Alessandra Rollo
Alessandra Rollo
ALESSANDRA ROLLO
UNIVERSITÀ DEL SALENTO
Abstract – The transfer of vulgar, obscene or sexual language in interlingual subtitles can be an insidious
and controversial process where, besides the typical constraints of this AVT modality, the limits of
conscious or unconscious (self)censorship come into play. This issue is explored in the present paper, which
analyses the Italian subtitling of 21 nuits avec Pattie. Written and directed by the Larrieu brothers, the movie
is based largely on tales: from Pattie’s licentious stories of her sexual adventures with the men from the
village to tales of “necrophilous” Jean’s exploits. Released in France in 2015, the comedy was screened at
the 17th edition of the European Film Festival, which was held in Lecce from 18th April to 23rd April 2016.
For this event, the students of the MA in Translation and Interpretation at the University of Salento worked
on the translation into Italian of the English subtitles of the Festival films; I was then invited to revise the
Italian subtitles created by the students. Since the film in question is above all “a homage to the word”,
subtitling was rather challenging due to the need to combine several equally important factors: produce a
clear and effective target text while respecting space constraints; mitigate some expressions judged too
vulgar or embarrassing; and take care not to dilute the comedy’s spirit. This paper will reveal how,
alternating different strategies – transposition, paraphrasing, reduction, neutralisation and omission in some
cases – as well as some interventions of stylistic moderation and diaphasic variation, the Italian subtitles
were toned down compared to the French dialogues and English subtitles, while an attempt was nonetheless
made to keep the distinctive features of the film and its characters.
Keywords: subtitling; (self)censorship; nature, sex and necrophilia; standard language; mitigation.
1. Introduction
Parmi les différentes modalités de traduction audiovisuelle (TAV), où le traducteur a
affaire simultanément à deux modes de discours imbriqués l’un dans l’autre, à savoir le
visuel et l’acoustique, le sous-titrage interlinguistique est la plus répandue, à côté du
doublage; il se configure comme une forme unique de traduction, caractérisée par des
spécificités et des finalités communicatives ainsi que par des stratégies traductives qui lui
sont propres.
Au nombre des enjeux auxquels se heurte le sous-titreur, on peut compter le
transfert du langage bas ou obscène (gros mots, interjections, références sexuelles), qui
constitue un aspect saillant de la langue orale, surtout dans certains contextes
communicatifs. Bien que les avis à cet égard ne soient pas univoques, on ne peut pas nier
1
C’est l’essai de Jean-Marie Gustave Le Clézio dont on voit la couverture dans le film; la lecture de cet
ouvrage remonte aux années de jeunesse des frères Larrieu, les deux réalisateurs.
230 ALESSANDRA ROLLO
que transférer des mots tabous ou des expressions vulgaires dans des sous-titres
interlinguistiques reste un processus difficile, qui convoque le concept de fidélité au
produit source, face aux concepts de justesse et d’acceptabilité en langue cible (une langue
écrite). C’est bien là la problématique abordée dans cette contribution, qui aura pour objet
le sous-titrage en italien de 21 nuits avec Pattie.
Écrite et réalisée par les frères Arnaud et Jean-Marie Larrieu, 21 nuits avec Pattie
est une comédie élégante et saupoudrée de merveilleux, ouvrant au sujet tabou de la
nécrophilie. Avec la liberté narrative qui les caractérise, les cinéastes, très connus pour
leur conception libertaire du monde, mettent en scène une confrontation, à la fois bizarre
et hilarante, entre deux femmes antithétiques: l’une frigide, l’autre libertine; en arrière-
plan, d’autres personnages mus tous par leurs pulsions. Les Larrieu attestent par là, une
fois de plus, l’anti-puritanisme et “la dualité de leur cinéma, littéraire mais charnel,
cérébral mais physique” (Uzal 2015, p. 10).
Sortie en France en 2015, la comédie a été projetée lors de la XVIIe édition du
Festival du Cinéma Européen qui s’est tenu à Lecce du 18 au 23 avril 2016.2 En vue de
cette manifestation, qui jouit, entre autres, du patronage de l’Université du Salento, les
étudiants de Master en Traduction et Interprétariat s’occupent de la traduction en italien
des sous-titres anglais des films qui participent aux différentes sections. En tant
qu’enseignante-chercheuse en Langue et traduction françaises, j’ai été invitée à réviser le
sous-titrage italien fait par l’étudiante Maria Laura Nicolini, chargée de la traduction; il ne
faut pas oublier, en effet, qu’en utilisant une traduction-relais, on court le risque de
commettre des erreurs, d’altérer le texte ou de donner lieu à des contresens. Pour ma part,
je pouvais compter sur la liste des dialogues et sur le visionnement du film, afin de
m’assurer de sa correcte transposition en italien, toujours dans le respect des normes de
synchronisation; une tâche qui, à vrai dire, n’a pas été aisée du tout et qui a démontré
combien cette modalité de TAV est complexe et délicate.
Avant d’illustrer les différents cas d’étude repérés dans le film et les solutions
traductives adoptées en italien, on va reprendre tout d’abord les caractéristiques
marquantes du sous-titrage, en centrant l’intérêt sur les écueils qu’il implique et sur les
interventions de censure qui peuvent l’accompagner.
2
Le Festival du Cinéma Européen, qui se déroule à Lecce depuis 2000 (excepté pour la première édition qui
a eu lieu en province de Bari), est la première et la seule rétrospective dédiée au cinéma européen en Italie.
C’est une fête de la culture européenne et méditerranéenne qui diffuse chaque année à peu près 100 films
(longs métrages, courts métrages et documentaires) provenant de plusieurs pays européens, avec une
attention particulière aux jeunes réalisateurs et acteurs. Comme cela arrive habituellement dans les
festivals de films, les sous-titres sont bilingues afin de toucher un public plus large: la première langue est
l’anglais pour garantir l’internationalité et la deuxième est la langue du pays où se tient le Festival.
Sous-titrer le langage sexuel et vulgaire. Enjeux traductifs entre censure et expressivité 231
3
Le transcodage est réalisé conformément à des contraintes textuelles, puisque la lecture d’un texte écrit
demande normalement plus de temps que l’écoute d’un texte oral (Eugeni 2011, p. 268), et à des
contraintes spatio-temporelles. Selon ce qu’on appelle dans le jargon professionnel “la règle des 6
secondes” (six-second rule), on utilise de préférence 37 caractères au maximum par ligne, pour un total de
74 caractères sur deux lignes, lus en 6 secondes (Díaz Cintas 2007, p. 2). Ces paramètres standard,
susceptibles d’ajustements en fonction de la situation (voir Gottlieb 1994b, p. 274; Becquemont 1996, p.
148), se réfèrent au spectateur moyen, le temps de lecture n’étant pas identique pour tous, mais étant
étroitement lié à l’âge, au sexe, à la culture et aux habitudes des destinataires. En plus, il faut tenir compte
du lexique employé: des sous-titres plus longs et plus explicites sont plus lisibles que des sous-titres
soumis rigidement aux contraintes de longueur traditionnelles (Perego, Taylor 2012, p. 109). L’enjeu
réside précisément dans la capacité de trouver un bon équilibre entre la longueur des sous-titres et la
densité des informations fournies, pour ne pas ralentir la lecture ni appauvrir le contenu du texte.
232 ALESSANDRA ROLLO
Bref, le sous-titrage ne peut pas se réduire à un transfert des dialogues d’une langue
dans une autre, visant à la recherche d’équivalences verbales,4 mais, à l’instar de toute
autre typologie de traduction, c’est une activité créative qui privilégie la composante
pragmatique. Sans nier la nécessité d’aboutir à un certain niveau de standardisation, le
sous-titreur doit pouvoir donner sa propre contribution, en préservant l’aspect illocutoire
du texte (Kovačič 1995a, p. 381), ce qui s’avère décidément plus difficile lorsqu’on a
affaire aux limites imposées par la censure.
4
Ce sont surtout les grosses agences internationales qui produisent un template file (contenant les sous-titres
en anglais) et puis demandent aux traducteurs de les traduire, le résultat étant souvent une traduction
incrustée.
5
Rappelons que le concept de “manipulation” peut être entendu aussi bien dans un sens positif (technique)
que dans un sens négatif (idéologique) (Díaz Cintas 2012a, p. 275; 2012b, pp. 284-285).
Sous-titrer le langage sexuel et vulgaire. Enjeux traductifs entre censure et expressivité 233
à faire défiler à l’écran, même si pour quelques instants, des mots vulgaires ou des
expressions vexantes, dont la lecture, passant par le sens de la vue, risque d’accentuer
l’effet et de choquer la sensibilité du spectateur; autrement dit, les mêmes mots à l’écrit
pourraient être perçus comme plus grossiers que s’ils étaient prononcés à l’oral, donc
saisis par l’ouïe et, partant, plus volatiles. “Un mot imprimé ne produit pas exactement le
même effet que le mot prononcé” (Sadoul, 2014, p. 89), mais peut déchaîner une tout autre
réaction auprès du public quand le texte s’étale en lettres d’affiche sur l’écran.
Comme le souligne Díaz Cintas (2001, p. 51):
The context where reading takes place must also be taken into consideration then. Although
reading is ultimately an individual act, it is not the same to read a book on your own, in
private, as to read (and watch) a film as part of a gregarious group.
Les paysages sauvages, avec leurs lumières sensuelles, ne sont pas de simples
toiles de fond dans l’art des deux réalisateurs, mais ils participent aux pulsions des
personnages, “tout ce qui fait l’originalité de leur cinéma est déjà là: mélange des
registres, importance des lieux, sens de la lumière, sensualité des rapports humains” (Uzal
2015, p. 6).
C’est ainsi que dans les séquences du film alternent différents cadrages de plan: des
plans moyens (ou plans pieds), mi-moyens (ou plans tailles) et rapprochés (ou plans
poitrines), permettant aux spectateurs de concentrer l’attention sur les personnages et de
saisir leur expressivité ou sensualité, aux plans d’ensemble, qui ouvrent sur un panorama
majestueux, à couper le souffle…
4.1. Synopsis
Se configurant comme une fable onirique, qui fait écho au cinéma fantastique, 21 nuits
avec Pattie mélange enquête policière, dialogues obscènes et sensations imaginaires, une
véritable alchimie de sexualité ouverte, de contes et légendes provinciales et d’événements
mystérieux, sur fond d’une nature magique et luxuriante, presque une entité surnaturelle.
Le désir sexuel transpire de partout, non seulement des habitants (Pattie, André, Jean),
mais aussi de la terre, une forêt habitée où poussent des champignons en forme de phallus.
Ce voyage aux confins du réel et du désir féminin est également, et surtout, un
éloge de la parole (Odicino 2015), soit-elle littéraire – incarnée par le personnage de Jean
qui, par sa voix magnétique, lie amour et mort – ou triviale – tel est le cas des tirades crues
de Pattie devant Caroline qui, le visage éthéré et stupéfait, subit la logorrhée de la femme,
de façon polie mais un peu forcée. Par sa liberté de langage, sa vigueur sexuelle, son
6
Le scénario a été inspiré par une personne réelle: la vraie Pattie est une amie d’amis des deux cinéastes et
habite le village de l’Aude représenté dans le film. Les Larrieu l’ont connue personnellement et l’ont
entendue raconter, un soir d’été, ses récits amoureux et sexuels.
7
Pour la fiche technique du film, voir la sitographie finale.
Sous-titrer le langage sexuel et vulgaire. Enjeux traductifs entre censure et expressivité 235
atmosphère panthéiste, le film oscille entre la chair, l’esprit et le verbe, celui-ci devenant
la deuxième clé du bonheur, après la nature. “À partir des mots, chacun peut se créer ses
propres images”, affirment les deux cinéastes (cités dans Mandelbaum 2015). Avec une
inversion d’approche par rapport à la production précédente, où l’amour et la nudité se
combinaient inexorablement, dans cette comédie les Larrieu privilégient la parole, par
laquelle passe la charge érotique, laissant à l’image la suggestion, la promesse du plaisir
(le sexe n’est pas montré ouvertement à l’écran; tout en étant une femme à la sexualité
libérée, Pattie n’est dévêtue dans aucune scène,8 mais sa jouissance se manifeste
exclusivement dans la prolixité et la minutie de ses anecdotes licencieuses). “Les hommes
sont parlés. On a voulu faire du porno comme Alain Guiraudie ou Gaspar Noé, mais le
nôtre est verbal” (Jean-Marie Larrieu, cité dans Morice 2015).
Dans 21 nuits avec Pattie, le sexe est donc l’apanage des conteurs, d’où l’allusion
dans le titre aux Mille et Une Nuits, où Shéhérazade, pour sauver sa vie, raconte chaque
nuit au sultan une histoire dont la suite est renvoyée au lendemain (Dénouette 2015). Au
cours du film, Pattie fait une référence expresse au titre, lorsqu’elle parle à Caroline du
projet que sa mère Isabelle avait à propos de l’écriture d’un livre avec leurs histoires de
bal, le titre envisagé était justement 21 nuits avec Pattie, 21 étant l’atout le plus fort au
Tarot. Les Larrieu, quant à eux, lors de leur entretien avec Quentin Mével, déclarent avoir
eu vingt-et-un jour de tournage pour le film, c’était là la commande (Mével 2015, p. 137).
Au bout d’un parcours cathartique, Caroline réapprend à s’ouvrir au monde, à jouir
pleinement de ses sentiments, et devient enfin une vraie femme, symbole d’une
renaissance qui fait contrepoids à la mort. C’est précisément par l’entremise du corps de sa
mère décédée (même dans la mort, sa mère semble plus vivace qu’elle dans la vie) et grâce
à sa rencontre avec Pattie, à la sensualité débordante, que la femme reprend conscience de
son propre corps et retrouve sa libido avec son mari Manuel. Mais une autre figure est
fondamentale dans ce réveil au courant de la vie: celle de Jean, le romancier nécrophile
dont la ressemblance avec Le Clézio est fortement symbolique, puisque les personnages
lecléziens se nourrissent de préoccupations matérielles et de perceptions sensorielles qui
les rendent vivants. Le langage du film agit bien sur un double niveau: d’une part, avec
Pattie et ses récits lascifs, d’autre part, avec Jean et son éloquence morbide. “Deux faces
d’une même pièce que sont l’Éros et le Thanatos” (Jourdain 2015).
À la fin, on ne se soucie plus du ravisseur du cadavre, le point focal de l’histoire
n’étant pas l’identité du profanateur, mais la jouissance retrouvée de Caroline, une héroïne
décomplexée. La scène finale du film nous montre le fantôme d’Isabelle qui fait un dernier
plongeon dans la piscine sous l’œil complice de Pattie; on comprend alors que la
disparition du corps n’était pas l’œuvre d’un voleur, mais d’une mère qui, souhaitant
transmettre à sa fille son bien le plus précieux, lui offre par sa fugue un délai pour
regagner “la source cachée de son désir” (Dénouette 2015). Ainsi le cercle se referme-t-il:
la villa léguée par la défunte, appelée en occitan Fount d’Estrémiéro, qui signifie ‘source
cachée’, apparaît comme la maison du bonheur et Caroline décide de ne pas la revendre.
Finalement, la sexualité – avec l’accomplissement du désir –, même si elle prend
des formes amorales et inacceptables socialement, telles que la nécrophilie, n’est pas vue
comme une pathologie et n’est soumise à aucun jugement, mais est “regardée comme la
vérité profonde de personnages qui s’assument souverainement, au-delà de toute morale
imposée” (Uzal 2015, p. 7).
8
Une seule fois on entrevoit son corps nu sur l’herbe, où elle s’est endormie, mais il ne s’agit pas d’une
scène de sexe.
236 ALESSANDRA ROLLO
La taxonomie de référence des stratégies de sous-titrage est celle élaborée par Gottlieb
(1992), s’entrecroisant avec le modèle proposé par Lomheim (1995, 1999). Les cas
d’étude ci-dessous montreront comment, dans un jeu d’équilibriste, alternant des stratégies
de transposition, de paraphrase, de réduction et de neutralisation, parfois d’omission (ou
9
Les paramètres que nous avons dû suivre reposaient sur un rythme de lecture un peu plus rapide: 39
caractères par ligne (78 caractères pour deux lignes) en 6 secondes, soit 160 mots par minute. En effet,
concernant les sous-titres au cinéma, on peut utiliser jusqu’à 40 ou 41 caractères, voire 43 dans certains
festivals de films, “car il est communément admis dans la profession qu’il est plus facile et plus rapide de
lire des sous-titres sur un écran de cinéma qu’à la télévision” (Díaz Cintas 2008, p. 38).
10
À propos du rôle des spectateurs dans les choix de traduction et d’adaptation dans l’audiovisuel, voir aussi
Gambier 2003.
Sous-titrer le langage sexuel et vulgaire. Enjeux traductifs entre censure et expressivité 237
Tableau 1.
Tableau 2.
11
Le répertoire de traduisants étant plutôt varié, on a décidé d’utiliser plusieurs solutions pour le même mot.
12
On signalera, à chaque tour, le(s) numéro(s) de(s) sous-titre(s) concerné(s) et, entre parenthèses, le
timecode (time in et time out); dans les dialogues sous-titrés, en anglais et en italien, on utilisera une seule
barre pour indiquer la division du sous-titre sur deux lignes, deux barres pour indiquer le passage d’un
sous-titre à l’autre, alors que les symboles d’ouverture et de clôture <i> et </i> renferment les répliques
prononcées par des voix hors champ.
238 ALESSANDRA ROLLO
Tableau 3.
Tableau 4.
Tableau 5.
Tableau 6.
Dans le Tableau 7, afin d’équilibrer le ton grossier véhiculé par la traduction littérale du
mot merde, on a estompé l’expression suivante relevant d’un registre vulgaire, qui a cédé
la place à une formule standard:
Tableau 7.
La forme verbale emmerder (Tableau 8), employée à la forme affirmative dans l’original,
est neutralisée dans les versions anglaise et française et remplacée par un contraire
négativisé.
Sous-titrer le langage sexuel et vulgaire. Enjeux traductifs entre censure et expressivité 239
Tableau 8.
Les cinq passages qui suivent (Tableaux 9-13) représentent les moments où Pattie
s’attarde dans ses récits sexuels, fourmillant de nombreux détails, marqués par un français
argotique et obscène. En balançant constamment entre le besoin d’adoucir certaines
séquences décidément trop salaces et la volonté de rendre au mieux l’esprit du film, on a
fait appel à une palette de possibilités puisant aux ressources de la langue italienne
(standard, familière, populaire et parfois vulgaire) pour réaliser un sous-titrage aussi
efficace que possible; dans quelques cas, on a laissé de côté des vulgarités jugées plus
fortes à l’écrit qu’à l’oral, quitte à provoquer un certain degré d’entropie. Il n’en est pas
ainsi pour les sous-titres anglais, qui optent pour des solutions traductives plus directes et
plus connotées, s’appuyant sur des mots interdits ou forbidden words (Allan and Burridge
2006), souvent censurés au nom de la pudeur et du politiquement correct (‘to fuck’,
‘cock’, ‘knob’, ‘pussy’, etc.).
quand il baise… Il maîtrise, fucks. // In control but he Controlla tutto e ottiene ciò
et en même temps il prend gets his kicks. // Nothing che vuole. // Solo con il suo
son pied… Tout avec la but cock, / no messing gingillo, / senza smancerie. //
bite, pas de chichis… De around. // I’ve been wet Ero bagnata già da un po’. //
toute façon je mouillais for a while. // He found the Ha trovato il giusto ritmo /
depuis un bon moment… Il right rhythm / without senza bisogno di parlare. //
a pris le bon rythme tout de needing to talk. // He never Non era mai stanco, /
suite. Pas besoin de parler. weakened, / despite all the nonostante la sbronza. // Era
Il assurait à mort, alors booze. // He was in in paradiso. // Io non sapevo
qu’il avait picolé, je te dis heaven. / I had no idea dove mi trovavo. // Mi stava
pas!... Il était aux anges… where I was. // He was scopando, / era così bello. //
Moi je savais plus où pounding my pussy, / it Era proprio dentro di me. /
j’étais… Je sais pas depuis felt so good. // He was All’improvviso, si è fermato.
combien de temps il me deep inside me. / All of a // Mi ha girata e mi ha
limait la chatte, c’était sudden, he stopped, // sodomizzata. // Sapeva di non
super bon, je le sentais bien flipped me over and dover chiedere. / Non ha perso
en moi, profond… Et tout à sodomised me. // He knew tempo. Porca vacca. //
coup, il s’arrête… Il me he didn’t need to ask. / No Sentivo le sue palle contro di
retourne! D’un geste!… Il a time wasted. Holy shit… me / e sono venuta. Ø // […]
une force!... Et il me // With his balls banging // Ø È durata poche settimane.
sodomise… Il a pas my pussy, / I melted. Ø // // Stavo diventando pazza. //
demandé, c’était pas la […] // Ø It lasted a few Totale dipendenza. //
peine, il le savait, pas de weeks. / I was going crazy.
contre temps… Et là… //
Putain! Sentir battre ses
couilles contre ma chatte…
J’ai tout lâché… Lui
pareil… Et “CRAC”! […]
Putain, ça a duré quelques
semaines, je devenais
dingue… Totalement
accroc.
Tableau 9.
Concernant les cas les plus saillants relevés dans le Tableau 9, le mot familier machin a
trouvé son équivalent dans ‘affare’, alors que bite, mot d’argot pour ‘pénis’, répété deux
fois dans ce dialogue, a été traduit par deux mots de registre standard, respectivement
‘pene’, qui est le traduisant neutre, et ‘gingillo’ (‘jouet, bibelot, breloque’), une forme
euphémique utilisée pour désigner de jolis objets. De même, on a opéré une atténuation
stylistique dans la traduction de il baise par ‘fa sesso’ pour utiliser ensuite l’expression
vulgaire, mais moins détaillée que celle de l’original, ‘mi stava scopando’, comme
traduisant de il me limait la chatte; une solution, dirait-on, “hypéronymique”, selon la
terminologie de Lomheim. Une autre expression à l’impact très fort est il me sodomise,
pour laquelle on a adopté, malgré quelques hésitations initiales, la transposition par la
forme littérale ‘mi ha sodomizzata’. Enfin, on a apporté une réduction partielle dans le
transfert de Sentir battre ses couilles contre ma chatte… J’ai tout lâché, traduit par
‘sentivo le sue palle contro di me e sono venuta’, où l’on a évité d’insister sur le syntagme
ma chatte, tandis qu’on a totalement omis Lui pareil… Et “CRAC”!, suivant le repérage
du sous-titrage anglais; une omission déterminée surtout par la vitesse du dialogue et le
changement de plan, qui conditionnent le temps d’affichage du sous-titre.
Sous-titrer le langage sexuel et vulgaire. Enjeux traductifs entre censure et expressivité 241
Tableau 10.
l’ho baciato con la lingua’.13 La paraphrase la plus visible concerne le changement d’une
expression qui ne laisse rien à l’imagination comme Je commence à le sucer par une
formule beaucoup plus nuancée, jouant plutôt sur l’allusion sexuelle, ‘per fargli un
lavoretto’ (‘pour lui faire un petit travail’); enfin, le mot standard ‘pene’ revient comme
traduisant de bite, dont la deuxième occurrence dans l’énoncé une belle bite est annulée au
profit de la forme réduite ‘bello’.
Tableau 11.
Le Tableau 11 offre trois cas sur lesquels focaliser l’attention: pour coucher avec “Jésus”
et en train de baiser une parisienne, on a choisi la transposition par la forme verbale de
registre populaire ‘farsi qualcuno’, déclinée respectivement dans ‘farmelo’ et ‘che si
facevano una parigina’, ce qui a permis à la fois de conserver une traduction littérale, y
compris au niveau du registre, et de trouver des formules plus concises; en revanche, on a
neutralisé l’expression triviale j’aime le cul par la solution standard ‘Amo il sesso’.
Ci-dessus (Tableau 12), l’énième récit des exploits sexuels de Pattie, qui, après
s’être réveillée au bord du lac, n’épargne aucune grossièreté, parfois choquante, devant
une Caroline étonnée et embarrassée; on perçoit néanmoins les premiers symptômes d’une
sorte de métamorphose qui mènera la femme à une expérience insolite avec le mystérieux
Jean. Au-delà de la parfaite correspondance entre les mots manche et ‘bastone’ indiquant
l’organe génital masculin, les interventions vont toutes dans le sens d’un allègement du
texte, à partir de la substitution du mot vulgaire cul par l’équivalent standard ‘sedere’,
jusqu’à emmerdes, traduit par ‘seccatura’. Quant aux 2 occurrences de bite, la première
disparaît dans la version italienne sous l’effet d’une réduction assez évidente, alors que la
deuxième est maintenue et transférée par le mot non connoté ‘pene’; en plus, on a
paraphrasé l’expression après en avoir pris plein les fesses, en raison de sa connotation
13
En fait, en italien il existe la forme familière ‘limonare (con qcu)’, un régionalisme du Nord signifiant
‘embrasser quelqu’un sur la bouche en se servant de sa langue’, qui serait le traduisant des formes
argotiques galocher ou rouler une pelle.
Sous-titrer le langage sexuel et vulgaire. Enjeux traductifs entre censure et expressivité 243
très marquée, par ‘dopo una buona scopata’ (‘après une bonne baise’), qui a laissé inaltéré
le message au moyen de l’équivalence situationnelle.
Tableau 12.
244 ALESSANDRA ROLLO
Tableau 13.
Sous-titrer le langage sexuel et vulgaire. Enjeux traductifs entre censure et expressivité 245
Après les nombreuses aventures amoureuses avec les hommes du coin, Pattie a enfin une
rencontre intime avec Jean, un homme très éloigné d’elle et que Caroline a pris pour le
célèbre écrivain Le Clézio (Tableau 13). Si la situation est différente, le registre langagier
reste tout à fait le même, avec un compte-rendu on ne peut plus minutieux de l’acte sexuel.
Un autre dialogue problématique en phase de sous-titrage…
En ce qui concerne les mots désignant l’organe masculin, à savoir bite, gland et
sexe (2 occurrences), ‘pene’ se confirme le traduisant de bite, alors que gland n’est pas
transféré en italien, grâce à la reprise anaphorique dans l’énoncé ‘Lo sentivo palpitare
nella mia bocca’; de même, la réduction au moyen de la recatégorisation appliquée à Je
voulais pas monter sur son sexe, qui devient ‘Non gli sono salita sopra’, produit
l’effacement de la première occurrence du mot sexe, traduit, dans le passage suivant, par le
mot familier ‘affare’, déjà utilisé précédemment (Tableau 8). La transposition a bien
marché pour: il bandait ferme, ‘ce l’aveva duro come il marmo’, présent aussi dans un
autre moment du film (Tableau 9), je lui caressais les couilles, ‘gli accarezzavo le palle’
(où le mot ‘palle’, quoique trivial, appartient désormais au langage populaire par rapport
au traduisant littéral ‘coglioni’, de registre vulgaire et, en plus, avec un nombre supérieur
de caractères) et pour je baise toute seule dans le dernier énoncé, où l’on emploie le même
traduisant du verbe baiser que l’on a utilisé dans le Tableau 10. D’autres expressions ont
été paraphrasées et réduites, car trop explicites pour passer à l’écran; tel est le cas de: Je
l’ai sucé comme une diablesse, ‘L’ho sfinito come non mai’ (‘Je l’ai épuisé comme
jamais’), il devait se croire dans une chatte de jeune fille, ‘Gli sembrava di farsi una
verginella’ (‘Il lui semblait baiser avec une jeune fille vierge’), je prenais un pied de
dingue à le sucer, ‘Provavo un tale piacere a tenerlo in bocca’ (‘j’éprouvais un tel plaisir à
le tenir dans ma bouche’) et J’avais juste envie de le sucer à la perfection, ‘Volevo
continuare fino alla fine’ (‘Je voulais continuer jusqu’à la fin’). À remarquer l’omission
de entre ses jambes dans l’énoncé à quatre pattes entre ses jambes, traduit simplement par
‘a gattoni’, mais dans ce cas le choix a été dicté essentiellement par les limites spatiales,
de même que dans les sous-titres anglais; un dernier exemple de réduction et d’atténuation
stylistique dans Ma chatte mouillait comme jamais, ‘Ero così bagnata’, qui exprime
parfaitement le sens, sans pourtant mentionner l’organe féminin.
Nous voulons également signaler un autre passage peu après le début du film, où
Pattie décrit à Caroline une situation à mi-chemin entre la réalité et la fantaisie, on
retrouve encore le mot bite, référé cette fois à la forme des champignons poussant dans
une clairière (Tableau 14):
Tableau 14.
Là où l’anglais reste proche de l’original, dans les sous-titres italiens on opte pour une
forme adjectivale de registre standard, stylistiquement plus élevée.
Dans la séquence suivante (Tableau 15), assez longue, rapportée presque
intégralement dans le tableau (hormis quelques brefs passages), c’est la voix de Jean que
246 ALESSANDRA ROLLO
Caroline écoute, en allant du bal au cimetière, dans les écouteurs que le gendarme lui a
mis sur les oreilles.14 Le spectateur assiste à la rencontre de l’Éros et du Thanatos, il peut
toucher du doigt la dualité qu’incarne le cinéma des Larrieu, se trouvant catapulté d’un
récit aux limites de l’invraisemblable, construit sur un langage recherché et allusif, à une
réplique directe et explicite, extrêmement charnelle. Les différences langagières d’ordre
diaphasique reflètent inévitablement autant de différences diastratiques, vu le différent
statut social de Jean et de Pattie. La combinaison entre mort et sexe, formalisme et
volupté, français normé et français populaire ou vulgaire, trouve ici l’une des meilleures
expressions du film.
14
La future tombe de la mère de Caroline est sur écoute.
Sous-titrer le langage sexuel et vulgaire. Enjeux traductifs entre censure et expressivité 247
Tableau 15.
enfin je crois pas, en tous I think so. // I haven’t done credo. // Non ho fatto niente.
cas j’ai rien fait euh… Je anything. // I’m just stiff as // È duro come un ferro. //
bande comme un âne, c’est a board. // You’re the one Sei tu a essere cambiata. //
tout… C’est toi qui as who’s changed. //
changé.
CAROLINE Approche… Elle est Come closer. // It’s Avvicinati. // È magnifico. //
magnifique. Elle est très magnificent. // It’s È stupendo, amore mio. //
jolie, mon amour, vraiment. beautiful, my love. // And Così morbido. //
Et puis toute douce. so soft… // […] //
[…] […] // Prendimi ora, tesoro. // Sono
Maintenant mon amour, tu Take me now, my love. // tutta bagnata. // Infilalo con
vas me prendre… Je I’m dripping wet. // Stick calma e in profondità. //
mouille grave. Tu vas me your new thing in nice Dolcemente. // A lungo. //
le mettre bien profond ton and deep. // Gently… //
nouvel engin… Tout For a long moment. //
doucement, très longtemps.
MANUEL … Bien sûr, mon amour. Of course, my love. // Certo, amore mio. //
Tableau 16.
Afin de synthétiser et de prouver concrètement les différences dans les trois langues, nous
indiquons, dans les deux figures ci-dessous, le nombre d’occurrences de mots et
d’expressions grossiers (Figure 1) ainsi que d’expressions sexuelles explicites (surtout
celles qui relèvent d’un registre populaire ou trivial15) (Figure 2) dans les trois versions:
5
Français
Anglais (-38%)
13 21
Italien (-76%)
Figure 1
Gros mots et expressions/interjections vulgaires.
15
On n’a pas pris en compte les occurrences de registre familier comme machin, ‘tackle’, ‘affare’ dans le
Tableau 9, paquet, ‘basket’, ‘pacco’ dans le Tableau 10, ton nouvel engin, ‘your new thing’ dans le
Tableau 16, les mots italiens ‘gingillo’ dans le Tableau 9 et ‘affare’ dans le Tableau 13, les interjections de
surprise La vache!, ‘Holy cow!, ‘Porca vacca!’ dans le Tableau 9. De même, on n’a pas comptabilisé les
cas où l’italien utilise le traduisant standard ‘pene’ en correspondance d’expressions de registre bas ou
populaire en français (par ex., bite).
Sous-titrer le langage sexuel et vulgaire. Enjeux traductifs entre censure et expressivité 249
16
42 Français
Anglais (-9,5%)
Italien (-62%)
38
Figure 2
Expressions obscènes (registre populaire ou trivial).
D’après ces données, il est fort évident que la version sous-titrée italienne présente un
écart considérable par rapport à l’original, mais aussi à la version anglaise, sous l’effet de
de l’atténuation et de la standardisation stylistique qui ont sous-tendu l’opération de sous-
titrage.16
En utilisant notamment les stratégies de neutralisation, de paraphrase, de réduction
et, au besoin, d’omission (au juste, 3 cas pour l’interjection vulgaire putain et 2 fois pour
des segments textuels, en plus de quelques reprises anaphoriques d’un terme trivial par le
pronom personnel complément correspondant), nous avons consciemment édulcoré les
sous-titres italiens et adouci le ton de certains passages, optant parfois pour des
généralisations. “Indeed, omissions and reformulation go hand in hand, and sometimes
reformulations may be more effective than downright omissions” (Díaz Cintas, Remael
2014, p. 162).
Le phénomène de la normalisation stylistique rentre dans ce que Gottlieb (2001, p.
22) qualifie de “centripetal effect in translation”, qui peut donner comme résultat des
produits “less emotional, less ambiguous and less bizarre than their original counterparts”.
Ce qu’on lit dans les sous-titres peut donc s’avérer moins personnel, moins offensif ou
moins amusant que ce que les acteurs en langue source disent ou veulent communiquer,
mais peut être plus facilement accepté dans le contexte cible.
D’autre part, les exemples de transposition intégrale, décrits au cours de cette
analyse, attestent notre souci de ne pas trahir l’essence profonde du film, dont le fil rouge
est précisément le sexe et la liberté d’en parler sans contraintes.
En définitive, faute de pouvoir combler dans les sous-titres la distance perçue entre
vulgarité dans la langue parlée et vulgarité à l’écrit, nous avons partiellement sacrifié
l’équivalence expressive, tout en préservant l’équivalence sémantique.
Un dernier élément sur lequel nous voulons nous arrêter concerne la mise en scène de la
dimension sonore de la parole par les sous-titres, notamment lorsque la voix présente des
traits distinctifs ou des imperfections articulatoires bien identifiables.
16
Comme le dit Santaemilia (2005, p. 121), bien qu’il ne se réfère pas spécifiquement au domaine
audiovisuel: “[…] translation of sex, more than any other aspect, is likely to be ‘defensive’ or
‘conservative’, tends to soften or downplay sexual references, and also tends to make translations more
‘formal’ than their originals, in a sort of ‘hypercorrection’ strategy” (voir aussi Santaemilia 2008).
250 ALESSANDRA ROLLO
Tableau 17.
17
À signaler que ce bûcheron aussi existe vraiment; Arnaud Larrieu raconte qu’un jour cet homme, d’une
petite taille, mais très puissant, lui a livré du bois, en vidant son camion en six minutes par des
mouvements rapides et précis.
Sous-titrer le langage sexuel et vulgaire. Enjeux traductifs entre censure et expressivité 251
CAROLINE Vous avez vu mon cul et You think I have a hot ass? Pensa che ho un bel sedere?
vous le trouvez bon? // //
ANDRÉ Oè! Ni va? … Inconito. Ni Wannago? // Incognito. // Andiamo? // Incognito. //
va? Ni va! Letsgo? // Letsgo! // Andiamo? // Andiamo! //
CAROLINE Non, non, non, en fait non, No. // No, actually. // It’s No. // No, grazie. / Non è la
je… Ce soir ça va pas le no good tonight, André. // serata giusta. // Devo vegliare
faire. Il faut que je m’occupe I need to see to my mother. su mia madre. //
de ma mère. J’ai… //
ANDRÉ Sr? - Sure? / - Sicura? /
CAROLINE Je suis désolée… Oui, sûre, - Sorry. I’m sure, yes. // - Mi spiace. Sono sicura. //
oui.
ANDRÉ Ba… Jcopren… Pltar? Ok. Gotit. Later. // Capito. Dopo. //
CAROLINE Plus tard, oui André oui Yes, later, André. All Sì, dopo, André. Va bene. //
d’accord. right. //
ANDRÉ Oè. --- ---
CAROLINE Ouais. --- ---
ANDRÉ Qa tu ve hein! Anytime! // Quando vuoi. //
Tableau 18.
En adoptant une solution différente par rapport à celle appliquée par les sous-titres anglais,
où les mots prononcés par ce personnage sont liés les uns aux autres, au préjudice de leur
intelligibilité, on a cherché à doser les signaux écrits pour ne pas entraver la réception du
public italien et on a choisi de modifier partiellement la syntaxe, en proposant des phrases
elliptiques d’auxiliaires, de déterminants et de prépositions, aptes à exprimer la façon de
parler rudimentaire et défectueuse du villageois.
5. Pour conclure
De toute évidence, le sous-titrage, qui représente une forme essentielle de traduction à
l’écran, pose de nombreuses difficultés pour les raisons que l’on a illustrées dans les pages
précédentes; il est question d’allier et de satisfaire différentes exigences, qui ne sont pas
toujours compatibles.
21 nuits avec Pattie, qui a fait l’objet de notre intérêt dans le présent article, est un
film jouant sur le désir féminin – éprouvé et assumé jusqu’au bout, ou perdu et enfin
retrouvé – ainsi que sur la parole, en tant que véhicule verbal de la jouissance féminine. La
sexualité se confirme une composante essentielle et omniprésente dans la production des
frères Larrieu, “une forme suprême de liberté. À condition de se laisser porter par ses
désirs. Et ceci en parfait accord avec les sentiments” (Uzal 2015, p. 6). Une sexualité
ouverte, quoique seulement sur le plan verbal, qui se combine avec la ligne dramaturgique
osée de la nécrophilie.
Étant donné ces prémisses – filtres de pudeur imposés par le sujet très sensible
abordé dans la pellicule, associés aux contraintes spécifiques à l’opération de sous-titrage
– le transfert traductif ne saurait pas être des plus simples; en témoignent les exemples
présentés ci-dessus, où l’on a pu observer la mise en œuvre de toute une série de stratégies
(de la transposition à la paraphrase, à la réduction, jusqu’à l’omission, outre les
interventions d’atténuation stylistique et d’élévation diaphasique) visant, d’un côté, à
sauvegarder la spontanéité et la fluidité des dialogues, de l’autre, à ‘ajuster’ le texte, afin
d’assurer une bonne réception de la comédie et son acceptabilité auprès d’un public
transversal.
252 ALESSANDRA ROLLO
Even when immersed in the original, subtitlers cannot escape their own perceptions and
stylistic eccentricities. […] Subtitles are not strictly solitary nor are they truly
collaborative. They are interpretations of how one person represented the dialogue at a
given moment. (Bannon 2010, pp. 131-132)
Il faut également rappeler qu’au-delà de la présence d’une dose plus ou moins forte de
subjectivité et du caractère arbitraire de certaines décisions ponctuelles, les interventions
de censure et les opérations de normalisation ou de manipulation des produits
cinématographiques et télévisés, presque draconiennes dans le passé, sont encore
relativement justifiées et acceptées, dans des proportions variables selon le système
référentiel d’appartenance (valeurs, croyances, traditions et conventions partagées). Cela
explique pourquoi quelques traducteurs/adaptateurs (doubleurs et, le cas échéant, sous-
titreurs), tout en admettant un relâchement progressif du langage et une plus grande liberté
expressive, hésitent à tout transposer et tendent parfois à s’autocensurer, à sélectionner ce
qu’on peut transférer tel quel ou non, à diluer des contenus potentiellement perturbants et,
s’il y a lieu, à omettre des références troublantes, en renonçant à une équivalence majeure
avec le texte source.18
D’ailleurs, qu’elles soient imposées par une autorité extérieure (gouvernements,
maisons de distribution, etc.) ou volontaires, fruit d’une autocensure, consciente ou
inconsciente, du traducteur (par gêne, embarras, idiosyncrasie, ou de crainte qu’une
traduction trop vulgaire ne soit mal reçue par le public final), les interventions peuvent en
tout cas être reconduites aux modèles culturels propres à une société (voir Díaz Cintas,
Remael 2014, p. 198; Ávila-Cabrera 2016, p. 31).
Finalement, il convient de relativiser les choix traductifs adoptés par chaque
professionnel en fonction des multiples facteurs qui entrent en jeu; si le souci de servir
d’intermédiaire transparent entre l’original et les destinataires reste l’ambition primaire,
l’empreinte personnelle du traducteur est toujours là, derrière chaque décision, dans un
balancement constant entre visibilité et invisibilité.
Voici, en conclusion, les mots de Gambier (2007, p. 66), qui semblent bien
synthétiser les enjeux qu’entraîne la modalité de TAV traitée ici:
Plutôt que subordonnée ou contrainte, le sous-titrage est une traduction qu’on dira donc
sélective (comme la plupart des TAV?) – sélective dans ce qu’elle représente des dialogues
originaux, dans ce qu’elle présuppose du bagage cognitif et linguistique des récepteurs (jeunes
aux capacités rapides de lecture, personnes âgées avec des problèmes d’ouïe et de vision, mal
entendants, etc.), dans le jeu constant qu’il y a entre contraintes et créativité (recourant aux
18
En plus des ouvrages déjà mentionnés, on pourra lire Fawcett 2003.
Sous-titrer le langage sexuel et vulgaire. Enjeux traductifs entre censure et expressivité 253
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