DESS
DESS
Elisabetta Bucolo
Dans Hermès, La Revue 2003/2 (n° 36) , pages 109 à 118
Éditions CNRS Éditions
ISSN 0767-9513
ISBN 2271061407
DOI 10.4267/2042/9365
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LE COMMERCE EQUITABLE
s'occupent du suivi des contacts de longue duree avec les producteurs (etudes de rnarche, ame-
liorationsdesproductions,evaluationdesprojets de developpemenr...),verifientponctuellement
de part et d'autre le respectdes engagements sociaux et environnementaux. En Europe il y a plus
de 100 centralesd'achac, dont lesdouzeprincipalessont reuniesdans I'EuropeanFairTrade Asso-
ciation - EFTA, creee en 1990 et basee aMaastricht. L'EFTA permet l'importation de produits
provenant de 800 groupes de producteurs du Sud issusde 45 pays differentsdans le Sud, repre-
sentant 800000 familIes de producteurs, soit apeu pres 5 millions de personnes 2.
acteurs, au Nord comme au Sud, s'engagent a. respecter les criteres erablis, pour permettre la dura-
bilire de cette experience 6.
En ce qui concerne les criteres de selection des producteurs du commerce equitable, les refe-
rents locaux sont, en general, les cooperatives de travailleurs, les associations, des groupes fami-
liaux ou communautaires, des ONG. Tres souvent, il s'agit de groupes de femmes ou de sujets
socialement exclus, comme les handicapes. Leur dimension est variable, des groupes avec des mil-
liers de travailleurs et des usines avec une dizaine d'ouvriers jusqu'aux petits groupes de femmes
qui travaillent dans leurs maisons (Cies et Coop, 2000, p. 29). 11s s'engagent a. mettre en place une
organisation du travail, au sein de chaque unite de production, qui se fonde sur le respect de con-
ditions democratiques de participation aux decisions concernant la production, la destination des
gains et le montage des projets locaux. Dans cette rnerne logique, les decisions qui concernent les
changements des productions doivent etre examinees par l'assemblee des travailleurs et en accord
avec les principes du commerce equitable.
Pour ce qui est des centrales d'achat du commerce equitable, elles s'engagent a. renverser la
logique de l' echange inegal et introduisent, a. cette fin, une variable erhique pour la definition du
prix. 11 leur est assure, par Ie biais de calculs precis et affiches, ce que l' on appelle le FairTrade Pre-
mium, c'est-a-dire un plus que le commerce equitable paie sur le prix d'origine des produits pour
donner aux producteurs et a. leurs familles de quoi vivre au-dessus du seuil de pauvrete et de quoi
reinvestir pour le bien de la cornmunaute : de meilleures remunerations aux producteurs, des mar-
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a
progression du commerce equitable dans la derniere decennie est due 1'essord'une consomma-
tion plus critique et engagee. Elle integre le fait qu'il ne s'agit pas seulement d'un acte pour les
autres, mais avecles autres acteurs :les operateurs des magasins, les importateurs, les membres adhe-
rents aux associations de support, lesanimateurs des campagnes de sensibilisations, les benevoles, les
producteurs avec leurs familles et comrnunaures d'appartenance, enfin les consommateurs.
Chacune de ces parties contribue aun changement sur le long rerrne. L'impact de ce type de
commerce est modeste sur le plan quantitatif son chiffre d'affaires annuel en Europe, pour la vente
au detail, de plus de 200 millions d'Euros et un taux annuel moyen de croissance de 5 % 8. Mais il
est aussi qualitatif: selon le rapport d'EFTA, au Royaume-Uni, 86 % des consommateurs con-
naissent le commerce equitable, 84 % en Suede, en Belgique 62 % et aux Pays-Bas 66 %. L'interer
que les consommateurs portent aux questions echiques qui sont Iiees au commerce equitable a une
grande importance, car leurs consequences s'etendent bien au-dela des produits equirables. Cela
genere chez Ie consommateur une prise de conscience de la capacite dont il dispose pour faire pres-
sion sur les agents du commerce international et pour peser sur leurs choix de production, de dis-
tribution et de vente. Il constate qu'il est possible pour lefairtrade de commercer de rnaniere viable,
tout en respectant des regles ethiques. Il ne s'agir pas seulement de la reconnaissance des droits
sociaux pour les populations du Sud, mais aussi des regles pour la sauvegarde de l' environnement.
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D' ailleurs, les multinationales commencent afaire des efforts pour inregrer des clauses socia-
les et environnementales. Et ce, saufquelques cas isoles, non par reel souci d' equite mais pour satis-
faire les exigences erhiques des consommateurs, eveilles par l'impact des campagnes de
sensibilisation. Aux Etats-Unis des entreprises comme Nike ou Coca-Cola ont ete serieusement
destabilisees par la pression des consommateurs sur leurs politiques sociales au sein de leur entre-
prise et chez leurs sous-traitants etrangers 9. En France, rneme si la pression citoyenne resre peu
presence, le groupe Auchan s'efforce d' appliquer des normes sociales minimales ases achats dans
les pays duSud et collabore directement avec Ie collectif « De I'ethique sur l'etiquette 10» pour la
formation de ses acheteurs et pour Ie programme, dernarre en 1999, d'audits sociaux. Dans le
a
domaine de I'environnement, les groupes Accor et Vivendi se sont engages promouvoir une
demarche de rnaitrise des consommations at' echelle mondiale (Duval, 2000 ; Benchetritt, 2000).
Certes, ce n'est pas un impact direct du commerce equitable, mais les campagnes de sensi-
bilisation ont contribue adonner aux consommateurs les instruments pour prendre acre de leur
droit de revendication aussi bien aupres des grandes marques qu'a l' egard de certaines institutions
nationales et internationales. Les campagnes de sensibilisation « jubile 2000 pour l'elimination
de la dette », « De l' echique sur l' etiquette», « Libere res fringues », « Made in Dignity», ainsi
que d' autres ont pose, aux citoyens et aux institutions, des questions negligees auparavant. L'infor-
mation a joue,ainsi, un role fondamental de responsabilisation et a active une tres vaste zone de
« resistance sociale » (Perna, 1998, p. 114-115). Une realisationconcrete de ce changement au
niveauinstitutionnel est le pasfranchiavec la Resolution A4-198/98, approuveepar le Parlement
europeenle 2 juillet 1998. Ellea le merite de reconnaitre au commerceequitable une placedans la
politique de cooperationau developpement de 1'Union europeenne. Elle pourrait avoir un effet
levier sur Ie commerce international par 1'engagementdirect de 1'Union dans la mise en place
d'actions communautairesvisant au soutien du commerceequitable. Au niveaumondial, 1'OND
en 1999 a lancel' initiative « GlobalCompact » qui concerne 44 grandesentreprises,dont 4 Fran-
caises. Elless'engagent arespecterles droits de 1'homme,ceuxdes travailleurset de l'environne-
ment, ainsi qu'a rendre compte de leurs effortsdans un rapport public annuel. A un echelonplus
large, l'objectifest de reussir aporter un nouveauregard sur lesechanges internationaux et d'aller
encoreun peu plus loin que la clausesociale de1'OIT 11. EOOn, des pas ont ete faitsau seinde beau-
coup de parlements nationaux 12 et d'administrations locales qui ont choiside consommerdu cafe
equitable, produit symbole de ce commerce.
a
Les travailleurs participent davantage la gestion de l'entreprise, ils ont des responsabilites direc-
ternent liees au bon fonctionnement de la production et au developpernent social de leur com-
munaute. Ils ont, par ailleurs, des salaires plus convenables, ils sont plus syndiques et les droits de
la femme sont mieux respectes. Les acquis qu'ils representent ne doivent cependant pas faire
oublier les incertitudes pesant sur le devenir de ces experiences.
NOTES
1. 120 autres magasins du monde seront ouvertsdans les deux ans qui suivent.
2. L'EFfA represenre environ60 % des importationsequitablesen Europe.
3. L'ensemble de ces organisations est reuni, depuis 1997, sous le nom de FLO (Fair trade Labelling Organisa-
tions), qui a son siege a Bonn, en Allemagne. La mise en place d'actions communes capables de donner une
image unitaire aux groupes nationaux, en depir des quelques divergences, est la raisonpour laguelle, depuis
1993 deja, la collaboration est reglernenree formellement entre les trois organisations.
4. En Suisse, 90 % des detaillants vendent des produits du commerce equitable, aux Pays-Bas environ 7000
supermarches vendent des produits equirables et en Allemagne dans 25000 points de vente, hors « magasins
du monde », l'on peut trouver cesproduits.
5. En janvier1997, lesacteursdu commerce equitable francais commencenta se rencontrerpour arriver, en 1998,
a donner une definitioncommunede celui-ci, En mentionnant des criteresimperatifser des crireres a atteindre.
C'est ainsi qu'ils mettent en place la Plate-forme du commerce equitable francaise (Revue Peeples en marche,
1998).
6. Les crireres en detail: achat direct a des producteurs du Sud (en general des petits producteurs organises sur
basecollective) ; erablissement d'un registredes produeteurs, respecranr des criteresde production ecologique-
ment er socialement acceptables ; evaluations des projers de developpemenr des producreurs ; prefinancement
des producteurspour couvrirles cones de mise en placede la productionet des projets de developpernenr local;
action de support pour le developpement des entreprises er des actions rnenees par les producteursgrace a des
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cats, de negocier des conventions collectives et non-discrimination en matiere d'ernplois (Alternatives Economi-
ques, hors serien" 35, « Le bilan de la planete »).
12. Le Parlement europeen, le Congres des Etats-Unis, le Parlement japonais er, depuis le mois de janvier 2000, le
Parlement canadien. De plus, en Europe beaucoup d'administrations consomment du cafe equitable (Revue
Altreconomia, avril 2000).
13. Nous prenons l'exemple du cafe: 87 % du prix payepour un paquet de cafe reste dans les circuits commerciaux
a
du Nord, les 13 % restants retournent dans le Sud, peu presl O % pour les interrnediaires et seulement 3 ou
4 % pour les producteurs.
14. In Revue Altreconomia, n" 5, novernbre-decembre 1998.
REFERENCES BIBLIOGRAPHIQUES
BENCHETRIIT, N., « Polyester 80 %, Erhique 20 % », Alternatives Economiques, n" 183, juillet-aofrr 2000.
Crss ETCoos, Consumiamo eqeo, Florence, Commission Europeenne DG developpement, mars 2000.
DUVAL, G., « Les entreprises au bac d'essai », Alternatives Economiques, n" 185, octobre 2000.
EFfA, Memento pour l'an 2000, Belgique, EFTA, 1998.
Commercia equo esolidale, Milan, Regione Lombardia, 1997.
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L’auteur de cet article invite à un état des lieux sur la question de l’utilité
sociale, notion au cœur de multiples enjeux pour les acteurs de l’économie
sociale et solidaire et pour la société dans son ensemble, et dont les contours
se précisent peu à peu dans un débat sans cesse renouvelé. Pourquoi ce
concept s’est-il imposé ? Quel contexte a favorisé son émergence ? Nouvelles
règles du jeu avec les pouvoirs publics, pression des marchés concurren-
tiels, autant d’éléments qui contraignent les organisations d’économie
sociale à souligner les plus-values sociales générées par leurs activités de
manière à les pérenniser. C’est la question de la place accordée à l’écono-
mie sociale entre secteurs lucratif et public qui est alors posée : secteur
résiduel ou forme originale d’action articulant différentes logiques dans
une grande diversité d’interventions ? Si les apports de ce mode d’entre-
preneuriat à la dynamique globale de la société sont reconnus comme essen-
tiels, ne peut-on pas rapprocher la notion d’utilité sociale de celle d’intérêt
général ? C’est un véritable débat de société qui se profile, les recherches
sur l’utilité sociale rencontrant également les réflexions sur l’utilité
(*) LEN-CEBS-université de Nantes. économique et le développement durable.
●
et article vise à considérer avec un peu de recul l’effervescence qui
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N° 290 RECMA – REVUE INTERNATIONALE DE L’ÉCONOMIE SOCIALE
Économie sociale et solidaire, quelques réflexions à propos de l’utilité sociale…
●
Le contexte de la question de l’utilité sociale
Deux interprétations opposées peuvent être données du développement
récent des débats autour de l’utilité sociale des organisations de l’économie
(1) Dans la suite du texte, on se limi- sociale et de l’économie solidaire (1). La première conduirait à décrire les
tera à l’emploi de l’expression
« économie sociale », mais pour
acteurs de l’économie sociale comme les porteurs d’un étendard sur lequel
l’essentiel, ce qui sera écrit concer- flotteraient les couleurs d’une utilité sociale dont ils seraient les champions.
nera également les initiatives
rassemblées dans l’économie
La seconde y verrait les mêmes acteurs convoqués sur un terrain qu’ils n’ont
solidaire. pas vraiment choisi pour justifier leur accès aux subsides publics et leurs
avantages fiscaux. Selon la première interprétation, une situation offensive
de conquête se développerait, tandis que selon la seconde, une attitude plu-
tôt défensive semblerait s’imposer. Cette ambivalence renvoie à deux aspects
complémentaires de la situation actuelle: d’un côté, les problèmes à résoudre
multiplient la nécessité d’un entrepreneuriat collectif, d’un autre côté, l’idéo-
logie dominante tend à disqualifier les initiatives économiques hors du
secteur marchand lucratif.
Quelle que soit l’interprétation retenue, force est de constater que le débat
actuel sur l’utilité sociale n’est pas le vecteur d’une légitimation deman-
dée par les acteurs eux-mêmes, mais plutôt le champ de bataille où ils se
sont retrouvés à la suite de quelques pratiques « associatives » para-
administratives discutables aux yeux des chambres régionales de la Cour
des comptes et du fait d’une évolution des pratiques publiques de plus en
plus gouvernées par des règles concurrentielles reflétant l’économicisme
ambiant et conduisant les associations à obtenir une part croissante de leurs
ressources par la vente de services.
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RECMA – REVUE INTERNATIONALE DE L’ÉCONOMIE SOCIALE N° 290
Dossier – Économie sociale et enjeux de société
(2) Pour une illustration de ce pro- de 100 % (2) ! Avec la multiplication de ces situations de double contrainte,
cessus pouvant conduire à l’évic-
tion du bénévolat, voir Brovelli G.,
la charge de la preuve du bien-fondé de la réception de financements
Nogues H., 1994, La tutelle au publics s’est trouvée reportée sur les acteurs de l’économie sociale et, sin-
majeur protégé: la loi de 1968 et sa
mise en œuvre, L’Harmattan Paris,
gulièrement, sur ceux dont l’activité s’inscrit dans un cadre associatif dès
pp. 186-187. qu’ils bénéficient d’une subvention ou encore d’un avantage fiscal assimilé
(3) C’est-à-dire le renoncement déli-
béré d’une autorité publique à lever
logiquement à une « dépense fiscale » (3).
un impôt sur un agent dès lors qu’il
remplit certaines conditions ou
assume certaines missions.
Un engagement variable de l’économie sociale dans le marché
Simultanément, la croyance dans les vertus des marchés, supposés parfai-
tement concurrentiels, a fait naître un soupçon grandissant sur l’intérêt ou
sur la performance des services (ou des activités) des acteurs de l’économie
sociale, dans la mesure où ils n’étaient pas soumis au filtre de la concur-
rence, seule capable de faire converger « quasi mécaniquement » l’intérêt
particulier vers l’intérêt général. Sur cette question, il faut commencer
par faire observer que toutes les organisations de l’économie sociale n’échap-
pent pas aux logiques de la compétition. Les sociétés coopératives ouvrières
de production (Scop) sont engagées depuis toujours sur différents
marchés de biens et de services. Les sociétés mutualistes et les organismes
bancaires de l’économie sociale, qui ont contribué largement à l’émergence
de nouvelles activités économiques (crédits aux particuliers, assurance des
personnes, etc.), se trouvent aujourd’hui également sur des marchés concur-
rentiels. De même, les coopératives qui viennent prolonger et conforter
des activités artisanales dans de nombreux secteurs (agriculture, pêche, bâti-
ment, etc.) sont des formes d’entrepreneuriat collectif s’appuyant sur un
esprit de coopération, mais restant présentes également sur des marchés de
compétition.
Pour les autres acteurs de l’économie sociale, le plus souvent des associa-
tions ou des mutuelles, qui interviennent dans de nombreux secteurs (santé,
action sociale, services de proximité, activités culturelles, sportives, etc.),
l’objectif longtemps privilégié par les politiques publiques a été, dans un
souci d’équité, la couverture du territoire la plus complète possible et non
la mise en place d’une régulation par la concurrence. Dans ces condi-
tions, la situation habituelle pour de nombreux services de proximité reste
généralement un monopole spatial. La concurrence n’est donc pas com-
plètement absente, mais elle conserve souvent un caractère marginal.
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Économie sociale et solidaire, quelques réflexions à propos de l’utilité sociale…
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RECMA – REVUE INTERNATIONALE DE L’ÉCONOMIE SOCIALE N° 290
Dossier – Économie sociale et enjeux de société
●
La recherche d’un positionnement de l’économie sociale
Depuis longtemps, l’analyse de la place des organisations de l’économie
sociale dans la société française a constitué une question théorique et
pratique mêlée à des considérations stratégiques aussi bien du fait des
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N° 290 RECMA – REVUE INTERNATIONALE DE L’ÉCONOMIE SOCIALE
Économie sociale et solidaire, quelques réflexions à propos de l’utilité sociale…
(8) Voir par exemple Delors J., responsables de ces organisations que de la part des hommes politiques
Gaudin J., 1979, « Pour la création
d’un “troisième secteur”, échange et
ou encore des institutions concurrentes. En effet, derrière la position qui
projets », janvier-mars, repris dans peut être assignée à de telles organisations, se profilent non seulement un
Problèmes économiques sous le titre
encore plus explicite quant au projet
concept visant à les contenir, mais surtout une certaine conception du
de société envisagé: « Pour la créa- rôle qu’elles revendiquent, qu’elles sont en mesure ou même simplement
tion d’un “troisième secteur” coexis-
tant avec celui de l’économie de
en droit d’assumer. Il est vrai que le souci de certains acteurs de leur impo-
marché et celui des administrations », ser des limites précises pour les tenir à distance ou, au contraire, celui
n° 1616, 28 mars 1979, pp. 20-24.
(9) Qui rassemble plusieurs organi-
de les enrôler pour les engager au service d’intérêts qui leur sont exté-
sations : Groupement national de rieurs se sont opposés de manière récurrente dans l’histoire à leur recherche
la coopération (GNC), Fédération
nationale de la Mutualité française
d’un espace d’autonomie.
(FNMF), Union interfédérale des En France, le mot « tiers secteur » apparaît dans le débat public pendant
œuvres privées sanitaires et sociales
(Uniopss), Comité de coordination
les années 70. Conçu d’emblée et de façon prémonitoire comme « une
des œuvres mutualistes et coopéra- réponse partielle » (8) à la crise de l’emploi qui débute, son contour flou a
tives de l’Education nationale (Ccom-
cen). Cf. Rousselière D., Cassier B.,
fait certainement obstacle à sa reconnaissance et à son adoption au niveau
Clerc J.-M. (sous la dir. de Demous- politique comme au niveau scientifique. Conscients de cette ambiguïté, les
tier D.), L’entreprise collective: unité
et diversité de l’économie sociale
animateurs du Comité national de liaison des activités mutualistes, coopé-
et solidaire, rapport final Eseac, ratives et associatives (9) vont préférer en 1977 adopter une référence à l’éco-
programme de recherche-action
DIES-Mire, 2003, p. 9.
nomie sociale (10). Quelques années après, la création d’une Délégation
(10) Ce concept, emprunté au rap- interministérielle à l’économie sociale (DIES) traduit la volonté politique
port de Charles Gide pour l’Exposi-
tion universelle de 1900, fut défendu
d’une forme de reconnaissance institutionnelle et confirme le choix du
par Henri Desroche. Cf. Demous- vocable « économie sociale », sans équivalent dans les pays de tradition
tier D., 2001, L’économie sociale et
solidaire : s’associer pour entre- anglo-saxonne.
prendre autrement, La Découverte
et Syros, Paris, p. 52 ; Desroche H.,
« Rapport de synthèse ou quelques L’économie sociale comme secteur résiduel
hypothèses pour une entreprise Le changement de vocabulaire n’a pourtant pas modifié le positionnement
d’économie sociale », Actes du col-
loque du Cnlamca, 1977. conceptuel de l’économie sociale comme un « entre deux », toujours défini
(11) Weisbrod B. A. [1977], The par rapport aux secteurs lucratif et public. Les constructions théoriques,
voluntary nonprofit sector, D. C.
Heath, Lexington, Mass., 51-76, publiées dans la littérature anglo-saxonne ces dernières décennies, ont même
repris dans Susan Rose-Ackerman contribué à accréditer une telle définition. Elles expliquent, en effet, l’exis-
[1986], The economics of nonpro-
fit institutions, Oxford University tence des organisations sans but lucratif essentiellement par les défaillances
Press, 21-44. des deux autres secteurs. Weisbrod (11) souligne, par exemple, le caractère
(12) En effet, si les électeurs se par-
tagent entre ceux qui considèrent complémentaire du secteur volontaire non lucratif dans la production de
que les pouvoirs publics « en font biens publics structurellement sous optimale dans le cadre d’une décision
trop » et ceux qui, au contraire, esti-
ment qu’ils « n’en font pas assez », collective (12). De son côté, Hansmann (13) met en évidence « l’échec contrac-
les seconds ont la capacité de s’as-
socier et d’engager collectivement
tuel » du marché dans certaines situations où l’asymétrie d’information est
leurs ressources et leurs énergies trop forte. La confiance s’établirait plus facilement en l’absence de la recherche
pour réaliser un complément à l’ac-
tion publique. Quant aux premiers,
d’un but lucratif. L’association des destinataires du service à la création et
il leur reste la possibilité de se à la gestion de celui-ci permettrait de réaliser une coproduction simulta-
constituer en groupe de pression
pour limiter l’intervention publique,
née de l’offre et de la demande. Ainsi, des avantages comparatifs sont attri-
voire pour lui donner un caractère bués aux organisations sans but lucratif et l’analyse théorique conclut à leur
subsidiaire en arguant des bonnes
dispositions des seconds !
rôle plus accentué dans certaines activités comme les services relationnels
(13) Hansmann H., 1980, « The role ou encore pour des activités dont la rentabilité marchande est trop faibleou
of non profit enterprise », The Yale
Law Journal, 89 (avril), 835-898,
beaucoup trop incertaine.
repris dans Susan Rose-Ackerman Du fait de cette représentation, l’économie sociale se trouve enfermée dans
[1986], The Economics of Nonprofit
Institutions, Oxford University
les fonctions que les deux autres secteurs ne sont pas en mesure d’assurer
Press, 21-44. correctement. Le repérage de ces défaillances détermine donc ce qui doit
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RECMA – REVUE INTERNATIONALE DE L’ÉCONOMIE SOCIALE N° 290
Dossier – Économie sociale et enjeux de société
être sa vocation pour être utile socialement : investir et se risquer dans les
domaines laissés en friche ou encore mal couverts par les autres acteurs.
Bref, l’économie sociale est envisagée comme un secteur résiduel dont l’ac-
tivité économique n’est qu’à peine reconnue ; son rôle se limitant à mettre
en œuvre de façon subsidiaire ce qui ne s’accomplirait pas ou ce qui se réa-
liserait mal dans les deux autres sphères. Cependant, la place ainsi attri-
buée à l’économie sociale et solidaire est davantage concédée qu’acquise
et ne saurait en rien constituer un espace d’action collective véritable-
ment autonome.
Cette conception dominante dans la définition théorique de l’espace légi-
time d’intervention des organisations de l’économie sociale s’appuie prin-
cipalement sur des raisonnements d’ordre microéconomique (imperfections
des marchés, impuissance des acteurs publics). Elle est consolidée par les
analyses à caractère plus macroéconomique développées par la science poli-
tique. Ainsi, certains auteurs voient dans la croissance accélérée du nombre
des organisations de l’économie sociale et solidaire, observée ces trente der-
nières années, l’une des procédures « post-keynésiennes » de régulation de
(14) A l’instar de Claude Vienney la sortie de crise des économies développées (14). L’émancipation rêvée par
[1986], « Les acteurs, activités et
règles de l’économie sociale »,
les promoteurs de l’économie sociale n’est qu’une illusion si les fonctions
polycopié DESup, Paris 1, cité par économiques assurées sont totalement déterminées de manière exogène.
Danièle Demoustier, 2001, L’éco-
nomie sociale et solidaire : s’asso-
La présentation du positionnement de l’économie sociale, adoptée aujour-
cier pour entreprendre autrement, d’hui majoritairement dans la littérature scientifique sur cette question, a
Syros, Alternatives économiques,
p. 106.
été renouvelée par Adalbert Evers au début des années 90 (15). A côté de
(15) Evers A., Wintersberger l’économie sociale, notamment sous sa forme associative, elle fait appa-
H. (édit.) [1990], Shifts in the wel-
fare mix. their impact on work,
raître non seulement les secteurs lucratif et public, mais également la sphère
social services and welfare policies, privée de la famille (16) (voir schéma 1).
Francfort-New York, Campus-West-
view. En réalité, le modèle présenté
ici intègre aussi certains apports
d’Esping-Andersen G. [1990], The
●
three worlds of welfare capitalism, Schéma 1
Cambridge University Press, traduit
par Merrien F.-X. et alii, 1999, Les
Les quatre sphères du système économique et social
trois mondes de l’Etat-providence :
essai sur le capitalisme moderne,
MARCHÉ
Le lien social, Puf, Paris, 310 p.
(16) Pour une présentation plus
détaillée de la littérature sur ce
modèle, voir par exemple Eme B.,
Laville J.-L., 2000, « Pour une
approche pluraliste du tiers sec- Lucratif
teur », Revue d’anthropologie et de
déguisé
sociologie, n° 7, Presses universi-
taires de Caen, p. 168.
ASSOCIATION
FAMILLE ÉTAT
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N° 290 RECMA – REVUE INTERNATIONALE DE L’ÉCONOMIE SOCIALE
Économie sociale et solidaire, quelques réflexions à propos de l’utilité sociale…
●
L’utilité sociale au cœur de l’identité de l’économie sociale
L’analyse du bilan historique de l’action menée par les acteurs de l’écono-
mie sociale dans de nombreux domaines et l’examen de leurs réalisations
les plus récentes (aide à domicile, accueil d’enfants et d’adultes handicapés,
épargne solidaire, services bancaires aux ménages, aide à la création d’entreprises,
activités sportives, protection de la nature et du patrimoine, mutualisation
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RECMA – REVUE INTERNATIONALE DE L’ÉCONOMIE SOCIALE N° 290
Dossier – Économie sociale et enjeux de société
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N° 290 RECMA – REVUE INTERNATIONALE DE L’ÉCONOMIE SOCIALE
Économie sociale et solidaire, quelques réflexions à propos de l’utilité sociale…
Sur ces trois aspects, l’économie sociale apporte une contribution décisive
à la dynamique globale de la société en lui donnant de la réactivité, de la
souplesse et la possibilité d’une meilleure cohésion sociale.
Un rapport récent rapproche ces réflexions des « spécificités méritoires »
(21) Bloch-Lainé F., « Identifier les décrites déjà par François Bloch-Lainé (21). Ainsi, c’est d’abord parce que les
associations de service social », in
Bloch-Lainé F. (sous la direction de),
organisations d’économie solidaire « adhèrent aux principes et aux valeurs
Faire société, Syros, 1999, p. 63. et au “système de règles” de l’économie sociale et parce qu’elles les mettent en
(22) Parodi M., Roustang G.,
Micheau J., Garnier L., Manoury L.,
œuvre par leurs pratiques et dans leurs activités, qu’elles génèrent volontaire-
Anaya C., 2002, L’utilité sociale dans ment des utilités sociales ou des bénéfices collectifs (22) ».
dix champs d’activité de l’écono-
mie solidaire en Provence-Alpes-Côte
Bien sûr, des entreprises à but lucratif sont capables, elles aussi, de géné-
d’Azur, Collège coopératif-Tremplin, rer de l’utilité sociale, mais celle-ci apparaît alors comme un sous-produit,
Aix-en-Provence, rapport de
recherche final, programme de
comme un « produit fatal » de leur activité principale (23). Au contraire,
recherche-action DIES-Mire, p. 77. l’utilité sociale des organisations de l’économie sociale n’est pas le fruit du
(23) Symétriquement, il est possible
que l’activité d’organisations de
hasard, puisqu’elle s’inscrit logiquement au cœur des règles délibéré-
l’économie sociale puisse provo- ment retenues à cette fin.
quer des effets externes négatifs
(dégradation de l’environnement, Si l’on admet que la contribution fondamentale des organisations de
phénomènes d’assistance). La l’économie sociale consiste dans leur apport à la construction dyna-
question est alors de savoir si leur
mode de fonctionnement permet mique de réponses aux besoins des hommes et des femmes dans la
d’interroger ces pratiques sans société, là réside aussi, pour l’essentiel, leur utilité sociale. Compte
nécessité d’une réglementation.
tenu de son caractère collectif, il devient tentant de la rapprocher de
la notion d’intérêt général (lire l’encadré en page suivante).
Les réflexions théoriques des juristes déplacent donc l’attention vers le pro-
cessus collectif de construction de l’intérêt général. On peut penser qu’il
en va de même pour les règles d’énonciation de l’utilité sociale. Les fisca-
listes et les juristes praticiens, confrontés à la nécessité d’appliquer effecti-
vement des règles fiscales et à la mise en œuvre concrète des principes d’une
concurrence loyale, ont été parmi les premiers à prendre des initiatives.
Ils ont amené la jurisprudence à rechercher des clarifications. C’est pour-
quoi l’exemple des critères fiscaux qui permettent de justifier certaines exo-
nérations fiscales est instructif quant à la doctrine implicite qui sert de guide
aux pouvoirs publics aujourd’hui.
La règle des « 4 P » (lire l’encadré ci-dessous) mérite quelques commen-
taires. Le premier critère s’inscrit dans la logique de la subsidiarité évoquée
précédemment. Elle vise à supprimer les distorsions de concurrence en
●
Les critères fiscaux ou la règle des « 4 P »
Ces critères sont au nombre de quatre. Leur d’utilité sociale les actes payants réalisés
conjugaison conduit à considérer que l’organi- principalement au profit de personnes justifiant
sation doit être imposée. l’octroi d’avantages particuliers au vu de leur
• Le « produit » : est d’utilité sociale l’activité situation économique et sociale (chômeurs, per-
qui tend à satisfaire un besoin qui n’est pas pris sonnes handicapées, notamment).
en compte par le marché ou qui l’est de façon • L’abstention de « publicité ».
peu satisfaisante. • Le « prix inférieur » à celui des concurrents.
• Le « public » visé : sont susceptibles d’être D’après l’instruction fiscale de 1998 (complétée en 1999).
36
RECMA – REVUE INTERNATIONALE DE L’ÉCONOMIE SOCIALE N° 290
Dossier – Économie sociale et enjeux de société
●
Intérêt général et utilité sociale (*)
[...] Alexandra Euillet soutient que l’utilité fonctionnement. Sa « crise » est régulièrement
sociale est une notion dérivée de celle d’inté- évoquée. La nécessité de sa réforme aussi.
rêt général. Pour elle, « l’utilité sociale corres- Ce contexte est évidemment propice à une
pond à l’intérêt général auquel sont affectés des remise en cause du monopole étatique de la
critères réducteurs qui permettent à la fois de pré- formulation de l’intérêt général : « De nou-
ciser le champ d’activité concerné, mais aussi la veaux acteurs apparaissent, tandis que des pro-
nature des prérogatives exercées par les pouvoirs cédures inédites se développent, qui traduisent
publics en matière de création, de transformation une mutation profonde des modes de détermi-
et de contrôle du bon fonctionnement des éta- nation de l’intérêt général (5) ».
blissements et services du secteur sanitaire, social Les manifestations de cette mutation sont
et médico-social à but non lucratif dont ils assu- polymorphes : décentralisation, réactivation
rent le financement et la régulation notamment du principe de subsidiarité, accent mis sur la
au regard des besoins à satisfaire existants (1) ». nécessité de développer les procédures contrac-
L’intérêt général a lui-même un contenu frappé tuelles, développement du partenariat entre
du sceau de la relativité. Georges Vedel disait personnes publiques et personnes privées dans
de lui qu’il était « à la fois indéfinissable et la définition et la mise en œuvre de l’action
irremplaçable (2) », ce qui ne l’empêche nulle- publique, etc. Nous assistons ainsi à un pro-
ment d’être « l’épine dorsale du droit public (3) ». cessus qui contribue à ce que François Ran-
La vitalité de la notion vient même « de ce geon appelle la « diffusion de l’idéologie de
qu’elle n’a pas de contenu préétabli. Il faut, à l’intérêt général à travers toute la société civile (6) ».
tout moment, préciser ses contours et faire vali- Les organisations de l’économie sociale contri-
der, par des procédures démocratiques, les buts buent bien évidemment à cette « production
retenus comme étant d’intérêt général (4) ». négociée et territorialisée de l’intérêt général (7) »
En France, l’Etat a longtemps été appréhendé qui ne va toutefois pas sans tensions dès lors
comme le seul garant de l’intérêt général. que ce processus pose inévitablement le pro-
Or, ces deux dernières décennies, cet Etat blème des limites des champs de compétences
s’est trouvé confronté à des interrogations des acteurs qui en sont parties prenantes. Dans
croissantes concernant ses missions et son ce contexte, la référence des organismes
d’économie sociale à leur utilité sociale nous
(*) Extrait de Clergeau C., Dussuet A., Nogues H., Prouteau L., Schieb-
paraît traduire leur volonté d’affirmer la
Bienfait N., Urbain C., 2002, L’économie sociale et solidaire et les ser- spécificité de leur apport à cette reconsidé-
vices à domicile aux personnes âgées, rapport final MSH Ange
Guepin-université de Nantes, programme de recherche-action DIES-
ration profonde des modes d’expression de
Mire, pp. 19-21. l’intérêt général.
(1) Euillet A., « L’utilité sociale, une notion dérivée de celle d’intérêt
général », Revue de droit sanitaire et social, 30 (2), 2002, p. 210.
(2) Vedel G., in Rangeon F., 1986, L’idéologie de l’intérêt général, (6) Rangeon F., op. cit., p. 196.
Economica, préface, p. 3. (7) L’expression est empruntée à Jacques Palard (2001), « Introduction :
(3) Conseil d’Etat, L’intérêt général, rapport public 1999, p. 277. intérêt particulier contre cause collective ? », in Actions associatives,
L’expression est empruntée à Marcel Waline. solidarités et territoires, actes du colloque de Saint-Etienne des 18 et
(4) Ibid., p. 261. François Rangeon (op. cit., p. 7) classe l’intérêt géné- 19 octobre 2001, p. 218. Marie Bouchard, Gilles Bourque et Benoît
ral au nombre des « notions fonctionnelles », c’est-à-dire n’ayant Lévesque soulignent eux aussi que « l’économie sociale, au-delà de
aucune homogénéité conceptuelle et se caractérisant uniquement par son insertion dans les espaces laissés vacants par le marché et par
les fonctions qu’elles remplissent qui seules leur confèrent une véri- l’Etat, est appelée à participer à la recomposition des représentations
table unité. Alexandra Euillet considère elle aussi que l’intérêt géné- et des mécanismes de provision de l’intérêt général », dans L’évalua-
ral comme l’utilité sociale ont toutes les deux des origines tion de l’économie sociale dans la perspective des nouvelles formes
fonctionnelles (Euillet A., op. cit., p. 209). de régulation socio-économique de l’intérêt général, « Cahiers du
(5) Conseil d’Etat, L’intérêt général, rapport public 1999, p. 316. Crises », Uqam, Québec, working paper n° 13, 2000, p. 8.
37
N° 290 RECMA – REVUE INTERNATIONALE DE L’ÉCONOMIE SOCIALE
Économie sociale et solidaire, quelques réflexions à propos de l’utilité sociale…
38
RECMA – REVUE INTERNATIONALE DE L’ÉCONOMIE SOCIALE N° 290
Dossier – Économie sociale et enjeux de société
39
N° 290 RECMA – REVUE INTERNATIONALE DE L’ÉCONOMIE SOCIALE
Économie sociale et solidaire, quelques réflexions à propos de l’utilité sociale…
●
Conclusion
Il est intéressant de noter que ces réflexions ne sont pas un phénomène seu-
lement français, mais qu’existe également au niveau international un débat
qui s’est amplifié ces dernières décennies autour du bien-fondé des indi-
(26) Pour plus de détails, voir cateurs conventionnels utilisés pour évaluer la richesse économique créée (26).
Gadrey J. (2002), De la croissance
au développement : à la recherche
Ce qui est donc mis en question aujourd’hui, ce n’est pas seulement l’uti-
d’indicateurs alternatifs, disponible lité sociale, mais bien également l’utilité économique.
sur [Link]/
actualites/pdf/[Link].
Depuis les réflexions de Mishan sur les coûts sociaux de la croissance et
les travaux fondateurs de Tobin et Nordhaus sur le PNB visant à élargir la
conception de la richesse (économie domestique, économie souterraine),
les effets externes négatifs ont commencé à être pris en compte plus sérieu-
sement par l’analyse économique.
Plus récemment, la New Economics Foundation a proposé un indicateur
de développement durable (Index of sustainable economic welfare, ISEW).
Les travaux d’Amartya Sen ont conduit les organismes internationaux à
calculer un indicateur de développement humain (IDH) et à ne pas se
contenter du seul PIB par habitant, qui apparaît de plus en plus comme
un pauvre indicateur aveugle quant aux effets réels de la croissance.
Ces réflexions ne concernent pas seulement les macroéconomistes, mais
également les microéconomistes et les gestionnaires, puisque des comp-
tables canadiens, rejoignant des experts comptables anglais, font la pro-
motion d’une norme intégrant des considérations éthiques et sociales
(cf. la norme AA 1000-2000 de l’Institute for social and ethical).
Ainsi, par un effet boomerang, la question adressée aux acteurs de l’éco-
nomie sociale et solidaire se trouve-t-elle renvoyée avec force aux tenants
de l’économie officielle interrogeant la pertinence des indicateurs éco-
nomiques habituels qu’ils retiennent et qui ignorent (comme le mar-
ché, d’ailleurs) les effets sociaux et l’impact environnemental à court
terme, mais également à long terme et pour les générations à venir. D’une
certaine manière, les interrogations aujourd’hui largement partagées parmi
les responsables publics et que l’on résume rapidement autour du concept
de « développement durable » constituent dans une large mesure le
fruit non seulement du progrès des connaissances scientifiques, mais éga-
lement de la capacité des acteurs de la société rassemblés dans le cadre
des statuts juridiques de l’économie sociale à défendre ces valeurs et à
proposer dans le débat public les questions du sens du développement
en inventant de nouvelles pratiques plus proches des valeurs d’huma-
nisme, d’équité et de solidarité. Là réside sans doute, comme le suggère
(27) Foucauld, J.-[Link] (2001), « Une l’ancien commissaire au Plan Jean-Baptiste de Foucauld (27), la meilleure
culture de la résistance, de la régu-
lation et de l’utopie », Informations
preuve de l’utilité (sociale) pour une société : libérer l’énergie des hommes
sociales, n° 90-91, pp. 12-15. en leur permettant d’entreprendre ensemble et dans un autre but que le
lucre, ce qui constitue le cœur des projets nés au sein de l’économie sociale.
Dans cette capacité se trouve sans doute pour l’essentiel l’utilité sociale
de l’économie sociale. ●
40
RECMA – REVUE INTERNATIONALE DE L’ÉCONOMIE SOCIALE N° 290
Fondements de l’Économie Sociale et Solidaire - Page 1 / 2
Fondements de l’Économie
Sociale et Solidaire
L’Économie Sociale et Solidaire est souvent présentée comme complexe et difficile à
définir. Si les structures de l’ESS sont extrêmement variées (taille, secteur d’activité,
statut...), elles respectent toutes plusieurs grands principes de base :
4. Gouvernance démocratique
Les décisions stratégiques se prennent en assemblée générale, selon le principe « 1
homme = 1 voix ». Chaque membre compte pour une voix, quel que soit son apport (en
capital dans une coopérative ou en temps dans une association ou une mutuelle).
Une démarche portée par la Chambre Régionale de l’Économie Sociale et Solidaire des Pays de la Loire
Fondements de l’Économie Sociale et Solidaire - Page 2 / 2
5. Liberté d’adhésion
Nul ne peut être contraint d’adhérer ou de demeurer adhérent d’une structure de
l’Économie Sociale et Solidaire. Ce principe est au cœur de la vie associative. Dans le
champ coopératif, il a une conséquence importante : les entreprises coopératives sont
nécessairement des sociétés à capital variable, car les salariés, qui sont également des
associés, doivent pouvoir librement vendre leurs parts à la coopérative s’ils veulent la
quitter.
Une démarche portée par la Chambre Régionale de l’Économie Sociale et Solidaire des Pays de la Loire
Revue de droit comparé du travail et de la
sécurité sociale
3 | 2022
L’économie sociale et solidaire
Édition électronique
URL : [Link]
ISSN : 2262-9815
Éditeur
Centre de droit comparé du travail et de la sécurité sociale
Édition imprimée
Date de publication : 21 octobre 2022
Pagination : 6-25
ISSN : 2117-4350
Référence électronique
Isabelle Daugareilh et Mathieu de Poorter, « Introduction. L’internationalisation de l’économie sociale
et solidaire », Revue de droit comparé du travail et de la sécurité sociale [En ligne], 3 | 2022, mis en ligne le
21 octobre 2022, consulté le 09 novembre 2022. URL : [Link]
Creative Commons - Attribution - Pas d'Utilisation Commerciale - Pas de Modification 4.0 International
- CC BY-NC-ND 4.0
[Link]
Introduction
Isabelle Daugareilh
Directrice de recherche CNRS, COMPTRASEC - UMR CNRS 5114 - Université de
Bordeaux
Mathieu de Poorter
Président du CEDAG (Comité européen des associations d’intérêt général)
L’internationalisation de
l’économie sociale et solidaire
D
epuis le début des années 2010, le secteur coopératif et plus largement
celui de l’économie sociale et solidaire (ESS) connaît un regain d’intérêt
de la part des pouvoirs publics sur les plans national, européen et
international. Le législateur français, dans la foulée de ses homologues
italien et espagnol, adoptait le 31 juillet 2014 la loi relative à l’économie
sociale et solidaire, une loi qui s’est donné pour objectif de créer et reconnaître un
véritable secteur économique et de réformer, pour le moderniser, le droit coopératif.
1 [Link]
[Link]
2 [Link]
3 [Link]
4 M. Borgetto, « L’économie sociale et solidaire : quelle place pour le droit ? », in J. M. Chopart
et al., Les dynamiques de l’économie sociale et solidaire, Ed. La Découverte, coll. Recherches,
2006, p. 205.
valeurs y relatifs et de donner un mandat clair au BIT. Ainsi, le texte de l’OIT assume
et relève le défi de l’hétérogénéité de l’ESS et rompt l’isolement de la notion unifiée
par le législateur français de 2014. L’ESS reste sans doute « un drôle d’objet »5, mais
dispose grâce à la prouesse de l’OIT d’une assise internationale et d’une portée
universelle incontestable.
Un peu à l’identique du contexte historique du XIXe siècle lors duquel est née
l’utopie coopérativiste basée sur les premières associations ouvrières de production,
qui deviendront des coopératives de production, l’ESS est présentée en ce début de
XXIe siècle comme un ensemble apportant des solutions à des problèmes (maux) de
nature et de portée bien différentes, dessinant un horizon alternatif d’un point de vue
économique, social et environnemental. On y voit un moyen pour des travailleurs
de s’organiser pour sortir de l’informalité, pour s’affranchir des conditions de travail
imposées par les plateformes numériques, pour donner un sens à leur travail ou
pour mutualiser des moyens leur permettant de faire face solidairement à des
risques sociaux. C’est aussi un moyen de créer des entreprises poursuivant un but
social ou contribuant à la transition environnementale. L’ESS s’inscrirait aussi dans
des stratégies institutionnelles globales relatives au travail décent et à la protection
sociale universelle comme dans des politiques publiques nationales vis-à-vis de
publics en difficultés d’insertion sociale et professionnelle ou des politiques locales
de développement d’économie circulaire. L’ESS se présente comme une notion
qui repose sur un ensemble de principes et de valeurs contribuant à une finalité
collective et/ou d’intérêt général, et qui regroupe un vaste éventail d’organisations
très diverses sous des statuts juridiques différents. Seules celles ayant un objectif en
matière d’emploi et de protection sociale seront ici analysées.
D’un point de vue quantitatif, il est impossible d’avoir une vision précise de
l’ESS sur le plan mondial, ne serait-ce que parce que n’existant pas d’un point
de vue institutionnel, aucune statistique ne lui a encore été dédiée. Les chiffres
disponibles sont ceux portant sur les coopératives, dernièrement issus de la
20e Conférence internationale des statisticiens du travail de l’OIT des
10-19 octobre 2018, au cours de laquelle l’Organisation a adopté des directives
à cet effet. Les prochaines statistiques élaborées sur la base des directives seront
présentées lors de la prochaine Conférence internationale des statisticiens en 2023,
au cours de laquelle sera présenté le manuel des statistiques des coopératives.
Les estimations disponibles sont celles de la CICOPA6 (organisation internationale
des coopératives de production industrielle et de services) qui estimait, en 2017,
que 279 millions de personnes dans le monde travaillaient en lien avec des
coopératives ; plus de 1 milliard de personnes et 12% de la population mondiale
seraient membres de coopératives (toutes catégories confondues), 3 millions
d’entreprises dans le monde fournissant près de 9,5% de l’emploi dans le monde. En
outre, selon le World Cooperative Monitor (2020), les 300 principales mutuelles et
coopératives réalisent 2 146 milliards de dollars US de chiffre d’affaires. En Europe,
5 Selon les termes de J. Blanc, « Une théorie pour l’économie sociale et solidaire ? », RECMA,
2014, n°331, p. 118. Essai réalisé par D. Hiez et E. Lavillumière (dir.), Vers une théorie de
l’économie sociale et solidaire, Bruxelles, Ed. Larcier, 2013, 475 p.
6 Cité par B. Fonteneau, I. Pollet, La contribution de l’ESS et de la finance solidaire à l’avenir
du travail, Rapport pour le BIT, Genève, 2019, p. 22 : [Link]
library/cooperatives-and-employment-second-global-report
RDCTSS - 2022/3 7
Isabelle Daugareilh et Mathieu de Poorter
10 Les migrations vers le nouveau continent ont contribué à essaimer hors Europe l’utopie
coopérativiste. Ce fut le cas par exemple au Brésil. Voir L. A. Dissenha et R. Fortunato
Goulard, « Coopérativisme : les impacts du travail solidaire dans le sud du Brésil », dans ce
numéro.
11 Voir aussi D. Hiez, « La richesse de la loi Economie sociale et solidaire », Revue des sociétés,
2015, p. 147.
12 La réponse de la CE à la Résolution du Parlement européen du 17 février 2022 contenant
des recommandations à la Commission sur un statut pour les associations et organisations
à but non lucratif européenne transfrontalières (2020/2026(INL)) confirme par ailleurs cette
lecture stricte selon le droit de la concurrence, tout en abandonnant la proposition du
Parlement de Règlement pour la création d’un statut légal d’association européenne, et sa
possible portée pour un règlement similaire pour les fondations.
13 Voir T. Duverger, « L’invention de l’économie sociale en France et en Europe, un compromis
institutionnel instable », dans ce numéro.
RDCTSS - 2022/3 9
Isabelle Daugareilh et Mathieu de Poorter
elle « porte le projet d’un nouveau contrat social »14 et a été institutionnalisée à la
fin des années 90. Nonobstant ces différences, parfois profondes entre économie
sociale, économie solidaire et entrepreneuriat social, le législateur français réussit le
pari de les unir normativement par la loi de 201415. Pour cela il donne une définition
de l’ESS qui chapeaute les anciennes organisations de l’économie sociale et fait
place à celles nouvelles rattachées à l’économie solidaire, assouplit les principes du
droit coopératif, introduit la notion d’utilité sociale, qu’il ne définit pas mais qui est
proche de l’intérêt général16.
. Selon David Hiez17, le contexte international actuel dans lequel s’inscrit l’ESS
pourrait favoriser un réel changement de perspective de la CE plutôt connue pour
son attachement à la neutralité des entreprises d’une part, et d’autre part pour
son inclinaison très nette en faveur de l’entrepreneuriat social. La Commission
recomposée en 2019 a pour nouveau commissaire en charge de cette question le
ministre de l’ESS au Luxembourg lors de l’adoption de la Déclaration de Luxembourg
en 2015. Tandis que dans la Communication de 2011, les relations entre économie
sociale et entreprise sociale étaient ambiguës au point de flirter avec une possible
interchangeabilité, un premier signe de changement réside dans le plan d’action
adopté en décembre 2021 selon lequel l’entreprise sociale n’est « plus qu’une des
entités de l’économie sociale ». D. Hiez regarde aussi comme une heureuse précision
l’intégration dans le concept d’économie sociale de la notion de charities aux côtés
des associations, ce qui traduit surtout « la pleine consécration de la diversité de
l’économie sociale et solidaire »18 et sa délimitation inclusive.
Ces infléchissements de la Commission depuis 2011 engendrent trois types
d’innovations majeures figurant dans le texte de l’UE de 2021 soulignées par
D. Hiez : la définition de l’ESS comprend la primauté de la personne sur le profit,
l’ESS est un concept englobant et inclusif ce qui peut compenser « la pauvreté
relative des principes »19, comparés à la Charte européenne de l’ESS et aux textes
de 2022 de l’OCDE et de l’OIT. L’ouverture du concept d’ESS pose le problème de
la qualification juridique des entités/entreprises qui souhaitent y être rattachées et
justifie de défendre l’idée d’un label délivré par une autorité publique nationale
indépendante. D. Hiez voit dans le plan d’action de 2021 « un retour en grâce de
l’ESS au niveau européen », même si cela ne va pas jusqu’à modifier le droit de
la concurrence, « le plan d’action laisse transparaitre quelques frémissements en
matière d’aides d’Etat spécialement vis-à-vis des entreprises d’insertion par l’activité
économique ».
14 J. L. Laville et B. Eme (dir.), Cohésion sociale et emploi, Paris, Desclée de Brouwer, 1994,
cité par T. Duverger dans ce numéro.
15 Il faut également relever que le décret relatif à l’économie sociale, adopté par le Parlement
de la Wallonie, le 19 novembre 2008, avait déjà réussi cet exercice de cohérence.
16 D. Hiez, « La loi sur l’économie sociale et solidaire : un regard juridique bienveillant »,
RECMA, n°334, p. 44. S. Grandvuillemin, « Etre ou ne pas être une entreprise de l’économie
sociale et solidaire ? Une qualification entre unité et diversité », JCP, Entreprise et Affaire,
n°46, novembre 2015, p. 1542.
17 D. Hiez, « D’une communication de la Commission européenne à l’autre », dans ce numéro.
18 Ibid.
19 Ibid.
RDCTSS - 2022/3 11
Isabelle Daugareilh et Mathieu de Poorter
25 Le concept a été globalisé par J. L. Laville, « Vers une économie sociale et solidaire ?,
RECMA, n°281, 2001, p. 39.
26 Ibid.
27 OIT, L’économie sociale et solidaire et l’avenir du travail, juillet 2017.
RDCTSS - 2022/3 13
Isabelle Daugareilh et Mathieu de Poorter
Le rapprochement avec les S.A. est censé être un moyen d’assurer l’égalité de
traitement de tous les types d’entreprise et de permettre aux coopératives de devenir
compétitives. Cependant, jusqu’où aller dans l’hybridation ou la flexibilisation des
principes coopératifs ?
Ces glissements ont supposé de s’éloigner des principes traditionnels. Quels
seraient alors les traits irréductibles ? Selon H. Henry les caractéristiques des
coopératives peuvent se résumer de la façon suivante : en premier lieu, l’élément
commun aux organisations de l’ESS est de répondre à des besoins difficiles à
satisfaire dans le secteur privé et dont les institutions publiques s’occupent de moins
en moins ; en deuxième lieu, moins que la réalisation de profits, c’est la finalité et
le mode de répartition des bénéfices qui différencie l’ESS des S.A., ainsi que la
propriété des actifs et la dotation en fonds propres ; en troisième lieu, les S.A. sont
axées sur les capitaux et l’investissement, elles sont dirigées par les investisseurs et
sont déterminées par des rapports d’investissement et doivent posséder un capital
minimal déterminé. Les coopératives sont axées sur les personnes, sont dirigées
par les membres usagers et sont déterminées par les rapports de transaction, son
capital variant en fonction du nombre des membres.
Face au septième principe coopératif stipulant que « les coopératives
contribuent au développement durable de leur communauté dans le cadre
d’orientations approuvées par leurs membres », Henrÿ se demande très
justement si le rapprochement des coopératives avec les SA ne compromettrait
pas la capacité des coopératives à contribuer au développement durable30, ce qui
contreviendrait à un élément très contemporain de l’identité coopérative.
30 Ibid., p. 37.
31 Les Etats membres de l’OHADA ont adopté en 2010 un Acte uniforme relatif aux sociétés
coopératives, directement applicable dans les Etats membres. Le règlement du Conseil
de l’UE relatif au statut de la société coopérative européenne (SEC) n°1435/2003, entré
en vigueur en 2006, directement applicables dans les Etats membres. Le statut commun
des coopératives du Mercosur de 2009 est aussi directement applicable dans les Etats
membres, la loi-cadre sur les coopératives d’Amérique latine de 2008 étant sans force
obligatoire.
32 E. Dagnino, « Travail et économie sociale en Italie : un cadre juridique incertain », dans ce
numéro.
RDCTSS - 2022/3 15
Isabelle Daugareilh et Mathieu de Poorter
Dans des pays émergents, sur le continent africain ou américain, des lois ont été
adoptées sur l’ESS tout récemment. Ainsi, le Sénégal dispose d’une loi d’orientation
relative à l’ESS du 4 juin 2021, qui vise les « activités économiques menées avec
une approche centrée sur la personne humaine, visant une finalité sociale ou
environnementale, et réalisées par des coopératives ou mutuelles, des associations
entreprenantes, des entreprises sociales ou par des acteurs de l’économie
populaire »37. Pour sa part, l’Uruguay a adopté la loi sur l’ESS le 20 décembre 2019
rassemblant les anciens acteurs, au premier rang desquels figurent les coopératives,
et édictant des principes très proches de ceux du droit coopératif38.
Nonobstant la diversité des niveaux de développement législatifs et du poids
économique des entités de l’économie sociale dans le monde, la notion dans son
expression la plus complète s’est bel et bien imposée sur le plan international
pour plusieurs raisons. La crise de 2008, la pandémie de Covid-19, les catastrophes
écologiques et leurs traces indélébiles, poussent à chercher un modèle alternatif
à l’entreprise capitaliste et au libéralisme, qui permette de sortir du
désenchantement du travail et de faire place au bien-être dans le travail. Comment
les organisations de l’ESS, dans leur diversité, contribuent-elles de manière
innovante à relever les défis d’un monde du travail en mutation et soumis à autant
de maux et d’incertitudes ?
40 En France, la préservation d’emplois est l’un des axes de la loi de 2014 qui comprend
des dispositions sur le rachat d’entreprise (ex. Scopti). C’est aussi le cas en Argentine
avec le mouvement des empresas recuperadas (exemple REd Grafica cooperativa). Voir
B. Fonteneau et I. Pollet, La contribution de l’ESS et de la finance solidaire à l’avenir du
travail, op. cit., p. 29.
41 L. A. Dissenha et R. Fortunato Goulart, « Les impacts du travail solidaire dans le sud du
Brésil », dans ce numéro, op. cit.
42 E. Dagnino, « Travail et économie sociale dans le cadre juridique instable italien », op. cit.
43 Ibid.
RDCTSS - 2022/3 17
Isabelle Daugareilh et Mathieu de Poorter
48 Ibid.
49 Ibid.
50 F. Delagado Soares Netto, « Les relations entre droit du travail, coopérativisme et économie
sociale et solidaire en Uruguay », dans ce numéro, op. cit.
51 B. Fonteneau et I. Pollet, La contribution de l’ESS et de la finance solidaire à l’avenir du travail,
op. cit., p. 28.
52 E Dagnino, « Travail et économie sociale dans le cadre juridique instable italien », dans ce
numéro, op. cit.
53 Ibid.
RDCTSS - 2022/3 19
Isabelle Daugareilh et Mathieu de Poorter
RDCTSS - 2022/3 21
Isabelle Daugareilh et Mathieu de Poorter
par ailleurs une réforme légale du droit coopératif qui consisterait à imposer que
la relation de travail dans les coopératives soient expressément soumises au droit
du travail et de la sécurité sociale. C’est ce qui a été réalisé par le législateur catalan
qui, en 2017, a décidé d’imposer que les membres des coopératives bénéficient de
conditions de travail équivalentes à celles reconnues par les conventions collectives
de travail applicables aux salariés du secteur ou de l’entreprise principale pour
laquelle ils fournissent des services69. C’est sans doute la voie la plus efficace,
plus praticable que celle du droit pénal qui pour être efficace n’en est pas moins
restrictive. Plus généralement, la reconnaissance du statut de relation de travail
subordonnée dans les coopératives et le principe de révision coopérative paraissent
être des garanties indispensables contre les dérives susmentionnées.
69 Ibid.
70 M. Bachir Niang, « Economie sociale et solidaire et extension de l’assurance maladie au
Sénégal », op. cit., dans ce numéro.
71 B. Fontenau et I. Pollet, La contribution de l’ESS et de la finance solidaire à l’avenir du travail,
op. cit., sp. p. 34.
72 Ibid.
RDCTSS - 2022/3 23
Isabelle Daugareilh et Mathieu de Poorter
des entreprises autour de finalité convergentes, mais aussi une diversité des
secteurs et des formes organisationnelles. Ces contributions mettent également
en avant les développements inégaux, les limites et les opportunités des cadres
juridiques de l’ESS, de son instrumentalisation, de son européanisation et de son
internationalisation, grâce à l’OIT. Le panorama juridique, économique et social est à
l’évidence contrasté mais pourrait évoluer vers plus d’homogénéité sous l’impulsion
de la Résolution de l’OIT de 2022.
RDCTSS - 2022/3 25
L’Entreprise Sociale et Solidaire, ou la nécessité de changer
de paradigme
Éric Persais
Dans Annales des Mines - Gérer et comprendre 2017/2 (N° 128), pages 79 à 92
Éditions Institut Mines-Télécom
ISSN 0295-4397
DOI 10.3917/geco1.128.0079
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Éric PERSAIS
paradigme
Par Éric PERSAIS
CEREGE (EA 1722), Université de Poitiers
financement public des entités relevant de l’ESS ; quasi-biens publics que les entreprises et l’État ne
ces organisations doivent désormais démontrer leur veulent pas produire (WEISBROD, 1977) ;
apport à la collectivité pour pouvoir les obtenir. Ces • le fait que ces NPO soient le plus à même (compte
éléments impliquent un changement de posture, tenu de la stricte contrainte de non-distribution de béné-
puisqu’il s’agit pour elles de passer d’une vision norma- fices) d’envoyer des signaux de confiance aux ache-
tive basée sur la défense de valeurs à une logique teurs potentiels qui redoutent d’être exploités, du fait
instrumentale basée sur la création de valeur pour la
d’importantes asymétries d’information ou de produits/
société. C’est ce que nous nous attacherons à démon-
services non-standardisés (HANSMANN, 1980).
trer dans cet article, qui est essentiellement basé sur
une démarche théorique de recherche. Un vaste programme de recherche coordonné aux
États-Unis par le Johns Hopkins Institute depuis 1990,
La première partie de ce travail nous permettra de
a permis de caractériser les organisations relevant du
préciser ce qui caractérise l’entreprise sociale, et par
Non Profit Sector (NPS) :
extension l’entreprise de l’ESS, en France. Ce sera
l’occasion pour nous de montrer la nécessité de faire • Elles sont formelles, c’est-à-dire qu’elles ont un
évoluer la vision que l’on a habituellement de ces certain degré d’institutionnalisation, ce qui présuppose
entreprises, notamment dans un contexte de raréfac- une personnalité juridique ;
tion des ressources publiques. Dans la seconde partie, • Elles sont privées, c’est-à-dire distinctes de l’État
nous proposerons une nouvelle vision du modèle et des organisations issues directement des autorités
ESS, qui met en exergue une création de valeur à la publiques ;
fois économique, sociale et environnementale. • Elles disposent de leur propre système de gouver-
nance, dans le sens où elles doivent avoir leurs propres
systèmes de régulation et de prise de décision ;
De l’économie sociale à l’entreprise • Elles ne peuvent distribuer de profit ni à leurs
sociale et solidaire membres ni à leurs dirigeants ou à leurs propriétaires ;
• Elles doivent impliquer un certain niveau de contri-
bution en temps et/ou en argent et elles doivent être
De l’économie sociale à la loi sur l’ESS en France
fondées sur la liberté et l’adhésion volontaire de leurs
Apparue au XIXe siècle, en France, l’économie
membres.
sociale plonge ses racines dans différentes écoles
de pensée : un courant socialiste associationniste qui La grande diversité des circonstances socio-
vise à émanciper les travailleurs d’un « pouvoir capita- politiques, culturelles et économiques au sein de l’Union
liste dominant », une tendance sociale-chrétienne qui européenne n’a pas permis de réaliser à ce jour un
défend l’idée d’une solidarité envers les plus démunis, tel travail de recensement qui mettrait en exergue
une tradition libérale qui encourage les initiatives l’existence d’un tiers secteur véritablement unifié en
d’entraide entre ouvriers et une école solidariste qui Europe (DEFOURNY, 2013)(1). Cela n’empêche pas
prône le coopérativisme et soutient la création d’orga- que les entités économiques pouvant être perçues
nisations fonctionnant selon des principes démocra- comme relevant du secteur de l’économie sociale sont
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comme un secteur regroupant l’ensemble des organi- EMES, le réseau européen de recherche en économie sociale
sations à but non lucratif (Non Profit Organizations, (EMES, 1998).
Éric PERSAIS
lement reconnue de l’économie sociale, il est généra- d’initiatives de la société civile dans l’espace public des
lement admis que celle-ci inclut les coopératives et les sociétés démocratiques contemporaines. L’ensemble
sociétés mutuelles, aussi bien que les associations et des interactions qui en résultent se traduisent par
les fondations. des effets mutuels : d’un côté, les initiatives entrepre-
neuriales d’acteurs sociaux diversifiés participent à
Deux approches du tiers secteur nous semblent
l’évolution des formes de régulation publique et, de
pouvoir être distinguées, celle de l’économie sociale et
l’autre, les règles édictées par les pouvoirs publics
celle du Non-Profit Sector (NPS).
influencent les trajectoires des initiatives. Quoi qu’il
Leur point de divergence porte sur deux éléments en soit, isoler les organisations sans comprendre
clés : le contrôle de l’organisation et l’utilisation qui leur rapport à la sphère publique ne permet pas de
est faite des profits (DEFOURNY, 2001). saisir les ressorts de l’économie solidaire.
Sur le premier aspect, l’économie sociale insiste sur L’émergence du concept d’ESS provient finalement
la nécessité d’instaurer un dispositif formel de prise de la volonté de rassembler les deux approches
de décision démocratique, ce qui implique de donner pour décrire un ensemble d’organisations qui bénéfi-
un poids essentiel aux membres et à leurs voix dans cient d’un statut juridique particulier (coopératives,
le processus décisionnel. Cette disposition constitue mutuelles, associations et fondations) et qui inscrivent
un moyen de contrôle de la poursuite de ses activités leur démarche dans le cadre d’une économie solidaire
par l’organisation. Dans l’approche NPS, ce pouvoir de (DEFOURNY et NYSSENS, 2014). Selon Lipietz
contrôle existe en interne, notamment au travers des (2000), l’adjonction du terme « solidaire » vient d’une
structures de gouvernance, mais il n’y a pas d’obliga- volonté de dissocier deux aspects bien distincts
tion démocratique formelle. englobés par l’appellation « économie sociale et
solidaire » : l’économie sociale aurait pour ambition
Sur le second point, le NPS interdit toute distribution
de définir « comment, sous quel statut et en fonction
de bénéfices, ce qui exclut les coopératives et les
de quelles normes d’organisation interne, on le fait »,
mutuelles qui redistribuent généralement une partie
alors que l’économie solidaire permettrait de dire
de leurs surplus entre leurs membres, à l’exemple
« au nom de quoi on le fait ».
des mutuelles d’assurances qui retournent une partie
de leurs gains sous la forme de réductions de la Bien qu’elle ne fasse pas l’unanimité dans l’espace
cotisation de leurs membres pour la période à venir. européen, l’expression ESS fait désormais foi en
Selon Defourny (2013), « une autre façon de résumer France, notamment depuis l’adoption de la loi du
ces différences serait de dire que la base conceptuelle 31 juillet 2014.
de la Non Profit Approach est la contrainte de la non
Cette loi définit l’ESS comme « un mode d’entreprendre
distribution de surplus générés par l’activité, qui donne
et de développement économique adapté à tous les
une pertinence aux associations reconnues d’utilité
domaines de l’activité humaine auquel adhèrent des
publique ; alors que l’économie sociale convient mieux
personnes morales de droit privé qui remplissent les
à la pensée coopérative qui, naturellement, offre un
conditions cumulatives suivantes : 1) un but poursui-
espace plus clair aux organisations d’intérêt mutuel
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Carte postale incitant les consommateurs à adhérer à une coopérative, vers 1925.
« La Charte de l’économie sociale élaborée par le Comité national de liaison des activités
mutualistes, coopératives et associatives, ainsi que différents rapports ont défini les entités de
l’économie sociale et solidaire par le biais de plusieurs critères : “utilité collective ou sociale du
projet, liberté d’adhésion, gestion démocratique et participative, lucrativité limitée, mixité des
ressources”.»
Freeman (1984). Les tenants de cette approche règles de fonctionnement, de pratiques, que l’on
critiquent la vision traditionnelle d’une entreprise retrouve chez l’ensemble des acteurs : une rémunéra-
exclusivement axée sur l’intérêt des actionnaires. Cette tion limitée du capital, la distribution des surplus aux
vision leur paraît moralement inacceptable et elle ne salariés ou aux membres/utilisateurs sous la forme
correspond pas à la réalité du fonctionnement d’une de bonus, la création de fonds de réserve pour le
entreprise, dans un contexte d’ouverture et d’abaisse- développement de l’activité, l’utilisation immédiate
ment des frontières organisationnelles (DONALDSON de surplus pour des causes sociales (DEFOURNY
et PRESTON, 1995). Dans l’optique stakeholder, et NYSSENS, 2012). Finalement, ce sont à la fois
l’entreprise est avant tout considérée comme une l’utilité sociale et les valeurs portées par les acteurs
constellation d’intérêts de différentes natures (écono- qui justifieraient que ceux-ci bénéficient de soutiens
mique et non économique). particuliers de la part des pouvoirs publics : « By provi-
ding services, a third sector organisation (TSO) may
Dans l’approche partie prenante, deux visions
obtain more resources and recognition than otherwise
prédominent : l’une, normative, est basée sur le respect
to pursue its key social mission and promote its core
de règles de comportement, et l’autre, instrumentale,
value » (DEFOURNY et PESTOFF, 2008).
est basée sur la notion d’avantage (c’est-à-dire d’intérêt
à se comporter de telle ou telle façon). La première Cette référence aux valeurs et principes de l’ESS
considère que l’ensemble des intérêts en jeu dans une est d’ailleurs implicitement inscrite dans la loi ESS
entreprise sont légitimes et qu’ils doivent être pour- (art. 1er)(4) : « L’économie sociale et solidaire est un
suivis simultanément. Cette vision est généralement mode d’entreprendre et de développement économique
axée sur le respect de valeurs, de principes et de adapté à tous les domaines de l’activité humaine auquel
normes de comportement, chaque intérêt devant adhèrent des personnes morales de droit privé qui
être respecté pour ce qu’il est et non pour ce qu’il induit remplissent les conditions cumulatives suivantes : ... ».
en termes de performance. La deuxième prend en Les conditions énoncées font ici référence aux
quelque sorte le contrepied, puisque la prise en compte principes de l’ESS (un but autre que le seul partage
des intérêts des parties prenantes est une condition des bénéfices, une gouvernance démocratique, une
sine qua non de la réussite de l’entreprise. La gestion lucrativité limitée), des principes eux-mêmes inspirés
des stakeholders constitue un moyen mis au service par les valeurs sous-jacentes.
des objectifs de l’entreprise. Cette vision est donc
Aujourd’hui, en France, les entreprises de l’ESS font
fondée sur la notion d’intérêt.
des valeurs qu’elles portent ou des principes qui les
Au-delà des définitions dont nous nous sommes guident, des éléments de différenciation forts par
fait précédemment l’écho, la posture généralement rapport à celles de l’économie classique. On en retrouve
adoptée concernant l’entreprise sociale s’inscrit dans la d’ailleurs de nombreuses traces ou références dans
droite ligne de la théorie des parties prenantes, dans les stratégies, les plans et les outils de communication
sa vision normative. Même si la poursuite d’un objec- élaborés en direction de différents publics. L’exemple
tif social en constitue l’un des fondements (perspec- du slogan d’une banque mutualiste française, en 2016,
tive instrumentale), l’entreprise sociale est avant tout est, à ce sujet , éloquent : « Une banque qui appartient
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Éric PERSAIS
que leurs adhérents avaient vu, dans le même temps, l’arrange. (5) (6) (7)
leurs revenus s’effondrer : « Ces sociétés, dont le
D’autre part, l’ESS n’est pas une famille aussi unie
principe fondateur est basé sur la règle ‟un homme
que le discours habituel le laisse supposer. Selon
une voix”, sont devenues des mastodontes interna- Defourny (2004), l’appréhension de ce secteur souffre
tionaux dont la gouvernance a fini par échapper aux de deux « tensions majeures ». La première provient
coopérateurs eux-mêmes. Pour une raison simple : les de l’écart entre les entreprises ayant des activités
centres de décision se sont éloignés du niveau local marchandes (comme les coopératives de production)
où se situent les exploitations. La technostructure qu’ils et celles dont les activités sont non marchandes
ont mise en place pour assurer les débouchés de leurs (comme les associations à but non lucratif). Si les
produits les a, en outre, dépassés. Ces coopératives unes ne peuvent s’affranchir des règles du marché et
ont poursuivi leur croissance, comme toute société de s’abstraire des conditions de concurrence, les autres
capitaux, par des fusions entre elles ou des rachats bénéficient d’une plus grande latitude quant à leur
d’entreprises privées ». Cette dernière phrase montre politique globale. Elles risquent donc d’être moins
que le fossé entre certaines organisations de l’ESS et prises en défaut que les premières sur la question
celles de l’économie classique n’est pas aussi grand des valeurs, notamment celles relatives à la primauté
qu’il y paraît(6). de l’homme sur le profit. La seconde résulte de l’écart
L’auteur poursuivait en montrant les conséquences entre les organisations dites d’intérêt général (comme
désastreuses pour les adhérents de ces organisations : les associations de lutte contre la pauvreté) et celles
« Résultat, l’idéal coopératif de créer une entreprise – la dites d’intérêt partagé (comme les mutuelles d’assu-
coopérative – détenue par les agriculteurs eux-mêmes rances). Notons que les deuxièmes sont qualifiées de
afin de mutualiser la vente de leurs productions et « sociales », même si l’objectif qu’elles poursuivent
de leurs achats s’est évaporé. Et, à l’autre bout de la pour le compte de leurs sociétaires est purement
chaîne alimentaire, les coopérateurs, c’est-à-dire les économique. Par exemple, c’est parce qu’ils trouvaient
paysans, n’ont jamais autant souffert. Les crises du lait le prix des assurances trop élevé qu’un groupe
et du porc le démontrent, avec des coopératives qui leur d’instituteurs a créé, en 1934, la MAIF, qui est devenue
proposent des prix inférieurs à leurs coûts de produc- l’une des trois grandes mutuelles sans intermé-
tion, obligeant les éleveurs les plus faibles à courber diaire françaises. C’est ici toute l’ambiguïté du terme
l’échine ». Ironie de l’histoire, selon l’auteur : « La « social », dont la signification oscillerait entre le bien
coopérative ‟x”, leader dans le porc en Bretagne, a déjà commun (par exemple, une association sportive) et
intégré plus de 300 élevages, dont certains adhérents l’intérêt économique d’un collectif (comme la vente
étaient tellement étranglés par les dettes, notamment de produits pour le compte de coopérateurs). Selon
celles sur les aliments qu’elle commercialisait, qu’ils ont Defourny (2004), ces deux tensions sont significatives
préféré devenir salariés de la structure en lui vendant de la difficulté qu’il y aurait à réunir sous une même
leur outil de production. Bref, l’inverse du but recherché
à l’origine… ».
S’il n’est évidemment pas question de généraliser ce
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Éric PERSAIS
apporte potentiellement de la valeur à ses multiples
cas, la question des valeurs importe. De même, pour
bénéficiaires : ses actionnaires (cas de l’entreprise
persuader une banque d’octroyer un prêt dans le but de
classique) et ses parties prenantes (cas de l’ensemble
financer des investissements, l’entreprise doit démon-
des entreprises). Il n’en demeure pas moins que
trer sa capacité à le rembourser. Évidemment, les
cette perspective suppose de concevoir la valeur
dirigeants des structures de l’ESS ne sont pas naïfs
ainsi créée et distribuée dans son acception la plus
et la forte présence d’entreprises sociales dans des
large, c’est-à-dire d’en dépasser la seule dimension
secteurs soumis à une forte intensité concurren-
économique et financière (PORTER et CRAMER,
tielle (par exemple, le secteur de l’assurance) montre
2011).
qu’elles soutiennent largement la comparaison avec
celles de l’économie classique. Reste que la logique Dans une vision extensive du BM, les chercheurs
gestionnaire, qui commande de raisonner dans une mettent en exergue le fait 1) que cette création de
perspective instrumentale, n’est pas toujours intuitive valeur concerne non seulement les actionnaires, mais
pour les initiateurs de projets dits « alternatifs ». aussi les multiples parties prenantes qui participent
à son processus (PATZELT et al., 2008), et 2) le
En revanche, nous concéderons que le discours sur
fait que la valeur ainsi créée est à la fois de nature
les valeurs et, a fortiori, l’approche normative sont économique et de nature non économique (SOSNA et
importants, s’agissant de ressources humaines. En al., 2010). Maucuer (2013, p. 51) va d’ailleurs plus loin
effet, il faut bien reconnaître que la forte dimension lorsqu’il évoque à la fois la création et la redistribution
sociétale d’un projet d’entreprise peut être détermi- de la valeur et le fait que celle-ci doit être de nature
nante pour la participation d’un individu. C’est la bidimensionnelle (économique et sociale). Cette
raison pour laquelle de nombreux salariés se laissent vision échappe à la principale critique faite par de
convaincre par un tel argument et affichent claire- nombreux chercheurs en ce qu’elle ne centre pas la
ment leur préférence pour le modèle ESS. Cela dit, problématique de la création de valeur sur sa seule
la vision instrumentale ne peut être totalement dimension économique. Conformément à la logique
absente de la relation entreprise/salarié, notamment du développement durable, nous pensons d’ailleurs
parce que la question du salaire intervient largement que trois dimensions sont concernées : les dimensions
à ce niveau. Admettons que la performance de l’entre- économique, sociale et écologique. D’autre part, elle
prise exige des compétences pointues dans tous les admet l’existence de multiples bénéficiaires de la valeur
domaines et que les entreprises de l’ESS se trouvent ainsi créée par l’entreprise. Nous limiterons ici notre
en concurrence avec celles de l’économie classique, propos aux trois catégories de stakeholders qui sont
sur lesquelles elles doivent s’aligner. Ce point ne fait plus particulièrement concernées par cette création/
que renforcer la remarque précédente, celle de l’impor- distribution de valeur : les associés, les salariés et la
tance de la vision instrumentale, y compris pour le collectivité.
salarié. Enfin, remarquons que le modèle de l’ESS, par
les valeurs qu’il défend (l’homme est placé au centre Dans le cas de l’entreprise sociale et solidaire, la
de la problématique), mais également par ses postu- valeur créée concerne tout d’abord les associés,
lats (absence d’actionnaires) et les principes qui le qui sont eux-mêmes bénéficiaires du service rendu.
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principal apport du concept de business model (BM) est modifiée par la loi ESS (art. 24).
Éric PERSAIS
aux entreprises confrontées à un marché concurren- prise sociale : « … la capacité de mettre en place par
tiel peut conduire à des compressions de personnel. la production de biens ou de services des solutions
On peut simplement espérer qu’en dehors de l’appli- innovantes aux problèmes d’exclusion et de chômage »
cation stricte des règles du droit du travail, l’entreprise (OCDE, 1998). Dès lors, la valeur ainsi créée
envisagera l’ensemble des solutions qui lui permet- dépasserait largement la sphère de l’intérêt collectif
tront de diminuer les coûts, avant de se résoudre à des usagers ou des utilisateurs du service rendu. Elle
se séparer de ses salariés. Quoi qu’il en soit, la rejaillirait sur l’ensemble de la communauté par la
perspective de « licenciements boursiers » ne peut diminution des charges et les désagréments qu’elle
être à l’ordre du jour en raison de l’absence d’action- aurait à subir en son absence.
naires.
Valeur sociale ensuite, car l’ESS crée du lien. Comme
Autre élément clé de la loi ESS qui montre la volon- le note Laville (2000) : « Au sein de cette dynamique
té d’impliquer un peu plus les salariés dans la vie de ‟multi-stakeholder” se forme une confiance interper-
leur entreprise, ce sont les « Dispositions facilitant la sonnelle par l’instauration d’un espace de réciprocité,
transmission d’entreprises à leurs salariés ». Certes, où ne prédominent pas les dimensions stratégiques,
les SCOP (sociétés coopératives ouvrières de produc- instrumentales ou utilitaires et où s’exerce une réflexion
tion) font depuis longtemps partie du paysage écono- commune ». En d’autres termes, les valeurs/principes/
mique français (voir la loi n°78-763 du 19 juillet 1978, règles de fonctionnement sur lesquels sont basées les
notamment). Il reste que cette loi a clairement pour entreprises sociales font émerger cette confiance qui
objectif d’inciter le salarié à devenir également associé est à la base du contrat social entre l’organisation et la
de son entreprise. Si cette disposition concerne communauté.
l’ensemble des salariés (dimension collective de la
Valeur sociale, encore, si l’on admet que l’ESS couvre
valeur créée), elle génère potentiellement une valeur
des champs généralement délaissés par l’écono-
financière pour cette catégorie de stakeholder. Dans
mie classique, mais qui sont indispensables au bon
le cas des SCOP, cette dimension financière est déjà
fonctionnement d’une société. En France, par exemple,
présente puisqu’au minimum, 25 % du résultat leur
des domaines tels que la culture, l’action sociale ou le
reviennent de droit.
sport sont très largement couverts par des structures
Troisième catégorie de parties prenantes sur laquelle de l’ESS (61 % de l’action sociale, INSEE, 2013). La
nous portons désormais notre attention, la communau- notion d’utilité sociale est ici particulièrement forte,
té. Indiquons simplement que l’État et les collectivités et c’est la raison pour laquelle l’État octroie certains
sont supposés défendre l’intérêt général et qu’ils avantages aux associations reconnues, cette fois-ci,
détiennent de nombreux pouvoirs sur les acteurs en d’utilité publique (comme la possibilité de recevoir
tant que clients (par exemple, la commande publique), des dons et des legs). Finalement, l’utilité renvoie à
fournisseurs d’agrément (comme la délivrance de celle de valeur créée pour la collectivité. Elle entérine
l’agrément d’entreprise « solidaire d’utilité sociale ») la vision instrumentale qu’il convient, à notre sens,
ou encore de financeurs potentiels (au travers des d’avoir vis-à-vis de l’ESS. Pour un territoire, d’ailleurs,
subventions aux associations(12)). Le contrôle de ces il faut admettre que l’attractivité est non seulement une
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Éric PERSAIS
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1. Introduction
1. Introduction
2. Economie sociale et L’économie sociale et solidaire (ESS) est – de nos jours – un concept très à la
solidaire
3. L’entrepreneuriat mode, mais dont la définition reste floue. Ce d’autant plus que ce concept ne se traduit
social pas littéralement : en anglais, on parlera plutôt de « third sector », ou de « nonprofit
4. Economie sociale et sector », voire de « social and solidarity economy ». Il est également peu aisé de retracer
solidaire : mise en
pratique
un historique – et donc la provenance – d’un tel concept. Certains auteurs (EFIGIP (2011)
5. Conclusion n’hésitent pas à faire remonter son origine au XIIIe siècle avec l’apparition de
6. Bibliographie coopératives laitières en Franche-Comté, voire même à la Mésopotamie et à l’Egypte
antique – soit jusqu’à -3000 avant J.-C. (Collette (2008), p.10). D’autres (Nogues (2003),
p.32) mettent l’accent sur l’apparition du concept de « tiers secteur » dans le discours
français au cours des années 1970 ; voire au rapport d’Alain Lipietz « L’entreprise à but
social et le tiers secteur », rapport remis au ministre de l’Emploi et de la Solidarité en
2000. L’estimation de l’origine du concept varie également selon que l’on s’intéresse à
l’aspect social ou à l’aspect solidaire de l’ESS, comme nous le verrons plus loin.
Il n’en reste pas moins que dans le cadre de l’étude du développement durable, il est
particulièrement pertinent de se pencher sur la question de l’économie sociale et
solidaire. Non seulement parce que celle-ci touche aux trois domaines du développement
durable que sont l’économie, le social et l’environnement, mais aussi parce que l’ESS a
une approche éthique – voire téléologique1 – de l’économie dans son ensemble. Comme
le dit par exemple Christine Collette dans son ouvrage Economie sociale et solidaire –
Gouvernance et contrôle, « l’économie sociale et solidaire repose sur le postulat que la
croissance n’est pas un objectif en soi mais qu’elle doit être évaluée par rapport aux
objectifs qu’une société recherche » (Collette (2008), p.2). On touche ici à la question de
l’objectif de l’économie, question de plus en plus posée à l’heure actuelle, et notamment
dans les discours sur le développement durable.
1.1 Plan
Avant d’étudier l’ESS à proprement parler, il convient de se pencher sur ses deux
composantes : l’économie sociale, et l’économie solidaire. En effet, l’économie sociale et
solidaire est un concept relativement nouveau – du moins défini comme tel – et ce n’est
que récemment que l’on a rapproché l’économie sociale et l’économie solidaire pour les
étudier comme une discipline en soi. Puis, nous nous attarderons sur le concept
d’entrepreneuriat social, qui applique les principes de l’économie sociale et solidaire. Afin
d’illustrer concrètement la mise en œuvre et la portée de l’ESS, nous passerons en revue
trois exemples : Max Havelaar et le commerce équitable, la Grameen Bank, et
Specialisterne. Enfin, nous conclurons ce travail en en faisant la synthèse et en présentant
des pistes pour d’éventuelles recherches ultérieures.
1
Qui a trait à la finalité.
Par cette pluralité des formes juridiques des entreprises, il a été possible de « maintenir
dans les économies contemporaines un ensemble d’organisations qui ont pour
caractéristique de limiter l’appropriation des résultats de l’activité par les actionnaires et
privilégient la constitution d’un patrimoine collectif par rapport au retour sur
investissement. Si elles n’adoptent pas toutes un critère de non-lucrativité, elles limitent
toutes la redistribution des profits aux apporteurs de capitaux. » (Laville (2001), p.49). S’il
s’agit donc bel et bien d’économie et que la lucrativité des activités reste envisageable, on
voit qu’il n’est pas question de placer le profit avant toute chose et que, comme le dit
Laville, la redistribution de celui-ci est limitée.
En France, le débat public a d’abord utilisé le terme « tiers secteur », au cours des années
1970. Ce concept montre bien la perception « entre deux » que l’on a de ce secteur de
l’économie, toujours défini par rapport aux secteurs lucratif et public (Nogues (2003),
p.32). Si le discours a rapidement changé ce concept de tiers secteur en « économie
sociale », le positionnement de celle-ci reste le même : un secteur économique qui ne
relève ni du public, ni du privé. Il ne faut toutefois pas percevoir son rôle comme « se
limitant à mettre en œuvre de façon subsidiaire ce qui ne s’accomplirait pas ou ce qui se
réaliserait mal » (Nogues (2003), p.33) dans les deux autres secteurs. L’économie sociale
serait plutôt à percevoir « moins comme un secteur additif que comme une forme
originale d’articulation entre les différents pôles de l’économie » (EME (2000), pp.182-
183). Cette « forme d’hybridation des logiques d’action propres aux différentes sphères
devient alors un atout relativement spécifique » (Nogues (2003), p.34) à l’économie
sociale, lui permettant ainsi de répondre à certains besoins précis.
L’économie sociale se définit donc principalement par la forme juridique des entreprises,
et non par des domaines d’intervention précis. On voit également que les entreprises de
2
En Suisse, c’est l’article 60 A I.1 (et suivants) du Code civil qui régit le droit associatif : « Les associations
politiques, religieuses, scientifiques, artistiques, de bienfaisance, de récréation ou autres qui n'ont pas un but
économique acquièrent la personnalité dès qu'elles expriment dans leurs statuts la volonté d'être organisées
corporativement. » (Code civil suisse (2014).
l’économie sociale peuvent générer du profit, tout comme les entreprises issues de
l’économie de marché, mais que la redistribution de ce profit est ce qui va démarquer
l’économie sociale. Enfin, l’économie sociale permet de mélanger des logiques d’actions :
privées, publiques, à but lucratif ou non. Cela amène l’économie sociale à répondre à des
besoins spécifiques, de façon souvent innovante.
parce qu’il est indissociable des rapports humains […] et il se distingue de l’échange
redistributif, dans la mesure où il n’est pas imposé par un pouvoir central3.
L’économie solidaire fait donc appel à un mélange de ces divers pôles de l’économie. Le
secteur solidaire rassemble un ensemble diversifié de pratiques économiques comme, par
exemple, l’insertion par l’activité économique, l’épargne solidaire, le commerce équitable,
les structures en faveur du développement durable. Nous verrons par la suite la mise en
application concrète de ces pratiques.
Ces pratiques articulent des dimensions de réciprocité et de redistribution, mais aussi des
principes d’économie marchande, et la référence à des principes de justice et d’égalité. En
cela, l’économie solidaire se rapproche de l’économie sociale. Mais, l’économie solidaire
se définit plutôt par ses finalités : assurer l’insertion, renforcer le lien social, produire
autrement ; on parle volontiers d’utilité sociale des projets. Alors que, comme nous
l’avons vu plus haut, l’économie sociale est principalement définie par la forme que
prennent les institutions qui la composent.
3
Il faut noter ici que la réciprocité n’a pas nécessairement un caractère non-monétaire. Il s’agit
principalement d’un rapport social basé sur la symétrie ou l’équivalence, mais qui n’empêche nullement que
l’échange revête un caractère monétaire, comme nous le verrons plus loin dans le cadre du commerce
équitable.
4
Selon Jean Gadrey, est d’utilité sociale l’activité d’une organisation de l’ESS « qui a pour résultat constatable
et, en général, pour objectif explicite, au-delà d’autres objectifs éventuels de production de biens et de
services destinés à des usagers individuels, de contribuer à la réduction des inégalités économiques et
sociales, y compris par l’affirmation de nouveaux droits, à la solidarité (nationale, internationale, ou locale : le
lien social de proximité) et à la sociabilité, à l’amélioration des conditions collectives du développement
humain durable (dont font partie l’éducation, la santé, la culture, l’environnement, et la démocratie) »
(Gadrey (2004), p. 121).
Entre les 5 critères français de définition de l’ESS et les 6 principes d’application présentés
par la Chambre de l’ESS genevoise, on retrouve de nombreuses similitudes. Tout d’abord,
l’interdiction ou la limitation de l’appropriation individuelle des bénéfices occupe une
place primordiale. De même, la question de la gouvernance est centrale : ce que la
Chambre de l’ESS genevoise décrit sous « Fonctionnement participatif », « Gestion
autonome » ou « Respect de la personne », trouve écho dans les critères de « Liberté
d’adhésion », de « Gestion démocratique » et de « Mixité des ressources » dans la Charte
de l’ESS française. Enfin, on constate que la question de la finalité de l’ESS est également
présente d’un côté comme de l’autre : l’accent est mis sur l’utilité sociale, collective,
publique que doivent revêtir les projets de l’ESS. Il est intéressant de noter que la
Chambre de l’ESS genevoise est plus explicite quant à l’aspect environnemental de l’ESS,
puisqu’un principe lui est consacré5, alors que dans la Charte de l’ESS, il est sous-entendu
dans le critère de l’utilité sociale.
A défaut de pouvoir nous mener à une définition stricto sensu de l’économie sociale et
solidaire, ces divers éléments peuvent nous permettre d’établir une sorte d’idéal-type,
offrant la possibilité de situer d’éventuelles entreprises observées par rapport à l’ESS.
En ayant recours à de telles acceptions de l’ESS, il est estimé qu’en France, en 2010,
environ 10% des salariés français étaient employés par l’ESS, soit 2,34 millions de
personnes (site du Ministère des Finances et des Comptes Publics, consulté le
03.11.2014). A Genève, en 2009, des proportions similaires étaient constatées dans le
cadre d’une étude statistique menée sur l’ESS : « selon les données de mars 2009 de
l’Office fédéral de la statistique, les formes juridiques typiques de l’ESS (associations,
coopératives et fondations) regroupent 3’524 établissements genevois, ce qui correspond
à 7,4% du nombre total d’établissements présents sur le canton. Cela correspond à 10%
des emplois du canton en 2009. » (Chambre de l’économie sociale et solidaire – Après-GE
(2010), p.10).
Au-delà des discours que l’on peut tenir autour de l’économie sociale et solidaire, il est
important de réaliser que « celle-ci n’est pas seulement une théorie, elle est aussi une
pratique » (Hiez (2013), p.12). En effet, l’ESS se réalise vraiment dans des projets concrets.
Il est donc pertinent pour cet article de passer dès à présent à la mise en application de
l’ESS à travers la notion d’entrepreneuriat social et les exemples qui en découlent.
5
L’aspect environnemental se retrouve aussi dans la liste des valeurs proposée par les Chambres de l’ESS
vaudoise et genevoise, sous « écologie ».
3. L’entrepreneuriat social
1. Introduction
2. Economie sociale et
solidaire Au sein de l’économie sociale et solidaire, on trouve un concept tout aussi en
3. L’entrepreneuriat vogue, si ce n’est plus : celui de l’entrepreneuriat social. On peut percevoir
social l’entrepreneuriat social comme la mise en pratique des principes de l’ESS. Mais tout
4. Economie sociale et
solidaire : mise en comme pour l’ESS, il est difficile de donner une seule et unique définition de
pratique l’entrepreneuriat social.
5. Conclusion
6. Bibliographie Mair et Noboa voient l’entrepreneuriat social comme l’utilisation innovante d’une
combinaison de ressources afin de suivre des opportunités visant à la création
d’organisations et/ou de pratiques qui produisent et soutiennent des bénéfices sociaux
(Mair (2003), p.2).
La Commission Européenne, quant à elle, définit l’entreprise sociale comme une
entreprise « dont le principal objectif est d’avoir une incidence sociale plutôt que de
générer du profit pour ses propriétaires ou ses partenaires ; qui utilise ses excédents
principalement pour réaliser ces objectifs sociaux ; qui est gérée par un entrepreneur
social de manière responsable, transparente et innovante, notamment en associant les
employés, les clients et les parties prenantes concernées par ses activités. » (Commission
Européenne (2014), p.4)
Si ces définitions sont utiles en ce qu’elles nous donnent un premier aperçu de ce qu’est
l’entrepreneuriat social, elles n’en sont que deux parmi d’autres. Plutôt que de multiplier
les définitions, nous pouvons ici suivre une démarche selon laquelle il est courant de
présenter l’entrepreneuriat social : selon deux approches, américaine et européenne. En
suivant ce raisonnement, nous pourrons avoir – à défaut d’une définition précise et sans
doute réductrice – une bonne vision d’ensemble de ce qu’est l’entrepreneuriat social et
de ses composantes principales.
6
Que l’on peut traduire littéralement par « revenu gagné ». Si cette traduction littérale peut sembler
simpliste, elle n’en demeure pas moins fidèle à l’idée générale de cette école de pensée.
« commerciale à but non-lucratif » - et une version plus large, comprenant toutes les
formes d’initiatives d’affaire – ce qu’ils appellent l’approche « entreprise motivée par sa
mission » (Defourny (2012), p.7).
La seconde école de pensée américaine est celle de la « social innovation », l’innovation
sociale. Ici, l’entrepreneur social est perçu comme un acteur du changement, dans le sens
où il mène à bien de nouvelles combinaisons d’au moins une des façons suivantes :
nouveaux services, nouvelle qualité de service, nouvelles méthodes de production,
nouveaux facteurs de production, nouvelles formes d’organisation, ou nouveaux marchés
(Defourny (2012), p.8). On est donc ici dans une école se focalisant davantage sur les
résultats, sur ce qui ressort, plutôt que sur la source des moyens. Dans cette perspective,
Dees donne une définition de l’entrepreneur social comme jouant le rôle d’acteur du
changement dans le secteur social en adoptant comme mission de créer et soutenir de la
valeur sociale (et non pas juste de la valeur privée) ; en reconnaissant et poursuivant de
nouvelles opportunités servant cette mission ; en s’engageant dans un processus continu
d’innovation, d’adaptation et d’apprentissage ; en agissant courageusement sans être
limité par les ressources qu’il a à sa disposition, et ; en montrant une haute responsabilité
vis-à-vis des personnes visées et pour le résultat obtenu (Dees (1998), p.4).
L’approche américaine se concentre donc principalement sur la question des intrants –
quelles sources de revenus font fonctionner l’entreprise – et des extrants – qu’est-ce qui
ressort du processus d’entrepreneuriat social.
Voyons maintenant en quoi l’approche européenne diffère de – ou rejoint – cette
approche américaine.
7
EMES était au départ le titre d’un vaste projet de recherche dans le domaine, mené de 1996 à 2000. Ce
groupe international de chercheurs a décidé de reprendre l’acronyme du projet lorsqu’il s’est constitué en
association, pour devenir le EMES European Research Network.
Cette approche proposée par EMES nous permet de faire ressortir ces trois dimensions de
l’entrepreneuriat social que sont l’économie, le social8, et la gouvernance. On voit qu’elle
rejoint la définition de l’économie sociale et solidaire, notamment de par ses
considérations sur l’utilité collective ou l’utilité sociale – objectif de bénéficier à la société
– et par les indicateurs de gouvernance qui renvoient entre autre à l’aspect de gestion
démocratique de l’ESS.
8
Il faut noter que cette dimension sociale telle que définie par EMES peut aussi englober la dimension
environnementale. En effet, si l’on se penche sur l’indicateur no 4 – un objectif explicite de bénéficier à la
société – on peut en déduire qu’un objectif visant, par exemple, la protection de l’environnement peut très
bien être inclus dans cette catégorie de « bénéfice à la société ». Il serait donc erroné de penser que la
dimension environnementale du développement durable n’est pas prise en compte.
En plus de reprendre certains éléments déjà présentés plus haut, tels que les cibles ou
l’innovation, ce processus met l’accent sur la notion d’équilibre : il existe une situation de
base, un statut quo, qui est à un moment donné remis en question à travers la saisie
d’une opportunité. La situation qui en résulte est un nouvel équilibre, jugé plus
acceptable ou tout du moins consistant en une amélioration pour la population visée.
Dans les exemples que nous allons étudier par la suite, nous verrons que ce processus est
aisément identifiable, de même que les autres éléments présentés dans ce chapitre
consacré à l’entrepreneuriat social.
forme de magasins tels qu’Artisans du monde ou Magasins du monde, qui naissent dans
les années 1970. Cela répond également au slogan repris par la CNUCED en 1964 « Du
commerce, pas de l’assistance » (Trade, not Aid). Ce commerce alternatif est donc
fortement politisé, on peut parler d’un commerce « qui devient un acte politique en en
faisant un instrument de développement au bénéfice de partenaires du Sud »
9
(Ibid.).
Enfin, la troisième étape prend ses racines en 1988, aux Pays-Bas. Une coopérative de
producteurs de café mexicains prend contact avec une ONG néerlandaise – Solidaridad –
pour que celle-ci l’aide à trouver une solution pour « marketer » ses produits en Europe.
Cela a amené à une réflexion sur le commerce alternatif tel que nous l’avons décrit plus
haut. Bien que ce type de commerce remettait en question les mécanismes du système
mercantile dominant et proposait une relation plus juste entre les producteurs et les
consommateurs, celui-ci était loin de résoudre le problème de la vente de produits du
Tiers-Monde. En fait, dans le contexte de rythme et de style de vie des sociétés d’Europe
occidentale, se rendre dans un magasin « alternatif » pour y acheter un ou deux produits
représentait un tel effort – même pour les consommateurs les plus convaincus – qu’un tel
désavantage avait tendance à être perçu comme encore plus important que les prix plus
élevés (Renard (2003), pp.89-90). Il s’est donc avéré plus profitable de proposer ces
produits là où les consommateurs ont l’habitude de faire leurs achats : les supermarchés
et autres grands canaux de distribution.
Solidaridad a donc imaginé un label
appliqué à certains produits (d’abord le Les objectifs des standards Fairtrade,
café, puis d’autres tels que le cacao, le selon Max Havelaar:
sucre, le coton, les bananes, etc.) Des relations commerciales stables et
garantissant le respect de certains des prix équitables qui couvrent les
critères économiques, sociaux et coûts d’une production durable ;
environnementaux : prix minimum, Une prime Fairtrade supplémentaire
engagement des acheteurs dans la durée, destinée à des projets de
respect des droits humains, agriculture développement social, économique
durable (Doussin (2011), p.26). ou écologique ;
L’association néerlandaise créée dans ce
Une production respectueuse de
but ne sera autre que Max Havelaar.
l’environnement ;
Cette dernière étape a donc permis de
De bonnes conditions de travail ;
créer le commerce équitable tel que nous
le connaissons actuellement. Depuis, Des perspectives de développement
d’autres labels et standards Fairtrade ont pour les organisations de petits
vu le jour et font « concurrence »10 à Max producteurs. (Max Havelaar (2014)
Havelaar, comme par exemple FLOCERT
9
Si ce mouvement de commerce « alternatif » est présenté comme une étape dans le processus de création
du commerce équitable, il n’en reste pas moins qu’il reste très présent de nos jours : Le mouvement Magasins
du Monde constitue un vaste réseau européen de plus de 2700 magasins qui sont implantés dans 13 pays et
mobilisent plus de 100’000 bénévoles. (Site de Magasins du Monde, consulté le 13.11.2014). A noter toutefois
que les Magasins du Monde européens sont regroupés au sein du réseau européen de la World Fair Trade
Organization.
10
La question de la concurrence entre labels Fairtrade est un véritable enjeu, auquel il faudrait assurément
accorder plus qu’une note de bas de page. Cet article n’ayant toutefois pas vocation à traiter ce sujet, on
pourra se référer aux nombreux articles parus dans la presse au cours de l’année 2014, dont celui de Sophie
Caillat, « Commerce équitable : le label Max Havelaar « au bord de l’implosion » » (Caillat (2014).
11
Cet acronyme désigne un réseau de 4 fédérations internationales du commerce équitable : Fairtrade
Labelling Organizations, International Federation of Alternative Trade, Network of European Workshops, et
European Fair Trade Association.
2012 – 1139 organisations certifiées « Fairtrade », soit une augmentation de 15% par
rapport à 2011. Enfin, Fairtrade International avance également que ces organisations ont
reçu en 2012 un total de 86.2 millions d’euros en prime du commerce équitable 12
(Fairtrade International (2013), pp. 13, 33 et 52).
strictement la Grameen Bank, il faut souligner que son modèle de microcrédit a été
reproduit en des milliers d’occasions, ce qui implique un impact indirect très puissant.
A noter que d’autres activités ont été développées par M. Yunus, toutes estampillées
« Grameen » : téléphonie mobile, panneaux solaires, assurance maladie, etc. Toutes ces
entreprises sont axées sur un modèle d’entreprise sociale.
L’émergence de la Grameen Bank permet d’illustrer le processus d’entrepreneuriat social
de Martin et Osberg (2007), présenté plus haut. Tout d’abord, l’identification d’un
équilibre stable mais injuste, causant l’exclusion, la souffrance ou la marginalisation d’un
segment de la population humaine. Ici, M. Yunus a identifié une situation qu’il a estimée
injuste : l’impossibilité pour les populations les plus pauvres du Bangladesh d’accéder au
crédit et ainsi se sortir d’un cercle vicieux de la pauvreté. Ensuite, il y a eu identification
d’une opportunité au sein de cet équilibre injuste. La Grameen Bank s’adresse certes à
une population particulièrement pauvre, ayant peu de moyens, mais cette population est
aussi particulièrement nombreuse, ce qui ouvre de larges perspectives, notamment en
termes d’impact de réduction de la pauvreté. Impact renforcé du fait de l’inclusion des
femmes dans le processus. Enfin, un nouvel équilibre stable est créé : les populations
défavorisées ont accès au crédit, malgré leurs faibles moyens. De cette façon, de
nouvelles perspectives s’ouvrent à ces populations.
4.3 Specialisterne
Le dernier exemple d’entreprise sociale et solidaire traité dans cet article est celui de
Specialisterne13. L’entreprise, fondée en 2004, a la particularité d’employer une majorité –
environ 75% (Lagace (2008), p.2) – de personnes ayant un handicap relevant des troubles
du spectre autistique (TSA). Son fondateur, Thorkil Sonne, travaillait dans le domaine des
technologies de l’information lorsque son fils Lars a été diagnostiqué à l’âge de trois ans
comme ayant de tels troubles.
Sonne s’est engagé dans une association liée à ce handicap et a cherché des moyens de
permettre à son fils d’avoir une vie la plus normale possible. C’est dans le cadre de cette
association qu’il a appris que les personnes atteintes de TSA pouvaient utiliser leurs
compétences particulières dans le monde du travail. En effet, les personnes atteintes de
TSA peuvent – parfois – être dotées d’une grande intelligence, accompagnée d’une forte
capacité de concentration, de patience, et d’attention aux détails (Lagace (2008), p.2).
Autant de qualités qui – a découvert Thorkil Sonne – s’avèrent particulièrement
précieuses dans certains domaines précis, et notamment dans celui des tests en
informatique. Les testeurs doivent par exemple prêter une grande attention aux détails
lorsqu’ils scrutent la fonctionnalité des menus, de la navigation ou des applications. Une
tâche convenant parfaitement aux personnes atteintes de TSA (Lagace (2008), p.2).
Specialisterne a donc été fondé avec l’objectif de créer un environnement de travail
favorable aux personnes atteintes de TSA. L’entreprise emploie 50 personnes, travaillant
pour la plupart comme consultants sur des tâches telles que les tests de software, la
programmation, et la saisie de données pour les secteurs privé et public (Site de
Specialisterne, consulté le 23.10.2014).
Specialisterne est une entreprise se rapprochant de manière claire du modèle WISE, celui
des entreprises sociales visant l'intégration par le travail. En l’occurrence, il s’agit de
13
Littéralement « Les Spécialistes » en danois.
donner des opportunités de travail à des personnes n’ayant habituellement pas accès au
marché du travail. Il est en effet difficile pour une personne atteinte de TSA de trouver un
emploi. Par exemple, les entretiens d’embauche se passent souvent mal car la personne
interviewée peut mal interpréter les questions qui lui sont posées, ou se mettre à
bégayer, et cela donne une mauvaise image d’elle (Wang (2014), ce qui amène souvent à
ce qu’elle ne soit pas embauchée.
En mai 2013, Specialisterne et SAP – une entreprise allemande qui conçoit et vend des
logiciels – ont annoncé la mise sur pied d’un partenariat global visant à employer des
personnes atteintes de TSA comme testeurs de software, programmeurs ou encore
spécialistes de l’assurance qualité. SAP a pour objectif d’avoir, d’ici 2020, 1% de son
effectif constitué de personnes autistes, soit environ 650 employés. A titre de projet
pilote, SAP Labs et Specialisterne avaient déjà mis sur pied une équipe de 6 personnes en
Inde, obtenant des résultats probants (Site de SAP, consulté le 01.12.2014).
5. Conclusion
1. Introduction
2. Economie sociale et
solidaire
3. L’entrepreneuriat
social Dans cet article, nous avons pu explorer le concept d’économie sociale et
4. Economie sociale et solidaire. Pour ce faire, nous nous sommes d’abord penchés sur ses deux composantes :
solidaire : mise en l’économie sociale, et l’économie solidaire. La première se définissant principalement par
pratique
5. Conclusion la forme juridique des organisations qui la composent : mutuelles, coopératives,
6. Bibliographie associations, fondations. L’économie solidaire, de son côté, fait appel à divers pôles de
l’économie (marchande, non marchande, non monétaire) et se définit plutôt par ses
finalités : assurer l’insertion, renforcer le lien social, produire autrement. Dès lors, il a été
possible d’appréhender l’ESS comme un mélange de ces deux économies, mais aussi
comme allant plus loin que la simple addition de l’une à l’autre, lui donnant ainsi une
identité spécifique : interactions entre les individus, principes de gestion démocratique,
hybridation des ressources, recherche de développement de dimensions sociales,
économiques et solidaires, etc.
L’ESS se traduisant principalement dans des actions concrètes, cet article s’est ensuite
orienté vers la notion d’entrepreneuriat social, une notion plus « opérationnelle ». Cette
notion a donné un cadre d’analyse pour les exemples portant sur trois cas représentatifs
de la diversité de l’ESS : le commerce équitable, la Grameen Bank, et Specialisterne. Ces
exemples nous ont permis non seulement de voir comment se traduit concrètement le
concept d’économie sociale et solidaire dans les faits, mais aussi de voir à quel point le
champ d’intervention est large. Qu’il s’agisse du commerce international, de l’accès aux
services bancaires ou encore de l’employabilité de personnes « marginales », l’ESS
propose des solutions innovantes, faisant appel à plusieurs sphères de l’économie.
ESS et gouvernance
Un aspect de l’économie sociale et solidaire sur lequel une recherche plus poussée serait
judicieuse est celui de la gouvernance des entreprises de l’ESS. Nous avons vu que l’ESS
est fortement marquée par la forme juridique des entreprises qui la composent, un
« héritage » qui lui vient de l’économie sociale. Dès lors, certaines spécificités au niveau
de la gouvernance découlent directement des statuts des entreprises, en lien avec les
principes de solidarité, de démocratie et de non-lucrativité qui y sont inscrits. Constat que
rejoignent Petrella et Richez-Battesti, selon qui « les formes institutionnelles ne sont pas
neutres et influencent le comportement des acteurs, les modes d’organisation et la
performance des organisations « (Hiez (2013), p.355). Nous avons d’ailleurs vu qu’aussi
bien les 5 critères français de définition de l’ESS que les 6 principes d’application de la
Chambre de l’ESS genevoise mettent en avant la gouvernance : fonctionnement
participatif, gestion démocratique, liberté d’adhésion, etc. sont autant de notions fortes
dans la définition de l’ESS elle-même.
Il est intéressant de voir que ces spécificités se manifestent dans une approche que l’on
peut appeler « objectifs multiples – parties prenantes multiples » (Nyssens (2006), p.29).
Les auteurs Campi, Defourny et Grégoire – citant Laville et Nyssens – avancent que les
entreprises de l’ESS poursuivent au moins trois objectifs différents : social, économique,
et socio-politique/civique. L’objectif social est lié à la mission particulière d’une entreprise
de l’ESS. L’objectif économique renvoie pour sa part à la nature entrepreneuriale de l’ESS :
production d’un bien ou d’un service, durabilité financière, etc. Enfin, l’objectif civique
provient de l’ancrage socio-politique de ce secteur : promouvoir un nouveau modèle de
développement économique ou l’inclusion de populations marginalisées, par exemple.
Les opportunités et difficultés rencontrées par les entreprises de l’ESS sont basées sur le
fait que de nombreux « sous-objectifs » existent au sein de tels entreprises et qu’il n’y a
pas de critère simple pour les hiérarchiser (Borzaga (2004), p.302).
A ces objectifs multiples s’associent des parties prenantes multiples. En effet, tout
individu dans une organisation a des objectifs personnels qui doivent être satisfaits à
travers la poursuite de la mission de l’organisation, déterminant ainsi la nécessité pour
l’organisation de prendre en compte la diversité des objectifs individuels pour garantir sa
survie (Nyssens (2006), p.31). Qui sont ces parties prenantes, quels sont leurs enjeux ?
Autant de questions qui se posent lorsque l’on considère cette approche « objectifs
multiples – parties-prenantes multiples ». Le principe de démocratie adopté par les
organisations de l’ESS prend toute son importance. Notamment dans la mesure où très
souvent les parties prenantes sont membres de l’organisation et par conséquent
copropriétaires de celle-ci. Une analyse des processus de décisions dans les organisations
de l’ESS, aussi bien formels qu’informels (Nyssens (2006), p.36), pourrait s’avérer
particulièrement judicieuse, et peut-être même fournir des pistes de réflexion
intéressantes sur la gouvernance d’entreprise dans son ensemble.
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Sites internet
Les organisations de l'économie sociale adhèrent à des principes fondateurs, parmi lesquels: la
recherche d'une utilité collective, la non-lucrativité ou la lucrativité limitée (bénéfices
réinvestis au service du projet collectif), une gouvernance démocratique (primauté des
personnes sur le capital : « 1 personne = 1 voix », implication des parties prenantes). Le terme
d'« économie sociale » stricto sensu fait référence à l'approche qui délimite historiquement le
secteur en fonction du statut juridique des organisations : dans cette approche, l'économie
sociale désigne les associations, coopératives, mutuelles, fondations, fonds de dotation,
indépendamment de leur objet social ou activités.
Plus floue, l'« économie solidaire » peut être considérée comme le résultat d'un mouvement
qui s'est affirmé dans les années 1990, se définissant plus par la finalité de l'organisation,
parfois ses activités et sa gouvernance, indépendamment de son statut : commerce équitable,
insertion par l'activité économique, etc. Le terme solidaire tend à caractériser une forme de
réciprocité, prioritaire sur les principes du marché et de la distribution. Elle se définit d'une
façon politique, comme l’ensemble des activités de production, d’échange, d’épargne et de
consommation contribuant à la démocratisation de l’économie à partir d’engagements
citoyens.
L'ESS rassemble des organisations très diverses et la définition de son périmètre exact fait
encore parfois l'objet de débats. Ces groupes nécessitent une analyse juridique, fiscale et
sociale approfondie pour éviter que les risques en ces domaines ne viennent compromettre
gravement leur efficacité opérationnelle. Un « groupe associatif » ne répond pas à une forme
juridique particulière. On peut le définir comme suit : « Un groupe associatif est un ensemble
de plusieurs personnes morales, dont au moins une association (ou une fondation ou un fonds
de dotation), constitué dans un but de coopération, ou de complémentarité, en lien avec l’objet
statutaire de la ou des associations (ou une fondation ou un fonds de dotation), y participant ».
L’existence d’un groupe ainsi défini induit des interactions entre les personnes morales y
participantes, lesquelles entraînent des effets juridiques. Il faut les répertorier, en amont de la
constitution du groupe, ou de toute nouvelle interaction au sein d’un groupe constitué, sauf à
s’exposer à des risques juridiques, fiscaux ou sociaux, voire pénaux…
La prise de participation dans une société, relève de cette nature. De même, le fait pour une
association de devenir membre d’un autre organisme ou d’un groupement de moyens ou de
coopération, ou de toute autre personne morale, constitue une telle interaction.
Il faut vérifier :
1
La capacité juridique de l’association à créer une telle interaction
La nature des dispositions contractuelles ou statutaires à rédiger pour obtenir l’effet
recherché (organisation du pouvoir, sécurisation patrimoniale,…)
L’efficience des clauses organisant la gouvernance
Les incidences fiscales (participation active ou non, risque de « contagion lucrative »,
simple détention patrimoniale, existence de relations privilégiées, régime fiscal des
revenus générés,…)
S’agissant du droit du travail, on sera vigilant quant au statut de l’éventuel salarié représentant
l’organisme au sein de la structure liée.
L'économie sociale se compose des activités économiques exercées par des sociétés,
principalement des coopératives et des mutuelles, ainsi que par des associations. Elle a sa
propre éthique, qui se traduit par les principes suivants :
un statut privé,
la primauté de l’homme sur le capital,
un secteur économique à part entière qui œuvre sur le marché mais avec ses principes
propres,
l’indivisibilité des réserves : patrimoine collectif et impartageable,
une finalité explicite au service de la collectivité : intérêt général et utilité sociale,
un ancrage territorial des entreprises,
l'indépendance politique.
2
d'actionnaires comme parfois le sont les sociétés du secteur privé lucratif. Par
conséquent, il désigne un large éventail de groupes de bénévoles ou communautaires
et d'activités sans but lucratif.
Parfois, il est fait également référence à un quatrième secteur, le secteur informel, où les
échanges informels ont lieu entre la famille et les amis, entre membres d'une famille ou entre
membres d'un groupe d'amis. La théorisation de l'économie sociale a mobilisé depuis l'origine
des personnalités aux inspirations très diverses, de la religion (catholicisme social, par
exemple) à la politique (critique marxiste du capitalisme) en passant par la philosophie
(humanisme, personnalisme…). Les argumentations se développent sur le plan moral,
économique et politique – avec une tendance parfois à être plus normatif qu'analytique.
En Europe
Des règlementations bancaires comme Bâle II et Bâle III qui visent à réguler le système
bancaire s'applique également aux banques coopératives. Ces directives tendent à ignorer les
spécificités des banques coopératives, notamment concernant la définition du capital, elles
imposent des mesures de contrôle qui sous-entendent une uniformisation des pratiques et une
organisation centralisée. Ce fonctionnement est en opposition avec le fonctionnement
traditionnel des banques coopératives : des organisations en réseau qui cherchent plutôt à
adapter leurs pratiques au contexte local. De la même manière, Solvabilité II, qui règlemente
le secteur de l'assurance, risque de remettre en cause la gouvernance des mutuelles en
1Selon le Rapport de Rafael Chaves et José Luis Monzón (CIRIEC) intitulé « L'économie sociale dans
l'Union européenne » (publié fin 2007 par le Comité économique et social européen, N°CESE
COMM/05/2005), les coopératives, les associations et les mutuelles (ainsi que les structures
assimilées) comptaient, en 2002-2003, 11 142 883 emplois soit 6,7 % du volume total de l'emploi
salarié dans l'Union européenne à 25. Dans l'UE à 15, ce taux est de 7 %. (Années 2002-2003). L'étude
a été actualisée en 2012 [Link]
work/publications/social-economy-european-union-0/
3
imposant le directeur général comme "dirigeant effectif" aux dépens des administrateurs
bénévoles.
Sur l'imposition
Une question très débattue est celle de l'imposition des activités comme pour la TVA
(exonération oui/non, secteurs), de l'impôt sur les sociétés (exonération, 24 %, 33 %,
secteurs). C'est sur cet aspect fiscal et financier que se joue l'avenir de l'E.S.S. selon certains
mouvements. En effet, la question se pose de la fiscalisation de certaines activités marchandes
réalisées parfois par des associations.
Afrique francophone
En Amérique du Sud
L'économie sociale et solidaire est très dynamique en Amérique du Sud. Si ses acteurs sont en
relation avec les européens, leurs actions sont originales et leur histoire largement autonome.
Elle montre l'économie solidaire comme processus de démocratisation de l'économie
populaire. Au Brésil, elle affirme l'importance politique de l'économie populaire, mouvement
qui s'appuie entre autres sur la reprise d'entreprises par les salariés dans le cadre de
coopératives, chez les paysans du mouvement des sans-terre, du développement d'incubateurs
technologiques dans les universités, de la création d'organismes d'épargne ou de recyclage de
déchets urbains. Cette économie s'appuie sur des formes de parentèles et de voisinages
héritées des traditions auxquelles les participants tiennent. En Bolivie elle appuie les indiens
qui la développe pour la reconnaissance de leurs droits, de leur identité et de leur mode de vie.
Elle n'est pas considérée comme une forme archaïque de développement, mais comme une
alternative viable au capitalisme, son enjeu étant de dépasser la gestion de la survie pour
atteindre des modes d'accumulation8.
L'économie sociale est constituée par les organisations qui la composent, qui ont
traditionnellement des statuts associatifs, coopératifs ou mutuels. L’Économie solidaire se
définit plus que l'économie sociale par la finalité de ses activités, et revendique des nouvelles
formes de gouvernance remettant en cause celle - plus figée - de l'économie sociale
traditionnelle.
4
durable, selon ses acteurs et son courant. Il est à souligner que l'affiliation du commerce
équitable à une économie solidaire dépend de l'identité des acteurs concernés.
L'entrepreneuriat social
Critiques
Dans La Grève (Atlas Shrugged, 1957), la philosophe Ayn Rand adopte une position proche,
soulignant que vouloir ignorer les règles de base de l'économie au profit d'objectifs
« sociaux » ou « solidaires » c'est aller à la catastrophe selon elle. Elle dépeint ainsi une usine
dont les dirigeants décident de fonctionner suivant les principes d'une économie sociale ou
solidaire, ce qui débouche sur le chômage et la pauvreté pour tous : plus aucune incitation
n'est là pour motiver les travailleurs et la rémunération non au mérite mais selon les besoins a
fait fuir les plus compétents tout en introduisant la jalousie et la haine.
Plus récemment, l'économiste libéral Pascal Salin soulignait dans Libéralisme (2000) que
l'« économie sociale » ou sa composante « solidaire » ne permettent pas à ses yeux un
exercice clair des responsabilités individuelles et entrainaient une déresponsabilisation
nuisible à tous car la liberté individuelle ne trouve plus sa contrepartie nécessaire dans la
responsabilité. Il écrit ainsi : « On ne peut pas dire qu'il existe différents modes d'organisation
5
de la responsabilité sociale (ou responsabilité à l'égard d'autrui) ; il y en a un seul : la
définition des droits de propriété. Le marché en est la résultante éventuelle, mais ni nécessaire
ni suffisante. S'il est fondé sur des droits de propriété, il est alors le seul système d'échange
qui repose effectivement sur la responsabilité. Le secteur associatif, par exemple, l'économie
sociale, si à la mode, sont des structures floues qui ne permettent pas l'exercice correct des
responsabilités. »
6
ANNEXE : Les structures de l'économie sociale et solidaire (ESS)
L'économie solidaire est, quant à elle, une forme émergente de l'économie sociale axée vers
les initiatives de développement local, de réinsertion et de lutte contre l'exclusion.
La loi du 31 juillet 2014 définit l'économie sociale et solidaire comme "un mode
d'entreprendre et de développement économique adapté à tous les domaines de l'activité
humaine, auquel adhèrent des personnes morales de droit privé qui remplissent les conditions
cumulatives suivantes : (i) un but autre que le seul partage des bénéfices.
Cette formulation permet d'intégrer des entités aussi différentes que des sociétés
commerciales ou des fondations une gouvernance démocratique : le mode de gouvernance est
défini et organisé par les statuts, il prévoit l'information et la participation (dont l'expression
n'est pas seulement liée à leur apport en capital ou au montant de leur contribution financière)
des associés, des salariés et des parties prenantes aux réalisations de l'entreprise. (ii) une
lucrativité limitée : les bénéfices sont majoritairement consacrés à l'objectif de maintien ou de
développement de l'activité de l'entreprise et les réserves obligatoires constituées sont
impartageables et ne peuvent pas être distribuées, cela permet de limiter la spéculation sur le
capital et les parts sociales et (iii) d'assurer la finalité sociale de l'entreprise, mais les statuts
peuvent prévoir des dérogations pour permettre à l'assemblée générale de voter l'incorporation
au capital des sommes prélevées sur les réserves (ce qui augmente la valeur des parts sociales)
ou de procéder à des distributions de parts gratuites.
La loi prévoit des limites à cette incorporation. Le respect des trois conditions liées à la
finalité, à la gouvernance et à la lucrativité permet de réunir des entreprises aux statuts
juridiques hétérogènes dont la finalité, le mode d'organisation ou le fonctionnement
se différencient du modèle classique.
Font partie de l'économie sociale et solidaire : les personnes morales de droit privé
constituées sous forme de coopératives, de mutuelles, de fondations, ou d'associations.
C'est à dire les entreprises de l'économie sociale.
7
coopérative.
13
Les associations : peuvent employer des salariés mais sont à but non lucratif.
Une Fondation est l'acte par lequel une ou plusieurs personnes physiques ou morales
décident l'affectation irrévocable de biens, droits ou ressources à la réalisation
d'une œuvre d'intérêt général et à but non lucratif. Dans "fondation", il
y a "fonds". Une fondation, quel que soit le type de fondation, quels que soient ses
objectifs, c'est toujours : de l'argent privé mis à disposition d'une cause publique.
Pour la fondation, cet argent n'est pas la priorité. La priorité, ce sont
les objectifs que la fondation a fixés. L'argent est un moyen de réaliser ces objectifs,
un moyen parmi d'autres (la formation, la sensibilisation, l'information). Ces objectifs
vont être réalisés, soit par la fondation elle-même, soit par des particuliers ou des
associations auxquels la fondation va confier des bourses ou des subventions.
Les mutuelles : elles se créent sur la base d'une solidarité professionnelle ou territoriale.
Elles ont comme objectif une couverture des risques (santé, assurance) partagée
équitablement par tous les sociétaires, sans but lucratif.
Ces sociétés n'appartiennent pas stricto sensu à l'économie sociale mais poursuivent une
finalité sociale à travers leur activité marchande et concurrentielle. Elles bénéficient de droit
de l'agrément d’entreprise solidaire d'utilité sociale et de dispositifs financiers spécifiques.
Entreprises adaptées et ESAT : Les entreprises adaptées (AE) et les services d'aide par le
travail (ESAT) ont pour mission d'intégrer durablement les travailleurs handicapés dans
l'emploi. Les ESAT permettent à une personne handicapée d'exercer une activité dans un
milieu protégé si elle n'a pas acquis assez d'autonomie pour travailler en milieu ordinaire ou
dans une entreprise adaptée.
Les structures d'insertion par l'activité économique: Elles existent sous différentes formes,
entreprises d'insertion, associations intermédiaires, entreprises de travail temporaire
d'insertion, chantiers d'insertion, groupements d'employeurs pour l'insertion et la qualification,
régies de quartier, ateliers de centres d'hébergement (CHRS). De statut associatif ou
commercial, au cœur de l'économie marchande, elles œuvrent à l'insertion sociale et
professionnelle de personnes exclues du marché de l'emploi auxquelles elles proposent une
mise en situation de travail au sein d'activités économiques très diverses : bâtiment, nettoyage
industriel, imprimerie, restauration, aide à domicile, tourisme, etc. Un accompagnement
socio-professionnel est mis en place afin de prendre en compte l'ensemble des problématiques
de la personne (santé, logement, endettement, formation, etc.).
La règlementation vise également les sociétés commerciales qui dans les termes de leur
statut respectent les principes de l'économie sociale et solidaire et remplissent
plusieurs conditions. La règlementation permet également à ces sociétés commerciales
ayant la qualité d'entreprises d'ESS de recevoir l'agrément "entreprise solidaire d'utilité
sociale", et de pouvoir bénéficier d'avantages fiscaux.
Pour être immatriculée au registre du commerce (RCS) des sociétés sous l'appellation
d'entreprise de l'économie sociale et solidaire ces sociétés (Sarl, SAS Société anonyme)
doivent :
8
Respecter les 3 valeurs de l'économie sociale et solidaire. Elles doivent faire ressortir dans
leurs statuts :- la composition et le mode de fonctionnement des organes de direction attestant
d'une gouvernance démocratique,- l'affectation majoritaire des bénéfices de la société au
maintien ou au développement de son activité,- le caractère impartageable et non distribuable
des réserves obligatoires constituées.
Rechercher une utilité sociale. Sont considérées comme poursuivant une utilité sociale, les
entreprises dont l'objet social satisfait à titre principal à l'une au moins des 3 conditions
suivantes :
1) Elles ont pour objectif d'apporter un soutien aux personnes fragiles (leurs salariés, usagers,
clients, etc.) du fait de leur situation économique ou sociale, ou personnelle,
2) Elles ont pour objectif de contribuer à la lutte contre les exclusions et les inégalités, à
l'éducation à la citoyenneté, à la préservation et au développement du lien social ou au
maintien et au renforcement de la cohésion territoriale,
3) Elles concourent au développement durable, à la transition énergétique ou à la solidarité
internationale, sous réserve que l'activité de la société soit liée à l'un des 2 objectifs
mentionnés ci-dessus.
Appliquer les principes de gestion suivants : - au moins 50 % des bénéfices, après imputation
des pertes antérieures, doit alimenter le report bénéficiaire et les réserves obligatoires,
- le fonds de développement, réserve statutaire obligatoire, doit se voir affecter 20% des
bénéfices, tant que le montant total des diverses réserves n'atteint pas 20 % du capital social.
- interdiction pour la société d'amortir son capital et de procéder à une réduction de celui-ci
non motivée par des pertes, sauf si cela assure la continuité de l'activité.
Les entreprises de l'économie sociale et solidaire (ESS) sont éligibles à l'agrément si elles
remplissent les conditions suivantes : - poursuivre une utilité sociale (soutien à des publics
vulnérables, cohésion territoriale ou développement durable), cet objectif devant figurer dans
les statuts de l'entreprise, - prouver que l'utilité sociale impacte le compte de résultat de
manière significative, - avoir une échelle de salaires respectant 2 conditions : la moyenne des
rémunérations versées aux 5 salariés ou dirigeants les mieux rémunérés ne doit pas excéder un
plafond annuel fixé à 7 fois le Smic et la rémunération versée au salarié le mieux rémunéré ne
doit pas excéder un plafond annuel fixé à 10 fois le Smic, - les titres de capital de l'entreprise
ne doivent pas être négociés sur un marché financier.