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PH 5

Le document aborde la question de l'objectivité en science, en soulignant que bien que la méthode scientifique vise à neutraliser les biais subjectifs, elle est toujours influencée par des interprétations culturelles et personnelles. Il examine les limites de cette prétention à l'objectivité, notamment à travers les paradigmes scientifiques et les perspectives situées des chercheurs. Enfin, il propose une conception de l'objectivité comme un idéal à poursuivre, plutôt qu'un état absolu, nécessitant une réflexion critique sur les biais et les contextes des connaissances produites.

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Le document aborde la question de l'objectivité en science, en soulignant que bien que la méthode scientifique vise à neutraliser les biais subjectifs, elle est toujours influencée par des interprétations culturelles et personnelles. Il examine les limites de cette prétention à l'objectivité, notamment à travers les paradigmes scientifiques et les perspectives situées des chercheurs. Enfin, il propose une conception de l'objectivité comme un idéal à poursuivre, plutôt qu'un état absolu, nécessitant une réflexion critique sur les biais et les contextes des connaissances produites.

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Références du devoir

Matière : philosophie

Code de la matière : 7-PH06

N° du devoir : 5

Vos coordonnées

Indicatif : 3025026491

Nom : Euzet

Prénom : Ousmane

Ville de résidence : ville à renseigner

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Nom du professeur correcteur :

Note :

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Lorsque l'on parle de science, une image s'impose spontanément dans l'esprit : celle
d'un chercheur en blouse blanche, mesurant le monde avec une précision froide, loin
de toute passion, de tout préjugé, de toute subjectivité. La science, dans l'opinion
commune, serait le domaine par excellence de l'objectivité — c'est-à-dire de la con-
naissance conforme au réel, indépendante de celui qui l'énonce, vérifiable par tous et
valable en tout lieu. Elle dirait ce qui est, non ce que l'on croit. Face à la religion, à
l'idéologie, à l'opinion, elle représenterait le refuge de la certitude rationnelle.

Pourtant, cette image mérite d'être profondément interrogée. Car nous évoluons dans
un monde où chaque phénomène est toujours appréhendé par un sujet qui l'observe, le
nomme, le découpe selon des catégories héritées de sa culture, de sa langue, de son
époque. Interpréter n'est pas une faiblesse de l'esprit humain — c'est sa manière fon-
damentale et irréductible d'être au monde. Dès lors, comment la science pourrait-elle
prétendre s'en affranchir complètement ?

Définissons les termes. Prétendre ne signifie pas atteindre : le sujet ne demande pas
si la science est objective, mais si elle peut légitimement revendiquer cette qualité.
L'objectivité désigne une connaissance indépendante du sujet qui la produit — univer-
selle, neutre, vérifiable par tous. Une interprétation, au contraire, est une mise en sens
subjective, ancrée dans un point de vue particulier, dans un horizon de compréhen-
sion propre à un individu ou à une communauté. Quant aux sciences, elles désignent
l'ensemble des disciplines qui produisent des connaissances méthodiques et véri-
fiables sur le réel — des mathématiques à la biologie, de la physique aux sciences hu-
maines.

Le présupposé du sujet mérite d'être relevé : en disant « un monde soumis aux inter-
prétations », la question suppose que l'interprétation est omniprésente et structurelle
— non pas un accident corrigeable, mais une condition de notre rapport au réel. C'est
ce présupposé qu'il faut prendre au sérieux.

Si toute connaissance humaine est traversée par des interprétations, les sciences peu-
vent-elles encore revendiquer une objectivité — et si oui, de quel type, et à quelles
conditions cette objectivité reste-t-elle légitime ?

Nous verrons d'abord que la science dispose de fondements sérieux pour prétendre à
l'objectivité. Nous montrerons ensuite que cette prétention se heurte à des limites ré-
elles que l'interprétation impose à tous les niveaux de la démarche scientifique. Nous
proposerons enfin une conception plus rigoureuse et plus honnête de l'objectivité —
partielle, construite et toujours révisable.

2
I.
A.

La première raison pour laquelle la science peut légitimement prétendre à l'objectivité


tient à la nature même de sa méthode. Contrairement à l'opinion, qui repose sur des
impressions, des habitudes ou des sentiments, la démarche scientifique s'est précisé-
ment construite comme un dispositif méthodique dont la fonction première est de
neutraliser les biais subjectifs de l'observateur. Elle n'accepte pas les affirmations non
vérifiées : elle exige l'observation contrôlée, l'expérimentation reproductible, la mise
à l'épreuve systématique des hypothèses par les faits. Un résultat n'acquiert le statut
de connaissance scientifique que s'il peut être reproduit en tout lieu, par tout cher-
cheur appliquant le même protocole, indépendamment de ses convictions person-
nelles, de sa nationalité ou de ses préférences théoriques. Cette exigence de reproduc-
tibilité constitue l'un des critères les plus puissants qui distinguent la connaissance
scientifique de la simple croyance ou du préjugé : elle arrache le résultat à la particu-
larité du sujet qui l'a obtenu pour le soumettre au contrôle de la communauté entière
des chercheurs. Le biologiste Henri Atlan l'a formulé avec précision : les phénomènes
doivent être observés par des méthodes reproductibles et indépendantes non pas de
l'existence des observateurs, mais de leur subjectivité particulière. C'est cette distinc-
tion capitale — entre l'existence inévitable d'un observateur et l'influence illégitime
de sa subjectivité — qui fonde la prétention de la science à l'objectivité. En discipli-
nant le regard, en l'encadrant par des protocoles stricts, en le soumettant à la vérifica-
tion collective, la méthode scientifique produit des résultats dont la validité trans-
cende le point de vue individuel de celui qui les a obtenus. C'est là une forme réelle et
précieuse d'objectivité, même si elle n'est pas absolue.

B.

La deuxième raison pour laquelle la science peut prétendre à l'objectivité tient à la na-
ture de ce qu'elle vise : non pas un accès magique au réel tel qu'il serait en soi, mais
une convergence rationnelle entre des points de vue différents soumis aux mêmes exi-
gences de rigueur. Kant, dans la Critique de la raison pure (1781), a fourni la défini-
tion philosophique la plus solide de l'objectivité en ce sens : est objectif ce qui est va-
lable pour tous les esprits rationnels, indépendamment des circonstances particulières
de chaque sujet — de son époque, de sa culture, de ses intérêts. L'objectivité n'est pas
l'absence de tout sujet : c'est ce qui résiste à la particularité de chaque sujet, ce que
tout esprit rationnel devrait reconnaître comme valide s'il applique les mêmes procé-
dures. En ce sens, la science ne réclame pas l'impossible — ce regard venu de nulle
part que les philosophes appelleront plus tard le « regard du dieu » — mais une inter-
subjectivité solide et rigoureuse. Cette intersubjectivité se manifeste concrètement
dans la pratique de la révision par les pairs : une théorie n'est acceptée par la commu-
nauté scientifique qu'après avoir été soumise à l'examen critique d'autres chercheurs
indépendants, travaillant dans des contextes différents, avec des instruments diffé-
rents, sans lien d'intérêt avec l'auteur de la théorie. Ce processus de validation collec-
tive ne garantit certes pas la vérité absolue — l'histoire des sciences montre que des
théories longtemps acceptées ont finalement été réfutées — mais il constitue un filtre
extrêmement puissant contre les erreurs individuelles, les biais personnels et les affir-
mations non fondées. Henri Poincaré, dans La Valeur de la science (1905), soulignait
3
déjà que la première condition de l'objectivité est d'être transmissible — ce qui est ob-
jectif, c'est ce qui peut être communiqué, partagé, vérifié par d'autres esprits. La
science remplit cette condition mieux qu'aucune autre forme de connaissance hu-
maine, et c'est pourquoi sa prétention à l'objectivité est, à ce niveau, parfaitement lé-
gitime.

C.

La troisième raison tient au statut normatif de l'objectivité dans la pratique scienti-


fique : elle n'est pas seulement une propriété que la science aurait, mais un idéal
qu'elle poursuit et qui oriente en profondeur ses pratiques et ses jugements. Jacques
Monod, biologiste et Prix Nobel, a formulé avec une netteté remarquable ce qu'il ap-
pelle le postulat d'objectivité dans Le Hasard et la Nécessité (1970) : « La pierre an-
gulaire de la méthode scientifique est le postulat d'objectivité de la Nature — c'est-à-
dire le refus systématique de considérer comme pouvant conduire à une connaissance
vraie toute interprétation des phénomènes donnée en termes de cause finale. » Ce pos-
tulat impose au savant une éthique stricte : il doit s'interdire tout recours aux fins, aux
valeurs, aux préférences idéologiques ou aux croyances religieuses dans sa pratique
théorique. Il doit étudier les faits en toute impartialité, indépendamment de ce qu'il
souhaiterait trouver, de ce qui serait politiquement commode, de ce qui confirmerait
ses intuitions premières. Cet idéal n'est certes pas toujours parfaitement réalisé dans la
pratique — les chercheurs sont des êtres humains, avec leurs biais et leurs intérêts —
mais il fonctionne comme une norme régulatrice puissante : quand un scientifique
s'en écarte, il peut être dénoncé et sanctionné par la communauté. C'est précisément
cet idéal partagé qui rend possibles la critique mutuelle, la correction des erreurs et le
progrès du savoir. Paul Ricœur formulait ainsi ce que la pensée méthodique peut re-
vendiquer : « Est objectif ce que la pensée méthodique a élaboré, mis en ordre, com-
pris et ce qu'elle peut ainsi faire comprendre. » L'objectivité scientifique est donc non
seulement possible mais constitutive de l'entreprise scientifique elle-même — même
si, comme toute norme, elle n'est jamais parfaitement incarnée dans les faits.

II.
A.

La réponse de la première partie, si solide soit-elle, laisse dans l'ombre une difficulté
fondamentale : elle suppose que le scientifique arrive à son objet d'étude comme un
regard vierge, armé de sa seule méthode. Or cette supposition est fausse. Thomas
Kuhn, dans La Structure des révolutions scientifiques (1962), a montré avec une force
décisive que la science normale ne consiste pas à observer librement le monde pour
en tirer des conclusions — elle consiste à résoudre des problèmes à l'intérieur d'un
paradigme, c'est-à-dire d'un cadre théorique collectif qui détermine à l'avance ce qui
compte comme donnée pertinente, ce qui constitue un problème digne d'être posé,
quels instruments utiliser, quelles méthodes appliquer, et ce qui sera négligé ou rejeté
comme anomalie sans importance. Le paradigme newtonien, par exemple, a orienté
4
pendant deux siècles l'ensemble de la physique : les phénomènes qui s'y intégraient
mal étaient systématiquement écartés ou considérés comme des erreurs de mesure,
jusqu'à ce que leur accumulation devienne impossible à ignorer et provoque la révolu-
tion relativiste. Ce que Kuhn révèle ainsi, c'est que l'objectivité prétendue de la
science repose toujours sur un socle d'interprétations collectives acceptées sans exa-
men critique, transmises par la formation et les institutions, et qui agissent comme des
présupposés invisibles. Le scientifique qui croit observer le monde tel qu'il est ob-
serve en réalité le monde tel que son paradigme lui apprend à le voir. Ce n'est pas une
faute individuelle — c'est une structure inévitable de toute pratique cognitive collec-
tive. Mais c'est une limite sérieuse à la prétention d'objectivité absolue : avant même
que l'interprétation consciente commence, une interprétation inconsciente et collec-
tive a déjà organisé le champ de ce qui peut être vu.

B.

La deuxième limite de la prétention scientifique à l'objectivité est plus radicale en-


core, et elle touche à la condition même du sujet connaissant. Donna Haraway, biolo-
giste et philosophe des sciences, a développé dans Situated Knowledges (1988) une
critique décisive de ce qu'elle nomme le god trick — le tour de passe-passe du dieu
— qui consiste pour la science à prétendre occuper un point de vue universel, détaché
de tout ancrage particulier, capable de voir le monde depuis nulle part et donc depuis
partout à la fois. Cette prétention est, selon Haraway, non seulement philosophique-
ment impossible mais politiquement dangereuse : elle dissimule derrière le masque de
la neutralité un point de vue particulier — historiquement masculin, occidental, blanc,
bourgeois — qui s'est érigé en universel sans jamais s'avouer comme perspective.
Toute connaissance est nécessairement située : elle s'énonce depuis un corps qui per-
çoit d'une certaine façon, depuis une époque qui a ses catégories et ses angles morts,
depuis une culture qui a ses hiérarchies et ses intérêts, depuis une position sociale qui
détermine ce que l'on voit et ce que l'on ne voit pas. Cela ne signifie pas que toutes
les perspectives se valent — Haraway se défend explicitement du relativisme — mais
que l'objectivité ne peut être atteinte qu'en reconnaissant et en critiquant sa propre si-
tuation, jamais en prétendant l'avoir transcendée. L'histoire de la primatologie au XXe
siècle en fournit un exemple frappant : pendant des décennies, les comportements des
grands singes ont été décrits à travers des catégories de genre et de hiérarchie qui re-
flétaient davantage les structures sociales des chercheurs que les comportements réels
des animaux. Seule l'entrée de chercheuses dans le domaine — apportant des perspec-
tives différentes — a permis de corriger ces biais systématiques et de produire une
connaissance plus fine et plus rigoureuse. La leçon est claire : l'objectivité ne s'atteint
pas en niant sa propre situation, mais en la prenant en charge de manière réflexive et
critique.

C.

La troisième limite que l'interprétation impose à la prétention d'objectivité de la


science est peut-être la plus subtile, car elle opère non pas à l'extérieur de la science
mais en son sein même, dans la formation de l'esprit scientifique. Gaston Bachelard,
dans La Formation de l'esprit scientifique (1938), a montré que la connaissance
scientifique ne progresse pas par simple accumulation de données observées — elle
5
progresse contre des obstacles épistémologiques, c'est-à-dire des préjugés tenaces,
des images premières, des intuitions séduisantes que l'esprit ordinaire prend pour des
évidences et auxquelles il s'attache avec une résistance remarquable. Ces obstacles ne
viennent pas de l'extérieur de la science — ils habitent les scientifiques eux-mêmes,
dans leur manière de se représenter intuitivement les phénomènes avant de les sou-
mettre à l'expérience. La chaleur, par exemple, a longtemps été pensée comme une
substance — le phlogistique — parce que cette représentation correspondait à une ex-
périence sensible immédiate qui semblait évidente. Il a fallu un effort considérable
pour substituer à cette image intuitive le concept abstrait et contre-intuitif d'énergie
cinétique moléculaire. Bachelard en déduit que « le fait scientifique est conquis, cons-
truit, constaté » — conquis contre les préjugés de la perception ordinaire, construit
par les instruments et les théories, constaté dans le cadre d'un protocole rigoureux.
Cette triple opération révèle que la science n'est jamais une observation pure : elle est
toujours déjà une interprétation, une construction, un effort pour dépasser ce que les
données brutes semblent dire spontanément. L'interprétation n'est donc pas un défaut
que la science devrait éliminer — c'est le mouvement même par lequel elle se consti-
tue comme savoir. Mais cette reconnaissance impose une humilité que la prétention à
l'objectivité absolue ne peut pas s'offrir.

III.
A.

Reconnaître les limites exposées dans la deuxième partie ne conduit pas nécessaire-
ment au relativisme — à l'idée que la science ne serait qu'une opinion parmi d'autres,
que toutes les théories se vaudraient, que la distinction entre connaissance et croyance
serait illusoire. Ce serait une erreur symétrique et tout aussi grave. Il faut dépasser les
deux premières parties pour atteindre une conception plus rigoureuse et philosophi-
quement défendable de l'objectivité scientifique. Jean Piaget, dans Épistémologie gé-
nétique (1970), a fourni un point de départ précieux : l'objectivité n'est pas un état
donné, une propriété que la science posséderait d'emblée, mais une conquête progres-
sive, un effort continu et jamais achevé de décentration. Piaget montre que chez l'en-
fant, la capacité à se détacher de sa propre perspective pour envisager le monde de-
puis d'autres points de vue s'acquiert lentement, par étapes, et constitue l'une des ac-
quisitions intellectuelles les plus difficiles et les plus décisives du développement co-
gnitif. Il en va de même pour la science dans son histoire : l'objectivité s'obtient par
approximations successives, par corrections mutuelles, par confrontation des résultats
à la résistance du réel, par révision constante des cadres théoriques à la lumière des
anomalies et des expériences négatives. Cette objectivité-là n'est jamais complète —
il reste toujours des présupposés non questionnés, des angles morts, des catégories
héritées qui colorent invisiblement la perception. Mais elle est réelle, et elle pro-
gresse. Dire que l'objectivité absolue est impossible ne revient pas à dire que toutes
les théories sont également objectives : la théorie héliocentrique est objectivement
plus rigoureuse que la théorie géocentrique, la théorie cellulaire est objectivement
plus fondée que la théorie des humeurs, même si ni l'une ni l'autre ne prétend dire le
dernier mot sur le réel. L'objectivité est un horizon que la science ne cesse de se don-
ner, sachant qu'elle ne l'atteindra jamais complètement — et c'est précisément cette
tension qui en fait une pratique intellectuelle vivante et productive.

6
B.

La deuxième voie vers une conception défendable de l'objectivité scientifique passe


par la réponse que Karl Popper apporte à la question du critère de démarcation entre
science et non-science. Dans La Logique de la découverte scientifique (1934) puis
dans Conjectures et réfutations (1963), Popper soutient que ce qui distingue une théo-
rie scientifique d'un dogme ou d'un préjugé n'est pas sa certitude, ni même sa vérifica-
tion — c'est sa falsifiabilité : une théorie est scientifique si et seulement si elle est
susceptible d'être contredite par l'expérience, si l'on peut concevoir à l'avance les ob-
servations qui l'infirmeraient. La théorie de la relativité générale d'Einstein, par
exemple, prédisait avec une précision remarquable que la lumière des étoiles serait
déviée par le champ gravitationnel du soleil lors d'une éclipse totale. Einstein savait
que si cette prédiction s'avérait fausse, sa théorie devrait être abandonnée. En 1919,
l'expédition d'Eddington confirma la prédiction — mais ce qui impressionna Popper,
ce n'est pas la confirmation : c'est le risque que la théorie avait pris. À l'inverse, les
théories psychanalytiques de Freud et d'Adler semblaient capables d'expliquer n'im-
porte quel comportement humain — un homme saute dans la rivière pour sauver un
enfant ? La psychanalyse explique cela. Le même homme pousse l'enfant dans la ri-
vière ? La psychanalyse explique cela aussi. Une théorie qui explique tout, sans ja-
mais risquer d'être contredite, n'explique rien de précis : c'est un préjugé systematisé,
un dogme habile. Ce critère de falsifiabilité est d'une importance philosophique consi-
dérable pour notre problème : il montre que l'objectivité scientifique ne tient pas à la
certitude de ses affirmations, mais à son honnêteté structurelle — sa disposition per-
manente à accepter d'avoir tort, à définir les conditions de sa propre réfutation. Un
préjugé se protège de la réalité. La science, au contraire, s'y expose délibérément.
C'est cette exposition volontaire à la possibilité de l'erreur qui constitue la marque la
plus solide de son objectivité.

C.

La troisième voie, paradoxalement, rejoint la critique de Haraway pour en retourner la


conclusion. Si toute connaissance est située — produite depuis un corps, une culture,
une époque — alors la meilleure manière d'approcher l'objectivité n'est pas de nier
cette situation, mais de la prendre en charge consciemment et de la soumettre à un
examen critique rigoureux. C'est précisément ce que Haraway elle-même propose :
non pas le relativisme qui met toutes les perspectives sur un pied d'égalité, mais une
objectivité plus exigeante, qui commence par l'aveu lucide de sa propre partialité.
Une science qui sait qu'elle interprète, qui identifie ses présupposés, qui les rend ex-
plicites et les soumet à la critique de la communauté scientifique, est infiniment plus
objective qu'une science qui prétend ne pas interpréter et dissimule ainsi ses présup-
posés dans l'évidence. Cette conception de l'objectivité comme pratique réflexive et
autocritique rejoint l'idéal kantien d'une raison qui ne fait pas confiance à ses propres
intuitions mais les soumet sans cesse à l'examen critique. Elle rejoint aussi l'éthique
bachelardienne de la rupture épistémologique : la science progresse en se retournant
contre ses propres évidences, en traitant ses certitudes les plus confortables comme
des obstacles potentiels. Dans ce cadre, l'objectivité scientifique n'est pas une pro-
priété que la science a — c'est une pratique que la science fait : un effort permanent,
collectif et méthodique de mise à distance de ses propres biais, de confrontation de
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ses théories à la résistance du réel, de révision de ses cadres conceptuels à la lumière
des faits récalcitrants. Cette objectivité-là est partielle, provisoire, toujours à recom-
mencer — mais elle est réelle, précieuse, et philosophiquement défendable. C'est la
seule qui soit honnête, et c'est la seule qui mérite le nom d'objectivité dans un monde
où aucun regard ne vient de nulle part.

Au terme de cette réflexion, la réponse à la problématique peut être formulée avec


précision. Les sciences ne peuvent pas prétendre à une objectivité absolue — enten-
due comme un accès direct et total au réel, indépendant de tout sujet, de toute culture,
de toute interprétation. Cette prétention est philosophiquement intenable : Kuhn a
montré que toute observation est orientée par un paradigme, Haraway que toute con-
naissance est située, Bachelard que la science se constitue contre des obstacles épisté-
mologiques qui habitent les scientifiques eux-mêmes. L'objectivité absolue est une il-
lusion — et une illusion dangereuse, comme l'histoire de la phrénologie ou de la clas-
sification psychiatrique de l'homosexualité le rappelle avec brutalité.

Mais reconnaître cette limite n'abolit pas l'objectivité scientifique — elle la redéfinit
et, paradoxalement, la renforce. La science peut légitimement prétendre à une objecti-
vité relative : construite méthodiquement, contrôlée collectivement, ouverte à la réfu-
tation et consciente de ses propres présupposés. Cette objectivité-là n'est pas la photo-
graphie du monde tel qu'il est en soi — c'est le meilleur portrait que des êtres humains
situés, faillibles et rationnels peuvent produire ensemble, en acceptant qu'il reste tou-
jours à corriger.

La vraie grandeur de la science ne tient donc pas à sa certitude, mais à son honnêteté
structurelle : elle est la seule forme de connaissance qui organise méthodiquement la
possibilité de sa propre erreur. Dans un monde soumis aux interprétations, cette luci-
dité n'est pas une faiblesse — c'est la marque la plus rigoureuse et la plus précieuse de
sa prétention à l'objectivité.

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