalités du terrain et, qu’on le veuille référence à la logique instrumentale sur laquelle nous
ou non, la logique instrumentale qui gouverne les axons ici notre propos. Ce n’est donc pas le respect de
marchés. L’approche par le Business Model (BM) certaines valeurs par les entités de l’ESS, mais bien
nous semble adaptée pour aborder ce nécessaire leur utilité sociale qui prime dans leur financement par
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changement de paradigme. l’État et les collectivités. La nouvelle loi ESS reconnaît
Bien qu’encore critiqué pour son côté « fourre- la possibilité pour les sociétés commerciales (donc, les
tout » (WARNIER et al., 2004), le concept de BM entreprises classiques) de relever de l’ESS, dès lors
est aujourd’hui largement mobilisé par les chercheurs qu’elles respectent un certain nombre de conditions,
en sciences de gestion. Son mérite principal est notamment celle de la poursuite d’un objectif social.
de centrer la problématique de l’entreprise sur la Ce point n’a d’ailleurs pas manqué de susciter de vifs
création de valeur, rappelant, si besoin était, l’impor- débats lors de la rédaction de la loi. Reste que le légis-
tance du rôle de l’entreprise en matière de création lateur français a considéré ici que l’ESS et ses valeurs
de valeur ajoutée. De multiples définitions ont été présupposées (logique normative) s’estompaient au
données du concept de BM (voir MOINGEON et profit de la notion d’utilité (logique instrumentale).
LEHMANN-ORTEGA, 2010, p. 294). Nous opterons ici Ce qui vaut pour les pouvoirs publics vaut pour les
pour celle de Lecoq, Demil et Warnier (2006) : « Choix autres financeurs. De ce point de vue, également,
qu’une entreprise effectue pour générer des revenus. l’approche instrumentale est la plus adaptée. En
Ces choix portent sur les trois dimensions principales d’autres termes, le discours portant sur les valeurs ne
que sont les ressources et compétences mobilisées
(qui permettent de proposer une offre), l’offre faite
aux clients (au sens large) et l’organisation interne de (8)
Notons que la loi ESS de 2014 permet désormais aux entre-
l’entreprise (chaîne de valeur) et de ses transactions prises classiques d’intégrer le champ de l’ESS sous certaines
avec ses partenaires externes (réseau de valeur). Les conditions. Cette disposition de la loi risque de renforcer l’hétéro-
choix opérés sur ces dimensions déterminent la struc- généité du secteur de l’ESS.
ture des revenus et la structure des charges de l’entre-
(9)
Car contraire à leur façon de concevoir l’économie.

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saurait être un argument suffisant pour convaincre un justement de focaliser l’attention sur ce point essentiel
investisseur d’intervenir dans le capital de l’entreprise. et, à notre sens, trop souvent délaissé par les tenants
Seule la pérennité de l’activité (et, par conséquent, de l’ESS.
l’équilibre économique de la structure) est suscep-
Toute entreprise, qu’elle relève de l’économie
tible de le décider à le faire. C’est aussi le cas en ce
classique ou de l’économie sociale et solidaire,
qui concerne la finance solidaire, même si, dans ce

Éric PERSAIS
apporte potentiellement de la valeur à ses multiples
cas, la question des valeurs importe. De même, pour
bénéficiaires : ses actionnaires (cas de l’entreprise
persuader une banque d’octroyer un prêt dans le but de
classique) et ses parties prenantes (cas de l’ensemble
financer des investissements, l’entreprise doit démon-
des entreprises). Il n’en demeure pas moins que
trer sa capacité à le rembourser. Évidemment, les
cette perspective suppose de concevoir la valeur
dirigeants des structures de l’ESS ne sont pas naïfs
ainsi créée et distribuée dans son acception la plus
et la forte présence d’entreprises sociales dans des
large, c’est-à-dire d’en dépasser la seule dimension
secteurs soumis à une forte intensité concurren-
économique et financière (PORTER et CRAMER,
tielle (par exemple, le secteur de l’assurance) montre
2011).
qu’elles soutiennent largement la comparaison avec
celles de l’économie classique. Reste que la logique Dans une vision extensive du BM, les chercheurs
gestionnaire, qui commande de raisonner dans une mettent en exergue le fait 1) que cette création de
perspective instrumentale, n’est pas toujours intuitive valeur concerne non seulement les actionnaires, mais
pour les initiateurs de projets dits « alternatifs ». aussi les multiples parties prenantes qui participent
à son processus (PATZELT et al., 2008), et 2) le
En revanche, nous concéderons que le discours sur
fait que la valeur ainsi créée est à la fois de nature
les valeurs et, a fortiori, l’approche normative sont économique et de nature non économique (SOSNA et
importants, s’agissant de ressources humaines. En al., 2010). Maucuer (2013, p. 51) va d’ailleurs plus loin
effet, il faut bien reconnaître que la forte dimension lorsqu’il évoque à la fois la création et la redistribution
sociétale d’un projet d’entreprise peut être détermi- de la valeur et le fait que celle-ci doit être de nature
nante pour la participation d’un individu. C’est la bidimensionnelle (économique et sociale). Cette
raison pour laquelle de nombreux salariés se laissent vision échappe à la principale critique faite par de
convaincre par un tel argument et affichent claire- nombreux chercheurs en ce qu’elle ne centre pas la
ment leur préférence pour le modèle ESS. Cela dit, problématique de la création de valeur sur sa seule
la vision instrumentale ne peut être totalement dimension économique. Conformément à la logique
absente de la relation entreprise/salarié, notamment du développement durable, nous pensons d’ailleurs
parce que la question du salaire intervient largement que trois dimensions sont concernées : les dimensions
à ce niveau. Admettons que la performance de l’entre- économique, sociale et écologique. D’autre part, elle
prise exige des compétences pointues dans tous les admet l’existence de multiples bénéficiaires de la valeur
domaines et que les entreprises de l’ESS se trouvent ainsi créée par l’entreprise. Nous limiterons ici notre
en concurrence avec celles de l’économie classique, propos aux trois catégories de stakeholders qui sont
sur lesquelles elles doivent s’aligner. Ce point ne fait plus particulièrement concernées par cette création/
que renforcer la remarque précédente, celle de l’impor- distribution de valeur : les associés, les salariés et la
tance de la vision instrumentale, y compris pour le collectivité.
salarié. Enfin, remarquons que le modèle de l’ESS, par
les valeurs qu’il défend (l’homme est placé au centre Dans le cas de l’entreprise sociale et solidaire, la
de la problématique), mais également par ses postu- valeur créée concerne tout d’abord les associés,
lats (absence d’actionnaires) et les principes qui le qui sont eux-mêmes bénéficiaires du service rendu.
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guident ((quasi)-absence de rémunération du capital), Par exemple, les coopératives poursuivent un but
est intrinsèquement favorable au salarié. Il n’y est plus économique et/ou social au bénéfice de leurs clients
question d’arbitrage concernant le partage éventuel sociétaires : « La coopérative est une société consti-
des fruits de la performance de l’entreprise (capital tuée par plusieurs personnes volontairement réunies
vs travail). Quoi qu’il en soit, le discours sur les valeurs en vue de satisfaire leurs besoins économiques ou
ne peut être l’unique argument pour convaincre un sociaux par leur effort commun et la mise en place des
individu de s’engager en tant que salarié dans un projet moyens nécessaires… »(10). Certes, les coopératives
d’entreprise. Encore une fois, la logique utilitariste est ne sont pas des entreprises classiques en ce qu’elles
largement présente. doivent respecter un certain nombre de principes :
l’adhésion volontaire et l’ouverture à tous, une
On le voit, la question des ressources mobilisées, gouvernance démocratique, la participation économique
que celles-ci soient de natures financière, matérielle de leurs membres, la formation desdits membres et
ou humaine, renvoie systématiquement à une vision leur coopération avec les autres coopératives. Reste
instrumentale de l’entreprise. que leur objet est ici clairement économique (service
rendu en contrepartie du paiement d’une cotisation)
L’entreprise sociale et solidaire : un business et social. Le terme « social » doit être entendu ici
comme « collectif » (c’est-à-dire comme une réponse
model axé sur la création de valeur, dans une
à un besoin commun des coopérateurs, y compris un
perspective de développement durable
Le deuxième pôle du modèle RCOV concerné est celui
de la valeur (V). Nous l’avons noté précédemment, le Voir l’article 1 de la loi de 1947 portant statut de la coopération,
(10)

principal apport du concept de business model (BM) est modifiée par la loi ESS (art. 24).

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besoin économique), mais aussi comme « solidaire » bution en contrepartie de leur travail. Nous pouvons
et « citoyen » (impliquant un souci d’améliorer les évidemment y ajouter l’ensemble des « avantages
conditions humaines et sociales). sociaux », qui ne sont en fait qu’un complément de
salaire (ayant une valeur économique) octroyé par
Remarquons, cependant, que les coopératives ont
l’entreprise. S’il convient de ne pas mettre sur le
la possibilité d’admettre des tiers non-sociétaires
même plan l’ensemble des entreprises de l’ESS, nous
EN QUÊTE DE THÉORIE

à bénéficier de leurs activités, cela dans la limite de


ferons remarquer que l’absence d’actionnaires modifie
20 % de leur chiffre d’affaires. En conséquence, le
considérablement la donne. En effet, le client socié-
bénéficiaire peut être client sans être sociétaire. Dès
taire sera moins enclin à discuter de la répartition des
lors, la dimension sociale (c’est-à-dire collective)
fruits de la performance de l’entreprise s’il est satisfait
de la valeur ainsi créée n’est a priori pas présente
du rapport qualité/prix du produit. Parfois, d’ailleurs,
dans les motivations du bénéficiaire. Signalons aussi
le client n’a pas véritablement conscience d’être un
que les coopératives peuvent produire des excédents.
associé de l’entreprise. Le salarié se trouve donc en
Ces derniers sont pour partie mis en réserve, le reste
position favorable pour faire valoir ses propres intérêts.
pouvant faire l’objet d’une distribution aux coopérateurs
L’un des principes fondateurs de l’économie sociale
sous la forme d’une ristourne. L’assemblée générale
est d’ailleurs un élément clé pour faire pencher la
reste alors l’organe souverain pour décider de ce qui
balance du côté du salarié (‟The primacy of people
revient et à la structure et à l’associé. Cette notion
and labor over capital in the distribution of income”,
de ristourne fait d’ailleurs débat : faut-il la considérer
DEFOURNY et NYSSENS, 2012).
comme une ristourne commerciale ou comme une
ristourne sociétaire ? Il semble que cette deuxième La valeur distribuée aux salariés comporte également
solution soit désormais retenue par le législateur une dimension sociale. Bien qu’il faille évidemment
(HENRY, 2009). Dès lors, penser que la création de considérer avec prudence cette volonté de différen-
valeur serait ici essentiellement économique est en ciation de la part des entreprises de l’ESS, celles-ci
partie erroné. Si le client sociétaire bénéficie d’une sont supposées mettre en avant les aspects humains
ristourne, c’est en raison de son statut d’associé, et non et sociaux, notamment dans le cadre des relations
de celui de client. Partant, la valeur ainsi créée est de de travail (11). La définition du concept d’entreprise
nature financière, même si elle trouve ici une traduction sociale proposée par l’EMES (1998) y fait d’ailleurs
économique pour le sociétaire (dans la diminution du clairement référence : « … Un pouvoir de décision
prix du produit). non basé sur la détention d’un capital, une dynamique
participative impliquant différentes parties concernées
La question des mutuelles est du même ordre.
par l’activité… ».
Rappelons que les mutuelles sont des personnes
morales de droit privé à but non lucratif qui « mènent Bien qu’ils ne soient pas les seuls à l’être, les salariés
notamment au moyen de cotisations versées par leurs sont évidemment concernés par la mise en œuvre
membres, et dans l’intérêt de ces derniers et de leurs du processus de décision participatif. Ce principe
ayants droit, une action de prévoyance, de solidarité et pousse (ou a poussé, avant que la loi ne les y oblige,
d’entraide, dans les conditions prévues par leurs statuts en 2013) de nombreuses structures à intégrer dans
afin de contribuer au développement culturel, moral, leur conseil d’administration des représentants élus
intellectuel et physique de leurs membres et à l’amélio- des salariés (cas des deux groupes d’assurances
ration de leurs conditions de vie ». mutualistes, la MAIF et la MACIF). Ces derniers
peuvent faire valoir les intérêts économiques de leurs
La valeur créée est à la fois économique (service
mandants (salaires, augmentations…), mais aussi les
rendu en contrepartie de l’acquittement d’une
aspects sociaux et collectifs dans le cadre des relations
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cotisation), sociale (dans le sens d’intérêt collectif :
de travail (bien-être au travail, relations sociales,
« …prévoyance, solidarité, entraide… ») et humaine
gestion prévisionnelle de l’emploi et des compétences
(« …au développement culturel, moral… »). Encore
(GPEC)…).
une fois, les bénéficiaires disposent du double statut
d’associé et de client. Dès lors, la situation est identique Cette prise en compte des aspects sociaux et l’impli-
à celle des coopératives en ce qui concerne la création cation des salariés dans les processus décisionnels
de valeur. Notons, cependant, que si les associés ont d’ailleurs été accentuées par la loi ESS de 2014 :
peuvent bénéficier d’une ristourne, ils peuvent égale- « Une gouvernance démocratique, définie et organi-
ment être soumis à un rappel de cotisation en cas de sée par les statuts, prévoyant l’information et la partici-
mauvais résultat de l’entreprise. Par conséquent, parler pation (…) des associés, des salariés et des parties
de création de valeur nécessite également d’imaginer prenantes aux réalisations de l’entreprise ». Certes, le
son corollaire, la destruction de valeur (en l’occurrence, respect de cette condition n’augure pas d’une perfor-
financière). mance sociale accrue (création de valeur sociale).
Reste que les entreprises sociales et solidaires sont
Deuxième catégorie de partie prenante concernée
reconnues pour être, de ce point de vue, plus sensibles
par la valeur créée, les salariés. Leur position privi-
aux problématiques des salariés que les autres
légiée dans le processus de création de valeur
(apporteurs de compétences) ainsi que l’objet même
de l’entreprise sont des facteurs favorables. La valeur Remarquons d’ailleurs que, dans son acception française, le
(11)

terme d’entreprise « sociale » (qui fait notamment référence aux


créée par l’entreprise, dont ils sont les bénéficiaires, relations de travail) laisse à penser que les intérêts des salariés
est de deux natures. Il s’agit, tout d’abord, d’une valeur (économiques et non économiques) y sont mieux pris en compte
économique, puisque les salariés perçoivent une rétri- qu’ailleurs.

88 GÉRER & COMPRENDRE - JUIN 2017 - N° 128


(PERSAIS, 2012). Cela étant dit, elles ne sont pas à mie de la réparation ». Reste que les organisations
l’abri de décisions socialement et humainement diffi- concernées peinent à mettre en avant cet apport de
ciles (comme dans le cas de la CAMIF, une coopéra- valeur non seulement pour les hommes, mais aussi
tive spécialisée dans la vente à distance qui a disparu pour la société. Valeur sociale, donc, puisque l’inser-
en 2008, laissant 780 salariés « sur le carreau »). En tion de ces personnes participe à la cohésion sociale.
d’autres termes, l’obligation de résultat qui s’impose C’est, en substance, l’un des rôles dévolus à l’entre-

Éric PERSAIS
aux entreprises confrontées à un marché concurren- prise sociale : « … la capacité de mettre en place par
tiel peut conduire à des compressions de personnel. la production de biens ou de services des solutions
On peut simplement espérer qu’en dehors de l’appli- innovantes aux problèmes d’exclusion et de chômage »
cation stricte des règles du droit du travail, l’entreprise (OCDE, 1998). Dès lors, la valeur ainsi créée
envisagera l’ensemble des solutions qui lui permet- dépasserait largement la sphère de l’intérêt collectif
tront de diminuer les coûts, avant de se résoudre à des usagers ou des utilisateurs du service rendu. Elle
se séparer de ses salariés. Quoi qu’il en soit, la rejaillirait sur l’ensemble de la communauté par la
perspective de « licenciements boursiers » ne peut diminution des charges et les désagréments qu’elle
être à l’ordre du jour en raison de l’absence d’action- aurait à subir en son absence.
naires.
Valeur sociale ensuite, car l’ESS crée du lien. Comme
Autre élément clé de la loi ESS qui montre la volon- le note Laville (2000) : « Au sein de cette dynamique
té d’impliquer un peu plus les salariés dans la vie de ‟multi-stakeholder” se forme une confiance interper-
leur entreprise, ce sont les « Dispositions facilitant la sonnelle par l’instauration d’un espace de réciprocité,
transmission d’entreprises à leurs salariés ». Certes, où ne prédominent pas les dimensions stratégiques,
les SCOP (sociétés coopératives ouvrières de produc- instrumentales ou utilitaires et où s’exerce une réflexion
tion) font depuis longtemps partie du paysage écono- commune ». En d’autres termes, les valeurs/principes/
mique français (voir la loi n°78-763 du 19 juillet 1978, règles de fonctionnement sur lesquels sont basées les
notamment). Il reste que cette loi a clairement pour entreprises sociales font émerger cette confiance qui
objectif d’inciter le salarié à devenir également associé est à la base du contrat social entre l’organisation et la
de son entreprise. Si cette disposition concerne communauté.
l’ensemble des salariés (dimension collective de la
Valeur sociale, encore, si l’on admet que l’ESS couvre
valeur créée), elle génère potentiellement une valeur
des champs généralement délaissés par l’écono-
financière pour cette catégorie de stakeholder. Dans
mie classique, mais qui sont indispensables au bon
le cas des SCOP, cette dimension financière est déjà
fonctionnement d’une société. En France, par exemple,
présente puisqu’au minimum, 25 % du résultat leur
des domaines tels que la culture, l’action sociale ou le
reviennent de droit.
sport sont très largement couverts par des structures
Troisième catégorie de parties prenantes sur laquelle de l’ESS (61 % de l’action sociale, INSEE, 2013). La
nous portons désormais notre attention, la communau- notion d’utilité sociale est ici particulièrement forte,
té. Indiquons simplement que l’État et les collectivités et c’est la raison pour laquelle l’État octroie certains
sont supposés défendre l’intérêt général et qu’ils avantages aux associations reconnues, cette fois-ci,
détiennent de nombreux pouvoirs sur les acteurs en d’utilité publique (comme la possibilité de recevoir
tant que clients (par exemple, la commande publique), des dons et des legs). Finalement, l’utilité renvoie à
fournisseurs d’agrément (comme la délivrance de celle de valeur créée pour la collectivité. Elle entérine
l’agrément d’entreprise « solidaire d’utilité sociale ») la vision instrumentale qu’il convient, à notre sens,
ou encore de financeurs potentiels (au travers des d’avoir vis-à-vis de l’ESS. Pour un territoire, d’ailleurs,
subventions aux associations(12)). Le contrôle de ces il faut admettre que l’attractivité est non seulement une
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ressources par les pouvoirs publics entraîne la néces- question économique (permettre aux entreprises de
sité pour les entreprises de mettre en avant la valeur bénéficier de conditions favorables), mais aussi sociale
créée au bénéfice de la communauté. (permettre aux salariés et à leurs familles de bénéficier
de conditions de vie optimales). (12) (13)
Bien que cela ne la différencie pas de l’entreprise
classique, la première valeur créée est de nature Notons également que l’ESS possède une capaci-
économique. En France, les ESS représentent près té à innover dans la réponse qu’elle apporte à des
de 10 % du PIB(13) et emploient quelque 2,38 millions besoins pour lesquels l’économie classique est
de salariés (soit 12,7 % des emplois privés). En souvent défaillante. L’innovation sociale est, dans
outre, elles sont particulièrement présentes dans des une large mesure, l’apanage des entreprises de
secteurs essentiels à l’économie (le secteur financier, l’ESS (PERSAIS, 2013). Il faut également reconnaître
par exemple). La richesse ainsi créée et distribuée qu’historiquement, les États ont laissé se développer
participe au bon fonctionnement de l’État et des pouvoirs le tiers secteur, considérant que les initiatives de la
publics, qui réinvestissent les ressources collectées société civile étaient à même de faire émerger des
(impôts, taxes…) au bénéfice de la communauté. solutions à la fois inventives et socialement adaptées
La valeur comporte aussi une dimension à la fois (12)
Selon l’article 1 de la loi du 1er juillet 1901, « l’association est la
humaine et sociale. Sur le plan humain, rappelons
convention par laquelle deux ou plusieurs personnes mettent en
simplement que les entreprises de l’ESS sont forte- commun, d’une façon permanente, leurs connaissances ou leur
ment impliquées dans les dispositifs favorisant l’inser- activité dans un but autre que de partager des bénéfices… ».
tion des personnes en difficulté. C’est la raison pour (13)
Selon les chiffres publiés par le ministère de l’Économie en
laquelle, l’ESS est souvent assimilée à une « écono- décembre 2015.

GÉRER & COMPRENDRE - JUIN 2017 - N° 128 89


à des besoins diffus. Cette inventivité potentielle est à admettre la difficulté pour un État français surendetté
aussi un élément de valeur ajoutée pour la société, et des collectivités en manque de ressources de soute-
même s’il faut reconnaître que l’économie classique est nir des entreprises sociales et solidaires en attente
elle aussi concernée. de financements publics. En quoi cette évolution du
contexte rend-elle nécessaire un changement de
Valeur sociale, enfin, si l’on admet que l’ESS joue
posture de la part des acteurs de l’ESS ? C’est autour
EN QUÊTE DE THÉORIE

le jeu de son territoire. Elle échappe généralement


de cette question centrale que nous avons basé notre
aux logiques opportunistes qui guident certaines entre-
argumentation.
prises de l’économie classique. Même s’il convient
de nuancer le propos, admettons que les associa- La première partie de ce travail a permis de démon-
tions permettent de répondre aux besoins locaux des trer que le discours habituel tendait à mettre en avant
populations, que ce soit dans le domaine du sport, de les valeurs portées par les ESS : l’homme placé au
l’insertion, de l’action sociale ou de la culture. Nous centre de la problématique de l’entreprise, l’utilité
l’avons signifié précédemment : elles créent du lien sociale, la prééminence des aspects humains sur la
en permettant aux populations de se retrouver en notion de profit (…). En d’autres termes, la posture
dehors de toutes les différences de conditions sociales est généralement normative, d’où l’idée qu’il existe-
(c’est notamment le cas du sport). De même, les entre- rait une économie intrinsèquement meilleure (l’ESS)
prises de l’ESS échappent en partie à la pression des que l’autre (l’économie classique). Malheureusement,
marchés financiers. Elles ne sont pas sous le joug dans la réalité, ces valeurs sont parfois prises en
d’actionnaires ou de gestionnaires d’actifs en quête défaut. Pour certains, d’ailleurs, « statut ne signifie pas
de rentabilité financière. Cette caractéristique est d’ail- nécessairement vertu ». En outre, le discours sur
leurs très marquée dans le cas des SCOP, puisque les valeurs n’est pas suffisant pour convaincre des
leurs salariés sont les associés de l’organisation qui pouvoirs publics en manque de ressources de
les emploie. Dès lors, le regard qu’ils portent sur leur soutenir financièrement toutes les entreprises de
entreprise résulte d’un équilibre : rentabilité pour les l’ESS qui en font la demande.
associés vs soutenabilité de la performance (capacité
des salariés à faire face aux exigences de rentabili- La deuxième partie de ce travail nous a permis de
té). Finalement, la valeur est sociale dans le sens de montrer la nécessité pour ces organisations de mettre
l’intérêt des salariés, mais aussi de l’intérêt des en avant la valeur créée pour un ensemble de parties
communautés environnantes, qui bénéficient de cet prenantes (associés, salariés, communauté). Nous
ancrage territorial propre aux entreprises de l’ESS. avons utilisé comme cadre théorique, celui de la
stakeholder theory et nous avons fait appel au concept
de business model (BM) pour étayer nos propos.
Conclusion L’évolution du contexte exigerait que l’on passe d’une
vision normative (les valeurs portées par les entre-
Dans un monde en quête de sens, l’économie sociale prises de l’ESS) à une posture instrumentale (la valeur
revient sous le feu des projecteurs. Fondée en opposi- créée par les entreprises de l’ESS). Certes, ce passage
tion au modèle classique, elle cherche à promou- peut paraître difficile pour une économie qui entend
voir une façon différente d’entreprendre. L’économie défendre certains dogmes. Il reste que cela ne signi-
sociale rassemble ainsi les entreprises qui privilégient fie pas pour autant que l’on doive renier ces valeurs.
le service rendu à un ensemble d’acteurs ou à la collec- Nous pensons, comme Jones et Wicks (1999), que
tivité sur l’intérêt individuel et sur la quête du profit au la vision normative et la vision instrumentale sont
bénéfice d’actionnaires. compatibles entre elles.
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Juridiquement, le concept d’entreprise sociale n’existe Évidemment, cet article est essentiellement basé sur
pas en France. En revanche, celui d’entreprise solidaire une démarche théorique de recherche. De surcroît, il
bénéficie, depuis 2008, d’un cadre réglementaire tend à traiter de la problématique de l’ensemble des
précis. La référence à la notion d’entreprise sociale et acteurs de l’ESS, alors que ceux-ci sont confrontés
solidaire échappe donc au domaine du droit. Cela dit, à des réalités très différentes (coopératives vs
les pouvoirs publics se sont intéressés dès la fin des associations reconnues d’utilité publique). En ce sens,
années 1990 à l’ESS et à son potentiel de développe- ce travail mériterait d’être approfondi. D’autre part, la
ment en tant qu’économie « alternative ». Cet intérêt question de la valeur créée, dont nous pensons qu’elle
a trouvé son point d’orgue dans la promulgation de la ne peut être que multidimensionnelle, entraîne de
loi ESS du 31 juillet 2014. nombreuses interrogations. Si les notions de valeur
L’ESS est souvent vilipendée parce qu’elle profiterait économique et financière font l’objet d’un consensus
du soutien financier des pouvoirs publics. Économie chez les chercheurs et praticiens, les autres aspects
subventionnée, selon certains, économie de la répara- sont en revanche difficiles à mesurer (valeur sociale,
tion dont la présence est indispensable pour corriger valeur environnementale…). Il y a, là encore, une piste
les effets néfastes d’une économie classique avide de travail à explorer par les chercheurs, dont le rôle
de profit, selon d’autres… Il ne nous appartient pas nous semble essentiel dans la mise en place d’une
de trancher le débat. En revanche, la réalité conduit économie à la fois responsable et durable.

90 GÉRER & COMPRENDRE - JUIN 2017 - N° 128


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92 GÉRER & COMPRENDRE - JUIN 2017 - N° 128


ÉCONOMIE SOCIALE ET SOLIDAIRE

1. Introduction

1. Introduction
2. Economie sociale et L’économie sociale et solidaire (ESS) est – de nos jours – un concept très à la
solidaire
3. L’entrepreneuriat mode, mais dont la définition reste floue. Ce d’autant plus que ce concept ne se traduit
social pas littéralement : en anglais, on parlera plutôt de « third sector », ou de « nonprofit
4. Economie sociale et sector », voire de « social and solidarity economy ». Il est également peu aisé de retracer
solidaire : mise en
pratique
un historique – et donc la provenance – d’un tel concept. Certains auteurs (EFIGIP (2011)
5. Conclusion n’hésitent pas à faire remonter son origine au XIIIe siècle avec l’apparition de
6. Bibliographie coopératives laitières en Franche-Comté, voire même à la Mésopotamie et à l’Egypte
antique – soit jusqu’à -3000 avant J.-C. (Collette (2008), p.10). D’autres (Nogues (2003),
p.32) mettent l’accent sur l’apparition du concept de « tiers secteur » dans le discours
français au cours des années 1970 ; voire au rapport d’Alain Lipietz « L’entreprise à but
social et le tiers secteur », rapport remis au ministre de l’Emploi et de la Solidarité en
2000. L’estimation de l’origine du concept varie également selon que l’on s’intéresse à
l’aspect social ou à l’aspect solidaire de l’ESS, comme nous le verrons plus loin.
Il n’en reste pas moins que dans le cadre de l’étude du développement durable, il est
particulièrement pertinent de se pencher sur la question de l’économie sociale et
solidaire. Non seulement parce que celle-ci touche aux trois domaines du développement
durable que sont l’économie, le social et l’environnement, mais aussi parce que l’ESS a
une approche éthique – voire téléologique1 – de l’économie dans son ensemble. Comme
le dit par exemple Christine Collette dans son ouvrage Economie sociale et solidaire –
Gouvernance et contrôle, « l’économie sociale et solidaire repose sur le postulat que la
croissance n’est pas un objectif en soi mais qu’elle doit être évaluée par rapport aux
objectifs qu’une société recherche » (Collette (2008), p.2). On touche ici à la question de
l’objectif de l’économie, question de plus en plus posée à l’heure actuelle, et notamment
dans les discours sur le développement durable.

1.1 Plan
Avant d’étudier l’ESS à proprement parler, il convient de se pencher sur ses deux
composantes : l’économie sociale, et l’économie solidaire. En effet, l’économie sociale et
solidaire est un concept relativement nouveau – du moins défini comme tel – et ce n’est
que récemment que l’on a rapproché l’économie sociale et l’économie solidaire pour les
étudier comme une discipline en soi. Puis, nous nous attarderons sur le concept
d’entrepreneuriat social, qui applique les principes de l’économie sociale et solidaire. Afin
d’illustrer concrètement la mise en œuvre et la portée de l’ESS, nous passerons en revue
trois exemples : Max Havelaar et le commerce équitable, la Grameen Bank, et
Specialisterne. Enfin, nous conclurons ce travail en en faisant la synthèse et en présentant
des pistes pour d’éventuelles recherches ultérieures.

1
Qui a trait à la finalité.

ECONOMIE SOCIALE ET SOLIDAIRE / J. GOY © ISE, UNIGE, MARS 2015


1/18
ÉCONOMIE SOCIALE ET SOLIDAIRE

1.2 Economie sociale


L’économie sociale définit l’ensemble des coopératives, mutuelles, associations et
fondations partageant des particularités qui les distinguent des entreprises individuelles,
des entreprises publiques et des sociétés de capitaux. Ces 4 types de structures peuvent
se définir ainsi (Site web de l’INSEE, consulté le 01.12.2014):
• Coopératives : des groupements de personnes poursuivant des buts économiques,
sociaux ou éducatifs communs. Elles sont gérées par leurs propres membres, à leurs
risques et sur la base de l’égalité des droits et obligations entre chaque sociétaire.
• Mutuelles : elles regroupent des personnes qui choisissent de répartir collectivement
les coûts de la prévention et de la réparation des risques auxquels elles sont
soumises.
• Associations : en France, la loi de 1901 définit une association comme « une
convention par laquelle deux ou plusieurs personnes mettent en commun de façon
permanente leurs connaissances ou leurs activités dans un but autre que de partager
des bénéfices »2.
• Fondations : elles sont à but non lucratif, et répondent à une mission d’intérêt
général.

Par cette pluralité des formes juridiques des entreprises, il a été possible de « maintenir
dans les économies contemporaines un ensemble d’organisations qui ont pour
caractéristique de limiter l’appropriation des résultats de l’activité par les actionnaires et
privilégient la constitution d’un patrimoine collectif par rapport au retour sur
investissement. Si elles n’adoptent pas toutes un critère de non-lucrativité, elles limitent
toutes la redistribution des profits aux apporteurs de capitaux. » (Laville (2001), p.49). S’il
s’agit donc bel et bien d’économie et que la lucrativité des activités reste envisageable, on
voit qu’il n’est pas question de placer le profit avant toute chose et que, comme le dit
Laville, la redistribution de celui-ci est limitée.
En France, le débat public a d’abord utilisé le terme « tiers secteur », au cours des années
1970. Ce concept montre bien la perception « entre deux » que l’on a de ce secteur de
l’économie, toujours défini par rapport aux secteurs lucratif et public (Nogues (2003),
p.32). Si le discours a rapidement changé ce concept de tiers secteur en « économie
sociale », le positionnement de celle-ci reste le même : un secteur économique qui ne
relève ni du public, ni du privé. Il ne faut toutefois pas percevoir son rôle comme « se
limitant à mettre en œuvre de façon subsidiaire ce qui ne s’accomplirait pas ou ce qui se
réaliserait mal » (Nogues (2003), p.33) dans les deux autres secteurs. L’économie sociale
serait plutôt à percevoir « moins comme un secteur additif que comme une forme
originale d’articulation entre les différents pôles de l’économie » (EME (2000), pp.182-
183). Cette « forme d’hybridation des logiques d’action propres aux différentes sphères
devient alors un atout relativement spécifique » (Nogues (2003), p.34) à l’économie
sociale, lui permettant ainsi de répondre à certains besoins précis.
L’économie sociale se définit donc principalement par la forme juridique des entreprises,
et non par des domaines d’intervention précis. On voit également que les entreprises de

2
En Suisse, c’est l’article 60 A I.1 (et suivants) du Code civil qui régit le droit associatif : « Les associations
politiques, religieuses, scientifiques, artistiques, de bienfaisance, de récréation ou autres qui n'ont pas un but
économique acquièrent la personnalité dès qu'elles expriment dans leurs statuts la volonté d'être organisées
corporativement. » (Code civil suisse (2014).

ECONOMIE SOCIALE ET SOLIDAIRE / J. GOY © ISE, UNIGE, MARS 2015


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ÉCONOMIE SOCIALE ET SOLIDAIRE

l’économie sociale peuvent générer du profit, tout comme les entreprises issues de
l’économie de marché, mais que la redistribution de ce profit est ce qui va démarquer
l’économie sociale. Enfin, l’économie sociale permet de mélanger des logiques d’actions :
privées, publiques, à but lucratif ou non. Cela amène l’économie sociale à répondre à des
besoins spécifiques, de façon souvent innovante.

1.3 Economie solidaire


L’autre composante de l’économie sociale et solidaire est bien entendu l’économie
solidaire. Celle-ci est proche de l’économie sociale et les deux approches se recoupent en
de nombreux points. Il est toutefois nécessaire de se pencher sur l’économie solidaire en
tant que telle afin de mettre en exergue les éléments qui la composent. Par la suite, cela
permettra d’avoir une vision claire de ce qui constitue l’économie sociale et solidaire.
Jean-Louis Laville donne la définition suivante de l’économie solidaire : « Composante
spécifique de l’économie aux côtés des sphères publique et marchande, l’économie
solidaire peut être définie comme l’ensemble des activités économiques soumis à la
volonté d’un agir démocratique où les rapports sociaux de solidarité priment sur l’intérêt
individuel ou le profit matériel ; elle contribue ainsi à la démocratisation de l’économie à
partir d’engagements citoyens. Cette perspective a pour caractéristique d’aborder ces
activités, non par leur statut (associatif, coopératif, mutualiste, …), mais par leur double
dimension, économique et politique, qui leur confère leur originalité. » (Laville (2006),
p.303).
Néanmoins, il est important de noter que l’économie solidaire reconnait aussi ces diverses
formes juridiques que peuvent prendre les entreprises, comme le fait l’économie sociale.
A cela, elle ajoute une appréhension de l’économie comme étant « plurielle ». Il s’agit,
sans contester la légitimité de l’économie de marché, « de ne pas interpréter toute forme
économique à partir du seul intérêt matériel. Ce ne sont pas uniquement les marchés qui
sont pluriels, mais les mobiles économiques et, en définitive, l’économie elle-même »
(Hiez (2013), pp.28-29).
Cette « économie plurielle » repose sur une combinaison de trois principes économiques
(Laville (2001), pp.41-42) (Eme (2000), pp.108-109) :
• Le principe du marché permet une rencontre entre offre et demande de biens et
services aux fins d’échanges à travers la fixation de prix ; la relation entre offreur et
demandeur s’établit sur une base contractuelle à partir d’un calcul d’intérêt.
• La redistribution est le principe selon lequel la production est remise à une autorité
centrale qui a la responsabilité de la répartir, ce qui suppose une procédure
définissant les règles des prélèvements et de leur affectation. Dans les démocraties
modernes s’établit ainsi une autorité publique qui impose des obligations et confère
des droits sociaux dont certains entraînent des financements redistributifs.
• La réciprocité correspond à la relation établie entre des groupes ou personnes grâce à
des prestations qui ne prennent sens que dans la volonté de manifester un lien social
entre les parties prenantes. Le cycle de la réciprocité s’oppose à l’échange marchand,

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ÉCONOMIE SOCIALE ET SOLIDAIRE

parce qu’il est indissociable des rapports humains […] et il se distingue de l’échange
redistributif, dans la mesure où il n’est pas imposé par un pouvoir central3.

Selon Bernard Eme et Jean-Louis Laville (Eme (2000), pp.110-111) de la combinaison de


ces principes résultent trois pôles de l’économie :
• L’économie marchande correspond à l’économie dans laquelle la distribution des
biens et services est confiée prioritairement au marché.
• L’économie non marchande correspond à l’économie dans laquelle la distribution des
biens et services est principalement confiée à la redistribution organisée sous la
tutelle de l’Etat social.
• L’économie non monétaire correspond à l’économie dans laquelle la distribution des
biens et services est confiée prioritairement à la réciprocité et à l’administration
domestique.

L’économie solidaire fait donc appel à un mélange de ces divers pôles de l’économie. Le
secteur solidaire rassemble un ensemble diversifié de pratiques économiques comme, par
exemple, l’insertion par l’activité économique, l’épargne solidaire, le commerce équitable,
les structures en faveur du développement durable. Nous verrons par la suite la mise en
application concrète de ces pratiques.
Ces pratiques articulent des dimensions de réciprocité et de redistribution, mais aussi des
principes d’économie marchande, et la référence à des principes de justice et d’égalité. En
cela, l’économie solidaire se rapproche de l’économie sociale. Mais, l’économie solidaire
se définit plutôt par ses finalités : assurer l’insertion, renforcer le lien social, produire
autrement ; on parle volontiers d’utilité sociale des projets. Alors que, comme nous
l’avons vu plus haut, l’économie sociale est principalement définie par la forme que
prennent les institutions qui la composent.

2. Economie sociale et solidaire


1. Introduction
2. Economie sociale et
solidaire
3. L’entrepreneuriat
social L’économie sociale et solidaire résulterait donc d’un « mélange » entre
4. Economie sociale et
solidaire : mise en économie sociale et économie solidaire. Comme bien souvent, le tout est plus que la
pratique somme des parties, et l’on ne peut se contenter de simplement présenter l’économie
5. Conclusion sociale et l’économie solidaire pour en déduire l’ESS.
6. Bibliographie
Pourquoi avoir réuni ces deux économies sous un seul et même champ ? Les initiatives
relevant de l’ESS ont des caractéristiques communes, lui donnant ainsi une identité
spécifique : interactions entre les individus, principes de gestion démocratique, prise en
compte du territoire, circuits d’échanges courts, hybridation des ressources, recherche de
développement de dimensions sociales, économiques et solidaires et d’un apport
complémentaire aux activités lucratives et aux services publics (EFIGIP (2011), p.4).

3
Il faut noter ici que la réciprocité n’a pas nécessairement un caractère non-monétaire. Il s’agit
principalement d’un rapport social basé sur la symétrie ou l’équivalence, mais qui n’empêche nullement que
l’échange revête un caractère monétaire, comme nous le verrons plus loin dans le cadre du commerce
équitable.

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ÉCONOMIE SOCIALE ET SOLIDAIRE

Ces caractéristiques communes se traduisent dans la charte de l’économie sociale,


élaborée – en France – par le Comité national de liaison des activités mutualistes,
coopératives et associatives (CNLAMCA), devenu le Conseil des entreprises et
groupements de l’économie sociale (CEGES), l’économie sociale et solidaire se définit
selon 5 critères (Site web d’Alternatives Economiques, consulté le 13.10.2014):
1. Liberté d’adhésion : personne ne peut être contraint d’adhérer ou de rester adhérent
à une structure de l’ESS.
2. Non-lucrativité individuelle : ce critère veut que si l’accumulation d’excédents
financiers est possible, l’appropriation individuelle en est interdite.
3. Gestion démocratique : la gestion de la structure se fait selon le principe « une
personne = une voix ».
4. Utilité collective ou utilité sociale4 du projet : une structure de l’ESS se doit d’être au
service d’un projet collectif, et non d’un projet conduit par une seule personne dans
son propre intérêt.
5. Mixité des ressources : les ressources de l’ESS sont privées ou mixtes. Une structure
de l’ESS est indépendante de l’Etat, mais peut néanmoins recevoir des subventions.

En Suisse, les Chambres de l’économie sociale et solidaire vaudoise et genevoise mettent


en avant 7 valeurs de l’économie sociale et solidaire : bien-être social, citoyenneté et
démocratie participative, écologie, autonomie, solidarité, diversité, cohérence.
Sur le site de la Chambre de l’économie sociale et solidaire genevoise, on peut trouver un
ensemble de principes d’application qui reprennent les valeurs présentées ci-dessus, mais
qui sont aussi proches des 5 critères de définition de l’ESS en France :
1. Non lucrativité ou lucrativité limitée. Ce principe n’interdit pas de mettre en œuvre
des activités rentables génératrices de bénéfices, mais en limite ou en interdit
l’appropriation individuelle.
2. Finalité au service de la collectivité (utilité publique). Une structure de l'économie
sociale et solidaire est au service de projets collectifs et non de projets conduits par
une seule personne dans son intérêt propre.
3. Fonctionnement participatif. Toutes les parties prenantes sont impliquées dans le
processus de décision, selon le principe « chacun a une voix qui compte».
4. Gestion autonome. Les entreprises de l’ESS sont indépendantes des pouvoir publics,
et autres bailleurs de fonds mais peuvent être reconnues comme des interlocuteurs
privilégiés […] et peuvent recevoir, à ce titre, des soutiens financiers ou avantages
fiscaux.
5. Respect de la personne. En pratique, ce principe se traduit par des entreprises
assurant un accès à la formation générale, professionnelle et continue, au sein
desquelles la parité des salaires entre les hommes et les femmes est réelle, et les
écarts salariaux relativement faibles (de 1 à 3 en moyenne entre le plus bas et le plus
haut salaire).

4
Selon Jean Gadrey, est d’utilité sociale l’activité d’une organisation de l’ESS « qui a pour résultat constatable
et, en général, pour objectif explicite, au-delà d’autres objectifs éventuels de production de biens et de
services destinés à des usagers individuels, de contribuer à la réduction des inégalités économiques et
sociales, y compris par l’affirmation de nouveaux droits, à la solidarité (nationale, internationale, ou locale : le
lien social de proximité) et à la sociabilité, à l’amélioration des conditions collectives du développement
humain durable (dont font partie l’éducation, la santé, la culture, l’environnement, et la démocratie) »
(Gadrey (2004), p. 121).

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ÉCONOMIE SOCIALE ET SOLIDAIRE

6. Respect de l’environnement. Les organismes de l’ESS cherchent à limiter leur


empreinte écologique, à appliquer des pratiques plus respectueuses de
l’environnement et à développer si possible des relations avec des filières de
production respectueuses des cycles écologiques naturels. (Site web de la Chambre
de l’économie sociale et solidaire genevoise, consulté le 03.11.2014)

Entre les 5 critères français de définition de l’ESS et les 6 principes d’application présentés
par la Chambre de l’ESS genevoise, on retrouve de nombreuses similitudes. Tout d’abord,
l’interdiction ou la limitation de l’appropriation individuelle des bénéfices occupe une
place primordiale. De même, la question de la gouvernance est centrale : ce que la
Chambre de l’ESS genevoise décrit sous « Fonctionnement participatif », « Gestion
autonome » ou « Respect de la personne », trouve écho dans les critères de « Liberté
d’adhésion », de « Gestion démocratique » et de « Mixité des ressources » dans la Charte
de l’ESS française. Enfin, on constate que la question de la finalité de l’ESS est également
présente d’un côté comme de l’autre : l’accent est mis sur l’utilité sociale, collective,
publique que doivent revêtir les projets de l’ESS. Il est intéressant de noter que la
Chambre de l’ESS genevoise est plus explicite quant à l’aspect environnemental de l’ESS,
puisqu’un principe lui est consacré5, alors que dans la Charte de l’ESS, il est sous-entendu
dans le critère de l’utilité sociale.
A défaut de pouvoir nous mener à une définition stricto sensu de l’économie sociale et
solidaire, ces divers éléments peuvent nous permettre d’établir une sorte d’idéal-type,
offrant la possibilité de situer d’éventuelles entreprises observées par rapport à l’ESS.
En ayant recours à de telles acceptions de l’ESS, il est estimé qu’en France, en 2010,
environ 10% des salariés français étaient employés par l’ESS, soit 2,34 millions de
personnes (site du Ministère des Finances et des Comptes Publics, consulté le
03.11.2014). A Genève, en 2009, des proportions similaires étaient constatées dans le
cadre d’une étude statistique menée sur l’ESS : « selon les données de mars 2009 de
l’Office fédéral de la statistique, les formes juridiques typiques de l’ESS (associations,
coopératives et fondations) regroupent 3’524 établissements genevois, ce qui correspond
à 7,4% du nombre total d’établissements présents sur le canton. Cela correspond à 10%
des emplois du canton en 2009. » (Chambre de l’économie sociale et solidaire – Après-GE
(2010), p.10).
Au-delà des discours que l’on peut tenir autour de l’économie sociale et solidaire, il est
important de réaliser que « celle-ci n’est pas seulement une théorie, elle est aussi une
pratique » (Hiez (2013), p.12). En effet, l’ESS se réalise vraiment dans des projets concrets.
Il est donc pertinent pour cet article de passer dès à présent à la mise en application de
l’ESS à travers la notion d’entrepreneuriat social et les exemples qui en découlent.

5
L’aspect environnemental se retrouve aussi dans la liste des valeurs proposée par les Chambres de l’ESS
vaudoise et genevoise, sous « écologie ».

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3. L’entrepreneuriat social

1. Introduction
2. Economie sociale et
solidaire Au sein de l’économie sociale et solidaire, on trouve un concept tout aussi en
3. L’entrepreneuriat vogue, si ce n’est plus : celui de l’entrepreneuriat social. On peut percevoir
social l’entrepreneuriat social comme la mise en pratique des principes de l’ESS. Mais tout
4. Economie sociale et
solidaire : mise en comme pour l’ESS, il est difficile de donner une seule et unique définition de
pratique l’entrepreneuriat social.
5. Conclusion
6. Bibliographie Mair et Noboa voient l’entrepreneuriat social comme l’utilisation innovante d’une
combinaison de ressources afin de suivre des opportunités visant à la création
d’organisations et/ou de pratiques qui produisent et soutiennent des bénéfices sociaux
(Mair (2003), p.2).
La Commission Européenne, quant à elle, définit l’entreprise sociale comme une
entreprise « dont le principal objectif est d’avoir une incidence sociale plutôt que de
générer du profit pour ses propriétaires ou ses partenaires ; qui utilise ses excédents
principalement pour réaliser ces objectifs sociaux ; qui est gérée par un entrepreneur
social de manière responsable, transparente et innovante, notamment en associant les
employés, les clients et les parties prenantes concernées par ses activités. » (Commission
Européenne (2014), p.4)
Si ces définitions sont utiles en ce qu’elles nous donnent un premier aperçu de ce qu’est
l’entrepreneuriat social, elles n’en sont que deux parmi d’autres. Plutôt que de multiplier
les définitions, nous pouvons ici suivre une démarche selon laquelle il est courant de
présenter l’entrepreneuriat social : selon deux approches, américaine et européenne. En
suivant ce raisonnement, nous pourrons avoir – à défaut d’une définition précise et sans
doute réductrice – une bonne vision d’ensemble de ce qu’est l’entrepreneuriat social et
de ses composantes principales.

3.1 Approche américaine


L’approche américaine de l’entrepreneuriat social peut elle-même être divisée en deux
écoles de pensée distinctes.
Tout d’abord, l’école de pensée « earned income »6 présente l’entrepreneuriat social
comme une forme d’organisation gagnant un revenu via ses activités afin de soutenir une
mission sociale. L’accent est donc mis sur le revenu que gagne cette organisation et qui lui
permet d’assurer sa pérennité, à la différence d’autres organisations ne fonctionnant qu’à
l’aide de subsides ou de dons. La Social Enterprise Alliance (SEA) souligne qu’au début du
mouvement lié à l’entrepreneuriat social, celui-ci était identifié principalement à des
organisations à but non-lucratif qui utilisaient des modèles économiques et des stratégies
de revenu pour poursuivre leur mission. Toujours selon la SEA, ce mouvement comprend
aujourd’hui aussi les organisations à but lucratif dont les motivations sont sociales (Social
Enterprise Alliance (2014). Une distinction que rejoignent Defourny et Nyssens puisqu’ils
suggèrent également de différencier une « première version » de l’entrepreneuriat social
se focalisant sur les organismes à but non-lucratif – ce qu’ils appellent une approche

6
Que l’on peut traduire littéralement par « revenu gagné ». Si cette traduction littérale peut sembler
simpliste, elle n’en demeure pas moins fidèle à l’idée générale de cette école de pensée.

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« commerciale à but non-lucratif » - et une version plus large, comprenant toutes les
formes d’initiatives d’affaire – ce qu’ils appellent l’approche « entreprise motivée par sa
mission » (Defourny (2012), p.7).
La seconde école de pensée américaine est celle de la « social innovation », l’innovation
sociale. Ici, l’entrepreneur social est perçu comme un acteur du changement, dans le sens
où il mène à bien de nouvelles combinaisons d’au moins une des façons suivantes :
nouveaux services, nouvelle qualité de service, nouvelles méthodes de production,
nouveaux facteurs de production, nouvelles formes d’organisation, ou nouveaux marchés
(Defourny (2012), p.8). On est donc ici dans une école se focalisant davantage sur les
résultats, sur ce qui ressort, plutôt que sur la source des moyens. Dans cette perspective,
Dees donne une définition de l’entrepreneur social comme jouant le rôle d’acteur du
changement dans le secteur social en adoptant comme mission de créer et soutenir de la
valeur sociale (et non pas juste de la valeur privée) ; en reconnaissant et poursuivant de
nouvelles opportunités servant cette mission ; en s’engageant dans un processus continu
d’innovation, d’adaptation et d’apprentissage ; en agissant courageusement sans être
limité par les ressources qu’il a à sa disposition, et ; en montrant une haute responsabilité
vis-à-vis des personnes visées et pour le résultat obtenu (Dees (1998), p.4).
L’approche américaine se concentre donc principalement sur la question des intrants –
quelles sources de revenus font fonctionner l’entreprise – et des extrants – qu’est-ce qui
ressort du processus d’entrepreneuriat social.
Voyons maintenant en quoi l’approche européenne diffère de – ou rejoint – cette
approche américaine.

3.2 Approche européenne


En Europe, le concept d’entreprise sociale reflète la diversité des cultures sur ce
continent, et il serait utopique pour ce travail de recenser toutes les formes et
appellations utilisées à cet effet. Toutefois, comme pour l’approche américaine, nous
pouvons identifier deux types différents d’entreprise sociale : WISE et EMES (Defourny
(2012), p.10).
WISE est l’acronyme de « Work Integration Social Enterprises », soit des entreprises
sociales visant l’intégration par le travail. Ces entreprises sociales ont donc pour objectif
d’intégrer des individus, généralement des chômeurs et personnes peu qualifiés, via une
activité productive. Les chômeurs gardent ainsi un lien avec le marché de l’emploi et la
société en général. Il faut noter que les WISE ne concernent pas seulement l’intégration
des chômeurs. Comme nous le verrons avec l’exemple de Specialisterne, d’autres
populations risquant une exclusion totale du marché du travail peuvent être visées.
L’autre type d’entreprise sociale identifié par l’approche européenne, est celui présenté
sous l’acronyme EMES, pour Emergence des Entreprises Sociales en Europe.7 EMES
préfère recourir à un ensemble d’indicateurs plutôt que de donner une définition précise
de l’entrepreneuriat social. Il s’agit d’un ensemble de 9 indicateurs – 3 économiques, 3
sociaux, et 3 de gouvernance – visant à décrire une sorte d’idéal-type, permettant de
situer les entités observées les unes par rapport aux autres (Defourny (2012), pp.12-15).

7
EMES était au départ le titre d’un vaste projet de recherche dans le domaine, mené de 1996 à 2000. Ce
groupe international de chercheurs a décidé de reprendre l’acronyme du projet lorsqu’il s’est constitué en
association, pour devenir le EMES European Research Network.

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La dimension économique et entrepreneuriale de l’entreprise sociale comprend les


indicateurs suivants :
1. Une activité continue produisant des biens et/ou vendant des services.
2. Un niveau de risque économique significatif.
3. Un montant minimum de travail payé.

La dimension sociale comprend les indicateurs suivants :


4. Un objectif explicite de bénéficier à la société.
5. Une initiative lancée par un groupe de citoyens ou des organisations de la société
civile.
6. Une distribution du profit limitée.

Enfin, la dimension de gouvernance est couverte par les indicateurs suivants :


7. Un haut degré d’autonomie.
8. Un pouvoir décisionnel qui n’est pas basé sur la possession de capital.
9. Une nature participative, qui implique les diverses parties affectée par l’activité.

Cette approche proposée par EMES nous permet de faire ressortir ces trois dimensions de
l’entrepreneuriat social que sont l’économie, le social8, et la gouvernance. On voit qu’elle
rejoint la définition de l’économie sociale et solidaire, notamment de par ses
considérations sur l’utilité collective ou l’utilité sociale – objectif de bénéficier à la société
– et par les indicateurs de gouvernance qui renvoient entre autre à l’aspect de gestion
démocratique de l’ESS.

3.3 L’entrepreneuriat social: synthèse


Sur la base de ces deux approches que sont l’américaine et l’européenne, nous avons pu
identifier plusieurs aspects définissant l’entrepreneuriat social. Nous avons pu voir
qu’aussi bien le mode de financement – un modèle commercial – que le résultat – la
mission sociale et l’innovation – sont très importants. De plus, la détermination de la cible
de l’entreprise sociale semble jouer un rôle déterminant ; au même titre que la prise en
compte des dimensions économique, sociale et de gouvernance.
Par la suite, nous allons voir que ces éléments de définition trouvent une application très
concrète dans les exemples que nous allons traiter. Avant cela, nous pouvons encore nous
pencher sur le processus menant à la création d’une entreprise sociale, tel que décrit par
Martin et Osberg. Nous pouvons constater que déjà dans ce processus se retrouvent
nombre des éléments de définition présentés plus haut.
Martin et Osberg définissent le processus d’entrepreneuriat social comme comportant les
3 éléments suivants (Martin (2007), p.35):
1. Identification d’un équilibre stable mais profondément injuste causant l’exclusion, la
marginalisation ou la souffrance d’un segment de l’humanité auquel il manque les
moyens financiers ou l’influence politique pour réaliser tout bénéfice par soi-même.

8
Il faut noter que cette dimension sociale telle que définie par EMES peut aussi englober la dimension
environnementale. En effet, si l’on se penche sur l’indicateur no 4 – un objectif explicite de bénéficier à la
société – on peut en déduire qu’un objectif visant, par exemple, la protection de l’environnement peut très
bien être inclus dans cette catégorie de « bénéfice à la société ». Il serait donc erroné de penser que la
dimension environnementale du développement durable n’est pas prise en compte.

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ÉCONOMIE SOCIALE ET SOLIDAIRE

2. Identification d’une opportunité au sein de cet équilibre injuste, développement


d’une proposition de valeur sociale, tout en mettant l’accent sur la créativité,
l’inspiration et l’action directe afin de remettre en cause l’hégémonie de cet équilibre.
3. Création d’un nouvel équilibre stable mettant en exergue des potentiels cachés, ou
réduction des souffrances du groupe visé ; et, à travers la création d’un écosystème
stable autour du nouvel équilibre, assurer un meilleur futur pour le groupe visé, voire
pour la société en général.

En plus de reprendre certains éléments déjà présentés plus haut, tels que les cibles ou
l’innovation, ce processus met l’accent sur la notion d’équilibre : il existe une situation de
base, un statut quo, qui est à un moment donné remis en question à travers la saisie
d’une opportunité. La situation qui en résulte est un nouvel équilibre, jugé plus
acceptable ou tout du moins consistant en une amélioration pour la population visée.
Dans les exemples que nous allons étudier par la suite, nous verrons que ce processus est
aisément identifiable, de même que les autres éléments présentés dans ce chapitre
consacré à l’entrepreneuriat social.

4. Economie sociale et solidaire : mise en pratique


1. Introduction
2. Economie sociale et
solidaire
3. L’entrepreneuriat
social Les organisations de l’ESS sont nombreuses et prennent des formes variées.
4. Economie sociale et Choisir des exemples pour illustrer la mise en application des principes de l’ESS relève
solidaire : mise en forcément d’une part d’arbitraire. Ceux présentés ci-après ont été choisis car ils sont à la
pratique
5. Conclusion fois connus et représentatifs des éléments théoriques qui ont été introduits jusqu’ici.
6. Bibliographie
4.1 Max Havelaar et le commerce équitable
Les origines du commerce équitable peuvent être expliquées en trois étapes. Ces étapes
nous permettent de voir que le commerce équitable a touché/touche à la fois l’économie
solidaire et l’économie sociale.
Il est commun de faire remonter les débuts du commerce équitable au milieu des années
1940, aux Etats-Unis. C’est à cette période que les associations chrétiennes SERRV
International (Sales Exchange for Refugee Rehabilitation Vocation) et Ten Thousand
Villages mènent des actions de commerce. En 1946, Ten Thousand Villages « entreprend
la commercialisation d’objets artisanaux de Puerto Rico, de Palestine et d’Haïti, afin de
générer de l’emploi et de meilleurs revenus auprès des populations les plus pauvres »
(Brugvin (2014), pp.15-16). Les acheteurs sont donc des « chrétiens militants qui
cherchent ainsi à donner une forme moderne à la charité que leur foi leur demande de
mettre concrètement en pratique » (Doussin (2011), p.23). Si Doussin présente cette
forme de commerce comme de la charité, il parle également de « commerce solidaire »
(Ibid.).
La deuxième étape débute dans les années 1950-1960. C’est avec la naissance de
concepts tels que celui de Tiers-Monde que s’est développé ce que l’on appelle le
commerce alternatif, dans le contexte d’un mouvement politique contre le néo-
impérialisme (Renard (2003), p.89). Il s’agit donc de créer un « autre commerce », passant
par des réseaux parallèles, en dehors des circuits classiques. De solidaire, ce commerce
devient donc « alternatif » (Doussin (2011), p.23). Ces canaux alternatifs prennent la

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ÉCONOMIE SOCIALE ET SOLIDAIRE

forme de magasins tels qu’Artisans du monde ou Magasins du monde, qui naissent dans
les années 1970. Cela répond également au slogan repris par la CNUCED en 1964 « Du
commerce, pas de l’assistance » (Trade, not Aid). Ce commerce alternatif est donc
fortement politisé, on peut parler d’un commerce « qui devient un acte politique en en
faisant un instrument de développement au bénéfice de partenaires du Sud »
9
(Ibid.).
Enfin, la troisième étape prend ses racines en 1988, aux Pays-Bas. Une coopérative de
producteurs de café mexicains prend contact avec une ONG néerlandaise – Solidaridad –
pour que celle-ci l’aide à trouver une solution pour « marketer » ses produits en Europe.
Cela a amené à une réflexion sur le commerce alternatif tel que nous l’avons décrit plus
haut. Bien que ce type de commerce remettait en question les mécanismes du système
mercantile dominant et proposait une relation plus juste entre les producteurs et les
consommateurs, celui-ci était loin de résoudre le problème de la vente de produits du
Tiers-Monde. En fait, dans le contexte de rythme et de style de vie des sociétés d’Europe
occidentale, se rendre dans un magasin « alternatif » pour y acheter un ou deux produits
représentait un tel effort – même pour les consommateurs les plus convaincus – qu’un tel
désavantage avait tendance à être perçu comme encore plus important que les prix plus
élevés (Renard (2003), pp.89-90). Il s’est donc avéré plus profitable de proposer ces
produits là où les consommateurs ont l’habitude de faire leurs achats : les supermarchés
et autres grands canaux de distribution.
Solidaridad a donc imaginé un label
appliqué à certains produits (d’abord le Les objectifs des standards Fairtrade,
café, puis d’autres tels que le cacao, le selon Max Havelaar:
sucre, le coton, les bananes, etc.)  Des relations commerciales stables et
garantissant le respect de certains des prix équitables qui couvrent les
critères économiques, sociaux et coûts d’une production durable ;
environnementaux : prix minimum,  Une prime Fairtrade supplémentaire
engagement des acheteurs dans la durée, destinée à des projets de
respect des droits humains, agriculture développement social, économique
durable (Doussin (2011), p.26). ou écologique ;
L’association néerlandaise créée dans ce
 Une production respectueuse de
but ne sera autre que Max Havelaar.
l’environnement ;
Cette dernière étape a donc permis de
 De bonnes conditions de travail ;
créer le commerce équitable tel que nous
le connaissons actuellement. Depuis,  Des perspectives de développement
d’autres labels et standards Fairtrade ont pour les organisations de petits
vu le jour et font « concurrence »10 à Max producteurs. (Max Havelaar (2014)
Havelaar, comme par exemple FLOCERT
9
Si ce mouvement de commerce « alternatif » est présenté comme une étape dans le processus de création
du commerce équitable, il n’en reste pas moins qu’il reste très présent de nos jours : Le mouvement Magasins
du Monde constitue un vaste réseau européen de plus de 2700 magasins qui sont implantés dans 13 pays et
mobilisent plus de 100’000 bénévoles. (Site de Magasins du Monde, consulté le 13.11.2014). A noter toutefois
que les Magasins du Monde européens sont regroupés au sein du réseau européen de la World Fair Trade
Organization.
10
La question de la concurrence entre labels Fairtrade est un véritable enjeu, auquel il faudrait assurément
accorder plus qu’une note de bas de page. Cet article n’ayant toutefois pas vocation à traiter ce sujet, on
pourra se référer aux nombreux articles parus dans la presse au cours de l’année 2014, dont celui de Sophie
Caillat, « Commerce équitable : le label Max Havelaar « au bord de l’implosion » » (Caillat (2014).

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ÉCONOMIE SOCIALE ET SOLIDAIRE

un organisme de certification « commerce équitable », lié à Fairtrade Labelling


Organizations.
Citant le collectif FINE11, Pierre Doussin définit le commerce équitable comme « un
partenariat commercial, basé sur le dialogue, la transparence et le respect, qui vise plus
d’équité dans le commerce international. Le commerce équitable contribue au
développement durable en proposant de meilleures conditions commerciales et en
garantissant le respect des droits des producteurs et travailleurs marginalisés,
principalement dans les pays du Sud. Les organisations de commerce équitable,
soutenues par les consommateurs, s’engagent activement à soutenir les producteurs, à
sensibiliser le public et à se mobiliser pour des changements dans les règles et la pratique
du commerce international conventionnel » (Doussin (2011), p.30).
En se basant sur ce qui a été dit de ces trois étapes, on peut souligner le lien avec l’ESS, et
plus particulièrement avec ses composantes sociale d’une part, et solidaire d’autre part.
Le commerce équitable a une vocation solidaire, et ce avant même que l’on parle de
commerce équitable à proprement parler. Dès les années 1940, l’on parlait de
« commerce solidaire ». Rappelons ici une partie de la définition de l’économie solidaire
donnée par Jean-Louis Laville : « l’économie solidaire peut être définie comme l’ensemble
des activités économiques soumis à la volonté d’un agir démocratique où les rapports
sociaux de solidarité priment sur l’intérêt individuel ou le profit matériel » (Laville (2006),
p.303). La volonté de faire primer la solidarité sur l’intérêt individuel se retrouve dans le
commerce équitable où le consommateur se veut « solidaire » avec les producteurs
(principalement issus de pays en développement) dont il achète les produits, souvent à un
prix majoré par rapport à un produit non certifié « Fairtrade ».
Les considérations de l’économie sociale occupent également une place importante dans
la mise en œuvre du commerce équitable. Tout d’abord pour la forme juridique que
revêtent nombre des organisations du commerce équitable : en 2012, selon Fairtrade
international, 75% des organisations certifiées sont des coopératives de petits
producteurs (Befair (2012), p.2), une forme typique de l’économie sociale. De plus, on
retrouve cette « forme d’hybridation des logiques d’action propres aux différentes
sphères» (Nogues (2003), p.34) : lucrative, non-lucrative, publique, privée. Une mixité de
logiques d’action qui permet au commerce équitable de répondre à des besoins
spécifiques – ceux des petits producteurs du Sud – et qui devient un atout aux yeux de
nombreux consommateurs.
Notons encore que le commerce équitable repose sur le principe économique de la
réciprocité, présenté plus haut. Selon Jean-Michel Servet, dans le cadre de la réciprocité,
chacun s’acquitte selon ses propres moyens, ce qui explique « les discriminations positives
en matière de tarification et de prix que l’on rencontre par exemple dans le commerce dit
équitable » (Servet (2007), p.269) lorsque l’acheteur est prêt à payer un prix plus élevé
pour un produit donné dans le but de rétribuer équitablement le producteur.
Selon un rapport publié en 2013 par Fairtrade International, plus de 1.4 millions de
fermiers et travailleurs à travers le monde étaient impliqués dans le système du
commerce équitable à la fin de 2012. Selon le même rapport, on dénombrait – à la fin de

11
Cet acronyme désigne un réseau de 4 fédérations internationales du commerce équitable : Fairtrade
Labelling Organizations, International Federation of Alternative Trade, Network of European Workshops, et
European Fair Trade Association.

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ÉCONOMIE SOCIALE ET SOLIDAIRE

2012 – 1139 organisations certifiées « Fairtrade », soit une augmentation de 15% par
rapport à 2011. Enfin, Fairtrade International avance également que ces organisations ont
reçu en 2012 un total de 86.2 millions d’euros en prime du commerce équitable 12
(Fairtrade International (2013), pp. 13, 33 et 52).

4.2 Grameen Bank


Dans le monde de l’entrepreneuriat social et de l’ESS, l’un des exemples les plus connus et
ayant suscité les réactions les plus vives est celui de la Grameen Bank. La Grameen Bank
(littéralement banque rurale) a été fondée en 1976 au Bangladesh, l’un des États les plus
pauvres de la planète, par le professeur d’économie Muhammad Yunus.
En 1974, alors que le pays était touché par la famine, Muhammad Yunus entreprit une
étude sur les causes de la pauvreté dans les campagnes. Deux ans plus tard, un projet de
banque est mis sur pied, d’abord à Jobra – un village à côté de l’Université de Chittagong,
où enseigne alors M. Yunus – et dans d’autres villages avoisinants. Ensuite, grâce à un
parrainage de la Banque Centrale du pays et le soutien de banques commerciales
nationalisées, le projet est étendu à Tangail, un quartier au nord de Dacca, la capitale du
Bangladesh. Puis, en 1983, l’établissement est officiellement reconnu comme banque
indépendante.
Le concept est simple : il s’agit de permettre aux plus pauvres et aux exclus des crédits
bancaires traditionnels d’accéder à des prêts de petites sommes, autrement dit au micro-
crédit. Le projet de la Banque Grameen a débuté avec les objectifs suivants:
 étendre les services bancaires aux hommes et aux femmes pauvres;
 éliminer l'exploitation des pauvres par les bailleurs de fonds;
 créer des opportunités d'auto-emploi pour la grande multitude des personnes sans
emploi dans le Bangladesh rural;
 amener les défavorisés, surtout les femmes des ménages les plus pauvres, dans un
cadre organisationnel qu'ils peuvent comprendre et gérer par eux-mêmes; et
 changer le cercle vicieux séculaire de «faible revenu, faible niveau d'épargne et
faiblesse des investissements », en un cercle vertueux de «faible revenu, injection de
crédit, investissement, plus de revenus, plus d'économies, plus d'investissements, plus
de revenus ».

Le travail de cet établissement de micro-crédit et de son fondateur a été récompensé en


2006 par l’attribution du Prix Nobel de la Paix (ce dernier avait été nommé en 2005 pour
le Nobel de la Paix et celui d’Économie).
Considéré comme un modèle-type d’institution de micro-crédit, la Grameen Bank offre
ses services à plus de 8 millions d’individus, dont 96% de femmes dans plus de 80’000
villages du Bangladesh. Avec plus de 2'500 filiales, elle emploie plus de 22'000 personnes
(Site [Link], consulté le 23.03.2015). Au-delà des chiffres concernant
12
La prime du commerce équitable est une somme payée aux producteurs en supplément du paiement pour
leurs produits. La prime du commerce équitable est destinée à l’investissement dans les activités
commerciales des producteurs et dans leurs communautés (pour les Organisations de Petits Producteurs ou
pour des projets de Production sous Contrat) ou pour le développement socio-économique des travailleurs et
de leurs communautés (pour les organisations dépendantes d’une main d’œuvre salariée) (Fairtrade
International (2014), [Link]).

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strictement la Grameen Bank, il faut souligner que son modèle de microcrédit a été
reproduit en des milliers d’occasions, ce qui implique un impact indirect très puissant.
A noter que d’autres activités ont été développées par M. Yunus, toutes estampillées
« Grameen » : téléphonie mobile, panneaux solaires, assurance maladie, etc. Toutes ces
entreprises sont axées sur un modèle d’entreprise sociale.
L’émergence de la Grameen Bank permet d’illustrer le processus d’entrepreneuriat social
de Martin et Osberg (2007), présenté plus haut. Tout d’abord, l’identification d’un
équilibre stable mais injuste, causant l’exclusion, la souffrance ou la marginalisation d’un
segment de la population humaine. Ici, M. Yunus a identifié une situation qu’il a estimée
injuste : l’impossibilité pour les populations les plus pauvres du Bangladesh d’accéder au
crédit et ainsi se sortir d’un cercle vicieux de la pauvreté. Ensuite, il y a eu identification
d’une opportunité au sein de cet équilibre injuste. La Grameen Bank s’adresse certes à
une population particulièrement pauvre, ayant peu de moyens, mais cette population est
aussi particulièrement nombreuse, ce qui ouvre de larges perspectives, notamment en
termes d’impact de réduction de la pauvreté. Impact renforcé du fait de l’inclusion des
femmes dans le processus. Enfin, un nouvel équilibre stable est créé : les populations
défavorisées ont accès au crédit, malgré leurs faibles moyens. De cette façon, de
nouvelles perspectives s’ouvrent à ces populations.

4.3 Specialisterne
Le dernier exemple d’entreprise sociale et solidaire traité dans cet article est celui de
Specialisterne13. L’entreprise, fondée en 2004, a la particularité d’employer une majorité –
environ 75% (Lagace (2008), p.2) – de personnes ayant un handicap relevant des troubles
du spectre autistique (TSA). Son fondateur, Thorkil Sonne, travaillait dans le domaine des
technologies de l’information lorsque son fils Lars a été diagnostiqué à l’âge de trois ans
comme ayant de tels troubles.
Sonne s’est engagé dans une association liée à ce handicap et a cherché des moyens de
permettre à son fils d’avoir une vie la plus normale possible. C’est dans le cadre de cette
association qu’il a appris que les personnes atteintes de TSA pouvaient utiliser leurs
compétences particulières dans le monde du travail. En effet, les personnes atteintes de
TSA peuvent – parfois – être dotées d’une grande intelligence, accompagnée d’une forte
capacité de concentration, de patience, et d’attention aux détails (Lagace (2008), p.2).
Autant de qualités qui – a découvert Thorkil Sonne – s’avèrent particulièrement
précieuses dans certains domaines précis, et notamment dans celui des tests en
informatique. Les testeurs doivent par exemple prêter une grande attention aux détails
lorsqu’ils scrutent la fonctionnalité des menus, de la navigation ou des applications. Une
tâche convenant parfaitement aux personnes atteintes de TSA (Lagace (2008), p.2).
Specialisterne a donc été fondé avec l’objectif de créer un environnement de travail
favorable aux personnes atteintes de TSA. L’entreprise emploie 50 personnes, travaillant
pour la plupart comme consultants sur des tâches telles que les tests de software, la
programmation, et la saisie de données pour les secteurs privé et public (Site de
Specialisterne, consulté le 23.10.2014).
Specialisterne est une entreprise se rapprochant de manière claire du modèle WISE, celui
des entreprises sociales visant l'intégration par le travail. En l’occurrence, il s’agit de

13
Littéralement « Les Spécialistes » en danois.

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ÉCONOMIE SOCIALE ET SOLIDAIRE

donner des opportunités de travail à des personnes n’ayant habituellement pas accès au
marché du travail. Il est en effet difficile pour une personne atteinte de TSA de trouver un
emploi. Par exemple, les entretiens d’embauche se passent souvent mal car la personne
interviewée peut mal interpréter les questions qui lui sont posées, ou se mettre à
bégayer, et cela donne une mauvaise image d’elle (Wang (2014), ce qui amène souvent à
ce qu’elle ne soit pas embauchée.
En mai 2013, Specialisterne et SAP – une entreprise allemande qui conçoit et vend des
logiciels – ont annoncé la mise sur pied d’un partenariat global visant à employer des
personnes atteintes de TSA comme testeurs de software, programmeurs ou encore
spécialistes de l’assurance qualité. SAP a pour objectif d’avoir, d’ici 2020, 1% de son
effectif constitué de personnes autistes, soit environ 650 employés. A titre de projet
pilote, SAP Labs et Specialisterne avaient déjà mis sur pied une équipe de 6 personnes en
Inde, obtenant des résultats probants (Site de SAP, consulté le 01.12.2014).

5. Conclusion
1. Introduction
2. Economie sociale et
solidaire
3. L’entrepreneuriat
social Dans cet article, nous avons pu explorer le concept d’économie sociale et
4. Economie sociale et solidaire. Pour ce faire, nous nous sommes d’abord penchés sur ses deux composantes :
solidaire : mise en l’économie sociale, et l’économie solidaire. La première se définissant principalement par
pratique
5. Conclusion la forme juridique des organisations qui la composent : mutuelles, coopératives,
6. Bibliographie associations, fondations. L’économie solidaire, de son côté, fait appel à divers pôles de
l’économie (marchande, non marchande, non monétaire) et se définit plutôt par ses
finalités : assurer l’insertion, renforcer le lien social, produire autrement. Dès lors, il a été
possible d’appréhender l’ESS comme un mélange de ces deux économies, mais aussi
comme allant plus loin que la simple addition de l’une à l’autre, lui donnant ainsi une
identité spécifique : interactions entre les individus, principes de gestion démocratique,
hybridation des ressources, recherche de développement de dimensions sociales,
économiques et solidaires, etc.
L’ESS se traduisant principalement dans des actions concrètes, cet article s’est ensuite
orienté vers la notion d’entrepreneuriat social, une notion plus « opérationnelle ». Cette
notion a donné un cadre d’analyse pour les exemples portant sur trois cas représentatifs
de la diversité de l’ESS : le commerce équitable, la Grameen Bank, et Specialisterne. Ces
exemples nous ont permis non seulement de voir comment se traduit concrètement le
concept d’économie sociale et solidaire dans les faits, mais aussi de voir à quel point le
champ d’intervention est large. Qu’il s’agisse du commerce international, de l’accès aux
services bancaires ou encore de l’employabilité de personnes « marginales », l’ESS
propose des solutions innovantes, faisant appel à plusieurs sphères de l’économie.

ESS et gouvernance
Un aspect de l’économie sociale et solidaire sur lequel une recherche plus poussée serait
judicieuse est celui de la gouvernance des entreprises de l’ESS. Nous avons vu que l’ESS
est fortement marquée par la forme juridique des entreprises qui la composent, un
« héritage » qui lui vient de l’économie sociale. Dès lors, certaines spécificités au niveau
de la gouvernance découlent directement des statuts des entreprises, en lien avec les
principes de solidarité, de démocratie et de non-lucrativité qui y sont inscrits. Constat que

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rejoignent Petrella et Richez-Battesti, selon qui « les formes institutionnelles ne sont pas
neutres et influencent le comportement des acteurs, les modes d’organisation et la
performance des organisations « (Hiez (2013), p.355). Nous avons d’ailleurs vu qu’aussi
bien les 5 critères français de définition de l’ESS que les 6 principes d’application de la
Chambre de l’ESS genevoise mettent en avant la gouvernance : fonctionnement
participatif, gestion démocratique, liberté d’adhésion, etc. sont autant de notions fortes
dans la définition de l’ESS elle-même.
Il est intéressant de voir que ces spécificités se manifestent dans une approche que l’on
peut appeler « objectifs multiples – parties prenantes multiples » (Nyssens (2006), p.29).
Les auteurs Campi, Defourny et Grégoire – citant Laville et Nyssens – avancent que les
entreprises de l’ESS poursuivent au moins trois objectifs différents : social, économique,
et socio-politique/civique. L’objectif social est lié à la mission particulière d’une entreprise
de l’ESS. L’objectif économique renvoie pour sa part à la nature entrepreneuriale de l’ESS :
production d’un bien ou d’un service, durabilité financière, etc. Enfin, l’objectif civique
provient de l’ancrage socio-politique de ce secteur : promouvoir un nouveau modèle de
développement économique ou l’inclusion de populations marginalisées, par exemple.
Les opportunités et difficultés rencontrées par les entreprises de l’ESS sont basées sur le
fait que de nombreux « sous-objectifs » existent au sein de tels entreprises et qu’il n’y a
pas de critère simple pour les hiérarchiser (Borzaga (2004), p.302).
A ces objectifs multiples s’associent des parties prenantes multiples. En effet, tout
individu dans une organisation a des objectifs personnels qui doivent être satisfaits à
travers la poursuite de la mission de l’organisation, déterminant ainsi la nécessité pour
l’organisation de prendre en compte la diversité des objectifs individuels pour garantir sa
survie (Nyssens (2006), p.31). Qui sont ces parties prenantes, quels sont leurs enjeux ?
Autant de questions qui se posent lorsque l’on considère cette approche « objectifs
multiples – parties-prenantes multiples ». Le principe de démocratie adopté par les
organisations de l’ESS prend toute son importance. Notamment dans la mesure où très
souvent les parties prenantes sont membres de l’organisation et par conséquent
copropriétaires de celle-ci. Une analyse des processus de décisions dans les organisations
de l’ESS, aussi bien formels qu’informels (Nyssens (2006), p.36), pourrait s’avérer
particulièrement judicieuse, et peut-être même fournir des pistes de réflexion
intéressantes sur la gouvernance d’entreprise dans son ensemble.

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ÉCONOMIE SOCIALE ET SOLIDAIRE

6. Bibliographie
 Borzaga C., Defourny J. (éd.) (2004), The Emergence of Social Enterprise, Londres et New-York :
Routledge.
 Brugvin T. (2014), Le commerce équitable et éthique – Opportunités et limites, Paris, L’Harmattan.
 Caillat S. (2014), Commerce équitable : le label Max Havelaar « au bord de l’implosion », Site de l’Obs,
[Link]
252967 (consulté le 10.11.2014).
 Chambre de l’économie sociale et solidaire – Après-GE (2010), Etude statistique – Photographie de
l’économie sociale et solidaire à Genève, Genève.
 Confédération Suisse (2014), Code civil suisse, Berne.
 Commission européenne (2014), L’Initiative pour l’entrepreneuriat social de la Commission européenne,
Bruxelles.
 Dees J.G. (1998), The Meaning of Social Entrepreneurship, Stanford University, mimeo.
 Doussin P. (2011), Le commerce équitable, Paris, Presses Universitaires de France.
 EFIGIP, « Economie sociale et solidaire : quelques repères », mai 2011.
 Eme, B. et Laville, J.-L. (2006), "Economie solidaire (2)" in Laville, J;-L. et Cattani, A.D. (eds) Dictionnaire de
l'autre économie, Paris : Gallimard.
 Fairtrade International (2013), Monitoring the Scope and Benefits of Fairtrade – fifth edition, Bonn.
 Fairtrade International (2014), Tableau du Prix Minimum du Commerce Equitable et de la Prime du
Commerce Equitable – Version du 27.10.2014, Bonn.
 Hiez D., Lavillumière E. (dir) (2013), Vers une théorie de l’économie sociale et solidaire, Bruxelles, Editions
Larcier.
 Khandker, Shahidur R.; Khalily, Baqui; Khan, Zahed. 1995. Grameen Bank : performance and sustainability.
World Bank discussion papers ; no. WDP 306. Washington, D.C. : The World Bank.
 Lagace, M. (2008), “The Surprising Right Fit for Software Testing”, Harvard Business School Working
Knowledge, 14.04.2008, [Link] (consulté le 23.10.2014).
 Laville, J.-L. (2001), « Vers une économie sociale et solidaire ? » in Revue internationale de l’économie
sociale, No. 281, pp. 39-53.
 Martin R.L., Osberg S. (2007), “Social Entrepreneurship : The Case for Definition”, Stanford Social
Innovation review, Stanford.
 Nyssens M. (ed.) (2006), Social Enterprise, Oxon, Routledge.
 Renard, M.-C. (2003), « Fair trade : quality, market and conventions » in Journal of Rural Studies, No. 19,
pp.87-96.
 Servet Jean-Michel (2007), « Le principe de réciprocité chez Karl Polanyi, contribution à une définition de
l'économie solidaire », Revue Tiers Monde, 2007/2 n° 190, p. 255-273.
 Stiglitz J. (2007), Pour un commerce mondial plus juste: comment le commerce peut promouvoir le
développement, Paris, Fayard.
 Wang S. (2014), How Autism Can Help You Lend a Job, The Wall Street Journal Online, 27 mars 2014. Site
du Wall Street Journal,
[Link] (consulté le
01.12.2014).
 World Bank (2013), The New Microfinance Handbook, Washington DC.

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ÉCONOMIE SOCIALE ET SOLIDAIRE

Sites internet

 Alternatives Economiques : [Link]


et-solidaire_fr_art_350_27927.html
 Chambre de l’économie sociale et solidaire genevoise : [Link]
 Grameen Bank : [Link]
 Grameen Info: [Link]
 Institut national de la statistique et des études économiques :
[Link]
 IS@DD, Création de la Grameen Bank : [Link]
 Le portail de l’Economie et des Finances : [Link]
solidaire
 SAP : [Link]
 Social Enterprise Alliance : [Link]
 Specialisterne: [Link]

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DROIT DE L’ECONOMIE SOCIALE ET
SOLIDAIRE (ESS)
Cours du Pr. Jules Razafiarijaona, Dr/HDR en Agroéconomie et en Sociologie du droit

L'économie sociale ou économie sociale et solidaire (ESS) est la branche de l'économie


regroupant les organisations privées (entreprises, coopératives, associations, mutuelles ou
fondations) qui cherchent à concilier activité économique et équité sociale. Du commerce
équitable à l'épargne solidaire, en passant par les innovations sociales dans le champ de la
protection de l'environnement, de la lutte contre l'exclusion, de la santé ou de l'égalité des
chances, l'ESS apporte une réponse à de nombreux enjeux de société contemporains.

Les organisations de l'économie sociale adhèrent à des principes fondateurs, parmi lesquels: la
recherche d'une utilité collective, la non-lucrativité ou la lucrativité limitée (bénéfices
réinvestis au service du projet collectif), une gouvernance démocratique (primauté des
personnes sur le capital : « 1 personne = 1 voix », implication des parties prenantes). Le terme
d'« économie sociale » stricto sensu fait référence à l'approche qui délimite historiquement le
secteur en fonction du statut juridique des organisations : dans cette approche, l'économie
sociale désigne les associations, coopératives, mutuelles, fondations, fonds de dotation,
indépendamment de leur objet social ou activités.

Plus floue, l'« économie solidaire » peut être considérée comme le résultat d'un mouvement
qui s'est affirmé dans les années 1990, se définissant plus par la finalité de l'organisation,
parfois ses activités et sa gouvernance, indépendamment de son statut : commerce équitable,
insertion par l'activité économique, etc. Le terme solidaire tend à caractériser une forme de
réciprocité, prioritaire sur les principes du marché et de la distribution. Elle se définit d'une
façon politique, comme l’ensemble des activités de production, d’échange, d’épargne et de
consommation contribuant à la démocratisation de l’économie à partir d’engagements
citoyens.

L'ESS rassemble des organisations très diverses et la définition de son périmètre exact fait
encore parfois l'objet de débats. Ces groupes nécessitent une analyse juridique, fiscale et
sociale approfondie pour éviter que les risques en ces domaines ne viennent compromettre
gravement leur efficacité opérationnelle. Un « groupe associatif » ne répond pas à une forme
juridique particulière. On peut le définir comme suit : « Un groupe associatif est un ensemble
de plusieurs personnes morales, dont au moins une association (ou une fondation ou un fonds
de dotation), constitué dans un but de coopération, ou de complémentarité, en lien avec l’objet
statutaire de la ou des associations (ou une fondation ou un fonds de dotation), y participant ».
L’existence d’un groupe ainsi défini induit des interactions entre les personnes morales y
participantes, lesquelles entraînent des effets juridiques. Il faut les répertorier, en amont de la
constitution du groupe, ou de toute nouvelle interaction au sein d’un groupe constitué, sauf à
s’exposer à des risques juridiques, fiscaux ou sociaux, voire pénaux…

Les interactions structurelles et fonctionnelles

La prise de participation dans une société, relève de cette nature. De même, le fait pour une
association de devenir membre d’un autre organisme ou d’un groupement de moyens ou de
coopération, ou de toute autre personne morale, constitue une telle interaction.

Il faut vérifier :

1
 La capacité juridique de l’association à créer une telle interaction
 La nature des dispositions contractuelles ou statutaires à rédiger pour obtenir l’effet
recherché (organisation du pouvoir, sécurisation patrimoniale,…)
 L’efficience des clauses organisant la gouvernance
 Les incidences fiscales (participation active ou non, risque de « contagion lucrative »,
simple détention patrimoniale, existence de relations privilégiées, régime fiscal des
revenus générés,…)

S’agissant du droit du travail, on sera vigilant quant au statut de l’éventuel salarié représentant
l’organisme au sein de la structure liée.

Elles répondent à l’objet même de la constitution du groupe. Il s’agit de prestations de


services, de « mutualisations » de personnels, d’ échanges, ou, plus rarement de livraisons de
biens, donnant lieu à des flux financiers, ou non (« troc »). Ces prestations doivent être
conformes à l’objet de l’organisme qui les réalise, donner lieu à des conventions écrites, et
être analysées au regard de la fiscalité. On rappelle à cet égard que les activités lucratives non
révélées (dites occultes) font l’objet d’un délai de prescription porté à 10 ans… On veillera à
ce que les coûts de ces prestations soient supportés par la structure qui en bénéficie, et,
lorsqu’elles engagent la responsabilité de l’organisme prestataire, soient assurées. La TVA,
dont le coût serait de nature à remettre en cause l’équilibre économique des prestations
rendues au sein du groupe est aussi un sujet essentiel et les conditions d’exonération doivent
être impérativement vérifiées avec soin. S’agissant des « mutualisations » de personnels, la
plus grande attention est de mise, au regard du droit du travail, afin d’éviter notamment le
risque pénal, lié au délit de prêt de main d’œuvre illicite. Ainsi, seule une analyse sans
concession permettra de sécuriser les groupes existants ou en projet pour plus d’efficience, et
de sécurité juridique, fiscale et sociale.

Principes de l'économie sociale

L'économie sociale se compose des activités économiques exercées par des sociétés,
principalement des coopératives et des mutuelles, ainsi que par des associations. Elle a sa
propre éthique, qui se traduit par les principes suivants :

 un statut privé,
 la primauté de l’homme sur le capital,
 un secteur économique à part entière qui œuvre sur le marché mais avec ses principes
propres,
 l’indivisibilité des réserves : patrimoine collectif et impartageable,
 une finalité explicite au service de la collectivité : intérêt général et utilité sociale,
 un ancrage territorial des entreprises,
 l'indépendance politique.

Les économies peuvent être considérées comme ayant trois secteurs :

1. le secteur privé lucratif, composée d'organisations actionnariales appartenant à des


individus, motivées par l'esprit d'entreprise individuel, une gestion patrimoniale des
biens et/ou la recherche du profit ;
2. le secteur public, détenu par l'État ou par les collectivités territoriales ;
3. le secteur privé non lucratif (associations, fondations...), parfois appelée
l'« économie sociale », qui peut se définir en creux par rapport à ces deux premiers
secteurs : il n'est pas public mais privé et n'appartient pas à un nombre limité

2
d'actionnaires comme parfois le sont les sociétés du secteur privé lucratif. Par
conséquent, il désigne un large éventail de groupes de bénévoles ou communautaires
et d'activités sans but lucratif.

Parfois, il est fait également référence à un quatrième secteur, le secteur informel, où les
échanges informels ont lieu entre la famille et les amis, entre membres d'une famille ou entre
membres d'un groupe d'amis. La théorisation de l'économie sociale a mobilisé depuis l'origine
des personnalités aux inspirations très diverses, de la religion (catholicisme social, par
exemple) à la politique (critique marxiste du capitalisme) en passant par la philosophie
(humanisme, personnalisme…). Les argumentations se développent sur le plan moral,
économique et politique – avec une tendance parfois à être plus normatif qu'analytique.

Pour l'économie néoclassique, l'existence d'organisations de forme associative n'est pas un


objet d'étude central: d'une part, l'économie sociale est, à la suite de Walras souvent définie
comme le champ de la redistribution et de la justice sociale (impliquant généralement l'action
étatique à la suite de défaillances de marché) ; d'autre part, cette forme d'organisation relève
de la liberté d'entreprise, qui n'est pas leur objet principal, et sans incidence particulière
sur l'analyse néoclassique des équilibres de marché. Certains auteurs ont cependant
mobilisé le concept néoclassique de défaillance de marché (market failure) pour théoriser
l'entreprise associative : dans les cas de défaillance de marché où la relation entre vendeur
et acheteur est déséquilibrée par des asymétries d'information en faveur du vendeur
(il a plus d'information sur son produit que le client), une forme associative d'organisation est
un moyen de rétablir la confiance entre acheteur et vendeur et de pallier cette défaillance de
marché. Cependant ce seul argument ne peut suffire car d'autres solutions existent (droit de la
consommation et de la concurrence, certifications de qualité, etc.).

L'ESS dans le monde :

En Europe

Si on prend en compte les organismes d'assurance mutualistes ou les banques coopératives


(comme le Crédit agricole), l'économie sociale présente une proportion importante des
entreprises et des emplois au sein de l'Union européenne. Les entreprises les plus importantes
sont les coopératives, les mutuelles de santé, les mutuelles d'assurance et les associations.

Des règlementations bancaires comme Bâle II et Bâle III qui visent à réguler le système
bancaire s'applique également aux banques coopératives. Ces directives tendent à ignorer les
spécificités des banques coopératives, notamment concernant la définition du capital, elles
imposent des mesures de contrôle qui sous-entendent une uniformisation des pratiques et une
organisation centralisée. Ce fonctionnement est en opposition avec le fonctionnement
traditionnel des banques coopératives : des organisations en réseau qui cherchent plutôt à
adapter leurs pratiques au contexte local. De la même manière, Solvabilité II, qui règlemente
le secteur de l'assurance, risque de remettre en cause la gouvernance des mutuelles en
1Selon le Rapport de Rafael Chaves et José Luis Monzón (CIRIEC) intitulé « L'économie sociale dans
l'Union européenne » (publié fin 2007 par le Comité économique et social européen, N°CESE
COMM/05/2005), les coopératives, les associations et les mutuelles (ainsi que les structures
assimilées) comptaient, en 2002-2003, 11 142 883 emplois soit 6,7 % du volume total de l'emploi
salarié dans l'Union européenne à 25. Dans l'UE à 15, ce taux est de 7 %. (Années 2002-2003). L'étude
a été actualisée en 2012 [Link]
work/publications/social-economy-european-union-0/

3
imposant le directeur général comme "dirigeant effectif" aux dépens des administrateurs
bénévoles.

Sur l'imposition

Une question très débattue est celle de l'imposition des activités comme pour la TVA
(exonération oui/non, secteurs), de l'impôt sur les sociétés (exonération, 24 %, 33 %,
secteurs). C'est sur cet aspect fiscal et financier que se joue l'avenir de l'E.S.S. selon certains
mouvements. En effet, la question se pose de la fiscalisation de certaines activités marchandes
réalisées parfois par des associations.

Afrique francophone

En Afrique francophone l'économie sociale et solidaire est émergente. Il existe quelques


mutuelles de santé et des organismes de micro-finance ; des organisations paysannes peuvent
aussi être vues comme en relevant. Certains acteurs locaux s'en revendiquent à partir de
formes traditionnelles et des solidarités communautaires. Au Maroc, le réseau, créé début
2006, s'est positionné dans les domaines du commerce équitable, du tourisme et finance
solidaires, et de l'appui aux coopératives. L'Initiative nationale pour le développement
humain, projet du roi, s'il ne fait pas explicitement référence aux principes d'économie sociale
et solidaire, déclare s'appuyer sur la société civile, les coopératives et les initiatives
collectives.

En Amérique du Sud

L'économie sociale et solidaire est très dynamique en Amérique du Sud. Si ses acteurs sont en
relation avec les européens, leurs actions sont originales et leur histoire largement autonome.
Elle montre l'économie solidaire comme processus de démocratisation de l'économie
populaire. Au Brésil, elle affirme l'importance politique de l'économie populaire, mouvement
qui s'appuie entre autres sur la reprise d'entreprises par les salariés dans le cadre de
coopératives, chez les paysans du mouvement des sans-terre, du développement d'incubateurs
technologiques dans les universités, de la création d'organismes d'épargne ou de recyclage de
déchets urbains. Cette économie s'appuie sur des formes de parentèles et de voisinages
héritées des traditions auxquelles les participants tiennent. En Bolivie elle appuie les indiens
qui la développe pour la reconnaissance de leurs droits, de leur identité et de leur mode de vie.
Elle n'est pas considérée comme une forme archaïque de développement, mais comme une
alternative viable au capitalisme, son enjeu étant de dépasser la gestion de la survie pour
atteindre des modes d'accumulation8.

Formes de l'économie sociale et solidaire

L'économie sociale est constituée par les organisations qui la composent, qui ont
traditionnellement des statuts associatifs, coopératifs ou mutuels. L’Économie solidaire se
définit plus que l'économie sociale par la finalité de ses activités, et revendique des nouvelles
formes de gouvernance remettant en cause celle - plus figée - de l'économie sociale
traditionnelle.

Dans les échanges internationaux : le commerce équitable

Défini comme un partenariat commercial entre importateurs et consommateurs de pays du


Nord et producteurs "marginalisés" de pays du Sud, le commerce équitable revendique depuis
de nombreuses années son appartenance à une économie solidaire, responsable ou encore

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durable, selon ses acteurs et son courant. Il est à souligner que l'affiliation du commerce
équitable à une économie solidaire dépend de l'identité des acteurs concernés.

Dans la finance et l'épargne

La finance solidaire participe pleinement de l'économie sociale et solidaire. Elle se distingue


de la micro-finance en précisant ses objectifs : l'accroissement du capital social, tandis que la
micro-finance est parfois utilisée comme simple instrument individuel palliatif à l'exclusion
d'une population pauvre ou sans garantie du système bancaire. L'épargne solidaire est une
pratique consistant à s'assurer que son épargne est (ré) investie dans des activités relevant de
l'économie sociale et solidaire. Elle se distingue ainsi de la finance éthique, qui se contente
d'exclure les entreprises les moins responsables des fonds d'épargne.

L'entrepreneuriat social

Le mouvement de l'entrepreneuriat social dialogue avec la notion historique d'« économie


sociale et solidaire » afin d'en ouvrir le champ progressivement aux « entreprises à finalité
sociale ou sociétale à lucrativité limitée ». De fait, cette notion aborde le champ social par la
finalité de l'organisation et l'efficacité des moyens, les modalités de la gouvernance étant des
aspects secondaires. Il faut noter que la notion d'entrepreneuriat social est anglo-saxonne,
alors que celle d'économie sociale fait référence à la vision latine du concept d'innovation
sociale. Le Mouvement des entrepreneurs sociaux fédère les entrepreneurs sociaux et
promeut l'ESS comme une solution pour un développement durable. Les Benefit
corporations ou B corporations qui existent depuis 2010 aux États-Unis partagent certains
objectifs avec l'ESS tout en s'en distinguant car ce sont des entreprises à but lucratif mais
une législation particulière leur est appliquée.

Critiques

L'économie « solidaire » a notamment été critiquée par certains économistes et philosophes


libéraux qui ont en particulier soulevé le risque qu'elle ait l'effet inverse de celui recherché, à
savoir l'appauvrissement de tous et la dégradation des conditions de vie. Ainsi, l'économiste
libéral Milton Friedman souligne que vouloir faire d'une entreprise autre chose que ce qu'elle
est, à savoir une entité dont la finalité est de faire du profit, c'est obtenir l'effet exactement
inverse : la pauvreté généralisée. Il résume cela de façon lapidaire en « la seule responsabilité
sociale de l’entreprise c’est faire du profit ». Ignorer les règles élémentaires de l'économie,
c'est pour Friedman décourager l'effort et nuire surtout aux plus pauvres, en défendant les
positions de ceux qui sont riches aujourd'hui.

Dans La Grève (Atlas Shrugged, 1957), la philosophe Ayn Rand adopte une position proche,
soulignant que vouloir ignorer les règles de base de l'économie au profit d'objectifs
« sociaux » ou « solidaires » c'est aller à la catastrophe selon elle. Elle dépeint ainsi une usine
dont les dirigeants décident de fonctionner suivant les principes d'une économie sociale ou
solidaire, ce qui débouche sur le chômage et la pauvreté pour tous : plus aucune incitation
n'est là pour motiver les travailleurs et la rémunération non au mérite mais selon les besoins a
fait fuir les plus compétents tout en introduisant la jalousie et la haine.

Plus récemment, l'économiste libéral Pascal Salin soulignait dans Libéralisme (2000) que
l'« économie sociale » ou sa composante « solidaire » ne permettent pas à ses yeux un
exercice clair des responsabilités individuelles et entrainaient une déresponsabilisation
nuisible à tous car la liberté individuelle ne trouve plus sa contrepartie nécessaire dans la
responsabilité. Il écrit ainsi : « On ne peut pas dire qu'il existe différents modes d'organisation

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de la responsabilité sociale (ou responsabilité à l'égard d'autrui) ; il y en a un seul : la
définition des droits de propriété. Le marché en est la résultante éventuelle, mais ni nécessaire
ni suffisante. S'il est fondé sur des droits de propriété, il est alors le seul système d'échange
qui repose effectivement sur la responsabilité. Le secteur associatif, par exemple, l'économie
sociale, si à la mode, sont des structures floues qui ne permettent pas l'exercice correct des
responsabilités. »

D'autres économistes défendent au contraire l'économie sociale et solidaire. C'est le cas de


Bernard Maris, de Jean Gadrey, ou encore d'Alain Lipietz, auteur en 1999 d'un rapport sur «
l'opportunité d'un nouveau type de société à vocation sociale ». Pour le sociologue Serge
Guérin, le vieillissement de la population et la prise en compte de la fragilisation d'une part
croissante de la population rend l'économie sociale et solidaire de plus en plus nécessaire pour
répondre aux besoins non solvables des personnes. L'économie sociale et solidaire assume
aussi des missions de service public que l'État n'est pas en mesure d'exercer ou dans des
conditions moins efficaces et favorables aux personnes. Enfin, l'ESS aurait un « effet
contracyclique » sur l'économie, amoindrissant l'effet des crises économiques.

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ANNEXE : Les structures de l'économie sociale et solidaire (ESS)

Définitions de l'économie sociale et solidaire

L'économie sociale regroupe principalement trois familles : mutuelles, coopératives,


associations auxquelles s'ajoutent les "marges" (comité d'entreprise et d'établissement, caisse
d'épargne et de prévoyance, organisations culturelles, etc.).

L'économie solidaire est, quant à elle, une forme émergente de l'économie sociale axée vers
les initiatives de développement local, de réinsertion et de lutte contre l'exclusion.

L'économie sociale et l'économie solidaire placent donc l'Homme au cœur de leurs


préoccupations, que leurs projets soient d'économie marchande ou non-marchande. En
proposant une définition claire et stable des structures incluses dans le périmètre de
l'économie sociale et solidaire, la loi du 31 juillet 2014 permet une reconnaissance explicite
de ce modèle d'entrepreneuriat.

La loi du 31 juillet 2014 définit l'économie sociale et solidaire comme "un mode
d'entreprendre et de développement économique adapté à tous les domaines de l'activité
humaine, auquel adhèrent des personnes morales de droit privé qui remplissent les conditions
cumulatives suivantes : (i) un but autre que le seul partage des bénéfices.
Cette formulation permet d'intégrer des entités aussi différentes que des sociétés
commerciales ou des fondations une gouvernance démocratique : le mode de gouvernance est
défini et organisé par les statuts, il prévoit l'information et la participation (dont l'expression
n'est pas seulement liée à leur apport en capital ou au montant de leur contribution financière)
des associés, des salariés et des parties prenantes aux réalisations de l'entreprise. (ii) une
lucrativité limitée : les bénéfices sont majoritairement consacrés à l'objectif de maintien ou de
développement de l'activité de l'entreprise et les réserves obligatoires constituées sont
impartageables et ne peuvent pas être distribuées, cela permet de limiter la spéculation sur le
capital et les parts sociales et (iii) d'assurer la finalité sociale de l'entreprise, mais les statuts
peuvent prévoir des dérogations pour permettre à l'assemblée générale de voter l'incorporation
au capital des sommes prélevées sur les réserves (ce qui augmente la valeur des parts sociales)
ou de procéder à des distributions de parts gratuites.

La loi prévoit des limites à cette incorporation. Le respect des trois conditions liées à la
finalité, à la gouvernance et à la lucrativité permet de réunir des entreprises aux statuts
juridiques hétérogènes dont la finalité, le mode d'organisation ou le fonctionnement
se différencient du modèle classique.

Le cadre juridique et les acteurs statutaires : les entreprises de l'économie sociale

Font partie de l'économie sociale et solidaire : les personnes morales de droit privé
constituées sous forme de coopératives, de mutuelles, de fondations, ou d'associations.
C'est à dire les entreprises de l'économie sociale.

Les coopératives : coopératives d'entrepreneurs (agricoles, artisans, transports,


commerçants, etc.), d'usagers (banques, consommateurs, etc.), de salariés reposent
toutes sur le socle juridique. Les sociétés coopératives de production, les
sociétés coopératives d'intérêt collectif. Les coopératives peuvent verser leurs
excédents à leurs membres associés, elles peuvent rémunérer le capital de leurs
associés dans des conditions définies par les lois spécifiques à chaque famille de

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coopérative.
13
Les associations : peuvent employer des salariés mais sont à but non lucratif.
Une Fondation est l'acte par lequel une ou plusieurs personnes physiques ou morales
décident l'affectation irrévocable de biens, droits ou ressources à la réalisation
d'une œuvre d'intérêt général et à but non lucratif. Dans "fondation", il
y a "fonds". Une fondation, quel que soit le type de fondation, quels que soient ses
objectifs, c'est toujours : de l'argent privé mis à disposition d'une cause publique.
Pour la fondation, cet argent n'est pas la priorité. La priorité, ce sont
les objectifs que la fondation a fixés. L'argent est un moyen de réaliser ces objectifs,
un moyen parmi d'autres (la formation, la sensibilisation, l'information). Ces objectifs
vont être réalisés, soit par la fondation elle-même, soit par des particuliers ou des
associations auxquels la fondation va confier des bourses ou des subventions.
Les mutuelles : elles se créent sur la base d'une solidarité professionnelle ou territoriale.
Elles ont comme objectif une couverture des risques (santé, assurance) partagée
équitablement par tous les sociétaires, sans but lucratif.

Le cadre juridique et les acteurs statutaires : Les entreprises solidaires

Ces sociétés n'appartiennent pas stricto sensu à l'économie sociale mais poursuivent une
finalité sociale à travers leur activité marchande et concurrentielle. Elles bénéficient de droit
de l'agrément d’entreprise solidaire d'utilité sociale et de dispositifs financiers spécifiques.

Entreprises adaptées et ESAT : Les entreprises adaptées (AE) et les services d'aide par le
travail (ESAT) ont pour mission d'intégrer durablement les travailleurs handicapés dans
l'emploi. Les ESAT permettent à une personne handicapée d'exercer une activité dans un
milieu protégé si elle n'a pas acquis assez d'autonomie pour travailler en milieu ordinaire ou
dans une entreprise adaptée.

Les structures d'insertion par l'activité économique: Elles existent sous différentes formes,
entreprises d'insertion, associations intermédiaires, entreprises de travail temporaire
d'insertion, chantiers d'insertion, groupements d'employeurs pour l'insertion et la qualification,
régies de quartier, ateliers de centres d'hébergement (CHRS). De statut associatif ou
commercial, au cœur de l'économie marchande, elles œuvrent à l'insertion sociale et
professionnelle de personnes exclues du marché de l'emploi auxquelles elles proposent une
mise en situation de travail au sein d'activités économiques très diverses : bâtiment, nettoyage
industriel, imprimerie, restauration, aide à domicile, tourisme, etc. Un accompagnement
socio-professionnel est mis en place afin de prendre en compte l'ensemble des problématiques
de la personne (santé, logement, endettement, formation, etc.).

Les sociétés commerciales d'utilité sociale

La règlementation vise également les sociétés commerciales qui dans les termes de leur
statut respectent les principes de l'économie sociale et solidaire et remplissent
plusieurs conditions. La règlementation permet également à ces sociétés commerciales
ayant la qualité d'entreprises d'ESS de recevoir l'agrément "entreprise solidaire d'utilité
sociale", et de pouvoir bénéficier d'avantages fiscaux.

Pour être immatriculée au registre du commerce (RCS) des sociétés sous l'appellation
d'entreprise de l'économie sociale et solidaire ces sociétés (Sarl, SAS Société anonyme)
doivent :

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Respecter les 3 valeurs de l'économie sociale et solidaire. Elles doivent faire ressortir dans
leurs statuts :- la composition et le mode de fonctionnement des organes de direction attestant
d'une gouvernance démocratique,- l'affectation majoritaire des bénéfices de la société au
maintien ou au développement de son activité,- le caractère impartageable et non distribuable
des réserves obligatoires constituées.

Rechercher une utilité sociale. Sont considérées comme poursuivant une utilité sociale, les
entreprises dont l'objet social satisfait à titre principal à l'une au moins des 3 conditions
suivantes :
1) Elles ont pour objectif d'apporter un soutien aux personnes fragiles (leurs salariés, usagers,
clients, etc.) du fait de leur situation économique ou sociale, ou personnelle,
2) Elles ont pour objectif de contribuer à la lutte contre les exclusions et les inégalités, à
l'éducation à la citoyenneté, à la préservation et au développement du lien social ou au
maintien et au renforcement de la cohésion territoriale,
3) Elles concourent au développement durable, à la transition énergétique ou à la solidarité
internationale, sous réserve que l'activité de la société soit liée à l'un des 2 objectifs
mentionnés ci-dessus.

Appliquer les principes de gestion suivants : - au moins 50 % des bénéfices, après imputation
des pertes antérieures, doit alimenter le report bénéficiaire et les réserves obligatoires,
- le fonds de développement, réserve statutaire obligatoire, doit se voir affecter 20% des
bénéfices, tant que le montant total des diverses réserves n'atteint pas 20 % du capital social.
- interdiction pour la société d'amortir son capital et de procéder à une réduction de celui-ci
non motivée par des pertes, sauf si cela assure la continuité de l'activité.

Agrément "entreprises solidaire d'utilité sociale " ESUS

Les entreprises de l'ESS peuvent demander un agrément d’entreprises solidaire d'utilité


sociale auprès de la préfecture de leur siège social. Le principal avantage de cet
agrément est de permettre aux structures éligibles d'obtenir des fonds issus de l'épargne
salariale solidaire et de bénéficier de dispositifs de financement spécifiques. Il permet
également de bénéficier du dispositif local d'accompagnement et de quelques avantages
fiscaux pour les éventuels investisseurs.

Les entreprises de l'économie sociale et solidaire (ESS) sont éligibles à l'agrément si elles
remplissent les conditions suivantes : - poursuivre une utilité sociale (soutien à des publics
vulnérables, cohésion territoriale ou développement durable), cet objectif devant figurer dans
les statuts de l'entreprise, - prouver que l'utilité sociale impacte le compte de résultat de
manière significative, - avoir une échelle de salaires respectant 2 conditions : la moyenne des
rémunérations versées aux 5 salariés ou dirigeants les mieux rémunérés ne doit pas excéder un
plafond annuel fixé à 7 fois le Smic et la rémunération versée au salarié le mieux rémunéré ne
doit pas excéder un plafond annuel fixé à 10 fois le Smic, - les titres de capital de l'entreprise
ne doivent pas être négociés sur un marché financier.

Certaines structures relevant de l'économie sociale et solidaire bénéficient de l'agrément


de droit, en raison de leur activité. Il s'agit notamment des structures suivantes :
entreprises d'insertion ou de travail temporaire d'insertion, associations intermédiaires,
ateliers et chantiers d'insertion, organismes d'insertion sociale, services de l'aide sociale à
l'enfance, centres d'hébergement et de réinsertion sociale, entreprises adaptées, centres de
distribution de travail à domicile, établissements d'aide par le travail (EAT), associations
et fondations reconnues d'utilité publique, établissements et services accompagnant et
accueillant des enfants et des adultes handicapés.

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