Aliments sans frontières
Le règlement CE n° 4/2009 du 18 décembre 2008
relatif à la compétence, la loi applicable,
la reconnaissance et l’exécution des décisions
et la coopération en matière d’obligations alimentaires
Bertrand ANCEL Horatia MUIR WATT
Professeur à l’Université Panthéon-Assas Professeur à l’École de droit
(Paris II) de Sciences-Po
Résumé
Au delà de son engagement à proroger au sein de l’Union européenne
l’efficacité des Convention et Protocole de La Haye du 23 novembre
2007 relatifs aux obligations alimentaires, le règlement CE n° 4/2009
dessine les traits caractéristiques du droit international privé européen
à venir ; il impose des orientations nouvelles en matière juridiction-
nelle, qu’il s’agisse de la compétence des autorités, qu’il s’agisse sur-
tout de l’exécution transeuropéenne, libérée des contraintes de la procé-
dure d’exequatur ; il recherche sur le terrain de la loi applicable une
coordination qui va jusqu’à l’alignement avec le Protocole de La Haye
dont l’applicabilité est constituée en garantie de la circulation des déci-
sions entre États membres ; enfin, par une extension du champ per-
sonnel du droit européen comme par l’instauration d’un for de néces-
sité, il porte son autorité au de là des frontières du marché intérieur
pour s’emparer de contentieux impliquant des États tiers.
Summary
Beyond its commitment to ensure the effectiveness within the Euro-
pean Union of the Convention and Protocol signed at the Hague on
23rd November 2007, on alimentary obligations, EC Regulation
n° 4/2009 lays out the defining features of the future European pri-
vate international law ; it imposes new orientations on jurisdictional
Rev. crit. DIP, 99 (3) juillet-septembre 2010
458 DOCTRINE ET CHRONIQUES
issues, particularly since trans-European enforcement of judgments is
now freed from the constraints of specific enforcement procedures or
formalities ; on issues of applicable law, it devises a method of coor-
dination with the Hague Protocol which consists in actually borrowing
its content ; in turn, this content serves as a guarantee ensuring the
free movement of decisions as between Member States ; finally, by
extending its personal scope and establishing a forum necessitatis, it
carries its own authority beyond the borders of the internal market so
as to catch litigation involving third states.
1. Le recouvrement transfrontière d’aliments était devenu un objec-
tif prioritaire des autorités de l’Union européenne depuis la réunion
du Conseil à Tampere en 1999. Depuis cette date, une série de pro-
grammes et de plans d’action (1) ont déterminé, progressivement,
l’orientation et le contenu de l’instrument qui allait devenir le règle-
ment CE n° 4/2009 du 18 décembre 2008 relatif à la compétence,
la loi applicable, la reconnaissance et l’exécution des décisions et la
coopération en matière d’obligations alimentaires, destiné à entrer
en vigueur le 18 juin 2011 (2). Certes, l’attention particulière ainsi
portée au sort des créanciers d’aliments confrontés aux complexités
de la frontière n’est pas nouvelle – celui-ci n’est-il pas, traditionnel-
lement, par sa dimension humanitaire (3), au cœur des préoccupa-
tions de l’ordre public (4) ? À ce titre, en donnant corps dans l’es-
pace européen au droit fondamental aux subsides au moyen d’un
dispositif concret consistant avant tout à assurer l’accès au juge, à
faciliter l’octroi d’aliments sur le terrain de la loi applicable et à éra-
diquer l’effet pervers de la frontière lors de l’exécution des décisions,
l’initiative du législateur européen ne peut guère, dans son principe,
qu’être favorablement accueillie.
2. Cependant, le jugement qu’appelle cette initiative n’est pas sans
nuance. En effet, la contribution spécifique du régime international
(1) Pour l’historique législative, v. les considérants 4 à 8 du règlement CE n° 4/2009.
(2) AJ fam. 2009. 100 s., « Recouvrement des obligations alimentaires dans l’Union
européenne. Sur l’actualité de l’approche “globale” du droit international privé », v. D.
Bureau et H. Muir Watt, Droit international privé, Puf, coll. Thémis, 2e éd, t. I, n° 15.
(3) Dès 1956, les Nations unies ont cherché à répondre en « urgence (à) la solution
du problème humanitaire qui se pose pour les personnes dans le besoin dont le soutien
légal se trouve à l’étranger » (v. préambule de la Convention de 1956, citée infra note 6).
(4) H. Batiffol, « La douzième session de la Conférence de La Haye de droit inter-
national privé », cette Revue 1973. 243, spéc. 267 ; comp. sur ce point ainsi que sur le
contenu de l’ordre public alimentaire, v. N. Joubert, note sous Cass. civ. 1re, 14 octobre
2009, supra, p. 362 s.
Rev. crit. DIP, 99 (3) juillet-septembre 2010
ALIMENTS SANS FRONTIÈRES 459
de l’obligation alimentaire au fonctionnement du marché intérieur
– plus précisément au « bon fonctionnement » de celui-ci – qu’exige
l’article 65 (b) du Traité CE (devenu l’article 81 TFUE) pour fon-
der l’intervention de l’Union, est rien moins qu’évidente. Peut-être
l’entreprise spéculait-elle sur l’entrée en vigueur de l’article 81 TFUE
qui, inversant le rapport de moyen à fin, noie ledit bon fonction-
nement du marché intérieur dans l’objectif plus général de la coopé-
ration judiciaire en matière civile. Néanmoins elle reste d’autant plus
discutable que d’autres organismes, dont le Conseil de l’Europe et
la Conférence de La Haye, avaient déjà labouré et ensemencé le
même terrain (5), de sorte que l’irritante question de la compétence
de l’Union européenne continue de se poser tant ratione materiae
qu’au regard du principe de subsidiarité (6). Sans doute l’objectif
humanitaire poursuivi pourrait-il justifier l’énergie consommée, s’il
était démontré qu’indépendamment de son fondement juridique et
au-delà de la fragmentation des sources du droit international privé
qu’il vient accroître (7), le nouveau règlement était réellement de
nature à améliorer la situation des justiciables. Or, sous ce rapport,
si certaines innovations du règlement Aliments répondent incontes-
tablement à cette condition, d’autres laissent bien plus dubitatif.
3. Mais quoi qu’il en soit du jugement de valeur qu’on sera amené
à porter au regard de son fonctionnement concret, et qu’on le veuille
ou non, cet instrument semble représenter à de nombreux égards le
visage du droit international privé de demain. Ainsi, en premier lieu,
celui-ci devra certainement, consacrer d’importantes ressources à la
gestion des collisions de normes internationales, qui accompagne-
ront la multiplication des initiatives législatives supra-étatiques (8).
(5) La Convention de New York du 20 juin 1956 sur le recouvrement des aliments
à l’étranger (en vigueur en France le 24 juillet 1960) ; Convention de La Haye du 2
octobre 1973 concernant la reconnaissance et l’exécution des décisions relatives aux obli-
gations alimentaires (entrée en vigueur en France le 1er octobre 1997 et destinée à rem-
placer celle du 15 avril 1958, en vigueur depuis le 25 juillet 1966 ; également ratifiée
par l’Allemagne, le Danemark, l’Espagne, la Finlande, la France, l’Italie, le Luxembourg,
les Pays-Bas, le Portugal, le Royaume-Uni et la Suède).
(6) Pour une discussion sur ces points, v. J. Heymann, Le droit international privé à
l’épreuve du fédéralisme européen, Économica, 2010, préface H. Muir Watt, n° 119 s.
(7) Ce n’est plus l’heure d’attirer l’attention sur le processus contemporain de frag-
mentation des sources (v. l’analyse de référence de A. Fischer-Lescano et G. Teubner,
« Regime-Collision : The Vain Search for Legal Unity in the Fragmentation of Global
Law », 25 Mich. J. Int’l L. 999 (2004).
(8) À cet égard, la place que consent le règlement Aliments sur le terrain de la loi appli-
cable à la production normative de la Conférence de La Haye, reconduit une technique
mise en œuvre par l’article II du règlement Bruxelles II bis au profit de la Convention-
Rev. crit. DIP, 99 (3) juillet-septembre 2010
460 DOCTRINE ET CHRONIQUES
À ces recoupements et superpositions de régimes, la contribution de
l’Union européenne est d’autant plus importante que, comme l’illustre
ce même texte, elle entend désormais étendre le ressort de son propre
droit dérivé – ou les exigences de son marché intérieur – bien au-
delà des seuls rapports intra-européens, pour englober des situations
impliquant les États tiers. Cette politique engendre à son tour divers
effets méthodologiques inédits, de sorte que, de façon plus générale,
le nouveau règlement Aliments n° 4/2009 apporte un éclairage signi-
ficatif des changements qu’implique l’agenda stratégique de l’Union
quant au traitement à venir des conflits de juridictions et de lois.
4. La protection des droits du créancier d’aliments (9) a ainsi fait
l’objet, à peu près simultanément, de l’attention soutenue de la Confé-
rence de La Haye de droit international privé et des autorités de
l’Union européenne. La première a adopté deux instruments le 23
novembre 2007, l’un destiné à mettre en place une coopération entre
autorités nationales en vue de favoriser le recouvrement internatio-
nal de la créance (10), l’autre consacré à la détermination de la loi
applicable à cette dernière (protocole de La Haye de 2007) (11). Né
d’une réflexion menée parallèlement en vue de la réforme du règle-
ment Bruxelles I (lequel traite des obligations alimentaires à son article
5.2) (12), le règlement Aliments n° 4/2009, adopte à cette fin des
enlèvement de 1980, à ceci près que la référence par incorporation qui s’opère dans ce cas
permet en réalité d’en moduler la teneur dans les rapports entre États membres.
(9) Le créancier visé par le règlement Aliments est celui dont la créance découle, en
vertu de la loi applicable aux effets alimentaires de telles relations, de relations de famille,
de parenté, de mariage ou d’alliance. Le créancier est aussi (cons.14), dans le domaine
de la reconnaissance et exécution et par substitution, l’organisme public habilité à agir
« en lieu et place d’une personne à laquelle les aliments sont dus » ou à demander le
remboursement des prestations fournies.
(10) V. A. Borras et J. Degeling, Rapport explicatif, Conférence de La Haye, novem-
bre 2009 ; A. Malatesta, « La Convenzione e il Protocollo dell’Aja del 2007 in mate-
ria di alimenti », Riv. dir. int. priv. proc. 2009. 829 ; W. Duncan, « The Hague Con-
vention of November 2007 on the international Recovery of Child Support and other
Forms of Family Maintenance. Comments on its Objectives and some of its spécial Fea-
tures », Yearbook PIL 10 (2008), p. 313.
(11) V. A. Bonomi, Rapport explicatif, Conférence de La Haye, 2009, et « The Hague
Protocol of 23 November 2007 on the Law Applicable to Maintenance Obligations »,
Yearbook PIL, vol. 10 (2008), p. 333 ; A. Malatesta, op. cit.
(12) Aux termes de l’article 5-2 du règlement Bruxelles I, remplacé dans les rapports
entre États membres soumis au nouveau règlement n° 4/2009, prévoit qu’une personne
domiciliée sur le territoire d’un État membre peut être attraite, dans un autre État
membre, en matière d’obligation alimentaire, devant le tribunal du lieu où le créancier
d’aliments a son domicile ou sa résidence habituelle ou, s’il s’agit d’une demande acces-
soire à une action relative à l’état des personnes, devant le tribunal compétent selon la
loi du for pour en connaître, sauf si cette compétence est uniquement fondée sur la
Rev. crit. DIP, 99 (3) juillet-septembre 2010
ALIMENTS SANS FRONTIÈRES 461
règles uniformes de compétence et de conflit de lois, supprime (condi-
tionnellement) l’exequatur, instaure un système de collaboration admi-
nistrative spécialisée et assortit l’ensemble d’un régime d’aide judi-
ciaire. Remarquablement, il étend son propre champ à des situations
comportant des liens étroits avec des États tiers. En même temps,
son élaboration tient compte des travaux effectués au sein de la Confé-
rence de La Haye dont elle s’efforce de garantir les bienfaits au sein
de l’Union dans la perspective de l’adhésion de la Communauté à
la Conférence (13). Ainsi les dispositions détaillées que le règlement
consacre à son tour à la coopération des autorités centrales qu’il
s’agisse de leur détermination, de leurs fonctions ou de leurs modes
d’action, ne sont que la mise en œuvre entre États membres du
système organisé par la Convention de 2007 (14), de même que le
chapitre V du texte européen démarque fidèlement les articles cor-
respondant du texte de La Haye (15). Au delà de ces manifestations
d’ordre technique, dont le rôle pratique est assurément de première
importance puisqu’il permet la réalisation effective du droit aux ali-
ments au travers des frontières, l’affiliation du règlement aux ins-
truments de La Haye s’affirme avec autant de netteté sur un plan
plus traditionnellement juridique (16), par le renvoi explicite au pro-
tocole de La Haye de 2007 relatif à la loi applicable, dans la mesure
où les États membres sont liés par ce dernier (17). À l’heure actuelle,
nationalité d’une des parties. La réforme est envisagée Livre vert consacré aux modifi-
cations du règlement n° 44/2001 (Bruxelles I) du 21 avril 2009.
(13) Intervenue le 3 avril 2007, l’Union européenne remplaçant la Communauté à
cet effet le 1er décembre 2009.
(14) Comp. règlement, chapitre VII, et Convention, chapitre II et III ; V. G. Droz,
« Évolution du rôle des autorités administratives dans les conventions de droit interna-
tional privé au cours du premier siècle de la Conférence de La Haye », Études Bellet,
1991, p. 129.
(15) Comp. règlement, chapitre V et Convention, art. 14 s. ; l’innovation en ce
domaine de la gratuité de l’aide judiciaire semble due à la délégation des États-Unis à
la Conférence v. P. Beaumont, « International Family Law in Europe – The Mainte-
nance Project, the Hague Conference and the EC : A Triumph of Reverse Subsidia-
rity », RabelsZ 2009. 509, p. 516.
(16) La liaison entre droit communautaire et droit conventionnel n’est pas à sens
unique ; la Convention de 2007 emprunte au règlement Bruxelles I la procédure d’exe-
quatur simplifiée, v. P. Beaumont, article préc., p. 537.
(17) Ainsi, la libre circulation des décisions alimentaires, en dehors de toute procé-
dure de contrôle de régularité, étant liée aux garanties offertes par la règle de conflit de
lois prévue par le Protocole de La Haye (cons. 20), le règlement n’entrera en vigueur à
la date prévue (le 18 juin 2011) qu’à condition que le Protocole de La Haye soit appli-
cable à cette date dans les États membres (à l’exception du Danemark et du Royaume-
Uni, où le règlement Aliments ne sera pas applicable, sauf accord contraire de leur part,
v. M. Traest, « Quelques aspects concernant l’application dans l’espace du nouveau règle-
ment européen n° 4/2009 en matière d’obligations alimentaires », Tijdschrift@[Link]/
Rev. crit. DIP, 99 (3) juillet-septembre 2010
462 DOCTRINE ET CHRONIQUES
d’ailleurs, seule l’Union européenne a signé le Protocole, le 8 avril
2010 (18).
5. Pareille démarche incite, pour les besoins du présent commen-
taire, à délaisser une analyse exhaustive, article par article (19), au
profit de l’examen des trois champs dans lesquels semblent à pré-
sent se dessiner les trait caractéristiques du droit international privé
européen à venir. C’est ainsi que seront envisagées, tout d’abord, les
orientations nouvelles qui se profilent en matière juridictionnelle (I).
La détermination de la loi applicable se faisant non pas directement
mais par référence au protocole de La Haye, c’est celui-ci qui retien-
dra l’attention ensuite (II). Il restera alors à analyser le régime des
rapports impliquant des parties établies dans les États tiers (III).
I. — LES INNOVATIONS JURIDICTIONNELLES
6. Le dispositif protecteur du créancier d’aliments se traduit, en matière
juridictionnelle (20), par le dessin spécifique des différents fors dis-
ponibles (A), et la libre circulation des jugements et actes consti-
tuant ou constatant la créance (B).
Revue@[Link], 2010, n° 2, p. 105). L’applicabilité du Protocole détermine donc la date
d’entrée en vigueur du règlement lui-même (art. 76) et, par ricochet (art. 75), la perpé-
tuation de l’autorité du règlement Bruxelles I en ce qui concerne la compétence des tri-
bunaux des États membres, sur les demandes d’aliments formées avant cette date et, en
ce qui concerne l’efficacité des décisions, sur celles pour lesquelles les procédures de
reconnaissance, de déclaration constatant la force exécutoire seront en cours à cette date.
(18) Sur la portée de la ratification du Protocole par l’Union européenne v. JOUE
L 331, du 16 décembre 2009 : la ratification par l’Union emporte nécessairement l’ap-
plicabilité requise sans qu’aucune initiative de la part des États membres individuelle-
ment concernés ne soit nécessaire.
(19) Le nouveau règlement a déjà fait l’objet de nombreux commentaires très com-
plets (S. Àlvarez Gonzàlez, « El reglamento sobre obligaciones alimenticias : cuestiones
escogidas », La Ley, 12494/2009 ; F. Pocar et I. Viarengo, « Il Regolamento (CE) N.
4/2009 in materia di obbligazioni alimentari », Riv. dir. int. priv. proc. 2009. 805) tan-
dis que la Conférence de La Haye a publié les rapports explicatifs mentionnés ci-dessus
et son propre manuel d’utilisation de la Convention de 2007. Il est donc peu utile
d’ajouter une analyse article par article de deux textes.
(20) En dehors des questions proprement juridictionnelles, sur les infléchissements
imposés au droit processuel des États membres dans l’intérêt de l’efficacité des procé-
dures et de la réduction des coûts, v. infra, note 50.
Rev. crit. DIP, 99 (3) juillet-septembre 2010
ALIMENTS SANS FRONTIÈRES 463
A. — Le dessin protecteur des fors disponibles
7. Les nouvelles règles de compétence du règlement Aliments
n° 4/2009 remplacent l’article 5(2) du règlement Bruxelles I (21)
dans les rapports intra-européens (22), et se substituent par ailleurs,
dans un objectif affiché de simplification, au droit international privé
commun (23). Cette unification des régimes applicables par exten-
sion du droit international privé européen annonce une évolution
similaire dans d’autres champs, par exemple dans le cadre du règle-
ment Bruxelles II bis (24). Si la recherche de la simplicité est en soi
compréhensible (25), encore faudrait-il, pour que la réponse ainsi
apportée à la complexité des sources soit convaincante, que l’ab-
sorption du droit international commun et conventionnel par le droit
européen se justifie par des raisons de fond. Il importe donc de com-
parer la substance du régime proposé avec celui qui gouvernait jus-
qu’ici la détermination de la compétence juridictionnelle en matière
alimentaire.
8. L’ancien régime offrait, en plus du for général des juridictions de
l’État du domicile du défendeur (art. 2 du règlement Bruxelles I),
un for optionnel en faveur du tribunal du lieu du domicile ou de
la résidence habituelle du créancier d’aliments (art. 5-2) (26). À ce
(21) Le règlement Bruxelles II bis ne s’applique pas au rapport alimentaire, même
dans le cas où la demande alimentaire est accessoire à une procédure de désunion (art.
1, 3, litt. e).
(22) Y compris, à cet égard, les rapports entre États membres et le Danemark, car si
cet État n’a pas participé au règlement Aliments, du moins s’est-il engagé par l’accord
conclu avec la Communauté le 12 juin 2009 (cette Revue 2009. 624) à donner effet
aux modifications apportées par le règlement au règlement Bruxelles I – lequel s’ap-
plique sur la base de l’accord avec la Communauté du 19 octobre 2005 – JOUE L 299,
16 novembre 2005, p. 61) dans les domaines de la compétence internationale, de la
reconnaissance, de la force exécutoire et de l’exécution des décisions, ainsi qu’aux dis-
positions relatives à l’accès à la justice. En revanche, le Danemark n’est pas lié par les
dispositions sur la loi applicable et sur la coopération administrative (v. M. Traets, article
préc., p. 108).
(23) Y compris dans les cas intéressant les États tiers : v. infra, n° 21 s.
(24) La réforme envisagée de l’article 7 du règlement Bruxelles II bis semble aller dans
ce sens : v. le livre vert COM(2005) 82 final, point 3.5.
(25) Cet objectif est à vrai dire assez paradoxal dans le contexte d’un instrument qui
ajoute à la fragmentation des régimes internationaux applicables.
(26) Accordé à toute personne revendiquant cette qualité de créancier, même en
l’absence de jugement préalable la lui ayant reconnue, et justifié par le besoin alimen-
taire du demandeur, le bénéfice de ce for dérogatoire n’est pas offert à l’organisme de
droit public qui exerce un recours de nature subrogatoire après avoir subvenu aux besoins
de l’enfant : CJCE 15 janvier 2004, cette Revue 2004. 465, note E. Pataut. En droit
Rev. crit. DIP, 99 (3) juillet-septembre 2010
464 DOCTRINE ET CHRONIQUES
for privilégié de tout créancier d’aliments pris comme partie faible,
s’ajoutait la possibilité (statistiquement, pour l’enfant créancier) de
saisir le juge compétent selon la loi du for pour connaître d’une
action principale relative à l’état des personnes dont la demande ali-
mentaire est l’accessoire (27). Ainsi, dans le cas d’une demande d’ali-
ments liée à un contentieux relatif à la responsabilité parentale, l’en-
fant créancier pouvait saisir le for compétent pour connaître de ce
dernier en vertu du règlement Bruxelles II bis, afin d’éviter le mor-
cellement du contentieux de la désunion conjugale (28).
9. Par rapport à ce dernier régime, le règlement Aliments atteste la pri-
mauté croissante de la résidence habituelle sur le domicile (29) comme
critère de rattachement (tant juridictionnel que législatif) du statut per-
sonnel et de ses satellites (30). Par ailleurs, les traits saillants du nou-
veau dispositif par comparaison avec l’ancien sont au nombre de trois :
a) Une option inégalitaire de compétence. L’article 3 du règlement
Aliments ouvre une option de compétence, au choix du demandeur,
entre les juridictions des lieux de résidence habituelle du défendeur
(a) ou du créancier (b), reconduisant par ailleurs le juge compétent
selon la loi du for pour connaître d’une action principale relative à
international privé commun, la Convention de New York du 20 juin 1956 sur le
recouvrement des aliments à l’étranger (en vigueur en France le 24 juillet 1960) ins-
taure une procédure de coopération entre autorités administratives, selon laquelle, sur
transmission du dossier du créancier, l’action alimentaire sera exercée le cas échéant à
sa place par l’autorité désignée dans « l’État du débiteur » (défini à l’article 3 § 1).
(27) Sauf si ce dernier for était fondé sur la nationalité de l’une des parties (art. 3,
litt. c règlement Aliments).
(28) Il pourrait s’agir par exemple d’une demande d’aliments liée à une demande de
modification du droit de visite portée devant le tribunal de la résidence habituelle d’ori-
gine de l’enfant qui a déménagé et établi une nouvelle résidence habituelle depuis moins
de trois mois (art. 9 Bruxelles II bis, et art. 5.2 Bruxelles I ou art. 3, litt. c règlement
Aliments).
(29) La résidence habituelle, présumée de maniement plus simple et de teneur plus
concrète, l’emporte désormais sur le domicile, qui était encore utilisé par l’article 5-2
règlement Bruxelles I. Contrairement aux règlements Rome 1 (art. 19.1) et Rome 2 (art.
25.2), le règlement Aliments n’ose définir la résidence habituelle à laquelle il se réfère ;
il est vrai que les définitions proposées dans le domaine de la loi applicable aux obli-
gations contractuelles et non contractuelles, s’adapteraient difficilement à l’objet du règle-
ment Aliments et, de plus paraissent bien formelles et laisser ainsi au tribunal saisi une
belle marge d’appréciation, qu’il n’a pas semblé indispensable de souligner ; v. CJCE 2
avril 2009, aff. C-523, cette Revue, 2009. 791, note E. Gallant, à propos de l’article 8
du règlement Bruxelles II bis, exige que la résidence habituelle de l’enfant traduise « une
certaine intégration dan son environnement social et familial ».
(30) Il en est ainsi en matière de responsabilité parentale dans le règlement Bruxelles
II bis et bientôt de successions internationales, dans la proposition de règlement (v. art.
4 et art. 16).
Rev. crit. DIP, 99 (3) juillet-septembre 2010
ALIMENTS SANS FRONTIÈRES 465
l’état des personnes dont la demande alimentaire est l’accessoire (c)
et déclinant de façon spécifique ce dernier au profit de l’enfant,
lorsque la demande est accessoire à une action relative à la respon-
sabilité parentale (d). Le changement apporté est donc davantage de
forme que de fond. Mais, sur ce dernier terrain il est symbolique-
ment significatif en tant qu’il confère plus visiblement au créancier
d’aliments une compensation procédurale dans un rapport perçu comme
structurellement inégalitaire.
En fondant la compétence de principe du for du lieu de la rési-
dence habituelle du créancier ou du débiteur d’aliments, le règlement
Aliments inverse le rapport principe-exception entre ces deux lieux (31)
tel qu’il ressortait du règlement Bruxelles I et institue par ailleurs ce
choix en tant qu’option inégalitaire de compétence (32). Il est vrai
tout d’abord que ce rattachement alternatif se présente à première
vue comme bilatéral ou non biaisé (en ce sens qu’il est ouvert au
profit des deux parties). Mais la saisine du juge du lieu de résidence
du créancier est évidemment de fait, en raison de la structure par-
ticulière de ce contentieux, entre les seules mains de celui-ci. À cet
égard, il est vrai aussi que l’existence d’un for spécial du créancier
d’aliments dans le règlement Bruxelles I l’article 5(2) permettait d’at-
teindre un résultat équivalent, puisqu’à la différence des autres caté-
gories de litige envisagés par l’article 5, il est statistiquement rare
que le prétendu débiteur d’aliments prenne l’initiative d’une action
en justice, même dénégatoire (33).
Cependant, dans le cadre du règlement Aliments, le demandeur-
créancier bénéficie d’une garantie supplémentaire, du moins une fois
la décision rendue au fond (34), destinée à parfaire le dispositif pro-
tecteur. Ainsi, pour prévenir le risque qu’une décision par nature
(31) Ici, le choix s’ouvre entre deux fors « spéciaux » désignant directement le lieu du
tribunal (ou autre autorité) compétent, alors que dans le contexte du règlement Bruxelles
I, le for du domicile est désigné au titre d’une compétence globale ou générale de l’État
du lieu du domicile du défendeur, qui déterminera ensuite le for spécialement compétent.
(32) La technique de l’option inégalitaire de for au profit de catégories de plaideurs
perçus comme appelant une protection juridictionnelle lorsqu’elles sont engagées dans un
contentieux avec une partie plus forte, déjà largement éprouvée par ailleurs, dans le champ
économique (v. règlement Bruxelles I pour les assurés, consommateurs et travailleurs), est
reconduite ici. Ce modèle confère au créancier, perçu comme structurellement défavorisé
dans un rapport inégalitaire, le bénéfice d’un forum actoris à son seul profit, de sorte que
la partie réputée forte ne puisse jamais – sauf initiative contraire de la partie faible – être
assignée au lieu de son propre établissement (personnel ou professionnel).
(33) Eventualité moins improbable dans les contentieux du contrat et du délit.
(34) En revanche, curieusement, le régime de la litispendance (art. 12) ne prévoit
aucune priorité en faveur du juge de la résidence du créancier.
Rev. crit. DIP, 99 (3) juillet-septembre 2010
466 DOCTRINE ET CHRONIQUES
provisoire ne fasse l’objet d’une modification à l’initiative du débi-
teur devant un autre for, l’article 8 prévoit que lorsqu’une décision
a été rendue dans l’État où le créancier a sa résidence habituelle, le
débiteur ne peut introduire une procédure pour modifier la décision
ou obtenir une nouvelle décision dans un autre État (35). Directe-
ment démarquée de l’article 18 de la convention de 2007 (36), cette
disposition en prolonge l’effet utile au sein de l’Union. Le méca-
nisme conventionnel entend prévenir la manœuvre qu’après avoir été
condamné par le for de la résidence habituelle du créancier, le débi-
teur entreprendrait en vue d’obtenir ailleurs un allègement, voire une
libération de sa dette, en saisissant sur l’allégation d’un changement
des situations respectives, la juridiction de l’État de sa propre rési-
dence habituelle. Attachant à l’intervention antérieure des autorités
de l’État de la résidence habituelle du créancier l’illicéité de la contre-
marche tentée par le débiteur à la faveur d’une compétence concur-
rente, l’article 18 de la convention instaure une espèce de perpetua-
tio fori qu’il renforce d’exclusivité. L’article 8 du règlement assure
l’efficacité de cette défense dans les hypothèses se développant entre
États membres ou entre États membres et États liés par cet instru-
ment. L’objectif n’est certes pas de limiter le bénéfice de cette pro-
tection, mais au contraire de garantir ici son effectivité au sein de
l’Union en évitant, grâce à une extension du système de la conven-
tion, que le créancier n’ait à souffrir de l’exploitation qu’en s’adres-
sant en temps choisi à l’un des fors de l’article 3, le débiteur pour-
rait faire des différences de paramètres locaux d’évaluation de sa dette.
Le règlement se coordonne ainsi avec la convention.
b) L’élection de for, qui se distingue de l’option ouverte au profit
du seul demandeur par le fait qu’elle suppose l’accord des deux par-
ties, est autorisée (37). Mais pour la raison même que l’influence du
défendeur est présumée déterminante dans un rapport personnel réputé
(35) Tant que le créancier continue à résider habituellement dans l’État dans lequel
la décision a été rendue et sauf convention de juridiction conforme ou comparution
volontaire ; de même, le maintien de la compétence originaire n’opère pas contre le
refus ou l’impossibilité qui lui seraient opposés dans l’État d’origine, ni dans le cas où
la décision originaire ne peut être reconnue ou déclarée exécutoire dans l’État sollicité
par le débiteur (art. 8.2).
(36) V. P. Beaumont, article préc., p. 532 ; F. Pocar et I. Viarengo, article préc., p. 818 ;
M.-C. Baruffi, « Il riconoscimento delle decisioni in materia di obbligazioni alimentari verso
minori : l’Unione europea e gli Stati Uniti a confronto », Liber Fausto Pocar, p. 40, qui
remonte la généalogie du texte jusqu’au Uniform Interstate Family Support Act 1992.
(37) Tout comme au regard du règlement Bruxelles I, lequel ne prévoit cependant
aucune restriction particulière à la licéité de principe d’un tel accord.
Rev. crit. DIP, 99 (3) juillet-septembre 2010
ALIMENTS SANS FRONTIÈRES 467
structurellement inégalitaire, la marge laissée à un tel choix commun
est strictement balisée (art. 4). Le choix de for est exclu, d’abord,
dans le cas – fréquent – où le créancier d’aliments a moins de 18
ans (38). Incapable en toute hypothèse au regard du droit civil des
contrats, la disqualification du consentement du mineur s’explique
surtout par sa vulnérabilité à la pression que pourrait exercer le débi-
teur d’aliments dans une relation de parenté. S’agissant ensuite des
accords impliquant des créanciers majeurs au sens du règlement, le
choix des parties ne peut porter (pour l’essentiel) que sur un for de
l’État de la résidence habituelle ou la nationalité de l’une des par-
ties (39). Ramené à cette mission d’identification parmi les fors avec
lesquels il est établi que la demande entretient des liens également
significatifs, ledit principe opère en trompe l’œil, remettant seule-
ment et à titre complémentaire aux parties le soin d’apprécier le tri-
bunal le mieux placé en l’espèce. Comme les juges des résidences
respectives des parties sont compétents déjà en vertu de l’article 3,
l’élection de for ne permet en réalité dans le cadre du premier choix
que de modifier la compétence spéciale au sein de l’État de la rési-
dence, ou de supprimer ex ante l’option de l’article 3. Dans le cadre
du second, l’élection de for permet d’ajouter un for de l’État de la
nationalité (40), lequel est au demeurant déjà prévu à titre subsi-
diaire dans le cadre de l’article 6 (comme nous le verrons). Si rigou-
reusement encadré qu’il peut sembler n’entretenir qu’une ressemblance
superficielle avec le principe d’autonomie juridictionnelle en matière
contractuelle, il est néanmoins remarquable que le choix conven-
tionnel de for continue sa progression en dehors du champ des obli-
gations, pour atteindre (parfois indirectement, parfois sous une forme
diluée), les rapports personnels (41), à propos desquels et à l’instar
(38) V. P. Beaumont, « International Family Law in Europe – The Maintenance Pro-
ject, The Hague Conference and the EC : A Triumph of Reverse Subsidiarity », RabelsZ
2009. 509, p. 528.
(39) Ceux-ci sont la juridiction d’un État membre (ou État partie à la Convention
de Lugano) du lieu de la résidence habituelle ou de la nationalité de l’une ou l’autre
partie, ou, pour les litiges entre époux ou ex-époux, celles compétentes pour connaître
de leurs différends en matière matrimoniale ou de leur dernière résidence habituelle com-
mune pendant un an au moins. La comparution du défendeur a cependant un effet
attributif de compétence (art. 5).
(40) Ce qui dans les cas – non prévus quoique fort prévisibles – de double nationalité
des parties porte, selon la jurisprudence actuelle de la Cour de justice (V. J. Basedow, « Le
rattachement à la nationalité… », supra, p. 427), le nombre de lois éligibles jusqu’à six :
celles des résidence habituelles respectives et celles des nationalités cumulées des parties.
(41) V. sur ce point les réflexions de T. Marzal-Yetano, « The Constitionalisation of
Party Autonomy in European Family Law », Journ. PIL 2010. 155.
Rev. crit. DIP, 99 (3) juillet-septembre 2010
468 DOCTRINE ET CHRONIQUES
d’une cohorte toujours plus fournie de législateurs nationaux, le légis-
lateur communautaire conscient du caractère conjectural des ratta-
chements objectifs et abstraits, s’abstient d’exposer son autorité à la
contestation des cas d’espèce.
c) À titre subsidiaire (art. 6), à défaut de résidence habituelle de
l’une ou de l’autre partie dans un État membre (et en l’absence de
choix répondant aux conditions énumérées à l’article 4), la compé-
tence revient aux juges de l’État membre de la nationalité commune
des parties résidant dans un État tiers (art. 6) (42). Il est intéressant
de voir ici le retour de la nationalité commune, qui, exclue comme
facteur de rattachement juridictionnel des rapports intra-européens,
revient comme facteur d’expansion unilatérale de la compétence des
juges des États membres à l’égard de leurs ressortissants résidant ailleurs,
un peu à la manière d’un for colonial garantissant l’accès des res-
sortissants de l’empire à leur juge d’origine (43). Cette affinité explique
que le même article 6 s’emploie à contenir cette expansion de compé-
tence lorsqu’en vertu de la Convention de Lugano la demande peut
être portée devant les juridictions de la Suisse, de la Norvège ou de
l’Islande (44). Ce phénomène relève plus généralement de la poli-
tique extérieure de l’Union en matière de droit privé, que nous retrou-
verons plus loin.
B. — La circulation des décisions
10. La vulnérabilité du créancier alimentaire ayant obtenu des aliments
par une décision judiciaire (ou administrative) dans le pays de sa propre
(42) Si l’opportunité de restaurer une extension privilégiée du for européen vis-à-vis
d’un État tiers est a priori discutable, il est vrai en revanche que le recours à une excep-
tion juridictionnelle de nationalité commune pourrait se justifier si l’on acceptait d’y voir
une forme de « faux conflit » où l’intérêt prépondérant à régir le contentieux revient à
l’État de la nationalité commune. Cependant, la teneur du règlement semble indiquer que
l’État de la résidence a un titre au moins aussi important à imposer son point de vue.
(43) Le projet de règlement en matière de successions internationales adopte une
approche similaire, autorisant l’inclusion de la loi de la nationalité à travers la faculté
de choix du régime (for et loi) applicable.
(44) Il aurait été inapproprié et contraire aux engagements internationaux des États
membres d’offrir une compétence subsidiaire dans le cas où, par exemple, les deux par-
ties auraient eu la nationalité française et où l’enfant demandeur résiderait en Suisse,
domicilié avec sa mère, tandis que le père débiteur résiderait et serait domicilié en Norvège :
la Convention de Lugano fournit dans cette hypothèse, selon des normes liant tous les
États membres, un tribunal compétent soit spécialement au domicile suisse du deman-
deur (art. 5.2), soit généralement en Norvège, pays du domicile du défendeur (art. 2).
Rev. crit. DIP, 99 (3) juillet-septembre 2010
ALIMENTS SANS FRONTIÈRES 469
résidence tient alors au caractère transfrontière de leur recouvrement.
De toute évidence, il ne sert à rien de pourvoir le créancier d’un for
accessible s’il ne peut pas faire exécuter la décision lui ayant fait droit.
Certes, dans les rapports intérieurs à l’Union, la circulation des condam-
nations alimentaires relevait jusqu’ici du régime allégé de reconnais-
sance et d’exécution du règlement Bruxelles I, désormais doublé, pour
ce qui est des créances incontestées, par le règlement n° 805/2004 du
21 avril 2004 sur le titre exécutoire européen, qui permet d’obtenir
du juge d’origine un titre exécutoire transeuropéen (45). Mais l’iden-
tification d’une créance alimentaire incontestée au sens de ce dernier
instrument n’est pas facile ; dans la mesure où il peut s’agir d’une
créance consignée dans un acte authentique (art. 3. d), on peut se
demander si la reconnaissance notariée d’enfant naturel implique celle
d’une créance alimentaire (46).
11. En droit international privé commun, la coopération d’autorités
mise en place par la Convention précitée de New York du 20 juin
1956 (laquelle concerne les seuls enfants) tend à contourner le pro-
blème de l’exécution internationale des décisions (47), tandis que la
(45) Le règlement TEE couvre en effet les créances d’aliments, lorsqu’elles imposent
une prestation de somme d’argent puisque, en énonçant que « sont exclus de l’applica-
tion du présent règlement : a) l’état et la capacité des personnes physiques, les régimes
matrimoniaux, les testaments et les successions », son article 2.2 reprend à la lettre la
formule même du règlement n° 44/2001 dont il est clair qu’elle n’exclut pas la matière
des aliments.
(46) Une réponse positive suppose que ladite créance soit mentionnée et constitue
« un droit à une somme d’argent déterminée qui est devenue exigible ou dont la date
d’échéance a été indiquée … dans l’acte authentique ». Ceci étant, la créance d’aliments
peut être l’objet d’une convention par laquelle les parents organisent les modalités d’exer-
cice de l’autorité parentale et fixent la contribution à l’entretien et à l’éducation de l’en-
fant ; devant être en droit français homologuée par le juge dans les conditions de l’ar-
ticle 373-2-7 du Code civil, cette convention n’est pas forcément astreinte à contrôle
judiciaire dans les droits étrangers ; semblablement les pensions alimentaires après divorce
ou séparation peuvent avoir été négociées (au demeurant, v. Conv. La Haye 2007, art.
3, litt. e, art. 19.4, art. 30). Recueillies dans un acte authentique auquel s’attache une
« insolite… présomption de non-contestation » (L. D’Avout, « La circulation automa-
tique des titres exécutoires… », cette Revue, 2006. 1, p. 21), ces créances d’aliments
pourront bénéficier du régime du titre exécutoire européen. En revanche, l’obligation
alimentaire n’a pas accès à la procédure européenne d’injonction de payer (règlement
CE n° 1896/2006 instituant une procédure européenne d’injonction de payer, art. 2.2
litt. d. v. M. Lopez de Tejada et L. D’Avout, « Les non-dits de la procédure européenne
d’injonction de payer… », cette Revue, 2007. 717, p. 738) ni à la procédure de règle-
ment des petits litiges (règlement CE n° 86/2007 instituant une procédure de règlement
des petits litiges, art. 2.2 litt. b., v. M.-C. Baruffi, article préc. p. 44).
(47) Ainsi, cette convention prévoit (art. 3) que la demande d’aliments fait l’objet d’une
transmission entre autorités centrales, qui gèrent ainsi elles-mêmes le phénomène de la
frontière : « 1. Lorsqu’un créancier se trouve sur le territoire d’une Partie contractante,
Rev. crit. DIP, 99 (3) juillet-septembre 2010
470 DOCTRINE ET CHRONIQUES
Convention de La Haye du 2 octobre 1973 visait à favoriser la cir-
culation internationale en allégeant les conditions de reconnaissance
et d’exécution de telles décisions rendues par une autorité de l’État
de la résidence de l’une des parties ou de celui de leur nationalité
commune, ou encore par une autorité dont le défendeur aurait accepté
la compétence (art. 7). Moins exigeant que le droit national com-
mun de l’époque, le régime conventionnel de la régularité interna-
tionale (les causes de refus de reconnaissance sont énumérées à l’ar-
ticle 5 de la Convention) n’est pas aujourd’hui sensiblement différent
de celui du règlement Bruxelles I. Lorsque la décision à exécuter
relève à la fois de la Convention de La Haye de 1973 et du règle-
ment Bruxelles I, qui laissent chacun la place à l’autre (v. l’article
57 du règlement cédant devant d’autres instruments « dans des matières
particulières » ; l’article 23 de la Convention de La Haye se laissant
primer par des instruments plus libéraux), le créancier avait un choix
judiciairement institué entre les deux instruments (48). L’enjeu était
complexe, largement procédural et finalement marginal. Cependant
entre les avantages d’un traité et ceux de l’autre, la marge s’est élar-
gie avec le règlement Bruxelles I, qui a supprimé la condition de
conformité de la solution de la question préalable d’état aux « règles
de droit international privé » de l’État requis (ce qu’avait déjà fait
la jurisprudence) (49) et qui simplifie encore la procédure intermé-
diaire… Ces modifications pouvaient porter à considérer que l’ap-
plication du règlement Bruxelles I s’imposait et s’impose encore pour
l’instant dans le cadre transeuropéen puisqu’elle ne porterait pas atteinte
aux dispositions de la Convention de La Haye.
12. L’innovation la plus spectaculaire (50) du règlement Aliments
est la suppression de l’exequatur (art. 17), au profit de la libre cir-
désignée ci-après comme l’État du créancier, et que le débiteur se trouve sous la juridic-
tion d’une autre Partie contractante, désignée ci-après comme l’État du débiteur, le pre-
mier peut adresser une demande à une Autorité expéditrice de l’État où il se trouve pour
obtenir des aliments de la part du débiteur ».
(48) V. les notes J. Foyer JDI 1978. 625 ; H. Gaudemet-Tallon, JDI 1983. 153 ;
N. Guimezanes, cette Revue, 1983. 493, et les notes dans cette Revue, 1983. 504 et
1995. 68.
(49) V. B. Ancel, « L’internationalisation de l’obligation alimentaire envers les enfants
par le droit conventionnel de la reconnaissance des décisions », Mélanges F. Sturm, vol. 2,
1999, p. 1337, spéc. n° IX, p. 1344.
(50) Il y en a d’autres, notamment sous la forme d’incursions dans le droit de procé-
dure des États membres. Le règlement Bruxelles I et, dans une large mesure, son inter-
prétation par la Cour de justice, avaient au moins formellement maintenu la frontière
entre les règles uniformes de juridiction et de circulation des jugements et la « pure »
Rev. crit. DIP, 99 (3) juillet-septembre 2010
ALIMENTS SANS FRONTIÈRES 471
culation – ou peut-être plus exactement, l’extension de l’autorité sub-
stantielle et exécutoire – des décisions rendues dans les États membres
procédure civile, qui reste du ressort des États membres. Cette limite a commencé à être
franchie lors de l’adoption des divers titres exécutoires trans-européens, qui supposent
des infléchissements directs ou indirects à la procédure nationale, ne serait-ce qu’en
nécessitant la mise en place d’un certificat de circulation ou de voies de recours spéci-
fiques (par opposition à la seule modification des règles de compétence et d’accueil des
décisions étrangères). Cette dernière tendance plus intrusive se renforce dans le règle-
ment Aliments, au nom de l’accélération des procédures et de la réduction des coûts.
Aucun de ces deux objectifs n’est illégitime ; il importe néanmoins d’attirer l’attention
sur le processus ainsi engagé afin notamment de s’interroger sur la suffisance des garan-
ties incluses dans la procédure transnationale, qui ne seront plus relayées par les procé-
dures nationales. Comme le droit international privé européen à tendance à évoluer par
mimétisme agglutinant (piggy back), il y a fort à parier qu’une fois acquis, pour des rai-
sons légitimes et tenant à la matière, dans un domaine tel celui des aliments, il se repro-
duira sans s’interroger sur sa légitimité dans d’autres. Ainsi, tout d’abord, l’objectif de
recouvrement rapide des créances alimentaires et de prévention contre les recours dila-
toires appelle l’exécution par provision. L’exécution provisoire est la faculté accordée au
créancier d’aliments de poursuivre (à ses risques et périls), l’exécution immédiate de la
décision judiciaire, malgré l’effet suspensif attaché au délai de la voie de recours ouverte.
Il reste par ailleurs la possibilité de demander des mesures conservatoires : ainsi, pour
les décisions émanant d’un État membre lié par le protocole de La Haye, l’article 18
prévoit qu’une décision exécutoire (dans l’État d’origine – qui l’est de plein droit selon
l’article 17 dans les autres) emporte de plein droit l’autorisation de procéder aux mesures
conservatoires prévues par la loi de l’État membre d’exécution. Aucune référence donc,
n’est faite à la loi de procédure de l’État d’exécution sur ce point. La même possibilité
est prévue par l’article 36-2 pour les jugements des États non liés par le protocole, mais
dans ce cas, leur force exécutoire dans les autres est subordonnée à une déclaration
constatant la force exécutoire prévue à l’article 30 (qui intervient au terme d’une procé-
dure non contradictoire et d’ordre purement formel) et justiciable d’un recours (art. 32).
Il est donc prévu que pendant le délai du recours « il ne peut être procédé qu’à des
mesures conservatoires sur les biens de la partie contre laquelle l’exécution est demandée ».
Ainsi, selon le considérant 22, « il convient dès lors de prévoir dans le présent règle-
ment que la juridiction d’origine devrait pouvoir déclarer la décision exécutoire par pro-
vision même si le droit national ne prévoit pas la force exécutoire de plein droit et même si
un recours a été ou pourrait encore être formé contre la décision selon le droit national ».
C’est ainsi que, la décision émanant ou non d’un État membre lié par le protocole de
La Haye (v. infra), l’article 39 prévoit que « la juridiction d’origine peut déclarer la déci-
sion exécutoire par provision nonobstant un éventuel recours, même si le droit natio-
nal ne prévoit pas la force exécutoire de plain droit ». Cette possibilité existe donc mal-
gré la déclaration de l’article 41 selon laquelle « Une décision rendue dans un État
membre qui est exécutoire dans l’État membre d’exécution y est exécutée dans les mêmes
conditions qu’une décision rendue dans cet État membre d’exécution ». Le souci de
limiter les coûts de procédure et formalités d’exécution conduit également à imposer
divers dispositifs indépendamment de leur présence ou non dans les droits processuels
des États membres. Ainsi, même s’il est affirmé que ces innovations se font sans préju-
dice « ou sans porter atteinte » aux règles de procédure des États membres, le recours
aux technologies modernes de communication, notamment en vue de l’audition des par-
ties est encouragée (cons. 23), de même il est prévu (cons. 27) que le créancier soit dis-
pensé d’avoir une adresse postale ou un représentant dans l’État d’exécution, et (cons.
28) qu’aucune traduction de la décision exigible, sauf contestation. Ce dernier objectif
se traduit dans les articles 20-2 et 28-2. De nombreuses autres dispositions contiennent
ce souci de réduction des coûts (aucun droit ou taxe : art 38) ou d’assurer par la procé-
dure la protection du créancier (recouvrement non prioritaire des frais : art. 43).
Rev. crit. DIP, 99 (3) juillet-septembre 2010
472 DOCTRINE ET CHRONIQUES
liés par le Protocole de La Haye (51). Ainsi, aux termes de l’article
17 du règlement Aliments, les décisions rendues par les juridictions
d’un État membre lié par le Protocole de La Haye (auquel, comme
on le verra, le règlement renvoie pour la détermination de la loi
applicable) (52) jouissent de plein droit non seulement de l’effica-
cité substantielle mais aussi de la force exécutoire, dans tous les autres
États membres (53). L’exequatur étant supprimé, le rôle de l’État
membre du lieu d’exécution de la décision (généralement celui de
la résidence habituelle du débiteur), est de mettre au service du créan-
cier les voies d’exécution locales. Mais afin de garantir le caractère
équitable de la procédure, l’article 19 octroie le droit de demander
le réexamen de la décision par le juge d’origine au seul défendeur
défaillant, dans un délai de 45 jours et exclusivement s’il n’a pas eu
connaissance de la procédure introduite contre lui ou se trouvait
dans l’impossibilité de contester la créance. Pareil schéma – libre cir-
culation et concentration du recours pour le seul défendeur défaillant
dans le pays d’origine – préfigure sans doute celui que compte pro-
mouvoir la Commission pour l’ensemble des jugements rendus en
matière civile et commerciale relevant du règlement Bruxelles I et
pour lesquelles la suppression de l’exequatur se profile.
13. En effet, le règlement Aliments prend place dans ce qui est clai-
rement un agenda législatif d’instauration sectorielle d’une force exé-
cutoire à échelle européenne (54). Celle-ci se met en place progres-
sivement mais sûrement, champ par champ, pendant que le débat
se poursuit en doctrine sur l’opportunité de supprimer l’exequatur
de façon générale, dans le règlement Bruxelles I (55). Réduit à peu
(51) Il y a donc désormais un régime dualiste. S’agissant du régime « classique » (États
membres non liés par le Protocole de La Haye), l’exequatur devient une formalité accélérée
et allégée avec une possibilité d’examen de la régularité de la décision étrangère sur
recours, sur le modèle du règlement Bruxelles I. Bien entendu, la reconnaissance demeure
de plein droit (v. section 2, art. 23 à 38).
(52) V. infra, n° 18.
(53) Y compris dans ceux où le même Protocole n’est pas applicable, tel le Royaume-
Uni (U.P. Gruber, « Die neue EG-Unterhaltsverordnung », Iprax 2010. 128, p. 138 ;
M. Traets, article préc. p. 108). Les décisions rendues par les juridictions de cet État
non lié par le protocole devront en revanche, on l’a vu, obtenir l’exequatur conformé-
ment aux articles 23 et suivants.
(54) V. en ce sens le texte de F. Paulino Pereira, « La coopération judiciaire en matière
civile et commerciale dans l’Union européenne : bilan et perspectives », supra, p. 1, spéc.
p. 16 s.
(55) V en dernier lieu, P. Beaumont et E. Johnston, « Abolition of the Exequatur in
Brussels I : Is a Public Policy Defence Necessary for the Protection of Human Rightd ?»,
IPRax 2010. 105 ; P. Oberhammer, « The abolition of Exequatur », IPRax 2010. 197.
Rev. crit. DIP, 99 (3) juillet-septembre 2010
ALIMENTS SANS FRONTIÈRES 473
de chose dans ce dernier contexte où il apparaît essentiellement comme
une formalité coûteuse inapte de ce fait à assurer la fonction défen-
sive dont il continue à être symboliquement investie, il n’existe déjà
plus par ailleurs pour les créances incontestées, les petites créances,
l’injonction de payer, et les décisions en matière de garde d’enfants
relevant du fast track de Bruxelles II bis (56).
14. Le règlement Aliments contribue ainsi, de fait, à la suppression
rampante de l’exequatur, qui affecte progressivement l’ensemble des
champs sensibles sans nécessairement que la barrière procédurale à
l’entrée des jugements émanant des autres États-membres ait été tou-
chée en tant que principe général. Inévitable, cette évolution vers un
territoire unique n’est pas forcément indésirable. Elle pourrait même
être peut-être être postulée, au delà des seuls confins de l’Union
européenne, par le droit à l’exécution (lequel pourrait infléchir à
terme les modalités procédurales du contrôle à la frontière en droit
commun) (57), ou par le droit fondamental à l’effectivité d’un lien
familial constitué à l’étranger (lequel ayant balayé les conditions de
régularité au fond pourrait également atteindre la procédure de contrôle).
En matière d’aliments, il s’agit manifestement de lever un obstacle
dissuasif d’exécution qui a plus vraisemblablement pour utilité
concrète de dispenser le débiteur de son obligation de paiement plutôt
que d’assurer le respect des valeurs du for de l’exécution.
15. L’essentiel est en revanche de savoir si la dimension transeuropéenne
que revêt désormais la force exécutoire est porteuse d’un risque accru
– autrement dit, qui ne serait pas pris en compte par la protection
offerte dans un contexte spécifiquement national – d’atteinte à l’équité
procédurale, en somme, aux droits de la défense. Le débiteur est désor-
mais exposé à la force exécutoire d’une décision prise dans des condi-
tions qui lui sont culturellement et linguistiquement étrangères. Or,
la marche vers le territoire unique implique nécessairement que le
paramètre de la protection est fourni par le plus bas dénominateur
commun des garanties offertes par les droits nationaux dans les situa-
tions internes, auxquels est constitutionnellement due une confiance
mutuelle : c’est bien pour cela que l’harmonisation de ces derniers sur
(56) Sur ce point, avec les références et une description détaillée, v. F. Paulino Per-
eira, op. cit.
(57) Sur ce droit, v. Carla Baker-Chiss, Contribution à l’étude de l’exécution des juge-
ments civils dans les rapports internes et internationaux, th. Paris I, 2008, p. 461 s.
Rev. crit. DIP, 99 (3) juillet-septembre 2010
474 DOCTRINE ET CHRONIQUES
le fondement de standards aptes à tirer vers le haut les procédures
nationales les plus indigentes est indispensable. Si la commune sou-
mission de l’ensemble des États membres aux exigences de l’article 6
de la Convention EDH devrait certes conduire au partage de valeurs
protectrices, il faudrait aussi cependant, pour éviter que l’internatio-
nalisation de la force exécutoire n’en implique pas la dilution, que les
droits du défendeur dans une situation transfrontière aient été spéci-
fiquement pris en compte dans l’élaboration du régime procédural
applicable, au gré des contentieux soumis à la Cour de Strasbourg.
Or, pour l’instant, à bien regarder la jurisprudence de celle-ci, il semble
que la cible de la protection ait été la situation purement interne, sans
que la vulnérabilité particulière du débiteur assujetti à une procédure
d’exécution transfrontière ait été visée. Le règlement Aliments, quant
à lui, se contente sur ce point de prévoir au profit du débiteur d’ali-
ments le droit de demander le réexamen de la décision étrangère exé-
cutoire devant le for d’origine dans un délai de 45 jours à compter
de sa connaissance du jugement, au cas où l’acte introductif ne lui
serait pas parvenu, ou en raison de circonstances extraordinaires (art.
19). La raison d’être de la quasi-disparition de toute garantie procé-
durale réside dans le fait, lui-même digne de considération en tant
qu’il introduit un tout autre modèle de protection du débiteur, que
cette dernière vient désormais de la loi applicable. La règle de conflit
de lois est ainsi réinvestie, comme on va le voir, d’une fonction consti-
tutive de garanties au niveau de la circulation des décisions.
II. — SOURCE ET FONCTION DU RÈGLEMENT
DU CONFLIT DE LOIS
16. Sur le terrain du conflit de lois, les innovations sont bien moins
de fond que de méthode. La première tient à la méthode législative
employée, consistant à incorporer par référence le Protocole de La
Haye (A). La seconde réinvestit la règle de conflit de lois, lui confé-
rant une fonction de garantie dans le libre échange des décisions (B).
A. — Incorporation par référence du Protocole de La Haye
17. Aujourd’hui, le droit international privé commun est constitué
par la Convention de La Haye de 1973 sur la loi applicable aux
Rev. crit. DIP, 99 (3) juillet-septembre 2010
ALIMENTS SANS FRONTIÈRES 475
obligations alimentaires (58). S’agissant de déterminer le droit appli-
cable à la créance alimentaire de l’enfant, celle-ci tenait en suspens
l’autorité de la règle de conflit alternative de l’article 311-18 du Code
civil, issue de la loi du 3 janvier 1972 et finalement abrogée par loi
du 16 janvier 2009 (59). Également applicable aux créances des adultes,
la règle de conflit conventionnelle désigne en principe la loi interne
de la résidence habituelle (60) du créancier d’aliments, mais si cette
loi ne permet pas d’obtenir les aliments recherchés, sont prévues en
cascade la désignation subsidiaire de la loi de la résidence commune
des parties puis, le cas échéant, celle sous-subsidiaire de la loi du for.
Le régime de faveur à l’octroi d’aliments ainsi mis en place n’était
donc pas aussi généreux que la règle de conflit alternative de l’ar-
ticle 311-18 du Code civil, puisque le mécanisme de la subsidiarité
ne se déclenchait que si la loi d’abord désignée privait le créancier
de tout aliment. La principale difficulté soulevée par la règle de conflit
conventionnelle concerne la détermination de son domaine, et plus
particulièrement le point de savoir si la loi de l’obligation alimen-
taire régit aussi la question préalable de filiation (61). La jurispru-
dence, approuvée par un important courant doctrinal, est favorable
à l’extension de la loi substantielle régissant l’obligation à la ques-
tion d’état (62). Simple à administrer, une telle solution a l’inconvénient
d’accroître le relativisme du statut de l’enfant, qui pourrait voir sa
filiation établie ou non à l’égard du même individu et parfois à son
détriment selon que le droit réclamé consiste en des aliments ou en
des droits successoraux, par exemple (63). Il n’est pas sûr que le Pro-
(58) Entrée en vigueur en France le 1er octobre 1977, et destinée à remplacer la
Convention de La Haye du 24 octobre 1956, en vigueur depuis 1er juillet 1963 et qui
l’est encore dans les rapports avec les États signataires non liés par la Convention de
1973 (Autriche et Belgique).
(59) Art. 2, V, 1°, JORF 18 janvier 2008, p. 1062.
(60) En cas de changement, la loi nouvelle s’applique à partir de cette date.
(61) Il est vrai que l’article 10-1° de la Convention soumet à la loi applicable l’iden-
tification des personnes à qui le créancier peut réclamer des aliments, mais ce principe
ne permet pas en soi de résoudre la question de la loi applicable à la question préalable
d’état lors que la personne ainsi identifiée a un lien de parenté avec l’enfant.
(62) P. Lagarde, note sous Paris 30 mai 1972, cette Revue, 1972. 666, et « Obser-
vations sur l’articulation des questions de statut personnel et des questions alimentaires
dans l’application des conventions de droit international privé », Mélanges von Overbeck ;
E. Mezger, Trav. com. fr. DIP, 1958-1959, p. 133 s. ; J.-M. Bischoff, JDI 1964. 769 ;
A. E. von Overbeck, « L’application par le juge interne des conventions de droit inter-
national privé », Rec. cours La Haye, 1971-I (t. 132), p. 62, p. 511 ; M. Simon-Depître,
Trav. com. fr. DIP, 1973-1975, p. 39 et L’obligation alimentaire en droit international
privé, 1983, vol. 1, p. 173 s.
(63) V. Y. Lequette, « Le droit international privé à l’épreuve des conventions interna-
tionales », Rec. cours La Haye, 1994. II (t. 246), p. 108 s., n° 106 s., « De l’utilitarisme
Rev. crit. DIP, 99 (3) juillet-septembre 2010
476 DOCTRINE ET CHRONIQUES
tocole de La Haye du 23 novembre 2007 sur la loi applicable aux
obligations alimentaires (64) destiné à remplacer les solutions de 1973
n’encoure pas le même grief dans la mesure où énonçant que « la
loi applicable à l’obligation alimentaire détermine notamment : a) si,
dans quelle mesure et à qui le créancier peut demander des aliments... »,
la lettre de son article 11 suggère que cette loi ne prétend pas seu-
lement définir les qualités qui font naître une obligation aux ali-
ments, mais qu’elle entend déterminer si les parties revêtent effecti-
vement ces qualités et s’emparer de la sorte des questions de
l’existence de l’obligation alimentaire, de l’identification du débiteur
et de la détermination de « l’éligibilité d’une personne à une pres-
tation alimentaire, compte tenu de la relation de famille qui la lie
au débiteur et de son âge » (65). Aussi bien a-t-il pu sembler que
les risques créés par cette interprétation englobante n’étaient pas dis-
proportionnés par rapport à l’objectif de simplification et d’efficience
dans l’intérêt du demandeur d’aliments qui anime le Protocole (66).
18. En tout cas, ces risques n’ont pas impressionné le législateur
communautaire. Partageant ce souci de simplification et donc peu
enclin à aggraver l’inconfort d’une dualité de corps de règles concur-
rentes, le nouveau règlement opte avec beaucoup d’économie et dans
un esprit de collaboration qu’imposait la perspective de l’adhésion
de l’Union, pour un renvoi pur et simple au Protocole de La Haye
de 2007 sur la loi applicable aux obligations alimentaires ; du moins
l’article 15 opère-t-il ce renvoi pour les États membres qui sont liés
dans le droit international privé conventionnel de la famille », Mélanges Loussouarn, p. 245 ;
F. Soirat, Les règles de rattachement à caractère substantiel, th. Paris I, 1995, n° 662 s.,
p. 330 s.
(64) En principe le Protocole (art. 25) a programmé son entrée en vigueur au « pre-
mier jour suivant l’expiration d’une période de trois mois après le dépôt du second ins-
trument de ratification », mais la décision du Conseil du 30 novembre 2009 relative à
la conclusion, par la Communauté européenne, du protocole de La Haye du 23 novembre
2007 porte en son article 4 que « au sein de la Communauté, les règles du protocole
sont appliquées à titre provisoire, sans préjudice de l’article 5 de la présente décision, à
partir du 18 juin 2011, date d’application du règlement (CE) n° 4/2009, si le proto-
cole n’est pas encore entré en vigueur à cette date ».
(65) A. Bonomi, Rapport explicatif, Conférence de La Haye, octobre 2009, n° 167.
(66) A. Bonomi, Rapport, préc., n° 24 laisse al question ouverte : « Vu le silence du
Protocole, rien n’empêche de reprendre l’interprétation qui avait été proposée pour les
Conventions Obligations alimentaires de 1956 et de 1973, selon laquelle la loi désignée
pour régir l’obligation alimentaire peut également s’appliquer à la question préalable rela-
tive à l’existence d’une relation de famille au sens de l’article 1(1). Cette solution ne
s’impose cependant pas aux États contractants, qui pourraient légitimement opter pour
un rattachement séparé et indépendant de la question préalable ; dans ce cas, cette der-
nière sera tranchée selon la loi désignée par les règles de conflit du for ».
Rev. crit. DIP, 99 (3) juillet-septembre 2010
ALIMENTS SANS FRONTIÈRES 477
par cet instrument (67). Le protocole désigne en principe la loi de
l’État (contractant ou non) de la résidence habituelle du créancier (68),
qui est la loi du lieu où les besoins du créancier sont ressentis et
doivent être satisfaits, du lieu donc « auquel se référer pour déter-
miner l’existence et la mesure de l’obligation » (69). Repris de la
Convention de 1973, ce principe est cependant aussitôt complété et
sérieusement tempéré par des règles spéciales qui traduisent la montée
en puissance de la loi du for (qui a la préférence du pragmatisme
des pays de common law). Ainsi s’élevant d’un degré sur l’échelle de
la subsidiarité, la lex fori supplante la loi de la commune nationa-
lité (qui la devance dans la convention). Mais surtout, dans les cas
où l’obligation invoquée, soit reposerait sur un rapport parent-enfant,
soit lierait des personnes autres que les parents (70) à un mineur de
21 ans, la loi du for reçoit la charge de contrecarrer le refus d’ali-
ments que pourrait opposer la loi de la résidence habituelle et elle
accède même à la fonction de rattachement primordial, lorsque le
créancier a choisi de porter sa demande devant l’autorité compétente
de l’État de la résidence habituelle du défendeur, ouvrant ainsi la
voie à un renversement de la cascade de la subsidiarité puisqu’est
alors appelée en deuxième ligne la loi de la résidence habituelle du
créancier (puis, fermant la marche, celle de la nationalité commune).
Par ailleurs, en raison de sa labilité naturelle, la loi de la résidence
habituelle du créancier succombe dans le cas des obligations déduites
du lien conjugal, de sa dissolution ou de son annulation, si elle est
récusée par l’une des parties demandant l’application de la loi d’un
État qui, tel celui de la dernière résidence habituelle commune, « pré-
sente un lien plus étroit avec le mariage » (art. 5). Sur le plan pra-
tique, l’aggiornamento que réalise le Protocole est incontestable mais
reste bien dans le fil de l’évolution qui avait conduit de la conven-
tion de 1956 à celle de 1973. Formellement, le principe du ratta-
chement par la résidence habituelle du créancier subsiste, quoique
désormais concurrencé par une lex fori conquérante et qui pourra
(67) C’est-à-dire l’ensemble des États membres, à l’exception du Royaume-Uni, v.
supra note 12.
(68) Le protocole (art. 3.2) résout la question incontournable d’un éventuel conflit
mobile : très classiquement, en cas de changement de la résidence habituelle du créan-
cier, la loi de l’État de la nouvelle résidence habituelle s’applique à partir du moment
où le changement est survenu.
(69) A. Malatesta, « La Convenzione e il Protocollo dell’Aja del 2007 in materia di
alimenti », Riv. dir. int. priv. proc. 2009. 829, p. 840.
(70) Personnes néanmoins unies au créancier par une relation de famille ou d’alliance,
v. art. 1er du protocole.
Rev. crit. DIP, 99 (3) juillet-septembre 2010
478 DOCTRINE ET CHRONIQUES
même se renforcer de la connivence des parties souscrivant à son
bénéfice un « accord procédural » que l’article 7 déclare licite. Mais
il est vrai que ni l’une ni l’autre loi ne sont invulnérables puisque
est aussi admise la convention de choix de la loi applicable dès lors
qu’elle désigne l’une parmi quatre lois prédéterminées (art. 8) (71).
B. — La fonction de garantie de la règle de conflit
19. Les perfectionnements ainsi apportés au droit conventionnel par
le Protocole semblent avoir séduits les auteurs du règlement. Ceux-
ci marquent une confiance aujourd’hui inhabituelle dans les perfor-
mances du système de conflit lorsqu’ils font de celui-ci le moteur et
le garant de la libre circulation des décisions au sein de l’Union.
C’est sans doute là la principale innovation sur le plan théorique du
nouveau dispositif communautaire en matière d’aliments. En déclin
partout ailleurs à l’heure actuelle, dans l’instance directe comme dans
l’instance indirecte (72), la règle de conflit de lois se trouve en revanche
valorisée dans le champ des aliments, où elle fonde la suppression
de l’exequatur. En effet, le règlement (art. 16 et les sections I et II
qui lui font suite) distingue entre les « décisions rendues dans un
État membre lié par le Protocole de La Haye de 2007 » qui jouis-
sent d’une force exécutoire transeuropéenne et les « décisions ren-
dues dans un État membre non lié par le Protocole de La Haye de
2007 » qui restent sujettes à une procédure intermédiaire de décla-
ration de force exécutoire et il ressort du considérant 20 du préam-
bule que la protection que procurait antérieurement au défendeur
l’instance d’exequatur, contre la mise à exécution d’une décision ren-
due dans un autre État membre dans des conditions jugées injustes
(au fond) ou inéquitables (sur le terrain de la procédure), est désor-
mais perçue comme suffisamment assurée à travers le respect de la
règle de conflit de lois – celle du Protocole de La Haye de 2007 à
(71) Art. 8 : – 1. Nonobstant les articles 3 à 6, le créancier et le débiteur d’aliments
peuvent, à tout moment, désigner l’une de lois suivantes pour régir l’obligation ali-
mentaire : a) la loi d’un État dont l’une des parties a la nationalité au moment de la
désignation ; b) la loi de l’État de la résidence habituelle de l’une des parties au moment
de la désignation ; c) la loi désignée par les parties pour régir leurs relations patrimo-
niales ou celle effectivement appliquée à ces relations ; d) la loi désignée par les parties
pour régir leur divorce ou leur séparation de corps ou celle effectivement appliquée à
ce divorce ou cette séparation […].
(72) Elle subit l’assaut méthodologique des droits de l’homme et cède par ailleurs
devant la vague de libéralisation des conditions de régularité des jugements.
Rev. crit. DIP, 99 (3) juillet-septembre 2010
ALIMENTS SANS FRONTIÈRES 479
laquelle le règlement renvoie.
20. Sans être particulièrement innovante par son contenu, la règle
de conflit est ainsi réinstituée au cœur du dispositif de la circula-
tion des jugements. Selon l’idée qui semble avoir inspiré les inven-
teurs de ce système, si le juge d’origine applique la loi tenue pour
appropriée par le Protocole, il n’y aurait aucun besoin de contrôler
la régularité indirecte de son jugement (73). Pareil raisonnement n’est
pas nouveau en soi : on sait qu’il y a plus d’un siècle, la reconnais-
sance de plein de droit des jugements d’état a emprunté la même
voie (74). Toutefois, d’une part, à l’époque, la dimension procédu-
rale de l’activité juridictionnelle n’avait pas acquis l’autonomie qui
lui est reconnue aujourd’hui, où on a tendance à attacher plus d’im-
portance à l’équité de la procédure suivie qu’à l’ajustement du règle-
ment du conflit de lois ; d’autre part, la « conformité conflictuelle »
n’ouvrait le passage de la frontière qu’à l’efficacité substantielle et à
l’autorité de chose jugée – mais non pas à la force exécutoire tou-
jours confinée dans le territoire de l’autorité qui la conférait. Dans
ces conditions, il est difficile de comprendre comment l’unification
des solutions de conflit de lois, qui agit sur le seul plan de jurisdic-
tio, de l’ouvrage intellectuel de l’autorité saisie, peut investir cette
dernière d’un imperium transfrontière qui permette la mise en mou-
vement de l’appareil d’exécution et de coercition d’un État étranger,
serait-il membre de l’Union, et il est tout aussi difficile de com-
prendre la fongibilité instaurée entre les garanties de procédure offertes
à l’occasion de l’exequatur et le respect de la règle de conflit de lois,
sauf peut-être à se persuader que les rapports intra-européens sont
désormais à concevoir comme évoluant dans un contexte purement
interne où l’extranéité du juge saisi n’existe plus, ou en tout cas, ne
peut plus être un facteur de défiance. Mais pareille réponse ne convain-
cra que les convaincus : le territoire unique, l’espace judiciaro-coer-
citif européen, résulte de la suppression de l’exequatur et ne la précède
pas – du moins tant qu’il n’existe pas un corps de standards har-
monisés de procédure ! À tout le moins dans ces conditions, le rem-
placement des garanties de procédure par le respect de la règle de
(73) Le contrôle demeure nécessaire dès lors que le juge d’origine n’est pas soumis
au Protocole de La Haye et risque donc de faire application d’une loi inappropriée.
(74) V. Ancel et Lequette, Grands arrêts, n° 4, § 6-7, n° 10, § 7-8 ; Ancel et Muir
Watt, « Les jugements étrangers et la règle de conflit de lois. Chronique d’une sépara-
tion », Mélanges H. Gaudemet-Tallon, p. 135, spéc. p. 142 s.
Rev. crit. DIP, 99 (3) juillet-septembre 2010
480 DOCTRINE ET CHRONIQUES
conflit applicable au fond semble bien présupposer qu’il relève de
l’office du juge lié au protocole d’assurer le respect de la règle de
conflit et, puisque la seule « conformité conflictuelle » ne saurait suf-
fire, qu’il s’assure de l’exacte application de la loi désignée.
III. — L’IMPLICATION DE PARTIES RÉSIDANT
DANS DES ÉTATS TIERS
21. Deux traits nouveaux traduisent un changement de politique
extérieure de l’Union en ce qui concerne les contentieux impliquant
les États tiers. Le premier réside en une extension considérable du
champ d’application personnel du nouveau texte (A). Le second,
l’adjonction d’un for de nécessité en cas de déni de justice (B).
A. — L’extension du champ personnel du droit européen
22. À la différence de l’article 5-2 du règlement Bruxelles I qu’elles
remplacent, les règles de compétence du règlement Aliments sont
applicables même lorsque la résidence habituelle du défendeur ne se situe
pas dans un État membre. Pareille extension du droit international
privé de l’Union est justifiée par un objectif de simplification : les
juges saisis du quotidien du contentieux alimentaire transfrontière
n’ont plus à manier deux régimes distincts selon le lieu de résidence
du débiteur (75). Pareille extension du champ du dispositif européen
des aliments fait écho à une orientation plus générale, beaucoup dis-
cutée à l’heure actuelle à l’occasion de la réforme du règlement Bruxelles
I. On le voit également dans la proposition de règlement sur les suc-
cessions internationales (76).
(75) V. en ce sens le considérant 15 et la question 2 du Livre vert consacré à la révi-
sion du règlement Bruxelles I.
(76) Proposition de règlement relatif à la compétence, la loi applicable, la reconnais-
sance et l’exécution des décisions et des actes authentiques en matière de successions et
à la création d’un certificat successoral européen du 14 octobre 2009 : Article 16 : Règle
générale : – Sauf disposition contraire du présent règlement, la loi applicable à l’ensemble
de la succession est celle de l’État dans lequel le défunt avait sa résidence habituelle au
moment de son décès.
Rev. crit. DIP, 99 (3) juillet-septembre 2010
ALIMENTS SANS FRONTIÈRES 481
23. L’objectif de simplification du droit international privé en évi-
tant la divergence – injustifiée par des raisons de fond – des régimes
selon le lieu d’établissement du défendeur, est en soi très louable,
surtout dans un champ régi par de multiples textes conventionnels.
Le juge (ou autorité) des aliments en sera certainement reconnais-
sant et la célérité de l’octroi des aliments dans les différents États
membres devrait croître. Cependant, deux considérations conduisent
à apporter un important bémol à ce tableau. D’abord, comme nous
l’avons vu plus haut, il n’est pas forcément dans l’intérêt de l’effi-
cacité – donc du créancier – de faciliter l’octroi d’aliments dès lors
que des difficultés d’exécution se profilent et rendent la protection
illusoire. Or, ce problème est bien vu, et est d’ailleurs particulière-
ment visé, dans les rapports entre États membres, il ne l’est pas par
hypothèse lorsque le défendeur réside dans un pays tiers.
24. Ensuite, et particulièrement au vu du bénéfice relativement modeste
que cette extension peut apporter concrètement, l’applicabilité « extra-
territoriale » – au sens ici de régir des situations qui se trouvent à
l’extérieur du territoire des États membres – du droit européen est
à manier avec précaution, car elle envoie un signe d’expansionnisme
à l’égard des pays tiers. On a encore à l’esprit les difficultés d’ordre
politique – déjà, entre les seuls États membres – qu’a générées la
jurisprudence de la Cour de justice, d’abord dans Owusu, puis dans
West Tankers, lorsque le droit européen est sorti de son lit pour débor-
der sur des situations mixtes (soit à raison des conflits en cause, soit
en raison de la matière traitée). Une volonté affichée de régir des
situations situées, par les personnes impliquées, en dehors du champ
géographique européen, enverrait un signal également ambivalent en
direction des pays non-membres. À l’heure où la Cour Suprême amé-
ricaine envoie le signal exactement inverse – au point d’ailleurs où
l’on peut regretter au demeurant qu’un souci de non-intrusivité l’ait
conduite à réinstituer le principe de la territorialité de la loi fédé-
rale (77) – il serait regrettable que l’Union européenne devienne
inutilement expansionniste. Il vaudrait mieux garder cette arme pour
les cas où la nécessité la commande.
(77) V. Morrison e. a. v. National Australia Bbank Ltd. e a., 24 juin 2010, 561 U.
S. (2010), et la discussion sur [Link] dans la colonne de Gilles Cuniberti.
Rev. crit. DIP, 99 (3) juillet-septembre 2010
482 DOCTRINE ET CHRONIQUES
B. — Le for de nécessité
Un nouveau « for de nécessité », destiné à éviter un déni de jus-
tice dans le cas où aucune juridiction d’un État membre ne serait
normalement compétente – ce qui suppose qu’aucune des parties ne
réside habituellement dans un État membre –, apparaît à l’article 7.
Il s’applique lorsqu’« aucune procédure ne doit pouvoir raisonnable-
ment être introduite dans un État tiers avec lequel le litige a un lien
étroit ou doit s’y révéler impossible ; le litige doit présenter un lien
suffisant avec l’État membre de la juridiction saisie ». Ce forum neces-
sitatis n’échappe pas aux interrogations associées à toute compétence
fondée sur le déni de justice (78). Sans doute, en l’occurrence où l’é-
tat de nécessité est l’élément fondamental de la situation, l’institution
d’un for de nécessité se justifie d’elle même et il n’est pas malsain
d’ancrer dans cette considération d’ordre matériel le pouvoir pour
chaque État membre d’exercer à titre exceptionnel une compétence
universelle subsidiaire. Le risque est, bien sûr, que la solution ne conduise
à un impérialisme des conceptions matérielles du droit de l’Union en
matière alimentaire, mais le règlement a pris la juste précaution d’im-
poser une condition limitative en exigeant l’existence « d’un lien suf-
fisant avec l’État membre de la juridiction saisie ». Cependant la for-
mule semble bien laisser au juge un assez large pouvoir
d’appréciation (79). L’imprécision, telle qu’elle affecte par exemple la
directive française du lien caractérisé énoncée par l’arrêt Simitch n’est
pas très exagérément inquiétante lorsqu’elle ne joue que sur l’appré-
ciation de la compétence indirecte ; elle est beaucoup moins rassu-
rante lorsqu’il y va de la compétence directe où il ne s’agit plus d’ap-
prouver ou non une situation constituée, mais de fournir une
indication sur le tribunal devant lequel porter la demande. L’impré-
cision place alors la validité de l’indication entre les mains du juge
saisi et donc livre celle-ci à contre temps. La rationalité de la règle
s’en ressent. Elle s’en ressent d’autant plus que, par hypothèse, les
liens les plus significatifs, ceux qui rattachent la cause aux juridic-
tions de la résidence habituelle de l’une des parties, ne désignent
(78) V. Othenin-Girard, Quelques observations sur le for de nécessité en droit inter-
national privé suisse, Schweizerische Zeitschrift für internationales und europäisches Recht,
1999. 251 ; L. Corbion, Le déni de justice en droit international privé, PUAM, 2004 ;
V. Retornaz et B. Volders, « Le for de nécessité : tableau comparatif et évolutif », cette
Revue, 2008. 227.
(79) P. Franzina, « Sul forum necessitatis nello spazioi giudiziario europeo », Riv. dir.
int. 2009. 1121.
Rev. crit. DIP, 99 (3) juillet-septembre 2010
ALIMENTS SANS FRONTIÈRES 483
aucun un tribunal européen ; ni étroit, ni significatif, le lien se contente
ici d’être suffisant (80), ce qui n’aidera guère à son discernement par
le juge. Certes, puisque l’objet de la demande sera le plus souvent une
condamnation pécuniaire, il est concevable, dans une optique très prag-
matique, de tenir pour suffisant le lien que « cristalliserait » (81) la
présence dans le ressort de l’autorité saisie de biens eux-mêmes saisis-
sables. Les tribunaux français devront alors ressusciter la jurisprudence
Nassibian (82) mais, au fond, ce ne sera pas trop leur demander pour
une aussi bonne cause, tant ils paraissent par ailleurs cultiver depuis
un lustre une conception ouverte de l’universalité de leur compétence (83).
25. Subsistent néanmoins quelques incertitudes. Il est probable qu’il
faudra poser un jour à la Cour de justice la question de savoir si,
au delà de la lettre du texte, la condition visée (« aucune procédure
ne peut être introduite ») tient compte de la teneur de la loi appli-
cable au fond devant la juridiction d’un État tiers par ailleurs acces-
sible. Notamment, et en considération de la teneur « humanitaire »
de la règle de conflit par ailleurs mise en œuvre devant les fors des
États membres, la question est de savoir si l’impossibilité visée com-
prend l’hypothèse où la loi applicable selon l’État tiers n’octroie pas
d’aliments (84). Cependant, on peut penser que le dispositif de faveur
issu de la Convention de 1973, puis du Protocole de La Haye, ne
va pas jusqu’à instaurer un droit aux aliments indépendamment du
contenu de la loi applicable (85) ; il se borne à mettre en place des
rattachements en cascade de façon à faciliter l’accès aux aliments
lorsqu’il est prévu par au moins l’une des lois en présence. Il n’est
pas certain, par conséquent, que la situation dans laquelle la procé-
(80) N. Joubert, La notion de liens suffisants avec l’ordre juridique (Inlandsbeziehung)
en droit international privé, Litec, 2007.
(81) V. N. Joubert, op. cit., n° 215, p. 203.
(82) Cass. civ. 1re, 6 novembre 1979, cette Revue, 1980. 588, note G. Couchez ; JDI
1980. 95, rapp. A. Ponsard, Grands arrêts, n° 59.
(83) Cass. civ. 1re, 1er février 2005, NIOC, cette Revue, 2006. 140, note T. Clay, Rev.
arb. 2005. 693, note H. Muir Watt, D. 2005. 2727, note S. Hotte, Gaz. Pal. 27-28
mai 2005, note F.-X. Train ; Soc. 10 mai 2006, Dlle Isopéhi, cette Revue, 2006. 856,
note P. Hammje et E. Pataut, JDI 2007. 531, note J.-M. Jacquet, JCP 2006. II. 10121,
note S. Bollée, D. 2006. 1400, note P. Guiomard et 2007, pan. 1752, obs. P. Courbe,
RDC 2006. 1260, obs. P. Deumier.
(84) Sauf si elle devait être contraire à l’ordre public du for requis, par exemple en
prohibant catégoriquement l’octroi d’aliments à l’enfant naturel. De prime abord, l’exer-
cice de la compétence directe semblerait bien se justifier dans ce cas, car la décision de
l’État tiers serait insusceptible de reconnaissance.
(85) V. Protocole de 2007, art. 6 (moyens de défense particuliers) et article 13 (ordre
public). Sur le « droit aux aliments », V. P. Franzina, article préc., p. 1126.
Rev. crit. DIP, 99 (3) juillet-septembre 2010
484 DOCTRINE ET CHRONIQUES
dure « ne doit pouvoir raisonnablement être introduite ou doit se
révéler impossible » recouvre d’autres empêchements à l’obtention
d’aliments que d’ordre strictement procédural. Le règlement n’insti-
tue pas une « couverture alimentaire universelle ». La carence des
fors tiers envisagée semble correspondre à l’impossibilité objective,
sinon d’accéder à un for, du moins d’y introduire une action ali-
mentaire. On peut sans doute considérer que pareille situation inclut
le cas d’une défaillance des garanties fondamentales du procès équi-
table. Au delà, il reviendra sans doute à l’action des droits fonda-
mentaux de forcer la lettre du texte.
Rev. crit. DIP, 99 (3) juillet-septembre 2010