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Quarto n°9
Quarto.................................................................................................................................................................... 3
La psychose chez l’enfant dans l’enseignement de Jacques Lacan Éric Laurent ................................................ 4
Groupe de travail sur la psychose chez l’enfant. Introduction Antonio di Ciaccia ............................................ 19
L’enfant malade est un passionné de l’erreur Guy Vanderputten ..................................................................... 22
Itard ou la première observation d’un enfant fou Alexandre Stevens ................................................................ 28
Aujourd’hui, en lisant Paul Moreau de Tours : "De la folie chez les enfants" (1888) Guy Vanderputten........ 30
Santé de Santis et la dementia præcossissima Virginio Baio ........................................................................... 37
Bleuler ou la psychanalyse apprivoisée Antonio di Ciaccia............................................................................... 43
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Quarto
SUPPLEMENT A LA LETTRE MENSUELLE DE L’ECOLE DE LA CAUSE FREUDIENNE PUBLIE A BRUXELLES
La théorie psychanalytique, même à se prostituer, reste bégueule (trait bien direction d’un travail /à propos de la psychose de
connu du bordel). Comme on dit depuis Sartre, c’est une respectueuse : elle ne
fera pas le trottoir de n’importe quel côté (note de 1966). (Écrits p. 796). l’enfant, et c’est aussi l’expérience d’une équipe,
celle de l’ANTENNE qui a groupé autour de sa
Deux ans écoulés depuis la lettre de dissolution, pratique institutionnelle, quelques personnes, elles
mais la troisième année de contre-expérience qui se aussi de ce champ, de la psychose infantile, pour que
poursuit. Le compter cardinal en Belgique pas plus produit s’en dépose. On trouvera leurs travaux,
qu’ailleurs, ne s’égale vraiment pas à l’ordinal. essentiellement dans ce Quarto IX, consacrés à une
L’"ordinal" nous invite à l’espoir, au désir de première approche psychiatrique. C’est l’Histoire en
poursuivre, il anticipe et rend évident le poids des effet qui les a poussé cette fois à reprendre la
actes passés, ceux vis-à-vis desquels Lacan nous psychiatrie de l’enfant au temps des premières
invite à la critique assidue. découvertes freudiennes. Ils entendent poursuivre
L’École belge de psychanalyse (Valdémar endormi dans Quarto X et présenter la fondation et
aurait-il eu un cauchemar ?) instaure son tribunal l’historique de leur pratique au moment où elle est
d’exception et tri-banalyse, au nom de l’éthique, un réinterrogée par sa tutelle administrative.
de ceux par qui la question de l’éthique lui est On trouvera aussi dans le prochain numéro, les
venue. Il est vrai qu’en Belgique la dissolution n’a derniers travaux consacrés à la psychose,
jamais permis aux ignares d’aborder l’éthique conférences de l’enseignement de clinique
autrement que sous la forme de leur symptôme psychanalytique à Bruxelles, au cours du cycle
dénié ! Adresse non-isomorphe à la seule institution 1981-1982. (conférences de J.-A. Miller, M.
ci-dessus visée ! Silvestre et de G. Miller).
Appliquons la psychanalyse au débile et il devient Quarto X rendra compte également de l’interview de
une canaille, et à la canaille… que Lacan s’en aille membres de l’École, ("magazine des sciences
et n’en subsiste que sa "valdémarisation", si on peut humaines" du 9-1-83 à la RTB) à propos de
dire, à charge pour ceux-là, (en serions-nous ?) l’existence en Belgique de l’École de la Cause
d’être à la fois les voyeurs et les hypnotiseurs, puis Freudienne, des problèmes de la garantie et de la
jouir à l’avance du moment où ils réveillent le passe.
mannequin endormi de leur rêve. Est-ce un rêve, un vœu ? C’est l’an neuf à chaque
Que la vérité parle, dans le fil d’une pratique qui fait fois quand on y travaille ce 28-12-1982
problème pour quiconque se dit psychanalyste, tient
à la place donnée par Lacan à l’objet "a". Son
maniement dans la cure fait problème. Raison de
plus pour n’y pas introduire une clôture. L’objet "a"
d’être toujours trompeur, exclut toute perspective
imaginaire de ségrégation, elle "… réelle, trop réelle
pour que le réel soit plus bégueule à le promouvoir
que la langue, c’est ce que rend parlable…"
(proposition d’octobre).
Quarto neuf, avec la même passion, celle de Freud,
j’y ajoute Lacan à la liste, après Socrate, Descartes,
Marx (Causalité psychique p. 193) mène et transcrit
nos recherches. Et s’il est correct de dire ici que
l’objet en est la vérité, reprenons la citation de Max
Jacob : "le vrai est toujours neuf".
Quarto Neuf, c’est Laurent avivant le discours de
Lacan, les quelques fois où il esquissa un travail la
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son cours – c’est un texte très précieux qui est la livre parut en 1964 ; il venait de paraître
préface de Jacques Lacan à la traduction des effectivement au moment au Lacan fait son
Mémoires de Schreber, qui est paru dans le Cahier Séminaire : "… Nous avons vu à quel point, dit
pour l’Analyse n°5. Ce texte est très précieux, parce Maud Mannoni, l’enfant retardé et sa mère forment à
que, dans cette préface, Lacan considère que son certains moments un seul corps, le désir de l’un se
enseignement est à un tournant. Ce numéro est le confondant avec celui de l’autre… si bien que tous
numéro de décembre 1966. C’est bien donc dans ce deux semblent vivre une seule et même histoire.
moment que nous regardons ensemble. Et il parle Cette histoire a pour support le corps atteint, dirait-
dans ce texte, de ce qu’il appelle dans son on, de blessures identiques". Voilà donc le noyau, le
enseignement "la polarité la plus récente à s’y cœur de la démonstration de Maud Mannoni : de
promouvoir du sujet de la jouissance au sujet que même que dans l’amour on ne fait plus qu’un seul
représente le signifiant pour un signifiant toujours corps, qu’un seul cœur, dans la débilité, l’enfant
autre". Autrement dit, ce dont il parle là, ce qu’il débile et sa mère n’ont qu’un corps pour deux. C’est
appelle la polarité la plus récente, c’est la polarité à ça que Lacan tente de donner une petite tape. Il
entre ces deux modes d’écriture du sujet, le sujet qui dit, : ça n’est pas tellement qu’ils n’ont qu’un seul
se définit en ceci qu’un signifiant va le représenter corps, qu’une seule surface d’inscription, qu’une
pour un toujours autre signifiant, et le sujet – c’est seule blessure ; c’est qu’ils n’ont qu’un seul
une expression, Jacques-Alain Miller le soulignait, signifiant. Et c’est sa réponse (p. 215 du Séminaire
c’est un apax, c’est une singularité dans l’œuvre de XI) : "… lorsqu’il n’y a pas d’intervalle entre S1 et
Lacan de le définir comme sujet de la jouissance, en 52, lorsque le premier couple de signifiants se
tous cas le sujet en tant que coordonné à la solidifie, s’holophrase, nous avons le modèle de
jouissance. C’est une polarité que Lacan souligne en toute une série de cas". Cette phrase s’oppose à ce
grosses lettres et il ajoute "… n’est-ce pas là ce qui que je viens de lire de Maud Mannoni sur une série
va nous permettre une définition plus précise de la de points. Premièrement, c’est pas le couple de
paranoïa ?". Peu importe là, pour l’instant, ce qu’il l’enfant et de la mère, n’est-ce pas, c’est le premier
amène comme définition plus précise ; en tout cas, la couple de signifiants. Ça n’est pas qu’ils forment un
préoccupation de Lacan, dans ces années-là, c’est de seul corps, c’est qu’il se solidifie, qu’il fait chaîne.
tirer et d’éveiller ses élèves aux conséquences qu’a C’est pas pareil de considérer que la chaîne fait une
cette polarité la plus récente de son enseignement seule phrase, ou de considérer qu’il n’y a qu’un seul
sur les champs de la névrose, de la psychose, et de la corps. Et, ensuite, ça n’est pas pareil de dire que
perversion… De considérer que d’autres abords plus c’est ce qui fait la spécificité du débile ou de
précis devenaient possibles. Voilà donc les raisons considérer que c’est le modèle de toute une série de
pour lesquelles je me permets de vous proposer ce cas. Et Lacan, au fond, propose une clinique
moment local des rapports de l’enseignement de structurale. Cette clinique structurale est la suivante :
Lacan et de la psychose chez l’enfant. Qu’il y a ces lorsqu’il y a holophrase – ça, c’est le point commun
deux bornes, ces deux citations explicitement – (les holophrases sont des phrases qui n’ont qu’un
consacrées à l’abord de la psychose chez l’enfant ; seul mot mais qui comportent toute la structure
qu’il y a une unité de mathèmes ; et qu’il y a une d’une phrase. C’est comme l’impératif "Venez !"
unité de préoccupations. comporte, bien qu’il n’y ait qu’un seul mot, la
Maintenant, examinons ensemble l’ouverture : le fonction du verbe, un groupe nominal sous-jacent,
Séminaire XI et le commentaire que Lacan fait du toutes sortes de fonctions syntaxiques sous-
travail de Maud Mannoni. Un certain nombre jacentes). Alors, lorsqu’on a le point commun (cf.
d’entre vous connaissent ce texte, "L’enfant arriéré dessin), ceci ne fait plus qu’un seul signifiant…
et sa mère". C’est un travail d’ailleurs un peu daté, alors, c’est la place du sujet qui détermine une série
qui marquait l’introduction du débile dans le champ de cas, exactement comme Freud essayait de saisir,
psychanalytique en grandes pompes. Alors que, de saisir, de générer la clinique des délires
normalement, on l’excluait plutôt ; la psychanalyse passionnels à partir de la négation du "Ich liebe
étant réservée aux gens intelligents, paraît-il. C’était ihm ". Ça n’est pas une clinique fondée sur des
évidemment une erreur d’interprétation d’une mise places syntaxiques, c’est – la syntaxe neutralisée une
en garde de Freud. En tout cas, Maud Mannoni avait fois que vous avez l’holophrase – c’est une question
cette passion de démontrer qu’on pouvait, qu’au de place logique et de position du sujet. Lacan
contraire, la psychanalyse se prêtait spécialement dit :"… dans chacun de ces cas, le sujet n’y occupe
bien aux débiles. Et je prends le chapitre 4 de ce pas la même place ". Selon la place du sujet, vous
livre, qui commence par la phrase suivante – donc ce obtenez – c’est en tout cas l’ambition structurale de
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ces deux lignes de Lacan –, vous obtenez des qu’après tout, si son désir était confondu avec celui
phénomènes cliniques différents. Et il continue :"… de sa mère, le désir de l’un serait le désir de l’autre,
C’est pour autant que l’enfant débile prend la place ce qui est le statut normal du désir. A moins de
au tableau en bas à droite – la place, c’est-à-dire la rentrer dans la grande odyssée obsessionnelle
place de l’objet "a" –, au regard de ce quelque chose d’avoir son désir à soi, "je veux mon désir à moi".
à quoi la mère le réduit, à n’être plus que le support Évidemment, ça, c’est sans espoir. Impossible de s’y
de son désir dans un terme obscur, que s’introduit retrouver entre son désir et celui de l’autre. Ça, c’est
dans l’éducation du débile la dimension psychotique de structure. Au fond, Lacan donnait ça comme
". Voilà, grande prudence de Lacan, n’est-ce indication, considérant que l’orientation du travail de
pas :"… s’introduit dans l’éducation du débile… " ; Maud Mannoni présentait une percée de la
il ne dit pas dans la débilité ;"… dans l’éducation du psychanalyse dans un domaine clinique qui lui était
débile la dimension psychotique ". Ceci dit, la jusque là opaque. Il le salue mais propose de
modestie du propos ne doit pas faire oublier rectifier un peu le tir : la question n’avait pas à
l’ambition des lignes qui précèdent. C’est générer s’aborder du côté du sujet du désir, mais du côté du
des phénomènes cliniques à partir d’une petite sujet à la jouissance. A partir du moment où,
structure, et de produire ça à la machine. Le effectivement, entre deux signifiants il n’y a pas
mathème qui est utilisé là, à la page 215, est un peu coupure, mais holophrase, pas la coupure de
obscur. Mais, tout de même, si on le voit de la bonne l’opération paternelle par exemple, Lacan met
façon, c’est-à-dire essayant d’organiser la polarité l’accent sur holophrase et ne met pas l’accent sur la
qui surgit dans l’enseignement de Lacan à ce fonction de la métaphore paternelle. Il ne rappelle
moment-là entre sujet déterminé par le glissement pas à Maud Mannoni, il ne lui serine pas :"la
signifiant et sujet de la jouissance, on peut le forclusion !". N’est-ce pas ? Comme nous avons trop
remplacer par l’écriture du discours de l’Inconscient tendance à le faire dans le milieu lacanien, de dire
ou du discours du Maître (Cf. dessin). A l’époque, il "et la forclusion, et la forclusion !", comme les
n’a pas encore l’objet Ha" écrit de cette façon ; il dit, médecins de Molière ramenaient "le poumon !". De
il n’écrit pas le fantasme comme ça, Dans ce texte, il quoi souffre-t-il ? C’est de la forclusion.
l’écrit comme ça : il note la corrélation du sujet Évidemment. Je veux dire : de même que le
avec, non pas l’objet "a", mais l’objet en tant que poumon, c’est un grand repère essentiel. Mais enfin,
pris dans l’image : i(a), et la série de cette prise, la il faut tout de même essayer de varier un peu, de
série de ces identifications. Mais tout le monde voit saisir, d’avoir, dans la série de cas en question,
que c’est ce qui va être réécrit par l’écriture du trouvé des angles qui permettent de ne pas avoir une
fantasme. A l’époque, il l’appelle la série des cause universelle comme tous ceux qui font découler
identifications. Et il oppose deux positions du sujet : toute la pathologie mentale des troubles de la fusion
l’une, définie comme ça, corrélée avec l’objet "a" avec la mère. Et ça peut aller effectivement du
d’un côté ; et de l’autre, il oppose à ça, à ce sujet trouble psychosomatique du vomissement de
déterminé dans son identification, épinglé par son l’enfant à la maladie mentale la plus sophistiquée ?
fantasme, il oppose cette autre position du sujet qui C’est toujours cette autre forme de poumon qu’est le
glisse tout le temps sous le signifiant, position trouble de la fusion avec la mère. Ça aussi, ça
essentiellement vide, qu’il note "zéro", mais qui soulève le cœur au bout d’un moment. Je dirais que
ouvre la parenthèse de la série des sens. Les effets de nous pouvons, nous aussi, dans notre débilité à
sens d’un côté, la corrélation à la jouissance de chacun à suivre l’enseignement de Lacan, nous
l’autre. Il explique à ce moment-là que ce que laisser aller à marmonner : La forclusion ! La
permet de saisir le travail de Maud Mannoni, si on le forclusion !Une des leçons de ce texte page 215 –
remet sur ses pieds, c’est-à-dire si on ne considère c’est ça que devant vous, je voulais le relever –
pas qu’il s’agit d’avoir un seul corps – qui est quand c’était cette façon dont Lacan, pour cette
même un fantasme aussi –, si on le met en structure, introduction-là de la dimension de la psychose chez
c’est que le sujet débile, la psychose s’introduit pour l’enfant, ne met pas tout de suite l’accent sur la
lui dans la mesure où il est absolument déterminé forclusion. Il montre un des effets de cette
(en bas à droite) du côté de ses identifications. Et il forclusion, qui est cette holophrase et il génère une
est déterminé, non pas, tel que Maud Mannoni le série de cas qui, explicitement, vont de l’effet
note, comme "… le désir de l’un se confondant avec psychosomatique à la débilité – puisque l’effet
celui de l’autre" mais comme l’objet du désir de psychosomatique c’est ce qui est une phrase plus
l’une, l’objet cause du désir de la mère étant haut –. C’était d’ailleurs l’ambition de Maud
l’enfant. Ce qui l’exclut du champ du désir. Parce Mannoni qui parle des problèmes du passage des
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problèmes psychosomatiques à la psychose chez le avait raison de le marquer ; parce que ça dure. Ça
débile, en série. Voilà, au fond, la première dure du fait qu’on considère tout de même qu’on
rectification que Lacan propose aux élèves qui le peut s’en sortir avec les enfants en remplaçant
suivent à cette époque pour tenter de tirer nouveau jouissance-rapport sexuel par l’idylle avec la mère
parti des nouveaux points de vue de son suffisamment bonne. Qu’on repeigne si je puis dire
enseignement. aux couleurs du "suffisamment bon" le mythe de
Prenons maintenant la seconde borne de notre l’idylle entre l’enfant et la mère ne change pas et
travail, ce texte fulgurant – puisque décidément c’est rien au fait que la trouvaille magnifique de
l’adjectif que j’emploie – sur l’enfance aliénée. Winnicott de l’objet transitionnel a finalement servi,
Lacan venait d’avaler les deux jours de une fois de plus, pour effacer ceci : qu’entre la mère
communications diverses, de gens qui n’étaient pas et l’enfant, il ne s'agit pas de soins, il s’agit de jouir.
forcément de son école et même, comme Sami-Ali, (…) On peut bien sûr y consacrer tous ses soins,
qui venaient expliquer que l’inconscient n’était pas mais, tout de même, nous savons aussi que ça a ses
structuré comme un langage. Lacan marque lois propres. Et que l’enseignement de Lacan,
d’emblée sa réponse du sceau du désaccord. Et tout toujours en 1982, lorsqu’on aborde ces questions,
de suite sur un point qu’il remarque avec beaucoup certes a complètement bouleversé le premier
de précision. Il dit : pendant ces deux jours, nous moment de l’enseignement de Lacan – celui dont
avons entendu parler de l’enfant jusqu’à plus soif, et j’ai eu l’occasion de vous entretenir l’an dernier – a
de la psychose ; moyennant quoi, dit-il, il n’est pas bouleversé l’abord du champ de la psychanalyse de
moins remarquable que rien n’a été plus rare en nos l’enfant et de la psychose. C’est dire ce moment du
propos de ces deux jours que le recours à l’un de ces sujet du désir. Mais la corrélation du sujet et de la
termes que l’on peut appeler le rapport sexuel, pour jouissance reste tout aussi lettre morte. Ensuite,
laisser de côté l’acte, ou la jouissance. Autrement Lacan constate une chose : c’est que pendant les
dit, on peut faire deux jours de communications sur deux jours il avait entendu beaucoup de
le traitement psychanalytique des enfants communications qui, toutes, insistaient sur le lien
psychotiques sans qu’on entende prononcer rapport essentiel de la psychose et de la liberté. Qu’en
sexuel et jouissance. Ça fait bizarre, mais c’est vrai. somme, le psychotique souffrait de la répression
Il n’y a pas les mots "jouissance" et "rapport sexuel". sociale, qu’il suffisait de lui ménager des lieux de
On se dit : c’étaient les années '67. Depuis, beaucoup liberté pour que ça aille mieux. Lacan fait remarquer
de choses ont changé et quand on doit parler des que, lui, s’est exprimé comme ça en 1946, dans
cures psychanalytiques d’enfants psychotiques, Propos sur la Causalité psychique. Ce texte marquait
maintenant ça doit parler du rapport sexuel et de la son retour après le silence qu’il avait tenu à marquer
jouissance à tout va. Je me suis dit qu’il fallait aller quand l’ennemi du genre humain – le nazisme –
voir. J’ai été acheter le dernier livre de Maud occupait la France. Il a souligné que, contrairement à
Mannoni qui s’intitule "D’un impossible à l’autre" et Henry Ey, lui, il ne pensait pas que la folie était une
qui, comme elle le dit elle-même, est le retour aux insulte à la liberté. Et qu’au contraire, il pensait que
préoccupations qu’elle avait dans "L’enfant arriéré liberté et folie étaient indissolublement liées. Pas de
et sa mère". C’est un livre effectivement beaucoup liberté sans folie. Mais ce n’est pas une raison, une
plus précis que simplement des récits de la vie à fois qu’on a repéré ça, pour se voiler la face sur ceci
Bonneuil. C’est un livre qui a une ambition clinique que la liberté et que le discours sur la liberté est un
et qui renoue avec une certaine tradition d’où elle discours délirant. Et qu’évidemment, remplacer la
s’était éloignée. Et, ce qu’il y a de très précieux, psychose par la liberté n’est qu’un gain apparent.
c’est qu’il y a un index, ce qui est rare pour les livres C’est une substitution, évidemment profitant d’une
en France. Eh bien, si vous regardez dans l’index, communauté de structure. Ça ne change rien à la
vous pouvez chercher tant que vous voulez "rapport question de la psychose.
sexuel", il n’y a pas ; vous pouvez chercher "acte La preuve que ça ne change rien, c’est que même
sexuel", il n’y a pas ; et vous pouvez chercher Cooper, qui s’était fait le chantre de la liberté en la
"jouissance", il n’y matière, même Cooper note qu’il y a des lois dans la
a pas. Vous avez "Jeu – Contre-jeu", vous avez psychose. Dont on se débarrasse autrement moins
"langage", mais "Jouissance" ne figure pas à l’index, que de la liberté : c’est qu’il faut trois générations
ni "plus-de-jouir". Il y a "Plaisir (Principe de)" et pour faire un psychotique. Voilà un rappel, le
"Poupée-fleur", mais le "plus-de-jouir" n’est pas un psychanalyste est mal placé dame sa pratique même
concept ; enfin, c’est un concept à l’index. Alors, pour se mettre à espérer en des lendemains qui
évidemment, ça prouve que le désaccord, Lacan permettraient sans temps mort de jouir sans entrave.
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Puisque c’était un slogan de cette année de 1968 là. maintenir, balaie le mythe de l’idylle entre l’enfant
Il y a une entrave qui, pour le psychanalyste tout de et la mère qui trouverait à se réguler par le principe
même, depuis que Freud a écrit "Malaise dans la de plaisir entre l’enfant et la mère. Il y a un gouffre –
Civilisation", est indépassable. C’est ce que Lacan c’est un terme que Lacan utilise – ce gouffre de la
écrit (p. 146) 0 toute formation humaine a pour jouissance qu’on n’arrive jamais à domestiquer,
essence, et non pour accident, de réfréner la endiguer, à franchir. Voilà les premiers points par
jouissance ". Ça s’éclaire quand on saisit que ce que lesquels démarre Lacan dans son exorde : d’appeler
Lacan appelle" la formation humaine ", il va ses collègues à reprendre fermement pied dans
l’appeler dans le séminaire de l’année qui va suivre : l’éthique psychanalytique, et spécialement de tirer
un discours, un lien social. Tout discours a pour parti de cette nouvelle polarité dans son
essence et non pour accident de masquer le non enseignement.
rapport sexuel. C’est comme ça qu’il s’exprimera D’où la deuxième partie du texte qui est la
environ un an plus tard. Un peu plus. D’où vient ce présentation des difficultés qu’il y a à saisir
terme de réfréner, qui n’est ni le réprimé, ni le l’expérience analytique comme une expérience
refoulé freudien ? C’est un terme à peu près qui centrée sur la corrélation du sujet et de la jouissance.
n’est pas conceptuel, le refrain de la jouissance ! Spécialement pour ses élèves qui, à l’époque,
C’est pas un terme qu’il garderait. Mais, néanmoins, croyaient en quelque sorte que oit
il attire l’attention de ceux qui se dévouent à la Lacan, c’était celui qui avait l’inconscient structuré
pratique de la cure des psychotiques chez les enfants comme un langage. Moyennant quoi, Lacan,
et qui insistaient sur cette pratique en tant que l’analyste serait celui qui se contente de belles
pratique de la liberté, qu’ils étaient confrontés à des paroles ; l’analyse qui ignore l’affect !, l’analyse qui
lois, non seulement des lois portant sur le cas – qu’il ignore le corps !, et tout le fourbi. Lacan retourne
faille trois générations : et ça, ça reste important à aux quelques-uns de ceux qui lui reprochaient de ne
vérifier, comment on construit ça. Je pense que pas parler d’affect, il leur retourne volontiers le
chacun d’entre vous a certainement des cas là-dessus compliment en disant que eux, en tout cas, ils ne
en tête. Je vous en ferai peut-être état tout à l’heure parlent pas de la jouissance. Et ensuite, il dit
si on me le demande… Mais c’est utile de repérer en d’ailleurs que, depuis qu’il y a des psychanalystes,
chacun comment ça se construit ce déclenchement on ne peut pas dire qu’on parle beaucoup de la
de la psychose chez l’enfant. Qu’il faut que l’Autre jouissance. Autrement dit, depuis, dit-il, depuis que
soit déjà là ; qu’il y e une structure de l’Autre qui l’être – pour-le sexe a remplacé l’être – pour-la-
l’attend, à sa place. Et qui est réglée, et qui a mort, (là, il fait référence à Heidegger el à Pascal) –
déclenché la psychose. Après-coup. Mais il y e aussi en tout cas, depuis que les psychanalystes occupent
des lois qui sont au-delà de la formation du cas, à le terrain qu’occupaient avant les théologiens, ou des
savoir que tout discours humain se fonde sur ceci philosophes, on parle plutôt moins du sexe et de la
que la jouissance a une limite. Cette limite, c’est que jouissance. Lacan considère que "… s’il est difficile
le sujet du désir est accroché à un corps qui, lui, de juger si la vie sexuel le était plus aisée au
règle cette jouissance par le principe de plaisir. On a XVIIème ou au XVIIIème siècle qu’au nôtre, le fait,
souligné cette fonction ; mais il faut encore par contre, que les jugements y aient été plus libres à
apercevoir que, justement, ce principe de plaisir concerner la vie sexuelle se décide à nos dépens". Il
c’est ce qui fait que la jouissance est interdite. Et considère que, effectivement, on ne peut pas dire
Lacan note que cette limite – dans un de ses textes, il que les psychanalystes aident tellement leurs
dit" quasi-naturelle "-est élevée, dans le discours à la contemporains à juger du sexe et de la vie sexuelle.
fonction de l’interdit. Or, le point sur lequel insiste Les psychanalystes se taisent là-dessus. Eh bien,
Lacan, c’est que l’apport de Freud, ça n’est pas de justement, Jacques Lacan à qui l’on pouvait
nous faire une éthique du principe de plaisir, mais au reprocher de ne pas parler des soi-disant affects, lui
contraire de désigner par son discours les rapports qui en a inventé deux ou trois auxquels les personnes
du sujet et de la jouissance. Ça n’est pas pareil de en question ne pensaient pas, leur rappelle que,
considérer que la psychanalyse a pour fonction effectivement, lui aussi il est un de ceux qui
d’habituer le sujet au principe de plaisir, de le s’essaient à maintenir ouvert le dire sur la vie
réguler, ou de considérer que foncièrement il y a une sexuelle, sur les modalités de la jouissance.
corrélation du sujet à cette jouissance qui, elle, Ce à la fin de l’expérience, – il dit "au terme de
foncièrement, est sans frein. Autrement dit, la l’acte analytique"-où la castration a figure. C’est
corrélation même du sujet à la jouissance, comme qu’une psychanalyse conduit le sujet à une position
visée du discours psychanalytique, à seulement la à l’égard de la castration. Mais il n’est conduit là
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qu’en apercevant les figures de sa jouissance. C’est longs passages pour saisir que, vraiment, justement,
ce qui est ce que j’appelle l’objet petit a. Autrement son opération est l’inverse de l’opération du
dit, le sujet soumis à la castration, qui est le sujet du linguiste. L’opération du psychanalyste est l’inverse
désir, le sujet à gauche (cf. dessin se réalise dans de l’opération du linguiste.
l’expérience analytique comme sujet de la castration "… la valeur de la psychanalyse, c’est d’opérer sur
qu’en apercevant sa détermination comme sujet de la le fantasme. Le degré de sa réussite a démontré que
jouissance. Et, Lacan conclut dans ces phrases là se juge la forme qui assujettit comme névrose,
extrêmement fortes, à la fin de cette page 147 :"… perversion ou psychose ". Ces termes sont précieux.
autrement dit, ce qui institue l’entrée dans la Parce que nous voyons que son écriture du repérage
psychanalyse provient de la difficulté de l’être-pour- du sujet par rapport au fantasme, à la jouissance, est
le-sexe, de la castration – qui est une difficulté valable dans le champ de la névrose, dans le champ
majeure de l’être-pour-le-sexe –. C’est un être de la perversion et celui de la psychose. Mais toute
marqué d’un moins essentiel. Mais la sortie"… Donc la question, dit Lacan, est de savoir comment opérer
on voit bien cette opposition entre l’entrée dans la là-dessus. Impossible à bouger… Il ne recule pas,
psychanalyse par la castration…"… Mais la sortie… n’est-ce pas ?" Impossible à bouger, n’était la marge
n’en serait rien d’autre qu’une réforme de l’éthique laissée par la possibilité d’extériorisation de l’objet
où se constitue le sujet". L’éthique où se constitue le petit a ". C’est une phrase énigmatique. Seule
sujet, c’est-à-dire ce que le sujet peut prendre possibilité, l’extériorisation de l’objet petit a. Il dit
comme repère sur ce qu’est sa jouissance. C’est pas d’ailleurs :"… on nous dira que c’est bien ce dont on
la même chose pour Lacan qui poursuit :"… parle sous le terme d’objet partiel "… N’est-ce pas,
moyennant quoi, ça n’est pas nous, Jacques Lacan, c’est vrai dans la façon kleinienne de procéder et
qui ne nous fions qu’à opérer sur le sujet en tant que d’opérer sur le fantasme, l’analyste – comme le dit
passion du langage". Autrement dit, il oppose ce Mélanie Klein – s’introduit dans le fantasme.
sujet qui commence la psychanalyse, à ce sujet L’analyste s’introduit dans le fantasme et il patauge.
corrélé à sa jouissance. Et il dit que lui, en tout cas, Pourtant, il opère là-dessus vraiment. Au nom de
et tous ceux qui l’ont fréquenté le savaient bien, il ne quoi alors Lacan peut-il dire qu’il propose une voie
se contente pas, comme il dit, de belles paroles. Et il nouvelle en disant qu’on opère sur le fantasme ?
dit : par contre, c’est les autres, ceux qui n’ont L’analyste kleinien, avec son objet partiel, et sans le
aucune idée de cette détermination-là, ceux qui fourbi du petit a et des constructions si complexes,
l’acquittent d’en obtenir l’émission de belles paroles prétendait opérer sur le fantasme. Et c’est
qui ont l’idée que la parole est un outil qui permet de précisément, c’est ce point-là que Lacan essaie
traduire la curiosité que l’on a du monde. Je viens de d’éclairer pour son auditoire. Il dit :"… Justement, à
lire le récent livre de Margaret Mahler, traduit en '82 le présenter sous ce terme, d’objet partiel, on en
mais un livre de '75, qui présente, essaie de saisir la parle déjà trop pour en rien dire de recevable. S’il
genèse du langage chez l’enfant. Tant qu’on pense était si facile d’en parler, nous l’appellerions
que les belles paroles, le langage, c’est ce qui permet autrement que l’objet petit a ". Autrement dit, ce que
de traduire la curiosité qu’on a sur le monde, ça peut Lacan appelle l’opération du fantasme n’est pas ce
suffire pour justifier d’avoir la curiosité pour le que les analystes kleiniens appellent l’opération sur
monde. Mais il faut savoir que pour le monde on le fantasme avec l’objet partiel. Pas commode
peut en avoir la curiosité, mais pour la jouissance, d’ailleurs à expliquer, cette histoire. Mais justement
qui est immonde, il n’y a que l’horreur. Alors, c’est il s’en sert en considérant que les psychanalystes qui
pas en misant sur la curiosité et ses traductions s’occupent des enfants devraient être spécialement
qu’on saisira le sujet au moment où la parole défaille éveillés à cette dimension où l’objet petit a s’avère
et où il recule devant l’horreur de sa jouissance. différent de l’objet partiel. L’orientation que Lacan
Moyennant quoi, lui, Lacan, effectivement, ne se prend, c’est bien entendu de situer le sujet dans le
contente pas d’une conception linguistique de la fantasme. C’est ce qu’il a en commun avec d’autres.
psychanalyse. C’est plutôt ceux qui sont pour le Seulement, il ne faut pas se tromper dans l’abord du
langage préverbal, qui ont une conception fantasme, et, au lieu d’aborder le fantasme du
linguistique de la psychanalyse ; ils pensent que tout patient, construire un fantasme universel, dans la
est langage. Non ! L’objet petit a, ce qui subsiste de psychanalyse."… La psychanalyse bâcle avec du
jouissance pour l’être parlant, obéit à d’autres folklore un fantasme postiche : celui de l’harmonie
logiques : la logique dite du fantasme,… Et ça n’est logée dans l’habitat maternel. Ni incommodité, ni
pas une affaire linguistique. Dans "Radiophonie" en incompatibilité ne sauraient s’y produire ; et
'70 ou dans le Discours à l’E.F.P., Lacan aura de l’anorexie mentale s’en relaie comme bizarrerie ".
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Donc Lacan fait remarquer que le fantasme essentiel dans ce sujet bidimensionnel le sujet
dont s’occupent les psychanalystes, c’est le leur. Le unidimensionnel du langage, dans un sens différent.
fantasme des psychanalystes d’enfants, c’est qu’il y Ensuite, Lacan dit :"… Moyennant quoi, si on part
a une harmonie entre l’enfant et sa mère. Il peut y de cette idée qu’il y a toujours entre l’enfant et la
avoir d’ailleurs strictement l’inverse, qui est mère l’Autre, ce qui se produit alors c’est qu’on doit
simplement de considérer qu’il y e une haine entre réévaluer le statut du corps ". Quels sont les rapports
l’enfant et sa mère. Mais enfin, on sent bien que du corps et de la jouissance ? C’est spécialement
c’est l’enfer comme envers d’un paradis rêvé. En cela que Lacan interroge avec l’objet petit a, et c’est
réalité, c’est plus complexe que ça. Lacan note :"… cela que toute la notion d’objet partiel ne permet pas
parce que tout de suite, entre la mère et l’enfant, ce du tout d’approcher. C’est une nouvelle définition
qu’il y a, c’est qu’il y a l’Autre… Quel prix de des rapports, d’une nouvelle alliance entre le corps
consistance attend-t-on d’épingler comme préverbal et la jouissance – ou, plus exactement, d’une
ce moment juste à précéder l’articulation patente de nouvelle mésalliance entre le corps et la jouissance –
cet autour rie quoi semblait fléchir la voix même du que Lacan détache comme le point crucial de son
présentateur : la gage… Lagache… j’ai mis du enseignement. Cette jouissance, elle n’est pas dans
temps à reconnaître le mot… Langage ". Là, il le corps. L’objet partiel, ce qui était avant approché
faisait allusion au fait que '64, c’est le moment où on comme objet partiel n’est pas un objet qui convient à
vient de le ficher à la porte, Lacan est excommunié, la jouissance : c’est un objet foncièrement hors-
et il y a donc des membres honorables de l’A.P.F. corps. Et il a cette formule très belle dans ce texte :
dont effectivement, autour de Lagache, d’où le jeu l’objet est un condensateur de jouissance,
de mots que se permet Lacan entre Lagache et condensateur pour la jouissance, en tant que, par la
langage. Mais il dit :"… Je demande à quiconque a régulation du plaisir, elle est au corps dérobée".
entendu la communication que je mets en cause si, Autrement dit, le corps étant le lieu où s’opère la
oui ou non, si un enfant qui se bouche les oreilles, – régulation du plaisir, la jouissance lui est toujours
on nous le dit ; à quoi ? A quelque chose en train de dérobée, lui est toujours extérieure."Le sein, la
parler, en train de se parler – n’est pas déjà dans le marne – n’est pas la mère, c’est un objet de l’enfant.
post-verbal, puisqu’il se protège du verbe ". Lacan C’est même l’objet où est condensée toute sa
prend un détail clinique : effectivement, cet enfant jouissance". Toute la jouissance qu’il a pu avoir de
autiste se protégeait, se protégeait chaque fois qu’il la mère. Moyennant quoi, Lacan dit :"… LA
entendait une voix ou un bruit. Et le présentateur, coupure passe entre la mère et le sein",
Sami-Ali, avait du mal tout de même à situer ce fait … Dans cette optique-là, c’est très différent de
que l’enfant se bouche les oreilles. C’est toute la présenter la jouissance comme s’échangeant entre
question, il ne suffit pas de se dire que parce qu’il se l’enfant et la mère, ou foncièrement comme
bouche les oreilles que ça ne rentre pas, que le inéchangable. Le sein est de l’enfant ; toujours perdu
verbal ne rentre pas. Il se défend contre quelque pour lui. D’où la valeur érotique du célèbre tableau
chose qui est déjà en lui, et on sait tout de suite ce de Sainte-Agathe auquel il fait référence ; Sainte-
qu’on oppose à ce fait que le langage est toujours Agathe contemplant – c’est son martyre –
déjà-là entre l’enfant et la mère. Ce qu’on oppose, contemplant ses seins qu’on vient de lui couper…
c’est qu’entre l’enfant et la mère, ce qu’il y a, c’est Qui est cette position, dit-il, la valeur érotique de
de l’espace. C’est toujours la même chose : on cette rencontre de la jouissance, il la restitue un peu.
s’occupe de la distance entre l’enfant et la mère. La psychanalyse a toujours eu du mal à décrire les
Dans le meilleur des cas, on appelle ça des espaces valeurs érotiques attachées aux grandes figurations
transitionnels ; dans le pire des cas, on s’intéresse des saints dans la chrétienté. Et des saintes
aux postures de soins maternels. Seulement le spécialement, qui ont une valeur érotique indéniable.
problème, c’est qu’il n’y a pas d’espace qui ne soit Il n’y a pas, n’est-ce pas, que Sainte-Agathe qui perd
pas déjà tissé du langage. Et c’est d’ailleurs ses seins ; il y a Sainte-Lucie à qui arrive la même
l’intérêt… donc, ce qui m’avait semblé lorsque nous chose, avec ses yeux. Il y a même un roman, un
avons examiné ensemble les travaux de l’équipe roman de Sciacca, qui s’appelle "Candido", qui est
ensemble de ( ;, Meltzer et la Tavistock Clinic, que sur la Sicile (Sainte-Agathe et Sainte-Lucie en sont
ces descriptions des trajets affolés de l’enfant dans les patronnes… L’une de Catane et l’autre de
l’espace étaient tout à fait corrélées par eux à des Palerme, si mes souvenirs sont bons). Et le début du
phénomènes de structure, d’un certain statut du roman, c’est une laïcisation du mythe religieux ; le
sujet, qu’ils appelaient" bidimensionnel ", et où père du héros sort d’une gare. En 1943, il y a les
l’enseignement de Lacan permettait de reconnaître bombardements américains sur la Sicile, et il passe
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par un moment de terreur ; et, quand il se relève, la Lacan utilise l’expression du "condensateur" pour
première chose qu’il voit c’est une statue de plâtre l’objet –, concentré cette jouissance dans l’organe
recouverte de deux yeux vivants qui sont accrochés qu’il abandonne, qui est le phallus. C’est pour ça que
à cette statue. C’est un moment d’horreur très bien le corps du psychotique peut devenir tout entier zone
décrit et ça enchaîne, ensuite, sur la définition de ses érogène ; les organes peuvent devenir zones
rapports avec son fils. Ça, c’est une structuration de érogènes, tout autant qu’ils sont. A partir de ce
l’objet. Cet objet condensateur de jouissance et moment-là, c’est là où se situe l’effort du
coupé du corps, voilà ce sur quoi Lacan veut insister schizophrène, et de tous ces cas où il n’y a pas
et que l’abord de l’objet partiel ne permet pas de délire : essayer de faire fonction d’un organe alors
dégager. Le corps, – si maintenant c’est l’autre qu’il n’est pas dans le discours. Nous pouvons ainsi
terme qu’il faut envisager, nous voyons mieux déjà saisir l’effort de l’enfant, non pas pour reconstituer
ce que Lacan veut dire par "une jouissance hors- une métaphore délirante, – comme Schreber peut le
corps"-, comment se définit-il ? Il y a deux faire, en mobilisant pour cela tout l’édifice du
définitions ou deux abords du corps chez Lacan. langage –, mais localement saisir comment l’enfant
L’une qui est : le corps en tant que marqué peut essayer de faire fonction d’un organe.
foncièrement de la désorganisation, de la béance du Autrement dit, comment peut-il l’abandonner ? –
stade du miroir, marqué d’un moins-un biologique, puisque l’expression de Lacan de "faire fonction",
et qui, au contraire, trouve sa complétude en dehors c’est ce qui vient à la place, n’est-ce pas, du faire
de lui : dans l’image de l’autre. Ou bien un corps, au fonction phallique, du Φx, qu’il pourra écrire (cf.
contraire, organisme vivant marqué du plein et qui dessin ou formule au tableau) (… Je vous écris en
est blessé – pour reprendre le terme qu’utilisait résumé la formule de l’opération de la métaphore
Maud Mannoni –, corps blessé, qui le rend humain. paternelle). La signification inconnue x de la
Lacan disait que pour un lapin atteint de jouissance à quoi est confronté l’enfant, qu’il met en
myxomatose, le fait que ça le rende aveugle lui corrélation avec le discours de la mère, avec son
donnait une expression humaine. C’est une phrase Désir, grâce à l’opération paternelle, se symbolise
magnifique au milieu d’un séminaire, je gâche un dans le phallus. Et c’est ce qu’il abandonne par la
peu la chose en ne vous la lisant pas telle quelle castration. Ce qui l’introduit dans le discours, dans
parce qu’elle y est calibrée. Alors, en tout cas, cette le fait qu’il est marqué de l’être-pour-le-sexe en tant
blessure transforme tout de suite l’organisme – qui que "pas de rapport sexuel". A partir du moment où,
sinon marche tout seul – en humain, parce qu’il est pour lui, l’opération ne se produit pas, où il y a du
foncièrement détraqué, blessé. Eh bien, ce sont ces rapport sexuel. (De même que pour Schreber, il y a
deux figures qui, dans les deux cas, saisissent la du rapport sexuel, n’est-ce pas ? ; quand il devient la
jouissance hors-corps. Dans un cas, cette femme de Dieu, tout autant en est-il pour le petit
complétude vient du dehors et fait que c’est toujours enfant autiste qui s’adresse à nous), l’enfant autiste
l’autre, i(a), qui anticipe sur ma jouissance. Ou bien est pris dans du rapport sexuel. Ce qui fait qu’il
alors, le corps se présente foncièrement morcelé, jouit. Et l’effort qu’il fait, c’est moins de mobiliser
marqué d’un moins, d’un moins de jouissance. toute la métaphore, de reconstruire une métaphore
Lacan, alors, peut parler de la clairière brûlée de la délirante, mais donc, de faire fonction à ses organes,
jouissance dans la jungle des pulsions. Ce qu’écrit la lui qui n’a pas symbolisé ça dans le phallus. Ça peut
gentille petite chatouille sur le corps de l’enfant, prendre plusieurs formes cliniques. Par exemple,
c’est un désert, c’est une brûlure essentielle. C’est effectivement, se boucher les oreilles pour réussir à
que là, la jouissance ne reviendra que du dehors. La faire fonction de la voix Si l’enfant psychotique
jouissance n’est pas corrélative au corps. Le corps, autiste est dans ce travail effrayant de faire fonction
c’est ce qui est toujours soumis à l’effraction de la de ses organes, c’est pas parce qu’il a un petit centre
jouissance. Et ça, c’est ce que nous trouvons supérieur qui est flippé, et que c’est les centres
spécialement dans la psychose. Ce dont nous inférieurs qui s’émancipent, comme l’organo-
témoignent les psychotiques, quotidiennement, dans dynamisme voudrait le faire croire. C’est parce que
la clinique la plus habituelle, c’est de ce que c’est l’enfant autiste, comme chacun de nous, est fils du
qu’un corps. C’est en tout cas pas quelque chose qui logos. Il fait ce qu’il peut pour être à la hauteur.
parle… Il n’y a pas de langage du corps. C’est un Donc, ce moment de l’enseignement de Lacan
lieu d’effraction, ouvert sans cesse au retour toujours ouvre, j’espère l’avoir montré devant vous, des
effréné de la jouissance. Spécialement dans le cas du perspectives de recherches cliniques encore à faire.
psychotique, qui, lui, n’a pas symbolisé cette C’est-à-dire de ne pas saisir ces phénomènes comme
jouissance, n’a pas, au fond, concentré – puisque des phénomènes de confusion du désir, mais de
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saisir comment l’enfant psychotique fait fonction de pas les mêmes. Il dit :"… Si le silet y vise déjà, sans
sa jouissance. C’est à faire. Explorer les blessures du encore qu’on s’en effraie, faute du contexte" des
corps par la jouissance. Ensuite, pour ceux d’entre espaces infinis ", la configuration des astres, n’est-ce
nous qui avons la chance et le malheur de nous pas pour nous faire remarquer que l’espace en
occuper d’enfants psychotiques, nous avons là un appelle au langage dans une toute autre dimension
accès au cœur même de l’éthique de la psychanalyse que celle où le mutisme pousse une parole plus
et la possibilité de saisir à quel point ces enfants ont primordiale qu’aucun mom-mom". (p. I49)
été amenés à faire fonction d’objet petit a pour la Car, effectivement, le silence des espaces infinis
mère, de condensateur de jouissance. Ça n’est pas le effraie. Il effrayait ; il effrayait avant une rupture,
désir de la mère ; ce n’est pas qu’ils sont objet du qui est celle du XVIIème siècle. Il effrayait avant
désir ; mais ils sont objet cause du désir, de ce désir. que ce silence, cet espace ne soit maintenant plus du
Ils sont condensateurs de jouissance pour elle, et son tout silencieux mais peuplé de plein de petites
désir s’y exténue. D’où l’exorde finale de ce texte de lettres. Lorsque Lacan note qu’effectivement, la
'68 de Lacan, qui est une perspective qu’il ouvre que corrélation du sujet à sa jouissance, qui n’est pas le
je n’ai vue nulle part développée ailleurs, dans son sujet passion du langage, le sujet qui produit de la
œuvre… et, au fond, qui est le titre que je voulais belle parole ou des conneries – dans notre
donner à mon exposé ; qui était :"l’enfant expérience, l’association libre, – mais qui est le sujet
généralisé". Il note que ce que la psychanalyse de gauche, le sujet corrélé, en bas à gauche, à la
d’enfants psychotiques permet spécialement chaîne signifiante, ce sujet soumis à la parole. C’est
d’approcher, c’est en quoi il y a divers types de un autre que celui qui est à droite, et qui est un sujet
corps. Ce n’est pas parce que nous sommes des voué au silence, car confronté à l’espace de sa
individus biologiques différents que nous sommes jouissance. L’éthique de la psychanalyse, c’est après
des corps pour autant. Par exemple, l’enfant qui a tout de prendre le relais de la science ; la science,
l’air d’être un corps ou d’en avoir un, n’est parfois effectivement, a fait taire la voie lactée. Les astres ne
en fait que l’objet d’un autre corps. Ce qui a l’air nous parlent plus ; ils ne nous parlent plus comme ils
d’être un corps n’est parfois que le symptôme d’un ont parlé aux hommes de tout temps. Encore qu’il y
autre. Lacan ne considère pas que ce soit le cas du a des physiciens prix Nobel qui sont persuadés, à
débile (cf. ce texte sur Joyce qu’il avait écrit et où il Princetown, ils ont écrit des livres – La Glose de
notait qu’après tout une femme pouvait apparaître Princetown –, qui est un tissu d’obscurantismes ; ils
comme symptôme d’une autre corps). Que l’enfant essaient de faire croire que l’espace leur parle. Mais
puisse réduire son corps à être tout entier enfin personne n’y croit quand même ; même pas
condensateur de jouissance, comme Schreber est eux. Et il est clair que l’éthique de la science a fait
condensateur de jouissance (Dieu jouit de lui, taire. Eh bien, l’éthique de la psychanalyse, elle a,
s’approche et s’éloigne…) voilà qui désigne un avec ses petites lettres à elle, à faire taire elle aussi la
espace autrement plus cruel que les repérages de la parole enfiévrée qui nous fait reculer devant cette
distance de l’enfant à la mère, mais c’est de la même jouissance, qui nous fait inventer ces mythes, ces
chose que ça parle. Quand Margaret. Mahler décrit mythes de l’idylle entre l’enfant et la mère, ou tout
l’"emotional refewling" de l’enfant envers la mère, autre mythe équivalent. C’est le mathème qui fait
c’est 1"emotional refewling" de Schreber que nous reculer effectivement cette parole et qui fait gagner
devons garder en mémoire. Si, au fond, cette le silence. D’où ce que dit Lacan : l’éthique de la
expérience souvent atroce qu’est la nôtre de nous psychanalyse, c’est une éthique du silence. C’est une
confronter à ça, si nous en conservons les repères surprise, on le sait,… lorsque Lacan écrit à la fin de
mathématiques – dans ses mathèmes – de ne pas son texte, qui est "Remarques sur le rapport de
nous égarer, de les mettre à leur juste place, alors Daniel Lagache", et où il évoque justement ça. Il
effectivement, nous pourrons saisir en quoi cet dit : e… les espaces infinis ont pâli derrière les
espace, cet espace tout tissé de la jouissance, dans petites lettres, plus sûres à supporter l’équation de
lequel se fait la corrélation du sujet à sa jouissance, l’univers ; et la seule voix au chapitre que nous
est un espace voué au silence. C’est ce que Lacan puissions y admettre hors nos savants est celle
dit :"… il y a du linguistique dans la construction de d’autres habitants qui pourraient nous en adresser
l’espace (de l’espace de la jouissance)…" Et, dans des signes d’intelligence. En quoi le silence de ces
un passage qui est énigmatique dans ce texte, pour espaces n’a plus rien d’effrayant ". Et il note :"…
ceux d’entre nous qui l’ont peut-être lu, il note ceci ; une éthique s’annonce (avec la psychanalyse),
il évoque la différence en latin du taceo et du silet, convertie au silence par la venue, non de l’effroi,
qui sont deux façons de dire "se taire", mais c’est mais du désir. La question est de savoir comment la
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voie bavardage de l’expérience analytique y conduit le fantasme, pris comme régulateur, comme
". Phrase énigmatique, dont j’espère que nous détermination. Détermination vient maintenant à la
saisissons là un peu mieux les coordonnées, la voie - place de régulation ! et là, Lacan écrit ce sujet, en
bavardage de l’analyse, de ce sujet de l’association tant qu’il se règle comme le MOI par rapport à
libre à gauche, conduit, par la venue du désir, à ce l’image du corps (S(i(aa "). C’est une façon d’écrire,
que le sujet ne recule pas devant l’effroi de la finalement que le désir se règle sur le fantasme
castration, mais qu’il prenne la mesure de sa comme le MOI sur l’image du corps, comme le
jouissance dans le fantasme. Et c’est de là, délivré de MUL sur i(a).
son mathème, que peut-être, il pourra se taire pour Lacan va écrire S◊a qui accentue beaucoup plus le
une autre raison que l’horreur. côté déréglé du fantasme. Je ne dis pas qu’on ne
S. ANDRE : Bon. Je vais d’abord vous remercier pourrais pas y opposer de façon absolument tranchée
pour votre travail. Ce délire qu’on peut aborder de ce versant imaginaire qui est accentué dans
deux manières : d’une part, par la forclusion et "subversion du Sujet".
d’autre part, en ceci qu’il tend à être un équivalent Si je puis dire, il y subversion du Sujet et puis
au fantasme, pourquoi cherche-t-il à rétablir une "Dialectique du Désir". Je dirais qu’à partir de ces
certaine fonction du fantasme ? Vous répondez que textes là, ce qu’on voit, c’est subversion du sujet et
l’enfant vis-à-vis de sa mère se trouve dans la ségrégation de la jouissance. Lacan met le point
position de l’objet% ! ' A cet égard, quelque chose d’accent sur le déchaînement de la science qui
m’a intrigué. Vous avez utilisé une formule – S(i (a', produit une subversion du sujet inédite. Moyennant
a", etc…)) – en disant, plus tard, Lacan va la quoi le problème qui se pose, c’est le déchaînement
transformer en formule du fantasme : S◊a . D’où le de la ségrégation c-a-d comment un sujet, d’autant
paradoxe, me semble-t-il, à ce que vous utilisiez plus indéterminé que le déchaînement de la science
cette formule S(i (a', a", etc…)) qui place le contenu le produit, comme rompant ses attaches avec le
du fantasme dans son enrobement imaginaire alors corps, comment s’explique-t-il avec la jouissance, en
que la thèse que vous nous avez développée, c’est tant qu’elle se veut toujours jouissance particulière ?
que, chez le psychotique, chez l’enfant psychotique, (le sujet de la science en effet, ignore le corps et est
cet objet petit "a" se présente justement comme non un sujet qui, a rompu ses amarres avec la sagesse
enrobé par l’imaginaire du fantasme qu’on trouve antique ; ce n’est pas le sujet, si je puis dire,
chez le névrosé. californien qui grâce aux patins à roulettes et au
E. LAURENT : Elle n’est pas enrobée puisque, climat enchanteur des plages de Veenes, peut se
effectivement, elle est dérobée à ce corps contenter de son homéostase personnelle, qu’il
essentiellement. Évidemment, vous avez tout à fait transforme immédiatement en ordre surmoïque, en
raison d’opposer cet enrobement et la dérobade. body building ; le sujet de la science rompt quand
Dans "Subversion du sujet", le fantasme est même cette amarre-là et c’est quand même un
essentiellement présenté sous la face régulatrice : le paradis perdu.
désir se règle sur le fantasme, comme forme, comme D’où la question qui se pose dans ce texte :
le Moi sur l’image du corps. C’est la forme qui "comment faire pour que des masses humaines
permet que le curseur du désir se règle. C’est tout à vouées au même espace, non pas seulement
fait sûr que ça accentue un versant du fantasme. Ce géographique, mais à l’occasion familial… (ça c’est
qui ne figure pas dans "Subversion du sujet", c’est l’unification du système familial par le sujet de la
effectivement la formule, le moment où Lacan science quand les systèmes de parenté
décompose le rapport du sujet et de l’Autre en S1, s’évanouissent dans le monde. C’est à dire, nous
S2, S, qui est proprement parlé ce qui s’établit tout devenons toua des esquimaux puisque vous savez
au long du Séminaire XI, qui est la réduction de la que notre système de parenté, pour les ethnologues,
définition du sujet du désir comme ce sujet qui s’appelle un système de parenté" esquimau ")
s’écrit : celui qui vacille, disparaît, succombe sous le …"Comment faire alors pour que des masses
signifiant, qui allait être représenté par le signifiant humaines demeurent séparées ? Là, le terme séparé
pour un autre. Et en quelque sorte, l’élaboration par n’est pas à entendre au sens néo-darwinien de…
Lacan au long de ce séminaire de cette position du simplement que chacun ait son territoire. C’est que
sujet du désir, fait bouger de l’autre côté la chacun ait son territoire de jouissance la jouissance
conception régulatrice du fantasme. Ce qui fait qu’il propre. Et c’est si vous voulez, l’inquiétude qu’il
me semble que ce qu’il met en opposition, c’est ce pose là dans Télévision, l’inquiétude de ces années-
sujet simplement donc, indéterminé place vide, zéro, là.
du sujet du désir, se réglant de façon déterminée sur
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On voit au long du séminaire XI, comment le fait de pas., mais je pense que ça n’est pas un théoricien)
définir de plus en plus le sujet du désir, d’en trouver C’est une théorie extrêmement confuse et,
l’écriture adéquate, l’amène à rectifier l’écriture du effectivement, pour s’y retrouver, il faut prendre
fantasme. Et qu’au fond, la même écriture, S barré, d’autres repères. De mon point de vue, ce ne sont
poinçon-petit a : "est, dans" Subversion "plus pas des auteurs qui disent des choses très différentes,
propice à désigner la dialectique du désir ou sa stase, où chacun a sa théorie et est à côté, comme les
son arrêt et devient, à partir de ces années-là, plus paysans pour Marx, une pomme de terre à côté
propice à désigner la ségrégation de la jouissance d’une pomme de terre. La théorie de quelqu’un n’est
S. ANDRE : Il y a tout de même une nuance qui est pas sa théorie. Ce qu’elle a d’intérêt, c’est pas
à poser, c’est que la jouissance qui est organisée qu’elle exalte l’auteur ; c’est que l’auteur se plie à la
autour de l’objet "a", ce n’est pas cette jouissance structure. Je pense que vous conviendrez peut-être
infinie, cette jouissance sans règle qu’il appellera par de ça, qu’une théorie n’est intéressante non pas en
la suite la jouissance de l’Autre. Hein ? Donc, tant qu’elle est le point de vue original de l’auteur,
E. LAURENT : Ça dépend. Il peut noter aussi mais en tant qu’elle saisit la structure du phénomène.
bien… Schréber peut aussi bien se noter :"il est en D’où la position de Lacan de n’avoir jamais voulu
position d’objet…" être original. Il e simplement voulu décrire la
S. ANDRE : Il est en position d’objet pour un Autre. structure de l’expérience psychanalytique. En ce
C’est pas la même chose que d’adopter, de sens, si la théorie de Lacan me paraît plus juste, ça
s’identifier à cette position dans son fantasme. C’est n’est pas en tant que spécialement c’est une
là qu’est la nuance. conception du monde ou une conception de la
E. LAURENT : Fantasme ! n’est-ce pas ! je veux psychanalyse ; elle rend compte, je pense, de la
bien que vous mettiez une nuance, mais fantasme ! veine de la structure. Et, effectivement, lorsque vous
C’est un terme à conserver dans le champ de la dites que, pour ces phénomènes de psychose, la
psychose – à cet égard comme fantasme de pulsion de mort est le point crucial, mais oui ! quand
jouissance transsexuelle – et que cette jouissance vous parlez de ce mythe d’une communication qui
transsexualiste, est une jouissance continue. est le point à critiquer chez Winnicott, tout à fait
Continue, lorsque Schréber pense et que ça s’arrête d’accord ! Et d’autant plus volontiers que c’était ce
quand ça s’éloigne, quand Dieu s’éloigne. Mais au que je m’étais permis de faire. Mais effectivement,
fond, il est toute jouissance, il a inscrit la jouissance sur le point sur lequel je ne vous suis pas, c’est
au lieu de l’Autre. Alors, ça reste… en un certain lorsque vous dites que l'instauration de l’ordre
sens, ça reste le fonctionnement du fantasme dans la symbolique ça n’est pas la pulsion de mort.
psychose. En ce sens, cette jouissance, petit "a" là, Précisément pour Lacan, ce que Freud appelle
même l’écriture du fantasme, dans la psychose pulsion de mort c’est ce que lui désigne de l’ordre
comme vous le dites, c’est pas parce que ça s’écrit symbolique. Que l’ordre symbolique est absolument
de la même façon qu’effectivement c’est la même étranger au vivant. L’ordre symbolique a ses lois,
chose pour psychose, névrose, perversion. qui n’ont rien à voir avec le vivant. Les ordinateurs
Mais dans la psychose, ça peut aussi bien désigner incarnent dans notre monde le passage dans le réel
cette jouissance pleine, infinie de Schréber qui peut de l’ordre symbolique. Ils ont leur stéréotypie ; les
jouir… Mais évidemment, ça implique une nuance ordinateurs repassent sur les mêmes messages, et ça
majeure, effectivement de distinguer avec le même peut repasser 400 fois. Ça ne s’use pas, c’est
système d’écriture, entre névrose, psychose, toujours là. Ça peut se trimbaler. Ça n’a besoin que
perversion et le fonctionnement des trois. de ressembler, d’utiliser les propriétés du cerveau, si
X. (la question n’a pas été enregistrée) : à propos de je puis dire ses structures symboliques très minimes.
Winnicott, de sa théorie de la Libido, des rapports du Effectivement, ça utilise des propriétés du style : le
symbolique et de la pulsion de mort… courant passe /passe pas. Avec ça, on peut construire
E. LAURENT : J’avais avancé l’idée que des systèmes très complexes, qui sont de l’ordre du
effectivement, la libido selon Winnicott avait atteint symbolique, qui parasitent le corps, qui utilisent
un troisième stade, qu’elle n’était pas seulement certaines de nos fonctions organiques, mais à des
"Object seeking" comme chez Federn, mais qu’elle fins qui n’ont absolument rien de vivant. C’est pour
était "communication seeking". Que effectivement, ça que l’instauration de l’ordre symbolique pour
il y avait un mythe qui était que l’enfant et la mère Lacan c’est l’instauration de la mort dans la vie.
communiquaient. C’est une façon si je puis dire non (Évidemment, si on prend ça pour de l’agressivité !
théorique (parce que je pense autant que Winnicott spécialement en anglais, on traduira par
est un remarquable clinicien et un observateur hors instinct,"death instinct", comme traduit Strachey. Ce
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qui est une contradiction dans les termes ; il n’y a évidemment, c’est la racine de l’hallucination. C’est
pas d’instinct de mort. C’est impossible. Qu’il y ait pas du tout la perception d’un objet-là. C’est
une pulsion de mort, encore, parce que le "Trieb" foncièrement du réel qui surgit comme tel, qui
évidemment, la pulsion, c’est d’emblée pris dans le s’ajoute au monde ; et qui s’ajoute en annulant le
système des "Vorstellung-Repräsentanzen". C’est-à- monde. Toute hallucination la plus minime annule le
dire qu’il y a d’emblée… une pulsion, c’est un monde. Ce que vous désignez de ce niveau-là de la
montage signifiant ; c’est du montage de la mort pulsion de mort, c’est évidemment ce réel du
dans la vie. C’est en ce sens que toute pulsion est symbolique que Lacan a spécialement mis en valeur
effectivement fondamentalement pulsion de mort. effectivement pour le phénomène hallucinatoire.
La stéréotypie, c’est très précieux. C’est Alors, en ce sens, si vous voulez, le Fort-Da,
effectivement le principe de répétition à l’état pur. l’introduction de l’ordre symbolique pour l’enfant, le
Et, évidemment, là l’ordre symbolique, on voit très jeu avec la bobine, au fond cette introduction du
bien avec l’ordinateur comment on peut avoir de la sujet dans cette alternative, le pur sujet défini par
stéréotypie tout le temps ; le pur signifiant qui se l’alternative S1 S2, n’est - ce pas la plus simple, Fort-
développe, qui se répète, qui fait ce qui… qui boucle Da. Évidemment, dans les psychoses, nous voyons
son circuit et qui recommence. Auquel le corps, le ça réalisé jusqu’à plus soif : ce pur sujet peut passer
pauvre corps, la marionnette humaine prête son des heures à allumer/éteindre un bouton électrique.
vivant. Mais évidemment, comme vous le disiez, il Quoi de plus évident que d’incarner ce réel du
faut toucher à ce niveau pour que, cliniquement, ça symbolique, qui se réduit simplement à + -/ + -.
change. Là, je vous suivrais tout à fait. Maintenant, Évidemment, c’est pas la même chose lorsqu’un
quand vous parliez d’hallucination, sûrement ! C’est enfant névrosé peut faire ça. Lorsque le petit Richard
là aussi ce passage dans le réel du symbolique. Or,… de Mélanie KLein peut allumer le radiateur…
X:… comme elle dit… il s’intéresse quand même au fait
E. LAURENT : Je ne sais pas quelle acception du que ça fait passer de la lumière, ça fait de la chaleur
terme vous prenez, mais si l’on prend l’acception dans la barre ; et elle dit, c’est comme… la valeur
habituelle (vous savez qu’hallucination négative phallique. Ça ne reste pas hors-sens comme dans la
vient de l’hypnose). C’est un terme qui avait été psychose proprement dite. On voit comment c’est
utilisé pour désigner des phénomènes spécialement précieux cette catégorie du réel du symbolique pour
dans l’hypnose et des névrosés et des hystériques, aborder les phénomènes que vous citiez, et qui sont
pour désigner – c’est dans ce sens là que Freud le évidemment tout à fait caractéristiques de cette
prend dans "L’interprétation des rêves" ou, plus pulsion de mort. Puisque les trois exemples de Freud
avant dans son œuvre, dans "la dénégation", dans "Au-delà du principe du plaisir", de la pulsion
lorsqu’il utilise ces phénomènes. Alors, je pense que de mort, c’est le jeu d’enfant, le jeu d’enfant
là vous désigniez l’hallucination au sens essentiel qu’est la bobine, le rêve traumatique, et la
psychotique… cure psychanalytique elle-même, c’est-à-dire la
X :… enfin dans le sens commun du terme et pas réaction thérapeutique négative qu’il prend… Et
nécessairement dans la tradition psychiatrique ou c’est vrai que tous ces concepts ont été des concepts
psychanalytique. Je voulais dire… ignorés ; ça a été des concepts qui ne sont pas passés
E. LAURENT : Ben, il n’y a pas de sens commun dans la psychanalyse, dans la révision de la
là ! psychanalyse entreprise à la suite de l’Ego
X : Non, mais je veux dire par l’hallucination Psychology. On a eu du mal à adapter le surmoi ; on
négative, enfin, je mettais ce mot-là pour désigner a eu du mal à prendre la pulsion de mort ; et on a eu
quelque chose qu’on trouve avec le psychotique du mal à prendre la réaction thérapeutique négative.
c’est le fait qu’ils hallucinent une série de choses de Et effectivement, ce sont des concepts
la réalité comme n’étant pas là. Mais que, sans essentiellement liés à cette coordination du sujet à
doute, dans toute hallucination, toute hallucination l’ordre symbolique en tant qu’il n’y retrouvera
est basée d’abord sur ce mouvement-là. C’est dans jamais de représentations adéquates, qu’il va
ce sens là… toujours être pris dans des réseaux signifiants qui
E. LAURENT : Oui, sûrement ! L’hallucination au ignorent absolument son être de vivant, il s’y perd, il
sens psychotique, effectivement, ça suppose, c’est s’y loge, il y perd sa jouissance pleine. C’est ce qui
fondé évidemment sur ceci que ce n’est pas une fait que l’homme ne peut pas jouir comme l’arbre (la
fausse perception. C’est évidemment essentiellement sève de l’arbre est une des images de Lacan, cette
la perception de l’être-là sur le mode de n’être pas jouissance de l’arbre qui peut jouir en continu, il
là. C’est évidemment vous avez raison en ce sens,
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n’est pas lié à l’alternative signifiante… mais théorique)… Guntrip décrit la passion de cette
seulement on n’en sait rien, évidemment ! analyse(ce qui est vraiment le contraire d’une
Alors maintenant sur cette question de la corrélation analyse d’enfant là, c’est vraiment le comble de
du sujet et de l’objet "a" : effectivement, l’ana lyse didactique) Ça se termine comme ceci :
l’holophrase, cette prise en masse de l’ordre Winnicott s’adressant à Guntrip et Guntrip
signifiant, je crois que pour le commenter, il faut transcrivant l’interprétation :"… Vous êtes pour moi
réintroduire ce qui a été traité par d’autres exposants extrêmement gratifiant. Vous êtes le patient qui me
avant moi, c’est l’impact dont se règle l’absence rend… qui me donne l’idée que je suis un bon
maternelle. La présence et absence, en quoi ça analyste". Il ajoute : Je n’en ai pas besoin, mais tout
dégage une place réglée de l’absence de la mère ou de même je tiens à vous dire que pour moi, vous êtes
pas. C’est à dire, en tant que ce qui va manquer à sa tout à fait gratifiant ". A quoi l’autre répond :" vous
place ! êtes tout à fait ma bonne mère "… il y a un échange,
Ça suppose le passage par des repères de type je ne caricature pas, je regrette de ne pas avoir le
métaphore paternelle, le dégagement de la place, ou texte, reportez-vous à ce texte pour contrôler. C’est
ce premier temps de la métaphore paternelle qui vrai que dans la psychanalyse actuelle il est difficile
implique le dégagement de la place du Désir de la d’avoir des textes qui, comme le dit Lacan,
mère, qui est la mère… C’est pas pareil lorsqu’on permettent de saisir que le problème n’est pas
considère que la mère doit être suffisamment bonne. l’entrée dans la psychanalyse, mais la sortie ! Entre
Quand vous dites :"Winnicott après tout, bonne ou Guntrip et Winnicott, c’est de ça dont il s’agit, c’est
suffisamment bonne… !" C’est explicitement fait pour la beauté de la chose, pour la psychanalyse
pour répondre à cette idée kleinienne de l’opposition qu’il continuent ça ? C’est paru, traduit en français,
du bon et du mauvais, avec les deux personnages de dans la nouvelle revue de psychanalyse, dans ce
la mère bonne et mauvaise qui s’affrontent et qui numéro spécial qui s’appelait" Mémoires "
jouent. Lorsqu’il dit simplement :"suffisamment CH. VEREECKEN. Je voudrais vous entendre dire
bonne", il veut dialectiser avec ce seul terme une quelques mots sur les différences qu’on pourrait
opposition sinon absolument radicale qu’il rend faire entre la psychose chez l’enfant et l’adulte
simplement par cet artifice – effectivement par un (l’enfant étant l’objet "a" d’un Autre réel et le
être de langage – qu’il rend dialectisable. C’était J.- psychotique adulte, objet "a" d’un Autre réapparu
A. Miller qui notait que c’était pas pareil de dans le réel). Il doit tout de même y avoir là
considérer la mère comme suffisamment bonne ou certaines différences, notamment quant à la
suffisamment désirante. Dans la pratique, ça des signification du délire ?
conséquences très précises. L’année dernière, j’avais E. LAURENT. Ce que vous faites comme
essayé de faire valoir ce que ça avait comme distinction est très précieux. Vous vous donnez la
conséquence au niveau de sa pratique avec la petite réponse à vous-même en posant la question, qu’il z a
Piggle (Quarto 1) Et puis il y a un autre article de une différence entre l’Autre réel et l’Autre réapparu
Winnicott concernant l’analyse didactique avec un dans le réel, moi, je ne suis pas sûr qu’il z a une
homme de son âge, c’est le fameux texte que je me différence. C’est-à-dire, que je ne suis pas sûr que le
pernets de vous conseiller de lire, les mémoires de fait que ce soit l’Autre réel, que la mère soit l’Autre
Harry Guntrip. Il raconte son analyse avec réel, et que le fait que c’est un Autre qui réapparaît
Winnicott, c’est absolument stupéfiant que la fin de dans 'le réel, que ça change la structure du
cette analyse ! Ces deux vieillards… Franchement, phénomène. L’introduction de la dimension
je vous conseille de le lire, il s’agit d’un des psychotique serait de ce point de vue structurale !
moments extrêmement rares dans la littérature Effectivement, dans la mesure où l’on introduit ce
analytique (parce que c’est un cas extrêmement pur, terme d’Autre réel et non pas des termes comme
ce sont tous deux des personnes à l’article de la père, mère, on a la structure du phénomène.
mort, c’est dramatique ! Cet article de Guntrip est Évidemment, il faut expliquer les différentes formes
publié alors que Winnicott est mort et lui-même, au cliniques, pourquoi la construction d’un délire
moment où son article se publie, meurt. Ce sont comme tel, dans l’enfance n’est pas aussi fréquente
vraiment deux hommes à l’article de la mort et qui que l’automutilation par ex. ? J’ai eu l’occasion de
ont tous deux aux alentours de 75 ans, qui ont fait de voir un enfant de 11 ans qui construit un délire tout à
longues analyses, qui sont tous deux des théoriciens fait paraphrénique qui élabore une métaphore
réputés (Guntrip est un des théoriciens, après délirante et qui a suivi une psychanalyse. Il dit qu’il
Federn, de la relation d’objet, c’est un homme qui a n’a rien dit ! Ce n’est sûrement pas le cas, mais enfin
écrit 5 ou 6 livres qui comptent dans sa zone il n’a rien dit pendant trois ans parce que ses voix lui
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saisir bien tempérés dans le statut du fantasme, faute culturels, de l’inductif sur le déductif. La découverte
de quoi le critère pris de l’adaptation aux institutions de l’enfant, de son statut, de sa scolarisation ne
humaines, revient à la pédagogie. Par impuissance à saurait être compris sans la "rage d’éduquer" qui est
poser ce statut du fantasme dans l’être-pour-le-sexe une des conséquences de cette nouvelle approche de
(lequel se voile dans l’idée trompeuse du" choix la psychologie. D’autre part – ou mieux – sur la
"subjectif entre névrose, perversion ou psychose), la même lancée, la psychiatrie aussi sous-entend une
psychanalyse bâcle avec du folklore un fantasme psychologie du moi – à lire "normal" – qui sera la
postiche, celui de l’harmonie logée dans l’habitat pierre de touche pour toute déviation pathologique.
maternel. Ni incommodité, ni incompatibilité ne Cette dépendance de la psychiatrie par rapport aux
sauraient s’y produire, et l’anorexie mentale s’en conceptions philosophiques sur l’humain est
relègue comme bizarrerie". Et de conclure :"On ne exemplifiée par Pinel et Esquirol. A l’origine d’une
saurait mesurer à quel point ce mythe obstrue tradition clinique, entendue comme démarche
l’abord de ces moments à explorer dont tant furent systématique, le premier fera sien les acquis du
évoqués ici". nominalisme tandis que la référence à la psychologie
Lacan n’aurait pas pu être plus clair pour indiquer ce écossaise et à la philosophie kantienne détermine un
dont il témoignait à l’orée de son enseignement déplacement d’intérêt chez le second.
comme étant l’impasse où le post-freudisme s’était Freud sera le premier à renverser la vapeur : à ne pas
rué et dont l’annafreudisme était le symptôme : baser la psychologie du pathologique sur une
mouiller la virulence freudienne en éduquant le psychologie du normal. Il fera dépendre plutôt la
sexuel par une prophylaxie ignorant le statut du compréhension de cette dernière, de la clinique issue
refoulement ; établir les étapes du développement de la première, sans pour autant pouvoir argumenter
affectif de l’enfant sur le mode des mesures méthodologiquement cette apparente incongruité.
psychologiques portant sur le développement A Lacan tout seul il me semble que revienne la
intellectuel ; adapter le paradoxe qui frappe le sexe à fondation des bases structurales d’une telle
un avatar du social ; barrer la pulsion de mort dans la démarche, avec des conséquences certaines sur la
théorie et dans la clinique ; confondre le temps de philosophie elle-même.
l’ICS qui ne connaît pas le temps, avec le temps du Alors que la clinique moderne relève de l’inductif,
personnage qui lui, ne le reconnaît pas non plus, dans l’ordre du regard et du descriptif, la
mais qui compte quand même – : bref remplacer par psychanalyse viendra y déplacer l’accent du regard à
le développement et le moi, l’histoire et le sujet. l’ouïe et du descriptif à la structure.
J’ai longuement évoqué ici deux textes de Lacan. On Maintes questions sont à l’origine de notre
remettra à un autre moment le travail qui portera sur recherche : la psychose chez l’enfant suscite des
l’étude des références lacaniennes concernant la interrogations qui s’étalent du statut de la psychose
psychose chez l’enfant. Il nous est apparu utile pour au diagnostic différentiel, de l’importance de
une compréhension de la thématique et de son l’organique à l’impossible apprentissage scolaire et
élaboration, de reprendre cette question – sinon de last but not least de l’incidence du discours
façon exhaustive au moins exemplative – sous son psychanalytique sur la psychiatrie des enfants,
état antérieur à son développement analytique : incidence qui n’a pas conduit aux mêmes
d’ailleurs avant même qu’au psychiatre c’est au conséquences constatées dans la clinique des
pédagogue que nous devons laisser la parole. adultes.
Pourtant ni l’un ni l’autre n’eurent été possibles sans Notre travail n’a pas l’ambition de répondre à ces
une formulation nouvelle des axiomes questions, mais – pour nous – au moins d’essayer de
philosophiques. Sans vouloir aborder ici l’histoire de les poser. Ce premier recueil reprend le problème de
la pensée occidentale, je voudrais rappeler que dans l’enfant-fou avant que l’observation médicale ou
la philosophie classique la psychologie n’est pas pédagogique intervienne : est-ce que le terme
séparable de la cosmologie et de la théodicée. Elle d’"enfant-fou – mais la question se pose pour le" fou
n’est pas encore une psychologie du moi. C’est pour "tout court – dans une société préindustrielle a le
cette raison que les approches de la folie à ce même sens que lorsqu’on l’attribue aux
moment là laissent transparaître une conception pensionnaires des asiles ? En outre, quelles relations
psychologique liée aux croyances religieuses ou pouvons-nous repérer entre la folie des enfants et le
magiques bien plus qu’à la psychologie de la rituel de la pensée magico-religieuse ?
scolastique. Elle deviendra une psychologie au sens Ensuite, on pourra lire un texte sur l’enfant-sauvage.
moderne du mot à la suite de l’innovation Itard est contemporain de Pinel. Pourtant ce ne sera
cartésienne et de la suprématie, dans certains lieux pas au psychiatre d’essayer de, rendre compte de son
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trouvèrent sain et sauf, dormant doucement. revenue vers lui, le loup, ou sous sa forme, le diable,
Cherchant à comprendre, ils découvrirent le serpent comme elle disait, aurait dévoré son enfant.
déchiré et tué par les morsures du chien. "Lorsque les mères retournaient à leur enfant et le
Reconnaissant alors la vérité du fait, et déplorant trouvaient vivant, elles le portaient dans les eaux
d’avoir tué un chien aussi utile, ils le jetèrent dans rapides d’une rivière proche, appelée la
un puit situé devant situé devant la porte du château, Chabaronne, où elles le plongeait neuf fois ; s’il
jetèrent sur lui une très grande masse de pierres et s’en sortaient et ne mourrait pas sur le champ ou
plantèrent à côté des arbres en mémoire de ce fait. juste après, c’est qu’il avait les viscères bien
Or, le château fut détruit de par la volonté divine et résistants.
la terre ramenée à l’état de désert, abandonnée par "Nous nous sommes transportés en ce lieu, nous
l’habitant. Mais, les habitants entendant parler de la avons convoqué le peuple de cette terre, et nous
noble conduite du chien, et dire comment il avait été avons prêché contre tout ce qui a été dit. Nous avons
tué, quoique innocent et pour une chose dont il dut fait exhumer le chien mort et coupé le bois sacré, et
attendre du bien, visitèrent le lieu, honorèrent le nous avons fait brûler celui-ci avec les ossements du
chien tel un martyr, le prièrent pour leurs infirmités chien. Et j’ai fait prendre par les seigneurs de la
et leurs besoins, et plusieurs y furent victimes des terre un édit prévoyant la saisie et le rachat des
séductions et des illusions du diable qui, par ce biens de ceux qui afflueraient désormais en ce lieu
moyen, poussait les hommes dans l’erreur. Mais pour une telle raison".
surtout, les femmes qui avaient des enfants faibles et
malades, les portaient à ce lieu. Dans un bourg Cet exemplum vise la superstition pour la combattre.
fortifié, distant d’une lieue de cet endroit, elles Elles est considérée à cette époque, comme la
allaient chercher une vieille femme qui leur manifestation la plus évidente d’une tromperie
enseignait la manière rituelle d’agir, de faire des diabolique : là où pour l’homme, le dessein de Dieu
offrandes aux démons, de les invoquer, et qui les est que les choses tournent rond, le diable, être
conduisait en ce lieu. Quand elle y parvenaient, elles surnaturel mais sous la dépendance de Dieu, est un
offraient du sel et d’autres choses ; elles pendaient empêcheur de tourner en rond. C’est bien pourquoi
aux buissons alentour, les langes de l’enfant ; elles on est tenté de s’adresser à lui, de l’invoquer pour
plantaient un clou dans les arbres qui avaient connaître à l’avance ce qu’il nous réserve comme
poussé en ce lieu ; elles passaient l’enfant nu entre tours. D’où cette mise au pas que fait l’Église, et
les troncs de deux arbres : la mère, qui était d’un dont cette petite histoire, à cet égard, n’est que
côté, tenait l’enfant et le jetait neuf fois à la vieille l’illustration : la vérité appartient à Dieu et à
dame qui était de l’autre côté. En invoquant les l’Église. Le rite n’est que tromperie à commencer
démons, elles adjuraient les faunes qui étaient dans par toutes ces pratiques paysannes d’idolâtrie et de
la forêt de Rimite de prendre cet enfant malade et divination. Toute prophétie non contrôlée par
affaibli qui, disaient-elles, était à eux ; et leur enfant l’Église est considérée comme parole folle
qu’ils avaient emporté avec eux, de le leur rendre diabolique, et qu’il s’agit de débusquer. 3
gras et gros, sain et sauf. .
"Cela fait, ces mères infanticides reprenaient leur Mais revenons-en au texte. Son intérêt exceptionnel,
enfant et le posaient nu au pied de l’arbre sur la nous dit J.C. Schmitt est de nous dévaler
paille d’un berceau, et avec le feu qu’elles avaient l’articulation logique d’une histoire, légendaire, et
apporté là, elles allumaient de part et d’autre de la de son destin tel qu’il s’inscrit dans une action
tête, deux chandelles mesurant un pouce, et elles les rituelle au scénario réglé. L’une ne va pas sans
fixaient dans le tronc au-dessus. Puis elles se l’autre ; tous ces gestes ces invocations ont un
retiraient jusqu’à ce que les chandelles fussent discours en mémoire, l’histoire à proprement parler :
consumées, de façon à ne pas entendre les une légende.
vagissements de l’enfant et à ne pas le voir. C’est en Cette histoire en a vu d’autres. Peut-être même est-
se consumant ainsi que les chandelles brûlèrent elle vieille comme le monde ! Ainsi en Inde, vers le
entièrement et tuèrent plusieurs enfants, comme 6e siècle avant J.C., on trouve dans la littérature
nous l’avons appris de plusieurs personnes. Une sanscrite un traité d’éducation des princes, le
femme me rapporta aussi, qu’elle venait d’invoquer Pancatantra, qui enseigne de se défier de toute
les faunes et qu’elle se retirait quand elle vit un loup
sortir de la forêt et s’approcher de l’enfant. Si,
3
l’amour maternel forçant sa pitié, elle n’était pas A cette époque (13e s.) -c'est J. C. Schmitt qui souligne - l'hérésie était bien distincte
de la superstition. Si la première était une faute affirmée, argumentée, touchant aux
dogmes de l'Eglise, la seconde était l'effet d'une séduction du diable dont on ne pouvait
être que victime.
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précipitation. Ce traité, qui a connu un grand succès La fin de l’histoire est précieuse, elle donne les clés
en Orient, a été traduit. En arabe, il est connu sous le de l’articulation du rite de guérison à l’histoire de
nom de livre de Kalila et Dimna (8e après JC) 4 cette méprise : seules – et Dieu le voudra ainsi–
Il fut aussi traduit en hébreu – le Mishle Sendabat –, l’absence (destruction du lieu) et la désertion (départ
traduction elle-même traduite en latin par Jean de en exil de cette famille) pourront rendre mémoire
Capoue : Directorium humanae vitae (13e s.). Dans d’un acte insensé ; seule, la trace d’une mort –
la chrétienté latine, par ailleurs, on trouve deux injuste(un tas de pierre et une plantation d’arbres
versions antérieures à cette dernière traduction : le près de l’ancienne porte du château) invitera ces
Roman des Sept Sages et le Dolopathos, tous deux femmes à penser pour leur enfant malade l’espoir
en vieux français. En voici la version à peu près d’une vie possible. Au seuil de la guérison, il faudra
commune : "… un jeune prince, élevé loin de chez s’apprêter à de grands bouleversements ; l’épreuve,
lui par un précepteur après la mort de sa mère, elle sera de faire, pour son enfant, chaque chose en
est rappelé chez son père lorsque celui-ci se temps et lieux. L’enjeu n’est pas mince, il faudra
remarie. Mais avant son départ, son maître lui répondre à la question : cet enfant est-il un enfant
recommande de feindre d'être muet dès qu'il des hommes ? Le prix à payer en sera la mesure : la
arrivera à la cour. Sa marâtre sûre de son confrontation à la mort.
silence, tente de le séduire, mais n'ayant pu La permanence d’un rite : refaire l’histoire
parvenir à ses fins, elle accuse le jeune homme C’est cela l’étonnant, pendant plus de six cents ans
d'avoir voulu abuser d'elle. Le roi veut mettre son une pratique rituelle a occupé le même espace, a
fils à mort, mais sept sages l'en dissuadent en rempli la même fonction, tout en suivant les lignes
faisant chacun un ou deux récits, selon le cas d’un même scénario !
pour démontrer que trop d'empressement nuit. L'un
des récits est celui du chien fidèle Le roi finit par L’espace du rite comme espace transitionnel
gracier son fils dont l'innocence éclate à la fin de
l'ouvrage ». 5 Un bois, une rivière ; voilà les coordonnées
Ainsi donc, à considérer tous ces récits qui s’en concrètes d’un espace dont la nature essentielle est
éloignent dans le temps et dans l’espace, l’histoire d’être entre-deux. Entre village et forêt, il développe
des paysans de la Dombes, apparaît être plus vraie le lieu d’intersection entre deux zones d’échanges :
que véridique. celle des échanges entre les humains (le village) et
Ce qui pourtant la caractérise absolument, c’est ce celle des échanges entre les êtres de l’au-delà (les
trait d’union qu’elle vient inscrire entre la légende et faunes que les hommes disent habiter la forêt) (1).
un rite de guérison. Tout aussi bien, on le voit, il s’agit d’un espace qui
De l’espace de la légende, il y a peu à dire, tant sa fait transition et donc un point de rencontre entre la
mise en place est simple et sa permanence à travers culture en tant qu’elle est le lieu des hommes dans
le temps quasi immuable. Les personnages : le père, leur travail comme dans leur sommeil, et la nature, si
la mère, l’enfant (dont on ignore le sexe, sans doute du moins on veut bien considérer ici que cette
s’agit – il d’un garçon, à considérer l’attitude du nature, st beaucoup moins un espace pacifiant dont
père dans l’histoire ; cet enfant est endormi), la la transparence et le bruit régulier assurent
nourrice, le serpent (incarnation du diable, sans l’harmonie que le lieu émouvant d’où l’obscurité et
aucun doute), le chien lévrier, et la volonté divine. le silence se mettent à parler terriblement. Dans cet
L’action se résume d’abord en une série d’aller et espace transitionnel, viendra se placer un carré de
retours, à laquelle succèdent différents moments : personnages, toujours les mêmes : la mère, l’enfant
des découvertes, une projection d’un corps, un malade, une sorcière (vetula), qui habite le village
ensevelissement, une émergence, une destruction, bien qu’un peu à l’écart, et le diable (le faune),
puis une désertion. Le cadre de l’action est simplifié personnage parfois inconsistant, touchable
à l’extrême : hors-temps, un château est là pour seulement par la parole et dont il s’agit de se faire
situer un dehors (dangereux, menaçant) et un entendre, parfois directement saisissable à même la
dedans, fortifié forme d’un loup. La sorcière (vetula) est reconnue,
par la mère, détenir un savoir médical et rituel Son
rôle sera de guider la mère pendant le rite (sorte de
4 moi auxiliaire) et d’intercéder auprès du diable en
A cette époque (13e s.) -c'est J. C. Schmitt qui souligne - l'hérésie était bien distincte
de la superstition. Si la première était une faute affirmée, argumentée, touchant aux personne, lui demandant de céder sur le désir de la
dogmes de l'Eglise, la seconde était l'effet d'une séduction du diable dont on ne pouvait
être que victime. mère : retrouver son enfant. Quant à l’enfant, le texte
5 latin le qualifie de "puer". Habituellement,"puer"
Voir en annexe, un conte arabe au scénario analogue:"Ne juge point sous l'empire de la
colère" (Grund, p.79-83, Paris, 1978, contes arabes)
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désigne plutôt un enfant de 2 à 12 ans, alors que" de l’entourer de précautions rituelles : objets à
infans "signe à proprement parler l’enfant qui ne proximité de l’enfant, une odeur de chandelle, etc,
parle pas, et donc le tout petit. Ici, néanmoins, il autant de supports auxquels l’âme de l’enfant,
s’agit bien d’un tout petit enfant – sans doute un toujours prête à s’envoler dans le monde de l’au-
garçon – puisqu’il est porté par sa mère. delà, pourra s’attacher comme l’ombre à la lumière.
Un scénario bien réglé
Un rite de la guérison des enfants Ce scénario, on peut le découper en trois temps ou
séquences, et ce, doublement, selon qu’il s’agit de la
De quoi souffrent ces enfants portés là au lieu du mère ou de l’enfant. Pour ce dernier, il s’agit d’un
rite ? Par recoupements, on arrive cerner les traits parcours en trois temps successifs :
d’un enfant qui est perpétuellement affamé, RENAISSANCE, IDENTIFICATION, puis
demande sans arrêt, foncièrement insatisfait et AGREGATION. Le trajet de la mère en est le
pourtant, ne profite pas de ce qu’il incorpore, ne négatif, donc également l’origine ; c’est un même
grandit pas, par conséquent. acte qui connaît trois moments : OFFRIR,
Nous disons : "par recoupements". De l’enfant DEMANDER, REPONDRE. Nous suivrons le trajet
malade, il n’en n’est, en effet, peu question, de la mère en soulignant ce que chacun de ses
nommément comme de l’enfant en général, au moments vient positiver chez l'enfant, puisqu’aussi
Moyen-âge. A cette époque, l’enfance n’est pas une bien c’est à partir de la mère, de sa demande, que le
catégorie bien définie : ou l’enfant qui n’est plus rite se développe comme rite de guérison, depuis
infans, est intégré au monde adulte, ou bien, toujours.
nouveau-né, il est considéré "comme une petite
Les préliminaires : MOMENT DE L’OFFRE
chose drôle", "on s’amuse avec lui comme avec un
animal. 5 Ce ne sera qu’avec la promotion de l’école Du sel, de la monnaie au pied des arbres du bois
obligatoire que l’enfant acquerra un statut propre sacré ; des clous plantés dans leur tronc ; les
dans le Discours Social. 6 vêtements de l’enfant malade déposés sur les
Mise à part cette imprécision voire cette absence branches. C’est la mise en scène, avec ses
d’une clinique des maladies de l’enfant au Moyen- préparatifs proches de ceux du baptême (sel, eau,
âge, il y a lieu de s’intéresser maintenant à ce qui feu). La MALADIE (vêtement) est rattachée au lieu
constitue le point d’appui d’une conception du surgissement de la VIE à partir de la MORT
populaire de la maladie chez l’enfant : la (l’arbre). Une RENAISSANCE est attendue,
CROYANCE aux changelins. La maladie de préparée ; son mouvement s’esquisse : il s’agira
l’enfant est de l’ordre du signe : signe que l’enfant a d’un passage, d’une crise où la vie et la mort seront
perdu son identité. Cet enfant en est un autre ; il les atouts à jouer. Puisque la maladie est une
souffre de ne pas trouver/retrouver ce qui le préfiguration de la mort, la guérison sera une
représente. Son cri est un appel à s’y retrouver ; ses EPREUVE.
refus et son avidité signent son errance. Cela se fait-
il ? C’est ici que la croyance explique : l’enfant a été
La demande : MOMENT DE L’ÉPREUVE
changé, ravi par des "esprits" qui lui ont substitué un
semblable : un changelin. L’enlèvement, toujours Soutenue dans cette épreuve par ce double d’elle-
selon la croyance, est à craindre le plus dans les même qu’est la vetula, un double inspiré et qui lui
jours et les heures qui suivent la naissance, surtout souffle les mots et les gestes à tracer à l’adresse des
lorsque l’enfant n’est pas encore baptisé, est faunes, la mère devra se faire entendre de ceux-ci.
ENCORE PRIVE DE NOM. 7 Mais elle ne le pourra que dans l’espace du rite et
dans le temps d’une séparation qui sera critique.
Dans cet intervalle, ce qui caractérise l’enfant est sa L’enjeu, nous le connaissons : de l’enfant, rétablir
fragilité. D’où la sagesse de ne pas le laisser seul et l’échange. Et cela au doublé sens de la croyance :
que l’enfant malade retourne chez ses parents, les
5
[Link], op. cit. p.123
faunes, et que son semblable renaisse pour sa mère ;
6
Ce n'est par hasard si l'enfant tient une grande place dans la culture
mais également dans le sens d’un retour dans le
hellénistique en même temps que la "paideia" s'il la perd dans monde des hommes, qui est un monde d’échanges et
l'Antiquité tardive et au Haut Moyen-Age, quand l'école et la non un monde d’immobilisation dans le besoin.
culture reculent au profit de la culture orale, et si, enfin, à partir du
XIIe et du XIIIe siècle, l'enfant revient en même temps que l'école. Pour que l’échange puisse s’établir/se rétablir, il y
([Link], Nouvelle Revue de Psychanalyse n° 19, p. IS, faudra l’intervention d’un espace et d’un temps
Gallimard, 1979)
7
J.C. SCHMITT , op. cit. p. 110
symboliques purs : là où la mère ne verra plus ni
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n’entendra son enfant, et le temps que brûle une habités, femmes et enfants sont seuls face à la
chandelle. Voilà donc l’EPREUVE : au moment où maladie et au sort" ? 8 Personnellement je ne le crois
L’ENFANT DOIT SE RETROUVER SEUL face à pas. J’avancerai plutôt l’idée suivante : le Père est
des forces terrifiantes et démoniaques, la seule chose présent dans le rite en tant que père mort. Autrement
que la mère puisse faire, pour le soutenir dans son dit, ici, le Père, c’est l’espace-même du rite. Et c’est
épreuve c’est de donner de la voix, et encore bien au même à s’adresser à ce père mort, dans le rite même,
bon moment et au bon endroit. En l’occurrence pour que les paroles de la mère, ses gestes aussi, doivent
demander aux faunes de reprendre leur enfant et de trouver un ressort pour ce qui serait la guérison de
redonner le sien : celui reconnu comme le sien, en l’enfant, et don t on a compris qu’elle était vraiment
un mot : identifié. de surcroît. Au lieu d’une absence réelle du père tout
Un le saisit bien ici, la guérison est une épreuve au long du rite, il y a lieu de reconnaître la présence
aussi bien pour la mère que pour l’enfant. C’est un constante – a la fois discrète et marquante du Père
véritable QUITTE ou DOUBLE ! A cet égard, symbolique comme Père mort, et dans l'adresse à qui
l’expression est parlante par elle-même : ou bien le Désir de la Mère pour l'enfant malade - trouve à
l’enfant tombe à côté du regard de sa mère, non se symboliser. Voilà donc une histoire particulière:
identifié par elle, et il quitte le monde des humains elle nous montre à voir la perdition d'un homme
pour s’enfoncer dans l’au-delà, comme dans un trou qui, dans un moment d'égarement, a cru devoir
sans fond ; ou bien il est identifié, trouve un double faire le père, le laissant au seuil d'une grande
à travers le regard de sa mère, et il est quitte !… catastrophe: perte de sa terre, perte de son rang, et
pour se débrouiller avec tous les petits autres qui même perte de l'amour des siens. Au lieu même de
viendront ù sa suite… L’IDENTIFICATION est à ce cette méprise - dont il est demeuré des traces
prix. ineffaçables à même le paysage- des femmes se
souviendront de cette histoire, en particulier de ce
La réponse : MOMENT DE LA PREUVE pauvre chien martyr auquel on donnera le nom de
Saint Guinefort 9 , chaque fois que la maladie de
Dans le rite de guérison, ce moment est symétrique leur enfant leur fera signe. Oubliant sans doute
de celui des préparatifs de la renaissance de l’enfant. bien davantage, et par là même s'en souvenant très
C’est le temps d’où doit s’avérer une réponse exactement, que c'est au lieu du Père mort que la
définitive à la question première : c’est enfant est-il guérison de leur enfant est peut-être possible; que
l’enfant des hommes ? Un rite d’immersion – par c’est de là qu'elles pourraient peut-être se faire
ailleurs dangereux–aidera la mère à se soutenir entendre auprès de leur enfant qui ne grandit pas.
d’une certitude : si l’enfant survit, c’est qu’il est
l’enfant des hommes ! Cette certitude chez la mère,
produit l’AGREGATION de l’enfant à la société des ANNEXE : UN CONTE ARABE
hommes ; il réintégrera le lieu de la culture et des
échanges interhumains : le village.
Une question se pose au bout du déroulement de NE JUGE POINT SOUS L’EMPIRE DE LA
l’histoire de ce rite : qu’est devenu le père dans cette COLERE
histoire, disons même LE PERE ? Là où sa place
Dans un lointain pays arabe, là où l’eau est plus
était centrale dans l’histoire de la légende, on a du
précieuse que l’or, vivait autrefois un puissant roi,
mal à croire qu’il soit tout simplement rayé du
homme très courageux.
parcours du rituel de guérison. Dans la légende, on
C’était en outre un chasseur passionné, il adorait
se souvient que c’est son aveuglement qui a
chasser les bêtes sauvages, ainsi que les oiseaux
précipité, d’un geste, le bouleversement d’un lieu et
sauvages, mais il y allait de préférence tout seul,
le départ d’une longue histoire. D’ailleurs, c’est
accompagné seulement de son plus fidèle ami, son
plutôt lui qui paie le prix de sa fureur : il voit sa terre
faucon apprivoisé.
anéantie, son héritage compromis ; il sèmera la vie
Un matin, le roi partit chasser dans une forêt
(plantation d’arbres) là même d’où il partira pour
lointaine, très profonde, et il n’avait pris, comme
s’en aller faire le mort ailleurs, nous dit la légende.
Ce départ et cette mort à soi-même, sont-ils vraiment 8
J.C. Schmitt op. cit. p. 126
responsables d’une sorte d’absence du père dans le 9
Saint Guinefort est un saint vénéré en bien des endroits depuis le 11e s. Il
départ et le déroulement d’un rite de guérison des est invoqué particulièrement pour la guérison des enfants malades et
enfants ? Faut-il penser comme J.G. Schmitt nous aussi pour celle des malades à l'article de la mort; il est demandé à
Saint Guinefort de fixer leur sort: pour la vie ou pour la mort. Un
invite à le faire, que "… sur les marges d’un lieu proverbe a toujours court à Pavie:"Che si vota a S. Boniforto dopo tre
giorno è vivo o morte" (op. cit. p.142)
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d’habitude, que son fidèle faucon comme poser là-haut, sur le rocher d’où tombent les
compagnon. gouttes. Il remonte, fait plusieurs fois le tour du
Mais ce jour-là, le roi est parti en laissant sa bonne rocher, revient vers le roi en décrivant des cercles
chance au château ! La chasse ne lui rapporta rien, de plus en plus petits au-dessus de lui.
absolument rien. C’est en vain qu’il déambula toute Ayant ramassé sa coupe d’argent, le roi la replace
la journée par monts et par vaux, c’est en vain qu’il sous la petite source. Due faire d’autre, avec la soif
lâcha à diverses reprises son faucon fidèle. La forêt qui le torture ? La coupe n’est pas encore à moitié
semblait déserte, comme si les bêtes s’en étaient pleine que, ne pouvant plus attendre, le roi la porte
enfuies. Pas la moindre bête ne bougea quelque à sa bouche. Mais avant que ses lèvres n’aient
part. touché l’eau, le faucon attaque une fois encore, et
Vers le soir, de fort méchante humeur, il fit faire lui arrache la coupe de la main aussi violemment
demi tour à son cheval, pour rentrer à son château. qu’il l’a fait un instant auparavant.
Il décida alors de prendre un raccourci que Cette fois-ci, le roi se fâche pour tout de bon. Il
d’ordinaire les gens évitaient, car ce chemin passait ramasse encore la coupe et, regardant le faucon
par une vallée lugubre et déserte, entre deux falaises d’un air sévère, il lui dit : – Si tu recommences, je te
élevées et abruptes, où les fentes abritaient de tue, oiseau de malheur que tu es !
nombreux serpents venimeux, Et il remplit patiemment sa coupe, pour la troisième
C’était un jour d’été, le soleil était encore chaud et fois. Mais le faucon s’élance comme un éclair et la
le roi eut soif. Fatigué sur sa monture, harassé, il lui fait tomber pour la troisième fois. Le roi n’a pas
avait mis son cheval au pas. Il essayait de se hésité. Sortant son épée, il dit à son cher oiseau : –
souvenir en quel endroit, il trouverait une source Ta dernière heure est venue, tu l’auras voulu,
d’eau claire et fraîche. Mais il se disait en même faucon félon ! Et ce disant, il lui assène un coup
temps : "même si je la trouvais, il est évident que, formidable sur la tête. Le pauvre oiseau pousse un
par la chaleur qu’il fait depuis si longtemps, elle cri désespéré, et tombe raide mort aux pieds du roi.
doit être maintenant à sec !" – Tu n’as que ce que tu mérites. Et tu aurais pu être
Mais voilà que soudain une petite goutte d’eau lui puni encore plus sévèrement, dit le roi, courroucé en
tombe, légère, sur le front. Il ne peut y croire. "C’est constatant que cette fois sa coupe a roulé au fond du
une goutte de sueur. Je sais bien qu’il ne pleut ravin. "Rien à faire, il me faut grimper pour arriver
jamais par ici, en saison sèche d’été, me faut faire à la source même. Là enfin, je pourrai boire," se dit
attention de ne pas perdre la raison," se grondait-il le roi.
lui-même. Mais il sursaute une autre goutte lui est Mais, il n’a pas bu. Lorsque après des efforts
vraiment tombée sur le front."Oui, il est vraiment épuisants, il est arrivé au sommet de la falaise, en
tombé une goutte, et même une grosse goutte, qui voyant la source, il a complètement oublié sa soif !
m’a refroidi la tête !" Au milieu, se trouvait le cadavre d’une vipère morte,
Le roi, qui s’était arrêté, regarde autour de lui, et de l’une des espèces des plus venimeuses.
est heureux de voir de petites gouttes d’eau tombant Alors seulement le roi comprend que son fidèle
d’un rocher en surplomb. "Ce doit être une source compagnon ne l’avait pas trahi. Au contraire, le
importante, si elle n’a pas été asséchée durant ces malheureux oiseau lui avait sauvé la vie, même
mois d’été," se dit-il. après avoir compris que c’était au péril de sa vie à
Sans hésiter davantage, il saute à bas de son cheval, lui !
sort de ses fontes une petite coupe d’argent qu’il – Hélas ! Trois fois, hélas ! s’écrie le roi, désespéré.
présente à bout de bras sous la goutte. Et il attend Faucon chéri, mon fidèle ami, tu m’as sauvé la vie,
patiemment que le gobelet se remplisse. Il faut et pour cela je t’ai tué ! J’ai tué un innocent, parce
attendre longtemps, et il brûle d’impatience de boire que j’étais sous l’empire de la colère !
enfin quelques gorgées. Mais tous ses regrets n’ont pas rendu la vie au
Mais au moment où il approche la coupe de ses faucon fidèle.
lèvres, il entend un bruissement d’aile dans l’air,
quelque chose heurte sa main et la coupe roule par
terre. L'eau précieuse se répand, et se perd dans la
poussière.
Tout surpris, le roi constate que celui qui lui a joué
ce vilain tour est son faucon fidèle, son plus cher
ami ! Le faucon est reparti bien haut, il décrit des
cercles au-dessus de la tête du roi, puis revient se
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montrer plus loin qu’il aurait pu en être autrement si – qui fait titre – et présente son travail comme étant
l’auteur avait davantage pris au sérieux certaines le premier travail d’ensemble sur les "affections
choses qui lui ont proprement sauté aux yeux dans mentales et nerveuses de l’enfance". On s’attend à
quelques observations d’enfants qu’il nous rapporte. une démonstration. Et puis ne voilà-t-il pas que
Au lieu de cela, MOREAU se rabat inlassablement l’auteur, avant tout propos, nous envoie cette
sur un schéma explicatif pris au modèle médical et question qui le laissera de ne pouvoir y répondre –
qui "fonctionne", à cette époque, pour y comprendre non sans nous avoir fait partager, d’ailleurs, son
quelque chose de la maladie mentale chez l’adulte. sentiment d’impuissance de ne trouver nulle part de
On a vraiment l’impression que l’intention de quoi répondre – : "Quand convient-il de faire cesser
l’auteur de démontrer que la folie chez l’adulte se l’enfance ?". Petite question, toute simple
retrouve, sous les mêmes formes donc, chez l’enfant, apparemment, et même passablement concrète. Eh
l’empêche de tenir compte d’un certain nombre bien, ni la médecine, ni la psychiatrie, ni le code
d’observations qu’il avait faites auparavant, et qui civil ne nous sont d’un grand secours dans cette
restent là, sources d’étonnement, mais inintégrables histoire. Et quand bien même elles nous diraient,
à la théorie d’où il prend appui. Nous y reviendrons toujours un peu "à côté", combien de temps ça dure,
dans la suite. l’enfance, elles échouent toutes à nous parler
Quel est ce schéma théorique explicatif et qui fait vraiment du temps de l’enfance. Attardons nous à
cadre à l’ouvrage de MOREAU ? Disons, avec cette question, première figure d’une hésitation de
BERCHERIE, que "… ces troubles sont compris soit l’auteur à aborder le sujet : de la folie CHEZ
comme des manifestations de type toxi-infectieux, L’ENFANT.
soit comme la marque d’un déséquilibre dégénératif D’abord, le corps. C’est relatif ; il n’y a pas un ordre
qui en explique la grande majorité et qui justifie naturel dans le développement du corps humain qui
l’éclosion de troubles mentaux importants pour des signerait la fin de l’enfance, et qui ferait règle – c’est
causes morales, c’est-à-dire psychologiques, de le cas de le dire –, règle commune s’entend.
faible portée apparente". Catégories auxquelles il MOREAU nous invite alors à plonger dans l’histoire
faut ajouter celle de l’épuisement, étiologie et à nous demander ce que prévoyait la loi romaine.
particulièrement étudiée dans le cadre de la La situation n’était pas la même pour l’homme et la
pathologie mentale de l’adolescent 1 . femme. La fille devenait femme le jour de ses 12
A coup sûr, on pourrait en rester là, et considérer ans. Pour le garçon, il n’y avait pas d’âge fixe ; le
que c’est là l’apport de MOREAU à la psychiatrie de passage à l’âge adulte, pour lui, était lié à un rite :
son temps, à savoir l’affirmation étayée d’exemples, "… Chaque année, à la fête des liberalia (le 17
de cas d’observation, que le schéma théorique utilisé mars), un certain nombre de jeunes gens, d’après
pour expliquer la folie chez "l’homme fait" – pour l’indication de leur père ou de leurs agnats, prenaient
reprendre une expression de MOREAU – est la toge verte. Ils étaient dès lors considérés comme
également d’application pour l’homme en train de se pubères". On voit bien qu’il s’agit ici d’une
faire qu’est l’enfant. La nouveauté consistant dans détermination culturelle à proprement parler : c’est
l’élargissement de ce champ d’application pour la la parole – parole du père ou parole en son nom –
théorie et, conséquemment, le projet de prévenir qui, prenant le pas sur l’organe (puberté) et sur la
l’enfant "contre le fatal héritage qui lui a été légué faculté psychique (la "raison" comme capacité du
par les siens". discernement), a valeur de fondement : "tu n’es plus
Je n’en resterai pas là : à cette affirmation majuscule un enfant, mon fils". Ainsi, la législation romaine
de la folie, l’enfant y restant en minuscule – ce à protège peu de temps l’enfant des lois valables pour
quoi la typographie du titre de l’ouvrage, au temps l’adulte et de leurs effets répressifs si transgression il
de sa parution, nous invite : DE LA FOLIE chez les y a. Contrairement au Droit moderne qui prolonge le
enfants –. Pourquoi ? Parce que ce texte perd ce ton temps d’irresponsabilité de l’enfant. L’auteur nous
affirmatif à l’un ou l’autre moment de sa progression laisse avec sa question, avec des réponses aussi peu
et qu’il se fait que je m’y suis arrêté, à cette perte. satisfaisantes que celle de la moyenne arithmétique
Ça m’a donné l’envie de reprendre ces points ("disons 15 ans") ou encore celle du relativisme
d’interrogation plus systématiquement et de voir absolu ("prenons cas par cas"), avec cette référence à
quelle figure ça pouvait prendre… l’histoire romaine qui ne finit pas de nous étonner,
Il y a d’abord cette curieuse ponctuation au tout aussi par sa simplicité, dans tout ce fourbi médico-
début du livre. L’auteur pose son affirmation de base légal. Ce qu’il nous reste, en tout cas, de ce point
d’interrogation posé d’emblée, c’est l’ombre d’un
1 doute. Un doute que la théorie de la dégénérescence,
BERCHERIE Paul : "Histoire de la clinique psychiatrique chez l’enfant"
(tiré à part).
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dégénérescence héréditaire – selon le modèle son tableau : "de l’influence des viscères sur le
génétique classique – couvre sans faille le champ de moral".
la clinique psychiatrique de l’enfant, tel qu’il Même question à propos de la sexualité – qui, par
s’ouvre à cette époque. Un doute que le regard ailleurs est rangée, dans la table des matières, aux
médical accommode correctement là où les côtés de l’insolation pour ce qui est des "causes
questions qui se posent à partir d’observations des physiques dépendant de l’individu –. Ce
enfants donnent du flou, jettent un trouble à tout le rapprochement du coup de foudre et du coup de
moins. J’en viens à ces observations. Elles se soleil n’empêche toutefois pas MOREAU de se
trouvent à même l’ouvrage de MOREAU ; on peut questionner. Par exemple, à propos des cas de
les y retrouver. A chaque fois, c’est comme si nymphomanie chez les enfants. En effet, si pour la
l’auteur, à l’un ou l’autre moment de son parcours femme adulte il peut être question de" l’exaltation
où il explicite en quoi "l’hérédité, secrètement, morbide des organes de la génération "(on parlait en
organise tout…" et fait de tel enfant un candidat ce temps de" fureur utérine "), et de ses
perpétuel à la folie, se heurte à l’un ou l’autre fait conséquences sur la chimie cérébrale, on voit mal
d’observation qu’il qualifie alors de bizarre ou recourir à cette explication dans le cas de la petite
d’énigmatique, tant ils s’intègrent mal à son schéma fille, l’action de l’utérus ne pouvant être invoquée.
théorique. Celui-ci fonctionne alors véritablement Voilà donc à nouveau l’auteur embarrassé de ce que
comme une surface de rabattement pour un certain la symptomatologie chez l’enfant ne se laisse pas
nombre d’événements qui, pour lui, avaient d’abord prendre aussi facilement dans une explication
pris un certain relief. Cette surface de rabattement, il organiciste. Elle y résiste. Alors d’où ça vient si
nous la définit comme suit – ce serait plutôt un point c’est pas de l’organe ? L’auteur ne la pose pas cette
de fuite d’ailleurs – : "… L’idéal est d’isoler une question, mais on peut dire qu’il a tous les éléments
structure moléculaire, qui alimente le cerveau, et a en main pour la formuler, cette question. Une fois de
des effets sur la structuration intime du cerveau. plus, désarmé, semble-t-il, il se rabat sur un schéma
L’action du cerveau, sous l’influence d’une faute théorique suffisamment large pour englober ce point
morale, a un effet retour sur l’alimentation du d’impasse :
cerveau, et donc sur son développement, sa "… on ne doit rechercher l’action de cette névrose
structuration". Je prends les choses une par une. que dans l’hérédité et dans l’exaltation singulière de
1. Il est fait allusion plusieurs fois à l’existence la sensibilité générale". On a ça dans le sang, vous
d’une souffrance possible et venant comme se savez ! Point à la ligne.
détacher de sa source ou de son objet. Ainsi, 2. Autre moment d'étonnement pour MOREAU :
MOREAU observe qu’au moment des repas, il y a l'enfant, comment cela se peut-il qu'il ait l'idée
certains enfants qui ont des comportements bizarres : de la mort ? Comment peut-il commettre l'acte
certains rêvent, d’autres refusent obstinément, même de se donner la mort ? C'est un fait
d’autres encore sont très anxieux sans qu’on puisse pourtant :"... Comment se fait-il que l'enfant qui
rattacher cette anxiété à quelque motif apparent. n'est pas encore en lutte avec la vie et ses
Ailleurs, il remarque l’importance du temps difficultés, comment se fait-il qu'on rencontre chez
douloureux des premières dents chez l’enfant. Il lui la destruction de lui-même? Lui chez qui
évoque l’existence d’une souffrance, conséquence l'instinct de conservation est en somme bien plus
nécessaire de ce temps du développement organique. fort développé que chez l'adulte ?" La question est
Ainsi, au cas où l’enfant échapperait – on ne sait posée, nettement cette fois ; l'étonnement est
pourquoi – à ce temps de douleur, l’auteur prévient marqué, devant l'insuffisance également de la notion
qu’il est alors rare "… qu’il n’arrive pas un jour à de "réalité", de "rapport à ou d'épreuve de la
payer son tribut aux affections nerveuses qui s’y réalité" pour rendre compte de l'idée de mort
attachent, par une prédisposition dont le chez l'enfant quand il s'agit de se détruire soi-
développement dépend des causes les plus légères" même. Mais tout ceci n'a pas de suite réellement ;
(Ch. III : "Causes physiques générales"). Ce qui est vous connaissez maintenant la technique de
ici en cause, c’est tout de même bien le fait d’une rabattement : "c'est l'hérédité, organisatrice de
souffrance qui se dissocie, émerge de son point tout".
d’étai, une souffrance – lâchons le mot – psychique. 3. En deux endroits du texte, MOREAU souligne
Mais le langage de l’époque manque à soutenir l'expérience étrange d'enfants malades dans
l’auteur dans ses observations et, au bout du compte, leur corps, et - là est l'étrange - dont le corps
le voue à créer une catégorie supplémentaire dans est comme habité d'un événement qui n'est pas
réductible à quelque lésion ou autre dys-
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fonctionnement dedans la petite machine de l'or- proprement psychique. D’ailleurs, il ne s’en cache
ganisme-corps. D'abord, dans une allusion au pas :"… C’est certainement l’influence psychique,
passé : l'année 1609. Elle nous laisse, dit-il, des bien que déjà indiquée par les anciens, est la moins
récits qui nous détaillent des expériences où le connue et la plus intéressante à étudier ".
corps de l'enfant est comme possédé d'un 4. On sait déjà que l'hérédité des "phénomènes
langage : le langage de Satan. A cette époque, nerveux et mentaux" est le point de fuite sur
l'on considérait qu'une partie du corps devenue lequel l'auteur met les choses en perspective. Il
insensible à la douleur physique était le lieu est pourtant un certain nombre de remarques qui,
même d'où Satan se faisait entendre, la voie de lui, viennent troubler cette idée d'hérédité d'abord
(aussi la voix) d'où il parlait. Aussi, les médecins de présentée nettement, sans bavures. D'abord cette
l'époque posaient le diagnostic de "possédé" au constatation qu'il est beaucoup de familles où il
moyen d'investigations - d'aiguilles par exemple - apparaît qu'un membre seulement est lourdement
qui visaient à déceler ces points ou ces zones chargé d'une série de tares ; comme si, dit
d'insensibilité. Et l'enfant n'échappait pas à ce MOREAU, "... en récoltant toutes les
destin d'être habité de la voix de Satan. Ailleurs, prédispositions (exaltation générale du système
l’auteur nous fait partager une autre expérience du nerveux), il a payé pour les autres". La fréquence de
passé mais dont il nous parle au présent, tant elle eut cette observation, en regard de l'hérédité des troubles
l’occasion de se reproduire depuis, semble-t-il. Il purement organiques, donne à l’hérédité des troubles
s’agit d’un certain nombre d’enfants qui furent psychiques – telle qu’elle est conçue à cette époque
marqués du sceau d’un événement historique – un caractère particulier. Plus loin, l’auteur évoque
particulier : l’époque de la Commune en 1871 qui en quoi certaines familles sont vouées, de génération
signe une période particulièrement troublée dans en génération, à payer tribut de leur folie. Même si,
l’histoire de la France et de Paris en premier, période comme l’auteur le souligne, il s’agit d’une façon de
de guerre civile. Quelques temps après, il fut parler dont il s’autorise, la métaphore en question ne
sensible aux yeux des médecins de l’époque que les laisse pas de créer autour de la notion d’hérédité un
enfants nés au milieu de ces guerres et troubles civils halo d’étrangeté. Cette remarque, en final, du
souffraient dans leur corps, de troublés bien Docteur BAILLARGER annonçant que "… les cas
difficilement explicables autrement que par "… le les plus nombreux et les plus graves de transmission
choc moral, dans des circonstances particulièrement des phénomènes mentaux, ont lieu par le fait de la
dramatiques". Ces enfants, dit-il, portent réellement mère" ne fait d’ailleurs qu’y rajouter. Un exemple
les indélébiles stigmates du Siège (chétifs, donné par MOREAU lui-même pour montrer ce jeu
névropathes, mal équilibrés) ". Pour cette raison, ils de l’hérédité confirme que l’hérédité dont il est ici
furent d’ailleurs baptisés" Enfants du Siège "ou" question, pour les troubles mentaux, ne peut en tout
Enfants de la Commune ". Voilà donc MOREAU cas être une idée simple. Il s’agit d’une jeune fille de
aux prises avec une causalité pour le moins 15 ans, en proie à des idées noires, dont le grand-
difficilement cernable. Il est embarrassé : ainsi, il se père et le père étaient morts suicidés. Cette enfant,
pose la question de savoir à quel moment a pu se éminemment nerveuse, se mettait à pleurer pour la
faire cette" influence "disons :" Au moment de la cause la plus futile, souvent même sans raison. Sa
conception ? Au moment de la gestation ? Et mère lui adressant un jour un reproche devant un
quand ? ". On le voit essayer de se repérer sur la ouvrage défectueux, elle fondit en larmes, et dit :"Je
ligne du développement de l’embryon, et même ne puis vivre ainsi, je me jetterai par la fenêtre". Le
avant. On le voit enquêter sur place sur la réalité des lendemain, elle se jeta à l’eau. Retirée, elle promit
faits, leur chronologie :"… Tout porte à croire le de ne plus recommencer. Après quelques mois d’une
père que la conception de cette enfant eut lieu le 2 relative tranquillité, elle alla à Charenton ; là, on lui
mai 1871, vers 7 heures du matin, et, une demi- montra où son père s’était noyé. Aussitôt, les idées
heure après, une troupe de garde nationaux fit de suicide qui s’étaient apparemment assoupies se
irruption dans son appartement pour faire une réveillent avec une grande intensité. Elle dit vouloir
perquisition ; sa femme très effrayée fut prise se donner la mort là où son père a péri. Et elle le
immédiatement de vomissements et mit plusieurs tenta. Sinon, elle présente des sensations
jours à se remettre de son émotion. Le ménage put d’étranglement, des douleurs dans le ventre,
alors quitter Paris et la grossesse s’est accomplie jusqu’au larynx. Elle dit manquer de respiration. Il
sans événement particulier ". On saisit bien ici toute est à craindre qu’elle ne finisse par réussir dans ses
la difficulté qu’il a à penser une causalité qui serait tentatives ".
d’un autre ordre que celui de l’organe, une causalité
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Cet exemple, MOREAU le donnait pour illustrer la enfant insupportable ; il fallait se plier à ses caprices,
thèse selon laquelle l’hérédité est organisatrice du sous peine de le voir se mettre dans des colères
caractère. épouvantables, à la suite desquelles il était
5. Enfin, je voudrais montrer, toujours à partir réellement malade…". Plus loin Un traitement
d’exemples, à quel point l’auteur en vient à approprié, bains, hydrothérapie, gymnastique, et
dépasser, mais sans en tirer les conséquences, une surtout un peu de sévérité et de résistance à ses
conception organique du psychisme. Le psychisme volontés améliorent le jeune J. mais il est fort à
n’étant, en fin de compte, qu’un ensemble d’organes craindre que ne sentant plus auprès de lui une
(c’est-à-dire les facultés psychiques, isolées les unes autorité étrangère, à laquelle il n’osait résister trop
des autres) coordonnés à l’organe principal que ouvertement, il ne reprenne ses anciennes habitudes.
constitue le cerveau, et donc, à son action La mère est une femme très intelligente mais
"moléculaire". Or, par moments, rares cependant, on essentiellement névropathe "(p. 308 et 309).
assiste à l’émergence d’une véritable pensée Voyons ce qu’il nous dit de l’enfant en colère, à la
dialectique, attentive à ce qui se joue dans page 234 :"… Chacun a été le témoin des petites
l’intersubjectivité d’un être qui en vient à prendre et colères que présentent souvent pour un rien les
à occuper une certaine place en regard de la position enfants. Mettant à profit la faiblesse de leurs parents
d’un autre, lui aussi en train déjà de se mettre à une qui accordent à leurs cris et à leurs mouvements
certaine place pour l’autre. d’impatience ce qu’ils avaient d’abord refusé,
MOREAU, à propos du mensonge chez l’enfant : l’enfant qui s’est servi avec succès de ce moyen pour
"Tous ceux qui peuvent avoir des enfants sous les obtenir ce qu’il désire, continuera instinctivement à
yeux, les suivre, les étudier dans leurs actions l’employer. Mais outre cette cause, accidentelle si
journalières, ne sont pas sans avoir remarqué le l’on veut, il en est une autre dont il faut tenir grand
plaisir du petit être à forger les histoires les plus compte, l’hérédité, qui régit dans l’humanité la
invraisemblables. Pour peu qu’on l’écoute, qu’on ait disposition de toutes les passions, et un enfant peut
l’air de croire à ce qu’il dit, on voit alors monter être en colère parce que son père ou sa mère le sont".
progressivement la gamme, les détails devenir plus Un peu avant, MOREAU nous parlait de la passion
nombreux, plus précis et si un éclat de rire de détruire de l’enfant :"… L’enfant, en brisant un
interrompt le conteur, un moment interloqué, il rit objet, y trouve une double jouissance – c’est le mot
avec vous, voyant bien que vous n’êtes pas sa dupe, utilisé dans le texte – fondée sur le besoin de la
mais soutenant encore pour la Forme la véracité de satisfaction de soi-même, de voir céder une
son récit" (p. 286). Ainsi, poursuit-il, le penchant résistance, et d’exciter le courroux des personnes
"naturel" de l’enfant pour le mensonge se fixe et raisonnables".
devient une véritable passion du mensonge. C’est Terminé ce tour d’horizon. Il faut bien s’avouer qu’il
sur le même chemin, que le doute, l’incrédulité, ou nous laisse le plus souvent à mille lieues de cette
la superstition posent leur premier jalon, "… idée sans cesse réaffirmée tout au long de
préjugés et erreurs qu’on ne déracine presque l’ouvrage :"… que, pour l’homme comme pour la
jamais". MONTAIGNE, en son temps, prévenait femme, des idées nouvelles naissent à mesure que
déjà de ce que les jeux cruels des enfants envers les des organes nouveaux se développent, que des
animaux, la rouerie, la déloyauté ont tendance à se fonctions nouvelles apparaissent" ! De même que
"fixer" et à se répéter, quand ils sont vus par les l’avant-propos, sous forme de question, d’une
parents sans qu’ils en disent rien. question :"Quand convient-il de faire cesser
Ailleurs, l’auteur cite l’hypocondrie, état de l’enfance ?", nous avait déjà conduit loin de
dépression psychique chez l’enfant, comme l’affirmation première de la folie chez l’enfant, et
consistant en une "… véritable idée fixe née d’un quelque peu désorienté. Nous voilà replongés dans
état anxieux, inquiet, en dehors de laquelle rien ne ce malaise, effet de ce vacillement des repères
peut plus émouvoir l’enfant". A la base anciens sous les coups d’une série d’observations.
occasionnelle de cet état (occasionnelle puisque, Ces dernières sont autant de moments où l’on croit
pour l’auteur, le fondement est toujours héréditaire) : assister à l’émergence, chez l’enfant, d’une
"… le plus souvent, la tendresse mal comprise, fonctionnement psychique "autonome"(par rapport
aveugle de certains parents qui prennent un soin au système nerveux), voire à une loi de
exagéré de la santé de leurs enfants". MOREAU fonctionnement psychique. Tant une série de
nous donne un exemple : "J. a 10 ans. Cet enfant a comportements, et qui sont parfois même des
toujours été malade depuis son enfance… Grâce à séquences de comportements, peuvent difficilement
cette méthode, il était devenu ce qu’on appelle un être rapportés à une causalité organique première,
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causalité pensée dans un langage physiologique solliciter à l’excès un système nerveux qui alors
mécanique. Pourtant, la nervosité propre à l’enfant, s’épuise et se fragilise pour les dures épreuves à
notée par MOREAU, se donne à lire tout autant venir, à l’adolescence et à l’âge adulte ; distraire
comme manifestation d’une autre logique de l’esprit par conséquent, en jouant beaucoup, en
fonctionnement chez l’enfant : une logique du désir, travaillant, en retenant de trop étudier (pour
désir foncièrement excentrique, c’est-à-dire désir du MOREAU, l’enfant surdoué ou prodige, est candidat
désir de l’autre. Dans la colère, l’amour, la jalousie, à la folie ; sa passion pour la pensée, le
le mensonge comme tromperie de l’autre, l’enfant raisonnement" sans avoir ni vu ni pesé "est
est hors de lui. C’est bien dans ces moments que le prédisposante à la déraison. Et cela, pour un double
désir parle haut et fort. L’auteur "oublie" ce qui lui motif :"… D’abord, on pense faux, ensuite on
avait d’abord "sauté aux yeux", littéralement ; tout localise dans le cerveau un travail dont la durée
au contraire, il rapplique avec sa liste de "passions" devrait être répartie entre les nerfs, la moelle et le
par définition morbides, puisque inassimilables dans cerveau ; d’où il résulte une surexcitation manifeste
le cadre de compréhension qui est le sien, et qui est chez les enfants surmenés par la grammaire (science
aussi celui de son temps. Chez MOREAU, l’aveu de fictive s’il en fut), le calcul, la théologie et
l’importance, de la causalité "morale"-sur fond l’histoire,… ").
d’hérédité –, dans le cas de la folie, s’assortit Au fondement de ces recommandations, l’idée
toujours de l’idée qu’on ne peut pas penser cette essentielle de la fragilité de l’enfant. Celui-ci serait
causalité (causalité morale = caractère /impressions comme en incandescence c’est-à-dire aussi bien prêt
violentes /sentiment religieux /passions /excès dans à (s’) incendier qu’à s’éteindre. Ce qui lui manque,
l’étude). C’est important, mais on ne sait trop c’est un squelette, un principe d’ordre intérieur, une
pourquoi. Ce qui est déjà sensible dans la proportion structure. De là sa tendance à changer, à vaciller et
du nombre de pages consacrées aux causes en même temps à s’aligner sur une ligne de force,
physiques (90 p.) et celui des pages consacrées aux soit qu’elle l’attire soit qu’elle le repousse. La
causes morales (48 p.). nécessité d’une direction, d’un contrepoids inscrit
Au bout du compte, nous voilà quand même un peu alors l’enfant sur une ligne où il devra buter. Les
déçus, occupés aussi de l’idée que ce livre en parents remplissent en général ce rôle : celui de
contient un autre mais qui n’est pas écrit, que ce donner des racines à ses spontanéités, ou encore de
travail aurait pu prendre une toute autre tournure si faire obstacle sur sa pente naturelle à jouir de
l’auteur avait pu pousser plus avant ses points l’actuel et à s’y mobiliser constamment. Il faudra lui
d’énigme. Que cette position ne soit pas sans donner l’idée du bien, à lui "… qui n’a même pas
conséquence sur la conception même de l’auteur l’idée de résister" ; l’idée du vrai et du faux, l’idée
quant à la folie chez les enfants, c’est clair. Ainsi, à de l’absurde. Car le projet éducatif essentiel est que
n
côté des "phénomènes mentaux" bien connus de … les instinct doivent arriver à se spiritualiser " ;
l’idiotie congénitale et acquise, à côté de cas de les passions doivent être régulées". Dans cette
mélancolie et délire de persécution, MOREAU entreprise, MOREAU considère que la religion a
privilégie l’hystérie comme type de folie fréquente une importance toute particulière. Plus encore, il
chez l’enfant (folie morale, au sens de l’auteur). s’agit de la nature de son enseignement ; c’est-à-
D’une certaine façon, l’hystérique c’est le fou ; sa dire, finalement, le langage religieux. A la limite, ce
folie, son excentricité. L’excentricité de son langage, langage religieux devient exemplaire d’une certaine
qu’il s’agisse de ses paroles furieuses ou qu’il manière de toucher l’enfant, dans son éducation.
s’agisse de son corps se mettant à parler "à côté" de MOREAU distingue, dans le langage religieux,
la structure, de la grammaire anatomique – l’idée abstraite d’une part, la forme matérielle
physiologique tranquillité de la vie végétative qui lui d’autre part. Son hypothèse est que l’enfant dans
est si nécessaire, nous le faisons asseoir à notre l’appréhension de la vérité – ici religieuse – a besoin
table, et figurer dans nos cercles (…) Nous frappons de faire l’épreuve des deux aspects du langage
ses sens par des impressions vives, excitons son religieux en même temps. L’un ou l’autre aspect
esprit ". Ainsi, pour l’enfant, pas d’efforts hors- isolément n’y suffit pas ; l’enfant risquant de se
nature ! Son esprit est comme un réservoir qu’il tromper dans son appréhension de la vérité, en
importe de ne pas vider prématurément, car, nous dit général.
MOREAU,"… les jouissances précoces sont usantes Ainsi, l’idée abstraite, seule, si elle a l’avantage de
". D’où une série de recommandations telles que : ne pas impressionner l’enfant a le défaut majeur de
occuper le corps pour désoccuper l’esprit ; distraire ne pas introduire l’enfant au monde qu’il a à
l’esprit des jouissances du présent qui risquent de découvrir ; trop hermétique, elle le laisse à
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complète de ces maladies que si les psychiatres ont En fait, à cause de l’âge, les psychoses chez l’enfant,
accès au matériel rassemblé par des spécialistes en même si elles sont analogues à celles des adultes, ne
neuropsychiatrie infantile. L’anamnèse, avec la peuvent pas être identifiées à ces dernières. Il est en
fonction de déterminer les origines et le déroulement effet hors de doute que l’enfant soit un" petit adulte",
de la maladie, est pour Santé de Sanctis donc sa psychiatrie ne peut pas être une" petite
indispensable pour le diagnostic."La psychiatrie ". L’enfant a une personnalité originale
neuropsychiatrie infantile devrait en fait viser à et relève donc d’une psychiatrie spécifique. En
construire des" psychographies "complètes vérité, quand on dit qu’un enfant n’a pas une
d’enfants, reprenant les facteurs héréditaires et conscience développée ou mûre, on oublie que dès 5
constitutionnels, avec ou sans orientation clinique. ans, il possède toutes les traductions verbales de son
Et j’entends par complètes le fait d’envisager non état de conscience, qu’il communique avec les autres
seulement la sphère consciente, mais aussi le côté et que donc il appartient à la grande famille sociale".
opposé, c’est-à-dire l’inconscient. Ensuite, avec la En arrivant au duo cérébral-psychique, Santé de
série récoltée, distinguer les groupes homogènes et Sanctis affirme que rien n’empêche de croire qu’un
aller vers un idéal de classification (des cerveau de 4 ou 5 ans soit si relativement mûr à
classifications non de caractères, qui sont en trop pouvoir réagir avec des formes claires et
grand nombre et toutes inutiles), des systèmes déterminées aux infections, intoxications…
psychiques ou des complexes spécifiques de chaque L’important se situe, ne l’oublions pas, dans le fait
période évolutive dans les différents milieux que de telles réactions sont assez différentes de
familiaux et sociaux et en rapport avec l’hérédité celles de l’adulte, qui a un cerveau à maturité et une
familiale et avec la constitution anormale". Il conclut expérience plus riche. Malgré cela, il faut
en disant :"Il ne suffit pas de savoir que nos reconnaître que le fondement cérébral et la
complexes se façonnent sur les instincts, à la limite maturation psychique, c’est-à-dire l’ontogénèse et la
sur la" libido " ; il ne suffit pas non plus de réduire la psychogénèse postnatale, constituent en fait un des
tragédie de ceux qui souffrent et des fous à la chapitres les plus obscurs mais cependant
formule freudien ne et pire encore à celle générique fondamental de la neuropsychiatrie infantile de
de Jung. Ce que nous voulons connaître dans chaque l’avenir ". Et il poursuit," actuellement cette étude
individu est la façon individuelle de formation et de du développement cérébral et psychique est partagé
conservation dynamique des complexes, la entre psychologues professionnels, anthropologues
connexion des différents complexes entre eux et la et anatomistes. Celle-ci est la raison pour laquelle
relation qu’ils entretiennent avec les aspects reste relativement improductive ; c’est une étude
conscients par le sujet, malgré leur persistance dans pauvre en applications et en contrôles pathologiques
la psyché" ultra-marginale ". ". Il conclut avec la proposition que la
Il y a enfin le rapport entre le cérébral et le neuropsychiatrie de l’enfant puisse assumer" un
psychologique qui intéresse De Sanctis. Il explique aspect autonome et soit cultivée par des jeunes
comment les vieux aliénistes ne s’étaient pas médecins avec une intégration préalable de leur
intéressés à la psychiatrie de l’en – fant. culture en neurologie, psychiatrie, pédiatrie et
Premièrement parce qu’ils étaient "trop orientés vers psychologie ".
l’aspect social de la folie, ils ne trouvaient dans Nous allons voir maintenant plus directement ce que
l’enfant anormal ou malade mental ni le danger ni Santé de Sanctis dit sur la dementia praecocissima,
l’irresponsabilité du fou, car vu son âge, l’enfant son concept clinique, sa symptomatologie, son
n’est ni nuisible ni responsable". Deuxièmement développement et l’étiologie. La dementia
parce qu’ils étaient convaincus que "la psychose pracocissima rappelle de façon directe la dementia
était une maladie du cerveau arrivé à la maturité ou, praecox de Kraepelin."Cette forme de démence, écrit
comme des auteurs plus récents l’affirment, de la Santé de Sanctis, a été appelée" précocissime "pour
conscience discursive ou socialisée. Ils réduisaient son début très précoce en comparaison de celui de la
toute déviation psychique des enfants au plus petit démence précoce de Kraepelin ou démence
commun dénominateur du retard ou arrêt du juvénile". Déjà Kraepelin, dans sa classification
développement. Pour cette raison, il était admis nosologique de la maladie mentale, distingue dans le
couramment que l’idiotie uniquement était groupe des psychoses la démence précoce (terme qui
l’aliénation typique de l’âge infantile. De plus, pour est repris à Morel) comme une affection du jeune
établir nettement la différence, ils affirmèrent que adulte qui évolue vers une démence complète. Cette
l’idiotie n’était pas une vraie aliénation". Il poursuit démence est irréversible et chronique. Ainsi il la
en affirmant que "l’âge infantile est âge d’aliénation. démarque de la démence sénile, comme régression
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globale et définitive des fonctions psychiques qui Kindersalter, lange vor der Pubertat auftritt, das ist
affecte l’individu vers l’âge de soixante ans. Dans la noch eine durchaus offene Frage " 4 .
variété de la démence précoce, Kraepelin incluait Santé de Sanctis tient tout de suite à souligner qu’il
des états bien différents, la catatonie, l’hébéphrénie ne se réfère pas aux symptômes catatoniques des
et le délire paranoïde. A souligner comment pour lui "frenastici". Déjà il les avait relevés en 1900 en
l’hébéphrénie se définit comme un état déficitaire parlant de 4 cas caractéristiques de négativisme chez
progressif qui pouvait apparaître à un âge post- des idiots. Mas il avait comme but de porter à la
pubertaire. Santé de Sanctis reprend la conception de connaissance des aliénistes un syndrome autonome,
Kraepelin de la dementia praecox de façon globale, qui, au niveau clinique, avait de telles ressemblances
mais il tente de nuancer les trois états dont la avec les tableaux de la dementia praecox de
démence précoce serait composée. Kraepelin qu’il en méritait le même nom.
En 1906 il présente encore des cas de dementia
Concept clinique de la dementia praecocissima. praecocissima de 6 à 8 ans. En 1908 il parle d’un
cas, d’une petite fille de 3 ans, catatonique. Santé de
Santé de Sanctis appelle aussi sa dementia Sanctis, malgré l’étrange symptomatologie de la
praecocissima schizophrénie prépuberale. Il parlera petite, affirme que l’âge de 3 ans n’est pas un âge de
pour la première fois de la dementia praecocissima à démence, mais bien un âge de "frenastenia".
l’occasion du cinquième Congrès international de En fait, plus tard, Santé de Sanctis essaie de fixer
Psychologie qui a lieu à Rome en avril 1905 :"Il y a certains critères différentiels entre la "frenastenia" et
des" frenastenici "cérébro-pathiques, bien distincts la démence.
des malades de paralysie progressive (pour enfants Pour lui les critères se situeraient premièrement au
et adolescents) dont le déclin est progressif ; cela niveau symptomatologique et deuxièmement au
avait déjà été observé par Wuillamier et niveau de l’âge du sujet. "La démence diffère
Waschmuth ; ainsi il est notoire que les" frenastici ", certainement de la" frenastenia ". En ce qui concerne
avec l’épilepsie, deviennent souvent de plus en plus la symptomatologie, on a dit justement, à propos du
graves parce que, à l’insuffisance du développement patrimoine psychique, que le dément est un riche
intellectuel d’origine, il s’ajoute un état démentiel déchu et le" frenastenico "un misérable qui n’a
épileptique. Mais nous avons noté des blocages et jamais été riche. Il faut quand même reconnaître que
même des régressions éducatives chez des enfants pour les enfants il n’est pas facile d’établir un
qui n’étaient pas cérébro-pathiques vers les 11, 12 diagnostic symptomatologique différentiel". Il
ou 13 ans. Eh bien, pas uniquement dans quelques- précise ensuite au niveau de l’âge que "la première
uns de ces cas, mais également dans des cas enfance – de l’à 3 ans – est incontestablement l’âge
d’enfants" frenastici "Saparetici" de 6 ou 8 ans, de la" frenastenia "et pas de la démence. Tout nous
diagnostiqués par nous de "mentalité vésanique", fait croire que le plus grand développement cérébral
nous nous sommes demandés s’il ne fallait pas dans la vie s’accomplit vers la fin de la première
diagnostiquer une forme de précoce hébéphrénie, enfance, et que dans la deuxième enfance (de 4 à ô
c’est-à-dire de démence précocissime ". Il ans) il soit beaucoup plus lent".
concluait :" Quoi qu’il en soit, nous affirmons Après beaucoup d’observations, en 1916, il établit
l’existence fréquente d’insuffisances mentales chez qu’il est probable que la plus grande force évolutive
l’enfant caractérisées par une symptomatologie du cerveau se termine entre 4 et 6 ans, de sorte que
psychique plus ou moins complète des états selon lui l’âge de la démence commencerait vers la
hébéphréniques. Cependant l’observation du début, cinquième année de vie.
du déroulement, du degré de curabilité et En revenant sur la question de la catatonie par
d’éducabilité pourrait lever le doute et indiquer si rapport à la dementia praecocissima, il affirme que,
nous nous trouvons face à une maladie différente, ou à la différence de la plus grande partie des aliénistes
à une variété de "frenastenia". C’est un sujet qui qui, fidèles à Kraepelin réfèrent toujours la catatonie
nous occupe actuellement ". Santé de Sanctis fait à la démence précoce, il n’en a été jamais question
remarquer comment à peu près à la même date pour lui. La question qu’il engage avec Weygandt
Weygandt, dans un article du 12 février 1905, lui permet de préciser son énonciation sur la
s’exprimait ainsi :" Wie weit Dementia praecox im dementia praecocissima. Weygandt en fait n’était
pas disposé à accepter le concept de démence
4
"C’est une question largement ouverte à quel moment de l’âge infantile,
bien avant l’entrée dans la puberté, pourrait remonter la Dementia
praecox".
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précocissime et cela pour deux raisons. Primo, parce résiduel. Le déroulement indiquera le diagnostic
que les états de déficit mental de l’enfance pouvaient dans le cas de sujets déjà reconnus comme
toujours être catalogués parmi les formes mentalement faibles. Les phénomène catatoniques,
d’imbécillité ou d’idiotie même quand les sujets qui dont la présence et'', la norme dans ce syndrome,
l’étaient, devenaient dans les années ultérieures des n’ont pas une valeur absolue, par le fait qu’ils sont
vrais déments précoces. Secundo, en tout cas le fréquents aussi dans d’autres maladies. Une plus
syndrome démentiel de l’enfant pouvait être grande importance est à attribuer aux hallucinations,
analogue, pas identique à la démence précoce, parce au négativisme, aux altérations graves de
que en effet les idiots présentaient souvent des l’affectivité, de la conduite et de l’attention et
symptômes analogues à ceux des hébéphréniques ou surtout à l’affaiblissement mental résiduel".
des catatoniques. A cela Santé de Sanctis réplique Santé de Sanctis donne beaucoup d’importance au
que "jamais il n’avait proclamé l’identité déroulement de la maladie ainsi qu’au moment qui
pathogénétique de la dementia praecocissima et de confirmera ou non le diagnostic qui a été fait. "Le
la démence précoce de Kraepelin. En fait nous nous déroulement est très varié, on peut, dans certains cas,
sommes toujours limités à affirmer seulement observer une période prodromique, à laquelle suit
l’analogie. Il ne sera pas inutile d’ajouter que, il y a une période aigu, caractérisée par l’apparition
plusieurs années, en nous basant en fait sur les tumultueuse de la maladie avec hallucinations, etc.
différences des syndromes réunis par nous avec la Ce stade, qui peut durer de quelques mois à un an et
dénomination de démence précocissime, nous avons plus, laisse la place à une autre période, pendant
écrit qu’il nous semble possible qu’à celle-ci on laquelle les hallucinations tendent à disparaître,
pouvait référer certains cas décrits sous le nom de tandis que sont plus nombreux les phénomènes
dementia infantilis. Actuellement (1922), après catatoniques, néologismes, négativismes,
beaucoup d’années d’expérience, nous confirmons impulsions, idées délirantes, etc. Ensuite, soit on
de façon catégorique la dementia infantilis de Heller peut avoir une diminution de la maladie soit ces
et de Weygandt ne peut d’aucune façon se substituer altérations persistent de façon inaltérée, tandis que
à la dementia praecocissima". l’affaiblissement mental va s’aggraver. Parfois, il
n’y a pas la période prodromique et les phénomènes
Symptomatologie. catatoniques coïncident avec le début de la maladie,
le pronostic est grave ; la guérison ou une sensible
"Bien que rare, dit Santé de Sanctis, il faut admettre amélioration n’est pas à exclure".
l’existence dans l’enfance d’une psychose –
démence précocissime – qui ne peut se référer à des Étiologie.
intoxications (apparentes) ni à la" frenastenia ", ni à
l’hystérie ou à d’autres maladies et qui présente Pour Santé de Sanctis, elle est liée à plusieurs
beaucoup d’analogies avec les tableaux facteurs. Premièrement à une prédisposition
kraepeliniens de la dementia praecox. Rais à côté de héréditaire (des maladies nerveuses et mentales,
ces tableaux, il y en a d’autres à distinguer, c’est-à- spécialement l’alcoolisme des parents, la
dire : tuberculose, etc…) et deuxièmement, à des maladies
a) des cas avec prédominance de phénomènes toxiques aiguës ou chroniques comme la "ipertossé",
catatoniques, mais qui guérissent toujours et de infection intestinale, pleurésie, rachitisme, des
façon stable (catatonie de l’enfance ou pseudo- traumas (psychiques ou physiques). Enfin, parfois, il
démence catatonique) ; n’y a aucune maladie, mais des causes inhérentes au
b) des cas dans lesquels le dérangement psychique développement même. Mais la prédisposition
semble être dans un rapport de causalité, avec une héréditaire est présente pour de Sanctis presque
toxi-infection et qui a un déroulement rapide et une constamment dans tous les cas. Il dit en fait qu’elle a
issue fatale, la démence précocissime n’a pas des été constatée dans plus de 70%des cas.
symptômes pathognomoniques. Elle se développe le
plus souvent après une période de vie à peu près Diagnostic différentiel.
normale, mais quelque fois elle s’associe à une
faiblesse mentale innée. Elle est caractérisée par des Santé de Sanctis sur ce sujet tient à souligner que la
altérations graves dans l’attitude et la conduite, par dementia praecocissima ne doit pas suivre le destin
hypo-affectivité, impuissance volitive, hallucinations assez incertain et toujours assez précaire de la
(le plus souvent visuelles), agitation, impulsions, dementia praecox de Kraepelin avec ses trois états.
phénomènes catatoniques, affaiblissement mental Pour lui, il est plus simple et moins aléatoire de s’en
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personne sur son monde intérieur. A ce terme Jung développement de la personnalité et de ses troubles.
opposera celui d’introversion, et Freud celui d’auto- "La psychiatrie moderne – dit-il – ne prévoit plus la
érotisme, terme repris à l’œuvre de Havelock Ellis. psyché comme quelque chose d’indépendant et de
En 1943, Kanner utilisera le terme d’autisme pour stable. Mais plutôt elle tient compte du fait que la
les tout jeunes enfants. psyché d’un individu est soumise dans le cours de la
Pendant la période de contact avec l’entourage vie à une évolution. Le développement psychique a
freudien, Bleuler cherche à donner une place lieu sur la base d’aptitudes de réactions innées, qui
importante à la théorie psychanalytique. Mais peu à sont inséparablement liées avec le développement
peu il va s’éloigner de la visée freudienne : la somatique et avec l’expérience personnelle".
psychanalyse devient pour lui une suite de formules Dans ce tableau, Freud fait figure de celui qui a
stéréotypées et l’aspect affectif et relationnel cesse découvert l’importance de la mère pour le
d’être privilégié. Bleuler revient aussi sur une nourrisson ; des premières représentations de la
certaine psychogénèse de la schizophrénie pour communauté humaine, présentes à l’enfant comme
plaider l’organogénèse. Enfin il va essayer de caser papa et maman, de la sexualité infantile et de
les découvertes freudiennes dans l’enceinte d’un l’inconscient.
système du moi normal et de sa pathologie. En ce qui concerne la sexualité infantile, Bleuler
Il sera occupé à cette tâche tout au long de sa vie. écrit qu’on croit l’enfant "innocent et pur", mais que,
Son Lehrbuch der Psychiatrie (lère édition 1911) en en réalité, on retrouve chez l’enfant des "attitudes
est le résultat. Il m’a paru intéressant de reprendre d’une tonalité d’une certaine façon érotique. Parce
des extraits de son ouvrage, dans la version refondue que dans l’enfance une sexualité s’est déjà
par Manfred Bleuler (je dispose de la traduction développée, l’attitude du nourrisson envers le parent
italienne de la dixième édition, publié en 1967 par a quelquefois un aspect d’une certaine façon taché
Feltrinelli). de sexualité. Pour nous exprimer d’une façon
En ce qui concerne la psychiatrie infantile, il faut grossière et extrêmement simplifiée : l’enfant aime
remarquer que le Traité de Bleuler ne l’isole pas de sa mère et voudrait éliminer le père qui lui fait
la pathologie des adultes. M. Bleuler considère que obstacle (Une formule correspondante a été
l’étude de la psychiatrie gagne en richesse en employée pour la petite fille). Les représentations et
conservant ensemble la pathologie des enfants avec les sentiments qui se réfèrent à cette situation ont été
celle des adultes. Il s’efforce donc de mettre en relief appelés complexe d’Œdipe. (…) La peur que le père
la pathologie infantile dans chaque section du traité. ne se venge de ces coupables prétentions peut se
Une section pourtant concerne plus particulièrement manifester, dans l’esprit de l’enfant, par l’idée d’âtre
les enfants : celle des oligophrénies. Par ce terme puni directement dans la sphère sexuelle, il craint la
Bleuler indique l’insuffisance de l’intelligence mutilation des organes génitaux en tant que
congénitale ou bien acquise dès la naissance. "Les punition : complexe de castration. La petite fille
causes de l’oligophrénie ont leurs racines soit dans peut, à son tour, craindre que le manque du pénis
la prédisposition héréditaire, soit dans des lésions signifie une punition et une expiation de besoins
cérébrales, qui sont apparues pendant la grossesse, inadmissibles. De telles craintes sont nourries par
pendant la naissance ou bien dans la toute première des attitudes que les adultes n’hésitent pas à prendre.
enfance". Bien plus souvent qu’on ne le pense, on menace
L’oligophrénie est donc une maladie qui ne relève brutalement les petits enfants de couper le pénis
pas du psychique mais de l’organique. Et la première parce qu’ils se masturbent, ils font pipi au lit, etc…
faculté atteinte est l’intelligence, surtout dans sa (…) mais surtout, – conclut Bleuler – le complexe
faculté d’abstraction. Selon la gravité, elle sera de castration est nourri par le fait que toute
appelée idiotie, imbécillité ou débilité. manifestation sexuelle de la part du petit enfant,
En ce qui concerne la thérapeutique, Bleuler fait même accomplie en parfaite naïveté, provoque une
recours à l’éducation : il faut que le thérapeute réaction violente d’indignation et de dégoût chez
"assure une assistance non séparée de sentiments de l’adulte".
bienveillance et paternelle et maternelle". Il ne Aussi la conception bleulerienne de l’inconscient est
demandera donc pas au patient un effort au-delà de curieuse, il en parle comme étant une fonction
ses capacités, et s’occupera plus des aspects psychique. D’un côté, il y a la conscience, qu’il
pratiques que des aspects théoriques. définit ainsi : "ce qui nous différencie d’une façon
Plus intéressante est sa théorie de la personnalité au essentielle des automates". D’un autre côté, il y a
regard des découvertes freudiennes. Dans le premier l’inconscient. Dans le domaine de l’inconscient,
chapitre, Bleuler aborde le problème du Bleuler comprend "la plupart des sensations,
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perceptions et souvenirs qui n’ont pas d’importance psychanalytiques dans sa théorie sur la
pour le Moi actuel ; la plupart des circuits émotifs schizophrénie, puis il avait pensé les introduire dans
qui ont lieu au niveau de la vie végétative, dont la l’ensemble de la psychiatrie clinique. En même
régulation inconsciente, sans la participation de la temps, il tenait à rectifier plus d’une des intuitions
volonté, est un fait habituel ; et enfin, souvenirs, de l’encore jeune psychanalyse. (Entre autres nous
représentations et tendances des instincts qui faisons référence ici au fait qu’il voyait clairement
blessent tellement l’auto-conscience qu’ils sont que les résistances et l’ambivalence par rapport à la
refoulés, en tant qu’intolérables, du domaine de la vie sexuelle avaient ses racines dans l’instinctivité
conscience". élémentaire. Il ne les considérait pas exclusivement
La preuve de l’existence de son inconscient, Bleuler en tant qu’avatars de l’éducation. D’ailleurs il
la trouve dans le fait que "toutes les fonctions pensait que d’autres instincts outre que la seule
psychiques que nous connaissons peuvent se sexualité étaient importants pour le développement
dérouler sans en avoir une conscience directe. Dans de la personnalité". Et de conclure : "La critique des
ce sens, il existe des processus psychiques premières théories analytiques d’Eugen Bleuler
inconscients". commençait il y a un demi siècle et a été reprise
Pour Bleuler, le conscient et l’inconscient sont deux depuis lors par la plupart des écoles psychiatriques".
éléments d’une seule surface, qu’il appelle psyché. En effet.
L’inconscient, selon Bleuler, est un mélange
d’éléments virtuellement capables de devenir un jour
conscients, grâce à la volonté, et d’éléments qui ne
le deviendront jamais parce qu’ils relèvent de la
neurologie. "En général, l’inconscient est relié avec
tout ce qui est dirigé par l’activité nerveuse, tandis
que le conscient représente un choix de ces
processus".
On pourrait encore prendre d’autres exemples de
termes repris par Bleuler à la psychanalyse. La
définition qu’il leur donne est suffisante pour
montrer qu’il s’agit d’autres choses qui portent le
même nom.
Je me bornerai à quelques-uns. Le transfert est le
résultat du déplacement des sentiments que l’on a
pour le père, envers une autre personne qui se
comporte d’une façon paternelle. L’abréaction est la
libération des affects, commandée par la volonté ou
réalisée par l’élimination des affects, suite à des
changements extérieurs, social et autres. Le
refoulement est l’oubli volontaire : "Souvent nous
essayons de nous résigner à l’impossibilité de
réaliser nos désirs et nos espoirs, aux défaites et aux
insatisfactions que nous éprouvons dans notre besoin
d’amour et de considération, simplement en faisant
recours à l’oubli. Lorsque nous faisons ainsi, pour
nous tenir à l’expression technique, nous la
refoulons dans l’inconscient". Je vais terminer en
citant quelques commentaires de Manfred Bleuler
sur les rapports entre son père et la psychanalyse. Un
des lauriers de Eugen Bleuler est d’avoir perçu
l’importance de la psychanalyse : "A cette époque,
Eugen Bleuler était encore le seul professeur
ordinaire de psychiatrie qui avait introduit dans la
pensée clinique les théories freudiennes, qui étaient
à l’origine d’un grand et fondamental progrès. Il
avait déjà utilisé avec fruit des points de vue
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