« Perco », « tacot », « toto »,
ou de l’héritage de l’argot poilu dans le français actuel
Loredana TROVATO
Université d’Enna « Kore » (Italie)
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REZUMAT: „Perco” (‘bârfă’), „tacot” (‘rablă’), „toto” (‘păduche’), sau despre
moştenirea argoului poilu în franceza actuală
Acest articol urmărește să ofere o scurtă prezentare a moștenirii argoului poilu
(nume dat soldaților francezi din Primul Război Mondial și însemnând „cu-
rajos”, dar și „păros”) în lexiconul francezei contemporane. Pentru a face acest
lucru, vom analiza, în prima parte, întreaga „lexicografie de război” care
merge din 1915 până în 1919: vom prezenta mai întâi câteva exemple de lexic
și dicționare „comice”, publicate în ziarele de front, pentru a ne concentra apoi
asupra dicționarelor lui Claude LAMBERT, Lazare SAINÉAN, al Editurii Laro-
usse, al lui Albert DAUZAT, Francis DÉCHELETTE și Gaston ESNAULT. În partea
a doua, vom arăta, cu ajutorul unor tabele de sinteză, impactul graiului poilu
asupra limbii franceze curente. Vom folosi, în special, dicţionarul Grand Robert
de la langue française, pentru că acesta este, în prezent, un instrument de refe-
rință dintre cele mai complete și fiabile.
CUVINTE-CHEIE: lexicografie, argou, poilu, cuvinte, Primul Război Mondial
ABSTRACT: “Perco” (‘rumor’), “tacot” (‘jalopy’), “toto” (‘louse’), or the Herit-
age of Poilu Slang in Present-day French
This article aims to provide a brief overview of the legacy of slang trenches in
the lexicon of contemporary French. To achieve this objective, we will analyze,
in the first part, the “lexicography of war” between 1915 and 1919: foremost,
we will present lexicons and “comic dictionaries” published in trench news-
papers. Then, we will focus on dictionaries by Claude LAMBERT, Lazare
SAINÉAN, the publishing house Larousse, Albert DAUZAT, François DÉ-
CHELETTE and Gaston ESNAULT. In the second part, we will report, by some
summary tables, the impact of “parler poilu” on present-day French. We will
use, in particular, the Grand Robert de la langue française, because it is, at pre-
sent, a reference tool among the most complete and reliable.
KEYWORDS: lexicography, argot, French soldiers, words, World War I
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Loredana Trovato: « Perco », « tacot », « toto », ou de l’héritage de l’argot poilu dans le français actuel
RÉSUMÉ
Cet article vise à proposer un aperçu de l’héritage de l’argot des tranchées
dans le lexique du français contemporain. Pour ce faire, nous analyserons,
dans la première partie, l’ensemble de la « lexicographie de guerre » qui va de
1915 à 1919 : nous présenterons tout d’abord les lexiques et les « dictionnaires
drolatiques » parus dans les journaux de tranchées pour nous concentrer en-
suite sur les dictionnaires de Claude LAMBERT, de Lazare SAINÉAN, de la mai-
son d’éditions Larousse, d’Albert DAUZAT, de François DÉCHELETTE et de Gas-
ton ESNAULT. Dans la deuxième partie, nous rendrons compte, à l’aide de
quelques tableaux synoptiques, de l’impact du « parler poilu » sur le français
courant. Nous utiliserons, en particulier, le Grand Robert de la langue française,
parce qu’il représente, à l’heure actuelle, un outil de référence parmi les plus
complets et les plus fiables.
MOTS-CLÉS : lexicographie, argot, poilus, mots, Première Guerre mondiale
1. Introduction
SSAYER DE CERNER CE QUE fut l’expérience des soldats de la
Grande Guerre passe tout d’abord par l’exploration de la
langue utilisée à l’époque au front. Car un événement trauma-
tisant comme une guerre à la portée mondiale, qui inaugure la
modernité technologique et qui préannonce la décadence du
modèle culturel européen, ainsi que la fin de l’hégémonie économique du
vieux continent, ne peut qu’impliquer, entre autres, l’enrichissement du vo-
cabulaire et le renouvellement linguistique.
Issus de milieux sociaux très divers et provenant de toutes les régions de
France et des colonies aussi, les soldats apportent au front un riche bagage
langagier qui a constitué, pour la plupart, la base pour la création de mots
aptes à nommer la vie de tous les jours en tranchée, ou à rendre compte de
l’évolution des armes et des techniques de combat. Ils ressentent le besoin de
« dire » et « raconter » – comme une sorte d’acte cathartique – pour démys-
tifier l’horreur de la guerre, chasser le « cafard » et rire des atrocités vues et
subies dans les champs de bataille.
Grâce à la réduction du taux d’illettrisme suite aux lois scolaires de Jules
Ferry, cette guerre est la première à être médiatisée et à produire un nombre
extraordinaire d’écrits. Cartes postales, lettres, récits divers et romans, presse
du front témoignent de la naissance d’un « argot des tranchées » ou « argot
des poilus ». Tout au long du conflit, cette langue s’enrichit de nouveaux
termes ; ce qui entraîne vite la nécessité de la fixer à travers la rédaction de
lexiques et dictionnaires. Comme l’écrit Odile ROYNETTE :
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Des milliers de pages ont en effet été consacrées pendant le conflit à l’impact
de la guerre sur la langue. En France, la presse quotidienne, les revues sa-
vantes, les dictionnaires encyclopédiques et les dictionnaires de langue, les
grandes enquêtes linguistiques, celle d’Albert Dauzat et de Gaston Esnault
particulièrement, la littérature combattante, les journaux intimes, les corres-
pondances des civils comme des soldats, les discours des hommes politiques
enfin constituent une manne documentaire d’une richesse exceptionnelle qui
forme un ensemble à la fois dense, hétérogène et lacunaire […].
(2010 : 10-11)
Les premiers lexiques apparaissent dans les journaux de tranchées dans un
but ludique plutôt que didactique. Ils obtiennent un succès extraordinaire,
parce qu’ils combinent l’esprit irrévérencieux et la cocasserie des définitions
à la volonté d’apprendre la signification des principaux mots de tranchées.
Parallèlement se développe un métadiscours lexicographique, qui a pour
conséquence directe la publication d’une série de dictionnaires de 1915 à
1919, où on peut trouver un ensemble très varié de termes, dont, aujourd’hui,
la plupart ont disparu, d’autres ont changé de sens, beaucoup n’évoquent
rien dans l’esprit d’un lecteur contemporain.
Le développement d’un vocabulaire propre aux combattants suit de près l’en-
racinement de l’ethos collectif (nationaliste, populiste, patriotique), s’il est vrai que
la langue est l’expression la meilleure de l’identité d’un peuple, d’un groupe so-
cial, d’un milieu. Elle sert à la propagande de guerre visant à persuader les Fran-
çais de la nécessité de combattre contre l’« usurpateur allemand », en contribuant
ainsi à l’ancrage solide du principe de « nation » et du sens d’appartenance à la
« fière race gauloise », comme l’on peut lire dans cette exhortation adressée au
poilu : « Dans la tranchée, dans la boue, sous la flotte, tu lances des mots savoureux, des
plaisanteries saupoudrées du vrai sel gaulois […] » (Le Klaxon 1916 : 1).
2. Des lexiques à la lexicographie de guerre
L’année 1915 est donc marquée par l’essor de cette lexicographie de guerre,
témoignant de l’existence d’un « argot des Poilus, langue savoureuse faite sur-
tout d’argot parisien, d’argot colonial et de termes nouveaux crées [sic !] pendant la
guerre, que nos philologues feraient bien de recueillir pour l’édification de l’avenir »
(L’Écho des gourbis 1915 : 4). On assiste à la parution de petits lexiques, « dic-
tionnaires drolatiques », suppléments du Dictionnaire de l’Académie, qui rem-
plissent les pages des journaux de tranchées et qui ont l’ambition de dévoiler
la signification des mots nouveaux, tout en amusant les lecteurs avec des dé-
finitions bizarres et fantaisistes. Les premiers canards à publier des vocabu-
laires sont L’Écho des gourbis et L’Écho des marmites, dont la brève présentation
met en lumière les conséquences de la guerre au niveau sémantique :
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Loredana Trovato: « Perco », « tacot », « toto », ou de l’héritage de l’argot poilu dans le français actuel
La guerre qui a amené de nombreuses perturbations n’a pas laissé indemne la
langue française, un certain nombre de termes ont changé de signification. Il
importe que chacun soit au courant de ces transformations et n’emploie plus
par exemple le mot : Autobus pour parler des voitures automobiles servant
au transport des voyageurs, ce terme désigne maintenant le morceau de
viande, devant servir en principe à l’alimentation du soldat, mais que la meil-
leure des mâchoires se refuse à entamer.
(L’Écho des marmites 1915 [a] : 6)
Cette rubrique propose deux colonnes de descriptions plaisantes des termes
les plus utilisés au front. Le succès est immédiat, si bien que, dans le numéro
suivant, une liste plus complète de mots du français avec leur équivalent ar-
gotique fait son apparition :
Les lecteurs de l’Echo des Marmites ayant paru apprécier dans notre dernier
numéro l’article d’« Agatha » sur le vocabulaire de la guerre, nous nous fai-
sons un plaisir d’initier plus complètement le grand public au secret de l’argot
des tranchées.
Allumette : Souffrante, flambante.
Argent : Pognon, Auber, pèze, braise. […]
Baionnette [sic !] : Fourchette, cure-dents, Rosalie. […]
Bœuf : Singe.
Boucher : Louchébem.
Bruit : Boucan, sproum, bouzin, baroufle.
(L’Écho des marmites 1915 [b] : 6)
De même, le Canard du Boyau affirme la nécessité d’enregistrer les modifica-
tions au lexique déterminées par la guerre dans l’introduction à son « Dic-
tionnaire de l’Académie » :
N’a-t-il pas fallu à notre nouvelle langue le temps de se former, de s’épa-
nouir ? Que de termes puissamment colorés sont venus enrichir notre langage
depuis une année ! D’ancuns [sic !] passent, d’autres demeurent. Fixons, dès
maintenant, parmi ces derniers, les plus usuels, dans ce « Supplément » au
Dictionnaire de l’Académie.
(Le Canard du boyau 1915 : 3)
Sur le modèle de ces journaux pionniers, d’autres publient leurs rubriques
consacrées au lexique poilu, dont les caractéristiques principales sont l’irrégu-
larité des parutions et la finalité ludique qui s’accompagne à celles didactique
et scientifique. En effet, les définitions sont souvent brèves, extravagantes et
amusantes, et cherchent à « combattre » ironiquement celles « de l’Académie
française », comme l’annonce le « Dictionnaire drôlatique [sic !] » de Cingoli-
Gazette, où l’on peut lire par exemple :
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Cafard. – Insecte hypocrite et mouchard. […]
Canard. – Palmipède domestique élevé par les journalistes.
Cancan. – Danse de langue.
Cancer. – Tumeur du Zodiaque. […]
Chagrin. – Cuir triste dont on fait des chaussures et des étuis.
Chausson. – Pâtisserie qu’on met au pied.
(Cingoli-Gazette 1918 : 2)
Dans l’ensemble des journaux de tranchées, il est facile de remarquer que les
définitions les plus cocasses se réfèrent surtout aux mots-clés de la guerre,
ainsi qu’à l’expression de son idéologie dominante et de ses valeurs nationa-
listes et patriotiques. On trouve des explications assez variées et bizarres de
termes tels que « poilu », « boche », « embusqué », « cafard », « boyau », « pi-
nard », « singe », « rabiot », « cuistot », entre autres, témoignant non seule-
ment de la richesse de ce vocabulaire, mais aussi de la grande créativité et de
l’humour des soldats. Par exemple, l’« embusqué » est défini comme un
« animal type bipède » qui « vit ordinairement dans les pays de l’arrière. Il est hurf,
les mains d’une blancheur immaculée ; parle bien et souvent trop » (Le Gafouilleur
1916 : 4) ; la blancheur de ses mains est implicitement critiquée dans la défi-
nition suivante concernant le « poilu », décrit comme « un être sale, couvert de
boue, vivant dans l’eau comme dans l’air » (Ibid.).
Toutefois, cette lexicographie « profane » ne répond pas suffisamment à
la demande du public, qui veut par contre des dictionnaires se penchant de
façon sérieuse sur la production langagière des poilus dans les tranchées. La
première œuvre de ce type est à un ex-brancardier, Claude LAMBERT, qui
publie à Bordeaux une brochure de trente-deux pages, où sont rassemblées
cinq cent trente-trois entrées, dans le but de livrer au grand public un lan-
gage « caractéristique et imagé », « souvent énigmatique et difficile à comprendre
pour des civils » (1915 : 4). Chaque vedette est suivie de sa définition ou de
son équivalent en français standard : en effet, l’auteur n’offre pas d’explica-
tions morphologiques ou étymologiques, ni il cherche à comprendre les rai-
sons du développement d’un argot des tranchées. Il évite en outre d’insérer
tous les mots grossiers, ou considérés comme obscènes, en censurant même
le terme « boche ».
Pour combler ces lacunes, Lazare SAINÉAN – linguiste d’origine roumaine
– publie, la même année, L’Argot des tranchées d’après les lettres des poilus et les
journaux du front, qui se veut comme une étude scientifique de cette langue
qu’il fait dériver du « mouvement actuel du vocabulaire parisien » (1973 : 5), re-
nouvelé grâce à la guerre :
Source de vie intense et d’énergie nouvelle, la guerre actuelle ne laissera pas
d’exercer une action féconde sur toutes les manifestations de la vie sociale.
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Loredana Trovato: « Perco », « tacot », « toto », ou de l’héritage de l’argot poilu dans le français actuel
Parmi celles-ci, la plus vivante, le langage populaire parisien, en porte d’ores
et déjà des traces de renouvellement. Des termes qui, avant la guerre, restaient
confinés dans des milieux spéciaux, ont acquis, à la lumière des événements
tragiques que nous venons de traverser, un relief inattendu, et d’isolés qu’ils
étaient, sont en train d’entrer dans le large courant de la langue nationale.
(1973 : 9)
SAINÉAN étudie l’argot des tranchées pour satisfaire à la curiosité de l’opi-
nion publique, de ceux qui sont restés à l’arrière et qui voudraient com-
prendre l’idiome tout à fait particulier utilisé par les « enfants du front ».
Cependant, il ne s’intéresse véritablement pas à l’oral, se contentant d’uti-
liser comme sources primaires les lettres et les journaux de tranchées. Il
exclut donc les mots qui n’appartiennent pas à l’argot parisien, ainsi que
ceux prononcés au front mais qui n’apparaissent pas encore à l’écrit.
C’est dans l’objectif de mieux apprendre et connaître le « langage actuel de
nos soldats, de nos poilus » ([Link]. 1916 : V) que la maison d’éditions La-
rousse publie, en 1916, un Dictionnaire des termes militaires et de l’argot poilu,
qui se compose de trois cents pages de termes appartenant au vocabulaire
technique de l’armée.
L’avant-propos souligne la volonté d’aider à la compréhension des écrits
de guerre et le caractère éphémère de cette langue :
Il facilite la lecture des écrits militaires, dont le sujet n’est pas trop spécial, et
des œuvres si variées que la guerre fait éclore de la foule armée de notre dé-
mocratie ; il rendra intéressante la comparaison entre les éléments que l’usage
aura légitimés et ceux qui mourront avec les circonstances tragiques ou les
fantaisies humoristiques dont ils sont nés.
Pour réaliser cet objet, à la fois d’actualité et d’utilité générale, nous avons
consulté les dictionnaires usuels ; les études d’écrivains militaires destinées
au grand public ; les écrits d’un certain nombre (malheureusement trop ré-
duit) de romanciers et de poètes inspirés par la guerre ; quelques correspon-
dances privées ; les journaux du front ; enfin les conversations des « poilus »
eux-mêmes.
([Link]. 1916 : V)
Par rapport à l’œuvre de SAINÉAN, ce dictionnaire tient compte non seule-
ment des écrits, mais de l’oral aussi ; il évite les termes de l’argot parisien,
accordant plus de place aux néologismes, aux provincialismes et aux « termes
d’argot militaire usités avant la guerre, exception faite de ceux que condamne leur
extrême crudité ; termes jaillis de la fantaisie, du quiproquo » ([Link]. 1916 : V).
En même temps, il enrichit le texte avec « des mots, des phrases que l’histoire
retiendra, des citations humoristiques, quelques définitions étrangères correspon-
dant à nos grades et à notre armement, les chants nationaux des alliés » ([Link].
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1916 : VI), dans l’espoir d’offrir une étude méthodique qui puisse « ouvrir la
route à des recherches entreprises sur un plan plus vaste » ([Link]. 1916 : VI). De
fait, deux ans après, deux riches publications s’ajoutent au domaine de la
lexicographie de guerre : L’Argot de la guerre. D’après une enquête auprès des
Officiers et Soldats (1918) d’Albert DAUZAT et L’Argot des Poilus. Dictionnaire
humoristique et philologique du langage des soldats de la Grande Guerre de 1914
(1918) de François DÉCHELETTE.
Protagoniste indiscutable de l’essor de la linguistique en France, Albert
DAUZAT était déjà connu pour deux livres publiés avant le début de la
Grande Guerre, qui étaient le reflet de son goût pour la vulgarisation scien-
tifique : La Vie du langage (1910) et La Défense de la langue française (1912). La
guerre lui donne la possibilité de mener une enquête sur l’argot des tran-
chées « qui porte témoignage de son enrôlement dans une culture de guerre qu’il
observe et à laquelle il participe comme tant d’autres intellectuels de son temps »
(ROYNETTE, in DAUZAT 2009 : 17) :
N’y avait-il pas lieu de rassembler et de classer dans un herbier national, -
comme disait Gaston Paris pour les patois, - la flore vivante et pittoresque
d’un langage qui se rattachera à tant de souvenirs glorieux et douloureux,
avant qu’elle ne soit fanée au grand soleil de la paix ? Nous avons l’occasion
rare d’observer les contre-coups [sic !] opérés sur le langage par le plus formi-
dable conflit que l’histoire ait enregistré ; nous pouvons observer, contrôler,
saisir sur le vif les créations et les figures jaillies spontanément de la tranchée,
du cantonnement, de l’hôpital, les résultats produits par le mélange des con-
tingents, des armées, des races. Laisserions-nous passer le moment favo-
rable ?
(DAUZAT 2009 : 37-38)
Il recueille près de deux mille mots et expressions, dont un tiers provenant de
l’argot parisien, un tiers de l’argot de caserne (non seulement français, mais
algérien aussi) et des provincialismes, et un autre tiers « par les créations de la
guerre, dont le nombre a dépassé nos prévisions » (2009 : 41). DAUZAT tient en tout
cas à remarquer que son lexique est encore incomplet, qu’il n’offre qu’une
« base suffisante pour analyser l’argot de la guerre d’après des documents authen-
tiques » (Ibid.) et qu’il a volontairement exclu les mots du français courant et
du patois « toutes les fois qu’ils ne sont pas sortis de leurs milieux d’origine » (Ivi :
40), ou ceux considérés comme obscènes ou trop crus.
Il consacre ensuite le premier chapitre à l’influence exercée par la guerre
sur le langage, en mettant en évidence le fait que « les guerres ont toujours
contribué dans une large mesure au renouvellement du vocabulaire » (Ivi : 43). Il
envisage en outre « quatre sources principales de néologismes » (Ivi : 45), telles
que
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(I) les termes « des corps étrangers et coloniaux qui ont séjourné en France »
(Ibid.), en particulier ceux des troupes anglaises, américaines, arabes et sou-
danais ;
(II) les termes issus de l’occupation allemande dans le Nord de la France,
qui se présentent comme des formes francisées de l’allemand et qui sont cen-
sés rester à l’état de provincialismes, pourvu qu’ils résistent à la fin du con-
flit ;
(III) les mots allemands utilisés par les soldats français emprisonnés dans
les camps allemands ;
(IV) les termes arrivés d’Orient et d’Italie.
DAUZAT est bien convaincu de la force de ce langage développé au front :
il apporte à ce propos l’exemple des mots « poilu » et « boche » qui se sont
affirmés malgré les critiques des puristes et leurs tentatives de « sarcler les
mauvaises herbes grammaticales » (Ivi : 47). Quant aux origines, il souligne que
cet argot ne s’est pas développé de bout en blanc après quelques mois de
guerre, mais qu’il dérive de l’ancien argot de caserne et du langage popu-
laire. Sa diffusion et son importance sont dues aux conditions particulières
de la guerre qui a fixé « pendant de longs mois les soldats dans les cantonnements
ou les tranchées, et en les séparant de la population civile » (Ivi : 51).
Il participe aussi à la polémique concernant ces poilus qui nient l’existence
d’un argot des tranchées :
C’est une invention de l’arrière, dit l’un. C’est une mystification de journa-
listes, déclare un second. Ce sont les embusqués qui parlent l’« argot poilu »,
renchérissent plusieurs autres. […] Il suffit cependant d’écouter des soldats,
permissionnaires ou autres, parler entre eux, - car ils reviennent, plus ou
moins, au langage courant lorsqu’ils s’entretiennent avec des civils, - pour se
convaincre que nos « poilus » emploient un grand nombre de mots et de lo-
cutions que la plupart de nos compatriotes ne connaissent pas ou qu’ils igno-
raient avant la guerre.
(Ivi : 52)
Pour expliquer ce refus, il cite François DÉCHELETTE, un de ses correspon-
dants, auteur d’un dictionnaire de l’argot poilu, paru en même temps que
celui de DAUZAT, selon qui « le soldat nie l’existence de son langage spécial,
d’abord parce qu’il a honte de mal parler, ensuite parce qu’il veut cacher son langage
aux profanes de l’arrière » (Ivi : 53).
Si l’on compare les avant-propos de DAUZAT et DÉCHELETTE, il est pos-
sible de remarquer beaucoup de traits communs entre les deux. Qui plus est,
l’ouvrage de DÉCHELETTE est complété par la préface de Gaston LENÔTRE,
qui retrace, lui aussi, les origines de la langue des poilus en utilisant les
mêmes considérations et citations de DAUZAT :
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Comment est né l’idiome du front ? Par quelles voies rapides s’est-il propagé ?
Évidemment, il répondait à un besoin. Lorsque les hommes vivent en com-
mun, isolés du reste de leurs compatriotes, les occupations et les impressions
semblables, les nouvelles habitudes, la constante promiscuité entre gens ve-
nus de pays différents et s’exprimant en patois variés, expliquent l’adoption
d’un langage spécial. Il y a de tout dans l’argot de nos héros : du patois picard
ou angevin, des synecdoques, du breton, des métaplasmes, de l’arabe, de l’an-
namite, des calembours et de l’anglais. L’ancien argot de caserne et le voca-
bulaire de l’ouvrier l’ont particulièrement alimenté. Ceux qui le parlent sont
pressés : ils rognent d’un mot ce qui est inutile, lui coupent la tête, plus sou-
vent la queue : la perme (pour permission) ; le gnon (pour oignon) ; camarade
n’en finit pas, on a créé poteau (ce à quoi l’on s’appuie), qui, jugé trop long à
son tour, est devenu pote…
(DÉCHELETTE 1918 : V-VI)
DÉCHELETTE est persuadé que la mode de parler « poilu » est circonscrite aux
circonstances de la guerre et qu’elle ne survivra pas, une fois la paix déclarée
et les soldats rentrés à leurs foyers. Il explicite ensuite le type de mots insérés
dans son vocabulaire, tels que (I) « les mots nouveaux de l’argot de la guerre » ;
(II) contrairement à DAUZAT, « les principaux mots d’argot parisien qui sont d’un
usage courant chez les poilus » ; et (III) « les mots d’argots militaires spéciaux (avia-
tion, aérostation, automobilisme) » (Ivi : 8).
Il dresse enfin une liste des origines principales de cet argot, en re-
marquant la tendance – commune à tous les argots – à créer plusieurs
synonymes, à « avilir et dégrader la langue » et à « matérialiser l’idée » (Ivi :
12) :
I° Des mots imagés pour désigner des choses nouvelles ou créer un doublet
argotique. Ex. : Calendrier, montre, tortue, raquette, valise, tromblon, cagoule, mu-
seau de cochon, ficelles, etc.
2° Des mots français auxquels on a donné un sens nouveau ou que l’on a dé-
formés. Ex. : Filon, graisse de chevaux de bois, guetteur, se taper la tête, embusqué,
frigo, auxi, tranchemar, etc.
3° De vieux mots de français ou de patois provinciaux. Ex. : Marre, bourrin, etc.
4° Des mots d’argot parisien ou d’atelier appliques à la guerre. Ex. : Zigouiller,
louper, fade, poteau, boulot, etc.
5° Des mots de caserne. Ex. : Rabiot, boule, fayot, jus, cabot, pied, rempilé, rata,
biffe, citrouillard, etc.
6° Des mots provenant des troupes coloniales (algériennes, tonkinoises, ou
sénégalaises), la plupart provenant des langues indigènes. Ex. : Nouba, cahoua,
klebs, toubib, guitoune, cagnat, choum-choum, toumani, bananes, etc.
7° Quelques mots étrangers, allemands, italiens ou anglais. Ex. : Nixe, schlass,
schloff, kapout, schnaps, schnick, mariole, bath, ridère, palace, etc.
(Ivi : 11-12)
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Le dernier ouvrage qui achève cette saison propice à la lexicographie de guerre
est Le Poilu tel qu’il se parle (1919) du grammairien Gaston ESNAULT, dont le but
principal est de fournir « un tableau des jeux de la langue et de la pensée, des « séma-
tismes » en usage chez le combattant de la guerre actuelle » (1919 : 7). Par rapport aux
autres dictionnaires, il se compose de six cents pages, contenant un nombre plus
consistant de mots et expressions et leurs « syssémantiques » [1], dont il essaye
de retracer l’étymologie, ainsi que la première attestation au front. Il s’agit d’une
recherche plus complète, redevant en tout cas de ses prédécesseurs.
Il souligne surtout, à plusieurs reprises et à partir du titre, qu’il ne veut
pas se limiter à l’écrit, mais qu’il veut essentiellement enregistrer la langue
parlée au front, en tant que seule source véritable de cet argot :
Les soldats ne sont pas tous des gavroches parlant de la main gauche à jet
continu ; et, comme le rire est le signe de la domination de l’esprit sur les
choses, il est très vrai aussi que l’homme des tranchées sous le marmitage
ne rit pas sempiternellement. Mais si un romancier force un peu le dosage
des mots pittoresques, c’est par une nécessité de condensation artistique.
— En tout cas, il serait maladroit, quand on veut constituer un dictionnaire
poilu, de vider son calepin de tous les mots dont la première connaissance
se trouve due à une lecture. Il n’y a de vraie langue humaine que ce qui
tombe de la langue que nous avons dans la bouche ; mais un vieux tran-
chéien [sic !] a le droit de témoigner de la sincérité générale des écrivains.
J’ai été trop heureux de rencontrer dans mes lectures des termes savoureux
vers lesquels je portais ensuite mon enquête, et qui l’un après l’autre
comme à plaisir sont tombés dans mon observation auditive.
(Ivi : 13-14)
Il met en évidence que la plupart des termes enregistrés appartiennent aux
« actes de la vie ordinaire » et sont des synonymes des « idées éminentes chez le com-
battant », c’est-à-dire « Manger, Boire, Jeûner, Mourir, Quereller, Peiner » (Ivi : 16).
La guerre terminée, la prophétie tant déclamée s’avère : il paraît superflu
de parler l’« argot des tranchées » ou d’en écrire. On ne retient plus la même
attention sur ce parler et plusieurs termes tombent en désuétude : le seul té-
moignage de l’énorme patrimoine lexico-culturel semble être le Larousse Uni-
versel de 1922, une encyclopédie en deux tomes conçue pour substituer le
Grand Dictionnaire Universel du 19e siècle (1866-1877) de Pierre LAROUSSE, afin
de rendre compte de tous les changements engendrés par la Grande Guerre
dans le domaine des connaissances et des savoirs techniques et scientifiques.
Cette dernière sera vite remplacée par le Nouveau Larousse universel (1948),
où disparaîtront définitivement la plupart des termes de l’argot poilu qui
avaient tant choqué les puristes à l’époque de la « vacherie en bottes » (CÉLINE
1988 : 170).
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3. Des mots poilus dans le Grand Robert de la langue française
Si, la vague passée, cet argot semble disparaître, effacé par la crise des années
1930 et la violence de la Deuxième Guerre mondiale, il est légitime de se de-
mander quelle est sa place dans les dictionnaires actuels et quel impact a eu
la lexicographie de guerre sur le français courant. Pour ce faire, nous avons
utilisé le Grand Robert de la langue française (GRLF), dictionnaire en ligne dont
la consultation n’est possible que sous abonnement. Nous l’avons choisi
parce qu’il représente, dans le panorama des dictionnaires de français, un
outil de référence parmi les plus complets et les plus fiables. Nous avons
constaté que la plupart des mots ont disparu ou sont considérés comme vieil-
lis ou vieux, tandis que le nombre de ceux qui sont encore actuels est assez
réduit. Il est clair que nous nous limiterons à l’analyse des termes les plus
connus, concernant la vie quotidienne des soldats dans les tranchées, car il
est impossible de rendre compte ici de tout le lexique et de ses variations.
Pour faciliter la lecture et la comparaison entre le passé et le présent, nous
utiliserons des tableaux synoptiques, où les mots seront rangés selon l’ordre
alphabétique.
3.1. Mots disparus
Nous employons cette formule pour désigner les mots et les expressions de
l’argot des tranchées qui ne sont pas attestés dans le dictionnaire. Nous insé-
rons en outre ceux qui existaient antérieurement, mais qui, pendant le conflit,
ont pris une connotation sémantique différente. Ce sont les « mots imagés
pour désigner des choses nouvelles ou créer un doublet argotique » (v. infra,
DÉCHELETTE), comme « autobus » (v. ci-dessous), dont la signification actuelle
est celle préexistant à la guerre. C’est la catégorie la plus riche, qui inclut tous
les mots les plus « savoureux » de cette langue, tels que les termes dérivés de
« poilu » et « boche » : « Bochie » ou « Bochonie » (synonymes d’« Alle-
magne »), « bochonnerie » (« acte sale d’un Boche », ESNAULT 1919 : 89), « boche-
ton » ou « bochaillon » (« rejeton de Boches », Ibid.), « bochemar » ou « bochard »
(synonymes de « Boche »), les formes hypocoristiques « poipoil » et « poil-
poil », l’adjectif « poilusien » et le substantif « poilulogue ».
Mot / expression Argot des tranchées Attestation dans le GRLF
Antipuant « Masque protecteur contre les gaz Pas attesté.
asphyxiants » (DAUZAT 2009 : 214).
Autobus « Morceau de viande que la meil- Oui, mais au sens propre de « vé-
leure des mâchoires se refuse à hicule automobile pour le transport
entamer » (ESNAULT 1919 : 49). en commun des voyageurs, dans les
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Loredana Trovato: « Perco », « tacot », « toto », ou de l’héritage de l’argot poilu dans le français actuel
Selon ESNAULT l’idée est celle villes ». L’acception argotique n’a
d’une « Viande à consistance de donc pas été retenue.
pneumatique d’autobus » (Ivi :
50), d’où la synecdoque.
Bac à rab C’est « le trou où l’on enterre les Locution pas attestée. On
détritus de cuisine » (DÉCHELETTE trouve seulement le terme
1918 : 31). « bac » au sens prochain de « ré-
cipient servant à divers usages ».
Bergougnan Synonyme d’« autobus ». Al- Pas attesté.
lusion au « pneu Bergougnan »
(ESNAULT 1919 : 50).
Bibendum Synonyme d’« autobus ». Allu- Pour le GRLF, le terme remonte
sion au bonhomme du pneu Mi- à 1916 et indique une « viande
chelin, « dont l’élasticité « boit » dure, caoutchouteuse ». Il rentre
l’obstacle » (Ibid.). aujourd’hui dans la catégorie
de l’argot militaire ancien ;
ergo, il n’est plus utilisé.
Billard « 1. Espace libre entre les tranchées Entre les deux significations, le
adverses. 2. (hôp.) table d’opération, dictionnaire n’a retenu dans le
de pansement » (DAUZAT 2009 : langage familier que « table
218). Les deux significations se d’opération ».
trouvent chez DÉCHELETTE
aussi, selon qui le « billard », c’est
« l’espace vide entre les réseaux bar-
belés français et ennemis. » (DÉCHE-
LETTE 1918 : 40). ESNAULT atteste
le mot en tant que « terrain d’exer-
cices » et « terrain de combat » (ES-
NAULT 1919 : 77).
Chocotière « Véhicule du Service d’hygiène » Pas attesté.
(cf. Ivi : 592).
Claque-merde « Bouche ». « Ferme ton claque- Pas attesté.
merde !, Tais-toi ! » (Ivi : 165).
Couinard « Téléphone » (DAUZAT 2009 : Pas attesté.
93, 231).
Cra D’origine onomatopéique pour Pas attesté.
indiquer un « explosif fusant ou
instantané » (Ivi : 231).
Cremage « Saleté » (Ivi : 232). Pas attesté.
Épluchure « Éclat d’obus » (DÉCHELETTE Pas attesté au sens de l’argot
1918 : 94). poilu.
Gaspiller « Amocher, tuer ». Selon ES- Pas attesté au sens de l’argot
NAULT, cette acception dérive de poilu.
l’idée de « mettre en miettes comme
pain gaspillé » (1919 : 263).
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ARGOTICA 1(4)/2015
Miaulant « Obus allemand de 77 fusant » Pas attesté au sens de l’argot
(DAUZAT 2009 : 250). poilu, ni comme substantif.
Perco « Bruit qui court, potin, renseigne- Attesté seulement comme abré-
ment, nouvelle sensationnelle » (cf. viation de « percolateur ».
Ivi : 255).
Pluches « A la charge ! », « aux manœuvres ! » La signification de l’argot poilu
(aux) (ESNAULT 1919 : 426). n’apparaît pas. Le GRLF atteste
le terme comme appartenant à
l’argot militaire ou familier au
sens d’« épluchage des légumes ».
Puants Ce sont les gaz et les obus as- Pas attesté.
(nom pluriel) phyxiants (cf. DÉCHELETTE 1918 :
171).
Rognure de taxi Synonyme d’« autobus », c’est- Pas attesté.
à-dire « viande coriace » (SAI-
NÉAN 1915 : 106 ; DAUZAT 2009 :
280 ; Déchelette 1918 : 186 ; ES-
NAULT 1919 : 49-50).
Shrapnells « Haricots mal cuits » (DAUZAT Pas attesté au sens de l’argot
(pluriel) 2009 : 265). poilu.
Tacot « Eau-de-vie, est surtout un terme Attesté au sens familier de
usité parmi les troupes algériennes « vieille voiture, automobile caho-
et coloniales » (DAUZAT 2009 : tante, ferraillante » et vieilli de
93). « petit train d’intérêt local ».
3.2. Mots vieux ou vieillis
Dans cette catégorie, nous insérons les termes qui se trouvent dans le GRLF et
qui sont classés sous l’étiquette de vieux ou vieillis. La distinction entre les
deux est offerte par le même dictionnaire, qui considère comme « vieilli », un
« mot, sens ou expression encore compréhensible de nos jours, mais qui ne s’emploie
plus naturellement dans la langue parlée courante » (GRLF), et comme « vieux »,
un « mot, sens ou emploi de l’ancienne langue, incompréhensible ou peu compréhen-
sible de nos jours et jamais employé, sauf par effet de style » (Ibid.). C’est l’ensemble
le moins riche, car il se compose à peu près des mots analysés ci-dessous.
Mot/expression Argot des tranchées Attestation dans le GRLF
Boche « Allemand ». C’est le dépré- Attesté comme péjoratif et vieilli
ciatif pour indiquer l’ennemi. pour indiquer un « Allemand ».
Comme « poilu » (v. infra), il
fait l’objet de nombreuses et
riches explications dans les
dictionnaires et les journaux
de tranchées.
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Loredana Trovato: « Perco », « tacot », « toto », ou de l’héritage de l’argot poilu dans le français actuel
Bocherie Dans tous les dictionnaires, il On le fait remonter à 1914. « Péj.,
sert à indiquer tout ce qui est vx. Caractère du boche. Ensemble
boche, ou qui peut être attri- des boches ».
bué au caractère des Boches.
Canfouine Le mot est attesté par DAUZAT On le trouve au sens de
comme synonyme d’« abri de « chambre ; logement sommaire »,
tranchées » (2009 : 225) et par mais comme terme populaire
SAINÉAN comme synonyme et vieux ou régional.
de « kasba » (1915 : 57).
Casse-pattes « Eau-de-vie » (DÉCHELETTE 1918 : Attesté comme familier et vieilli
64 ; ESNAULT 1919 : 134). DAUZAT au sens d’« alcool fort ».
ajoute l’adjectif « mauvaise »
(1918 : 226).
Dégringoler Pour DÉCHELETTE, ce verbe Le verbe est attesté au sens de
veut dire (1) « tuer ou blesser », « tuer » comme familier et vieux.
(2) « tomber » (1918 : 85).
Estourbir De l’allemand « gestorben », au Considéré comme vieilli dans
sens de « tuer » (DAUZAT 2009 : l’acception de l’argot poilu.
67, 120).
Gazer SAINÉAN et le dictionnaire La- Il est considéré comme vieux
rousse l’attestent comme syno- dans son acception de « marcher
nyme de « fumer » (SAINÉAN à plein gaz » (argot de l’aviation) ;
1915 : 146 ; [Link]. 1916 : 145). tandis que, le sens « aller vite »
(1) « Aller bien, à plein gaz, en est considéré comme vieilli.
parlant d’une automobile ou d’un
aéroplane », (2) « Aller bien, aller
fort, au sens figuré » (DÉCHE-
LETTE 1918 : 110).
ESNAULT enregistre toutes les
significations attribuées à ce
verbe (1919 : 263-265).
Kiki Pour le dictionnaire LAROUSSE, La locution est attestée comme
c’est « le cou » : « serrer le kiki à vieillie.
un boche, l’étrangler » (1916 :
168 ; DÉCHELETTE 1918 : 125).
Maous « Gros, lourd, volumineux. S’ap- Vieilli au sens de « superbe,
plique à un obus, à un homme » (Ivi : magnifique ».
132). DAUZAT ajoute les expres-
sions synonymiques « maous
pèpère » et « maous poil-poil » (1918 :
249). Chez ESNAULT, on trouve
aussi la variante « maouss » (1919 :
336).
Perlot SAINÉAN atteste la forme Populaire et vieux pour « ta-
« perlô » (1915 : 126). C’est le bac ordinaire ».
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ARGOTICA 1(4)/2015
« tabac » (DÉCHELETTE 1918 :
155).
Poilu « Soldat ; homme brave ». C’est Le mot est aujourd’hui res-
l’appellation usuelle qui sert senti comme vieux dans ses
à caractériser le combattant deux acceptions.
de la Grande Guerre. Tous les
dictionnaires l’attestent et,
quant à son origine, offrent
de longues explications.
Poteau « Diminutif : Pote. — Camarade, Forme familière et vieillie de
copain. C’est un terme de grande « pote ».
amitié, celui qu’on emploie pour
demander un service ou aborder
un inconnu ; telle est la fraternité
militaire que l’inconnu est d’em-
blée appelé : mon poteau »
(DÉCHELETTE 1918 : 170).
Ripatons « Pieds » ([Link]. 1916 : 252 ; Mot vieux au sens de « sou-
(au pluriel) DÉCHELETTE 1918 : 186). liers ».
Rouscaille « Réclamation » (DÉCHELETTE Familier et vieux au sens de « pro-
1918 : 190 ; ESNAULT 1919 : testation, réclamation, plainte ».
474).
Singe Le terme indique la « viande », Considéré comme familier et
et en particulier « le bœuf assai- vieilli au sens de « viande ».
sonné renfermé dans des boites de
300 grammes ou 2 kilos ; assai-
sonné est une manière de parler,
car c’est une viande bouillie plutôt
fade, sans autre condiment que du
sel » (DÉCHELETTE 1918 : 201).
Tous les dictionnaires l’attestent.
Tampon Pour le dictionnaire Larousse, Au sens d’« ordonnance », le
c’est l’« ordonnance d’un offi- terme est attesté comme vieux.
cier » ([Link]. 1916 : 281). À la
définition du Dictionnaire La-
rousse, DÉCHELETTE ajoute « bros-
seur » (1918 : 209), tandis que
DAUZAT utilise la périphrase « ce-
lui qui soigne les chevaux des sous-of-
ficiers » (1918 : 266).
Taube « Sorte d’avion boche ressemblant Mot attesté comme vieux au
à un pigeon (taube en allemand) » sens d’« avion allemand ».
(DÉCHELETTE 1918 : 210).
Zigomar « Sabre des cavaliers » (Ivi : 229). Mot attesté comme vieux pour
indiquer un « sabre de cavalerie ».
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Loredana Trovato: « Perco », « tacot », « toto », ou de l’héritage de l’argot poilu dans le français actuel
3.3. Mots encore actuels
Le tableau suivant contient les termes qui sont considérés par le GRLF comme
courants, appartenant à l’argot (surtout militaire) ou au registre familier. Nous
avons choisi, en particulier, ceux dont la première attestation remonte à la pé-
riode de la guerre et qui sont censés être de véritables néologismes poilus.
Mot/expression Argot des tranchées Attestation dans le GRLF
Barbelé « Fil de fer barbelé » (DAUZAT Terme du français courant.
2009 : 216 ; ESNAULT 1919 : 63).
Bled Pour DÉCHELETTE, il s’agit « (1916). Argot milit. Terrain nu :
d’une « campagne reculée, dé- pays désolé, sauvage. »
serte. Mont arabe. Le bled de pre-
mière ligne, la zone des premières
lignes » (1918 : 41).
DAUZAT offre par contre trois
définitions : « Espace libre entre les
tranchées adverses » ; « (art.) ter-
rain vague » ; « terrain sans organi-
sation, sans villages » (2009 : 219).
D’après ESNAULT, c’est une
« rase campagne », un « terrain
(inhabité) entre les lignes, ou (en
tant qu’inhabité) sur la ligne de
feu » (1919 : 83).
Cagna Le mot, écrit aussi « cagnat » Attesté depuis 1914 de l’annamite.
ou « canha », indique un « abri Il est encore usité dans l’argot mili-
de tranchées » (DAUZAT 2009 : taire pour indiquer un « abri mili-
224), un « abri léger aux tran- taire, généralement souterrain ; abri de
chées, soit niche dans la terre, soit tranchée ».
cabane de boisage » (ESNAULT
1919 : 122).
Chocottes « avoir peur ». Locution attes- Cette locution est considérée
(avoir les) tée par tous les dictionnaires. comme familière et attestée de-
puis 1916 au sens de l’argot poilu.
Colombins « avoir peur ». Locution attes- Cette locution est considérée
(avoir les) tée par tous les dictionnaires. comme familière et attestée
au sens de l’argot poilu.
Cracra « Malpropre, sale ». Selon Attesté comme forme du
(ou cra-cra) DAUZAT, il s’agit du raccour- français familier de l’adjectif
cissement de la finale de « crasseux ».
« crasse » qui se renforce par
le redoublement de l’initiale
(cf. DAUZAT 2009 : 169).
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ARGOTICA 1(4)/2015
Crapaud « Grenade boche » (DÉCHELETTE Attesté comme forme courante
1918 : 79). de la langue de l’artillerie pour
indiquer un « affût de mortier plat
et sans roues » et de la langue des
marins pour l’« ancrage d’une
mine, d’une bouée ».
Crapouillot « Mortier de tranchée, petit et « Petit mortier de tranchée utilisé
trapu comme un crapaud » (Ibid.). pendant la guerre de 1914-1918.
— Par métonymie. Le projectile
de ce mortier. — REM. Le mot a
servi de titre à une célèbre revue
satirique. »
Dingue « Fou » (Ivi : 87). « Fou ». Forme de la langue fa-
milière, attestée depuis 1915.
Double-mètre « Homme de grande taille » (Ivi : Même sens. Considéré comme
88). familier.
Dragée Pour DÉCHELETTE, il s’agit (1) Considéré comme apparte-
d’une « balle » ou (2) de la nant à l’argot ou familier au
« bombe qu’emportent les avions sens de « balle, projectile d’arme
de bombardement » (Ivi : 89). à feu ».
Gadin Dans le langage de l’aviation, Dans le langage familier :
le terme veut dire « culbute, « chute (d’une personne) ».
capotage, chute » (Ivi : 106).
Galetouse DAUZAT propose plusieurs va- Forme attestée comme argo-
riantes orthographiques de ce mot tique pour indiquer une « ga-
(« galetance, galetose, galetosse, melle ».
galtouze »), qui veut dire « ga-
melle » (cf. DAUZAT 2009 : 240).
Guitoune « Trou couvert de rondins, de tôles Dans le jargon militaire, le terme
ondulées, ou de sacs à terre où l’on indique encore aujourd’hui une
se met à l’abri des projectiles » « tente ».
(DÉCHELETTE 1918 : 116).
Jaffe « Soupe, c’est un terme d’argot Aujourd’hui, c’est un terme
de marsouins, dont l’usage argotique et familier pour in-
s’est étendu petit à petit, par diquer la « nourriture », le « re-
suite du mélange des troupes pas ».
métropolitaines et coloniales »
(Ivi : 123).
Pouloper ESNAULT propose la forme Le verbe est attesté depuis
« pouleuper » aussi. Le verbe 1916, comme forme de l’argot
dérive de l’anglais « to pull pour « Faire de nombreuses allées
up » (« tirer, traîner vivement ») et venues ; se dépêcher, s’agiter ».
et peut signifier (1) « galoper »
et (2) « aller fort et raide ». (cf.
ESNAULT, 1919 : 241)
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Loredana Trovato: « Perco », « tacot », « toto », ou de l’héritage de l’argot poilu dans le français actuel
Rab (de rab) « Le rab de rab est ce qui reste Le GRLF l’atteste comme lo-
du reste. Le cuistot qui distri- cution provenant de l’argot
bue le jus par exemple le distri- militaire pour indiquer un
bue en deux ou trois fois pour « rabiot supplémentaire ».
être sûr d’en avoir assez pour
tout le monde ; à la deuxième
tournée, c’est du rab, à la troi-
sième tournée, c’est du rab de
rab » (DÉCHELETTE 1918 :
176).
Saucisse « Ballon observateur », « ballon Le terme est utilisé pour signi-
captif allongé » (DAUZAT 2009 : fier un « ballon captif de forme
94, 139). allongée » (1917).
Toto « Pou ». Tous les diction- Forme argotique pour indi-
naires l’attestent. quer le « pou ». Quant aux ori-
gines, il s’agit d’un « mot cham-
penois vulgarisé par la guerre de
1914-1918 », dont la formation
est populaire par redouble-
ment.
Zinc « avion, bicyclette » (cf. Ivi : 272). Au sens d’« avion », on l’uti-
lise encore dans le langage fa-
milier.
4. Conclusion
Le bref panorama présenté nous permet de dresser un bilan partiel de ce qui
reste du lexique et de la lexicographie de guerre cent après le conflit. La Pre-
mière Guerre mondiale a été, d’un côté, le moteur propulseur d’une véritable
révolution langagière : il est indéniable son rôle dans l’enrichissement du
vocabulaire grâce aux apports des langues régionales, des colonies, des
langues étrangères et des technicismes servant à nommer, in primis, les armes
nouvelles. Voici, à ce propos, le témoignage exceptionnel d’Henri BARBUSSE :
« Le même parler, fait d’un mélange d’argots d’atelier et de caserne, et de patois,
assaisonné de quelques néologismes, nous amalgame, comme une sauce, à la multi-
tude compacte d’hommes qui, depuis des saisons, vide la France pour s’accumuler
au Nord-Est » (1916 : 28-29).
De l’autre, son héritage est aujourd’hui assez faible, car la plupart des
termes de l’argot des poilus ne sont pas entrés dans le vocabulaire stan-
dard, en disparaissant peu à peu au fil des années. Il en va de même
pour la lexicographie de guerre qui n’a presque pas retenu l’attention
des linguistes et des lexicographes de l’époque contemporaine. On pour-
rait supposer que cette position dérive du mauvais accueil réservé, au
105
ARGOTICA 1(4)/2015
début, aux écrits qui annonçaient avec enthousiasme l’essor d’un parler
des soldats. En particulier, c’est le dictionnaire de SAINÉAN à recevoir le
plus de jugements négatifs : on lui reproche l’élaboration « trop hâtive »
(COHEN 1916 : 70) des documents et la place importante accordée à l’ar-
got parisien. Marcel COHEN surtout s’attaque à ce point, en affirmant
que :
Le langage parisien (lexique familier), qui emprunte un peu à tous les lan-
gages, a beaucoup emprunté à la caserne, avant la guerre […] ; il a reçu beau-
coup, depuis la guerre, de l’armée en campagne. […] Je ne nie donc nulle-
ment qu’il y ait recoupement du langage parisien et du langage militaire,
surtout du plus récent langage parisien et du langage des tranchées mais il
faut se souvenir qu’ils sont deux, et non pas un, comme M. Sainéan a tort de
le dire.
(Ivi : 73)
Et pourtant, malgré les quelques imprécisions, les erreurs et les vives cri-
tiques, tous les ouvrages analysés nous donnent la possibilité de bien com-
prendre l’importance des tranchées en tant que terrain fertile d’innovation
et création langagières, ainsi que leur rôle dans la constitution d’une lexico-
graphie orientée non seulement à l’enregistrement de la langue des poilus,
mais aussi à la construction du « vrai génie gaulois ». Répondant à l’urgence
et à la contingence historiques, ils offrent un témoignage précieux du carac-
tère éphémère de cet argot, ainsi que de ses conséquences sur le français
d’aujourd’hui.
NOTE
[1] C’est Gaston E SNAULT qui crée ce néologisme pour indiquer une « locu-
tion qui offre le même ressort sémantique qu’une autre, ou une analogie du
contenu sémantique » (1919 : 25), en la distinguant du « synonyme », « lo-
cution qui peut servir à en remplacer une autre pour désigner le même objet »
(Ibid.).
BIBLIOGRAPHIE
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