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Nouveaux symptômes
Éditorial .................................................................................................................................................................. 3
La consistance du symptôme Catherine Bonningue ........................................................................................ 3
Joyce-le-symptôme................................................................................................................................................. 4
Lacan avec Joyce Jacques-Alain Miller ........................................................................................................... 4
Symptômes ou ersatz…........................................................................................................................................ 16
Deux statuts du symptôme «Let us turn to Finn again» Jean-Louis Gault ................................................... 16
La conversion d’un siècle à l’autre Jean-Pierre Deffieux .............................................................................. 20
Des simili-symptômes pour la psychanalyse Alain Merlet............................................................................. 23
Effets provocateurs du discours sur le symptôme Marie-Odile Wartel-Tony............................................... 26
Effets symptomatiques de l’annonce d’une séropositivité Isabelle Rybaczyk ............................................... 29
Gémellité et séparation Françoise Richebœuf................................................................................................ 31
De l’empire du médicament et de ses ravages Marga Karsz-Mendelenko ................................................... 33
Choix symptomatiques ......................................................................................................................................... 35
Du symptôme imposé au choix du symptôme Guy Trobas ............................................................................ 35
La fonction du symptôme Carole Dewambrechies-La Sagna....................................................................... 43
Points de suspension Francisco-Hugo Freda ................................................................................................. 45
Peut-on parler d’écrits symptômes ? Yasmine Grasser.................................................................................. 47
Lorsque le miroir s’inverse Vicente Palomera ............................................................................................... 49
Créations…........................................................................................................................................................... 54
La mort de Moïse Armand Zaloszyc .............................................................................................................. 54
La création et le symptôme dans notre modernité Lilia Mahjoub .................................................................. 59
Une anorexie sociale Angelina Harari ........................................................................................................... 61
Trouble de la relation ou tranchant du symptôme Daniel Roy ........................................................................ 63
La machine autistique de Temple Grandin Jean-Claude Maleval ................................................................. 66
Symptôme et théorie des critères et des symptômes Françoise Fonteneau.................................................... 69
Le symptôme d’Einstein Yves Lacroix ........................................................................................................... 72
Clinique, politique, et passe.................................................................................................................................. 76
Un regard fendu Florencia Dassen.................................................................................................................. 76
Commentaire Jacques-Alain Miller ............................................................................................................... 79
La dimension clinique dans l’expérience de la passe Marie-Hélène Brousse................................................ 81
Traits politiques dans la passe Jean-Pierre Klotz........................................................................................... 83
Transmission et enseignement Joseph Attié ................................................................................................... 85
Textes institutionnels............................................................................................................................................ 89
Rapport sur la passe.......................................................................................................................................... 89
CARTEL «A» 94-96 .................................................................................................................................... 89
CARTEL «B» 94-96 .................................................................................................................................... 94
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Éditorial
La consistance du symptôme pleinement sur le thème du «Partenaire-symptôme».
Catherine Bonningue Bien plutôt, s’égrènent, dans ce volume, la cohorte
de malaises et ratages qui entourent, accompagnent
Bien plus qu’un dysfonctionnement, le symptôme, ou devancent la solution du «partenaire» comme
tel qu’il nous est enseigné récemment par Jacques- réponse aux questions primordiales sur l’existence.
Alain Miller, est fonctionnement. C’est une affaire Des symptômes classiques freudiens venant pallier
qui marche. L’analyste étant là à l’occasion pour le l’absence de rapport sexuel aux phénomènes
compléter, le complémenter. psychosomatiques, des conséquences de la gémellité
L’analyste ne voit-il pas d’ailleurs venir jusqu’à son aux effets de l’annonce d’une séropositivité ou de
cabinet de jeunes sujets, entrant à peine dans l’âge médicaments-miracles, du «point de rebroussement»
adulte, qui témoignent de leur effort pour trouver de la création, chez Joyce, dans la psychose et
une solution à un malaise existentiel datant de leur l’autisme, mais aussi dans la haute couture, dans la
plus tendre enfance, dans un rapport à l’autre sexe. philosophie, la physique, etc.
Telle repère précisément, d’un lâchage éprouvé de La sélection parmi les interventions des très réussies
l’Autre maternel, le moment choisi par elle pour se Journées d’Automne de l’ECF-ACF 1997 fut opérée
confronter au rapport amoureux. Le nom de l’élu par nous dans le but de ne pas «saturer» le thème de
vient comme une réponse inversée à la douleur à Barcelone. On évita aussi les nouveaux symptômes
laquelle elle est confrontée. Une série est ainsi déjà «rentrés au musée», telle que la boulimie,
amorcée ; et c’est lorsqu’elle trouve celui qui lui malgré la pertinence des cas cliniques exposés, ou le
convient qu’elle se précipite du même coup chez thème du «partenaire», à ne pas «geler» avant
l’analyste… pour s’en plaindre, tout en le l’heure, justement. Les «classiques» réinterrogés
préservant. L’axe imaginaire qui constituait son voisinent ainsi avec une nouvelle clinique devant
rapport à la mère s’était rabattu sur l’effort fait pour laquelle le psychanalyste ne recule pas, car il sait
aller vers l’homme. Elle œuvre ainsi, par la parole, à répondre présent face aux nouveaux malaises, et
retisser des liens d’un rapport amoureux qui soit quitter le douillet de son cabinet. Enfin, au moment
préservé du rapport de jouissance mère-fille ; le de passer le témoin à notre successeur, nous avons
père, présent, brille néanmoins par son insuffisance à maintenu le choix, fait il y a deux
métaphoriser ledit rapport. ans, d’offrir au lecteur un éventail le plus large
Le choix d’objet emprunte ici, dans sa violence, à un possible de travaux d’auteurs, donc de styles
«secret de famille», qui vient comme sceller le toujours renouvelés. C’est pourquoi, notamment, on
fantasme maternel. Il s’agit, pour notre sujet, de ne lira pas ici la totalité des plénières.
trouver un homme qui l’«ouvre» dans son être, acte Gageons que cette demie année qui nous sépare de la
d’amour tout sublimé, qui redouble celui plus première Rencontre internationale à se tenir en
passionnel perpétré une génération auparavant. Europe ailleurs qu’à Paris saura fourmiller de
Le symptôme consiste ainsi, pour un sujet, plus qu’il travaux sur ce même thème, dont ce dernier numéro
n’insiste. Il trouve sa consistance dans le fantasme. de la Revue à nous être confié ne constituera qu’un
Il y a maintenant quinze ans, Jacques-Alain Miller «préliminaire».
nous initiait à ce mouvement d’inclure le fantasme Il nous reste encore à évoquer les travaux,
dans le symptôme. Tout en développant la partie «du conséquents, sur la passe, publiés en fin de volume.
symptôme au fantasme», il s’intéressa de près au Une première partie est constituée de textes
«retour du symptôme sur le fantasme». Ses cliniques ou témoignages ainsi que politiques.
développements de l’année dernière sur «la théorie Par ailleurs, nous avons la charge de publier les
du partenaire», qui nous oriente dans notre pratique textes institutionnels dits Rapports sur la passe, dans
et dans la courte vignette clinique plus haut lesquels le lecteur trouvera une «mise à ciel ouvert»
présentée, boucle cette lecture de l’enseignement de des points vifs qui ont animé les réunions du Collège
Lacan d’un tour supplémentaire. Comme il le dit lui- de la passe.
même, cette théorie vient en complément à la théorie
du sujet amorcée par lui dès avant les années quatre-
vingt.
L’auditeur à venir du Rendez-vous de Barcelone ne
trouvera pas dans ce volume de quoi le satisfaire
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Joyce-le-symptôme
Lacan avec Joyce – En relisant le texte –c’est un texte, et non un écrit
Jacques-Alain Miller de Lacan –, je me suis souvenu que ce matin-là nous
sommes allés, Judith et moi, chercher le Dr Lacan
Le Séminaire de la Section clinique de Barcelone rue de Lille pour le conduire à la Sorbonne. Il n’était
pas de très bonne humeur, comme il le dit lui-même
dans la première phrase : «Je ne suis pas dans ma
INTRODUCTION meilleure forme aujourd’hui.» Il y avait comme une
certaine lourdeur. Dans cet amphithéâtre immense et
Hebe Tizio – Notre projet est d’étudier cette année pas très beau de la Sorbonne, rempli de spécialistes
la première partie intitulée «Joyce le symptôme» du de Joyce, il régnait une atmosphère
livre Joyce avec Lacan. * d’incompréhension. Rien ne les faisait réagir. C’était
Miquel Bassols – Le texte sur «Joyce le symptôme» très froid, quelque peu vide. Le ne-pas-comprendre
nous a très vite amenés à nous référer à Télévision. était évident.
H. T. – À partir de ce texte central, une série de Des années après, quelque chose de ce ne-pas-
références bibliographiques s’est en effet imposée. comprendre perdure pour nous, mais qui n’a plus
Ce texte étant complexe, nous avons préparé une cette froideur. C’est un ne-pas-comprendre plein de
série de nos interrogations et questions pour les sympathie et d’intérêt – même si je suis surpris que
poser à Jacques-Alain Miller. Tout d’abord, une vous ayez choisi ce texte pour le travail de toute une
phrase de la préface de Jacques-Alain Miller au année.
volume, page 12, «un sujet identifié au symptôme se L’étude de ce texte nécessite tout d’abord un travail
ferme à son artifice», nous a permis de soulever préliminaire pour penser même la possibilité de
toute la thématique de l’identification et de l’étudier. D’une façon générale, la période qui
l’artifice. Ce thème de l’artifice a d’ailleurs été débute avec les nœuds nécessite une autre économie
éclairé par vous-même lors de notre réunion d’hier. de lecture que le reste de l’enseignement de Lacan.
Nous nous sommes ensuite arrêtés sur la question du Il y a peu d’écrits dans cette période, alors que ce
nœud borroméen, nous formulant notamment ceci : sont eux qui permettent d’éliminer les ambiguïtés
quel type de structure cela suppose-t-il ? Là encore, ponctuelles de son expression orale. Cela manque
vous y avez fait référence hier de façon explicite. Et, ici. C’est une autre économie de lecture. Je la
si la lettre est ce par quoi il y a rupture du semblant, qualifiai hier de problématique, j’aurais pu dire
quelle fonction reste-t-il au semblant du nœud aporétique. Elle nous mène et nous travaille à partir
borroméen ? Une autre question est, elle, spécifique de contradictions. Lacan pouvait dire auparavant
à l’épiphanie : «A-t-elle quelque chose de commun que, selon lui, un écrit ne doit pas laisser d’autre
avec le semblant ?» La dernière partie pose quelque issue que d’y entrer. Or, il est difficile dans cette
difficulté en espagnol. Nous y trouvons des période d’y entrer, et l’on ne voit pas la sortie. Il y a
expressions de Lacan telles que «désabonné de un sans-issue, au sens de pas de sortie. Je ne dis pas
l’inconscient» et «désabonné à l’inconscient». Ces que c’est une impasse, mais il n’y a pas de sortie.
expressions ont-elles des sens différents ou sont- Lacan aboutit à ce thème assez rapidement, jusqu’à
elles synonymes ? ne plus poser la fin de l’analyse comme un réveil.
Il le formule dans le séminaire qu’évoquait hier Joan
– A mon avis, elles sont synonymes. Ce texte a été Salinas : «il n’y a pas de réveil», alors que toutes ses
recomposé à partir de notes. J’ai respecté la façon différentes formulations antérieures sur la fin de
dont Lacan s’est exprimé à ce moment-là. Je n’ai pas l’analyse étaient des modalités variées de réveil. Il
perçu un changement de signification entre une faut voir pourquoi il ne maintient pas la notion de
expression et une autre. Peut-être serait-il intéressant réveil pendant cette période. Quand nous sommes au
de les confronter, mais ma réponse est qu’il n’y a niveau où le sujet est toujours heureux, la notion de
pas de différence. réveil s’évanouit, elle n’a plus la pertinence
d’auparavant.
H. T. – Nous nous étions posés cette question par Cherchons une méthode de travail. Lacan avait près
rapport à la psychose, mais aussi par rapport à la de 300 livres sur Joyce, Jacques Aubert lui en
position de l’analyste à la fin de l’analyse. apportait un tas d’autres, chaque semaine, et l’on
voyait s’accroître la bibliothèque. Lacan cherchait
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quelque chose sur quoi s’appuyer. Je n’aurais jamais testament. Lacan cherche son propre Finnegans
eu l’idée de convoquer un séminaire d’une année sur Wake.
ce texte, sans doute en souvenir de cette atmosphère Il dit que cette œuvre est posée comme un terme. Il
de lourdeur et de froideur, qui était tout à l’opposé dit quelque chose de plus : «Le rêve qu’il lègue, mis
d’un gai savoir. Mais pourquoi pas ! Une façon comme un terme –un terme à quoi ?» C’est une
d’aborder Joyce pourrait être de prendre une page de question que je pourrais vous proposer.
Finnegans Wake, une seule page, et de bien
l’étudier, par exemple. On pourrait aussi prendre
d’autres écrivains pour les articuler avec LE NOYAU TRAUMATIQUE
Joyce, pour faire «Joyce avec…». Miquel Bassols, [Question sur le terme et l’écriture.]
par exemple, travaille sur Raymond Lulle : un
«Joyce avec Lulle» aurait son intérêt ; Vicente Il faut tout d’abord se demander pourquoi Lacan
Palomera prépare quelque chose sur la psychose, il finit en étudiant Finnegans Wake. Cela a un rapport
pourrait très bien croiser son travail avec celui-ci ; avec la fin, mais aussi avec le début. La rencontre
l’interprétation, thème de Hebe Tizio, pourrait aussi avec Joyce rappelle sa jeunesse à Lacan. Il le signale
s’articuler avec tout cela. Nous pourrions étudier lui-même dans le texte. L’œuvre de Joyce noue la
Rabelais, au moins une page de Rabelais. Une vieillesse de Lacan avec sa jeunesse. Lacan a
grande tradition littéraire sur les jeux de mots est toujours été intéressé par l’inversion qui se produit
assez présente dans la littérature française. Peut-être quand le symptôme donne lieu à la création. On
l’est-elle aussi en Espagne. trouve cela dans sa thèse avec le cas Aimée. La
littérature, les effets de création ont depuis toujours
M. B.. – Juliàn Riós a spécialement travaillé, en accompagné la clinique de Lacan : La lettre volée,
Espagne, dans la ligne de Joyce, mais à partir d’une Hamlet, Antigone, etc.
autre perspective. Bien sûr, Joyce, c’est autre chose que Dupin, Hamlet
ou Antigone. Lacan s’est toujours centré sur le
– Il faudrait convoquer ces auteurs. Mais revenons personnage, mais, dans Finnegans Wake, les
au texte même. Il y a deux façons de le prendre. On personnages s’évanouissent. Ils sont là, mais il n’y a
peut chercher l’essentiel, ce que Rabelais appelait la pas de personnage central. Finalement, c’est l’auteur
«substantifique moelle», au niveau conceptuel, lui-même qui devient le problème, la relation de
théorique : ce sont peut-être, dans ce texte, quatre ou l’auteur à son œuvre, l’usage de l’œuvre par
cinq phrases. Au contraire, nous pouvons dire que l’auteur.
tout signifie. Dans cette perspective, je conseillerai Il n’y a aucun doute sur la question du terme mis à
de numéroter les paragraphes avec des chiffres, un l’écriture. C’est le terme «mis à la littérature» :
par un, et de faire signifier chaque chose, y compris Joyce a pensé, rêvé, avec Finnegans Wake, de mettre
le «Je ne suis pas dans ma meilleure forme un terme à la littérature. C’est en tout cas ainsi que
aujourd’hui». C’est un pari à longue échéance. Lacan le considère. Il le dit clairement dans «Joyce
Prenons justement ce «Je ne suis pas dans ma le symptôme II» : «la réveiller [la littérature], c’est
meilleure forme aujourd’hui, pour toutes sortes de bien signer qu’il en voulait la fin». Lacan interprète
raisons». Pour moi, on peut l’interpréter, si l’on le «wake», le «awakening», le réveil, comme un
pense qu’il présente Finnegans Wake ainsi : «mettre, désir de Joyce de réveiller la littérature, le rêve
à l’œuvre, fin, de ne pouvoir mieux faire». C’est littéraire. Ce qui aurait signifié la fin de la littérature,
consonant avec ce qu’il dit plus loin de Joyce : s’il pour la réveiller à quelque chose de sa structure, de
était en vie, «il serait centenaire, et ce n’est pas sa vérité, de son réel, au-delà des fantasmes, de
l’usage –ce n’est pas l’usage de poursuivre la vie l’idéalisation. Ce serait comme une traversée du
aussi longtemps.» On peut prendre ces phrases fantasme littéraire, vers le réel de l’écriture, qui est
comme des allusions à son âge à lui et à son effort la pure relation avec la langue. Dans la littérature, ce
pour mettre fin à son propre travail, préoccupation réel reste voilé par l’imaginaire : les personnages, le
qui aboutira peu de temps après à donner comme récit, le début, la fin, tous les semblants
titre de son Séminaire «Le moment de conclure». Il aristotéliciens de la poétique, qu’ils soient
interroge déjà Finnegans Wake comme le moment imaginaires ou symboliques.
de conclure chez Joyce. On peut comprendre ainsi le Lacan qualifie ces vacillations de reflets. Il qualifie
caractère de testament qu’il donne à Finnegans Finnegans Wake de «rêve» quand, dans le texte écrit
Wake. D’une certaine façon, sa propre réflexion «Joyce le symptôme II», il dit : «il coupe le souffle
aporétique sur les nœuds a un caractère de du rêve», le rêve est hors d’haleine. La littérature est
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un rêve, et Joyce supprime l’oxygène, le souffle, au j’avais prises au moment où je m’en suis aperçu. Je
rêve, dans la mesure où il lui enlève le voile dirai un mot sur Jacques Aubert.
fantasmatique et ne permet plus sa figuration. Mais, Jacques Aubert a guidé Lacan, un peu dans le rôle de
en même temps, l’idée d’un réveil qui en finirait Virgile, pour le conduire à l’enfer joycien. Jacques
avec la littérature est un rêve. Cela n’arrive pas, car Aubert est un homme enchanteur, doux, mais pour
le nouage des dimensions continue pour la moi, et cela à cause de sa constance, il avait, dans sa
littérature. Les hommes continuent à écrire et à lire relation à Lacan, un côté méphistophélique, lui
de la littérature. apportant chaque semaine toujours plus de livres à
Dans les termes d’hier, si l’on oppose le Sinn à die lire.
Bedeutung, la «littérature» de Joyce est du côté de la Il sert d’excuse à Lacan, pour parler de Joyce. C’est
Bedeutung. un grand lieu commun, un topos, de la rhétorique : il
n’aurait jamais parlé de ce texte sans l’insistance de
Sinn // Bedeutung → Fixation réelle ses amis. J’ai expliqué hier que j’étais là grâce à
l’insistance de Vicente Palomera, et que, en plus,
Cela reconduit plutôt à la fixation réelle, jusqu’à ce c’est lui-même qui m’a donné le texte.
qu’il y a de plus réel dans le rapport à la langue, Ainsi donc, Jacques Aubert sert de Virgile à Lacan,
jusqu’au plus pur qui est aussi le plus terre-à-terre de mais il est, en plus, une figure protectrice : il sert à
l’articulation entre le sens et le son. C’est la rigueur protéger l’orateur d’une vengeance des dieux pour
la plus pure, la racine même de la relation à la avoir eu l’orgueil de se présenter devant l’Autre et
langue et à la fois la plus impure, car il convoque au avoir touché au signifiant. Cela ne peut être que
charivari, au fatras de la culture, de toutes les dangereux. C’est comme présenter une excuse : «Ce
langues, de tous les savoirs. Joyce démontre, ou tout n’était pas ma faute, mais celle de Jacques Aubert».
au moins laisse supposer que, au moins pour lui, Jacques Aubert avec Lacan, c’est le paradoxe de
sinon pour nous-mêmes lecteurs, une jouissance deux hommes. J’ai déjà évoqué ce thème ici, pour
dérive directement de cette pure relation à la langue, dire que c’était toujours une relation ridicule. Peu de
sans passer par l’imaginaire, le semblant, l’image, la temps après, je démarrai un séminaire avec Éric
représentation, la Vorstellung, l’articulation Laurent.
symbolique, la démonstration, tout l’aristotélicien de J’attire l’attention sur le fait que c’est Jacques
l’esthétique, la compassion, le suspens, la catharsis. Aubert et Jacques Lacan, alors que nous sommes
Personne ne lit Finnegans Wake pour savoir ce qui devant un texte qui souligne l’étrange intérêt de
va se passer à la page suivante. L’appareil Joyce pour le fait de s’appeler «Ernest», selon le
aristotélicien se soutient sans tout ce qui est titre de l’œuvre de théâtre d’Oscar Wilde. Puisque
fondamental pour Aristote dans l’intérêt que nous Lacan a écrit quelque chose concernant Jones en tant
portons à l’oeuvre d’art. Convoquons La poétique – que biographe de Freud, rien ne s’oppose, dans le
Que dirait Aristote, un des auteurs favoris de Lacan, texte même, à penser qu’il existait un phénomène
de Joyce ? d’écho entre Jacques Aubert et Jacques Lacan. Ce
peut être amusant. C’est à étudier, quand il s’agit de
Antoni Vicens – Chez Aristote ce serait, peut-être, la la nomination de Joyce et du nom propre.
monstruosité. Dans le nom propre de Jacques Aubert, il y a un S1
et un S2. Jacques sélectionne parmi les Aubert,
– Que fait exactement Joyce avec le langage ? Quel Aubert parmi les Jacques. Appeler Jacques au
est le dispositif joycien ? Il réalise une opération moment où ils étaient les deux ensemble, était une
spécifique, et il convient de la caractériser. De la équivoque, sauf si l’énonciateur n’était pas en
même façon que Raymond Roussel a pu écrire son termes de Jacques avec l’un ou l’autre. Ici, le même
texte Comment j’ai écrit certains de mes livres, mot –si l’on peut dire «mot» pour se référer à un
commenté par Michel Foucault, ce serait bien nom a le même son, mais pas la même Bedeutung,
d’inventer un «Comment Joyce a écrit Finnegans pas la même référence.
Wake». Quel est le procédé, ou les procédés ? Cela a Le nom propre est une sélection, mais il n’est jamais
déjà été étudié, bien sûr, mais nous cherchons une suffisant. Les Américains peuvent donner au fils le
formule plus réduite de ce qui a été fait. même prénom que le père, mais ils doivent en plus
Je pensais introduire quelques questions sur rajouter Junior ainsi qu’un chiffre. Le nom doit
l’homophonie, qui est un point essentiel de ce toujours avoir un complément. Lacan propose de
dispositif, mais je n’ai pas sous la main les notes que complémenter Joyce avec le symptôme, comme il
existe l’homme aux loups, etc.
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Il y a quelque chose dans le nom propre qui appelle véritable noyau traumatique n’est pas la séduction,
toujours un complément. Il n’est jamais la menace de castration, l’observation du coït, ni non
suffisamment propre. Dans mon cas, par exemple, plus la transformation du statut de tout cela en
vous avez plus un nom propre avec mon prénom, fantasme, ce n’est pas Œdipe et castration. Le
Jacques-Alain, qu’avec mon nom de famille. Il y a véritable noyau traumatique est le rapport à la
en plus une décomposition phonétique qui a un sens langue. C’est ce que Joyce met en évidence.
complet, étant donné qu’Alain est homophonique Personne ne peut lire Joyce en disant : nous allons
avec à l’un. C’est le prénom Jacques-Alain qui rendre compte de ce texte avec les images infantiles
fonctionne comme le vrai nom propre. de Joyce. Joyce rend au contraire manifeste ce qu’est
Pour faire écho à ce texte, j’ai pris la quatrième le véritable noyau traumatique pour chacun de nous :
leçon de l’ensemble publié par Ornicar ? sous le le rapport à la langue.
titre «Vers un signifiant nouveau». Lacan dit : «Le
sujet […] est impuissant à justifier qu’il se produit Joan Salinas – Lacan fait une référence au corps
du signifiant, du signifiant S1, et encore plus dans ce paragraphe, sur un jeu qui consiste à se
impuissant à justifier que ce S1 le représente auprès couvrir la tête, et Lacan ironise un peu en disant :
d’un autre signifiant […].» C’est par cela que «une grosse tête, mon petit-fils aussi a une grosse
passent tous les effets de sens. tête…»
Il s’agit vraiment de l’articulation entre S1 et S2.
Cette articulation est la condition des effets de sens, – Oui, c’est une référence à un dire de mon fils qui
qui a toujours quelque chose d’arbitraire. Le sujet ne prétendait avoir une tête grosse de tout ce qu’il avait
peut pas le justifier. Les effets de sens se entendu et qu’il n’avait pas compris. C’est très
tamponnent immédiatement, produisant une familier tout cela, mais de la même manière que
impasse. L’astuce de l’homme est de boucher tout Freud parle d’autoérotisme élargi, dans le Champ
cela avec de la poésie, qui est à la fois effet de sens freudien nous pouvons parler d’une famille élargie.
et effet de trou. C’est pour cela que, dans El Niño, nous publions les
L’idée de combler quelque chose avec un trou n’a photos des enfants du Champ freudien.
rien d’inconcevable. Cela renvoie au fait que la Donc, le véritable noyau traumatique est le rapport à
poésie multiplie les résonances d’un mot, tout en la la langue. Cette thèse me semble cohérente avec
vidant d’un sens clair et univoque. Elle exploite les l’idée de Lacan : au lieu de se remémorer, pourquoi
réserves métonymiques de la langue. ne pas devenir poète. Même s’il est discutable que
Un peu plus loin dans ce texte, à la page 23, il dit Joyce soit poète et, d’une certaine façon, on peut
qu’on vient à la psychanalyse pour parler des choses dire qu’il est le contraire d’un poète, car il fait
de l’enfance. La psychanalyse semble orienter vers résonner d’une façon qui tue le sens, précisément. Il
les souvenirs d’enfance. C’est vraiment ce qui situe faut là souligner ce que dit Lacan.
la XXIIIe Conférence, dans ce qu’indique Freud du C’est pour avoir élaboré le trauma reçu de son
lieu de l’infantile. C’est à ce point que Lacan rapport à la langue que Joyce a réussi à traumatiser
demande pourquoi les gens s’orientent vers la l’Université. Son dispositif interdit déjà de faire la
parenté, la parentèle, la Bedeutung infantile, le somme du savoir. Il le fragmente au contraire. On ne
fantasme, la fixation de la jouissance de l’expérience peut découvrir chez Joyce aucun signifiant-maître
infantile, et pourquoi ne se font-ils pas plutôt poètes. qui ordonnerait.
Au lieu de se remémorer, pourquoi les gens ne La seule chose qui reste, c’est peut-être l’auteur. Ce
deviennent-ils pas plutôt poètes ? qui convient sans doute à l’Université, car en tant
D’une certaine manière, même s’il n’est pas du tout qu’auteur il impose sa présence au moment même
sûr que Joyce soit poète, quelque chose chez lui où se volatilise la somme de savoir. C’est pour cela
montre au moins qu’il y a un dispositif joycien que les universitaires veulent la recomposer à son
propre, pas absolument mis en ordre. La poésie en détriment, ou à son bénéfice, mais en tout cas à ses
psychanalyse tient du joyceanisme, au moins de dépens.
Finnegans Wake. Il est aussi remarquable que le thème de la
Quand Lacan remarque que Freud «s’imagine que le biographie présent dans ce texte m’ait amené à
vrai est le noyau traumatique», c’est pour le quelques souvenirs biographiques… Du «bios», très
contredire sur ce point : ce soi-disant noyau qui est présent là, Lacan lui-même dit des choses très
la clé de la XXIIIe Conférence, n’a pas d’existence. précises. C’est à partir de la contingence des
«Il n’y a […] que l’apprentissage que le sujet a subi rencontres que se noue le destin, et parce que nous
d’une langue entre autres.» Que veut-il dire ? Que le parlons et donnons un sens après coup. Nous avons
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ainsi un destin plutôt qu’un développement. Tandis architecture très fine, avec des résonances internes
que, chez Freud, le développement reste essentiel en multiples.
tant que programmation déjà écrite, le thème qui Il dit que Freud a pris soin de confier sa biographie à
apparaît chez Lacan est plutôt celui du destin. On Ernest Jones, précisément pour qu’elle soit, je le
peut construire une dialectique entre développement dirai ainsi, une biographie sans inconscient, une
et destin. biographie qui ne semble pas écrite par un
Freud oppose, dans la XXIIIe Conférence, la psychanalyste. A cette époque-là, il y avait une sorte
constitution et l’expérience vécue, ce qui est déjà là de mode des biographies d’inspiration analytique.
et ce qui arrive par hasard. Selon Lacan, la vérité de On trouve très peu de cela dans la biographie de
la constitution est la famille. Nous croyons que nous Jones ; elle est plutôt formelle et distante,
disons ce que nous voulons, mais c’est ce qu’ont hagiographique, sans l’agenbite of inwit, sans la
voulu les autres. Notre famille nous parle. Nous morsure de l’inconscient. L’inwit, «mot d’esprit
sommes parlés, et nous en faisons une trame. Quand interne», pour qualifier l’inconscient, est une
Lacan dit «la famille», il dit «le désir des parents», expression admirable, et elle serait un titre
mais encore mieux «lalangue dans la famille». Le admirable. Freud a finalement choisi de désabonner
désir de l’Autre, des parents et des autres, comment sa biographie de l’inconscient.
ça se dit ? Il ne se communique pas par l’opération J’ai quelque chose de plus sur le nom propre. Lacan
du Saint-Esprit, mais il se transmet, se véhiculé, pense, avec «Joyce le symptôme», donner son
s’impose, s’imprime par lalangue de famille. Il est véritable nom propre.
impossible ici de ne pas étudier le thème du Le nom propre, généralement, efface le Sinn, n’a pas
bilinguisme. Joyce est déjà dans une situation de de Sinn, et tout est en faveur de la Bedeutung. On dit
bilinguisme, entre le gaélique et l’anglais. Sa façon «Antoni Vicens», par exemple, mais si chacun avait
de faire exploser la langue anglaise peut se penser un numéro, on pourrait dire «Numéro 23». Le nom
comme une vengeance contre la langue du maître. propre est pur indice. Il y a toujours un malaise
Le bilinguisme installe toujours la division entre le quand on commence à donner du sens au nom
maître et l’esclave. Je dis cela en Catalogne. II y a propre. À l’école, c’est souvent que l’on fait des jeux
eu, à un certain moment, parmi les Catalans, la de mots sur le nom propre. Normalement, il est pure
tendance à aller faire une analyse à Paris, avec des Bedeutung. Le statut de mot des noms propres n’est
analystes pour qui l’espagnol n’était pas non plus pas certain, et on fait des dictionnaires de la langue,
leur langue maternelle. Je n’approfondirai pas trop et des dictionnaires de noms propres à part. On peut
cela. en conclure qu’ils relèvent de deux dimensions
Chez Lacan, nous trouvons la façon de passer de la différentes.
contingence à la nécessité, dans le sens logique, pour Faire tomber le nom propre en nom commun est ce
en faire un destin. C’est curieux que l’espagnol ne qui – Lacan le signale – peut advenir à l’analyste
fasse pas la distinction entre la nécessité au sens dans les associations des patients et cela peut aussi
logique et ce qui, en français, est le besoin. Une se passer avec certains objets. Par exemple, la
langue qui ne fait pas cette distinction semble poubelle est un nom propre : le Préfet de Paris qui a
effacer le propre de ce qui est logique. Pour un inventé cet instrument s’appelait ainsi, ce qui l’a
Français, cela semble une équivoque qu’il n’y ait immortalisé. Lacan aurait aimé donner le nom de
qu’un seul mot pour nécessité et besoin 1. Et en Flacelière, le directeur de l’École Normale
catalan ? Supérieure qui l’avait mis à la porte, à ce qu’on
appelle une serpillière. Ce qui aurait été faire d’un
M. B. – Elle existe aussi : neccessitat. nom propre un nom commun.
A. V. – Lorsque j’ai traduit le Séminaire XI en D’une certaine manière, le nom le plus propre est
catalan, j’ai utilisé le terme fretura pour besoin. l’insulte, en tant qu’elle vise quelque chose du réel
chez l’Autre. La haine tente de cerner l’Autre, non
– Entre le biologique et le logique, quelque chose pas comme un grand Autre, ni comme sujet, mais en
est écrasé. tant qu’objet-déchet. Par le cri d’insulte, la
jaculatoire de l’insulte, le sujet se trouve renvoyé à
NOMS son réel. «Joyce le symptôme» a quelque chose de
l’insulte ; il essaye, tout au moins, de dévier le sujet
Donc, c’est le thème de la biographie. Lacan aborde vers son réel.
aussi le thème de la biographie de Freud. Cela Lacan rappelle que Joyce souhaitait immortaliser
semble dit au hasard, mais cela répond à une son nom, se faire un nom, l’immortaliser en lui
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faisant une place dans la mémoire universelle. Il le peu comme dans les jeux de collège, une chose
réfère à la carence paternelle dont Joyce a souffert, macaronique. Mais, dans un second temps, il fait
de telle sorte qu’il serait arrivé à faire une version du rentrer dans le son initial du mot les échos mêmes de
Nom-du-Père avec son nom propre. C’est la ce mot. On peut prendre un mot et démontrer
perspective d’occuper pour toujours la mémoire des comment fabriquer ces termes. Lacan le fait en
hommes avec un Nom-du-Père artificiel, façonné à français avec la phrase : «la pourriture dont l’homme
partir de son nom propre. C’est dû à un défaut d’un pourspère», traduite avec talent par «la podredumbre
point de capitonnage normal, commun. On peut ainsi de la cual el hombre prodespera». Le néologisme
interpréter tout Joyce à partir de comment combler pourspère s’obtient de prospère, intégrant ainsi
le défaut de point de capiton. Dans l’idée d’occuper quelque chose de pourrir, avec un écho d’espère.
la mémoire des gens pour l’éternité, je vois une Le cheminement est le suivant : à partir d’un mot, en
version de l’asymptote schrebérienne. L’inquiétant, obtenir d’autres ayant avec le premier une parenté
c’est que son nom peut être l’écho ou réveiller des phonique et de possibles effets de sens, et revenir en
échos de significations pour l’humanité. arrière pour modifier le premier en condensant les
Ce qui est curieux, c’est que Lacan dira : «Je donne mots. Le résultat est un signifiant de néologisme pur.
à Joyce […] rien de moins que son nom propre, celui Joyce écrit par après-coup. Le niveau antérieur
où je crois il se serait reconnu.» Veut-il dire qu’il pourrait être un niveau poétique, celui de faire des
aurait accepté d’être désigné dans son être par son résonances. Il écrit un pas plus loin. C’est tout
œuvre, car «Joyce le symptôme» est un peu «Joyce- l’essaim qui revient sur le S1 initial.
Finnegans Wake» ? C’est son «tu es cela». Peut-être Au moment où le lecteur devrait s’installer avec le
Joyce aurait-il accepté de se reconnaître dans un texte, être tranquille et pouvoir rêver un peu, Joyce
symptôme, en tant qu’il a perturbé la littérature et la entre dans le plus intime de la cogitation, et tue tous
culture. Nous aurons certainement d’autres les effets littéraires. C’est un «coup de souffle» du
hypothèses. C’est curieux de dire que Joyce se serait rêve, et il renvoie le lecteur à une lecture différente,
reconnu dans ce nom. De quelle sorte de quasiment à l’inverse de ce que l’on appelle lecture.
reconnaissance s’agit-il ? Joyce savait qu’il C’est comme une écriture de la résonance. L’écho
manquait quelque chose à son nom, c’est certain, et sémantique revient sur le signifiant. Il s’agit bien
son œuvre le complémente. En plus, au-delà de plutôt de défigurations phonétiques d’un matériel
l’œuvre, il y a son aspiration. signifiant, connectées à de nouveaux sens.
Revenons au point central, le dispositif joycien. De même, lorsqu’un mot d’un vers fait vibrer la
langue, il y a quelque chose qui le fixe dans la
LE DISPOSITIF JOYCIEN vibration même, comme si les ondes sonores
invisibles pouvaient se photographier, comme celles
Normalement, tout mot a une équivoque ou des des explosions au niveau micromatériel, quand on
équivoques possibles, avec un certain forçage ou accède à cela à des kilomètres de distance, pour
non. À partir du même son, une multiplicité de sens photographier quelque chose qui se fixe de cette
sont possibles. C’est un principe : à partir d’un son, manière. Il y a quelque chose de cet ordre.
des sens distincts sont possibles. l’écriture permet
normalement de savoir de quel sens il s’agit quand il Vicente Palomera – Il y a une expression de Lacan
y a une homophonie totale. qui m’a intéressé un temps dans «Fonction et champ
Je ne sais si en Espagne, comme en France, on de la parole et du langage», où il parle «d’échos de
propose cet exercice à l’école secondaire : on prend la parole». Il se réfère à une évocation
un texte en latin, et il faut le traduire de manière très précise de la parole. Pour qu’il y ait un écho, la
macaronique à partir des résonances. voix doit rebondir : elle se propage, elle atteint la
montagne et revient, c’est-à-dire qu’un corps est
M. B. – On traduisait «Ave César morituri te nécessaire pour cela. Un peu plus loin, Lacan parle
salutant» par : las aves del César murieron por falta des résonances de la parole, et de la nécessité d’un
de salud. corps pour qu’elle résonne.
– Cela marque la possibilité de triturer le son pour – Oui, il parle de la pulsion comme un écho dans le
faire un jus de sens divers, mélangés. Chaque matin, corps même.
prenez un jus multi-sens.
C’est ce qu’exploite Joyce. Ce n’est pas si facile de
recomposer la Symptombildung chez Joyce, il fait un
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V. P. – Chez Joyce, en revanche, il ne s’agit pas que le son et le sens, en rapport à ce que dit
tellement d’écho de la parole car il y a une l’analyste. C’est-à-dire qu’il crée un certain sens…
dimension de métonymie… C’est l’opposé de ce que fait Joyce. Il s’oppose à
tout mi-dire. C’est au contraire un «super-dire». Ce
– La méthode joycienne du lien, c’est du signifiant n’est pas allusif.
avec du signifiant, et, si c’est métonymique, la
production du sens n’est pas discriminative. Clotilde Pascual – Dans les deux cas, cela ne me
paraît pas allusif.
V. P. – J’entendais la jouissance sur ce versant, que
le sens joui a besoin d’un corps pour qu’il puisse – Dans la poésie chinoise, oui. La poésie fait usage
s’effacer, vider de jouissance le corps en tant que de toute allusion. Au lieu de décrire longuement
tel, et donc qu’il y a, en cela même, un effet de quelque chose, elle se satisfait d’une phrase : le vent
signification. dans l’arbre. Cela ne dit presque rien. Elle vide, elle
laisse un vide, alors que Joyce remplit de matériel.
– La question que pose Lacan est de savoir si Remplir de matériel un certain vide de sens ne me
Finnegans Wake peut procurer de la jouissance à paraît pas allusif.
quiconque comme la littérature peut le faire. Ce
n’est peut-être que le corps de Joyce qui en a joui. J. S. – Lacan dit que la vérité se spécifie d’être
poétique.
V. P. – C’est justement à cela que je faisais
– Il n’y a ici poésie en aucune façon.
référence : chez qui se produit l’effet de résonance ?
M B.-– Tel que vous l’avez posé, cet écho qui, en
Estela Paskvan – Je pensais autant au premier
principe, pourrait se produire dans l’Autre, revient
mouvement qu’au second par rapport au savoir. Le
sur la même structure signifiante du texte, se fait de
premier va du son à la récupération d’un sens,
nouveau réabsorber par le texte.
depuis le signifiant, via le son, pour produire de
nouveaux sens, et le mode par lequel ce mouvement
– C’est cela. C’est un dispositif qui devrait se
de retour modifie le signifiant même ; dans chacune
concevoir en deux temps. Joyce a conquis un temps
des opérations, il faut introduire un troisième terme.
bien au-delà de l’usuel. Il rentre dans le moment
C’est la fonction que Lacan donne à la lettre quand
même de la lecture, c’est pour cela qu’il devient
il dit : si elle est secondaire au signifiant, elle peut
illisible. Pour cette raison, Finnegans Wake oblige à
introduire des effets de signifiant. C’est à partir de
inventer autre chose, différent de la lecture. Cela ne
la lettre que l’on peut évoquer ce mouvement de
se lit pas, si cela peut s’étudier. C’est autre chose
retour qui modifie le signifiant.
que la lecture ou une autre modalité de lecture.
Joyce ne mobilise pas seulement le sens, mais aussi
– Lacan dit «la lettre est secondaire» pour dire le
bien divers savoirs : le savoir de plusieurs langues et
contraire de ce que disaient les philosophes qui
les savoirs de l’énorme bibliothèque qui est
parlaient de la primauté de la lettre. Vient d’abord la
nécessaire pour chercher d’où viennent les choses.
parole orale. Un dépôt se constitue, puis il y a la
De telle sorte qu’il modifierait le rapport au sujet
lettre. L’écrit est un ordre distinct de l’oral, mais,
supposé savoir. À partir d’un signifiant, Joyce
avec Joyce, ce n’est pas le cas : il tente au contraire
mobilise le supposé savoir de ce signifiant, c’est-à-
une écriture du phonétique. Le phénomène courant
dire ce s minuscule qui est à la fois sens et savoir, ou
que nous connaissons très bien maintenant, c’est là
sens et savoirs. Il le mobilise de manière associative
le signifiant, là le sens. Chez Joyce, il y a un
et le fait passer au niveau exposé, comme s’il
mouvement de retour, de rétroaction, faisant revenir
pouvait expliciter tous les échos d’un signifiant. Il
sur la chaîne signifiante le signifiant même. C’est un
donne une esquisse de ce tout. C’est pour cela qu’il
artifice, car il n’y a pas de point de capitonnage.
détruit le sujet supposé savoir et l’espace même de
C’est comme si la ligne même du signifiant
l’interprétation. A la fois, il se recompose pour son
retournait un moment sur elle-même, et produisait
propre bénéfice, pour devenir sujet supposé savoir,
un signifiant symptomatique nouveau, au lieu de se
et que tous les lecteurs spécialistes l’étudient.
développer entre signifiant et signifié. C’est pour
cela qu’il y a quelque chose de métonymique, mais
J. S. – Ce que fait Joyce ressemblerait à ce que
ce n’est pas comme dans l’allusion, dans laquelle il
Lacan commente, dans le Séminaire, où il parle de
y a un sens sans que l’on puisse le capter : ici il
la poésie chinoise et du mode de l’intonation, en tant
s’agit d’une super-métonymie, c’est-à-dire qu’il y a
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nous aurions une sorte de A barré, de telle sorte que Lacan reprend la question de quelqu’un et dit que,
le nœud de capitonnage ici et de l’autre côté ne se pour faire une chose qui n’a pas de «sens», ce n’est
font pas. À la place d’avoir un effet de sens nous pas le désir qui pousse Joyce, mais la jouissance. La
aurions un S(A) qui serait la lettre comme question n’est pas Che vuoi ? mais qu’il faille
Bedeutung dernière. supposer que cela l’a fait jouir. Ce n’est pas tant de
C’est un effort pour rendre compte de Joyce et de sa la dimension de la question sur le désir qu’il s’agit,
tentative d’écrire dans le réel quelque chose du mais bien qu’il s’en satisfasse quelque part. C’est la
symbolique. Le symbolique reste très réel, hors de Neue Art de la Libidosbefriedigung.
l’imaginaire. Pourquoi l’a-t-il publiée ? Il y a de grands écrivains
qui n’ont pas publié leur œuvre. Le duc de Saint-
Simon s’est enfermé chez lui pour écrire des milliers
de pages, jamais publiées, qui sont restées enfermées
dans son château. Elles ont été publiées un siècle
plus tard et passent pour être la prose la plus
extraordinaire de toute la littérature française. Ce
n’est pas un puriste, mais il a une force, un goût pour
la langue sans égal. Il s’agissait d’une pure
jouissance, sans idée de postérité pour lui. Chez
Dans quel sens cette œuvre est-elle un mensonge ? Joyce, la jouissance est à ce point patente dans
C’est un mensonge en tant qu’escabeau, comme dit l’écriture même, que personne ne songerait qu’il le
Lacan. En tant qu’œuvre d’art, on ne sait si c’est la fait pour l’honneur, pour l’argent, les femmes, ou
plus mensongère ou la moins mensongère de toutes. simplement les autres. Le concept de sublimation ne
Si nous choisissons de dire que c’est le symptôme, convient pas à ce qu’il a fait.
celui de Joyce, je ne sais pas si cette œuvre produit Il y a une résonance dans son appétit de la
de l’angoisse. Je ne le crois pas : elle produit de renommée éternelle universelle, qui paraît excéder
l’intérêt ou de l’indifférence, mais pas de l’angoisse. les limites de la sublimation. La sublimation est
Pourquoi «désabonné de l’inconscient» ? Pour supposée produire un objet offert à la jouissance des
chacun des êtres humains, il y a la langue. autres, ainsi que Joan Salinas l’a énoncé hier, faisant
L’inconscient est comme une structure superposée à référence à l’enveloppe formelle des symptômes.
celle-ci, «une élucubration de savoir». Il a un Cela suppose un désir d’attraper l’inconscient des
caractère de semblant. L’inconscient consiste à autres. Ce qui intéresse Joyce, c’est d’attraper les
distinguer entre S1-S2, les effets de signification, et spécialistes. Finnegans Wake n’est pas adressé au
le petit a en rapport à cela. C’est une superstructure public en général. Cela ressemble à la sublimation,
sur la langue, comme l’est la grammaire également. la postérité, le public, mais il y a quelque chose de
On peut travailler sur la langue dans la perspective tordu.
puriste, pour qu’elle soit la langue correcte qu’il faut
parler. C’est là que le discours du maître se fait Enric Berenguer – Quand Joyce parle de la
patent, comme en France, où l’on prend la langue postérité, il utilise une ironie brutale, qui apparaît
comme un appareil d’état pour obtenir l’objet clairement dans la biographie d’Ellmann.
linguistique normalisé. Les Anglais le font d’une
autre façon : ils admettent des variations de –C’est vrai, et il faudrait reprendre cette référence.
prononciation, celle de la classe populaire, de Lacan le prend au sérieux. Ce qui était en réalité son
l’aristocratie, comme un éventail. L’élucubration de désir apparaît, ironiquement, même s’il y a quelque
savoir de Joyce est distincte de l’élucubration de chose du semblant. Il le fait pour l’élite, pour les
savoir comme inconscient. Le joycisme consiste à speci-élites. On peut dire spelitistes.
multiplier les langues de référence pour obtenir une
jouissance en court-circuit, sans passer par les Rosa Calvet – De spelling, épeler.
médiations de l’imaginaire, l’articulation du S1
connecté à un S2, qui lui donne le sens, dans un Shula Eldar – Il y a une phrase dans Ulysses dans
échange comme à l’école maternelle où l’un dit à laquelle il se décrit marchant dans la rue, et il
l’autre : «toi tu me donnes la main, moi je te donne écoute, venant d’un collège, l’enseignement de
le sens». Joyce fait exploser tout cela : c’est l’abécédaire, a, b, c. Dans le texte de Joyce, cela
l’injouiscient [ingosciente] joycien, quelque chose apparaît coupé, de telle sorte que cela perd le sens
distinct de l’inconscient. de la série, du spelling.
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Rithée Cevasco – Ce tour qu’il fait d’un Dieu qui a japonais, on mettrait les sons «Pubel» pour pouvoir
créé l’humanité avec le langage pour la rendre dire Poubelle.
malade, et ainsi nécessité de Dieu pour survivre. Je
trouve cela incroyable. A. V –Pourriez-vous jouer avec votre nom ? Nous
parlions de Blanco-White, et vous avez dit Miller :
– Cela a quelque chose de vrai. mil-aires, mais on ne dit pas mil-aires.
R. C. – Le paradoxe, pour moi, en ce qui concerne la – Je suis d’accord, on doit aller plus loin. C’est ce
jouissance, c’est qu’il y a quelque chose de qu’il signifie déjà, il va jusqu’à l’infini, on suppose
contradictoire. D’un côté, on dit qu’il y a une qu’il va jusqu’à l’infini actuel. Ce serait important
réduction de jouissance parce qu’il y a le langage, pour les Journées du Champ freudien de Madrid,
et d’un autre côté, tel que vous l’avez présenté, cela Symptômes et transfert, de penser l’algorithme du
produit un excès de jouissance et la nécessité de sujet supposé savoir pour le transformer en un
régulation. Il y a quelque chose de difficile, là. Le «algorithme du symptôme». On peut s’appuyer sur
langage rend malade et guérit à la fois. Joyce en tant qu’il fait une opération spéciale sur le
sujet supposé savoir, qui se retrouve à chaque
– Il désorganise la jouissance du corps. La phrase. C’est une sorte de torsion, comme dit Antoni
désorganisant, il a besoin de l’effacer, de la réduire. Vicens, une Somme, une sorte d’addition. Le Sq que,
La réduisant et la nouant, il fait une suppléance. Il y selon Lacan, on ne peut pas rencontrer là, finalement
a une sorte de mouvement qui… on le trouve chez Joyce.
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Symptômes ou ersatz…
Deux statuts du symptôme «Let us turn to Finn névrose à partir de la psychose. J’ai pris appui sur
again» cette considération pour dégager le statut de
Jean-Louis Gault l’expérience psychanalytique des psychoses.
À ne s’en tenir qu’au titre de son écrit, il y a, pour
Je me suis interrogé sur la cure des psychoses. Je me Lacan, un traitement possible de la psychose. Dans
suis demandé comment définir la pratique du le cours de son texte, il se fait plus précis et envisage
psychanalyste avec un sujet psychotique, et sur quoi l’objectif de ce traitement. Il est remarquable que se
la fonder en droit. Certes on pourrait parler de plaçant dans une perspective analytique, Lacan
psychanalyse des psychoses. Cela conviendrait, mais introduise ce terme de traitement. Il le fait en
on hésite à le faire. Lorsque nous avons traité de ce connexion avec le problème de la psychose. Il n’en
thème ici même, nous avons préféré le faire au titre fait pas usage dans le cas des névroses, et ne parle
de l’expérience psychanalytique des psychoses. De jamais du traitement de la névrose. Cette même
toute façon, il faudrait en distinguer la psychanalyse année 1958, où nous prenons notre départ, il rédige
des névroses, et donner un nouveau sens à ce qu’on deux textes. L’un, celui auquel nous nous sommes
entend quand on parle de psychanalyse, dans le cas référé, affronte le traitement de la psychose.
des psychoses. Quelques mois plus tard, il en produit un second, qui
Lacan utilise le terme de traitement, au moins pour porte sur la direction de la cure. «La direction de la
qualifier l’objectif de la pratique avec un sujet cure», comme il est clair dans tout son texte,
psychotique. Là, nous rencontrons le symptôme, concerne la direction de la cure des névroses.
mais dans les psychoses il ne s’agit pas de Le mot de cure désigne une psychanalyse, avec son
l’interpréter, ni de le déchiffrer. Ce que le sujet commencement, sa durée et son issue. La direction
psychotique peut attendre du psychanalyste est un de la cure suppose une politique quant à sa fin, une
traitement par le symptôme. L’expérience des stratégie du transfert et une tactique de
psychoses a permis de découvrir que le symptôme l’interprétation. La cure dans ce sens-là est celle
est un mode de traitement, et c’est ce que Lacan d’une névrose. Le terme de cure est d’une utilisation
déploie dans la seconde partie de son enseignement classique dans le vocabulaire de la psychanalyse, et
en rencontrant un nouveau symptôme différent du c’est celui dont se sert Lacan au début de son
symptôme freudien : le sinthome joycien. enseignement. Il a ainsi écrit, avant celui de 1958,
Une nouvelle fois, Lacan se met à la leçon des un texte en 1955 sur «Les variantes de la cure-type».
psychoses, et Jacques-Alain Miller a fait valoir sous Même si l’expression «cure-type» lui a été imposée
ce titre la valeur de l’expérience de la psychose, en et s’il la rejette, il sera encore question de cure sous
1987. Le statut du symptôme dans les psychoses sa plume. Ce n’est qu’après 1958 qu’il abandonne ce
inscrit en droit le sujet psychotique dans terme et le remplace par celui de psychanalyse, tout
l’expérience psychanalytique dans la mesure où le simplement. La substitution d’un mot à l’autre
symptôme psychotique, en tant que sinthome, dit la s’opère d’ailleurs dans l’écrit de 55, dans le fil de
vérité du symptôme névrotique. Dans son exposé cette phrase que je cite : «une psychanalyse […] est
«L’interprétation à l’envers», il y a deux ans, la cure qu’on attend d’un psychanalyste». Dans ce
Jacques-Alain Miller en a tiré la conclusion pour tournant du texte, il est une autre bascule, décisive
inviter à prendre son départ du sinthome afin de pour la suite, qui consiste à déplacer l’accent d’une
s’orienter dans la cure des sujets névrosés. Il en a définition formaliste de la cure, à une interrogation
déduit un nouveau régime de l’interprétation, sur le désir du psychanalyste.
formulé ainsi : «Une pratique qui vise dans le sujet Une psychanalyse, dans le cas d’une névrose,
le sinthome n’interprète pas à l’instar de commence quand un patient rencontre un
l’inconscient.» Jacques-Alain Miller a mis en psychanalyste pour se plaindre d’un symptôme, et
lumière ceci : dans une analyse, il s’agit de l’analyse consiste dans le déchiffrage de ce
reconduire le sujet névrosé aux signifiants symptôme. À la fin, une psychanalyse prétend aller
proprement élémentaires, à rebours de au-delà du fantasme dont se soutenait le symptôme,
l’interprétation qu’en a fournie l’inconscient. Dans pour atteindre au réel de la pulsion logé au cœur de
la mesure où le phénomène élémentaire, en tant qu’il la jouissance du symptôme. Ainsi, l’analyse d’un
manifeste l’état originaire du sujet à lalangue, est sujet névrosé irait du symbolique que constitue
mis à nu dans la psychose, il convient de penser la
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l’enveloppe formelle du symptôme, jusqu’au réel de partenaire premier du sujet, comme fa souligné
la pulsion. Jacques-Alain Miller dans sa «Clinique ironique».
Dans sa «Lituraterre», Lacan tourne en dérision le Joyce traite ce phénomène élémentaire, rendu à sa
conseil donné à Joyce de faire une analyse. Il valeur littérale. Il l’interprète d’une façon toute
considère qu’il n’y eût rien gagné, dans la mesure où spéciale. Après son vagabondage, une fois faite sa
l’artiste, par une voie directe, aurait atteint ce que moisson d’épiphanies, il rentre chez lui, et assemble
l’on peut attendre de mieux d’une fin d’analyse. les mots et les phrases qui n’ont pas de sens. Chaque
Lacan poursuit dans cette veine en soulignant que jour, pendant de longues années, il poursuit ce work
Joyce est parvenu à ce résultat, de témoigner de la in progress, il devient l’Artiste.
jouissance propre au symptôme, mais sans le recours Lacan a proposé de considérer Finnegans Wake
à l’expérience de l’analyse. Cette remarque prend comme une langue fondamentale, dans la mesure où
toute sa valeur si l’on a présent à l’esprit que Lacan ça ne veut rien dire, et où ça ne dit rien. Ça ne parle
se réfère à Joyce comme à un cas de psychose. La pas. C’est une langue, et plus exactement une langue
conclusion qu’il faudrait en tirer est qu’il n’y a nul faite des lambeaux dispersés de la langue anglaise,
besoin d’une analyse dans les psychoses. mais aussi bien arrachés à une quarantaine d’autres
Ce qui est attendu d’une analyse est que le sujet, au- langues. C’est la langue d’un nouveau monde, une
delà de ses identifications, ait une vue sur le réel de novlangue, que personne ne peut parler, qui est
son être de déchet. Lacan montre que Joyce –hors de seulement faite pour s’écrire, et qui se fabrique en
toute analyse –a atteint ce point. Il l’illustre en s’écrivant. Elle ne s’atteint que par l’écriture, mais
jouant –à la suite de Joyce lui-même –de on peut s’en servir, et Lacan s’y est essayé, avec
l’équivoque letter/litter. Letter, la lettre en tant que bonheur.
symbole, et litter la lettre comme déchet. L’écrivain, Lacan a fait apercevoir que l’homophonie
au-delà de la lettre comme semblant, est directement translinguistique dont se sert Finnegans Wake, ne se
en rapport avec le réel de la lettre comme déchet. Ce supporte que d’une lettre qui est conforme à
qui fait la formidable puissance créatrice de Joyce, l’orthographe de la langue anglaise. Joyce exploite
c’est qu’il n’est freiné par aucune des attenances que des homophonies translinguistiques du type de celle-
la lettre a avec le symbolique et l’imaginaire. Il est ci : le mot qui s’écrit who en anglais peut s’entendre
en relation avec une lettre qui a rompu toutes ses comme le français où.
identifications, qui n’est rattachée à nulle À l’opposé de celui de Joyce, situons un autre usage
signification stable. Son œuvre paye cette de la lettre, celui d’un sujet névrosé de langue
extraordinaire liberté d’une grande part d’illisibilité. française. Ce sujet, épuise son existence dans la
Joyce a décrit le procédé de sa création littéraire. Il fascination muette qu’exercent sur lui les images
recueille les mots dans les boutiques, sur les radiographiques qu’il scrute du matin au soir pour
affiches, sur les lèvres de la foule qui déambule les nécessités de son activité professionnelle. Rivé à
autour de lui. Il se les répète tant et tant qu’à la fin la lettre sur support transparent il reste figé dans la
ils perdent pour lui leur signification. jouissance infinie qui le fixe au vieil appareil
Ces mots lus, entendus, se présentent dans la radiophonique dont les modulations couvraient les
dimension du signifiant élémentaire, détaché de ébats parentaux. Ce choix professionnel élevé par le
toute signification. Le mot devient la chose qu’il est. sujet à la dignité d’un symptôme qui maintient la
Joyce élève cette mutation de letter en litter à la fiction de l’écriture du rapport sexuel joue de la
dignité d’une éphiphanie. Il ne s’agit pas faveur d’une équivoque. L’appareil radio peut être
véritablement d’une hallucination, ou alors il radiophonique ou radiographique. A la fin de l’une
faudrait reconsidérer dans un sens nouveau de ces multiples journées dont il sort écrasé, il dit,
l’hallucination. Lacan définit l’éphiphanie comme dans une séance, «je suis avide –à vide».
un nouage direct de l’inconscient au réel. S’apercevant de l’équivoque, il ajoute : «je ne sais
Formulation à comparer avec «l’irruption d’un pas comment l’écrire, en un ou deux mots».
symbole dans le réel» par quoi il définit en 1958 Commentant ces deux écritures, il y associe un
l’hallucination truie. enfant présent dans un rêve. Il reconnaît dans le
Ces mots ne sont pas adressés à Joyce, et il n’est pas jeune personnage l’enfant qu’il a été lui-même,
porté non plus à les attribuer à un sujet. Il s’agit chez enfant avide de savoir, et notamment de savoir
lui d’un rapport au phénomène élémentaire de mathématique, scientifique ou technique. Mais cette
lalangue, avant toute implication subjective, que ce avidité ne peut se satisfaire, parce que l’enfant
soit celle de l’Autre ou la sienne. C’est plutôt s’empêtre dans l’usage de la lettre mathématique. Il
lalangue en tant qu’Autre, lalangue en tant que s’enlise dans l’écriture des équations algébriques
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qu’il ne peut résoudre et s’encombre d’une lettre Lacan pensait que le sujet psychotique peut attendre
trop lourde des significations d’un père brillant quelque chose d’une analyse, et c’est à ce propos
ingénieur. Alors il s’abrutit dans le ressassement de qu’il a introduit le terme de traitement. Il a considéré
lectures d’ouvrages spécialisés, en vain. Il lui que la psychose réclamait un traitement, et il a
faudrait vider cette lettre de cette poix, pour qu’enfin estimé que ce traitement était possible, quoique
allégée elle puisse servir une nouvelle avidité. Il n’y soumis à une question préliminaire qui est la
réussira que par le biais d’un nouveau rapport suivante : le transfert psychotique est-il
symptomatique au savoir, qui ne sera plus l’aboulie manœuvrable ?
et l’apathie qui aujourd’hui le plombent. Freud notait que, dans les psychoses, il n’y a pas de
Revenons à un exemple de psychose, avec la transfert au sujet supposé savoir. Pour autant, ajoute
manière dont Wolfson traite la matière sonore de la Lacan, il existe un transfert psychotique, certes
langue anglaise. Il le fait à l’aide d’un petit appareil d’une nature spéciale. Il s’agit d’un transfert
symptomatique de sa fabrication. La phonétique, le persécutif et érotomaniaque. Avec le cas de sa thèse,
lexique, et l’orthographe de quatre langues sont mis celui d’Aimée, la bien-nommée en l’occasion, Lacan
à contribution pour transformer et rendre inoffensifs avait eu l’expérience de ce transfert. Ce transfert est
les sons de l’anglais. Ces quatre langues sont le un obstacle à l’action de l’analyste. Celle-ci n’est
français, l’hébreu, l’allemand et le russe. Cette concevable que si l’on peut manœuvrer ce transfert
transmutation linguistique repose sur la lettre. Ainsi, et en changer la nature. Lacan avait aussi eu
le son de l’anglais early peut être désactivé, par sa l’expérience que ceci était possible, et justement
transposition dans le français «sur le champ». Cette dans le cas d’Aimée. Quand il eut à s’en occuper, il
opération prend appui sur les deux lettres r et l que ne fut pas pour elle l’agent d’une érotomanie
l’on rencontre dans les orthographes respectives de persécutive, mais le lecteur de ses écrits, et son
early en anglais, et de sur le champ en français. Il secrétaire. Il en a déduit qu’une telle bascule du
s’agit d’une opération translittérale. La simple transfert était dès lors envisageable dans le cas des
traduction de early par de bonne heure, ne suffirait psychoses, de telle sorte que s’installe un transfert,
pas, parce qu’il convient de s’attaquer réellement au qui n’est ni l’amour adressé au savoir, ni le transfert
mot, ou plus précisément à sa substance sonore, mais érotomaniaque, mais un transfert à un Autre qui
en en conservant le squelette littéral. Certains mots rende possible une relation à l’analyste qui permette
sont très difficiles à traiter, et par exemple le mot son intervention. Il est arrivé à Lacan de décliner
«believe» réclame à Wolfson quarante pages certaines de ces positions de l’Autre, et leur modalité
d’écriture pour en venir à bout. transférentielle. Il y a différents registres du
Dès lors se pose la question suivante : le sujet dans partenaire imaginaire, symbolique, ou réel, que
la psychose ayant atteint ce point situé au-delà d’une l’analyste peut incarner auprès du sujet, pour lui
psychanalyse, que peut-on attendre d’une analyse permettre d’opérer dans les psychoses. La notion de
dans un cas de psychose ? Rien, répondait Freud. Il partenaire-symptôme introduite par Jacques-Alain
pensait qu’une analyse était impossible dans les Miller, conduit à reprendre dans une perspective
psychoses, parce qu’on n’y rencontrait pas le renouvelée la question de savoir ce que nous
transfert au sens de l’amour de transfert, et que pouvons être pour le sujet psychotique, dans
celui-ci est la condition pour qu’une analyse soit l’expérience analytique.
possible. Ainsi un traitement des psychoses serait possible,
Sur ce point Lacan diffère de Freud, dans la mesure mais qu’espérer d’un tel traitement, si dans un cas de
où il estimait que le psychanalyste ne devait pas psychose, le sujet est déjà parvenu au bout du
reculer devant la psychose. La question du coup se chemin qui est celui d’une analyse ? Ce que l’on
déplace. Freud faisait le constat qu’une analyse peut attendre du traitement d’une psychose est de
prenant appui sur le sujet supposé savoir, est fait totalement différent de ce que l’on peut atteindre
impossible dans les psychoses. Lacan ajoute que de par l’analyse d’une névrose. C’est même exactement
toute façon il est présomptueux de proposer une l’inverse.
analyse à un sujet psychotique, puisque celui-ci a Dans une névrose, il s’agit de déchiffrer les
déjà obtenu ce que l’on peut espérer de mieux d’une symptômes et d’aller du symbolique vers le réel.
analyse. Pourtant ayant écarté la possibilité d’une C’est ce déchiffrage que vise le mot même
analyse, il maintient que l’analyste doit affronter la d’analyse. Dans les psychoses, à l’opposé il s’agit
psychose. La question se formule désormais ainsi, d’aller du réel vers le symbolique, et de fabriquer un
qu’attendre d’un analyste, dans un cas de psychose, symptôme. C’est ici que le terme de traitement se
si ce n’est pas une psychanalyse ? justifie. Le traitement indique cette modalité
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d’action du symbolique sur le réel, où il s’agit de Hippolyte à qui il précise : «Dans l’ordre
traiter le réel par le symbolique, au travers de la symbolique, les vides sont aussi signifiants que les
constitution d’un symptôme. Le dictionnaire, à côté pleins ; il semble bien […] que ce soit la béance
de l’usage médical du même mot, répertorie une d’un vide qui constitue le premier pas de tout [son]
série de significations du mot traitement, propres à mouvement dialectique. […] C’est bien ce qui
désigner l’opération du symptôme. Traiter, c’est par explique, semble-t-il, l’insistance que met le
exemple soumettre une substance à l’action d’agents schizophrène à réitérer ce pas. En vain, puisque pour
physiques ou chimiques, de manière à la modifier. lui, tout le symbolique est réel.» Lacan y oppose
Traitement s’applique au procédé permettant de ensuite le sujet paranoïaque pour lequel il a
modifier une matière. On parle ainsi du traitement démontré, dit-il, la possibilité d’intégrer ces
d’un minerai, du traitement thermique d’un métal ou éléments pré-signifiants que sont les phénomènes
encore du traitement de déchets radioactifs pour les élémentaires dans l’organisation discursive d’un
désactiver. Il y a aussi le traitement de l’information délire.
où il s’agit d’appliquer à des données brutes, un Au cours de son enseignement, Lacan a exploré dans
opérateur logique ou mathématique, pour les les psychoses les différentes solutions de capture de
exploiter selon un programme. Ainsi le symptôme cette jouissance excédentaire. Cela va de la pratique
peut être conçu comme un mode de traitement de la transsexualiste de Schreber à l’usage de la lettre par
substance jouissante par le symbole, pour la Joyce. Dans tous les cas de psychose, il est
modifier, la désactiver, et rendre possible son usage nécessaire d’élucider de telles tentatives de
par le sujet. traitement, ainsi que la place comme la part que le
La seule maladie dont nous souffrons en tant qu’être psychanalyste est susceptible d’y prendre.
parlant est celle qui est introduite dans le vivant par Il est désormais possible de comprendre la
le parasitisme du signifiant. Lacan a parlé du différence entre une psychanalyse, entendu comme
langage comme d’un cancer et a évoqué cette la cure d’une névrose, et le traitement d’une
virulence du logos. Il a défini l’inconscient comme psychose attendu d’un analyste. Un névrosé est un
les effets de la parole sur le sujet, et il a montré que sujet qui a trouvé une solution pour se défendre
la clinique freudienne développe les incidences de contre le réel. Cette solution s’appuie sur le Nom-
cette maladie du signifiant. du-Père et l’identification fondamentale qui va avec.
La déchirure primordiale que le symbole inflige à la Cette réponse par le semblant paternel n’est jamais
vie est éprouvée par le sujet comme une jouissance totalement satisfaisante parce qu’elle ignore le réel
insupportable. L’écrivain Mishima a décrit la de la pulsion. L’identification idéale à laquelle le
douleur brûlante éprouvée enfant et due à cet effet sujet névrosé s’accroche comporte toujours un
de corrosion du langage. Dès lors, il s’agit pour le refoulement de la jouissance pulsionnelle. Ceci est le
sujet d’appareiller cette jouissance, et c’est là que ce problème de la névrose, et c’est ce qui conduit le
terme de traitement trouve son emploi. sujet névrosé à l’analyse. La solution névrotique est
L’appareillage de cette jouissance est le traitement notablement insuffisante, dans la mesure où elle
de ces effets du langage sur le vivant. laisse le sujet aux prises avec d’une part une
Mishima explique comment il entreprit de se revendication pulsionnelle qu’il ne veut pas
défendre contre cette souffrance causée par les mots. reconnaître, et qui pourtant continue à vouloir faire
Il était alors âgé de quatre ans, et quoiqu’il sût déjà valoir ses droits, et d’autre part un idéal, contaminé
parler, il ne savait pas encore manier l’écriture. C’est par cette jouissance pulsionnelle qui fait retour.
donc en pensée qu’il prend l’habitude de composer Le sujet psychotique rejette cette solution du Nom-
de courtes fables ou de brefs récits avec les mots qui du-Père. Il est dès lors sans défense contre le réel.
le font souffrir, et il s’efforce de les mémoriser en se Alors que le Nom-du-Père est une solution valable
les répétant. Ce sont ces fragments qui formeront la pour tous, le sujet psychotique qui, au nom de sa
matière de ses fictions littéraires futures. Voilà ce singularité irréductible, repousse cette solution
qu’était pour Mishima son propre traitement de cette universelle, est conduit à inventer une solution
jouissance de lalangue. unique. Il n’y a pas de place pour l’analyse du
Le sujet obtient cet appareillage de la jouissance par symptôme dans les psychoses. Le problème est
le discours et le fantasme quand il est névrosé. IL y différent, il est celui de trouver une solution, une
parvient par le délire quand il est psychotique pour solution de traitement de ce trop-de-jouissance, par
autant qu’il soit paranoïaque. Pour le schizophrène, le symptôme précisément. Deux voies de
chez qui tout le symbolique est le réel, ce recours est l’expérience analytique s’opposent au regard du
exclu. Ceci est une réponse que Lacan fait à Jean
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symptôme. Analyse du symptôme dans les névroses, se fasse comptable de ces effets de sa position. Éric
traitement par le symptôme dans les psychoses. Laurent a montré qu’à partir du moment où le sujet
Certains sujets trouvent leur propre solution, seuls. accepte d’en assumer authentiquement les
Ce sont par exemple Schreber, Joyce, Wolfson. conséquences, il est en mesure de se faire le garant
Nous rencontrons de tels sujets qui ont élaboré de de l’ordre du monde. Il s’agit au départ d’une
semblables solutions symptomatiques. Il peut se rectification des rapports du sujet aux phénomènes
faire que ce soit à l’occasion de difficultés surgies de la psychose, qui le conduit à accepter la
dans telle conjoncture dramatique de leur existence responsabilité de ce qui lui arrive. L’extraordinaire
qui révèle les insuffisances de l’appareillage avec travail d’élaboration accompli par Schreber sur la
lequel ils se soutenaient jusque-là. Il s’agit alors maladie des nerfs dont il est le patient, est un tel
pour le sujet de restaurer un ordre du monde. Dans exemple. La grande création littéraire de Joyce en
d’autres cas, nous voyons le sujet d’emblée, au est un autre, comme le furent les écrits de Brisset ou
moment où il est confronté à l’immensité de la de Wolfson.
tâche, d’avoir à se défendre contre le réel.
L’analyste peut contribuer à aider le sujet à La conversion d’un siècle à l’autre
construire un symptôme. Un analyste a sa place dans Jean-Pierre Deffieux
cette tentative de traitement, parce qu’il est supposé
avoir acquis, comme analysant, le savoir de la
structure. Il peut alors y occuper une place, qui Ce qui change dans le symptôme, c’est son
permette au sujet de s’y orienter. Dans ce rapport du inscription au champ de l’Autre et au champ de la
sujet à la structure, Jacques-Alain Miller a fait valoir culture.1
quelque chose d’essentiel qu’il a condensé dans cette Cette historicité du symptôme, la conversion
formule : les droits de la structure. De ce point de hystérique qui a présidé à la naissance de la
vue, un analyste est un sujet qui, par le biais de sa psychanalyse est là pour en témoigner. Elle a été Le
propre analyse, a appris ce que sont les droits de la symptôme par excellence, d’abord dans la clinique
structure. C’est seulement à ce titre, c’est-à-dire en neurologique d’une époque puis dans la clinique
se souvenant qu’il a été analysant, qu’il peut analytique à ses débuts. Cette efflorescence de
répondre à la demande d’un sujet psychotique. Nous paralysies, de contractures, d’anesthésies, de chutes
rejoignons ici l’adresse au psychanalyste par et de douleurs, ont été la forme symptomatique
laquelle Jacques-Alain Miller conclut sa «Clinique suivant laquelle les sujets hystériques ont répondu
ironique» : «Souviens-toi que toi aussi tu fus par le symptôme à un Autre médical à la fin du
analysant.» Avec le sujet psychotique, situé comme siècle dernier.
lui du même côté du mur du langage, l’analyste a à Pris dans l’épidémie, tous les phénomènes de corps
faire en sorte que la structure rentre dans ses droits. qui faisaient signe de façon identique ont été alors
Pour ce faire, il s’agit dans tous les cas d’obtenir une classés systématiquement du côté des conversions
certaine mutation du sujet. hystériques.
Le primordial rejet du Nom-du-Père ne peut aller Aujourd’hui, les temps ont changé, l’épidémie s’est
jusqu’à ignorer les droits de la structure. C’est ici déplacée, et le symptôme de conversion hystérique
que réside le caractère intenable de la position du au fil des années, dans sa forme originelle
sujet psychotique. Il commence par rejeter le neurologique, a perdu de sa superbe.
signifiant, il en vient ensuite à repousser l’effet de De ce fait même, toute une clinique des phénomènes
castration induit par le signifiant, et il finit par croire de corps, déjà présente au siècle dernier, mais
qu’il peut être le maître dans la cité du signifiant. aujourd’hui, extraite de l’amalgame conversif de
Cette position est fallacieuse, et elle est, pour le l’époque, apparaît maintenant dans sa pureté. Une
sujet, source de difficultés considérables. Le sujet ne assise solide doit être donnée à ces phénomènes dans
peut être le maître du signifiant, il est toujours un la structure, du côté de la psychose.
effet du logos, et ceci est un des droits de la Si le symptôme hystérique a changé dans sa forme,
structure. Joyce en vient à le concéder quand, pour son mécanisme n’a pas changé. La transposition de
qualifier son work in progress, il déclare : «J’obéis à l’énergie libidinale détachée de la représentation,
des lois que je n’ai pas choisies.» Comme le sujet dans le corporel, décrite par Freud en 1894, reste et
névrosé, le sujet psychotique a à faire avec ce que restera un point de certitude clinique anhistorique. 2
pourtant il repousse. Ce qu’il rejette du symbolique Ce qui ne change pas non plus, c’est la primauté de
fait retour et se présente à lui comme un réel qui le la structure sur le symptôme que Freud a établi dès
persécute. La condition du traitement est que le sujet 1905. S’il choisit de faire de Dora un cas exemplaire
c’est qu’elle ne présente que des symptômes de
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conversion mineurs, et qu’elle démontre la logique modernité nous ouvre des perspectives
structurale quaternaire qui servira désormais symptomatiques pour le début du millénaire
d’orientation dans la clinique de l’hystérie. 3 prochain.
C’est de cette logique que découle l’écriture du Une émission sur la très sérieuse chaîne Arte
discours de l’hystérique dans le Séminaire XVII, montrait, il y a peu, l’utilisation scientifique offerte à
L’envers de la psychanalyse, qui sert de boussole l’hystérie féminine pour rompre le «ban phallique».
pour cerner la structure hystérique dans la pratique. On voyait ainsi se réaliser à la lettre ce que Lacan
annonçait en 1958 : «Faudra-t-il que nous soyons
Nouvelles formes du symptôme de conversion rejoints par la pratique qui prendra peut-être en un
temps force d’usage, d’inséminer artificiellement les
Les formes qu’ont prises de nos jours les femmes en rupture de ban phallique, avec le sperme
conversions hystériques sont totalement gommées d’un grand homme, pour tirer de nous sur la fonction
par la psychiatrie contemporaine relevant du DSM4, paternelle un verdict ?» 5
qui range tous les phénomènes de corps sous la seule Arte présentait, en Amérique du Nord, ce que l’on
rubrique des troubles somatoformes, ce qui fait appelle les associations de Mères célibataires,
disparaître la spécificité du mécanisme de la constituées de femmes qui font le choix délibéré –
conversion., elles n’ont pas de symptômes de stérilité –de faire
Cette position n’est pas recevable à la simple appel à des procédés d’insémination à partir de
observation clinique. Elle a cependant le mérite de donneurs inconnus pour donner naissance à des
mettre en lumière un phénomène très actuel et de «enfants sans père» –c’est le terme officiel. Ces
plus en plus fréquent qui est celui des somatisations. associations, maintenant très bien organisées,
Les douleurs dorsales, par exemple, sont devenues proposent à ces femmes de construire le portrait-
de nos jours d’une très grande fréquence. Il n’y a pas robot du donneur de leur choix sur ordinateur, futur
lieu pour autant d’en faire un symptôme typique de père virtuel. Le sperme est ensuite sélectionné à
l’hystérie moderne, car force est de constater qu’il partir de ce choix.
est trans-clinique. Il faut en effet éviter de confondre Plus exemplaire encore de la clairvoyance de Lacan,
la structure et l’identification hystérique qui peut on voyait un homme, responsable d’une association
concerner tout un chacun. chercher dans le Who Who, les profils physiques et
La psychanalyse doit cerner ce qui dans le champ de intellectuels idéaux du futur donneur avec qui il
l’Autre, depuis un siècle, a changé pour le sujet prendrait contact.
hystérique et ses conversions : l’hystérique, de tous On présentait ensuite à Montréal, le marché de la
temps, a été solidaire du maître dont elle dénonce la fertilité où, à l’image d’une foire-exposition, des
castration. Les conversions neurologiques multitudes de stands, faisaient l’article sur la qualité
répondaient au maître-médecin qui depuis lors a tout et la garantie de fertilité du sperme proposé à la
à fait perdu sa place de maître. vente. Ce reportage montrait de façon très
Lacan en 1966, dans son intervention sur la place de perspicace la jubilation de ces femmes à l’idée de se
la psychanalyse dans la médecine présageait que le passer de l’homme et du phallus pour enfanter. Mais
médecin allait devenir un technicien au service de la cette jubilation disparaissait ensuite pour laisser
science médicale et il dénonçait «l’effet qu’allait place au symptôme : après une dizaine
avoir le progrès de la science sur la relation de la d’inséminations sans succès, les jeunes femmes
médecine avec le corps». Il donnait à cet effet le épuisées et dépressives, abandonnaient, dépitées,
nom de «faille épistémo-somatique». 4 leur projet. Quelques-unes avaient fini par tomber
Aujourd’hui, c’est bien plutôt de la science médicale enceinte et ne cachait pas leur désarroi devant
que le sujet hystérique est solidaire pour construire l’arrivée de l’enfant. L’une d’entre elles gardait
ses symptômes en dénonçant cette faille épistémo- précieusement le ticket de parking du centre
somatique. Ses symptômes de conversion d’insémination pour pouvoir le montrer à son fils le
interrogent la science médicale moderne qui jour où il s’inquiéterait de savoir qui était son père.
s’adresse à un corps en excluant le rapport du sujet à Cet exemple laisse apparaître, une fois encore, que
la jouissance. l’hystérique a toujours eu depuis l’antiquité une
Nous connaissons déjà depuis de nombreuses années longueur d’avance sur son époque. Les conversions
dans nos sociétés le rapport de l’hystérique féminine à la Charcot ne les intéressent plus depuis longtemps
à la spécialité médicale qui décide de la procréation et les psychanalystes ont vraiment intérêt à suivre les
en faisant fi de la cause du désir. mutations de l’Autre de l’hystérique et à ne plus
Un exemple beaucoup plus à la pointe de la chercher ses symptômes de ce côté-là.
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Lecture psychanalytique de l’hypocondrie Chez tous ces sujets, s’est trouvé associé au
phénomène corporel, à un moment ou à un autre, un
De ce côté-là, il y a bien autre chose à y trouver car élément de sensitivité, pouvant aller chez certains
les phénomènes de corps classiques, en cette fin de jusqu’à l’émergence d’un élément interprétatif. Dans
siècle n’ont pas disparu pour autant. un de ces cas, la sensitivité avait toujours été
Une étude, à partir d’une série d’une dizaine de présente depuis l’enfance ; dans un deuxième on a
personnes suivies par un psychanalyste pendant au vu surgir pendant le traitement une fixation
moins six mois, rend compte, sans détailler leur persécutive au thérapeute qui s’est accompagnée
histoire clinique, des lignes de force structurales de d’une diminution nette du phénomène corporel ;
ces phénomènes. dans un troisième, encore plus révélateur, une
Nous en présentons ici cinq. véritable oscillation rythmique est apparue entre les
1. Une jeune fille de vingt ans avait été adressée moments interprétatifs et les manifestations du
pour une fixation obsédante sur une douleur aiguë phénomène corporel. Ces indices de la structure
d’une dent qui la faisait souffrir constamment depuis paranoïaque sont toujours restés masqués ou discrets
quatre ans. et difficiles à repérer.
2. Une femme de cinquante ans présentait au cours Chez plusieurs de ces sujets, nous avons constaté
de son analyse, commencée plusieurs années que la partie du corps où s’exerçait le phénomène
auparavant, une gêne et une douleur circulant dans avait pris pour eux une valeur d’Autre. Tout leur
tout le corps et provoquant des attitudes figées dans rapport au monde et à son organisation était
les mouvements et dans la marche ; dix ans avant le subordonné à ce lien qui était devenu à la fois leur
début de son analyse, après deux interventions tourment et leur appui essentiel. On a constaté en
chirurgicales, elle était restée paralysée pendant même temps que cette partie du corps leur devenait
deux ans. étrangère ; ils la considéraient comme ne leur
3. Fabienne, vingt-deux ans, a été suivie au cours appartenant pas, comme fonctionnant de façon tout à
d’une hospitalisation pour des douleurs suraiguës fait autonome et ils se plaignaient de n’avoir aucune
paralysantes dans les quatre membres qui ont été prise sur elle.
résolues au bout de trois mois de traitement. La mobilité de la jouissance entre les phénomènes
4. Carla, vingt ans, est en entretiens analytiques sensitifs et corporels ainsi que la fonction d’Autre
depuis deux ans car elle présente une spasticité et un qu’a pu prendre une partie du corps pour ces sujets
blocage des membres inférieurs qui rendent la renvoient à la définition bien connue que donne
marche difficile et qui font suite à des chutes Lacan en 1966 de la paranoïa : «La paranoïa comme
brutales ayant mis sa vie en danger. identifiant la jouissance dans ce lieu de l’Autre
5. Une jeune femme d’une trentaine d’années comme tel». 6 Dans les cas rencontrés dans cette
souffre depuis une période d’anorexie très grave à la étude, on devrait plutôt avancer que l’hypocondrie
fin de l’adolescence, de troubles et de douleurs identifie la jouissance dans le lieu du corps comme
digestives qui envahissent sa vie psychique. Autre.
Tous ces sujets sont de sexe féminin. D’une part,
nous avons rencontré ces phénomènes de corps Phénomène n’est pas symptôme
beaucoup plus souvent chez des femmes et d’autre
part nous avons choisi de ne mettre que des sujets Ces phénomènes de corps que nous rapprochons de
féminins dans cette étude pour nous placer sur le l’hypocondrie ne peuvent pas être considérés comme
même terrain que celui des conversions hystériques. ayant un statut de symptôme au sens que Lacan lui
Nous avons tenté d’affirmer la structure en donne à la fin de son enseignement, et non pas
cherchant d’abord à démontrer la névrose, c’est-à- seulement parce qu’ils ne sont pas, comme le
dire les effets de l’inscription du sujet dans le symptôme de conversion hystérique, une formation
discours de l’hystérique et cette recherche nous a de l’inconscient interprétable.
chaque fois amené à nous détourner de cette Deux sujets entrant dans notre étude, Carla et
structure. Fabienne, viennent ici le montrer. Le lien
En revanche, c’est bien plutôt au vieux terme qu’entretenaient ces deux jeunes femmes avec leur
psychiatrique classique d’hypocondrie, aujourd’hui père n’était pas à confondre avec le lien d’amour du
presque oublié, que nous avons pensé pour ces sujet hystérique pour son père car il s’agissait dans
sujets, mais nous devons donner à ce terme une ces cas d’une aliénation, telle qu’on peut la voir
nouvelle définition éclairée par notre théorie seulement dans la psychose c’est-à-dire un lien au
analytique actuelle. père à la fois imaginaire et réel, le père étant à la fois
leur autre spéculaire et leur Autre absolu.
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Carla faisait des chutes graves qui sont allées 3. FREUD S., «Fragment d’une analyse d’hystérie», Cinq psychanalyses, Paris,
PUF, 1905.
jusqu’à provoquer une fracture du crâne et qui ont 4. LACAN J., «La place de la psychanalyse dans la médecine», Extrait de
été suivies depuis ce moment d’une quasi- Cahiers du Collège de médecine n°12, Expansion, 1966, pp. 761-774.
5. LACAN J., «Subversion du sujet et dialectique du désir», Écrits, Paris,
impossibilité de faire un pas. Nous avons fini par Seuil, 1966, p. 813.
découvrir sans qu’elle ne puisse jamais elle-même 6. LACAN J., «Présentation des Mémoires du président Schreber», Ornicar ?
n°38, Paris, Navarin, 1986, p. 7.
établir des liens de causalité, que la vieille entreprise
familiale de son père qui représentait pour elle son À POSTE RESTANTE DANS UNE ÉCRITURE
idéal de vie future (être comme le père) avait fait D’EMPRUNT
faillite quelque temps avant le début de ses chutes et
que le père qui jusque-là avait fait couple avec sa
fille, l’avait alors quasiment laissé tomber. Des simili-symptômes pour la psychanalyse
Fabienne qui présentait des douleurs suraiguës de Alain Merlet
ses mains et de ses pieds, avait porté pendant huit
ans toutes les nuits une coquille de plâtre pour traiter
une scoliose grave. C’est son père qui, tous les soirs, Est-ce lié aux conditions de vie du travailleur de ce
lui nouait ce corset dans le dos. Le jour où le corset temps, soumis toujours plus à une exigence de
lui a été retiré, elle ne s’est plus, dit-elle, «sentie rendement sous peine d’exclusion du lien social ?
soutenue». Quelque temps plus tard, dans un Est-ce l’effet déstabilisant du discours de la science
moment où son père était lui-même très malade et sur la position du médecin tendant à forclore le sujet
souffrant, le phénomène douloureux surgit dans les avec pour conséquence : méconnaissance de la
quatre membres, zone du corps où le père n’avait dimension de la demande, quadrillage et forçage
pas contenu le corps de sa fille. excessifs de l’organisme, coupure neurochimique
C’est la faillite du père et son laisser-tomber dans le intempestive de l’angoisse ? Ou bien doit-on, de
premier cas et la perte de la contention du corps par façon plus générale, invoquer l’ébranlement des
le père dans le deuxième qui ont provoqué arcs-boutants traditionnels de l’identification
l’émergence des deux phénomènes de corps. La symbolique ? En tout cas, force est de constater
particularité du lien au père, nouage de l’imaginaire aujourd’hui l’existence d’un paradoxe.
et du réel répond chez ces sujets à sa forclusion Alors que la liste des maladies réputées
symbolique. Or, il est frappant de remarquer que psychosomatiques se rétrécit, leur cible organique
c’est lorsque s’est opérée une coupure avec ce lien reste fixe et le nombre de patients porteurs de
paternel que le phénomène hypocondriaque qui noue phénomènes psychosomatiques ne cesse de
l’imaginaire du corps au réel de la jouissance a s’accroître. Il est fréquent d’accueillir des demandes
surgi. Il s’est effectué une sorte de transfert, un d’analyse de sujets pour qui leur maladie fait
déplacement, du nouage IR du père au corps. C’est problème. Par ailleurs, que ce soit en cours ou au
pourquoi il n’y a pas lieu de considérer ce décours de la cure analytique, il n’est pas rare de
phénomène comme un symptôme bien qu’il voir surgir l’hôte inattendu en ce lieu qu’est le PPS
réussisse par ailleurs à limiter, à border la jouissance (phénomène psychosomatique).
au point qu’aucune autre manifestation de la Cela dit, faut-il conclure à la nécessité d’un retour au
psychose ne se produise. Il arrive aussi que ces corps ? Notre parti sera plutôt d’examiner en quoi le
sujets viennent à élaborer, à partir du phénomène, un PPS, qui n’est pourtant pas un symptôme, constitue
savoir délirant qui vient lui donner sens. un simili-symptôme.
Ce phénomène de corps à distinguer d’un symptôme Pourquoi accoler le préfixe simili au mot symptôme
évoque le phénomène psychosomatique qui est une et vouloir ainsi qualifier le phénomène
autre modalité non symptomatique du retour de la psychosomatique ?
jouissance dans le corps. Je justifierai l’invention de ce terme composite pour
Le parcours que trace cet article, qui va de l’hystérie des raisons qui tiennent autant à la sémantique qu’à
aux «nouveaux phénomènes de corps», n’est qu’une la clinique. Simili est un préfixe qui dénote
ébauche d’une recherche nécessaire sur les surprises l’imitation et l’artificiel, c’est aussi l’abréviation de
que le corps nous réserve de plus en plus à l’orée du ce procédé de reproduction qu’est la similigravure.
XXI» siècle. Ce mot qui dénote donc l’analogue et le différent en
Il ne sera donc pas question ici de conclusion. même temps que l’effet d’une trame imaginaire,
connote bien ce qui se passe avec le PPS.
1. MILLER J.-A. et LAURENT É., «L’Autre qui n’existe pas et ses comités L’existence même du PPS témoigne de ce que
d’éthique» (1996-1997) (inédit).
2. FREUD S., «Les psychonévroses de défense», Névrose, psychose et l’incorporation de la structure si elle irréalise le
perversion, Paris, PUF, 1894, p. 4. corps, a parfois ses limites, et laisse des résidus
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fixant une jouissance spécifique distincte de la entrant : «Je viens me faire blanchir les mains pour
jouissance phallique ou pulsionnelle. accueillir mon enfant avec des mains propres.»
Mais quel statut accorder à ce type de jouissance ? De tels imbroglios ne sont pas indispensables pour
En janvier 1989, dans une intervention lors d’une que se constitue cette sorte d’aliénation dans
Journée du GREPS(Groupe de recherche sur la l’aliénation. L’insupportable revêt des formes
psychosomatique) à Paris, Jacques-Alain Miller particulières pour chaque sujet, mais ce qui compte
proposait à partir de cette logique du pas-tout de ici ce n’est pas tant sa rencontre que l’accident
l’incorporation ou de son ratage, de distinguer deux constitué par l’interruption brutale de la défense
positions du PPS par rapport à l’inconscient selon qu’il suscite. Ainsi la simple prescription d’un
qu’il se présente soit comme un «reste brut de tranquillisant peut-elle, en coupant le signal
jouissance» à distinguer du plus-de-jouir, soit d’angoisse, court-circuiter le processus d’un
comme un «stop au symptôme» ce qui situerait symptôme de conversion hystérique, et provoquer de
«alors une dialectique du PPS avec le symptôme façon quasi expérimentale l’éclosion d’un PPS.
voire lui trouver une analogie avec le fantasme». «Avec ce médicament, j’étais bien dans ma peau
Aujourd’hui, une telle distinction me paraît non mais mal à l’intérieur de ma peau», nous dit une
seulement rendre compte du paradoxe que j’ai patiente qui présentait dans ces conditions une
signalé dans mon introduction, mais aussi éclairer plaque d’eczéma atopique. Bien des forçages des
nettement la clinique de ces simili-symptômes que je limites des fonctions organiques peuvent provoquer
rencontre aussi bien dans une pratique hospitalière des réponses psychosomatiques pour peu qu’elles
que dans l’expérience psychanalytique. interfèrent avec une aliénation en amont.
Pour illustrer cette proposition et lui donner toute sa
portée, je dirai quelques mots d’une présentation de 2. Dans le registre de l’automaton, le PPS vient
malades, exceptionnelle sans doute parce qu’elle signer un tout autre tableau. Ici l’insupportable
concerne des PPS affectant un organe semble n’avoir jamais cessé de s’écrire chez ces
particulièrement apte à fixer la jouissance, la peau, patients marqués dans leur vie et dans leur chair par
qui est à la fois une zone érogène, une surface un destin contraire. Malgré le luxe d’images et de
d’inscription et une limite. détails avec lesquels ces sujets nous prennent à
Que nous apprennent ces patients ? D’abord à témoin, le roman qui nous est présenté n’est bien
différencier un PPS d’une simple maladie, même si souvent qu’un stéréotype. Un personnage monte sur
elle est réputée psychosomatique. Ensuite, à nous la scène et nous prend à témoin de ce qu’il a dû
confronter à une rencontre d’un type particulier avec incarner : bien souvent une vie de chien et une
l’insupportable. Il se dit tout autre chose qu’un appel survie miraculeuse ou encore la mémoire de la
au sens ou à la justice distributive. famille et du quartier.
Schématiquement, on peut, me semble-t-il, opposer Même s’il n’y a pas d’autres signes, le diagnostic de
deux types de rencontre : le mode tuché relevant de psychose est évoqué quand le déclenchement de la
l’automaton. maladie et de ses poussées coïncide avec la
rencontre réitérée avec Un-père. Tout se passe
1. Sous le registre de la tuché, le PPS répond à comme si le corps faisait écran à un Autre
l’incidence d’un traumatisme suscitant une persécuteur.
incapacité provisoire de défense du sujet, parce qu’il Ailleurs, ces données manquent et on se trouve en
interfère avec une aliénation qui lui est propre, ce face de deux éventualités bien différentes : ou bien
qui est essentiel à noter. le PPS conforte une suppléance, ou bien il témoigne
Par exemple, un homme, en raison de la stérilité de d’un Si bien singulier, que j’ai qualifié de lettre
son épouse, a décidé de longue date d’adopter un écarlate en me référant à la nouvelle de Nathaniel
enfant. Entre-temps, il a une liaison. Soudain, une Hawthorne.
lettre arrive lui donnant le feu vert pour l’adoption. Dans ces présentations, les indices d’une suppléance
Alors qu’il allait rompre avec sa maîtresse, celle-ci se repèrent au niveau de l’énonciation. Celle-ci trahit
lui annonce qu’elle est enceinte. Au comble de la une sorte d’indissociation du corps et de l’identité,
perplexité et du désarroi, survient chez lui un en particulier lorsque ces sujets parlent de leur
eczéma des mains très gênant pour cet homme qui a maladie. Le corps semble chez eux le support
un métier manuel. On nous l’avait signalé dans le imaginaire des générations : «Regardez-moi et vous
service parce qu’il n’y avait aucune allergie voyez mon père», dit l’un. «Ma pelade est une
détectable, mais aussi parce qu’il avait déclaré en marque de fabrique», déclare un jeune homme plutôt
flottant dans son existence, qui dit n’être retenu à la
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vie que par sa passion d’autodidacte pour les voûtes Le premier cas concerne une jeune femme très à
des cathédrales. l’aise dans son corps et peu névrosée, semble-t-il.
Si l’impersonnaison n’est pas spécifique des Elle a demandé une analyse parce qu’elle n’arrivait
psychoses, elle y fait penser lorsqu’elle se trouve pas à trouver un partenaire digne de faire un père.
associée à de curieux glissements métaphoro- Après trois ans d’analyse, Œdipe compris, elle
réalistes. Par exemple : «On dit que je suis renfermé, rencontre l’homme qui lui convient, mais quand elle
c’est faux, j’ai besoin d’oxygène.» C’est un faisceau décide plus tard d’avoir un enfant, elle demeure
d’indices qui permet de penser que le PPS vient stérile. Elle consulte un gynécologue, on pratique
assurer ou conforter une suppléance pour un sujet. une hystérographie. Le lendemain fleurissent
Viennent enfin des cas surprenants et pas si rares plusieurs verrues autour de son nombril, ce dont elle
eux non plus où se vérifie, de façon frappante, ce s’étonne. Elle me livre alors ce qu’elle appelle son
que nous dit Lacan du PPS : l’induction d’un petit secret : son nombril a toujours été pour elle une
signifiant qui n’a pas pour autant suscité l’aphanisis zone tabou. «On pouvait tout me faire, sauf le
du sujet. Ce signifiant gelé prend ici la forme d’un nombril», dit-elle. Je lui demande pourquoi et elle
secret ravageant la vie d’un sujet, parce qu’il a trait à avoue alors une théorie sexuelle infantile plutôt
l’innommable, bien souvent c’est la jouissance banale. Petite, elle croyait que, la nuit, le sexe de son
incestueuse d’un proche. Il est remarquable de père s’envolait et que sa mère se déboutonnait le
constater, à ce propos, que ce n’est pas la détention nombril pour l’accueillir. Cette théorie lui tenait fort
du secret qui a un effet psychosomatique, mais sa à cœur. Elle se souvient l’avoir défendue mordicus
révélation, rendant soudain toute défense obsolète. face à ses camarades jusqu’à ce que, de guerre lasse,
C’est exactement ce qui se passe dans la nouvelle elle ait tracé sur du gravier avec un bâton : «OK,
d’Hawthorne. peut-être que ce n’est pas le nombril». On ne peut
Ce cas du secret qui, révélé mais non connecté ou que faire des hypothèses. Il y a eu littéralement
transféré à une chaîne signifiante en raison de la hystérographie de l’organe utérin forclos dans et par
honte qui le fige en Si, pose la question cruciale la théorie sexuelle infantile, théorie qui n’est pas une
d’avoir à concevoir le registre de l’Autre en action. lubie, comme nous le dit Freud, parce que la libido
Dans son Séminaire XI, Lacan compare cette s’y enracine. Ici le corps a bien fait trait dans le
situation avec celle de l’animal perturbé dans son signifiant avec cette verrue qui a fait signe d’un reste
besoin par le perceptum incompréhensible de brut de jouissance laissée de côté. Fixation
l’expérimentateur, Autre créant chez lui un réflexe ombilicale à la mère non castrée, inhibant peut-être
conditionné. C’était déjà la comparaison utilisée par la fonction corporelle en cause. Après cette
Lacan l’année précédente pour expliquer la révélation, non seulement les verrues disparurent,
«perplexité organique» du stress. À ceci près que mais cette patiente se trouva enceinte, et satisfaite
dans le cas du PPS, nous dit encore Lacan, «le décida d’arrêter son analyse.
chaînon désir est conservé». En clair, si l’Autre est Encore plus révélateur d’une jouissance spécifique
incriminé dans un PPS, ce n’est pas en tant que dans sa fixation, le cas plus dramatique d’une jeune
structure, mais sur sa face imaginaire, en tant qu’elle femme souffrant d’un eczéma généralisé nécessitant
se noue au réel d’une jouissance énigmatique. On des hospitalisations répétées. Elle nous prit d’abord
conçoit qu’il y ait ici sur le corps un effet de à témoin de sa misère physique et morale en ne
sommation. C’est pourquoi nous avons parlé cessant de pleurer pendant plus d’un an. L’analyse
d’automaton. Ainsi pourrait-on saisir pourquoi s’engagea lorsque l’eczéma se mua en simili-
Lacan nous dit à propos du PPS que «le corps se symptôme après qu’elle eût dit : «Je suis brouillée
laisse aller à écrire quelque chose de l’ordre du avec mon père, mais j’ai l’impression de lui avoir
nombre». À ceci près que Lacan fait référence ici laissé mon corps par contrat». A l’origine du
non pas tant à la fréquence pure comme dans le déclenchement de son eczéma, elle donnera
Séminaire XI, bien qu’il parle du rythme binaire de plusieurs versions et dates dont la variabilité
ces phénomènes, qu’à l’inertie de la fixation. contrastera toujours avec la fixité depuis l’enfance
Cela dit, lorsque Lacan nous conseille d’aborder le d’une érotisation excessive de la peau et du regard
PPS par le biais de la révélation de jouissance de la part de ses proches. Ils faisaient d’elle un
spécifique qu’il a dans sa fixation, et pour cela enfant-fétiche. Alors qu’elle se plaignait précisément
«d’inventer l’inconscient», sans doute une du caractère peu caressant de son ami, l’eczéma lui-
présentation clinique ne peut s’égaler à ce réquisit, même se mit de la partie : chaque relation sexuelle
c’est pourquoi je vous livrerai ici deux vignettes l’exacerbait aux points de contact. Elle finit par
cliniques de l’expérience analytique. changer de partenaire, en trouva un nouveau avec
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lequel elle n’était plus frigide, ce qui l’angoissa. pas, dans la mesure où, comme le dit Lacan, le corps
L’eczéma, qui entre-temps avait cédé, refit surface d’un certain point de vue peut être considéré
électivement encore lors du coït. Il donna lieu à «comme cartouche livrant le nom propre».
maintes interprétations de la part de l’analysante, En ce sens nous sommes tous à des degrés divers des
jusqu’à ce qu’elle puisse laisser échapper ce vœu phénomènes psychosomatiques, comme le rappelait
éperdu de jouissance : «Dans une main, n’être J.-A. Miller dans son intervention au GREPS. Par
qu’une enfant qu’on caresse à en mourir.» Après ailleurs, si ces simili-symptômes peuvent constituer
quoi, elle put juger ainsi ce partenaire contrevenant à pour les névrosés un abri ou un alibi face au sexuel,
son éthique : «Derrière mon eczéma, il y a un ils peuvent tenir lieu de pare-excitation dans des
scénario et un babil qui me fait honte, c’est plus circonstances exceptionnelles, mais surtout ils
qu’un écran, c’est une tricherie, cet eczéma que peuvent constituer un authentique laissez-passer, un
j’aimais n’est qu’un faux laissez-passer.» Depuis poinçon de l’identité, voire un blason, pour ceux qui
peu, ce partenaire a laissé la place à un partenaire sont contraints de se faire un nom sans en passer par
sexuel désiré et supportable, mais il a fallu un coup le nom de père.
du sort, soit un accident de vélo alors qu’elle
1. Ces termes de «vouloir-dire» et de «vouloir-jouir» ont été mis en valeur par
regardait passer une ambulance. J.-A. Miller dans L’orientation lacanienne, «La fuite du sens» (1995-1996),
Aujourd’hui, débarrassée de son eczéma, elle notamment dans une leçon qui a été publiée dans le n°34 de La Cause
freudienne, «Le monologue de l’apparole».
s’acharne encore sur ses jambes qu’elle écorche.
Elle avoue néanmoins le plaisir mêlé de honte
qu’elle a de se savoir regardée, mais dit-elle : «Il me Effets provocateurs du discours sur le symptôme
faut faire le saut de m’accepter comme femme sans Marie-Odile Wartel-Tony
référence au contrat qui me liait à mon père.»
Dans ces deux cas, le PPS s’avère être un indicateur Le symptôme, sur le modèle de l’hystérique, suit la
de jouissance qui, tant qu’elle n’est pas prise dans le mode, se transforme au gré des identifications au
transfert ou mise en résonance avec l’inconscient, désir de l’Autre. D’une certaine façon, il est toujours
fait plus ou moins obstacle à la cure. Ces «restes de son temps –peut-être même en avance. Freud
bruts de jouissance», ces «stops au symptôme», s’était aperçu de ce génie de l’hystérique. On
comme les qualifiait J.-A. Miller, pour être révélés découvrirait maintenant le génie du symptôme ?
dans leur fixation supposent rien de moins, dit Lacan Oui, puisque le symptôme qui se forme dans la cure
à Genève, que de leur donner sens en inventant peut être dit nouveau symptôme. Il est surtout une
l’inconscient. Il est clair que le sens dont parle issue pour le sujet. Peut-être, puisque s’adressent
Lacan ici n’est pas celui de la consistance imaginaire aux psychanalystes d’aujourd’hui des patients
qui caractérise précisément ces PPS «profondément présentant des signes cliniques qui jusque-là étaient
enracinés dans l’imaginaire». L’inconscient dont pris dans l’appareillage médical et social. Cette
parle Lacan n’est donc pas non plus celui des observation ne suffit cependant pas pour dire que les
formations de l’inconscient, c’est l’inconscient qui phénomènes psychosomatiques et certaines
fait rupture précisément dans le «sens joui». S’il y a conduites alimentaires (anorexie-boulimie par
black-out du sujet, si le corps est agent, s’il fait «trait exemple) soient, dans le sens proposé par Freud et
dans le signifiant» comme le dit Lacan, c’est qu’il y Lacan, symptômes. En effet, il n’est pas sûr du tout
a l’inscription, semble-t-il, par le biais d’un qu’initialement, même à être des modes de
signifiant imaginaire, non d’un vouloir-dire, mais jouissance dont on se plaint, ces phénomènes et ces
d’une volonté de jouissance muette. Extraire le sujet conduites répondent aux règles du symptôme au sens
de ce vouloir-jouir où son corps le tient fasciné, me de la psychanalyse, d’être une métaphore,
semble être l’orientation d’une analyse chez un substitution possible d’un sens, création d’un sens,
patient porteur de PPS. 1 «J’étais à poste restante dont le sujet serait preneur. Il le prendrait pour le
dans une écriture d’emprunt, je veux changer faire rebondir, après l’avoir fait glisser dans un
d’écriture», me dit avec justesse une analysante. Ici instant de son histoire. Or, de plus en plus souvent,
l’invention de l’inconscient permet de décompacter, des psychanalystes témoignent que dans la cure ça
pour ainsi dire, la fixation de jouissance en jeu dans devient possible. Donc nouveau symptôme pour la
le PPS et de la connecter avec le sexuel qui fait trou, psychanalyse ; il s’élabore lorsque se constitue un
soit avec la pulsion. Ce qui est à l’opposé d’une lieu d’adresse d’un style nouveau pour le sujet.
restauration de l’enveloppe corporelle. Sans doute la présence des psychanalystes dans des
Peut-on réduire à néant ces restes de jouissance qui champs très divers, leur endurance, leur travail sans
alimentent ces simili-symptômes ? Je ne le pense compter, tout ce qui fait l’expansion, a-t-il contribué
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à ce que l’offre du psychanalyste se répercute au- droit de visite tous les quinze jours. Mais ses parents
delà de certaines limites qu’on lui attribuait et se sont substitués à lui pour s’occuper de l’enfant.
suscite un nouveau type de demande dont l’exposé Nous apprenons aussi qu’il a eu plusieurs emplois. Il
de ce cas est un exemple. a commencé dans l’entreprise familiale qu’il quitte à
Je vais m’orienter à partir de cette question de l’offre la suite de désaccords avec un frère aîné et son père.
et de la demande pour repérer ce qui est nouveau Il a continué dans le commerce du vêtement grâce à
pour ce patient, nouveau symptôme construit dans la l’argent que son père lui avait donné. Il considère
cure dirons-nous, nouveau au regard de ce qui le que ce métier lui convenait bien. Cette initiative a
dérangeait, le mettait mal à l’aise, nouveau au regard échoué dans une faillite. Il travaille aujourd’hui dans
de sa position de sujet. la restauration avec le très pénible sentiment d’être
Cet homme a à peine trente ans. Il vient en insistant exploité et maltraité par son patron dont il couvre
sur le fait qu’il est engagé dans des relations tacitement une gestion douteuse.
orageuses, qui se perpétuent entre lui et sa La première séance a mis en évidence une série de
compagne. Il en semble très affecté et inquiet. Mais relations pénibles, symptomatiques, tantôt avec des
il est aussi pris dans des conflits répétitifs avec son hommes, tantôt avec des femmes. Il a la conviction
employeur. Il boit. Déjà lorsqu’il était enfant il que les hommes abusent de lui tandis que les
volait. Il y ajoute un besoin pulsionnel (ce sont ses femmes se dérobent. Pour lui toutes ces difficultés
mots) auquel il ne peut résister : celui de se rendre à ne sont que le reflet de ce trait : je suis bisexuel. Ce
un lieu dit pour y rencontrer des hommes. Il signifiant le représente comme sujet. Au fond, il ne
entretient avec eux des rapports qui le répugnent, au cesse pas d’insister sur la différence des sexes mais
point de le faire vomir. Avec ces hommes il n’a il en use comme s’il n’y en avait pas. Nous ne
jamais établi de relations amoureuses ni de fidélité. pouvons pas considérer que la bisexualité soit un
Cela se limite à des rencontres érotiques. Elles sont symptôme, tandis que les modes de jouissance
décrites comme impératif de jouissance auquel il ne qu’elle entraîne et qu’il regroupe sous ce signifiant
parvient pas à se soustraire. Il les répète à la manière le représentant font symptômes au titre d’être
d’un besoin incontournable alors même qu’il n’en réponses propres à ce sujet au problème auquel il se
retient que des contrariétés. L’expérience de heurte et qui interpelle la signification phallique.
désagrément qu’il en tire ne l’arrête pas. Il s’interdit Quant à l’appel fait à la fonction paternelle on peut
ces rencontres qui lui semblent indignes et absurdes se demander comment elle le soutient ou même si
quand il les compare à ses aspirations 1. Pourtant il y elle le soutient.
retourne. Jusqu’à présent il n’a trouvé qu’un moyen À la seconde séance ce patient relate une série
pour s’en défendre, la présence d’une femme. Il lui d’événements datant d’avant l’adolescence. C’est un
faut le contrôle d’une femme pour éviter ces secret qu’il n’a jamais révélé jusqu’à ce jour et il
relations homosexuelles. Mais entre lui et elle tout s’appuie sur le discours médiatique pour s’en
est prétexte à des heurts et tout provoque des délivrer. Son secret : il a douze ans lorsque,
passages à l’acte violents : il crie, il l’agresse, il accompagnant son père chez un marchand de
casse une porte… Il vit en permanence dans la journaux, il se trouve abandonné à cet homme qui
crainte de ne pouvoir la satisfaire sexuellement, et il profitera de lui jusqu’à la sodomisation.
craint donc de la perdre. Il la rend d’ailleurs folle en Dans le déchaînement récent de l’opinion publique
lui racontant et lui exhibant, sur le ton du repentir, sur la question de la pédophilie, il voyait un indice
ses écarts répétitifs. lui indiquant qu’il y a moyen d’intervenir pour
La femme qu’il prend soin de placer là pour résoudre son rapport toujours conflictuel à l’Autre.
s’interposer, quand elle résiste à occuper cette S’emparer comme cela du discours médiatique, y
fonction, il la comble de cadeaux ou abonde de entrer comme dans un système de la mode selon la
promesses : je ne recommencerai plus. Sa plus formule de Roland Barthes, est encore un nouveau
récente compagne, juste avant qu’il vienne me voir, symptôme, mais social celui-ci, et auquel il
lui avait lancé cette parole divinatoire : de toute n’échappera pas. Il y entrera à sa façon, toute
façon tu recommenceras. Il en est encore bouleversé particulière.
car elle a touché au réel de sa jouissance, au point de En effet il aurait pu, même quinze ans après
le décider à aller parler de ce qui lui arrivait. l’incident, c’est-à-dire quinze ans après sa
Sans doute était-ce déjà l’opinion de son ex-épouse, confrontation au pédophile, suivre les échos de la
qu’il recommencerait. En effet, il a été marié, est presse et dénoncer auprès de la justice son maître-
père d’un garçon de six ans à l’égard duquel il a un jouisseur. Non. Il s’adresse à la discrétion du cabinet
du psychanalyste. Il est en quête d’une autre place
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que celle de victime, qu’aurait entérinée n’importe Ce souvenir le confronte à un problème crucial :
quelle décision de la justice, place qu’il occupait celui de la jouissance du père et du désir que ce père
depuis qu’il s’était résolu à surtout ne rien dire. Aller porte à sa femme. Il eût pu dire : Qu’est-ce qu’un
en parler, ce bouger, ce nouveau choix par rapport père ? à quoi ça sert ? mettant immédiatement en
au silence, modifie d’emblée sa position et donne à cause le défaut de la fonction paternelle à son égard.
espérer qu’il ne se limitera pas à rationaliser, de Il fait plutôt un rêve. Une voiture renverse une
façon tout à fait imaginaire, ce qui lui arrive et ce bicyclette. Le cycliste chute devant la voiture, puis
qu’il fait, en mettant toute la part de jouissance du tout à coup a disparu. Reste le vélo. Le rêveur se
côté de l’Autre dont il n’aurait été et ne serait que réveille sous le choc, non pas de l’accident, mais de
l’objet. la disparition du cycliste. Qui était-il ? Où est-il
Il ne se fige pas dans l’idée : c’est l’Autre le passé ? Est-il mort ? Visiblement il est très perturbé
responsable, bien qu’il soit prisonnier d’une par cette disparition. On notera que chute, signifiant
conviction, celle qu’on abuse encore et toujours de qui dans le rêve représente l’homme accidenté,
lui. Mais dans le sens d’acquérir sa liberté, il prend renversé, est aussi le radical de son nom
en considération l’énigme qui porte sur l’impératif patronymique. L’appellerions-nous Monsieur
de jouissance et homosexuelle et hétérosexuelle. Schutz ?
Cette énigme, j’insisterai sur ce point, est véhiculée Animé d’un sentiment de vengeance qu’il craint de
par la phrase de sa compagne à propos de ne pas contrôler, il ne vient pas aux deux séances
l’homosexualité : «… tu recommenceras.» suivantes. Il m’indiquait, de cette façon-là, qu’il
Il ne s’agit sans doute pas d’une hallucination, mais impliquait le transfert dans l’élaboration de ce rêve.
d’une phrase qui lui a été bel et bien adressée. Pendant cette absence il pose l’acte auquel il avait
Cependant on est obligé de constater la façon dont résisté jusque-là, c’est-à-dire qu’il dénonce le
elle est construite, en écho à sa propre phrase. Voici pédophile, non pas à la justice, mais il téléphone au
comment il relate cet épisode, sur le modèle de ce fils du pédophile.
que Lacan décrit dans le Séminaire III : «J’ai dit, je Le premier réveil avait été la phrase qui l’avait laissé
ne recommencerai pas. Et elle m’a dit, de toute perplexe : de toute façon tu recommenceras. Et il
façon tu recommenceras.» Son propre message lui s’était tourné vers la psychanalyse. Le deuxième
revient explicitement, sans la négation, sans réveil c’est le trop-de-sens de l’énigme qui plombe
inversion, sous la forme d’une injonction, d’un le rêve et qui concerne la disparition de l’homme
impératif. Ce qui est frappant c’est que ça lui revient renversé. Il reprend donc contact, reprend ses
du tac au tac. Ses propres paroles, il les a retrouvées séances là où il les
dans la bouche de sa compagne : elles le avait laissées, mais habité par cette question : le
reconnaissent, l’épinglent comme bisexuel. Cela le cycliste est-il mort ? Il avait aussi la réponse : qu’il
laisse perplexe. était mort. Le rêve mettait ainsi en scène la mort du
Mais pourquoi ce long silence sur ses premières sujet, ce à quoi il était urgent qu’il trouve une
expériences sexuelles, ses rencontres avec le solution adéquate.
pédophile ? Sans doute s’agissait-il pour lui, bien Sans tarder, c’est-à-dire quelques jours plus tard, il
plus que pour son partenaire-violeur, d’une croise dans la rue une femme qu’il pense être la
jouissance coupable. Par le silence il se condamnait belle-fille du pédophile. Il interprète la pâleur de son
à être le rebut de l’Autre. Essayer de se dédouaner visage, y lit : il est mort. Entendons qu’il se
eût été vain et même contraire au bénéfice escompté considère débarrassé de cet Autre, l’homme qu’il n’a
du silence qui entretenait leur complicité, à la plus vu depuis des années, mais qui l’embarrassait
manière de celle qu’il entretient avec son employeur depuis l’âge de douze ans.
actuel. Tout en faisant ce travail de déchiffrage et de
Dans la cure un souvenir complète très vite ces construction dans la cure, il continue de s’inquiéter
aveux. Il se souvient en effet du choc qu’il subit, de ses relations tumultueuses avec sa compagne. Il
lorsqu’il découvrit, dans la chambre de ses parents, passe de séparations durant lesquelles il a des
des revues pornographiques. Elles étaient cachées relations sexuelles avec des hommes à des
sous le lit et dans les placards. Le pédophile était, retrouvailles avec elle. Puis il commence à s’occuper
pense-t-il, le fournisseur du père, friand de cette de son fils. De plus en plus souvent il l’emmène
littérature. Ainsi ce patient se trouvait-il très tôt avec lui, d’abord à Eurodisneyland puis en vacances,
dépositaire d’un terrible secret, qui portait sur la et s’aperçoit qu’il l’arrache sans aucune délicatesse à
sexualité de ses parents et sur ce qui avait précédé et ses grands-parents. Il visait là sa propre mère qu’il
encadré sa venue au monde. dépossédait. Mais l’organisation qu’il mettait en
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place, se cristallisait autour d’une idée concernant situe le début de sa séropositivité. Si cette annonce
son enfant : je veux qu’il sache que je suis son père. marque un changement radical, c’est non seulement
Il avait d’ailleurs le sentiment d’être à la hauteur de parce que ce diagnostic reste définitif car
la tâche. Il en vint à triompher. irréversible, et ce malgré les avancées significatives
Pour suppléer à la carence paternelle, il fait sienne de la recherche médicale, mais surtout, parce que
cette solution, celle d’être père auprès de son fils. Il l’annonce de la séropositivité est liée au diagnostic
s’organise une vie, et s’y engage sur un mode qui de sida, lui-même encore aujourd’hui,
n’est pas délirant du tout. Avec sa compagne ils sont immédiatement associé à la mort.
trois, le minimum pour constituer une famille à Qu’est-ce qui donc faisait horreur à Pierre dans sa
l’égard de laquelle il se considère responsable et séropositivité ? D’abord le fait que neuf ans après sa
dont il a la charge. Il réalise, à la manière de Joyce, contamination, il ne soit pas encore mort.
un symptôme, c’est-à-dire que l’issue qu’il choisit Effectivement, sa contamination, il l’avait voulue,
sert à soutenir, faire surgir, subsister, d’une part lui- anticipée, organisée et obtenue : il y voyait là un
même en père, d’autre part son nom, et par moyen de se suicider sans ratage possible. À
conséquent son propre père et toute sa famille. 2 l’époque, pas de traitements, donc pas de médecins
En début de cure il se plaignait de cette bisexualité pour venir à son secours après sa énième tentative de
qui lui rendait la vie impossible tant avec les suicide. Il n’est pourtant pas mort : premier hiatus.
hommes qu’avec les femmes. Une première bascule Ensuite, l’annonce de sa séropositivité : ce souvenir
se fit avec le rêve de la chute, autour du mot chute, reste un cauchemar pour lui, au sens propre et au
une lettre dans toute sa matérialité. C’est alors que sens figuré, alors même qu’elle était prévisible voire
Monsieur Schutz élabore une métaphore qui fait attendue ; deuxième hiatus. C’est à celui-là que je
nœud, à la manière d’un symptôme formé dans le me suis intéressée, cherchant à déterminer ce qui
travail analytique, sinthome dont il se sert : «… je avait pu provoquer chez Pierre une telle angoisse.
suis père». C’est dorénavant sa mission. Il en est tout L’événement est assez banal : après avoir été
à fait apaisé. examiné, Pierre a interrogé le médecin sur les modes
Concernant l’offre et la demande, cet homme nous a de contamination du sida, voulant s’assurer que ni la
appris que le sujet ne demande ni d’être dédouané ni salive, ni la transpiration ne pouvaient contaminer
d’être guéri. Sous l’effet provocateur des médias ce ses proches. Alors que le médecin se désinfectait les
patient avait eu l’idée qu’il y avait quelque chose à mains, il lui confirmait que ni l’un ni l’autre ne
faire, qu’il pouvait rendre compte de ce réel qui lui comportaient de risques pour son entourage. Pour
empoisonnait l’existence. Pour en rendre compte, il Pierre le discours du médecin (pas de risques) et ses
a saisi l’offre de la psychanalyse, il a pris la parole. actes (se désinfecter les mains) étaient en totale
Sous transfert, il a progressé de trouvailles en contradiction : il en a immédiatement déduit qu’il
trouvailles, jusqu’à l’invention d’un symptôme était dangereux pour les autres, que s’il prenait
nouveau, qu’il aime comme lui-même 3 et comme quelqu’un dans ses bras, il pourrait lui faire courir
Schreber, lui, aimait son délire. un risque mortel. Il a alors pris les mesures qui, pour
lui, s’imposaient : il a cessé toute relation avec ses
1. CAMUS A. Le mythe de Sisyphe, Gallimard.
2. LACAN J., Le séminaire, Livre XXIII, Le sinthome, leçon du 18 novembre proches, famille et amis. Ce choix symptomatique
1975. qu’il a fait à l’annonce de sa séropositivité, Pierre va
3. MILLER J.-A., «Réveil», Ornicar ? n "20-21, Paris, Lyse, 1980, pp. 49-53.
pouvoir peu à peu le mettre en série avec deux autres
symptômes, repérés comme tels par lui au fil des
Effets symptomatiques de l’annonce d’une entretiens. Le premier symptôme qu’il avance n’a
séropositivité d’abord posé problème qu’aux autres, médecins ou
Isabelle Rybaczyk assistantes sociales : il refuse de prendre tout
traitement, que ce soit à titre préventif ou curatif.
L’annonce d’une séropositivité est un moment qui Pour lui, pas de questionnement sous ce refus :
fait date pour un sujet. Elle constitue l’amorce d’un pourquoi prendre un traitement alors qu’il souhaite
changement radical alors que le moment de la mourir. Pourtant, derrière cette évidence, un doute
contamination reste, dans la plupart des cas, plus s’est formé : ce qu’il est aujourd’hui n’a rien à voir
difficilement repérable. En effet, avant cette avec ce qu’il était il y a neuf ans et ce choix de
annonce, quelqu’un pouvait être séropositif et s’inoculer le virus du sida, il le regrette maintenant,
choisir de n’en rien savoir. En revanche, avec ce pire il en a honte. Troublé par cette honte, témoin
diagnostic il ne peut a priori plus l’ignorer ; c’est d’une culpabilité névrotique agissant en sourdine,
d’ailleurs fréquemment à partir de cette date qu’il Pierre commence à explorer les causes de son refus
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de se soigner pour enfin poser une question : celle d’ailleurs, c’est sur le conseil de sa sœur qu’elle a
du désir. Pas du sien, bien sûr, mais de celui de fait un test de dépistage, sans vraiment se poser de
l’autre car, après tout, pourquoi mettent-ils tous questions. Elle n’avait pas vraiment de doutes, ne
autant d’insistance à vouloir qu’il se soigne ? À la s’inquiétait pas a priori et pourtant c’est comme si
question de ce que lui veut l’autre, Pierre a une cette annonce avait été sans effet. Elle n’a
réponse : l’autre lui veut du mal. S’amorce alors un apparemment pu offrir qu’un prétexte
vacillement dans son questionnement sur son propre supplémentaire à son absorption d’antidépresseurs et
désir : que l’autre veuille lui nuire, c’est pour lui un d’anxiolytiques divers. Car des symptômes,
fait établi, mais ce que lui veut vraiment, il n’en sait Françoise en a et s’en plaint : timidité maladive,
plus rien. C’est à partir de ce vacillement qu’il va échec scolaire et professionnel, apathie, boulimie,
pouvoir parler d’un second symptôme : sa addiction médicamenteuse, rites obsessionnels,
dépression. Elle date de son adolescence et il dépression… Mais ces symptômes sont anciens (ils
l’associe au décès de sa sœur cadette, renversée par datent de son adolescence) et n’ont aucun lien avec
une voiture. Elle était l’enfant chérie du père et le cette annonce. Effectivement, pour Françoise, la
frère aîné assènera à Pierre après cette perte : «tu question est ailleurs. Ce qui fait énigme pour elle, ce
aurais mieux fait de mourir à sa place» ; parole n’est pas l’annonce de sa séropositivité, ce sont les
aussitôt reprise par le père. À partir de ce récit, circonstances de sa contamination. Elles ont toujours
Pierre peut enfin dire à quel point il hait ce frère été au centre de son questionnement et font ici
aîné, si traditionaliste, si conventionnel mais surtout l’objet de reconstructions après coup. Elle s’est
qui ressemble tellement à leur père. Quant à son effectivement longuement interrogée sur l’identité
père, il me dit qu’il ne le hait pas parce que «quand de l’homme qui l’avait contaminée. Elle a d’abord
même» c’est son père. À la suite de cette découverte, pensé à un jeune homme avec lequel elle avait eu
la haine qu’il voue aux autres mais en particulier à une aventure et dont elle se souvient maintenant
son père, à travers son frère, Pierre fait un qu’il se faisait des injections. La supposition de la
cauchemar. Il observe, derrière le grillage d’un stade toxicomanie de ce jeune homme, apparemment
de football, un homme qu’il a connu il y a plusieurs justifiée, orientait ses soupçons de son côté. Mais
années et qu’il a haï. «C’est la seule personne dont elle a envisagé aussi que ce pouvait être un ancien
j’aie vraiment souhaité la mort», dit-il. Apparaît collègue de travail. Si elle pense à lui, ce n’est pas à
alors un monstre à tête de serpent qui n’est, cause d’un trait particulier qui caractérisait ce
apparemment, visible que pour Pierre. L’homme monsieur mais parce qu’un jour, dans l’infirmerie,
dans le stade ne cherche pas à fuir, inconscient du elle aurait aperçu un dossier entrouvert sur lequel
danger, et Pierre, ravi, s’apprête à assister au était portée la mention «VIH + ». Elle suppose donc
spectacle de son ennemi se faisant dévorer par le que ce dossier aurait pu être celui de l’homme
monstre. Mais soudainement le monstre se détourne qu’elle fréquentait dans cette entreprise. Dans un cas
de l’homme pour poursuivre Pierre. Il tente de fuir à comme dans l’autre, elle nous dit là que, de sa
travers la foule, espérant ainsi se cacher du monstre contamination, elle n’était pas sans en savoir
et l’amener à dévorer d’autres gens, lui permettant quelque chose ; même si ce savoir elle le place du
ainsi d’apaiser sa faim. Dans un premier temps, côté de l’autre, du côté du coupable présumé qui
Pierre est heureux de son stratagème, que les autres savait et ne lui aurait rien dit. Mais après avoir
se fassent dévorer à sa place, mais peu à peu il cherché le coupable, Françoise a trouvé le
s’assombrit et se reproche la mort de nombreuses responsable. Elle m’annonce alors : «De toute façon,
personnes alors que c’est lui que le monstre cherche. si je suis séropositive, c’est de la faute de mon beau-
Il choisit alors de s’arrêter pour se faire dévorer, père.» Françoise explique qu’en effet le contexte
et… se réveille. Le cheminement de Pierre dans son familial, et en particulier la violence du beau-père
exploration de ce qui a fait traumatisme pour lui étaient particulièrement difficiles. Son beau-père lui
dans l’annonce de sa séropositivité lui a permis avait notamment brutalement annoncé qu’il n’était
l’accès à un savoir, jusque-là inconscient, sur son pas son père. Ce père, elle l’a d’ailleurs rencontré
fantasme (se faire dévorer/laisser l’autre se faire assez tardivement mais a rapidement interrompu
dévorer) et sur sa haine en tant que coordonnée toute relation avec lui parce qu’il ne lui donnait
primordiale dans une problématique dépressive et «que» de l’argent. Ce serait donc du fait de ce
suicidaire. C’est dans ce cheminement que l’annonce contexte, mais surtout à cause de son beau-père à qui
de la séropositivité a fait symptôme pour lui. elle attribue la responsabilité de ses symptômes,
Pour Françoise, d’une certaine façon, c’est l’inverse. qu’elle allait mal et que les médecins lui auraient
L’annonce de sa séropositivité a été une surprise et très tôt prescrit des anxiolytiques. Ces médicaments,
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enfant timide, effacée, dominée par l’autre. Ces Les formations de l’inconscient existent mais sont
différences de caractère n’ont pas empêché les difficilement exprimées du fait du poids du réel
jumelles d’avoir un destin semblable : mariées très qu’elles supportent : impact du réel au sens
jeunes, divorcées à quelques mois d’intervalle, analytique auquel s’ajoute le réel biologique de la
déçues par les hommes, elles se sont tournées vers gémellité. J’en citerai une, un cauchemar : «J’avais
des partenaires féminines. peur, avec ma sœur, un homme me serrait, il
L’homosexualité est pour elle le moyen d’accéder à m’enfonçait une pointe dans les gencives ; je ne
un amour idéal tel que Lacan en décrit les origines pouvais plus respirer ; j’avais du sang ; ma sœur et
dans «Propos directifs pour un Congrès sur la moi, on le maîtrise et on lui ouvre les veines des
sexualité féminine» : un défi relevé dans une bras.» Les associations lui font évoquer tout d’abord
exigence de l’amour bafoué dans le réel (la mère a des moments de sadisme conjugal, puis un souvenir
accouché d’un enfant mort-né alors que ma patiente d’enfance d’avoir eu peur à la vue de sa mère sortant
avait douze ans), un père castré, et un intérêt porté de chez le dentiste, un mouchoir plein de sang sur la
sur la féminité. Ajoutons que les observations des bouche ; ce rêve est évocateur d’une scène primitive
psychologues montrent une plus grande proportion où la sexualité est représentée sur un mode
d’homosexualité chez les jumeaux ; on peut aussi sadomasochiste : la femme est saignée par l’homme.
l’expliquer sur le plan psychanalytique par un L’union des sœurs permet leur victoire et leur
renforcement permanent de l’imaginaire par le revanche sur la castration ; mais il faut être deux !
miroir vivant que constitue le jumeau ; pour ma La mère blessée, c’est un souvenir mais aussi le
patiente, le désir des parents a été de maintenir et retour du refoulé, le sang de la mère (le manque de
même de se servir de la similitude de leurs filles à la mère), le secret de son désir. Ces éléments
des fins sociales, ce qui a favorisé l’annulation de la éclairent sûrement une tentative de suicide par
différence sexuelle pour ces jumelles, chacune phlébotomie effectuée après qu’elle eut été victime
représentant le complément phallique pour l’autre. d’un abus sexuel il y a quelques années.
Il est certain que la gémellité a des effets sur la Une femme pâle, fatiguée, vidée, telle était arrivée
constitution du moi ; le rapport au semblable y est ma patiente ; les entretiens préliminaires ont fait
particulièrement investi et la part de rivalité cesser l’hémorragie libidinale ; le moi s’est rempli
inhérente à toute identification imaginaire très d’un Autre silencieux mais présent, altérité du sujet
développée. Le jumeau redouble l’image spéculaire de l’inconscient et non du moi. Son identification au
mais ce n’est pas un double, d’ailleurs la patiente manque dans l’Autre la fait osciller entre deux
souligne qu’elle est différente sur le plan du positions hystériques : être le rien telle qu’elle s’est
caractère de sa sœur. présentée au début, objet a, la dominée de l’enfance,
Ce qui est redoublé, c’est le i (a) du jumeau (image ou être le phallus pour une femme qui pourrait
réelle). L’analyste sait bien que le moi n’est pas le répondre à sa question sur la féminité ; d’ailleurs elle
sujet, que l’image du corps, l’identité sociale ne font vient de séduire une jeune femme belle, dit-elle, qui
pas l’être. Alors, qu’en est-il, dans ce cas clinique, attire le regard des hommes.
de la singularité de la patiente ? Il n’est pas facile de À partir de ce cas, peut-on dire que la gémellité a
l’attraper tant est forte sa tendance à ramener tout des effets sur l’inconscient ? Il est net qu’elle
problème à une dialectique du double. L’analyste favorise du côté de l’amour un choix d’objet
doit prendre garde à ne pas se laisser fasciner par la apparemment narcissique. Mais au-delà du
relation en miroir que le moi du sujet tend à narcissisme se montre la problématique du manque
maintenir. Le désir de la patiente va-t-il dans le sens phallique, témoin de la stratégie féminine de
de la séparation demandée ? À quel objet avons- l’assomption possible de la castration.
nous affaire derrière l’image de la sœur ? Cette âme- L’homosexualité secondaire répond au ravage d’un
soeur pourrait-elle être une métonymie de l’objet homme et ramène à la séduction première du lien
perdu ? Si séparation il doit y avoir, c’est aussi une avec la sœur. Au sens analytique, il n’existe donc
séparation du sujet du signifiant et sur ce point-là pas «le sujet jumeau», mais un sujet davantage
advient la question problématique de l’Autre. Pour embarrassé du narcissisme, de ce que Lacan appelle
cette patiente, l’Autre est appelé au secours alors que cette «gémellité profonde» 1 qui voile la question du
le sujet est fatigué d’avoir occupé la place d’objet a désir et de son objet.
dans le fantasme pervers de l’homme ; d’où la
1. LACAN J., Le Séminaire I, Le moi dans la théorie de Freud et dans la
solution de l’amour homosexuel imaginé rassurant, technique de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1978, p. 313.
tendre, partagé.
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questionnement : d’où viennent donc ses malaises ? rationalise la difficulté croissante de prendre en
Si ce n’est pas de l’épilepsie, y suis-je pour quelque compte la dimension de l’inconscient. C’est cette
chose, les médicaments ne seraient-ils pas, au moins dimension que le psychanalyste se doit de maintenir
en partie, responsables des trous de mémoire ? ouverte, vivante, en préservant pour son compte, et à
Troisième séquence. Dans un contexte de confusion ses risques, ce qui constitue le tranchant de la
pour la patiente qui ne sait plus si elle doit prendre psychanalyse.
les médicaments prescrits par l’un de ses médecins
et proscrits par un autre, elle continue à éprouver
parfois des malaises et des désorientations dont le
bénéfice secondaire est qu’elle doit se faire
accompagner, aider, surveiller : elle reste sous
l’assistance de l’entourage. C’est là qu’un malaise
survient en séance : apparente perte de contrôle du
corps, affaissement dans son siège, dans une détente
d’allure érotique, un laisser-aller général ; Mlle V.
bafouille des phrases incompréhensibles. J’arrête la
séance, dans une tentative de limiter la
démonstration de jouissance. Presque
immédiatement, Mlle V. arrête sa crise et après avoir
demandé de l’aide pour sortir –ce que je ne lui
accorde pas –, elle s’en va. Je lui demande de
revenir une demi-heure plus tard pour une autre
séance.
Stratégie… ponctuations
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Choix symptomatiques
Du symptôme imposé au choix du symptôme portent sur un aspect particulier de la formation du
Guy Trobas symptôme, ce que Freud appelle sa détermination,
qu’il distingue de ses motifs (ou cause) et de son
J’invite, sous ce titre, à une lecture attentive de mécanisme (p. 139) en ceci qu’elle concerne
passages choisis des Études sur l’hystérie, où Freud spécifiquement sa nature formelle, très exactement
nous présente quatre «histoires de malades», selon la nature des matériaux qui le composent.
l’expression qui fait l’intitulé de la partie principale Rappelons en premier lieu la conception générale de
du second chapitre.1 Je souhaiterais ainsi repérer un Freud de la genèse des symptômes hystériques,
tournant qui s’y amorce nettement sur la question du conception en quelque sorte à double détente. Dans
symptôme et trouvera sa généralisation dans les un premier temps, il y a un incident qui constitue le
dernières années du siècle. traumatisme initial, primaire, réel bien sûr, et auquel
Nous sommes habitués à mentionner deux tournants Freud donne, avec encore quelque prudence dans le
dans l’abord du symptôme par Freud : le premier, propos pour ménager Breuer, une signification
psychologique, distingue des paralysies motrices sexuelle manifeste. Cet incident amène Freud à
organiques et hystériques, celles-ci relevant d’une poser que toute hystérie est traumatique. Il doit
anatomie populaire, imaginaire, du corps, telle survenir dans l’enfance, vers quatre ans, dans une
qu’elle se déduit, nous dit Freud, de «nos période du développement qui ne permet pas la
perceptions tactiles et surtout visuelles» 2 ; l’autre, verbalisation. Il ne produit généralement pas à cette
dans le mouvement même de son élaboration époque un symptôme comme tel, sinon très
psychanalytique, celui de la fin 1897, substitue la transitoire. Cet incident traumatique se traduit plutôt
théorie de l’articulation entre traumatisme et par une accentuation de telle ou telle impression
fantasme à celle de l’événement réel. Ce tournant, sensorielle, de telle ou telle représentation qui vient,
considéré à juste titre comme décisif, introduit une en quelque sorte, récupérer la charge d’affect qui ne
tout autre perspective de la relation de cause à effet, peut trouver son expression via la parole du fait du
notamment au niveau de la temporalité. défaut de représentations verbales adéquates. Ces
Quelle portée donner maintenant au tournant que impressions ont trait à la partie du corps directement
nous allons argumenter avec le texte freudien et qui impliquée par l’incident, et à tout autre élément
nous paraît être resté jusqu’à présent inaperçu ? Pour corporel, comportemental, voire idéatif, faisant
nous limiter au niveau le plus général, il s’agit, chez partie du contexte, y compris ses éléments
Freud, du passage d’une conception de l’inconscient historiques. Ces représentations vont alors constituer
à une autre, de celle où domine encore l’empirisme une sorte d’isolat psychique, de groupe isolé
humien – auquel il fut introduit par le cours de d’associations, de traces mnésiques où règne, par
Brentano – à celle qui en sera nettoyée. Il s’agit du défaut d’abréaction, une excitation, une tension en
passage d’une conception de l’inconscient organisé excès. C’est là la «fixation prédisposante». Dans un
en représentations régies par les lois idéalistes de deuxième temps (adolescence, âge adulte), se
l’associationnisme (surtout celles de la contiguïté et produisent un ou plusieurs traumatismes (effet
de la ressemblance) à une conception de cumulatif possible) que Freud considère, y compris
l’inconscient dont les représentations obéissent aux sur le plan de leur intensité, comme secondaires et
lois matérialistes du langage. «L’inconscient qu’il nomme «causes occasionnelles». Ces incidents
structuré comme un langage» est non seulement doivent avoir comme caractéristique de rappeler le
lisible dans Freud, comme Lacan nous l’a fait traumatisme primaire, de réévoquer les
apercevoir, mais il est aussi possible de saisir à partir représentations et affects pénibles de la situation
de quel moment il en introduit les prémisses originelle. Si là aussi le sujet n’a pas la possibilité de
logiques. Pour le mettre en valeur, nous allons verbaliser et donc d’abréagir correctement pour des
opposer les deux thèses concernant la formation des raisons qui sont, cette fois-ci, d’ordre conflictuel
symptômes qui peuvent être circonscrites dans les (avec son instance morale), les représentations
Études sur l’hystérie. La première est la dominante, réactivées du traumatisme premier seront refoulées
assurée, officielle ; la seconde est plus discrète, plus et le symptôme surgira à la place selon un
hypothétique. Freud ne l’avance que prudemment, mécanisme d’actualisation. Actualisation
avec une portée encore restreinte. Il manifeste même douloureuse, par exemple, s’il s’agit d’une
à son égard une certaine incrédulité. Ces deux thèses conversion, des impressions sensorielles originelles
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ou de tel ou tel symptôme passé du sujet, au départ La question se pose, dans ce processus associatif, de
organique mais qui prend dans le présent un rôle savoir pourquoi ce sera telle représentation plutôt
psychique qu’il n’avait pas (cf. p. 139). Plus que telle autre qui sera associée à une première, qui
généralement, c’est tout élément sensoriel, sera actualisée sous une forme symptomatique, et
physiologique, comportemental ou idéatif, associé à sur laquelle se sera donc porté l’affect résultant de la
l’origine avec le trauma sexuel, éventuellement rencontre conflictuelle entre une signification
combiné avec des éléments du même ordre de sexuelle ravivée et une signification en rapport avec
l’actualité ou de l’histoire du sujet, qui pourront cette dernière sur le mode que lui impose l’interdit
prendre une valeur symptomatique. Ce type de moral. Sauf à penser qu’il n’existerait dans le
combinaisons associatives est particulièrement bien contexte sexuel initial, primaire, qu’un seul élément
mis en valeur par Freud dans le dernier cas qu’il représentatif qui s’imposerait de manière univoque
nous présente, celui d’Élisabeth von R. au titre de «seule représentation associable» au
Comment, dans cette conception générale du traumatisme –ce qui est impensable –, on est
symptôme hystérique, s’opère plus précisément sa obligatoirement amené à soulever le problème d’une
détermination, soit le processus qui lui donne son règle conditionnant la logique de l’électivité des
matériau et donc sa forme clinique ? La réponse que enchaînements associatifs des représentations. C’est
nous lisons dans Freud repose sur le mécanisme sur cette question cruciale concernant le mécanisme
fondamental de l’association. De ce mécanisme, par associatif lui-même que, à un moment donné, Freud
lequel peut se lire rétroactivement le rapport existant découvre quelque chose de totalement nouveau, de
entre le symptôme et la situation causale primaire, jamais pointé jusqu’alors et qui l’introduit au virage
Freud fait un usage que l’on peut cerner avec qui nous intéresse ici.
précision, et qui va subir une rectification. Au plan Il y a cependant un principe fondamental, à ce
le plus général, l’association peut être définie niveau, sur lequel Freud ne variera pas, qui traverse
comme un processus de connexion, d’articulation déjà les Études et constitue une première orientation
entre des représentations –ainsi peuvent-elles faire dans le problème précédent. Rien dans le contenu
chaîne. Freud apporte très rapidement quelques des représentations associées, dans son «concept»,
précisions déduites de l’attention qu’il y porte, ainsi ne la prédispose à voir lier son destin au contenu
celle de la possibilité d’une mise en chaîne non sexuel du traumatisme. Ce n’est donc pas une
seulement linéaire des représentations mais aussi représentation d’ordre sexuel. C’est logique. Si le
radiaire, au sens où plusieurs chaînes linéaires de lien de structure à l’incident traumatique était de cet
représentations, chacune thématiquement différente, ordre, les représentations associées subiraient le
peuvent cependant converger vers ce qu’il appelle même sort que la représentation traumatique et
une «représentation nucléaire». Remarquons aussi tomberaient sous la sanction de la défense et du
combien plus précis pour lui est le registre refoulement. C’est au contraire parce qu’elles sont
dynamique de l’association au regard de son registre hors de ce champ sexuel, neutres de ce point de vue-
structural. Alors que vis-à-vis de ce dernier, il ne fait là, qu’elles vont y échapper et servir ainsi de support
que reprendre tout d’abord la si courante et si vague à l’affect corrélé au trauma qui perd dès lors son
notion de représentation, selon la philosophie et la label d’origine, devient méconnaissable. Ce principe
psychologie de son siècle, il cerne bien en revanche qui opère certes une réduction logique de la
ce qui donne l’impression, dans la mise en chaîne possibilité associative –une réduction par
associative, d’une substitution : un mouvement, élimination –ne débouche pas sur une spécification
celui d’une charge, d’une excitation, qui donne tour qui altérerait concrètement l’infinité théorique des
à tour aux représentations une valeur qu’elles possibilités. D’autres critères de sélectivité sont
n’avaient pas et qu’elles peuvent aussi. Dans le nécessaires pour rendre compte de la détermination
contexte du symptôme, la représentation associée, de telle ou telle représentation précise comme
pathologisée, est une représentation qui reçoit support de l’association.
quelque chose de la valence d’activité d’une Quoique Freud n’ait pas formulé comme tel ce
représentation associante pathogène. Ce questionnement, il y apporte de fait des réponses qui
mouvement, par lequel, à un moment donné, une nous permettent de pointer où se situe précisément
excitation voyage de représentation en ce qui le fait basculer d’une thèse vers une autre. La
représentation de manière non anarchique suppose première des deux thèses de Freud y repose sur deux
que quelque chose puisse faire lien entre elles de mécanismes complémentaires, présents à chaque pas
manière contingente et non de manière universelle. des Études. Il appelle le premier la «coïncidence
fortuite». Ainsi, les symptômes de conversion, les
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névralgies et autres troubles sensitifs hystériques, les souffrance. Freud traite l’affect de souffrance
images obsédantes, les séquences de comportements comme signification en soi, universelle, puisqu’elle
répétitives, sont faits de matériaux représentatifs qui fait équivaloir une douleur organique et une épreuve
ont été concomitants avec le traumatisme initial ou morale, traumatique. En d’autres occasions, il fait
avec les traumatismes secondaires : des douleurs jouer le même rôle au corps comme entité
d’origines diverses, des séquences subsumant deux organes ou deux régions
comportementales, des gestes et autres phénomènes anatomiques ; elles peuvent s’associer parce qu’elles
moteurs, des éléments perceptifs, lesquels, pour y sont toutes deux relatives. Pour énoncer ceci dans
diverses raisons, auront été mis en relief dans la notre rhétorique lacanienne, si nous posons les
situation traumatique ; aussi des pensées ayant alors représentations qui sont associées comme autant de
traversé l’esprit. Dans ce mécanisme, nous signifiants –au plus simple : l’un de la signification
reconnaissons la première règle associationniste de sexuelle, l’autre d’une sensation douloureuse
Hume –la plus proche de l’empirisme de Locke –, quelconque –, l’affect de souffrance qui établit la
qui explique le phénomène de liaison entre les «communauté significative» prend le statut de
représentations par la co-présence spatiale et la signifié commun. Nous sommes par conséquent
simultanéité (ou successivité immédiate) temporelle, amenés à conclure que Freud règle ici la
ce qu’il avait nommé la contiguïté. détermination d’un rapport, d’une connexion entre
Ce nouveau critère localise en quelque sorte deux signifiants par un signifié qui excède leur
l’ensemble des représentations possibles, mais cela particularité. Cette conception de la détermination
reste un ensemble, car on peut légitimement formelle du symptôme suppose notamment la
supposer la co-présence de toute une constellation suprématie du signifié sur le signifiant dans
d’éléments, de représentations en jeu dans la l’articulation associative. Ce second mécanisme
situation où se produit l’incident traumatique. orientant le processus associatif, tel qu’il se dégage
Autrement dit, le questionnement précédent : clairement de la lecture des Études, n’est ni plus ni
pourquoi, parmi tous les éléments représentatifs moins que l’adaptation de la seconde des trois règles
contigus à l’acte traumatique, ce sera telle ou telle associationnistes de Hume, soit la ressemblance.
représentation à laquelle sera attribué le pouvoir de Cette règle posait que c’est par une opération de
devenir le représentant du complexe pathogène. Le «l’imagination» qui détecte une similitude sur le
texte de Freud ne nous donne pas une réponse fond général de la différence des idées, les unes par
comme telle, mais nous pouvons cependant en rapport aux autres, que peut s’établir une liaison
dégager un nouveau critère général. C’est le entre celles-ci. De même que, dans Freud, la
deuxième mécanisme, complémentaire du premier. coïncidence fortuite et la «communauté par le
Pour devenir, par association, des représentants de la concept» se combinent, la seconde opérant sur la
représentation pathogène, les représentations base de la première, de même chez les
contiguës doivent être en outre connotées, en associationnistes, et d’abord chez Hume, la
quelque sorte intrinsèquement, d’un affect pénible, ressemblance vient introduire une discrimination,
d’un trait de souffrance physique ou moral : une sélection dans le champ des possibilités ouvertes
symptôme d’origine organique au départ, perception par la contiguïté.
désagréable, douloureuse, représentation d’un acte Sans entrer dans le détail des critiques qu’a méritées
pénible sont les cas de figure qui se dégagent du l’idéologie associationniste, rappelons que Lacan en
matériel que nous présente Freud. Une ou des a fait un sévère procès dans «Au-delà du " Principe
représentations liées au contexte traumatique de réalité "», en 1936. Il n’a pas manqué de relever
(premier ou second) seront «pathologisées» parce la tautologie de la définition humienne de la liaison
qu’elles sont déjà les représentants d’une souffrance, par la ressemblance –ce que Hume occulte en
parce qu’elles en ont la valeur signifiante et qu’à ce parlant de «la force obscure du principe de
titre elles présentent ce que Freud appelle une ressemblance». C’est en effet à son propos que
«communauté significative», par «le concept», avec Lacan écrit élégamment qu’elle «suppose donnée la
la souffrance morale, psychique, liée au forme mentale de la similitude, pourtant si délicate à
traumatisme. analyser en elle-même. Ainsi est introduit dans le
Ce qui fait lien entre la représentation du trauma, concept explicatif le donné même du phénomène
dont l’indice est sexuel, et celle qui va s’incarner, qu’on prétend expliquer » (Écrits, p. 75). Cette
par exemple dans une astasie-abasie ou une critique revient exactement au même que ce que
hyperesthésie, c’est une similitude qui se fonde sur nous avons avancé plus haut sur la suprématie du
la valeur représentative de l’affect, soit ici la signifié sur le signifiant.
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Pour revenir sur le terrain de la détermination du représentations corrélées à des incidents, des
matériau du symptôme, pouvons-nous considérer accidents, des chocs, des scènes, des rencontres, des
comme logiquement satisfaisante la conception de séparations, des deuils, des offenses, bref à des
Freud qui suppose que la substitution pathogène est, choses qui auraient déjà «en soi», objectivement,
premièrement, permise par un effet de contiguïté (ce une valeur traumatique ; en aucun cas nous ne lisons
qui est conforme à sa notion d’alors de la que Freud articule ces mécanismes de refoulement,
temporalité sans l’après-coup) et, deuxièmement, en de défense, de résistance avec le désir. L’abréaction
quelque sorte décidée, orientée, déterminée par un n’est d’ailleurs pas la réalisation d’un désir. Le désir,
signifié indubitablement porté à une valeur c’est précisément le concept décisif qui, chez Freud,
universelle (la souffrance, le corps) ? En réalité, il introduira à un sujet véritablement intentionnel.
apparaît que cette conception laisse encore, en toute Ceci étant avancé, un tournant s’amorce dans les
logique, une marge d’indétermination au niveau de Études sur l’hystérie qui, à partir d’une autre thèse
la particularité du choix de la représentation sur la détermination du symptôme, donne une tout
symptomatique –pourquoi telle douleur serait-elle autre position au sujet et lève les critiques que nous
l’unique, alors même que Freud admet ici que des venons de formuler. Cette thèse, que l’on peut
troubles organiques survenus dans l’histoire du sujet localiser dans les développements suggérés à Freud
peuvent être aussi utilisés ? Pourquoi telle partie ou par le cas d’Élisabeth, probablement rédigé à la mi-
organe du corps plutôt que telle autre ? Somme 94. Bien qu’elle apparaisse discrètement et sur un
toute, avec ses trois critères de la neutralité, du point mode mineur par rapport à la précédente, elle n’en
de vue sexuel, de la représentation associée (la est pas moins annoncée très explicitement, et dans sa
future «représentation sans importance» de la spécificité, par Freud qui écrit : «Ce trouble
Traumdeutung), de la coïncidence fortuite et de la d’astasie-abasie, […] devait être regardé, non
communauté significative, Freud, de fait, a tenté de seulement comme une paralysie fonctionnelle
rendre compte du mécanisme subjectif de psychique associativement créée, mais encore
l’association pathogène, mais cette tentative laisse comme une paralysie fonctionnelle symbolique» (p.
en suspens un reste aléatoire, une indétermination 121).
foncière ; elle rencontre un point de butée logique. Suivons maintenant pas à pas comment Freud
Ce point de butée, qu’occulte notamment ce tour de dégage cette nouvelle notion et, plus précisément, en
passe-passe logique du critère de ressemblance, et quoi à partir du mécanisme de détermination du
que nous discernons dans ce dont nous faisons la symptôme qui y est impliqué –ce qu’il appelle le
première thèse de Freud sur la détermination du «mode de formation par symbolisation» –, c’est
symptôme, est corrélatif d’un abord du sujet, de sa toute une rectification de la conception du sujet et de
particularité, à partir de quelque chose qui n’est pas l’inconscient qui prend son départ. C’est justement
de l’ordre d’un choix, mais bien plutôt de l’ordre cette conception rectifiée qui, une fois précisée dans
d’une imposition : celle résultant d’une logique le tournant du siècle, notamment dans les grands
extrinsèque, extra-subjective, ou d’une supposée «textes canoniques» de Freud, étayera la formule
causalité objective puisque combinant divers lacanienne de «l’inconscient structuré comme un
facteurs eux-mêmes objectivables, y compris, en langage». Suivons les inflexions de son progrès et de
dernier ressort, celui d’une signification sous les ses formulations prudentes qui indiquent bien qu’il
espèces de la valeur universelle attribuée à tel ou tel se situe à ce moment-là à la limite de ce que son
signifié (la souffrance, le corps). discours peut soutenir. La pointe de la nouveauté
Cette perspective d’un symptôme imposé, en voilant pour la première fois à la page 120 des Études.
la causalité particulière, éventuellement Freud vient de mettre en valeur la conjonction de
énigmatique, d’un «choix» subjectif, porte les traces deux occurrences associatives qui ont cumulé leurs
du lien de l’idéologie associationniste au discours de effets dans la détermination du symptôme d’astasie-
la science et à ses effets d’évacuation du sujet. abasie d’Élisabeth : «indubitablement un troisième
Soulignons combien elle est évidemment homogène mécanisme avait dû entrer en jeu dans la formation
à la théorie de la réalité du traumatisme –et à son de l’astasie-abasie. […] elle ne se lassait jamais de
objectivation avec ce qu’elle implique d’un sujet –on répéter que ce qui lui semblait pénible en ces cas,
pourrait dire le «sujet associatif», non pas c’était le sentiment de son " impuissance ", son
intentionnel mais simplement réactif. On impression de ne " pouvoir avancer "». Un peu plus
remarquera, à ce titre, que dans les Études, les loin (p. 140), Freud mentionne les expressions
matériaux refoulés, ce qui fait l’objet d’une défense «rester clouée sur place» et «n’avoir aucun appui».
ou d’une résistance, ce sont toujours des Un commentaire théorique suit : «Il fallait bien dès
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lors attribuer à ces réflexions quelque influence sur c’est chez Cecilie qu’il a observé «les plus beaux
la formation de l’abasie et admettre qu’en cherchant exemples de symbolisation», c’est-à-dire chez cette
directement quelque traduction symbolique de ses femme dont il souligne la conservation
pensées pénibles, elle l’avait trouvée dans une «magnifique» de la mémoire, soit une appréciation
intensification de ses douleurs. […] le mécanisme contraire au critère décisif qu’il s’est donné pour
psychique de la symbolisation […] n’avait pas créé évaluer la gravité d’une névrose hystérique. Deux
l’abasie, mais tout semblait prouver que l’abasie pages plus loin, une autre vacillation apparaît. Il
déjà existante avait subi, par ce moyen, un s’agit de la névralgie faciale si violente de Cecilie.
renforcement considérable. Freud arrivait à liquider certains accès par
Ce trouble devait être regardé […] comme une suggestion hypnotique. Puis un jour, en remontant le
paralysie fonctionnelle symbolique.» (p. 121). Freud fil vers la scène traumatisante, elle évoque une scène
repère ce qu’il appelle symbolisation par le biais pénible avec son mari dont une réflexion l’offense,
d’une insistance, d’une répétition du signifié dans ce qui déclenche un accès de la névralgie avec, entre
l’ordre du discours, qui fait valoir une énonciation ses cris, la réflexion «c’est comme un coup reçu en
distincte des énoncés du récit dont il attendait, plein visage». S’ensuit la disparition de la douleur.
jusqu’alors, que l’enchaînement associatif des Ce même schéma se reproduit à neuf reprises et
significations constituées le conduise jusqu’à la Freud en conclut : «Sans aucun doute, il s’agissait
genèse du symptôme. On peut corréler la découverte d’une symbolisation», non sans ajouter pour son
du nouveau mécanisme à un dégagement de l’écoute sceptique interlocuteur imaginaire habituel : «Mais
de Freud de la métonymie des significations et à son ici, chacun va encore demander par quel phénomène
ouverture au champ de la métaphore. L’articulation la sensation de ce " coup "a pu s’extérioriser,
du symptôme et du langage est déjà ici en jeu. Ce prendre la forme d’une névralgie du trijumeau».
qui frappe présentement Freud, c’est une Freud s’avance sur un terrain si nouveau qu’il ne
convergence de métaphores vers un signifié peut déclencher qu’une réaction d’incrédulité. Il
commun, chacune devenant dès lors un signifiant de pondère aussitôt sa première affirmation au niveau
ce signifié, lequel signifié possède une de la genèse du symptôme : «Nous réussîmes enfin à
«communauté significative» avec le symptôme du pénétrer jusqu’au premier accès de névralgie […].
sujet. Moyennant quoi, avec cette soumission au réel Ici, pas de symbolisation, mais une conversion par
si caractéristique chez lui, Freud accepte l’idée que simultanéité.» Freud établit une association par
ce rapport, indiqué par ladite convergence et sa contiguïté entre des remords liés à un spectacle
communauté significative avec le symptôme, n’est pénible et «de légères douleurs dentaires ou
pas fortuit, contingent. Quel est-il alors ? Dans ces faciales» liées, à la même époque, à la grossesse du
premiers passages il écarte toute valeur causale et sujet. Dans le développement de la page suivante,
n’attribue au «mécanisme psychique de la c’est une nouvelle vacillation construite sur le même
symbolisation» qu’un rôle d’adjuvant, de modèle, mais encore plus accentuée. D’abord Freud
renforcement secondaire. Cette position, assurée démontre qu’un autre symptôme (douleur au talon
page 121, vacille à la page 140. En effet, toujours à droit) de Cecilie relève bien de «l’activité de la
propos d’Élisabeth, il écrit : «J’ai aussi soutenu symbolisation» et, dans la mesure où celle-ci est
l’idée que la malade avait créé ou accru son trouble repérable au moment même de l’apparition du
fonctionnel par la symbolisation et, qu’en symptôme, il pourrait en déduire qu’elle l’a créée,
compensation de son état de dépendance et de son qu’elle a une valeur causale dans sa genèse. En fait,
impuissance à changer quoi que ce soit aux au moment de franchir ce pas, Freud paraît avoir un
conditions existantes, elle avait trouvé dans l’astasie- mouvement de recul. (cf,. p. 143). Il explique en
abasie une façon de s’exprimer.» Une telle effet cette genèse par une annexion «associativement
vacillation entre créé et accru, alors que Freud avait créée» entre une scène et une douleur déjà présente
écarté justement quelques pages auparavant l’idée pour d’autres raisons, de type organique. Cependant
d’une valeur causale, est symptomatique du débat il ne s’arrête pas à cette oscillation, à cette
difficile qu’il va mener avec lui-même dans les préférence qui le fait hésiter à accorder au nouveau
dernières pages de ce chapitre et dont elles portent mécanisme une incidence causale. Dès le paragraphe
les traces. Quelques lignes plus loin, dans un propos suivant, il fait un nouveau pas en avant à la faveur
qui a un aspect paradoxal, d’une sorte de mise au point où transparaît le souci
Freud nous dit, d’un côté, que la «conversion par d’équilibrer, de pondérer l’audace qu’elle comporte :
symbolisation paraît […] exiger un haut degré «Si, dans ces exemples, le mécanisme de la
d’altération hystérique», puis, d’un autre côté, que symbolisation semble être repoussé au second plan
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[…] je dispose cependant d’autres cas qui paraissent note «cette fonction parfois si sensible dans le
démontrer la formation possible des symptômes par symbole et le symptôme analytique, d’être une sorte
simple symbolisation.» (p. 143) Freud vient de régénération du signifiant» (Écrits, p. 705).
d’affirmer sa nouvelle thèse. Prenons un exemple, le Arrivé en ce point de l’élaboration de Freud qui
plus détaillé : Cecilie «gardait le lit, veillée par une suppose que le sujet peut convertir en incidences
grand-mère, fort sévère. Soudain l’enfant se mit à corporelles symptomatiques telle ou telle locution
crier car elle éprouvait une douleur térébrante au qui comporte de manière figurée, métaphorique, de
front, entre les yeux […]. Dans l’analyse de cette telles incidences, qui suppose que le sujet peut faire
douleur […], la malade déclara que sa grand-mère de son corps le support incarnant tel ou tel signifiant
l’avait regardée d’une façon si " perçante "que ce dont le signifié est corporel, un autre statut du sujet
regard avait pénétré profondément son cerveau ; elle commence à se dégager. Le sujet n’apparaît plus ici
avait craint que cette vieille dame ne l’eût comme seulement réactionnel, passif, livré aux
considérée avec méfiance. En me faisant part de fausses évidences univoques de la contiguïté
cette idée, elle éclata d’un rire sonore, et la douleur (coïncidence fortuite) et de la ressemblance
se dissipa alors de nouveau.» (pp. 143-144) Ce que (communauté par le concept), et comme forcé par un
Freud a réussi à présent à formuler, c’est bien la déterminisme objectivable et inscriptible dans une
mise en jeu dans la genèse du symptôme du langage relation linéaire de causes à effets ; c’est maintenant,
sous son aspect le plus formel. Il en a d’ailleurs une au contraire, à un sujet en quelque sorte actif, doué
claire conscience, et par là même de la nouveauté d’intentionnalité, que nous avons affaire, car la
que cela représente. C’est dans cette conscience de réponse du symptôme devient pour partie le produit
l’articulation surprenante du symptôme au langage d’un choix subjectif : celui de la métaphore à
que réside la pertinence de tout son paragraphe laquelle le sujet donne son incarnation corporelle
conclusif du chapitre, puisqu’il y traite du langage, puisque cette métaphore n’est ni imposable du
spécifiquement de ses métaphores indiquant une dehors ni imposée par le fait qu’elle serait la seule à
expressivité du corps. rendre compte de l’affect ressenti. D’un
«Comment en sommes-nous venus à dire, en parlant déterminisme associatif que Freud cherchait à rendre
d’une personne offensée : " Ça lui a donné un coup univoque et qui impliquait un sujet universalisable,
au cœur "si l’impression pénible n’a pas réellement on passe à un sujet particulier dont l’intentionnalité
été accompagnée d’une sensation précordiale qu’elle détermine en dernière instance le choix du matériau
reconnaît et qui peut donc être reconnaissable. du symptôme et subvertit l’impasse logique du
N’est-il pas vraisemblable que l’expression " avaler raisonnement associatif que nous avions mise en
quelque chose "utilisée pour parler d’une offense évidence.
subie à laquelle on n’a pas répondu, émane vraiment Convenons que ce que nous avons relevé dans le
de sensations d’innervation apparaissant dans la texte freudien n’est encore que la naissance partielle
gorge, lorsque l’offensé s’est interdit de répondre et de ce nouveau statut du sujet. En réalité, à ce niveau,
de réagir ?» Il ajoute : «Consistant primitivement en le tournant n’est encore qu’à moitié pris. En effet,
actes adéquats, bien motivés, ces mouvements s’il y a bien émergence d’un choix du sujet (soit
[émotionnels], à notre époque, se trouvent sélection et décision), celui-ci est encore, dans
généralement si affaiblis que leur expression verbale l’esprit de Freud, cadré, canalisé, en ceci que la
nous apparaît comme une traduction imagée, mais il métaphore, la locution choisie ne saurait être
semble probable que tout cela a eu jadis un sens n’importe laquelle dans le champ du langage car elle
littéral.» doit obéir à deux règles implicites au niveau de son
Nous ne nous arrêterons pas sur ces réflexions signifié : celle de la mise en jeu «transparente» du
linguistiques qui préfigurent celles de Jones dans corps, et celle d’une connotation de souffrance qui
«Sur la théorie du symbolisme», que Lacan critique permettra l’opération déjà commentée de la
dans ses Écrits. Soulignons cependant un aspect de communauté significative. La nouvelle marge
la conclusion de Freud ici : l’hystérique en donnant laissée à une détermination particulière au sujet reste
chair, en traduisant corporellement par son encore sous la dépendance d’une signification
symptôme telle ou telle locution, «n’en fait pas un universelle réglant le processus associatif pathogène.
mésusage spirituel, mais ne ranime que les Le sujet, s’il est bien un traducteur actif, reste encore
impressions auxquelles la locution verbale doit sa limité dans le choix de ses textes et de son lexique,
justification» et redonne «à ses innervations les plus du fait d’un résidu de la logique associative de la
fortes leur sens verbal primitif» (pp. 144-145). En détermination imposée du symptôme. Ce n’est pas
cela Freud ne serait pas en désaccord avec Lacan qui encore un sujet interprète et créateur. Freud va
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franchir la limite qui va faire basculer véritablement déterminée par le signifié de pendant dans ladite
sa conception de la détermination du symptôme. Ce phrase, mais bien plutôt une figuration résultant d’un
franchissement si décisif tient en quelques lignes, choix, d’une option sur le signifiant pendant,
auxquelles il donne un relief singulier. Relevons laquelle option implique une décision du sujet
d’abord la petite note qu’il ajoute à la fin de la complètement imprévisible au regard d’une
dernière phrase du chapitre (p. 145) : «Dans certains signification a priori, extérieure au sujet. La
cas d’altération psychique profonde, il se produit détermination du symptôme du sujet n’est plus ici de
évidemment aussi une imprégnation symbolique des l’ordre d’une simple conversion d’un signifié
expressions verbales plus artificielles par image universel mais, au contraire, de l’ordre d’une
sensorielle et sensation.» élaboration d’un effet du signifié particulier mis en
Pour saisir la portée de cette phrase un peu opaque, jeu à partir de la polysémie du signifiant.
il convient de rappeler le contexte que ponctue cette Nous rentrons à présent pleinement dans le registre
note : c’est celui où Freud se livre à quelques du sujet libre interprète et créateur, au point même
réflexions sur les locutions (métaphores) traduisant où la détermination du symptôme selon un processus
les «mouvements émotionnels» et où, notant une associatif orienté par un signifié universel s’efface
puissance d’évocation à présent affaiblie par rapport devant un processus relevant du pur signifiant
à leur sens littéral originel, il insiste sur le fait que (Freud l’appelle image verbale), et ceci dans la
les symptômes des hystériques leur redonnent ce mesure où seul ce dernier est à même de pouvoir
«sens verbal primitif». Bien entendu, à ce niveau, il représenter quelque chose de la particularité du sujet
apparaît que Freud suppose nécessaire que ces puisqu’il laisse la possibilité du choix du signifié.
expressions verbales aient clairement pour signifié Extrayons du texte de Freud le second exemple de
une sensation corporelle –ce qui nous ramène à sa cette forme de détermination du symptôme par
première approche du mécanisme de symbolisation symbolisation. Il concerne un symptôme de
comme incarnation directe des signifiés du corps. conversion sur lequel Freud hésite à conclure au
C’est justement cette nécessité que cette petite note niveau de la cause déterminante. Il s’agit encore de
remet, de fait, en cause. Cecilie, ce sujet dont Freud parle en pointillé,
Quand Freud parle, encore avec cette réserve des s’interdisant d’en faire un cas, et dont nous ferions
«états d’altération psychique profonde – volontiers un symbole, au même titre qu’Anna O. et
d’imprégnation symbolique des expressions verbales Dora, d’une étape cruciale de la pensée freudienne.
plus artificielles», il s’agit de l’évocation de la «À une certaine époque, Mme Cecilie se plaignit
possibilité que des expressions verbales qui d’une violente douleur au talon droit, d’élancements
n’impliquent pas, a priori, et au niveau du signifié, à chaque pas qu’elle faisait, ce qui lui rendait toute
un registre sensoriel, peuvent aussi servir de vecteur, marche impossible. L’analyse nous ramena à une
de support, à ce registre. Cela s’éclaircit tout à fait certaine époque où la patiente avait séjourné dans
avec la séquence clinique qu’il rapporte ensuite et une maison de santé étrangère. Elle était demeurée
qui concerne Cecilie : «Elle se plaignait […] d’être huit jours alitée, après quoi il fut décidé que le
poursuivie par une hallucination où elle voyait ses médecin de l’établissement viendrait la chercher
deux médecins (Breuer et moi) pendus dans le jardin pour la première fois, afin de la conduire à la salle à
à deux arbres voisins. Cette hallucination disparut manger commune. La douleur était apparue à la
après que l’analyse eût découvert les faits suivants : seconde même où elle avait pris le bras du médecin
le soir précédent, elle s’était vu refuser par Breuer pour quitter sa chambre, et disparut, pendant la
un certain médicament qu’elle réclamait. Elle espéra réapparition de cette scène, quand la patiente déclara
alors réussir auprès de moi mais me trouva tout aussi avoir été dominée par la crainte de ne pas se
impitoyable que Breuer. Elle se fâcha et se dit dans présenter " comme il le faudrait "devant tous ces
son émotion : «Ces deux-là se valent, l’un est bien le étrangers.»
pendant de l’autre !» (p. 145). Tout se joue sur le signifiant allemand Auftreten qui
Cet exemple d’une figuration (au sens que Freud fait équivoque : il peut s’entendre se présenter ou
donnera à ce terme dans la Traumdeutung), par des marcher. Là encore la détermination du symptôme,
«pendus dans le jardin à deux arbres voisins», de la sa source formelle, tient à quelque chose qui pivote
sentence pensée «ces deux-là…», dans la mesure où sur un signifiant qui fait que le sujet lui alloue
cette dernière ne la déterminait pas a priori, illustre inconsciemment un autre signifié que ce qu’il est
bien l’imprégnation symbolique d’une expression censé signifier dans le contexte de l’énoncé :
verbale plus artificielle par une image sensorielle. La marcher vient se substituer à se présenter, dans
figuration par les pendus n’est pas une figuration l’inconscient, probablement parce que se présenter
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selon son désir tombe sous la loi du refoulement associationnistes ouvrent plus un champ de
(Cecilie aurait-elle eu un fantasme exhibitionniste ?). représentations possibles qu’ils ne rendent compte
Notons aussi l’équivalence frappante ici entre de la sélection de la représentation contingente
refoulé et retour du refoulé, puisque symptôme et associée. En effet, en désobjectivant la question des
désir ne diffèrent que par le signifié, et non le enchaînements aboutissant à la représentation faisant
signifiant. symptôme, en la subjectivant, en la traitant
Concluons sur ce tournant en deux temps logiques implicitement en termes de choix du sujet, cette
qui rompt le cercle de la détermination particularisation rend compte d’une orientation
associationniste du symptôme selon le couple unique sur telle représentation plutôt que telle autre.
«coïncidence fortuite/communauté significative». Ce Le résultat d’un tel renversement est éminemment
tournant renverse le privilège d’abord accordé au dialectique dans la mesure où une impasse logique
signifié au profit du signifiant, et c’est est remplacée par une énigme, celle de
corrélativement à cette prévalence nouvelle du l’intentionnalité qui oriente le sujet dans le choix du
signifiant sur le signifié que le sujet change de statut. symptôme, du signifiant symptomatique. C’est la
Là où le signifié symptomatique était imposé au mise en jeu logique de l’intentionnalité et de son
sujet par un mécanisme impliquant, en dernière ressort –une des nouveautés du cours de Brentano
instance, objectivation et universalisation, c’est à par rapport à l’associationnisme, qui anticipe sur
présent lui qui le choisit, le détermine en interprétant Husserl –qui, en toute rigueur, remet la question
le signifiant. Ladite hallucination à partir du signifié centrale de la cause chez Freud du côté du sujet, et
pendu n’est pas donnée universellement par le qui va être le ressort d’une relance de son
signifiant pendant. C’est donc bien d’une élaboration à partir de 1896. Ainsi, alors que dans
interprétation du sujet qu’il s’agit. Faire du pendant les Études ce qui détermine somme toute le sujet,
un pendu est de la part du sujet une opération qui c’est une certaine objectivation de la sexualité, y
part du signifiant comme universel, c’est-à-dire du compris celle de l’Autre, va émerger après le registre
signifiant tel qu’il peut être reçu abstraitement dans du désir du sujet. De ce fait, alors qu’auparavant le
une approche linguistique, et qui le ramène, le symptôme avait une fonction de représentation du
réduit, par le biais de la particularité du signifié traumatisme, dorénavant il va acquérir une fonction
choisi, à un signifiant du sujet. Le signifiant pendant, de représentation du sujet dans la mesure où c’est
de par l’interprétation que le sujet lui donne, perd son désir particulier qui est en cause dans
son statut disons de neutralité linguistique, sa l’intentionnalité trouvant à se représenter dans le
vocation universelle, pour devenir un signifiant du signifiant symptomatique. Cette remarque ouvre sur
sujet. Ceci étant dit, c’est justement parce que ce une autre : en attribuant au sujet une dimension
signifiant est particularisé par la représentation, par intentionnelle et en quelque sorte interprétative, le
le signifié interdit que le sujet lui attribue terrain se trouve préparé pour une conception du
inconsciemment, soit au niveau de l’énonciation et traumatisme qui ne soit plus simplement une
non de l’énoncé –«l’un est bien le pendant de rencontre où le sujet serait une victime passive.
l’autre» –, c’est parce qu’il est ainsi particularisé L’espace doctrinal pour accueillir le fruit de l’auto-
qu’il est refoulé, prenant dès lors, par rapport au analyse de Freud qu’est sa conception du fantasme
signifiant qui s’y substitue, le signifiant pendu, statut et de l’attribution après coup du sens traumatique est
de signifié. Pendant devient le signifié refoulé de déjà ici en préparation.
pendu qui lui a le statut de signifiant symptomatique Attirons l’attention sur un dernier point corrélatif de
permettant le retour du refoulé. Remarquons que la coupure représentée par ce que Freud découvre en
nous avons là retrouvé, en suivant pas à pas Freud, termes de symbolisation et qui, en établissant ce rôle
une formulation du symptôme qui correspond très si surprenant pour lui de «l’image verbale», ouvre à
exactement à celle que Lacan nous donnait en 1953 la fonction du signifiant dans l’inconscient par le
dans son Rapport de Rome : «Le symptôme est ici le biais du concept nouveau et anti-associationniste de
signifiant d’un signifié refoulé de la conscience du déplacement. Dans les deux exemples ultimes, celui
sujet» (Écrits, p. 280). Cette particularisation du avec Auftreten et celui avec les pendus, sur quelle
sujet, qui entretient une solidarité logique avec la base, en effet, Freud détache, met en relief cette
prévalence du signifiant, vient subvertir l’aporie, importance si nouvelle accordée au langage ?
l’impasse de l’approche associationniste du Qu’est-ce qui lui permet de saisir cette fonction de
symptôme, soit cet indécidable ultime concernant le symbolisation qui se structure autrement que sur le
lien de la représentation symptomatique à l’incident mode des règles associationnistes ? C’est par le biais
traumatique pour autant que les critères d’une propriété du signifiant, à savoir celle de
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l’équivoque. Dès lors, nous pouvons vérifier, dès vecteurs, à partir du signifiant S1, que se situe la
Freud, qu’il y a une équivalence, une solidarité question des nouveaux symptômes.
logique entre la prévalence du signifiant sur le Pour le montrer, je voudrais, à partir du cas d’une
signifié et l’équivoque signifiante pour ce qui est du jeune femme de vingt-cinq ans, Élise, dont j’ai déjà
sujet. Certes, Freud ne saisit cette caractéristique de parlé à propos d’une autre question, je voudrais
l’équivoque qu’au niveau le plus proche de la tenter de voir comment ces deux registres se nouent :
linguistique, au niveau des mots dont la polysémie le registre du symptôme et le registre du savoir-y-
lui donne le plus d’évidence. Ultérieurement il faire avec, acquis par ce sujet au cours de plusieurs
posera l’équivoque comme du sujet en tant qu’il années d’analyse, avec deux analystes successifs.
peut faire équivoquer toute particule de langage. De Élise n’est pas névrosée. Elle ne dispose pas du
même, sur la base de cette première approche Nom-du-Père pour faire face aux principales
restreinte de la symbolisation, il généralisera à difficultés de l’existence. Toute sa question porte sur
l’ensemble des symptômes de la clinique des la limite, limite qu’elle ne tient pas, de la castration.
névroses et d’autres phénomènes de la vie subjective «La faille s’agrandit toujours sauf à subir le cesse de
(rêves, oublis, lapsus…), leur donnant dès lors cette la castration» (Le sinthome, 18 novembre 1975,
unité structurale qu’a marquée Lacan en introduisant Ornicar ?) Élise va donc devoir utiliser les
l’expression de «formations de l’inconscient», et qui ressources offertes par l’imaginaire et le symbolique
tient à la logique du signifiant. La traduction pour faire limite au réel.
respecte bien ici le jeu sur le signifiant qui opère Pendant son adolescence, des tentatives de suicide
dans la langue de Freud. en série inquiéteront son entourage. C’est ainsi
qu’elle aborde sa première analyse. Élise fait des
1. Nous renvoyons à la 2 édition des PUF, Paris, 1967, dont les références sont
incluses dans le cours de l’article. études brillantes, en même temps qu’elle accentue
2. FREUD S., «Quelques considérations pour une étude comparative des un versant psychopathique et caractériel avec ses
paralysies motrices organiques et hystériques», Résultats, idées, problèmes, T.
1, Paris, PUF, 1984, p. 56. parents. La pensée qui l’occupe en permanence est
celle de la mort comme seule limite possible à ses
débordements. Cependant, au cours de cette
La fonction du symptôme
première analyse, ses tentatives cessent un jour,
Carole Dewambrechies-La Sagna
aussi brusquement qu’elles ont commencé. Mais
cela ne va pas sans un reste : la peur.
Il y a des signes que la doxa actuelle sur le C’est ainsi qu’elle abordera sa deuxième analyse.
symptôme ne suffit pas et qu’une prise en compte Son symptôme est alors la peur d’être seule, c’est-à-
plus systématique de la fin de l’enseignement de dire, très précisément pour elle, la peur de ne pas
Lacan est requise. Si le symptôme comme formation avoir quelqu’un à qui parler si une crise d’angoisse
de l’inconscient rend bien compte de ce qu’il en est survenait. Cela l’amène à dormir chez des amis,
du savoir inconscient, il ne suffit pas à rendre mais aussi à limiter ses déplacements, car il ne faut
compte de la réalité de l’inconscient, pour reprendre pas qu’elle s’éloigne d’un interlocuteur potentiel.
l’opposition de la fin de l’enseignement de Lacan Quand elle se déplace en ville, pour ne pas se perdre
entre l’inconscient comme élucubration de savoir et elle mémorise le trajet sous forme de droite, gauche,
l’inconscient comme réalité. droite, droite, tant et si bien que pour revenir à son
Dans son cours de 1986-1987, «Ce qui fait insigne», point de départ, il lui suffit d’inverser : gauche,
Jacques-Alain Miller montrait, à partir du signifiant gauche, droite, gauche.
Si, que le symptôme se développait selon deux axes : Cependant si elle doit faire un long trajet, il faudra
l’un des axes est celui de la représentation, de faire intervenir une autre solution. Au-delà de 20
l’élucubration de savoir, du symptôme comme km, il faut que la surface à traverser soit balisée par
message ; l’autre axe est celui du sinthome sur son des gens qu’elle connaît, des gens à qui elle peut
versant réel, versant de la lettre aussi bien. adresser la parole. Il suffit que ce soit possible tous
Lacan a pu dire qu’il avait baissé le symptôme d’un les 20 km : c’est son périmètre d’autonomie.
cran et qu’il l’avait réduit à répondre non pas au Nous avons donc là l’utilisation, par ce sujet, des
savoir de l’inconscient mais à la réalité de possibilités offertes par l’imaginaire et le
l’inconscient. C’est toute la question du réel de symbolique : l’angoisse est reportée sur l’espace,
l’inconscient. L’inconscient est-il réel ou que le sujet tente de baliser par la parole, sous forme
imaginaire ? Vous connaissez la réponse de Lacan : de dialogue ou de monologue. On voit ici que si le
l’inconscient participe d’une équivoque entre les symptôme, la limitation des déplacements, empêche
deux. C’est dans cet angle ouvert entre ces deux l’accès à l’Autre, il le rend aussi bien nécessaire
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puisqu’il lui faut avoir recours à l’Autre de la parole discontinu où la clôture, ce qui est clos, renvoie au
comme à ce qui rétablit ce lien. vide.
Je résumerai aujourd’hui le cas en quatre tableaux, Depuis, la peur d’être enfermée s’est ajoutée à la
correspondant à quatre moments cruciaux. peur d’être seule. Impossible de prendre l’ascenseur,
d’entrer dans un supermarché aux portes
Scène 1 : la fenêtre à petits carreaux et le laisser-en- électroniques, d’aller au cinéma… et toutes choses
plan de cet ordre.
Élise est élevée par ses grands-parents jusqu’à l’âge Scène 4 : le trauma et le secret
de cinq ans, moment où il est décidé qu’elle va vivre
chez ses parents. C’est là son premier souvenir : ses Dans sa première cure, Élise a toujours tenu comme
grands-parents l’amènent dans un appartement impossible d’évoquer un trauma vécu à
qu’elle ne connaît pas, la mettent dans les bras d’une l’adolescence et dont l’apparente banalité dissimule
employée et disparaissent. Le souvenir qu’elle mal la rencontre avec le vide, celui de la
rapporte est le suivant : elle est devant une fenêtre à signification phallique, sexuelle. C’est ce qu’elle
petits carreaux, dans les bras de cette inconnue, appelle le viol. Un ami de toujours, qui fréquente à
faisant au revoir de la main à ses grands-parents qui ce moment-là le même lycée qu’elle, alors qu’elle
s’enfuient quasiment. Sa détresse est absolue. Elle a dormait chez lui au sortir d’une soirée, l’aurait
pour la première fois le sentiment que tout son violée.
univers s’écroule. Élise donne à cette cause un statut très particulier. À
l’époque déjà, elle hésite pendant huit jours sur la
Scène 2 : la peur d’être enfermée question de savoir si elle doit ou non en parler à ses
parents. Elle craint, à le dire, de, littéralement,
Elle est avec sa mère et une amie, dans un ascenseur, perdre la tête. Elle ne le fait pas. Elle décide alors
à Paris, un vendredi après-midi. L’ascenseur tombe d’adopter, selon ses propres termes, la tactique
en panne. Tout le monde rit. Quelques minutes suivante : puisqu’elle n’a rien dit, elle doit faire
passent et lui vient la pensée suivante : «Si nous comme si rien ne s’était passé, ne faire montre
sommes bloqués ici tout le week-end, mon père s’en d’aucune agressivité à l’égard de ce garçon, et
apercevra.» Cette pensée est suivie immédiatement continuer à l’inviter chez ses parents comme
de son contraire : «Distrait comme il est, il ne s’en auparavant, et de convoquer tous les semblants qui
apercevra pas.» Une terreur folle s’empare alors sont à sa disposition. Elle essaie ainsi de réduire le
d’elle : elle va mourir ici enfermée. Cette terreur ne trauma au semblant.
cessera que lorsqu’un homme, dont elle a le souvenir De cela, elle ne sait que dire : elle ne sait pas quelle
qu’il parlait une langue étrangère, viendra les place ce fait occupe dans sa vie psychique, si c’est,
délivrer. comme elle dit, «grave ou non». Elle s’est tue sur ce
point avec sagesse pendant dix ans. Son deuxième
Scène 3 : l’hallucination mentale analyste lui fait remarquer que l’importance même
de ce souvenir ne rend pas son aveu essentiel. Elle
Élise va mettre en forme une intuition à laquelle elle
est alors amenée à en parler à une amie, pour la
accorde beaucoup de valeur : chez elle, devant la
première fois. Les deux jeunes femmes regardent un
fenêtre de son appartement, elle regarde vers
film, Pour qui sonne le glas, où l’héroïne jouée par
l’extérieur. Elle est saisie alors d’une intuition à
Ingrid Bergman, est violée. Élise est prise de fou
laquelle elle donne le nom d’«hallucination
rire. Son amie, choquée, la presse de questions. Élise
mentale» : il lui paraît que «la terre est en lévitation
parle alors, en des termes tels, que l’amie se
dans un cube dont les parois sont peintes aux
décompose et s’effondre en larmes.
couleurs du ciel.» Cette idée lui advient connotée
Dans la nuit qui a suivi, Élise s’est réveillée en proie
d’un indice de certitude absolue et la jette dans une
à une angoisse majeure, mêlée de vomissements. Au
angoisse sans nom. Les connaissances qu’elle a et
petit matin, elle part chez sa mère, pour ne plus la
qu’elle invoque ne servent à rien. Elle sait bien
quitter jusqu’à l’hospitalisation où je la rencontre.
qu’elle ne vit pas dans un monde clos mais dans un
Elle n’imagine plus de rester seule même une
univers infini. Elle se rappelle l’ouvrage où
seconde.
Alexandre Koyré résume cette transmutation du
C’est, je crois, le récit de ce qui ne peut être dit qui a
savoir. Rien n’y fait, son monde à elle, la réalité
précipité la crise d’alors. Ce qui ne peut être dit n’est
dans laquelle elle évolue ont changé. Elle ne se
plus le souvenir chargé d’émotion et, au fond,
trouve plus dans le continu, mais dans un espace
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rassurant, comme limite imaginaire à ce qui peut être À partir de ce que développe cette patiente, nous
dit. pouvons ainsi opposer deux modes de savoir-y-
Ce récit se situe de façon symétrique à l’intuition faire : le premier repose sur une impuissance –il a,
que «la terre est en lévitation dans un cube dont les on l’a vu, une certaine efficacité –, l’autre sur un
parois sont peintes en bleu», comme l’endroit et impossible. Pour le dire autrement, peut-être Élise
l’envers de la même chose. Une fois dit, ce qui était pourra-t-elle faire entrer dans sa vie la dimension de
toujours à venir devient fixe et clos et dévoile un la contingence, ne serait-ce qu’en flânant au
vide abyssal. Ce vide est celui du manque de hasard… par exemple ?
l’Autre, de son inexistence que voilait la présence du
partenaire supposé jouir. À partir de là, elle ne sera Points de suspension
plus dans la même réalité que les autres, mais dans Francisco-Hugo Freda
le monde clos et immobile d’Aristote, ce qu’elle-
même situe comme délirant.
Mais c’est aussi pour elle une façon de s’aviser que Sans le savoir, quand Bernard Lecoeur et moi-même
le corps du langage, dont cette sphère et le cube avons proposé la formule «Les nouvelles formes du
peuvent faire image, n’est pas ouvert à tous les sens. symptôme», ce qui était mis en question c’était la
Il y a une butée à la métonymie. Tout ne peut pas se notion d’inconscient élaboré par Freud.
dire. Elle s’avise d’une limite. Elle s’avise peut-être Redéfinir le symptôme suppose de redéfinir
aussi bien qu’une vie se réduit à un trajet dans un l’inconscient d’où la proposition suivante. Il y a
ascenseur, qu’elle vivra dans l’espace clos d’un toujours un sujet. C’est le pari de la psychanalyse
ascenseur. Et à partir de là, elle pourra le supporter, lacanienne, à la différence de la freudienne, qui dit il
sa peur deviendra beaucoup moins féroce, une fois la y a toujours de l’inconscient.
crise passée. Cette «intuition philosophique» dont Cette proposition initiale trouve son fondement entre
l’image est tellement saisissante, fait office pour elle les pages 893 et 908 des Écrits de Jacques Lacan,
de point de capiton, réordonnant les deux craintes de dans deux textes : «Index raisonné des concepts
sa vie : la peur d’être seule, la peur d’être enfermée. majeurs» et «Table commentée de représentations
A partir du laisser-en-plan de la scène de ses cinq graphiques» de Jacques-Alain Miller. Ces textes font
ans et de la grande crise de l’ascenseur, où se partie d’un ensemble d’articles et leurs fonctions
manifeste pour elle qu’elle n’a été pour le père qu’un d’extime donnent une forme définitive à la série des
moment de distraction, Élise va «inventer» cette Écrits. Cet index des concepts majeurs fait suite aux
image de la limite qu’elle va transposer dans sa vie quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse et
sous la forme de la limitation de son symptôme. La introduit une tension entre eux.
levée de l’hypothèse du trauma permet un nouveau Si l’on applique la logique de l’index, l’inconscient
rapport du sujet et du symptôme. Là où la distance n’est pas un concept fondamental de la théorie
spatiale, imaginaire, était convoquée, dans la crainte, lacanienne.
là où les signes d’orientation et la présence de celui Ce qui nous intéresse, c’est de jeter un regard sur
à qui l’on peut parler était requis dans le l’opposition qu’il présente entre le moi et le sujet.
symbolique, à cette place vient le fait qu’il y a un Cette opposition nous est connue, mais je propose de
impossible à dire réel qui ne doit rien à la pudeur, montrer qu’elle en recouvre une autre : celle de
seule limite au dire qu’elle reconnaissait dans sa l’inconscient et du sujet. Je ne suis pas loin de dire
première analyse. que le moi de l’index est l’inconscient freudien ; tout
À partir de cette construction minimale, elle intègre au moins, il en introduit l’idée. Celle-ci va trouver sa
que cette limite est constituée par la fonction de la conclusion en 1973, lors de la parution du Séminaire
parole elle-même, qui n’est plus suspendue, en XI. La séance du 22 janvier 1964 est ainsi intitulée :
attente, mais bien trou : la parole est trouée. La «L’inconscient freudien et le nôtre».
question devient alors de ce qui peut et ne peut pas «Le nôtre», l’inconscient nôtre est différent du
être dit. Tout ne peut pas être dit, c’est-à-dire que si freudien, ce qui me permet de conclure cette
le symptôme implique un savoir-y-faire, c’est aussi introduction par l’hypothèse suivante : «Le nôtre»
bien un savoir-y-faire avec le trou de l’inexistence est le cinquième concept fondamental introduit à
de l’Autre –telle que J.-A. Miller l’a développé cette l’intérieur des quatre concepts fondamentaux de
année avec É. Laurent –, qu’il lui a fallu affronter Freud.
dans la terreur pour qu’elle se décide à vivre C’est «Le nôtre» que j’appelle sujet et qui ordonne
autrement que dans la limitation. les pages suivantes.
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De la certitude freudienne à l’incertitude lacanienne Il parle pour dire seulement qu’il a réussi à donner
un nom à une chose quelconque, et il fait de ce
Inconscient et sujet sont deux termes qui ne se quelque chose le nom de sa demande. Il fait de ce
recouvrent pas. L’un peut se présenter et l’autre faire nom la marque d’un acte où se confondent
défaut. Notre réflexion est orientée par cette identification et jouissance. Il est ce qu’il nomme, ce
hétérogénéité. qui fait de son dire, une unité.
Ces deux concepts ne recouvrent pas le même Le seul problème se trouve dans les faits, que
espace typologique. Les modalités de l’inconscient s’identifier à un nom a son prix, et que de ne pas
peuvent maintenir à l’écart toute dimension du sujet. vouloir payer son dû, le sujet se trouve confiné à
L’inconscient est fermé et sa tendance est de se reproduire le même vocable sans trouver la logique
refermer davantage ; c’est un cercle qui contient qui est à l’œuvre. Loin de nous l’idée de confondre
l’espérance d’obtenir ce que l’on désire. En général, cette présentation avec ce qui se répète, car il s’agit
ce désir se confond avec la guérison sous la forme surtout d’éviter la répétition, laquelle présentifie
de l’effacement du symptôme. toujours le sujet. Au contraire, ce qui insiste, c’est
Le prix à payer pour cette réussite est l’annulation un faire, un faire quelconque pour assurer le nom, la
du sujet, même si un semblant de savoir sur celui-ci nomination, et plus précisément l’auto-nomination.
peut se produire. L’inconscient traite avant tout ce Peut-on parler, à partir de cela, d’un cas clinique
qui s’accommode au sens, au sens sexuel, pour faire contemporain ? Sans doute. C’est celui d’un
rapport non seulement sexuel mais rapport de sens – individu qui vaticine le destin du dit, lorsqu’il est
rapport de sens sexuel. Freud s’est aperçu de cette pris dans le registre de la réalisation effective. Tout
intention de l’inconscient et s’est vu obligé de cela se tient hors de la dimension du dire. L’ordre de
rectifier l’orientation par la voie du fantasme et de la détermination est posé comme critère de vérité.
pulsion. Le premier en tant que fausse histoire ou
invention pure, et le second comme point qui Du père à lalangue
échappe en grande partie aux jeu et règles de
l’Autre. On peut prendre la voie du déclin du père pour
Cette nécessité s’est imposée à lui à partir d’une comprendre le fait d’auto-nomination ; mais une
constatation simple : l’insistance du symptôme. vision plus profonde nous introduit à reporter la
L’insistance du symptôme fait la preuve d’un au- notion du Nom-du-Père à l’intérieur des avatars du
delà du sens inconscient. rapport de lalangue au langage dont la parole est
La maxime freudienne «vous le savez déjà» trouve l’artifice qui organise la trame. Cette trame inclut le
ses limites dans le trou que ce savoir produit. Ce Nom-du-Père parce qu’il introduit du discontinu là
sont ces deux termes, savoir et trou, qui constituent où la tendance du signifiant est de faire rapport de
le véritable héritage de Freud. Lacan va promouvoir Autre jouissance. La fonction prévalente de ce
la définition du sujet à partir de ces deux termes, le signifiant est la rupture qu’il introduit. Il élève le
savoir défini par la chaîne signifiante et le trou non-sens à la catégorie d’artifice de la liberté. Le
comme espace d’indétermination subjective. refus de sa fonction se chiffre dans le monde
C’est de cette indétermination que va naître une moderne comme un pousse-à-jouir.
deuxième espérance, mathématique celle-ci, où va se
jouer le pari du sujet. Ce pari comporte une décision, Le personnage
un choix que le sujet peut faire devant l’incertitude
inscrite par le trou. A la certitude de l’inconscient, C’est à l’intérieur de ce panorama, réduit à sa plus
s’oppose l’incertitude du trou, d’où deux ordres de simple expression, que se détache la fonction
subjectivité différente. énigmatique du dit, ce qui défait de tout énoncé sa
matrice d’énonciation. Dans cette opération, l’autre
Du dire au faire est escamoté. À défaut de ne pouvoir exister, il doit
être créé de toute pièce pour faire passer dans un
Ce choix devant la certitude n’est pas libre ; c’est objet quelconque une jouissance pourvue d’un nom.
l’analyste qui le promeut quand il fait du réel le Ce nom vise la modification de l’Autre du langage
vecteur de la direction de la cure. Cependant le sujet, afin d’introduire un pseudo Nom-du-Père pour faire
l’homme, peut manquer le rendez-vous proposé. Il tenir un ensemble se présentant comme dispersé. Ce
peut le rater malgré le fait de ne pas cesser de nom en tant que sinthome fait office de Nom-du-
vociférer qu’il est bien un homme qui parle et qu’à Père. Dans cette tentative de «faire un père» qui vise
ce titre il mérite d’être écouté. à limiter la jouissance, l’Autre n’est que le point
d’appui d’où va surgir un personnage –personnage
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où vont se lier identification et nom dans une publié en 1993, a été forcé à mesurer la fiabilité de
continuité sans faille. l’Autre. Son témoignage dit qu’il n’y a pas d’Autre
Le personnage vient occuper la place du sujet, plus pour justifier la jouissance. Il écrit pour rétablir la
précisément le personnage est le sujet lui-même, ce vérité, pour que ça ne se reproduise pas, parce que
qui fait que noué artificiellement, le personnage rien ne peut justifier la torture et les crimes.
devient la structure même. Généralement, cette sorte de récits ne s’adresse à
C’est une structure inanalysable, pour laquelle personne, ils sont les symptômes indéchiffrés de nos
l’Autre n’acquiert des significations que comme sociétés.
résidu du sens. M. Z fut extradé vers la France un mois après son
Ce qui nous amène à proposer le graphe suivant. évasion. Nos chemins se sont croisés au hasard
d’une consultation pour son fils âgé de neuf ans.
L’enfant avait cinq ans quand les médecins avaient
diagnostiqué une rectocolite hémorragique, mais le
traitement type, ayant provoqué une chute des
globules blancs, dut être changé. Ce passé médical
de l’enfant montrait une mise en continuité du
martyr du père avec la maladie du fils. Il apparaissait
nettement dans le récit des parents que toute
demande provoquait chez leur enfant un choc
émotionnel accompagné de défécations sanglantes et
Ce résidu du sens fait fonction du signe, d’où la
inopinées qui mettaient en jeu sa vie. Ce symptôme
formule : «Un signe est ce qui représente un
s’estompa sous l’action combinée d’un transfert des
personnage auprès d’un objet». Par cette formule,
parents à la psychanalyse et à l’analyste rencontré,
nous définissons le symptôme moderne. Ce
mais qui ne déboucha jamais sur une psychanalyse
remplacement du signifiant par un signe tend à
pour M. Z. Quand il entreprit d’écrire l’histoire de
indiquer la métamorphose qui s’opère.
son interrogatoire, le symptôme de son fils
ole, ce qui se dit n’a pas pour celui qui parle effet
progressivement disparut ; il n’est pas réapparu
d’énonciation mais désigne seulement la métonymie
depuis.
qui se réalise dans l’objet.
M. Z avait lu, dans une somme de documents qui
Pour conclure, et répondre à ce qui nous réunit, à
circulaient au Chili, un chapitre le concernant,
partir de nouvelles formes du sinthome, ce qui ne
intitulé «le cas Z». Il avait jugé inexacts les faits
change pas, c’est le personnage sauf à parier sur ce
exposés, et avait décidé de les rectifier. Le «fait»
qui peut se modifier à partir de la passe : le
dont il parle concerne : son arrestation, la torture,
psychanalyste.
son évasion. Mais M. Z écrit «une histoire nue»,
comme le dit son préfacier, sans commentaire
Peut-on parler d’écrits symptômes ? idéologique ni jugement, pour exorciser la douleur.
Yasmine Grasser Il démontre qu’on ne peut pas faire dire n’importe
quoi à un fait. Un fait ne confirme rien. Le «fait» se
Dans cette deuxième moitié de notre XX siècle, des détache de la structure de discours du maître, ici
hommes au service de l’ultralibéralisme ont pu particulièrement ; il vient ponctuer les dérives de ce
décider d’éradiquer des consciences le socialisme discours, il donne sens à ses excès. Rendu public, le
sorti des idéaux marxistes. Les quelques lignes qui fait s’affiche comme symptôme social. Nous
suivent parlent d’un «fait» survenu le 15 mai 1975, suivrons quelques-unes de ses conséquences du
au Chili quand la Dîna était un des services secrets point de vue de son évaluation écrite.
du pouvoir de Pinochet. «Ils [des cardinaux] Qu’est-ce qu’un fait ? Un fait consomme de
m’apprennent que pour la première fois depuis le l’information. Dans un très joli commentaire 2, daté
coup d’État, l’Eglise avait l’occasion avec moi de du 15 décembre 1993, Jacques-Alain Miller,
constater des traces évidentes de torture. /Cela me s’inspirant de Stendhal dont il évoque les «petits
surprit beaucoup […]. Mais l’explication était toute faits vrais» de la vie, et de Fénéon qui décrit en trois
simple : les prisonniers, s’ils survivaient, étaient lignes une sorte de «faits divers» de type
gardés au secret le temps nécessaire à la disparition journalistique, montre qu’un fait est toujours un
des séquelles physiques de la torture.» (p. 113) «dit», et que ce «dit» traite d’une vérité qui est celle
L’homme, un militant de gauche, qui a passé «sept d’un sujet. Depuis la seconde guerre mondiale, les
heures entre les mains de la Dîna»1, titre de son récit «faits» décrits n’ouvrent plus à la fiction, ils sont
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l’indice d’un réel. Le «fait» rapporté par M. Z dit d’une époque où l’on tend à se passer de
quelque chose d’un réel qui a lâché la vérité qui se l’inconscient.
dit. Un tel «fait» n’est pas seulement un dit M. Z est seul, seul à croire que le signifiant-maître
«authentique» qui renvoie à ce qu’on sait déjà, il est fonctionne. Il ne croit même qu’au signifiant-maître,
un dit «incroyable» qui pousse à se sentir toujours c’est pourquoi son destin s’est lié à celui qui a
plus responsable de son propre témoignage et de ses incarné ce signifiant-maître en dirigeant son
buts. J.-A. Miller cherchait alors à spécifier le «fait» interrogatoire. Il s’est accroché à lui, ça l’a sauvé. Il
recueilli dans un témoignage de passe. Un tel fait, n’aura de cesse de témoigner de ce savoir acquis sur
disait-il, ne se vérifie pas, mais se reconnaît, à sa l’Autre, traumatiquement. Son histoire, sur deux ans,
«conséquence surprenante» pour le sujet puisqu’elle en donne les étapes :
le pousse à enseigner pour s’expliquer. Cette 1. À la chute d’Allende, l’idéal socialiste, I (A), a
«conséquence surprenante», dit-il aussi, n’est pas disparu de son paysage ; le sujet ne subsiste que
sans affinités avec l’inconscient. M. Z, lui, est d’une identification imaginaire au supposé
poussé à écrire pour s’expliquer, ce qui ne signifie camarade-combattant.
pas que son écrit soit en affinité avec son inconscient 2. Dénoncé, arrêté, torturé, il a été confronté à un
dont il était alors plutôt coupé. Autre gourmand bien réel, (A), mais qu’il est
Ce que M. Z nous transmet de son invraisemblable parvenu à réduire à un S1 gavé de jouissance débile ;
évasion force notre respect. Certes, au début, pour sa survie, puis son évasion, sont liées à cet
être aidé, il lui a fallu raconter plusieurs fois son éclatement de l’Autre en une pluralité de S1 (incarné
histoire, et convaincre son entourage. «Le cas Z» est par ses tortionnaires, les religieux, les États-Unis).
un récit représentatif de notre histoire mondiale 3. Ayant obtenu la protection de l’Église, il a été
récente où l’intégrisme a pris le relais du dictateur. Il l’objet d’un marchandage sans garantie, et dont le
était un «fait divers» classé dans la catégorie des terme a été son extradition.
«faits vrais». Il aurait pu le rester, comme tant 4. Expulsé du Chili, il est jeté hors d’un Autre dont il
d’autres. Mais M. Z le désarchive, se l’approprie, en venait juste de faire l’expérience de son
fait une militance qui s’oriente d’un réel –la pulsion inconsistance, S(A) ; objet chu (a), il a atterri sur la
de mort, laquelle disjoint la vérité du sujet de la terre des Droits de l’Homme. A chacune de ces
vérité des gouvernements. Son récit inclut un rapport étapes, il aura dû céder, une à une, sur toutes ses
au réel, une orientation vers le réel qui nous éclaire identifications y compris sur celle qui mettait en jeu
sur ce que Lacan a appelé, dans ces mêmes années sa paternité. Cette expérience lui a appris que le
d’effondrement des idéaux, «une forclusion du sens Nom-du-Père est un leurre, que l’Autre est une
par l’orientation du réel» 3, et ajoutant «nous n’en fiction débile lorsqu’il fonctionne à coup
sommes pas encore là.» Aujourd’hui, M. Z, et d’impératif, que le seul Autre absolu c’est la mort. Il
d’autres, témoignent que nous en sommes là. lui est impossible de donner plus de sens à son
Dans le fond, M. Z est un militant du réel. Au temps expérience. Il a vécu ce paradoxe que l’Autre peut
où sa pratique de militant politique donnait un sens à faire semblant d’exister mais il n’existe pas 4, pour
ses symptômes, il travaillait à soutenir l’idéal du reprendre la formule qu’ont commencé à déchiffrer
moi, I (A). Être un militant du réel, comme cette année J.-A. Miller et É. Laurent.
symptôme, fait plutôt valoir la militance comme un C’est de cette solitude cruelle dont M. Z témoigne,
principe actif, subversif, mu par une subjectivité c’est cette solitude qui le fait essayer d’intégrer cette
orientée par cette mort impensable puisqu’elle ne se absence dans son histoire, qui le fait écrire encore et
relie à rien. La psychanalyse en fait un principe de encore afin de ne pas cesser de fragmenter la
jouissance. M. Z fait valoir d’un côté sa prise dans jouissance rencontrée et si violemment déliée. Cette
les signifiants de l’Histoire, et de l’autre son rapport nécessité, due au symbolique, suffit à donner à son
au signifié de sa militance. Résumons sa position : il témoignage la fonction d’un écrit-symptôme de
pourrait ne plus être en vie, mais puisqu’il est en vie, l’Autre qui n’existe pas. La cruauté de l’Autre, ce
il doit dire à d’autres ce qui lui est arrivé pour se réel de la mort – tout autant que la torture – est un
l’expliquer et se sortir de la confusion ; mais aussi il pousse-au-symptôme. Augustin Nicolas 5, au XVII,
veut dire qu’il doit sa survie au seul fait d’avoir faisant le point sur cette question, le disait : «la seule
voulu comprendre le mode de fonctionnement du force de la torture est de pousser l’accusé au
signifiant-maître et ce, il ne cessera pas de l’écrire. mensonge contre sa propre vie pour s’en faire
Constatons donc que le «fait», qui se prête à exempter.» Poussé à disqualifier ses choix, M. Z
l’élimination du sens, institue une pratique d’écriture produit des symptômes : hésitations, erreurs,
qui pourrait devenir un nouveau mode-de-jouir nausées. Mais il est resté déterminé à se soutenir
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comme l’unique metteur en scène de sa propre fin, et 1. Z. S., Sept heures entre les mains de la Dîna, Paris, Massot, 1993.
2. MILLER J.-A., «Donc», (1993-1994) L’orientation lacanienne,
fera le choix de se suicider plutôt que de se laisser enseignement prononcé dans le cadre du Département de Psychanalyse de Paris
mourir sous l’action de ses bourreaux. C’est ainsi VIII, leçon du 15 décembre 1993.
3. LACAN J., Le Séminaire, Livre XXIII, Le sinthome (1975-1976), leçon du
qu’il a pu imaginer convaincre ses tortionnaires de 16 mars 1976, Ornicar ? n°9, Paris, Lyse, 1977, p. 34…
sillonner en voiture la ville avec lui à la recherche de 4. MILLER J.-A. et LAURENT É., «L’Autre n’existe pas et ses comités
d’éthique» (1996-1997), cours du Département de Psychanalyse de Paris VIII.
militants, mais son but était de provoquer un 5. NICOLAS A., Si la torture est un moyen sûr à vérifier les crimes secrets,
accident mortel. Il est sorti. Il a saisi l’occasion de Dissertation morale et juridique, Marseille, Laffitte reprints, 1982.
6. LACAN J., Le sinthome, op. cit., Ornicar ? n°10, p. 7.
s’évader. 7. MILLER J.-A., «Illisible inconscient», Conférence d’Athènes, novembre
M. Z aura rencontré dans le réel les formules de la 1996, à paraître.
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Dans cette conjoncture, elle me présente son bébé la dignité de la parole, ce qui n’est pas l’usage
comme un fardeau dont elle n’arrive à se séparer habituel qu’on en fait. Nous pouvons situer ici la
qu’au prix de sa propre division. Elle ne peut pas se parole attendue de la prostituée comme parole qui
déplacer pour venir aux séances. Je l’invite alors à viendrait là où elle manque dans l’Autre, du fait que
venir avec son bébé, ce qui ne s’avérera pas la jouissance énigmatique de la femme ne peut pas
nécessaire. Rassurée, elle peut s’arranger pour venir se dire.
seule. C’est ce qu’elle reproche toujours à sa mère de ne
Il y avait aussi quelque chose dans l’attitude de son pas lui avoir dit, de ne pas l’avoir présentifié. Cela
mari à son égard, qui renvoyait à un troisième type se trouve dans l’inconscient, où ce fantasme, assez
d’angoisse. Non pas l’angoisse devant l’enfant vif, permet à notre analysante de jouir de ce qu’elle
vivant, mais plutôt l’angoisse face aux reproches du pense que devrait dire une «spécialiste».
mari qui voulait lui apprendre ce qu’elle avait à faire
en tant que mère. Il est certain que cela eut une Irruption de la sexualité et du deuil
incidence sur le développement de l’enfant lorsque
le mari lui signifia qu’«elle n’était pas une bonne L’un des thèmes de cette première phase du
mère». Une incidence, chez la mère bien entendu, traitement fut la naissance d’un frère alors qu’elle
mais aussi dans la constitution du désir de l’Autre avait douze ans. Ce fut justement à cet âge que se
pour l’enfant. produisit une «irruption brutale de la sexualité»,
La cure introduisit une dialectique à partir d’une selon ses propres termes. D’un côté la menstruation,
autre angoisse mise en jeu par l’analyse, cette fois-ci de l’autre l’excitation sexuelle d’avoir eu son petit
angoisse féminine. Voyons de quelle façon une frère nouveau-né avec elle dans son lit, et en
opposition accentuée entre les figures de la femme et troisième lieu le fait d’avoir passé des heures à
de la mère se présentait dans l’inconscient de cette dessiner des femmes sensuelles, les copiant d’un
jeune analysante. dessinateur de B. D. («Elles avaient de fortes
poitrines et la taille fine»). Elle a passé tout cet été-là
Un symptôme transitoire à dessiner ce type de femmes et à lire des histoires
d’amour.
Dans les entretiens qui se sont succédé, elle me En ce qui concerne ce frère, sa mère décrivait
parlera d’un symptôme qui prend chez elle la forme toujours son accouchement comme ayant été
obsédante de se voir obligée, de manière héroïque. L’accouchement avait été long et aurait pu
compulsive, à regarder les femmes qu’elle croise, en entraîner la mort de son frère par l’obstination de la
fixant son regard sur leurs seins et sur leurs fesses. mère à ne pas accepter une césarienne. Deux ans
Ce symptôme apparaît après l’angoisse de maternité plus tard, la mère a accouché d’un troisième enfant,
et au moment de la résolution de ce que nous alors que l’analysante avait quatorze ans. Ici, c’est
pouvons appeler la première couche de cette plutôt la mère sacrifiée, souffrant, qu’elle nous
angoisse. Ce symptôme transitoire indique la nature présente dans cette phase, une façon de signifier ce
féminine de l’angoisse au moment où commence la qu’était pour elle son propre symptôme, constitué à
compulsion à regarder les caractères secondaires de partir du deuxième mode d’identification selon
sexuation de l’être féminin. Freud, c’est-à-dire le symptôme comme métaphore
De situer ce symptôme a permis à l’analysante de d’elle-même «en tant que mère».
vérifier rétroactivement que l’angoisse de maternité Lorsqu’elle a seize ans, sa mère meurt dans un
était en réalité une angoisse devant la perte possible accident de la route. C’est alors qu’elle adopte le
de la féminité. C’était donc l’indice de la division rôle de mère de son premier frère. Sa mère est morte
chez cette analysante entre deux rôles : la femme et très jeune, à l’âge de trente-quatre ans.
la mère. Confrontée à la perte due à la disparition de l’idéal
Elle fera allusion, entre autres choses, à sa frigidité, maternel, elle accomplit le travail de deuil. Ce
ce qui voulait dire plus précisément qu’elle était mal n’était pas tant d’avoir perdu la possibilité de savoir
à l’aise et restait froide pendant les rapports sexuels ce qu’était pour elle l’être ainsi perdu qui était
avec son époux. En vérité, elle signalera qu’elle douloureux. Le plus déchirant était le fait qu’elle
arrivait à jouir dans les rapports sexuels grâce à un n’allait jamais savoir ce qu’elle avait été pour l’être
fantasme dans lequel elle s’imagine prostituée. Pour aimé irrémédiablement perdu. Elle avait perdu
être plus précis, elle fantasme qu’elle est une l’appui signifiant qui lui permettait un savoir sur le
prostituée «qui dit ce qu’elle ressent pendant les désir de l’Autre. Cependant il s’avéra que cette perte
rapports sexuels». Ce fantasme nous intéresse d’appui dans l’idéal maternel avait pris consistance
certainement, car il consiste à amener la prostituée à dès avant cette mort.
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ses côtés l’autre femme, après avoir parlé de toutes Si nous avons fait référence aux images, il faut
ses adversités, pouvant finalement s’endormir, alors maintenant évoquer la jouissance et ses signifiants.
qu’elle ne peut dormir dans la chambre du mari, Nous trouvons ces signifiants non seulement dans
quelque chose la maintenant éveillée. l’opposition femme/mère, mais aussi, du côté de la
Il y a donc toute une dimension de jouissance dont mère, les deux signifiants majeurs,
l’homme est relativement absent, à l’exception d’une paradigmatiques : la prostituée, et maintenant la
image, une photo, du jeune homme qui deviendra vierge. Ces deux signifiants ne correspondent pas
son futur mari. La patiente évoque sa propre seulement à des images (la prostituée, la modiste, la
présence dans ce contexte, même si elle se vit belle femme et la mère…) mais correspondent aussi
comme une petite fille exclue de cette communauté, à deux impératifs du surmoi, ceux que le rêve a mis
de cette jouissance maternelle typique. en jeu. Pourquoi dans le rêve ?
Le rêve évoque d’une manière assez frappante que le
Un père (a) Dora nom de la volonté maternelle est la vierge. C’est le
personnage qui apparaît et qu’elle identifie avec sa
Dans les années écoulées entre la mort de la mère et mère morte. Le regard, la méchanceté du regard de
le mariage ultérieur du père avec une jeune femme – la mère dans le rêve, si terrifiante, présentifie
du même âge que l’analysante –, elle demeure très quasiment l’impératif de sacrifice qui renvoie au
attentive aux successifs rapprochements du père symptôme : la mère qui sacrifie. Qu’est-ce qu’elle
avec d’autres femmes. En réalité, les femmes de sacrifie ? Elle sacrifie la jouissance agréable du
l’entourage familial collaboreront fébrilement à son rapport sexuel, comme le cas entier l’indique. Le
remariage. Lorsqu’il prend la décision de se marier, regard de la vierge n’est alors pas véritablement
la femme élue ne plaît à personne, y compris dans ce cas un regard d’amour, d’une mère aimante,
l’analysante. «Qu’est-ce qu’il a bien pu lui qui protège, c’est le regard d’une mère féroce qui
trouver ?» se demande-t-elle à plusieurs reprises. interdit. Si nous retrouvons toujours, dans
Elle assure que la marâtre est «entrée dans la maison l’inconscient de la petite fille, une mère qui interdit,
du mauvais pied». Elle y entrait effectivement ceci est exemplaire dans le rêve de l’analysante.
volontiers, et régulièrement sans dire bonjour, Après ce rêve, entrent en jeu les reproches de la fille
montant dans la chambre de son père avec lequel à la mère, pour avoir renoncé à sa féminité, ou
elle restait de longues heures. L’analysante s’irritait plutôt, pour avoir renoncé à soutenir le désir de son
devant cette jouissance sans pudeur. C’en était trop ! mari, en définitive, le reproche à sa mère d’être
Un week-end son père l’invite à venir avec eux dans captivée par d’autres choses. Ce que nous
une maison de vacances. De façon inopinée, elle les rencontrons ici, ce n’est pas la jouissance des
découvre par terre, enlacés. Jalouse et en larmes, elle femmes entre elles, mais bien plutôt la mort.
fait un scandale, leur disant qu’elle ne peut plus
supporter cette situation. Mais il n’y a pas de doute Le rêve du père-cadavre
que, dans le choix de son mari, il y a aussi l’amour,
qui permet de condescendre au désir. C’est d’être Ajoutons finalement quelque chose sur le type de
aimée qui compte pour elle avant tout. père. C’est un père qui a des ressources : il est riche
et réussit dans les affaires. Plusieurs souvenirs datant
La figure du surmoi de l’âge de quatre ans sont centrés sur le fait qu’elle
se présente comme étant digne de l’amour du père.
Cependant, au cours de l’analyse, le père est apparu Sa position à la sortie de l’Œdipe est bien féminine.
après l’évocation des signifiants du désir de l’Autre Le père est objet d’amour, et ce qu’elle n’a pas, elle
maternel et après le rêve d’angoisse suivant : «Je le recevra plus tard de lui, sous les espèces d’un
suis en train de tomber à grande vitesse dans un enfant.
puits très profond. En arrivant au fond, je vois Un rêve est venu lui signifier qu’un enfant est
depuis le lit la statue d’une vierge. Je vois que la toujours l’enfant du Nom-du-Père : «Dans une fête
vierge regarde d’un côté avec beaucoup de haine, et, je vois une amie. Il y a beaucoup de monde. J’y vais
tout d’un coup, elle tourne la tête, me clouant du avec ma famille. Je vois la figure de mon père
regard. Je suis paniquée, je suis paralysée et je ne comme un cadavre. Cette femme m’interroge sur
peux articuler un seul mot, et mon regard reste rivé à mon enfant. Je lui réponds : " Oui, c’est l’enfant de
ces yeux " de mort-vivant ".» Elle est réveillée par la mon père ! "Mon amie reste confuse, et je dis : " J’ai
terreur, après cette confrontation à ce qui ne peut se une famille très confuse ".» Voici la seconde partie
dire, une demande face à laquelle il n’y a pas des du rêve : «Je me dis : Que tu es stupide ! Tu sais que
mots. cet enfant est à ton mari. Comment
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Créations…
La mort de Moïse Midrach, c’est du moins la suggestion de Lacan qui
Armand Zaloszyc souligne la parenté de l’interprétation midrachique et
de la construction au sens de Freud : «Le Midrach,
Le tombeau de Moïse l’attendait depuis les Jours de dit-il, s’il prend le Livre [c’est-à-dire la Bible] au
la Création du Monde, ceci nous assurant que Moïse pied de la lettre, ce n’est pas pour le faire supporter
mourrait, quelque grande, quelque exceptionnelle d’intentions plus ou moins patentes, mais pour, de sa
qu’eût été la proximité du Prophète avec Dieu 1. collusion signifiante prise en sa matérialité […] tirer
C’est ce que nous apprennent les Pirqé Avot, les un dire autre du texte : voire à y impliquer ce qu’il
Sentences des Pères, où nous pouvons lire que, tout néglige (comme référence), l’enfance de Moïse par
comme l’arc-en-ciel du déluge, comme la manne du exemple». Et il ajoute : «N’est-il rien d’en
désert, comme l’Écriture (c’est-à-dire, explique un rapprocher ce que de la mort du même, Freud tenait
commentaire, «la Tora écrite devant l’Eternel depuis à ce qu’il fût su, au point d’en faire son message
les six jours de la Genèse, feu noir sur feu blanc»), dernier ?» 6
tout comme les Tables de la loi et comme aussi le Tournons-nous vers la mort de Moïse. Celle-ci, je
bélier du sacrifice d’Abraham, le tombeau de Moïse l’ai rappelé, est rapportée au dernier chapitre du
avait été créé au soir du sixième jour 2. Deutéronome. Sur l’ordre de Dieu, Moïse est monté
La mort de Moïse se produit au chapitre XXXIV du sur le Mont Nébo d’où son regard embrasse toute la
Deutéronome, le tout dernier chapitre du cinquième terre promise où il lui a été interdit d’entrer. Verset 4
des cinq livres de Moïse qui composent ensemble la «Et Dieu lui dit : Voici le pays que j’ai promis à
Tora. C’est là que sont rapportés la mort et Abraham, Isaac et Jacob, pour dire : je le donnerai à
l’enterrement de Moïse, et aussitôt le verset ajoute : ta postérité. Je te l’ai fait voir de tes yeux, mais tu
«Nul n’a connu son tombeau jusqu’à ce jour» 3. n’y entreras pas.» Verset 5 : «Là mourut Moïse,
Ainsi un motif secret, dont le pivot est la mort de serviteur de Dieu, dans le pays de Moab, sur l’ordre
Moïse, relie-t-il le tombeau vide qui, depuis les de Dieu.» Verset 6 : «Il l’enterra dans la vallée, au
Commencements, attendait Moïse avant même qu’il pays de Moab, en face de Beth-Peor. Nul n’a connu
n’eût vécu, objet par excellence eschatologique, et son tombeau jusqu’à ce jour.» Verset 7 : «Moïse
l’emplacement inassignable de ce tombeau après avait cent vingt ans lorsqu’il mourut ; son aspect
qu’il eut accueilli Moïse sur la prescription de Dieu n’avait pas changé, sa vigueur ne l’avait pas fui.»
et après que Dieu se fut peut-être chargé lui-même Verset 8 : «Les enfants d’Israël pleurèrent Moïse
de l’y placer 4. Il n’est nullement exclu, d’ailleurs, dans les plaines de Moab trente jours. Alors
que ce motif secret ait été le guide de Rabbénou s’achevèrent les jours de pleurs pour la mort de
Yona, le talmudiste du treizième siècle qui annote, Moïse.» Nous sommes ici au verset 8. Encore quatre
parmi les choses créées au soir du sixième jour : «La versets, et le Livre s’achève, après le rappel de la
tombe de Moïse car nul ne connaît sa tombe» (Deut. désignation de Josué comme successeur de Moïse, et
34, 6) 5. Notre motif fait donc s’ajointer l’une à après un éloge de ce qu’avait été Moïse. Eh bien, ces
l’autre, et même se nouer, la toute-puissance divine huit derniers versets posent au commentateur un
qui a créé le tombeau aux Premiers Jours et problème important.
l’impuissance de l’humain qui est, plus précisément Connaissez-vous «Les naufragés de La Dorade» ?
ici, une impuissance épistémique, une limite inscrite C’est le récit, de la plume de l’humoriste Stephen
à l’intérieur même de la possibilité de savoir, et qui, Leacock, d’un naufrage dont seul le narrateur
dans le savoir possible, évide la place par où se fût réchappe et trouve refuge dans une île déserte : «J’y
accompli, sans cela, un savoir sans limite. vécus misérablement, écrit-il, m’habillant de feuilles
Dans ce nouage que j’accentue, disons qu’il semble de cactus et me nourrissant de gravier humide. Ce
bien que le point tournant soit la mort de Moïse, sur régime mina peu à peu ma solide constitution. Je
laquelle je vais donc faire porter l’éclairage. S’il le tombai malade de la pierre, je mourus et je
fallait, je pourrais sans doute en appeler là-dessus à m’enterrai sur le rivage.» 7 Il y a, dans ces lignes, un
l’auctoritas : Freud ne s’est-il pas longuement trait d’esprit qui joue sur une toute petite
préoccupé de la mort de Moïse, au point d’en faire, prolongation de la vie au-delà de la limite de la vie,
comme dit Lacan, «son message dernier» ? À cet et qui serait telle que –pour s’exprimer dans les
égard, il nous faut considérer la construction de termes de Heidegger 8 – le passage au ne-plus-être-là
Freud concernant la mort de Moïse à l’égal d’un n’ôterait nullement (alors) à l’être-là la possibilité
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d’expérimenter ce passage. Car, c’est bien l’inverse personae : la tradition rabbinique distingue très
qui se passe usuellement : il n’est pas possible anciennement la Tora en Tora écrite et Tora orale 10.
d’avoir l’expérience de sa propre mort, ce qui La Tora écrite est le texte du Pentateuque. La Tora
interdit à l’être-là (au Dasein) d’atteindre une totalité orale désigne les Commentaires anciens dont les
(eine Ganze) qui s’accomplisse avec la mort, recueils constitués entre le deuxième siècle avant
puisque précisément celle-ci lui soustrait le caractère l’ère chrétienne et le sixième siècle forment la
d’être-là. L’assomption de cette perte, tel est tradition talmudique, et dont la méthode
l’horizon indépassable qui s’offre comme interprétative est essentiellement le Midrach. On
possibilité, dès lors, à l’être-pour-la-mort 9. De sorte voit, soit dit en passant, rien que sur le seul exemple
que le trait d’esprit du «naufragé de La Dorade» des larmes de Moïse, en quoi une telle construction
tient d’abord à la présentation d’une annulation – interprétative a structure de fiction. Mais nous allons
même si elle est très brève –de la perte de jouissance voir dans un instant comme cette fiction, aussitôt,
qu’implique de ne plus être là. On y voit s’accomplir nous proposera moins une réponse à une énigme du
le destin de l’être-pour-la-mort comme s’il entrait texte qu’une nouvelle énigme qui peut être de nature
dans ses possibilités d’avoir l’expérience de sa à en perspectiver autrement le discours. C’est à cet
propre mort. Et par là même nous est présentée une égard, sans doute, qu’on peut rapprocher le Midrach
jouissance complémentaire à celle de la vie de l’interprétation psychanalytique, comme le fait
proprement dite, comme si celle-ci se prolongeait Lacan. (Nous aurions à examiner, cependant, les
jusqu’à pouvoir achever un cycle qui lui permette limites d’un tel rapprochement.) Selon la tradition
«das Erreichen der Gänze», l’atteinte, rabbinique, Tora écrite et Tora orale ont été données
l’accomplissement, l’achèvement d’une totalité de en même temps à Moïse au Sinaï ; de sorte que la
l’être-là. Tora orale que nous connaissons, par ses
Pour le commentateur, nos huit derniers versets du interprétations multiples, vise en fait à retrouver la
Deutéronome imposent une interrogation du même Tora orale primordiale : ainsi le commentaire
ordre, puisque –vous le savez peut-être –les cinq trouvera-t-il dans l’écrit les traces à partir desquelles
livres qui forment Le Livre, la Tora, ont été écrits reconquérir l’ensemble de la loi donnée au Sinaï 11.
par Moïse dans leur intégralité. Donc, le verset 5 : Nous avons ici, au principe même d’un tel
«Là mourut Moïse…» pose un problème. En effet, commentaire, à la fois ce qui règle, ce qui ordonne
comment Moïse a-t-il pu écrire le récit de sa propre l’interprétation (elle a sa référence textuelle et ne va
mort ? pas en tous sens), et aussi ce qui en commande
Les avis des Maîtres du Talmud divergent à ce l’inventivité. En même temps, nous sommes situés,
propos. Rabbi Yehouda (selon certains, aussi Rabbi aussi loin que nous nous portions, dans l’horizon du
Nechemia) dit : «Jusqu’ici, c’est Moïse qui a écrit ; cercle «monocentrique» d’un savoir absolu supposé
mais à partir de ce verset, c’est Josué.» Rachi à Dieu, comme nous l’avons vu, par exemple,
rapporte aussi cette opinion : «Est-il possible que concernant la création du tombeau de Moïse au soir
Moïse soit mort et ait pu écrire : Là mourut Moïse ? du sixième jour.
Mais jusqu’ici c’est Moïse qui écrivit, et à partir de Nous voici donc revenus à la mort de Moïse, et au
là Josué.» Puis, Rachi rapporte aussitôt, sans commentaire de Rachi (Rachi est le grand
transition, une autre opinion qui contredit la commentateur de référence, qui a vécu en France, à
première : «Rabbi Meir dit : Est-il possible que le Troyes, au onzième siècle). Les commentaires, ainsi,
Livre de la Tora ait été incomplet quand Moïse disait se reprennent, se contredisent et se complémentent,
(en Deutéronome ) 00 (I, 26) : Prenez ce livre de la se répondant les uns aux autres. On nous disait
loi ?» Que lisons-nous, en effet, à cet endroit ? V. 24 donc : «Dieu dictait et Moïse écrivait en larmes
à 26 : «Lorsqu’alors Moïse eut achevé d’écrire sur (bedeima)». Ceci ne peut se comprendre que sur le
un livre les paroles de cette loi jusqu’au bout, Moïse fond de ce qu’avançait, dans le Talmud, Rabbi
donna cet ordre aux lévites […] : Prenez ce livre de Shiméone pour répliquer à l’opinion que Josué avait
la loi et déposez-le sur le côté de l’arche d’alliance écrit les huit derniers versets. Voici ce que répond
du Seigneur votre Dieu, et il restera là comme Rabbi Shiméone : «Jusqu’au verset 5, le Saint, béni
témoin.» D’où l’opinion de Rabbi Meir que rapporte soit-Il, a dicté et Moïse a répété et a écrit ; mais à
Rachi : «Le Saint, béni soit-Il, dictait et Moïse partir de ce verset, le Saint, béni soit-Il, a dicté et
écrivait en larmes» (bedeima, en hébreu). Moïse a écrit bedeima, dans les larmes.» 12 Donc, ce
Arrêtons-nous à présent, faisons une pause brève, qui manque, pour les huit derniers versets, c’est que
laissons un instant Moïse aux larmes que lui impute Moïse répète. Et ce qui s’ajoute, ce qui s’y substitue
le Midrach, et inspectons rapidement les dramatis même, c’est bedeima, en larmes ou avec les larmes.
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Quel sens devons-nous donner à ces larmes ? Selon dicté et que Moïse a écrit, mais qu’il n’a pas répété
certains, «l’humble serviteur de Dieu» était ému par au préalable ce que Dieu dictait ? 18
tant d’éloges prononcés à son propos dans ces C’est avec un autre érudit talmudiste, le Gaon de
versets : «Il ne s’est plus levé en Israël de prophète Vilna, au dix-huitième siècle, que nous voyons
tel que Moïse, que Dieu a connu face à face, si l’on explicitée cette connexion.
songe, etc.» ; selon d’autres, Moïse pleurait sur sa Comme vous allez le voir, c’est un déchiffrage tout
propre mort. Telle est l’idée du Maharal de Prague, autre auquel nous avons affaire. Il déclare ne pas
au seizième siècle (il s’agit du fameux Rabbi Loew, comprendre du tout cette problématique de Moïse en
l’inventeur mythique du Golem, qui, à côté pleurs. «Nous savons, ajoute-t-il, que toute la Tora
d’inventer le Golem, était aussi un grand (c’est-à-dire le Pentateuque) n’est en fait composée
talmudiste). Il répond à un commentateur qui que des Noms de Dieu obtenus en combinant les
soutenait : Moïse a écrit avec des larmes, c’est-à-dire lettres et les mots.»
(instrumental) pas avec de l’encre ; il a écrit D’où sait-il cela, me direz-vous ? Pour les érudits
réellement avec des larmes, dessinant seulement le (comme l’érudit ami à qui je dois de m’avoir lu,
contour des lettres que Josué devait ensuite remplir traduit et ponctué ces textes que je vous rapporte) 109
avec de l’encre 13. Pour le Maharal, bedeima veut c’est une référence évidente au célèbre commentaire
dire au contraire que de la Tora par Nachmanide. Nachmanide est un
Moïse pleurait sur sa propre mort, comme il est écrit important talmudiste, et l’un des premiers
dans le Psaume 126 : «Ceux qui ont semé dans les kabbalistes, qui a vécu au treizième siècle à Gérone,
larmes, Puissent-ils récolter dans la joie !» 14 Aussi en Catalogne, et qui est connu aussi pour la fameuse
les pleurs sur sa mort sont, selon son opinion, le disputatio qu’il remporta contre un apostat en 1263 à
début de la mort (comme dans le processus qui va Barcelone devant le roi de Catalogne 20. Voici donc
des semailles à la récolte) et la question : «Comment le texte auquel se réfère sans le nommer, mais de
a-t-il pu écrire ?» ne se pose simplement plus 15. manière absolument certaine, le Gaon de Vilna 21.
Il y a là, vous le voyez, l’idée d’une transition, l’idée Nachmanide écrit : «Nous possédons une tradition
de l’expérience d’un passage, qui est tout à fait dans de vérité selon laquelle toute la Tora est composée
la ligne de pensée dont surgit aussi le trait d’esprit des Noms de Dieu, les lettres se divisant en Noms
de Stephen Leacock. D’ailleurs, si l’on se reporte dans une lecture différente.» (Je rappelle que
encore une fois au texte du Deutéronome, verset 5 l’hébreu n’écrit que les consonnes, que les rouleaux
(celui dont part notre problème) : «Là mourut du Pentateuque sont donc faits d’une écriture
Moïse…» ; Verset 6 : «Il l’enterra dans la uniquement consonantique de lettres majuscules
vallée…» : l’opinion la plus fréquente (fondée sur séparées, et que c’est à la lecture que les mots sont
une interprétation de la valeur numérique des mots vocalisés, de telle sorte, qu’à l’occasion, plusieurs
en hébreu) est que c’est Dieu lui-même qui enterra vocalisations sont possibles en fonction de
Moïse 16. Mais cette opinion est controversée, et l’arrangement des consonnes).
Rabbi Yichmael, également cité par Rachi, «C’est pourquoi chaque lettre compte 22, poursuit-il,
considère que le pronom «oto» dans «Vayikbor oto» et un rouleau de la Tora où ne serait-ce qu’une seule
(Il l’enterra) est un pronom réfléchi, ce qui veut dire, lettre serait fausse ou incomplète, serait inapte à la
selon lui, que Moïse s’ensevelit lui-même 17. Ainsi lecture… Écrite à l’origine avec un feu noir sur un
notre Witz a-t-il jusqu’au bout sa référence biblique. feu blanc, la Tora était d’une écriture sans séparation
Où en sommes-nous donc ? ni division en mots, ce qui permettait d’y lire aussi
Les commentaires que nous avons passés en revue bien une suite de Noms (ésotériques), que l’histoire
sollicitent les significations possibles du terme et les commandements du texte transmis par la
bedeima qui, pour la tradition orale, répond à tradition. Elle a été transmise à Moïse en créant des
l’énigme du récit par Moïse de sa propre mort. Il est intervalles afin de connaître les lois, et la lecture des
sensible, cependant, que, si le sens de l’énigme est Noms lui a été transmise oralement.» Notez sur ce
dans ce terme, celui-ci redouble l’énigme de point que, concernant la division en mots,
référence par la propre énigme de son sens. Notez, Nachmanide renvoie à un passage du Talmud où on
en outre, dans toutes ces considérations, la lit que «selon Rabbi Isaac, la vocalisation et la
négligence à l’endroit de l’autre élément de la thèse séparation des mots, telles que les Scribes les ont
présentée par le Midrach ; sans doute, il y a le mot établies […] ce sont des lois qui ont été édictées à
bedeima : Moïse a écrit bedeima, nous dit-on. Mais Moïse sur le mont Sinaï» 23.
n’y a-t-il pas aussi, dans le même dit, que Dieu a Après cette cascade de références, revenons-en,
munis de ces éclaircissements, à la mort de Moïse
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selon le Gaon de Vilna. Donc : «Nous savons que par la certitude de la mort, par l’incertitude de son
toute la Tora n’est en fait composée que des Noms heure. Même Moïse, le prophète comme il n’y en
de Dieu obtenus en combinant les lettres et les mots. aura plus, à qui Dieu parlait «face à face» 27,
Avant la création du monde, continue-t-il, la Tora n’échappe pas au sort commun. Ainsi le Livre de
existait auprès de Dieu, forgée par ce secret de Job s’exclame : «Dût sa stature monter jusqu’au ciel
lecture (elle n’était point lue comme de nos jours). et sa tête atteindre les nuages… il périra ; ceux qui le
Après la création du monde et le don de la Tora, Il a voyaient diront : Où est-il ?» A quoi s’appliquent ces
exprimé celle-ci en mots et en lettres pour permettre versets ? questionne un midrach. «Au jour de la
l’accomplissement de la loi. C’est pourquoi Rabbi mort. Dût sa stature monter jusqu’au ciel –cela se
Shiméone dit : Jusque-là (jusqu’au verset 5) Dieu réfère à Moïse : il est monté jusqu’au ciel, ses pieds
dit, Moïse dit et écrit (c’est-à-dire : Moïse dit chaque ont foulé la nuée […] ; il a parlé au Saint, béni soit-
lettre comme elle est inscrite dans une lecture de Il, face à face ; il a reçu la Tora de sa main. Mais
révélation de la loi). Mais, pour les huit derniers lorsque sa fin est arrivée, le Saint, béni soit-IL, lui a
versets, il ne lui était pas possible d’écrire la réalité dit : Voici que tes jours approchent de leur terme.» 28
(de sa mort). D’un autre côté, Josué, son élève, ne Nous avons vu comme le terme bedeima joue dans
pouvait pas terminer le texte» (c’est là le résumé de l’intervalle d’une vacillation de la jouissance et de la
la discussion dont nous étions partis). Il poursuit : mort. Il y intervient comme une métaphore qui
«C’est pourquoi le Talmud nous dit qu’il a écrit ces donne un sens à cette frontière, et ainsi la fixe par un
huit derniers versets bedeima, car deima veut dire tracé. Mais le signifiant même bedeima est
mélange, confusion : c’est-à-dire mélange de énigmatique ; du moins constitue-t-il une énigme
lettres24. [Ce qui veut dire] qu’à partir de là, il a écrit pour celui qui reçoit ce texte, l’étudie, et ainsi en
la Tora dans la dimension des Noms de Dieu. Et, en forme l’adresse ; et c’est en quoi l’interprétation
vérité, il n’est pas du tout écrit : Là mourut Moïse, première appelle l’interprétation seconde. C’est un
mais d’autres mots qu’on peut retrouver en utilisant chiffrage qui prend place dans une béance de ce qui
les secrets de la Tora. C’est après sa mort que Josué apparaît dès lors comme un chiffrage premier. Aussi
a écrit selon ce qu’il lui a été permis de dévoiler.» Et bien ce chiffrage se propose-t-il au déchiffrage que
il conclut : «Les deux opinions (l’une qui dit que seront les interprétations secondes que nous avons
c’est Josué, l’une qui dit que c’est Moïse 25) ne sont rapportées. Celles-ci, semble-t-il, sont de deux
pas contradictoires : car, en vérité, Moïse a écrit et il ordres. Il y a celles qui traduisent bedeima, le
ne manque pas ne serait-ce qu’une seule lettre, mais signifiant énigmatique, dans le registre sémantique,
comme il ne pouvait pas écrire ces huit versets dans multiple sans doute, mais néanmoins centré, des
leur forme réaliste, il ne les a écrits que dans leur larmes et des pleurs. Aussi diverses soient-elles,
forme combinée, et c’est cela que veut dire bedeima comme on l’a vu, elles ont ce point commun de
(= en mélange de lettres). Les huit versets ont été réduire l’énigme dans une signification ; c’est-à-dire
écrits par les deux : par Moïse, le caché et le secret» de viser à clore le sens de ce qui, autrement, était
(c’est pourquoi ici il ne répétait pas, c’est-à-dire non-sens. Remarquez d’ailleurs, à cet égard, qu’ici
qu’il ne procédait pas, sous la dictée de Dieu, à la sens et non-sens sont déjà distribués à l’intérieur de
transformation en mots et lettres séparés) ; «et par l’horizon d’une loi, puisque ce n’est rien d’autre
Josué la forme dévoilée, comme l’ensemble de la qu’une loi qui veut qu’il y ait un seul scripteur à la
Tora depuis des générations» (c’est-à-dire sous la totalité du texte, suscitant ainsi le problème qui a fait
forme d’une histoire compréhensible par le peuple). le point de départ de tous nos commentaires.
Je résume. Qu’est-ce que bedeima ? Assurément, Mais la pluralité même des significations suscitées
une interprétation au sens de la construction suffit à indiquer l’échec de la tentative en faisant
freudienne et, au même titre qu’elle, elle a structure lever, dans le terme même de bedeima qui devait
de fiction 26. Elle a trait à ce qui fait la frontière entre assurer la signification, la dimension de son
la vie et la mort, elle explicite cette limitation qui est équivoque foncière. C’est de cette équivoque que se
aussi la limite de l’impossible-à-dire que nous saisit le deuxième ordre des interprétations secondes,
avions évoquée tout à l’heure sous les espèces de mais c’est cette fois pour la porter au mystère : plus
l’assomption, par le Dasein, qu’il ne saurait avoir – précisément au mystère du Nom. Que nous dit, en
ni savoir –l’expérience de sa propre mort. Aussi ce effet, cette lignée d’interprétations ? Non pas qu’il y
qui y est en débat est-il l’énigme de la castration : le a un ensemble signifiant dont l’incomplétude peut
moment de la mort, l’existence de la mort portent être suppléée par une ou par des significations –ce
celle-ci à l’évidence pour chacun. Il y a une énigme qui fait de la Tora elle-même et de son commentaire,
pour le vivant qui parle, et qui se trouve présentifiée de cet ensemble Tora écrite - Tora orale, le cercle
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monocentrique qui vaut comme Nom-du-Père. Non ! un Nom de Nom de Nom de Nom : «Pas de Nom qui
Dans cette autre lignée interprétative, l’ensemble soit son Nom – Propre, commente Lacan, sinon le
signifiant dont il s’agit est foncièrement donné Nom comme ex-sistence» 34. De l’autre côté, en tant
comme inconsistant, parce que la véritable qu’il constitue l’Autre de l’Autre des récits et des
consistance est ailleurs. Le texte même se déploie commandements, ce Nom devient le Nom du sujet
sur deux axes : d’un côté, celui du message (et du supposé savoir, et – comme tel – il scelle la remise à
message compréhensible par les humains), fait de Dieu de la supposition de savoir 35. Dans l’un et
récits et de commandements ; de l’autre côté, celui l’autre cas, le transfert semble donc être le moteur de
du Nom divin qui en nomme la véritable l’interprétation, tandis que le Nom de Dieu sera le
consistance. De telles conceptions sont développées sceau qui saisit ensemble dans l’Autre la jouissance
dans un grand nombre de spéculations de la en quoi il consiste (mais qui n’est que la jouissance
Kabbale, comme nous en trouvons quelques aperçus dont je le fais en la lui cédant) et la réponse
dans les ouvrages de Gershom Scholem. Pour supposée à l’énigme de cette jouissance (quand bien
certains, la Tora est tissée avec le Nom (c’est-à-dire même cette réponse resterait elle-même une
le Nom de Dieu). Elle est (comme dit Gershom énigme).
Scholem) une «unité mystique dont la fin première L’interprétation dans l’analyse détachera-t-elle de
n’est pas de transmettre un sens spécifique, mais son Nom de Nom-du-Père le sujet supposé savoir ?
plutôt d’exprimer la puissance et le plein pouvoir de C’est alors un masque qu’elle lèvera, cependant que
Dieu qui semblent être concentrés dans son Nom» : les Noms du Nom-du-Père (car il n’y en a pas qu’un
sans doute, «communication, message de Dieu à seul, donc pas un seul, qui lui convienne) auront pu
l’homme» ; mais, surtout, «action secrète de la être «déclinés». Ceci implique sans doute que, pour
puissance divine qu’on ne peut connaître que par le l’analyste à qui l’on s’adresse, le sujet supposé
vêtement tissé par les Noms» 29. savoir ne se scelle pas d’un Nom.
Nous avons clone deux variétés distinctes, deux
1. STAROBINSKI-SAFRAN E., Le buisson et la voix, Paris, Albin Michel,
orientations distinctes dans ces interprétations. Elles 1987, p. 56.
ont cependant en commun d’être «au service du 2. PIRQÉ AVOT, Commentaires du Traité des pères, Paris, Verdier, 1990, p.
227 –LACAN J., Le Séminaire, «Les Noms-du-Père» (inédit).
Nom-du-Père» 30. Dans la première perspective, le 3. Deutéronome XXXIV, 6.
Nom-du-Père est implicite au sujet supposé savoir 4. STAROBINSKI-SAFRAN E., op. cit., p. 61.
5. PIRQÉ AVOT, cit.
que le seul questionnement sur le sens suffit à 6. LACAN J., «Radiophonie», Scilicet n°2-3, Paris, Seuil, 1970, p. 81 ; Le
former comme l’horizon de ce questionnement. Séminaire, Livre XVII, L’envers de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1991, pp.
156-157.
Dans la deuxième perspective, le Nom-du-Père est 7. LEACOCK S., «Les naufragés de La Dorade», Paris, Julliard, 1966, pp. 18-
explicite (du moins explicite en tant qu’il est un 23.
8. HEIDEGGER M., Sein und Zeit, §47, Max Niemeyer Verlag, 1986, p. 237
Nom), et il nomme ce qui ne peut être traduit, pour (Traduction E. Martineau).
nous, que comme la jouissance divine qui, comme 9. Ibid., §50 et §52, p. 250 et pp. 258-259 - LACAN J., Écrits, Paris, Seuil,
1966, pp. 321 et 348.
telle, ne comporte nullement un appel à l’Autre de la 10. SCHOLEM G., La Kabbale et sa symbolique, Paris, Payot, 1980, p. 60.
communication. Le Nom fait la frontière entre 11. MONHEIT M., cours 1994-1995.
12. MONHEIT M., loc. cit. ; STAROBINSKI-SAFRAN E., op. cit., p. 60.
l’autisme de Dieu (sa jouissance autistique) et le 13. MONHEIT M., loc. cit. ; EISENBERG J., GROSS B., Le testament de
message de Dieu (la communication entre Dieu et Moïse, Paris, Albin Michel, 1996, p. 392.
14. Psaume 126, 5.
l’humain) 31. 15. Ainsi le Maharal répond-il au Mizrahi (M. Monheit, lac. cit.).
Deux axes du texte divin se dessinent ainsi : d’un 16. LEIBOWITZ Y., Brèves leçons bibliques, Paris, Desclée De Brouwer,
1995, p. 286.
côté, message fait de récits et de commandements, il 17. MUNK E., La voix de la Thora, Fondation Samuel et Odette Lévy, 1991.
règle par là mon mode de jouissance selon le permis Le Deutéronome, p. 378.
18. MONHEIT M., loc. cit.
et l’interdit ; de l’autre côté, Nom ineffable, il 19. Néhémie 8, 8 et le commentaire du Talmud ; «Ray dit : Que signifie : Ils
désigne une jouissance radicalement étrangère à lisaient dans le livre de la loi de Dieu, d’une manière distincte, et ils en
indiquaient le sens, pour faire comprendre ce qu’ils avaient lu (Néh., 8, 8) ? Le
l’échelle des commandements. Dans cette livre de la loi de Dieu, c’est le Texte lui-même ; d’une manière distincte, c’est-
perspective, le Nom-du-Père est conçu comme ce à-dire en le traduisant (i. e. en araméen) ; et ils en indiquaient le sens : allusion
à la division en versets ; pour faire comprendre ce qu’ils avaient lu : allusion à
dont est tissé entièrement le texte des lettres de la la ponctuation.»
Tora soit Nom mystique de 12, de 42 ou de 72 20. NACHMANIDE, La dispute de Barcelone, Paris, Verdier, 1984.
21. SCHOLEM G., Le Nom et les symboles de Dieu dam la mystique juive,
lettres32 soit tétragramme imprononçable, qui sera Paris, Éd. du Cerf, 1983, p. 70 ; où l’on trouve une traduction de ce texte.
énoncé par le terme qu’on traduit habituellement par J’utilise de préférence la traduction de Michel Monheit.
22. On rapprochera LACAN J., «Proposition du 9 octobre 1967 sur le
Le Seigneur, lequel est explicitement haChem, le psychanalyste de l’École» Scilicet n°1, Paris, Seuil, 1968, pp. 20-21 : «[…] ça
Nom, donc un Nom du Nom. Ce qui fait que nous s’articule en chaîne de lettres si rigoureuses qu’à la condition de n’en pas rater
une, le non-su s’ordonne comme le cadre du savoir.»
avons bien ici, avec le Nom de Dieu, un Nom de 23. MONHEIT M., loc. cit.
Nom de Nom 33, et même (si l’on en croit certains) 24. STAROBINSKI-SAFRAN E., op. cit., p. 60. Je cite le Gaon de Vilna, en
abrégeant un petit peu, d’après la traduction de Michel Monheit.
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25. Profitons-en pour saluer cet uno por uno qui est un vrai pas-tout. Il en va de même avec la poésie. Prenons, par
26. FREUD S., «Constructions dans l’analyse» (1937), Résultats, idées,
problèmes, T. II. Paris, PUR 1985 ; MILLER J.-A., «Marginalia de exemple, le texte en prose sur le sourire de Pierre-
Constructions dans l’analyse», Cahier n°3, 1994 ; LACAN J., «Conférences et
entretiens dans des universités nord-américaines», Scilicet n°6-7, Paris, Seuil,
Jean Jouve, Dans les années profondes 4: la bouche
1976, p. 43. y est à la fois orifice charnel et lumière ; le sourire,
27. Deutéronome, XXXIV, 10. quant à lui, déchirement et révélation, ce qui rejoint
28. STAROBINSKI-SAFRAN E., op. cit., p. 56. Job, 20, 6-7.
29. SCHOLEM G., La Kabbale et sa symbolique, op. cit., pp. 53 et 56. le surgissement ou «l’accident» 5 qui se produit sous
30. Une expression qu’emploie Jacques-Alain Miller, «L’interprétation à le pinceau de Bacon. Le corps se découpe sous la
l’envers», La Cause freudienne n°32, Paris, 1996, p. 13.
31. D’où le problème : pourquoi même y a-t-il un message ? cisaille de la pulsion. Or, l’art ne se réduit pas à la
32. SCHOLEM G., Le Nom et les symboles de Dieu dans la mystique juive, op. sublimation d’une pulsion. Il est aussi ce reportage
cit., pp. 62-63.
33. LACAN J., «Préface à L’éveil du printemps», Tragédie enfantine de Frank où arrivent l’inattendu, l’accident, voire l’énigme,
Wedekind, Paris, Gallimard, 1974, p. 12. qui en feront une véritable création. Cette dernière
34. Ibid.
35. Cette thèse conjoint le commentaire avec une réflexion à partir de deux surgit sans savoir, sans recherche préalable dans le
propositions de Lacan nouées ensemble ici : sur la remise à Dieu (Écrits, p. paysage sublimé des pulsions, et la seule intention
872) ; sur le sceau que constitue le Nom-du-Père («La méprise du sujet
supposé savoir», Scilicet n°1, p. 39). de l’artiste, dans un premier temps, est de peindre,
peindre, encore peindre…
La création et le symptôme dans notre modernité Ainsi en va-t-il du texte de Pierre-Jean Jouve qui
Lilia Mahjoub décrit d’abord la bouche comme une planche
d’anatomie pour ensuite passer aux fonctions de cet
orifice et finir par y jeter la lumière. Le possible de
Je partirai d’une définition du symptôme en tant que la pulsion s’y conjugue à l’impossible de «cet acte
c’est ce qui relève d’une création répondant à étrange», de «ce sourire qui s’ignore», de «la porte
quelque chose qui ne va pas dans le réel. À ce titre, qui donn[e] sur l’être intérieur», de ce qui «à
la psychanalyse est non seulement une création mais l’ombre de la parfaite lumière […] ressemble au
aussi un symptôme. Pour qu’elle dure, il s’agit bien crime.»
de maintenir le couple création-symptôme. Bacon aurait aimé, disait-il, peindre le sourire mais
La psychanalyse comme telle a donc introduit du ce n’étaient que bouches tordues, déformées qui
nouveau dans le monde et, quoi qu’on dise, elle a s’imposaient sur sa toile. « […] ce qui faisait les
modifié ce dernier. Elle a eu des incidences sur ce orbites, le nez, la bouche, c’étaient juste –si vous les
qui clochait fondamentalement dans la création du analysez –des formes qui n’ont rien à voir avec des
sujet parlant, à savoir le rapport homme-femme, yeux, un nez, une bouche.» 6 Le peintre perdait ainsi
mais elle en a eu aussi sur toute création. Lacan a l’image et poussait son acte jusqu’à «rendre la chose
d’ailleurs insisté sur ce point, en énonçant que encore plus poignante, encore plus proche» 7. Dès
«Freud [avait fait] rentrer, une fois pour toutes, cette lors, il s’agissait de «formes accidentelles», pour
image du monde, ces fallacieux archétypes, là où ils reprendre son expression, n’ayant rien à voir avec
doivent être, c’est-à-dire dans notre corps.» 1 Dès «l’intervention d’une inspiration» 8. Ces formes
lors on ne saurait rêver d’un contact total entre ce accidentelles, à prendre comme ce qui survient, ce
corps et le monde et «à l’horizon, d’un style de vie qui tombe 9, pourraient aussi bien prendre le nom de
dont le poète nous montre la direction et la voie symptôme, en tant qu’elles recèlent un réel et
[…]» 2. Avec ce corps, désormais découpé par la qu’elles touchent à «cette limite où elle[s] se
pulsion, le poète a dû lui-même se transformer rebrousse[nt] en effets de création»10, pour reprendre
précédant comme toujours le psychanalyste. cette superbe formule de Lacan. Au contraire de
Après Freud, mais encore de par le fait du progrès Freud qui voulait démontrer l’inconscient, et à
technique et scientifique, la poésie, la peinture, l’art, travers sa recherche sur Vinci, le fantasme
en un mot, ont donné lieu à de l’inédit. Nous ne inconscient, Lacan reste au plus près de ce
sommes plus, en effet, au temps de l’étude de rebroussement, de l’accident, de cet «accident
l’écorché dans les écoles de peinture, ce «maudit montant sur la tête d’un autre» 11 et qui fait que
écorché» 3 dont Diderot parle dans sa critique de l’artiste devient Autre à lui-même.
l’académisme de ces écoles. Nous sommes Ce qui faisait symptôme dans une œuvre, à savoir
maintenant au temps où le corps est sondé, l’inachevé, le défaut d’une œuvre, telles que celles
échographié, scannérisé, et cela a des conséquences, de Vinci et de Michel-Ange, est désormais intégré à
comme le faisait remarquer Francis Bacon à propos l’œuvre comme témoignant de la fureur créatrice de
de l’influence de la radiographie, et plus précisément l’artiste. Il en va ainsi depuis Rodin, où il n’est plus
à propos du tableau Après le bain de Degas, où l’on question d’inachèvement mais de l’arrachement au
découvre une façon nouvelle de faire saillir une réel de quelque chose qui maintient une continuité
colonne vertébrale.
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avec ce réel, et ce au point même où celui-ci s’est se produit souvent pour un homme. Il en va de
déchiré. même pour une femme.
À notre époque, il semble que le réel résiste plus à la Ne s’agit-il pas, à l’instar du poète quand il invente
création. Tout le monde pourtant aspire à créer. l’amour dans sa poésie, de créer un lien vivable sur
C’est notable dans l’écriture. La production de livres le fond d’un impossible rapport, celui de l’homme et
est pléthorique. Or, la production n’est pas la de la femme ? Mais cela ne peut partir que d’un
création. Arthur Cravan, le neveu d’Oscar Wilde, point d’inexistence, à savoir que pour un homme la
ironisait sur le fait que «dans la rue on ne verra femme élue se prête à cette création de par son
bientôt plus que des artistes et l’on aura toutes les inexistence d’Autre. Inexister ne veut pas dire
peines du monde à y découvrir un homme.» 12 s’effacer, voire s’annuler, ou, à l’opposé, être un
L’homme croit ainsi créer, et il le croit déjà avec la homme, faire l’homme, du fait de l’inexistence de la
femme, tel que le souligne Lacan dans son femme. Il y a des modes d’existence à partir de
Séminaire Encore 13 : «Il crée-crée-crée la femme. l’inexistence qui sont propres à chaque femme. C’est
En réalité, ajoute-t-il, il la met […] au travail de ce qui entraîne que l’une puisse plus compter que
l’Un.» Qu’est-ce à dire, si ce n’est qu’il la met au d’autres, parce qu’elle y aura mis du sien, certes,
travail de sa solitude et qu’en tant qu’Autre, elle mais aussi parce qu’un homme la reconnaîtra
n’en est pas moins barrée. De son côté, en effet, «il comme causant son désir.
n’est pas nécessaire qu’une femme soit créative pour J’ajouterai que créer dans la psychanalyse et créer
être intéressante» ce qui ne veut pas dire qu’elle ne une femme, voire un amour, relèveraient en fin de
crée pas, elle aussi, mais à ce titre elle ne se compte d’un même symptôme, et ce à partir de
distingue pas de l’artiste homme : «[…] il suffit, l’inexistence de l’Autre, à écrire selon Lacan: S (A).
nous dit Lacan, qu’elle compte.» 14 Ainsi, une Si l'on veut bien faire un petit tour du côté de ce qui
femme n’existant pas comme telle, comme la se passe dans notre monde actuel, pour y déceler du
femme, trouverait son existence à partir de l’homme nouveau en matière de formes de symptôme,
qui la crée, c’est-à-dire qui la barre. C’est de cette j’évoquerai une récente création à laquelle le
façon qu’elle peut compter, voire se compter, quotidien Libération 15 a consacré cet été ses quatre
comme étant l’au-moins-une. Elle peut, d’ailleurs, à premières pages, à savoir une femme virtuelle. Il
ce point compter pour un homme qu’elle en devient s’agit d'une Ève immatérielle à laquelle tout un
son symptôme. Mais encore faut-il que ce symptôme public, et plus spécialement masculin, peut avoir
ne devienne pas insupportable au point d’en être accès. Elle s'appelle Lara Croft et elle est l'héroïne
ravageant pour les deux partenaires. d'un jeu vidéo intitulé Tom’s Raider, au succès de
Ève, la Hava biblique, fut créée à partir de l’homme, vente gigantesque. Des sites Internet se chargent
à partir de la chair de l’homme, lui-même créé par même ’e détourner l'image officielle de Lara Croft,
Dieu comme sa réplique. Ève n’est pas, quant à elle, qui, après avoir été habillée par les plus grands noms
la réplique de Dieu et, en ce sens, elle n’aura pas à de la haute couture, fait l'objet de déshabillages
créer pour imiter Dieu, à l’instar de l’homme quand divers.
celui-ci croit créer. Il n’est d’ailleurs pas sûr que Nous sommes ici dans le registre de la pulsion. Et si
l’homme imite Dieu, il pourrait aussi bien, dans son Lara Croft s’avère «un symptôme» d’une nouvelle
pouvoir de création, démontrer le défaut de Dieu, culture, ainsi que nous le lisons dans Libération,
c’est-à-dire faire la preuve de l’insuffisance de «telle la sentinelle avancée d’un peuple virtuel
l’œuvre divine et partant de son inexistence. On encore à nos portes mais auquel notre monde offrira
pourrait ainsi s’expliquer pourquoi certains très certainement une place et une attention toujours
inventeurs et savants finissent par introduire Dieu croissante», elle reste cependant cette icône, cette
dans leurs découvertes, soit l’impossible-à-supporter femme-image qui ouvre à un nouveau marché. C’est
de l’inexistence, suite à leur angoisse face au réel bien plutôt de production, dont il s’agit dans ce cas,
saisi. L’homme aurait donc le choix entre faire que de véritable création au sens d’un symptôme qui
exister Dieu et faire exister une femme en la créant. résiste.
Avoir une femme comme symptôme et avoir la Tom’s. Raider est encore comparé au cinéma du
religion comme symptôme, cela ne donne pas les réalisateur américain David Griffith qui utilisa de
mêmes résultats. Dans le premier cas, la façon magistrale des procédés techniques jusqu’à les
psychanalyse peut introduire du nouveau : avoir une élever au sublime du chef-d’oeuvre. Son film
femme comme symptôme en début et en fin L’intolérance, en 1916, est considéré comme un
d’analyse, varierait. C’est ce qui fait que, le tournant dans le cinéma, après lequel plus rien ne fut
Symptôme se modifiant, le choix d’une autre femme comme avant.
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changement dans la présentation des symptômes, résonnent dans le miroir. Ce qui n’est pas sans
thème qui sera traité par la communauté analytique. évoquer le commandement du surmoi.
La présentation est différente mais la référence est Sa carrière a commencé soudainement à l’âge de
toujours la même : le réel en jeu dans le symptôme quatorze ans. Elle a quitté sa ville natale et la vie
passe par le fantasme. Par l’extravagance des défilés, familiale pour vivre avec d’autres jeunes filles mais
de nouveaux aspects formels de symptômes elle n’a pas pu supporter longtemps le contact
apparaissent, l’hystérie paraît autre et n’est pas quotidien avec ses semblables.
l’exclusivité de l’univers féminin. De façon soudaine également, elle abandonne son
Freud accentue cet aspect de couverture dans les travail à dix-huit ans après avoir attrapé la
formations de l’inconscient, ne se laissant cependant «maladie». Elle reprend ses études mais ne revient
pas tromper sur la provenance du pulsionnel dans la pas dans sa famille.
formation des symptômes. Un facteur s’ajoute à la maladie : la relation
Articuler symptôme et fantasme dans l’expérience affective qui pèse dans la décision de s’éloigner des
analytique devient indispensable pour cacher l’éclat feux de la rampe. Son ami, bien plus âgé, rompt sa
de l’écoute analytique par les nouveautés contenues solitude et elle peut alors penser à elle-même. Elle
dans la présentation formelle du symptôme, se commence à penser à travers lui ; elle arrive au
maintenant bien en deçà de la fixation de sa cabinet par le biais de la demande de l’Autre.
jouissance. Ayant un frère jumeau, elle est habituée à penser
Suivons l’arrivée de ce mannequin au cabinet, dont avec l’autre semblable. Elle est l’aînée, non
le symptôme apparent est l’anorexie sociale : elle seulement la plus vieille mais la plus sûre, la plus
s’est mise à nu au fur et à mesure des entretiens audacieuse, la plus jolie, etc. Le frère est en reste, il
préliminaires. est moins courageux, il a moins de succès, il est
À l’autre bout du fil, j’entends une voix frêle source de préoccupation.
sollicitant l’indication d’un psychanalyste dans son Dans le métier de mannequin, elle a toujours visé
quartier, curieuse façon de demander une analyse ; plus haut. Dès son arrivée dans la grande ville, elle a
un quartier dépourvu de psychanalyste pouvant être été invitée à être photographiée à l’étranger. Le
source de problème dans cette mégapole qu’est Sáo succès professionnel n’a cependant pas été la cause
Paulo. Je lui demande de me rappeler afin que je me du désordre créé par la solitude. Elle était habituée à
renseigne. se voir à travers l’autre, le frère marqué du signe
Plusieurs mois plus tard, la même voix s’identifie et moins.
souhaite fixer un entretien, quoique la localisation L’anorexie s’est transformée, changeant de décor,
urbaine de mon cabinet n’ait pas changé. tout en maintenant les troubles alimentaires. Le
De premier abord, elle révèle un problème, à symptôme véhiculé par la parole de l’analysante, qui
première vue, d’ordre social. Jeune et belle, elle a a pris corps dans le camp de l’Autre, y compris
travaillé comme mannequin et a attrapé une maladie l’analyste : sa vie se déroule au service de l’Autre,
professionnelle. Elle accuse l’atmosphère nocive vie sans valeur, sans protestation. Lacan parle de
dans laquelle travaillent les mannequins : ambiance jouissance liée à l’appétit de la mort.
de compétition et d’intrigues. L’une d’elles est le Elle a trouvé la protection qu’elle cherchait dans
centre de l’attention des autres et, notamment, de la l’homme. Se laisser mener docilement par le fiancé
personne responsable de toutes ; celle-ci a été la Pygmalion. Protection exigeante, il la veut toujours
première à lui signaler la maladie. En somme, plus préparée. Elle suit plusieurs cours en même
l’ambiance de travail serait l’agent transmetteur du temps pour atteindre plus rapidement ses objectifs.
virus. Devant l’exigence, l’anorexie est un laisser-aller,
Elle situe le symptôme comme difficulté de se cédant à son désir. Son destin serait-il d’être
nourrir causée par la panique à l’idée de grossir. Elle transformée par Pygmalion ?
est capable de rester sans manger, sans aucun Elle ne veut plus rien savoir de son travail comme
appétit, dès qu’elle constate la moindre lourdeur mannequin. Elle dit avoir un blocage. Elle refuse de
dans les jambes. Dans les heures difficiles, le miroir fréquenter les endroits de rencontre du monde de la
devient le confident ; elle recourt à celui-ci mode. Elle évite jusqu’aux possibles rencontres
d’innombrables fois de façon compulsive. L’image accidentelles.
complète contient une voix qui ne cesse de lui dire : Il est doux de se laisser mener, si l’on pense à la
«eh bien, tu es possédée par la maladie». Ces mots formule de Lacan «le sujet est heureux». Mais une
qu’elle a entendus de la bouche de la dame ébauche de réaction va poindre dans l’intérêt pour
les études de nutritionniste ou de publicité, ce qui
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s’oppose nettement au fait de se laisser mener par les naissance. Ces troubles sont-ils donc à considérer
signifiants de l’Autre. comme de nouveaux symptômes pour la
L’engagement augmente au cours des séances. Au psychanalyse ? Le fait qu’ils fleurissent aussi bien
sujet qui ne demande rien, l’analyste répond par un dans les ouvrages savants comme source étiologique
rien-à-demander. intarissable des troubles à venir, de l’alimentation,
L’étude sur les diètes alimentaires peut signifier un du sommeil, des sphincters, du comportement, que
début de demande pour le sujet qui se refuse à dans la presse féminine, sous la forme classique des
manger afin de faire fuir le fantasme dans le miroir. «conseils aux mères», est-il l’indice de ce qui vient
L’image reflétée est celle de l’autre semblable, le faire symptôme, si ce n’est dans la civilisation, au
frère atteint de psoriasis depuis la puberté, autre moins dans la famille ? L’essor actuel de la
signe de moins. «bébologie» vient-elle marquer «le retour de la
L’inversion de la demande entre elle et l’analyste vérité dans les failles d’un savoir» 1, et si oui,
n’est rien face à la demande de l’Autre qui, dans le laquelle, est-il le signe d’un réel qui se met en
fantasme du névrosé, prend fonction d’objet, la travers, et si oui, lequel ?
faisant obéir. D’autant plus que l’objet est le rien 2. C’est à partir de mon intervention, ponctuelle mais
Sa demande en ses débuts a permis la mise en route de longue date, dans un service de néonatalogie que
de la règle fondamentale, non seulement dire je tenterai de répondre à ces questions, pour dégager
n’importe quoi, y compris parler du blocage, mais les conclusions auxquelles nous amène la clinique
aussi éveiller rêves et souvenirs. On est loin des situations qui s’y rencontrent. Ces situations ont
d’aborder la mère irrépréhensible qui ne veut que pour caractéristique de proposer à l’évidence
son bien, même si elle est au loin s’occupant de son sensible des données qui vont être élevées au statut
frère. On ignore aussi comment elle traversera la de faits étiologiques incontestables : la séparation
dévastation de cet Autre maternel. d’un enfant et de sa mère du fait de l’hospitalisation
Peu à peu, elle ne se laisse plus mener si docilement, d’une part, et d’autre part la réalité de l’atteinte
elle se plaint de la solitude, du cercle dans lequel elle somatique avec l’intervention massive de la
vit, du manque de vie familiale, ce qui la renvoie technique médicale sont régulièrement désignés dans
chez ses parents. la littérature spécialisée comme les éléments
L’unique sortie qui lui reste est de s’interroger de fauteurs de troubles : carences du côte de l’enfant,
plus en plus sur son désir. L’accès à la parole est le difficultés d’investissement du côté de la mère
moyen que la psychanalyse utilise pour poser des jusqu’à des tableaux cliniques forgés pour l’occasion
freins à l’appétit de la mort. À l’horizon, il y a des – confusion existentielle, «maternalité blanche».
risques, le pouvoir de la parole n’est pas totalement En ce qui concerne la séparation, disons brièvement
assuré. Entre la mère irrépréhensible et le fiancé qu’elle vient faire consister dans l’imaginaire ce
protecteur, elle risque d’être submergée, ou, suivant «fantasme postiche de l’harmonie logée dans
l’expression de J.-A. Miller, condamnée au l’habitat maternel» 2, dont Lacan parle dans son
«monologue autiste» dans sa jouissance de se laisser «Discours de clôture des Journées sur les psychoses
mener. chez l’enfant». L’enjeu est d’importance, puisque
Lacan précise dans les lignes suivantes que c’est
1. MILLER J.-A., «Sobre Die Wege der Symtombildung», Freudiana,
Barcelone, 1977, p. 43. alors la place de l’objet a qui n’est soustrait à aucune
2. LACAN J., «Subversion du sujet et dialectique du désir dans l’inconscient prise exacte et que ce dont il s’agit, c’est de
freudien» Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 817.
s’opposer à ce que ce soit le corps de l’enfant qui
réponde à l’objet a 3. À cette séparation conçue
Trouble de la relation ou tranchant du symptôme selon une logique de la frustration (l’enfant réel ne
Daniel Roy correspondrait pas à l’enfant imaginaire), il fallut
opposer, pour rendre compte des phénomènes
Dépister, prévenir, savoir reconnaître, traiter, cliniques rencontrés, en particulier l’angoisse,
équilibrer les troubles de la relation mère-enfant ou l’«inquiétante étrangeté», une approche solidement
les troubles des interactions, telles sont quelques- étayée sur l’enseignement de Lacan, posant d’un
unes des rudes tâches auxquelles sont attelés, depuis côté les coordonnées symboliques et imaginaires de
déjà plusieurs années, les divers praticiens de la l’attente de l’enfant, vectorisées par la dialectique de
santé et de la santé mentale intervenant auprès des la castration, et d’un autre côté l’irruption de
femmes enceintes, des parturientes, des nouvelles quelque chose qui n’était pas attendu, un réel hors
mères et des enfants nouveau-nés, en particulier les sens.
enfants hospitalisés dans les jours qui suivent la
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Un article récent, paru dans les Archives de naissance, avec l’accueil de nouveaux-nés pesant
pédiatrie, écrit par des pédiatres et des quelquefois moins de 700 grammes.
pédopsychiatres, fait le point sur la prise en charge L’efficacité de ces interventions repose sur un savoir
psychique de l’extrême prématurité et affirme que qui forclôt le sujet et qui ne rencontre pas d’autres
«la question ne se pose plus seulement en termes de limites que ses conditions techniques de possibilité.
séparation, et que ce qui domine actuellement, c’est La conséquence en est de dénuder ce qui était
l’impact qu’ont sur les parents le monde hyper- recouvert par les idéologies du père, à savoir que
technique […] et l’aspect étrange du bébé […]. Cette sexualité et procréation sont fondamentalement
surprésence du réel entraîne souvent une réaction de distinctes. Maintenant, tout le monde le sait, et il n’y
sidération traumatique […]. Enfin les progrès a plus que le pape pour maintenir que sexualité et
réalisés ont mis à l’épreuve les médecins en les procréation doivent rester «conjointes». Seulement,
confrontant à de difficiles questions d’éthique.»4 l’irruption de cette disjonction dans «la subjectivité
Tant qu’il s’agissait de séparation, on pouvait encore de notre temps» se fait grâce à un opérateur, la
tenter d’y parer ; maintenant, face à la technique, les science, qui exclut toute subjectivation corrélée à un
auteurs renvoient à la réflexion que mène la désir.
profession sur le plan de l’éthique. Face à l’Autre Il y a des impacts très précis de cette irruption dans
qui n’existe pas, restent les comités d’éthique, le social : dans le symbolique, nous sommes bien,
comme l’ont démontré cette année J. A. Miller et É. comme Lacan l’annonce dans sa «Proposition du 9
Laurent dans leur cours. octobre 1967», à l’aboutissement du mouvement de
Mais nous ne parlons pas du même réel. Certes, il y réduction du mythe œdipien à l’idéologie œdipienne
a dans ces services un réel issu de la science au service de la famille conjugale. C’est en effet la
extrêmement prévalent, appareillage très sophistiqué famille conjugale qui tente de faire croire que l’acte
qui entoure l’enfant malade ou prématuré, sexuel et le fait d’accueillir un enfant ont les mêmes
interventions chirurgicales spectaculaires réalisées coordonnées ; ce en quoi elle se vérifie être une
avant ou après la naissance, tout cela repris en entreprise de sauvegarde du «phallus d’Osiris
termes savants ou populaires qui composent le embaumé», les modernes Isis n’étant pas les
bruissement de la langue autour de ces enfants et qui dernières à le maintenir à flot. Dans l’imaginaire, si
apparaissent ici pour ce qu’ils sont, à savoir des Lacan mettait en valeur en 1967 la faveur que
signifiants susceptibles de faire signes, attributs pour «reçoivent les identifications imaginaires» dans les
le sujet, selon l’accueil qui leur sera fait par l’Autre, structures de groupe 7, un pas de plus, semble-t-il,
cette mère-là, ce père-là. «Le corps (ici le corps de est franchi et nous situerions volontiers ce point de
l’enfant), à le prendre au sérieux, est d’abord ce qui fuite comme «clonage identificatoire», trouvant ainsi
peut porter la marque propre à le ranger dans une son modèle dans la duplication à l’infini du même.
suite de signifiants.»5 C’est à cette place, celle d’une Nous rencontrons ce mécanisme poussé à l’extrême
marque signifiante, que vient s’inscrire une atteinte par certaines mères toxicomanes face au syndrome
somatique à la naissance. «Dès cette marque, il [le de sevrage de leur enfant : une identification qui est
corps] est support de la relation, non éventuel, mais une assignation, détachée de toute amarre
nécessaire […].» 6 D’où l’importance du statut de symbolique, supportée par un court-circuit
cette marque dans l’Autre selon qu’elle est corrélée imaginaire, étayée sur un réel biologique. Mais cette
à un désir, qu’il soit assumé ou refoulé, ou bien mise à mal des semblants œdipiens et
démentie, ou forclose. En effet, c’est en tant qu’elle d’identification au groupe, dans notre société
inclura le manque que cette marque opérera cette véhiculée par la science met surtout en valeur le
négativation de jouissance qui répartit corps et chair. troisième point de fuite, dans le réel : l’enfant se
Le phallus trouve là sa fonction incorporelle, mais trouve pris effectivement dans «notre avenir de
qui incorporée fait l’affect et vient régulièrement marchés communs» et dans l’«extension de plus en
troubler la relation, comme nous en avons le plus dure des procès de ségrégation» 8.
témoignage clinique avec le fameux baby-blues. C’est bien ce mouvement qui fait apparaître l’enfant
Le point vif et actuel de la question n’est pas là, comme mis en circulation sur le marché en tant
mais plutôt dans l’intervention de la science tout au qu’objet de consommation, et non pas comme corps
long de la fabrication de l’enfant, c’est-à-dire dans le support de signifiants sur le marché du désir, ce qui
processus de reproduction : à la conception, avec les est la condition de tout parlêtre.
techniques de procréation médicalement assistées ; C’est à partir de là que nous pouvons situer l’impact
pendant la grossesse, avec les échographies et de cette béance de structure, entre sexualité et
l’ensemble du suivi des grossesses à risque ; à la procréation, pour une femme qui vient à supporter le
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signifiant mère, un homme le signifiant père. Il y a Une séquence clinique permettra de situer plus
une solution freudienne, qui se vérifie régulièrement précisément ce qui vient faire «retour de
dans les cures de sujets névrosés, mais qui se révèle l’impossible». Cette jeune femme vient d’avoir des
précaire pour beaucoup de parlêtres : c’est jumelles, qui ont été hospitalisées toutes les deux
l’actualisation de l’énigme d’où viennent les mais dont l’une a présenté un ennui de santé
enfants ?. Freud en a dégagé les deux grandes particulier. Tout va bien, sauf que rien n’est prêt
modalités de réponses : d’une part l’Œdipe et ses pour accueillir ces enfants, qu’ils déménagent le
issues identificatoires qui, si elles sont diverses et week-end où les enfants doivent sortir, que la mère a
différentes selon le sexe, restent chacune corrélées fait un malaise et qu’elle s’obstine à employer le
aux parents et leur rapport ; d’autre part les théories singulier quand elle parle de ses enfants. Je la
sexuelles infantiles et leur cicatrice fantasmatique, rencontre. Très vite, elle me dit que ce qui l’a
qui traitent le reste pulsionnel que l’Autre œdipien «traumatisée», c’est l’arrivée des enfants avec cette
n’encaisse pas. Mais il y a une solution lacanienne, césarienne sous péridurale, surtout les bruits qu’elle
qui diffère de celle de Freud, à la fois plus prudente a entendus, comme des bruits d’aspiration. Elle a vu
et plus radicale. Il l’amène dans «L’Etourdit», en aussi quelque chose dans le reflet des instruments
déplaçant l’énigme freudienne de façon à relever le qui formaient miroir, mais heureusement, elle n’a
défi du discours de la science : «Comment l’homme pas vu ses enfants : mon mari l’a interdit, il savait
se reproduit-il ?» Réponse : «À reproduire la que je ne le supporterais pas. Elle parle alors de son
question» 9, indiquant dans la polysémie de cette malaise et se souvient qu’elle a déjà eu une crise
phrase à la fois la répétition sous laquelle le sujet comme cela il y a dix ans, après un bac blanc, juste
succombe, à chaque coup divisé, et la nouveauté avant les fêtes. Là, ça lui est arrivé dans un magasin
d’une énonciation, d’un dire en acte. Remarquons de vêtements pour bébés. Ah, elle se souvient, il y
que nous avons là la structure formelle du symptôme avait une lumière particulière, comme un
avec sa double face réelle de répétition et signifiante. scialytique, la même lumière que lorsqu’elle a passé
Un acte seul, en effet, peut répondre à un EEG après son premier malaise. Ce qui l’inquiète
l’irrémédiable, au sans-recours qu’est, en son fond, vraiment avec cette histoire, c’est de porter les
la naissance d’un parlêtre, d’une nouvelle créature enfants. Ça lui revient maintenant, ces bruits
humaine, notion qui, «de tenir au sujet, est préalable d’aspiration, ce sont les mêmes que quand son beau-
à toute fiction» 10. La clinique nous le rappelle, à père dentiste, le mari de sa mère, lui soignait les
l’occasion par le déclenchement d’une psychose à la dents.
naissance d’un enfant, et plus régulièrement par On entend bien dans cette séquence les ébauches de
toute une série de vacillations subjectives, angoisse, chaînes signifiantes refoulées qui se sont condensées
culpabilité, tristesse, qui témoignent de cet acte en sur ce signifiant aspiration, signifiant qui est venu
souffrance pour nouer fiction et réel, pour reprendre border ce réel insupportable à entendre, impossible à
une partition proposée par J. A. Miller dans son voir, que l’interdiction du mari est impuissante à
cours. Cet acte en effet concerne «un réel qui n’y est contrer et qui se déplace sur ses enfants. Comment
pas pris d’évidence» 11. Mais de quel réel s’agit-il ? ses aspirations, ses désirs, étaient-ils liés à ce réel
Particulier à chaque cas, il apparaît dans la impossible à encaisser, c’est-à-dire quel était le
contingence de la rencontre, à la naissance d’un nouage fantasmatique ici en cause ? Je ne le saurai
enfant, avec quelque chose qui se révèle de l’ordre pas et elle non plus, à moins d’une analyse ; mais
de l’impossible à supporter, à cerner, à encaisser par c’est à provoquer cette élaboration que le
le sujet. Plus que la gravité médicale de l’atteinte de psychanalyste a pu indiquer la nécessité d’un
l’enfant, c’est la dimension d’inattendu, d’incongru, virement du réel au symbolique, de ce travail
de rupture de promesse qui est au premier plan. particulier qui consiste à faire bord, par les
Deux traits cliniques font signes de ce réel en jeu : signifiants de son histoire, du réel inassimilable. Qui
d’une part un affect, l’angoisse, par sa présence d’autre que le psychanalyste pourrait indiquer cette
bruyante ou son absence paradoxale ; d’autre part un voie ? C’est en effet la voie d’un savoir étranger au
anachronisme, un effet de non-sens qui «n’est pas discours de la science.
rétroactif dans le temps […], mais bien actuel, le fait C’est ce retour de l’impossible, ce point de
du réel, [un] signifiant [qui] ressurgit comme couac condensation signifiante surgi souvent au plus fort
dans le signifié» 12. C’est un effet de condensation de l’angoisse, que je situerai comme étant le point
qui «fait le retour de l’impossible, à concevoir symptomatique régulièrement retrouvé : il a
comme la limite d’où s’instaure par le symbolique la strictement la même structure que le bruit de
catégorie du réel.» 13 l’appareil photographique entendu par la patiente
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paranoïaque du cas de Freud 14, mais n’a 9. LACAN J., «L’Étourdit», Scilicet n°4, Paris, Seuil, 1973, p. 12.
10. LACAN J., «Comptes rendus d’enseignement IV, La logique du fantasme»,
évidemment pas toujours les mêmes modalités Ornicar ? n°29, Paris, Navarin, 1984, p. 14.
phénoménales. Il est alors possible d’en élaborer une 11. LACAN J., Le Séminaire, Livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de
la psychanalyse, Paris, Seuil, 1973, p. 50.
clinique –selon qu’il fait irruption dans l’angoisse, 12. LACAN J., «Radiophonie», op. cit., p. 69.
qu’il se recouvre de la culpabilité ou de la recherche 13. Ibid.
14. FREUD S., «Commentaire d’un cas de paranoïa contredisant la théorie
de la faute, qu’il est dénié et fasse retour dans la psychanalytique» (1915), oeuvres complètes Vol. XIII, Paris, PUF, 1988, pp.
malédiction –selon la substance épisodique dont il 307-317.
15. LACAN J., «Deux notes sur l’enfant», Ornicar ? n°37, Paris, Navarin,
s’habille, c’est-à-dire selon l’objet pulsionnel 1986, p. 14.
prévalent. Soit les objets de la demande, orale ou 16. LACAN J., Le Séminaire, Livre XVII, L’envers de la psychanalyse, Paris,
Seuil, 1991, p. 91.
anale, et l’enfant se trouve en place d’être objet de
dévoration et/ou de rejet, par le sujet ou par l’Autre,
de don et/ou de rapt, toutes occurrences où il est La machine autistique de Temple Grandin
sous la menace d’un monstrueux sacrifice ; soit les Jean-Claude Maleval
objets du désir, voix et regard, ce qui, soudain,
regarde le sujet là où il pensait jouir de son bien, ce Employons pour l’appréhension de l’autisme la
qui, soudain, s’isole comme bruit ou voix de la méthode qui fut celle de Freud et de Lacan pour
conscience et vient faire dysharmonie – selon la dégager les mécanismes de la psychose : partir des
position du sujet par rapport au manque. formes les plus élaborées de la défense. On tient
Ainsi, à l’heure de la rencontre avec le réel sans loi, alors le texte de Temple Grandin pour un équivalent,
et la naissance d’un enfant est une de ces heures-là, concernant l’autisme, des Mémoires d’un
il est nouveau d’y introduire le symptôme, comme névropathe. 1
signe de ce qui revient toujours à la même place et La construction la plus haute de la défense
comme message à déchiffrer : il s’agit alors que autistique, orientée vers l’élaboration d’un Autre de
quelqu’un soit là pour indiquer la place d’un acte en synthèse, donne ici naissance à une machine
souffrance. régulante. Les effets auto-thérapeutiques de celle-ci
À défaut de cette marque symptomatique, c’est le sont incontestables, même si subsistent certains
corps de l’enfant qui vient occuper cette place et «le troubles : Grandin a pu suivre des études
symptôme somatique [devient] la ressource universitaires, obtenir un doctorat en science du
intarissable […] à témoigner de la culpabilité, à comportement animal, prononcer de nombreuses
servir de fétiche, à incarner un primordial refus» 15 ; conférences, occuper durablement un emploi
c’est là que s’ouvre l’espace des «troubles de la d’ingénieur, et elle exerce maintenant comme maître
relation» : là où le symptôme n’est pas reconnu à sa de conférences à l’Université du Colorado. Pour qui
place, c’est le trouble de la relation qui vient faire considérerait qu’il s’agit d’un parcours sans
connexion entre les fictions et le réel. Repris en équivalent parmi les autistes, rappelons qu’Asperger
chœur par les professionnels, il vient renforcer la signalait, dès 1944, les exceptionnelles capacités de
connivence sociale qui vise à «fixer l’enfant à la l’un d’entre eux, assistant en astronomie, nommé
mère» 16, à l’heure où les idéaux paternels n’y professeur à l’Université au début des années
suffisent plus, au mieux en venant masquer le jeu de cinquante. 2
leurre autour du phallus imaginaire, au pire en La machine régulante n’est pas un ordonnancement
faisant consister la place d’objet que l’enfant occupe d’un pan de la réalité équivalent dans le champ du
dans le fantasme de la mère. signifiant à l’organisation rigide de l’environnement
Au point même où le sujet a chance d’élaborer une immédiat des autistes infantiles de Kanner. Il s’agit
nomination de son cru, symptomatique, les troubles d’une invention du sujet, en quoi se discerne un pro-
de la relation viennent émousser le tranchant du duit de son énonciation, et donc une certaine
symptôme en proposant une nomination de pacotille restauration de la fonction du S1. Celle-ci présente
qui se tient à distance du ratage lié au sexe et du cependant la particularité de n’advenir que par
malentendu des jouissances. l’entremise d’un dépôt du signifiant unaire sur un
objet. Il semble qu’une des caractéristiques de
1. LACAN J., «Du sujet enfin en question», Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 234.
2. LACAN J., «Discours de clôture des Journées sur les psychoses chez
l’autiste, toujours confronté à un Autre réel, tienne
l’enfant», Enfance aliénée, Paris, 10-18, 1972, p. 303. en ce que son rapport au langage ne puisse cesser
3. Ibid., p. 304.
4. Archives de Pédiatrie (1995) 2, pp. 473-480.
d’être objectal. Le sujet se trouve pétrifié sous la
5. LACAN J., «Radiophonie», Scilicet n°2-3, Paris, Seuil, 1970, p. 61. machine régulante, mais elle lui permet de se faire
6. Ibid.
7. LACAN J., «Proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de l’École»,
représenter au champ de l’Autre, si bien qu’il se
Scilicet n°1, Paris, Seuil, 1968, p. 28. trouve en mesure, à partir de celle-ci, par
8. Ibid., p. 29.
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associations métonymiques, d’étendre les domaines placée dans des circonstances similaires à celles
de son savoir. qu’elle avait mémorisées allait probablement se
Certes, l’invention de la machine régulante conduire. Et elle avait complété cet apprentissage en
s’apparente quelque peu à un délire d’invention ; lisant tout ce qui lui tombait sous la main (y compris
elle en diffère cependant par l’appui initial même des revues d’affaires et le Wall Street
proprement autistique pris sur un objet protecteur, journal), toutes lectures qui lui avaient élargi sa
alors que la source du délire d’invention se trouve connaissance de l’espèce humaine. «C’est un
dans un phénomène élémentaire, issu de l’isolement processus rigoureusement logique», m’expliqua-t-
d’une lettre, qui peut éventuellement donner elle. 5 Le progrès par rapport à l’Autre de synthèse
naissance à la confection d’un objet. Elle diffère plus de l’autiste-savant réside dans la capacité de Grandin
nettement encore d’un délire par la capacité du sujet à mobiliser des séries de S2 pour ordonner la réalité,
autiste à se brancher et à se débrancher de manière non plus dans un clamp extrêmement limité, mais de
volontaire de son objet protecteur et dynamisant. manière extensive. Toutefois les signifiants restent
Rien de commun avec le syndrome d’action rigidement organisés en séquences métonymiques,
extérieure qui livre le sujet à une machine à c’est pourquoi chacun constate que ne s’opère pas le
influencer qui le tourmente et à l’égard de laquelle la franchissement de la barre de la métaphore. 6
volonté se trouve impuissante quand elle cherche à Quand le sens d’un énoncé ne peut se décider qu’en
s’en déconnecter. prenant en compte l’énonciation de l’Autre, Grandin
Bien que l’Autre de synthèse construit par Grandin se trouve désemparée. Sa compréhension du langage
soit sans doute le plus élaboré auquel puisse parvenir courant ou social, note Sacks, «était toujours très
un autiste, il est fondamentalement structuré de la anormale –les allusions, les présupposés, l’ironie, les
même manière que celui de l’autiste-savant : il est métaphores, les plaisanteries lui restaient
porteur d’un savoir réifié, ordonné en séquences incompréhensibles». En revanche, elle s’initia «à la
rigides de S2. Sacks décrit très bien ce phénomène. langue de la technologie avec un plaisir extrême :
Demandant à Grandin de lui répéter une indication elle apprécia particulièrement la clarté et la précision
qu’il avait mal comprise, il se trouve étonné de de cette langue qui repose beaucoup moins que les
l’entendre réciter de nouveau «toute la liste de ses autres sur des hypothèses implicites.» 7
directives», ce qui lui prit plusieurs minutes, «en des Plus la variable subjective s’introduit dans la
termes quasiment identiques. C’était un peu, fonction dénotative 8 du langage, plus s’accroît la
continue-t-il, comme si elle n’avait pu me fournir difficulté de compréhension pour l’autiste. Grandin
ces informations que telles qu’elles étaient perçoit pour l’essentiel le fonctionnement psychique
globalement emmagasinées dans son esprit –dans des autres à l’image du sien, or elle n’est pas divisée
leur intégralité seulement, et sans pouvoir séparer les par le signifiant, d’où sa difficulté à saisir les
composantes de l’association ou du programme implications de l’énonciation dans l’énoncé. Elle
rigide qui les réunissait.» 3 témoigne de manière éclatante du «rejet de
Grandin confirme : «Je ne peux accéder à une l’inconscient» décelé par Lacan dans la psychose, de
information qu’en me repassant l’ensemble de la sorte qu’il n’y a sans doute pas lieu de mettre en
séquence qui la contient »4, c’est, constate-t-elle, une doute son affirmation selon laquelle il n’y a pas dans
«méthode de pensée un peu lente». Elle compare sa mémoire de dossier refoulé. Certes, il s’agit d’une
elle-même volontiers sa «librairie mentale» à une illusion très généralement partagée, certes sa
machinerie d’ordinateur. Elle s’appliquait de son mémoire n’a probablement pas retenue toutes les
mieux, précisa-t-elle à Sacks, «à se simplifier la vie informations auxquelles elle a eu accès, mais nul
au maximum en se rendant tout aussi claire et retour du refoulé ne saurait trouver place en ses
explicite que possible. Elle s’était construite à cette propos du fait de la carence du processus de
fin une vaste bibliothèque d’expériences qui s’était métaphorisation. Son Autre de synthèse s’avère plus
enrichie au fil des années : c’était comme une élaboré que celui de l’autiste-savant, lequel est
bibliothèque d’enregistrements vidéo mentaux uniquement constitué de S2, l’absence d’implication
qu’elle pouvait consulter à n’importe quel moment subjective dans le maniement de leur étonnant savoir
des «vidéos» qui lui montraient comment les êtres en témoigne. L’Autre de synthèse de Grandin
humains avaient l’habitude de se comporter dans des restaure la fonction du Si, mais non la division du
circonstances données. Elle se repassait ces sujet, de sorte qu’elfe reste collée à un Autre plein.
enregistrements encore et encore dans son esprit, Le diagnostic d’autisme, porté en 1950, dans la
scène après scène, puis les corrélait à ce qu’elle petite enfance de Grandin, à l’aide du questionnaire
voyait pour deviner comment telle ou telle personne de Rimland rempli par sa mère, est le moins
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contestable qui soit. En 1986, quand elle se trouve souffrances, elle fait des communications
en mesure de relater son émergence de la solitude scientifiques sur ces questions, et elle se répand en
autistique cri rédigeant un ouvrage, intitulé conférences sur la neurologie des autistes et sur les
Émergence : Labeled Autistic, qui constitue un bienfaits de sa machine à serrer pour apaiser leur
exceptionnel document clinique, Temple Grandin, système nerveux. Sa vie professionnelle et ses
qui approche de la quarantaine, est devenue centres d’intérêt apparaissent totalement commandés
«conceptrice d’équipement de traitement de bétail, par sa machine.
l’un des rares experts mondiaux dans ce domaine», Cette dernière lui tient lieu de «motivation», écrit-
elle publie dans des journaux professionnels, elle fait elle, elle constitue un signifiant-maître qui la
des communications dans des congrès, elle termine représente sans vacillation, qui lui permet une
son doctorat, elle est indépendante et n’a pas de certaine contention de sa jouissance, grâce à quoi se
soucis d’argent. met en place une capacité de représentation du sujet
L’histoire de son auto-thérapie est centrée sur la au champ de l’Autre, qui permet à celui-ci invention
construction d’une machine. Petite, déjà, relate-t- et initiative. Sa machine présente en outre la
elle, «j’aimais confectionner des objets». Le «désir particularité remarquable de rendre possible une
de construire un appareil» lui vient en CE2, un certaine acceptation de l’expression des sentiments
appareil «qui lui procurerait du bien-être par le du sujet et de ceux qui lui sont manifestés. Grâce à
contact». C’est à la fin de ses études secondaires, elle, elle parvient à maîtriser son agressivité, à
poursuivies tant bien que mal, dans une grande s’apprendre à ressentir et à accepter qu’on lui
solitude, entrecoupées de crises de nerfs, de témoigne de l’affection. Toutefois, cette ouverture
problèmes de comportement et de souffrances de la vie affective rencontre des limites. «J’ai peur
physiques, qu’elle parvient à réaliser «une machine à du mariage, affirme-t-elle. Il est plus important pour
serrer» 9 dont l’idée lui vient en regardant des moi de construire l’appareil ou de développer la
animaux apeurés et crispés se faire enfermer dans méthode que de devenir "normale" ou de me
une trappe à bétail. Elle constate qu’ils se calment marier.» Les attitudes sectaires à l’égard des femmes
quand les parois se serrent doucement sur leurs l’ont dégoûtée du mariage et l’incitent à rester
flancs. La machine qu’elle se construit lui procure le célibataire.11 L’opération d’aliénation par
même apaisement. «Enfant, écrit-elle, je rêvais accolement à un Autre de synthèse régulant permet
d’une petite niche d’environ un mètre de large sur un une animation du désir, mais l’opération de
mètre de long. La trappe de contention que j’ai séparation ne se produit pas. Aucun tenant-lieu de la
finalement construite était cette niche secrète, fonction phallique ne vient permettre d’appréhender
convoitée de mes rêves enfantins. Parfois, je sans angoisse le désir de l’Autre. Aucun manque ne
m’inquiétais à l’idée que la trappe de contention se creuse au champ de l’Autre où le sujet pourrait
allait m’écraser, que je n’arriverais plus à survivre venir loger l’objet perdu de son désir : «la trappe à
sans elle. Ensuite, je me suis rendu compte que la serrer, écrit-elle, me donne le sentiment d’être
trappe n’était qu’un appareil de contention fait de portée, câlinée, bercée doucement dans les bras de
chutes de contreplaqué. C’était une invention que Maman. C’est dur à écrire noir sur blanc mais c’est
j’avais conçue. Les sentiments et les pensées qui me aussi une façon d’accepter ce sentiment.» 12 On ne
venaient dans la trappe pouvaient exister en dehors. saurait indiquer plus clairement que l’objet de
Les pensées étaient le fruit de mon esprit –pas de la jouissance se trouve inclus au champ de l’Autre.
trappe de contention.» 10 La machine régulante est Grandin ne s’y trouve pas représentée par un
une invention originale, en progrès sur la machine signifiant auprès des autres signifiants ; elle s’y
régulée de l’autiste-savant qui n’est constituée que trouve pleinement représentée, sans vacillation, par
d’un corps de signifiants déposés sur lequel se le signifiant-maître. Il s’agit là d’un trait commun
branche le sujet. Une potentialité créatrice lui est avec le délire. Or, elle ne cesse de souligner par
inhérente : il faut souligner que l’existence entière ailleurs qu’il est essentiel, pour que la construction
de Grandin se structure par dérivation métonymique soit efficace, que le sujet conserve un contrôle total
de sa machine régulante. Après avoir consacré sa de sa machine. «Quand l’utilisateur est serré par
maîtrise aux trappes de contention dans les enclos, l’appareil, note-t-elle, il ne peut ni reculer ni se raidir
elle fait une thèse sur les effets de l’environnement pour éviter la sensation de se sentir maintenu. Il est
sur le comportement et le développement du système extrêmement important que l’utilisateur contrôle la
nerveux central des animaux, puis elle travaille à machine. Il doit pouvoir manœuvrer les commandes
l’amélioration du sort des animaux d’élevage en et être capable de relâcher la pression à tout
dessinant du matériel destiné à leur éviter des moment.» Une telle commande volontaire d’un
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appareil régulant, associée à la capacité de s’y différence réside dans ce qui préside à leur construction. L’Autre de synthèse
de l’autiste se greffe sur un objet concret, trouvé dans le champ imaginaire, ce
connecter et de s’y déconnecter, quand le sujet en qui rend possible sa maîtrise. L’objet généré par le délire d’invention ne se
éprouve la nécessité, se différencie nettement d’une supporte que d’un signifiant déconnecté de la chaîne. Il se développe de
manière beaucoup plus indépendante de la conscience du sujet. Elle considère
machine délirante qui s’impose au sujet. «Les l’autisme comme un trouble neurologique dû à de trop fortes stimulations du
pensées étaient le fruit de mon esprit, souligne système nerveux. En quoi elle prend une conséquence, la délocalisation de la
jouissance, pour une cause. Les constructions auto-thérapeutiques les plus
Grandin, pas de la trappe de contention.» 13 hautes élaborées par les autistes adultes appartiennent sans conteste à la
La jouissance de Grandin s’est trouvée pacifiée à clinique psychopathologique : il s’agit d’inventions du sujet opérées pour parer
à l’angoisse. Il ne s’agit pas, comme dans la clinique neurologique, d’un travail
mesure que s’est accentuée sa construction d’une cognitif du sujet opéré pour compenser un déficit cognitif.
machine régulante : ses crises de nerfs et son 13. GRANDIN T., op. cit., p. 157.
14. MALEVAL J.-C., Logique du délire, Paris, Masson, 1997. Après avoir
agressivité se sont atténuées, l’hyperactivité de son montré les biais méthodologiques utilisés pour orienter les conclusions de
système nerveux 14 s’est tempérée. certains travaux en faveur d’une organicité de l’autisme, M.-J. Sauret constate
que «les preuves de l’étiologie biologique de l’autisme, les corrélations
Pourtant le travail auto-thérapeutique n’est pas mené significatives, voire les mécanismes cognitifs supposés spécifiques, sont mis en
jusqu’à son terme, la séparation ne s’opère pas, la évidence au mieux sur 10 à 20 %des populations examinées : d’où vient que les
80 à 90 %restants comptent pour rien ? Sans doute parce qu’ils objectent à la
jouissance se trouve contenue, localisée sur un bord, naturalisation du sujet, que déjà ils en manifestent relativement
mais non phallicisée, de sorte qu’elle doit user d’un l’indétermination.» SAURET M.-J., «Un débat exemplaire : l’autisme»,
Bulletin de l’Association Cause freudienne Aix-Marseille n°5, mai 1996, pp.
adjuvant, l’Imipramime, dont elle prend cinquante 13-27.
milligrammes par jour, depuis onze ans, pour que
son système nerveux la laisse en paix. Elle note très SYMPTÔME ET THÉORIE : DES CRITÈRES ET
justement à cet égard : «Si ce traitement m’avait été DES SYMPTÔMES
prescrit quand j’avais une vingtaine d’années, je ne
serais pas arrivée à faire tout ce que j’ai pu faire.
Tant qu’ils ne me ruinaient pas la santé en Symptôme et théorie des critères et des symptômes
m’angoissant, mes "nerfs" et mes obsessions étaient Françoise Fonteneau
de puissants moteurs.» 15 De même en effet que les
phénomènes de paraphrénisation, dont Schreber «Tout ce qui est mental est ce que j’écris du nom de
donne un exemple éclatant, sont devenus plus rares sinthome, c’est-à-dire signe.»
encore depuis la découverte des neuroleptiques, en Jacques Lacan, «Vers un signifiant nouveau».
raison de l’entrave qu’ils opèrent au développement
de l’auto-thérapie par le délire 16 ; de même «En philosophie une question se traite comme une
l’antidépresseur de Grandin administré plus tôt maladie.» 1 Je pars là d’une citation de Wittgenstein,
aurait sans doute rendu plus difficile l’élaboration de du champ philosophique, donc. L’activité
sa complexe construction défensive. Bref, elle ne philosophique est pour lui une simple activité de
doute pas que l’autisme soit dû à une lésion du description, de clarification. Wittgenstein dira
cerveau, mais elle en révèle un traitement inusité en parfois qu’il s’agit en philosophie non pas d’établir
neurologie, la construction d’une trappe de des fondations, mais de faire le ménage, de ranger
contention. Elle constate avec pertinence qu’il vaut une pièce, et pour cela on doit souvent changer les
pour elle, mais non pour tous. Elle souligne de objets de place 2. L’activité philosophique se doit de
surcroît que l’amour de ses proches lui paraît avoir dénouer les nœuds que notre entendement a formés.
tenu un rôle essentiel dans son amélioration. Nous
en conclurons que l’amour est bon pour le cerveau. Confusion des critères et des symptômes
1. GRANDIN T. (en collaboration avec M. M. Scariano), Émergence : Labeled
Autistic, Arena Press, 1986 ; Ma vie d’autiste, Paris, Odile Jacob, 1994. On Parmi les erreurs qui risquent de mener la
consultera avec profit le chapitre consacré à Temple Grandin, in SACKS O., philosophie à une impasse, il y a celle qui consiste à
Un anthropologue sur Mars, Paris, Seuil, 1996. Nous reprenons ici
l’expression d’Éric Laurent pour l’Autre de synthèse qui localise la jouissance confondre les critères et les symptômes. Elle est
sur un bord, et se trouve au principe de la défense autistique. facile à faire, car bien souvent nos critères ne sont
2. ASPERGER H., Autistic Psychopathy in Childhood (1944), in Frith U.,
Autism and Asperger Syndrom, Cambridge University Press, 1991, p. 89. que des symptômes privilégiés 3. Prenons un
3. SACKS O., op. cit., p. 335. exemple familier à notre philosophe : le mal de
4. Ibid., p. 368.
5. Ibid., p. 341. dents4. Je vois x qui se tient la joue, j’observe sur sa
6. LACAN J., Le Séminaire, Livre III, Les psychoses, Paris, Seuil, 1981, pp. joue une tache rouge, je dis : «x a mal aux dents», je
260-261.
7. SACKS O., op. cit., p. 356. devrais alors préciser qu’un certain nombre de
8. La dénotation est cet aspect du sens qui implique que l’on sorte de la langue phénomènes caractéristiques ont toujours coïncidé
en elle-même pour la relier au monde.
9. A squeeze machine. avec l’apparition de la tache rouge. Mais si
10. GRANDIN T., op. cit, p. 111. quelqu’un me rétorque : «comment savez-vous qu’il
11. Ibid., p. 128.
12. Ibid., p. 119. Certains délires d’invention construisent des machines en est ainsi ?» (ce peut être d’ailleurs x lui-même –
régulantes, qui apaisent et localisent la jouissance du sujet. Il semble que la
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avantage à considérer certains aspects de la théorie nous livre le mathème : un nouveau nom, mot,
plus comme des symptômes que comme des concept ? En faisant nomination, il nous donne
critères ? comme dit Platon un «instrument» d’enseignement,
pour nous aider à dire, à travailler notre théorie. Le
Le mathème est-il un outil conceptuel psychanalyste, s’il est enseigné par le mathème, part
symptomatique ? aussi du réel du symptôme. La convention du mot
mathème ne doit pas lui faire oublier que, s’il se
Si le mathème se profère du seul réel reconnu dans réfère à un critère, à une convention, ce n’est que
le langage, à savoir «le réel du dire du nombre», grâce à l’ex-sistence du symptôme, à la particularité
Lacan nous met en garde à plusieurs reprises » 15 d’un cas. Écrire un mathème, certes, pour pouvoir
sur les dangers qu’il pourrait y avoir à croire que le dire quelque chose de l’inconscient sans «streifèn»
mathème a une puissance normative. Le mathème avec la «Bewussheit».
n’est pas un axiome, ni un concept stable : «il est fait Le mathème est donc un grand coup de pouce pour
pour permettre vingt et cent lectures différentes» 16. pouvoir écrire le réel de la contingence, mais il ne
Il n’est pas non plus, je cite encore Lacan, «un faut pas l’oublier si l’on veut pouvoir continuer à
signifiant transcendant». Sa rencontre avec le réel éviter le discours métaconscient, à éviter la
fait de lui un instrument, Wittgenstein aurait dit, de répétition des formules – ce qui n’a jamais donné
la «grammaire» psychanalytique. Je dirai en que des litanies, voire de superbes requiems. Ce
paraphrasant ce dernier : il n’est de mathème que mathème, Lacan le faisait déjà évoluer. En
dans l’usage. Mais, s’il semble avoir la stabilité du introduisant le nœud, il soulignait ce qu’il y a de
réel du nombre, il touche aussi au réel du symptôme. réfractaire à une mathématisation intégrale. Le
Si le mot symptôme, dans une théorie comme la nœud, lui, ne réclame pas d’être intégralement écrit,
nôtre, se réfère à un réel, sa description se réfère à littéralisé. Lacan avait évolué vers ce qu’il nommait,
une convention (celle dite de l’hystérique, de non plus mathème, mais «pathème», le «pathème du
l’obsessionnel, par exemple), à un critère qui n’est, phallus» 19. La psychanalyse ne doit pas oublier qu’il
lui, posé que par l’ex-sistence, la contingence. Au n’y a pas de hors-univers qui pourrait soutenir le
moment où Lacan dit que le sujet de l’inconscient ne mathème, en faire un critère, au lieu d’un
touche à l’âme que par le corps, J.-A. Miller écrit en symptôme20.
marge de l’interview Télévision : «la pensée n’a à
l’âme-corps qu’un rapport d’ex-sistence». Le mathème, le pathème, le nœud et la poésie
D’ailleurs, Lacan ajoute : «Témoin l’hystérique». Il
montre une existence, il ne démontre pas. Si le Dans le temps où Lacan fait monstration dans son
mathème doit écrire ce réel, il n’est que dans enseignement à l’aide de nœuds, on pourrait dire
l’usage, il fait partie d’une grammaire. Qu’y a-t-il qu’il se rapproche du Wittgenstein silencieux de la
sous le mot «symptôme» ? Pas une chose, pas un fin du Tractatus qui doit taire «ce qui ne peut se
objet, mais comme disait J.-A. Miller en juin dire». Lacan, lui, se tait et montre, mais ne se
dernier17 : «une embrouille», pour nier le non- résigne pas. Car l’inconscient, lui, ne consent pas à
rapport sexuel, un non-savoir sur la sexualité qui a se taire. Comment donc pourrait-on accepter de ne
une ex-sistence. pas parler là où l’on rencontre un impossible à s’y
Toute théorie, toute écriture implique un symptôme. essayer ?
Mais ce symptôme ne nous donnerait-il pas une Chercher le symptôme dans la théorie, tel était mon
chance, chance de travail ? propos. Rien de bien «nouveau», peut-être. Il s’agit
surtout de ne pas oublier les symptômes qui nous
Le nomothète, le nom et l’enseignement sont si familiers que nous courons le risque de les
faire devenir critères, concepts. 21 Il y a une chance à
Dans le Cratyle, Platon fait dire à Socrate : «le mot, considérer les mathèmes comme des symptômes
le nom est un instrument d’enseignement et à l’égard parce qu’ils sont des instruments non clos, non finis,
de la réalité, un instrument de démêlage, comme à faire travailler. Sinon comment avoir encore le
l’est à l’égard d’un tissu une navet-te. » 18 C’est le courage de tenter d’écrire l’impossible à dire le
nomothète qui a pour tâche de nous livrer les noms. réel ? Pour Wittgenstein, en philosophie, c’est
Il est le «législateur des noms» dont il nous faut impossible. Une seule possibilité, un seul sauvetage,
ensuite comprendre l’usage et la convention. Ce ce serait de philosopher en «dichten», dit-il, c’est-à-
moment thétique du nomothète est proche du Nom- dire en «poétisant» 22. Or, je vois avec étonnement
du-Père, dont il nous faut, dit Lacan, nous Lacan suivre aussi cette direction, lorsque dans son
émanciper, mais à condition de s’en servir. Lacan Séminaire du 19 avril 1977, il nous pousse vers le
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poème, je cite : «C’est pour autant qu’une a un caractère singulier. Il est la conséquence d’une
interprétation juste éteint un symptôme que la vérité position originale dans le discours de l’Autre.
se spécifie d’être poétique.» Et il va jusqu’à nous
indiquer ce jour-là une piste : «Être éventuellement L’élan vers la science
inspiré par quelque chose de l’ordre de la poésie
pour intervenir en tant que psychanalyste, c’est bien Dans ses Éléments autobiographiques 2, Einstein
ce vers quoi il faut nous tourner.» décrit en termes très forts la crise qu’il traverse alors
qu’il est encore adolescent : «De nature assez
1. WTITGENSTEIN L., Investigations philosophiques, §255, Paris, Gallimard, précoce, je pris vivement conscience, dans ma
1961.
2. WITTGENSTEIN L., Cours de Cambridge 1930, série B, Mauvezin, TER, jeunesse, de la vanité des espérances qui poussent la
1988. plupart des hommes dans le tourbillon d’une vie
3. WITTGENSTEIN L., Investigations philosophiques, op. cit., §354L.
4. WITTGENSTEIN L., Le cahier bleu, Paris, Gallimard, 1965. effrénée […]. Soumis aux exigences de son estomac,
WITTGENSTEIN L., Investigations et Fiches, L’histoire de la psychiatrie et chacun est condamné à prendre part à cette
celle de la psychanalyse ne contrediront pas Wittgenstein.
6. CAVELL S., Les voix de la raison, Paris, Seuil, 1996, p. 81 sq. agitation.» 3 Il n’a que douze ans. C’est le moment
7. C’est pourquoi certains font de Wittgenstein un sceptique. où pour lui l’Autre se déchire : moment de
8. Was der Fall ist fait allusion à la proposition 1 du Tractatus : «le monde est
tout ce qui est le cas», ce qui arrive. désillusion, de refus du semblant, de refus
9. WITTGENSTEIN L., Investigations et Fiches, «C’est ce qui fait de lui un pulsionnel. Il connaît en même temps une crise
philosophe.» §455, Paris, Gallimard, 1970. Wittgenstein donne ailleurs
l’exemple d’un symptôme, d’une maladie pour une théorie, à savoir la théorie spirituelle intense : des ouvrages scientifiques l’ont
des ensembles qu’il dit être un cancer, une maladie pour les mathématiques. convaincu que les récits de la Bible sont faux. Il perd
10. WITTGENSTEIN L., Grammaire philosophique II 33, Paris, Gallimard,
1980, pp. 78-79. alors «le pieux paradis de [sa] jeunesse», lui qui était
11. LACAN J., «Fonction et champ de la parole et du langage», Écrits, Paris, auparavant «animé d’une profonde piété» dans une
Seuil, 1966, p. 280.
12. FREUD S., «L’inconscient» (1915), Métapsychologie, Paris, Gallimard- famille juive elle-même peu portée à la religiosité.
Idées, 1977, p. 105. Studienausgabe Band III, s. 151 : müssen wir lernen uns C’est une dimension de tromperie qu’il dénonce
von der Bedeutung des Symptoms : Bewussheit, zu emanzipieren. Le mot
Bedeutung est traduit par le mot «importance» bien qu’il signifie chez cet Autre religieux qui se défait. À cette
habituellement «signification». tromperie, il associe également l’État. L’enfant
13. Ibid., p. 76 ; en allemand p. 131.
14. Ibid, «will kürlich gewählten Namen bezeichnet, in denen die Bewussheit spontanément religieux qu’il était auparavant,
nicht gestreift wird». connaît, selon ses propres dires, «une poussée
15. LACAN J., en particulier «L’Etourdit», Scilicet n°4, Paris, Seuil, 1973.
16. LACAN J., «Subversion du sujet et dialectique du désir dans l’inconscient fanatique de libre pensée» 4. Il décide alors de rejeter
freudien», Écrits, op. cit., p. 816. la religion qui lui apparaît comme une solution pour
17. MILLER J.-A. en collaboration avec É. LAURENT, «L’Autre qui n’existe
pas et ses comités d’éthique» (1996-97) (inédit), enseignement prononcé dans les faibles. Nous verrons qu’il ne fera que substituer
le cadre du Département de Psychanalyse de Paris VIII, leçon du 11 juin 1997. à cette religiosité première une autre forme de
18. PLATON, Cratyle, §388e-390c/d, Paris, Gallimard, La Pléiade, tome I,
1950, p. 619 sq. religiosité.
19. LACAN J., Le Séminaire, Livre, R. S. I. (1975-1976), Ornicar ? n°5, Paris, Einstein sortira de cette crise en s’évadant du
Lyse, leçon du 11 mai 1975.
20. Si l’École fut un temps le corrélat institutionnel du mathème dont la monde : «L’homme éprouve l’inanité des désirs et
fonction majeure consistait à assurer une transmission intégrale, Jean-Claude des buts humains, et le caractère sublime et
Minier rappelle que Lacan l’avait dissoute, puis réaffirmée. Le mathème
réaffirmé est-il le même ? merveilleux de l’ordre qui se révèle dans la nature
21. MILNER J.-C., L’œuvre claire, Lacan, la science, la philosophie, Paris, ainsi que dans le monde de la pensée. Il ressent son
Seuil, 1996.
22. LACAN J., «L’Étourdit», op. cit. Lacan nous met en garde : «ma topologie existence individuelle comme une sorte de prison et
n’est pas une théorie». veut vivre la totalité de ce qui est comme quelque
23. WITTGENSTEIN L., Remarques mêlées (1933-1934), Mauvezin, TER,
1984. chose qui a une unité et un sens.» 5 Relevons ces
mots : ordre, unité, sens, se révèle, sublime,
merveilleux. Ils témoignent d’une attitude
Le symptôme d’Einstein
contemplative. Il écrit dans une lettre à Hermann
Yves Lacroix
Broch en 1945 : «Ce livre me montre clairement ce
que j’ai fui en me vendant corps et âme à la science.
Albert Einstein a marqué notre vingtième siècle. J’ai fui le JE et le NOUS pour le IL du Il y a» 6. Ce
Contrairement à la mécanique newtonienne qui IL du «Il y a» n’est pas sans évoquer pour nous le
venait couronner dans la continuité une série de «Y’a d’l’Un» de Jacques Lacan dans le Séminaire
travaux, la Relativité rompt avec les savoirs XX : «L’Un engendre la science. […] De l’Un, en
antérieurs. tant qu’il n’est là, pouvons-nous supposer, que pour
Il se disait à la recherche d’une «image du monde» 1 représenter la solitude – le fait que l’Un ne se noue
comme le peintre, le poète et le philosophe. Celle véritablement avec rien de ce qui semble à l’Autre
qu’il propose laisse peu de place à notre expérience sexuel.» 7 C’est le moment où se constitue le
sensible. Le prodigieux génie créateur de l’inventeur symptôme : cet adolescent ira du côté de l’Un, pour
de la Relativité ne peut pas être le fruit du hasard. Il
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tenter de compléter l’Autre, pour mettre en place un Le concept apparaît comme un élément organisateur
Autre qui ne trompe pas. sous la forme d’une image qui insiste lors de la
répétition, du défilé «[…] des suites d’images qui
La physique comme partenaire surgissent de notre mémoire» 14. Il vient mettre fin à
un état de tension, à des émotions, à l’étonnement, à
Einstein fait de la physique son partenaire, un l’émerveillement. Il permet de border le trou du réel
partenaire qu’il définit en ces termes : «La physique par une écriture, par les petites lettres de la
est une tentative pour appréhender ce qui est de mathématique, comme celles de la fameuse formule
façon conceptuelle, comme quelque chose de pensé, E = mc2.
indépendamment du fait qu’il soit perçu.» 8 Le Dans «Lituraterre», Jacques Lacan situe la lettre :
concept et la pensée jouent un rôle primordial dans elle dessine le bord du trou dans le savoir et indique
le travail d’un physicien qui réfute la méthode ce que son usage recèle de jouissance : «Comment
inductive et affirme : «Tous les concepts sont […] pourrait-elle [la psychanalyse] nier qu’il soit, ce
librement posés. […] Tout ce qui est conceptuel est trou, de ce qu’à le combler, elle recoure à y invoquer
issu de l’intuition.» 9 «Toute notre pensée consiste à la jouissance ?» 15 Lorsque dans «Lacan et la chose
jouer […], librement, […] avec les concepts. […] japonaise», Jacques-Alain Miller commente Lacan,
Pour moi, il ne fait aucun doute que la pensée il oppose le signifiant, «semblant par excellence en
chemine de façon largement inconsciente.» 10 Dans tant qu’il appartient au symbolique», à la lettre «qui
ses Éléments autobiographiques, Einstein rapporte est de l’ordre du réel». «La lettre, qui relève de
deux souvenirs qui nous indiquent ce qui oriente son l’écriture, ne représente pas le sujet. Or la science ne
désir de créateur. peut s’établir qu’à la condition d’une
Premier souvenir, il a quatre ans : il ne sait pas désubjectivation du langage. Il n’y aurait que du
expliquer la façon dont s’oriente la boussole que lui semblant s’il n’y avait pas la lettre […]. La lettre fait
a donnée son père. Il fait là une double rencontre : il rupture dans la cohésion du système du semblant,
est tout d’abord confronté à l’incomplétude de […] elle est foncièrement secondaire.» 16
l’Autre, à une faille dans son savoir d’enfant, faille Dans le récit du deuxième miracle, Einstein rapporte
qui est du côté du manque de la cause. Mais cette également une expérience de satisfaction, celle qu’il
expérience lui «révèle» également l’existence d’un trouve en démontrant, en calculant, pour éliminer le
ordre caché, nettement déterministe. doute, ce qui a sur lui un effet apaisant. 17 De sa
Deuxième souvenir, il a douze ans. Celui-ci est découverte d’Euclide, il dira : «Ce fut un des plus
contemporain de sa crise religieuse : il découvre grands événements de ma vie, aussi flamboyant
avec la géométrie d’Euclide que des énoncés «[…] qu’un premier amour. Je n’aurais jamais imaginé
bien qu’ils ne soient en rien évidents, pouvaient être quoi que ce soit d’aussi délicieux.»
démontrés avec une certitude telle que le moindre Peut-être pourrait-on dire qu’en passant par la
doute semblait exclu 11. Ce deuxième souvenir nous mathématisation, c’est-à-dire par l’abstraction,
montre que son désir de physicien est aussi orienté Einstein contemple ce dont il est privé, et qu’il
par le doute insupportable qui le pousse à chercher éprouve une jouissance mystique. Tout au long de sa
un point de certitude garanti par un ordre caché. vie, il jouera à redémontrer des propositions déjà
Il qualifie ces deux souvenirs de «miracles» 12 – établies, «[…] une simple occasion de s’adonner au
Wunder signifie, en allemand, aussi bien miracle que plaisant exercice de la pensée» 18. Il sera ainsi dans
merveille. Ce sont probablement des souvenirs- la répétition qui produit un gain de satisfaction, sans
écrans, qui ont laissé sur lui «une impression pour cela résoudre la question qui le divise puisqu’il
profonde et durable». 12 ne s’arrêtera pas à ces démonstrations : il inventera.
L’obsession de penser et de calculer La religiosité
La physique, le partenaire, aussi bien son symptôme La démarche créatrice d’Einstein s’appuie sur une
sera, pour Einstein, le support d’une activité existence supposée : celle d’un ordre profondément
intellectuelle intense suscitée par le «miracle» : caché qui lui est révélé par le premier miracle. Ce
penser et calculer seront deux passions qui n’est pas, comme pour Descartes, un Dieu-Créateur
constitueront pour lui des sources de plaisir. La qui peut garantir cet ordre puisqu’il a été dénoncé
pensée créatrice qui produit le concept est, dit-il, dans sa dimension de tromperie. Ce Dieu de la
« […] une tentative de tous les instants pour garantie, il va le définir dans une lettre de 1922 : «Il
échapper au miracle» 13. On voit bien le rôle central est certain que la conviction –apparentée au
que joue celui-ci. sentiment religieux –que le monde est rationnel, ou
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au moins intelligible, est à la base de tout travail l’acte de penser, une indépendance totale à l’égard
scientifique un peu élaboré.» Il définit ainsi une du langage.» Pour Einstein «[…] le langage
religiosité qu’il qualifie ailleurs de «cosmique», et il transforme notre instrument conventionnel de
poursuit : «Cette conviction profondément ressentie, raisonnement en une dangereuse source d’erreur et
d’une raison supérieure qui se manifeste dans le de duperie.»
monde de l’expérience, constitue ma conception de Le langage source d’erreur et de duperie, caractère
Dieu. On peut la désigner de "panthéiste" trompeur de l’Autre, insuffisance de notre
(Spinoza).» 19 expérience sensorielle : «Nous n’avons pas
Si, après sa crise religieuse, Einstein cesse conscience du gouffre infranchissable qui sépare le
d’invoquer Dieu –il a perdu «le pieux paradis de sa monde de l’expérience sensorielle de celui des
jeunesse» –, il ne cesse de l’évoquer dans son concepts et des propositions.» Il écrit à Jacques
travail. Il l’appelle également «le Seigneur», «Lui», Hadamard : «Les mots du langage tels qu’ils sont
ou plus familièrement «le Vieux». 20 Il le prend à écrits ou parlés ne semblent jouer aucun rôle dans le
témoin. C’est lui qui impose unité et simplicité aux mécanisme de ma pensée. Les entités psychiques qui
constructions de la science. Il le connaît au point paraissent servir d’éléments dans la pensée sont
d’affirmer Gott würfelt nicht, «Dieu ne joue pas aux certains signes et des images plus ou moins claires
dés» 21. Il lui impose sa division devant la théorie qui peuvent être "à volonté" reproduites et
quantique. Einstein en a lui-même jeté les bases ; combinées.»
mais en même temps qu’il la considère comme «la Einstein développe une pensée que R. Jakobson
théorie la plus réussie de notre temps […]» 22, il nomme pensée sans mots : «[…] la pensée
n’accepte pas les interprétations probabilistes de intérieure, surtout quand elle est créatrice, use
l’École de Copenhague : le Dieu de l’ordre qui est volontiers d’autres systèmes de signes qui sont plus
dans la chose étendue, pour lui comme pour simples, moins standardisés que le langage et qui
Spinoza, doit garantir des lois parfaitement laissent davantage de liberté et de dynamique à la
déterministes. pensée créatrice» 25. Dans sa lettre à Hadamard,
Ce Dieu d’Einstein, aussi bien le Dieu de la Einstein affirme : «Les éléments mentionnés […]
physique, Lacan le nomme, pour l’opposer à sont, dans mon cas, de nature visuelle et, pour
l’inconscient, dans «La méprise du sujet supposé certains de nature musculaire.» 26 Il est remarquable
savoir» : «Ceci veut dire que ce qu’Einstein tient que certains signes soient «dans le corps». D’autres
dans la physique (et c’est là un fait de sujet) pour signes, les mots, le langage, n’interviennent que plus
constituer son partenaire, n’est pas mauvais joueur, tard quand les pensées doivent être communiquées :
qu’il n’est même pas joueur du tout, qu’il ne fait rien «Je pense très rarement en mots. Une pensée me
pour le dérouter, qu’il ne joue pas au plus fin. […] vient, et je peux essayer de l’exprimer en mots après
On sait que ce Dieu n’était pas du tout pour Einstein coup.»
une façon de parler, quand plutôt faut-il dire qu’il le
touchait du doigt de ce qui s’imposait : qu’il était Le génie
compliqué certes, mais non pas malhonnête.» 23 Un
Dieu sur mesure donc, qu’il évoque dans les mêmes Le génie d’Einstein tient à la rencontre d’un sujet et
termes tout au long de sa vie. d’un moment de la science. Sans doute Einstein a-t-
il eu la chance de rencontrer dans sa jeunesse un
Einstein et le langage savoir newtonien «troué» par de nombreux résultats
expérimentaux. Sans doute la physique a-t-elle eu la
Dans «L’instance de la lettre», Jacques Lacan note chance de rencontrer un homme pour lequel tout ce
[…] que le langage avec sa structure préexiste à qui clochait en elle constituait un miracle auquel il
l’entrée qu’y fait chaque sujet à un moment de son fallait échapper.
développement mental.» 24 Einstein crée pour compléter l’Autre, pour donner
Le jeune Albert a eu du mal à entrer dans le langage. consistance à un Autre qui ne trompe pas. Sa
Apprendre à parler lui a été difficile, au point religiosité cosmique le place dans une position
d’inquiéter son entourage. Un de ses biographes contemplative ; mais contempler le monde, c’est
rapporte qu’à neuf ans «il continuait à manquer de pour lui constater qu’il est intelligible, qu’il a une
facilité de parole et tout ce qu’il disait n’était unité et un sens : cette position le pousse à inventer,
exprimé qu’après mûre considération et réflexion.» Jacques Lacan remarque, dans «L’instance de la
Dans un article intitulé «Einstein et la science du lettre» que : «Le sujet aussi bien, s’il peut paraître
langage», Roman Jakobson relève chez lui «une serf du langage, l’est plus encore d’un discours dans
inclination personnelle et primordiale à attribuer à le mouvement universel duquel sa place est déjà
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m’empêchait de voir que, moi aussi, j’étais l’objet du corps. Se renforça alors la consistance de l’Autre
visé par ma mère. comme menace de destruction. Il y eut aussi la
La querelle contre le père commença alors. La résurgence d’une variante de l’axiome du fantasme,
réclamation envers le père était d’avoir supporté la croyance en un sans-limite des concessions
passivement autant d’années de mauvais traitements. qu’une femme peut faire pour un homme. Amour et
Ma position d’activisme était une tentative de me mort continuaient d’être indémêlables. Un passage à
séparer de cette passivité paralysante, qui me laissait l’acte s’imposa, celui de passer à travers une porte-
à la merci de la jouissance de l’Autre, de nouveau fenêtre. J’ai proféré aussitôt : «Pourquoi m’as-tu
prise par l’angoisse. Cette version du père de la enfermée ?» Question qui indiquait l’adresse à
jouissance prit l’analyste comme objet, c’est-à-dire l’Autre. Il y eut deux interventions de l’analyste. La
mit l’analyste en position de père traumatique. première dénonça le passage à l’acte comme un faux
L’analyste vint à incarner à ce moment-là du acte, pour me libérer. Ce n’était pas mon partenaire
transfert un regard persécuteur qui se nouait à un qui m’enfermait, l’enfermement était ma névrose
trait du père idéal. La logique du parcours de elle-même, le prix de mon aveuglement. Être
l’analyse conduisit de la sollicitation du regard de soumise était la mort de mon désir, et, la querelle
ma mère à celle du regard de mon père. Si épuisée, il restait seulement l’identification à l’objet.
auparavant ce qui faisait retour était la malédiction : Ce passage fut nécessaire pour répondre à ma
«Tu vas voir ce qui va t’arriver !», maintenant, question sur ma limite. Une fois laissé l’amour
c’était une autre sentence surmoiïque : «Vous ne comme répétition mortifère, comme mémoire des
travaillez pas», phrase qui revenait de la part de mon traces œdipiennes, il était nécessaire d’inventer une
analyste dans un rêve de transfert. Le déplacement nouvelle forme d’amour, non plus comme un tout,
du lieu de l’idéal passa de l’amour d’un homme à car sinon il se transformait en enfermement, mais
l’amour du savoir en tant que savoir intellectuel, un comme un pas-tout. La deuxième intervention de
des idéaux du père. A la position de soumission dans l’analyste visait à produire le pas-tout, indiquant la
l’amour, s’ensuivit une position de dénonciation du coupure entre regard et mort. Un hiatus survint, une
savoir intellectuel impuissant de mon père. Ce pause, une attente, autant de noms du vide qui
n’était pas un savoir qui pouvait me répondre sur le instaure un nouvel espace, celui de la castration
pourquoi de sa passivité envers ma mère, et par symbolique. Le nom de cette position de ne rien
conséquence, ce n’était pas non plus un savoir qui vouloir savoir de la castration fut un aveuglement
pouvait me servir à me déprendre d’elle. Donc ma dans la hâte, dans l’activisme. Le nouveau nom du
position amoureuse se révélait être une formation vouloir savoir sur la castration fut l’attente comme
réactionnelle à un pacte entre eux : si mon père avait pause intercédant entre regard et mort. Sur ce
tout donné à ma mère, moi je donnais tout à un versant, le passage à l’acte était un acte vrai, qui
homme, pour ne pas le perdre. Mon père poussait au bouclait le deuil du suicide de ma mère. Cet acte
savoir, mais à un savoir qui ne me sortait pas de la inscrivait que je rendais finalement à ma mère, au-
logique de l’amour comme tout. delà de la mort, le regard qu’elle m’avait ravi. La
Un réel dans le transfert faisait ainsi irruption mort se séparait ainsi du regard. La mort qui avait
mettant en acte ma difficulté à soutenir ma parole ; été un plein de regard, était maintenant un vide. Le
quelque chose était resté tu, sans être prononcé. La deuil achevé, il fallait conclure l’analyse.
logique du fantasme conduisait vers une prison de Ce moment de carrefour dans l’analyse, indiqué par
jouissance. La position signalait le comportement la réalisation du fantasme d’enfermement, inclut
qui avait pour cause le fantasme : l’Autre l’appel à l’Autre, possibilité d’élaborer un savoir sur
m’enferme, l’Autre me menace, l’Autre sait tout, à ce qui me saisissait. Se construit à partir de là une
quoi sert de parler ? Cela me mettait dans une logique du nœud œdipien dans lequel j’étais restée
impasse. Je n’étais plus fascinée par la tragédie, captive. Le noyau de cet acte que fut le passage à
mais celle-ci avait le poids d’une écriture sans appel, l’acte met en évidence le regard haineux de ma
qui ne se prêtait à aucun malentendu. Il n’y avait mère, la passivité impuissante de mon père et ma
d’autre alternative que souffrir du poids de cette place en tant qu’objet pris dans le regard de la morte.
vérité : la mort était partout. L’importance de la conclusion de ce deuil fut que
La logique du fantasme mit à profit un épisode qui cesse ma croyance dans la souffrance œdipienne.
eut lieu à ce moment de l’analyse. Cet événement L’attente cesse d’être paralysante, arrêt angoissant,
avait deux traits fondamentaux : une femme, parmi pour faire partie du trajet même de la pulsion. C’est
mes proches, était victime de menaces de son là le point de l’analyse qui inscrit une modification
partenaire, ce qui la conduisait à mettre en jeu le réel dans ma position d’analyste. Je pus commencer à
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moins écouter la mortification de l’Œdipe de chaque devienne un petit rien, un bord de la petite fente.
analysant, pour viser davantage ce qu’il en est du L’humour comme reconnaissance du comique, le
désir chez chacun. Pour cela, il est indispensable de rire comme nouvelle réponse à l’Autre, ce sont les
savoir attendre. marques du consentement au père. Le comique est
La circulation de la chaîne signifiante ainsi un nom du semblant. Consentir à la psychanalyse,
réinstallée, et la signification de mort qui m’écrasait pour moi, c’est consentir au semblant. Autrement ce
anéantie, un nouveau sujet pouvait naître, de même qui existe est un trait de cynisme féminin comme
qu’un semblant nouveau de l’analyste : le silence. certitude de ce qui lui échappe, et cette certitude,
Associant librement, je dis : «Ma deuxième fille a un dans mon cas, s’est prouvé en acte. Si l’analyse a
regard très oriental, on l’appelle la Tibétaine. Ce conduit au-delà de l’Œdipe, jusqu’à cerner le réel
regard fendu, en réalité, c’est le mien : ma mère me qui me divise, la passe a permis quelque chose en
nommait "la petite Chinoise", qui est aussi bien un plus : le dévoilement du désir de l’analyste, nouveau
trait de son regard à elle». C’est cela la traversée du destin de la pulsion de mort, comme le meilleur
fantasme, naïve, comme le disait Lacan : il fallait moyen de faire de ce bord abject un bord comique,
seulement se reconnaître en une petite fente. On peut une transposition du déchet en reste. Seul l’accès au
aussi dire que, comme effet de la traversée que fut le comique a permis que mon analyste ne soit plus une
passage à l’acte, s’instaura un nouvel espace pour la présence incarnée à laquelle j’étais assujettie, reste
pulsion de mort qui fonctionna comme cause du paternel du transfert que l’acte de la passe fait
désir de savoir. Me voir à travers le regard de ma tomber. C’est l’enthousiasme de la fin de l’analyse,
fille, déjà réduite à une marque, était la conséquence que la passe, faisant un tour de plus, inscrit.
d’un nouage différent entre amour, regard et mort. Pour conclure, la passe est un premier tour de la
On peut remarquer dans cette association ma pulsion de mort vers son nouveau destin, le désir de
position d’entre-deux : entre ma mère et ma fille ; savoir, en tant que désir de vide. Le reste qui chute
une petite Chinoise entre une Japonaise et une du fantasme instaure ce vide, mais ce n’est pas un
Tibétaine. C’est en relation à ma fille que le regard vide qui se soutienne de lui-même. Il ne se soutient
fendu s’inscrit comme un trait agalmatique. Que pas d’une garantie, mais d’une transmission.
l’objet de ma jalousie angoissante était la Japonaise Autrement dit, l’impossible, en psychanalyse, ne se
était dû au fait qu’elle me prenait le regard que je démontre pas par le nécessaire, mais par le
suis. C’est ce regard objet plus-de-jouir le cœur réel contingent. Pour cela, le savoir sur l’impossible est
du symptôme. Un regard qui, par sa valeur un savoir qui s’invente, chaque fois, et son écriture
phallique, s’adresse aux infinies variantes de la est le tracé même de la pulsion contournant le trou.
jouissance féminine. Jusque-là, on trouve la L’incurable du réel crée le désir de savoir même.
conciliation avec les autres femmes. L’autre regard Céder par rapport à lui, c’est faire se désordonner
qui me situait dans la position d’entre-deux n’était ni l’économie de la jouissance, faire que le vide se
plus ni moins que celui de ma mère. Cette condition remplisse à nouveau. C’est seulement lorsque existe
inscrit l’incurable qui habite ce regard, dans lequel un nouvel espace, une autre forme de nouage, que
pas tout est brillance agalmatique : on y trouve aussi nous pouvons parler d’un désir nouveau. Dans ce
l’ombre du déchet. Ce regard est celui qui regarde ce cas, le nouvel espace est le vide même de la mort qui
qui peut exister chez chacun de réel inhumain. C’est s’est séparé du regard. Un désir de savoir, comme
seulement après la passe, par la passe, que le dernier maladie nouvelle, la maladie de la psychanalyse, et
voile de ce déchet est tombé, perdant ainsi la valeur bien au-delà de l’horreur qui se dévoile dans mon
de jouissance qui pesait encore sur lui. Je me économie de jouissance : c’est cela que je peux
souviens avoir dit aux passeurs que là seul où il n’y énoncer comme le plus propre de ce qui s’est dévoilé
avait pas de rire, c’était dans ce reste d’horreur du pour moi, grâce à la passe… qui n’est pas une passe
passage à l’acte manqué de ma mère. Ceci révèle à la grâce.
que, sur le registre comique, il y avait encore une
* Florencia Dassen est venue, après sa nomination en tant qu’A. S. de l’EOL
limite à franchir en ce qui concerne le déchet, en Argentine, faire un exposé à Paris, en juillet 1997. Nous publions ici un
passage nécessaire pour rendre ce reste fécond. C’est texte qui reprend l’essentiel de son intervention au Symposium de l’AMP à
Buenos Aires, et qui fut publiée en espagnol dans Une per Uno n°45, Revista
seulement à partir de l’angle de l’humour, trait Mundial de Psicoánalisis, Barcelone, 1997, pp. 52-57.
paternel que la névrose avait renié, que ce reste,
chiffre de jouissance, se sépare du corps laissant
ainsi place au comique. Pour que le comique ait lieu
dans ce reste, il faut être deux, que ce chiffre de
jouissance ne soit plus un reste du corps mais qu’il
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nous ne pourrions savoir que nous sommes dans la le plus-de-jouir et la castration. Nous pouvons
dimension analytique. garder ce regard fendu comme un paradigme : le
Les deux témoignages convergent sur la même regard est l’union de ce trait signifiant et du plus-de-
question, pas si courante, même si Lacan a créé la jouir. C’est un exemple de ce que nous avons situé
passe pour cela : «comment est né chez moi le désir de «l’insigne» 3. […]
de l’analyste ?» C’est cela qui est visé : «comment, à Je voudrais dire rapidement un mot sur le compte
partir de ma névrose, de mes troubles, de mes rendu des cartels. Les cartels sont des institutions
symptômes, de ma douleur, est né le désir de inédites dans la psychanalyse, comme l’est la
l’analyste ? Quelle solution à ma névrose m’offre la fonction du passeur et la pratique de la passe. Je ne
pratique analytique ?» […] relèverai que ce qui me paraît être une formule
Cela peut paraître un paradoxe. D’habitude, on situe heureuse, un bien-dire, dans ces rapports des cartels.
névrose, psychose, perversion d’un côté, et l’analyse Ils souffrent certainement de la comparaison avec les
de l’autre côté, en tant que pratique, traitement de témoignages, dans la mesure où ceux-ci dévoilent,
ces troubles. Dans la passe, c’est comme si l’analyse tandis que les comptes rendus doivent voiler. Ils sont
changeait de position et apparaissait du même côté là pour empêcher que se cristallise une identification
que les structures cliniques. C’est dans la dimension de l’A.E., comment être un bon passant pour A.E. ;
de la passe que nous voyons la pratique analytique les cartels doivent veiller à faire sens, mais sans
comme à l’envers, comme une solution au désir ou permettre que se cristallise une identité. Car le
à la question du désir, telle que les structures signifiant de l’A.E. est le fameux S(A) et doit rester
cliniques le présentifient. […] à ce niveau : un signifiant, qui est l’A.E., mais qui ne
Je voudrais relever certaines formules de Florencia donne pas une identité stable. C’est pour cela que les
Dassen : «Le désir de l’analyste comme un nouveau témoignages sont pour les A.E., et non pour tous les
destin de la pulsion de mort.» Cette formule est passants ni pour les passeurs. Les passeurs
juste, et je ne crois pas l’avoir entendue auparavant. communiquent devant un jury, mais nous ne devons
Elle formule le désir de l’analyste comme le pas non plus avoir un modèle du passeur. Luis
meilleur moyen de faire du bord abject un bord Erneta décrit le rôle du passeur et sa difficulté. Il
comique. Cela surprend par sa nouveauté. […] oppose deux pôles. Dans le premier, il s’agit pour le
J’ajouterai encore une petite chose concernant passeur, de préserver le témoignage comme l’objet
l’objet. Ce qui est à relever, c’est ce type de précieux qu’il est ; là le passeur semble s’effacer
simplicité qui est en fait une réduction, qui n’est pas comme sujet pour rendre présent le texte du
le tout –qui ne peut pas exister, de toute façon. Elle témoignage, avec ses arêtes et ses facettes. À l’autre
nous donne le joyau de la psychanalyse, même si extrême, l’enveloppe formelle peut être là pour
nous ne devons pas oublier l’opacité qui l’entouré. préserver le passeur lui-même de glisser quelque
Pour voir l’opacité, il faut que nous ayons cet éclat. interprétation, d’un jugement ; il se met un peu à
Florencia Dassen signale, de façon très pertinente, la l’abri. Cette distinction me semble très fine et en
naïveté de la traversée du fantasme, qu’évoque même temps non prescriptive.
Lacan. Elle se présente devant nous comme «la […] Il y a quelque chose de discret dans le
femme au regard fendu», comme il y a «l’homme témoignage de Florencia Dassen, mais le point de
aux rats» ou «l’homme aux loups». Bien sûr, départ est infernal. Il y a des couleurs très sombres,
l’accent est mis surtout sur l’entrée et la fin de et l’on voit comment le sujet s’est extrait de cette
l’analyse, sans tout dévoiler : une première entrée en dimension infernale. La première partie de l’analyse
analyse par la dépression, et une seconde par la voie fut sous le signe de la mère, comme fille de la mère
du symptôme insensé de la femme japonaise, et qui idéalisant la souffrance de la mère à cause du
est remarquablement corrélée à la fin. On pourrait mauvais père, et avec l’idée de ne pas perdre le mari
objecter que c’est une construction. Eh bien, oui, ça comme la mère l’avait perdu. La suspicion sur
l’est. Quand la conclusion se produit réellement dans l’homme de son regard sur les femmes conduit
la passe, qui est une façon comme une autre de classiquement à regarder les femmes, à se fasciner
quitter l’analyse, cette conclusion est exacerbée par sur ce qu’elles ont qui attire les hommes. Puis, il y a
la construction. une inversion, sous le signe du père. Elle s’est
J’ai été sans nul doute enseigné par cet objet «regard révélée fille du père. Dans la souffrance maternelle,
fendu», où l’on trouve le mot «trait» (rase) et la était voilée une menace envers l’homme. La
petite fente (rasgado). Dans l’objet, la castration est jouissance maternelle était destructrice, ce qui fait
cachée, (-φ)est inclus dans petit a. Le regard apparaître la présence de la mort sous la forme d’un
japonais représente presque cette conjonction entre écrasement par la mort. Florencia Dassen raconte la
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solution d’une position dépressive, très aiguë, et les production de savoir dans et par le dispositif, soit la
effets thérapeutiques qui s’en sont suivis. Ce qui est passe versus enseignement, définissent le champ de
très particulier, c’est l’allusion à la position passive la clinique dans la passe. Les cartels sont en effet
du père et l’activisme du sujet, un trait qui me enseignés par tous les témoignages, selon deux
semble être encore présent, n’est-ce pas ? modalités : celle de la vérification des affirmations
de la théorie analytique existante, de Freud et de
F. D. - Oui, mais différé. Lacan, auxquels j’ajouterai pour ma part Jacques-
Alain Miller et Eric Laurent et celle de la découverte
- C’est cela, plus dans l’urgence. L’activisme est d’un savoir jusque-là inconnu.
présenté comme une formation réactionnelle à la
position passive du père, mais aussi comme Les deux dimensions de la leçon de clinique
reprendre quelque chose du père, à savoir «donner analytique données par les témoignages
tout à l’Autre». Ce «tout donner à l’Autre», le père
le réalisait par la voie de l’impuissance, et le sujet La première modalité vient apporter à la
par celle de l’activisme, un activisme autour et au psychanalyse ce qui lui fait défaut, soit l’alternative
service de l’Autre, cet Autre que les autres pouvaient à l’administration de la preuve. Ainsi peut-on
lui voler, soit le partenaire comme bien, comme un vérifier, lors de chaque témoignage, cette
avoir. affirmation de Lacan sur le pouvoir de détermination
Ce qui reste un peu voilé dans le témoignage, c’est du symbolique sur les déploiements imaginaires,
la nature du partenaire. Car la question est avec pour conséquence la réduction de la réalité
finalement de savoir si ce partenaire ne devait pas psychique du sujet à quelques signifiants-clefs,
avoir le trait paternel de l’impuissance, la jalousie réduction des identifications imaginaires opérée par
étant aussi une exigence d’exclusivité qui mettait le une cure orientée par l’axe symbolique. La seconde
partenaire à la place paternelle ; l’activisme étant dimension est plus rare. Mais c’est elle qui constitue
alors l’autre face de l’exigence de l’impuissance du toujours, quel que soit le degré de nouveauté d’une
partenaire. Ce qui a changé chez le sujet devrait trouvaille, la condition de possibilité d’une
pouvoir se noter chez le partenaire comme nomination.
symptôme. Vous avez parlé de la position de Cette première modalité se situe essentiellement
l’analyste comme père, avec ce regard maternel dans le champ délimité par l’universalité de la
éventuellement, mais aussi avec l’impuissance fonction castration : c’est une clinique éminemment
paternelle, ce que vous développerez certainement. œdipienne. Elle permet au sujet de réordonner les
signifiants-clefs de son histoire à partir de la
Traduit de l’espagnol par Marta Wintrebert. fonction paternelle et du désir de la mère, d’en finir
* Nous n’avons pu publier qu’une partie du débat de ce Symposium. Nous
avec son mythe individuel et de réduire ce mythe à
renvoyons le lecteur au n°45 de Uno por Uno, plus haut cité, où il pourra une chaîne de signifiants qui le définit dans sa
prendre connaissance de la totalité de ce Symposium, passionnant du début
jusqu’à la fin.
singularité. La nécessité phallique ainsi repérée fait
toujours effet sur les symptômes, effets qu’on peut
1. ESERRE A., «Abrir la puerta…», Uno por Uno n°45, op. cit., pp. 57-63.
2. Cf. NEPOMIACHI R., «Cartel G, primeras conclusiones, Uno por Uno
qualifier de thérapeutiques. Figures de la mère et
n°45, op. cit., pp. 44-46. versions du père mises en formule permettent au
3. Cf. MILLER J.-A., L’orientation lacanienne, «Ce qui fait insigne» (1986-
87) (inédit).
sujet de cerner le point traumatique d’où sa position
4. Cf. ERNETA L., «Apertura», Uno por Uno n°45, op. cit., pp. 46-52. de jouissance et par là même le fantasme qui est
venu recouvrir ce point, s’originent. Dans ce champ
La dimension clinique dans l’expérience de la passe du témoignage l’analyste se manifeste d’une part en
Marie-Hélène Brousse introduisant le ou les signifiants manquants, d’autre
part en incarnant l’objet pulsionnel en jeu dans ce
premier traumatisme, J’ai pu dire auparavant qu’il
Des trois dimensions en jeu dans une nomination par
était le partenaire de la pulsion, ce qui impliquait
la passe, la dimension clinique semble à tous la plus
que sa place dans le transfert ne soit pas seulement
incontestable. Par ailleurs, lieu de témoignages sur le
celle du parent traumatique, mais qu’animant l’objet
déroulement et l’issue des cures analytiques, la
par lequel le sujet s’assurait d’une jouissance,
passe constitue, dans notre Ecole et pour la
introduisant une modification dans le scénario
psychanalyse en général, un enseignement de
pervers qui permettait au sujet de se faire l’objet de
clinique inestimable. Ces deux aspects, un certain
la jouissance de l’Autre, il en dévoile le montage.
type d’aboutissement de la cure comme condition de
C’est dans ce mouvement que le sujet est porté
nomination, soit la passe versus évaluation, et la
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parfois au-delà de l’Œdipe, vers des solutions disait-il, par non plus «la tyrannie du narcissisme»,
inédites qui ont toutes en commun un point mais par des «styles de vie qui ne communiquent pas
essentiel : elles sont orientées par le désir de ne pas les uns avec les autres» et l’inconsistance qui en
rencontrer de limites subjectives dans l’exercice de découle. Bref un monde de l’équivalence,
la psychanalyse en position d’analyste, ou, pour nostalgique du rapport entre les sexes, y compris
tenter de le dire mieux, de ne pas être entravé par quand ce rapport se caractérisait par la chère guerre
une quelconque jouissance dans l’occupation de la des sexes. Quelle analyse peut-on faire, à partir des
position de l’analyste. Qu’entendre par «porté au- enseignements de la passe, de ces solutions
delà de l’Œdipe» ? La modélisation de l’expérience nouvelles qui apparaissent dans la civilisation, et qui
de jouissance traumatique, quelles que soient ses constituent les nouveaux contours de la clinique
coordonnées œdipiennes, fait basculer le sujet dans comme réel ?
un monde du non-rapport là où c’était le rapport
entre le père du nom et la mère de la castration. Là La solution de M. Smith
où le symbolique réglait le symptôme, donnant sa
place à l’imaginaire et faisant du réel un cadre, un Il y a quelques années, en voyage dans l’île de
nouage nouveau se profile, dans lequel l’inconscient Guernesey, j’étais allée acheter chez un épicier deux
participe d’une, pour reprendre une phrase de Lacan ou trois menus articles qu’il m’avait obligeamment
dans le séminaire du 17 février 1976, équivoque mis dans un sac en papier. Sur le chemin du retour,
entre le réel et l’imaginaire. C’est en ce sens qu’il oisive sur le bateau qui me ramenait en France, j’eus
n’y a plus rapport. Le précédent cartel auquel j’ai l’attention attirée par le texte écrit sur ce sac. « Our
participé avait, au fil des passes, noté que les business has been established since 1899. We have
passants ne semblaient plus avoir la même relation been pleasing and displeasing people ever since. We
avec l’Autre du sexe après ce passage dont ils have made money and lest money, we have been
témoignaient. Ce changement de la relation au cussed and discussed knocked about, talked about,
partenaire sexuel va de pair avec un changement de held up, robbed, etc., to the end of the chapter. The
relation avec la psychanalyse. Quelles sont les only reason we are staying in the business is to see
solutions nouvelles à un monde qui n’est plus what on earth will happen next. » Je vous le traduis:
dominé par le rapport, mais, pour reprendre un «Notre commerce est établi depuis 1899. Nous
terme de Lacan dans ce même Séminaire, par avons plu et déplu aux gens depuis lors. Nous avons
l’équivalence ? gagné de l’argent et perdu de l’argent, nous avons
Arrivé à ce point, il conviendrait de reprendre, une été injuriés et discutés, malmenés, volés, etc.,
par une, les solutions inédites, les trouvailles, que jusqu’à plus soif. La seule raison pour laquelle nous
chaque A.E. a inventées. Je leur laisse ce soin ; les continuons est de voir ce qui pourra bien arriver
cartels de la passe ont, sur l’inédit de la clinique, à encore.» Cet épicier s’appelait évidemment
s’effacer devant les A, E. qu’ils prennent le pari de Monsieur Smith. M. Smith veut savoir, il veut savoir
nommer. ce qui arrivera après. Après quoi ? après avoir épuisé
Mais j’aborderai la clinique de la passe, que je viens tous les rapports. Sa solution au malaise est le désir
d’essayer de définir comme une vérification par la de savoir. Mais il est en position de témoin. La
clinique d’une part, mais surtout comme une solution de M. Smith, appelons-la ainsi, n’est pas
clinique du non-rapport, c’est-à-dire de sans rapport avec la solution de la clinique
l’équivalence, par son lien étroit avec la clinique du analytique ; elle en partage le désir de savoir, qui est
malaise actuel dans la civilisation, suivant en cela les d’être enseigné par la surprise, mais, en position de
pas de J.-A. Miller et É. Laurent. Ce lien me semble badaud, M. Smith reste extérieur à ce qui se produira
être d’ailleurs une démonstration de l’opérationnalité de nouveau. Si l’éthique de l’épicier est en général la
de la passe, démonstration du fait que la moralité du tiroir-caisse, certes celle de M. Smith est
psychanalyse n’est pas un dogme inerte ou la leçon autre : c’est une éthique passive de la surprise. La
apprise et restituée dans une langue devenant de plus clinique analytique a la particularité d’être aussi
en plus une langue de bois, mais un savoir en prise l’éthique de la psychanalyse. C’est certes une
avec la mutation de notre culture. Cette mutation, éthique de la surprise ou de la contingence de la
c’est comme le notait É. Laurent lors des Journées rencontre, mais il s’agit de s’en faire le ressort, d’y
d’études de l’EEP à Londres en avril 1997, le contribuer par son acte et d’en évaluer les effets.
passage à un monde qui n’est plus défini uniquement
par les limites de l’Oedipe, mais par la prolifération
de mondes au-delà du père, mondes caractérisés,
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Une autre solution est l’écriture comme solution Le rejet de la politique au nom de la clinique n’est
éthique. Mais faire une analyse et un témoignage de nullement freudien, encore moins lacanien. Il ne
passe n’est pas écrire une œuvre. Ce n’est pas une cesse pas de ne pas tenir compte de Freud intégrant
solution par l’ego. Pourtant même s’il s’agit de dire, sa psychologie des masses au cœur de l’expérience
de bien dire, de dire pour transmettre, il est analytique et faisant de la paire analyste-analysant
indéniable que l’écrit entre en jeu dans la solution une foule à deux, ni de Lacan plaçant dès «La
analytique : écriture logique du mathème, ou encore direction de la cure» la politique au niveau de
ce «cesse de ne pas s’écrire» dont Lacan définit la l’éthique et de l’enjeu de la fin de l’analyse. Quand
contingence et ce «ne cesse pas de ne pas s’écrire» la politique est rejetée, elle ne cesse de faire retour,
dont il définit l’impossible du rapport sexuel. La et sous la forme la pire, l’expérience le prouve.
solution à laquelle invite la passe est de mettre, là où
il y a dans la culture le roman et le style de l’ego, le 4 –Pas de passe sans l’École
sujet en écriture.
Si j’ai cherché à mettre en parallèle, et en même Comment maintenir la passe à l’écart de ce qui serait
temps à distinguer, les solutions auxquelles aboutit impureté institutionnelle, alors qu’elle est au cœur
le malaise actuel dans la civilisation et la solution à de l’École dont elle constitue le fondement majeur ?
laquelle peut aboutir l’analyse, c’est que je pense Si l’École est l’École de la passe, il n’y a pas de
que la clinique vers laquelle nous mène passe sans l’École. Qu’est-ce à dire ? Il y a d’abord
l’enseignement de Lacan est précisément la seule la passe dans l’expérience de la cure, elle se
réponse civilisée à la découverte, par un sujet qui ne rencontre, se produit, c’est la passe I. Mais elle n’est
recule pas devant les zones mystérieuses qui identifiable et ne devient effective qu’à partir de la
s’ouvrent au-delà des limites œdipiennes, d’un passe 2, de la procédure, qui est affaire d’École. Ces
monde sans rapport. deux aspects sont solidaires, puisque le premier,
n’émerge qu’avec le second, et qu’on ne sait rien du
premier sans le second, mais ils sont aussi en
tension, le second impliquant une prise de position,
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La politique vraie de la passe, c’est celle qui vient sujet à l’analyste nommé à sa place est à réinventer,
d’être évoquée à petites touches ci-dessus. C’est la à choisir. Il laisse toujours à désirer. La passe ne
politique de la surprise, de l’inattendu, du non- supprime pas l’énigme, elle la déplace. Le sujet n’est
conforme, de l’original. Éric Laurent a pu définir à analyste que par ailleurs, un ailleurs qui n’est pas
l’occasion l’A.E. comme celui qui énonçait de l’Autre, plutôt cet irrémédiablement hétérogène à
l’inédit, une invention de savoir : trait clinique lui-même à quoi l’expérience l’a réduit. L’École lui
certes, mais en même temps trait politique dans permet d’avoir chance de se faire une cause distincte
l’option prise de faire prévaloir cette dimension. de lui-même.
La fausse, c’est celle qui exigerait la conformité,
quelle qu’elle soit. Le cynisme de la jouissance 14 –Le nœud de la passe
serait pour l’un le vrai critère de la passe accomplie :
haro sur la sublimation ! Pour l’autre, il faudrait Les traits politiques de la passe ne valent que noués,
l’adoration de l’idéal : à bas l’ironie ! D’autres ne sur le mode borroméen, aux traits cliniques et aux
voudraient recruter que des obsessionnels traits scientifiques, selon le ternaire qu’a pu proposer
tourmentés par un surmoi gourmand. D’autres récemment J.-A. Miller. Ils ne sauraient être
encore privilégieraient l’inclassable hystérique négligés sans défaire le nœud constitutif de la passe.
toujours en rupture de ban. Ce qui deviendrait alors Ce nœud, nous nous proposons cette année de le
lisible, c’est la clinique du cartel lui-même. mettre en valeur dans ce dont nous tenterons de
L’histoire de la psychanalyse fourmille d’exemples rendre compte de l’expérience des cartels.
malheureux de tels standards.
En fait, il ne s’agit pas de savoir si le passant Transmission et enseignement
encense l’École, s’il la déprécie, s’il la craint, s’il lui Joseph Attié
fait confiance. Il lui fait toujours assez confiance,
même s’il ne le sait pas, puisqu’il est passant. Les cartels de la passe n’ont pas manqué de noter la
sorte de dimension phénoménologique des
12 –Critère ou option
témoignages des passants rapportés par les passeurs.
C’est donc bien un trait politique de la passe que Tout se passe en effet pour le passant dans une sorte
d’interdire le recours au critère et d’exiger l’option. de logique à trois temps. Ainsi il commence par
Chaque nomination est un pari, dont les suites rapporter son histoire d’abord, c’est-à-dire ce qui a
s’avéreront dans le rapport de l’A.E. à l’École et la fait névrose pour lui. Il raconte dans un deuxième
prise en charge de l’expérience de celle-ci, temps ce que fut son analyse. Et dans un troisième
davantage que dans la mise en avant indéfiniment temps il dégage parfois quelque chose qui serait
répétée de l’x de la fin de l’analyse. Cet x ne peut se comme une conclusion, soit de son analyse, soit de
transmettre que dans et par l’École, sur le mode ce moment de sa propre analyse qui l’a poussé à
trans-individuel. Il s’est d’abord transmis sur ce faire la passe. Cette conclusion très souvent n’est pas
mode au sujet lui-même. dégagée par le passant lui-même, mais laissée à
entendre aux passeurs et au-delà d’eux aux cartels de
13 –Le sujet et l’analyste la passe, d’où ceux-ci s’autorisent à formuler une
réponse. Plus précisément ce sont souvent les
Cette insistance sur le versant politique de passeurs qui tentent d’ordonner de la sorte les
l’expérience, extrait de la passe, peut s’aborder d’un témoignages qu’ils ont accueillis pour les
autre biais, à partir de la thèse que l’analyste, en tant transmettre aux cartels.
qu’il fonctionne, n’est pas sujet. Il n’y a pas de sujet- J’ai présenté cette expérience de la passe à ce niveau
analyste, ce que le terme de destitution subjective phénoménologique pour souligner que le passant a
tente aussi de dire. En revanche, le passant est un affaire à trois types «d’expérience de savoir». Celui
sujet, qui élabore dans le témoignage ce qui s’est de sa névrose et qui en son temps a pris dans sa tête
résolu pour lui à l’égard de cet a-subjectif. Ces sujets une dimension épique. Celui de son analyse qui a
sont présumés à même de dire sur ce qui les cause réduit cette épopée à quelques formules, à quelques
sans s’identifier à cette cause, à partir de ce qu’ils signifiants majeurs de son existence, d’où le sujet
ont rencontré. Rencontre n’est pas assimilation, mais avance sa conclusion, que l’on peut, par épure,
appréhension. De ce point de vue, pour le sujet qui réduire à un acte.
se prête à en occuper la place, le psychanalyste ne J’ai tenu à avancer, pour la souligner, cette
s’appréhende que politiquement. L’A.E. ne peut pas expression «d’expérience de savoir». J’ai tenu à le
ne pas le savoir, dans la mesure où le rapport du faire pour expliciter ce que nous avons annoncé de
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l’orientation des travaux des deux cartels de la premier temps c’est l’«Esquisse pour une
passe : la clinique de lapasse et ses effets psychologie scientifique», grosse déjà de nombre de
scientifiques et politiques à l’Ecole. D’où la concepts freudiens. Ceux qui s’intéressent à cet
répartition des exposés d’aujourd’hui, pour aspect épistémique du problème peuvent compléter
introduire à cette problématique, en traits cliniques, l’ouvrage d’Assoun, par celui de Paul Bercherie,
traits scientifiques et traits politiques. Autant la Genèse des concepts freudiens. Une des conclusions
dimension clinique doit être évidente pour tout le d’Assoun mérite d’être relevée : «L’originalité
monde, c’est en effet la substance même de toute freudienne subvertit le langage de son temps sans
l’expérience analytique qui émerge et vient se cesser de le dire» (p. 13). Pour prendre un exemple,
déposer, autant ce qui a été appelé traits scientifiques il suffit de rappeler que pour construire le concept de
et politiques peut provoquer des interrogations. De la pulsion Freud part de la notion d’excitation.
quoi s’agit-il donc ? Lacan procède exactement de la même manière. Il
Il faut dire tout d’abord que c’est Jacques-Alain suffit de noter comment il a emprunté à la
Miller qui a présenté de la sorte ces trois types de linguistique le terme de signifiant et ce qu’il en a
traits. Ceux-ci, à faire ainsi série, ont constitué une fait. C’est dire que si la psychanalyse se veut une
sorte de nouveauté dans leur formulation. Leur science, elle implique la théorie du sujet, ce qui lui
fondement pourtant se trouve dans tout ce que Lacan donne un statut tout à fait particulier dans l’ordre de
a dit sur la passe dans sa relation à la science et à la la scientificité. On peut alors suivre Assoun toujours
politique en tant que l’A.E. est responsable de quand il pose qu’avec la psychanalyse
l’expérience et du progrès de l’École. 1 «brusquement, le monde de l’origine a disparu» (p.
Cette problématique peut initier un bien long travail. 12), parce qu’il est revenu à Freud de fonder
Je me contente d’un flash pour aujourd’hui, en l’origine d’une nouvelle discipline. C’est là pointer
attendant de voir ce que l’expérience même de la une coupure dans l’épistémè. Ce qu’on appelle la
procédure va nous enseigner. Je cherche donc pour «coupure épistémologique», «c’est le moment où
l’instant à tenter d’éclairer deux points. une science se constitue en "coupant" avec sa
Qu’en est-il du «trait scientifique» ? Plus justement préhistoire et son environnement idéologique». Là
qu’appelle-t-on traits épistémologiques ? La où il a fallu toute la science presque encyclopédique
question est ici posée dans son acception la plus de Michel Foucault pour situer et démontrer
générale. Comment saisir quelque chose de ce trait l’existence d’une coupure épistémologique, d’une
chez le passant ? discontinuité dans l’ordre du discours, la
psychanalyse vient illustrer parfaitement bien une
1. Un mot alors, simple, sur l’épistémologie. Celle-ci telle coupure, parce que les concepts dont elle use ne
est un discours sur la science, sur la philosophie ou doivent plus rien aux concepts scientifiques qui la
sur la psychologie par exemple, ou n’importe quelle précèdent. Quant au terme de coupure, il nous
autre discipline. Il s’agit d’étudier les conditions de importe au plus haut point pour le statut du sujet. La
possibilités qui ont permis l’émergence, de telle question se pose immédiatement : peut-on parler
science à tel moment par exemple. Alexandre Koyré, d’une coupure épistémologique chez le sujet ?
référence si importante pour Lacan, s’est illustré par
ses éminentes Études d’histoire de la pensée 2. Ces préalables m’ont été nécessaires pour situer
scientifique et de la pensée philosophique. Une ce qu’il en est du trait scientifique que l’on sera
distinction peut s’imposer ici entre l’histoire de la amené à interroger chez le passant. Nous avons déjà
science et son épistémologie. Ce n’est pourtant pas une précision sur ce trait scientifique. On ne peut le
ce qui importe pour mon propos d’aujourd’hui. Je traduire qu’en termes d’épistémè, de savoir. La
note seulement qu’écrivant Une introduction à première expérience de savoir que j’évoquais tout à
l’épistémologie freudienne, Paul-Laurent Assoun se l’heure, le savoir sur la névrose et qui englobe
penche sur l’état de la science dans lequel Freud a toujours le roman familial, le névrosé peut alors
baigné, sur les sciences de la nature d’une manière l’inscrire dans un savoir psychologique,
générale, sur la psychophysiologie ou philosophique, religieux, esthétique, ou littéraire
psychophysique de Fechner avec posée au fond la avec une sorte de vocation rentrée de vouloir devenir
question de la rationalité de la psychologie, sur la un futur petit Marcel ou un autre Ulysse. Il est
mesure comme impératif rencontré chez Wundt, le entendu qu’au bout d’une analyse, et à plus forte
modèle énergétique de Helmholtz, l’avancée très raison dans la passe, le sujet cesse de se référer à ces
importante de la neurologie de son temps, etc. On types de savoir, pour ne situer le sien que dans
peut dire que ce qui en est résulté dans le tout l’ordre psychanalytique. La chose d’ailleurs petit
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prendre une tournure caricaturale quand le passant c’est «l’autre face de l’impuissance de l’analysante
vient réciter la théorie de Freud et de Lacan en lieu (et du père et du partenaire) à répondre de sa
et place de sa passe. Mais notre intérêt ne porte pas jouissance» ; c’était «une façon de fuir la tristesse
sur ce point. Notre intérêt porte plutôt sur ce qui fait dans la hâte», tristesse qui est la marque du père.
coupure dans sa subjectivité, et parfois à sa propre L’activisme a donc viré à l’activité au bout du
surprise, quand ce n’est pas à la surprise du cartel, parcours.
qui en est d’ailleurs à l’attendre presque cette Avant de reprendre ce qu’elle dit de cette activité,
surprise. Mais attention à ne pas faire de la surprise arrêtons-nous à cet autre de ses signifiants-maîtres,
un critère de la passe, parce qu’en l’occurrence il est qui a émergé comme effet du premier, celui de «la
bien difficile de s’en tenir à un critère. Disons plutôt Japonaise». Le cauchemar qui l’a longtemps suivie,
que le cartel est en attente d’un certain son idée obsédante, c’est «la femme japonaise veut
enseignement. C’est dire toute la confiance que m’enlever mon partenaire», figure de l’Autre femme
l’École met dans ces cartels de les supposer capables qui a longtemps nourri sa jalousie. Ce qui rend
de se laisser enseigner. Ce qui est d’ailleurs la particulier et différent des autres ce signifiant
position de tout analyste et qui remonte au conseil de Japonaise, c’est qu’il a fini par la renvoyer à l’objet
Freud : accueillir chaque cas comme si c’était le regard ; et dans le temps de sa traversée du fantasme,
premier. elle fit la découverte que sa «deuxième fille a un
Ce qui importe alors au plus haut point, c’est la regard oriental», c’est pour cela qu’on l’appelait la
position du sujet à l’endroit du savoir. C’est ce qu’il «Tibétaine» ; et que ce regard fendu (titre de son
s’agit de repérer sans savoir à l’avance comment exposé) c’était un trait à elle et c’est pour cela que sa
dans le singulier cela peut se présenter. mère à elle l’appelait «petite Chinoise». L’objet
C’est pour cela que je vais m’arrêter sur quelques regard qui se profile de la sorte, elle a fini par
avancées dans les travaux des A.E. déjà nommés. l’appeler «petite fente», et cela dans le travail de
Tel de nos collègues a été amené à évoquer, à la passe. Je vous laisse ici imaginer ce qui peut se
surprise de certains, «un amour de la pulsion», voire profiler derrière la petite fente. Car elle, elle n’a pas
un «amour de la passe». Comment et d’où a émergé hésité à le dire crûment. Ce «regard fendu» : c’est
un tel propos ? Peut-on serrer suffisamment cela cette «marque singulière, indélébile, ineffaçable ;
pour en faire enseignement ? De la même manière trait de jouissance dans lequel je me reconnais». Elle
un deuxième a parlé «d’un amour du réel», articule l’activité à ce «regard fendu», «trace de ce
formulation tout aussi nouvelle et qui retient que fut le sujet en tant qu’objet du désir de l’Autre».
l’attention. Un troisième collègue avance une autre Je ne saurai expliciter plus ce dont il s’agit, et je
formule qui ressort de son expérience de la passe : reprends sa propre conclusion : «La nomination
«une rencontre de deuxième type avec das Ding». inscrit la rencontre avec la psychanalyse et après
Ces formulations tout à fait pointues ne sont relevées avoir mis plus de trente ans à apprendre à attendre,
ici que pour leur nouveauté, et dans l’espoir qu’un je me trouve travaillant dans la hâte qu’elle [la
enseignement viendra leur donner leur vraie portée. nomination] m’impose».
Une collègue d’Argentine enfin, nommée Je suis tenté ici d’écrire le discours hystérique et
récemment A.E., a présenté un exposé qui constitue analytique à partir des signifiants avancés par notre
une sorte d’épure dans le genre. C’est une épure collègue.
parce que les trois «expériences de savoir» se
trouvent subsumées par elle en trois signifiants D.H. D.A.
accompagnés d’un objet. Comme j’ai eu la S → S1 a → S
possibilité de l’interroger directement et a S2 S2 S1
publiquement je m’attarde un instant sur son
témoignage. Elle a en effet réussi le tour de force de
S→ activisme regard → S
réduire toute sa névrose et toute son analyse à trois
signifiants : «l’activisme», «l’activité» et «la regard Japonaise Japonaise activisme
Japonaise». Derrière l’activisme on peut imaginer Je propose maintenant de reporter le signifiant
l’hystérique interrogeant tous les hommes et toutes «activité» du côté de l’objet (a) dans le «discours
les femmes sur le mystère du désir. Mais nous analytique». Prenons alors acte ici de ce nouveau
n’avons pas besoin d’imaginer quoi que ce soit, c’est savoir dont a fait preuve le sujet, et de cette sorte de
elle-même qui spécifie ce qu’il en est de son propre cellule nucléaire qui le condense. Qui aurait pu
activisme, j’en relève trois différents traits : c’est «la l’imaginer à l’avance ? De ce savoir nouveau pour le
jouissance de sa demande excessive dans l’amour» ; sujet, savoir dans le réel nous dit Lacan dans sa
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«Note italienne», dans le réel du sujet évidemment, l’analyste. Je l’articule rapidement pour l’instant à
et qui n’a rien à voir avec le savoir «scientifique», ce que Lacan dit de sa position d’enseignant, et qui
tous les A.E. en ont fait un témoignage, chacun avec le met dans une position d’analysant. Comment
son signifiant propre et qui rendrait compte de sa continuer à être un analysant hors de son analyse ?
propre singularité. La transmission analytique opère C’est là que se niche le trait épistémique dans son
ici, et d’abord dans la passe, par le témoignage de lien au désir de l’analyste.
l’A.E. nommé. D’où ce qui frappe à les écouter, un Pour conclure, une citation de Lacan de 1966, un an
accent de vérité et d’évidence qui ne trompe pas. avant sa Proposition sur la passe : «Ce que nous
L’auditeur peut être plus sensible à tel ou tel avons à souligner ici, c’est que nous prétendons
témoignage, mais le trait commun à tous c’est que frayer la position scientifique, d’analyser sous quel
leur exposé relève du témoignage. Que vont-ils faire mode elle est déjà impliquée au plus intime de la
maintenant un à un de cette sorte de rencontre du découverte psychanalytique.» 3 Le plus intime de la
réel dans leur existence ? Ce qui en principe est découverte freudienne n’est-ce pas sa reprise par une
attendu d’eux c’est un enseignement. C’est J.-A. passe ? Dans une suspension d’un savoir pour et par
Miller qui a distingué, il y a déjà longtemps de cela, un autre savoir. Est-ce que nous rêvons ou la chose
la passe 1 et la passe 2, désignant par là la passe est-elle possible ? C’est l’enjeu de toute l’expérience
dans la cure et la passe dans la procédure. Il vient de de la passe.
parler de la passe 3, visant précisément cet
1. Cf. LACAN J., «Proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de
enseignement, où le passant élabore ce qu’il en est l’École», Scilicet n°1, Paris, Seuil, 1968, pp. 14-30 ; «Note italienne»,
de son nouveau savoir. Il me semble que le Ornicar ? n°25, Paris, Navarin, 1982.
2. LACAN J., «Proposition du 9 octobre 1967…», op. cit., p. 15.
témoignage est le premier temps d’une trans- 3. LACAN J., «Du sujet enfin en question», Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 234.
mission. Reste ce que le sujet va élaborer en termes
d’épistémè par le biais d’un enseignement cette fois.
C’est ce que Lacan vise quand il évoque l’A.E.
«auquel on impute d’être de ceux qui peuvent
témoigner des problèmes cruciaux aux points vifs où
ils en sont pour l’analyse, spécialement en tant
qu’eux-mêmes sont à la tâche ou du moins sur la
brèche de les résoudre.» 2
Comme il doit apparaître, ce qu’il est possible
d’appeler «traits scientifiques» c’est quelque chose
qui est intimement lié à la clinique de la passe et à la
position du sujet à l’endroit du savoir. Cette position
du sujet est à lire probablement dans «un savoir
élaboré». Mais la question, et j’espère l’avoir bien
resserrée, devient la suivante : tout passant tâche
d’élaborer un ordre de savoir de sa névrose et de sa
cure. Mais tous vont-ils être vissés à ce savoir qui va
les pousser à en faire enseignement ? S’agit-il de
quelque chose qui relève de la logique même de la
passe pour tout le monde, ou bien certains sont-ils
plus particulièrement aptes de par leur position de
sujet à l’endroit du savoir ? C’est une question tout à
fait fondamentale. Les cartels auront à jauger, à
prendre la mesure de cette position du sujet à
l’endroit du savoir. Je n’ai pas de réponse ici mais
un index qui pointe vers une problématique, mais je
pense qu’en ce point il peut y avoir une disjonction
entre le trait clinique et le trait scientifique. Il est
évident en effet que l’élaboration d’un savoir ne
suffit pas à signer une passe ; charge aux cartels de
prendre la mesure de ce dont il s’agit.
L’enjeu est crucial dans la mesure où le sujet par
cette position donne aussi une idée du désir de
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Textes institutionnels
Rapport sur la passe trois A.E. nommés. Tous ces éléments objectivables,
mis à part le dernier, qui n’est certes pas négligeable,
CARTEL «A» 94-96 permettent de faire trois remarques.
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désir de passe accentuant le pôle du sujet ; «offrir», on peut faire l’hypothèse qu’une extraction a eu lieu.
«nourrir», «payer une dette», soutenir et vérifier le Il peut arriver que le passant fasse état d’un échange
pari de Lacan pour la psychanalyse sont les noms de sur ce sujet avec son analyste, voire du
ce désir de passe accentuant le pôle de l’École ; consentement de ce dernier. Rares sont les
d’autres y sont poussés «par l’enthousiasme» devant témoignages qui font état de la position de l’analyste
une découverte qui leur dévoile un point quant à l’arrêt de l’analyse et la demande de passe.
organisateur de leur logique subjective. Parfois L’impression d’ensemble laissée par la plupart des
d’ailleurs cet éblouissement vient interrompre la témoignages est différente, car l’analyste ne semble
cure un peu prématurément. C’est donc sous ses pas en général accéder au statut d’interlocuteur.
différentes modalités que peut se dire le désir de C’est vrai pour la fin, mais c’est vrai aussi pour
transmettre, désir de ou désir vers, voulant nouer un l’ensemble du travail analytique et cela vérifie la
savoir singulier à une cause universelle, celle du formulation célèbre de Lacan selon laquelle
sujet, en mettant le plus intime au service de la l’analyste fait partie de l’inconscient du sujet, d’en
psychanalyse. Quel que soit le degré de lisibilité de constituer l’adresse. C’est ce qui différencie le
ce désir pour le cartel et pour le passant lui-même, dispositif de la passe du dispositif analytique, même
car il arrive qu’il y soit poussé sans pouvoir rien dire dans les cas où le passant peut donner l’impression
de cette poussée, et quel que soit le sens que le sujet de se livrer dans son témoignage à de l’association
lui donne, tous les témoignages transmis au cartel libre. Le dispositif, passeurs et cartel, ne fait pas
permettent de vérifier qu’en psychanalyse le rapport partie de l’inconscient du sujet : il y fait borne, il y
au savoir et à sa transmission est indissociable de existe, teinté en cela d’une nuance de réel. Les
l’éthique de la cause. Il s’agit de contribuer au savoir analystes des passants sont présents dans les
psychanalytique en mettant à son service, non ce que témoignages par quelques interprétations
le sujet sait en psychanalyse, mais précisément ce marquantes, comme nous avons essayé d’en rendre
que le sujet est et a été comme objet dans son compte dans l’intervention faite par le cartel aux
rapport au réel de la pulsion. La lisibilité du Journées d’Automne 95, ou encore par leur place de
témoignage tient – c’est l’hypothèse du cartel – à la «partenaires de la pulsion», selon le titre de
distance fragile mise entre le sujet et son expérience l’intervention faite par l’un des membres du cartel
de jouissance princeps, distance qui l’en décolle et lors de l’après-midi des cartels de la passe du 16
lui offre, s’il l’aperçoit, peut-être seulement le temps décembre 1995. Ces deux occurrences de l’analyste
de la passe et du témoignage, peut-être toujours à dans les témoignages ne seront donc pas redéployées
retrouver, un point de vue inédit, qui lui était jusque- dans ce rapport.
là opaque, sur une expérience répétitive et familière. Cet observatoire de la pratique analytique qu’est la
De ce point de vue, la passe implique un moment passe permet de vérifier que les analyses, terminées
subjectif comparable à ce que Freud appelle ou non, changent les analysants. Tous font état de
l’«inquiétante étrangeté» ou encore plus exactement, bénéfices thérapeutiques, d’une sorte d’oubli ou
d’Entfremdung. Il s’agit d’un aperçu, sur une place d’indifférence aux symptômes, rendu enfin possible
vide qui apparaît au centre. Plus il y a séparation par le compte soldé de leur histoire œdipienne. Mais
d’avec la jouissance, plus le passant peut logifier sa on peut aussi mettre en évidence une modification
cure pour la transmettre. de la position éthique des sujets, liée à une
Lorsque la passe coïncide pour le passant avec ce localisation, et en conséquence à une nomination, de
qu’il estime être la fin de son analyse, en quels leur mode de jouissance qui a des effets sur leur vie
termes les passants parlent-ils de ce moment où sexuelle et sentimentale. La psychanalyse modifie la
s’interrompt un lien qui, souvent, a duré de longues croyance des sujets au rapport sexuel, ce qui se
années, scandant leur existence ? Ils parlent de manifeste dans la possibilité de régler la relation à
cassure soudaine ou de vidage par épuisement. Il est l’Autre du sexe non plus sur une croyance mais sur
notable qu’il s’agit là d’un binaire de deux termes une fiction. Nous pouvons faire l’hypothèse que les
contradictoires, dont l’effet, identique, d’arrêter le effets de pacification de la guerre des sexes, comme
travail de l’analyse prend deux modalités différentes. de la guerre du sujet avec son sexe, manifestes, sont
Dans un cas, la cassure, brutale, est la conséquence obtenus dans la mesure où la pulsion n’est plus
d’une modification de la place occupée par voilée par la croyance. La croyance ne soutient plus
l’analyste dans l’économie libidinale du sujet ; le le surmoi du sujet et la fiction sexuelle fait entrevoir,
transfert à l’analyste est alors suspendu ; dans en ligne de fuite, un «Autre qui n’existe pas», un
l’autre, il s’agit d’un épuisement de ce rapport, avec Autre sans impératif. Pour l’anecdote, il semblerait
apparition d’un «plus-de-sens». Dans les deux cas, qu’en ce qui concerne les vingt-et-un témoignages
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que le cartel a entendus, les hommes parlent en qui a eu lieu durant la période de rédaction de ce
général plus des femmes que les femmes ne parlent rapport, la question a été abordée et l’expérience
des hommes, ce qui peut être mis en regard avec passée à l’ECF et présente à l’EEP ont été étudiées.
l’importance pour les deux sexes de la question du Ces rencontres cartel-passant dans l’après-coup de la
féminin, l’Autre sexe. Au-delà de l’anecdote, le passe elle-même ont dans certains cas été réintégrées
devenir de la question du rapport au sexe après une au dispositif lui-même, et ont permis au cartel de
analyse est posé. L’altération de l’Autre doit-elle modifier sa décision. Cette possibilité montre
nécessairement laisser seul le sujet ? Quel est le l’importance de la liberté d’action qu’un cartel se
statut du prochain quand le rapport à l’Autre est mis doit d’avoir à l’intérieur d’un cadre dont il est
à plat ? Une fois l’objet du choix amoureux, en nécessaire que, par ailleurs, il soit rigoureusement
termes freudiens, dépouillé de ses adhérences réglé pour que l’expérience de la passe puisse
imaginaires, situé dans ses coordonnées symboliques fonctionner dans une École. Mais cette rigueur n’est
et ramené à une dimension réelle, que reste-t-il ? La pas incompatible avec la prise en compte de
passe permet d’interroger les difficultés et les issues l’exception, qui est la catégorie même qui définit
du nouveau rapport au prochain. Dans les tout passant pour le cartel. Le cartel n’a pas entendu
témoignages entendus on peut isoler quelques types lors de ces rencontres post-passe avec les passants
de dénouements, en notant un certain écart entre des éléments susceptibles de l’amener à reprendre
homme et femme. Tout d’abord, le silence : côté une passe à la lumière d’éléments que les
homme, on observe un certain silence sur leurs témoignages de passeurs n’auraient pas transmis. Or,
amours et une prolixité embarrassée ou non sur le c’est la présence de tels éléments qui, à notre avis,
fantasme ; côté femme, une prolixité sur les amours déterminerait la nécessité pour le cartel de remettre
passées, rompues, mais un silence sur la jouissance sur le métier sa décision. Il a été fait état de
féminine. Ensuite, une solitude apparente, qui n’est déception bien compréhensible, voire de désaccord
que la radicalisation du rapport à l’Autre. Côté sur les motifs du cartel à ne pas avoir nommé
homme, cette solitude peut conduire à l’éthique du membre tel ou tel passant. Pour ces quelques rares
célibataire, à entendre hors de la définition du code cas, la décision du cartel était fondée sur quelques
civil selon laquelle est célibataire un homme non éléments du témoignage qui montraient
marié. Cette éthique ne consiste qu’à être à soi- l’interférence, dans le sujet, de facteurs de rivalité
même sa propre norme et à rejoindre une variante de imaginaire poussant à l’entrée à l’École sur la
la norme mâle. Côté femme, elle peut conduire aussi poursuite du travail de mise en place, par la chaîne
bien à la dévotion à une cause qu’à son envers, c’est- signifiante, du réel en jeu pour le sujet. La décision
à-dire à se moquer de la cause des hommes. Enfin, du cartel visait à dégager le sujet de ces
une dernière issue possible semble se profiler : «la déterminations imaginaires. En ce sens, elle était
subversion du symptôme». Elle prend à rebours ce à peut-être trop intrusive par rapport au travail
quoi l’analyse pourrait conduire et mènerait à un d’analyse en cours. La réflexion du cartel lors des
«nous ne sommes pas dupes de tout cela et voilà travaux du Collège comme l’analyse de sa position
pourquoi nous sommes seuls avec nous-mêmes». par rapport aux passants ont amené le cartel à
Cette version ferait exister ex nihilo, une fois le renoncer à toute position de calcul concernant les
nettoyage fantasmatique opéré, un rapport au trajectoires analytiques en cours des passants. Cette
partenaire sans aucune des justifications initiales. position extrémiste sera explicitée plus tard dans ce
Cette version, suggérée parfois, mais trop peu rapport.
démontrée, mérite pourtant quelques détours.
Il reste à évaluer les effets de la décision du cartel 1. 2 Les passeurs
sur le passant. Le cartel peut en avoir écho lors des
rencontres demandées par le passant ou proposées Le cartel, après son expérience de deux ans, peut
par lui après communication de la décision au dire qu’il tient en haute estime le travail des
passant par le Secrétariat. C’est toujours un moment passeurs, qu’ils soient ou non membres de l’École de
difficile, car si rendre compte au passant est la Cause freudienne. Il n’a en effet eu à demander le
nécessaire et exigible, les différences de position retrait de la liste des passeurs qu’à deux reprises.
dans le dispositif rendent le malentendu presque Dans un de ces deux cas seulement, il a jugé que le
inévitable. C’est la seule occasion de rencontre passeur était mal positionné dans sa relation au dire
directe entre le cartel et le passant et elle s’effectue du passant. Tous font preuve d’une grande
dans l’après-coup, c’est-à-dire hors dispositif de disponibilité et considèrent cette tâche comme
témoignage. Lors du Collège de la passe 1996-1997 prioritaire sur toute autre.
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Les passeurs, dans l’ensemble, semblent peu là dès le début de la discussion, il a remis sur le
s’autoriser à poser des questions aux passants, y métier l’ouvrage jusqu’à l’obtention d’une position
compris sur les points vifs où eux-mêmes en sont de commune. Disons-le expressément, toute
leur rapport à la cause analytique. Quel que soit le nomination comporte une dimension de pari sur
principe qu’ils ont choisi pour transmettre le l’inédit. Notre cartel a, sur ce point, été partisan de
témoignage, ils ont le souci que leur construction ne laisser sa chance à cet inédit, quel que soit le
vienne pas voiler le mouvement du dire du passant caractère surprenant qu’il puisse avoir au regard des
comme sa position d’énonciation. Toutefois, ils critères du «bon sens». Dans un autre cas le cartel a
restent trop souvent prisonniers de l’écrit qu’ils ont choisi de demander l’introduction d’un troisième
élaboré, préoccupés sans doute de coller à ce dire. passeur, qui écouta et donc transmit un troisième
Le cartel leur a presque systématiquement demandé, témoignage. Cette demande, même si elle fut
à un moment ou à un autre de leur exposé, de se difficile à interpréter par le passant (et même par le
détacher de leur texte pour en venir à ce qui avait Secrétariat), continue de nous sembler légitime. Le
pour eux été marquant dans le témoignage, et à souci essentiel est en effet de préserver toutes ses
chaque fois cela a eu l’effet d’animer la transmission chances au passant, en dépit des contingences qui
en y incluant ce que l’écrit excluait, soit la trace de peuvent affecter le dispositif.
la relation que le passant avait noué avec eux le La décision du cartel est toujours emportée par un
temps du témoignage. On peut en effet noter, en point de lisibilité du témoignage. L’hypothèse que
copiant la phrase de Lacan déjà citée, que le passeur nous faisons est que cette lisibilité est inversement
fait partie du témoignage car il en est l’adresse, proportionnelle à la charge de jouissance dont sont
même s’il n’en est pas le destinataire. Il semble que affectés les éléments qui sont transmis. Le sujet peut
le cadre de leur travail soit très flou pour les donc faire entendre les points cruciaux de son
passeurs (durée, conditions de fonctionnement). Si le expérience, dans la mesure où il en est détaché.
mode de ce travail est à inventer pour chaque Lorsque le cartel ne s’estime pas en mesure
passeur, une prise en charge plus précise de la part d’effectuer une nomination, il lui faut formuler une
du Secrétariat de la passe pourrait peut-être clarifier réponse au passant. Ce travail essentiel est aussi
certaines choses pour les passeurs. Lorsque le cartel celui qui est le plus difficile. Le cartel de la passe
se trouve avoir à demander au passeur quelque chose n’est pas en position d’analyste, sa réponse n’est
qui sort de la routine du fonctionnement habituel, il donc pas à formuler comme une interprétation,
serait bon que cartel et passeur soient accompagnés même si une relance du travail analytique du passant
par le Secrétariat. lui semble souhaitable ou nécessaire après l’écoute
du témoignage. En fonction du risque pris par tout
1. 3 Le travail du cartel dans son écoute des passes passant, cette réponse doit être prudente. En fonction
de l’extraordinaire confiance, comme du choix
Le cartel écoutait les deux passeurs séparément, une décidé pour la cause analytique que tout passant a
heure chacun environ, exposé et échanges passeur- fait en s’engageant dans la passe, cette réponse doit
cartel compris. Puis il se mettait au travail. Après un être juste et authentique. Le cartel doit donc calculer
échange des premières impressions, il en venait à la sa réponse selon ces exigences. Il arrive, comme
construction, pas toujours possible, d’une sorte de nous l’avons déjà évoqué, que le passant demande à
«formule» du témoignage, en extrayant les rencontrer un ou des membres du cartel pour une
signifiants-clefs et les expériences cruciales du sujet. explicitation de cette réponse. L’expérience apporte
Cette sorte de «mathème» du témoignage était mis à sur ce point une leçon. Le passant, quelle que soit la
l’épreuve dans la discussion. Il est arrivé à deux réponse qui lui a été faite, vient pour demander des
reprises que le cartel s’interroge sur la validité de la comptes auxquels il a bien évidemment droit. Mais
formule qu’il avait déduite du témoignage, les le cartel n’a pas nécessairement, par prudence, à
éléments cliniques présents dans le témoignage ne répondre en fonction de l’étude du témoignage à
permettant pas de trancher de façon certaine. Dans laquelle il s’est livré. Il peut pourtant sans doute
ces deux cas, afin de s’assurer de la validité de sa indiquer le point, pour lui, de non-lisibilité ou de
construction, le cartel a renvoyé les deux passeurs butée du témoignage. L’expérience montre
vers le passant, porteurs de deux questions. Les clairement que le passant vient d’abord pour
réponses des passants ont permis de valider rencontrer le cartel et parler, non seulement de sa
l’orientation de l’analyse du cartel. Le résultat étant passe, mais aussi des effets d’après-coup de celle-ci.
concluant, le cartel a procédé à la nomination de Il s’agit donc de chercher avec le passant la formule
deux A.E. Pour prendre ses décisions il n’a jamais de sa réponse à la réponse du cartel, telle qu’elle lui
procédé à un vote, mais, lorsque l’accord n’était pas
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permette de trouver une solution dont il puisse tirer l’interprétation dans les témoignages de passe, lors
profit, dans la veine de son organisation subjective. de trois samedis après-midi de travail à l’ECF, les 16
Nous n’y sommes pas toujours parvenus. décembre 1995, 30 mars 1996 et 29 juin 1996, enfin
Soulignons un élément important. Le cartel ne s’est lors de la Rencontre Internationale du Champ
jamais senti bridé ou limité dans ses réponses. Sans freudien à Buenos Aires en juillet 1996.
qu’il ait jamais véritablement formulé les conditions Le premier rendez-vous fut l’occasion d’une double
de nomination clinique, épistémologique et politique préparation. Non seulement le cartel A travailla le
dans l’ordre où elles ont été introduites dans le débat thème en débattant de la clinique dont il disposait
déjà mentionné du Collège de la passe par Jacques- dans le cartel lui-même, mais il se réunit avec le
Alain Miller, Éric Laurent, et aussi par la prise en cartel B pour un débat commun en juin 1995. En
compte de l’expérience de la passe à l’EEP, a août 1995, les deux plus-un qui avaient été chargés
posteriori il peut revenir sur les nominations ou non- de la rédaction des deux textes se réunirent plusieurs
nominations effectuées en fonction d’elles. La fois pour mettre au point les exposés. Marie-Hélène
dimension de pari les réunit. Pour nous cette Brousse envoya le sien pour accord et ultimes
dimension, qui est aussi confiance dans le désir suggestions aux membres de son cartel.
décidé, s’oppose à celle de la recherche de l’idéal ou Les trois après-midi d’enseignement à l’École furent
du parfait. Nous nous sommes réglés sur le réel que organisés par les deux cartels. Le cartel B avait
nous fait découvrir la passe sur ce que sont devenues choisi le thème du samedi de décembre, thème qui
aujourd’hui l’expérience analytique et la formation convenait tout à fait au cartel A : «Le transfert dans
des analystes pour penser le passage à l’analyste les témoignages de passe». Y prirent la parole
dans une École plutôt que sur des critères déjà Marie-Hélène Brousse pour le cartel A sous le titre
énoncés antérieurement, tels que nous pouvions les «L’analyste, partenaire de la pulsion» et Patricia
interpréter à partir de notre lecture des textes Johansson-Rosen et Claire Harmand pour le cartel
fondamentaux de Lacan. Ces textes sont des guides, B. Le débat porta moins sur le thème choisi que sur
voire un cadre fondamental, mais ils ne sont pas à la question des «critères de passe». Le cartel A
prendre comme le portrait idéal de l’analyste proposa le thème de l’après-midi de mars que le
lacanien. De la même façon, un A.E. nommé ne cartel B trouva pertinent. Il s’agissait de «La
permet pas de contribuer à dresser un tel portrait. La sexuation dans les témoignages de passe». Y
mise en série des A.E., le recueil de leurs travaux, a intervinrent du cartel A, Isabelle Morin sous le titre
montré qu’il n’y a que des «un» qui ne permettent «Façons… Chacun, chacune, à sa façon, façon de
aucune définition globale de l’analyste et de son faire avec le sexuel» et Alexandre Stevens sous le
désir. Nous pensons que, même si au fil des passes titre «Position du sujet à l’égard de la sexuation et
entendues, il peut sembler répétitif, le travail du traversée du fantasme» et du cartel B, Danièle
cartel ne doit jamais tomber dans l’automaton ni Silvestre et Marc Strauss. Dans la discussion, se
fonctionner à partir d’attentes trop précises. Il lui précisa, pour le cartel A, son hypothèse sur
revient de conserver une liberté de penser et donc l’importance de la transmission de certains souvenirs
d’agir qui est corrélative de la nécessité où il est de de jouissance princeps du sujet élevés à la formule et
chercher l’inédit, donc par définition ce qu’il ne sait transmis de façon lisible comme nouage du sujet. Il
pas déjà. Cette liberté d’action est exigée aussi par fut décidé de poursuivre la controverse lors du
l’intensité de sa responsabilité à l’égard de l’avancée dernier rendez-vous en juin 1996. Du cartel A,
de la cause analytique. intervinrent Dominique Laurent sous le titre «Traits
d’éjection» et Pierre Naveau sous le titre «La
2. Modalités et bilan de l’activité d’enseignement du pulsion et son objet» et du cartel B, Antonio Di
cartel Ciaccia. Le débat fut cette fois encore plus animé et
permit aux membres du cartel A de préciser et de
2. 1 Les interventions du cartel radicaliser leur thèse, comme de répondre aux
critiques de certains membres du cartel B qui leur
Lors de certaines de ses rencontres, le cartel a reprochaient de ne pas prendre en compte le
cherché à faire théorie et à transmettre ses débats sur question du désir de l’analyste dans leur approche.
la clinique de la passe. Ce fut le cas à l’occasion de De ce travail de réflexion naquit le texte présenté par
cinq rendez-vous d’enseignement qui lui étaient Marie-Hélène Brousse à Buenos Aires, texte qui
proposés : lors des Journées d’Automne 1995 à Paris avait été commenté et approuvé par les autres
dont le Comité scientifique avait demandé aux deux membres du cartel A. Le cartel A estime que le
cartels de la passe d’intervenir sur la question de débat qui eut lieu entre les deux cartels, d’accord sur
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les thèmes à aborder, se déroula dans un climat théorie de la psychanalyse. Nous partageons ce point
parfois tendu, mais fut recouvert par un malentendu. de vue qui sort de l’impasse de la notion de critère
normatif et permet d’atteindre à une universalité qui
2. 2 Le cartel A enseigné respecte la singularité de chaque témoignage en
même temps qu’il se situe dans le droit fil de ce que
La réflexion du cartel A sur les critères de Lacan attendait de la passe : le surgissement d’une
nomination d’A.E. le conduisit à montrer leur clinique, c’est-à-dire d’un réel jusque-là non cerné.
inconsistance et leur incompatibilité, et à penser les En ce sens que nous ont appris ces dites «épures» ?
nominations d’A.E. une par une. Certes, en ce qui 1. Que l’aboutissement, même temporaire, d’une
concerne leur rôle institutionnel et politique dans analyse revient sur la question du trauma en jeu dans
l’École, ils peuvent être pris comme un ensemble la pulsion et la sexualité d’un sujet et le conduit à un
ayant des caractéristiques communes. Le cartel A nouvel abord du nœud entre réel et imaginaire.
était plus occupé à cerner un réel qui lui apparaissait 2. Que la psychanalyse en tant que discipline du
progressivement dans la clinique des témoignages. symbolique à l’épreuve du transfert met un sujet en
Ceux-ci en effet se manifestaient souvent centrés par mesure de se réduire à une formule.
une ou deux scènes-clefs, que le travail associatif 3. Que c’est cette réduction qui, 1, a des effets de
avait progressivement portées à l’épure et qui moins-de-jouissance, à entendre comme perte de
renvoyaient aux différentes dimensions du sens joui, 2, permet une lisibilité du témoignage et
symbolique, de l’imaginaire et du réel. Le cartel donc sa transmission, 3, que cette trouvaille du sujet
n’alla pas jusqu’à parler de «sinthome» constitué fait basculer la puissance du symbolique comme
dans l’analyse, mais il est certain que les passants automaton phallique vers la contingence retrouvée
avaient là trouvé un nouage qui les avait longtemps de la tuché et donc du réel, ce qui a des effets de
tenus. La thèse du cartel fut par contre de penser que liberté dans la pratique de la psychanalyse, 4, qu’en
la possibilité de transmission de ces épures tenait à conséquence le passage à l’analyste devient possible
l’extraction de la valeur de jouissance dont elles à partir de cette contingence articulée à l’impossible.
avaient longtemps été chargées. Cette perte était une Ces éléments peuvent renvoyer à l’avancée que
condition de possibilité du surgissement de ce désir Jacques-Alain Miller est en train de produire en
nouveau de l’analyste, inédit, dont parle Lacan : déployant des conditions cliniques nouvelles à partir
inédit précisément de n’être plus soutenu par le de la formule «l’Autre qui n’existe pas».
sinthome. Ainsi la lisibilité d’un témoignage allait-
elle de pair avec la séparation du sujet d’avec ces Paris, le 1 "octobre 1997,
scènes de jouissance et avec une nouvelle orientation rédigé par Marie-Hélène Brousse
du désir, non plus déterminé par un objet pulsionnel
puisqu’il avait été séparé de sa valeur libidinale,
mais par un vide. Dans ce vide, ne pouvait-on voir
l’occurrence d’un Autre qui ne répondait plus ? La
difficulté à cerner dans les témoignages un moment RAPPORT SUR LA PASSE
de traversée du fantasme, malgré toute la bonne
volonté mise par les passants à le faire, lesquels
butaient régulièrement sur la différence souvent CARTEL «B» 94-96
incernable dans la cure entre fantasme au sens de
scénario de jouissance sexuelle mobilisé dans les
actes sexuels et fantasme fondamental, comme tel INTRODUCTION
échappant au sujet, déporta l’accent du fantasme
vers la pulsion, de la grammaire vers le visuel. Les La rédaction de ce rapport n’est point aisée pour ce
derniers exposés de Dominique Laurent et Pierre cartel, du fait qu’elle ne peut pas ne pas prendre en
Naveau mirent à l’épreuve de la théorie freudienne compte la mise en cause de sa logique de nomination
et lacanienne ces épures, trouvailles des passants. qui s’est cristallisée, dans le Collège de la passe, à
Quelles propositions peut-on déduire de ce que nous partir d’une non-nomination.
venons d’évoquer rapidement ? Pour l’établissement de ce rapport, nous avons
Éric Laurent, lors d’une des réunions du Collège de procédé ainsi : chaque membre du cartel en a rédigé
la passe, a fait la remarque suivante. Un cartel de la une partie qui apparaît dans son intégralité ou reprise
passe est autorisé à nommer A.E. un sujet dont le dans la partie écrite par un autre. Bien que discutées
témoignage lui a enseigné quelque chose de au sein du cartel, ces différentes parties portent donc
nouveau, au sens de jusque-là inaperçu, dans la
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la marque de leur auteur et, dès lors, ne sont pas passants. Les deux plus-un ont poursuivi cette
nécessairement homogènes. Nous avons respecté le collaboration jusqu’aux Journées. Chacun d’eux y a
style et la position propres à chaque membre dans le présenté une intervention, pour ce qui nous concerne
cartel. La plupart du temps, ils ont été en accord, et à discutée au préalable au sein de notre cartel. (Cf.
certains moments, en désaccord. Chacun peut en l’article d’Antonio Di Ciaccia, «Quelques remarques
tirer ses propres conclusions. sur l’interprétation aujourd’hui» paru dans, La
Malgré les critiques qui lui ont été adressées, le Cause freudienne n°32).
cartel a travaillé. Ce rapport en rend compte à partir Durant l’année 95-96, lors de trois après-midi
des questions rencontrées dans les passes qui n’ont consacrés à l’enseignement des cartels de la passe
pas donné lieu à une nomination et des points (16 décembre 95, 30 mars 96 et 29 juin 96), les
saillants de deux nominations. membres des cartels de la passe ont apporté leur
Dans notre rapport, une place a été réservée à une contribution clinique à partir d’un thème choisi par
passe particulière qui n’a pas donné lieu à une les deux cartels. Ainsi, ont été abordées la question
nomination. Il s’agit d’une passe qui a marqué du transfert et de son destin dans les témoignages de
d’abord le cartel, et puis le Collège de la passe qui a passe, puis celle de la sexuation ; et enfin,
su en tirer les conséquences permettant une avancée rebondissant à partir de la précédente, s’est dégagée
pratique et théorique du fonctionnement de la passe. comme un point vif la question des scènes et du
Cette passe a été un enseignement pour le cartel. Le fantasme.
cartel dans son ensemble, a été embarrassé par cette Antonio Di Ciaccia, puis plus tardivement Danièle
passe, embarras qui ne cesse pas de ne pas finir. La Silvestre se trouvant dans l’impossibilité de se
partie du rapport concernant cette passe a été rendre en Argentine pour la Rencontre Internationale
rédigée, mais le passant étant désormais facilement de Buenos Aires, c’est à Marc Strauss qu’est
reconnaissable, le cartel ne pouvait la rendre revenue la tâche de rapporter les élaborations faites
publique qu’à la condition de recevoir l’accord du au sein du cartel à partir des témoignages entendus,
passant. Cet accord ne lui a pas été donné. Certains mais aussi à partir du débat riche et soutenu entre les
membres du cartel le regrettent. Dans ce rapport, deux cartels lors des après-midi des cartels de la
cette partie manque donc. Néanmoins, le cartel se passe. À partir de septembre 96, le Collège de la
doit de rendre compte de son travail. Il a alors passe a requis beaucoup de notre attention.
transmis cette partie de son rapport au Délégué
général de l’AMP, l’AMP jouant un rôle central de Les passants
règlement et de doctrine pour la passe dans toutes les
Écoles du Champ freudien. À part l’un d’eux, tous étaient déjà membres soit de
l’ACF, de l’Envers de Paris, et/ou d’une des Écoles
LE DISPOSITIF de l’AMP (cinq de l’ECF, deux de l’EBP, un de
l’EEP). En somme, la quasi-totalité des passants
Le cartel de la passe était déjà fortement engagée dans le mouvement
analytique.
Le cartel B de la passe 1994-1996 était composé de Si dix-neuf d’entre eux vivaient en France (neuf en
Antonio Di Ciaccia (plus-un), Claire Harmand, région parisienne et dix en province) et deux en
Patricia Johansson-Rosen, Danièle Silvestre et Marc Belgique, il est à noter que nous avons eu deux
Strauss. Il a fonctionné dans la procédure de février candidats, venant l’un d’Espagne, l’autre du Brésil.
1995 à décembre 1996 et a continué à se réunir pour Selon ce qui nous a été dit, onze étaient
rédiger ce rapport. psychologues et sept psychiatres.
En moyenne une fois par mois, nous nous sommes Il s’avère que tous pratiquent la psychanalyse depuis
rencontrés pour entendre entre une et trois passes. plus ou moins longtemps. Il nous faut constater que
Durant notre mandat, nous avons entendu les la très grande majorité des passants (vingt-deux sur
témoignages de vingt-trois passants, douze femmes vingt-trois) se présentant à la procédure ne voyait
et onze hommes. Notre cartel a nommé deux A.E. et plus leur analyste : depuis peu pour la plupart,
recommandé au Conseil dix candidats pour qu’ils depuis de nombreuses années pour quelques-uns. Ils
puissent devenir membres de notre École. avaient, disaient-ils, fini leur analyse. Ils se sont
Durant la première année de fonctionnement, en vue alors plus volontiers présentés avec l’espérance de
des Journées d’Automne dont le thème portait sur devenir A.E. Très peu ont demandé explicitement la
l’interprétation, les deux cartels de la passe se sont passe pour devenir membre de l’ECF.
rencontrés une fois pour échanger leurs réflexions Pourquoi y a-t-il si peu de personnes qui, tout en
sur l’interprétation dans les témoignages des continuant l’analyse, demandent à faire la passe ?
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Sont-ils découragés ? Par quoi ? Par qui ? Cette manière de procéder a eu l’avantage de donner
Pourquoi ? Nous n’avons pas ici de réponses à ces d’emblée une tonalité au témoignage, renforçant
questions délicates qui seraient à examiner au cas l’intérêt du cartel pour le contenu déplié par les
par cas. passeurs, engageant plus leur subjectivité dans la
Ce qui nous est apparu comme une évidence transmission que précédemment. Ils ont fait part
clinique, c’est qu’il ne suffisait pas d’avoir cessé de d’éléments dont ils n’auraient peut-être pas parlé ou
voir son analyste pour en avoir terminé avec son sur lesquels ils n’auraient pas insisté, comme par
analyse. exemple, une difficulté à entendre la position du
La durée des analyses de nos passants s’échelonnait sujet, une angoisse provoquée par le poids du réel
entre cinq et dix-sept ans. Pour treize, l’analyse avait dans le témoignage lors des rencontres avec le
été menée par un seul analyste, souvent en plusieurs passant ou encore la surprise provoquée par la
tranches. Celui-ci (le dernier en date lorsqu’un position où le passant maintenait le passeur : un
passant en a eu plusieurs) dans au moins dix-sept cas interlocuteur sommé de se taire.
sur vingt-trois, était membre de l’ECF. Beaucoup ont pu dire ce qu’ils avaient appris dans le
Pour cinq passants, il s’agissait de la deuxième témoignage en question, sensibles à une progression
passe. La fin de l’analyse ou bien un rêve ou encore au fil des entretiens. Souvent, ils ont réussi à nous
une expérience de passeur, survenu au décours de la faire part de leur intérêt particulier mais aussi de
première passe, motivait cette deuxième passe. leurs doutes, de leurs questions ainsi que de leur avis
Dans la réponse du cartel qui était transmise par le sur la fin de l’analyse du passant. C’est ce que nous
Secrétariat, à presque chaque passant (sauf les A.E.), attendions.
nous avons proposé le nom de l’un d’entre nous en Cela a parfois permis au cartel de se faire une idée
vue d’une rencontre. La plupart des passants ont du point où en était le passeur au moment où il
accepté l’offre que nous leur faisions. Ils nous ont transmettait le témoignage. Ainsi, pour un même
fait part de leurs interrogations, de leurs impressions, passant, l’un des passeurs soutenait l’idée que le
de leurs sentiments, parfois de leurs projets. Nous point où le maximum de changements attendus dans
avons tenté de les éclairer sur les motifs de notre l’expérience psychanalytique avait été atteint, tandis
réponse, de leur faire apercevoir, en leur posant des que l’autre repérait que, dans ce qui s’investissait
questions, leur point de butée, la zone d’opacité où comme désir, l’objet gardait l’empreinte d’une
se logeait selon nous encore leur fantasme. intention par rapport au père, distinguant le désir du
passant pour la psychanalyse du désir de l’analyste.
Les passeurs Si le cartel a pu apprécier la qualité et le souci des
passeurs d’être fidèles au témoignage entendu, c’est-
Notre cartel a rencontré trente-deux passeurs. Il a à-dire leur engagement dans la psychanalyse, il a
entendu chacun entre une et trois fois. Dans un néanmoins demandé à deux reprises au Secrétariat
premier temps, nous les avons entendus séparément. de la passe le retrait d’un nom de la liste des
Ensuite, nous les avons reçus ensemble. Chacun passeurs en fonction.
d’eux, écoutant l’autre témoigner, a pu ainsi mettre
l’accent sur les différences, les ressemblances mot L’entrée dans l’École par la passe
pour mot parfois de ce qui leur avait été dit par le
passant. Le cartel a proposé au Conseil la nomination comme
Dans un troisième temps, avant de les réunir, nous membre de l’École de dix passants. Parmi ceux-ci,
les avons reçus séparément quelques minutes afin un seul passant s’est présenté en cours d’analyse,
qu’ils puissent nous donner leur point de vue analyse «pratiquement finie». Chez ce dernier, avec
personnel sur le passant et son témoignage, sans la volonté de témoigner d’un changement, d’une
consulter leurs notes. bascule, restaient des questions énigmatiques,
Nous visions ainsi une mise en évidence des points laissées en suspens. Les neuf autres passants avaient
vifs du témoignage, par la mise en relief de ce qui arrêté leur analyse, ils affirmaient leur certitude
avait pu étonner, toucher les passeurs lors de leurs d’avoir atteint la fin, mais les éléments mis en avant
rencontres avec le passant. Les passeurs, d’abord ne permettaient pas au cartel de les nommer A.E.
surpris, se sont toujours prêtés à la demande du Qu’est-ce qui a poussé le cartel à ces dix
cartel avec plus ou moins de facilité. Ils ont alors pu propositions ? Quelle était la particularité de ces
articuler spontanément, parfois non sans un certain passants ?
étonnement, dans certains cas d’une manière Tous ont fait preuve d’un effort de construction et de
remarquable, ce qui les avait intéressés, interrogés, transmission, de repérage de la logique de leur cure,
enthousiasmés, déroutés, voire mis en difficulté. jusqu’à un certain point (point de butée dans la
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formalisation, résolution du symptôme présenté travaillé entre quatre et six ans après la mise en
comme solution, ou encore satisfaction d’une pratique de ce qui s’est appelé au début la «passe à
évidence pour le passant restant énigmatique pour le l’entrée».
cartel). Le point d’arrêt de ces passants ne semblait Plusieurs questions se posent et restent ouvertes :
pas définitif. Plusieurs éléments pouvaient laisser 1) L’entrée par la passe, offre d’«entrée», est une
penser qu’ils seraient amenés à reprendre leurs proposition faite du point de vue de l’École : il s’agit
questions là où elles s’étaient arrêtées : leur capacité d’accueillir des membres nouveaux, jeunes, sur la
à avoir pris en compte les bouleversements base de leur expérience d’analyse en cours. Mais du
antérieurs dont ils faisaient état dans leur cure ; leur point de vue de ces nouveaux membres, nouveaux
engagement dans une pratique d’analyste, avec la passants d’abord, la reconnaissance du fait qu’«il y a
rigueur que cela implique ; le caractère sérieux et la de l’analyse» reste peut-être trop floue : qu’est-ce
tonalité d’authenticité de ces témoignages, qui qui pousse un sujet en analyse à vouloir devenir
apparaissaient dans les dires des passeurs. membre de l’École ? A partir de quel moment dans
La réponse «proposé comme membre au Conseil de la cure estime-t-on pouvoir répondre au passant qu’il
l’École» s’est donc présentée pour ces dix passants y a analyse ? Quel est le minimum de déduction
comme la reconnaissance d’un parcours analytique logique de la cure exigible ?
certain, chez des sujets orientés dans leur activité 2) Notre cartel, n’ayant reçu que des passants ayant
professionnelle par la cause analytique. interrompu leur analyse, il nous a semblé que la
Nous remarquons que dans tous ces cas, cette sélection par le Secrétariat de la passe avait écarté
réponse d’entrée possible dans l’École par la passe les éventuels passants en cours d’analyse. Or, les
présente un écart avec ce qui était énoncé dans la membres du secrétariat avaient fait partie des cartels
«Question de Madrid» où Jacques-Alain Miller de la passe précédents et se fondaient donc en partie
proposait la passe à l’entrée, c’est-à-dire la sur cette expérience. Quelles conséquences en
reconnaissance d’un trajet analytique en cours, et avaient-ils tirées quant à l’entrée par la passe ? Mais
l’accueil par l’École de sujets dans le vif de avant tout, l’entretien avec un candidat encore en
l’expérience analytique. En effet, ces passants analyse n’encourage-t-il pas un analyste (membre du
avaient tous une expérience analytique de longue Secrétariat) à repérer le point qui fait arrêt ou
durée (entre dix et vingt ans), un engagement dans le stagnation dans la cure, espérant qu’à partir de là
travail de l’École, et pour certains d’importantes l’analysant va aller vers la fin de son expérience, et
responsabilités. Pour ces sujets, cette réponse le dirigeant donc vers la poursuite de l’analyse plutôt
«supplémentaire», donnée après la réponse de non- que vers le dispositif de la passe ? La crainte est
nomination d’A.E., signait une non-reconnaissance peut-être grande que la procédure de la passe ne
de fin de leur parcours analytique. Ce fut pour eux fasse déviation par rapport au parcours analytique ;
une réponse parfois douloureuse, toujours cette crainte s’est-elle vérifiée ?
bouleversante, comme ils ont pu le dire lors de En l’absence actuelle d’élaboration plus précise sur
l’entretien avec un membre du cartel. Presque tous le pari fait quand est proposée à un passant l’offre de
ont cependant été satisfaits de pouvoir devenir devenir membre de l’École, le cartel a estimé qu’il
membres de l’École, dans la mesure où ils le pouvait cependant donner cette réponse à dix d’entre
souhaitaient depuis longtemps. Ajoutons que cette eux.
satisfaction a été «refusée» à cinq autres passants,
que le cartel aurait aussi proposés au Conseil, s’ils Les modes de la division
n’avaient été déjà membres, (et pour trois d’entre
eux à l’issue d’une première expérience dans la Si au départ le sujet est divisé par le symptôme qui
procédure de la passe). le conduit en analyse, qu’en est-il à l’issue de la
Le cartel s’est interrogé sur l’écart entre ces entrées cure, alors même que l’analyse est supposée mener à
par la passe effectives, et l’offre faite initialement la réalisation du sujet comme divisé ?
par l’École. Il a posé cette question et participé au La division structurale du sujet est réalisée dans la
débat à ce propos dans le Collège de la passe. cure par la répartition des places, ni symétriques ni
L’entrée par la passe, en tant que témoignage d’une réciproques, entre l’analysant et l’analyste. Lacan a
expérience analytique en cours, s’est effacée ou reste ainsi situé l’analyste en place de semblant d’objet a,
effacée devant la visée première de la procédure : le distinguant de l’analysant, sujet du signifiant.
recueillir ce qu’il en est du passage de l’analysant à Notre question porte donc sur le devenir de cette
l’analyste, selon la Proposition de Lacan du 9 différenciation une fois que les deux partenaires ne
octobre 1967. Tel a été le constat du cartel, qui a sont plus amenés à se rencontrer pour leurs séances
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d’analyse, pour reprendre la plus simple des savoir. Ce moment peut se présenter comme
définitions que propose Freud de la fin de l’analyse. conclusif de la cure ou intervenir bien après, à la
Toutes les passes entendues par le cartel B n’étaient suite d’un rêve ou au décours d’une remarque, saisie
pas le fait d’analysants ayant arrêté leur cure, mais lors d’une séance de contrôle ou à l’occasion de la
elles formaient la très grande majorité de celles-ci. lecture d’un article. Le savoir ainsi découvert porte
Nous tenterons donc de dégager, au-delà du cas par sur les coordonnées du désir tel qu’il se serait
cas ici impossible, d’une part ce qui a satisfait les exercé, à l’insu du sujet, aussi bien dans sa vie que
sujets au point de les décider à interrompre leur cure, dans la cure elle-même. Ces coordonnées sont très
d’autre part ce qui reste pour eux comme question souvent présentées de façon très ramassées, à
non résolue, de façon explicite ou méconnue. l’occasion, réduites à une seule formule, censée être
Remarquons d’abord le fait le plus notable et le plus la clé de la position passée du sujet. Nombre de
incontestable, la guérison symptomatique dont ont passants font état de ce que l’un d’eux a qualifié
fait état tous les passants, en particulier la disparition d’illumination, et même si l’affect qui accompagne
du symptôme qui avait motivé l’analyse. Elle est le cette production varie de l’un à l’autre, la dimension
plus souvent rapportée au travail d’élucidation opéré de «formule qui dit tout» est très souvent présente.
dans la cure, et les coordonnées de cette On vérifie là le besoin de sens que Lacan attribuait
modification sont transmises dans le témoignage. au parlêtre et la demande de passe semble
Mais cette modification symptomatique est, plus correspondre à un moment d’arrêt dans sa fuite. Le
largement, intégrée dans un changement global sens obtenu paraît au sujet aussi satisfaisant que
concernant aussi les cordonnées de la vie amoureuse suffisant, et c’est ainsi lesté qu’il souhaite témoigner
et professionnelle. Chez les hommes comme chez du résultat obtenu. C’est dire qu’une réponse
les femmes, elle est le plus souvent mise en rapport négative par le cartel l’est toujours à la surprise du
avec une élucidation et une modification sujet, au moins dans un premier temps. Mais il n’est
subséquente du rapport du sujet à sa mère et au désir pas rare qu’après l’entretien avec un des membres
de cette dernière. La fonction du père, de donner du cartel, ainsi que cela a toujours été proposé et
signification phallique à la jouissance, se vérifie s’est à chaque fois réalisé, le sujet voie sa certitude
dans tous les cas, tout comme son impossibilité à rebasculer et décide du coup de reprendre sa cure.
recouvrir entièrement ce qui apparaît au sujet Que pouvons-nous repérer de ce qui, comme
comme désir résiduel de la mère. Ainsi, tout production de sens, conduit le sujet à se présenter à
naturellement, c’est à partir de l’identification la passe ? Les énoncés différent selon qu’il s’agit de
phallique, et pour la soutenir, que les sujets se lient à passants hommes ou femmes, signant les difficultés
cette part résiduelle de jouissance qui fait leur propres à chacun des sexes. Pour les deux, la
question, leur tourment et leur passion. Nombre de référence à la mère est centrale comme nous l’avons
passants ont ainsi présenté leurs changements à déjà indiqué, le père servant soit de modèle pour une
partir d’un détachement, d’une distance prise avec surenchère plus ou moins empêchée, soit de contre-
ce désir de la mère qui les maintenait auparavant exemple. Mais chez les hommes, l’accent est mis
captifs. Sans que le terme soit explicitement avancé, essentiellement sur la fin de l’emprise maternelle et
c’est bien comme une libération qu’est présenté la récupération d’une liberté. Celle-ci leur
l’acquis de la cure. D’où la question du devenir de permettrait de consentir à un choix nouveau
ce sujet libéré et de l’usage qu’il est amené à faire de quelquefois opposé au précédent et surtout assumé
cette liberté nouvellement conquise. Si cette comme sien par le sujet. Ce qui a été remarquable
question s’impose dans sa logique, il n’est que plus pour le cartel est que les coordonnées de ces
frappant de constater que peu de passants y ont nouveaux choix ont été très rarement explicitées,
répondu. En effet, s’ils ont fait état de changements, comme s’il se soutenait de l’idée d’un désir du sujet
c’était bien plus sur ce qui avait disparu, comme le radicalement détaché du désir de l’Autre. Autrement
symptôme ou telle conduite répétitive, que sur ce dit, l’exception fantasmatique dont se soutenait le
que leur vie comportait de neuf, pour ne pas dire désir du sujet est interprétée en termes phalliques et
d’inédit. Cette absence était d’autant plus frappante cette interprétation, prenant acte de l’impossibilité à
que peu de sujets n’ont pas fait état d’une se réaliser comme phallus, conduirait le sujet à
satisfaction certaine quant au résultat de leur cure. rentrer dans le rang, à être un parmi d’autres, soit
Voyons d’abord sur quoi portait essentiellement renoncer à son désir d’exception. Reste que le désir
cette satisfaction. est d’exception, au-delà de sa représentation
Très régulièrement, ce qui est présenté comme phallique, et c’est pourquoi le cartel a pu à
décisif de la demande de passe est l’articulation d’un l’occasion déplorer une sorte de mise en conformité
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des sujets, non sans leur consentement enthousiaste Ces cas, où la réalité d’un travail analytique était
et non sans le recours à certaines formules que nos incontestable, ont fait l’objet dans le cartel de débats
enseignements diffusent, et cela aux dépens d’une concernant non une nomination d’A.E. mais la
particularité qui continue de leur échapper et qui se proposition au Conseil de l’École de les admettre
manifeste à l’occasion à leur corps défendant. comme membres. Un grand nombre d’entre eux
De même, il n’est du coup pas surprenant que les ainsi été admis. Il est à noter que parmi ceux-ci,
«objets» présentés par les passants comme ayant été certains, sensibles à ce qui leur est revenu du cartel,
les représentants de leur être soient surtout l’objet ont repris une analyse.
excrémentiel et l’objet regard, soit les objets de la
demande de l’Autre. Les nominations d’A.E.
Pour les femmes, la libération de l’investissement
préalable ne peut suffire puisqu’il leur faut encore Quelques cas plus rares se sont distingués des
trouver une solution à la question de leur être de précédents par le fait que leur analyse ne semblait
femme, cette dernière ne pouvant se satisfaire du pas les avoir menés à l’apaisement évoqué mais à
maintien d’une identification phallique, fût-elle sur une solution inédite d’un conflit qui restait insoluble.
le mode mineur. Nombre d’entre elles témoignent de Ce sont, dans ces cas, les coordonnées particulières
l’abandon de leur position antérieure, qu’elle ait du conflit que le témoignage nous présentait, avec
consisté à rivaliser avec le phallus ou au contraire à l’élucidation des solutions passées et la solution
se sacrifier pour le faire exister chez le partenaire. nouvelle face à un impossible dont cette dernière
Ainsi, la distance prise avec la «tromperie prouve que le sujet a pris acte. Il n’est pas étonnant
phallique» assure une nette pacification, rendant qu’au contraire des précédents, ces sujets, tout en
possible des investissements plus mesurés et par là faisant référence aussi à la demande de l’Autre, ont
plus en mesure de les satisfaire. Au discours mis l’accent sur la dimension du désir de l’Autre qui
masculin sur la castration se rajoute celui du inclut le sujet comme Autre à lui-même. La présence
consentement au manque, avec le désir qui peut s’en de l’objet oral, de la haine et de la honte est plus
soutenir. Il est notable à ce propos que pas une nette dans ces témoignages, non comme symptôme
passante n’ait fait état de sa rentrée dans le rang des initial mais au contraire comme derniers obstacles à
femmes, ni de sa conviction d’être enfin une parmi franchir dans le dégagement de leur position d’objet
d’autres, mais par contre, chez nombre d’entre elles, et l’abandon des défenses contre sa chute.
cette réalisation possible de leur féminité restait la Ces sujets nous ont paru présenter un
question résiduelle de leur analyse, qu’elle se éclaircissement sur la manière dont peut se réaliser
présente concrètement dans leur existence ou se un franchissement du plan de l’identification. En
propose comme travail théorique à élaborer. De effet, il ne s’agissait pas dans ces cas d’une distance
même, la question de la mort dans sa relation à prise avec l’identification phallique imaginaire, mais
l’amour, comme une représentation essentielle de ce du constat de l’impossibilité du sujet à s’identifier,
qui échappe à l’ordre phallique, semble plus hors la référence phallique, à un sexe. L’impossible
insistante chez les femmes que chez les hommes de se reconnaître hors le montage inconscient du
pour lesquels elle est plus directement corrélée à la fantasme comme homme ou comme femme a amené
passivation face à la demande de l’Autre. ces sujets à prendre la mesure de l’absence du
On le constate, à la lecture de cet état moyen des rapport sexuel, et des solutions suppléantes et
faits tel que nous pouvons le dresser, sans être trop nécessairement paradoxales qui avaient été les leurs.
caricaturaux et à partir de ce qu’a pu être amené à La destitution ne se situe pas par rapport aux cas
entendre le cartel, la réalisation de la division du précédents de façon quantitative, comme un plus de
sujet reste problématique, sinon énigmatique. C’est distance, mais de façon structurale, à partir d’une
plutôt une réconciliation qui apparaît, voire une impossibilité qui a fini par prendre valeur causale.
unification, certes non entre le sujet et ses idéaux Les coordonnées d’un tel saut, et ses conditions de
pour lesquels l’écart est consommé, mais entre le possibilité sont certainement les questions les plus
sujet et son dire. Un certain nombre de passants ont intéressantes pour qui veut distinguer radicalement
d’ailleurs mis l’accent sur ce point, faisant état de la l’acte analytique de toute psychothérapie. Mais ces
fin, grâce à l’analyse, de leur exil par rapport à leur questions sont aussi celles qui restent encore les plus
parole, le bénéfice le plus immédiat leur étant mystérieuses. Il est certainement possible de
justement une plus grande facilité à prendre la distinguer ce qui ressort de l’acte de celui qui a été
parole, dans les cas où celle-ci était auparavant l’analyste du passant et ce qui relève de ce dernier.
inhibée. Mais pour évidente qu’apparaisse cette partition, elle
n’est pas pour autant suffisante. Pourtant, à chaque
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fois, la détermination de l’analyste a été décisive, ne reconnaissance des sexes, de façon strictement
serait-ce que par son refus, exprimé de différentes freudienne, c’est-à-dire dans leur rapport au phallus
manières, de prendre pour suffisante la satisfaction comme présent ou manquant. Les sujets se
exprimée par l’analysant, et son exigence que ce confortaient ainsi de l’assurance d’être de leur sexe,
dernier fasse la preuve de ses affirmations. Elle a par l’identification de l’objet de la demande au
dans tous ces cas eu un impact qui a été rapporté phallus. Parallèlement à cette satisfaction
dans les témoignages comme un moment identificatoire, cette scène figurait les modalités, les
particulièrement inconfortable mais aussi conditions d’une satisfaction pulsionnelle qui restait
déterminant pour la conclusion. Il serait assurément ignorée et pour laquelle le partenaire n’était que
précieux de pouvoir dégager le trait subjectif à prétexte.
l’origine de la détermination de ces passants. Les Comment dans ces cas les sujets sont-ils parvenus au
éléments ne manquent pas, que ce soit dans certains point où l’écran du fantasme s’est traversé ?
traits de leur personnalité, les coordonnées de ce qui Concrètement, par l’épreuve du transfert, et en deux
fut leur place dans le désir de l’Autre, la violence du temps. C’est surtout dans le premier temps que se
paradoxe constitutif de leur identité, mais ces distinguent les positions identificatoires des sujets en
éléments ne sont pas nécessairement absents chez les fonction de leur sexe.
autres. Dans un cas, le transfert a permis la prise de
Lors de l’après-midi des cartels de la passe de mars conscience et l’aveu de la rivalité avec le père,
96, nous avons pu mettre l’accent sur un certain amenant au dévoilement de la fonction que le sujet
nombre de scènes prévalentes que les sujets lui faisait jouer, celle de garantir une attribution qui
rapportaient dans leurs témoignages de passe. Ces serait aussi une incarnation possible du phallus. Ce
scènes nous avaient paru essentielles et se premier temps de l’analyse a levé l’option de
distinguaient en deux groupes : le premier figurait la l’incarnation du phallus, option toujours prise du
rencontre avec l’énigme du sexe, le second figurait côté de l’Autre et se supportant de l’institution du
une suppléance de savoir et de jouissance au manque sujet supposé savoir.
entrevu dans le premier. L’articulation permise par Un autre sujet rivalise aussi avec le père, avec les
le travail d’analyse, à travers le cheminement qui moyens à sa disposition. Marqué par la douleur et
allait de la mise à jour de la réponse au réveil de la l’impossibilité de s’arranger d’un exil tôt aperçu qui
question nous a paru démonstrative. lui interdit d’identifier l’organe et la fonction, il se
Ainsi ces sujets, quel que soit leur sexe, et au-delà fixe à la part de jouissance de la mère que le père ne
de l’objet qu’ils se faisaient pour l’Autre, ont été recouvre pas, mais laisse béante. Ce sujet a ainsi
conduits à saisir que se faire tel ou tel objet est un tenté de recouvrir l’écart qui l’animait par
moyen de se fabriquer un Autre «à sa main», un l’idéalisation de la maternité, en tant que modalité
moyen de faire obstacle à l’altérité même de l’Autre. de l’avoir, puis par celle du couple formé avec le
Ils ont pu mesurer qu’ils ne savaient rien de La mari et avec l’analyste. Suite à la chute des idéaux
femme et que le savoir dont se soutenait que scandent des rêves, survient un rêve d’angoisse
antérieurement leur désir était un savoir fabriqué, où l’impossible surgit par le biais d’une béance qui
une interprétation. Ils ont, dans leur cure, articulé altère un objet qui jusque-là remplissait parfaitement
l’une à l’autre deux scènes, ce qui les a conduits à son office de substitut du phallus. L’évidement
l’issue de leur travail analytique. La première avait laisse ainsi apparaître un objet pulsionnel aussi
mis les sujets devant le constat qu’il y a un savoir insistant qu’intolérable, qui laisse le sujet sans voix,
sur le sexe qui manque et qu’il y a à trouver. La dans un état de grande panique. L’analyste devient à
seconde s’est révélée dans l’élaboration analytique ce moment un recours, investi d’une puissance
être la représentation de la suppléance à ce manque d’appel, en même temps qu’il est affecté d’une
de savoir. Suppléance est un terme qui pour nous perte. Ce manque chez l’Autre ; auquel le sujet est
évoque la psychose. Précisons que s’il s’agit d’un confronté dans le transfert, renvoie alors directement
délire, c’est un délire bien particulier, qui caractérise à la «défaillance» paternelle qu’il n’est pour lors
la névrose, le délire du père comme lieu de ce plus question de couvrir. Les symptômes du sujet, en
savoir. Or, dans la scène, le père n’est en effet particulier ceux qui avaient motivé l’entrée en
jamais absent, sinon comme partenaire, du moins analyse, trouvent à ce moment leur interprétation,
comme tiers, mettant en jeu une limite et sa révélant les différents objets pulsionnels qui y
transgression. étaient engagés ainsi que les identifications
Qu’est-ce que cette suppléance apportait aux sujets ? phalliques qu’ils assuraient. Cette amélioration
D’abord, une distribution des rôles sexuels, une symptomatique s’accompagne d’une stase dans
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l’analyse et d’une difficulté corrélative à trouver une qu’à partir du travail préalablement effectué par le
issue qui permette d’y mettre un terme. sujet, dans ce dernier cas en suspendant sa certitude
Dans un cas comme dans l’autre, les sujets de s’y reconnaître dans la différence des sexes.
semblaient en ce point prêts à interrompre leur cure, C’est en ce point que l’activité propre du sujet,
malgré les symptômes résiduels, plus ou moins représentée dans la scène infantile, apparaît comme
gênants. En effet, l’enjeu qui avait jusque-là soutenu une satisfaction que nous pouvons qualifier de
la relation transférentielle avait perdu sa valeur de réelle, au-delà des satisfactions identificatoires plus
promesse. Les sujets en tiraient un savoir haut évoquées. Elle se révèle être une satisfaction
essentiellement marqué d’impuissance, sans pour pulsionnelle, a-sexuelle, acéphale, mais pourtant
autant que le ressort de leur désir, à savoir leur propre au sujet. «Ça», ce qui était pour lui en jeu, il
jouissance effective, soit dégagé. était forcé de s’y reconnaître, mais au moment même
C’est ainsi qu’un deuxième temps du transfert s’est où cette satisfaction lui apparaissait, elle avait déjà
avéré nécessaire. Ce deuxième temps, au-delà de la pâli, jusqu’à s’évanouir.
promesse évoquée, impliquait la volonté exprimée Ce sujet, comme l’autre, est donc passé de la mise
par l’analyste de ne pas s’en tenir là ainsi que la au jour d’un savoir qui construisait pour lui la
confiance accordée à l’analyste par les sujets qui partition sexuelle en termes phalliques à la double
souhaitaient aboutir à une certitude véritable et qui épreuve du savoir d’une ignorance radicale et de
ont ainsi consenti à l’offre exigeante qui leur était l’ex-sistence de la pulsion. Il mesure après coup
faite. comment ce point d’ignorance était auparavant voilé
S’est ainsi dégagé un au-delà de la pacification du semblant qui se nouait à la jouissance par
relative qui découlait de la découverte de la fonction l’intermédiaire du symptôme.
attribuée au père. Il semble aussi, sans que le sujet soit sur cette
Les sujets ont donc poursuivi leur travail jusqu’à question très disert, que ce point d’ignorance, dont il
rencontrer l’interprétation surprenante, quasi se défendait auparavant, soit au fondement du désir
traumatique, dont ils ont tiré les conséquences qui soutient sa pratique de psychanalyste. En tout
portant sur une limite non seulement à l’avoir, mais cas, en même temps qu’il signale une modification
au savoir. dans son rapport à l’Autre sexe, il signale une
Ainsi, pour un des sujets, ce n’est pas sans peine et modification dans le style de relations qu’il établit
angoisse qu’un souvenir remémoré à la suite d’une avec ses patients.
manœuvre de l’analyste l’a confronté à l’impossible [Ici aurait dû venir le chapitre «Une non-
à dire du sexe qu’une image mortelle voilait jusque- nomination»]
là en même temps qu’elle la représentait. Une
béance impossible à qualifier comme à combler REMARQUES
apparaît alors. Une véritable destitution accompagne
cette confrontation, le sujet mesurant non seulement À partir de l’expérience, certains
l’insuffisance mais l’imposture de toute dysfonctionnements sont venus au jour dans la
identification signifiante destinée à couvrir ce procédure. De ces dysfonctionnements, il a été
manque. Parmi celles-là, la dernière, nécessaire question dans le Collège de la passe. Leur solution
jusque-là au parcours de la cure, l’identification à est du ressort du Conseil et des responsables de
l’analyste, avec l’idéalisation qui lui est corrélative, l’AMP. En voici certains que nous avons rencontrés
chute. dans notre cartel.
Un autre sujet est placé par une interprétation de
l’analyste devant l’impossible du savoir sur le sexe, À propos du Secrétariat de la passe
à partir de l’impossible à dire ce qu’est la femme
dans ce qui la fait pastoute phallique. Cet impossible Pour le cartel, le statut et le fonctionnement du
se révèle tenir à la structure même de l’Autre et Secrétariat de la passe n’ont pas toujours été
concerne aussi bien le père que lui-même – limpides. En ce qui concerne la sélection des
destitution subjective – que l’analyste – passants, le cartel s’est à plusieurs reprises interrogé
désupposition de savoir. sur les critères de ce choix ; quelquefois, par
Une remarque à propos des interprétations : outre le exemple, le passant ne demandait pas véritablement
fait qu’il est impossible de les rapporter, il est inutile à témoigner de son analyse, mais voulait pouvoir
de le faire. En effet, à être répétée hors de son faire le point sur une analyse qui selon lui tournait
contexte, une interprétation ne peut susciter qu’une en rond. Une telle demande ne devrait-elle pas
perplexité plus ou moins bienveillante. Elle ne porte pouvoir être éclaircie sans entrer dans le dispositif
de la passe ? Mais quels moyens a le Secrétariat de
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la passe pour saisir le point nodal d’une demande de enseignement s’il accède au titre d’A.E.
passe ? Parallèlement, nous voyons cette responsabilité,
Une autre question redouble celle des critères du active chez le passeur, dans son effort de témoignage
choix permettant à un postulant de faire la passe ou qui vise une transmission claire et précise. De
pas, il s’agit de la question concernant la demande même, et encore plus, les membres des cartels de la
de passe pour l’obtention du titre d’A.E. et la passe, ont la responsabilité, non seulement de
demande de passe pour l’entrée à l’École. Faut-il fonctionner comme un jury, mais aussi de devoir
que ces demandes soient différenciées ? Et faut-il rendre compte à l’Ecole des choix faits et des
que le cartel en soit informé ? enseignements reçus.
Une autre remarque. Concrètement dans une passe, Cette pluralité avec laquelle on traite l’inexistence
le Secrétariat de la passe a estimé devoir inviter le de l’Autre dans l’Ecole de Lacan veut dire que
cartel à reconsidérer sa réponse. Certes, le chacun est coresponsable de la finalité de la passe, et
Secrétariat peut avoir à exercer sur les cartels de la en premier lieu les cartels de la passe qui ont ici le
passe une fonction spécifique. Il faudra néanmoins cadre pour la politique de leur fonctionnement.
que cette fonction soit établie avec clarté et Jacques-Alain Miller appelle cela une «autorité
précision. authentique», qui est une autorité qui ne s’appuie pas
Un autre dysfonctionnement concerne le maintien sur des règles, mais qui prend effectivement ses
d’un passeur qui aurait dû être retiré de la liste des responsabilités et rend compte de ses actes.
passeurs en fonction, après qu’un des cartels ne Actes, actes de nominations prononcées par les
jugeant pas assez satisfaisant son témoignage, l’ait cartels de la passe qui ne peuvent pas se penser être
signalé au Secrétariat. un dispositif détaché du restant de l’Ecole. Il est vrai
que les nominations devraient être effectuées à partir
À propos du cartel lui-même de traits repérés chez le passant, traits d’ordre
clinique. Pourtant ces traits ne sont pas les seuls à
Certains dysfonctionnements ne se sont révélés que devoir être pris en compte : il y a aussi les traits
dans l’après-coup, lors des réunions du Collège de la scientifiques et les traits politiques. Traits
passe. scientifiques qui sont présents si le passant est à la
Dans certains rapports des cartels de la passe des hauteur de rendre transmissible sa propre expérience
années précédentes, il était remarqué que le travail analytique et s’il arrive à mettre au travail le cartel
de chaque membre se traduit en général dans un de la passe ; traits politiques, si le cartel tient compte
travail collectif. Au fond, le travail d’un cartel est un de la qualité de l’engagement du passant dans la
travail à plusieurs. Ce travail à plusieurs se base sur cause analytique et s’il considère chaque nomination
une donnée de structure qui n’est pas spécifique à la comme un message envoyé à l’Ecole elle-même.
psychanalyse, mais que seule la psychanalyse met À la lumière de ceci, et donc dans l’après-coup de
crûment à nu. Sur le fil de ce que Jacques-Alain son temps de fonctionnement, voici quelques
Miller a dit et écrit dans ses interventions dans le remarques sur le fonctionnement et le
cadre du Collège de la passe, nous pouvons dysfonctionnement du cartel.
condenser cette donnée dans une formule : 1) Le cartel, dans ses nominations et non-
l’inexistence de l’Autre. Or, comment traiter nominations, a mis surtout l’accent sur les traits
l’inexistence de l’Autre ? Aujourd’hui nous pouvons cliniques, sans tenir compte suffisamment des traits
dire que le style de l’École de Lacan consiste à scientifiques et politiques dégagés avec précision
traiter l’inexistence de l’Autre par la pluralité. Cette dans le Collège de la passe. Ceci s’est révélé une
pluralité n’est pas du tout un pousse à la erreur.
bureaucratisation du dispositif, ni la porte ouverte à 2) Dans les débats entre les membres du cartel, il y a
une déresponsabilisation. Au contraire, la pluralité eu, bien sûr, place à la discussion ouverte. Mais, au
avec laquelle nous traitons l’inexistence de l’Autre moment de conclure, le cartel s’est toujours orienté
consiste en ce que chacun prenne à sa charge sa vers un fonctionnement de type démocratique où à la
propre responsabilité, à partir de la place qu’il fin ce qui compte, c’est la majorité. Probablement,
occupe dans le dispositif. cette méthode n’est pas la meilleure pour la passe. Il
Ainsi, nous retrouvons ce dénominateur commun –la faudrait pour prendre une décision, le consentement
responsabilité de chacun dans un travail collectif, général. Mais comment procéder si ce consentement
déjà au niveau du passant lui-même dans son effort général fait défaut ?
de rendre compte d’une analyse souvent longue et 3) De là, un défaut est repérable au niveau du plus-
pleine de détours, dans un schéma réduit lisible et un. Le plus-un n’a pas su tenir la fonction
transmissible, schéma qui lui servira dans son
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d’aimanter les membres du cartel vers une décision expérience, tel passant s’est présenté aux passeurs
unanime. avec un texte écrit, leur demandant de le transmettre
4) En ce qui concerne la méthode de travail dans le tel quel au cartel de la passe. La peur de perdre plane
cartel, on a pu identifier deux tendances qui sur le dispositif de la passe ; elle se présente dans
traversaient le cartel et chacun de ses membres. l’embarras du passeur avec ses feuilles jusqu’aux
L’une consiste à considérer que le travail du cartel notes prises avec exactitude par les membres du
serait celui de recueillir un produit fini. Il reste, dans cartel. Il y a donc une tendance de l’écrit à envahir le
ce cas, à savoir si ce produit doit être nécessairement domaine de la parole et une tendance opposée qui est
le fruit du passant tout seul ou aussi bien celui des de résister à cet envahissement de l’écrit.
passeurs ; le cartel, alors, se limiterait à constater les Néanmoins, tous les écrits ne sont pas équivalents et
effets de l’analyse. L’autre tendance consiste à le cartel doit évaluer à chaque fois leur portée.
considérer que le travail du cartel serait de faire Concrètement, le cartel s’est retrouvé dans la
caisse de résonance d’un matériel pas situation de recevoir des écrits des passants, et bien
nécessairement tout à fait articulé, mais qui serait que pris en compte, leur forme même, celle d’être un
l’index d’un passant «egregio», à savoir «ex grège», écrit, a fait obstacle au cartel.
au-dehors du troupeau. Dans ce cas, le cartel fait un 8) On voit que le manque de règles préétablies
pari. Ce pari sera confirmé ou infirmé, dans l’après- régissant le fonctionnement d’un cartel, son
coup, par l’enseignement et l’engagement analytique indépendance quant aux nominations, son autonomie
du passant désormais nommé ou non. quant à la procédure, sa liberté quant au
5) Deux autres tendances qui, de la même façon, fonctionnement comporte une double limite. Une
traversaient le cartel et ses membres se sont révélées limite interne qui est atteinte lorsqu’une manière de
et ont eu de l’importance dans certaines nominations fonctionner vient à être élevée par le cartel au rang
ou non-nominations. Ces deux tendances peuvent de règle à ne pas enfreindre, mais aussi, une limite
être résumées ainsi. L’une est le repérage d’une externe constituée par l’École elle-même, en tant
donnée, portant sur le sexuel et la castration (scène que l’Autre du cartel.
infantile, souvenir, rêve), qui peut être qualifiée de 9) Dernière remarque engageant au moins le plus-
traumatique et sur quoi se construit le fantasme ; la un. Pour ce qui concerne la passe particulière dont il
fin de la cure articule cette donnée avec ce qui, chez a été question dans l’introduction de ce rapport, nous
le sujet, avait recouvert la rencontre traumatique. dirons qu’il y a eu erreur, le cartel n’ayant peut-être
L’autre, qui ne met nullement en question cette pas été suffisamment ouvert au recueil des effets de
vision freudienne des données, élargit la catégorie passe.
du traumatique à la catégorie du particulier dépourvu
de façon patente d’une connotation traumatique.
Dans la première tendance où la sexualité est
nécessairement au premier plan et le versant
pulsionnel plus marqué, on aurait affaire à un objet
substantifié. Dans la deuxième, l’objet pourrait se
présenter sur son versant sublimé ; la sexualité ne
serait pas au premier plan, et, éventuellement, la
construction logique primerait sur le pulsionnel.
6) Des effets de passe peuvent se produire non
seulement pendant le témoignage du passant au
passeur, mais aussi après la décision prise par le
cartel. Le cartel doit pouvoir se laisser interroger et
interroger les faits nouveaux dont il a connaissance,
bien que la prise en compte de ces faits nouveaux ne
soit pas aisée.
7) Une remarque est à faire sur la valeur de l’écrit
dans le dispositif de la passe. Dans le rapport d’un
des deux cartels des années précédentes, on
regrettait que la parole paraisse s’évacuer du
dispositif de la passe. Peut-être que l’écrit chasse la
parole, par peur que l’oubli s’empare de tous les
participants de la procédure. Par exemple, dans notre
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