GOUVERNANCE ET GOUVERNEMENT :
Définitions, Contrastes et Enjeux Conceptuels
——
Pour une application au gouvernement du Gabon à l'épreuve de la Ve République
I. — GENÈSE ET SÉDIMENTATIONS DU CONCEPT DE
GOUVERNANCE
1.1. Étymologie et trajectoire historique du mot
Le mot gouvernance est d'une grande ancienneté. Issu du grec kubernân (piloter un navire)
et du latin gubernare, il fut utilisé dès le XIIIe siècle en vieux français pour désigner l'art de
diriger. Padgen retrace la généalogie de cette notion aux conflits survenus entre les États
d'Europe lors de la constitution, au XVIe siècle, de vastes empires d'outre-mer. 1 En anglais
médiéval, governance désignait le simple fait de gouverner, de tenir les rênes de l'État. C'est
à partir des années 1980-1990 que le terme connaît une renaissance paradigmatique, porté
par les institutions financières internationales, au premier rang desquelles la Banque
mondiale.
Selon Hewitt de Alcantara, il convient de faire un « bon usage » du concept de gouvernance
et d'en circonscrire les contours afin d'éviter qu'il ne serve à désigner indistinctement tout ce
qui touche à l'administration publique.2 Cette mise en garde méthodologique est essentielle :
le risque de dilution sémantique est réel lorsque la notion est mobilisée sans précaution
épistémologique.
1.2. La définition fondatrice de la Banque mondiale (1989)
La définition la plus citée et la plus opérationnelle en sciences politiques et économiques est
celle posée par la Banque mondiale dans son rapport fondateur de 1989. Elle y définit la
gouvernance comme étant « l'exercice du pouvoir politique dans la gestion des affaires
d'une nation ».3 Cette définition présente l'avantage d'être à la fois synthétique et
fonctionnelle : elle met en lien la dimension politique du pouvoir et sa traduction concrète
dans l'administration des affaires publiques. Pour la Banque mondiale, la gouvernance revêt
1
Banque Mondiale, L'Afrique Subsaharienne. De la Crise à une Croissance Durable,
Washington D.C., 1989, p. 60.
2
Assogba, Yao, « Problématique de la Gouvernance en Afrique subsaharienne : Tendance
Générale en Afrique francophone », Revue Canadienne d'Etudes du Développement,
numéro spécial, 1996, pp. 57-73.
3
Hewitt de Alcantara, Cynthia, « Du Bon Usage du Concept de Gouvernance », Revue
Internationale des Sciences Sociales, N° 155, mars 1998, pp. 109-117.
trois dimensions essentielles : (i) la nature du régime politique ; (ii) les pratiques de l'autorité
dans la gestion des ressources économiques, financières et sociales du pays ; (iii) l'aptitude
de l'État à définir et mettre en œuvre des politiques et à assumer ses fonctions régaliennes.
Gogué, en reprenant cette définition dans son analyse de l'Afrique subsaharienne, souligne
que les pays africains ne pourront retrouver la voie d'une croissance durable que si leurs
dirigeants politiques renoncent à leurs manières de gérer les ressources publiques de façon
opaque et clientéliste.4 La gouvernance devient ainsi non seulement un constat analytique,
mais un impératif normatif.
1.3. La définition d'Assogba : les trois principes fondamentaux
Pour Assogba (1996), la gouvernance repose sur trois principes fondamentaux : (i) le
principe de la démocratisation formelle ; (ii) le principe de la bonne et saine gestion des
affaires publiques ; et (iii) le principe de participation effective des acteurs sociaux à la vie
publique.5 Ce triptyque conceptuel enrichit considérablement la définition initiale de la
Banque mondiale en y intégrant la dimension de la légitimité populaire. La démocratie
formelle implique notamment l'organisation d'élections compétitives, libres et transparentes,
le respect des droits civils, politiques et sociaux — droit de vote, liberté d'expression et de
presse, droit de réunion et d'association à des fins politiques.
1.4. La gouvernance selon Stoker : cinq propositions théoriques
Stoker (1998) propose une théorisation à travers cinq propositions qui constituent autant de
piliers pour comprendre la gouvernance contemporaine. 6 Premièrement, la gouvernance
désigne un ensemble d'institutions et d'acteurs qui n'appartiennent pas tous à la sphère du
gouvernement. Deuxièmement, elle traduit l'effacement des frontières et des responsabilités
dans la gestion des problèmes économiques et sociaux. Troisièmement, elle identifie une
interdépendance des pouvoirs entre les institutions associées aux actions collectives.
Quatrièmement, elle reconnaît l'existence de réseaux autonomes d'acteurs. Cinquièmement,
elle part du principe que la capacité d'agir ne réside pas dans le seul pouvoir de commander
de l'État, mais dans les ressources des acteurs en présence. Cette approche pluriactorielle est
déterminante pour analyser des situations comme celle du Gabon post-2023.
4
Padgen, Anthony, « La Genèse de la "Gouvernance" et l'Ordre Mondial "Cosmopolitique"
selon les Lumières », Revue internationale des sciences sociales, N° 155, mars 1998, pp. 9-
17.
5
Stoker, Gerry, « Cinq Propositions pour une Théorie de la Gouvernance », Revue
Internationale des Sciences Sociales, N° 155, mars 1998, pp. 19-30.
6
Jessop, Bob, « L'essor de la gouvernance et ses Risques d'Échec : le Cas du Développement
», Revue internationale des sciences sociales, N° 155, mars 1998, pp. 31-49.
1.5. La gouvernance selon Jessop : risques d'échec et dialectique
Pour Jessop (1998), la gouvernance est caractérisée par une dialectique inhérente entre son
essor et ses risques d'échec.7 Il analyse les mécanismes de meta-gouvernance — c'est-à-dire
la gouvernance de la gouvernance — et montre que dans les pays en développement, la
faiblesse des institutions peut conduire à ce qu'il nomme une « dérive de gouvernance »
(governance failure), lorsque les réseaux d'acteurs ne parviennent pas à produire des
solutions collectives durables. Ce risque est particulièrement prégnant dans les contextes de
transition politique.
1.6. La gouvernance selon Hyden et Bratton : le partage des rôles
Hyden et Bratton (1992), dans leur ouvrage collectif de référence, conçoivent la
gouvernance en Afrique comme un processus de partage des rôles entre l'État, le marché et
la société civile.8 Ils définissent la gouvernance comme « la gestion des ressources
collectives dans un cadre d'interaction entre acteurs publics et privés ». Cette définition a le
mérite de sortir la gouvernance de son acception purement étatique et d'en faire un concept
relationnel, qui interroge la nature des liens entre les différents porteurs d'autorité, de
légitimité et de ressources dans une société donnée.
Bratton et Van de Walle (1992) précisent, dans le même sillage, que la bonne gouvernance
en Afrique suppose avant tout une réponse effective des gouvernements aux exigences
populaires.9 Ils distinguent la gouvernance formelle — celle des textes constitutionnels et
des institutions — de la gouvernance réelle — celle des pratiques effectives du pouvoir.
Cette distinction est analytiquement fondamentale pour l'étude du cas gabonais.
1.7. La gouvernance selon la Banque africaine de développement
La Banque africaine de développement (BAD), dans sa Politique de Bonne Gouvernance de
2000, définit cette dernière comme l'ensemble des pratiques par lesquelles les détenteurs de
l'autorité exercent leur pouvoir en vue de gérer les ressources économiques et sociales d'un
pays pour le développement.10 La BAD identifie quatre dimensions de la bonne gouvernance
: (i) la responsabilité (accountability) ; (ii) la transparence ; (iii) la lutte contre la corruption ;
7
Gogué, Tchabouré Aimé, « Gouvernance en Afrique : Etat des lieux », Etudes et
Recherches Economiques, N° 67, Banque Africaine de Développement, 2001.
8
Ndulu, B.J. and S.A. O'Connell, « Governance and Growth in Sub-Saharan Africa »,
Journal of Economic Perspectives, Vol. 13, N° 3, 1999, pp. 41-66.
9
Bratton, M. et Nicolas Van de Walle, « Vers la Gouvernance en Afrique : Exigences
Populaires et Réactions Gouvernementales », in Hyden, G. et Bratton, M. (ed.), Gouverner
l'Afrique : Vers un Partage des Rôles, Nouveaux Horizons, 1992, pp. 39-82.
10
Banque Africaine de Développement, Fonds Africain de Développement, Politique du
Groupe de la Banque Africaine de Développement en Matière de Bonne Gouvernance,
Abidjan, 2000.
(iv) la participation des parties prenantes. Cette définition quadridimensionnelle offre une
grille d'évaluation opérationnelle pour les pays membres.
II. — GOUVERNANCE ET GOUVERNEMENT : PROXIMITÉS ET
CONTRASTES
2.1. La polysémie du mot « gouvernement »
Le terme gouvernement possède en droit public et en sciences politiques un sens précis et
délimité. Il désigne à la fois l'institution — l'organe collégial dirigé par un Premier ministre
ou un chef de gouvernement — et l'activité — l'exercice du pouvoir exécutif au sens large.
En droit constitutionnel gabonais comme dans la plupart des systèmes africains d'inspiration
française, le gouvernement est l'appareil d'État chargé de définir et de mettre en œuvre la
politique nationale sous l'autorité du Chef de l'État. 11 Il renvoie donc à une institution
formelle, constitutionnellement établie, avec des attributions définies.
Mbembe (1992) utilise le terme gouvernement dans une acception inspirée de Foucault,
désignant les modalités par lesquelles les conduites individuelles et collectives sont
dirigées.12 Cette lecture foucaldienne du gouvernement dépasse le cadre institutionnel strict
pour interroger les techniques de pouvoir par lesquelles les populations sont administrées.
Elle permet d'articuler les dimensions visibles et invisibles de l'exercice du pouvoir en
Afrique subsaharienne.
2.2. Tableau des contrastes entre gouvernance et gouvernement
Les deux notions entretiennent une relation de complémentarité mais aussi de tension. Le
tableau conceptuel suivant en synthétise les contrastes :
Critère | Gouvernement |
Gouvernance
Nature | Institution formelle, organe de l'État | Processus,
modalité d'exercice du pouvoir
Acteurs | Organes étatiques (exécutif, législatif, jud.)| État +
marché + société civile + ONG + secteur privé
Légitimité | Constitutionnelle et légale |
Participative, résultats, transparence
Périmètre | Frontières institutionnelles définies | Réseaux
d'acteurs, interdépendances
Évaluation | Conformité aux textes |
Efficacité, responsabilité, inclusion
Temporalité | Mandats et cycles électoraux | Long
terme, développement durable
11
Hyden, G. et Bratton, M. (ed.), Gouverner l'Afrique : Vers un Partage des Rôles, Nouveaux
Horizons, 1992. Le concept de « gouvernance » y est entendu comme la gestion des
ressources collectives dans un cadre d'interaction entre acteurs publics et privés.
12
Le terme « gouvernement » renvoie en droit public aux organes formels de l'État —
exécutif, législatif, judiciaire — et à leur fonctionnement institutionnel. La gouvernance
dépasse ce cadre en intégrant les acteurs non étatiques.
Référence majeure | Droit constitutionnel | Sciences
politiques, économie du développement
La gouvernance englobe le gouvernement mais ne s'y réduit pas. Elle intègre des acteurs et
des processus qui se déploient en dehors des institutions étatiques formelles, tout en
influençant les résultats des politiques publiques. En ce sens, il est possible d'avoir un
gouvernement légalement constitué mais une gouvernance défaillante — situation
particulièrement illustrée par l'expérience africaine post-indépendance.
2.3. Les glissements lexicaux du gouvernement à la gouvernance
Le glissement terminologique du « gouvernement » vers la « gouvernance » n'est pas neutre
idéologiquement. Il traduit une transformation des représentations sur l'État et son rôle dans
le développement. La montée en puissance de la gouvernance comme paradigme dominant
coïncide avec le recul des conceptions développementalistes — qui conféraient à l'État un
rôle moteur — et l'avènement du consensus de Washington qui prône le désengagement
progressif de l'État des activités productives. 13 Ndulu et O'Connell (1999) montrent que c'est
moins la nature des régimes politiques africains que la qualité de la gouvernance pratiquée
qui explique les différences de performances économiques entre pays africains.
Daddieh (1999) approfondit cette réflexion en montrant que la gouvernance va « au-delà »
de la simple démocratisation formelle : elle appelle une véritable consolidation
institutionnelle de l'État, sans laquelle aucun développement durable n'est possible. 14 Cette
position rejoint celle de Gogué qui souligne la nécessité de renforcer les capacités
institutionnelles et humaines des acteurs de la gouvernance — administration publique,
pouvoir judiciaire, société civile et secteur privé.
III. — BONNE GOUVERNANCE : DÉCLINAISONS ET
INDICATEURS
3.1. Les composantes de la bonne gouvernance
La bonne gouvernance est à distinguer de la gouvernance en général : elle en est la forme
normativement souhaitable. Les auteurs sont généralement convergents sur ses composantes
essentielles :
— La responsabilité (accountability) : l'obligation pour les détenteurs de l'autorité
publique de rendre compte de leurs actes devant les citoyens et les institutions de contrôle. 15
13
Daddieh, Cyril K., « Beyond Governance and Democratization in Africa: Toward State
Building for Sustainable Development », communication présentée au Colloque sur la
Gouvernance et le Développement Durable, 1999.
14
Collier, P. et J.W. Gunning, « Explaining African Economic Performance », Journal of
Economic Literature, Vol. XXXVII, March 1999, pp. 64-111.
15
Mbembe, Achille, « Transitions de l'autoritarisme et problèmes de gouvernement en
Afrique Sub-saharienne », Afrique et Développement, Vol. XVII, N° 1, 1992, pp. 37-64.
— La transparence : la mise à disposition des informations relatives à la gestion des
affaires publiques, notamment les données budgétaires et les marchés publics.
— La primauté du droit : l'existence d'un cadre légal juste, d'un pouvoir judiciaire
indépendant, et de règles appliquées de façon non discriminatoire.16
— La participation : l'implication des citoyens et de la société civile dans les processus
décisionnels.
— L'efficacité : la capacité des institutions à produire des résultats en adéquation avec les
attentes des populations.
— L'équité : l'égal accès de tous les citoyens aux services de l'État et aux opportunités
économiques.
3.2. Les capacités institutionnelles comme condition préalable
Gogué insiste sur un point souvent négligé dans la littérature sur la gouvernance : la bonne
gouvernance ne peut être pratiquée sans capacités institutionnelles et humaines adéquates. 17
L'existence formelle d'institutions démocratiques ne garantit pas leur efficacité réelle. La
qualité de l'administration publique — en termes de ressources humaines compétentes, de
procédures codifiées, d'outils de gestion budgétaire — conditionne la traduction des
engagements politiques en politiques publiques effectives. Collier et Gunning (1999)
confirment que c'est bien la qualité des institutions et des politiques — et non des facteurs
géographiques ou exogènes — qui explique l'essentiel des différences de performance entre
pays africains.18
Isham, Kaufman et Pritchett (1997) apportent une démonstration empirique décisive : les
projets gouvernementaux financés par la Banque mondiale dans des pays respectant les
libertés civiles affichent des taux de rendement économique de 8 à 22 % supérieurs à ceux
des pays où ces libertés sont bafouées.19 La gouvernance n'est pas seulement une valeur
politique — elle a une traduction économique mesurable.
Mbembe emploie le terme "gouvernement" dans une acception foucaldienne, désignant les
modalités par lesquelles les conduites sont dirigées.
16
Isham, Jonathan, Daniel Kaufman and Lant H. Pritchett, « Civil Liberties, Democracy, and
Performance of Government Projects », World Bank Economic Review, Vol. 11 (2), 1997,
pp. 219-242.
17
La République gabonaise a adopté une nouvelle Constitution le 16 novembre 2024,
instituant la Cinquième République sous l'égide du Comité pour la Transition et la
Restauration des Institutions (CTRI). Cette transition politique fait suite au coup d'État du 30
août 2023 qui a mis fin au régime d'Ali Bongo Ondimba.
18
Sachs, J. and Warner, « Sources of Slow Growth in African Economies », Journal of
African Economies, Vol. 6, 1997, pp. 335-376.
19
Alesina, A. and B. Weder, « Do Corrupt Governments Receive Less Foreign Aid? »,
Working Paper 7108, NBER, 1999.
IV. — DÉFINITION RETENUE ET APPLICATION : LE
GOUVERNEMENT DU GABON À L'ÉPREUVE DE LA Ve
RÉPUBLIQUE
4.1. La définition la plus opérationnelle pour le sujet
Au terme de cet inventaire des définitions et des contrastes conceptuels, la définition la plus
opérationnelle pour traiter du gouvernement du Gabon à l'épreuve de la Ve République est
celle, pluridimensionnelle, combinant la Banque mondiale (1989) et la Banque africaine de
développement (2000). Elle peut être formulée ainsi :
La gouvernance est l'exercice du pouvoir politique dans la gestion des
affaires d'une nation, appréhendé à travers la qualité des institutions
formelles et informelles, la responsabilité (accountability) des acteurs de
l'État, la transparence dans la gestion des ressources publiques, la
participation de la société civile, et la capacité effective de l'État à définir et
mettre en œuvre des politiques en faveur du développement durable.
Cette définition est opérationnelle pour plusieurs raisons. D'abord, elle articule les
dimensions politiques et économiques de la gouvernance. Ensuite, elle est applicable à des
régimes en transition — comme celui qui émerge au Gabon depuis 2023 — car elle ne
présuppose pas l'existence d'une démocratie consolidée mais interroge la qualité effective
des pratiques de pouvoir. Enfin, elle intègre l'ensemble des acteurs de la gouvernance
identifiés par Gogué : administration publique, pouvoir judiciaire, société civile et secteur
privé.
4.2. Le Gabon et la Ve République : contexte de la transition
Le 30 août 2023, un coup d'État militaire a mis fin à plusieurs décennies de gouvernance du
Parti démocratique gabonais (PDG) sous la famille Bongo. Le Comité pour la Transition et
la Restauration des Institutions (CTRI), dirigé par le général Brice Clotaire Oligui Nguema,
a suspendu la Constitution de la IVe République et engagé un processus de refondation
institutionnelle.20 Une nouvelle Constitution a été adoptée par référendum en novembre
2024, instituant la Ve République avec un exécutif présidentiel renforcé et des mécanismes
formels de lutte contre la corruption.
Cette transition constitutionnelle pose la question classique de la gouvernance en Afrique :
l'adoption d'un nouveau cadre institutionnel formel suffit-elle à transformer les pratiques
réelles de gestion du pouvoir ? Gogué rappelle en ce sens que la quasi-totalité des
20
Posner, Richard A., « Creating a Legal Framework for Economic Development », The
World Bank Research Observer, Vol. 13, N° 1, 1998, pp. 1-11.
constitutions africaines prévoyaient déjà des régimes parlementaires et des principes
démocratiques, sans que cela n'empêche le développement de pratiques autocratiques. 21
4.3. Les défis de la bonne gouvernance au Gabon au prisme de la définition
retenue
En appliquant la définition retenue, le gouvernement du Gabon à l'épreuve de la Ve
République peut être évalué selon quatre axes :
Axe 1 — Responsabilité et reddition de comptes. La transition gabonaise s'est construite
sur un discours de rupture avec les pratiques de corruption endémiques des régimes
précédents. La question est de savoir si des mécanismes institutionnels effectifs d'audit, de
contrôle budgétaire et de sanction des détournements ont été mis en place. La faiblesse
historique des cours des comptes et des inspections générales d'État en Afrique francophone
— documentée par Gogué — constitue ici un risque majeur.22
Axe 2 — Transparence et capacités institutionnelles. Le Gabon dispose de ressources
pétrolières importantes mais a historiquement souffert d'une gestion opaque de ces revenus.
La définition opérationnelle retenue invite à évaluer non seulement l'existence de règles de
transparence mais la réalité de leur application. Alesina et Weder (1999) ont montré que les
pays les plus corrompus reçoivent paradoxalement plus d'aide publique, ce qui peut retarder
les réformes.23
Axe 3 — Primauté du droit et indépendance judiciaire. Le pouvoir judiciaire en Afrique
francophone est souvent formellement indépendant mais pratiquement soumis à l'exécutif.
L'analyse de Gogué sur les cours constitutionnelles africaines montre que l'autocensure des
juges peut produire les mêmes effets que l'inféodation directe. Le défi pour la Ve
République gabonaise est de rompre avec ce pattern et d'établir une magistrature
effectivement indépendante.24
Axe 4 — Participation et société civile. Stoker et Bratton insistent sur le rôle irremplaçable
de la société civile comme contre-pouvoir et vecteur de participation populaire. 25 Au Gabon,
la faiblesse historique de la société civile organisée — syndicats, ONG, presse indépendante
— constitue un obstacle structurel à la consolidation d'une bonne gouvernance. La Ve
République sera évaluée à l'aune de sa capacité à créer les conditions d'un espace civique
libre et fonctionnel.
21
22
23
24
25
CONCLUSION
L'inventaire des définitions et des contrastes autour de la notion de gouvernance révèle la
richesse et la complexité d'un concept qui ne peut être réduit à sa seule dimension
institutionnelle. De la Banque mondiale à Stoker, d'Assogba à Hyden et Bratton, tous les
auteurs convergent sur un point essentiel : la gouvernance est un processus dynamique qui
engage l'ensemble des acteurs d'une société — État, marché, société civile — dans une
relation de réciprocité et de responsabilité.
La distinction entre gouvernance et gouvernement est analytiquement fondamentale. Le
gouvernement est l'institution ; la gouvernance est la qualité de son fonctionnement. On peut
avoir un gouvernement légalement constitué et une gouvernance défaillante, comme en
témoigne l'histoire de nombreux pays africains depuis les indépendances. C'est précisément
ce paradoxe que la Ve République gabonaise doit résoudre : transformer non seulement les
textes constitutionnels mais les pratiques réelles du pouvoir.
La définition retenue — la gouvernance comme exercice du pouvoir politique appréhendé à
travers la responsabilité, la transparence, la primauté du droit, la participation et l'efficacité
— offre une grille d'analyse à la fois rigoureuse et adaptée aux réalités africaines. Elle
permet d'évaluer le gouvernement du Gabon non pas sur ses seules déclarations d'intention,
mais sur la qualité concrète de ses pratiques de gestion des affaires publiques. C'est à cette
aune que se jouera la légitimité durable de la Ve République.
RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES
Alesina, A. and B. Weder, « Do Corrupt Governments Receive Less Foreign Aid? », Working Paper 7108,
NBER, 1999.
Assogba, Yao, « Problématique de la Gouvernance en Afrique subsaharienne : Tendance Générale en Afrique
francophone », Revue Canadienne d'Etudes du Développement, numéro spécial, 1996, pp. 57-73.
Banque Africaine de Développement, Politique du Groupe de la Banque Africaine de Développement en
Matière de Bonne Gouvernance, Abidjan, 2000.
Banque Mondiale, L'Afrique Subsaharienne. De la Crise à une Croissance Durable, Washington D.C., 1989.
Bratton, M. et Van de Walle, N., « Vers la Gouvernance en Afrique : Exigences Populaires et Réactions
Gouvernementales », in Hyden, G. et Bratton, M. (ed.), Gouverner l'Afrique : Vers un Partage des Rôles,
Nouveaux Horizons, 1992, pp. 39-82.
Collier, P. et Gunning, J.W., « Explaining African Economic Performance », Journal of Economic Literature,
Vol. XXXVII, March 1999, pp. 64-111.
Daddieh, Cyril K., « Beyond Governance and Democratization in Africa: Toward State Building for
Sustainable Development », 1999.
Gogué, Tchabouré Aimé, « Gouvernance en Afrique : Etat des lieux », Etudes et Recherches Economiques, N°
67, Banque Africaine de Développement, 2001.
Hewitt de Alcantara, Cynthia, « Du Bon Usage du Concept de Gouvernance », Revue Internationale des
Sciences Sociales, N° 155, mars 1998, pp. 109-117.
Hyden, G. et Bratton, M. (ed.), Gouverner l'Afrique : Vers un Partage des Rôles, Nouveaux Horizons, 1992.
Isham, J., Kaufman, D. and Pritchett, L., « Civil Liberties, Democracy, and Performance of Government
Projects », World Bank Economic Review, Vol. 11 (2), 1997, pp. 219-242.
Jessop, Bob, « L'essor de la gouvernance et ses Risques d'Échec : le Cas du Développement », Revue
internationale des sciences sociales, N° 155, mars 1998, pp. 31-49.
Mbembe, Achille, « Transitions de l'autoritarisme et problèmes de gouvernement en Afrique Sub-saharienne »,
Afrique et Développement, Vol. XVII, N° 1, 1992, pp. 37-64.
Ndulu, B.J. and O'Connell, S.A., « Governance and Growth in Sub-Saharan Africa », Journal of Economic
Perspectives, Vol. 13, N° 3, 1999, pp. 41-66.
Padgen, Anthony, « La Genèse de la "Gouvernance" et l'Ordre Mondial "Cosmopolitique" selon les Lumières
», Revue internationale des sciences sociales, N° 155, mars 1998, pp. 9-17.
Posner, Richard A., « Creating a Legal Framework for Economic Development », The World Bank Research
Observer, Vol. 13, N° 1, 1998, pp. 1-11.
Sachs, J. and Warner, « Sources of Slow Growth in African Economies », Journal of African Economies, Vol.
6, 1997, pp. 335-376.
Stoker, Gerry, « Cinq Propositions pour une Théorie de la Gouvernance », Revue Internationale des Sciences
Sociales, N° 155, mars 1998, pp. 19-30.